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+The Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La maison à vapeur
+ Voyage à travers l'Inde septentrionale
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: January 26, 2005 [EBook #14810]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
+
+
+
+
+Jules Verne
+
+LA MAISON À VAPEUR
+Voyage à travers l'Inde septentrionale
+
+(1880)
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIERE PARTIE
+CHAPITRE I Une tête mise à prix.
+CHAPITRE II Le colonel Munro.
+CHAPITRE III La révolte des Cipayes.
+CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora.
+CHAPITRE V Le Géant d'Acier.
+CHAPITRE VI Premières étapes.
+CHAPITRE VII Les pèlerins du Phalgou.
+CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès.
+CHAPITRE IX Allahabad.
+CHAPITRE X Via Dolorosa.
+CHAPITRE XI Le changement de mousson.
+CHAPITRE XII Triples feux.
+CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod.
+CHAPITRE XIV Un contre trois.
+CHAPITRE XV Le pâl de Tandît.
+CHAPITRE XVI La Flamme Errante.
+DEUXIEME PARTIE
+CHAPITRE I Notre sanitarium.
+CHAPITRE II Mathias Van Guitt.
+CHAPITRE III Le kraal.
+CHAPITRE IV Une reine du Tarryani.
+CHAPITRE V Attaque nocturne.
+CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
+CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.
+CHAPITRE VIII Hod contre Banks.
+CHAPITRE IX Cent contre un.
+CHAPITRE X Le lac Puturia.
+CHAPITRE XI Face à face.
+CHAPITRE XII À la bouche d'un canon.
+CHAPITRE XIII Géant d'Acier!
+CHAPITRE XIV Le cinquantième tigre du capitaine Hod.
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+Une tête mise à prix.
+
+Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera,
+mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes,
+dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le
+nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...»
+
+Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire
+dans la soirée du 6 mars 1867.
+
+Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns,
+secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices
+qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en
+ruines, au bord de la Doudhma.
+
+Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il
+était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main
+d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive
+alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du
+gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui
+du vice-roi des Indes.
+
+Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette
+notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la
+vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa
+personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité
+s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en
+poussière?
+
+C'eût été folie.
+
+En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient
+sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels
+d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,
+lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus
+infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une
+fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son
+nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la
+présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si
+le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de
+l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains
+fortement intéressées à en opérer la capture.
+
+À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une
+affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires?
+
+À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque
+pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les
+épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus
+mal habité de la ville.
+
+On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne
+comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du
+Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de
+l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie
+«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un
+certain nombre de provinces. L'une des principales est la province
+d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan
+tout entier.
+
+Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta
+sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de
+l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait
+alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que
+cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui
+l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,
+c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée
+jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent
+même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde.
+
+Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne
+splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de
+la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père
+d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui
+dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement
+arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement
+ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des
+conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il
+joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de
+prospérité.
+
+Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été
+considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait
+facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la
+composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne
+s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans
+l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants
+religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent
+l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne
+dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et
+jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple
+indou.
+
+Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant
+plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la
+quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure
+rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux
+noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les
+traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole
+qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la
+force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,
+un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte
+en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un
+turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de
+laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient
+en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et
+destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la
+quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident
+symbolique du farouche Siva.
+
+Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les
+rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se
+pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle
+fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,
+femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des
+régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes
+sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,
+gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de
+gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La
+surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la
+roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.
+On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne
+pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant.
+Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer
+le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.
+
+Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas
+l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,
+s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui
+pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait
+point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait
+muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas.
+
+«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en
+levant ses mains crochues vers le ciel.
+
+--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le
+prendre, ce qui est bien différent!
+
+--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se
+défendre résolument!
+
+--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la
+fièvre dans les jungles du Népaul?
+
+--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se
+faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité!
+
+--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de
+son campement sur la frontière!
+
+--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas
+sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui
+n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa
+involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus
+surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails
+suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui
+est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était
+réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,
+dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là,
+pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois
+résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la
+passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer
+le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres
+funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un
+doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la
+cérémonie.
+
+--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet
+Indou, qui parlait avec tant d'assurance.
+
+--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats
+de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois
+après que j'ai pu m'enfuir.»
+
+Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le
+faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses
+yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de
+laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire,
+mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.
+
+«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien
+prisonnier de Dandou-Pant.
+
+--Oui, répondit l'Indou.
+
+--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous
+mettait face à face avec lui?
+
+--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même!
+
+--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux
+mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un
+sentiment d'envie peu dissimulé.
+
+--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait
+eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de
+Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable!
+
+--Et qu'y serait-il venu faire?
+
+--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un
+des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les
+populations des campagnes du centre.
+
+--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée
+dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la
+catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se
+tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard!
+
+--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur
+mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de
+quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du
+nabab.
+
+Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues
+d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus
+nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il
+avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On
+affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province,
+venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de
+Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés
+soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville,
+en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de
+trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour,
+sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son
+célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix
+heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que
+le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit
+quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille
+livres.
+
+En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux
+renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins
+bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son
+prix. Elle était toujours à prendre.
+
+Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement
+Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime.
+Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu
+l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande
+insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia,
+dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de
+Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités
+commises par ses ordres, les populations entières se fussent
+levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les
+parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes,
+pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par
+centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les
+plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il
+pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se
+hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration
+de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la
+frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets
+d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable
+asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne,
+il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le
+champ libre, lui assurer une sorte de sécurité.
+
+On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son
+apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait
+d'être mise à prix.
+
+Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens
+des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires,
+doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur.
+Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable
+Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles
+avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était
+faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son
+habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais,
+dans le populaire, on ne doutait pas.
+
+Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien
+prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par
+l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche
+personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait
+presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès
+le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au
+gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait
+de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations
+rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où
+le nabab aurait été signalé.
+
+Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos
+divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit,
+l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller
+prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une
+barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea
+de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés.
+
+Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il
+s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son
+attention, et ne le suivait que dans l'ombre.
+
+Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues
+étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère
+aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait
+l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert,
+à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient
+encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus
+fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre;
+mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de
+la rivière.
+
+Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures
+du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres
+murailles d'habitations en ruines semées ça et là.
+
+La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et
+jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait
+donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à
+entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds
+nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa
+présence sur la rive de la Doudhma.
+
+Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,--
+machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans
+laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il
+suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme
+habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était
+entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il
+comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se
+venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers,
+joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un
+aveugle et un sourd.
+
+Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents
+propos lui faisaient courir.
+
+Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui.
+
+Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à
+la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un
+poignard malais.
+
+L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol.
+
+Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le
+malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés,
+s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang.
+
+Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva,
+et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire:
+
+«Me reconnais-tu? dit-il.
+
+--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être
+sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement.
+Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le
+courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir
+attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant
+sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers
+où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se
+dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au
+moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats
+de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée.
+Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait
+eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit
+même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa
+donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs,
+et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à
+atteindre la partie supérieure du rempart. La crête,
+extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du
+fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à
+pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un
+point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût
+se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût
+sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui
+ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à
+peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le
+faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et
+réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart
+s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le
+feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un
+cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches
+flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible
+d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du
+fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas.
+Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors
+de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait
+peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée
+pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser
+lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains.
+Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une
+trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait
+atteindre pour assurer sa fuite.
+
+Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du
+pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui...
+
+Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des
+détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les
+soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le
+toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait,
+à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama.
+
+Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait
+dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf.
+
+Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une
+seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître
+dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif.
+
+Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le
+cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors
+d'Aurungabad.
+
+À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main
+mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient
+ces mots:
+
+«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant!
+Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!»
+
+Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la
+révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait
+encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants
+de l'Inde.
+
+
+CHAPITRE II
+Le colonel Munro.
+
+Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous
+parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore
+quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde?
+
+--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque
+justesse, il faudrait au moins l'avoir vue.
+
+--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la
+péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé...
+
+--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette
+traversée, j'étais aveuglé...
+
+--Aveuglé?...
+
+--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et,
+mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire
+des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon
+cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon,
+n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir
+jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure,
+tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes,
+tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne
+s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des
+villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets,
+passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la
+locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails
+et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela!
+
+--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le
+pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel
+venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête,
+et se contenta de dire:
+
+«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à
+M. Maucler, notre hôte.
+
+--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et
+j'avoue que Maucler a raison en tous points.
+
+--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi
+construisez-vous des chemins de fer?
+
+--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de
+Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé.
+
+--Je ne suis jamais pressé!
+
+--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit
+l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied!
+
+--C'est bien ce que je compte faire!
+
+--Quand?
+
+--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie
+promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!»
+
+Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces
+longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur
+Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.
+
+J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le
+Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par
+Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.
+
+Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie
+septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes,
+d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette
+exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût
+complète.
+
+J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années,
+nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne
+pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à
+Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and
+Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux
+venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de
+plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se
+fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec
+enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans
+quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.
+
+À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait
+faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine
+Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez
+lequel nous venions de passer la soirée.
+
+Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un
+peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en
+dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et
+cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de
+l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais»,
+et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette
+dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un
+palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta
+est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût
+anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux
+mondes.
+
+Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow»
+dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un
+soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que
+couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou
+varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le
+tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux
+ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres
+et entouré de murs peu élevés.
+
+La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande
+aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le
+service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier,
+matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien
+compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme
+avait manqué à ces divers arrangements.
+
+Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite
+générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à
+l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un
+conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il
+avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs
+qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont
+dévoués.
+
+Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux,
+grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes.
+Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume
+traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien
+qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel
+Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au
+lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux
+clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et
+vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui
+veulent être expliquées.
+
+Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une
+recommandation:
+
+«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il,
+et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!»
+
+Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille
+d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du
+Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro
+qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut,
+précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle
+plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro
+réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita
+pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la
+bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé
+pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut
+peut-être le terrible inventeur.
+
+À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro
+commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée
+royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir
+James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le
+nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir
+Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il
+fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut
+du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que
+lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de
+l'Inde.
+
+En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de
+l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était
+fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si,
+le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable
+massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les
+ordres de Nana Sahib.
+
+Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais
+autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept
+ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de
+cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque
+miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu
+à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue
+au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de
+victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les
+retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.
+
+Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule,
+retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait
+rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une
+sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre
+de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit
+dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même
+esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même
+but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les
+traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne.
+Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois
+ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent
+suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette
+époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et
+avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas
+lieu de la mettre en doute.
+
+Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils
+s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni
+journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de
+l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en
+homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme
+ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise
+sur lui et ne pût adoucir ses regrets.
+
+Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la
+présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques
+jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et
+cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.
+
+Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans
+cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà
+pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des
+Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.
+
+Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,--
+fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient
+l'ingénieur Banks et le capitaine Hod.
+
+Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait
+été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian
+Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la
+force de l'âge. Il devait prendre une part active à la
+construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique
+à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les
+travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à
+Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car
+c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de
+quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il
+consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié
+de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles
+sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward
+Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix
+mois.
+
+Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale,
+et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir
+Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H.
+Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise
+de Gwalior.
+
+Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des
+membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de
+barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année
+royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il
+s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il
+n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui
+semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule
+contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à
+satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de
+se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il
+pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de
+la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux
+mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main
+cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets
+du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là
+où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions
+de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils,
+ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la
+Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en
+parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur
+sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses
+hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_.
+
+Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui
+répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment
+intéressantes qu'à une condition.
+
+«Et laquelle? demanda Hod.
+
+--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks,
+que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de
+départ, séance tenante.
+
+--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il
+eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels
+étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward
+Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes
+choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une
+sorte de sourire sur ses lèvres.
+
+Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner
+le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs
+fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la
+péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces
+«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie
+volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y
+était toujours refusé.
+
+En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions
+entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir
+même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que
+le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une
+grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les
+chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de
+jeu.
+
+Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture,
+soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez
+facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de
+l'Indoustan.
+
+«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses!
+s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules
+primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en
+Europe!
+
+--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons
+capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui
+soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de
+poste de deux en deux lieues...
+
+--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on
+est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs
+barques sur une mer démontée!
+
+--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais
+n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux,
+qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes
+de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple
+palanquin...
+
+--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de
+six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre!
+
+--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut
+lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être
+réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six
+Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à
+l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas
+au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive!
+
+--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter
+sa maison avec soi!
+
+--Colimaçon! s'écria Banks.
+
+--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa
+coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à
+plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera
+probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage!
+
+--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en
+restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les
+souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon,
+modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien
+changer à sa vie... oui... peut-être!
+
+--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le
+capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans
+lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration
+locale!
+
+--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et
+physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je
+observer, non sans quelque raison.
+
+--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la
+voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir
+quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au
+galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à
+coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout
+sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est
+cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir,
+ingénieur que vous êtes, osez-le!
+
+--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre
+avis, si...
+
+--Si?... fit le capitaine en hochant la tête.
+
+--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas
+brusquement arrêté en route.
+
+--Il y a donc mieux à faire encore?
+
+--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au
+wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways.
+Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si
+l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois
+que nous sommes tous d'accord à ce sujet?
+
+--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe
+d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je
+poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un
+architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La
+voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un
+ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera
+des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par
+tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la
+route lui soit facile et douce.
+
+Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel,
+je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous
+le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en
+colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas
+inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien
+oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur
+du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All
+right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent
+ami?
+
+--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des
+chevaux, des boeufs!...
+
+--Par douzaines? dit Banks.
+
+--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà
+qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un
+attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant,
+galopant comme les plus beaux carrossiers du monde!
+
+--Ce serait magnifique, mon capitaine!
+
+--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur!
+
+--Oui! mais...
+
+--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod.
+
+--Un gros mais!
+
+--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés
+en toutes choses!...
+
+--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables,
+répondit Banks.
+
+--Eh bien, surmontez!
+
+--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces
+moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela
+tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête,
+et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à
+manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de
+prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt
+de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi
+immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il
+s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce
+sera une maison à vapeur.
+
+--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les
+épaules.
+
+--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par
+quelque locomotive routière perfectionnée.
+
+--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison
+ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa
+fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis.
+
+--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs,
+éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de
+combustible, elle s'arrêtera en route.
+
+--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre
+chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un
+cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par
+tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la
+pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a
+même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des
+serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes.
+Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des
+conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le
+cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son
+but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à
+la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence
+a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de
+graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il
+consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts
+qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à
+tout le monde!
+
+--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur!
+Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée
+sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les
+jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les
+repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des
+guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des
+hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les
+Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau
+m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas
+avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici!
+
+--Et pourquoi, mon capitaine?
+
+--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que
+la voiture à vapeur se fera.
+
+--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur.
+
+--Faite! et faite par vous, peut-être?...
+
+--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour
+elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve...
+
+--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se
+leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à
+partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus
+grave, s'adressant à sir Edward Munro:
+
+«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta
+disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable,
+je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu
+voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi,
+qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de
+l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu
+des voyageurs nous protège!
+
+--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi
+un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent
+nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à
+vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons
+l'Inde entière!
+
+--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur
+aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac
+Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de
+l'habitation.
+
+«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois
+pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage?
+
+--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le
+sergent Mac Neil.
+
+
+CHAPITRE III
+La révolte des Cipayes.
+
+Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à
+l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement
+ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il
+importe de reprendre ici les principaux faits.
+
+Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire,
+dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population
+de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions
+appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable
+Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old
+John Company».
+
+C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant
+le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut
+placé le duc de Cumberland.
+
+Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été
+grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais,
+mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai
+d'administration politique et militaire dans cette présidence du
+Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du
+nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée
+royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là
+cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in
+Indiis_.
+
+Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers
+le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même
+but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait
+fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits
+d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers,
+qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal.
+
+Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner
+le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une
+partie de sa lisière orientale.
+
+Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du
+Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du
+Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des
+réformes furent poursuivies par une administration habile et
+persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si
+puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses
+intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt
+apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son
+sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne.
+Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie
+allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le
+monopole du commerce de la Chine.
+
+Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les
+associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des
+guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit
+avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine.
+
+Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib,
+tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général
+Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce
+peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et
+la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement.
+Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis
+montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient
+rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre
+contre les Birmans, de 1823 à 1824.
+
+En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou
+indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord
+William Bentinck commença une nouvelle phase administrative.
+
+Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde,
+l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le
+contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier
+formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de
+bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne
+au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée
+native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons
+de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des
+officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont
+le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à
+l'exception de quelques batteries.
+
+Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont
+indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour
+l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du
+Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de
+Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment
+des deux armées.
+
+En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision
+M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et
+l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent
+mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes
+de troupes européennes, le total des forces des trois
+présidences.»
+
+Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que
+commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque
+velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que
+leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même
+sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée
+native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les
+grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les
+casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les
+soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause
+de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue
+question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au
+fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs.
+
+Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces
+royales cantonnées à Ascot.
+
+Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également
+provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de
+1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être
+anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives
+des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part.
+
+Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette
+révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des
+villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En
+outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde
+centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le
+Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois
+escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs,
+ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent
+particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés
+au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du
+Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah,
+le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de
+l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les
+natifs de l'Inde, «fidèles au sel».
+
+Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de
+l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet
+homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis
+quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement
+pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer
+le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée
+anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus,
+dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation
+militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au
+courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire,
+songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être.
+Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des
+esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les
+«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants.
+
+Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le
+contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous
+la nécessité des complications extérieures.
+
+Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab
+Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi,
+puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le
+soulèvement préparé de longue main.
+
+En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le
+mouvement insurrectionnel.
+
+Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native
+l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de
+cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette
+graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de
+porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats
+indous ou musulmans de l'armée indigène.
+
+Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de
+savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer
+dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette
+substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,--
+devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en
+partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut
+beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les
+graisses en question ne servaient pas à la confection des
+cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des
+Cipayes.
+
+Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches.
+Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le
+régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans
+les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte.
+
+Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e
+régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs
+officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se
+replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se
+joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du
+54e régiment sont égorgés.
+
+Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont
+impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le
+palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf
+prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des
+assassins.
+
+Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le
+commandant du port et le sergent-major européen.
+
+Le branle était donné à ces épouvantables boucheries.
+
+Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers
+anglo-indiens.
+
+Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du
+brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres
+officiers.
+
+Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques
+officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre.
+
+À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un
+certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le
+lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et
+enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de
+Sivapore, à un mille d'Aurungabad.
+
+Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie
+de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la
+terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté
+sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort.
+
+Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les
+coups des Cipayes.
+
+Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et
+assassinat des officiers.
+
+Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge
+et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable
+drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard.
+
+À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens,
+officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même
+jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de
+l'armée royale.
+
+Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs
+centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady
+Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres
+du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des
+abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent
+précipités dans un puits, resté légendaire.
+
+Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le
+«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre
+et jetés encore vivants dans les flammes.
+
+Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les
+campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère
+d'atrocité!
+
+À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent
+aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute,
+puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi
+les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables.
+
+Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et
+le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang,
+sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e,
+16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et
+29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans
+pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les
+24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S.
+Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait
+éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la
+montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent
+bientôt rapportées par les montagnards.
+
+C'était le commencement des représailles.
+
+Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors
+sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne
+tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt
+prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement
+condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté.
+Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier
+attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons
+firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu
+d'une atmosphère empestée par la chair brûlée.
+
+Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous
+avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien
+conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des
+officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans,
+en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort,
+seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas
+envie de m'enfuir.»
+
+Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être
+suivie de tant d'autres.
+
+Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore,
+le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes
+natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment:
+
+«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et
+mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de
+tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils
+subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort
+par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur
+éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi
+que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien
+faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de
+religion et de caste.»
+
+Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient
+successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres
+n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et
+d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés.
+
+Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient
+Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés
+par les soldats de l'armée royale.
+
+Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la
+famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se
+rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec
+une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule
+menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant,
+à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les
+prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir
+la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette
+sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit
+M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute
+admiration.»
+
+Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par
+le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la
+famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux
+assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize
+cent quatre-vingt-six natifs.
+
+À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi
+les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des
+fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage.
+
+À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les
+armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de
+cent vingt mètres carrés.
+
+À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les
+condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de
+leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque
+tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri.
+C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le
+déshonneur.
+
+Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des
+prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la
+mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la
+terre!»
+
+Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second
+siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il
+paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les
+Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais.
+
+Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais
+de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par
+des soldats qui ne se possédaient plus.
+
+Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient
+par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent
+quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient
+sauvés jusque dans le Cachemire.
+
+En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués
+les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,--
+répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour
+la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent
+vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par
+ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre
+de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre
+des deux autorités.
+
+Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de
+cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui
+périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils
+qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à
+cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non
+sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au
+parlement anglais.
+
+Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de
+part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour
+faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester
+aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à
+celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le
+deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow.
+
+Quant aux faits purement militaires de toute la campagne
+entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions
+suivantes, qui vont être sommairement citées.
+
+C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à
+sir John Laurence.
+
+Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection,
+renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed
+Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en
+avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général
+dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège,
+commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre,
+après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John
+Nicholson.
+
+En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah
+et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock
+opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais
+trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana,
+qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de
+canon.
+
+Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le
+royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec
+dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur
+Lucknow.
+
+Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient
+alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept
+jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock.
+Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur
+Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une
+seconde campagne.
+
+Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des
+villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers
+le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume.
+
+Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une
+seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie,
+que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward
+Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous
+sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier,
+--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du
+Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée
+révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille
+hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants.
+La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une
+série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau
+sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en
+possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré
+ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le
+palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le
+Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la
+ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21,
+un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine
+possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des
+Cipayes.
+
+Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une
+expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en
+grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du
+royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale.
+Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte
+de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais,
+vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore,
+et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et
+s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer.
+
+Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes
+de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858,
+marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait
+la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours
+après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de
+Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par
+onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani,
+l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride,
+détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la
+route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le
+fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la
+ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle,
+d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations
+contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu
+de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut,
+continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son
+compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16
+juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier
+Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18,
+et revenait à Bombay, après une campagne triomphale.
+
+Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant
+Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute
+dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection,
+fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le
+cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la
+Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la
+révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des
+effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face!
+
+À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf
+peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell
+rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières
+positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs
+importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On
+apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district
+limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son
+frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers
+jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile
+sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude.
+Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce
+fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une
+brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du
+colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni
+Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers
+et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul.
+Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts.
+Ils ne l'étaient pas.
+
+Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie.
+Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à
+mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette
+figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection
+indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie
+politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut
+courageusement sur l'échafaud.
+
+Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être
+coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la
+péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait
+provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes.
+
+En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance
+par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857.
+
+Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues,
+annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre,
+prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard,
+elle allait être couronnée impératrice.
+
+Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé
+par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres
+composant le gouvernement central, les membres du conseil de
+l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des
+présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les
+membres des services indiens et les commandants en chef choisis
+par le secrétaire d'État, telles furent les principales
+dispositions du nouveau gouvernement.
+
+Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui
+dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes,
+soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de
+fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres
+par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment
+d'infanterie.
+
+L'armée native se compose de cent trente-sept régiments
+d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son
+artillerie est européenne, presque sans exception.
+
+Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue
+administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui
+gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés.
+
+«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de
+rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux,
+industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs.
+Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le
+joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et
+le brisent.»
+
+
+CHAPITRE IV
+Au fond des caves d'Ellora.
+
+Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils
+adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,--
+peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la
+révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles
+retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des
+dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans
+l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était
+aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration
+toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de
+l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler.
+
+Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux
+possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et.
+lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de
+continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à
+laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui
+devait aboutir aux plus grands excès.
+
+Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des
+Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais
+s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et
+tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte
+que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne
+restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native,
+entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana
+prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi
+les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt
+connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa
+présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est
+que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta,
+c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est
+qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se
+réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux
+recherches des agents de la police anglo-indienne.
+
+Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une
+heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner
+Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y
+rejoindre un de ses complices.
+
+La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il
+n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à
+quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi,
+un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures
+médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et
+pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque
+demande indiscrète.
+
+Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus
+au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de
+Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de
+deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme
+silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des
+empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa
+capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort.
+Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite
+pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette
+partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un
+regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses
+ennemis.
+
+Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée.
+C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir
+montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne
+ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides.
+Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire
+franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il
+espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il
+halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se
+rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il
+eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de
+la montagne.
+
+Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau
+très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut
+contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre
+groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village
+voisin d'Ellora.
+
+La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre
+d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples,
+vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins
+importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de
+basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce
+n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à
+l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux
+premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres.
+Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides
+dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des
+«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination.
+
+Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que
+l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents
+pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on
+l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une
+cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent
+quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la
+carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes
+l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À
+l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions,
+arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir
+la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus
+grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à
+l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de
+chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de
+la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple,
+qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple
+unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus
+merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé
+aux hypogées de l'ancienne Égypte.
+
+Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le
+temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs
+s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a
+encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le
+premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité
+pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient
+faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces
+ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de
+support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu
+soupçonner son arrivée à Ellora.
+
+La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui
+courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella»
+du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne,
+sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales.
+
+Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un
+certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce
+n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité.
+
+Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la
+main.
+
+«Pas de lumière! dit le Nana.
+
+--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt
+sa lanterne.
+
+--Moi, frère!
+
+--Est-ce que?...
+
+--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite.
+Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir.
+Prends ma main et guide-moi.»
+
+L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite
+crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il
+venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans
+son dernier sommeil.
+
+Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut
+bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de
+«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans
+l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente
+liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation
+du jus de cocotier.
+
+Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de
+faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses
+yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre.
+
+L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab
+de parler.
+
+Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib.
+
+Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui
+ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement,
+c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même
+astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme
+en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne
+s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la
+frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés
+dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se
+retrouvaient tous deux prêts à agir.
+
+Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut
+recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête
+appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se
+remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le
+silence.
+
+Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère,
+et d'une voix sourde:
+
+«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête
+est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux
+mille livres promises à qui livrera Nana Sahib!
+
+--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce
+serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils
+seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt
+mille!
+
+--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est
+l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième
+anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination
+anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes
+l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois,
+frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore
+foulée par le pied des envahisseurs!
+
+--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857
+peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il
+y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous
+sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils
+se guériront en se baignant dans des flots de sang européen!
+
+--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour
+supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas
+tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard
+est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort,
+Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose,
+vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce
+colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit
+attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de
+sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir,
+il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les
+massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum.
+de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi!
+Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la
+sienne!
+
+--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao.
+
+--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du
+service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder
+jusque dans son bungalow de Calcutta!
+
+--Soit, et maintenant?...
+
+--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement
+sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs,
+les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause
+commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan.
+Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de
+ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les
+brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois,
+entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui
+sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se
+soulèveront, et l'armée royale sera anéantie!
+
+--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son
+frère.
+
+--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le
+Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le
+souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les
+bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le
+passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux.
+
+Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de
+laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et,
+au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en
+lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié
+à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son
+but. On l'a dit, c'était un autre lui-même.
+
+Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et
+revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons?
+demanda-t-il.
+
+--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous
+attendraient, répondit Balao Rao.
+
+--Et nos chevaux?
+
+--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui
+conduit d'Ellora à Boregami.
+
+--C'est Kâlagani qui les garde?
+
+--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien
+reposés, et n'attendent que nous pour partir.
+
+--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à
+Adjuntah avant le lever du jour.
+
+--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite
+précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets?
+
+--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra,
+dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis
+défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous
+serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés
+fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment
+favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où
+le ferment de la révolte est toujours prêt à lever!
+
+--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille
+livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre
+une tête à prix, il faut la prendre!
+
+--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre
+un instant, frère, viens!»
+
+Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui
+conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple.
+Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de
+l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans
+l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient
+déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il
+fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant
+l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa
+un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre.
+
+Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée
+artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de
+galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains
+endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près
+de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux
+curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles
+d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils
+se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami.
