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Avec ce nom avait également disparu le nom du +gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui +du vice-roi des Indes. + +Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette +notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la +vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa +personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité +s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en +poussière? + +C'eût été folie. + +En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient +sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels +d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville, +lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus +infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une +fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son +nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la +présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si +le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de +l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains +fortement intéressées à en opérer la capture. + +À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une +affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires? + +À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque +pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les +épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus +mal habité de la ville. + +On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne +comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du +Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de +l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie +«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un +certain nombre de provinces. L'une des principales est la province +d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan +tout entier. + +Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta +sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de +l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait +alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que +cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui +l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant, +c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée +jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent +même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde. + +Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne +splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de +la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père +d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui +dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement +arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement +ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des +conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il +joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de +prospérité. + +Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été +considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait +facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la +composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne +s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans +l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants +religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent +l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne +dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et +jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple +indou. + +Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant +plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la +quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure +rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux +noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les +traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole +qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la +force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier, +un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte +en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un +turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de +laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient +en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et +destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la +quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident +symbolique du farouche Siva. + +Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les +rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se +pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là , elle +fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes, +femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des +régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes +sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient, +gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de +gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La +surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la +roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres. +On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne +pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant. +Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer +le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne. + +Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas +l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes, +s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui +pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait +point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait +muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas. + +«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en +levant ses mains crochues vers le ciel. + +--Non pour le découvrir, répondait celui-là , mais pour le +prendre, ce qui est bien différent! + +--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se +défendre résolument! + +--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la +fièvre dans les jungles du Népaul? + +--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se +faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité! + +--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de +son campement sur la frontière! + +--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas +sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui +n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa +involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus +surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails +suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui +est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était +réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, +dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là , +pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois +résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la +passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer +le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres +funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un +doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la +cérémonie. + +--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet +Indou, qui parlait avec tant d'assurance. + +--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats +de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois +après que j'ai pu m'enfuir.» + +Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le +faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses +yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de +laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire, +mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées. + +«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien +prisonnier de Dandou-Pant. + +--Oui, répondit l'Indou. + +--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous +mettait face à face avec lui? + +--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même! + +--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux +mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un +sentiment d'envie peu dissimulé. + +--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait +eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de +Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable! + +--Et qu'y serait-il venu faire? + +--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un +des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les +populations des campagnes du centre. + +--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée +dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la +catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se +tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard! + +--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur +mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de +quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du +nabab. + +Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues +d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus +nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il +avait été vu dans la ville même; là , qu'il était loin déjà . On +affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province, +venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de +Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés +soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville, +en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de +trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour, +sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son +célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix +heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que +le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit +quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille +livres. + +En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux +renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins +bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son +prix. Elle était toujours à prendre. + +Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement +Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime. +Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu +l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande +insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia, +dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de +Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités +commises par ses ordres, les populations entières se fussent +levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les +parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes, +pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par +centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les +plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il +pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se +hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration +de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la +frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets +d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable +asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne, +il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le +champ libre, lui assurer une sorte de sécurité. + +On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son +apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait +d'être mise à prix. + +Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens +des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires, +doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur. +Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable +Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles +avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était +faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son +habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais, +dans le populaire, on ne doutait pas. + +Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien +prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par +l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche +personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait +presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès +le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au +gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait +de Dandou-Pant, c'est-à -dire sur quoi reposaient les informations +rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où +le nabab aurait été signalé. + +Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos +divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, +l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller +prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une +barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea +de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés. + +Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il +s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son +attention, et ne le suivait que dans l'ombre. + +Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues +étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère +aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait +l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert, +à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient +encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus +fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre; +mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de +la rivière. + +Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures +du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres +murailles d'habitations en ruines semées ça et là . + +La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et +jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait +donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à +entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds +nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa +présence sur la rive de la Doudhma. + +Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,-- +machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans +laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il +suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme +habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était +entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il +comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se +venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers, +joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un +aveugle et un sourd. + +Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents +propos lui faisaient courir. + +Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui. + +Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à +la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un +poignard malais. + +L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol. + +Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le +malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés, +s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang. + +Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva, +et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire: + +«Me reconnais-tu? dit-il. + +--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être +sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement. +Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le +courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir +attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant +sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers +où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se +dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au +moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats +de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée. +Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait +eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit +même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa +donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs, +et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à +atteindre la partie supérieure du rempart. La crête, +extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du +fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à +pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un +point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût +se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût +sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui +ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à +peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le +faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et +réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart +s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le +feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un +cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches +flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible +d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du +fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas. +Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors +de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait +peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée +pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser +lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains. +Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une +trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait +atteindre pour assurer sa fuite. + +Il était donc là , ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du +pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui... + +Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des +détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les +soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le +toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait, +à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama. + +Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait +dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf. + +Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une +seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître +dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif. + +Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le +cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors +d'Aurungabad. + +À deux cents pas de là , il s'arrêtait, il se retournait, sa main +mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient +ces mots: + +«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant! +Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!» + +Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la +révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait +encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants +de l'Inde. + + +CHAPITRE II +Le colonel Munro. + +Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous +parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore +quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde? + +--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque +justesse, il faudrait au moins l'avoir vue. + +--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la +péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé... + +--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette +traversée, j'étais aveuglé... + +--Aveuglé?... + +--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et, +mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire +des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon +cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon, +n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir +jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure, +tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes, +tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne +s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des +villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets, +passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la +locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails +et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le +pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel +venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête, +et se contenta de dire: + +«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à +M. Maucler, notre hôte. + +--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et +j'avoue que Maucler a raison en tous points. + +--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi +construisez-vous des chemins de fer? + +--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de +Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé. + +--Je ne suis jamais pressé! + +--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit +l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied! + +--C'est bien ce que je compte faire! + +--Quand? + +--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie +promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!» + +Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces +longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur +Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer. + +J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le +Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par +Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule. + +Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie +septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes, +d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette +exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût +complète. + +J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années, +nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne +pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à +Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and +Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux +venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de +plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se +fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec +enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans +quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable. + +À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait +faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine +Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez +lequel nous venions de passer la soirée. + +Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un +peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en +dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et +cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de +l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais», +et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette +dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un +palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta +est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût +anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux +mondes. + +Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow» +dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un +soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que +couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou +varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le +tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux +ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres +et entouré de murs peu élevés. + +La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande +aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le +service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier, +matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien +compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme +avait manqué à ces divers arrangements. + +Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite +générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à +l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un +conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il +avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs +qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont +dévoués. + +Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux, +grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes. +Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume +traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien +qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel +Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au +lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux +clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et +vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui +veulent être expliquées. + +Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une +recommandation: + +«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il, +et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!» + +Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille +d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du +Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro +qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut, +précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle +plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro +réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita +pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la +bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé +pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut +peut-être le terrible inventeur. + +À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro +commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée +royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir +James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le +nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir +Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il +fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut +du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que +lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de +l'Inde. + +En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de +l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était +fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si, +le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable +massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les +ordres de Nana Sahib. + +Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais +autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept +ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de +cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque +miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu +à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue +au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de +victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les +retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne. + +Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule, +retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait +rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une +sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre +de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit +dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même +esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même +but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les +traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. +Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois +ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent +suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette +époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et +avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas +lieu de la mettre en doute. + +Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils +s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là , ne lisant ni livres ni +journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de +l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en +homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme +ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise +sur lui et ne pût adoucir ses regrets. + +Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la +présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques +jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et +cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow. + +Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans +cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà +pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des +Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib. + +Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,-- +fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient +l'ingénieur Banks et le capitaine Hod. + +Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait +été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian +Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la +force de l'âge. Il devait prendre une part active à la +construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique +à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les +travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à +Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car +c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de +quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il +consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié +de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles +sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward +Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix +mois. + +Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale, +et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir +Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. +Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise +de Gwalior. + +Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des +membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de +barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année +royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il +s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il +n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui +semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule +contrée où un homme pût et dût vivre. Là , en effet, il trouvait à +satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de +se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il +pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de +la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux +mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main +cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets +du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là +où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions +de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils, +ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la +Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en +parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur +sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses +hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_. + +Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui +répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment +intéressantes qu'à une condition. + +«Et laquelle? demanda Hod. + +--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks, +que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de +départ, séance tenante. + +--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il +eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels +étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward +Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes +choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une +sorte de sourire sur ses lèvres. + +Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner +le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs +fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la +péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces +«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie +volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y +était toujours refusé. + +En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions +entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir +même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que +le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une +grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les +chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de +jeu. + +Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture, +soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez +facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de +l'Indoustan. + +«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses! +s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules +primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en +Europe! + +--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons +capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui +soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de +poste de deux en deux lieues... + +--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on +est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs +barques sur une mer démontée! + +--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais +n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux, +qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes +de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple +palanquin... + +--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de +six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre! + +--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut +lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être +réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six +Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à +l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas +au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive! + +--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter +sa maison avec soi! + +--Colimaçon! s'écria Banks. + +--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa +coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à +plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera +probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage! + +--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en +restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les +souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, +modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien +changer à sa vie... oui... peut-être! + +--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le +capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans +lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration +locale! + +--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et +physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je +observer, non sans quelque raison. + +--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la +voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir +quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au +galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à +coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout +sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est +cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir, +ingénieur que vous êtes, osez-le! + +--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre +avis, si... + +--Si?... fit le capitaine en hochant la tête. + +--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas +brusquement arrêté en route. + +--Il y a donc mieux à faire encore? + +--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au +wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways. +Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si +l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois +que nous sommes tous d'accord à ce sujet? + +--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe +d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je +poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un +architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La +voilà , bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un +ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera +des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par +tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la +route lui soit facile et douce. + +Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel, +je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous +le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en +colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas +inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien +oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur +du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All +right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent +ami? + +--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des +chevaux, des boeufs!... + +--Par douzaines? dit Banks. + +--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà +qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un +attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant, +galopant comme les plus beaux carrossiers du monde! + +--Ce serait magnifique, mon capitaine! + +--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur! + +--Oui! mais... + +--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod. + +--Un gros mais! + +--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés +en toutes choses!... + +--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, +répondit Banks. + +--Eh bien, surmontez! + +--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces +moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela +tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête, +et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à +manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de +prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt +de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi +immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il +s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce +sera une maison à vapeur. + +--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les +épaules. + +--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par +quelque locomotive routière perfectionnée. + +--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison +ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa +fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis. + +--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs, +éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de +combustible, elle s'arrêtera en route. + +--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre +chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un +cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par +tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la +pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a +même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des +serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes. +Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des +conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le +cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son +but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à +la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence +a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de +graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il +consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts +qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à +tout le monde! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur! +Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée +sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les +jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les +repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des +guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des +hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les +Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau +m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas +avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici! + +--Et pourquoi, mon capitaine? + +--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que +la voiture à vapeur se fera. + +--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur. + +--Faite! et faite par vous, peut-être?... + +--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour +elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve... + +--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se +leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à +partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus +grave, s'adressant à sir Edward Munro: + +«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta +disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable, +je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu +voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi, +qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de +l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu +des voyageurs nous protège! + +--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi +un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent +nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à +vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons +l'Inde entière! + +--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur +aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac +Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de +l'habitation. + +«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois +pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage? + +--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le +sergent Mac Neil. + + +CHAPITRE III +La révolte des Cipayes. + +Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à +l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement +ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il +importe de reprendre ici les principaux faits. + +Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire, +dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population +de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions +appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable +Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old +John Company». + +C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant +le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut +placé le duc de Cumberland. + +Vers cette époque, déjà , la puissance portugaise, après avoir été +grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais, +mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai +d'administration politique et militaire dans cette présidence du +Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du +nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée +royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là +cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in +Indiis_. + +Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers +le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même +but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait +fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits +d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers, +qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal. + +Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner +le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une +partie de sa lisière orientale. + +Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du +Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du +Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des +réformes furent poursuivies par une administration habile et +persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si +puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses +intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt +apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son +sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne. +Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie +allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le +monopole du commerce de la Chine. + +Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les +associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des +guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit +avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine. + +Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib, +tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général +Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce +peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et +la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement. +Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis +montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient +rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre +contre les Birmans, de 1823 à 1824. + +En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou +indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord +William Bentinck commença une nouvelle phase administrative. + +Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde, +l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le +contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier +formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de +bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne +au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée +native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons +de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des +officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont +le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à +l'exception de quelques batteries. + +Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont +indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour +l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du +Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de +Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment +des deux armées. + +En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision +M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et +l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent +mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes +de troupes européennes, le total des forces des trois +présidences.» + +Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que +commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque +velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que +leur imposaient les conquérants. Déjà , en 1806, peut-être même +sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée +native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les +grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les +casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les +soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause +de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue +question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au +fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. + +Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces +royales cantonnées à Ascot. + +Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également +provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de +1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être +anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives +des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part. + +Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette +révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des +villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En +outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde +centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le +Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois +escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs, +ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent +particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés +au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du +Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah, +le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de +l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les +natifs de l'Inde, «fidèles au sel». + +Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de +l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet +homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis +quelques années déjà , l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement +pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer +le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée +anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus, +dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation +militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au +courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire, +songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être. +Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des +esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les +«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants. + +Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le +contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous +la nécessité des complications extérieures. + +Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab +Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi, +puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le +soulèvement préparé de longue main. + +En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le +mouvement insurrectionnel. + +Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native +l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de +cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette +graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de +porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats +indous ou musulmans de l'armée indigène. + +Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de +savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer +dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette +substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,-- +devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en +partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut +beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les +graisses en question ne servaient pas à la confection des +cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des +Cipayes. + +Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches. +Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le +régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans +les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte. + +Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e +régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs +officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se +replient sur Delhi. Là , le rajah, un descendant de Timour, se +joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du +54e régiment sont égorgés. + +Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont +impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le +palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf +prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des +assassins. + +Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le +commandant du port et le sergent-major européen. + +Le branle était donné à ces épouvantables boucheries. + +Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers +anglo-indiens. + +Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du +brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres +officiers. + +Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques +officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre. + +À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un +certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le +lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et +enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de +Sivapore, à un mille d'Aurungabad. + +Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie +de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la +terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté +sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort. + +Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les +coups des Cipayes. + +Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et +assassinat des officiers. + +Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge +et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable +drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard. + +À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens, +officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même +jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de +l'armée royale. + +Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là , plusieurs +centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady +Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres +du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des +abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent +précipités dans un puits, resté légendaire. + +Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le +«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre +et jetés encore vivants dans les flammes. + +Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les +campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère +d'atrocité! + +À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent +aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute, +puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi +les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables. + +Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et +le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang, +sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e, +16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et +29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans +pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les +24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S. +Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait +éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la +montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent +bientôt rapportées par les montagnards. + +C'était le commencement des représailles. + +Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors +sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne +tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt +prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement +condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté. +Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier +attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons +firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu +d'une atmosphère empestée par la chair brûlée. + +Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous +avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien +conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des +officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans, +en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort, +seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas +envie de m'enfuir.» + +Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être +suivie de tant d'autres. + +Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore, +le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes +natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment: + +«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et +mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de +tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils +subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort +par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur +éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi +que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien +faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de +religion et de caste.» + +Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient +successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres +n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et +d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés. + +Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient +Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés +par les soldats de l'armée royale. + +Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la +famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se +rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec +une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule +menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant, +à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les +prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir +la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette +sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit +M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute +admiration.» + +Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par +le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la +famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux +assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize +cent quatre-vingt-six natifs. + +À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi +les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des +fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage. + +À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les +armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de +cent vingt mètres carrés. + +À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les +condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de +leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque +tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri. +C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le +déshonneur. + +Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des +prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la +mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la +terre!» + +Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second +siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il +paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les +Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais. + +Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais +de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par +des soldats qui ne se possédaient plus. + +Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient +par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent +quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient +sauvés jusque dans le Cachemire. + +En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués +les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,-- +répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour +la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent +vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par +ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre +de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre +des deux autorités. + +Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de +cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui +périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils +qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à +cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non +sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au +parlement anglais. + +Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de +part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour +faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester +aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à +celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le +deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow. + +Quant aux faits purement militaires de toute la campagne +entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions +suivantes, qui vont être sommairement citées. + +C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à +sir John Laurence. + +Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection, +renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed +Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en +avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général +dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège, +commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre, +après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John +Nicholson. + +En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah +et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock +opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais +trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana, +qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de +canon. + +Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le +royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec +dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur +Lucknow. + +Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient +alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept +jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock. +Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur +Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une +seconde campagne. + +Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des +villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers +le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume. + +Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une +seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie, +que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward +Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous +sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier, +--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du +Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée +révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille +hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants. +La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une +série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau +sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en +possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré +ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le +palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le +Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la +ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21, +un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine +possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des +Cipayes. + +Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une +expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en +grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du +royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale. +Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte +de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais, +vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore, +et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et +s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer. + +Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes +de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858, +marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait +la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours +après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de +Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par +onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani, +l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride, +détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la +route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le +fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la +ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle, +d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations +contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu +de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut, +continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son +compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16 +juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier +Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18, +et revenait à Bombay, après une campagne triomphale. + +Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant +Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute +dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection, +fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le +cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la +Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la +révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des +effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face! + +À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf +peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell +rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières +positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs +importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On +apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district +limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son +frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers +jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile +sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude. +Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce +fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une +brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du +colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni +Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers +et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul. +Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts. +Ils ne l'étaient pas. + +Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie. +Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à +mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette +figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection +indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie +politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut +courageusement sur l'échafaud. + +Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être +coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la +péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait +provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes. + +En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance +par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857. + +Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues, +annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre, +prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard, +elle allait être couronnée impératrice. + +Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé +par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres +composant le gouvernement central, les membres du conseil de +l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des +présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les +membres des services indiens et les commandants en chef choisis +par le secrétaire d'État, telles furent les principales +dispositions du nouveau gouvernement. + +Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui +dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes, +soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de +fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres +par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment +d'infanterie. + +L'armée native se compose de cent trente-sept régiments +d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son +artillerie est européenne, presque sans exception. + +Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue +administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui +gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés. + +«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de +rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, +industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs. +Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le +joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et +le brisent.» + + +CHAPITRE IV +Au fond des caves d'Ellora. + +Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils +adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,-- +peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la +révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles +retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des +dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans +l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était +aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration +toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de +l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler. + +Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux +possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et. +lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de +continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à +laquelle il avait droit. De là , une des causes de cette haine, qui +devait aboutir aux plus grands excès. + +Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des +Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais +s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et +tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte +que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne +restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native, +entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana +prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi +les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt +connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa +présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est +que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta, +c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est +qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se +réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux +recherches des agents de la police anglo-indienne. + +Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une +heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner +Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y +rejoindre un de ses complices. + +La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il +n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à +quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi, +un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures +médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et +pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque +demande indiscrète. + +Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus +au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de +Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de +deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme +silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des +empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa +capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort. +Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite +pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette +partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un +regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses +ennemis. + +Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée. +C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir +montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne +ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides. +Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à -dire +franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là , il +espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il +halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se +rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il +eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de +la montagne. + +Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau +très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut +contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre +groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village +voisin d'Ellora. + +La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre +d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples, +vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins +importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de +basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce +n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à +l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux +premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres. +Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides +dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des +«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination. + +Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que +l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents +pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on +l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une +cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent +quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la +carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes +l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À +l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions, +arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir +la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus +grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à +l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de +chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de +la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple, +qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple +unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus +merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé +aux hypogées de l'ancienne Égypte. + +Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le +temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs +s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a +encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le +premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité +pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient +faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces +ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de +support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu +soupçonner son arrivée à Ellora. + +La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui +courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella» +du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne, +sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales. + +Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un +certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce +n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité. + +Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la +main. + +«Pas de lumière! dit le Nana. + +--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt +sa lanterne. + +--Moi, frère! + +--Est-ce que?... + +--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite. +Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir. +Prends ma main et guide-moi.» + +L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite +crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il +venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans +son dernier sommeil. + +Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut +bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de +«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans +l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente +liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation +du jus de cocotier. + +Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de +faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses +yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre. + +L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab +de parler. + +Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib. + +Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui +ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement, +c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même +astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme +en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne +s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la +frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés +dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se +retrouvaient tous deux prêts à agir. + +Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut +recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête +appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se +remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le +silence. + +Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère, +et d'une voix sourde: + +«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête +est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux +mille livres promises à qui livrera Nana Sahib! + +--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce +serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils +seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt +mille! + +--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est +l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième +anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination +anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes +l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois, +frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore +foulée par le pied des envahisseurs! + +--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857 +peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il +y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous +sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils +se guériront en se baignant dans des flots de sang européen! + +--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour +supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas +tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard +est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort, +Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose, +vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce +colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit +attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de +sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir, +il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les +massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum. +de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi! +Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la +sienne! + +--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao. + +--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du +service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder +jusque dans son bungalow de Calcutta! + +--Soit, et maintenant?... + +--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement +sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs, +les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause +commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan. +Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de +ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les +brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois, +entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui +sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se +soulèveront, et l'armée royale sera anéantie! + +--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son +frère. + +--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le +Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le +souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les +bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le +passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux. + +Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de +laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et, +au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en +lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié +à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son +but. On l'a dit, c'était un autre lui-même. + +Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et +revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons? +demanda-t-il. + +--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous +attendraient, répondit Balao Rao. + +--Et nos chevaux? + +--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui +conduit d'Ellora à Boregami. + +--C'est Kâlagani qui les garde? + +--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien +reposés, et n'attendent que nous pour partir. + +--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à +Adjuntah avant le lever du jour. + +--Et de là , demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite +précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets? + +--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra, +dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis +défier les recherches de la police anglaise. Là , d'ailleurs, nous +serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés +fidèles à notre cause. Là , je pourrai attendre le moment +favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où +le ferment de la révolte est toujours prêt à lever! + +--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille +livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre +une tête à prix, il faut la prendre! + +--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre +un instant, frère, viens!» + +Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui +conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple. +Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de +l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans +l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient +déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il +fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant +l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa +un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre. + +Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée +artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de +galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains +endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près +de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux +curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles +d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils +se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami. + +La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante +milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce +fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de +transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux +l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle +serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un +bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana, +l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils +galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne, +d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet, +bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut +de leur monture. + +Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de +l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux +compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui +eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de +faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes, +puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa +selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la +province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade +de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées +comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit +bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage. + +Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des +champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais +la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah. + +Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses +caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble, +occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille +environ de la ville. + +Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la +notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence, +nulle crainte d'être reconnu. + +Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux +compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé, +qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples, +taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de +vertigineux abîmes. + +La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais +sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces +«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se +découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne +traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit +ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent, +qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin. +Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement, +lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound, +qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la +saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière +tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs +de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette +belle nuit de printemps. + +Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour +du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée +enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là , +sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes, +de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures +colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres +cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces +demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques +que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies +royales, des processions religieuses, des batailles où figurent +toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce +splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne. + +Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses +hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par +les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de +l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les +plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux +conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de +ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients, +tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand +une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs. + +Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il +fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du +groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes +épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien +semblait avoir jetées là , entre les broussailles du sol et les +plantes lapidaires de la roche. + +Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab +pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation. + +Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les +interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt +des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents, +formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés. + +«En route!» dit Nana Sahib. + +Et sans demander une explication, sans savoir où il les +conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à +se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs +jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval. + +La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait +l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la +montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du +Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra. + +L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur +Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est, +furent dépassés au point du jour. + +À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant +sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses +hennissements aux fauves effarés des jungles. + +Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main +tendue vers le train qui fuyait: + +«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib +est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs +mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!» + + +CHAPITRE V +Le Géant d'Acier. + +Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les +passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor, +hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient +des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement, +un profond sentiment de surprise était bien naturel. + +En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la +capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait +un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à +l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly. + +En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant +gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à +proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa +trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance, +la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient +hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes. +Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se +développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de +filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands +à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée, +couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois +étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux +hublots d'une cabine de navire. + +Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux +énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de +bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux +moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que +le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient +à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une +passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants, +reliait la première voiture à la seconde. + +Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner +ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le +faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se +relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité +toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans +que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou +entendre. + +Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils +se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du +colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait +alors place à l'admiration. + +En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de +mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces +géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il +s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de +vapeur. + +Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un +vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures +puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses +yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de +mouvement! + +Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur +l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un +merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes +les apparences de la vie, même de près. + +En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une +locomotive routière se cachait dans ses flancs. + +Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification +qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par +l'ingénieur. + +Le premier char, ou plutôt la première maison, servait +d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi. + +La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le +personnel de l'expédition. + +Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la +sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous +étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les +régions septentrionales de la péninsule indienne. + +Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie, +en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais +jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive, +destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur +les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque! + +Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à +voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général. +Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks. +C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette +locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui +donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier +d'un éléphant mécanique? + +«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks, +connaissez-vous le rajah de Bouthan? + +--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le +connaissais, car il est mort depuis trois mois. + +--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de +Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un +autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il +ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois +lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer +l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût +épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les +nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses +caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour +dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses +confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui +bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée +dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée, +s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon +absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme +personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit +venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de +locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à +la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris +parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement +prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je +n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des +conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même. +Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder +le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de +l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme, +la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que +l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique. +Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle +d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la +chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière +avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin +se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me +permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil; +je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à +projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel +fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais +trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue +du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,-- +me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se +tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes +ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de +l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à +travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa +maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui, +considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme +l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de +s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le +compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et +pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre +disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts +chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois +cents kilogrammètres! + +--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître +ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer +et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous! + +--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai +pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la +locomotive sa forme ordinaire! + +--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il +est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons +avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des +plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de +rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce +pas, mon colonel?» + +Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une +approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le +voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un +animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit +à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de +promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la +péninsule indienne. + +Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks +avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la +science moderne? Le voici: + +Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme, +cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques, +que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire, +sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de +chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure +du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure +recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La +chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont +séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du +chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle, +construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de +l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre +monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se +trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la +tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui +lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à +manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche +avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers +d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites +embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses +yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues +antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient. + +Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la +chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées +par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute +épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre +le terrain, ce qui les empêche de «patiner». + +Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est +de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante +effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette +machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à +double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement +close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la +poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes. +Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est +qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la +dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien +ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois, +car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de +combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive +routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure, +mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante. +Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non +seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au +sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des +ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit +également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre, +ces roues peuvent être aisément commandées par des freins +atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un +calage instantané, qui produit un arrêt presque subit. + +Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle +est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux +résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive +exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle +aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre, +--ce qui est considérable. + +D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde, +et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers +de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment +à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road, +qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu +de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres. + +Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel +traînait après lui. + +Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte +du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive +routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne +s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa +fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un +bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars +qui le composent sont tout simplement une merveille de +l'architecture du pays. + +Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec +leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus, +l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres +sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois +précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes +élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent +à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait +détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une +à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir +les grandes routes! + +Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux +appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la +partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière +et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse +disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau +se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les +pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House. +Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde, +où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire. + +Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu +le capricieux rajah de Bouthan. + +Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur +la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il +avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en +l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi. + +Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, +intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur. +Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en +avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une +extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles +que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie. + +Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant, +son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un +large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se +tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le +salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon, +meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux +dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches +étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des +«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les +fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une +agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines +qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une +courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche +du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement +pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens +possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de +l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés +centigrades? + +À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant +face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger, +éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par +un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le +milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que +quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et +crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et +de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle +à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi +engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à +bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus +mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y +aventurer. + +La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un +couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également +recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient +aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un +lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les +cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de +ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la +seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine +Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à +gauche, à celle du colonel Munro. + +Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier, +un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine, +flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son +matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait +en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le +personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par +une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées +quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien, +le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière, +deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au +brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant +d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et +s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière. + +On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé +les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient +être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air +chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres, +sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et +la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les +rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des +montagnes du Thibet. + +L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on +le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi +nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont +nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes +conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli +et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets, +dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule +indienne. + +Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du +matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le +«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations +nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état +concentré. + +Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une +consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes +hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante +grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les +aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il +est identique par sa composition au lait normal et de bonne +qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été +conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne +par dissolution d'excellents potages. + +Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, +il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen +de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la +température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des +compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et +soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation +de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être +indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un +Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là , on en +conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre +disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure +qualité. + +En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie. +Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des +places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers +besoins. + +Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas +nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule. +L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne +point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non +seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être, +lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la +base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources. +Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les +exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre +ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du +soin de nous ravitailler en route. + +En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire +qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que +des circonstances imprévues pouvaient y apporter: + +Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à +Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à +gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques +mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au +capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis +redescendre jusqu'à Bombay. + +C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et +tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui +se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde? + + +CHAPITRE VI +Premières étapes. + +Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des +meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la +capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de +secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les +premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le +Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des +splendides équipages des Européens qui croisent assez +dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras +babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues +marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites +aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux +jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli», +l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort, +qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans +lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie +native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui +s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux +palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire +des grands hommes de notre époque; étudier en détail +l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus +beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin +adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont +tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir +la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi, +et je n'avais plus qu'à partir. + +Donc, ce matin-là , un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à +deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les +confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me +prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la +porte du bungalow du colonel Munro. + +À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il +n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot. + +Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés +dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que +le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod +n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de +quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de +chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils +et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail +menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on +n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de +l'expédition. + +Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir +d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de +partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un +équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques +et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela +l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables +interjections et des poignées de main à vous briser les os. + +L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la +machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste, +la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut +lancé. + +«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant +d'Acier, en route!» + +Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de +donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien, +et ce nom lui resta. + +Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde +maison roulante: + +Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du +«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques +mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort +capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était +un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses +de son métier, et qui devait nous rendre de grands services. + +Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe +d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui +peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes, +doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des +Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le +service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces +braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des +Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également. + +L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq +ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment +qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des +nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout +au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien +découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore +l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme +à sa propre peau. + +Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux +fidèles du colonel Munro. + +Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde, +après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour +retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne +devaient jamais le quitter. + +Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur +sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du +capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave +garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre, +quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il +portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son +trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il +comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là . + +Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition, +notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la +seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant +déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur +Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un +vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il +pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un +fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste, +le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses +préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était +habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité +culinaire. + +Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi, +d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur +Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était +l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant +d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas +les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus +à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de +plume. + +Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus +riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le +pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le +centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un +territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays +des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables +frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous +permettre de la couper obliquement. + +Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions +tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues +l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur +la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la +ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à +travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès. + +«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne +absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que +vous ferez sera bien fait. + +--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu +donnes ton avis... + +--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai +vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une +autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint +Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre? + +--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod, +la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de +l'Himalaya à travers le royaume d'Oude! + +--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro, +peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons +lorsqu'il sera temps. Jusque-là , allez comme bon vous semble!» + +Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner +quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à +entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait +peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il +que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le +retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque +espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un +pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro, +et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret +de son maître. + +Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris +place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres +de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air, +rendait la température plus supportable. + +Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr. +Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient, +pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils +traversaient. + +Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un +certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par +une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte +d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu +éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des +passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va +sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux +superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait +en vomissant des tourbillons de vapeur. + +À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et +moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le +compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes +honneur au déjeuner de monsieur Parazard. + +La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de +l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont +l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des +Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation +alluvionnaire. + +«Ce que vous voyez là , mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une +conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale. +Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette +terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée +par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne +pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un +lit... + +--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod. +Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange! +On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard, +la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le +fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal, +ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle +cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des +rizières desséchées de la plaine! + +--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit +réservé à Calcutta? + +--Qui sait? + +--Bon! ne sommes-nous pas là ! répliqua Banks. Ce n'est qu'une +question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront +bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la +camisole de force! + +--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous +ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne +vous le pardonneraient pas! + +--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il +n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs +yeux! + +--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à +l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les +tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne +s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que +l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un +sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces +carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur, +qui desservait la table. + +--Mon capitaine? répondit Fox. + +--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième? + +--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit +Fox. C'était un soir... + +--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre +de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du +trente-huitième m'intéresserait davantage! + +--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine! + +--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et +unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son +brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé. +C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient. + +Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de +près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit. +En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui +contiennent son cours. Là , trop souvent, s'engouffrent de +formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la +province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons +écrasées les unes contre les autres, immenses plantations +dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne, +telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent +après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus +terribles exemples. + +On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison +pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est +la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars, +avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre +tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil, +pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,-- +du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que, +même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six +degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades). + +«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux +cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et +soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin +de prévenir les congestions.» + +Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la +couche d'air provoquée par les battements de la punka, à +l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver +fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur. +D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin +jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à +craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après +tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions +rien de grave à redouter. + +Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au +petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous +sommes arrivés à Chandernagor. + +J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à +la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville, +abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit +d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle, +cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe +siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans +commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être +Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway +d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais, +devant les exigences du gouvernement français, la compagnie +anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner +notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de +retrouver quelque importance commerciale. + +Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois +milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque +le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de +village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était +mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche +interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables +cabines. + +Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible. +Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender +portât toujours sa pleine charge, c'est-à -dire, en eau, en bois ou +en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures. + +Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas +de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux +dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,-- +était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour +faire marcher bien et longtemps la machine humaine. + +Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager +deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre +Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9. + +À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, +purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un +peu plus rapide que la veille. + +Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui, +par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle +suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à +passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les +exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à +leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus +confortablement, non! + +Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était +invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se +balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers +échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces +arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont +amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air +marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une +zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on +plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais +la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée. + +De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un +immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le +sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais +salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur +verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet +humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la +prodigieuse fertilité. + +Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un +express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur +et s'arrêtait aux portes de Burdwan. + +Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district +anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui +ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La +ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que +séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces +allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train. +Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et +de fraîcheur. Ce soir-là , la capitale du maharajah compta un petit +quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de +deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le +quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne +du souverain de Burdwan. + +Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé, +c'est-à -dire une sorte de terreur admirative chez tous ces +Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux +coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un +pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les +enveloppait de la tête aux pieds. + +«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le +maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en +offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa +Hautesse! + +--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant, +quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale +tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous +ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro? + +--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que +l'offre d'un million n'aurait pu séduire. + +D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être +discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que +nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire +intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage +nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les +jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la +végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en +étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de +kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses +verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims, +d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres, +de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage, +logés dans des ménageries superbes. + +«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox. +Si cela ne fait pas pitié! + +--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces +honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les +jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive! + +--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le +brosseur, en laissant échapper un soupir. + +Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien +approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à +niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à +soixante-quinze lieues environ de Calcutta. + +Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite +l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa +partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de +Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine +le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du +Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de +commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous +l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne. +Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction +plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange. + +Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus +poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier +l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route +était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les +carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant, +vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au +grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au +milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers +les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du +Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et +il ne songeait pas encore à se plaindre. + +Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ +de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de +lieues par douze heures, pas davantage. + +Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres +plus loin, près de la petite ville de Chittra. + +Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage. +Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile +à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus +ardentes dans un farniente délicieux. + +Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks, +s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine. + +Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de +Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux +environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de +poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme +chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à +son extrême contentement comme à la grande satisfaction de +monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces +savoureuses, qui économisaient nos conserves. + +Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de +bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner +le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que +possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords +d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement +indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne +négligeait aucun détail. + +Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,-- +d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant +de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au +capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses +vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la +fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main +de son brosseur. + +Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît +pendant ces rapides excursions aux abords du campement. +Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais, +invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le +sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route, +allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu, +mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus +besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils +étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes +souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces +souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et +le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante +insurrection! + +Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus +tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait +engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le +nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod +partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois, +non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous +demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les +plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui. + + +CHAPITRE VII +Les pèlerins du Phalgou. + +Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte +de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore +couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des +siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se +sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des +produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils +font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de +Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la +contrée leur appartient. + +Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses +vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, +perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de +dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet, +un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House +forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient +la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais +craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se +mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux +discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule +d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les +fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers +nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux +de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches +spirales de la vapeur. Ça et là , des groupes de banians, des +bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois +arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent +en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans. + +Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à +travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,-- +les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en +caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la +campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de +juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait +supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de +quelque suffocation mortelle. + +Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes, +quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient +se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule +praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de +notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je +ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone +pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa +chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une +seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des +locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale! + +Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué +cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19 +mai. Ce soir-là , nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade +de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air», +c'est-à -dire qu'après les étouffements produits par