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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison à vapeur + Voyage à travers l'Inde septentrionale + +Author: Jules Verne + +Release Date: January 26, 2005 [EBook #14810] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + +LA MAISON À VAPEUR +Voyage à travers l'Inde septentrionale + +(1880) + + + +Table des matières + +PREMIERE PARTIE +CHAPITRE I Une tête mise à prix. +CHAPITRE II Le colonel Munro. +CHAPITRE III La révolte des Cipayes. +CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora. +CHAPITRE V Le Géant d'Acier. +CHAPITRE VI Premières étapes. +CHAPITRE VII Les pèlerins du Phalgou. +CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès. +CHAPITRE IX Allahabad. +CHAPITRE X Via Dolorosa. +CHAPITRE XI Le changement de mousson. +CHAPITRE XII Triples feux. +CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod. +CHAPITRE XIV Un contre trois. +CHAPITRE XV Le pâl de Tandît. +CHAPITRE XVI La Flamme Errante. +DEUXIEME PARTIE +CHAPITRE I Notre sanitarium. +CHAPITRE II Mathias Van Guitt. +CHAPITRE III Le kraal. +CHAPITRE IV Une reine du Tarryani. +CHAPITRE V Attaque nocturne. +CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. +CHAPITRE VII Le passage de la Betwa. +CHAPITRE VIII Hod contre Banks. +CHAPITRE IX Cent contre un. +CHAPITRE X Le lac Puturia. +CHAPITRE XI Face à face. +CHAPITRE XII À la bouche d'un canon. +CHAPITRE XIII Géant d'Acier! +CHAPITRE XIV Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + + +PREMIERE PARTIE + + +CHAPITRE I +Une tête mise à prix. + +Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera, +mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes, +dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le +nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...» + +Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire +dans la soirée du 6 mars 1867. + +Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns, +secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices +qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en +ruines, au bord de la Doudhma. + +Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il +était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main +d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive +alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du +gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui +du vice-roi des Indes. + +Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette +notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la +vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa +personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité +s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en +poussière? + +C'eût été folie. + +En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient +sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels +d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville, +lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus +infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une +fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son +nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la +présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si +le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de +l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains +fortement intéressées à en opérer la capture. + +À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une +affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires? + +À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque +pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les +épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus +mal habité de la ville. + +On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne +comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du +Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de +l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie +«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un +certain nombre de provinces. L'une des principales est la province +d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan +tout entier. + +Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta +sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de +l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait +alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que +cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui +l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant, +c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée +jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent +même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde. + +Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne +splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de +la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père +d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui +dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement +arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement +ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des +conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il +joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de +prospérité. + +Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été +considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait +facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la +composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne +s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans +l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants +religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent +l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne +dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et +jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple +indou. + +Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant +plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la +quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure +rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux +noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les +traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole +qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la +force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier, +un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte +en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un +turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de +laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient +en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et +destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la +quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident +symbolique du farouche Siva. + +Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les +rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se +pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle +fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes, +femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des +régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes +sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient, +gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de +gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La +surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la +roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres. +On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne +pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant. +Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer +le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne. + +Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas +l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes, +s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui +pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait +point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait +muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas. + +«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en +levant ses mains crochues vers le ciel. + +--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le +prendre, ce qui est bien différent! + +--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se +défendre résolument! + +--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la +fièvre dans les jungles du Népaul? + +--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se +faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité! + +--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de +son campement sur la frontière! + +--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas +sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui +n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa +involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus +surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails +suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui +est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était +réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, +dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là, +pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois +résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la +passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer +le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres +funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un +doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la +cérémonie. + +--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet +Indou, qui parlait avec tant d'assurance. + +--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats +de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois +après que j'ai pu m'enfuir.» + +Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le +faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses +yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de +laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire, +mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées. + +«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien +prisonnier de Dandou-Pant. + +--Oui, répondit l'Indou. + +--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous +mettait face à face avec lui? + +--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même! + +--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux +mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un +sentiment d'envie peu dissimulé. + +--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait +eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de +Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable! + +--Et qu'y serait-il venu faire? + +--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un +des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les +populations des campagnes du centre. + +--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée +dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la +catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se +tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard! + +--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur +mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de +quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du +nabab. + +Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues +d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus +nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il +avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On +affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province, +venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de +Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés +soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville, +en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de +trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour, +sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son +célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix +heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que +le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit +quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille +livres. + +En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux +renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins +bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son +prix. Elle était toujours à prendre. + +Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement +Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime. +Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu +l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande +insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia, +dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de +Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités +commises par ses ordres, les populations entières se fussent +levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les +parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes, +pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par +centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les +plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il +pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se +hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration +de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la +frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets +d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable +asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne, +il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le +champ libre, lui assurer une sorte de sécurité. + +On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son +apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait +d'être mise à prix. + +Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens +des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires, +doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur. +Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable +Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles +avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était +faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son +habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais, +dans le populaire, on ne doutait pas. + +Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien +prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par +l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche +personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait +presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès +le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au +gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait +de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations +rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où +le nabab aurait été signalé. + +Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos +divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, +l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller +prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une +barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea +de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés. + +Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il +s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son +attention, et ne le suivait que dans l'ombre. + +Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues +étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère +aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait +l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert, +à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient +encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus +fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre; +mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de +la rivière. + +Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures +du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres +murailles d'habitations en ruines semées ça et là. + +La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et +jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait +donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à +entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds +nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa +présence sur la rive de la Doudhma. + +Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,-- +machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans +laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il +suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme +habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était +entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il +comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se +venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers, +joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un +aveugle et un sourd. + +Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents +propos lui faisaient courir. + +Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui. + +Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à +la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un +poignard malais. + +L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol. + +Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le +malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés, +s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang. + +Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva, +et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire: + +«Me reconnais-tu? dit-il. + +--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être +sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement. +Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le +courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir +attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant +sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers +où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se +dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au +moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats +de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée. +Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait +eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit +même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa +donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs, +et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à +atteindre la partie supérieure du rempart. La crête, +extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du +fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à +pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un +point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût +se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût +sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui +ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à +peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le +faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et +réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart +s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le +feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un +cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches +flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible +d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du +fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas. +Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors +de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait +peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée +pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser +lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains. +Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une +trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait +atteindre pour assurer sa fuite. + +Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du +pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui... + +Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des +détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les +soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le +toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait, +à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama. + +Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait +dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf. + +Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une +seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître +dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif. + +Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le +cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors +d'Aurungabad. + +À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main +mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient +ces mots: + +«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant! +Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!» + +Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la +révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait +encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants +de l'Inde. + + +CHAPITRE II +Le colonel Munro. + +Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous +parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore +quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde? + +--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque +justesse, il faudrait au moins l'avoir vue. + +--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la +péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé... + +--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette +traversée, j'étais aveuglé... + +--Aveuglé?... + +--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et, +mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire +des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon +cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon, +n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir +jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure, +tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes, +tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne +s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des +villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets, +passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la +locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails +et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le +pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel +venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête, +et se contenta de dire: + +«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à +M. Maucler, notre hôte. + +--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et +j'avoue que Maucler a raison en tous points. + +--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi +construisez-vous des chemins de fer? + +--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de +Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé. + +--Je ne suis jamais pressé! + +--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit +l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied! + +--C'est bien ce que je compte faire! + +--Quand? + +--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie +promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!» + +Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces +longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur +Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer. + +J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le +Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par +Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule. + +Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie +septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes, +d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette +exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût +complète. + +J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années, +nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne +pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à +Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and +Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux +venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de +plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se +fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec +enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans +quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable. + +À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait +faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine +Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez +lequel nous venions de passer la soirée. + +Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un +peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en +dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et +cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de +l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais», +et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette +dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un +palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta +est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût +anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux +mondes. + +Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow» +dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un +soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que +couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou +varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le +tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux +ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres +et entouré de murs peu élevés. + +La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande +aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le +service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier, +matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien +compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme +avait manqué à ces divers arrangements. + +Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite +générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à +l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un +conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il +avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs +qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont +dévoués. + +Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux, +grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes. +Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume +traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien +qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel +Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au +lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux +clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et +vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui +veulent être expliquées. + +Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une +recommandation: + +«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il, +et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!» + +Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille +d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du +Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro +qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut, +précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle +plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro +réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita +pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la +bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé +pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut +peut-être le terrible inventeur. + +À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro +commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée +royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir +James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le +nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir +Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il +fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut +du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que +lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de +l'Inde. + +En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de +l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était +fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si, +le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable +massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les +ordres de Nana Sahib. + +Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais +autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept +ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de +cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque +miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu +à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue +au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de +victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les +retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne. + +Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule, +retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait +rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une +sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre +de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit +dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même +esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même +but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les +traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. +Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois +ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent +suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette +époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et +avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas +lieu de la mettre en doute. + +Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils +s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni +journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de +l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en +homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme +ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise +sur lui et ne pût adoucir ses regrets. + +Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la +présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques +jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et +cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow. + +Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans +cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà +pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des +Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib. + +Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,-- +fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient +l'ingénieur Banks et le capitaine Hod. + +Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait +été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian +Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la +force de l'âge. Il devait prendre une part active à la +construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique +à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les +travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à +Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car +c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de +quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il +consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié +de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles +sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward +Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix +mois. + +Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale, +et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir +Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. +Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise +de Gwalior. + +Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des +membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de +barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année +royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il +s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il +n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui +semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule +contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à +satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de +se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il +pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de +la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux +mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main +cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets +du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là +où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions +de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils, +ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la +Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en +parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur +sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses +hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_. + +Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui +répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment +intéressantes qu'à une condition. + +«Et laquelle? demanda Hod. + +--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks, +que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de +départ, séance tenante. + +--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il +eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels +étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward +Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes +choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une +sorte de sourire sur ses lèvres. + +Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner +le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs +fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la +péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces +«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie +volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y +était toujours refusé. + +En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions +entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir +même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que +le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une +grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les +chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de +jeu. + +Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture, +soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez +facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de +l'Indoustan. + +«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses! +s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules +primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en +Europe! + +--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons +capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui +soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de +poste de deux en deux lieues... + +--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on +est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs +barques sur une mer démontée! + +--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais +n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux, +qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes +de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple +palanquin... + +--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de +six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre! + +--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut +lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être +réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six +Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à +l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas +au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive! + +--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter +sa maison avec soi! + +--Colimaçon! s'écria Banks. + +--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa +coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à +plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera +probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage! + +--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en +restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les +souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, +modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien +changer à sa vie... oui... peut-être! + +--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le +capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans +lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration +locale! + +--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et +physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je +observer, non sans quelque raison. + +--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la +voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir +quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au +galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à +coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout +sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est +cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir, +ingénieur que vous êtes, osez-le! + +--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre +avis, si... + +--Si?... fit le capitaine en hochant la tête. + +--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas +brusquement arrêté en route. + +--Il y a donc mieux à faire encore? + +--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au +wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways. +Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si +l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois +que nous sommes tous d'accord à ce sujet? + +--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe +d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je +poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un +architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La +voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un +ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera +des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par +tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la +route lui soit facile et douce. + +Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel, +je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous +le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en +colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas +inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien +oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur +du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All +right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent +ami? + +--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des +chevaux, des boeufs!... + +--Par douzaines? dit Banks. + +--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà +qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un +attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant, +galopant comme les plus beaux carrossiers du monde! + +--Ce serait magnifique, mon capitaine! + +--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur! + +--Oui! mais... + +--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod. + +--Un gros mais! + +--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés +en toutes choses!... + +--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, +répondit Banks. + +--Eh bien, surmontez! + +--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces +moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela +tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête, +et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à +manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de +prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt +de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi +immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il +s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce +sera une maison à vapeur. + +--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les +épaules. + +--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par +quelque locomotive routière perfectionnée. + +--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison +ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa +fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis. + +--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs, +éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de +combustible, elle s'arrêtera en route. + +--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre +chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un +cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par +tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la +pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a +même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des +serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes. +Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des +conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le +cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son +but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à +la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence +a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de +graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il +consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts +qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à +tout le monde! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur! +Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée +sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les +jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les +repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des +guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des +hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les +Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau +m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas +avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici! + +--Et pourquoi, mon capitaine? + +--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que +la voiture à vapeur se fera. + +--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur. + +--Faite! et faite par vous, peut-être?... + +--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour +elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve... + +--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se +leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à +partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus +grave, s'adressant à sir Edward Munro: + +«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta +disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable, +je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu +voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi, +qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de +l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu +des voyageurs nous protège! + +--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi +un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent +nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à +vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons +l'Inde entière! + +--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur +aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac +Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de +l'habitation. + +«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois +pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage? + +--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le +sergent Mac Neil. + + +CHAPITRE III +La révolte des Cipayes. + +Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à +l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement +ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il +importe de reprendre ici les principaux faits. + +Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire, +dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population +de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions +appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable +Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old +John Company». + +C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant +le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut +placé le duc de Cumberland. + +Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été +grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais, +mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai +d'administration politique et militaire dans cette présidence du +Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du +nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée +royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là +cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in +Indiis_. + +Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers +le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même +but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait +fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits +d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers, +qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal. + +Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner +le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une +partie de sa lisière orientale. + +Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du +Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du +Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des +réformes furent poursuivies par une administration habile et +persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si +puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses +intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt +apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son +sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne. +Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie +allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le +monopole du commerce de la Chine. + +Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les +associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des +guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit +avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine. + +Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib, +tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général +Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce +peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et +la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement. +Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis +montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient +rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre +contre les Birmans, de 1823 à 1824. + +En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou +indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord +William Bentinck commença une nouvelle phase administrative. + +Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde, +l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le +contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier +formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de +bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne +au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée +native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons +de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des +officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont +le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à +l'exception de quelques batteries. + +Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont +indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour +l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du +Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de +Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment +des deux armées. + +En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision +M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et +l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent +mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes +de troupes européennes, le total des forces des trois +présidences.» + +Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que +commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque +velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que +leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même +sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée +native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les +grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les +casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les +soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause +de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue +question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au +fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. + +Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces +royales cantonnées à Ascot. + +Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également +provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de +1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être +anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives +des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part. + +Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette +révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des +villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En +outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde +centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le +Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois +escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs, +ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent +particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés +au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du +Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah, +le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de +l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les +natifs de l'Inde, «fidèles au sel». + +Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de +l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet +homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis +quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement +pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer +le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée +anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus, +dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation +militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au +courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire, +songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être. +Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des +esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les +«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants. + +Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le +contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous +la nécessité des complications extérieures. + +Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab +Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi, +puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le +soulèvement préparé de longue main. + +En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le +mouvement insurrectionnel. + +Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native +l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de +cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette +graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de +porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats +indous ou musulmans de l'armée indigène. + +Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de +savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer +dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette +substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,-- +devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en +partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut +beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les +graisses en question ne servaient pas à la confection des +cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des +Cipayes. + +Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches. +Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le +régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans +les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte. + +Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e +régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs +officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se +replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se +joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du +54e régiment sont égorgés. + +Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont +impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le +palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf +prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des +assassins. + +Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le +commandant du port et le sergent-major européen. + +Le branle était donné à ces épouvantables boucheries. + +Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers +anglo-indiens. + +Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du +brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres +officiers. + +Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques +officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre. + +À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un +certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le +lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et +enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de +Sivapore, à un mille d'Aurungabad. + +Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie +de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la +terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté +sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort. + +Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les +coups des Cipayes. + +Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et +assassinat des officiers. + +Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge +et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable +drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard. + +À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens, +officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même +jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de +l'armée royale. + +Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs +centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady +Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres +du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des +abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent +précipités dans un puits, resté légendaire. + +Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le +«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre +et jetés encore vivants dans les flammes. + +Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les +campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère +d'atrocité! + +À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent +aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute, +puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi +les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables. + +Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et +le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang, +sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e, +16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et +29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans +pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les +24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S. +Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait +éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la +montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent +bientôt rapportées par les montagnards. + +C'était le commencement des représailles. + +Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors +sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne +tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt +prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement +condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté. +Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier +attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons +firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu +d'une atmosphère empestée par la chair brûlée. + +Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous +avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien +conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des +officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans, +en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort, +seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas +envie de m'enfuir.» + +Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être +suivie de tant d'autres. + +Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore, +le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes +natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment: + +«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et +mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de +tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils +subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort +par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur +éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi +que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien +faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de +religion et de caste.» + +Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient +successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres +n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et +d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés. + +Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient +Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés +par les soldats de l'armée royale. + +Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la +famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se +rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec +une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule +menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant, +à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les +prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir +la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette +sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit +M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute +admiration.» + +Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par +le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la +famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux +assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize +cent quatre-vingt-six natifs. + +À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi +les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des +fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage. + +À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les +armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de +cent vingt mètres carrés. + +À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les +condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de +leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque +tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri. +C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le +déshonneur. + +Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des +prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la +mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la +terre!» + +Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second +siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il +paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les +Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais. + +Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais +de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par +des soldats qui ne se possédaient plus. + +Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient +par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent +quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient +sauvés jusque dans le Cachemire. + +En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués +les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,-- +répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour +la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent +vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par +ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre +de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre +des deux autorités. + +Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de +cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui +périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils +qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à +cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non +sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au +parlement anglais. + +Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de +part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour +faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester +aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à +celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le +deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow. + +Quant aux faits purement militaires de toute la campagne +entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions +suivantes, qui vont être sommairement citées. + +C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à +sir John Laurence. + +Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection, +renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed +Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en +avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général +dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège, +commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre, +après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John +Nicholson. + +En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah +et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock +opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais +trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana, +qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de +canon. + +Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le +royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec +dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur +Lucknow. + +Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient +alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept +jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock. +Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur +Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une +seconde campagne. + +Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des +villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers +le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume. + +Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une +seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie, +que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward +Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous +sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier, +--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du +Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée +révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille +hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants. +La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une +série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau +sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en +possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré +ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le +palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le +Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la +ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21, +un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine +possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des +Cipayes. + +Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une +expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en +grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du +royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale. +Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte +de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais, +vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore, +et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et +s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer. + +Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes +de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858, +marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait +la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours +après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de +Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par +onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani, +l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride, +détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la +route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le +fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la +ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle, +d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations +contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu +de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut, +continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son +compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16 +juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier +Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18, +et revenait à Bombay, après une campagne triomphale. + +Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant +Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute +dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection, +fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le +cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la +Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la +révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des +effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face! + +À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf +peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell +rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières +positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs +importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On +apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district +limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son +frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers +jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile +sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude. +Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce +fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une +brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du +colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni +Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers +et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul. +Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts. +Ils ne l'étaient pas. + +Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie. +Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à +mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette +figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection +indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie +politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut +courageusement sur l'échafaud. + +Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être +coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la +péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait +provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes. + +En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance +par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857. + +Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues, +annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre, +prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard, +elle allait être couronnée impératrice. + +Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé +par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres +composant le gouvernement central, les membres du conseil de +l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des +présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les +membres des services indiens et les commandants en chef choisis +par le secrétaire d'État, telles furent les principales +dispositions du nouveau gouvernement. + +Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui +dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes, +soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de +fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres +par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment +d'infanterie. + +L'armée native se compose de cent trente-sept régiments +d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son +artillerie est européenne, presque sans exception. + +Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue +administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui +gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés. + +«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de +rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, +industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs. +Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le +joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et +le brisent.» + + +CHAPITRE IV +Au fond des caves d'Ellora. + +Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils +adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,-- +peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la +révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles +retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des +dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans +l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était +aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration +toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de +l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler. + +Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux +possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et. +lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de +continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à +laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui +devait aboutir aux plus grands excès. + +Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des +Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais +s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et +tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte +que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne +restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native, +entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana +prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi +les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt +connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa +présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est +que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta, +c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est +qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se +réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux +recherches des agents de la police anglo-indienne. + +Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une +heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner +Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y +rejoindre un de ses complices. + +La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il +n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à +quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi, +un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures +médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et +pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque +demande indiscrète. + +Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus +au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de +Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de +deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme +silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des +empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa +capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort. +Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite +pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette +partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un +regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses +ennemis. + +Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée. +C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir +montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne +ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides. +Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire +franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il +espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il +halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se +rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il +eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de +la montagne. + +Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau +très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut +contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre +groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village +voisin d'Ellora. + +La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre +d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples, +vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins +importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de +basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce +n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à +l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux +premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres. +Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides +dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des +«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination. + +Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que +l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents +pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on +l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une +cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent +quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la +carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes +l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À +l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions, +arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir +la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus +grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à +l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de +chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de +la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple, +qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple +unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus +merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé +aux hypogées de l'ancienne Égypte. + +Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le +temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs +s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a +encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le +premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité +pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient +faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces +ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de +support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu +soupçonner son arrivée à Ellora. + +La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui +courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella» +du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne, +sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales. + +Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un +certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce +n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité. + +Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la +main. + +«Pas de lumière! dit le Nana. + +--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt +sa lanterne. + +--Moi, frère! + +--Est-ce que?... + +--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite. +Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir. +Prends ma main et guide-moi.» + +L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite +crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il +venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans +son dernier sommeil. + +Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut +bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de +«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans +l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente +liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation +du jus de cocotier. + +Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de +faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses +yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre. + +L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab +de parler. + +Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib. + +Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui +ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement, +c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même +astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme +en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne +s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la +frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés +dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se +retrouvaient tous deux prêts à agir. + +Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut +recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête +appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se +remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le +silence. + +Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère, +et d'une voix sourde: + +«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête +est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux +mille livres promises à qui livrera Nana Sahib! + +--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce +serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils +seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt +mille! + +--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est +l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième +anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination +anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes +l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois, +frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore +foulée par le pied des envahisseurs! + +--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857 +peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il +y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous +sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils +se guériront en se baignant dans des flots de sang européen! + +--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour +supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas +tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard +est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort, +Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose, +vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce +colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit +attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de +sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir, +il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les +massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum. +de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi! +Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la +sienne! + +--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao. + +--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du +service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder +jusque dans son bungalow de Calcutta! + +--Soit, et maintenant?... + +--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement +sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs, +les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause +commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan. +Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de +ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les +brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois, +entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui +sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se +soulèveront, et l'armée royale sera anéantie! + +--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son +frère. + +--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le +Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le +souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les +bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le +passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux. + +Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de +laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et, +au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en +lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié +à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son +but. On l'a dit, c'était un autre lui-même. + +Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et +revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons? +demanda-t-il. + +--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous +attendraient, répondit Balao Rao. + +--Et nos chevaux? + +--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui +conduit d'Ellora à Boregami. + +--C'est Kâlagani qui les garde? + +--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien +reposés, et n'attendent que nous pour partir. + +--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à +Adjuntah avant le lever du jour. + +--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite +précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets? + +--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra, +dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis +défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous +serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés +fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment +favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où +le ferment de la révolte est toujours prêt à lever! + +--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille +livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre +une tête à prix, il faut la prendre! + +--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre +un instant, frère, viens!» + +Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui +conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple. +Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de +l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans +l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient +déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il +fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant +l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa +un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre. + +Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée +artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de +galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains +endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près +de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux +curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles +d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils +se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami. + +La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante +milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce +fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de +transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux +l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle +serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un +bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana, +l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils +galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne, +d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet, +bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut +de leur monture. + +Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de +l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux +compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui +eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de +faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes, +puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa +selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la +province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade +de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées +comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit +bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage. + +Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des +champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais +la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah. + +Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses +caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble, +occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille +environ de la ville. + +Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la +notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence, +nulle crainte d'être reconnu. + +Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux +compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé, +qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples, +taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de +vertigineux abîmes. + +La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais +sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces +«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se +découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne +traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit +ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent, +qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin. +Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement, +lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound, +qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la +saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière +tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs +de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette +belle nuit de printemps. + +Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour +du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée +enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là, +sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes, +de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures +colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres +cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces +demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques +que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies +royales, des processions religieuses, des batailles où figurent +toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce +splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne. + +Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses +hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par +les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de +l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les +plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux +conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de +ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients, +tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand +une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs. + +Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il +fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du +groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes +épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien +semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les +plantes lapidaires de la roche. + +Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab +pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation. + +Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les +interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt +des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents, +formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés. + +«En route!» dit Nana Sahib. + +Et sans demander une explication, sans savoir où il les +conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à +se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs +jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval. + +La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait +l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la +montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du +Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra. + +L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur +Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est, +furent dépassés au point du jour. + +À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant +sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses +hennissements aux fauves effarés des jungles. + +Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main +tendue vers le train qui fuyait: + +«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib +est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs +mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!» + + +CHAPITRE V +Le Géant d'Acier. + +Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les +passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor, +hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient +des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement, +un profond sentiment de surprise était bien naturel. + +En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la +capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait +un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à +l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly. + +En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant +gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à +proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa +trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance, +la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient +hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes. +Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se +développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de +filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands +à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée, +couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois +étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux +hublots d'une cabine de navire. + +Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux +énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de +bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux +moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que +le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient +à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une +passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants, +reliait la première voiture à la seconde. + +Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner +ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le +faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se +relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité +toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans +que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou +entendre. + +Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils +se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du +colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait +alors place à l'admiration. + +En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de +mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces +géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il +s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de +vapeur. + +Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un +vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures +puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses +yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de +mouvement! + +Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur +l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un +merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes +les apparences de la vie, même de près. + +En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une +locomotive routière se cachait dans ses flancs. + +Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification +qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par +l'ingénieur. + +Le premier char, ou plutôt la première maison, servait +d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi. + +La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le +personnel de l'expédition. + +Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la +sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous +étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les +régions septentrionales de la péninsule indienne. + +Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie, +en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais +jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive, +destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur +les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque! + +Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à +voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général. +Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks. +C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette +locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui +donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier +d'un éléphant mécanique? + +«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks, +connaissez-vous le rajah de Bouthan? + +--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le +connaissais, car il est mort depuis trois mois. + +--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de +Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un +autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il +ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois +lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer +l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût +épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les +nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses +caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour +dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses +confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui +bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée +dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée, +s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon +absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme +personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit +venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de +locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à +la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris +parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement +prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je +n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des +conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même. +Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder +le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de +l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme, +la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que +l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique. +Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle +d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la +chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière +avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin +se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me +permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil; +je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à +projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel +fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais +trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue +du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,-- +me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se +tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes +ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de +l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à +travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa +maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui, +considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme +l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de +s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le +compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et +pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre +disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts +chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois +cents kilogrammètres! + +--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître +ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer +et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous! + +--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai +pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la +locomotive sa forme ordinaire! + +--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il +est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons +avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des +plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de +rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce +pas, mon colonel?» + +Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une +approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le +voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un +animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit +à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de +promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la +péninsule indienne. + +Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks +avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la +science moderne? Le voici: + +Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme, +cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques, +que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire, +sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de +chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure +du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure +recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La +chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont +séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du +chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle, +construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de +l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre +monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se +trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la +tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui +lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à +manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche +avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers +d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites +embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses +yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues +antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient. + +Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la +chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées +par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute +épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre +le terrain, ce qui les empêche de «patiner». + +Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est +de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante +effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette +machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à +double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement +close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la +poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes. +Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est +qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la +dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien +ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois, +car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de +combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive +routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure, +mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante. +Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non +seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au +sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des +ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit +également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre, +ces roues peuvent être aisément commandées par des freins +atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un +calage instantané, qui produit un arrêt presque subit. + +Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle +est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux +résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive +exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle +aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre, +--ce qui est considérable. + +D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde, +et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers +de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment +à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road, +qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu +de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres. + +Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel +traînait après lui. + +Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte +du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive +routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne +s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa +fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un +bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars +qui le composent sont tout simplement une merveille de +l'architecture du pays. + +Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec +leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus, +l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres +sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois +précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes +élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent +à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait +détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une +à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir +les grandes routes! + +Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux +appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la +partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière +et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse +disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau +se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les +pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House. +Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde, +où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire. + +Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu +le capricieux rajah de Bouthan. + +Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur +la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il +avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en +l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi. + +Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, +intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur. +Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en +avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une +extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles +que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie. + +Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant, +son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un +large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se +tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le +salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon, +meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux +dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches +étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des +«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les +fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une +agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines +qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une +courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche +du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement +pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens +possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de +l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés +centigrades? + +À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant +face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger, +éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par +un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le +milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que +quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et +crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et +de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle +à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi +engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à +bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus +mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y +aventurer. + +La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un +couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également +recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient +aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un +lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les +cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de +ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la +seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine +Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à +gauche, à celle du colonel Munro. + +Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier, +un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine, +flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son +matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait +en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le +personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par +une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées +quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien, +le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière, +deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au +brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant +d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et +s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière. + +On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé +les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient +être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air +chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres, +sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et +la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les +rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des +montagnes du Thibet. + +L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on +le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi +nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont +nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes +conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli +et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets, +dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule +indienne. + +Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du +matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le +«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations +nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état +concentré. + +Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une +consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes +hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante +grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les +aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il +est identique par sa composition au lait normal et de bonne +qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été +conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne +par dissolution d'excellents potages. + +Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, +il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen +de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la +température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des +compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et +soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation +de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être +indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un +Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en +conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre +disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure +qualité. + +En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie. +Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des +places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers +besoins. + +Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas +nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule. +L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne +point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non +seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être, +lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la +base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources. +Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les +exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre +ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du +soin de nous ravitailler en route. + +En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire +qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que +des circonstances imprévues pouvaient y apporter: + +Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à +Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à +gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques +mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au +capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis +redescendre jusqu'à Bombay. + +C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et +tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui +se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde? + + +CHAPITRE VI +Premières étapes. + +Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des +meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la +capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de +secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les +premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le +Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des +splendides équipages des Européens qui croisent assez +dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras +babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues +marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites +aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux +jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli», +l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort, +qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans +lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie +native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui +s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux +palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire +des grands hommes de notre époque; étudier en détail +l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus +beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin +adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont +tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir +la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi, +et je n'avais plus qu'à partir. + +Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à +deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les +confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me +prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la +porte du bungalow du colonel Munro. + +À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il +n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot. + +Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés +dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que +le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod +n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de +quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de +chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils +et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail +menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on +n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de +l'expédition. + +Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir +d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de +partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un +équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques +et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela +l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables +interjections et des poignées de main à vous briser les os. + +L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la +machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste, +la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut +lancé. + +«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant +d'Acier, en route!» + +Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de +donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien, +et ce nom lui resta. + +Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde +maison roulante: + +Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du +«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques +mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort +capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était +un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses +de son métier, et qui devait nous rendre de grands services. + +Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe +d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui +peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes, +doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des +Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le +service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces +braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des +Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également. + +L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq +ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment +qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des +nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout +au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien +découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore +l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme +à sa propre peau. + +Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux +fidèles du colonel Munro. + +Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde, +après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour +retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne +devaient jamais le quitter. + +Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur +sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du +capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave +garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre, +quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il +portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son +trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il +comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là. + +Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition, +notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la +seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant +déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur +Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un +vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il +pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un +fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste, +le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses +préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était +habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité +culinaire. + +Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi, +d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur +Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était +l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant +d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas +les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus +à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de +plume. + +Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus +riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le +pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le +centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un +territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays +des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables +frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous +permettre de la couper obliquement. + +Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions +tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues +l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur +la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la +ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à +travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès. + +«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne +absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que +vous ferez sera bien fait. + +--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu +donnes ton avis... + +--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai +vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une +autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint +Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre? + +--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod, +la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de +l'Himalaya à travers le royaume d'Oude! + +--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro, +peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons +lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!» + +Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner +quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à +entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait +peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il +que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le +retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque +espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un +pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro, +et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret +de son maître. + +Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris +place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres +de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air, +rendait la température plus supportable. + +Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr. +Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient, +pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils +traversaient. + +Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un +certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par +une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte +d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu +éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des +passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va +sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux +superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait +en vomissant des tourbillons de vapeur. + +À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et +moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le +compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes +honneur au déjeuner de monsieur Parazard. + +La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de +l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont +l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des +Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation +alluvionnaire. + +«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une +conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale. +Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette +terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée +par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne +pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un +lit... + +--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod. +Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange! +On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard, +la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le +fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal, +ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle +cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des +rizières desséchées de la plaine! + +--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit +réservé à Calcutta? + +--Qui sait? + +--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une +question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront +bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la +camisole de force! + +--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous +ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne +vous le pardonneraient pas! + +--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il +n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs +yeux! + +--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à +l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les +tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne +s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que +l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un +sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces +carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur, +qui desservait la table. + +--Mon capitaine? répondit Fox. + +--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième? + +--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit +Fox. C'était un soir... + +--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre +de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du +trente-huitième m'intéresserait davantage! + +--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine! + +--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et +unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son +brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé. +C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient. + +Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de +près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit. +En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui +contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de +formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la +province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons +écrasées les unes contre les autres, immenses plantations +dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne, +telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent +après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus +terribles exemples. + +On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison +pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est +la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars, +avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre +tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil, +pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,-- +du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que, +même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six +degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades). + +«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux +cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et +soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin +de prévenir les congestions.» + +Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la +couche d'air provoquée par les battements de la punka, à +l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver +fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur. +D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin +jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à +craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après +tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions +rien de grave à redouter. + +Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au +petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous +sommes arrivés à Chandernagor. + +J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à +la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville, +abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit +d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle, +cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe +siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans +commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être +Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway +d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais, +devant les exigences du gouvernement français, la compagnie +anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner +notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de +retrouver quelque importance commerciale. + +Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois +milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque +le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de +village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était +mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche +interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables +cabines. + +Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible. +Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender +portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou +en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures. + +Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas +de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux +dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,-- +était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour +faire marcher bien et longtemps la machine humaine. + +Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager +deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre +Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9. + +À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, +purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un +peu plus rapide que la veille. + +Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui, +par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle +suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à +passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les +exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à +leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus +confortablement, non! + +Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était +invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se +balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers +échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces +arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont +amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air +marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une +zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on +plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais +la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée. + +De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un +immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le +sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais +salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur +verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet +humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la +prodigieuse fertilité. + +Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un +express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur +et s'arrêtait aux portes de Burdwan. + +Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district +anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui +ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La +ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que +séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces +allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train. +Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et +de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit +quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de +deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le +quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne +du souverain de Burdwan. + +Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé, +c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces +Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux +coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un +pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les +enveloppait de la tête aux pieds. + +«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le +maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en +offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa +Hautesse! + +--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant, +quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale +tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous +ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro? + +--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que +l'offre d'un million n'aurait pu séduire. + +D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être +discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que +nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire +intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage +nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les +jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la +végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en +étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de +kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses +verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims, +d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres, +de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage, +logés dans des ménageries superbes. + +«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox. +Si cela ne fait pas pitié! + +--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces +honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les +jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive! + +--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le +brosseur, en laissant échapper un soupir. + +Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien +approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à +niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à +soixante-quinze lieues environ de Calcutta. + +Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite +l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa +partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de +Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine +le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du +Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de +commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous +l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne. +Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction +plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange. + +Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus +poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier +l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route +était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les +carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant, +vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au +grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au +milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers +les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du +Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et +il ne songeait pas encore à se plaindre. + +Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ +de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de +lieues par douze heures, pas davantage. + +Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres +plus loin, près de la petite ville de Chittra. + +Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage. +Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile +à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus +ardentes dans un farniente délicieux. + +Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks, +s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine. + +Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de +Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux +environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de +poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme +chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à +son extrême contentement comme à la grande satisfaction de +monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces +savoureuses, qui économisaient nos conserves. + +Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de +bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner +le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que +possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords +d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement +indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne +négligeait aucun détail. + +Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,-- +d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant +de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au +capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses +vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la +fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main +de son brosseur. + +Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît +pendant ces rapides excursions aux abords du campement. +Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais, +invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le +sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route, +allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu, +mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus +besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils +étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes +souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces +souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et +le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante +insurrection! + +Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus +tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait +engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le +nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod +partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois, +non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous +demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les +plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui. + + +CHAPITRE VII +Les pèlerins du Phalgou. + +Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte +de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore +couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des +siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se +sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des +produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils +font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de +Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la +contrée leur appartient. + +Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses +vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, +perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de +dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet, +un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House +forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient +la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais +craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se +mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux +discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule +d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les +fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers +nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux +de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches +spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des +bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois +arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent +en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans. + +Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à +travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,-- +les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en +caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la +campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de +juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait +supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de +quelque suffocation mortelle. + +Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes, +quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient +se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule +praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de +notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je +ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone +pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa +chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une +seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des +locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale! + +Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué +cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19 +mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade +de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air», +c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée +tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir. +Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés. + +«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle +les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec +une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à +l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé +la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été +une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes +murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un +haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui +portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions +le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous +serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé. +Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit, +et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur +moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se +procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang +pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour +mon colonel, je serais encore son débiteur! + +--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis +notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que +d'habitude? Il semble que chaque jour... + +--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez +vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se +rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait +massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me +monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire +de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a +dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles +événements pour que le souvenir s'en soit affaibli! + +--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le +voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod... + +--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser, +d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois +peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller +là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort! + +--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser +faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est +souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que +d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers... + +--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une +tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été +précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous +rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos +cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux +arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah! +monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit +épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant +pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas +dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que +Dieu nous conduise!» + +Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir +sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout +et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le +colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant +comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le +dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire! + +J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé, +lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot +s'il croyait que Nana Sahib fût mort. + +«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun +indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas, +je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été +puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je +n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah! +monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait +quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne +me trompent pas, et un jour...» + +Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche +n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître! + +Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au +capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne +devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais +été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi +à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en +traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du +Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain +que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui +rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le +voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point. + +Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui +signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit +la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à +notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab, +et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à +penser que l'autorité avait été induite en erreur. + +En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de +vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait +paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le +confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait +sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour +empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles +recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser! + +Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra. +Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante +kilomètres de son point de départ. + +Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier +arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La +halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est +bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une +jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de +la ville. + +Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit, +c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux +à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut. + +Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les +chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris +congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya. + +On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement +dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux +approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très +grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout +ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne, +ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour +accomplir ses devoirs religieux. + +Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il +faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en +cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne +pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le +capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de +chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en +route. + +Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement +donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un +arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout +sexe se tenaient dans la posture de l'adoration. + +Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la +plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne +devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence. +C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus +tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs. + +Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier +représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent +cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le +premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est +probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était +l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse +maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de +briques, dont l'origine est évidemment très ancienne. + +La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers +d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien, +cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni +pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les +encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi +eux. + +«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite +aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter +l'édifice jusque dans ses profondeurs. + +--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses +propres fidèles? + +--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui +tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut +bien que les brahmanes vivent! + +--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui +avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs, +leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération, +la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement. + +Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de +«chasses réservées», et, à la population des villes ou des +campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers +des jungles. + +Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous +conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que +nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins +s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous +apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses +constructions pittoresques. + +Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit, +c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne, +puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la +reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les +empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna +descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte +entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le +démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même +de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds +de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie. + +Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter +«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen +n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien +les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste, +qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées +occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour +l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût +été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur +d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point. +Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en +suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau +jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens +temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le +principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du +principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de +Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente +millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment +polythéiste. + +Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville +sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la +succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut +contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait +impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait +perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de +Gaya. + +Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais +parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad. + +«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne +savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les +brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais +aussi comme des êtres d'une origine supérieure?» + +Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le +rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se +développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un +pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants, +citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus +infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des +Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables +artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi, +et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un +mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le +Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les +gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont +venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les +grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs +chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont +fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties +de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des +charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent +de demeures provisoires à tout ce monde. + +«Quelle cohue! dit le capitaine Hod. + +--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher +du soleil! fit observer Banks. + +--Et pourquoi? demandai-je. + +--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule +suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux +du Gange. + +--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans +la direction où se trouvait notre campement. + +--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous +sommes en amont. + +--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette +source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au +milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez +restreint. + +L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de +chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient +appel à la charité publique. + +Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie +truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La +plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou +du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux +infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En +effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin. + +Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de +cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée; +celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts. + +D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps +tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol, +se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de +lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne +d'arpenteur. + +Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une +infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres +par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus, +ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à +manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou. + +Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue +perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient +lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies. + +Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le +regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque +Banks, m'arrêtant tout d'un coup: + +«L'heure de la prière!» dit-il. + +En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la +main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher +de Gaya avait caché jusqu'alors. + +Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La +foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors +de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais, +je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables +parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile +à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou +versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres, +songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est +qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en +avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient +quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans +les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter, +d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un +cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en +avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du +Phalgou! + +Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt +troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du +talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés +s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur +toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils +regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du +claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins, +d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards +inoffensifs. + +Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état +d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous +remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le +campement. + +Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée, +qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le +capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et +rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et +Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et +chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au +petit jour. + +À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une +nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages +cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur +ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil. + +J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était +étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne +pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au +fonctionnement régulier des poumons. + +Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos. +J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou +quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de +vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y +peut rien, au contraire. + +Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus +entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du +Phalgou. + +L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très +saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever +dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il +déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus +respirable. + +Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement +gardait une absolue immobilité. + +Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai. +Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. +La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces +reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de +sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air. + +Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et, +la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains +intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure +m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait. + +Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube +se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé. + +On appelait l'ingénieur. + +«Monsieur Banks? + +--Que me veut-on? + +--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du +mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai +aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la +vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le +capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda +l'ingénieur. + +--Regardez, monsieur,» répondit Storr. + +Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives +du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant +sur un espace de plusieurs milles. + +Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs +centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les +berges et le chemin. + +«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod. + +--Que font-ils là? demandai-je. + +--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le +capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées! + +--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à +Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que... + +--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel! +s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant +gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était +dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer! + +--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit +l'ingénieur, en secouant la tête. + +--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro. + +--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne +gênent notre marche! + +--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait +trop prendre de précautions. + +--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur: +«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, allume. + +--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe, +Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces +pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!» + +Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait +qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression. +Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer, +et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de +l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des +grands arbres. + +En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se +fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de +plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras +en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on +s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière. +C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point. + +Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le +capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce +fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait +silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec +Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il +pouvait le manoeuvrer à son gré. + +À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore +devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un +éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre +indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir +la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers +la peau du gigantesque pachyderme. + +«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks. + +--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et +n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui +longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule +de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces +conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas +chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels +les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous! +Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien +d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui +se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine +s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche +s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le +régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant +d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre +les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui +faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me +penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine +de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien +évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine. +«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui +leur faisait signe de se relever. + +--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent +notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire +broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!» + +Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la +vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient +décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée +poussait des cris et les encourageait du geste. + +La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et +était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous +allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des +purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au +ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents. +«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les, +ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques, +atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des +cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La +foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors +ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En +avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et +riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier, +filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule +ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur. + + +CHAPITRE VIII +Quelques heures à Bénarès. + +La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,-- +cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive +droite du Gange, en face de Bénarès. + +Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure +plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure. +L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq +lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs +de la petite ville de Sasserâm. + +En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les +cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez +coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire. +Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il +n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer +le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire +appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant, +à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer. + +Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un +important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus +de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre +dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore. + +Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma +tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une +pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et, +de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue +motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite. + +Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie. + +«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois +une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des +ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace! + +--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement +l'ingénieur. + +--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le +capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que +l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces +merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant, +je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure +curiosité!» + +Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique +pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus +du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm. +Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour +refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante. + +Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22 +mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil +de midi, nous avions repris notre route. + +Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très +cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du +Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au +milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras +à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et +autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous +arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque +charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de +sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand +ébahissement des raïots. + +Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon +nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de +Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de +l'essence faite avec ces fleurs. + +Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements +sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de +l'art en matière de parfumerie. + +«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous +montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres +de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation +lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres +d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de +quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au +moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce +mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le +lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile +odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,-- +quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille +fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est +un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans +le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies +ou cent francs l'once. + +--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once +d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui +mettrait le grog à un fier prix!» + +Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca, +l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette +innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas +bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords +du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie, +elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas +ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette +diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à +l'estomac, je proteste. Elle est excellente. + +Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre +les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières, +nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique +Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès. + +«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks. + +--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je +à l'ingénieur. + +--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous +avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la +longueur du chemin ni des fatigues de la route!» + +Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques +légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui? +Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger +son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues +et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un +endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis +l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange +Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut +parler haut, quand on a: + +_... comme une mer sa houle,_ +_Quand sur le globe on se déroule,_ +_Comme un serpent, et quand on roule_ +_De l'occident à l'orient!