+
+La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante
+milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce
+fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de
+transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux
+l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle
+serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un
+bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana,
+l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils
+galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne,
+d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet,
+bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut
+de leur monture.
+
+Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de
+l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux
+compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui
+eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de
+faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes,
+puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa
+selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la
+province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade
+de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées
+comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit
+bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage.
+
+Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des
+champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais
+la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah.
+
+Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses
+caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble,
+occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille
+environ de la ville.
+
+Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la
+notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence,
+nulle crainte d'être reconnu.
+
+Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux
+compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé,
+qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples,
+taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de
+vertigineux abîmes.
+
+La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais
+sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces
+«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se
+découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne
+traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit
+ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent,
+qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin.
+Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement,
+lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound,
+qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la
+saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière
+tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs
+de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette
+belle nuit de printemps.
+
+Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour
+du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée
+enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là,
+sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes,
+de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures
+colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres
+cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces
+demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques
+que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies
+royales, des processions religieuses, des batailles où figurent
+toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce
+splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne.
+
+Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses
+hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par
+les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de
+l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les
+plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux
+conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de
+ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients,
+tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand
+une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs.
+
+Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il
+fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du
+groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes
+épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien
+semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les
+plantes lapidaires de la roche.
+
+Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab
+pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation.
+
+Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les
+interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt
+des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents,
+formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés.
+
+«En route!» dit Nana Sahib.
+
+Et sans demander une explication, sans savoir où il les
+conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à
+se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs
+jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval.
+
+La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait
+l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la
+montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du
+Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra.
+
+L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur
+Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est,
+furent dépassés au point du jour.
+
+À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant
+sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses
+hennissements aux fauves effarés des jungles.
+
+Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main
+tendue vers le train qui fuyait:
+
+«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib
+est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs
+mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!»
+
+
+CHAPITRE V
+Le Géant d'Acier.
+
+Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les
+passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor,
+hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient
+des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement,
+un profond sentiment de surprise était bien naturel.
+
+En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la
+capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait
+un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à
+l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly.
+
+En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant
+gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à
+proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa
+trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance,
+la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient
+hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes.
+Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se
+développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de
+filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands
+à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée,
+couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois
+étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux
+hublots d'une cabine de navire.
+
+Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux
+énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de
+bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux
+moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que
+le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient
+à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une
+passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants,
+reliait la première voiture à la seconde.
+
+Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner
+ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le
+faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se
+relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité
+toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans
+que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou
+entendre.
+
+Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils
+se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du
+colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait
+alors place à l'admiration.
+
+En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de
+mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces
+géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il
+s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de
+vapeur.
+
+Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un
+vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures
+puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses
+yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de
+mouvement!
+
+Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur
+l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un
+merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes
+les apparences de la vie, même de près.
+
+En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une
+locomotive routière se cachait dans ses flancs.
+
+Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification
+qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par
+l'ingénieur.
+
+Le premier char, ou plutôt la première maison, servait
+d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi.
+
+La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le
+personnel de l'expédition.
+
+Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la
+sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous
+étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les
+régions septentrionales de la péninsule indienne.
+
+Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie,
+en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais
+jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive,
+destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur
+les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque!
+
+Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à
+voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général.
+Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks.
+C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette
+locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui
+donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier
+d'un éléphant mécanique?
+
+«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks,
+connaissez-vous le rajah de Bouthan?
+
+--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le
+connaissais, car il est mort depuis trois mois.
+
+--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de
+Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un
+autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il
+ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois
+lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer
+l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût
+épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les
+nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses
+caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour
+dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses
+confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui
+bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée
+dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée,
+s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon
+absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme
+personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit
+venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de
+locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à
+la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris
+parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement
+prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je
+n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des
+conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même.
+Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder
+le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de
+l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme,
+la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que
+l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique.
+Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle
+d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la
+chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière
+avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin
+se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me
+permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil;
+je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à
+projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel
+fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais
+trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue
+du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,--
+me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se
+tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes
+ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de
+l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à
+travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa
+maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui,
+considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme
+l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de
+s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le
+compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et
+pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre
+disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts
+chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois
+cents kilogrammètres!
+
+--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître
+ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer
+et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous!
+
+--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai
+pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la
+locomotive sa forme ordinaire!
+
+--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il
+est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons
+avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des
+plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de
+rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce
+pas, mon colonel?»
+
+Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une
+approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le
+voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un
+animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit
+à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de
+promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la
+péninsule indienne.
+
+Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks
+avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la
+science moderne? Le voici:
+
+Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme,
+cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques,
+que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire,
+sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de
+chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure
+du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure
+recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La
+chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont
+séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du
+chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle,
+construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de
+l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre
+monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se
+trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la
+tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui
+lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à
+manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche
+avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers
+d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites
+embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses
+yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues
+antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient.
+
+Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la
+chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées
+par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute
+épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre
+le terrain, ce qui les empêche de «patiner».
+
+Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est
+de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante
+effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette
+machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à
+double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement
+close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la
+poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes.
+Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est
+qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la
+dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien
+ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois,
+car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de
+combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive
+routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure,
+mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante.
+Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non
+seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au
+sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des
+ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit
+également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre,
+ces roues peuvent être aisément commandées par des freins
+atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un
+calage instantané, qui produit un arrêt presque subit.
+
+Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle
+est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux
+résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive
+exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle
+aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre,
+--ce qui est considérable.
+
+D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde,
+et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers
+de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment
+à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road,
+qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu
+de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres.
+
+Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel
+traînait après lui.
+
+Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte
+du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive
+routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne
+s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa
+fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un
+bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars
+qui le composent sont tout simplement une merveille de
+l'architecture du pays.
+
+Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec
+leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus,
+l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres
+sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois
+précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes
+élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent
+à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait
+détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une
+à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir
+les grandes routes!
+
+Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux
+appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la
+partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière
+et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse
+disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau
+se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les
+pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House.
+Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde,
+où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire.
+
+Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu
+le capricieux rajah de Bouthan.
+
+Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur
+la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il
+avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en
+l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi.
+
+Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui,
+intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur.
+Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en
+avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une
+extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles
+que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie.
+
+Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant,
+son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un
+large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se
+tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le
+salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon,
+meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux
+dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches
+étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des
+«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les
+fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une
+agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines
+qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une
+courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche
+du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement
+pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens
+possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de
+l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés
+centigrades?
+
+À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant
+face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger,
+éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par
+un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le
+milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que
+quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et
+crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et
+de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle
+à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi
+engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à
+bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus
+mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y
+aventurer.
+
+La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un
+couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également
+recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient
+aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un
+lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les
+cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de
+ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la
+seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine
+Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à
+gauche, à celle du colonel Munro.
+
+Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier,
+un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine,
+flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son
+matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait
+en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le
+personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par
+une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées
+quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien,
+le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière,
+deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au
+brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant
+d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et
+s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière.
+
+On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé
+les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient
+être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air
+chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres,
+sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et
+la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les
+rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des
+montagnes du Thibet.
+
+L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on
+le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi
+nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont
+nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes
+conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli
+et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets,
+dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule
+indienne.
+
+Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du
+matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le
+«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations
+nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état
+concentré.
+
+Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une
+consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes
+hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante
+grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les
+aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il
+est identique par sa composition au lait normal et de bonne
+qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été
+conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne
+par dissolution d'excellents potages.
+
+Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes,
+il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen
+de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la
+température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des
+compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et
+soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation
+de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être
+indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un
+Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en
+conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre
+disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure
+qualité.
+
+En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie.
+Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des
+places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers
+besoins.
+
+Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas
+nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule.
+L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne
+point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non
+seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être,
+lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la
+base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources.
+Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les
+exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre
+ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du
+soin de nous ravitailler en route.
+
+En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire
+qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que
+des circonstances imprévues pouvaient y apporter:
+
+Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à
+Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à
+gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques
+mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au
+capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis
+redescendre jusqu'à Bombay.
+
+C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et
+tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui
+se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde?
+
+
+CHAPITRE VI
+Premières étapes.
+
+Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des
+meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la
+capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de
+secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les
+premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le
+Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des
+splendides équipages des Européens qui croisent assez
+dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras
+babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues
+marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites
+aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux
+jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli»,
+l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort,
+qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans
+lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie
+native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui
+s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux
+palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire
+des grands hommes de notre époque; étudier en détail
+l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus
+beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin
+adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont
+tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir
+la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi,
+et je n'avais plus qu'à partir.
+
+Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à
+deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les
+confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me
+prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la
+porte du bungalow du colonel Munro.
+
+À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il
+n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot.
+
+Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés
+dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que
+le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod
+n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de
+quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de
+chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils
+et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail
+menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on
+n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de
+l'expédition.
+
+Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir
+d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de
+partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un
+équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques
+et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela
+l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables
+interjections et des poignées de main à vous briser les os.
+
+L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la
+machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste,
+la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut
+lancé.
+
+«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant
+d'Acier, en route!»
+
+Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de
+donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien,
+et ce nom lui resta.
+
+Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde
+maison roulante:
+
+Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du
+«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques
+mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort
+capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était
+un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses
+de son métier, et qui devait nous rendre de grands services.
+
+Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe
+d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui
+peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes,
+doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des
+Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le
+service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces
+braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des
+Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également.
+
+L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq
+ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment
+qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des
+nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout
+au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien
+découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore
+l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme
+à sa propre peau.
+
+Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux
+fidèles du colonel Munro.
+
+Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde,
+après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour
+retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne
+devaient jamais le quitter.
+
+Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur
+sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du
+capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave
+garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre,
+quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il
+portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son
+trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il
+comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là.
+
+Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition,
+notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la
+seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant
+déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur
+Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un
+vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il
+pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un
+fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste,
+le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses
+préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était
+habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité
+culinaire.
+
+Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi,
+d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur
+Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était
+l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant
+d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas
+les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus
+à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de
+plume.
+
+Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus
+riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le
+pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le
+centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un
+territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays
+des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables
+frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous
+permettre de la couper obliquement.
+
+Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions
+tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues
+l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur
+la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la
+ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à
+travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès.
+
+«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne
+absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que
+vous ferez sera bien fait.
+
+--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu
+donnes ton avis...
+
+--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai
+vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une
+autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint
+Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre?
+
+--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod,
+la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de
+l'Himalaya à travers le royaume d'Oude!
+
+--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro,
+peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons
+lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!»
+
+Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner
+quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à
+entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait
+peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il
+que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le
+retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque
+espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un
+pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro,
+et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret
+de son maître.
+
+Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris
+place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres
+de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air,
+rendait la température plus supportable.
+
+Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr.
+Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient,
+pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils
+traversaient.
+
+Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un
+certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par
+une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte
+d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu
+éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des
+passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va
+sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux
+superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait
+en vomissant des tourbillons de vapeur.
+
+À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et
+moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le
+compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes
+honneur au déjeuner de monsieur Parazard.
+
+La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de
+l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont
+l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des
+Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation
+alluvionnaire.
+
+«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une
+conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale.
+Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette
+terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée
+par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne
+pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un
+lit...
+
+--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod.
+Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange!
+On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard,
+la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le
+fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal,
+ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle
+cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des
+rizières desséchées de la plaine!
+
+--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit
+réservé à Calcutta?
+
+--Qui sait?
+
+--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une
+question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront
+bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la
+camisole de force!
+
+--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous
+ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne
+vous le pardonneraient pas!
+
+--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il
+n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs
+yeux!
+
+--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à
+l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les
+tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne
+s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que
+l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un
+sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces
+carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur,
+qui desservait la table.
+
+--Mon capitaine? répondit Fox.
+
+--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième?
+
+--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit
+Fox. C'était un soir...
+
+--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre
+de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du
+trente-huitième m'intéresserait davantage!
+
+--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine!
+
+--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et
+unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son
+brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé.
+C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient.
+
+Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de
+près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit.
+En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui
+contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de
+formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la
+province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons
+écrasées les unes contre les autres, immenses plantations
+dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne,
+telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent
+après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus
+terribles exemples.
+
+On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison
+pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est
+la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars,
+avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre
+tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil,
+pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,--
+du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que,
+même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six
+degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades).
+
+«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux
+cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et
+soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin
+de prévenir les congestions.»
+
+Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la
+couche d'air provoquée par les battements de la punka, à
+l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver
+fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur.
+D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin
+jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à
+craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après
+tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions
+rien de grave à redouter.
+
+Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au
+petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous
+sommes arrivés à Chandernagor.
+
+J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à
+la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville,
+abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit
+d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle,
+cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe
+siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans
+commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être
+Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway
+d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais,
+devant les exigences du gouvernement français, la compagnie
+anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner
+notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de
+retrouver quelque importance commerciale.
+
+Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois
+milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque
+le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de
+village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était
+mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche
+interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables
+cabines.
+
+Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible.
+Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender
+portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou
+en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures.
+
+Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas
+de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux
+dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,--
+était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour
+faire marcher bien et longtemps la machine humaine.
+
+Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager
+deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre
+Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9.
+
+À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu,
+purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un
+peu plus rapide que la veille.
+
+Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui,
+par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle
+suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à
+passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les
+exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à
+leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus
+confortablement, non!
+
+Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était
+invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se
+balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers
+échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces
+arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont
+amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air
+marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une
+zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on
+plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais
+la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée.
+
+De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un
+immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le
+sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais
+salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur
+verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet
+humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la
+prodigieuse fertilité.
+
+Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un
+express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur
+et s'arrêtait aux portes de Burdwan.
+
+Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district
+anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui
+ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La
+ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que
+séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces
+allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train.
+Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et
+de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit
+quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de
+deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le
+quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne
+du souverain de Burdwan.
+
+Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé,
+c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces
+Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux
+coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un
+pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les
+enveloppait de la tête aux pieds.
+
+«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le
+maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en
+offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa
+Hautesse!
+
+--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant,
+quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale
+tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous
+ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro?
+
+--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que
+l'offre d'un million n'aurait pu séduire.
+
+D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être
+discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que
+nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire
+intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage
+nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les
+jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la
+végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en
+étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de
+kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses
+verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims,
+d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres,
+de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage,
+logés dans des ménageries superbes.
+
+«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox.
+Si cela ne fait pas pitié!
+
+--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces
+honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les
+jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive!
+
+--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le
+brosseur, en laissant échapper un soupir.
+
+Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien
+approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à
+niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à
+soixante-quinze lieues environ de Calcutta.
+
+Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite
+l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa
+partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de
+Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine
+le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du
+Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de
+commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous
+l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne.
+Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction
+plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange.
+
+Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus
+poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier
+l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route
+était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les
+carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant,
+vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au
+grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au
+milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers
+les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du
+Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et
+il ne songeait pas encore à se plaindre.
+
+Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ
+de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de
+lieues par douze heures, pas davantage.
+
+Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres
+plus loin, près de la petite ville de Chittra.
+
+Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage.
+Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile
+à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus
+ardentes dans un farniente délicieux.
+
+Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks,
+s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine.
+
+Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de
+Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux
+environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de
+poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme
+chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à
+son extrême contentement comme à la grande satisfaction de
+monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces
+savoureuses, qui économisaient nos conserves.
+
+Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de
+bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner
+le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que
+possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords
+d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement
+indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne
+négligeait aucun détail.
+
+Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,--
+d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant
+de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au
+capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses
+vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la
+fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main
+de son brosseur.
+
+Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît
+pendant ces rapides excursions aux abords du campement.
+Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais,
+invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le
+sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route,
+allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu,
+mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus
+besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils
+étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes
+souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces
+souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et
+le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante
+insurrection!
+
+Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus
+tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait
+engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le
+nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod
+partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois,
+non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous
+demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les
+plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui.
+
+
+CHAPITRE VII
+Les pèlerins du Phalgou.
+
+Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte
+de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore
+couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des
+siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se
+sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des
+produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils
+font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de
+Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la
+contrée leur appartient.
+
+Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses
+vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades,
+perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de
+dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet,
+un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House
+forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient
+la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais
+craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se
+mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux
+discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule
+d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les
+fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers
+nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux
+de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches
+spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des
+bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois
+arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent
+en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans.
+
+Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à
+travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,--
+les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en
+caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la
+campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de
+juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait
+supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de
+quelque suffocation mortelle.
+
+Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes,
+quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient
+se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule
+praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de
+notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je
+ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone
+pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa
+chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une
+seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des
+locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!
+
+Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué
+cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19
+mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade
+de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air»,
+c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée
+tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir.
+Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés.
+
+«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle
+les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec
+une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à
+l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé
+la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été
+une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes
+murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un
+haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui
+portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions
+le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous
+serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé.
+Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit,
+et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur
+moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se
+procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang
+pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour
+mon colonel, je serais encore son débiteur!
+
+--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis
+notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que
+d'habitude? Il semble que chaque jour...
+
+--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez
+vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se
+rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait
+massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me
+monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire
+de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a
+dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles
+événements pour que le souvenir s'en soit affaibli!
+
+--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le
+voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod...
+
+--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser,
+d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois
+peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller
+là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort!
+
+--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser
+faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est
+souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que
+d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers...
+
+--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une
+tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été
+précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous
+rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos
+cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux
+arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah!
+monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit
+épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant
+pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas
+dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que
+Dieu nous conduise!»
+
+Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir
+sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout
+et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le
+colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant
+comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le
+dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire!
+
+J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé,
+lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot
+s'il croyait que Nana Sahib fût mort.
+
+«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun
+indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas,
+je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été
+puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je
+n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah!
+monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait
+quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne
+me trompent pas, et un jour...»
+
+Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche
+n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître!
+
+Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au
+capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne
+devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais
+été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi
+à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en
+traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du
+Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain
+que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui
+rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le
+voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point.
+
+Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui
+signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit
+la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à
+notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab,
+et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à
+penser que l'autorité avait été induite en erreur.
+
+En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de
+vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait
+paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le
+confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait
+sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour
+empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles
+recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser!
+
+Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra.
+Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante
+kilomètres de son point de départ.
+
+Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier
+arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La
+halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est
+bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une
+jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de
+la ville.
+
+Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit,
+c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux
+à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut.
+
+Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les
+chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris
+congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya.
+
+On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement
+dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux
+approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très
+grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout
+ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne,
+ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour
+accomplir ses devoirs religieux.
+
+Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il
+faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en
+cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne
+pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le
+capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de
+chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en
+route.
+
+Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement
+donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un
+arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout
+sexe se tenaient dans la posture de l'adoration.
+
+Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la
+plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne
+devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence.
+C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus
+tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs.
+
+Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier
+représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent
+cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le
+premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est
+probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était
+l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse
+maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de
+briques, dont l'origine est évidemment très ancienne.
+
+La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers
+d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien,
+cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni
+pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les
+encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi
+eux.
+
+«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite
+aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter
+l'édifice jusque dans ses profondeurs.
+
+--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses
+propres fidèles?
+
+--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui
+tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut
+bien que les brahmanes vivent!
+
+--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui
+avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs,
+leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération,
+la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement.
+
+Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de
+«chasses réservées», et, à la population des villes ou des
+campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers
+des jungles.
+
+Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous
+conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que
+nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins
+s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous
+apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses
+constructions pittoresques.
+
+Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit,
+c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne,
+puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la
+reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les
+empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna
+descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte
+entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le
+démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même
+de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds
+de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie.
+
+Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter
+«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen
+n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien
+les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste,
+qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées
+occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour
+l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût
+été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur
+d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point.
+Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en
+suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau
+jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens
+temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le
+principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du
+principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de
+Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente
+millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment
+polythéiste.
+
+Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville
+sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la
+succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut
+contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait
+impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait
+perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de
+Gaya.
+
+Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais
+parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad.
+
+«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne
+savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les
+brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais
+aussi comme des êtres d'une origine supérieure?»
+
+Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le
+rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se
+développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un
+pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants,
+citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus
+infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des
+Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables
+artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi,
+et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un
+mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le
+Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les
+gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont
+venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les
+grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs
+chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont
+fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties
+de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des
+charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent
+de demeures provisoires à tout ce monde.
+
+«Quelle cohue! dit le capitaine Hod.
+
+--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher
+du soleil! fit observer Banks.
+
+--Et pourquoi? demandai-je.
+
+--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule
+suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux
+du Gange.
+
+--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans
+la direction où se trouvait notre campement.
+
+--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous
+sommes en amont.
+
+--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette
+source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au
+milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez
+restreint.
+
+L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de
+chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient
+appel à la charité publique.
+
+Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie
+truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La
+plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou
+du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux
+infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En
+effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin.
+
+Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de
+cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée;
+celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts.
+
+D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps
+tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol,
+se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de
+lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne
+d'arpenteur.
+
+Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une
+infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres
+par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus,
+ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à
+manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou.
+
+Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue
+perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient
+lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies.
+
+Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le
+regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque
+Banks, m'arrêtant tout d'un coup:
+
+«L'heure de la prière!» dit-il.
+
+En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la
+main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher
+de Gaya avait caché jusqu'alors.
+
+Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La
+foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors
+de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais,
+je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables
+parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile
+à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou
+versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres,
+songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est
+qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en
+avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient
+quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans
+les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter,
+d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un
+cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en
+avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du
+Phalgou!
+
+Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt
+troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du
+talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés
+s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur
+toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils
+regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du
+claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins,
+d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards
+inoffensifs.
+
+Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état
+d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous
+remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le
+campement.
+
+Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée,
+qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le
+capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et
+rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et
+Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et
+chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au
+petit jour.
+
+À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une
+nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages
+cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur
+ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil.
+
+J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était
+étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne
+pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au
+fonctionnement régulier des poumons.
+
+Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos.
+J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou
+quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de
+vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y
+peut rien, au contraire.
+
+Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus
+entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du
+Phalgou.
+
+L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très
+saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever
+dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il
+déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus
+respirable.
+
+Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement
+gardait une absolue immobilité.
+
+Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai.
+Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien.
+La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces
+reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de
+sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.
+
+Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et,
+la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains
+intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure
+m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait.
+
+Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube
+se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé.
+
+On appelait l'ingénieur.
+
+«Monsieur Banks?
+
+--Que me veut-on?
+
+--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du
+mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai
+aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la
+vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le
+capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda
+l'ingénieur.
+
+--Regardez, monsieur,» répondit Storr.
+
+Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives
+du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant
+sur un espace de plusieurs milles.
+
+Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs
+centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les
+berges et le chemin.
+
+«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod.
+
+--Que font-ils là? demandai-je.
+
+--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le
+capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées!
+
+--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à
+Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que...
+
+--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel!
+s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant
+gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était
+dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!
+
+--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit
+l'ingénieur, en secouant la tête.
+
+--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.
+
+--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne
+gênent notre marche!
+
+--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait
+trop prendre de précautions.
+
+--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur:
+«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, allume.
+
+--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe,
+Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces
+pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!»
+
+Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait
+qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression.
+Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer,
+et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de
+l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des
+grands arbres.
+
+En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se
+fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de
+plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras
+en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on
+s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière.
+C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point.
+
+Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le
+capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce
+fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait
+silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec
+Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il
+pouvait le manoeuvrer à son gré.
+
+À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore
+devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un
+éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre
+indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir
+la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers
+la peau du gigantesque pachyderme.
+
+«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.
+
+--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et
+n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui
+longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule
+de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces
+conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas
+chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels
+les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous!
+Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien
+d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui
+se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine
+s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche
+s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le
+régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant
+d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre
+les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui
+faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me
+penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine
+de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien
+évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine.
+«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui
+leur faisait signe de se relever.
+
+--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent
+notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire
+broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!»
+
+Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la
+vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient
+décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée
+poussait des cris et les encourageait du geste.
+
+La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et
+était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous
+allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des
+purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au
+ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents.
+«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les,
+ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques,
+atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des
+cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La
+foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors
+ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En
+avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et
+riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier,
+filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule
+ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.
+
+
+CHAPITRE VIII
+Quelques heures à Bénarès.
+
+La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,--
+cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive
+droite du Gange, en face de Bénarès.
+
+Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure
+plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure.
+L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq
+lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs
+de la petite ville de Sasserâm.
+
+En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les
+cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez
+coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire.
+Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il
+n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer
+le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire
+appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant,
+à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.
+
+Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un
+important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus
+de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre
+dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore.
+
+Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma
+tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une
+pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et,
+de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue
+motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite.
+
+Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.
+
+«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois
+une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des
+ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!
+
+--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement
+l'ingénieur.
+
+--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le
+capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que
+l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces
+merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant,
+je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure
+curiosité!»
+
+Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique
+pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus
+du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm.
+Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour
+refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante.
+
+Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22
+mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil
+de midi, nous avions repris notre route.
+
+Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très
+cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du
+Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au
+milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras
+à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et
+autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous
+arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque
+charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de
+sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand
+ébahissement des raïots.
+
+Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon
+nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de
+Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de
+l'essence faite avec ces fleurs.
+
+Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements
+sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de
+l'art en matière de parfumerie.
+
+«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous
+montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres
+de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation
+lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres
+d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de
+quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au
+moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce
+mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le
+lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile
+odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,--
+quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille
+fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est
+un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans
+le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies
+ou cent francs l'once.
+
+--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once
+d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui
+mettrait le grog à un fier prix!»
+
+Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca,
+l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette
+innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas
+bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords
+du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie,
+elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas
+ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette
+diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à
+l'estomac, je proteste. Elle est excellente.
+
+Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre
+les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières,
+nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique
+Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès.
+
+«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.
+
+--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je
+à l'ingénieur.
+
+--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous
+avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la
+longueur du chemin ni des fatigues de la route!»
+
+Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques
+légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui?
+Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger
+son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues
+et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un
+endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis
+l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange
+Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut
+parler haut, quand on a:
+
+_... comme une mer sa houle,_
+_Quand sur le globe on se déroule,_
+_Comme un serpent, et quand on roule_
+_De l'occident à l'orient!_
+
+Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les
+ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent
+dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de
+l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif
+de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute
+chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite
+en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya
+qu'il descend!
+
+Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau
+miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes
+d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers
+rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre
+radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de
+Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les
+arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte,
+on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur
+la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a
+rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les
+monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent
+quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils
+l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.
+
+Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad
+pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest,
+suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa
+rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï,
+dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit
+embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le
+fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un
+parcours d'une soixantaine de kilomètres.
+
+Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet
+endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à
+Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été
+choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à
+la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je
+désirais visiter avec quelque soin.
+
+Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces
+cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut
+un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion,
+il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en
+compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent
+Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au
+capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son
+intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc,
+Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,--
+nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait
+entraîner vers la ville.
+
+Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès,
+il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas
+habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées
+au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de
+véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès,
+ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les
+soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se
+groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc
+double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre
+ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans
+toute leur couleur locale!
+
+La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les
+bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu
+intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels
+que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes
+faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans
+des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de
+curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués
+dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de
+manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique
+amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.
+
+«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de
+l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce
+que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités
+éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une
+telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit
+compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de
+cette importance.»
+
+On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait
+donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître.
+Après avoir toujours exercé une très grande influence, non
+politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre
+le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième
+siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le
+brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale
+des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme
+que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement.
+
+L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte.
+Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une
+magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un
+authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès,
+mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa
+pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent
+mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui
+constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.
+
+Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange,
+fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette
+époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie
+native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment
+sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie
+d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait
+prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités
+attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil,
+qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de
+l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent
+cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le
+champ de manoeuvres.
+
+Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de
+déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et
+l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque
+aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent
+trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les
+insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur
+acharnement, tous furent mis en déroute.