une journée +tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir. +Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés. + +«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle +les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec +une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à +l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé +la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été +une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes +murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un +haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui +portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions +le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous +serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé. +Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit, +et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur +moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se +procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang +pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour +mon colonel, je serais encore son débiteur! + +--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis +notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que +d'habitude? Il semble que chaque jour... + +--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez +vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se +rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait +massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me +monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire +de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a +dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles +événements pour que le souvenir s'en soit affaibli! + +--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le +voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod... + +--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser, +d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois +peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller +là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort! + +--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser +faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est +souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que +d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers... + +--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une +tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été +précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous +rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos +cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux +arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah! +monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit +épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant +pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas +dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que +Dieu nous conduise!» + +Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir +sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout +et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le +colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant +comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le +dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire! + +J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé, +lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot +s'il croyait que Nana Sahib fût mort. + +«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun +indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas, +je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été +puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je +n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah! +monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait +quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne +me trompent pas, et un jour...» + +Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche +n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître! + +Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au +capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne +devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais +été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi +à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en +traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du +Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain +que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui +rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le +voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point. + +Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui +signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit +la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à +notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab, +et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à +penser que l'autorité avait été induite en erreur. + +En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de +vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait +paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le +confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait +sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour +empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles +recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser! + +Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra. +Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante +kilomètres de son point de départ. + +Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier +arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La +halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est +bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une +jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de +la ville. + +Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit, +c'est-à -dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux +à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut. + +Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les +chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris +congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya. + +On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement +dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux +approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très +grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout +ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne, +ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour +accomplir ses devoirs religieux. + +Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il +faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en +cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne +pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le +capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de +chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en +route. + +Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement +donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un +arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout +sexe se tenaient dans la posture de l'adoration. + +Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la +plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne +devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence. +C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus +tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs. + +Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier +représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent +cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le +premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est +probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était +l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse +maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de +briques, dont l'origine est évidemment très ancienne. + +La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers +d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien, +cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni +pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les +encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi +eux. + +«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite +aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter +l'édifice jusque dans ses profondeurs. + +--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses +propres fidèles? + +--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui +tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut +bien que les brahmanes vivent! + +--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui +avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs, +leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération, +la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement. + +Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de +«chasses réservées», et, à la population des villes ou des +campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers +des jungles. + +Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous +conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que +nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins +s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous +apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses +constructions pittoresques. + +Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit, +c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne, +puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la +reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les +empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna +descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte +entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le +démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même +de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds +de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie. + +Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter +«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen +n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien +les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste, +qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées +occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour +l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût +été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur +d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point. +Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en +suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau +jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens +temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le +principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du +principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de +Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente +millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment +polythéiste. + +Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville +sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la +succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut +contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait +impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait +perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de +Gaya. + +Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais +parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad. + +«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne +savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les +brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais +aussi comme des êtres d'une origine supérieure?» + +Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le +rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se +développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un +pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants, +citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus +infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des +Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables +artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi, +et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un +mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le +Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les +gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont +venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les +grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs +chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont +fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties +de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des +charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent +de demeures provisoires à tout ce monde. + +«Quelle cohue! dit le capitaine Hod. + +--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher +du soleil! fit observer Banks. + +--Et pourquoi? demandai-je. + +--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule +suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux +du Gange. + +--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans +la direction où se trouvait notre campement. + +--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous +sommes en amont. + +--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette +source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au +milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez +restreint. + +L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de +chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient +appel à la charité publique. + +Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie +truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La +plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou +du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux +infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En +effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin. + +Des faquirs, des goussaïns étaient là , presque nus, couverts de +cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée; +celui-là , la main traversée par les ongles de ses propres doigts. + +D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps +tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol, +se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de +lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne +d'arpenteur. + +Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une +infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres +par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus, +ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à +manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou. + +Là , d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue +perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient +lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies. + +Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le +regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque +Banks, m'arrêtant tout d'un coup: + +«L'heure de la prière!» dit-il. + +En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la +main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher +de Gaya avait caché jusqu'alors. + +Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La +foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors +de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais, +je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables +parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile +à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou +versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres, +songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est +qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en +avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient +quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans +les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter, +d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un +cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en +avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du +Phalgou! + +Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt +troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du +talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés +s'enfuyaient à la rive opposée. Là , d'un oeil glauque fixé sur +toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils +regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du +claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins, +d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards +inoffensifs. + +Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état +d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous +remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le +campement. + +Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée, +qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le +capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et +rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et +Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et +chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au +petit jour. + +À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une +nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages +cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur +ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil. + +J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était +étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne +pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au +fonctionnement régulier des poumons. + +Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos. +J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou +quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de +vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y +peut rien, au contraire. + +Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus +entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du +Phalgou. + +L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très +saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever +dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il +déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus +respirable. + +Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement +gardait une absolue immobilité. + +Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai. +Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. +La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces +reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de +sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air. + +Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et, +la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains +intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure +m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait. + +Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube +se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé. + +On appelait l'ingénieur. + +«Monsieur Banks? + +--Que me veut-on? + +--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du +mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai +aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la +vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le +capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda +l'ingénieur. + +--Regardez, monsieur,» répondit Storr. + +Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives +du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant +sur un espace de plusieurs milles. + +Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs +centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les +berges et le chemin. + +«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod. + +--Que font-ils là ? demandai-je. + +--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le +capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées! + +--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à +Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que... + +--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel! +s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant +gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était +dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer! + +--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit +l'ingénieur, en secouant la tête. + +--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro. + +--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne +gênent notre marche! + +--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait +trop prendre de précautions. + +--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur: +«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, allume. + +--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe, +Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces +pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!» + +Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait +qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression. +Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer, +et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de +l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des +grands arbres. + +En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se +fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de +plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras +en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on +s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière. +C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point. + +Nous étions donc là , sous la vérandah, le colonel Munro, le +capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce +fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait +silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec +Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il +pouvait le manoeuvrer à son gré. + +À quatre heures, la chaudière ronflait déjà . Ce ronflement sonore +devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un +éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre +indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir +la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers +la peau du gigantesque pachyderme. + +«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks. + +--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et +n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui +longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule +de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces +conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas +chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels +les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous! +Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien +d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui +se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine +s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche +s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le +régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant +d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre +les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui +faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me +penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine +de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien +évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine. +«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui +leur faisait signe de se relever. + +--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent +notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire +broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!» + +Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la +vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient +décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée +poussait des cris et les encourageait du geste. + +La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et +était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous +allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des +purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au +ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents. +«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les, +ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques, +atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des +cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La +foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors +ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En +avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et +riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier, +filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule +ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur. + + +CHAPITRE VIII +Quelques heures à Bénarès. + +La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,-- +cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive +droite du Gange, en face de Bénarès. + +Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure +plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure. +L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq +lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs +de la petite ville de Sasserâm. + +En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les +cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez +coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire. +Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il +n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer +le chemin. Il est vrai, le bac est là , cet antique et rudimentaire +appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant, +à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer. + +Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un +important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus +de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre +dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore. + +Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma +tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une +pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et, +de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue +motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite. + +Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie. + +«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois +une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des +ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace! + +--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement +l'ingénieur. + +--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le +capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que +l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces +merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant, +je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure +curiosité!» + +Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique +pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus +du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm. +Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour +refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante. + +Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22 +mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil +de midi, nous avions repris notre route. + +Le pays était toujours le même, c'est-à -dire très riche, très +cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du +Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au +milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras +à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et +autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous +arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque +charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de +sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand +ébahissement des raïots. + +Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon +nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de +Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de +l'essence faite avec ces fleurs. + +Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements +sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de +l'art en matière de parfumerie. + +«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous +montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres +de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation +lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres +d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de +quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au +moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce +mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le +lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile +odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,-- +quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille +fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est +un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans +le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies +ou cent francs l'once. + +--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once +d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui +mettrait le grog à un fier prix!» + +Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca, +l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette +innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas +bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords +du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie, +elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas +ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette +diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à +l'estomac, je proteste. Elle est excellente. + +Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre +les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières, +nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique +Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès. + +«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks. + +--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je +à l'ingénieur. + +--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous +avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la +longueur du chemin ni des fatigues de la route!» + +Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques +légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui? +Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger +son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues +et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un +endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis +l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange +Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut +parler haut, quand on a: + +_... comme une mer sa houle,_ +_Quand sur le globe on se déroule,_ +_Comme un serpent, et quand on roule_ +_De l'occident à l'orient!_ + +Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les +ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent +dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de +l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif +de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute +chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite +en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya +qu'il descend! + +Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau +miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes +d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers +rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre +radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de +Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les +arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, +on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur +la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a +rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les +monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent +quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils +l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve. + +Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad +pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, +suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa +rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï, +dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit +embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le +fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un +parcours d'une soixantaine de kilomètres. + +Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet +endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à +Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été +choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à +la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je +désirais visiter avec quelque soin. + +Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces +cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là , il eut +un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion, +il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en +compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent +Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au +capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son +intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, +Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,-- +nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait +entraîner vers la ville. + +Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès, +il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas +habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées +au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de +véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès, +ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les +soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se +groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc +double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre +ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans +toute leur couleur locale! + +La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les +bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu +intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels +que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes +faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans +des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de +curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués +dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de +manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique +amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge. + +«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de +l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce +que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités +éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une +telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit +compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de +cette importance.» + +On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait +donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître. +Après avoir toujours exercé une très grande influence, non +politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre +le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième +siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le +brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale +des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme +que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement. + +L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte. +Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une +magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un +authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès, +mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa +pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent +mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui +constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois. + +Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange, +fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette +époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie +native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment +sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie +d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait +prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités +attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil, +qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de +l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent +cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le +champ de manoeuvres. + +Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de +déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et +l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque +aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent +trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les +insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur +acharnement, tous furent mis en déroute. + +Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y +eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui +hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis +ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus +troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante +dans les provinces de l'Ouest. + +Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole +glissait lentement sur les eaux du Gange. + +«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais, +si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun +monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous +en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans +lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle. +Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse, +et vous ne regretterez pas votre promenade!» + +Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous +permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de +Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur +la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif +menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base, +incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise, +d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de +tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent +les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam +de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb, +couronne ce merveilleux panorama. + +Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers +qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit +passer la gondole devant les quais, dont les premières assises +baignent dans le fleuve. + +Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un +autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les +arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau. +Quant au sujet, il était à peu près le même. + +En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les +terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans +le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas +croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge, +sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts, +exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui +vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de +piété. + +En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient +pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique +commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les +colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule. +Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes. +On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste +échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue +considérable. + +«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle +pas aux besoins des fidèles!» + +Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas +souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y +avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui +s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve. + +«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais +si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y +regarde-t-on pas de trop près. + +--Et les crocodiles? ajoutai-je. + +--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à +l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres +qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se +glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les +entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces +coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle +de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier, +à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a +été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé +que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du +fleuve.» + +Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent +volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y +mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un +chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre +dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands +applaudissements des dévots. + +Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là +se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les +cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie +future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement +des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches +babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès +qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera +pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de +départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que +des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces +fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles. +S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra +préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à +naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde +incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne +lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à +partager les délices du ciel de Brahma. + +Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses +principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la +mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un +tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée +d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de +Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites, +comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical +frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la +chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de +notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se +plaindre. + +D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner +quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et +courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou +plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans +trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre +excursion. + +En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant +avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le +Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu +s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus +qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je +retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il +ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière, +quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne +savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à +coup sûr, n'était pas indifférent. + +Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier +de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb. + +Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de +_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le +temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est +substituée la mosquée du conquérant. + +J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de +cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de +force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à +peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un +escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il +n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux +minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués +de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque +jour. + +En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui +nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et +il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet +incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu +persisterait, et je ne dis rien. + +C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent +dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces +splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient +au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un +pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des +grandes fêtes religieuses de Méla. + +Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices +dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à +rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de +Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du +plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un +puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus +miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée, +dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des +brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents +ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une +immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre. + +J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les +touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait +naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre +cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien. + +Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en +dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les +plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point +enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les +cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes +manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils +sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là , comme +partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une +petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une +des plus lucratives de l'Inde. + +Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la +chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à +Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des +meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire +que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. + +Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la +rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à +deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou, +l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et +nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect. + +«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici +un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle... + +--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le +nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil. + +--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors. + +--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se +sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là .» + +En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des +nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors +les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre +marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui +affectait l'indifférence. + +--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le +marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés, +illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et +d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en +fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très +variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire, +où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une +description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À +quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait +improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient +part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole +avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision. +Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un +instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je +l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints +et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez +d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à +chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au +campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus. +Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau +pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil. + +--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte? + +--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de +soupçonner... + +--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès, +répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne! + +--Cet espion, c'était... + +--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil. + +--Que peut nous vouloir cet homme? + +--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller! + +--On veillera,» répondit le sergent. + + +CHAPITRE IX +Allahabad. + +Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente +kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du +Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du +charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant +avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien +nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il +sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le +moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais +quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des +vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier. + +Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de +trois à quatre milles à l'heure. + +La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu +le Bengali. + +Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque +journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners, +lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude +militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi +régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se +modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation +eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette +nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un +transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas +toujours enfermés dans un même horizon de mer. + +À onze heures, ce jour-là , apparut dans la plaine un curieux +mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de +deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils. +Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar, +dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé +à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. + +Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette +forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située +de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas +d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à +atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de +rochers disposés à cet effet. + +Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes +habitations disparaissent sous la verdure. + +À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui +sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À +bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la +surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède +une de ces miraculeuses stations. Là , on vous montre une plaque de +marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire +sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. +Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir. + +Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y +passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle +a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que +produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité +commerçante. + +Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous +franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette +époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le +point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta. +Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous +admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize +piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe +affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui +réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le +traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous +venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad. + +La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette +importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de +fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, +au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la +Jumna et du Gange. + +La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la +capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la +résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le +devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à +Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que +quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité. +Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là +où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est +vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi +Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool, +Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les +autres villes de France. + +«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher +directement dans le nord? + +--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad +est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre +expédition. + +--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est +bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux! +À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par +rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple +locomotive! Quelle déchéance! + +--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas. +Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de +prédilection. + +--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise, +sans traverser Lucknow? + +--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop +pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. + +--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais +assez loin! + +--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre +visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib? + +--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur +de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le +Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay. + +--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi +l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui! + +--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette +vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant +l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore. +Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé +devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de +sa pensée.» + +Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les +quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad. +Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes +qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que +Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes. + +De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération +de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et +là par des tamarins, qui sont magnifiques. + +De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles +avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les +éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale. + +Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud +par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la +«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de +tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte +M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_, +«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie +que cent mille ailleurs.» + +Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent +fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance. + +Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est +construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile +hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles +peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux +fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, +autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des +coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six +pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les +Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter, +bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels +sont les principaux points de la forteresse qui attirent +l'attention des touristes. + +Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui +rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du +temple de Salomon, à Jérusalem. + +Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que +les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il +construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle +répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire +pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il +fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et +voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le +double nom de Brog-Allahabad. + +Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont +célèbres et méritent leur célébrité. Là , sous l'ombrage des plus +beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans. +L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins +portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la +paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance +qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya. + +Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle +de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet. + +Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à +Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat +livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres +de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en +particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit +enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude +énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au +corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer +les armes. + +Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se +soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés, +les habitations européennes furent incendiées. Sur ces +entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à +Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de +Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les +faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les +membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait +installé, et redevint maître de la province. + +Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous +observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été +à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect. + +«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier! +J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est +trop connu des natifs de cette province!» + +Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward +Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux, +était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui +était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en +garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps +que nous. + +J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro +paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que +d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que +les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps! + +«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que +s'est-il donc passé? + +--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je. + +--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le +salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent +n'était pas là . «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se +disposait à nous servir à table. + +--Il a quitté le campement, répondit Goûmi. + +--Depuis quand? + +--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. + +--Vous ne savez pas où il est allé? + +--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est +parti. + +--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ? + +--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un +motif que personne ne connaissait, et répéta: + +«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque +chose! Attendons.» + +On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait +part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire +raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions +fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de +ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des +Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte +de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez +difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou +Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes +insurrectionnelles. + +Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être +obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro +n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il +resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation +semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment +vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même +qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour +mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du +sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. + +Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod +interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait. +Or, Banks n'en savait pas plus que lui. + +Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à +faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de +la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière +fois un long regard; puis, se retournant vers nous: + +«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous +m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?» + +Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui +marchait lentement, sans prononcer une parole. + +Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta +devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur +lequel une notice était affichée. + +«Lisez,» dit-il. + +C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà , qui mettait +à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans +la présidence de Bombay. + +Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement. +Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage, +ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les +yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs +précautions! + +«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur, +tu connaissais cette notice?» + +Banks ne répondit pas. + +«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence +de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay, +et tu ne m'as rien dit!» + +Banks restait muet, ne sachant que répondre. + +«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le +savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait +qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des +souvenirs qui vous font tant de mal! + +--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de +se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à +tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache +ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage +devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas +cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai +jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je +n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher +de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai +eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au +nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit! +J'irai au sud!» + +Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était +que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe, +dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il +venait de nous la dévoiler tout entière. + +«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je +ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de +Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois +de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis +cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de +l'apparition du nabab.» + +Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette +observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur +la route. Puis: + +«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est +allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un +instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu +dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a +disparu. + +--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que +feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. + +--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au +nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller! + +--Cela est absolument décidé, Munro? + +--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, +mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay. + +--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se +retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro! + +--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous +laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh +bien! nous chasserons les coquins! + +--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au +capitaine et à vos amis! + +--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous +quitté Allahabad... + +--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent +Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon +colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous +vos yeux.» + +Et sir Edward Munro lut ce qui suit: + +«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance +du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab +Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet. +Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra, +où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il +n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par +des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à +la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait +l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses +obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde +n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui +lui a coûté tant de sang.» + +Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il +laissa tomber le journal. + +Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette +fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir. + +Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main +sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis: + +«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il. + +--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur. + +--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter +quelques heures à Cawnpore? + +--Tu veux?... + +--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois... +une dernière fois Cawnpore! + +--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur. + +--Et après?... reprit le colonel Munro. + +--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition +vers le nord de l'Inde! + +--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me +remua jusqu'au fond du coeur. + +En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait +encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre +Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison +contre ce qui semblait être l'évidence même? + +L'avenir nous l'apprendra. + + +CHAPITRE X +Via Dolorosa. + +Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la +péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de +l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La +faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son +royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit, +c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et +c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus +affreux massacres, suivis des plus terribles représailles. + +Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette +époque, Lucknow et Cawnpore. + +Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités +de l'ancien royaume. + +C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là +que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la +rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient +d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant +d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à +l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui +séparent Cawnpore d'Allahabad. + +Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre +point de départ. + +Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe +sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq +milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont +casernés sept mille hommes. + +Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument +digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne +origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment +de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule +de sir Edward Munro nous y avait conduits. + +Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement. +Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le +sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir +Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations. + +Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en +rapportant le récit que Banks m'avait fait. + +«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de +l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de +l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale +contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e, +deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de +l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez +considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants, +etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment +de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow. + +«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce +fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme. + +«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante, +intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble, +d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le +colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère +un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là , en 1855, +qu'Edward Munro l'épousa. + +«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes +de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre +son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser +sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de +faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le +colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les +faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments. + +«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui +eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent +surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore. + +«La division était alors commandée par le général sir Hugh +Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime +des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib. + +«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de +Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les +meilleurs termes avec les Européens. + +«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de +l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en +arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de +Cipayes montrait des dispositions hostiles. + +«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons +offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la +bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent +aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie. + +«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à +Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de +la ville. + +«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général +Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la +caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment +de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route +d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. + +C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant +toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un +dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les +soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les +encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce +qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une +femme héroïque. + +«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des +soldats de Nana Sahib. + +«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur +ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la +caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la +défendre. + +«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des +assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des +maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans +vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau, +car les puits furent bientôt taris. + +«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin. + +«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général +Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les +adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. + +«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, +cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de +ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient +redescendre le Gange et les ramener à Allahabad. + +«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est +ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns +coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations +parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques +milles. + +«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent +croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du +Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux +cantonnements. + +«Là , on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent +immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux +enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient +pas été massacrés le 27 juin. + +«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue +agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow, +dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre. + +--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je +à Banks. + +--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me +répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut +recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du +royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres +fugitifs, avec la plus grande humanité. + +--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles? + +--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le +témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il +n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes +étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et +pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses +victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait +arriver que trop tard. + +«Depuis quelque temps déjà , le général Havelock, parti de +Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu +les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. + +«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes +royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de +signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son +occupation. Tout lui semblait permis vis-à -vis des envahisseurs de +l'Inde! + +«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des +prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés +sous ses yeux. + +«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, +lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut +l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar. +L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez +vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince +sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde... +Ce fut la tuerie d'un abattoir! + +«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient +précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats +d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la +margelle, fumait encore! + +«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de +révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains +du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour +suivant, dont je n'oublierai jamais les termes: + +«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres +femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib +sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un +détachement de soldats européens, commandé par un officier, +remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le +massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les +compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte +du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les +condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de +caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En +conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de +mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé +de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de +rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments +religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la +lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera +exécutée à la potence élevée près de la maison.» + +«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi +dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus. +Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le +colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de +reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne +retrouva rien... rien!» + +Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à +Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était +accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. + +Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré +lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il +l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait +reçu ses derniers embrassements. + +Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville, +non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des +pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et +desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel +n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel, +après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires. + +Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait +silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs +sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de +bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la +jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il +l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour +mieux la revoir! + +Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à +lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors. + +Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter +ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser +jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville +funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la +caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était +si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un +siège. + +Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville, +et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la +population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y +rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux +arbres. + +C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible +tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa +mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana +Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable +massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines +et sauves à Allahabad. + +Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des +restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense +qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5] + +Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces +ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses +scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où +lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle +avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer! + +Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit +une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes +avaient été confondues dans la mort. + +Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit +le bras comme pour l'arrêter. + +Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix +horriblement calme: + +«Marchons! dit-il. + +--Munro! je t'en prie!... + +--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous +sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins +bien dessinés et plantés de beaux arbres. + +Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale. +Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est +maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de +socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la +Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur +Marochetti. + +Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la +terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument +expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et +qu'il voulut même payer de ses propres deniers. + +Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après +avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été +précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put +retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument. + +Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence. + +Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour +consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro +épuiserait là les dernières larmes de ses yeux! + +Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui +entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après +l'effroyable massacre, il serait mort de douleur! + +En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit +qui a été recueilli par M. Rousselet: + +«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des +pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana, +mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une +terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des +épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses +victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et +sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le +triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom, +couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et +nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux +longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers +d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs, +barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je +ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait +ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7 +juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient +point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus +horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient +entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...» + +Sir Edward Munro n'était pas là , aux premières heures où les +soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux +jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus +là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste +puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib! + +Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de +force. + +Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un +des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la +margelle du puits: + +«Remember Cawnpore! + +«Souviens-toi de Cawnpore.» + + +CHAPITRE XI +Le changement de mousson. + +À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le +comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques +réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne +permettaient pas de partir avant le lendemain matin. + +Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux +l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne +point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se +serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il +avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants +pour lui. + +Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit +tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne +dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures +dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne +voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une +impression. + +Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à +propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs +musulmans au XVIIe siècle. + +Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de +l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui +fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de +ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence +officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage +de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un +caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en +dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque +et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le +Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à +l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le +premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement +superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons +qui hérissent ses courtines. + +Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, +qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte +le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin +voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les +Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant +d'abandonner la ville. + +Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom +français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de +chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa +bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés +lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement, +malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces +dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais, +particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu +faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien +d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!» +Ils l'eurent, mort. + +Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans +les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de +l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié. + +Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette +grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de +verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses +rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je +repris le railway et revins le soir même à Cawnpore. + +Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route. + +«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les +Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me +soucie comme d'une cartouche vide! + +--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous +allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre +presque en droite ligne la base de l'Himalaya. + +--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par +excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou +peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les +éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les +ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie +véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela, +Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la +vallée du Gange! + +--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, +répondis-je. + +--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres +villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore... + +--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces +misérables bourgades! + +--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des +cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta +l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous +montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine. + +--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui +seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte: +«Fox?» cria-t-il. + +Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il. + +--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en +état! + +--Ils le sont. + +--Visite les batteries. + +--Elles sont visitées. + +--Prépare les cartouches. + +--Elles sont préparées. + +--Tout est prêt? + +--Tout est prêt. + +--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible! + +--Ce le sera. + +--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette +liste qui fait ta gloire, Fox! + +--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair +alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle +explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre! + +--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla +s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est +l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,-- +itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements +impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ, +cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le +nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court +droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre +affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre +de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par +Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des +montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume +d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement +choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés. +Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de +l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre +Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe +quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à +travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts +kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de +Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse +très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter +lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition +auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le +capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait +volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le +Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu +de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un +chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je +dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une +nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart. +Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des +villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du +Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il +semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à +Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante +s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité +irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus +animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux +heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles +nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil, +depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus +sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé +en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me +dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils +nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui +vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox +n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était +désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander +si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les +terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques +jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres +carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux +chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les +flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener +Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur +Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas +raison là -dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui +parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il +haussait dédaigneusement les épaules en disant: + +«Est-ce que cela se mange!» + +Ce soir-là , nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians. +Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le +silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves. +Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se +faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints, +et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le +courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en +deux puissants fanaux. Mais rien! + +Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin. +C'était désespérant. + +«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On +l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici +que dans les basses terres d'Écosse! + +--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que +des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que +les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et +attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous +aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. + +--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la +tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour +en faire du petit plomb!» + +La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions +encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de +grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans +notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept +degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était +donc possible que, par une pareille température, dans cette +atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter +leurs tanières, même pendant la nuit. + +Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la +première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes +alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage +que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou +châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion. + +Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets +de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était +toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus +fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs +d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. +Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans +la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents +ans en arrière, en plein moyen âge. + +Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le +sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec +tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville +du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que +lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou +et de Brahma. + +«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de +minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes, +voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les +merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux! + +--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il +donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade? + +--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod, +mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers +plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les +collines qui deviennent des montagnes, les... + +--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait +des chats, n'est-ce pas, Hod? + +--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le +capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville +qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage +du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!» + +Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier +instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des +châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se +transformait en plaine. + +«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui +s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous, +mes amis, savoir ce que ce phénomène présage? + +--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine. + +--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste, +nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des +modifications climatériques. Le renversement de la mousson va +amener la saison des pluies périodiques. + +--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il +pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me +paraît préférable à ces chaleurs... + +--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois +que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter +les premiers nuages du sud-ouest!» + +Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental +commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, +ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la +nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la +péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de +grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage. + +Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se +méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des +volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la +route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu +rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que +celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu +soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité. +On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine +électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à +un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait +emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se +teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans +chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu +des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des +flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni +par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. + +Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir +ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière +lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un +quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier +phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais +la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans +arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux +du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de +l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était +véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air +plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi +suffoqué. + +Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte, +choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques +banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une +assez belle route la traversait, et nous promettait pour le +lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de +verdure. + +Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables +grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale, +qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant +d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal, +dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la +haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous +cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur +mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs +fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers +isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures +s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur +tour. + +Ce soir-là , le campement fut organisé plus complètement qu'à +l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être +aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de +prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit. + +Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques +heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous +s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient +véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient +essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil +d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces +derniers. + +«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un +tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!-- +Nous accompagnerez-vous, Maucler? + +--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous +feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du +ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être +quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre +lieu de halte, vous irez... + +--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est +propice pour tenter l'aventure! + +--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas +rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne +vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous +pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement. + +--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne +demande à mon colonel qu'une permission de dix heures. + +--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez +compte des recommandations de Banks. + +--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés +d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et +disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la +route. + +J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que +je préférai rester à Steam-House. + +Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être +complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer, +de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la +chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout +événement. + +Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et +l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, +leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois +dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, +monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout +en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du +dîner du lendemain. + +Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent +Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du +ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait +l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure. +Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition, +teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que +l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes +déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais, +condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui +paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes. + +Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en +temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de +l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui +coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du +campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu +rassuré. + +La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité +commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la +lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest +jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se +confondaient déjà avec les nuages. + +L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun +souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce +n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si +souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et +maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de +l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à +vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à +faire explosion. + +L'explosion était imminente. + +Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela +se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient +de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils +semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de +grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment, +avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui +accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées +additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive, +heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se +perdaient confusément dans l'ensemble. + +Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très +aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq +cents à trois mille mètres. + +Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et +prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce +genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes. + +«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa +montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre +peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra +vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis. + +--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil. + +--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks. +J'espère qu'il obéira.» + +Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous +prenions place sous la vérandah du salon. + + +CHAPITRE XII +Triples feux. + +L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de +Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays +du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on +Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe, +on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les +éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que, +dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà +de cinquante. + +Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en +raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous +devions attendre un orage d'une violence extrême. + +Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le +baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans +la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6] + +Je le fis observer au colonel Munro. + +«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses +compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient, +les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours +plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent. +Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde +obscurité? + +--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire +entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne +pas partir! + +--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel +Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent. + +--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes? +demandai-je à l'ingénieur. + +--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui +sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin. +Je vais établir le courant. + +--Excellente idée, Banks. + +--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod? +demanda le sergent. + +--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le +retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.» + +Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les +éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et +bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares +électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le +sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit +obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et +pouvait guider nos chasseurs. + +En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se +déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et +siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût +traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues. + +Ce fut subit. + +Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées, +cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent +lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement +continu. + +Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les +fenêtres. La pluie ne tombait pas encore. + +«C'est une espèce de «tofan», dit Banks. + +Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui +dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont +fort redoutés dans le pays. + +«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les +embrasures de la tourelle? + +--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à +craindre de ce côté. + +--Où est Kâlouth? + +--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender. + +--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine +de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne +de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre +à l'abri. + +--À l'instant, monsieur. + +--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks. + +--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau +est maintenant complète. + +--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent +bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient +fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait +entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi +l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui +brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four. + +Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le +salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute +ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine +guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne +fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un +écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de +foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se +déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se +détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement +comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire. + +«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le +colonel Munro. + +--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses +compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux +de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils +que demain matin! Le campement sera toujours là pour les +recevoir!» + +Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne +semblait pas partager l'avis de Mac Neil. + +En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie +commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée +d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la +toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de +tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien +même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les +feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de +toutes parts. + +Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant +tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui +frappaient les flancs du Géant d'Acier. + +C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces +corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de +véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle, +renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point +l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la +traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être +en feu. + +Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la +porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement +danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences +électriques. + +Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait +plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement, +lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il +fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point +extraordinaire. + +«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à +caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant. +En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au +dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués +par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait +s'empêcher de battre plus rapidement. + +«Et eux! dit le colonel Munro. + +--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement +inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au +capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En +effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que +sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers +on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense, +comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la +verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,-- +ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent +surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me +venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les +autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine +l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme +soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être +culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur +pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau +de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une +grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac +Neil. + +--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes +accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé. +L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança +sur le balcon. «Là !... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait +d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous +l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein +jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus +soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était +nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière +d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en +cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de +bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une +extrême violence. + +«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur. +Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des +arbres! + +--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se +firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin? + +«C'est la voix de Parazard,» dit Storr. + +En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous +appelait à grands cris. + +Nous allâmes aussitôt le rejoindre. + +À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement, +la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des +arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie +se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur +Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire. + +Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la +température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient +desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de +tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive +fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être +dévorée. + +En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et +gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement, +en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs +minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les +épaisses parois de tôle d'un coffre-fort. + +Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se +croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de +nous tirer de là ! + +--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun +moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir! + +--À pied? m'écriai-je. + +--Non, avec notre train. + +--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil. + +--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour +avant notre départ, nous partirons quand même! + +--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel. + +--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors +des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret +jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés! + +--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre +à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre. + +--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et +pousse les feux!--Quelle pression au manomètre? + +--Deux atmosphères, répondit le mécanicien. + +--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes +amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un +instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la +trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le +géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il +répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur +sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la +combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir +Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah +d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt. +Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres +s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient +comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à +l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers +nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante +mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire +bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que +les éclairs les sillonnaient en tous sens. + +«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit +Banks, ou tout prendra feu! + +--Il va vite, cet incendie! répondis-je. + +--Nous irons plus vite que lui! + +--Si Hod était là , si ses compagnons étaient de retour! dit sir +Edward Munro. + +--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils +les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il +fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les +roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut +se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une +part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation +d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour! + +Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de +l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de +Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air +brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches +tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les +torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure, +mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque +directe du feu. + +La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni +Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien +rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il. + +--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop +vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de +l'incendie! + +--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait +se décider à quitter le campement. + +--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais +pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à +prendre feu!» + +Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de +rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les +tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques +instants de plus, c'était de la dernière imprudence! + +«En route, Storr! cria Banks. + +--Ah! s'écria le sergent. + +--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la +droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un +corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière. +«Mort! s'écria Banks. + +--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main, +répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe +gauche! + +--Dieu soit loué! dit le colonel Munro. + +--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, +nous n'aurions pu retrouver le campement! + +--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés +dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses +sens, fut déposé dans sa cabine. + +«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de +rejoindre le mécanicien. + +--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr. + +--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et +Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut +ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers +hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite +vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite +par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les +fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous +raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons +et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage +qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus +profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par +le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus +de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur +leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne +tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui +se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la +direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême +violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des +feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne +vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents. +D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne +tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans +un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux +pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus +que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été +instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses +compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais +sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte +par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de +faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il +qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses +compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les +épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que +mal au milieu de l'obscure forêt. + +Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant, +s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui +pût leur indiquer la direction de Steam-House. + +Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que +n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des +éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant +d'Acier. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu +de halte allait être abandonné. Il n'était que temps! + +Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la +forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le +danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il +fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au +lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière, +et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un +ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait +visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes +pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du +sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières +éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet +incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à +travers la campagne et dévorant tout sur son passage. + +Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle +torréfiant qui passait dans l'atmosphère. + +La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le +faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les +eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put +être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu. + +Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut +terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes +que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la +tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train. + +Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui +venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de +l'une de ses longues oreilles pendantes. + +Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la +machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux +coups de l'orage par ses hennissements plus précipités. + +«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de +chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien +ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!» + +Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans +la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne +le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par +le feu. + +De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, +nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les +projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient +enfin des fauves! + +Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était +possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train +pour y chercher un abri ou un refuge. + +Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un +bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de +banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête, +tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent +l'animal. + +«Pauvre bête! dit Fox. + +--Ces fauves-là , répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait +pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre +bête!» + +Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod! +Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il +ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût +les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils +d'une souricière! + +À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là , +redoubla encore. + +Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les +points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et, +maintenant, nous étions absolument cernés. + +Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que +cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent +au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à +peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares, +les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins +de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une +incroyable fureur. + +Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque +de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque +large fondrière. + +C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid +étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle, +la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus. + +La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de +feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies. + +Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à +l'heure. + +Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir +un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de +cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons +ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante +l'enveloppa tout entier!... + +Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême +lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière +nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne +devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de +l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était +entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire. +Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de +l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes +s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup +de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour +ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train +en détresse! + +À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route +était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de +Rewah. + + +CHAPITRE XIII +Prouesses du capitaine Hod. + +La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent +tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues, +accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû. + +Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses +riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers +ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins, +qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste +carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les +nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là +de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui +tendent à disparaître devant la culture. + +Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se +fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là , la colonne du +brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un +ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était +distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril. + +Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût +été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très +également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux +artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à +rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait +plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de +sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine +aux montagnes du Népaul. + +Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la +saison des pluies. + +La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers +mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est +plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et +un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages +s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur +direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes +montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur +la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu +des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir +que quelques semaines plus tard, au mois de juin. + +Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances +particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais +s'effectuer. + +Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave +Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux. +Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en +conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du +ciel. + +Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit +meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un +couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont +les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler +cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du +dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur +couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que +celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes +de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à +tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,-- +teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux +quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt +noire. + +Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine +Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas +moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le +chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox, +arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils +furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du +gibier de plume! + +Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les +excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour +même, nous rangèrent à son avis. + +Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait +été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions +atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante +kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc +marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies +continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à +se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques +heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours +près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer +Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu +d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin +de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard. + +Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un +beau coup de fusil. + +Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en +rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis +dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle +véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre, +nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous +étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile +territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières +marécageuses. + +Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de +Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent +éparpillait sur les bambous de la route. + +Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se +jeta sur le cou de notre éléphant. + +«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien. + +À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et +saisit son fusil, toujours prêt et toujours là . «Un tchîta! +s'écria-t-il à son tour. + +--Tirez-le donc! m'écriai-je. + +--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de +tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard +particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque +aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de +membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah, +nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine. + +Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre +éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il +croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer +ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses +griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa +déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, +et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut. + +Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un +chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon +moment et au bon endroit. + +Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, +mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le +moment favorable pour s'élancer sur la vérandah. + +En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant, +embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis +monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de +vapeur. + +«Tirez donc, Hod! dis-je encore. + +--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi, +sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous +n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il. + +--Jamais. + +--Voulez-vous en tuer un? + +--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup +magnifique... + +--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un +fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la +manquez, je la rattraperai au vol! + +--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une +carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai, +j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et +je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme, +et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber +sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon +chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au +passage... + +«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il. + +Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster +dans la tourelle. + +Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit, +après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le +capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se +précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut +dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au +mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala +instantanément les roues du train tout entier avec le frein +atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et +s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques +minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine +impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux +chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le +capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes! + +--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de +tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué! + +--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas +au bon endroit! + +--Ce n'est pas celui-là , mon capitaine, qui fera mon trente-huitième +ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé. + +--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un +tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je +n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil! + +--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous +attend et vous consolera... + +--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à +Fox! + +--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette +observation inattendue. + +--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as +remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac +Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de +l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que +du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod. + +--Mon capitaine? + +--Deux jours de salle de police! + +--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à +ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était +tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le +lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes +battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de +halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la +matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et +l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du +reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait +cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la +table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières, +en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait +savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de +Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures +nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous +partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, +notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques +perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances, +que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à +tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de +fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, +sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne +pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui +l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là +qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui +ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était +pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu +l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je +l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami, +me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En +quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une +mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne +comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse! + +--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si +j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!... +Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul! + +--Oui, dit le capitaine Hod, là , sur ces premières rampes de +l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer. +Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son +attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant +gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les +effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il +sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus +heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il +mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était +digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox! +je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là !