_ + +Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les +ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent +dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de +l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif +de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute +chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite +en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya +qu'il descend! + +Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau +miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes +d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers +rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre +radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de +Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les +arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, +on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur +la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a +rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les +monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent +quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils +l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve. + +Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad +pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, +suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa +rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï, +dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit +embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le +fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un +parcours d'une soixantaine de kilomètres. + +Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet +endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à +Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été +choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à +la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je +désirais visiter avec quelque soin. + +Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces +cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut +un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion, +il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en +compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent +Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au +capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son +intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, +Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,-- +nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait +entraîner vers la ville. + +Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès, +il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas +habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées +au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de +véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès, +ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les +soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se +groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc +double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre +ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans +toute leur couleur locale! + +La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les +bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu +intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels +que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes +faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans +des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de +curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués +dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de +manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique +amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge. + +«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de +l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce +que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités +éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une +telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit +compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de +cette importance.» + +On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait +donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître. +Après avoir toujours exercé une très grande influence, non +politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre +le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième +siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le +brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale +des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme +que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement. + +L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte. +Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une +magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un +authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès, +mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa +pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent +mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui +constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois. + +Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange, +fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette +époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie +native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment +sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie +d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait +prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités +attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil, +qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de +l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent +cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le +champ de manoeuvres. + +Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de +déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et +l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque +aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent +trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les +insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur +acharnement, tous furent mis en déroute. + +Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y +eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui +hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis +ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus +troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante +dans les provinces de l'Ouest. + +Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole +glissait lentement sur les eaux du Gange. + +«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais, +si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun +monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous +en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans +lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle. +Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse, +et vous ne regretterez pas votre promenade!» + +Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous +permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de +Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur +la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif +menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base, +incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise, +d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de +tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent +les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam +de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb, +couronne ce merveilleux panorama. + +Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers +qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit +passer la gondole devant les quais, dont les premières assises +baignent dans le fleuve. + +Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un +autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les +arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau. +Quant au sujet, il était à peu près le même. + +En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les +terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans +le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas +croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge, +sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts, +exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui +vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de +piété. + +En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient +pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique +commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les +colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule. +Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes. +On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste +échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue +considérable. + +«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle +pas aux besoins des fidèles!» + +Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas +souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y +avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui +s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve. + +«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais +si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y +regarde-t-on pas de trop près. + +--Et les crocodiles? ajoutai-je. + +--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à +l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres +qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se +glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les +entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces +coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle +de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier, +à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a +été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé +que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du +fleuve.» + +Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent +volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y +mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un +chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre +dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands +applaudissements des dévots. + +Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là +se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les +cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie +future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement +des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches +babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès +qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera +pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de +départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que +des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces +fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles. +S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra +préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à +naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde +incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne +lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à +partager les délices du ciel de Brahma. + +Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses +principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la +mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un +tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée +d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de +Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites, +comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical +frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la +chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de +notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se +plaindre. + +D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner +quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et +courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou +plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans +trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre +excursion. + +En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant +avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le +Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu +s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus +qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je +retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il +ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière, +quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne +savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à +coup sûr, n'était pas indifférent. + +Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier +de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb. + +Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de +_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le +temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est +substituée la mosquée du conquérant. + +J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de +cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de +force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à +peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un +escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il +n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux +minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués +de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque +jour. + +En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui +nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et +il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet +incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu +persisterait, et je ne dis rien. + +C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent +dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces +splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient +au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un +pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des +grandes fêtes religieuses de Méla. + +Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices +dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à +rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de +Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du +plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un +puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus +miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée, +dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des +brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents +ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une +immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre. + +J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les +touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait +naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre +cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien. + +Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en +dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les +plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point +enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les +cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes +manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils +sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme +partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une +petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une +des plus lucratives de l'Inde. + +Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la +chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à +Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des +meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire +que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. + +Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la +rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à +deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou, +l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et +nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect. + +«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici +un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle... + +--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le +nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil. + +--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors. + +--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se +sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.» + +En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des +nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors +les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre +marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui +affectait l'indifférence. + +--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le +marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés, +illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et +d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en +fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très +variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire, +où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une +description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À +quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait +improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient +part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole +avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision. +Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un +instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je +l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints +et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez +d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à +chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au +campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus. +Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau +pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil. + +--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte? + +--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de +soupçonner... + +--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès, +répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne! + +--Cet espion, c'était... + +--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil. + +--Que peut nous vouloir cet homme? + +--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller! + +--On veillera,» répondit le sergent. + + +CHAPITRE IX +Allahabad. + +Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente +kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du +Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du +charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant +avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien +nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il +sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le +moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais +quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des +vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier. + +Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de +trois à quatre milles à l'heure. + +La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu +le Bengali. + +Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque +journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners, +lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude +militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi +régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se +modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation +eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette +nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un +transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas +toujours enfermés dans un même horizon de mer. + +À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux +mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de +deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils. +Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar, +dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé +à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. + +Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette +forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située +de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas +d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à +atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de +rochers disposés à cet effet. + +Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes +habitations disparaissent sous la verdure. + +À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui +sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À +bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la +surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède +une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de +marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire +sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. +Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir. + +Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y +passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle +a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que +produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité +commerçante. + +Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous +franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette +époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le +point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta. +Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous +admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize +piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe +affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui +réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le +traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous +venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad. + +La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette +importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de +fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, +au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la +Jumna et du Gange. + +La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la +capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la +résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le +devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à +Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que +quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité. +Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là +où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est +vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi +Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool, +Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les +autres villes de France. + +«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher +directement dans le nord? + +--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad +est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre +expédition. + +--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est +bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux! +À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par +rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple +locomotive! Quelle déchéance! + +--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas. +Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de +prédilection. + +--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise, +sans traverser Lucknow? + +--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop +pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. + +--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais +assez loin! + +--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre +visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib? + +--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur +de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le +Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay. + +--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi +l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui! + +--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette +vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant +l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore. +Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé +devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de +sa pensée.» + +Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les +quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad. +Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes +qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que +Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes. + +De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération +de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et +là par des tamarins, qui sont magnifiques. + +De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles +avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les +éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale. + +Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud +par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la +«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de +tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte +M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_, +«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie +que cent mille ailleurs.» + +Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent +fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance. + +Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est +construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile +hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles +peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux +fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, +autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des +coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six +pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les +Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter, +bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels +sont les principaux points de la forteresse qui attirent +l'attention des touristes. + +Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui +rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du +temple de Salomon, à Jérusalem. + +Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que +les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il +construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle +répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire +pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il +fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et +voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le +double nom de Brog-Allahabad. + +Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont +célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus +beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans. +L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins +portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la +paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance +qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya. + +Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle +de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet. + +Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à +Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat +livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres +de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en +particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit +enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude +énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au +corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer +les armes. + +Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se +soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés, +les habitations européennes furent incendiées. Sur ces +entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à +Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de +Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les +faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les +membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait +installé, et redevint maître de la province. + +Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous +observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été +à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect. + +«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier! +J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est +trop connu des natifs de cette province!» + +Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward +Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux, +était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui +était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en +garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps +que nous. + +J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro +paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que +d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que +les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps! + +«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que +s'est-il donc passé? + +--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je. + +--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le +salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent +n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se +disposait à nous servir à table. + +--Il a quitté le campement, répondit Goûmi. + +--Depuis quand? + +--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. + +--Vous ne savez pas où il est allé? + +--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est +parti. + +--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ? + +--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un +motif que personne ne connaissait, et répéta: + +«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque +chose! Attendons.» + +On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait +part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire +raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions +fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de +ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des +Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte +de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez +difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou +Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes +insurrectionnelles. + +Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être +obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro +n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il +resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation +semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment +vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même +qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour +mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du +sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. + +Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod +interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait. +Or, Banks n'en savait pas plus que lui. + +Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à +faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de +la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière +fois un long regard; puis, se retournant vers nous: + +«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous +m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?» + +Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui +marchait lentement, sans prononcer une parole. + +Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta +devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur +lequel une notice était affichée. + +«Lisez,» dit-il. + +C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait +à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans +la présidence de Bombay. + +Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement. +Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage, +ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les +yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs +précautions! + +«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur, +tu connaissais cette notice?» + +Banks ne répondit pas. + +«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence +de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay, +et tu ne m'as rien dit!» + +Banks restait muet, ne sachant que répondre. + +«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le +savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait +qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des +souvenirs qui vous font tant de mal! + +--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de +se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à +tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache +ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage +devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas +cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai +jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je +n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher +de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai +eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au +nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit! +J'irai au sud!» + +Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était +que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe, +dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il +venait de nous la dévoiler tout entière. + +«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je +ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de +Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois +de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis +cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de +l'apparition du nabab.» + +Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette +observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur +la route. Puis: + +«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est +allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un +instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu +dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a +disparu. + +--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que +feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. + +--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au +nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller! + +--Cela est absolument décidé, Munro? + +--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, +mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay. + +--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se +retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro! + +--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous +laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh +bien! nous chasserons les coquins! + +--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au +capitaine et à vos amis! + +--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous +quitté Allahabad... + +--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent +Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon +colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous +vos yeux.» + +Et sir Edward Munro lut ce qui suit: + +«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance +du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab +Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet. +Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra, +où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il +n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par +des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à +la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait +l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses +obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde +n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui +lui a coûté tant de sang.» + +Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il +laissa tomber le journal. + +Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette +fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir. + +Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main +sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis: + +«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il. + +--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur. + +--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter +quelques heures à Cawnpore? + +--Tu veux?... + +--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois... +une dernière fois Cawnpore! + +--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur. + +--Et après?... reprit le colonel Munro. + +--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition +vers le nord de l'Inde! + +--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me +remua jusqu'au fond du coeur. + +En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait +encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre +Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison +contre ce qui semblait être l'évidence même? + +L'avenir nous l'apprendra. + + +CHAPITRE X +Via Dolorosa. + +Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la +péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de +l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La +faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son +royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit, +c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et +c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus +affreux massacres, suivis des plus terribles représailles. + +Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette +époque, Lucknow et Cawnpore. + +Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités +de l'ancien royaume. + +C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là +que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la +rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient +d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant +d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à +l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui +séparent Cawnpore d'Allahabad. + +Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre +point de départ. + +Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe +sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq +milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont +casernés sept mille hommes. + +Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument +digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne +origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment +de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule +de sir Edward Munro nous y avait conduits. + +Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement. +Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le +sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir +Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations. + +Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en +rapportant le récit que Banks m'avait fait. + +«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de +l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de +l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale +contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e, +deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de +l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez +considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants, +etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment +de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow. + +«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce +fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme. + +«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante, +intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble, +d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le +colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère +un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855, +qu'Edward Munro l'épousa. + +«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes +de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre +son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser +sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de +faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le +colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les +faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments. + +«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui +eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent +surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore. + +«La division était alors commandée par le général sir Hugh +Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime +des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib. + +«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de +Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les +meilleurs termes avec les Européens. + +«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de +l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en +arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de +Cipayes montrait des dispositions hostiles. + +«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons +offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la +bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent +aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie. + +«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à +Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de +la ville. + +«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général +Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la +caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment +de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route +d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. + +C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant +toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un +dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les +soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les +encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce +qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une +femme héroïque. + +«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des +soldats de Nana Sahib. + +«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur +ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la +caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la +défendre. + +«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des +assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des +maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans +vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau, +car les puits furent bientôt taris. + +«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin. + +«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général +Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les +adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. + +«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, +cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de +ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient +redescendre le Gange et les ramener à Allahabad. + +«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est +ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns +coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations +parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques +milles. + +«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent +croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du +Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux +cantonnements. + +«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent +immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux +enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient +pas été massacrés le 27 juin. + +«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue +agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow, +dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre. + +--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je +à Banks. + +--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me +répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut +recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du +royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres +fugitifs, avec la plus grande humanité. + +--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles? + +--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le +témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il +n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes +étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et +pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses +victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait +arriver que trop tard. + +«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de +Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu +les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. + +«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes +royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de +signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son +occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de +l'Inde! + +«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des +prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés +sous ses yeux. + +«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, +lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut +l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar. +L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez +vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince +sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde... +Ce fut la tuerie d'un abattoir! + +«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient +précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats +d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la +margelle, fumait encore! + +«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de +révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains +du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour +suivant, dont je n'oublierai jamais les termes: + +«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres +femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib +sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un +détachement de soldats européens, commandé par un officier, +remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le +massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les +compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte +du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les +condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de +caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En +conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de +mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé +de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de +rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments +religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la +lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera +exécutée à la potence élevée près de la maison.» + +«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi +dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus. +Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le +colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de +reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne +retrouva rien... rien!» + +Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à +Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était +accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. + +Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré +lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il +l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait +reçu ses derniers embrassements. + +Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville, +non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des +pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et +desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel +n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel, +après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires. + +Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait +silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs +sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de +bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la +jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il +l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour +mieux la revoir! + +Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à +lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors. + +Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter +ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser +jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville +funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la +caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était +si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un +siège. + +Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville, +et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la +population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y +rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux +arbres. + +C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible +tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa +mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana +Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable +massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines +et sauves à Allahabad. + +Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des +restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense +qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5] + +Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces +ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses +scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où +lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle +avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer! + +Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit +une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes +avaient été confondues dans la mort. + +Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit +le bras comme pour l'arrêter. + +Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix +horriblement calme: + +«Marchons! dit-il. + +--Munro! je t'en prie!... + +--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous +sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins +bien dessinés et plantés de beaux arbres. + +Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale. +Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est +maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de +socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la +Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur +Marochetti. + +Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la +terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument +expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et +qu'il voulut même payer de ses propres deniers. + +Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après +avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été +précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put +retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument. + +Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence. + +Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour +consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro +épuiserait là les dernières larmes de ses yeux! + +Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui +entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après +l'effroyable massacre, il serait mort de douleur! + +En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit +qui a été recueilli par M. Rousselet: + +«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des +pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana, +mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une +terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des +épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses +victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et +sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le +triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom, +couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et +nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux +longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers +d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs, +barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je +ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait +ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7 +juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient +point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus +horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient +entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...» + +Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les +soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux +jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus +là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste +puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib! + +Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de +force. + +Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un +des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la +margelle du puits: + +«Remember Cawnpore! + +«Souviens-toi de Cawnpore.» + + +CHAPITRE XI +Le changement de mousson. + +À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le +comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques +réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne +permettaient pas de partir avant le lendemain matin. + +Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux +l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne +point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se +serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il +avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants +pour lui. + +Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit +tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne +dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures +dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne +voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une +impression. + +Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à +propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs +musulmans au XVIIe siècle. + +Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de +l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui +fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de +ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence +officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage +de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un +caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en +dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque +et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le +Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à +l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le +premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement +superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons +qui hérissent ses courtines. + +Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, +qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte +le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin +voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les +Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant +d'abandonner la ville. + +Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom +français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de +chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa +bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés +lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement, +malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces +dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais, +particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu +faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien +d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!» +Ils l'eurent, mort. + +Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans +les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de +l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié. + +Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette +grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de +verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses +rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je +repris le railway et revins le soir même à Cawnpore. + +Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route. + +«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les +Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me +soucie comme d'une cartouche vide! + +--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous +allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre +presque en droite ligne la base de l'Himalaya. + +--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par +excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou +peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les +éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les +ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie +véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela, +Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la +vallée du Gange! + +--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, +répondis-je. + +--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres +villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore... + +--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces +misérables bourgades! + +--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des +cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta +l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous +montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine. + +--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui +seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte: +«Fox?» cria-t-il. + +Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il. + +--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en +état! + +--Ils le sont. + +--Visite les batteries. + +--Elles sont visitées. + +--Prépare les cartouches. + +--Elles sont préparées. + +--Tout est prêt? + +--Tout est prêt. + +--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible! + +--Ce le sera. + +--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette +liste qui fait ta gloire, Fox! + +--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair +alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle +explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre! + +--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla +s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est +l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,-- +itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements +impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ, +cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le +nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court +droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre +affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre +de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par +Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des +montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume +d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement +choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés. +Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de +l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre +Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe +quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à +travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts +kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de +Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse +très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter +lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition +auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le +capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait +volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le +Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu +de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un +chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je +dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une +nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart. +Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des +villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du +Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il +semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à +Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante +s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité +irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus +animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux +heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles +nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil, +depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus +sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé +en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me +dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils +nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui +vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox +n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était +désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander +si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les +terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques +jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres +carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux +chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les +flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener +Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur +Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas +raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui +parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il +haussait dédaigneusement les épaules en disant: + +«Est-ce que cela se mange!» + +Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians. +Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le +silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves. +Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se +faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints, +et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le +courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en +deux puissants fanaux. Mais rien! + +Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin. +C'était désespérant. + +«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On +l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici +que dans les basses terres d'Écosse! + +--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que +des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que +les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et +attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous +aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. + +--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la +tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour +en faire du petit plomb!» + +La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions +encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de +grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans +notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept +degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était +donc possible que, par une pareille température, dans cette +atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter +leurs tanières, même pendant la nuit. + +Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la +première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes +alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage +que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou +châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion. + +Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets +de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était +toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus +fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs +d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. +Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans +la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents +ans en arrière, en plein moyen âge. + +Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le +sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec +tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville +du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que +lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou +et de Brahma. + +«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de +minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes, +voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les +merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux! + +--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il +donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade? + +--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod, +mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers +plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les +collines qui deviennent des montagnes, les... + +--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait +des chats, n'est-ce pas, Hod? + +--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le +capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville +qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage +du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!» + +Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier +instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des +châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se +transformait en plaine. + +«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui +s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous, +mes amis, savoir ce que ce phénomène présage? + +--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine. + +--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste, +nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des +modifications climatériques. Le renversement de la mousson va +amener la saison des pluies périodiques. + +--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il +pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me +paraît préférable à ces chaleurs... + +--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois +que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter +les premiers nuages du sud-ouest!» + +Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental +commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, +ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la +nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la +péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de +grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage. + +Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se +méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des +volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la +route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu +rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que +celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu +soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité. +On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine +électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à +un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait +emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se +teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans +chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu +des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des +flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni +par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. + +Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir +ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière +lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un +quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier +phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais +la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans +arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux +du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de +l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était +véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air +plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi +suffoqué. + +Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte, +choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques +banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une +assez belle route la traversait, et nous promettait pour le +lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de +verdure. + +Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables +grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale, +qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant +d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal, +dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la +haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous +cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur +mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs +fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers +isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures +s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur +tour. + +Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à +l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être +aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de +prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit. + +Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques +heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous +s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient +véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient +essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil +d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces +derniers. + +«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un +tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!-- +Nous accompagnerez-vous, Maucler? + +--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous +feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du +ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être +quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre +lieu de halte, vous irez... + +--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est +propice pour tenter l'aventure! + +--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas +rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne +vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous +pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement. + +--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne +demande à mon colonel qu'une permission de dix heures. + +--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez +compte des recommandations de Banks. + +--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés +d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et +disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la +route. + +J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que +je préférai rester à Steam-House. + +Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être +complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer, +de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la +chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout +événement. + +Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et +l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, +leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois +dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, +monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout +en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du +dîner du lendemain. + +Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent +Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du +ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait +l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure. +Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition, +teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que +l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes +déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais, +condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui +paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes. + +Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en +temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de +l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui +coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du +campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu +rassuré. + +La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité +commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la +lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest +jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se +confondaient déjà avec les nuages. + +L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun +souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce +n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si +souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et +maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de +l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à +vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à +faire explosion. + +L'explosion était imminente. + +Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela +se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient +de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils +semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de +grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment, +avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui +accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées +additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive, +heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se +perdaient confusément dans l'ensemble. + +Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très +aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq +cents à trois mille mètres. + +Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et +prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce +genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes. + +«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa +montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre +peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra +vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis. + +--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil. + +--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks. +J'espère qu'il obéira.» + +Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous +prenions place sous la vérandah du salon. + + +CHAPITRE XII +Triples feux. + +L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de +Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays +du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on +Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe, +on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les +éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que, +dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà +de cinquante. + +Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en +raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous +devions attendre un orage d'une violence extrême. + +Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le +baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans +la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6] + +Je le fis observer au colonel Munro. + +«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses +compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient, +les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours +plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent. +Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde +obscurité? + +--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire +entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne +pas partir! + +--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel +Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent. + +--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes? +demandai-je à l'ingénieur. + +--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui +sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin. +Je vais établir le courant. + +--Excellente idée, Banks. + +--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod? +demanda le sergent. + +--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le +retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.» + +Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les +éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et +bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares +électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le +sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit +obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et +pouvait guider nos chasseurs. + +En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se +déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et +siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût +traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues. + +Ce fut subit. + +Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées, +cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent +lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement +continu. + +Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les +fenêtres. La pluie ne tombait pas encore. + +«C'est une espèce de «tofan», dit Banks. + +Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui +dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont +fort redoutés dans le pays. + +«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les +embrasures de la tourelle? + +--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à +craindre de ce côté. + +--Où est Kâlouth? + +--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender. + +--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine +de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne +de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre +à l'abri. + +--À l'instant, monsieur. + +--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks. + +--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau +est maintenant complète. + +--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent +bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient +fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait +entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi +l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui +brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four. + +Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le +salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute +ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine +guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne +fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un +écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de +foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se +déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se +détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement +comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire. + +«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le +colonel Munro. + +--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses +compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux +de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils +que demain matin! Le campement sera toujours là pour les +recevoir!» + +Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne +semblait pas partager l'avis de Mac Neil. + +En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie +commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée +d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la +toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de +tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien +même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les +feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de +toutes parts. + +Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant +tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui +frappaient les flancs du Géant d'Acier. + +C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces +corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de +véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle, +renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point +l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la +traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être +en feu. + +Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la +porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement +danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences +électriques. + +Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait +plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement, +lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il +fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point +extraordinaire. + +«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à +caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant. +En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au +dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués +par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait +s'empêcher de battre plus rapidement. + +«Et eux! dit le colonel Munro. + +--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement +inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au +capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En +effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que +sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers +on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense, +comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la +verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,-- +ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent +surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me +venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les +autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine +l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme +soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être +culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur +pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau +de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une +grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac +Neil. + +--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes +accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé. +L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança +sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait +d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous +l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein +jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus +soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était +nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière +d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en +cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de +bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une +extrême violence. + +«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur. +Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des +arbres! + +--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se +firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin? + +«C'est la voix de Parazard,» dit Storr. + +En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous +appelait à grands cris. + +Nous allâmes aussitôt le rejoindre. + +À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement, +la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des +arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie +se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur +Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire. + +Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la +température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient +desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de +tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive +fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être +dévorée. + +En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et +gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement, +en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs +minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les +épaisses parois de tôle d'un coffre-fort. + +Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se +croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de +nous tirer de là! + +--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun +moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir! + +--À pied? m'écriai-je. + +--Non, avec notre train. + +--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil. + +--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour +avant notre départ, nous partirons quand même! + +--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel. + +--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors +des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret +jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés! + +--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre +à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre. + +--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et +pousse les feux!