+
+Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y
+eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui
+hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis
+ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus
+troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante
+dans les provinces de l'Ouest.
+
+Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole
+glissait lentement sur les eaux du Gange.
+
+«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais,
+si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun
+monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous
+en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans
+lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle.
+Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse,
+et vous ne regretterez pas votre promenade!»
+
+Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous
+permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de
+Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur
+la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif
+menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base,
+incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise,
+d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de
+tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent
+les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam
+de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb,
+couronne ce merveilleux panorama.
+
+Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers
+qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit
+passer la gondole devant les quais, dont les premières assises
+baignent dans le fleuve.
+
+Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un
+autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les
+arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau.
+Quant au sujet, il était à peu près le même.
+
+En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les
+terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans
+le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas
+croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge,
+sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts,
+exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui
+vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de
+piété.
+
+En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient
+pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique
+commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les
+colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule.
+Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes.
+On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste
+échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue
+considérable.
+
+«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle
+pas aux besoins des fidèles!»
+
+Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas
+souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y
+avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui
+s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve.
+
+«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais
+si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y
+regarde-t-on pas de trop près.
+
+--Et les crocodiles? ajoutai-je.
+
+--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à
+l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres
+qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se
+glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les
+entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces
+coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle
+de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier,
+à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a
+été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé
+que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du
+fleuve.»
+
+Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent
+volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y
+mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un
+chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre
+dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands
+applaudissements des dévots.
+
+Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là
+se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les
+cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie
+future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement
+des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches
+babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès
+qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera
+pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de
+départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que
+des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces
+fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles.
+S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra
+préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à
+naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde
+incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne
+lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à
+partager les délices du ciel de Brahma.
+
+Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses
+principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la
+mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un
+tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée
+d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de
+Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites,
+comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical
+frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la
+chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de
+notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se
+plaindre.
+
+D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner
+quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et
+courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou
+plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans
+trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre
+excursion.
+
+En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant
+avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le
+Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu
+s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus
+qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je
+retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il
+ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière,
+quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne
+savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à
+coup sûr, n'était pas indifférent.
+
+Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier
+de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb.
+
+Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de
+_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le
+temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est
+substituée la mosquée du conquérant.
+
+J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de
+cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de
+force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à
+peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un
+escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il
+n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux
+minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués
+de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque
+jour.
+
+En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui
+nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et
+il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet
+incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu
+persisterait, et je ne dis rien.
+
+C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent
+dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces
+splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient
+au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un
+pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des
+grandes fêtes religieuses de Méla.
+
+Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices
+dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à
+rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de
+Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du
+plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un
+puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus
+miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée,
+dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des
+brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents
+ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une
+immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre.
+
+J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les
+touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait
+naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre
+cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien.
+
+Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en
+dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les
+plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point
+enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les
+cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes
+manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils
+sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme
+partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une
+petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une
+des plus lucratives de l'Inde.
+
+Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la
+chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à
+Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des
+meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire
+que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard.
+
+Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la
+rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à
+deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou,
+l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et
+nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect.
+
+«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici
+un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle...
+
+--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le
+nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil.
+
+--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors.
+
+--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se
+sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.»
+
+En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des
+nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors
+les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre
+marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui
+affectait l'indifférence.
+
+--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le
+marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés,
+illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et
+d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en
+fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très
+variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire,
+où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une
+description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À
+quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait
+improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient
+part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole
+avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision.
+Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un
+instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je
+l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints
+et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez
+d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à
+chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au
+campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus.
+Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau
+pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil.
+
+--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte?
+
+--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de
+soupçonner...
+
+--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès,
+répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne!
+
+--Cet espion, c'était...
+
+--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil.
+
+--Que peut nous vouloir cet homme?
+
+--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller!
+
+--On veillera,» répondit le sergent.
+
+
+CHAPITRE IX
+Allahabad.
+
+Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente
+kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du
+Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du
+charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant
+avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien
+nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il
+sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le
+moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais
+quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des
+vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier.
+
+Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de
+trois à quatre milles à l'heure.
+
+La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu
+le Bengali.
+
+Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque
+journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners,
+lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude
+militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi
+régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se
+modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation
+eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette
+nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un
+transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas
+toujours enfermés dans un même horizon de mer.
+
+À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux
+mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de
+deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils.
+Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar,
+dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé
+à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange.
+
+Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette
+forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située
+de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas
+d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à
+atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de
+rochers disposés à cet effet.
+
+Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes
+habitations disparaissent sous la verdure.
+
+À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui
+sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À
+bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la
+surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède
+une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de
+marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire
+sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible.
+Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir.
+
+Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y
+passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle
+a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que
+produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité
+commerçante.
+
+Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous
+franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette
+époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le
+point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta.
+Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous
+admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize
+piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe
+affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui
+réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le
+traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous
+venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad.
+
+La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette
+importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de
+fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position,
+au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la
+Jumna et du Gange.
+
+La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la
+capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la
+résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le
+devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à
+Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que
+quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité.
+Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là
+où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est
+vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi
+Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool,
+Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les
+autres villes de France.
+
+«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher
+directement dans le nord?
+
+--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad
+est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre
+expédition.
+
+--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est
+bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux!
+À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par
+rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple
+locomotive! Quelle déchéance!
+
+--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas.
+Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de
+prédilection.
+
+--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise,
+sans traverser Lucknow?
+
+--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop
+pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro.
+
+--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais
+assez loin!
+
+--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre
+visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib?
+
+--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur
+de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le
+Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay.
+
+--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi
+l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui!
+
+--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette
+vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant
+l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore.
+Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé
+devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de
+sa pensée.»
+
+Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les
+quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad.
+Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes
+qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que
+Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes.
+
+De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération
+de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et
+là par des tamarins, qui sont magnifiques.
+
+De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles
+avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les
+éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale.
+
+Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud
+par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la
+«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de
+tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte
+M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_,
+«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie
+que cent mille ailleurs.»
+
+Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent
+fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance.
+
+Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est
+construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile
+hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles
+peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux
+fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal,
+autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des
+coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six
+pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les
+Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter,
+bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels
+sont les principaux points de la forteresse qui attirent
+l'attention des touristes.
+
+Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui
+rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du
+temple de Salomon, à Jérusalem.
+
+Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que
+les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il
+construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle
+répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire
+pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il
+fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et
+voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le
+double nom de Brog-Allahabad.
+
+Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont
+célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus
+beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans.
+L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins
+portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la
+paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance
+qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya.
+
+Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle
+de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet.
+
+Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à
+Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat
+livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres
+de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en
+particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit
+enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude
+énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au
+corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer
+les armes.
+
+Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se
+soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés,
+les habitations européennes furent incendiées. Sur ces
+entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à
+Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de
+Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les
+faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les
+membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait
+installé, et redevint maître de la province.
+
+Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous
+observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été
+à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect.
+
+«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier!
+J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est
+trop connu des natifs de cette province!»
+
+Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward
+Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux,
+était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui
+était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en
+garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps
+que nous.
+
+J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro
+paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que
+d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que
+les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps!
+
+«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que
+s'est-il donc passé?
+
+--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je.
+
+--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le
+salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent
+n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se
+disposait à nous servir à table.
+
+--Il a quitté le campement, répondit Goûmi.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro.
+
+--Vous ne savez pas où il est allé?
+
+--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est
+parti.
+
+--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ?
+
+--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un
+motif que personne ne connaissait, et répéta:
+
+«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque
+chose! Attendons.»
+
+On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait
+part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire
+raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions
+fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de
+ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des
+Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte
+de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez
+difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou
+Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes
+insurrectionnelles.
+
+Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être
+obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro
+n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il
+resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation
+semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment
+vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même
+qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour
+mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du
+sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience.
+
+Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod
+interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait.
+Or, Banks n'en savait pas plus que lui.
+
+Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à
+faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de
+la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière
+fois un long regard; puis, se retournant vers nous:
+
+«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous
+m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?»
+
+Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui
+marchait lentement, sans prononcer une parole.
+
+Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta
+devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur
+lequel une notice était affichée.
+
+«Lisez,» dit-il.
+
+C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait
+à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans
+la présidence de Bombay.
+
+Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement.
+Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage,
+ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les
+yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs
+précautions!
+
+«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur,
+tu connaissais cette notice?»
+
+Banks ne répondit pas.
+
+«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence
+de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay,
+et tu ne m'as rien dit!»
+
+Banks restait muet, ne sachant que répondre.
+
+«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le
+savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait
+qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des
+souvenirs qui vous font tant de mal!
+
+--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de
+se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à
+tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache
+ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage
+devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas
+cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai
+jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je
+n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher
+de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai
+eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au
+nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit!
+J'irai au sud!»
+
+Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était
+que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe,
+dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il
+venait de nous la dévoiler tout entière.
+
+«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je
+ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de
+Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois
+de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis
+cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de
+l'apparition du nabab.»
+
+Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette
+observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur
+la route. Puis:
+
+«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est
+allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un
+instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu
+dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a
+disparu.
+
+--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que
+feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel.
+
+--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au
+nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller!
+
+--Cela est absolument décidé, Munro?
+
+--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi,
+mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay.
+
+--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se
+retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro!
+
+--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous
+laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh
+bien! nous chasserons les coquins!
+
+--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au
+capitaine et à vos amis!
+
+--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous
+quitté Allahabad...
+
+--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent
+Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon
+colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous
+vos yeux.»
+
+Et sir Edward Munro lut ce qui suit:
+
+«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance
+du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab
+Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet.
+Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra,
+où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il
+n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par
+des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à
+la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait
+l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses
+obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde
+n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui
+lui a coûté tant de sang.»
+
+Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il
+laissa tomber le journal.
+
+Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette
+fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir.
+
+Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main
+sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis:
+
+«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il.
+
+--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur.
+
+--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter
+quelques heures à Cawnpore?
+
+--Tu veux?...
+
+--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois...
+une dernière fois Cawnpore!
+
+--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur.
+
+--Et après?... reprit le colonel Munro.
+
+--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition
+vers le nord de l'Inde!
+
+--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me
+remua jusqu'au fond du coeur.
+
+En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait
+encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre
+Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison
+contre ce qui semblait être l'évidence même?
+
+L'avenir nous l'apprendra.
+
+
+CHAPITRE X
+Via Dolorosa.
+
+Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la
+péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de
+l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La
+faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son
+royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit,
+c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et
+c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus
+affreux massacres, suivis des plus terribles représailles.
+
+Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette
+époque, Lucknow et Cawnpore.
+
+Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités
+de l'ancien royaume.
+
+C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là
+que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la
+rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient
+d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant
+d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à
+l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui
+séparent Cawnpore d'Allahabad.
+
+Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre
+point de départ.
+
+Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe
+sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq
+milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont
+casernés sept mille hommes.
+
+Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument
+digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne
+origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment
+de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule
+de sir Edward Munro nous y avait conduits.
+
+Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement.
+Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le
+sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir
+Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations.
+
+Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en
+rapportant le récit que Banks m'avait fait.
+
+«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de
+l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de
+l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale
+contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e,
+deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de
+l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez
+considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants,
+etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment
+de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow.
+
+«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce
+fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme.
+
+«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante,
+intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble,
+d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le
+colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère
+un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855,
+qu'Edward Munro l'épousa.
+
+«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes
+de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre
+son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser
+sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de
+faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le
+colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les
+faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments.
+
+«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui
+eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent
+surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore.
+
+«La division était alors commandée par le général sir Hugh
+Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime
+des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib.
+
+«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de
+Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les
+meilleurs termes avec les Européens.
+
+«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de
+l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en
+arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de
+Cipayes montrait des dispositions hostiles.
+
+«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons
+offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la
+bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent
+aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie.
+
+«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à
+Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de
+la ville.
+
+«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général
+Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la
+caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment
+de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route
+d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver.
+
+C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant
+toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un
+dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les
+soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les
+encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce
+qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une
+femme héroïque.
+
+«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des
+soldats de Nana Sahib.
+
+«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur
+ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la
+caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la
+défendre.
+
+«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des
+assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des
+maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans
+vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau,
+car les puits furent bientôt taris.
+
+«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin.
+
+«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général
+Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les
+adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte.
+
+«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants,
+cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de
+ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient
+redescendre le Gange et les ramener à Allahabad.
+
+«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est
+ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns
+coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations
+parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques
+milles.
+
+«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent
+croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du
+Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux
+cantonnements.
+
+«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent
+immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux
+enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient
+pas été massacrés le 27 juin.
+
+«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue
+agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow,
+dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre.
+
+--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je
+à Banks.
+
+--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me
+répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut
+recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du
+royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres
+fugitifs, avec la plus grande humanité.
+
+--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles?
+
+--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le
+témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il
+n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes
+étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et
+pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses
+victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait
+arriver que trop tard.
+
+«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de
+Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu
+les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet.
+
+«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes
+royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de
+signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son
+occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de
+l'Inde!
+
+«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des
+prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés
+sous ses yeux.
+
+«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule,
+lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut
+l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar.
+L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez
+vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince
+sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde...
+Ce fut la tuerie d'un abattoir!
+
+«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient
+précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats
+d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la
+margelle, fumait encore!
+
+«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de
+révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains
+du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour
+suivant, dont je n'oublierai jamais les termes:
+
+«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres
+femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib
+sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un
+détachement de soldats européens, commandé par un officier,
+remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le
+massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les
+compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte
+du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les
+condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de
+caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En
+conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de
+mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé
+de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de
+rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments
+religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la
+lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera
+exécutée à la potence élevée près de la maison.»
+
+«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi
+dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus.
+Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le
+colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de
+reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne
+retrouva rien... rien!»
+
+Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à
+Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était
+accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel.
+
+Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré
+lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il
+l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait
+reçu ses derniers embrassements.
+
+Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville,
+non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des
+pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et
+desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel
+n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel,
+après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires.
+
+Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait
+silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs
+sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de
+bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la
+jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il
+l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour
+mieux la revoir!
+
+Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à
+lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors.
+
+Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter
+ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser
+jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville
+funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la
+caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était
+si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un
+siège.
+
+Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville,
+et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la
+population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y
+rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux
+arbres.
+
+C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible
+tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa
+mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana
+Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable
+massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines
+et sauves à Allahabad.
+
+Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des
+restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense
+qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5]
+
+Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces
+ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses
+scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où
+lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle
+avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer!
+
+Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit
+une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes
+avaient été confondues dans la mort.
+
+Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit
+le bras comme pour l'arrêter.
+
+Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix
+horriblement calme:
+
+«Marchons! dit-il.
+
+--Munro! je t'en prie!...
+
+--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous
+sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins
+bien dessinés et plantés de beaux arbres.
+
+Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale.
+Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est
+maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de
+socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la
+Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur
+Marochetti.
+
+Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la
+terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument
+expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et
+qu'il voulut même payer de ses propres deniers.
+
+Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après
+avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été
+précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put
+retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument.
+
+Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence.
+
+Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour
+consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro
+épuiserait là les dernières larmes de ses yeux!
+
+Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui
+entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après
+l'effroyable massacre, il serait mort de douleur!
+
+En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit
+qui a été recueilli par M. Rousselet:
+
+«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des
+pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana,
+mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une
+terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des
+épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses
+victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et
+sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le
+triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom,
+couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et
+nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux
+longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers
+d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs,
+barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je
+ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait
+ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7
+juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient
+point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus
+horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient
+entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...»
+
+Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les
+soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux
+jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus
+là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste
+puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib!
+
+Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de
+force.
+
+Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un
+des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la
+margelle du puits:
+
+«Remember Cawnpore!
+
+«Souviens-toi de Cawnpore.»
+
+
+CHAPITRE XI
+Le changement de mousson.
+
+À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le
+comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques
+réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne
+permettaient pas de partir avant le lendemain matin.
+
+Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux
+l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne
+point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se
+serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il
+avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants
+pour lui.
+
+Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit
+tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne
+dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures
+dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne
+voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une
+impression.
+
+Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à
+propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs
+musulmans au XVIIe siècle.
+
+Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de
+l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui
+fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de
+ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence
+officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage
+de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un
+caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en
+dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque
+et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le
+Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à
+l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le
+premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement
+superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons
+qui hérissent ses courtines.
+
+Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin,
+qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte
+le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin
+voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les
+Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant
+d'abandonner la ville.
+
+Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom
+français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de
+chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa
+bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés
+lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement,
+malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces
+dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais,
+particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu
+faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien
+d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!»
+Ils l'eurent, mort.
+
+Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans
+les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de
+l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié.
+
+Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette
+grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de
+verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses
+rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je
+repris le railway et revins le soir même à Cawnpore.
+
+Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route.
+
+«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les
+Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me
+soucie comme d'une cartouche vide!
+
+--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous
+allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre
+presque en droite ligne la base de l'Himalaya.
+
+--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par
+excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou
+peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les
+éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les
+ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie
+véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela,
+Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la
+vallée du Gange!
+
+--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine,
+répondis-je.
+
+--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres
+villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore...
+
+--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces
+misérables bourgades!
+
+--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des
+cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta
+l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous
+montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine.
+
+--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui
+seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte:
+«Fox?» cria-t-il.
+
+Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il.
+
+--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en
+état!
+
+--Ils le sont.
+
+--Visite les batteries.
+
+--Elles sont visitées.
+
+--Prépare les cartouches.
+
+--Elles sont préparées.
+
+--Tout est prêt?
+
+--Tout est prêt.
+
+--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible!
+
+--Ce le sera.
+
+--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette
+liste qui fait ta gloire, Fox!
+
+--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair
+alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle
+explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre!
+
+--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla
+s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est
+l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,--
+itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements
+impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ,
+cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le
+nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court
+droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre
+affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre
+de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par
+Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des
+montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume
+d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement
+choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés.
+Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de
+l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre
+Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe
+quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à
+travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts
+kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de
+Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse
+très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter
+lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition
+auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le
+capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait
+volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le
+Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu
+de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un
+chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je
+dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une
+nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart.
+Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des
+villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du
+Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il
+semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à
+Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante
+s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité
+irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus
+animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux
+heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles
+nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil,
+depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus
+sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé
+en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me
+dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils
+nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui
+vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox
+n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était
+désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander
+si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les
+terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques
+jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres
+carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux
+chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les
+flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener
+Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur
+Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas
+raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui
+parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il
+haussait dédaigneusement les épaules en disant:
+
+«Est-ce que cela se mange!»
+
+Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians.
+Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le
+silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves.
+Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se
+faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints,
+et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le
+courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en
+deux puissants fanaux. Mais rien!
+
+Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin.
+C'était désespérant.
+
+«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On
+l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici
+que dans les basses terres d'Écosse!
+
+--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que
+des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que
+les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et
+attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous
+aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur.
+
+--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la
+tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour
+en faire du petit plomb!»
+
+La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions
+encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de
+grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans
+notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept
+degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était
+donc possible que, par une pareille température, dans cette
+atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter
+leurs tanières, même pendant la nuit.
+
+Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la
+première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes
+alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage
+que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou
+châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion.
+
+Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets
+de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était
+toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus
+fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs
+d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves.
+Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans
+la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents
+ans en arrière, en plein moyen âge.
+
+Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le
+sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec
+tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville
+du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que
+lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou
+et de Brahma.
+
+«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de
+minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes,
+voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les
+merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux!
+
+--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il
+donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade?
+
+--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod,
+mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers
+plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les
+collines qui deviennent des montagnes, les...
+
+--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait
+des chats, n'est-ce pas, Hod?
+
+--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le
+capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville
+qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage
+du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!»
+
+Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier
+instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des
+châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se
+transformait en plaine.
+
+«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui
+s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous,
+mes amis, savoir ce que ce phénomène présage?
+
+--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine.
+
+--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste,
+nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des
+modifications climatériques. Le renversement de la mousson va
+amener la saison des pluies périodiques.
+
+--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il
+pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me
+paraît préférable à ces chaleurs...
+
+--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois
+que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter
+les premiers nuages du sud-ouest!»
+
+Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental
+commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson,
+ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la
+nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la
+péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de
+grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage.
+
+Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se
+méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des
+volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la
+route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu
+rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que
+celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu
+soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité.
+On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine
+électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à
+un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait
+emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se
+teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans
+chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu
+des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des
+flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni
+par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme.
+
+Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir
+ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière
+lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un
+quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier
+phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais
+la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans
+arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux
+du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de
+l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était
+véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air
+plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi
+suffoqué.
+
+Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte,
+choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques
+banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une
+assez belle route la traversait, et nous promettait pour le
+lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de
+verdure.
+
+Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables
+grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale,
+qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant
+d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal,
+dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la
+haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous
+cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur
+mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs
+fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers
+isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures
+s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur
+tour.
+
+Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à
+l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être
+aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de
+prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit.
+
+Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques
+heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous
+s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient
+véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient
+essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil
+d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces
+derniers.
+
+«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un
+tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!--
+Nous accompagnerez-vous, Maucler?
+
+--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous
+feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du
+ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être
+quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre
+lieu de halte, vous irez...
+
+--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est
+propice pour tenter l'aventure!
+
+--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas
+rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne
+vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous
+pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement.
+
+--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne
+demande à mon colonel qu'une permission de dix heures.
+
+--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez
+compte des recommandations de Banks.
+
+--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés
+d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et
+disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la
+route.
+
+J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que
+je préférai rester à Steam-House.
+
+Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être
+complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer,
+de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la
+chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout
+événement.
+
+Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et
+l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route,
+leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois
+dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps,
+monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout
+en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du
+dîner du lendemain.
+
+Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent
+Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du
+ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait
+l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure.
+Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition,
+teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que
+l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes
+déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais,
+condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui
+paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes.
+
+Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en
+temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de
+l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui
+coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du
+campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu
+rassuré.
+
+La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité
+commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la
+lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest
+jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se
+confondaient déjà avec les nuages.
+
+L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun
+souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce
+n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si
+souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et
+maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de
+l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à
+vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à
+faire explosion.
+
+L'explosion était imminente.
+
+Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela
+se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient
+de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils
+semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de
+grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment,
+avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui
+accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées
+additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive,
+heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se
+perdaient confusément dans l'ensemble.
+
+Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très
+aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq
+cents à trois mille mètres.
+
+Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et
+prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce
+genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes.
+
+«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa
+montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre
+peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra
+vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis.
+
+--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil.
+
+--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks.
+J'espère qu'il obéira.»
+
+Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous
+prenions place sous la vérandah du salon.
+
+
+CHAPITRE XII
+Triples feux.
+
+L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de
+Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays
+du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on
+Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe,
+on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les
+éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que,
+dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà
+de cinquante.
+
+Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en
+raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous
+devions attendre un orage d'une violence extrême.
+
+Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le
+baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans
+la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6]
+
+Je le fis observer au colonel Munro.
+
+«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses
+compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient,
+les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours
+plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent.
+Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde
+obscurité?
+
+--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire
+entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne
+pas partir!
+
+--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel
+Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent.
+
+--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes?
+demandai-je à l'ingénieur.
+
+--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui
+sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin.
+Je vais établir le courant.
+
+--Excellente idée, Banks.
+
+--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod?
+demanda le sergent.
+
+--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le
+retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.»
+
+Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les
+éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et
+bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares
+électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le
+sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit
+obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et
+pouvait guider nos chasseurs.
+
+En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se
+déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et
+siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût
+traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues.
+
+Ce fut subit.
+
+Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées,
+cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent
+lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement
+continu.
+
+Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les
+fenêtres. La pluie ne tombait pas encore.
+
+«C'est une espèce de «tofan», dit Banks.
+
+Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui
+dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont
+fort redoutés dans le pays.
+
+«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les
+embrasures de la tourelle?
+
+--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à
+craindre de ce côté.
+
+--Où est Kâlouth?
+
+--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender.
+
+--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine
+de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne
+de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre
+à l'abri.
+
+--À l'instant, monsieur.
+
+--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks.
+
+--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau
+est maintenant complète.
+
+--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent
+bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient
+fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait
+entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi
+l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui
+brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four.
+
+Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le
+salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute
+ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine
+guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne
+fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un
+écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de
+foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se
+déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se
+détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement
+comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire.
+
+«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le
+colonel Munro.
+
+--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses
+compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux
+de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils
+que demain matin! Le campement sera toujours là pour les
+recevoir!»
+
+Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne
+semblait pas partager l'avis de Mac Neil.
+
+En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie
+commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée
+d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la
+toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de
+tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien
+même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les
+feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de
+toutes parts.
+
+Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant
+tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui
+frappaient les flancs du Géant d'Acier.
+
+C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces
+corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de
+véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle,
+renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point
+l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la
+traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être
+en feu.
+
+Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la
+porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement
+danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences
+électriques.
+
+Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait
+plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement,
+lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il
+fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point
+extraordinaire.
+
+«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à
+caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant.
+En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au
+dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués
+par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait
+s'empêcher de battre plus rapidement.
+
+«Et eux! dit le colonel Munro.
+
+--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement
+inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au
+capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En
+effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que
+sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers
+on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense,
+comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la
+verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,--
+ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent
+surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me
+venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les
+autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine
+l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme
+soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être
+culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur
+pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau
+de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une
+grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac
+Neil.
+
+--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes
+accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé.
+L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança
+sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait
+d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous
+l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein
+jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus
+soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était
+nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière
+d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en
+cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de
+bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une
+extrême violence.
+
+«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur.
+Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des
+arbres!
+
+--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se
+firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin?
+
+«C'est la voix de Parazard,» dit Storr.
+
+En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous
+appelait à grands cris.
+
+Nous allâmes aussitôt le rejoindre.
+
+À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement,
+la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des
+arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie
+se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur
+Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire.
+
+Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la
+température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient
+desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de
+tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive
+fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être
+dévorée.
+
+En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et
+gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement,
+en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs
+minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les
+épaisses parois de tôle d'un coffre-fort.
+
+Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se
+croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de
+nous tirer de là!
+
+--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun
+moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir!
+
+--À pied? m'écriai-je.
+
+--Non, avec notre train.
+
+--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil.
+
+--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour
+avant notre départ, nous partirons quand même!
+
+--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel.
+
+--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors
+des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret
+jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés!
+
+--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre
+à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre.
+
+--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et
+pousse les feux!--Quelle pression au manomètre?
+
+--Deux atmosphères, répondit le mécanicien.
+
+--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes
+amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un
+instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la
+trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le
+géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il
+répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur
+sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la
+combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir
+Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah
+d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt.
+Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres
+s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient
+comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à
+l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers
+nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante
+mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire
+bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que
+les éclairs les sillonnaient en tous sens.
+
+«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit
+Banks, ou tout prendra feu!
+
+--Il va vite, cet incendie! répondis-je.
+
+--Nous irons plus vite que lui!
+
+--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir
+Edward Munro.
+
+--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils
+les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il
+fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les
+roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut
+se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une
+part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation
+d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour!
+
+Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de
+l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de
+Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air
+brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches
+tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les
+torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure,
+mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque
+directe du feu.
+
+La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni
+Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien
+rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il.
+
+--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop
+vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de
+l'incendie!
+
+--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait
+se décider à quitter le campement.
+
+--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais
+pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à
+prendre feu!»
+
+Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de
+rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les
+tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques
+instants de plus, c'était de la dernière imprudence!
+
+«En route, Storr! cria Banks.
+
+--Ah! s'écria le sergent.
+
+--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la
+droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un
+corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière.
+«Mort! s'écria Banks.
+
+--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main,
+répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe
+gauche!
+
+--Dieu soit loué! dit le colonel Munro.
+
+--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet,
+nous n'aurions pu retrouver le campement!
+
+--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés
+dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses
+sens, fut déposé dans sa cabine.
+
+«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de
+rejoindre le mécanicien.
+
+--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr.
+
+--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et
+Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut
+ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers
+hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite
+vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite
+par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les
+fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous
+raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons
+et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage
+qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus
+profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par
+le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus
+de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur
+leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne
+tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui
+se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la
+direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême
+violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des
+feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne
+vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents.
+D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne
+tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans
+un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux
+pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus
+que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été
+instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses
+compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais
+sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte
+par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de
+faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il
+qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses
+compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les
+épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que
+mal au milieu de l'obscure forêt.
+
+Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant,
+s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui
+pût leur indiquer la direction de Steam-House.
+
+Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que
+n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des
+éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant
+d'Acier.
+
+Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu
+de halte allait être abandonné. Il n'était que temps!
+
+Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la
+forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le
+danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il
+fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au
+lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière,
+et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un
+ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait
+visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes
+pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du
+sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières
+éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet
+incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à
+travers la campagne et dévorant tout sur son passage.
+
+Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle
+torréfiant qui passait dans l'atmosphère.
+
+La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le
+faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les
+eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put
+être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu.
+
+Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut
+terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes
+que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la
+tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train.
+
+Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui
+venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de
+l'une de ses longues oreilles pendantes.
+
+Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la
+machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux
+coups de l'orage par ses hennissements plus précipités.
+
+«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de
+chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien
+ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!»
+
+Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans
+la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne
+le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par
+le feu.
+
+De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place,
+nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les
+projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient
+enfin des fauves!
+
+Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était
+possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train
+pour y chercher un abri ou un refuge.
+
+Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un
+bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de
+banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête,
+tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent
+l'animal.
+
+«Pauvre bête! dit Fox.
+
+--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait
+pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre
+bête!»
+
+Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod!
+Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il
+ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût
+les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils
+d'une souricière!
+
+À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là,
+redoubla encore.
+
+Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les
+points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et,
+maintenant, nous étions absolument cernés.
+
+Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que
+cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent
+au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à
+peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares,
+les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins
+de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une
+incroyable fureur.
+
+Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque
+de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque
+large fondrière.
+
+C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid
+étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle,
+la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus.
+
+La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de
+feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies.
+
+Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à
+l'heure.
+
+Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir
+un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de
+cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons
+ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante
+l'enveloppa tout entier!...
+
+Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême
+lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière
+nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne
+devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de
+l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était
+entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire.
+Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de
+l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes
+s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup
+de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour
+ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train
+en détresse!
+
+À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route
+était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de
+Rewah.
+
+
+CHAPITRE XIII
+Prouesses du capitaine Hod.
+
+La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent
+tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues,
+accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû.
+
+Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses
+riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers
+ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins,
+qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste
+carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les
+nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là
+de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui
+tendent à disparaître devant la culture.
+
+Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se
+fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du
+brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un
+ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était
+distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril.
+
+Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût
+été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très
+également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux
+artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à
+rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait
+plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de
+sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine
+aux montagnes du Népaul.
+
+Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la
+saison des pluies.
+
+La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers
+mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est
+plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et
+un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages
+s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur
+direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes
+montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur
+la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu
+des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir
+que quelques semaines plus tard, au mois de juin.
+
+Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances
+particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais
+s'effectuer.
+
+Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave
+Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux.
+Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en
+conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du
+ciel.
+
+Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit
+meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un
+couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont
+les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler
+cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du
+dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur
+couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que
+celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes
+de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à
+tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,--
+teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux
+quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt
+noire.
+
+Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine
+Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas
+moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le
+chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox,
+arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils
+furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du
+gibier de plume!
+
+Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les
+excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour
+même, nous rangèrent à son avis.
+
+Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait
+été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions
+atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante
+kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc
+marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies
+continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à
+se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques
+heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours
+près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer
+Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu
+d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin
+de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard.
+
+Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un
+beau coup de fusil.
+
+Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en
+rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis
+dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle
+véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre,
+nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous
+étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile
+territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières
+marécageuses.
+
+Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de
+Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent
+éparpillait sur les bambous de la route.
+
+Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se
+jeta sur le cou de notre éléphant.
+
+«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien.
+
+À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et
+saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta!
+s'écria-t-il à son tour.
+
+--Tirez-le donc! m'écriai-je.
+
+--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de
+tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard
+particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque
+aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de
+membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah,
+nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine.
+
+Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre
+éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il
+croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer
+ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses
+griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa
+déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal,
+et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut.
+
+Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un
+chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon
+moment et au bon endroit.
+
+Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger,
+mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le
+moment favorable pour s'élancer sur la vérandah.
+
+En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant,
+embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis
+monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de
+vapeur.
+
+«Tirez donc, Hod! dis-je encore.
+
+--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi,
+sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous
+n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il.
+
+--Jamais.
+
+--Voulez-vous en tuer un?
+
+--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup
+magnifique...
+
+--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un
+fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la
+manquez, je la rattraperai au vol!
+
+--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une
+carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai,
+j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et
+je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme,
+et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber
+sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon
+chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au
+passage...
+
+«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il.
+
+Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster
+dans la tourelle.
+
+Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit,
+après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le
+capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se
+précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut
+dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au
+mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala
+instantanément les roues du train tout entier avec le frein
+atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et
+s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques
+minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine
+impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux
+chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le
+capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes!
+
+--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de
+tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué!
+
+--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas
+au bon endroit!
+
+--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième
+ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé.
+
+--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un
+tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je
+n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil!
+
+--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous
+attend et vous consolera...
+
+--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à
+Fox!
+
+--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette
+observation inattendue.
+
+--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as
+remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac
+Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de
+l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que
+du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod.
+
+--Mon capitaine?
+
+--Deux jours de salle de police!
+
+--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à
+ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était
+tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le
+lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes
+battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de
+halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la
+matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et
+l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du
+reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait
+cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la
+table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières,
+en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait
+savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de
+Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures
+nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous
+partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures,
+notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques
+perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances,
+que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à
+tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de
+fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine,
+sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne
+pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui
+l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là
+qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui
+ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était
+pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu
+l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je
+l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami,
+me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En
+quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une
+mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne
+comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse!
+
+--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si
+j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!...
+Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul!
+
+--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de
+l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer.
+Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son
+attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant
+gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les
+effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il
+sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus
+heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il
+mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était
+digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox!
+je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il
+maintenant?
+
+--Il est près de cinq heures!
+
+--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une
+seule cartouche!
+
+--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être
+d'ici là!...
+
+--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et,
+voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès!
+
+--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons,
+capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous
+va-t-il?
+
+--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit!
+
+--Entendu.
+
+--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil
+plutôt que de revenir bredouille!»
+
+Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition
+d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée
+avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que
+les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions
+hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul.
+
+Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de
+la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas
+trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et
+demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore
+intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le
+résultat eût été le même.
+
+Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur
+son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux
+sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses
+lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être
+vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul
+échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à
+décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,--
+une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait
+les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la
+rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui.
+
+Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela
+continue! me dit-il, en secouant la tête.
+
+--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus
+modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui
+lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!»
+
+Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le
+triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux
+et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors,
+et nous n'apercevions plus ni ferme ni village.
+
+En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé
+Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet
+déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité
+capitaine!
+
+La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus
+assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse
+expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître
+au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien
+obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans
+compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro
+et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une
+inquiétude qu'il fallait leur épargner.
+
+Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de
+gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un
+oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne
+nous rapprochait pas positivement de Steam-House.
+
+J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer
+enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit
+d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai.
+
+Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré.
+
+Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner,
+j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement.
+
+Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement
+sur le bord d'une rizière.
+
+Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais
+d'abattre, et le rapporta au capitaine.
+
+«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il
+se précipite dans sa marmite, la tète la première!
+
+--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je.
+
+--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine.
+
+--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me
+dit Goûmi.
+
+--Qu'ai-je donc fait de répréhensible?
+
+--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons,
+qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde.
+
+--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les
+consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le
+mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!»
+
+En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition
+d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule,
+le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait
+l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et
+aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des
+peines que la loi anglaise a confirmées.
+
+Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine
+Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets
+métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et
+finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses.
+
+«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard
+nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les
+brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet
+prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera
+bon effet sur notre table!
+
+--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine?
+
+--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de
+moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il
+faudra bien qu'elle se passe! En route!»
+
+Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont
+nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route
+qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de
+bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et
+moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en
+arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages
+le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une
+demi-obscurité.
+
+Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à
+droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai
+brusquement, comme malgré moi.
+
+Le capitaine Hod me saisit la main.
+
+«Un tigre!» dit-il.
+
+Puis, un juron lui échappa.
+
+«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à
+perdreaux dans nos fusils!»
+
+Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous
+n'avions de cartouches à balle!
+
+D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes.
+Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal
+s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas
+sur la route.
+
+C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous
+appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers,
+dont les victimes se comptent annuellement par centaines.
+
+La situation était terrible.
+
+Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil
+tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds
+de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et
+noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans
+la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait
+et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de
+son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un
+accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du
+six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous
+sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non
+par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le
+visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb.
+Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une
+cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le
+capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas
+qu'il bondisse!»
+
+Tous trois nous restions donc sans bouger.
+
+Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à
+l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais
+comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au
+ras du sol, il semblait en aspirer les émanations.
+
+Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine.
+
+Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue,
+concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui
+se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant,
+ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur!
+
+Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir.
+
+Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne
+pas crier au capitaine Hod:
+
+«Mais tirez donc! tirez donc!»
+
+Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul
+moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais,
+pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant.
+
+Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer...
+
+Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie
+d'une seconde.
+
+Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de
+l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des
+rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol.
+
+«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à
+balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci!
+
+--Est-il possible! m'écriai-je.
+
+--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la
+cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout
+s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un
+fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que
+Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à
+plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les
+cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait
+sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée!
+
+«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé
+plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour
+au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce
+qui s'était passé.
+
+--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de
+deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis
+trompé deux fois!
+
+--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton
+erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de
+t'offrir cette guinée...
+
+--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la
+pièce d'or.
+
+Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du
+capitaine Hod et de son quarante et unième tigre.
+
+Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade
+peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir
+les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des
+montagnes du Népaul.
+
+
+CHAPITRE XIV
+Un contre trois.
+
+Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières
+rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en
+étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont
+atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol
+n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne
+s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même
+pas s'en apercevoir.
+
+Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se
+maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas
+encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du
+train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait
+trop profondément, un léger coup de la main de Storr au
+régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant
+fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait
+pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux
+valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force
+effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.
+
+En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de
+ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du
+confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux
+horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.
+
+Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis
+la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du
+Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une
+gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages
+chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de
+bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à
+une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer;
+mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays
+devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux
+dépens des champs cultivés.
+
+Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle
+plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place
+à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui
+fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement
+aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe
+jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des
+magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums
+pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées,
+des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins
+de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs
+veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce
+des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de
+couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés
+en plates-bandes, qui bordaient les routes.
+
+Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou
+trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient
+encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La
+population diminuait à l'approche des hautes terres.
+
+Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant
+étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie
+tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours,
+du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée
+d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House,
+nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans
+une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au
+whist.
+
+Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du
+capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule
+soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.
+
+«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours
+faire un schlem!»
+
+Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si
+nettement formulée.
+
+Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que
+portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le
+temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait
+rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon
+quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer
+la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.
+
+Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes
+routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés
+entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement,
+surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air
+tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel
+spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur
+d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu
+exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le
+«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on
+peut traiter directement et assez généralement à bas prix.
+
+Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très
+honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements
+appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef
+du district.
+
+Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces
+établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï
+pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner
+plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute
+de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut
+exiger qu'il lui cède la place.
+
+Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de
+halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire
+qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois
+constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt
+avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel.
+
+Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels,
+voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne
+s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les
+cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand
+indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan,
+au delà de Lahore ou de Peshawar.
+
+Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils
+d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui
+voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.
+
+Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du
+séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de
+manière à loger les gens de sa suite.
+
+Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre
+halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans
+un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri
+de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et
+de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.
+
+Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en
+faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui
+ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt
+en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple
+piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince
+voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui
+impose.
+
+«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks,
+c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées
+géographiques!
+
+--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas
+avec ce fils de rajah!
+
+--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne
+préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant
+attirail de campagne!
+
+--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai
+un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en
+attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la
+peine!»
+
+La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents
+personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux
+cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes
+d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les
+autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui
+portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse,
+et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de
+l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette
+caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa
+Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les
+faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs
+et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la
+solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah
+indépendant de l'Inde.
+
+Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de
+tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les
+bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre
+cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de
+l'accordeur.
+
+Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces
+«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs
+incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis»,
+très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur
+la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et
+chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont
+le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de
+serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.
+
+Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies
+«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans
+lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de
+danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées
+d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles
+déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de
+riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts
+des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi
+accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une
+grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais
+bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale
+du rajah.
+
+Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient
+je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les
+hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on
+appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue
+robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très
+pittoresque.
+
+Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches
+courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles
+enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette
+coquettement sur leur tête.
+
+Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du
+repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou
+le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de
+confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium.
+D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec
+et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives,
+très utiles sous l'ardent climat de l'Inde.
+
+Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon
+accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût
+dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans
+la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène.
+
+Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous
+s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant
+jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut
+dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes
+d'amitié.
+
+Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou
+Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes
+dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow,
+tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait
+admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux
+incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été
+ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu
+d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette
+mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane.
+Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec
+ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa
+figuration restreinte.
+
+Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant
+ce désir, ne crurent pas à sa réalisation.
+
+«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est
+à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa
+conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et
+son fils ne fera rien pour nous être agréable.
+
+--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le
+capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules.
+
+Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter
+l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il
+la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait
+rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se
+dérangea pas.
+
+Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à
+l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire
+que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs
+jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais
+temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa
+main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur
+fraîcheur et leur saveur naturelles.
+
+Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de
+curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas.
+Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein
+air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je
+n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il
+me fut impossible de le constater.
+
+Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ
+s'effectuât au lever du jour.
+
+À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui
+avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train,
+et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau.
+
+Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite
+rivière.
+
+Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en
+pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière,
+lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha.
+
+Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches,
+tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de
+gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un
+de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui
+indiquait la présence de quelque personnage important.
+
+En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh
+en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,--
+type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires,
+dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte.
+
+Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il
+fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant
+que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir
+considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il
+n'en voulût rien laisser voir:
+
+«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr.
+
+Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se
+tenait à quelques pas.
+
+Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et,
+se retournant vers Banks:
+
+«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres.
+
+--C'est moi qui ai! répondit Banks.
+
+--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah
+de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi
+bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à
+quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des
+éléphants de chair et d'os à son service!
+
+--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus
+puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage.
+
+--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche,
+plus puissant!...
+
+--Infiniment plus! répondit Banks.
+
+--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons
+déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable
+de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le
+voulait pas.
+
+--Vous dites?... fit le prince.
+
+--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui,
+que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix
+couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble,
+ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle!
+
+--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince.
+
+--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le
+capitaine Hod.
+
+--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta
+Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt
+éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries!
+
+--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh.
+
+--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à
+s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la
+contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il,
+après un instant de réflexion.
+
+--On le peut, répondit l'ingénieur.
+
+--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette
+expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne
+reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre
+éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens!
+
+--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose
+prétendre que Géant d'Acier reculerait?
+
+--Moi, répondit Gourou Singh.
+
+--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se
+croisant les bras.
+
+--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre
+mille roupies à perdre!»
+
+Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable,
+et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se
+souciait guère de risquer une pareille somme.
+
+Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde
+le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour
+laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une
+fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille
+roupies?
+
+--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et
+intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel
+Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh.
+
+--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient
+à Votre Hautesse.
+
+--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait
+intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme
+pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce
+dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant,
+et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance
+mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait,
+il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant:
+
+«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler
+pour l'honneur de notre vieille Angleterre!»
+
+Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une
+centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et
+accouraient pour assister à la lutte qui se préparait.
+
+Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de
+Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant
+un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier.
+
+Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns
+de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient
+les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage.
+C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et
+d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde
+méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge,
+ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude.
+
+Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la
+main et les excitaient de la voix.
+
+Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand
+des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit
+les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan
+bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui
+s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec
+un étonnement mêlé de quelque effroi.
+
+De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du
+tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de
+notre éléphant.
+
+J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait
+sa moustache et ne pouvait rester en place.
+
+Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus
+calme, que le prince Gourou Singh.
+
+«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa
+Hautesse?...
+
+--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe,
+les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois
+éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes,
+tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer
+de quelques pas.
+
+Un cri m'échappa. Hod frappa du pied.
+
+«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant
+vers le mécanicien.
+
+Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur,
+le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément.
+
+Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus.
+
+Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles
+tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant
+semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit
+les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En
+avant! cria Banks.
+
+--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!»
+
+Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur
+s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées
+tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà
+les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés
+à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières.
+
+«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod.
+
+Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes
+animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une
+vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en
+apercevoir.
+
+«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus
+maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa
+Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant
+d'Acier!»
+
+Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le
+régulateur, et l'appareil s'arrêta.
+
+Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse,
+la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de
+gigantesques scarabées renversés sur le dos!
+
+Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti,
+sans même attendre la fin de l'expérience.
+
+Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très
+visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent
+devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne
+put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe,
+comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh.
+
+Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa
+Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un
+sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu.
+
+Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain:
+
+«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il.
+
+Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.
+
+On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui
+nous avait si dédaigneusement provoqués.
+
+Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal
+du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous
+émerveillés, notre train partit à grande vitesse.
+
+Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu
+de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince
+Gourou Singh.
+
+Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières
+rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière
+himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel
+les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis
+de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou
+Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de
+cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression
+normale de la vapeur.
+
+En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse,
+vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements
+moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui
+s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues
+striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut
+bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes
+ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies
+torrentielles.
+
+Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama
+s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud,
+l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à
+perte de vue.
+
+L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant
+quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une
+épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme
+une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train
+s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait
+alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait
+plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la
+vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le
+magnifique panorama qui se développait à nos yeux.
+
+Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées,
+suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura
+pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.
+
+«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train
+monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya!
+
+--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur.
+
+--Il le ferait, Banks!
+
+--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à
+lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible,
+qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air
+respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur.
+Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de
+l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude
+moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable,
+sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère
+rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami
+Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes
+du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le
+voudra.»
+
+Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois,
+fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis
+quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins
+praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les
+pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut
+là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour
+dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois,
+ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression
+de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les
+soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une
+tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée.
+
+Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur
+un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il
+ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées,
+parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui
+hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre
+fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections
+admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la
+montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la
+fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible
+hauteur de la frontière népalaise?
+
+Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière
+fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre
+voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu
+d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide
+devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois.
+De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de
+cinquante à soixante milles.
+
+Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de
+son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du
+niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se
+perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs.
+
+
+CHAPITRE XV
+Le pâl de Tandît.
+
+Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses
+compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français
+Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce
+voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de
+Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des
+montagnes du Thibet.
+
+On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House
+à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25
+mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette
+nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie
+cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis,
+pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se
+faire justice du révolté de 1857?
+
+On en jugera.
+
+Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars,
+pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère,
+escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de
+l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah.
+
+Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés
+des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se
+jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se
+trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu
+fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait
+quelque sécurité.
+
+L'endroit était bien choisi.
+
+Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le
+bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée
+par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque
+parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et
+ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à
+découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième
+degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à
+l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la
+péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent
+pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y
+souder au mont Kaligong.
+
+Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds,
+redoutables tribus de ces peuplades de vieille race,
+imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte.
+
+Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus
+de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont
+M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans
+lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever.
+C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire,
+elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le
+railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du
+sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre
+de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages,
+réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug
+européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs
+montagnes,--et Nana Sahib le savait bien.
+
+C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile,
+afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant
+l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.
+
+Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se
+levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait
+rapidement prendre une extension considérable.
+
+En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend
+toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des
+Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays,
+couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de
+l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez
+lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent
+volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une
+population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de
+vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées
+barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent
+contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les
+célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde,
+fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait
+d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé
+presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore
+ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les
+traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib
+lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de
+Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller
+demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la
+frontière indo-chinoise.
+
+À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds.
+Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu
+de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces
+sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les
+Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être
+comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie,
+contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell,
+les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de
+pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser,
+lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les
+pousserait en avant.
+
+À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux
+millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le
+Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans
+toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette
+eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves,
+audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au
+«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage.
+
+On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région
+centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection
+militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement
+national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.
+
+Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le
+pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure
+que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un
+asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il
+devenait suspect.
+
+Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient
+suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans
+toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du
+gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût
+été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux
+frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa
+personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris
+pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à
+tout prix.
+
+Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée,
+marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le
+trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés
+des monts Sautpourra.
+
+Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous
+de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses
+plus profondes retraites.
+
+Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait
+un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit.
+
+Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion
+de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille,
+qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir
+brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une
+courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure.
+Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris
+l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle
+peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans
+quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de
+cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir.
+
+Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le
+revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au
+milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures
+humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire,
+point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour
+l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un
+torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne
+laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y
+mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux
+genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre,
+une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à
+précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre
+la volonté de ses habitants.
+
+Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles,
+les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de
+ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en
+quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à
+la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche
+gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un
+contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire
+un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents
+de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours
+de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de
+quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri
+de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri
+d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des
+oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne
+s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit.
+Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se
+réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore,
+s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts
+de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des
+ruines.
+
+C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib
+et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout
+d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab.
+Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars.
+
+Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession
+du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords.
+Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard
+pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les
+habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les
+occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le
+pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent,
+et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir
+accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur,
+qu'ils venaient de remonter eux-mêmes.
+
+Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité,
+d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les
+secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et
+permettaient de s'enfuir, le cas échéant.
+
+Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile.
+
+Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était
+actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait
+été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il
+continua d'interroger le Gound.
+
+«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce
+pâl est-il abandonné?
+
+--Depuis plus d'un an, répondit le Gound.
+
+--Qui l'habitait?
+
+--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois.
+
+--Pourquoi l'ont-ils quitté?
+
+--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur
+assurer la nourriture.
+
+--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a
+cherché refuge?
+
+--Personne.
+
+--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la
+police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl?
+
+--Jamais.
+
+--Aucun étranger ne l'a visité?
+
+--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme.
+
+--Une femme? répliqua vivement Balao Rao.
+
+--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la
+vallée de la Nerbudda.
+
+--Quelle est cette femme?
+
+--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle
+vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en
+sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une
+Indoue, on n'a jamais pu le savoir!»
+
+Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette
+femme? demanda-t-il.
+
+--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement
+d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de
+vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon
+propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est
+muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la
+voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée.
+Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!»
+
+--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît,
+ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous
+rien à craindre d'elle?
+
+--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête
+ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils
+voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa
+langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait
+une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du
+dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui
+continue à vivre!»
+
+Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes,
+venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue
+dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda.
+
+C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et
+non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni
+l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de
+se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène,
+qu'ils continuaient à voir «en dedans.»
+
+À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les
+montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds,
+comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés
+que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on
+hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait.
+Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle
+avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans
+attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus
+formuler.
+
+Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette
+femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il
+eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une
+flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour
+éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de
+disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors?
+Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des
+Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le
+Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant
+son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait
+pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans
+que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir
+éprouvé sa nature, si frêle en apparence.
+
+Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se
+demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette
+circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît,
+qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y
+ramener.
+
+Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les
+siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.
+
+«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que
+personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle
+soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de
+Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est
+qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous
+entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait,
+elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours,
+puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et
+recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie.
+D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il
+est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà
+morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!»
+
+Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib,
+et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance.
+
+Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la
+Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la
+Nerbudda.
+
+
+CHAPITRE XVI
+La Flamme Errante.
+
+Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta
+caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le
+temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches,
+soit en se lançant sur de fausses pistes.
+
+Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs
+fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les
+hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un
+«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient
+les esprits à un soulèvement national.
+
+La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter
+leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la
+Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en
+attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque
+sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib
+savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du
+joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il
+ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana.
+
+Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu
+civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les
+trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il
+ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu,
+cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs
+millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central
+de l'Indoustan.
+
+Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se
+rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu,
+fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes
+parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent
+d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient
+qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se
+précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence.
+
+Le moment n'était pas venu.
+
+Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre
+les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore
+que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité
+d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines
+de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité
+anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du
+Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il
+importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana
+Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du
+soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857,
+tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais
+cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour.
+
+Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut
+pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa
+réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés
+le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la
+présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait
+que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux
+recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur
+d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le
+poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût
+le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une
+semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime
+de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana
+Sahib retomba dans l'oubli.
+
+Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être
+reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le
+costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour
+seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner
+du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la
+Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas.
+
+Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches,
+l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.
+
+Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en
+conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec
+la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs
+de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis,
+ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs
+de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.
+
+Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court
+vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le
+19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les
+dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait
+à Souari.
+
+Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute
+antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes
+hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au
+nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures
+des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont
+abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis
+tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines
+de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles
+représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce
+que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait,
+l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.
+
+Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district
+important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il
+rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la
+nouvelle.
+
+Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du
+royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de
+Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra
+aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de
+Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.
+
+Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait,
+et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus,
+dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les
+préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et
+arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud,
+leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des
+Vindhyas.
+
+Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères
+voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent
+le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous
+colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent
+destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux
+et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite,
+pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du
+territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position
+que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a
+préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un
+insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet!
+La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de
+trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses
+mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et
+d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces
+malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait
+décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib
+devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer
+pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva.
+
+À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la
+Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant
+d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec
+celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une
+importante ville musulmane, qui est restée la capitale de
+l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux
+Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.
+
+Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds,
+arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du
+Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année
+musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis»,
+sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame
+arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal
+ni danger.
+
+Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient
+suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des
+nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias»,
+sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se
+mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et
+coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les
+rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens
+travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette
+cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes
+sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils
+avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux
+anciens révoltés de 1857.
+
+Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne
+le faubourg oriental de la ville.
+
+Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à
+feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de
+torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les
+eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies.
+
+À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule.
+Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés.
+
+Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons
+d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard.
+
+Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib
+entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion.
+
+«Le colonel Munro a quitté Calcutta.
+
+--Où est-il?
+
+--Il était hier à Bénarès.
+
+--Où va-t-il?
+
+--À la frontière du Népaul.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour y séjourner quelques mois.
+
+--Et ensuite?...
+
+--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se
+glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib.
+
+C'était Kâlagani.
+
+«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le
+nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et
+risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait
+redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda.
+Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.»
+
+Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et
+disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre.
+Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao
+s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il.
+
+--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le
+jour au pâl de Tandît.
+
+--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la
+rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des
+chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces
+chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et
+qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit
+heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le
+nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était
+que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour
+dans la vallée passât inaperçu.
+
+La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.
+
+Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient
+pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion
+au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la
+certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause.
+Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains.
+Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne
+pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur
+anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait
+pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous
+fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale.
+
+Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du
+sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de
+quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais,
+aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût
+s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage
+contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au
+supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib.
+
+Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le
+Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît,
+pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se
+borna à le lui apprendre en ces termes:
+
+«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay.
+
+--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de
+l'océan Indien!
+
+--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera
+aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout.
+
+Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le
+massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la
+Nerbudda.
+
+Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se
+faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient
+d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl.
+
+Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la
+garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche
+village.
+
+Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches
+tremblantes sous l'eau du torrent.
+
+Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas
+encore interrompu le silence de la nuit.
+
+Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres.
+En même temps, ces cris se faisaient entendre:
+
+«Hurrah! hurrah! en avant!»
+
+Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée
+royale, apparut sur la crête du pâl.
+
+«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore.
+
+Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de
+Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère.
+
+Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit
+du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt.
+
+«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant
+dans l'étroit ravin.
+
+Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se
+redressa, la main tendue vers eux.