--Quelle pression au manomètre? + +--Deux atmosphères, répondit le mécanicien. + +--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes +amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un +instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la +trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le +géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il +répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur +sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la +combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir +Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah +d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt. +Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres +s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient +comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à +l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers +nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante +mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire +bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que +les éclairs les sillonnaient en tous sens. + +«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit +Banks, ou tout prendra feu! + +--Il va vite, cet incendie! répondis-je. + +--Nous irons plus vite que lui! + +--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir +Edward Munro. + +--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils +les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il +fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les +roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut +se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une +part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation +d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour! + +Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de +l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de +Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air +brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches +tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les +torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure, +mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque +directe du feu. + +La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni +Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien +rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il. + +--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop +vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de +l'incendie! + +--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait +se décider à quitter le campement. + +--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais +pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à +prendre feu!» + +Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de +rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les +tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques +instants de plus, c'était de la dernière imprudence! + +«En route, Storr! cria Banks. + +--Ah! s'écria le sergent. + +--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la +droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un +corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière. +«Mort! s'écria Banks. + +--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main, +répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe +gauche! + +--Dieu soit loué! dit le colonel Munro. + +--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, +nous n'aurions pu retrouver le campement! + +--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés +dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses +sens, fut déposé dans sa cabine. + +«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de +rejoindre le mécanicien. + +--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr. + +--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et +Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut +ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers +hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite +vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite +par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les +fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous +raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons +et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage +qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus +profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par +le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus +de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur +leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne +tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui +se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la +direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême +violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des +feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne +vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents. +D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne +tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans +un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux +pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus +que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été +instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses +compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais +sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte +par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de +faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il +qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses +compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les +épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que +mal au milieu de l'obscure forêt. + +Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant, +s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui +pût leur indiquer la direction de Steam-House. + +Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que +n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des +éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant +d'Acier. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu +de halte allait être abandonné. Il n'était que temps! + +Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la +forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le +danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il +fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au +lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière, +et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un +ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait +visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes +pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du +sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières +éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet +incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à +travers la campagne et dévorant tout sur son passage. + +Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle +torréfiant qui passait dans l'atmosphère. + +La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le +faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les +eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put +être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu. + +Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut +terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes +que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la +tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train. + +Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui +venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de +l'une de ses longues oreilles pendantes. + +Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la +machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux +coups de l'orage par ses hennissements plus précipités. + +«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de +chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien +ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!» + +Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans +la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne +le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par +le feu. + +De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, +nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les +projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient +enfin des fauves! + +Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était +possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train +pour y chercher un abri ou un refuge. + +Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un +bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de +banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête, +tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent +l'animal. + +«Pauvre bête! dit Fox. + +--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait +pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre +bête!» + +Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod! +Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il +ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût +les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils +d'une souricière! + +À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là, +redoubla encore. + +Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les +points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et, +maintenant, nous étions absolument cernés. + +Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que +cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent +au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à +peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares, +les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins +de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une +incroyable fureur. + +Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque +de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque +large fondrière. + +C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid +étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle, +la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus. + +La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de +feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies. + +Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à +l'heure. + +Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir +un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de +cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons +ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante +l'enveloppa tout entier!... + +Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême +lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière +nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne +devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de +l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était +entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire. +Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de +l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes +s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup +de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour +ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train +en détresse! + +À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route +était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de +Rewah. + + +CHAPITRE XIII +Prouesses du capitaine Hod. + +La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent +tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues, +accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû. + +Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses +riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers +ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins, +qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste +carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les +nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là +de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui +tendent à disparaître devant la culture. + +Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se +fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du +brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un +ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était +distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril. + +Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût +été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très +également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux +artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à +rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait +plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de +sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine +aux montagnes du Népaul. + +Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la +saison des pluies. + +La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers +mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est +plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et +un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages +s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur +direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes +montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur +la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu +des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir +que quelques semaines plus tard, au mois de juin. + +Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances +particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais +s'effectuer. + +Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave +Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux. +Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en +conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du +ciel. + +Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit +meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un +couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont +les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler +cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du +dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur +couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que +celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes +de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à +tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,-- +teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux +quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt +noire. + +Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine +Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas +moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le +chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox, +arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils +furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du +gibier de plume! + +Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les +excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour +même, nous rangèrent à son avis. + +Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait +été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions +atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante +kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc +marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies +continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à +se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques +heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours +près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer +Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu +d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin +de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard. + +Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un +beau coup de fusil. + +Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en +rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis +dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle +véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre, +nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous +étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile +territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières +marécageuses. + +Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de +Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent +éparpillait sur les bambous de la route. + +Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se +jeta sur le cou de notre éléphant. + +«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien. + +À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et +saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta! +s'écria-t-il à son tour. + +--Tirez-le donc! m'écriai-je. + +--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de +tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard +particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque +aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de +membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah, +nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine. + +Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre +éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il +croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer +ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses +griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa +déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, +et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut. + +Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un +chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon +moment et au bon endroit. + +Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, +mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le +moment favorable pour s'élancer sur la vérandah. + +En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant, +embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis +monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de +vapeur. + +«Tirez donc, Hod! dis-je encore. + +--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi, +sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous +n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il. + +--Jamais. + +--Voulez-vous en tuer un? + +--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup +magnifique... + +--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un +fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la +manquez, je la rattraperai au vol! + +--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une +carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai, +j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et +je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme, +et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber +sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon +chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au +passage... + +«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il. + +Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster +dans la tourelle. + +Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit, +après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le +capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se +précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut +dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au +mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala +instantanément les roues du train tout entier avec le frein +atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et +s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques +minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine +impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux +chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le +capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes! + +--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de +tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué! + +--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas +au bon endroit! + +--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième +ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé. + +--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un +tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je +n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil! + +--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous +attend et vous consolera... + +--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à +Fox! + +--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette +observation inattendue. + +--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as +remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac +Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de +l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que +du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod. + +--Mon capitaine? + +--Deux jours de salle de police! + +--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à +ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était +tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le +lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes +battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de +halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la +matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et +l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du +reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait +cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la +table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières, +en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait +savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de +Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures +nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous +partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, +notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques +perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances, +que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à +tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de +fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, +sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne +pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui +l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là +qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui +ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était +pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu +l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je +l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami, +me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En +quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une +mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne +comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse! + +--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si +j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!... +Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul! + +--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de +l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer. +Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son +attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant +gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les +effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il +sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus +heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il +mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était +digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox! +je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il +maintenant? + +--Il est près de cinq heures! + +--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une +seule cartouche! + +--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être +d'ici là!... + +--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et, +voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès! + +--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons, +capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous +va-t-il? + +--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit! + +--Entendu. + +--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil +plutôt que de revenir bredouille!» + +Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition +d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée +avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que +les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions +hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. + +Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de +la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas +trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et +demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore +intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le +résultat eût été le même. + +Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur +son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux +sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses +lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être +vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul +échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à +décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,-- +une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait +les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la +rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui. + +Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela +continue! me dit-il, en secouant la tête. + +--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus +modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui +lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!» + +Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le +triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux +et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors, +et nous n'apercevions plus ni ferme ni village. + +En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé +Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet +déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité +capitaine! + +La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus +assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse +expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître +au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien +obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans +compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro +et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une +inquiétude qu'il fallait leur épargner. + +Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de +gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un +oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne +nous rapprochait pas positivement de Steam-House. + +J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer +enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit +d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. + +Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré. + +Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, +j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. + +Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement +sur le bord d'une rizière. + +Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais +d'abattre, et le rapporta au capitaine. + +«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il +se précipite dans sa marmite, la tète la première! + +--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je. + +--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine. + +--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me +dit Goûmi. + +--Qu'ai-je donc fait de répréhensible? + +--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons, +qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde. + +--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les +consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le +mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!» + +En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition +d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule, +le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait +l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et +aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des +peines que la loi anglaise a confirmées. + +Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine +Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets +métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et +finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses. + +«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard +nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les +brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet +prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera +bon effet sur notre table! + +--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine? + +--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de +moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il +faudra bien qu'elle se passe! En route!» + +Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont +nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route +qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de +bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et +moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en +arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages +le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une +demi-obscurité. + +Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à +droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai +brusquement, comme malgré moi. + +Le capitaine Hod me saisit la main. + +«Un tigre!» dit-il. + +Puis, un juron lui échappa. + +«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à +perdreaux dans nos fusils!» + +Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous +n'avions de cartouches à balle! + +D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes. +Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal +s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas +sur la route. + +C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous +appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers, +dont les victimes se comptent annuellement par centaines. + +La situation était terrible. + +Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil +tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds +de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et +noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans +la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait +et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de +son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un +accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du +six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous +sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non +par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le +visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. +Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une +cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le +capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas +qu'il bondisse!» + +Tous trois nous restions donc sans bouger. + +Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à +l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais +comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au +ras du sol, il semblait en aspirer les émanations. + +Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine. + +Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue, +concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui +se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant, +ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur! + +Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. + +Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne +pas crier au capitaine Hod: + +«Mais tirez donc! tirez donc!» + +Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul +moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais, +pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant. + +Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer... + +Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie +d'une seconde. + +Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de +l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des +rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol. + +«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à +balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci! + +--Est-il possible! m'écriai-je. + +--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la +cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout +s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un +fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que +Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à +plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les +cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait +sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée! + +«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé +plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour +au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce +qui s'était passé. + +--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de +deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis +trompé deux fois! + +--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton +erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de +t'offrir cette guinée... + +--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la +pièce d'or. + +Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du +capitaine Hod et de son quarante et unième tigre. + +Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade +peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir +les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des +montagnes du Népaul. + + +CHAPITRE XIV +Un contre trois. + +Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières +rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en +étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont +atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol +n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne +s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même +pas s'en apercevoir. + +Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se +maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas +encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du +train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait +trop profondément, un léger coup de la main de Storr au +régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant +fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait +pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux +valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force +effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. + +En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de +ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du +confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux +horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards. + +Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis +la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du +Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une +gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages +chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de +bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à +une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; +mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays +devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux +dépens des champs cultivés. + +Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle +plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place +à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui +fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement +aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe +jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des +magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums +pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, +des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins +de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs +veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce +des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de +couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés +en plates-bandes, qui bordaient les routes. + +Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou +trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient +encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La +population diminuait à l'approche des hautes terres. + +Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant +étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie +tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, +du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée +d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, +nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans +une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au +whist. + +Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du +capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule +soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. + +«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours +faire un schlem!» + +Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si +nettement formulée. + +Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que +portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le +temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait +rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon +quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer +la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit. + +Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes +routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés +entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, +surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air +tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel +spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur +d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu +exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le +«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on +peut traiter directement et assez généralement à bas prix. + +Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très +honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements +appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef +du district. + +Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces +établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï +pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner +plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute +de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut +exiger qu'il lui cède la place. + +Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de +halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire +qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois +constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt +avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel. + +Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, +voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne +s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les +cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand +indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, +au delà de Lahore ou de Peshawar. + +Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils +d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui +voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne. + +Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du +séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de +manière à loger les gens de sa suite. + +Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre +halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans +un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri +de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et +de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. + +Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en +faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui +ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt +en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple +piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince +voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui +impose. + +«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, +c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées +géographiques! + +--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas +avec ce fils de rajah! + +--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne +préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant +attirail de campagne! + +--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai +un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en +attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la +peine!» + +La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents +personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux +cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes +d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les +autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui +portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, +et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de +l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette +caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa +Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les +faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs +et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la +solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah +indépendant de l'Inde. + +Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de +tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les +bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre +cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de +l'accordeur. + +Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces +«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs +incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», +très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur +la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et +chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont +le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de +serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur. + +Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies +«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans +lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de +danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées +d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles +déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de +riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts +des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi +accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une +grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais +bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale +du rajah. + +Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient +je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les +hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on +appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue +robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très +pittoresque. + +Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches +courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles +enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette +coquettement sur leur tête. + +Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du +repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou +le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de +confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium. +D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec +et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, +très utiles sous l'ardent climat de l'Inde. + +Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon +accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût +dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans +la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène. + +Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous +s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant +jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut +dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes +d'amitié. + +Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou +Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes +dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, +tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait +admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux +incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été +ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu +d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette +mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane. +Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec +ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa +figuration restreinte. + +Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant +ce désir, ne crurent pas à sa réalisation. + +«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est +à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa +conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et +son fils ne fera rien pour nous être agréable. + +--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le +capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules. + +Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter +l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il +la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait +rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se +dérangea pas. + +Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à +l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire +que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs +jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais +temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa +main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur +fraîcheur et leur saveur naturelles. + +Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de +curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas. +Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein +air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je +n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il +me fut impossible de le constater. + +Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ +s'effectuât au lever du jour. + +À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui +avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, +et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau. + +Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite +rivière. + +Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en +pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière, +lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha. + +Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, +tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de +gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un +de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui +indiquait la présence de quelque personnage important. + +En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh +en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,-- +type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires, +dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte. + +Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il +fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant +que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir +considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il +n'en voulût rien laisser voir: + +«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr. + +Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se +tenait à quelques pas. + +Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et, +se retournant vers Banks: + +«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres. + +--C'est moi qui ai! répondit Banks. + +--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah +de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi +bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à +quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des +éléphants de chair et d'os à son service! + +--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus +puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage. + +--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, +plus puissant!... + +--Infiniment plus! répondit Banks. + +--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons +déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable +de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le +voulait pas. + +--Vous dites?... fit le prince. + +--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui, +que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix +couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, +ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle! + +--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince. + +--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le +capitaine Hod. + +--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta +Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt +éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries! + +--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh. + +--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à +s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la +contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il, +après un instant de réflexion. + +--On le peut, répondit l'ingénieur. + +--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette +expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne +reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre +éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens! + +--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose +prétendre que Géant d'Acier reculerait? + +--Moi, répondit Gourou Singh. + +--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se +croisant les bras. + +--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre +mille roupies à perdre!» + +Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable, +et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se +souciait guère de risquer une pareille somme. + +Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde +le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour +laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une +fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille +roupies? + +--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et +intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel +Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh. + +--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient +à Votre Hautesse. + +--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait +intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme +pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce +dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant, +et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance +mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, +il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant: + +«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler +pour l'honneur de notre vieille Angleterre!» + +Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une +centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et +accouraient pour assister à la lutte qui se préparait. + +Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de +Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant +un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier. + +Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns +de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient +les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. +C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et +d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde +méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge, +ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude. + +Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la +main et les excitaient de la voix. + +Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand +des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit +les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan +bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui +s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec +un étonnement mêlé de quelque effroi. + +De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du +tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de +notre éléphant. + +J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait +sa moustache et ne pouvait rester en place. + +Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus +calme, que le prince Gourou Singh. + +«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa +Hautesse?... + +--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe, +les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois +éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, +tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer +de quelques pas. + +Un cri m'échappa. Hod frappa du pied. + +«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant +vers le mécanicien. + +Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur, +le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément. + +Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus. + +Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles +tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant +semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit +les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En +avant! cria Banks. + +--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!» + +Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur +s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées +tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà +les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés +à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières. + +«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod. + +Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes +animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une +vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en +apercevoir. + +«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus +maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa +Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant +d'Acier!» + +Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le +régulateur, et l'appareil s'arrêta. + +Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, +la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de +gigantesques scarabées renversés sur le dos! + +Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, +sans même attendre la fin de l'expérience. + +Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très +visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent +devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne +put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, +comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh. + +Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa +Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un +sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu. + +Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain: + +«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il. + +Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. + +On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui +nous avait si dédaigneusement provoqués. + +Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal +du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous +émerveillés, notre train partit à grande vitesse. + +Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu +de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince +Gourou Singh. + +Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières +rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière +himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel +les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis +de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou +Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de +cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression +normale de la vapeur. + +En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse, +vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements +moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui +s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues +striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut +bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes +ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies +torrentielles. + +Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama +s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud, +l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à +perte de vue. + +L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant +quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une +épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme +une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train +s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait +alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait +plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la +vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le +magnifique panorama qui se développait à nos yeux. + +Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, +suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura +pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin. + +«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train +monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya! + +--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur. + +--Il le ferait, Banks! + +--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à +lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible, +qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air +respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. +Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de +l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude +moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable, +sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère +rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami +Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes +du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le +voudra.» + +Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, +fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis +quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins +praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les +pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut +là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour +dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, +ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression +de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les +soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une +tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée. + +Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur +un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il +ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, +parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui +hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre +fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections +admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la +montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la +fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible +hauteur de la frontière népalaise? + +Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière +fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre +voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu +d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide +devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois. +De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de +cinquante à soixante milles. + +Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de +son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du +niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se +perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs. + + +CHAPITRE XV +Le pâl de Tandît. + +Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses +compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français +Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce +voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de +Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des +montagnes du Thibet. + +On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House +à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 +mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette +nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie +cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis, +pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se +faire justice du révolté de 1857? + +On en jugera. + +Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, +pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, +escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de +l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah. + +Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés +des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se +jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se +trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu +fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait +quelque sécurité. + +L'endroit était bien choisi. + +Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le +bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée +par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque +parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et +ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à +découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième +degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à +l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la +péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent +pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y +souder au mont Kaligong. + +Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds, +redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, +imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte. + +Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus +de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont +M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans +lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. +C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire, +elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le +railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du +sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre +de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, +réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug +européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs +montagnes,--et Nana Sahib le savait bien. + +C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile, +afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant +l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel. + +Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se +levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait +rapidement prendre une extension considérable. + +En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend +toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des +Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays, +couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de +l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez +lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent +volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une +population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de +vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées +barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent +contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les +célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde, +fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait +d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé +presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore +ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les +traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib +lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de +Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller +demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la +frontière indo-chinoise. + +À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds. +Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu +de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces +sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les +Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être +comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, +contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, +les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de +pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser, +lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les +pousserait en avant. + +À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux +millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le +Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans +toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette +eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves, +audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au +«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage. + +On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région +centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection +militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement +national, auquel prendraient part les Indous de toute caste. + +Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le +pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure +que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un +asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il +devenait suspect. + +Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient +suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans +toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du +gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût +été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux +frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa +personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris +pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à +tout prix. + +Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, +marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le +trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés +des monts Sautpourra. + +Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous +de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses +plus profondes retraites. + +Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait +un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit. + +Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion +de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, +qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir +brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une +courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. +Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris +l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle +peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans +quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de +cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir. + +Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le +revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au +milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures +humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, +point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour +l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un +torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne +laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y +mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux +genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre, +une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à +précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre +la volonté de ses habitants. + +Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles, +les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de +ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en +quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à +la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche +gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un +contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire +un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents +de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours +de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de +quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri +de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri +d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des +oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne +s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit. +Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se +réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore, +s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts +de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des +ruines. + +C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib +et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout +d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. +Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars. + +Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession +du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords. +Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard +pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les +habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les +occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le +pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent, +et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir +accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur, +qu'ils venaient de remonter eux-mêmes. + +Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, +d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les +secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et +permettaient de s'enfuir, le cas échéant. + +Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile. + +Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était +actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait +été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il +continua d'interroger le Gound. + +«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce +pâl est-il abandonné? + +--Depuis plus d'un an, répondit le Gound. + +--Qui l'habitait? + +--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois. + +--Pourquoi l'ont-ils quitté? + +--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur +assurer la nourriture. + +--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a +cherché refuge? + +--Personne. + +--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la +police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl? + +--Jamais. + +--Aucun étranger ne l'a visité? + +--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme. + +--Une femme? répliqua vivement Balao Rao. + +--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la +vallée de la Nerbudda. + +--Quelle est cette femme? + +--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle +vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en +sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une +Indoue, on n'a jamais pu le savoir!» + +Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette +femme? demanda-t-il. + +--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement +d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de +vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon +propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est +muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la +voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. +Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!» + +--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, +ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous +rien à craindre d'elle? + +--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête +ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils +voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa +langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait +une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du +dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui +continue à vivre!» + +Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, +venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue +dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda. + +C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et +non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni +l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de +se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, +qu'ils continuaient à voir «en dedans.» + +À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les +montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, +comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés +que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on +hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. +Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle +avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans +attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus +formuler. + +Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette +femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il +eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une +flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour +éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de +disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors? +Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des +Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le +Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant +son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait +pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans +que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir +éprouvé sa nature, si frêle en apparence. + +Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se +demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette +circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, +qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y +ramener. + +Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les +siens savaient où se trouvait actuellement cette folle. + +«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que +personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle +soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de +Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est +qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous +entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, +elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, +puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et +recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie. +D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il +est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà +morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!» + +Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, +et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance. + +Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la +Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la +Nerbudda. + + +CHAPITRE XVI +La Flamme Errante. + +Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta +caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le +temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, +soit en se lançant sur de fausses pistes. + +Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs +fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les +hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un +«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient +les esprits à un soulèvement national. + +La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter +leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la +Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en +attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque +sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib +savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du +joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il +ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana. + +Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu +civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les +trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il +ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu, +cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs +millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central +de l'Indoustan. + +Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se +rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu, +fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes +parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent +d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient +qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se +précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence. + +Le moment n'était pas venu. + +Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre +les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore +que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité +d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines +de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité +anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du +Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il +importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana +Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du +soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857, +tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais +cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour. + +Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut +pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa +réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés +le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la +présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait +que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux +recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur +d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le +poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût +le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une +semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime +de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana +Sahib retomba dans l'oubli. + +Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être +reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le +costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour +seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner +du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la +Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas. + +Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, +l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril. + +Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en +conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec +la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs +de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, +ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs +de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou. + +Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court +vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le +19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les +dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait +à Souari. + +Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute +antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes +hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au +nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures +des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont +abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis +tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines +de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles +représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce +que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait, +l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs. + +Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district +important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il +rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la +nouvelle. + +Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du +royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de +Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra +aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de +Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas. + +Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, +et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, +dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les +préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et +arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, +leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des +Vindhyas. + +Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères +voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent +le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous +colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent +destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux +et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, +pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du +territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position +que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a +préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un +insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet! +La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de +trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses +mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et +d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces +malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait +décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib +devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer +pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva. + +À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la +Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant +d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec +celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une +importante ville musulmane, qui est restée la capitale de +l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux +Anglais pendant toute la période insurrectionnelle. + +Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds, +arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du +Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année +musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis», +sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame +arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal +ni danger. + +Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient +suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des +nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias», +sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se +mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et +coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les +rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens +travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette +cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes +sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils +avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux +anciens révoltés de 1857. + +Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne +le faubourg oriental de la ville. + +Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à +feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de +torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les +eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies. + +À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule. +Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés. + +Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons +d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard. + +Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib +entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion. + +«Le colonel Munro a quitté Calcutta. + +--Où est-il? + +--Il était hier à Bénarès. + +--Où va-t-il? + +--À la frontière du Népaul. + +--Dans quel but? + +--Pour y séjourner quelques mois. + +--Et ensuite?... + +--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se +glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib. + +C'était Kâlagani. + +«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le +nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et +risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait +redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda. +Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.» + +Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et +disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre. +Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao +s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il. + +--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le +jour au pâl de Tandît. + +--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la +rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des +chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces +chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et +qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit +heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le +nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était +que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour +dans la vallée passât inaperçu. + +La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux. + +Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient +pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion +au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la +certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause. +Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains. +Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne +pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur +anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait +pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous +fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale. + +Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du +sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de +quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais, +aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût +s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage +contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au +supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib. + +Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le +Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît, +pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se +borna à le lui apprendre en ces termes: + +«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay. + +--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de +l'océan Indien! + +--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera +aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout. + +Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le +massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la +Nerbudda. + +Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se +faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient +d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl. + +Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la +garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche +village. + +Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches +tremblantes sous l'eau du torrent. + +Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas +encore interrompu le silence de la nuit. + +Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres. +En même temps, ces cris se faisaient entendre: + +«Hurrah! hurrah! en avant!» + +Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée +royale, apparut sur la crête du pâl. + +«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore. + +Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de +Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère. + +Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit +du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt. + +«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant +dans l'étroit ravin. + +Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se +redressa, la main tendue vers eux. + +«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et +il retomba sans mouvement. + +L'officier s'approcha du cadavre. + +«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il. + +--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour +avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le +nabab. + +--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le +détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À +peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement +que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un +long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la +ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide +inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans +la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de +Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette +fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait +échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du +massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle, +comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment, +se fût dressée dans son souvenir. + +Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la +folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la +suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le +nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures +nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. +Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les +accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et, +parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes. + +Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au +gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit +dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent +immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre +connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad. + +Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son +identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec +raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais +du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!» + +Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit +du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu +interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et, +machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab. + +Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et +s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de +Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer. +On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine +survivait en lui. + +La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de +balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda +longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit +lentement le lit du Nazzur. + +Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence +habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana +Sahib. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + +DEUXIEME PARTIE + + +CHAPITRE I +Notre sanitarium. + +Les incommensurables de la création!» cette expression superbe, +dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes +américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à +l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore +impuissant à mesurer avec une précision mathématique? + +Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région +incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine +Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines. + +«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit +l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible, +puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles +hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins +de la respiration!» + +Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, +longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis +le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en +couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le +Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne, +supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois +zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus +tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé +pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de +cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du +printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille, +couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient +les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du +globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt +mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les +avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers, +ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de +difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie +en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de +Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, +dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le +Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille +mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille +cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont +Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel +l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle +de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que +les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne +dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est +ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis +ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes, +et qui s'appelle les monts Himalaya! + +Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement +et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de +cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure, +vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de +pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées. + +Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la +ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le +versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le +versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par +les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est +pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à +une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et +de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit +d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages! + +Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, +représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y +foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le +sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à +planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les +humbles échantillons d'une flore arctique. + +Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi +ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne +s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier +domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers, +dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas +faire défaut. + +En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une +zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. +C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres, +humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses, +dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden +du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre +campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc +facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout +seul. + +Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les +gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones +supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des +voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire +d'importantes découvertes géographiques. + +«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne? +demandai-je à Banks. + +--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est +comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe, +et qui garde ses secrets. + +--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée +autant que cela a été possible! + +--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks. +Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, +Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, +Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les +missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères +Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et +Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait +connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce +soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à +réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des +rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était +le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a +dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné +maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte +sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, +--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres +européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque +peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il +faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en +réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme +mathématiques que le jour où on les aura obtenues +barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte +cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter +un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque +inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait. + +--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un +jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord! + +--Évidemment! + +--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan! + +--Sans aucun doute! + +--Le voyage au centre de la terre! + +--Bravo, Hod! + +--Comme tout se fera! ajoutai-je. + +--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire! +répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus. + +--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la +terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son +écorce, il peut en pénétrer tous les secrets. + +--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la +limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque +l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite... + +--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères +pour lui, répondit le capitaine Hod. + +--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en +tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans +la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre +autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement. + +--De quoi s'agit-il, Banks? + +--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un +arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille +images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de +la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille +ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à +Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La +chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre +sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,-- +de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement +formés par les traits de leurs nervures. + +--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je. + +--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, +répondit l'ingénieur. + +--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant. + +--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces +arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver +aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya. +Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?... +ce «sentencier»... + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour +chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste! + +--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous +fera bien quelque ascension dans la chaîne? + +--Jamais! s'écria le capitaine. + +--Pourquoi donc? + +--J'ai renoncé aux ascensions! + +--Et depuis quand?... + +--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie, +répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet +du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais +être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais +donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au +faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand, +dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe +plus!»... + +Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant +cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il +était impossible de ne pas rire de bon coeur! + +J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces +stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant +l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de +l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine. + +Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et +unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien. +C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses +ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des +cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la +mer. + +Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que +domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de +Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du +quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré +de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du +monde. + +D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la +chaîne himalayenne. + +Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend +indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter +notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout +le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y +trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie +moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à +Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent. + +L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert +la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur +pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest. +Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House. +Il est occupé par une race hospitalière de montagnards, +éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs +de blé et d'orge. + +Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, +il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans +lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines. + +Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui +contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un +plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille +de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une +épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on +dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de +rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des +corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de +houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des +ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute +laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le +vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de +soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable. + +Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce +plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers, +de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en +remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents +mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres, +érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux +caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants +étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus +du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour +ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à +point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux +pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée, +branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des +ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies +polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de +verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a +plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour +n'en plus bouger. + +En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté +jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du +tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin +naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres. + +De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers +la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un +gouffre dont la profondeur échappe au regard. + +Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande +commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux. + +Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit +dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de +l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la +plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de +l'embrasser dans tout son ensemble. + +À droite, la première maison de Steam-House est placée +obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est +ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres +latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche. +De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement +en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une +neige éternelle. + +À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme +rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa +forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques +«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le +récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette +habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du +personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de +l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus +importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un +petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire +de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine +détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et +forme le plan latéral de ce paysage. + +Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque +mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un +berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait +qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est +stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. +Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme +animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette +route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile. + +Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le +détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille +mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce +géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue. + +«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, +non sans un certain dépit. + +Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, +dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur +du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent +marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et +que le Dwalaghiri domine de son pic aigu. + +Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de +l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête +moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses +vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument +toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, +par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, +les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent +leur grandeur réelle. + +Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les +nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. +L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le +soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En +haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous +soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des +limites de la terre. + +Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les +brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de +vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à +l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se +profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du +tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne +limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue +panoramique sur un horizon de soixante milles. + + +CHAPITRE II +Mathias Van Guitt. + +Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla +dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur +Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de +Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre. + +Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine +l'interpellait de sa voix sonore: + +«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon +port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte +de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois. + +--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez +organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de +Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement. + +--Tu entends, Fox? + +--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur. + +--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai +pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit +tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée +que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher! + +--On le décrochera pourtant, répondit Fox. + +--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je. + +--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de +chasseur, rien de plus! + +--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le +campement et vous mettre en campagne? + +--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons +d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone +inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que +les tigres n'aient pas abandonné cette résidence! + +--Pouvez-vous croire?... + +--Eh! ma mauvaise chance! + +--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur. +Est-ce que cela est possible! + +--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler? +demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi. + +--Oui, certainement. + +--Et vous, Banks? + +--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se +joindra à vous comme je vais le faire... en amateur! + +--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en +amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne +à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani! + +--Convenu! répondit l'ingénieur. + +--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur, +pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres! +Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, +deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi. + +--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura +pas à se plaindre!» + +Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de +cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de +l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze +heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, +Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui +oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au +campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette +expédition. + +Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth +et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après +un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être, +intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état. +Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne +laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le +mécanicien. + +À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques +minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House +disparaissait derrière son épais rideau d'arbres. + +Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est, +les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de +l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,-- +température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de +ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois. + +Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été +l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût +allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la +raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et +demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani, +à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin +s'était fait en belle humeur. + +«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des +tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux +bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les +fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne +nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!» + +Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur +avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il +compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries +visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à +tout événement. + +J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des +carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se +rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les +serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont +extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent +annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois +plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes +qui périssent sous la dent des fauves. + +Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder +où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux +moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à +travers les buissons, ce n'est que stricte prudence. + +À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands +arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se +développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le +Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût +passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis +longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les +montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement +creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient +dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du +Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là +par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient +accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies +impénétrables. + +Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en +chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun +hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De +larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol, +prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le +Tarryani. + +Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée, +rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation +du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter. + +À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus, +s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce +n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce +n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni +embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus +profond de cette forêt. + +En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs, +juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à +leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour +toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le +bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit +avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq +côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et +cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne +fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la +tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction. + +Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, +singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité +d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un +noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse +de lianes. + +«Eh! qu'est cela? m'écriai-je. + +--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout +simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis, +quelles souris elle est destinée à prendre! + +--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod. + +--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée +par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée, +parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal. + +--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une +forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet! +Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur! + +--Ni d'un tigre, ajouta Fox. + +--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces +féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur +piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît +ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si +méfiants et si vigoureux qu'ils soient! + +--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre +de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est +que probablement quelque animal s'y est fait prendre. + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris +n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles, +fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se +tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en +doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui +se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais, +s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les +conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction: +sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions +prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège +dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les +troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils +écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence +d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le +capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure. +Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux +larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le +relever pour pénétrer à l'intérieur du piège. + +«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son +oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est +vide! + +--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il +alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je +me plaçai près de lui. + +«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod. + +Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un +singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit +ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout +naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta +d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint, +à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature +supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau +de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du +madrier qui fermait l'ouverture. + +Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du +madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule, +en pesant sur l'autre extrémité du levier. + +Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre +petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes +donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement. + +Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas +où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement. + +«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je +me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, +je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort +un tigre, il sera salué d'une balle à son passage! + +--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je +au capitaine. + +--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil, +il sera du moins tombé en toute liberté! + +--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant +qu'il ne soit par terre! + +--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta +le colonel Munro. + +--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était +pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous +parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu +à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa +carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou +quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège. + +Rien n'apparaissait encore. + +«Encore un effort, mes amis!» cria Banks. + +Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière +du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt +l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal +de grande taille. + +Pas d'animal, quel qu'il fût. + +Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait +autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus +reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment +favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque +s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la +forêt. + +C'était assez palpitant. + +Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le +doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à +plonger son regard jusqu'au fond du piège. + +Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait +largement par l'orifice. + +En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois, +puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que +je trouvai très suspect. + +Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le +réveiller brusquement. + +Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une +masse qu'il vit remuer dans la pénombre. + +Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur +retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon +anglais: + +«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!» + +Un homme s'élança hors du piège. + +Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le +madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice, +qu'il boucha de nouveau. + +Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître, +revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en +pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un +geste emphatique: + +«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point +à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!» + +Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans +une position moins menaçante. + +«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en +s'avançant vers ce personnage. + +--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de +pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers +et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la +maison Hagenbeck de Hambourg!» + +Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?... + +--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks, +qui nous montra de la main. + +--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le +fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes +devoirs, messieurs, à vous les rendre!» + +Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on +penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet +emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il +son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet +individu? + +Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux +apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait +de naturaliste et l'avait été en effet. + +Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un +homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux +clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa +personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des +phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le +type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas +rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute +l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de +fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un +théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs +gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la +rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour +avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait +certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt. + +J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au +sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner +par un geste spécial tous les mots de son rôle. + +Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine +voix: + +_Si d'un pêcheur Napolitain..._ + +son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme +s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer +son hameçon. Puis, continuant: + +_Le Ciel voulait faire un monarque,_ + +tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith +pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa +tête fièrement relevée, figurait une couronne royale. + +_Rebelle aux arrêts du destin,_ + +Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le +rejeter en arrière, + +_Il dirait en guidant sa barque..._ + +Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de +droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient +de son adresse à diriger une embarcation. + +Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question, +c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il +n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait +être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre +hors du rayon de ses gestes. + +Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias +Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au +Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il +est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les +élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non +pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait +que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était +venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce +lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des +importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles +s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées +des deux mondes. + +Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, +c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait +amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles +de ce piège, dont nous venions de l'extraire. + +Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que +Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un +langage soutenu par une grande variété de gestes. + +«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa +rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des +pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal, +que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et +j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à +des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire. +C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je +constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier +mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique, +qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus +vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon +fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un +adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite +ouverture.» + +La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante +le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes +herbes. + +«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur, +j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient +attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était +intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon +bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe +retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun +moyen d'en pouvoir sortir.» + +Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire +comprendre toute la gravité de sa situation. + +«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que +j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais +emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma +prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant +pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée +et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient. +Ce n'était qu'une affaire de temps. + +_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_ + +a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures +s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir +venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de +mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc +mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit +fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne +troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je +n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se +relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je +n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble, +quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore +un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait +été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut +bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me +reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la +liberté.» + +Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut +pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que +provoquaient son ton et ses gestes. + +«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi +dans cette portion du Tarryani? + +--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le +plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux +milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je +serai heureux de vous y recevoir. + +--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro, +nous irons vous rendre visite! + +--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et +l'installation d'un kraal nous intéressera. + +--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put +empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de +Nemrod qu'une estime fort modérée. + +«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il +en s'adressant au capitaine. + +--Uniquement pour les tuer, répondit Hod. + +--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur, +qui eut là un beau mouvement de fierté. + +--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas +concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la +tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le +faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre, +messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce. + +Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, +et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande +allée, qui se développait au delà de la clairière. + +«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt. + +Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en +avançant quelque peu les lèvres: + +«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le +personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège +comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de +correction que je dois toujours conserver à ses yeux!» + +Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur. + +«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et +intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous +cherchons depuis plus d'une heure sans avoir... + +--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner +jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la +clairière, il convient de remettre ce piège en état.» + +Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la +réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt +nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y +glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite +pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là +comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le +capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien +imaginé! + +--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van +Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes +fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles +recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier +cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela +importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les +fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, +sans aucune détérioration! + +--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de +la même manière. + +--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si +l'on consultait les fauves... + +--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le +capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à +s'entendre. + +«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris +au piège, comment faites-vous pour les en retirer? + +--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit +Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je +n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de +mes buffles domestiques.» + +Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient +entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à +moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc +passé? + +Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé +en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au +moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel. + +Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention +rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort +immédiate, comme il nous fut donné de le voir. + +En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un +des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les +dernières contorsions de l'agonie. + +Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait +sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le +malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une +minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours. + +Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions +ensuite précipités vers le colonel Munro. + +«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit +précipitamment la main. + +--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se +relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci, +ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun +remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui +demanda le colonel Munro. + +--Kâlagani,» répondit l'Indou. + + +CHAPITRE III +Le kraal. + +La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés, +surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la +morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule, +ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux +milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables +reptiles.[7] + +On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de +serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais +qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la +France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de +représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde. +C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée +prodigue à cet égard. + +Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait +rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses +compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez +profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer. + +Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt +nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut +acceptée avec empressement. + +Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du +fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal», +qui est plus spécialement employé par les colons du sud de +l'Afrique. + +C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la +forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait +aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang +de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer +passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond, +au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de +planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du +kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur +quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité +gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors, +on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite, +une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de +la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage +ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la +conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la +chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement. + +Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la +campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les +lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du +railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et +pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit +Calcutta. + +Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de +gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de +rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et +d'en opérer la capture. + +Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y +vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés, +non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux +fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité +des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la +chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les +vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone +inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine. + +Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien +acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas +plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne +nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le +kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine +Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à +Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la +plaine ne peuvent atteindre. + +Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La +porte s'ouvrit pour nous y donner accès. + +Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de +notre visite. + +«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire +les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les +exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand, +ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi». + +Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la +case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins +luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les +chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces +chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième +salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à +manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à +l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de +houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus. + +Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au +premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus +près la demeure des quadrupèdes. + +C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle +rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les +installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y +manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe, +suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des +couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de +velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la +gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet +d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était +pas là pour envahir la loge. + +À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils +occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle +on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il +eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages +voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette +liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est +incompatible avec les dangers que présentent les forêts +himalayennes.» + +La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur +quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était +divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des +cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les +animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du +service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, +trois panthères et deux léopards. + +Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que +lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un +lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du +railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay. + +Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages, +étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient +été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de +séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements +effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à +l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers +les barreaux, faussés en maint endroit. + +À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent +encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir. + +«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod. + +--Pauvres bêtes! répéta Fox. + +--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que +vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec. + +--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!» +riposta le capitaine Hod. + +S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux +carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont +rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en +est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les +bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes, +auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la +chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des +«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et +facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à +satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne +désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse. + +C'était principalement de chair de bison et de zébu que le +fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris +revenait le soin de les ravitailler à de certains jours. + +On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien +au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle +sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus +d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur +lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil +du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la +grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet +aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position +verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer +les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout +qu'accroupi ou couché. + +Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est +certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille, +ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient +à lui manquer, il est à peu près perdu. + +Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux +cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,-- +cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux +pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille, +mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau, +compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins +farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la +plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque +imprudemment. + +Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à +nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de +s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris +cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où +ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait. + +D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne +dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes. +Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur +étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était +certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du +samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi, +lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance, +c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements, +une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient +aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre +qu'elles ne se démolissent! + +Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine +Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison. +Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections +cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de +l'Europe. + +Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van +Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en +montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il +parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du +Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes, +cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous +quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous +aurait livré ses derniers secrets. + +«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si +les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques? + +--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très +rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé +de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous +pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre +principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles, +ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes, +représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que +j'expédie consuétudinairement...» + +Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos +aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il +en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de +vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi, +dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents +francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire +n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java +à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la +mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille +francs en bloc! + +--C'est vraiment pour rien! répondit Banks. + +--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt. + +--Proboscidiens? dit le capitaine Hod. + +--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels +la nature a confié une trompe. + +--Les éléphants alors! + +--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les +mastodontes dans les périodes préhistoriques... + +--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod. + +--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut +renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs +défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais, +depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont +imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les +promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la +province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout +un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés +qu'autrefois. + +--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de +l'Europe ces échantillons de la faune indoue?» + +--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet +monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une +simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement. + +«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se +reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type, +qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme +Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les +voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du +monde?» + +Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles +de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je. + +--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non +pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous +connaissez à fond la péninsule indienne? + +--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité +Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu +leurs monuments, j'ai admiré... + +--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van +Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée, +exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose, +c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée: + +«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces +puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes +dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur, +reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre +hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la +plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères, +tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses +soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande +pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la +péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les +héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au +métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la +tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous +aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des +souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par +centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les +fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière +de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors +ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des +merveilles de cet incomparable pays!» + +Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van +Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait +évidemment pas la discussion. + +Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la +faune spéciale à cette région du Tarryani. + +«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à +propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie +de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète, +je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si +je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent +encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la +ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me +livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément +personnel!» + +Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce +qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint, +d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de +bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de +l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis. + +«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces +suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des +carnaires... + +--Des carnaires? dit le capitaine Hod. + +--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si +profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs +assez audacieux pour les attaquer! + +--Et les loups? + +--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à +redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme +solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de +Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des +chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils +commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont +indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je +vous les abandonne aussi, capitaine Hod. + +--Et les ours? demandai-je. + +--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en +approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas +recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des +oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale +qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs. +Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux +vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf +peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque +inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts +cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes +yeux le capitaine Hod.» + +Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien +qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en +rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales. + +«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des +animaux botanophages... + +--Botanophages? dit le capitaine. + +--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de +végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont +la péninsule s'enorgueillit à juste titre. + +--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le +capitaine Hod. + +--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein +de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est +quelquefois plus redoutable que le tigre... + +--Oh! fit le capitaine Hod. + +--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un +chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il +est bien près d'être chassé à son tour! + +--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper +court à cette discussion. + +--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous +pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens! +Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une +antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés +aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar +spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble +exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée +comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables +faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un +troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance +sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles +soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur +le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani! +Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je +vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas +apprivoisées! + +--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod. + +--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur, +assez vexé de cette réponse. + +--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions, +s'il vous plaît! + +--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces +prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères +de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière +qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis, +que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs, +presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier +dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces +félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne +peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables. +Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des +quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au +tigre, jamais! + +--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod. + +--Oui! les tigres! répéta Fox. + +--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la +couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est +justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui! +N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son +droit de considérer comme envahisseur, non seulement les +représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la +race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de +cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables +fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils +pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le +cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!» + +Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire +avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de +montagnes. + +«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent +en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce +territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des +chats sauvages, + +_Si parva licet componere magnis!