+
+«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et
+il retomba sans mouvement.
+
+L'officier s'approcha du cadavre.
+
+«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il.
+
+--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour
+avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le
+nabab.
+
+--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le
+détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À
+peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement
+que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un
+long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la
+ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide
+inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans
+la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de
+Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette
+fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait
+échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du
+massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle,
+comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment,
+se fût dressée dans son souvenir.
+
+Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la
+folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la
+suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le
+nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures
+nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour.
+Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les
+accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et,
+parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes.
+
+Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au
+gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit
+dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent
+immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre
+connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad.
+
+Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son
+identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec
+raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais
+du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!»
+
+Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit
+du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu
+interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et,
+machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab.
+
+Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et
+s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de
+Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer.
+On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine
+survivait en lui.
+
+La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de
+balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda
+longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit
+lentement le lit du Nazzur.
+
+Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence
+habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana
+Sahib.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+Notre sanitarium.
+
+Les incommensurables de la création!» cette expression superbe,
+dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes
+américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à
+l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore
+impuissant à mesurer avec une précision mathématique?
+
+Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région
+incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine
+Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines.
+
+«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit
+l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible,
+puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles
+hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins
+de la respiration!»
+
+Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste,
+longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis
+le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en
+couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le
+Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne,
+supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois
+zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus
+tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé
+pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de
+cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du
+printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille,
+couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient
+les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du
+globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt
+mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les
+avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers,
+ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de
+difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie
+en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de
+Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques,
+dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le
+Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille
+mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille
+cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont
+Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel
+l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle
+de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que
+les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne
+dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est
+ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis
+ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes,
+et qui s'appelle les monts Himalaya!
+
+Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement
+et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de
+cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure,
+vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de
+pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées.
+
+Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la
+ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le
+versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le
+versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par
+les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est
+pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à
+une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et
+de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit
+d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages!
+
+Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles,
+représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y
+foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le
+sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à
+planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les
+humbles échantillons d'une flore arctique.
+
+Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi
+ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne
+s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier
+domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers,
+dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas
+faire défaut.
+
+En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une
+zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani.
+C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres,
+humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses,
+dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden
+du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre
+campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc
+facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout
+seul.
+
+Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les
+gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones
+supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des
+voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire
+d'importantes découvertes géographiques.
+
+«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne?
+demandai-je à Banks.
+
+--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est
+comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe,
+et qui garde ses secrets.
+
+--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée
+autant que cela a été possible!
+
+--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks.
+Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser,
+Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner,
+Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les
+missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères
+Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et
+Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait
+connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce
+soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à
+réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des
+rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était
+le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a
+dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné
+maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte
+sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun,
+--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres
+européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque
+peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il
+faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en
+réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme
+mathématiques que le jour où on les aura obtenues
+barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte
+cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter
+un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque
+inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait.
+
+--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un
+jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord!
+
+--Évidemment!
+
+--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan!
+
+--Sans aucun doute!
+
+--Le voyage au centre de la terre!
+
+--Bravo, Hod!
+
+--Comme tout se fera! ajoutai-je.
+
+--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire!
+répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus.
+
+--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la
+terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son
+écorce, il peut en pénétrer tous les secrets.
+
+--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la
+limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque
+l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite...
+
+--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères
+pour lui, répondit le capitaine Hod.
+
+--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en
+tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans
+la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre
+autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement.
+
+--De quoi s'agit-il, Banks?
+
+--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un
+arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille
+images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de
+la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille
+ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à
+Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La
+chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre
+sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,--
+de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement
+formés par les traits de leurs nervures.
+
+--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je.
+
+--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale,
+répondit l'ingénieur.
+
+--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant.
+
+--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces
+arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver
+aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya.
+Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?...
+ce «sentencier»...
+
+--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour
+chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste!
+
+--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous
+fera bien quelque ascension dans la chaîne?
+
+--Jamais! s'écria le capitaine.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--J'ai renoncé aux ascensions!
+
+--Et depuis quand?...
+
+--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie,
+répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet
+du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais
+être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais
+donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au
+faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand,
+dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe
+plus!»...
+
+Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant
+cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il
+était impossible de ne pas rire de bon coeur!
+
+J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces
+stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant
+l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de
+l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine.
+
+Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et
+unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien.
+C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses
+ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des
+cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la
+mer.
+
+Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que
+domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de
+Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du
+quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré
+de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du
+monde.
+
+D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la
+chaîne himalayenne.
+
+Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend
+indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter
+notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout
+le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y
+trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie
+moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à
+Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent.
+
+L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert
+la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur
+pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest.
+Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House.
+Il est occupé par une race hospitalière de montagnards,
+éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs
+de blé et d'orge.
+
+Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks,
+il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans
+lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines.
+
+Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui
+contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un
+plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille
+de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une
+épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on
+dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de
+rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des
+corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de
+houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des
+ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute
+laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le
+vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de
+soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable.
+
+Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce
+plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers,
+de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en
+remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents
+mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres,
+érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux
+caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants
+étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus
+du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour
+ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à
+point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux
+pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée,
+branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des
+ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies
+polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de
+verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a
+plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour
+n'en plus bouger.
+
+En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté
+jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du
+tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin
+naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.
+
+De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers
+la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un
+gouffre dont la profondeur échappe au regard.
+
+Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande
+commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux.
+
+Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit
+dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de
+l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la
+plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de
+l'embrasser dans tout son ensemble.
+
+À droite, la première maison de Steam-House est placée
+obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est
+ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres
+latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche.
+De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement
+en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une
+neige éternelle.
+
+À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme
+rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa
+forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques
+«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le
+récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette
+habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du
+personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de
+l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus
+importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un
+petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire
+de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine
+détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et
+forme le plan latéral de ce paysage.
+
+Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque
+mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un
+berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait
+qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est
+stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos.
+Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme
+animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette
+route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.
+
+Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le
+détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille
+mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce
+géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.
+
+«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod,
+non sans un certain dépit.
+
+Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit,
+dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur
+du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent
+marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et
+que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.
+
+Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de
+l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête
+moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses
+vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument
+toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors,
+par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres,
+les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent
+leur grandeur réelle.
+
+Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les
+nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau.
+L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le
+soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En
+haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous
+soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des
+limites de la terre.
+
+Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les
+brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de
+vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à
+l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se
+profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du
+tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne
+limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue
+panoramique sur un horizon de soixante milles.
+
+
+CHAPITRE II
+Mathias Van Guitt.
+
+Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla
+dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur
+Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de
+Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.
+
+Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine
+l'interpellait de sa voix sonore:
+
+«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon
+port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte
+de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois.
+
+--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez
+organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de
+Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.
+
+--Tu entends, Fox?
+
+--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur.
+
+--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai
+pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit
+tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée
+que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher!
+
+--On le décrochera pourtant, répondit Fox.
+
+--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je.
+
+--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de
+chasseur, rien de plus!
+
+--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le
+campement et vous mettre en campagne?
+
+--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons
+d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone
+inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que
+les tigres n'aient pas abandonné cette résidence!
+
+--Pouvez-vous croire?...
+
+--Eh! ma mauvaise chance!
+
+--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur.
+Est-ce que cela est possible!
+
+--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler?
+demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.
+
+--Oui, certainement.
+
+--Et vous, Banks?
+
+--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se
+joindra à vous comme je vais le faire... en amateur!
+
+--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en
+amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne
+à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani!
+
+--Convenu! répondit l'ingénieur.
+
+--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur,
+pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres!
+Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi,
+deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi.
+
+--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura
+pas à se plaindre!»
+
+Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de
+cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de
+l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze
+heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox,
+Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui
+oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au
+campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette
+expédition.
+
+Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth
+et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après
+un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être,
+intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état.
+Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne
+laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le
+mécanicien.
+
+À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques
+minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House
+disparaissait derrière son épais rideau d'arbres.
+
+Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est,
+les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de
+l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,--
+température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de
+ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois.
+
+Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été
+l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût
+allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la
+raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et
+demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani,
+à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin
+s'était fait en belle humeur.
+
+«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des
+tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux
+bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les
+fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne
+nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!»
+
+Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur
+avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il
+compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries
+visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à
+tout événement.
+
+J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des
+carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se
+rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les
+serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont
+extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent
+annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois
+plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes
+qui périssent sous la dent des fauves.
+
+Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder
+où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux
+moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à
+travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.
+
+À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands
+arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se
+développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le
+Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût
+passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis
+longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les
+montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement
+creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient
+dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du
+Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là
+par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient
+accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies
+impénétrables.
+
+Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en
+chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun
+hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De
+larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol,
+prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le
+Tarryani.
+
+Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée,
+rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation
+du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter.
+
+À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus,
+s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce
+n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce
+n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni
+embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus
+profond de cette forêt.
+
+En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs,
+juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à
+leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour
+toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le
+bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit
+avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq
+côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et
+cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne
+fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la
+tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction.
+
+Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles,
+singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité
+d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un
+noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse
+de lianes.
+
+«Eh! qu'est cela? m'écriai-je.
+
+--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout
+simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis,
+quelles souris elle est destinée à prendre!
+
+--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod.
+
+--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée
+par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée,
+parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal.
+
+--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une
+forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet!
+Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur!
+
+--Ni d'un tigre, ajouta Fox.
+
+--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces
+féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur
+piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît
+ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si
+méfiants et si vigoureux qu'ils soient!
+
+--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre
+de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est
+que probablement quelque animal s'y est fait prendre.
+
+--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris
+n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles,
+fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se
+tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en
+doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui
+se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais,
+s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les
+conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction:
+sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions
+prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège
+dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les
+troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils
+écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence
+d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le
+capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure.
+Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux
+larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le
+relever pour pénétrer à l'intérieur du piège.
+
+«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son
+oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est
+vide!
+
+--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il
+alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je
+me plaçai près de lui.
+
+«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod.
+
+Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un
+singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit
+ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout
+naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta
+d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint,
+à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature
+supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau
+de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du
+madrier qui fermait l'ouverture.
+
+Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du
+madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule,
+en pesant sur l'autre extrémité du levier.
+
+Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre
+petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes
+donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement.
+
+Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas
+où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement.
+
+«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je
+me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi,
+je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort
+un tigre, il sera salué d'une balle à son passage!
+
+--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je
+au capitaine.
+
+--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil,
+il sera du moins tombé en toute liberté!
+
+--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant
+qu'il ne soit par terre!
+
+--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta
+le colonel Munro.
+
+--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était
+pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous
+parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu
+à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa
+carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou
+quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège.
+
+Rien n'apparaissait encore.
+
+«Encore un effort, mes amis!» cria Banks.
+
+Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière
+du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt
+l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal
+de grande taille.
+
+Pas d'animal, quel qu'il fût.
+
+Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait
+autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus
+reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment
+favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque
+s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la
+forêt.
+
+C'était assez palpitant.
+
+Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le
+doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à
+plonger son regard jusqu'au fond du piège.
+
+Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait
+largement par l'orifice.
+
+En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois,
+puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que
+je trouvai très suspect.
+
+Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le
+réveiller brusquement.
+
+Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une
+masse qu'il vit remuer dans la pénombre.
+
+Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur
+retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon
+anglais:
+
+«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!»
+
+Un homme s'élança hors du piège.
+
+Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le
+madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice,
+qu'il boucha de nouveau.
+
+Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître,
+revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en
+pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un
+geste emphatique:
+
+«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point
+à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!»
+
+Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans
+une position moins menaçante.
+
+«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en
+s'avançant vers ce personnage.
+
+--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de
+pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers
+et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la
+maison Hagenbeck de Hambourg!»
+
+Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?...
+
+--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks,
+qui nous montra de la main.
+
+--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le
+fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes
+devoirs, messieurs, à vous les rendre!»
+
+Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on
+penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet
+emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il
+son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet
+individu?
+
+Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux
+apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait
+de naturaliste et l'avait été en effet.
+
+Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un
+homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux
+clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa
+personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des
+phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le
+type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas
+rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute
+l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de
+fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un
+théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs
+gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la
+rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour
+avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait
+certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt.
+
+J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au
+sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner
+par un geste spécial tous les mots de son rôle.
+
+Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine
+voix:
+
+_Si d'un pêcheur Napolitain..._
+
+son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme
+s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer
+son hameçon. Puis, continuant:
+
+_Le Ciel voulait faire un monarque,_
+
+tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith
+pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa
+tête fièrement relevée, figurait une couronne royale.
+
+_Rebelle aux arrêts du destin,_
+
+Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le
+rejeter en arrière,
+
+_Il dirait en guidant sa barque..._
+
+Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de
+droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient
+de son adresse à diriger une embarcation.
+
+Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question,
+c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il
+n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait
+être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre
+hors du rayon de ses gestes.
+
+Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias
+Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au
+Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il
+est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les
+élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non
+pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait
+que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était
+venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce
+lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des
+importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles
+s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées
+des deux mondes.
+
+Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani,
+c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait
+amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles
+de ce piège, dont nous venions de l'extraire.
+
+Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que
+Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un
+langage soutenu par une grande variété de gestes.
+
+«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa
+rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des
+pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal,
+que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et
+j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à
+des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire.
+C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je
+constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier
+mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique,
+qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus
+vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon
+fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un
+adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite
+ouverture.»
+
+La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante
+le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes
+herbes.
+
+«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur,
+j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient
+attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était
+intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon
+bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe
+retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun
+moyen d'en pouvoir sortir.»
+
+Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire
+comprendre toute la gravité de sa situation.
+
+«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que
+j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais
+emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma
+prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant
+pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée
+et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient.
+Ce n'était qu'une affaire de temps.
+
+_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_
+
+a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures
+s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir
+venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de
+mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc
+mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit
+fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne
+troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je
+n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se
+relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je
+n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble,
+quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore
+un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait
+été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut
+bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me
+reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la
+liberté.»
+
+Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut
+pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que
+provoquaient son ton et ses gestes.
+
+«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi
+dans cette portion du Tarryani?
+
+--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le
+plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux
+milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je
+serai heureux de vous y recevoir.
+
+--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro,
+nous irons vous rendre visite!
+
+--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et
+l'installation d'un kraal nous intéressera.
+
+--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put
+empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de
+Nemrod qu'une estime fort modérée.
+
+«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il
+en s'adressant au capitaine.
+
+--Uniquement pour les tuer, répondit Hod.
+
+--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur,
+qui eut là un beau mouvement de fierté.
+
+--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas
+concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la
+tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le
+faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre,
+messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce.
+
+Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois,
+et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande
+allée, qui se développait au delà de la clairière.
+
+«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt.
+
+Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en
+avançant quelque peu les lèvres:
+
+«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le
+personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège
+comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de
+correction que je dois toujours conserver à ses yeux!»
+
+Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur.
+
+«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et
+intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous
+cherchons depuis plus d'une heure sans avoir...
+
+--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner
+jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la
+clairière, il convient de remettre ce piège en état.»
+
+Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la
+réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt
+nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y
+glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite
+pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là
+comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le
+capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien
+imaginé!
+
+--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van
+Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes
+fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles
+recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier
+cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela
+importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les
+fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts,
+sans aucune détérioration!
+
+--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de
+la même manière.
+
+--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si
+l'on consultait les fauves...
+
+--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le
+capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à
+s'entendre.
+
+«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris
+au piège, comment faites-vous pour les en retirer?
+
+--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit
+Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je
+n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de
+mes buffles domestiques.»
+
+Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient
+entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à
+moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc
+passé?
+
+Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé
+en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au
+moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel.
+
+Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention
+rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort
+immédiate, comme il nous fut donné de le voir.
+
+En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un
+des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les
+dernières contorsions de l'agonie.
+
+Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait
+sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le
+malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une
+minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours.
+
+Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions
+ensuite précipités vers le colonel Munro.
+
+«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit
+précipitamment la main.
+
+--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se
+relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci,
+ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun
+remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui
+demanda le colonel Munro.
+
+--Kâlagani,» répondit l'Indou.
+
+
+CHAPITRE III
+Le kraal.
+
+La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés,
+surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la
+morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule,
+ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux
+milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables
+reptiles.[7]
+
+On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de
+serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais
+qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la
+France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de
+représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde.
+C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée
+prodigue à cet égard.
+
+Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait
+rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses
+compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez
+profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer.
+
+Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt
+nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut
+acceptée avec empressement.
+
+Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du
+fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal»,
+qui est plus spécialement employé par les colons du sud de
+l'Afrique.
+
+C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la
+forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait
+aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang
+de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer
+passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond,
+au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de
+planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du
+kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur
+quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité
+gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors,
+on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite,
+une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de
+la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage
+ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la
+conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la
+chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement.
+
+Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la
+campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les
+lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du
+railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et
+pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit
+Calcutta.
+
+Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de
+gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de
+rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et
+d'en opérer la capture.
+
+Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y
+vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés,
+non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux
+fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité
+des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la
+chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les
+vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone
+inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine.
+
+Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien
+acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas
+plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne
+nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le
+kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine
+Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à
+Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la
+plaine ne peuvent atteindre.
+
+Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La
+porte s'ouvrit pour nous y donner accès.
+
+Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de
+notre visite.
+
+«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire
+les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les
+exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand,
+ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi».
+
+Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la
+case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins
+luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les
+chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces
+chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième
+salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à
+manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à
+l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de
+houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.
+
+Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au
+premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus
+près la demeure des quadrupèdes.
+
+C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle
+rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les
+installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y
+manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe,
+suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des
+couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de
+velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la
+gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet
+d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était
+pas là pour envahir la loge.
+
+À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils
+occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle
+on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il
+eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages
+voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette
+liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est
+incompatible avec les dangers que présentent les forêts
+himalayennes.»
+
+La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur
+quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était
+divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des
+cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les
+animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du
+service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions,
+trois panthères et deux léopards.
+
+Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que
+lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un
+lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du
+railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay.
+
+Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages,
+étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient
+été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de
+séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements
+effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à
+l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers
+les barreaux, faussés en maint endroit.
+
+À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent
+encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir.
+
+«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod.
+
+--Pauvres bêtes! répéta Fox.
+
+--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que
+vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec.
+
+--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!»
+riposta le capitaine Hod.
+
+S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux
+carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont
+rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en
+est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les
+bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes,
+auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la
+chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des
+«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et
+facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à
+satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne
+désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse.
+
+C'était principalement de chair de bison et de zébu que le
+fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris
+revenait le soin de les ravitailler à de certains jours.
+
+On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien
+au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle
+sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus
+d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur
+lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil
+du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la
+grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet
+aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position
+verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer
+les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout
+qu'accroupi ou couché.
+
+Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est
+certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille,
+ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient
+à lui manquer, il est à peu près perdu.
+
+Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux
+cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,--
+cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux
+pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille,
+mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau,
+compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins
+farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la
+plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque
+imprudemment.
+
+Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à
+nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de
+s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris
+cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où
+ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait.
+
+D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne
+dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes.
+Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur
+étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était
+certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du
+samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi,
+lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance,
+c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements,
+une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient
+aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre
+qu'elles ne se démolissent!
+
+Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine
+Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison.
+Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections
+cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de
+l'Europe.
+
+Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van
+Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en
+montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il
+parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du
+Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes,
+cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous
+quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous
+aurait livré ses derniers secrets.
+
+«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si
+les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques?
+
+--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très
+rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé
+de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous
+pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre
+principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles,
+ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes,
+représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que
+j'expédie consuétudinairement...»
+
+Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos
+aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il
+en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de
+vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi,
+dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents
+francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire
+n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java
+à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la
+mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille
+francs en bloc!
+
+--C'est vraiment pour rien! répondit Banks.
+
+--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt.
+
+--Proboscidiens? dit le capitaine Hod.
+
+--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels
+la nature a confié une trompe.
+
+--Les éléphants alors!
+
+--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les
+mastodontes dans les périodes préhistoriques...
+
+--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod.
+
+--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut
+renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs
+défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais,
+depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont
+imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les
+promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la
+province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout
+un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés
+qu'autrefois.
+
+--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de
+l'Europe ces échantillons de la faune indoue?»
+
+--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet
+monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une
+simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement.
+
+«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se
+reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type,
+qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme
+Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les
+voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du
+monde?»
+
+Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles
+de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je.
+
+--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non
+pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous
+connaissez à fond la péninsule indienne?
+
+--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité
+Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu
+leurs monuments, j'ai admiré...
+
+--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van
+Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée,
+exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose,
+c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée:
+
+«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces
+puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes
+dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur,
+reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre
+hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la
+plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères,
+tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses
+soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande
+pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la
+péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les
+héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au
+métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la
+tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous
+aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des
+souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par
+centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les
+fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière
+de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors
+ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des
+merveilles de cet incomparable pays!»
+
+Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van
+Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait
+évidemment pas la discussion.
+
+Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la
+faune spéciale à cette région du Tarryani.
+
+«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à
+propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie
+de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète,
+je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si
+je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent
+encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la
+ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me
+livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément
+personnel!»
+
+Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce
+qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint,
+d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de
+bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de
+l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis.
+
+«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces
+suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des
+carnaires...
+
+--Des carnaires? dit le capitaine Hod.
+
+--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si
+profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs
+assez audacieux pour les attaquer!
+
+--Et les loups?
+
+--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à
+redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme
+solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de
+Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des
+chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils
+commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont
+indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je
+vous les abandonne aussi, capitaine Hod.
+
+--Et les ours? demandai-je.
+
+--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en
+approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas
+recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des
+oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale
+qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs.
+Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux
+vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf
+peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque
+inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts
+cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes
+yeux le capitaine Hod.»
+
+Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien
+qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en
+rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales.
+
+«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des
+animaux botanophages...
+
+--Botanophages? dit le capitaine.
+
+--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de
+végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont
+la péninsule s'enorgueillit à juste titre.
+
+--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le
+capitaine Hod.
+
+--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein
+de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est
+quelquefois plus redoutable que le tigre...
+
+--Oh! fit le capitaine Hod.
+
+--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un
+chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il
+est bien près d'être chassé à son tour!
+
+--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper
+court à cette discussion.
+
+--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous
+pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens!
+Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une
+antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés
+aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar
+spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble
+exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée
+comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables
+faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un
+troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance
+sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles
+soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur
+le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani!
+Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je
+vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas
+apprivoisées!
+
+--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod.
+
+--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur,
+assez vexé de cette réponse.
+
+--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions,
+s'il vous plaît!
+
+--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces
+prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères
+de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière
+qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis,
+que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs,
+presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier
+dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces
+félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne
+peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables.
+Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des
+quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au
+tigre, jamais!
+
+--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod.
+
+--Oui! les tigres! répéta Fox.
+
+--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la
+couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est
+justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui!
+N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son
+droit de considérer comme envahisseur, non seulement les
+représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la
+race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de
+cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables
+fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils
+pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le
+cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!»
+
+Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire
+avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de
+montagnes.
+
+«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent
+en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce
+territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des
+chats sauvages,
+
+_Si parva licet componere magnis!_
+
+Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont
+demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des
+belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries
+publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du
+dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel
+animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de
+leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses
+animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans
+quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de
+l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre!
+Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde
+indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans
+une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le
+rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de
+lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés
+sur de vaillants solipèdes...
+
+--Solipèdes? dit le capitaine Hod.
+
+--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais
+déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur
+sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut
+toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la
+porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il
+vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une
+hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le
+cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il
+succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse,
+elle est vengée d'avance!
+
+--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod,
+qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle!
+Oui! le tigre est le roi des animaux!
+
+--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur.
+
+--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le
+capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le
+Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups!
+
+--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous
+ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela
+ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?»
+
+Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain
+que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante.
+
+L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué?
+quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les
+détruire? quelle thèse à faire valoir!
+
+Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à
+échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la
+fois, sans plus se comprendre.
+
+Banks intervint.
+
+«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu,
+messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois
+très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces
+excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station
+de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans,
+n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui,
+dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes.
+C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des
+Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent
+cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres.
+
+--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez
+oublier que ces animaux sont omophages?
+
+--Omophages? dit le capitaine Hod.
+
+--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que,
+lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en
+veulent plus d'autre!
+
+--Eh bien, monsieur?... dit Banks.
+
+--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils
+obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!»
+
+
+CHAPITRE IV
+Une reine du Tarryani.
+
+Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal.
+L'heure était venue de regagner Steam-House.
+
+En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient
+pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les
+fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y
+en avait assez pour les contenter tous les deux.
+
+Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre
+le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des
+beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au
+courant de ce genre expédition, connaissant les détours du
+Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en
+lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit
+obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet
+Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se
+montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui.
+
+En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de
+ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de
+Mathias Van Guitt.
+
+Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait
+probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore
+une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit
+qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House.
+
+L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction
+qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la
+vie, il n'en laissa rien paraître.
+
+Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on
+le pense bien, fit les frais de la conversation.
+
+«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur!
+répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour
+d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des
+sujets d'exhibition, il se trompe!»
+
+Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une
+telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne
+purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les
+traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui
+n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers
+leur gîte.
+
+Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce
+jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos
+préparatifs pour descendre au kraal.
+
+Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre
+visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était
+transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de
+curiosité venait de les conduire à Steam-House.
+
+Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine,
+indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve,
+pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et
+physiquement, aux Indous des plaines.
+
+Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les
+impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes
+d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc
+éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et
+flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs
+montagnes!
+
+Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns
+parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à
+la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur
+cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge,
+après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le
+territoire de l'Inde.
+
+Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions
+nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux,
+et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses
+compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question.
+Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans
+les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée
+eût été difficile.
+
+En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant
+vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui
+touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien
+faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards,
+il resta songeur et ne prit plus part à la conversation.
+
+Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un
+tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus
+particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans
+la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages
+entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs
+troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on
+comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré
+la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois
+cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne
+semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait
+pas bientôt réduit à leur céder la place.
+
+Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les
+tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout
+où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des
+buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les
+rencontrait en grand nombre.
+
+«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils.
+
+Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à
+l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias
+Van Guitt et notre ami le capitaine Hod.
+
+Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils
+avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House.
+
+Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine
+Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute
+rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani.
+
+En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous
+avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se
+présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie.
+
+Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient
+occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre
+qui s'était laissé prendre pendant la nuit.
+
+Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod,
+cela va sans dire!
+
+«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs,
+qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox.
+
+--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore
+deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de
+faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne.
+Venez-vous avec moi au kraal, messieurs?
+
+--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui,
+nous chassons pour notre compte.
+
+--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le
+fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile.
+
+--Nous l'acceptons volontiers pour guide.
+
+--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance!
+Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer!
+
+--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias
+Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les
+arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine
+Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième!
+
+--À mon trente-huitième! répondit Fox.
+
+--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je
+prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je
+n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu
+connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il.
+
+--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les
+directions, répondit l'Indou.
+
+--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement
+signalé aux environs du kraal?
+
+--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux
+milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours,
+on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que...
+
+--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à
+l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien
+de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait.
+
+Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans
+le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de
+deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière!
+Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière!
+
+Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas
+qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne
+les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce
+serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas.
+Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans
+en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on
+commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux,
+et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils
+vont ordinairement se désaltérer.
+
+Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait
+assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un
+poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui
+peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que
+l'on procède en forêt.
+
+En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile
+auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais
+ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre.
+Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très
+périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il
+convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur
+l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos
+du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle
+ne se termine pas à l'avantage du fauve.
+
+C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses
+des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer
+dans les annales cynégétiques.
+
+Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod.
+C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres,
+c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre.
+
+Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas.
+Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre
+brièvement aux questions qui lui étaient posées.
+
+Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau
+torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux,
+fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un
+poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf.
+
+L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être
+récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la
+faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne
+leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers
+s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre.
+
+«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la
+tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.»
+
+En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière
+les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau
+isolé au milieu de la clairière.
+
+C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions
+pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux
+perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se
+faisaient vis-à-vis.
+
+Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche,
+qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent.
+
+L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne
+pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien
+qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu.
+
+Nous n'avions plus qu'à attendre.
+
+Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs
+rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient
+plus venir s'attaquer au quartier de boeuf.
+
+Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent
+subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors
+du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais
+du bois.
+
+Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous
+prévint de nous tenir sur nos gardes.
+
+En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être
+provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans
+doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un
+instant à l'autre sur quelque point de la clairière.
+
+Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son
+brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient
+échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour
+éclater.
+
+Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des
+branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit
+entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait,
+mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient
+à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir.
+Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que
+l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût
+été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré
+par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin.
+
+Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et
+s'arrêta, par un sentiment de défiance.
+
+C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête,
+souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le
+mouvement ondulatoire d'un reptile.
+
+D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau.
+Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros
+dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir.
+
+Soudain, deux coups de carabine éclatèrent.
+
+«Quarante-deux! cria le capitaine Hod.
+
+--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient
+tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une
+balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol.
+
+Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt
+sauté à terre.
+
+La tigresse ne remuait plus.
+
+Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au
+capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut
+ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit
+le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de
+nous!
+
+--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois
+que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait
+d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le
+résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte,
+et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat
+bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur
+le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe
+fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à
+Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les
+incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne
+présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire,
+dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se
+plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire
+à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans
+qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est
+bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de
+petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières,
+commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont
+l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils
+ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu.
+Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement
+d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi
+ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de
+ces bêtes que leur blessure rend furieuses.
+
+Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on
+va le voir.
+
+Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un
+tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se
+chargerait de le soigner et de le guérir.
+
+Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois
+tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur
+les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du
+fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils
+franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit
+jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement
+touché.
+
+«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui
+s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons
+vivant!...»
+
+Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se
+précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du
+fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête
+le tigre, qui tomba foudroyé.
+
+Mathias Van Guitt s'était relevé lestement.
+
+«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre
+compagnon, vous auriez bien pu attendre!...
+
+--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet
+animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe?
+
+--Un coup de griffe n'est pas mortel!...
+
+--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois,
+j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer
+dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une
+descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux
+pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le
+chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui
+figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces
+grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur
+Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses
+outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House,
+perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété
+de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare
+que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à
+m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de
+l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se
+plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro
+consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les
+promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait
+pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward
+Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus
+à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil.
+Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils
+voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt
+vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il
+n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni
+lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre.
+L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident
+ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le
+fournisseur ne cherchait pas à dissimuler.
+
+Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias
+Van Guitt pendant cette visite.
+
+L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui
+plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il
+accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre
+table.
+
+En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House,
+dont le confort contrastait avec sa modeste installation du
+kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque
+compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita
+point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que
+rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment
+eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette
+bête artificielle!
+
+«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van
+Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le
+fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux
+chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante!
+
+--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur
+pas tranquille et sûr.
+
+--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres!
+s'écria le capitaine Hod.
+
+--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais
+pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une
+chair de tôle!»
+
+En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence
+pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus
+particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait
+que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait
+une certaine dose de superstitieux respect.
+
+Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le
+Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce
+fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans
+quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du
+prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les
+lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas.
+
+Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van
+Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était
+agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que
+monsieur Parazard avait tenu à se surpasser.
+
+La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées,
+que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de
+vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de
+langue incomparable.
+
+Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à
+«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à
+la tête, il lui descendait aussi dans les jambes.
+
+La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce
+à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal
+sans encombre.
+
+Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille
+entre le fournisseur et le capitaine Hod.
+
+Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer
+dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son
+quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur.
+
+Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons
+rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro,
+et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui
+«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de
+Mathias Van Guitt.
+
+Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut,
+bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la
+saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder,
+puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme
+de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait
+établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au
+sanitarium.
+
+Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre
+une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé
+Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque
+à la limite supérieure du Tarryani.
+
+L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse
+faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les
+troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner
+Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour
+les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes,
+affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait
+déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux
+montagnards eussent jamais entendu parler.
+
+Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les
+instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux
+montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé
+à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup
+d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine,
+comptaient un peu sur cette offre.
+
+«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un
+homme que ne cherche point à influencer une détermination.
+
+--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une
+expédition aussi intéressante!
+
+--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur.
+
+--Voilà une excellente idée, Banks.
+
+--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre.
+
+--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox.
+
+--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas
+fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!»
+Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre
+jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous
+accompagner au village de Souari.
+
+Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre
+absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du
+Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil.
+
+Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le
+jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt
+quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une
+heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut
+mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète
+satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien
+faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la
+réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre
+disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours
+prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le
+capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait
+prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de
+Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue
+aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les
+hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré
+moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!»
+
+Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi.
+Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans
+l'est, elle arrivait à Souari sans incidents.
+
+La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une
+malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un
+ruisseau, avait été emportée dans la forêt.
+
+La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du
+territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus
+que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût
+volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies.
+
+«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces
+du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages
+à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon
+sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela
+continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner!
+
+--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles
+contre cette tigresse? demanda Banks.
+
+--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts
+préparés à la strychnine! Rien n'a réussi!
+
+--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous
+arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre
+mieux!»
+
+Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue
+fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du
+kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui
+connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait
+d'opérer.
+
+Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre
+expédition avec le plus vif intérêt.
+
+Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie
+de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené
+aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne
+songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine.
+
+«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement
+d'importance.
+
+Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau
+méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un
+pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les
+restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre
+avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu
+avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin.
+
+Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si
+inutilement recherchée jusqu'alors?
+
+Les Indous de Souari n'en doutèrent pas.
+
+«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!»
+nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous
+désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de
+la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs
+ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces
+membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus
+justement dire: C'est ma tante!
+
+La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal,
+sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se
+mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et
+n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours.
+
+On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait
+été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi
+par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit
+taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût
+rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à
+former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins
+sans être vu.
+
+Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu
+vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod,
+Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre,
+mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du
+village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était
+dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer
+de la rompre.
+
+Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En
+effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne
+reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle,
+ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès;
+mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce
+taillis lui servît de refuge.
+
+Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions
+prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de
+plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après,
+nous étions à la limite des premiers arbres.
+
+Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence
+de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne
+manoeuvrions pas en pure perte.
+
+À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui
+occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait,
+cependant, de marcher avec un parfait ensemble.
+
+Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait
+tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois.
+
+Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en
+avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma
+montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq.
+
+Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait
+les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du
+taillis, sans avoir rien rencontré.
+
+Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des
+branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît,
+s'écrasaient sous nos pieds.
+
+En ce moment, un hurlement se fit entendre.
+
+«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice
+d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que
+couronnait un groupe de grands arbres.
+
+Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire
+habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était
+réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs.
+
+Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous
+étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient
+aboutir les empreintes sanglantes.
+
+«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod.
+
+--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de
+blessures graves pour le premier qui entrera.
+
+--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine
+était prête à faire feu.
+
+--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers
+l'ouverture de la caverne.
+
+--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde!
+
+--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de
+reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter
+leurs tigres dans un pareil moment!
+
+«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne
+vous laisserai pas...
+
+--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en
+interrompant l'ingénieur.
+
+--Lequel?
+
+--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal
+serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus
+de facilité pour le tuer au dehors.
+
+--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort,
+des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le
+vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra
+bien que la bête se laisse griller ou se sauve!
+
+--Elle se sauvera, reprit l'Indou.
+
+--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer
+au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches,
+du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout
+un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la
+caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait
+dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant,
+nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était
+certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout
+flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le
+vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans.
+Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors.
+L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et,
+pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer
+au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces
+latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de
+manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui,
+avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la
+plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la
+seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait
+de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin
+de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement
+épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois
+minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu
+avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou
+plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice
+du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme
+corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la
+tigresse. «Feu!» cria Banks.
+
+Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard
+qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été
+trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au
+milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient?
+
+Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre,
+ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer
+vers le fourré par un autre bond plus allongé encore.
+
+Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid,
+et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle
+qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule.
+
+Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur
+notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser
+la tête d'un coup de ses formidables pattes...
+
+Kâlagani bondit, un large couteau à la main.
+
+Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou,
+tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa
+griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine.
+
+L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou
+d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui.
+
+Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le
+couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le
+plongea tout entier dans le coeur de la bête.
+
+La tigresse roula à terre.
+
+Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de
+cette émouvante scène.
+
+Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près
+de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever.
+
+«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui
+signifiait: la tigresse est morte!
+
+Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du
+museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes
+énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir
+été affûtées sur la meule de l'aiguiseur!
+
+Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et
+à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il
+s'était approché du capitaine Hod.
+
+«Merci, capitaine! dit-il.
+
+--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave,
+qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de
+l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée
+royale!
+
+--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou.
+
+--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main,
+pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me
+fracasser le crâne!
+
+--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre
+quarante-sixième!
+
+--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine
+Hod!»
+
+Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette
+tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée
+de main.
+
+«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule
+déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la
+pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.»
+
+Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir
+pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs
+remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium.
+
+Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois
+encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt
+avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en
+faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été
+impossible de la prendre vivante.
+
+Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident
+inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le
+sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis.
+
+Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de
+leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une
+reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore
+éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib,
+et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions
+quitter l'Himalaya.
+
+À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de
+contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani.
+
+Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute.
+
+
+CHAPITRE V
+Attaque nocturne.
+
+Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives
+inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous
+avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les
+traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il
+avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait
+d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que,
+s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait
+les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire.
+Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette
+expédition.
+
+Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait
+certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le
+dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre,
+à travers le sud-ouest, la route de Bombay.
+
+Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures
+à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il
+nous quitta pour aller reprendre son service au kraal.
+
+Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un
+temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod;
+mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de
+juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le
+Tarryani.
+
+Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias
+Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui
+aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre.
+Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa
+ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe.
+
+En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le
+compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son
+agence, dont il n'avait que faire.
+
+C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit
+prendre dans l'un de ses pièges.
+
+Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui
+amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille,
+fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de
+poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des
+oursins dans les Indes.
+
+«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le
+fournisseur, en haussant les épaules.
+
+--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît
+que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les
+frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de
+parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur
+peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres,
+ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune
+bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer
+dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les
+marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly
+d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van
+Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant,
+dont il ne trouverait que difficilement à se défaire!
+
+«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.
+
+--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine.
+
+--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois
+je puis employer cette catachrèse!
+
+--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse
+est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression,
+elle rend convenablement la pensée.
+
+--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur.
+
+--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas
+l'ours de monsieur Van Guitt?
+
+--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks
+d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours
+exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit!
+
+--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias
+Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au
+fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en
+ouvrit la porte.
+
+Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le
+fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit
+un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un
+remerciement, et il détala en poussant un grognement de
+satisfaction.
+
+«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela
+vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!»
+
+Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait
+récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui
+manquaient à sa ménagerie.
+
+Voici dans quelles circonstances:
+
+Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du
+mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un
+épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à
+demi étouffes se firent entendre.
+
+Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six,
+de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous
+dirigeons vers l'endroit suspect.
+
+Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte.
+À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il
+s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod.
+
+«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il.
+
+Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de
+lui, nous restions en arrière:
+
+«Un lion!» s'écria-t-il.
+
+En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche
+d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait.
+
+C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette
+particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un
+véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt.
+
+La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que
+serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles
+secousses, sans parvenir à se dégager.
+
+Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du
+fournisseur, fut de faire feu.
+
+«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en
+conjure, ne tirez pas!
+
+--Mais...
+
+--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges
+et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence,
+à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante
+est fixée à une branche d'arbre forte et flexible.
+Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que
+l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant,
+puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en
+terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un
+animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa
+tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que
+l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de
+l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au
+même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la
+corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il
+puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège
+est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves
+s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait
+tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est
+saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque
+immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le
+lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos
+yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien
+vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur.
+Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers
+le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la
+conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer
+tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur.
+Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait
+autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de
+portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à
+gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux
+buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous
+reprenions le chemin du kraal.
+
+«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van
+Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi
+les bêtes némorales de l'Inde...
+
+--Némorales? dit le capitaine Hod.
+
+--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis
+d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!»
+
+Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se
+plaindre de la malchance.
+
+Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce
+premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur.
+
+C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si
+audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du
+Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer.
+
+Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias
+Van Guitt fût complet.
+
+Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore
+reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet
+plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui
+connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait
+courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires
+indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des
+partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut
+regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses
+services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les
+moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas
+songer maintenant à le rejoindre.
+
+Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement,
+continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris
+du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne
+taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés
+au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur.
+
+«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le
+chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya.
+
+--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable
+panthère, qui était tombée sous ses balles.
+
+Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van
+Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit
+instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal,
+ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais
+la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos
+suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien
+paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de
+Hagenbeck, de Hambourg.
+
+L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une
+méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux,
+il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les
+prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur
+chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de
+quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des
+éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui
+n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce
+système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on
+commence à l'abandonner.
+
+En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie
+du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage.
+Il avait hâte de partir pour Bombay.
+
+Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à
+quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car
+l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé.
+
+Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine
+Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce
+que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel
+dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque
+les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins
+volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y
+invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt
+qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter
+quelques lueurs après minuit.
+
+Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous
+formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se
+joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous.
+
+Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait
+décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House
+vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au
+kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse.
+
+Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut
+avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de
+chasse fut aussitôt arrêté.
+
+Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au
+fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles
+du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez
+régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été
+préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une
+battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait
+que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au
+fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y
+poster avantageusement.
+
+Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était
+encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop
+s'ennuyer le moment du départ.
+
+«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout
+entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à
+vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques
+heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte--
+Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le
+capitaine Hod.
+
+--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me
+promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil.
+
+--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour
+moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que
+provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux
+mouvements de pendiculation!»
+
+Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le
+tronc en arrière par une involontaire extension des muscles
+abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs.
+
+Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit
+un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il
+ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire?
+demandai-je.
+
+--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod,
+promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus
+dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de
+sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur
+ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!»
+
+Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à
+tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire
+attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les
+chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur
+coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte.
+
+C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide
+palissade, était parfaitement clos.
+
+Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été
+soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le
+bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons
+et à lui.
+
+Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls.
+
+Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques
+et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là
+groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence
+complet au dedans comme au dehors.
+
+Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les
+buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas
+même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de
+gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus,
+les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on
+entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces
+masses énormes.
+
+Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux,
+seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce
+regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette
+espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.
+
+«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la
+domestication, dis-je au capitaine.
+
+--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de
+terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils
+ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent
+leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres?
+Décidément, l'avantage est aux fauves.»
+
+Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi,
+repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans
+leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait
+que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de
+captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces
+féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se
+seraient dévorés entre eux.
+
+Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle
+comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue
+dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du
+sommeil du juste.
+
+Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres.
+Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte
+s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer.
+C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.
+
+«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le
+compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient
+aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À
+cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt!
+Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair
+vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait
+leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le
+mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se
+trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur
+tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que
+devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van
+Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani.
+Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le
+tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre
+place au pied d'un énorme mimosa.
+
+Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui
+bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour,
+s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était
+aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides
+d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé.
+
+Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne
+causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant.
+C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique,
+dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature.
+On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme
+rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les
+paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans
+quelque vision fantasmatique.
+
+Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à
+voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque
+tout se tait autour de soi, il me dit:
+
+«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves
+rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la
+forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont
+les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres
+vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous
+n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol,
+pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était
+éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il
+trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise!
+
+--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je
+ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit.
+Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme,
+nous finirions par nous endormir!
+
+--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant
+les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous
+nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de
+longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais
+pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me
+tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod,
+également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que
+moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se
+produire dans la cage des fauves.
+
+Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles,
+faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout
+dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils
+aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient
+en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.
+
+«Qu'ont-ils donc? demandai-je.
+
+--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils
+n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables
+rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des
+tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case
+de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces
+rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied,
+et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte.
+«Une attaque!... s'écria-t-il.
+
+--Je le crois, répondit le capitaine Hod.
+
+--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever
+sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa
+contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier
+échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il.
+
+--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller
+les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!
+
+--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous,
+obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à
+faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares
+aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires
+fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des
+Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations!
+C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux
+assaillants que reste l'avantage!
+
+Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les
+hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait
+plus s'entendre dans l'enceinte.
+
+«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre
+par le geste plutôt que par la voix.
+
+Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte.
+
+En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient
+pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers
+essayaient en vain de les y retenir.
+
+Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute,
+s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du
+kraal.
+
+Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand
+soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!
+
+«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers
+la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.
+
+Mais aurions-nous le temps d'y arriver?
+
+Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de
+rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case,
+fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque.
+
+Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la
+maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères
+allaient s'y précipiter.
+
+Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient
+hissés dans les premières branches.
+
+Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la
+possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt.
+
+«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit
+venait d'être déchiré par un coup de griffe.
+
+D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me
+relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au
+capitaine Hod pour lui porter secours.
+
+Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de
+la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions
+blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri
+des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer.
+
+Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la
+colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que
+la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être
+chavirée.
+
+Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque
+proie plus sûre.
+
+Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à
+travers les barreaux de notre compartiment!
+
+«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait.
+Eux dehors, et nous dedans!
+
+--Et votre blessure? demandai-je.
+
+--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce
+moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt,
+contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un
+de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait
+sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient
+tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces
+malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de
+tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû
+jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne
+pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant
+sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien
+que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît
+pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance
+d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles,
+affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte.
+Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des
+bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux,
+coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot,
+arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six
+autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa
+suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur
+poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le
+kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant,
+d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la
+case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de
+notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux
+renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la
+lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se
+débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils
+parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le
+craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus
+un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!...
+Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient
+même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la
+face grillagée de leur cage qui posait sur le sol.
+
+«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en
+rechargeant sa carabine.
+
+À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes
+aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur
+laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.
+
+L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de
+résister et fut précipité à terre.
+
+Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie,
+dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang.
+
+«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu
+se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.
+
+Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches
+étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les
+spectateurs impuissants de cette lutte!
+
+Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre,
+qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une
+secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla
+un instant et se renversa presque aussitôt.
+
+Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés
+sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions
+plus rien voir de ce qui se passait au dehors.
+
+Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de
+hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang
+imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un
+caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers
+des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case
+de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les
+arbres pour en arracher les Indous?
+
+«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod,
+en proie à une rage véritable.
+
+Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions
+les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions.
+
+Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements
+s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les
+compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre
+avait-il donc pris fin?
+
+Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec
+fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se
+joignait celle de Fox, répétant:
+
+«Mon capitaine! mon capitaine!
+
+--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt,
+je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions
+libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée
+fut pour ses compagnons.
+
+--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils
+n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se
+trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère
+gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal,
+dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en
+sûreté.
+
+Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper
+pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier
+de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage
+roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait
+été pris comme dans un piège.
+
+Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela
+lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres
+avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés,
+nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!
+
+
+CHAPITRE VI
+Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
+
+Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en
+dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement
+assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment
+où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait
+pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé
+dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la
+fermeture.
+
+La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que
+ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu
+qu'il ne perdît l'usage du bras droit.
+
+Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue
+qui m'avait jeté à terre.
+
+Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour
+commencerait à paraître.
+
+Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir
+perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré
+de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le
+mettre dans un certain embarras, au moment de son départ.
+
+«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un
+pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.»
+
+Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les
+restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément
+pour que les fauves ne pussent les déterrer.
+
+Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani,
+et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias
+Van Guitt.
+
+Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la
+forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani
+et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures,
+nous franchissions l'enceinte du kraal.
+
+Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de
+panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement
+repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas
+le moment d'aller les y relancer.
+
+Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils
+étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien,
+égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter
+que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être
+considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur.
+
+À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous
+quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs
+aboiements notre retour à Steam-House.
+
+Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en
+avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop
+souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a
+pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!
+
+Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras
+en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de
+l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma
+que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.
+
+Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup
+sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre
+aux quarante-huit qui figuraient à son actif.
+
+Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des
+chiens retentirent avec force, mais joyeusement.
+
+C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au
+sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir
+Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le
+savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était
+l'important.
+
+Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il
+l'interrogeait du regard.
+
+«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple
+signe de tête.
+
+Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur
+la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi
+que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait
+nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.
+
+Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent
+plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait
+effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana
+Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de
+Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du
+nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière
+indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à
+défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans
+cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel
+avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il
+résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le
+pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses
+obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y
+avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses
+compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le
+nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens
+dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule,
+l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière
+himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin
+notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions
+uniquement songer.
+
+Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3
+septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps
+nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le
+colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans
+un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.
+
+Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs.
+Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et
+prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était
+là de quoi l'occuper pendant toute une semaine.
+
+Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde
+fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest,
+Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles
+la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec
+les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce
+qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures
+roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux
+cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien
+que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous
+ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier
+allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule.
+
+La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la
+période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers
+jours de septembre promettaient une température agréable, qui
+devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage.
+
+Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et
+Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office.
+Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne
+où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces
+volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient
+fournir un gibier excellent pour la route.
+
+Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là,
+Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ
+pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient
+au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence.
+
+On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si
+cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait
+donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles.
+Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque
+n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que,
+dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente.
+Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces
+circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le
+fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les
+bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec
+quelque impatience.
+
+Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans
+incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu.
+Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière
+expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel
+Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi
+s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant
+le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute
+naturelle de prendre sa revanche?
+
+«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon
+capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans
+compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur!
+
+--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod,
+mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment,
+cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la
+veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous
+annoncer la visite du fournisseur.
+
+En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à
+Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous
+faire ses adieux suivant toutes les règles.
+
+Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se
+lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu
+de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses
+compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à
+formuler.
+
+Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il
+demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de
+pouvoir renouveler ses attelages.
+
+«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a
+vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins
+pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles
+ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour
+diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur
+me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée
+par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc
+dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre
+pattes, sont lourdes... et...
+
+--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station?
+demanda l'ingénieur.
+
+--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je
+combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et
+c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je
+dois livrer à Bombay ma commande de félins...
+
+--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une
+heure à perdre!
+
+--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un
+moyen, un seul!...
+
+--Lequel?
+
+--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au
+colonel une demande très indiscrète... sans doute...
+
+--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je
+puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.»
+
+Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres,
+la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son
+attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés
+inattendues.
+
+En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de
+traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler
+ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer
+jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à
+Allahabad.
+
+C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante
+kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de
+satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur.
+
+--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant
+d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge.
+
+--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous
+conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut
+savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya.
+
+--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre
+bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer
+d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance!
+
+--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant
+ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal,
+afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait
+inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris,
+nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le
+colonel Munro.
+
+--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au
+kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!»
+
+Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House,
+se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un
+acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de
+la comédie moderne.
+
+Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le
+voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement
+préoccupé, suivit le fournisseur.
+
+Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été
+remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus
+rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant
+d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la
+plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour
+former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers
+les plaines du Rohilkhande.
+
+Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant
+d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si
+consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un
+incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de
+tous.
+
+Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal,
+avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer,
+eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de
+laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de
+la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne
+gênait le tirage.
+
+Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il
+recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent
+projetées au dehors avec un sifflement bizarre.
+
+Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la
+cause de ce phénomène.
+
+«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks.
+
+--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En
+effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile
+dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute.
+Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre.
+Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le
+sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent
+tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod,
+qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les
+entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip
+snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à
+lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même
+temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait
+sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire
+à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au
+milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis
+vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés
+dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les
+détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre
+de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa
+carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant
+alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa
+trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en
+retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec
+sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui
+semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait
+pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du
+bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de
+l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de
+Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne.
+Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir
+le porter à son propre compte.
+
+Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage
+s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du
+courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et,
+trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression
+suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir.
+
+Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier
+manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train.
+
+Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se
+déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse
+chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un
+dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce
+territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça
+le départ.
+
+La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le
+serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur
+les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à
+la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine.
+
+Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks,
+du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une
+des larges routes de la forêt.
+
+Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et
+il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la
+ménagerie.
+
+Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au
+colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au
+logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre
+train,--un véritable convoi, composé de huit wagons.
+
+Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et
+le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la
+magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les
+cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas
+plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement.
+
+«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le
+capitaine Hod.
+
+--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias
+Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait
+encore plus extraordinaire!»
+
+Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de
+l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite
+ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point
+de départ.
+
+Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans
+ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement
+place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait
+toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de
+l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis
+à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu
+à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de
+chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il
+fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin
+revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de
+Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas
+s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce
+Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu
+communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement,
+n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10
+septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais
+il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui
+vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van
+Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter
+aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même
+pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les
+admirations allaient à l'éléphant mécanique.
+
+Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde
+septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest;
+Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il
+s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde
+d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant
+pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias
+épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais
+«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des
+sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces
+arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans
+péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et
+dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani
+eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en
+faisaient deux chasseurs hors ligne.
+
+Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une
+portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses
+importants tributaires, le Kali-Nadi.
+
+Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House,
+transformé en appareil flottant, se transporta aisément
+d'une rive à l'autre à la surface du fleuve.
+
+Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac
+fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux
+cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain
+temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le
+fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient
+eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la
+frontière himalayenne.
+
+Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17
+septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à
+moins de cent pas de la station d'Etawah.
+
+C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui
+n'étaient pas destinées à se rejoindre.
+
+La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les
+territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les
+Vindhyas et la présidence de Bombay.
+
+La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait
+rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay,
+atteindre le littoral de la mer des Indes.
+
+On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le
+lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la
+route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle
+droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien.
+
+Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait
+se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus
+utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des
+cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois
+jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où
+l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement
+de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port.
+
+De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et
+en particulier Kâlagani.
+
+On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement
+attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au
+colonel Munro et au capitaine Hod.
+
+Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir
+que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il
+lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay.
+
+Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de
+l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction
+qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou
+allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa
+connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être
+fort utile.
+
+Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt
+à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks
+donna à Storr l'ordre de se tenir prêt.
+
+Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur.
+Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut
+naturellement plus théâtral.
+
+Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait
+de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme
+amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut
+parfait dans la grande scène des adieux.
+
+Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se
+plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée
+vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait
+jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la
+reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un
+dernier asile dans son coeur.
+
+Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination,
+c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le
+zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne
+s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude
+ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées.
+
+Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait,
+et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg
+et de Londres avait disparu à nos yeux.
+
+
+CHAPITRE VII
+Le passage de la Betwa.
+
+À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était
+exactement notre position, calculée du point de départ, du point
+de halte, du point d'arrivée:
+
+1° De Calcutta, treize cents kilomètres;
+
+2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts
+kilomètres;
+
+3° De Bombay, seize cents kilomètres.
+
+À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli
+la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept
+semaines que Steam-House avait passées sur la frontière
+himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à
+ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars.
+Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous
+pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan.
+
+Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine
+mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes
+compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre
+plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du
+royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et
+le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins
+jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de
+s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de
+sécurité.
+
+Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de
+Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait
+admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le
+constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro
+et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en
+quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces.
+
+«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses
+caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des
+approvisionnements de céréales, soit pour le compte du
+gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette
+qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du
+centre et du nord de l'Inde.
+
+--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la
+péninsule? demanda l'ingénieur.
+
+--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de
+l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une
+troupe de Banjaris en marche vers le nord.
+
+--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que
+vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de
+passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à
+travers les campagnes, et vous serez notre guide.
+
+--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui
+lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à
+m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique
+d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre?
+
+--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une
+carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin
+de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien
+n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va
+nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font
+leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons
+de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours
+d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux
+monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où
+ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des
+pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer
+d'une rive à l'autre.
+
+--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur;
+et, une fois arrivés aux Vindhyas?...
+
+--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col
+praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je
+connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de
+Sirgour, que les attelages prennent de préférence.
+
+--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne
+peut-il passer?
+
+--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col
+de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu
+d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal?
+
+--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera
+difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus
+particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.»
+
+Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de
+l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais
+il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais,
+qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris
+part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui
+pût le faire croire.
+
+«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans
+l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne
+accès à quelque route praticable...
+
+--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après
+avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là,
+aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore.