_ + +Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont +demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des +belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries +publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du +dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel +animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de +leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses +animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans +quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de +l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre! +Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde +indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans +une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le +rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de +lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés +sur de vaillants solipèdes... + +--Solipèdes? dit le capitaine Hod. + +--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais +déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur +sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut +toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la +porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il +vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une +hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le +cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il +succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse, +elle est vengée d'avance! + +--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod, +qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle! +Oui! le tigre est le roi des animaux! + +--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur. + +--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le +capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le +Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups! + +--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous +ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela +ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?» + +Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain +que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante. + +L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué? +quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les +détruire? quelle thèse à faire valoir! + +Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à +échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la +fois, sans plus se comprendre. + +Banks intervint. + +«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu, +messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois +très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces +excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station +de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans, +n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui, +dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes. +C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des +Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent +cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres. + +--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez +oublier que ces animaux sont omophages? + +--Omophages? dit le capitaine Hod. + +--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que, +lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en +veulent plus d'autre! + +--Eh bien, monsieur?... dit Banks. + +--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils +obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!» + + +CHAPITRE IV +Une reine du Tarryani. + +Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal. +L'heure était venue de regagner Steam-House. + +En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient +pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les +fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y +en avait assez pour les contenter tous les deux. + +Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre +le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des +beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au +courant de ce genre expédition, connaissant les détours du +Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en +lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit +obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet +Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se +montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui. + +En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de +ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de +Mathias Van Guitt. + +Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait +probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore +une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit +qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House. + +L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction +qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la +vie, il n'en laissa rien paraître. + +Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on +le pense bien, fit les frais de la conversation. + +«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur! +répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour +d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des +sujets d'exhibition, il se trompe!» + +Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une +telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne +purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les +traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui +n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers +leur gîte. + +Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce +jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos +préparatifs pour descendre au kraal. + +Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre +visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était +transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de +curiosité venait de les conduire à Steam-House. + +Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine, +indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve, +pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et +physiquement, aux Indous des plaines. + +Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les +impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes +d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc +éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et +flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs +montagnes! + +Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns +parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à +la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur +cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge, +après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le +territoire de l'Inde. + +Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions +nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux, +et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses +compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question. +Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans +les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée +eût été difficile. + +En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant +vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui +touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien +faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards, +il resta songeur et ne prit plus part à la conversation. + +Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un +tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus +particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans +la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages +entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs +troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on +comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré +la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois +cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne +semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait +pas bientôt réduit à leur céder la place. + +Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les +tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout +où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des +buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les +rencontrait en grand nombre. + +«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils. + +Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à +l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias +Van Guitt et notre ami le capitaine Hod. + +Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils +avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House. + +Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine +Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute +rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani. + +En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous +avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se +présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie. + +Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient +occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre +qui s'était laissé prendre pendant la nuit. + +Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod, +cela va sans dire! + +«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs, +qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox. + +--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore +deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de +faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne. +Venez-vous avec moi au kraal, messieurs? + +--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui, +nous chassons pour notre compte. + +--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le +fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile. + +--Nous l'acceptons volontiers pour guide. + +--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance! +Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer! + +--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias +Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les +arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine +Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième! + +--À mon trente-huitième! répondit Fox. + +--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je +prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je +n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu +connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il. + +--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les +directions, répondit l'Indou. + +--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement +signalé aux environs du kraal? + +--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux +milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours, +on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que... + +--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à +l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien +de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait. + +Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans +le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de +deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière! +Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière! + +Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas +qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne +les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce +serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas. +Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans +en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on +commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux, +et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils +vont ordinairement se désaltérer. + +Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait +assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un +poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui +peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que +l'on procède en forêt. + +En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile +auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais +ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre. +Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très +périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il +convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur +l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos +du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle +ne se termine pas à l'avantage du fauve. + +C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses +des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer +dans les annales cynégétiques. + +Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod. +C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres, +c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre. + +Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas. +Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre +brièvement aux questions qui lui étaient posées. + +Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau +torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux, +fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un +poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf. + +L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être +récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la +faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne +leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers +s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre. + +«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la +tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.» + +En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière +les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau +isolé au milieu de la clairière. + +C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions +pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux +perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se +faisaient vis-à-vis. + +Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche, +qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent. + +L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne +pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien +qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu. + +Nous n'avions plus qu'à attendre. + +Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs +rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient +plus venir s'attaquer au quartier de boeuf. + +Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent +subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors +du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais +du bois. + +Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous +prévint de nous tenir sur nos gardes. + +En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être +provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans +doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un +instant à l'autre sur quelque point de la clairière. + +Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son +brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient +échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour +éclater. + +Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des +branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit +entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait, +mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient +à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir. +Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que +l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût +été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré +par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin. + +Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et +s'arrêta, par un sentiment de défiance. + +C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête, +souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le +mouvement ondulatoire d'un reptile. + +D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau. +Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros +dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir. + +Soudain, deux coups de carabine éclatèrent. + +«Quarante-deux! cria le capitaine Hod. + +--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient +tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une +balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol. + +Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt +sauté à terre. + +La tigresse ne remuait plus. + +Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au +capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut +ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit +le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de +nous! + +--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois +que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait +d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le +résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte, +et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat +bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur +le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe +fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à +Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les +incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne +présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire, +dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se +plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire +à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans +qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est +bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de +petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières, +commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont +l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils +ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu. +Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement +d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi +ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de +ces bêtes que leur blessure rend furieuses. + +Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on +va le voir. + +Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un +tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se +chargerait de le soigner et de le guérir. + +Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois +tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur +les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du +fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils +franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit +jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement +touché. + +«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui +s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons +vivant!...» + +Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se +précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du +fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête +le tigre, qui tomba foudroyé. + +Mathias Van Guitt s'était relevé lestement. + +«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre +compagnon, vous auriez bien pu attendre!... + +--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet +animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe? + +--Un coup de griffe n'est pas mortel!... + +--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois, +j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer +dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une +descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux +pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le +chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui +figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces +grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur +Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses +outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House, +perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété +de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare +que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à +m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de +l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se +plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro +consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les +promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait +pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward +Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus +à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil. +Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils +voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt +vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il +n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni +lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre. +L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident +ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le +fournisseur ne cherchait pas à dissimuler. + +Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias +Van Guitt pendant cette visite. + +L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui +plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il +accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre +table. + +En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House, +dont le confort contrastait avec sa modeste installation du +kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque +compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita +point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que +rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment +eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette +bête artificielle! + +«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van +Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le +fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux +chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante! + +--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur +pas tranquille et sûr. + +--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres! +s'écria le capitaine Hod. + +--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais +pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une +chair de tôle!» + +En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence +pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus +particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait +que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait +une certaine dose de superstitieux respect. + +Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le +Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce +fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans +quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du +prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les +lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas. + +Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van +Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était +agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que +monsieur Parazard avait tenu à se surpasser. + +La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées, +que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de +vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de +langue incomparable. + +Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à +«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à +la tête, il lui descendait aussi dans les jambes. + +La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce +à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal +sans encombre. + +Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille +entre le fournisseur et le capitaine Hod. + +Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer +dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son +quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur. + +Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons +rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro, +et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui +«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de +Mathias Van Guitt. + +Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut, +bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la +saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder, +puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme +de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait +établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au +sanitarium. + +Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre +une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé +Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque +à la limite supérieure du Tarryani. + +L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse +faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les +troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner +Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour +les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes, +affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait +déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux +montagnards eussent jamais entendu parler. + +Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les +instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux +montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé +à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup +d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine, +comptaient un peu sur cette offre. + +«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un +homme que ne cherche point à influencer une détermination. + +--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une +expédition aussi intéressante! + +--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur. + +--Voilà une excellente idée, Banks. + +--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre. + +--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox. + +--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas +fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!» +Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre +jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous +accompagner au village de Souari. + +Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre +absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du +Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil. + +Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le +jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt +quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une +heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut +mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète +satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien +faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la +réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre +disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours +prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le +capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait +prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de +Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue +aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les +hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré +moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!» + +Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi. +Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans +l'est, elle arrivait à Souari sans incidents. + +La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une +malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un +ruisseau, avait été emportée dans la forêt. + +La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du +territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus +que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût +volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies. + +«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces +du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages +à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon +sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela +continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner! + +--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles +contre cette tigresse? demanda Banks. + +--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts +préparés à la strychnine! Rien n'a réussi! + +--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous +arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre +mieux!» + +Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue +fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du +kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui +connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait +d'opérer. + +Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre +expédition avec le plus vif intérêt. + +Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie +de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené +aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne +songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine. + +«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement +d'importance. + +Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau +méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un +pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les +restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre +avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu +avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin. + +Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si +inutilement recherchée jusqu'alors? + +Les Indous de Souari n'en doutèrent pas. + +«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!» +nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous +désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de +la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs +ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces +membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus +justement dire: C'est ma tante! + +La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal, +sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se +mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et +n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours. + +On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait +été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi +par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit +taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût +rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à +former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins +sans être vu. + +Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu +vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod, +Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre, +mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du +village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était +dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer +de la rompre. + +Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En +effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne +reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle, +ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès; +mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce +taillis lui servît de refuge. + +Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions +prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de +plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après, +nous étions à la limite des premiers arbres. + +Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence +de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne +manoeuvrions pas en pure perte. + +À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui +occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait, +cependant, de marcher avec un parfait ensemble. + +Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait +tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois. + +Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en +avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma +montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq. + +Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait +les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du +taillis, sans avoir rien rencontré. + +Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des +branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît, +s'écrasaient sous nos pieds. + +En ce moment, un hurlement se fit entendre. + +«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice +d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que +couronnait un groupe de grands arbres. + +Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire +habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était +réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs. + +Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous +étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient +aboutir les empreintes sanglantes. + +«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod. + +--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de +blessures graves pour le premier qui entrera. + +--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine +était prête à faire feu. + +--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers +l'ouverture de la caverne. + +--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde! + +--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de +reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter +leurs tigres dans un pareil moment! + +«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne +vous laisserai pas... + +--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en +interrompant l'ingénieur. + +--Lequel? + +--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal +serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus +de facilité pour le tuer au dehors. + +--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, +des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le +vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra +bien que la bête se laisse griller ou se sauve! + +--Elle se sauvera, reprit l'Indou. + +--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer +au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches, +du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout +un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la +caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait +dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant, +nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était +certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout +flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le +vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans. +Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors. +L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et, +pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer +au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces +latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de +manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui, +avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la +plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la +seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait +de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin +de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement +épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois +minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu +avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou +plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice +du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme +corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la +tigresse. «Feu!» cria Banks. + +Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard +qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été +trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au +milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient? + +Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre, +ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer +vers le fourré par un autre bond plus allongé encore. + +Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid, +et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle +qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule. + +Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur +notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser +la tête d'un coup de ses formidables pattes... + +Kâlagani bondit, un large couteau à la main. + +Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou, +tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa +griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine. + +L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou +d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui. + +Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le +couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le +plongea tout entier dans le coeur de la bête. + +La tigresse roula à terre. + +Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de +cette émouvante scène. + +Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près +de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever. + +«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui +signifiait: la tigresse est morte! + +Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du +museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes +énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir +été affûtées sur la meule de l'aiguiseur! + +Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et +à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il +s'était approché du capitaine Hod. + +«Merci, capitaine! dit-il. + +--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave, +qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de +l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée +royale! + +--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou. + +--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main, +pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me +fracasser le crâne! + +--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre +quarante-sixième! + +--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine +Hod!» + +Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette +tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée +de main. + +«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule +déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la +pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.» + +Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir +pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs +remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium. + +Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois +encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt +avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en +faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été +impossible de la prendre vivante. + +Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident +inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le +sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis. + +Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de +leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une +reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore +éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, +et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions +quitter l'Himalaya. + +À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de +contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani. + +Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute. + + +CHAPITRE V +Attaque nocturne. + +Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives +inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous +avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les +traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il +avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait +d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que, +s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait +les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. +Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette +expédition. + +Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait +certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le +dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, +à travers le sud-ouest, la route de Bombay. + +Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures +à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il +nous quitta pour aller reprendre son service au kraal. + +Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un +temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod; +mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de +juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le +Tarryani. + +Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias +Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui +aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. +Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa +ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe. + +En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le +compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son +agence, dont il n'avait que faire. + +C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit +prendre dans l'un de ses pièges. + +Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui +amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, +fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de +poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des +oursins dans les Indes. + +«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le +fournisseur, en haussant les épaules. + +--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît +que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les +frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de +parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur +peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, +ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune +bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer +dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les +marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly +d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van +Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant, +dont il ne trouverait que difficilement à se défaire! + +«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod. + +--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine. + +--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois +je puis employer cette catachrèse! + +--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse +est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression, +elle rend convenablement la pensée. + +--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur. + +--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas +l'ours de monsieur Van Guitt? + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks +d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours +exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit! + +--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias +Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au +fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en +ouvrit la porte. + +Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le +fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit +un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un +remerciement, et il détala en poussant un grognement de +satisfaction. + +«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela +vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!» + +Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait +récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui +manquaient à sa ménagerie. + +Voici dans quelles circonstances: + +Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du +mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un +épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à +demi étouffes se firent entendre. + +Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six, +de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous +dirigeons vers l'endroit suspect. + +Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. +À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il +s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod. + +«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il. + +Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de +lui, nous restions en arrière: + +«Un lion!» s'écria-t-il. + +En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche +d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait. + +C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette +particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un +véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt. + +La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que +serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles +secousses, sans parvenir à se dégager. + +Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du +fournisseur, fut de faire feu. + +«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en +conjure, ne tirez pas! + +--Mais... + +--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges +et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence, +à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante +est fixée à une branche d'arbre forte et flexible. +Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que +l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant, +puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en +terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un +animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa +tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que +l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de +l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au +même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la +corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il +puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège +est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves +s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait +tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est +saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque +immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le +lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos +yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien +vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur. +Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers +le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la +conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer +tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur. +Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait +autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de +portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à +gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux +buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous +reprenions le chemin du kraal. + +«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van +Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi +les bêtes némorales de l'Inde... + +--Némorales? dit le capitaine Hod. + +--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis +d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!» + +Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se +plaindre de la malchance. + +Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce +premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur. + +C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si +audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du +Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer. + +Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias +Van Guitt fût complet. + +Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore +reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet +plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui +connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait +courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires +indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des +partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut +regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses +services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les +moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas +songer maintenant à le rejoindre. + +Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement, +continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris +du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne +taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés +au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur. + +«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le +chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya. + +--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable +panthère, qui était tombée sous ses balles. + +Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van +Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit +instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal, +ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais +la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos +suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien +paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de +Hagenbeck, de Hambourg. + +L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une +méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux, +il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les +prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur +chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de +quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des +éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui +n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce +système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on +commence à l'abandonner. + +En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie +du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. +Il avait hâte de partir pour Bombay. + +Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à +quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car +l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé. + +Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine +Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce +que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel +dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque +les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins +volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y +invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt +qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter +quelques lueurs après minuit. + +Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous +formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se +joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous. + +Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait +décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House +vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au +kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse. + +Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut +avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de +chasse fut aussitôt arrêté. + +Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au +fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles +du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez +régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été +préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une +battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait +que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au +fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y +poster avantageusement. + +Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était +encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop +s'ennuyer le moment du départ. + +«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout +entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à +vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques +heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte-- +Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le +capitaine Hod. + +--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me +promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil. + +--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour +moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que +provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux +mouvements de pendiculation!» + +Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le +tronc en arrière par une involontaire extension des muscles +abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs. + +Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit +un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il +ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire? +demandai-je. + +--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod, +promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus +dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de +sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur +ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!» + +Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à +tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire +attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les +chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur +coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte. + +C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide +palissade, était parfaitement clos. + +Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été +soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le +bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons +et à lui. + +Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls. + +Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques +et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là +groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence +complet au dedans comme au dehors. + +Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les +buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas +même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de +gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus, +les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on +entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces +masses énormes. + +Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux, +seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce +regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette +espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble. + +«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la +domestication, dis-je au capitaine. + +--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de +terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils +ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent +leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres? +Décidément, l'avantage est aux fauves.» + +Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi, +repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans +leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait +que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de +captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces +féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se +seraient dévorés entre eux. + +Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle +comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue +dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du +sommeil du juste. + +Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. +Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte +s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. +C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein. + +«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le +compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient +aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À +cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt! +Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair +vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait +leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le +mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se +trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur +tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que +devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van +Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. +Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le +tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre +place au pied d'un énorme mimosa. + +Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui +bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour, +s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était +aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides +d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé. + +Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne +causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. +C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique, +dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature. +On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme +rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les +paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans +quelque vision fantasmatique. + +Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à +voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque +tout se tait autour de soi, il me dit: + +«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves +rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la +forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont +les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres +vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous +n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, +pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était +éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il +trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise! + +--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je +ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit. +Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme, +nous finirions par nous endormir! + +--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant +les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous +nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de +longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais +pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me +tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod, +également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que +moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se +produire dans la cage des fauves. + +Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles, +faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout +dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils +aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient +en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments. + +«Qu'ont-ils donc? demandai-je. + +--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils +n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables +rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des +tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case +de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces +rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied, +et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. +«Une attaque!... s'écria-t-il. + +--Je le crois, répondit le capitaine Hod. + +--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever +sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa +contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier +échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il. + +--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller +les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse! + +--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous, +obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à +faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares +aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires +fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des +Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations! +C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux +assaillants que reste l'avantage! + +Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les +hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait +plus s'entendre dans l'enceinte. + +«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre +par le geste plutôt que par la voix. + +Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte. + +En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient +pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers +essayaient en vain de les y retenir. + +Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute, +s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du +kraal. + +Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand +soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir! + +«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers +la maison, qui seule pouvait offrir un refuge. + +Mais aurions-nous le temps d'y arriver? + +Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de +rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, +fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque. + +Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la +maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères +allaient s'y précipiter. + +Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient +hissés dans les premières branches. + +Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la +possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt. + +«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit +venait d'être déchiré par un coup de griffe. + +D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me +relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au +capitaine Hod pour lui porter secours. + +Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de +la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions +blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri +des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer. + +Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la +colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que +la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être +chavirée. + +Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque +proie plus sûre. + +Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à +travers les barreaux de notre compartiment! + +«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait. +Eux dehors, et nous dedans! + +--Et votre blessure? demandai-je. + +--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce +moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt, +contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un +de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait +sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient +tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces +malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de +tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû +jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne +pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant +sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien +que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît +pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance +d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles, +affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte. +Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des +bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux, +coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot, +arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six +autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa +suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur +poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le +kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant, +d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la +case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de +notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux +renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la +lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se +débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils +parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le +craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus +un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!... +Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient +même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la +face grillagée de leur cage qui posait sur le sol. + +«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en +rechargeant sa carabine. + +À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes +aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur +laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge. + +L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de +résister et fut précipité à terre. + +Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie, +dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang. + +«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu +se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons. + +Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches +étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les +spectateurs impuissants de cette lutte! + +Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre, +qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une +secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla +un instant et se renversa presque aussitôt. + +Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés +sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions +plus rien voir de ce qui se passait au dehors. + +Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de +hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang +imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un +caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers +des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case +de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les +arbres pour en arracher les Indous? + +«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod, +en proie à une rage véritable. + +Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions +les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions. + +Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements +s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les +compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre +avait-il donc pris fin? + +Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec +fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se +joignait celle de Fox, répétant: + +«Mon capitaine! mon capitaine! + +--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt, +je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions +libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée +fut pour ses compagnons. + +--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils +n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se +trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère +gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal, +dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en +sûreté. + +Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper +pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier +de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage +roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait +été pris comme dans un piège. + +Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela +lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres +avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés, +nageaient dans leur sang sur le sol du kraal! + + +CHAPITRE VI +Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. + +Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en +dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement +assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment +où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait +pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé +dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la +fermeture. + +La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que +ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu +qu'il ne perdît l'usage du bras droit. + +Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue +qui m'avait jeté à terre. + +Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour +commencerait à paraître. + +Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir +perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré +de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le +mettre dans un certain embarras, au moment de son départ. + +«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un +pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.» + +Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les +restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément +pour que les fauves ne pussent les déterrer. + +Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani, +et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias +Van Guitt. + +Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la +forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani +et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures, +nous franchissions l'enceinte du kraal. + +Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de +panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement +repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas +le moment d'aller les y relancer. + +Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils +étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, +égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter +que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être +considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur. + +À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous +quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs +aboiements notre retour à Steam-House. + +Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en +avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop +souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a +pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants! + +Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras +en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de +l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma +que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. + +Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup +sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre +aux quarante-huit qui figuraient à son actif. + +Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des +chiens retentirent avec force, mais joyeusement. + +C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au +sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir +Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le +savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était +l'important. + +Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il +l'interrogeait du regard. + +«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple +signe de tête. + +Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur +la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi +que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait +nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler. + +Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent +plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait +effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana +Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de +Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du +nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière +indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à +défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans +cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel +avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il +résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le +pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses +obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y +avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses +compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le +nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens +dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, +l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière +himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin +notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions +uniquement songer. + +Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3 +septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps +nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le +colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans +un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. + +Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. +Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et +prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était +là de quoi l'occuper pendant toute une semaine. + +Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde +fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, +Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles +la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec +les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce +qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures +roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux +cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien +que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous +ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier +allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule. + +La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la +période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers +jours de septembre promettaient une température agréable, qui +devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage. + +Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et +Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. +Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne +où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces +volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient +fournir un gibier excellent pour la route. + +Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là, +Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ +pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient +au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence. + +On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si +cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait +donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. +Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque +n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, +dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. +Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces +circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le +fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les +bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec +quelque impatience. + +Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans +incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. +Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière +expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel +Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi +s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant +le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute +naturelle de prendre sa revanche? + +«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon +capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans +compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur! + +--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, +mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, +cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la +veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous +annoncer la visite du fournisseur. + +En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à +Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous +faire ses adieux suivant toutes les règles. + +Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se +lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu +de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses +compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à +formuler. + +Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il +demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de +pouvoir renouveler ses attelages. + +«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a +vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins +pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles +ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour +diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur +me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée +par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc +dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre +pattes, sont lourdes... et... + +--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station? +demanda l'ingénieur. + +--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je +combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et +c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je +dois livrer à Bombay ma commande de félins... + +--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une +heure à perdre! + +--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un +moyen, un seul!... + +--Lequel? + +--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au +colonel une demande très indiscrète... sans doute... + +--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je +puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.» + +Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres, +la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son +attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés +inattendues. + +En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de +traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler +ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer +jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à +Allahabad. + +C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante +kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de +satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur. + +--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant +d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge. + +--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous +conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut +savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya. + +--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre +bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer +d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance! + +--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant +ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal, +afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait +inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, +nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le +colonel Munro. + +--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au +kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!» + +Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House, +se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un +acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de +la comédie moderne. + +Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le +voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement +préoccupé, suivit le fournisseur. + +Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été +remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus +rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant +d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la +plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour +former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers +les plaines du Rohilkhande. + +Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant +d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si +consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un +incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de +tous. + +Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal, +avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer, +eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de +laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de +la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne +gênait le tirage. + +Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il +recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent +projetées au dehors avec un sifflement bizarre. + +Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la +cause de ce phénomène. + +«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks. + +--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En +effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile +dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute. +Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre. +Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le +sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent +tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod, +qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les +entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip +snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à +lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même +temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait +sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire +à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au +milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis +vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés +dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les +détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre +de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa +carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant +alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa +trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en +retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec +sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui +semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait +pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du +bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de +l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de +Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne. +Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir +le porter à son propre compte. + +Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage +s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du +courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et, +trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression +suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir. + +Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier +manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train. + +Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se +déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse +chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un +dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce +territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça +le départ. + +La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le +serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur +les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à +la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine. + +Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks, +du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une +des larges routes de la forêt. + +Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et +il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la +ménagerie. + +Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au +colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au +logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre +train,--un véritable convoi, composé de huit wagons. + +Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et +le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la +magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les +cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas +plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement. + +«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le +capitaine Hod. + +--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias +Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait +encore plus extraordinaire!» + +Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de +l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite +ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point +de départ. + +Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans +ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement +place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait +toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de +l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis +à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu +à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de +chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il +fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin +revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de +Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas +s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce +Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu +communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, +n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 +septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais +il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui +vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van +Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter +aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même +pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les +admirations allaient à l'éléphant mécanique. + +Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde +septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest; +Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il +s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde +d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant +pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias +épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais +«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des +sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces +arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans +péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et +dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani +eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en +faisaient deux chasseurs hors ligne. + +Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une +portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses +importants tributaires, le Kali-Nadi. + +Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House, +transformé en appareil flottant, se transporta aisément +d'une rive à l'autre à la surface du fleuve. + +Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac +fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux +cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain +temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le +fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient +eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la +frontière himalayenne. + +Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17 +septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à +moins de cent pas de la station d'Etawah. + +C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui +n'étaient pas destinées à se rejoindre. + +La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les +territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les +Vindhyas et la présidence de Bombay. + +La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait +rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay, +atteindre le littoral de la mer des Indes. + +On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le +lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la +route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle +droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien. + +Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait +se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus +utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des +cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois +jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où +l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement +de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. + +De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et +en particulier Kâlagani. + +On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement +attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au +colonel Munro et au capitaine Hod. + +Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir +que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il +lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay. + +Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de +l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction +qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou +allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa +connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être +fort utile. + +Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt +à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks +donna à Storr l'ordre de se tenir prêt. + +Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur. +Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut +naturellement plus théâtral. + +Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait +de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme +amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut +parfait dans la grande scène des adieux. + +Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se +plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée +vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait +jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la +reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un +dernier asile dans son coeur. + +Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, +c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le +zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne +s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude +ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées. + +Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, +et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg +et de Londres avait disparu à nos yeux. + + +CHAPITRE VII +Le passage de la Betwa. + +À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était +exactement notre position, calculée du point de départ, du point +de halte, du point d'arrivée: + +1° De Calcutta, treize cents kilomètres; + +2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts +kilomètres; + +3° De Bombay, seize cents kilomètres. + +À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli +la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept +semaines que Steam-House avait passées sur la frontière +himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à +ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars. +Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous +pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan. + +Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine +mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes +compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre +plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du +royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et +le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins +jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de +s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de +sécurité. + +Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de +Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait +admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le +constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro +et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en +quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces. + +«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses +caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des +approvisionnements de céréales, soit pour le compte du +gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette +qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du +centre et du nord de l'Inde. + +--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la +péninsule? demanda l'ingénieur. + +--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de +l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une +troupe de Banjaris en marche vers le nord. + +--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que +vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de +passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à +travers les campagnes, et vous serez notre guide. + +--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui +lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à +m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique +d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre? + +--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une +carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin +de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien +n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va +nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font +leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons +de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours +d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux +monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où +ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des +pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer +d'une rive à l'autre. + +--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur; +et, une fois arrivés aux Vindhyas?... + +--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col +praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je +connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de +Sirgour, que les attelages prennent de préférence. + +--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne +peut-il passer? + +--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col +de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu +d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal? + +--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera +difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus +particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.» + +Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de +l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais +il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais, +qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris +part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui +pût le faire croire. + +«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans +l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne +accès à quelque route praticable... + +--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après +avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là, +aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore. + +--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les +indications données par l'Indou; et à partir de ce point?... + +--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi +dire la voie ferrée jusqu'à Bombay. + +--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle +sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient. +Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en +ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.» + +Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, +il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire? +dit Banks. + +--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander +pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales +villes du Bundelkund?» + +Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à +Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au +courant de la situation du colonel. + +Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur. +Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise: + +«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib, +au moins dans ces provinces. + +--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi +dites-vous «dans ces provinces?» + +--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a +quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les +recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très +probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.» + +Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait +ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que, +le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats +de l'armée royale au pâl de Tandît. + +«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent +l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de +l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme +un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez +ignorer que Nana Sahib est mort. + +--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani. + +--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait +connaître dans quelles circonstances il a été tué. + +--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib +aurait-il été tué? + +--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra. + +--Et quand?... + +--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25 +mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce +moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous +des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana +Sahib? + +--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois +ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions +seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison: + +«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est +devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a +été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre! + +--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de +l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon +vivait toujours!» + +Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué +quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses +magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb, +compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de +se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées +par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés +de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands +travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de +cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire, +gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque +village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles +sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut +autrefois fondée la primitive église. + +Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les +sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie. +L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos +yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le +dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à +boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways, +qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes! + +Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la +Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale +de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de +l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous. + +Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le +courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant +notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks +prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point +d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House +remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il +faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de +construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de +Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars +qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile +que les plus belles routes macadamisées de la péninsule. + +Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un +certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur +voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior, +au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de +basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa +curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de +création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de +Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une +sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la +Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté +héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre +avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut +tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris +part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on +le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab +avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui! +mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses +souvenirs aux portes de Gwalior! + +Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était +Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux +pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne +compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les +maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches +variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de +Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, +découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous +la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah +avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de +1857. + +C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante +kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus +importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte +y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville +relativement moderne, fait un important commerce de mousselines +indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument +antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle. +Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les +projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures, +et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque. +Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de +l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier +soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir +Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, +pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là, +malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana +Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de +douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille, +durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que +nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie +de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau +qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de +ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un +itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les +étapes! + +Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda +pendant quelques heures, vint justifier une des observations +précédemment faites par Kâlagani. + +Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions +tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres +dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison +de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée +de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de +cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un +arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner, +il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière +blanche en avant de notre train. + +Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou +trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons +de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais +nuage dans le désert lybique. + +«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit +Banks, puisque la brise est légère. + +--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On +appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route, +et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le +nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks, +c'est très probablement une caravane de Banjaris. + +--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver +là quelques-uns de vos anciens compagnons? + +--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai +longtemps vécu parmi ces tribus nomades. + +--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à +eux? demanda le capitaine Hod. + +--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé. +Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût, +était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de +ruminants. + +Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui +s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé. + +Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs, +encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs +kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de +ruminants appartenait à une caravane de Banjaris. + +«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de +l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils +vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les +porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant +l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre +les belligérants, on laissait leurs convois traverser les +provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les +approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée +royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner +une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et +plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils +vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à +examiner attentivement ces Banjaris.» + +Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la +grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes +cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à +déguerpir. + +Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention +ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, +en cette circonstance, ne parut pas produire son effet +ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration +générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés +sans doute à ne s'étonner de rien. + +Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;-- +ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les +cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge +dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés +de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui +se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien +proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste +emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis +d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans +une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, +bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en +coquillages. + +Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un +pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant +les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes, +portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres +céréales. + +C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la +direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans +limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le +convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de +campement. + +En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures +superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de +sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il +savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal. + +«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit +l'ingénieur. Où donc est-il?» + +Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était +plus à Steam-House. + +«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de +ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous +rejoindra avant le départ.» + +Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de +l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle +ne laissa pas de me préoccuper. + +«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans +les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité. +Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine +bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est +en lui que se résume toute la religion de ces nomades.» + +Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que +nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège. +Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut, +accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans +doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs +services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois +Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on +dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que +venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous +allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. + +Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta +un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt +le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il +regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous +adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani, +il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de +poussière. + +Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel +Munro sans attendre d'être interrogé: + +«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service +de la caravane,» se contenta-t-il de dire. + +Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt +Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par +le sabot de ces milliers de boeufs. + +Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la +nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive +gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna. + +D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du +Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié +du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates +de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se +releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde +centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement +quelques centaines de paysans. + +J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa. +Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine +distance de sa rive gauche. + +En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait +alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là +quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce +serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre +pour permettre à Banks d'aviser. + +Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de +nous regagna sa cabine et alla se coucher. + +Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions +surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on +enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre +éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son +propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des +quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien +invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la +garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient +là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte. + +C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux +heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai +aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied. + +«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro. + +--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le +font pas sans raison. + +--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit +le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par +précaution, prenons nos fusils.» + +Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du +campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce +qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou +trois fauves qui seront venus boire sur la berge? + +--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil. + +--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou, +qui venait de nous rejoindre. + +--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit +là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois +entrevoir sous les arbres une masse confuse... + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant +toujours au cinquantième tigre qui lui manquait. + +--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est +toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes. + +--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod. +Je veux en avoir le coeur net! + +--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans +manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement +provoquée l'approche d'animaux féroces. + +«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les +autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous +irons en reconnaissance. + +--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit +signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert +des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les +suivre. + +À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre. +Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière +de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, +qui s'enfuyaient à travers les fourrés. + +Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques +pas en avant. + +«Qui va là?» cria le capitaine Hod. + +Pas de réponse. + +«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne +comprennent pas l'anglais. + +--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je. + +--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas, +nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux +indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer. + +Pas plus de réponse que la première fois. + +Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de +tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres. +Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous +sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et +à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui +s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant +plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou +maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en +retraite! + +--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à +Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.» + +Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac +Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la +garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines. + +La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, +voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à +prolonger leur visite. + +Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les +préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac +Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la +lisière de la forêt. + +De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait +aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper. + +Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour +effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement +débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges. +Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait +nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être +entraîné trop en aval. + +L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus +propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de +découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite. +Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours +sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long +trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici. + +«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les +marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau +par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs +puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des +rapides. + +--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils +ne passent pas! + +--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à +leur disposition. + +--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles +distances à la nage? + +--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur. +Tous les bagages sont placés sur le dos de ces... + +--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami +Mathias Van Guitt. + +--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit +Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des +hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le +fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau. +Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et +disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare, +lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit. + +--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants, +nous en avons un... + +--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas +semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui, +dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?» + +Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr +dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier. + +Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge +inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant. +Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses +larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le +passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire +qu'avec précaution. + +Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant +la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus, +gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille +diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant +de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants +de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe +compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil. + +--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours +prêt à la défense. + +--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le +temps d'observer la bande de singes. + +--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent +Mac Neil. + +--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!» +répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point +affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et +insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui +habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des +Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à +la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris +blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses +bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à +Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise +au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. +Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux +sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces +guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils +occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les +honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer, +et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs +officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement +domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et, +s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire +qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des +panthères. + +Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le +capitaine Hod mit son fusil au repos. + +Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe, +n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait +profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa? + +C'était possible, et nous l'allions bien voir. + +Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre +le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un +coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous +d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu +près immobile. + +La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la +nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge. + +Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà, +mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par +la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui +semblait les attendre. + +En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente +sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on +pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se +félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil +de navigation qui leur permît de continuer leur voyage. + +Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant +vers l'amont, il lui fit tête. + +Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant +avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes +s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur +la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à +l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des +jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos +pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés +sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la +vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne +de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air, +et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids. + +Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur +surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à +cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours, +il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait +volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur +Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y +eût mis bon ordre. + +Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre +pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges +pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par +laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement. + +Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il +accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes +sauta sur la berge et disparut avec force gambades. + +«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du +sans-façon de ces compagnons de passage. + +Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait +l'observation du brosseur. + + +CHAPITRE VIII +Hod contre Banks. + +La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de +la station d'Etawah. + +Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des +incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette +partie du royaume de Scindia. + +«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit, +j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!» + +Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers +cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait +bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à +monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre +passage au col de Sirgour. + +Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans +encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de +l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs +de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se +livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs +et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement, +lorsqu'on traverse ce territoire. + +La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette +région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait +pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au +plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du +railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, +aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du +Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes +insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques, +étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait +concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait +pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures +dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et +nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des +campements avec une extrême vigilance. + +Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est +pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite +troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable +casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une +certaine «surface de résistance», pour employer une expression à +la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs, +--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du +Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir. +Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts +à toute éventualité. + +Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour +fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par +instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer +de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait +instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois, +certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent +franchies. + +Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles +fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces +sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus +particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais, +même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque +carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges +resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui +limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard. +S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul, +tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos +compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état +de viabilité. + +En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine +de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné +le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant +de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile. + +Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien +que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi +voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne +contenait aucune menace de ces orages dont on redoute +particulièrement la violence dans la région centrale de la +péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous +éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme, +la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour +des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne +manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la +table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait. + +Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient +regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le +Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des +tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur +nourriture, faisaient défaut? + +Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas, +l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement +connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les +éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de +rares échantillons. + +Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de +ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre +approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de +laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait +sans doute. + +Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi +bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta +d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces +gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient +suffire à tous leurs besoins. + +«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de +nous faire un cours de zoologie pratique!» + +On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces +pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu +inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui +parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux +dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume +de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du +golfe de Bengale. + +Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah», +enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un +troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre +cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent +indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y +enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants +domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière, +et la capture est opérée. + +Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement +de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut +s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus +malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, +et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, +des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles +pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, +enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les +éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement +aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés, +sans même avoir eu le temps de se reconnaître. + +Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait +les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et +profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal +se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à +ce moyen barbare. + +Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le +Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties. +Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur +leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un +aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur +dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud +coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant +sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à +travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui +les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe +lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs. + +Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde +un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise +spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt +mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur +sang. + +Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de +tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,-- +soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit +heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids +pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport +de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de +l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles +inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des +particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants, +puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par +suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont +d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or, +comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les +chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de +l'étranger. + +Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les +moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en +fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités +considérables sur les divers territoires de l'Inde. + +Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir. + +Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière +à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris +leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres +éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas, +rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart +d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils +observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une +distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point +désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or, +cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui +contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant +d'Acier ne pouvait accélérer son pas. + +Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus +considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui, +suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse +quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient +là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit +de nous devancer. + +Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce +moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils +voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un +appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires +qui suivaient le même chemin. + +Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur +la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une +bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas +encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement +de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents +plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des +agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne +sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette +éventualité. + +Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous +avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous +observions ce qui se passait à l'arrière. + +«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans +doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire! + +--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà +d'une distance assez restreinte. + +--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la +finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques +reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou +quatre milles. + +--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro. +Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé +par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent +prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche, +Banks. + +--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit +l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du +tirage, et la route est très raide! + +--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces +incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur. +Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un +cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est +plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en +voyage! + +--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois +pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous +suivre! + +--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne +l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un +éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des +moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout! + +--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux +bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa +distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend +fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en +pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House! + +--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la +première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais +trop quel accueil ils lui feront! + +--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils +le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou +Singh! + +--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non +sans raison, le sergent Mac Neil. + +--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou +plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui +se changera en respect!» + +On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour +l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique, +créé par la main d'un ingénieur anglais!» + +«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait +véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très +intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils +associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi +humaine! + +--Cela est contestable, répondit Banks. + +--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne +faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on +ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages +domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui +puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il +pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas, +Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À +les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il +les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs +ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les +éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry, +il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les +mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le +Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les +fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on +lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute +l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est +prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les +injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui, +je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif +insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut +oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre, +et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien, +l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il +passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne +l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire, +si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement +avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa +trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant, +Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous +les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il +pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui +accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!» + +Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de +mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, +qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod! +répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous +un chaud défenseur! + +--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le +capitaine Hod. + +--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit +Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un +chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne. + +--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un +ton assez dédaigneux. + +--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence +très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces +animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile +aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs +cornacs! + +--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait. + +--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais +choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs +sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la +préférence au renard, au corbeau et au singe! + +--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en +gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe. + +--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson +ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant, +c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela +doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi +que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est +le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il +ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse +traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser +d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants +captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une +facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience +ne leur apprend pas même à être prudents! + +--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme +cet ingénieur vous arrange! + +--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma +thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à +toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence +suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire, +surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au +sexe faible! + +--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit +le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à +mener que les enfants et les femmes? + +--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop +célibataires pour être compétents en cette matière-là! + +--Bien répondu! + +--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à +la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de +résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait +furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce +moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud! + +--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant +que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une +proportion inquiétante!» + + +CHAPITRE IX +Cent contre un. + +Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à +soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils +allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez +rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il +fût possible de les observer minutieusement. + +En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa +taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement +pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille +inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns +atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues +que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un +mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur +sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île +de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces +appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces +«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares +sur les territoires proprement dits de l'Indoustan. + +En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont +les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de +Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût +certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En +effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils +n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand +il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés», +ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les +femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage, +et dirigent les grandes migrations. + +Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi +toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés, +la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très +pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier +équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût +été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et, +conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les +régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour. +S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de +le faire nous-mêmes? nous le verrions bien. + +«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde +d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?... + +--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous +voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas, +Fox? + +--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui +naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette +réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de +désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite +quiétude des deux chasseurs. + +«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le +regardait au même moment. + +--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de +répondre l'Indou. + +--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons, +cependant, essayer.» + +Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle +dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements +du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train +s'accéléra. + +C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche +du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le +troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même +ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne +diminua pas. + +Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante. +Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la +seconde voiture. + +En ce moment, la route présentait en arrière une direction +rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était +donc plus limitée par de brusques tournants. + +Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre +des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait +en compter moins d'une centaine. + +Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la +largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire, +les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air. +C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes +lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la +métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à +quels dangers ne serions-nous pas exposés? + +Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle +allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles. +Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel. + +Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde, +on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il +faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte, +dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une +gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de +passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers +le sud. + +Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur +le lieu où nous camperions nous-mêmes? + +C'était la grosse question. + +Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les +éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions +observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement, +puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce +brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature +particulière. + +«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro. + +--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani, +lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence! + +--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent +comme tels? demanda Banks. + +--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à +un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les +coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En +frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants +chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration +prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous +serrait le coeur comme un roulement de foudre. + +Il était alors neuf heures du soir. + +En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, +large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui +conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée +d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze +kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit. + +Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura +stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas +même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir +toujours en pression, afin que le train restât en état de partir +au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité. + +Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au +capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai +demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied. +Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux +éléphants de se jeter sur Steam-House? + +Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à +se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se +déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser +et poursuivre leur route au sud? + +«C'est possible, après tout, dit Banks. + +--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme +ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à +peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé. + +La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger +fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est +le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait +rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois +de sa trompe. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis, +ces braves éléphants! + +--Bon voyage! répliquai-je. + +--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous +allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les +fanaux. + +--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux +faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et, +par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points +de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de +Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces +feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes, +semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple +illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se +plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des +proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant +d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient +soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu. +Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On +eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des +grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt, +même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva +autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent +clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel. + +«Éteins!» cria Banks. + +Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat +cessa presque instantanément. + +«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront +encore là au lever du jour! + +--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque +peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne +cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à +quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était +impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe +d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés +eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu +que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On +marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles, +mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux +s'entêtent à nous escorter? demandai-je. + +--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse +se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks. + +--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas? +dit le capitaine Hod. + +--Il en est un, répondit l'Indou. + +--Lequel? demanda Banks. + +--Le lac Puturia. + +--À quelle distance est-il? + +--À neuf milles environ. + +--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être +qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de +l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre +qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de +Steam-House n'en soit encore plus compromise? + +--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque! +dit l'Indou. + +--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en +effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants +n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et +peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit +impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune +démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la +nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et +Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un +remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les +éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur +trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur +toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça +et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage +était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de +Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de +piques à travers les fenêtres. + +Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point +les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une +agression soudaine. + +Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près +notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce +qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils +comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui +une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu +l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs +s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du +train. + +Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa +trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient +lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en +marche, traîner les deux chars roulants à sa suite? + +Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions +pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses +compagnons se tenaient à l'arrière. + +Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à +charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà +atteint cinq atmosphères. + +Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le +régulateur. + +Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le +mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de +sifflet se fit entendre. + +Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils +laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas. + +Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur +jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement, +actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla +tout d'une pièce. + +Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut +tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se +pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large +passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre +d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un +cheval au petit trot. + +Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression +du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les +premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers +suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point +l'abandonner. + +En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet +endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des +cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient +mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des +adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de +vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs +mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur +trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en +marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se +pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du +Géant d'Acier. + +«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro, +j'y consens... + +--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route +redeviendra plus étroite?» Là était le danger. + +Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent +employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait +la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois +seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la +route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant +d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux, +leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui +livrer passage. + +À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire +pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous +serions relativement en sûreté. + +Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme +troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks +comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de +manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à +la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de +quelques heures. + +J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais +absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que +motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas +même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie +montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive. + +Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux +puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi +que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite +jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac. + +Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que +s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient +tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la +difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les +flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les +parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans +les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct, +ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il +en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni +d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro. + +--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer +cette masse. + +--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que +diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les +défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens +n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant +capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous +sommes un contre cent! + +--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va +nous passer dessus!» + +Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au +Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des +éléphants qui se trouvaient devant lui. + +Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs +furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait +prévoir l'issue, était imminente. + +Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques, +les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis +de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute +agression. + +La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine, +qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment +arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier. + +«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani. + +--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui +haussa les épaules en signe de mépris. + +--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani +avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent +pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce +sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout +lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci, +et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable, +comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa +une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants +ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre +Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la +poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse +armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train +tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise +l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant +tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été +entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta +et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même +moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se +poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une +pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux +que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient +aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne +fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il +fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et +carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne +soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la +naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de +l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs +détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de +douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit, +étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance +heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les +premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put +continuer sa marche. + +«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod. + +Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout +entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, +que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques +hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat +que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette +surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible, +et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar +pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement +reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait +Banks. + +--Feu!» criait Hod. + +Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient +les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il +devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le +capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à +trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les +éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de +fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient +les parois de Steam-House. + +Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et +à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans +le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, +surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait +toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le +repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et +s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés +sur la masse charnue que déchiraient ses défenses. + +Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues +patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le +remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac. + +«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au +plus fort de la mêlée. + +--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une +trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le +colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous +les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans +l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux +coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense +commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce +dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais +démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il +fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant +d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il +s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force +de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même +moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la +tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et +marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer. + +Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme +général. + +C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait +contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!» +cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de +Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment +passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le +capitaine Hod. + +--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox. + +--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que +c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait +été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces +bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre +échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc +déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks. + +--Oui, monsieur, répondit Goûmi. + +--Coupez la barre d'attelage! + +--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod. + +--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle +brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière. +Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée, +puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de +l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine +informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit +le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation +y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une +bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la +première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait +plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait. + +«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur. + +Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia +était peut-être atteint! + +Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant +animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le +régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart +d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de +la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les +tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas +de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur +brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur +cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique! + +Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. + +S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait +relativement en sûreté. + +Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en +faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu +la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture. + +Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent +comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six +éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart +tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang. + +À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui +formaient un dernier obstacle. + +«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien. + +Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de +dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les +soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si +peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles +frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant +d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il +bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le +suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au +risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en +était fait de tous les hôtes de Steam-House. + +L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le +train flotta bientôt sur les eaux tranquilles. + +«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro. + +Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent +dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux +qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme. + +Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna +peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement +ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou +leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière. + +«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la +douceur des éléphants de l'Inde? + +--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi +une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine +de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il +est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter +l'aventure!» + + +CHAPITRE X +Le lac Puturia. + +Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver +provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ +dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province +anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de +prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une +petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du +Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie +orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont +le lac occupe le centre, son influence ne se fait que +difficilement sentir. + +Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que +cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et +saufs? + +La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante, +puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu. +L'une des voitures composant le train de Steam-House était +anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour +employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le +sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait +inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus +rester que des débris informes. + +Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel +de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine +et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions. +De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de +cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire +usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore. + +Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus +difficile à résoudre. + +En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En +admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la +station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait +se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger. + +Ma foi, on en prendrait son parti! + +Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut +naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la +destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve, +l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et, +oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement +d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation +personnelle qui lui était faite. + +Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le +parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur +Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à +«faire une communication de la plus haute gravité.» + +«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en +l'invitant à entrer. + +--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans +savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de +Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où +il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné, +faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il +fût. + +--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro. +Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et +nous jeûnerons, s'il faut jeûner. + +--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit +notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous +assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles +meurtrières... + +--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec +quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant +d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.» + +Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très +au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi: + +«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler +dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi +qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont +quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il +semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette +masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être +servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de +l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est +préparée d'après une recette dont l'application m'est +exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme... + +--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus +élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. + +--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un +des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis +le représentant à Steam-House. + +--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit +Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les +éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien +qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage +de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable +animal. + +--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre +pour se procurer?... + +--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites +qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque. + +--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir +l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette +déplorable aventure. + +--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le +colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au +déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à +Jubbulpore. + +--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en +s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était +habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre +chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations. + +En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks +nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le +manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de +combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit +heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de +bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve +était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus, +il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de +Steam-House aurait eu le même sort que la seconde. + +«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la +pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il +n'est aucun moyen de la relever! + +--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le +croire, Banks? demanda le colonel Munro. + +--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes +peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart +d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le +troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop +imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et +chercher sur sa rive du sud un point de débarquement. + +--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le +colonel Munro. + +--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ. +Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient +nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant +quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner. + +--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la +nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.» + +C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions, +d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, +entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à +Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche. + +Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et +plus même qu'il ne convenait. + +En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se +lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient +déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente. +Ici, une modification s'était produite, due aux différences de +localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient +maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en +fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des +eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les +hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne +tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord, +mais qui s'épaississait d'instant en instant. + +Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il +y avait lieu de tenir compte. + +Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie, +les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les +coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées +cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une +atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer. + +Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors +flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se +déplaçaient plus. + +Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de +relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la +machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive +sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or, +comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il +était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une +ou l'autre de ses rives. + +Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient +poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans +l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc +des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle +situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter. +L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis. + +Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le +jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres +latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait +se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux +valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des +rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac. + +Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me +parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il +s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train +flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne +laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de +nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être +aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe +inférieure du lac. + +«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez +parfaitement quelle est l'étendue du Puturia? + +--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile, +au milieu de cette brume... + +--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle +nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée? + +--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps. +Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi. + +--Dans l'est? demanda Banks. + +--Dans l'est. + +--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus +près de Jubbulpore que de Dumoh? + +--Assurément. + +--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler, +dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre +la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions +sont épuisées! + +--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un +de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même? + +--Et comment? + +--En gagnant la rive à la nage. + +--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit +Banks. Ce serait risquer sa vie... + +--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit +l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de +Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle. + +«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel +Munro, qui observait attentivement l'Indou. + +--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais. + +--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand +service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la +station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons +besoin. + +--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani. + +J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui +s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais, +après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il +appela Goûmi. + +Goûmi parut aussitôt. + +«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur? + +--Oui, mon colonel. + +--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du +lac, ne t'embarrasseraient pas? + +--Ni un mille, ni deux. + +--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre +pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore. +Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, +deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, +ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani? + +--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi. + +--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le +colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon. + +--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que +vous êtes courageux!» + +Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit +quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes +après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se +laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très +intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de +vue. + +Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si +désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit +sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais +jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être +franches! + +--J'ai éprouvé la même impression, dis-je. + +--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer +l'ingénieur. + +--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se +rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée. + +--Laquelle? + +--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour +aller chercher des secours à Jubbulpore! + +--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en +fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou +s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers +toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle +preuve en as-tu? + +--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai +vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée +noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre +ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je +répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa +faveur, n'a pas dit la vérité.» + +Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté +depuis,--était fondée. + +Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les +blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la +perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son +observation. + +«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks, +et pourquoi nous trahirait-il? + +--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel +Munro, trop tard peut-être! + +--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne +sommes pas en perdition, j'imagine! + +--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui +adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort. +Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura... + +--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et +se défiera de son compagnon. + +--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le +jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous +verrons alors quel parti prendre!» + +Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans +une insomnie complète. + +Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager +l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre +train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On +pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se +condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle +journée pour le lendemain. + +Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à +manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant +peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors. + +Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves +vint troubler le silence de la nuit. + +La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle +devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore +très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne +l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux +sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe +extrême du lac. + +Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une +légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon +lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient +plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le +grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères. + +«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion +de tuer là son cinquantième! + +--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu, +j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette +bande de fauves nous aura cédé la place! + +--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les +fanaux électriques en activité? + +--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge +n'est très probablement occupée que par des animaux en train de +boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la +reconnaître.» + +Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés +dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, +impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que +dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura +absolument invisible à nos regards. + +Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à +peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface +du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, +devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le +lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de +cette partie du Bundelkund. + +«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la +bande! dit le capitaine Hod. + +--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit +le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que +grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à +les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis +notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services +incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il +avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine +Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se +laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, +leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour +l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous +trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes +de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés +dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à +des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre +le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du +matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous +frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à +peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule +après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit +qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur +opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils +regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en +bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans +transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait +encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par +prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les +animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande +route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait +soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, +maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des +eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver +sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. +Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans +doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de +l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le +brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une +portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le +voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore. + +Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, +Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, +Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos +du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de +garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous +criât: Terre! + +Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais +elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la +brume, et l'horizon se découvrit à nos regards. + +La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac +une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les +vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de +montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement. + +«Terre!» avait crié le capitaine Hod. + +Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du +fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la +brise, qui soufflait du nord-ouest. + +Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle +semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, +pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il +semblait donc que l'on pût atterrir sans danger. + +Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge +plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était +possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à +consulter la direction donnée par la boussole, devait être la +route de Jubbulpore. + +Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, +le premier, avait sauté sur la berge. + +«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en +pression, et en avant!» + +La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le +sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il +suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender. + +Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa +chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour +vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la +station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant +à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne +serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en +route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous +apaiserions notre faim tant bien que mal. + +Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression +suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il +prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la +route. + +«À Jubbulpore!» cria Banks. + +Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au +régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la +forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se +jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture, +par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous +eussions pu nous reconnaître! + +Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du +train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir! + +Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de +destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la +main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé, +dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus +rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques +minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut +détruit par les flammes! + +«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que +plusieurs Indous pouvaient à peine contenir. + +Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces +Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux +qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer. + +Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus +que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de +traverser une moitié de la péninsule! + +Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils +auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent +impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre +l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant +artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré +leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du +capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. + +En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces +Indous. + +Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui. + +Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était +notre guide, c'était Kâlagani. + +De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le +traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave +serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le +revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement, +sans baisser les yeux, le désignant: + +«Celui-ci!» dit-il. + +Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut +au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans +avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner +un dernier adieu! + +Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu +nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!... + +Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus, +nous étions égorgés. + +«Pas de résistance!» dit Banks. + +L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, +pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en +vue des événements ultérieurs. + +Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour, +et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre +eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, +cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre... + +«Pas un pas de plus,» dit Banks. + +On lui obéit. + +En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en +voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les +intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre +compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de +Nana Sahib se présenta à mon esprit!... + +Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune +Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient +précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été +connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils +complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde +septentrionale. + + +CHAPITRE XI +Face à face. + +Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être +délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce +sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés +d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins +n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le +meurtre prémédité, l'assassinat. + +Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche +Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas +par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs +ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi +redoutables. + +Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains +territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice +anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de +son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout +dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund +offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de +pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand +nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une +ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec +tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des +Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de +l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de +ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les +plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!» + +C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani, +qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se +reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été +entraîné sur la route de Jubbulpore. + +La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en +relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un +traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché. +C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses +vengeances. + +On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les +dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement +mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro +pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre, +Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause +et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du +colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer +sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage +de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission. + +Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées +du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. +Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait +guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant +que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au +sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de +Mathias Van Guitt. + +L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque +quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le +sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut +assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du +colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa +reconnaissance. + +Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à +Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses +hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre. +Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire +accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait +vers le sud. + +Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas +à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans +quelles circonstances? on ne l'a pas oublié. + +En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait +l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service +de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait +peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait +précisément obtenir. + +Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de +ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant +d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il +est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de +provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à +retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, +les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles +furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais +le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être +forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa +ménagerie roulante le chemin de Bombay. + +En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque +déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut +Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du +fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi +que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier, +descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah. + +Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie. +Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus +utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très +embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit +que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement +toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables +services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de +ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani. + +Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt +à payer de sa personne. + +Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui +parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste +d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire. +Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le +légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne +peut atteindre! + +Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, +lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses +anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore, +mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir. + +Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux +desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets +du nabab. + +C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés +des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les +voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il +fallut demander refuge. + +Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous +prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si +maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne +pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu +suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward +Munro n'étaient que trop justifiés. + +On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se +précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils +avaient atteint la rive sud-est du Puturia. + +Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un +soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné. +L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel +Munro. + +Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette +grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas +pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était +beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi +surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché +à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de +caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre +hors d'état de nuire. + +Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme +il l'espérait. + +La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas +distingué un homme en marche. + +Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit +brusquement entendre, appelant Kâlagani. + +«Oui! Nassim!» répondit l'Indou. + +Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la +gauche de la route. + +Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana, +que Goûmi connaissait bien! + +Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort, +qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle +ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de +fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre, +d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le +Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas +autre chose à faire. + +Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui +lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles +qui bordaient la route. + +Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de +se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro, +Goûmi n'était plus là. + +Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de +Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses +hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le +hardi serviteur qui venait de s'échapper. + +Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu +dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge, +avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver. + +Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi, +livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage, +à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait, +quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux? + +Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le +chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, +redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction +du lac. + +Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des +Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani +avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux +environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre +que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui +dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination! + +En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était +le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses +compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment +où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits +purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani. + +Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses +compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison +détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à +sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac +Puturia. + +Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de +Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne +devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au +pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais. + +Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. +Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout +événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le +traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le +chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il +ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni +en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût +pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris +immédiatement. + +Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il +croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour +lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien +chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de +satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle +son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque +manoeuvre de ce genre. + +En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas +prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. +N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. +Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? +c'était difficile. + +En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de +Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. + +Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons +à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque +dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de +Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le +prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible +retraite des Vindhyas! + +Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir. + +Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne +désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il +préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de +s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne +pouvait troubler. + +Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. +Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher +du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort +du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne +l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui +l'attendit. + +Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit +faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent +sur le bord d'un petit ruisseau. + +Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du +colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris +depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie +de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême. + +À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant +cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en +route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. + +Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits +abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le +colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il +le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains +de Dieu. + +Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un +étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la +Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. + +L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du +pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut +considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas. + +Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille +forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle +ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest +fussent occupés par l'ennemi. + +Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne, +une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui +surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes +avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier, +tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine +praticable pour des piétons. + +Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines +démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de +l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se +dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de +caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas +voulu maintenant pour étable. + +Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous +ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du +parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure +de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré, +d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été +laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui +rongeait son enveloppe de fer. + +C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant +du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de +Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de +quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins +fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des +indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la +cité. + +Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené +par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il +y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq +milles. + +En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se +trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre. + +Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui +s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis +que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. + +Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras +croisés, il attendait. + +Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit +quelques pas au devant du groupe. + +Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête. + +Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une +main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui +témoigna qu'on était content de ses services. + +Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil +en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On +eût dit d'un fauve marchant sur sa proie. + +Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le +regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même. + +Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui: + +«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un +ton qui indiquait le plus profond mépris. + +--Regarde mieux! répondit l'Indou. + +--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, +malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même, +l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de +Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de +Tandît? C'était Balao Rao, son frère. + +L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés +à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait +trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient +pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son +frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. +Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la +mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui +n'était plus. + +Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de +l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité +presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché +par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne +le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient +point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre +l'influence pernicieuse que possédait le nabab. + +Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de +faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, +et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il +s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les +circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, +toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour +un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas +possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les +provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce +but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani. + +Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un +abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux +dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de +Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait +guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort. + +Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa +personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes +de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit. + +Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli +sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel +Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main. + +Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la +nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât +aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, +n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel +Munro? + +De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du +Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, +rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit +en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état +des choses. + +Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse +de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé +depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro +et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les +Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac +Puturia qu'il fallait les attendre. + +Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne +pouvait plus lui échapper. + +Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en +sa présence, à sa merci. + +Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent +un instant sans prononcer une seule parole. + +Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement +devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son +coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de +Cawnpore!... + +Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière. + +Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le +maîtrisèrent, non sans peine. + +Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même. +Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les +Indous. + +Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face. + +«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs +canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce +jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable +mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore, +ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf +membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six +mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En +tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt +mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont +payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale! + +--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés +autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et +attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne +répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de +ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas +encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro. + +«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao +est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon +frère n'est pas encore vengé! + +--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence, +celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le +prisonnier. + +«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!» + +Tous se turent. + +«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector +Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable +supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la +guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants, +à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...» + +Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait +pu réprimer cette fois. Aussi: + +«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras +comme tant des nôtres ont péri!» + +Puis, se retournant: + +«Vois ce canon!» + +Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq +mètres, qui occupait le centre de l'esplanade. + +«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est +chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se +prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la +vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!» + +Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que +l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. + +«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais +tombé entre mes mains!» + +Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche +du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut +attaché par de fortes cordes. + +Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits +et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de +l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du +supplice. + +Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il +voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, +Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la +bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir +Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu. + + +CHAPITRE XII +À la bouche d'un canon. + +Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises +à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils +mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous +l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient +un usage immodéré. + +Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas +tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une +longue journée de fatigue. + +Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au +moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il +pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement +attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras +et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement? + +Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un +Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade. + +Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit +auprès du colonel Munro. + +Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint +droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours +là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent +point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même: + +«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux +canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...» + +Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du +colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si +épouvantable qu'elle dût être. + +L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à +feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse +culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la +poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice. + +Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il +semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme +un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe +sous lui. + +Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou +chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il +s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous +l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu. + +Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se +promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant +devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes +paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les +cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la +tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet, +à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu. + +Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, +tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et +plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la +forteresse. + +Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas +succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se +laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le +rendit absolument invisible. + +La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, +immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi +calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à +l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. +Le silence était absolu. + +Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel +Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. +Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, +pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses +membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. +Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas +là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique +ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à +vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si +heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout +entière avec une singulière précision. Tout son passé se +représentait à son esprit. + +L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il +l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers +jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune +fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette +habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, +aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par +la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son +esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui +revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité +n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était +déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait +vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu +distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures +s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! +son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de +la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce +canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, +enflammer l'amorce! + +Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui +apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le +Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin +ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois +auparavant, il était allé une dernière fois pleurer. + +Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière +des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, +le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et +c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait +voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait +pu atteindre! + +Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un +effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et +les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un +cri, non de douleur, mais d'impuissante rage. + +À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la +tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il +était le gardien du prisonnier. + +Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui +posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là, +et, du ton d'un homme à moitié endormi: + +«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!» + +Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point +d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne +tarda pas à s'assoupir complètement. + +À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris +le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il +songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association +d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il +se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains +d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les +Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien, +et cette pensée lui serra le coeur. + +Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En +effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à +lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de +celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,-- +il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa +haine! + +Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod, +Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la +route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient +pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là, +les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment +auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait +cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, +d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la +pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas +succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien +pour le prisonnier! + +Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout +intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi +n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort! + +Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le +colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les +choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au +souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur. + +Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi, +il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours +obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de +l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube. + +Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque +l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez +singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence +passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les +objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes +ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux +devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son +souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition, +aussi inattendue qu'inexplicable. + +En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de +Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers +l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait +et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant +son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre. + +Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident +pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce +feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait +et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas +être enfermé dans un fanal. + +«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être! +Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le +trahirait... Qu'est-ce donc?» + +Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur +de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne +fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans. + +Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois, +lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile, +il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat. + +Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la +crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage. + +Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme, +sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait +vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être +recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa +tête. + +Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il +craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la +flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi +immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans +son énorme gueule. + +Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne +pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non. +L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par +la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits +pas. + +Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro +pût la distinguer plus nettement. + +C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, +recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait +une branche de résine enflammée. + +«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des +Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus +garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!... +Peut-être pourrais-je?...» + +Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à +peu près deviné. + +C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente +créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas, +toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds +superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne +savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque +du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette +partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais +inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses +incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de +Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le +hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener +cette nuit même. + +Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De +la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant, +cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui +parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable +violence. + +Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne +jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le +prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux +fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme +la cagoule d'un pénitent. + +Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni +par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange +créature. + +D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à +faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa +résine dessinait de petites ombres flottantes. + +Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon, +allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à +cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier +rayon du jour? + +Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était +partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle +l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, +elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle +regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait +son imagination falote. + +Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait +tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là, +elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de +le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la +poterne. + +En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée +soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna. +Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant? +Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le +colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. + +Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle +force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir! + +La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa +résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût +voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux +s'allumèrent d'une flamme ardente. + +Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait +du regard. + +Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son +pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment, +de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus +intense. + +Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du +prisonnier. + +«Laurence! Laurence!» + +Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant. + +C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait +devant lui! + +«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il. + +Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne +semblait même pas l'entendre. + +«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!» + +Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue +ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément +gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il +devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute, +mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux +bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui! + +L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée +sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et +confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut +précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées +qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de +conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul, +car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà +abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le +commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre +du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était +perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de +le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits, +elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au +moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la +sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres, +allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes, +fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres +raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle +était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas! +Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours +frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans +cesse! + +Oui! c'était bien elle! + +Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que +n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras, +l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle +existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et +il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras +par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait +l'arracher avec elle de ce lieu maudit! + +Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la +cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là, +s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible +joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute +ajouté aux angoisses du prisonnier! + +«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro. + +Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou, +endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés +dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même! + +Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses +yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances +que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même +allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas +voulu répondre! + +Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son +voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas. + +Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir! + +«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté +un suprême adieu. + +Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de +Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà, +allait encore s'aggraver. + +En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré +son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir +obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa +main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de +métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour +que le coup partît! + +Munro allait-il donc mourir de cette main? + +Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les +yeux de Nana Sahib et des siens! + +Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!... + +Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses +mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main +amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une +lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses +poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se +tenait, mais par quel miracle! un libérateur. + +Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui +l'attachaient!... + +En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il +était libre! + +Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!... + +Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la +tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort +de l'orifice du canon, tombait à ses pieds. + +C'était Goûmi! + +Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à +remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers +lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de +Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous +était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par +Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui +réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé +dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint +l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui +était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable +clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les +circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se +confondre avec lui dans la même mort! + +«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons! + +--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile. +Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon. + +«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre +explication. + +Il était trop tard! + +Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la +saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main +à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable +détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un +roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda. + + +CHAPITRE XIII +Géant d'Acier! + +Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie +dans les bras de son mari. + +Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade, +suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un +instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur +ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui +conduisait au chemin de Ripore. + +Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que +la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le +plateau. + +Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait +être favorable aux fugitifs. + +En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la +forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro +à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de +tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais +c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne +pouvait tarder à reparaître. + +Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, +étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée +les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient +absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la +garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. + +Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux: +c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au +canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier +il ne restait plus maintenant que d'informes débris! + +La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de +malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette +joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro! + +Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la +détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que +lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier +qu'il y avait laissé? + +De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le +temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus. + +Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette +miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux +sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras +vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui +venir en aide. + +Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à +moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait +à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà +jusqu'au fond de l'étroite gorge. + +De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête. + +Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir +vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces +hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib! + +«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur. + +Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de +toute sa bande. + +«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas. + +--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais +cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route! + +--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons +ensemble!» s'écria Munro. + +Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la +partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient +courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas +qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la +grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. + +Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, +c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc, +nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant +eux du dernier défilé des Vindhyas. + +La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne +retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait +de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt +que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait +ensuite! + +Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au +moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le +colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se +reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de +mille. + +«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart +de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de +Jubbulpore! + +--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel +Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus +distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin, +deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du +sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se +reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se +répondirent à la fois: «Munro! + +--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru +et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait +comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure. +Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire +ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi, +mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du +colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui +descendait le sentier. + +--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il +se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne +parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins +avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner +la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et +son couteau venait de lui échapper. + +Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à +la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses +bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier +abîme qu'il rencontrerait. + +Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient +atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus +d'espérance de pouvoir leur échapper! + +«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques +minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître, +fuyez sans moi!» + +Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de +ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une +voix étouffée. + +Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent. + +«Munro! Munro!» + +Banks était là, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod, +Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux, +sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de +fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth! + +Après la destruction de la dernière maison de Steam-House, +l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à +prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des +Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier, +ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de +Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui +menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti +au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés. + +Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à +se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le +dire. + +Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était +devant eux, qui leur criait: + +«Sauvez lady Munro! + +--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait, +dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi +suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox. +Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens +rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel, +qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut +attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa +dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa +femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle +quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient +hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier. + +«À toute vitesse!» cria Banks. + +Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait +déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait +atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de +Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas. + +Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui +était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son +maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques, +il ne pouvait se lancer en aveugle. + +Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait +visiblement sur lui. + +«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil. + +--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait +encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas +perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il +importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur +carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un +peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à +l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac +Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de +l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à +lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de +combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant +d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents +pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là +allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus +longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher +de gagner de l'avant. + +En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent. + +Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf +une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe. + +«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine +Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!» + +Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se +développait presque en ligne droite, ouvrit largement le +régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la +bande de plusieurs centaines de pas en arrière. + +«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne +pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!» + +Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une +sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers +méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche +de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant +bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite. + +Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du +chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux. + +Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une +extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent +tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver +Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins +ils vengeraient sa mort. + +Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre +aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier. + +«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa +carabine. Attention!» + +Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus +rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol. +«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme. + +--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez! +Il faut leur prendre plus cher que cela!» + +Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit +le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous. + +Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas +vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait, +offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille, +et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant +d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la +station de Jubbulpore! + +Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine +Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il +s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre +eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient +encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la +petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi +redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils +poursuivaient. + +Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les +siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que +bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes +inutiles entre leurs mains. + +En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui +leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se +défendre. + +Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre +Indous tombèrent. + +Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à +tirer. + +À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là, se porta en +avant plus que la prudence ne le voulait. + +«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant +avec le plus grand calme. + +La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper +le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant, +il tourna sur lui-même et tomba. + +À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier +fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se +fit entendre. Un dernier Indou roula à terre. + +Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait +cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils +n'étaient plus qu'à cinquante pas. + +«À terre! à terre!» cria Banks. + +Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant +d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné. + +Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur +la route. + +Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient +immédiatement sauté à terre. + +Seul, Banks était resté dans la tourelle. + +«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib, +attaché au cou de l'éléphant. + +--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton +singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il +descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la +main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la +poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même, +continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé, +il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier +qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque +entièrement la roule. + +Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque +les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de +délivrer Nana Sahib. + +Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de +tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible +violence. + +Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les +soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension +extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc, +cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit +éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes +directions. + +«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!» + + +CHAPITRE XIV +Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + +Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à +craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa +fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable +bande dans cette partie du Bundelkund. + +Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore +étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons +de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la +fuite. + +Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous +arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur +manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus +pressant besoin. + +Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le +moment de la conduire à Bombay. Là, sir Edward Munro espérait +rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du +corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle +n'aurait pas recouvré la raison! + +À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la +prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance +un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du +colonel. + +Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le +premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la +capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire +locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus +l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des +débris informes. + +Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son +créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne +devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient +fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de +l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir. +Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore, +Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu +retourner sur le théâtre de la catastrophe. + +Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des +Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque +l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un +détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils +atteignaient l'entrée du défilé. + +Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six +cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient +jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib. + +Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace. +Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu, +les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la +vallée de la Nerbudda. + +Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par +l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été +rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée +contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras +gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons, +des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles. +Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne +pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait +du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères. + +Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House +se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la +superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique +de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de +Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et +sans valeur! + +«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod, +devant le cadavre de son cher Géant d'Acier. + +--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus +puissant encore! dit Banks. + +--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros +soupir, mais ce ne sera plus lui!» + +Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et +ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne +trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la +figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à +laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater +l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve +incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre +avec Balao Rao, son frère. + +Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne +semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses +fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses +reliques? Cela était plus que probable. + +Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y +avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende +allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des +populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait +toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel +de l'ancien chef des Cipayes. + +Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana +Sahib eût pu survivre à l'explosion. + +Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût +ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,-- +précieux débris, dont il voulait faire un souvenir. + +Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon +mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel. +Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes +occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une +longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses +forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers, +de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous. +Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay, +qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une +magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la +Présidence. + +Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où +se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des +Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de +toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous. + +Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent +de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à +leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son +mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet. + +Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses +serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas +éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme, +ils voulaient tous être là. + +Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la +raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été +la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir. + +«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le +reconnaissant enfin était tombée dans ses bras. + +Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis +dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence +bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche +habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui +laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait +disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et +ne devaient jamais se séparer du colonel Munro. + +À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour +revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod, +dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux +cantonnements militaires de Madras. + +«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de +penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers +l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué +votre cinquantième tigre. + +--Mais il est tué, mon colonel. + +--Comment! Il est tué? + +--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe. +Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes +cinquante?» + +FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE + + + + [1] Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou +un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son +mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le +nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement +réservée aux filles de pairs. + [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde. + [3] Environ 8 kilomètres. + [4] Deux millions de francs. + [5] Depuis cette époque, l'église commémorative a été +achevée. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions +rappellent la mémoire des ingénieurs du chemin de fer +East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs +blessures pendant la grande insurrection de 1857, la +mémoire des officiers, sergents et soldats du 34e régiment +de l'armée royale tués au combat du 17 novembre devant +Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers, +hommes et femmes, du 32e régiment, morts pendant les +sièges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant +l'insurrection, la mémoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar, +massacrés en juillet 1857. + [6] Environ sept cent trente millimètres. + [7] En 1877, 1677 êtres humains ont péri par la +morsure des serpents. Les primes payées par le +gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent +qu'en cette même année on en a tué 127,295. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR *** + +***** This file should be named 14810-8.txt or 14810-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/1/14810/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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