+
+--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les
+indications données par l'Indou; et à partir de ce point?...
+
+--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi
+dire la voie ferrée jusqu'à Bombay.
+
+--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle
+sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient.
+Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en
+ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.»
+
+Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant,
+il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire?
+dit Banks.
+
+--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander
+pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales
+villes du Bundelkund?»
+
+Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à
+Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au
+courant de la situation du colonel.
+
+Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur.
+Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise:
+
+«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib,
+au moins dans ces provinces.
+
+--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi
+dites-vous «dans ces provinces?»
+
+--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a
+quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les
+recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très
+probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.»
+
+Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait
+ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que,
+le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats
+de l'armée royale au pâl de Tandît.
+
+«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent
+l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de
+l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme
+un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez
+ignorer que Nana Sahib est mort.
+
+--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani.
+
+--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait
+connaître dans quelles circonstances il a été tué.
+
+--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib
+aurait-il été tué?
+
+--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra.
+
+--Et quand?...
+
+--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25
+mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce
+moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous
+des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana
+Sahib?
+
+--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois
+ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions
+seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison:
+
+«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est
+devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a
+été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre!
+
+--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de
+l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon
+vivait toujours!»
+
+Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué
+quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses
+magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb,
+compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de
+se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées
+par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés
+de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands
+travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de
+cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire,
+gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque
+village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles
+sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut
+autrefois fondée la primitive église.
+
+Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les
+sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie.
+L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos
+yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le
+dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à
+boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways,
+qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes!
+
+Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la
+Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale
+de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de
+l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous.
+
+Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le
+courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant
+notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks
+prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point
+d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House
+remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il
+faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de
+construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de
+Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars
+qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile
+que les plus belles routes macadamisées de la péninsule.
+
+Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un
+certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur
+voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior,
+au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de
+basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa
+curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de
+création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de
+Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une
+sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la
+Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté
+héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre
+avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut
+tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris
+part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on
+le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab
+avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui!
+mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses
+souvenirs aux portes de Gwalior!
+
+Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était
+Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux
+pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne
+compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les
+maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches
+variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de
+Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah,
+découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous
+la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah
+avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de
+1857.
+
+C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante
+kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus
+importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte
+y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville
+relativement moderne, fait un important commerce de mousselines
+indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument
+antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle.
+Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les
+projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures,
+et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque.
+Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de
+l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier
+soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir
+Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours,
+pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là,
+malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana
+Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de
+douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille,
+durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que
+nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie
+de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau
+qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de
+ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un
+itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les
+étapes!
+
+Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda
+pendant quelques heures, vint justifier une des observations
+précédemment faites par Kâlagani.
+
+Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions
+tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres
+dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison
+de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée
+de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de
+cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un
+arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner,
+il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière
+blanche en avant de notre train.
+
+Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou
+trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons
+de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais
+nuage dans le désert lybique.
+
+«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit
+Banks, puisque la brise est légère.
+
+--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On
+appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route,
+et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le
+nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks,
+c'est très probablement une caravane de Banjaris.
+
+--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver
+là quelques-uns de vos anciens compagnons?
+
+--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai
+longtemps vécu parmi ces tribus nomades.
+
+--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à
+eux? demanda le capitaine Hod.
+
+--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé.
+Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût,
+était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de
+ruminants.
+
+Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui
+s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé.
+
+Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs,
+encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs
+kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de
+ruminants appartenait à une caravane de Banjaris.
+
+«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de
+l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils
+vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les
+porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant
+l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre
+les belligérants, on laissait leurs convois traverser les
+provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les
+approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée
+royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner
+une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et
+plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils
+vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à
+examiner attentivement ces Banjaris.»
+
+Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la
+grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes
+cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à
+déguerpir.
+
+Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention
+ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House,
+en cette circonstance, ne parut pas produire son effet
+ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration
+générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés
+sans doute à ne s'étonner de rien.
+
+Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;--
+ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les
+cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge
+dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés
+de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui
+se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien
+proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste
+emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis
+d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans
+une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou,
+bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en
+coquillages.
+
+Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un
+pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant
+les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes,
+portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres
+céréales.
+
+C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la
+direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans
+limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le
+convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de
+campement.
+
+En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures
+superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de
+sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il
+savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal.
+
+«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit
+l'ingénieur. Où donc est-il?»
+
+Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était
+plus à Steam-House.
+
+«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de
+ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous
+rejoindra avant le départ.»
+
+Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de
+l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle
+ne laissa pas de me préoccuper.
+
+«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans
+les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité.
+Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine
+bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est
+en lui que se résume toute la religion de ces nomades.»
+
+Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que
+nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège.
+Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut,
+accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans
+doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs
+services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois
+Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on
+dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que
+venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous
+allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide.
+
+Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta
+un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt
+le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il
+regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous
+adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani,
+il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de
+poussière.
+
+Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel
+Munro sans attendre d'être interrogé:
+
+«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service
+de la caravane,» se contenta-t-il de dire.
+
+Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt
+Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par
+le sabot de ces milliers de boeufs.
+
+Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la
+nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive
+gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna.
+
+D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du
+Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié
+du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates
+de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se
+releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde
+centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement
+quelques centaines de paysans.
+
+J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa.
+Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine
+distance de sa rive gauche.
+
+En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait
+alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là
+quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce
+serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre
+pour permettre à Banks d'aviser.
+
+Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de
+nous regagna sa cabine et alla se coucher.
+
+Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions
+surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on
+enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre
+éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son
+propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des
+quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien
+invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la
+garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient
+là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte.
+
+C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux
+heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai
+aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied.
+
+«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro.
+
+--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le
+font pas sans raison.
+
+--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit
+le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par
+précaution, prenons nos fusils.»
+
+Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du
+campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce
+qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes.
+
+«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou
+trois fauves qui seront venus boire sur la berge?
+
+--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil.
+
+--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou,
+qui venait de nous rejoindre.
+
+--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit
+là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois
+entrevoir sous les arbres une masse confuse...
+
+--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant
+toujours au cinquantième tigre qui lui manquait.
+
+--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est
+toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes.
+
+--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod.
+Je veux en avoir le coeur net!
+
+--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans
+manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement
+provoquée l'approche d'animaux féroces.
+
+«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les
+autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous
+irons en reconnaissance.
+
+--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit
+signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert
+des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les
+suivre.
+
+À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre.
+Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière
+de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses,
+qui s'enfuyaient à travers les fourrés.
+
+Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques
+pas en avant.
+
+«Qui va là?» cria le capitaine Hod.
+
+Pas de réponse.
+
+«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne
+comprennent pas l'anglais.
+
+--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je.
+
+--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas,
+nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux
+indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer.
+
+Pas plus de réponse que la première fois.
+
+Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de
+tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres.
+Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous
+sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et
+à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui
+s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant
+plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou
+maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en
+retraite!
+
+--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à
+Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.»
+
+Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac
+Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la
+garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines.
+
+La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que,
+voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à
+prolonger leur visite.
+
+Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les
+préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac
+Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la
+lisière de la forêt.
+
+De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait
+aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper.
+
+Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour
+effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement
+débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges.
+Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait
+nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être
+entraîné trop en aval.
+
+L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus
+propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de
+découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite.
+Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours
+sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long
+trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici.
+
+«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les
+marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau
+par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs
+puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des
+rapides.
+
+--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils
+ne passent pas!
+
+--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à
+leur disposition.
+
+--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles
+distances à la nage?
+
+--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur.
+Tous les bagages sont placés sur le dos de ces...
+
+--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami
+Mathias Van Guitt.
+
+--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit
+Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des
+hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le
+fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau.
+Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et
+disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare,
+lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit.
+
+--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants,
+nous en avons un...
+
+--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas
+semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui,
+dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?»
+
+Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr
+dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier.
+
+Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge
+inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant.
+Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses
+larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le
+passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire
+qu'avec précaution.
+
+Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant
+la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus,
+gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille
+diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant
+de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants
+de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe
+compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil.
+
+--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours
+prêt à la défense.
+
+--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le
+temps d'observer la bande de singes.
+
+--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent
+Mac Neil.
+
+--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!»
+répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point
+affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et
+insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui
+habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des
+Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à
+la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris
+blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses
+bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à
+Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise
+au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette.
+Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux
+sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces
+guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils
+occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les
+honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer,
+et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs
+officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement
+domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et,
+s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire
+qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des
+panthères.
+
+Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le
+capitaine Hod mit son fusil au repos.
+
+Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe,
+n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait
+profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa?
+
+C'était possible, et nous l'allions bien voir.
+
+Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre
+le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un
+coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous
+d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu
+près immobile.
+
+La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la
+nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge.
+
+Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà,
+mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par
+la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui
+semblait les attendre.
+
+En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente
+sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on
+pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se
+félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil
+de navigation qui leur permît de continuer leur voyage.
+
+Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant
+vers l'amont, il lui fit tête.
+
+Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant
+avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes
+s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur
+la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à
+l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des
+jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos
+pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés
+sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la
+vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne
+de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air,
+et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids.
+
+Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur
+surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à
+cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours,
+il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait
+volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur
+Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y
+eût mis bon ordre.
+
+Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre
+pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges
+pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par
+laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement.
+
+Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il
+accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes
+sauta sur la berge et disparut avec force gambades.
+
+«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du
+sans-façon de ces compagnons de passage.
+
+Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait
+l'observation du brosseur.
+
+
+CHAPITRE VIII
+Hod contre Banks.
+
+La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de
+la station d'Etawah.
+
+Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des
+incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette
+partie du royaume de Scindia.
+
+«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit,
+j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!»
+
+Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers
+cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait
+bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à
+monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre
+passage au col de Sirgour.
+
+Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans
+encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de
+l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs
+de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se
+livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs
+et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement,
+lorsqu'on traverse ce territoire.
+
+La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette
+région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait
+pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au
+plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du
+railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement,
+aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du
+Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes
+insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques,
+étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait
+concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait
+pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures
+dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et
+nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des
+campements avec une extrême vigilance.
+
+Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est
+pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite
+troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable
+casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une
+certaine «surface de résistance», pour employer une expression à
+la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs,
+--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du
+Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir.
+Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts
+à toute éventualité.
+
+Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour
+fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par
+instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer
+de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait
+instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois,
+certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent
+franchies.
+
+Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles
+fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces
+sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus
+particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais,
+même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque
+carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges
+resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui
+limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard.
+S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul,
+tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos
+compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état
+de viabilité.
+
+En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine
+de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné
+le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant
+de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile.
+
+Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien
+que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi
+voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne
+contenait aucune menace de ces orages dont on redoute
+particulièrement la violence dans la région centrale de la
+péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous
+éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme,
+la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour
+des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne
+manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la
+table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait.
+
+Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient
+regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le
+Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des
+tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur
+nourriture, faisaient défaut?
+
+Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas,
+l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement
+connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les
+éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de
+rares échantillons.
+
+Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de
+ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre
+approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de
+laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait
+sans doute.
+
+Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi
+bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta
+d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces
+gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient
+suffire à tous leurs besoins.
+
+«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de
+nous faire un cours de zoologie pratique!»
+
+On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces
+pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu
+inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui
+parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux
+dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume
+de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du
+golfe de Bengale.
+
+Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah»,
+enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un
+troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre
+cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent
+indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y
+enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants
+domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière,
+et la capture est opérée.
+
+Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement
+de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut
+s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus
+malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs,
+et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi,
+des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles
+pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts,
+enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les
+éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement
+aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés,
+sans même avoir eu le temps de se reconnaître.
+
+Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait
+les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et
+profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal
+se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à
+ce moyen barbare.
+
+Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le
+Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties.
+Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur
+leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un
+aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur
+dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud
+coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant
+sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à
+travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui
+les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe
+lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs.
+
+Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde
+un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise
+spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt
+mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur
+sang.
+
+Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de
+tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,--
+soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit
+heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids
+pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport
+de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de
+l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles
+inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des
+particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants,
+puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par
+suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont
+d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or,
+comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les
+chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de
+l'étranger.
+
+Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les
+moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en
+fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités
+considérables sur les divers territoires de l'Inde.
+
+Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir.
+
+Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière
+à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris
+leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres
+éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas,
+rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart
+d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils
+observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une
+distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point
+désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or,
+cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui
+contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant
+d'Acier ne pouvait accélérer son pas.
+
+Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus
+considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui,
+suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse
+quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient
+là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit
+de nous devancer.
+
+Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce
+moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils
+voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un
+appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires
+qui suivaient le même chemin.
+
+Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur
+la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une
+bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas
+encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement
+de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents
+plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des
+agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne
+sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette
+éventualité.
+
+Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous
+avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous
+observions ce qui se passait à l'arrière.
+
+«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans
+doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire!
+
+--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà
+d'une distance assez restreinte.
+
+--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la
+finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques
+reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou
+quatre milles.
+
+--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro.
+Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé
+par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent
+prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche,
+Banks.
+
+--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit
+l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du
+tirage, et la route est très raide!
+
+--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces
+incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur.
+Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un
+cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est
+plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en
+voyage!
+
+--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois
+pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous
+suivre!
+
+--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne
+l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un
+éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des
+moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout!
+
+--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux
+bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa
+distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend
+fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en
+pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House!
+
+--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la
+première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais
+trop quel accueil ils lui feront!
+
+--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils
+le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou
+Singh!
+
+--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non
+sans raison, le sergent Mac Neil.
+
+--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou
+plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui
+se changera en respect!»
+
+On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour
+l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique,
+créé par la main d'un ingénieur anglais!»
+
+«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait
+véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très
+intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils
+associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi
+humaine!
+
+--Cela est contestable, répondit Banks.
+
+--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne
+faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on
+ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages
+domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui
+puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il
+pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas,
+Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À
+les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il
+les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs
+ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les
+éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry,
+il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les
+mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le
+Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les
+fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on
+lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute
+l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est
+prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les
+injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui,
+je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif
+insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut
+oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre,
+et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien,
+l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il
+passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne
+l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire,
+si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement
+avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa
+trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant,
+Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous
+les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il
+pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui
+accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!»
+
+Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de
+mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau,
+qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod!
+répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous
+un chaud défenseur!
+
+--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le
+capitaine Hod.
+
+--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit
+Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un
+chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne.
+
+--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un
+ton assez dédaigneux.
+
+--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence
+très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces
+animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile
+aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs
+cornacs!
+
+--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait.
+
+--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais
+choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs
+sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la
+préférence au renard, au corbeau et au singe!
+
+--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en
+gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe.
+
+--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson
+ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant,
+c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela
+doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi
+que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est
+le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il
+ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse
+traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser
+d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants
+captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une
+facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience
+ne leur apprend pas même à être prudents!
+
+--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme
+cet ingénieur vous arrange!
+
+--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma
+thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à
+toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence
+suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire,
+surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au
+sexe faible!
+
+--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit
+le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à
+mener que les enfants et les femmes?
+
+--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop
+célibataires pour être compétents en cette matière-là!
+
+--Bien répondu!
+
+--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à
+la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de
+résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait
+furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce
+moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud!
+
+--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant
+que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une
+proportion inquiétante!»
+
+
+CHAPITRE IX
+Cent contre un.
+
+Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à
+soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils
+allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez
+rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il
+fût possible de les observer minutieusement.
+
+En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa
+taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement
+pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille
+inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns
+atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues
+que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un
+mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur
+sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île
+de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces
+appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces
+«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares
+sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.
+
+En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont
+les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de
+Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût
+certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En
+effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils
+n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand
+il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés»,
+ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les
+femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage,
+et dirigent les grandes migrations.
+
+Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi
+toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés,
+la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très
+pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier
+équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût
+été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et,
+conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les
+régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour.
+S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de
+le faire nous-mêmes? nous le verrions bien.
+
+«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde
+d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?...
+
+--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous
+voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas,
+Fox?
+
+--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui
+naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette
+réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de
+désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite
+quiétude des deux chasseurs.
+
+«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le
+regardait au même moment.
+
+--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de
+répondre l'Indou.
+
+--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons,
+cependant, essayer.»
+
+Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle
+dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements
+du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train
+s'accéléra.
+
+C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche
+du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le
+troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même
+ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne
+diminua pas.
+
+Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante.
+Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la
+seconde voiture.
+
+En ce moment, la route présentait en arrière une direction
+rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était
+donc plus limitée par de brusques tournants.
+
+Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre
+des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait
+en compter moins d'une centaine.
+
+Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la
+largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire,
+les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air.
+C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes
+lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la
+métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à
+quels dangers ne serions-nous pas exposés?
+
+Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle
+allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles.
+Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel.
+
+Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde,
+on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il
+faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte,
+dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une
+gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de
+passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers
+le sud.
+
+Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur
+le lieu où nous camperions nous-mêmes?
+
+C'était la grosse question.
+
+Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les
+éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions
+observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement,
+puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce
+brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature
+particulière.
+
+«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro.
+
+--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani,
+lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence!
+
+--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent
+comme tels? demanda Banks.
+
+--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à
+un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les
+coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En
+frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants
+chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration
+prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous
+serrait le coeur comme un roulement de foudre.
+
+Il était alors neuf heures du soir.
+
+En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire,
+large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui
+conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée
+d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze
+kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit.
+
+Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura
+stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas
+même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir
+toujours en pression, afin que le train restât en état de partir
+au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité.
+
+Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au
+capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai
+demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied.
+Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux
+éléphants de se jeter sur Steam-House?
+
+Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à
+se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se
+déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser
+et poursuivre leur route au sud?
+
+«C'est possible, après tout, dit Banks.
+
+--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme
+ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à
+peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé.
+
+La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger
+fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est
+le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait
+rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois
+de sa trompe.
+
+«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis,
+ces braves éléphants!
+
+--Bon voyage! répliquai-je.
+
+--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous
+allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les
+fanaux.
+
+--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux
+faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et,
+par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points
+de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de
+Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces
+feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes,
+semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple
+illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se
+plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des
+proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant
+d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient
+soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu.
+Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On
+eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des
+grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt,
+même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva
+autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent
+clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel.
+
+«Éteins!» cria Banks.
+
+Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat
+cessa presque instantanément.
+
+«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront
+encore là au lever du jour!
+
+--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque
+peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne
+cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à
+quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était
+impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe
+d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés
+eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu
+que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On
+marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles,
+mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux
+s'entêtent à nous escorter? demandai-je.
+
+--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse
+se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks.
+
+--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas?
+dit le capitaine Hod.
+
+--Il en est un, répondit l'Indou.
+
+--Lequel? demanda Banks.
+
+--Le lac Puturia.
+
+--À quelle distance est-il?
+
+--À neuf milles environ.
+
+--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être
+qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de
+l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre
+qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de
+Steam-House n'en soit encore plus compromise?
+
+--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque!
+dit l'Indou.
+
+--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en
+effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants
+n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et
+peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit
+impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune
+démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la
+nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et
+Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un
+remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les
+éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur
+trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur
+toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça
+et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage
+était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de
+Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de
+piques à travers les fenêtres.
+
+Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point
+les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une
+agression soudaine.
+
+Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près
+notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce
+qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils
+comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui
+une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu
+l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs
+s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du
+train.
+
+Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa
+trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient
+lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en
+marche, traîner les deux chars roulants à sa suite?
+
+Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions
+pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses
+compagnons se tenaient à l'arrière.
+
+Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à
+charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà
+atteint cinq atmosphères.
+
+Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le
+régulateur.
+
+Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le
+mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de
+sifflet se fit entendre.
+
+Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils
+laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas.
+
+Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur
+jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement,
+actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla
+tout d'une pièce.
+
+Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut
+tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se
+pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large
+passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre
+d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un
+cheval au petit trot.
+
+Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression
+du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les
+premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers
+suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point
+l'abandonner.
+
+En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet
+endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des
+cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient
+mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des
+adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de
+vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs
+mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur
+trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en
+marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se
+pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du
+Géant d'Acier.
+
+«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro,
+j'y consens...
+
+--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route
+redeviendra plus étroite?» Là était le danger.
+
+Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent
+employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait
+la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois
+seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la
+route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant
+d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux,
+leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui
+livrer passage.
+
+À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire
+pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous
+serions relativement en sûreté.
+
+Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme
+troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks
+comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de
+manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à
+la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de
+quelques heures.
+
+J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais
+absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que
+motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas
+même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie
+montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive.
+
+Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux
+puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi
+que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite
+jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac.
+
+Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que
+s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient
+tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la
+difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les
+flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les
+parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans
+les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct,
+ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il
+en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni
+d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro.
+
+--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer
+cette masse.
+
+--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que
+diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les
+défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens
+n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant
+capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous
+sommes un contre cent!
+
+--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va
+nous passer dessus!»
+
+Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au
+Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des
+éléphants qui se trouvaient devant lui.
+
+Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs
+furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait
+prévoir l'issue, était imminente.
+
+Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques,
+les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis
+de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute
+agression.
+
+La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine,
+qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment
+arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier.
+
+«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani.
+
+--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui
+haussa les épaules en signe de mépris.
+
+--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani
+avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent
+pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce
+sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout
+lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci,
+et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable,
+comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa
+une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants
+ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre
+Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la
+poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse
+armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train
+tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise
+l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant
+tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été
+entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta
+et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même
+moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se
+poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une
+pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux
+que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient
+aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne
+fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il
+fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et
+carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne
+soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la
+naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de
+l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs
+détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de
+douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit,
+étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance
+heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les
+premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put
+continuer sa marche.
+
+«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod.
+
+Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout
+entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle,
+que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques
+hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat
+que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette
+surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible,
+et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar
+pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement
+reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait
+Banks.
+
+--Feu!» criait Hod.
+
+Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient
+les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il
+devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le
+capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à
+trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les
+éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de
+fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient
+les parois de Steam-House.
+
+Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et
+à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans
+le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur,
+surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait
+toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le
+repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et
+s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés
+sur la masse charnue que déchiraient ses défenses.
+
+Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues
+patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le
+remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac.
+
+«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au
+plus fort de la mêlée.
+
+--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une
+trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le
+colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous
+les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans
+l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux
+coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense
+commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce
+dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais
+démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il
+fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant
+d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il
+s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force
+de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même
+moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la
+tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et
+marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer.
+
+Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme
+général.
+
+C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait
+contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!»
+cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de
+Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment
+passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le
+capitaine Hod.
+
+--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox.
+
+--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que
+c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait
+été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces
+bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre
+échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc
+déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks.
+
+--Oui, monsieur, répondit Goûmi.
+
+--Coupez la barre d'attelage!
+
+--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod.
+
+--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle
+brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière.
+Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée,
+puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de
+l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine
+informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit
+le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation
+y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une
+bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la
+première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait
+plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait.
+
+«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur.
+
+Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia
+était peut-être atteint!
+
+Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant
+animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le
+régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart
+d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de
+la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les
+tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas
+de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur
+brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur
+cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique!
+
+Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route.
+
+S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait
+relativement en sûreté.
+
+Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en
+faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu
+la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture.
+
+Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent
+comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six
+éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart
+tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang.
+
+À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui
+formaient un dernier obstacle.
+
+«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien.
+
+Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de
+dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les
+soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si
+peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles
+frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant
+d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il
+bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le
+suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au
+risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en
+était fait de tous les hôtes de Steam-House.
+
+L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le
+train flotta bientôt sur les eaux tranquilles.
+
+«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro.
+
+Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent
+dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux
+qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme.
+
+Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna
+peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement
+ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou
+leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière.
+
+«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la
+douceur des éléphants de l'Inde?
+
+--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi
+une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine
+de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il
+est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter
+l'aventure!»
+
+
+CHAPITRE X
+Le lac Puturia.
+
+Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver
+provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ
+dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province
+anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de
+prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une
+petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du
+Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie
+orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont
+le lac occupe le centre, son influence ne se fait que
+difficilement sentir.
+
+Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que
+cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et
+saufs?
+
+La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante,
+puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu.
+L'une des voitures composant le train de Steam-House était
+anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour
+employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le
+sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait
+inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus
+rester que des débris informes.
+
+Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel
+de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine
+et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions.
+De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de
+cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire
+usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore.
+
+Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus
+difficile à résoudre.
+
+En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En
+admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la
+station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait
+se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger.
+
+Ma foi, on en prendrait son parti!
+
+Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut
+naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la
+destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve,
+l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et,
+oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement
+d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation
+personnelle qui lui était faite.
+
+Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le
+parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur
+Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à
+«faire une communication de la plus haute gravité.»
+
+«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en
+l'invitant à entrer.
+
+--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans
+savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de
+Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où
+il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné,
+faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il
+fût.
+
+--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro.
+Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et
+nous jeûnerons, s'il faut jeûner.
+
+--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit
+notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous
+assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles
+meurtrières...
+
+--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec
+quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant
+d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.»
+
+Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très
+au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi:
+
+«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler
+dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi
+qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont
+quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il
+semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette
+masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être
+servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de
+l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est
+préparée d'après une recette dont l'application m'est
+exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme...
+
+--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus
+élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste.
+
+--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un
+des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis
+le représentant à Steam-House.
+
+--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit
+Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les
+éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien
+qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage
+de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable
+animal.
+
+--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre
+pour se procurer?...
+
+--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites
+qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque.
+
+--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir
+l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette
+déplorable aventure.
+
+--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le
+colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au
+déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à
+Jubbulpore.
+
+--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en
+s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était
+habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre
+chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations.
+
+En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks
+nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le
+manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de
+combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit
+heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de
+bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve
+était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus,
+il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de
+Steam-House aurait eu le même sort que la seconde.
+
+«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la
+pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il
+n'est aucun moyen de la relever!
+
+--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le
+croire, Banks? demanda le colonel Munro.
+
+--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes
+peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart
+d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le
+troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop
+imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et
+chercher sur sa rive du sud un point de débarquement.
+
+--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le
+colonel Munro.
+
+--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ.
+Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient
+nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant
+quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner.
+
+--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la
+nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.»
+
+C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions,
+d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte,
+entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à
+Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche.
+
+Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et
+plus même qu'il ne convenait.
+
+En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se
+lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient
+déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente.
+Ici, une modification s'était produite, due aux différences de
+localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient
+maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en
+fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des
+eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les
+hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne
+tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord,
+mais qui s'épaississait d'instant en instant.
+
+Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il
+y avait lieu de tenir compte.
+
+Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie,
+les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les
+coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées
+cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une
+atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer.
+
+Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors
+flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se
+déplaçaient plus.
+
+Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de
+relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la
+machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive
+sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or,
+comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il
+était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une
+ou l'autre de ses rives.
+
+Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient
+poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans
+l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc
+des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle
+situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter.
+L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis.
+
+Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le
+jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres
+latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait
+se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux
+valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des
+rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac.
+
+Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me
+parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il
+s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train
+flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne
+laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de
+nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être
+aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe
+inférieure du lac.
+
+«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez
+parfaitement quelle est l'étendue du Puturia?
+
+--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile,
+au milieu de cette brume...
+
+--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle
+nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée?
+
+--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps.
+Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi.
+
+--Dans l'est? demanda Banks.
+
+--Dans l'est.
+
+--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus
+près de Jubbulpore que de Dumoh?
+
+--Assurément.
+
+--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler,
+dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre
+la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions
+sont épuisées!
+
+--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un
+de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même?
+
+--Et comment?
+
+--En gagnant la rive à la nage.
+
+--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit
+Banks. Ce serait risquer sa vie...
+
+--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit
+l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de
+Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle.
+
+«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel
+Munro, qui observait attentivement l'Indou.
+
+--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais.
+
+--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand
+service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la
+station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons
+besoin.
+
+--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani.
+
+J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui
+s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais,
+après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il
+appela Goûmi.
+
+Goûmi parut aussitôt.
+
+«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur?
+
+--Oui, mon colonel.
+
+--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du
+lac, ne t'embarrasseraient pas?
+
+--Ni un mille, ni deux.
+
+--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre
+pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore.
+Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund,
+deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance,
+ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani?
+
+--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi.
+
+--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le
+colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon.
+
+--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que
+vous êtes courageux!»
+
+Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit
+quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes
+après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se
+laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très
+intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de
+vue.
+
+Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si
+désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit
+sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais
+jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être
+franches!
+
+--J'ai éprouvé la même impression, dis-je.
+
+--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer
+l'ingénieur.
+
+--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se
+rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée.
+
+--Laquelle?
+
+--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour
+aller chercher des secours à Jubbulpore!
+
+--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en
+fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou
+s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers
+toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle
+preuve en as-tu?
+
+--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai
+vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée
+noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre
+ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je
+répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa
+faveur, n'a pas dit la vérité.»
+
+Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté
+depuis,--était fondée.
+
+Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les
+blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la
+perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son
+observation.
+
+«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks,
+et pourquoi nous trahirait-il?
+
+--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel
+Munro, trop tard peut-être!
+
+--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne
+sommes pas en perdition, j'imagine!
+
+--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui
+adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort.
+Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura...
+
+--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et
+se défiera de son compagnon.
+
+--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le
+jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous
+verrons alors quel parti prendre!»
+
+Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans
+une insomnie complète.
+
+Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager
+l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre
+train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On
+pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se
+condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle
+journée pour le lendemain.
+
+Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à
+manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant
+peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors.
+
+Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves
+vint troubler le silence de la nuit.
+
+La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle
+devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore
+très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne
+l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux
+sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe
+extrême du lac.
+
+Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une
+légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon
+lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient
+plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le
+grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères.
+
+«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion
+de tuer là son cinquantième!
+
+--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu,
+j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette
+bande de fauves nous aura cédé la place!
+
+--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les
+fanaux électriques en activité?
+
+--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge
+n'est très probablement occupée que par des animaux en train de
+boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la
+reconnaître.»
+
+Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés
+dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique,
+impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que
+dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura
+absolument invisible à nos regards.
+
+Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à
+peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface
+du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit,
+devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le
+lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de
+cette partie du Bundelkund.
+
+«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la
+bande! dit le capitaine Hod.
+
+--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit
+le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que
+grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à
+les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis
+notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services
+incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il
+avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine
+Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se
+laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère,
+leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour
+l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous
+trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes
+de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés
+dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à
+des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre
+le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du
+matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous
+frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à
+peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule
+après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit
+qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur
+opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils
+regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en
+bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans
+transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait
+encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par
+prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les
+animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande
+route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait
+soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence,
+maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des
+eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver
+sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir.
+Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans
+doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de
+l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le
+brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une
+portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le
+voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore.
+
+Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox,
+Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger,
+Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos
+du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de
+garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous
+criât: Terre!
+
+Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais
+elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la
+brume, et l'horizon se découvrit à nos regards.
+
+La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac
+une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les
+vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de
+montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement.
+
+«Terre!» avait crié le capitaine Hod.
+
+Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du
+fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la
+brise, qui soufflait du nord-ouest.
+
+Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle
+semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs,
+pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il
+semblait donc que l'on pût atterrir sans danger.
+
+Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge
+plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était
+possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à
+consulter la direction donnée par la boussole, devait être la
+route de Jubbulpore.
+
+Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui,
+le premier, avait sauté sur la berge.
+
+«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en
+pression, et en avant!»
+
+La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le
+sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il
+suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender.
+
+Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa
+chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour
+vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la
+station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant
+à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne
+serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en
+route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous
+apaiserions notre faim tant bien que mal.
+
+Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression
+suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il
+prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la
+route.
+
+«À Jubbulpore!» cria Banks.
+
+Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au
+régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la
+forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se
+jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture,
+par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous
+eussions pu nous reconnaître!
+
+Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du
+train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir!
+
+Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de
+destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la
+main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé,
+dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus
+rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques
+minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut
+détruit par les flammes!
+
+«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que
+plusieurs Indous pouvaient à peine contenir.
+
+Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces
+Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux
+qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer.
+
+Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus
+que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de
+traverser une moitié de la péninsule!
+
+Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils
+auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent
+impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre
+l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant
+artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré
+leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du
+capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage.
+
+En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces
+Indous.
+
+Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui.
+
+Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était
+notre guide, c'était Kâlagani.
+
+De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le
+traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave
+serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le
+revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement,
+sans baisser les yeux, le désignant:
+
+«Celui-ci!» dit-il.
+
+Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut
+au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans
+avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner
+un dernier adieu!
+
+Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu
+nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!...
+
+Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus,
+nous étions égorgés.
+
+«Pas de résistance!» dit Banks.
+
+L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment,
+pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en
+vue des événements ultérieurs.
+
+Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour,
+et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre
+eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et,
+cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre...
+
+«Pas un pas de plus,» dit Banks.
+
+On lui obéit.
+
+En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en
+voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les
+intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre
+compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de
+Nana Sahib se présenta à mon esprit!...
+
+Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune
+Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient
+précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été
+connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils
+complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde
+septentrionale.
+
+
+CHAPITRE XI
+Face à face.
+
+Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être
+délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce
+sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés
+d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins
+n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le
+meurtre prémédité, l'assassinat.
+
+Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche
+Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas
+par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs
+ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi
+redoutables.
+
+Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains
+territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice
+anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de
+son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout
+dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund
+offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de
+pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand
+nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une
+ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec
+tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des
+Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de
+l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de
+ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les
+plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!»
+
+C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani,
+qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se
+reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été
+entraîné sur la route de Jubbulpore.
+
+La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en
+relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un
+traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché.
+C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses
+vengeances.
+
+On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les
+dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement
+mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro
+pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre,
+Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause
+et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du
+colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer
+sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage
+de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission.
+
+Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées
+du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House.
+Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait
+guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant
+que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au
+sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de
+Mathias Van Guitt.
+
+L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque
+quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le
+sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut
+assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du
+colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa
+reconnaissance.
+
+Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à
+Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses
+hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre.
+Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire
+accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait
+vers le sud.
+
+Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas
+à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans
+quelles circonstances? on ne l'a pas oublié.
+
+En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait
+l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service
+de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait
+peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait
+précisément obtenir.
+
+Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de
+ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant
+d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il
+est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de
+provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à
+retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres,
+les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles
+furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais
+le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être
+forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa
+ménagerie roulante le chemin de Bombay.
+
+En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque
+déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut
+Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du
+fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi
+que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier,
+descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah.
+
+Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie.
+Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus
+utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très
+embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit
+que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement
+toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables
+services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de
+ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani.
+
+Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt
+à payer de sa personne.
+
+Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui
+parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste
+d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire.
+Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le
+légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne
+peut atteindre!
+
+Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle,
+lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses
+anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore,
+mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir.
+
+Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux
+desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets
+du nabab.
+
+C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés
+des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les
+voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il
+fallut demander refuge.
+
+Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous
+prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si
+maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne
+pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu
+suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward
+Munro n'étaient que trop justifiés.
+
+On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se
+précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils
+avaient atteint la rive sud-est du Puturia.
+
+Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un
+soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné.
+L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel
+Munro.
+
+Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette
+grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas
+pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était
+beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi
+surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché
+à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de
+caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre
+hors d'état de nuire.
+
+Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme
+il l'espérait.
+
+La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas
+distingué un homme en marche.
+
+Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit
+brusquement entendre, appelant Kâlagani.
+
+«Oui! Nassim!» répondit l'Indou.
+
+Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la
+gauche de la route.
+
+Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana,
+que Goûmi connaissait bien!
+
+Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort,
+qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle
+ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de
+fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre,
+d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le
+Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas
+autre chose à faire.
+
+Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui
+lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles
+qui bordaient la route.
+
+Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de
+se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro,
+Goûmi n'était plus là.
+
+Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de
+Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses
+hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le
+hardi serviteur qui venait de s'échapper.
+
+Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu
+dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge,
+avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver.
+
+Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi,
+livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage,
+à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait,
+quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux?
+
+Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le
+chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous,
+redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction
+du lac.
+
+Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des
+Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani
+avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux
+environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre
+que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui
+dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination!
+
+En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était
+le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses
+compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment
+où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits
+purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani.
+
+Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses
+compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison
+détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à
+sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac
+Puturia.
+
+Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de
+Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne
+devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au
+pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais.
+
+Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid.
+Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout
+événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le
+traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le
+chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il
+ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni
+en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût
+pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris
+immédiatement.
+
+Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il
+croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour
+lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien
+chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de
+satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle
+son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque
+manoeuvre de ce genre.
+
+En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas
+prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible.
+N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable.
+Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf?
+c'était difficile.
+
+En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de
+Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.
+
+Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons
+à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque
+dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de
+Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le
+prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible
+retraite des Vindhyas!
+
+Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir.
+
+Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne
+désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il
+préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de
+s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne
+pouvait troubler.
+
+Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité.
+Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher
+du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort
+du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne
+l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui
+l'attendit.
+
+Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit
+faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent
+sur le bord d'un petit ruisseau.
+
+Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du
+colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris
+depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie
+de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême.
+
+À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant
+cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en
+route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore.
+
+Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits
+abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le
+colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il
+le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains
+de Dieu.
+
+Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un
+étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la
+Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund.
+
+L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du
+pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut
+considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas.
+
+Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille
+forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle
+ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest
+fussent occupés par l'ennemi.
+
+Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne,
+une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui
+surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes
+avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier,
+tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine
+praticable pour des piétons.
+
+Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines
+démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de
+l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se
+dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de
+caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas
+voulu maintenant pour étable.
+
+Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous
+ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du
+parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure
+de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré,
+d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été
+laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui
+rongeait son enveloppe de fer.
+
+C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant
+du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de
+Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de
+quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins
+fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des
+indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la
+cité.
+
+Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené
+par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il
+y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq
+milles.
+
+En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se
+trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre.
+
+Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui
+s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis
+que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet.
+
+Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras
+croisés, il attendait.
+
+Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit
+quelques pas au devant du groupe.
+
+Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête.
+
+Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une
+main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui
+témoigna qu'on était content de ses services.
+
+Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil
+en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On
+eût dit d'un fauve marchant sur sa proie.
+
+Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le
+regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même.
+
+Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui:
+
+«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un
+ton qui indiquait le plus profond mépris.
+
+--Regarde mieux! répondit l'Indou.
+
+--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois,
+malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même,
+l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de
+Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de
+Tandît? C'était Balao Rao, son frère.
+
+L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés
+à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait
+trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient
+pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son
+frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise.
+Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la
+mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui
+n'était plus.
+
+Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de
+l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité
+presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché
+par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne
+le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient
+point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre
+l'influence pernicieuse que possédait le nabab.
+
+Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de
+faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir,
+et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il
+s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les
+circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro,
+toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour
+un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas
+possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les
+provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce
+but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani.
+
+Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un
+abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux
+dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de
+Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait
+guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.
+
+Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa
+personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes
+de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.
+
+Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli
+sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel
+Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main.
+
+Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la
+nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât
+aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi,
+n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel
+Munro?
+
+De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du
+Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris,
+rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit
+en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état
+des choses.
+
+Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse
+de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé
+depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro
+et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les
+Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac
+Puturia qu'il fallait les attendre.
+
+Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne
+pouvait plus lui échapper.
+
+Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en
+sa présence, à sa merci.
+
+Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent
+un instant sans prononcer une seule parole.
+
+Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement
+devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son
+coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de
+Cawnpore!...
+
+Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière.
+
+Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le
+maîtrisèrent, non sans peine.
+
+Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même.
+Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les
+Indous.
+
+Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face.
+
+«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs
+canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce
+jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable
+mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore,
+ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf
+membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six
+mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En
+tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt
+mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont
+payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale!
+
+--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés
+autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et
+attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne
+répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de
+ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas
+encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro.
+
+«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao
+est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon
+frère n'est pas encore vengé!
+
+--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence,
+celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le
+prisonnier.
+
+«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!»
+
+Tous se turent.
+
+«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector
+Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable
+supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la
+guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants,
+à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...»
+
+Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait
+pu réprimer cette fois. Aussi:
+
+«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras
+comme tant des nôtres ont péri!»
+
+Puis, se retournant:
+
+«Vois ce canon!»
+
+Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq
+mètres, qui occupait le centre de l'esplanade.
+
+«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est
+chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se
+prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la
+vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!»
+
+Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que
+l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler.
+
+«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais
+tombé entre mes mains!»
+
+Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche
+du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut
+attaché par de fortes cordes.
+
+Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits
+et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de
+l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du
+supplice.
+
+Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il
+voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib,
+Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la
+bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir
+Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu.
+
+
+CHAPITRE XII
+À la bouche d'un canon.
+
+Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises
+à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils
+mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous
+l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient
+un usage immodéré.
+
+Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas
+tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une
+longue journée de fatigue.
+
+Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au
+moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il
+pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement
+attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras
+et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement?
+
+Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un
+Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade.
+
+Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit
+auprès du colonel Munro.
+
+Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint
+droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours
+là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent
+point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même:
+
+«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux
+canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...»
+
+Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du
+colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si
+épouvantable qu'elle dût être.
+
+L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à
+feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse
+culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la
+poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice.
+
+Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il
+semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme
+un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe
+sous lui.
+
+Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou
+chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il
+s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous
+l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu.
+
+Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se
+promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant
+devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes
+paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les
+cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la
+tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet,
+à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu.
+
+Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position,
+tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et
+plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la
+forteresse.
+
+Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas
+succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se
+laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le
+rendit absolument invisible.
+
+La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages,
+immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi
+calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à
+l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur.
+Le silence était absolu.
+
+Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel
+Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique.
+Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie,
+pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses
+membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace.
+Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas
+là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique
+ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à
+vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si
+heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout
+entière avec une singulière précision. Tout son passé se
+représentait à son esprit.
+
+L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il
+l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers
+jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune
+fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette
+habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue,
+aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par
+la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son
+esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui
+revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité
+n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était
+déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait
+vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu
+distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures
+s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui!
+son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de
+la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce
+canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire,
+enflammer l'amorce!
+
+Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui
+apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le
+Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin
+ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois
+auparavant, il était allé une dernière fois pleurer.
+
+Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière
+des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres,
+le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et
+c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait
+voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait
+pu atteindre!
+
+Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un
+effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et
+les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un
+cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.
+
+À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la
+tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il
+était le gardien du prisonnier.
+
+Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui
+posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là,
+et, du ton d'un homme à moitié endormi:
+
+«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!»
+
+Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point
+d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne
+tarda pas à s'assoupir complètement.
+
+À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris
+le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il
+songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association
+d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il
+se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains
+d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les
+Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien,
+et cette pensée lui serra le coeur.
+
+Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En
+effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à
+lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de
+celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,--
+il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa
+haine!
+
+Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod,
+Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la
+route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient
+pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là,
+les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment
+auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait
+cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et,
+d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la
+pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas
+succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien
+pour le prisonnier!
+
+Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout
+intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi
+n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort!
+
+Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le
+colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les
+choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au
+souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur.
+
+Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi,
+il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours
+obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de
+l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube.
+
+Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque
+l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez
+singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence
+passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les
+objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes
+ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux
+devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son
+souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition,
+aussi inattendue qu'inexplicable.
+
+En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de
+Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers
+l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait
+et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant
+son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre.
+
+Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident
+pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce
+feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait
+et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas
+être enfermé dans un fanal.
+
+«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être!
+Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le
+trahirait... Qu'est-ce donc?»
+
+Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur
+de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne
+fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans.
+
+Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois,
+lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile,
+il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat.
+
+Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la
+crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage.
+
+Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme,
+sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait
+vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être
+recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa
+tête.
+
+Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il
+craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la
+flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi
+immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans
+son énorme gueule.
+
+Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne
+pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non.
+L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par
+la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits
+pas.
+
+Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro
+pût la distinguer plus nettement.
+
+C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet,
+recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait
+une branche de résine enflammée.
+
+«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des
+Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus
+garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!...
+Peut-être pourrais-je?...»
+
+Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à
+peu près deviné.
+
+C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente
+créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas,
+toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds
+superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne
+savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque
+du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette
+partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais
+inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses
+incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de
+Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le
+hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener
+cette nuit même.
+
+Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De
+la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant,
+cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui
+parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable
+violence.
+
+Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne
+jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le
+prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux
+fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme
+la cagoule d'un pénitent.
+
+Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni
+par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange
+créature.
+
+D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à
+faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa
+résine dessinait de petites ombres flottantes.
+
+Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon,
+allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à
+cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier
+rayon du jour?
+
+Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était
+partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle
+l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis,
+elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle
+regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait
+son imagination falote.
+
+Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait
+tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là,
+elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de
+le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la
+poterne.
+
+En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée
+soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna.
+Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant?
+Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le
+colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui.
+
+Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle
+force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir!
+
+La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa
+résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût
+voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux
+s'allumèrent d'une flamme ardente.
+
+Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait
+du regard.
+
+Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son
+pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment,
+de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus
+intense.
+
+Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du
+prisonnier.
+
+«Laurence! Laurence!»
+
+Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant.
+
+C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait
+devant lui!
+
+«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il.
+
+Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne
+semblait même pas l'entendre.
+
+«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!»
+
+Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue
+ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément
+gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il
+devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute,
+mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux
+bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui!
+
+L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée
+sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et
+confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut
+précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées
+qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de
+conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul,
+car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà
+abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le
+commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre
+du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était
+perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de
+le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits,
+elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au
+moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la
+sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres,
+allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes,
+fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres
+raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle
+était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas!
+Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours
+frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans
+cesse!
+
+Oui! c'était bien elle!
+
+Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que
+n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras,
+l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle
+existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et
+il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras
+par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait
+l'arracher avec elle de ce lieu maudit!
+
+Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la
+cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là,
+s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible
+joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute
+ajouté aux angoisses du prisonnier!
+
+«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro.
+
+Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou,
+endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés
+dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même!
+
+Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses
+yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances
+que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même
+allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas
+voulu répondre!
+
+Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son
+voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas.
+
+Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir!
+
+«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté
+un suprême adieu.
+
+Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de
+Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà,
+allait encore s'aggraver.
+
+En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré
+son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir
+obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa
+main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de
+métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour
+que le coup partît!
+
+Munro allait-il donc mourir de cette main?
+
+Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les
+yeux de Nana Sahib et des siens!
+
+Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!...
+
+Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses
+mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main
+amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une
+lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses
+poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se
+tenait, mais par quel miracle! un libérateur.
+
+Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui
+l'attachaient!...
+
+En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il
+était libre!
+
+Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!...
+
+Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la
+tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort
+de l'orifice du canon, tombait à ses pieds.
+
+C'était Goûmi!
+
+Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à
+remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers
+lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de
+Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous
+était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par
+Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui
+réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé
+dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint
+l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui
+était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable
+clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les
+circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se
+confondre avec lui dans la même mort!
+
+«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons!
+
+--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile.
+Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon.
+
+«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre
+explication.
+
+Il était trop tard!
+
+Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la
+saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main
+à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable
+détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un
+roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda.
+
+
+CHAPITRE XIII
+Géant d'Acier!
+
+Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie
+dans les bras de son mari.
+
+Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade,
+suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un
+instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur
+ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui
+conduisait au chemin de Ripore.
+
+Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que
+la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le
+plateau.
+
+Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait
+être favorable aux fugitifs.
+
+En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la
+forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro
+à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de
+tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais
+c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne
+pouvait tarder à reparaître.
+
+Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes,
+étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée
+les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient
+absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la
+garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre.
+
+Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux:
+c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au
+canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier
+il ne restait plus maintenant que d'informes débris!
+
+La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de
+malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette
+joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro!
+
+Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la
+détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que
+lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier
+qu'il y avait laissé?
+
+De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le
+temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus.
+
+Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette
+miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux
+sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras
+vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui
+venir en aide.
+
+Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à
+moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait
+à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà
+jusqu'au fond de l'étroite gorge.
+
+De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête.
+
+Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir
+vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces
+hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib!
+
+«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur.
+
+Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de
+toute sa bande.
+
+«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas.
+
+--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais
+cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route!
+
+--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons
+ensemble!» s'écria Munro.
+
+Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la
+partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient
+courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas
+qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la
+grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile.
+
+Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge,
+c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc,
+nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant
+eux du dernier défilé des Vindhyas.
+
+La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne
+retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait
+de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt
+que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait
+ensuite!
+
+Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au
+moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le
+colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se
+reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de
+mille.
+
+«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart
+de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de
+Jubbulpore!
+
+--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel
+Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus
+distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin,
+deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du
+sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se
+reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se
+répondirent à la fois: «Munro!
+
+--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru
+et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait
+comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure.
+Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire
+ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi,
+mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du
+colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui
+descendait le sentier.
+
+--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il
+se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne
+parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins
+avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner
+la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et
+son couteau venait de lui échapper.
+
+Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à
+la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses
+bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier
+abîme qu'il rencontrerait.
+
+Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient
+atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus
+d'espérance de pouvoir leur échapper!
+
+«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques
+minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître,
+fuyez sans moi!»
+
+Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de
+ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une
+voix étouffée.
+
+Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent.
+
+«Munro! Munro!»
+
+Banks était là, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod,
+Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux,
+sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de
+fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth!
+
+Après la destruction de la dernière maison de Steam-House,
+l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à
+prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des
+Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier,
+ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de
+Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui
+menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti
+au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés.
+
+Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à
+se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le
+dire.
+
+Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était
+devant eux, qui leur criait:
+
+«Sauvez lady Munro!
+
+--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait,
+dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi
+suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox.
+Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens
+rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel,
+qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut
+attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa
+dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa
+femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle
+quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient
+hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier.
+
+«À toute vitesse!» cria Banks.
+
+Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait
+déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait
+atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de
+Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas.
+
+Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui
+était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son
+maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques,
+il ne pouvait se lancer en aveugle.
+
+Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait
+visiblement sur lui.
+
+«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil.
+
+--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait
+encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas
+perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il
+importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur
+carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un
+peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à
+l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac
+Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de
+l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à
+lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de
+combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant
+d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents
+pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là
+allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus
+longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher
+de gagner de l'avant.
+
+En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent.
+
+Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf
+une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe.
+
+«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine
+Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!»
+
+Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se
+développait presque en ligne droite, ouvrit largement le
+régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la
+bande de plusieurs centaines de pas en arrière.
+
+«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne
+pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!»
+
+Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une
+sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers
+méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche
+de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant
+bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite.
+
+Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du
+chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux.
+
+Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une
+extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent
+tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver
+Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins
+ils vengeraient sa mort.
+
+Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre
+aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier.
+
+«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa
+carabine. Attention!»
+
+Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus
+rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol.
+«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme.
+
+--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez!
+Il faut leur prendre plus cher que cela!»
+
+Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit
+le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous.
+
+Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas
+vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait,
+offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille,
+et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant
+d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la
+station de Jubbulpore!
+
+Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine
+Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il
+s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre
+eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient
+encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la
+petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi
+redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils
+poursuivaient.
+
+Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les
+siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que
+bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes
+inutiles entre leurs mains.
+
+En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui
+leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se
+défendre.
+
+Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre
+Indous tombèrent.
+
+Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à
+tirer.
+
+À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là, se porta en
+avant plus que la prudence ne le voulait.
+
+«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant
+avec le plus grand calme.
+
+La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper
+le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant,
+il tourna sur lui-même et tomba.
+
+À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier
+fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se
+fit entendre. Un dernier Indou roula à terre.
+
+Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait
+cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils
+n'étaient plus qu'à cinquante pas.
+
+«À terre! à terre!» cria Banks.
+
+Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant
+d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné.
+
+Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur
+la route.
+
+Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient
+immédiatement sauté à terre.
+
+Seul, Banks était resté dans la tourelle.
+
+«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib,
+attaché au cou de l'éléphant.
+
+--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton
+singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il
+descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la
+main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la
+poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même,
+continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé,
+il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier
+qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque
+entièrement la roule.
+
+Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque
+les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de
+délivrer Nana Sahib.
+
+Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de
+tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible
+violence.
+
+Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les
+soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension
+extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc,
+cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit
+éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes
+directions.
+
+«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!»
+
+
+CHAPITRE XIV
+Le cinquantième tigre du capitaine Hod.
+
+Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à
+craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa
+fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable
+bande dans cette partie du Bundelkund.
+
+Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore
+étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons
+de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la
+fuite.
+
+Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous
+arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur
+manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus
+pressant besoin.
+
+Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le
+moment de la conduire à Bombay. Là, sir Edward Munro espérait
+rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du
+corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle
+n'aurait pas recouvré la raison!
+
+À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la
+prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance
+un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du
+colonel.
+
+Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le
+premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la
+capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire
+locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus
+l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des
+débris informes.
+
+Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son
+créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne
+devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient
+fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de
+l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir.
+Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore,
+Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu
+retourner sur le théâtre de la catastrophe.
+
+Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des
+Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque
+l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un
+détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils
+atteignaient l'entrée du défilé.
+
+Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six
+cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient
+jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib.
+
+Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace.
+Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu,
+les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la
+vallée de la Nerbudda.
+
+Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par
+l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été
+rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée
+contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras
+gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons,
+des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles.
+Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne
+pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait
+du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères.
+
+Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House
+se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la
+superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique
+de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de
+Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et
+sans valeur!
+
+«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod,
+devant le cadavre de son cher Géant d'Acier.
+
+--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus
+puissant encore! dit Banks.
+
+--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros
+soupir, mais ce ne sera plus lui!»
+
+Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et
+ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne
+trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la
+figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à
+laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater
+l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve
+incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre
+avec Balao Rao, son frère.
+
+Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne
+semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses
+fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses
+reliques? Cela était plus que probable.
+
+Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y
+avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende
+allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des
+populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait
+toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel
+de l'ancien chef des Cipayes.
+
+Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana
+Sahib eût pu survivre à l'explosion.
+
+Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût
+ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,--
+précieux débris, dont il voulait faire un souvenir.
+
+Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon
+mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel.
+Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes
+occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une
+longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses
+forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers,
+de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous.
+Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay,
+qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une
+magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la
+Présidence.
+
+Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où
+se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des
+Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de
+toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous.
+
+Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent
+de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à
+leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son
+mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet.
+
+Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses
+serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas
+éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme,
+ils voulaient tous être là.
+
+Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la
+raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été
+la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir.
+
+«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le
+reconnaissant enfin était tombée dans ses bras.
+
+Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis
+dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence
+bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche
+habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui
+laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait
+disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et
+ne devaient jamais se séparer du colonel Munro.
+
+À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour
+revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod,
+dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux
+cantonnements militaires de Madras.
+
+«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de
+penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers
+l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué
+votre cinquantième tigre.
+
+--Mais il est tué, mon colonel.
+
+--Comment! Il est tué?
+
+--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe.
+Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes
+cinquante?»
+
+FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
+
+
+
+ [1] Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou
+un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son
+mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le
+nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement
+réservée aux filles de pairs.
+ [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde.
+ [3] Environ 8 kilomètres.
+ [4] Deux millions de francs.
+ [5] Depuis cette époque, l'église commémorative a été
+achevée. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions
+rappellent la mémoire des ingénieurs du chemin de fer
+East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs
+blessures pendant la grande insurrection de 1857, la
+mémoire des officiers, sergents et soldats du 34e régiment
+de l'armée royale tués au combat du 17 novembre devant
+Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers,
+hommes et femmes, du 32e régiment, morts pendant les
+sièges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant
+l'insurrection, la mémoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar,
+massacrés en juillet 1857.
+ [6] Environ sept cent trente millimètres.
+ [7] En 1877, 1677 êtres humains ont péri par la
+morsure des serpents. Les primes payées par le
+gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent
+qu'en cette même année on en a tué 127,295.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR ***
+
+***** This file should be named 14810-8.txt or 14810-8.zip *****
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+
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+
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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