--Quelle heure est-il +maintenant? + +--Il est près de cinq heures! + +--Cinq heures déjà , et nous n'avons pas encore pu brûler une +seule cartouche! + +--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être +d'ici là !... + +--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et, +voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès! + +--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons, +capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous +va-t-il? + +--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit! + +--Entendu. + +--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil +plutôt que de revenir bredouille!» + +Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition +d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée +avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que +les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions +hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. + +Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de +la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas +trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et +demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore +intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le +résultat eût été le même. + +Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur +son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux +sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses +lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être +vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul +échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à +décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,-- +une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait +les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la +rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui. + +Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela +continue! me dit-il, en secouant la tête. + +--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus +modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui +lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!» + +Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le +triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux +et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors, +et nous n'apercevions plus ni ferme ni village. + +En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé +Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet +déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité +capitaine! + +La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus +assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse +expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître +au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien +obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans +compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro +et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une +inquiétude qu'il fallait leur épargner. + +Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de +gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un +oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne +nous rapprochait pas positivement de Steam-House. + +J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer +enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit +d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. + +Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré. + +Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, +j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. + +Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement +sur le bord d'une rizière. + +Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais +d'abattre, et le rapporta au capitaine. + +«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il +se précipite dans sa marmite, la tète la première! + +--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je. + +--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine. + +--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me +dit Goûmi. + +--Qu'ai-je donc fait de répréhensible? + +--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons, +qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde. + +--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les +consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le +mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!» + +En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition +d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule, +le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait +l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et +aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des +peines que la loi anglaise a confirmées. + +Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine +Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets +métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et +finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses. + +«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard +nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les +brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet +prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera +bon effet sur notre table! + +--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine? + +--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de +moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il +faudra bien qu'elle se passe! En route!» + +Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont +nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route +qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de +bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et +moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en +arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages +le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une +demi-obscurité. + +Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à +droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai +brusquement, comme malgré moi. + +Le capitaine Hod me saisit la main. + +«Un tigre!» dit-il. + +Puis, un juron lui échappa. + +«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à +perdreaux dans nos fusils!» + +Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous +n'avions de cartouches à balle! + +D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes. +Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal +s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas +sur la route. + +C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous +appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers, +dont les victimes se comptent annuellement par centaines. + +La situation était terrible. + +Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil +tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds +de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et +noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans +la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait +et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de +son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un +accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du +six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous +sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non +par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le +visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. +Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une +cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le +capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas +qu'il bondisse!» + +Tous trois nous restions donc sans bouger. + +Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à +l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais +comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au +ras du sol, il semblait en aspirer les émanations. + +Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine. + +Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue, +concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui +se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant, +ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur! + +Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. + +Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne +pas crier au capitaine Hod: + +«Mais tirez donc! tirez donc!» + +Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul +moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais, +pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant. + +Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer... + +Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie +d'une seconde. + +Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de +l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des +rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol. + +«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à +balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci! + +--Est-il possible! m'écriai-je. + +--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la +cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout +s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un +fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que +Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à +plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les +cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait +sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée! + +«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé +plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour +au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce +qui s'était passé. + +--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de +deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis +trompé deux fois! + +--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton +erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de +t'offrir cette guinée... + +--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la +pièce d'or. + +Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du +capitaine Hod et de son quarante et unième tigre. + +Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade +peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir +les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des +montagnes du Népaul. + + +CHAPITRE XIV +Un contre trois. + +Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières +rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en +étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont +atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol +n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne +s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même +pas s'en apercevoir. + +Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se +maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas +encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du +train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait +trop profondément, un léger coup de la main de Storr au +régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant +fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait +pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux +valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force +effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. + +En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de +ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du +confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux +horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards. + +Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis +la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du +Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une +gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages +chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de +bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à +une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; +mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays +devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux +dépens des champs cultivés. + +Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle +plus la même. Déjà , les palmiers avaient disparu pour faire place +à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui +fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement +aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe +jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là , aussi, apparaissaient des +magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums +pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, +des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins +de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs +veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce +des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de +couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés +en plates-bandes, qui bordaient les routes. + +Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou +trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient +encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La +population diminuait à l'approche des hautes terres. + +Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant +étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie +tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, +du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée +d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, +nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans +une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au +whist. + +Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du +capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule +soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. + +«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours +faire un schlem!» + +Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si +nettement formulée. + +Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que +portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le +temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait +rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon +quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer +la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit. + +Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes +routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés +entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, +surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air +tout à fait oriental. Là , dans ces séraïs, fonctionne un personnel +spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur +d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu +exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le +«khansama», c'est-à -dire le fournisseur de vivres, avec lequel on +peut traiter directement et assez généralement à bas prix. + +Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très +honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements +appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef +du district. + +Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces +établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï +pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner +plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute +de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut +exiger qu'il lui cède la place. + +Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de +halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à -dire +qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois +constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt +avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel. + +Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, +voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne +s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les +cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand +indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, +au delà de Lahore ou de Peshawar. + +Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils +d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui +voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne. + +Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du +séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de +manière à loger les gens de sa suite. + +Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre +halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans +un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri +de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et +de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. + +Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en +faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui +ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt +en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple +piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince +voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui +impose. + +«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, +c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées +géographiques! + +--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas +avec ce fils de rajah! + +--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne +préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant +attirail de campagne! + +--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai +un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en +attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la +peine!» + +La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents +personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux +cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes +d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les +autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui +portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, +et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de +l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette +caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa +Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les +faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs +et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la +solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah +indépendant de l'Inde. + +Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de +tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les +bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre +cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de +l'accordeur. + +Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces +«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs +incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», +très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur +la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et +chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont +le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de +serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur. + +Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies +«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans +lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de +danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées +d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles +déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de +riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts +des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi +accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une +grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais +bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale +du rajah. + +Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient +je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les +hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on +appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue +robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très +pittoresque. + +Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches +courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles +enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette +coquettement sur leur tête. + +Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du +repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou +le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de +confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium. +D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec +et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, +très utiles sous l'ardent climat de l'Inde. + +Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon +accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût +dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans +la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène. + +Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous +s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant +jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut +dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes +d'amitié. + +Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou +Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes +dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, +tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait +admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux +incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été +ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu +d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette +mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane. +Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec +ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa +figuration restreinte. + +Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant +ce désir, ne crurent pas à sa réalisation. + +«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est +à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa +conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et +son fils ne fera rien pour nous être agréable. + +--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le +capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules. + +Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter +l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il +la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait +rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se +dérangea pas. + +Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à +l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire +que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs +jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais +temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa +main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur +fraîcheur et leur saveur naturelles. + +Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de +curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas. +Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein +air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je +n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il +me fut impossible de le constater. + +Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ +s'effectuât au lever du jour. + +À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui +avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, +et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau. + +Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite +rivière. + +Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en +pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière, +lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha. + +Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, +tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de +gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un +de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui +indiquait la présence de quelque personnage important. + +En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh +en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,-- +type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires, +dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte. + +Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il +fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant +que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir +considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il +n'en voulût rien laisser voir: + +«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr. + +Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se +tenait à quelques pas. + +Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et, +se retournant vers Banks: + +«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres. + +--C'est moi qui ai! répondit Banks. + +--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah +de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi +bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à +quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des +éléphants de chair et d'os à son service! + +--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus +puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage. + +--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, +plus puissant!... + +--Infiniment plus! répondit Banks. + +--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons +déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable +de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là , s'il ne le +voulait pas. + +--Vous dites?... fit le prince. + +--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui, +que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix +couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, +ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle! + +--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince. + +--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le +capitaine Hod. + +--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta +Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt +éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries! + +--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh. + +--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à +s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la +contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il, +après un instant de réflexion. + +--On le peut, répondit l'ingénieur. + +--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette +expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne +reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre +éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens! + +--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose +prétendre que Géant d'Acier reculerait? + +--Moi, répondit Gourou Singh. + +--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se +croisant les bras. + +--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre +mille roupies à perdre!» + +Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable, +et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se +souciait guère de risquer une pareille somme. + +Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde +le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour +laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une +fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille +roupies? + +--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et +intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel +Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh. + +--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient +à Votre Hautesse. + +--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait +intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme +pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce +dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant, +et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance +mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, +il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant: + +«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler +pour l'honneur de notre vieille Angleterre!» + +Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une +centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et +accouraient pour assister à la lutte qui se préparait. + +Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de +Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant +un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier. + +Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns +de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient +les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. +C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et +d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde +méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge, +ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude. + +Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la +main et les excitaient de la voix. + +Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand +des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit +les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan +bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui +s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec +un étonnement mêlé de quelque effroi. + +De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du +tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de +notre éléphant. + +J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait +sa moustache et ne pouvait rester en place. + +Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus +calme, que le prince Gourou Singh. + +«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa +Hautesse?... + +--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe, +les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois +éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, +tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer +de quelques pas. + +Un cri m'échappa. Hod frappa du pied. + +«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant +vers le mécanicien. + +Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur, +le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément. + +Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus. + +Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles +tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant +semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit +les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En +avant! cria Banks. + +--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!» + +Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur +s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées +tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà +les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés +à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières. + +«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod. + +Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes +animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une +vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en +apercevoir. + +«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus +maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa +Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant +d'Acier!» + +Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le +régulateur, et l'appareil s'arrêta. + +Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, +la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de +gigantesques scarabées renversés sur le dos! + +Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, +sans même attendre la fin de l'expérience. + +Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très +visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent +devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne +put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, +comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh. + +Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa +Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un +sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu. + +Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain: + +«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il. + +Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. + +On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui +nous avait si dédaigneusement provoqués. + +Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal +du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous +émerveillés, notre train partit à grande vitesse. + +Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu +de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince +Gourou Singh. + +Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières +rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière +himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel +les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis +de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou +Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de +cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression +normale de la vapeur. + +En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse, +vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements +moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui +s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues +striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut +bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes +ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies +torrentielles. + +Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama +s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud, +l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à +perte de vue. + +L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant +quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une +épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme +une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train +s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait +alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait +plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la +vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le +magnifique panorama qui se développait à nos yeux. + +Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, +suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura +pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin. + +«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train +monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya! + +--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur. + +--Il le ferait, Banks! + +--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à +lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible, +qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air +respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. +Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de +l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude +moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable, +sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère +rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami +Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes +du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le +voudra.» + +Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, +fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis +quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins +praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les +pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut +là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour +dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, +ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression +de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les +soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une +tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée. + +Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur +un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il +ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, +parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui +hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre +fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections +admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la +montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la +fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible +hauteur de la frontière népalaise? + +Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière +fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre +voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu +d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide +devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois. +De là , le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de +cinquante à soixante milles. + +Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de +son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du +niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se +perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs. + + +CHAPITRE XV +Le pâl de Tandît. + +Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses +compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français +Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce +voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de +Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des +montagnes du Thibet. + +On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House +à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 +mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette +nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie +cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis, +pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se +faire justice du révolté de 1857? + +On en jugera. + +Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, +pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, +escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de +l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah. + +Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés +des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se +jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se +trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu +fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait +quelque sécurité. + +L'endroit était bien choisi. + +Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le +bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée +par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque +parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et +ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à +découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième +degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à +l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la +péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent +pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y +souder au mont Kaligong. + +Là , Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds, +redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, +imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte. + +Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus +de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont +M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans +lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. +C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire, +elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le +railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du +sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre +de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, +réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug +européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs +montagnes,--et Nana Sahib le savait bien. + +C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile, +afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant +l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel. + +Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se +levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait +rapidement prendre une extension considérable. + +En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend +toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des +Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays, +couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de +l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez +lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent +volontiers et trouvent facilement refuge; là , se masse une +population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de +vingt-huit mille kilomètres carrés; là , les provinces sont restées +barbares; là , vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent +contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là , sont nés les +célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde, +fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait +d'innombrables victimes; là , les bandes de Pindarris ont exercé +presque impunément les plus odieux massacres; là , pullulent encore +ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les +traces des Thugs; là , enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib +lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de +Jansie; là , il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller +demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la +frontière indo-chinoise. + +À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds. +Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu +de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces +sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les +Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être +comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, +contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, +les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de +pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser, +lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les +pousserait en avant. + +À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux +millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le +Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans +toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette +eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves, +audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au +«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage. + +On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région +centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection +militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement +national, auquel prendraient part les Indous de toute caste. + +Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le +pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure +que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un +asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il +devenait suspect. + +Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient +suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans +toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du +gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût +été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux +frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa +personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris +pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à +tout prix. + +Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, +marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le +trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés +des monts Sautpourra. + +Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous +de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses +plus profondes retraites. + +Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait +un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit. + +Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion +de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, +qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir +brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une +courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. +Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris +l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle +peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans +quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de +cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir. + +Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le +revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au +milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures +humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, +point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour +l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un +torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne +laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y +mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux +genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre, +une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à +précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre +la volonté de ses habitants. + +Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles, +les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de +ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en +quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à +la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche +gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un +contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à -dire +un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents +de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours +de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de +quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri +de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri +d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des +oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne +s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit. +Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se +réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore, +s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts +de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des +ruines. + +C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib +et les siens étaient venus demander refuge. Là , les avait tout +d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. +Là , ils s'installèrent dans la journée du 12 mars. + +Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession +du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords. +Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard +pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les +habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les +occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le +pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent, +et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir +accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur, +qu'ils venaient de remonter eux-mêmes. + +Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, +d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les +secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et +permettaient de s'enfuir, le cas échéant. + +Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile. + +Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était +actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait +été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il +continua d'interroger le Gound. + +«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce +pâl est-il abandonné? + +--Depuis plus d'un an, répondit le Gound. + +--Qui l'habitait? + +--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois. + +--Pourquoi l'ont-ils quitté? + +--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur +assurer la nourriture. + +--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a +cherché refuge? + +--Personne. + +--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la +police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl? + +--Jamais. + +--Aucun étranger ne l'a visité? + +--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme. + +--Une femme? répliqua vivement Balao Rao. + +--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la +vallée de la Nerbudda. + +--Quelle est cette femme? + +--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle +vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en +sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une +Indoue, on n'a jamais pu le savoir!» + +Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette +femme? demanda-t-il. + +--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement +d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de +vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon +propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est +muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la +voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. +Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!» + +--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, +ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous +rien à craindre d'elle? + +--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête +ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils +voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa +langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait +une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du +dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui +continue à vivre!» + +Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, +venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue +dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda. + +C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et +non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni +l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de +se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, +qu'ils continuaient à voir «en dedans.» + +À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les +montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, +comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés +que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on +hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. +Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle +avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans +attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus +formuler. + +Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette +femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il +eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une +flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour +éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de +disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors? +Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des +Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le +Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant +son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait +pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans +que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir +éprouvé sa nature, si frêle en apparence. + +Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se +demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette +circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, +qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y +ramener. + +Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les +siens savaient où se trouvait actuellement cette folle. + +«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que +personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle +soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de +Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est +qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous +entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, +elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, +puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et +recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie. +D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il +est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà +morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!» + +Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, +et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance. + +Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la +Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la +Nerbudda. + + +CHAPITRE XVI +La Flamme Errante. + +Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta +caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le +temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, +soit en se lançant sur de fausses pistes. + +Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs +fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les +hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un +«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient +les esprits à un soulèvement national. + +La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter +leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la +Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en +attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque +sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib +savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du +joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il +ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana. + +Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu +civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les +trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il +ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu, +cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs +millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central +de l'Indoustan. + +Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se +rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu, +fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes +parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent +d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient +qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se +précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence. + +Le moment n'était pas venu. + +Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre +les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore +que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité +d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines +de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité +anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du +Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il +importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana +Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du +soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857, +tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais +cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour. + +Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut +pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa +réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés +le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la +présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait +que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux +recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur +d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le +poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût +le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une +semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime +de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana +Sahib retomba dans l'oubli. + +Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être +reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le +costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour +seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner +du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la +Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas. + +Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, +l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril. + +Là , dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en +conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec +la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs +de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, +ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs +de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou. + +Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court +vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le +19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les +dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait +à Souari. + +Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute +antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes +hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au +nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures +des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont +abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis +tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines +de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles +représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce +que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait, +l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs. + +Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district +important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il +rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la +nouvelle. + +Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du +royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de +Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra +aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de +Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas. + +Là , le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, +et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, +dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les +préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et +arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, +leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des +Vindhyas. + +Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères +voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent +le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous +colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent +destinés à envahir l'Inde entière. Là , furent enrôlés de nombreux +et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, +pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du +territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position +que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a +préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un +insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet! +La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de +trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses +mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et +d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces +malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait +décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib +devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer +pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva. + +À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la +Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant +d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec +celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une +importante ville musulmane, qui est restée la capitale de +l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux +Anglais pendant toute la période insurrectionnelle. + +Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds, +arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du +Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année +musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis», +sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame +arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal +ni danger. + +Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient +suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des +nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias», +sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se +mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et +coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les +rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens +travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette +cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes +sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils +avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux +anciens révoltés de 1857. + +Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne +le faubourg oriental de la ville. + +Là , au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à +feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de +torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les +eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies. + +À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule. +Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés. + +Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons +d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard. + +Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib +entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion. + +«Le colonel Munro a quitté Calcutta. + +--Où est-il? + +--Il était hier à Bénarès. + +--Où va-t-il? + +--À la frontière du Népaul. + +--Dans quel but? + +--Pour y séjourner quelques mois. + +--Et ensuite?... + +--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se +glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib. + +C'était Kâlagani. + +«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le +nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et +risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait +redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda. +Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.» + +Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et +disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre. +Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao +s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il. + +--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le +jour au pâl de Tandît. + +--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la +rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là , des +chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces +chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et +qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit +heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le +nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était +que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour +dans la vallée passât inaperçu. + +La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux. + +Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient +pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion +au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la +certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause. +Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains. +Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne +pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur +anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait +pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous +fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale. + +Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du +sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de +quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais, +aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût +s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage +contrée des Vindhyas, et, là , nul ne pourrait le soustraire au +supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib. + +Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le +Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît, +pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se +borna à le lui apprendre en ces termes: + +«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay. + +--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de +l'océan Indien! + +--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera +aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout. + +Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le +massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la +Nerbudda. + +Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se +faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient +d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl. + +Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la +garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche +village. + +Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches +tremblantes sous l'eau du torrent. + +Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas +encore interrompu le silence de la nuit. + +Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres. +En même temps, ces cris se faisaient entendre: + +«Hurrah! hurrah! en avant!» + +Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée +royale, apparut sur la crête du pâl. + +«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore. + +Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de +Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère. + +Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit +du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt. + +«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant +dans l'étroit ravin. + +Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se +redressa, la main tendue vers eux. + +«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et +il retomba sans mouvement. + +L'officier s'approcha du cadavre. + +«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il. + +--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour +avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le +nabab. + +--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le +détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À +peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement +que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un +long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la +ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide +inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans +la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de +Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette +fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait +échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du +massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle, +comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment, +se fût dressée dans son souvenir. + +Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la +folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la +suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le +nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures +nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. +Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les +accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et, +parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes. + +Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au +gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit +dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent +immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre +connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad. + +Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son +identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec +raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais +du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!» + +Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit +du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu +interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et, +machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab. + +Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et +s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de +Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer. +On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine +survivait en lui. + +La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de +balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda +longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit +lentement le lit du Nazzur. + +Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence +habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana +Sahib. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + +DEUXIEME PARTIE + + +CHAPITRE I +Notre sanitarium. + +Les incommensurables de la création!» cette expression superbe, +dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes +américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à +l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore +impuissant à mesurer avec une précision mathématique? + +Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région +incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine +Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines. + +«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit +l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible, +puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles +hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins +de la respiration!» + +Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, +longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis +le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en +couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le +Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne, +supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois +zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus +tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé +pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de +cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du +printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille, +couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient +les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du +globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt +mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les +avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers, +ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de +difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie +en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de +Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, +dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le +Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille +mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille +cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont +Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel +l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle +de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que +les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne +dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est +ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis +ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes, +et qui s'appelle les monts Himalaya! + +Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement +et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de +cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure, +vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de +pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées. + +Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la +ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le +versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le +versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par +les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est +pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à +une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et +de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit +d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages! + +Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, +représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y +foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le +sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à +planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les +humbles échantillons d'une flore arctique. + +Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi +ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne +s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier +domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers, +dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas +faire défaut. + +En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une +zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. +C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres, +humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses, +dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden +du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre +campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc +facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout +seul. + +Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les +gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones +supérieures. Là , pourtant, même après le plus humoriste des +voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire +d'importantes découvertes géographiques. + +«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne? +demandai-je à Banks. + +--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est +comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe, +et qui garde ses secrets. + +--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée +autant que cela a été possible! + +--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks. +Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, +Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, +Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les +missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères +Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et +Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait +connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce +soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à +réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des +rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était +le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a +dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné +maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte +sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, +--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres +européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque +peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il +faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en +réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme +mathématiques que le jour où on les aura obtenues +barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte +cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter +un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque +inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait. + +--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un +jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord! + +--Évidemment! + +--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan! + +--Sans aucun doute! + +--Le voyage au centre de la terre! + +--Bravo, Hod! + +--Comme tout se fera! ajoutai-je. + +--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire! +répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus. + +--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la +terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son +écorce, il peut en pénétrer tous les secrets. + +--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la +limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque +l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite... + +--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères +pour lui, répondit le capitaine Hod. + +--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en +tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans +la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre +autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement. + +--De quoi s'agit-il, Banks? + +--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un +arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille +images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de +la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille +ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à +Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La +chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre +sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,-- +de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement +formés par les traits de leurs nervures. + +--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je. + +--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, +répondit l'ingénieur. + +--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant. + +--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces +arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver +aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya. +Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?... +ce «sentencier»... + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour +chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste! + +--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous +fera bien quelque ascension dans la chaîne? + +--Jamais! s'écria le capitaine. + +--Pourquoi donc? + +--J'ai renoncé aux ascensions! + +--Et depuis quand?... + +--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie, +répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet +du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais +être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais +donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au +faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand, +dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe +plus!»... + +Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant +cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il +était impossible de ne pas rire de bon coeur! + +J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces +stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant +l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de +l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine. + +Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et +unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien. +C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses +ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des +cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la +mer. + +Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que +domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de +Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du +quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré +de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du +monde. + +D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la +chaîne himalayenne. + +Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend +indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter +notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout +le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y +trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie +moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à +Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent. + +L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert +la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur +pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest. +Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House. +Il est occupé par une race hospitalière de montagnards, +éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs +de blé et d'orge. + +Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, +il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans +lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines. + +Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui +contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un +plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille +de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une +épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on +dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de +rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des +corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de +houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des +ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute +laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le +vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de +soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable. + +Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce +plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers, +de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en +remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents +mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres, +érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux +caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants +étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus +du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour +ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à +point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux +pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée, +branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des +ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies +polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de +verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a +plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour +n'en plus bouger. + +En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté +jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du +tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin +naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres. + +De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers +la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un +gouffre dont la profondeur échappe au regard. + +Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande +commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux. + +Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit +dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de +l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la +plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de +l'embrasser dans tout son ensemble. + +À droite, la première maison de Steam-House est placée +obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est +ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres +latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche. +De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement +en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une +neige éternelle. + +À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme +rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa +forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques +«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le +récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette +habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du +personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de +l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus +importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un +petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire +de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine +détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et +forme le plan latéral de ce paysage. + +Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque +mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un +berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait +qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est +stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. +Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme +animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette +route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile. + +Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le +détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille +mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce +géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue. + +«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, +non sans un certain dépit. + +Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, +dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur +du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent +marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et +que le Dwalaghiri domine de son pic aigu. + +Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de +l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête +moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses +vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument +toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, +par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, +les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent +leur grandeur réelle. + +Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les +nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. +L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le +soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En +haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous +soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des +limites de la terre. + +Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les +brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de +vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à +l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se +profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du +tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne +limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue +panoramique sur un horizon de soixante milles. + + +CHAPITRE II +Mathias Van Guitt. + +Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla +dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur +Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de +Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre. + +Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine +l'interpellait de sa voix sonore: + +«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon +port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte +de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois. + +--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez +organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de +Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement. + +--Tu entends, Fox? + +--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur. + +--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai +pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit +tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée +que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher! + +--On le décrochera pourtant, répondit Fox. + +--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je. + +--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de +chasseur, rien de plus! + +--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le +campement et vous mettre en campagne? + +--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons +d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone +inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que +les tigres n'aient pas abandonné cette résidence! + +--Pouvez-vous croire?... + +--Eh! ma mauvaise chance! + +--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur. +Est-ce que cela est possible! + +--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler? +demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi. + +--Oui, certainement. + +--Et vous, Banks? + +--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se +joindra à vous comme je vais le faire... en amateur! + +--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en +amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne +à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani! + +--Convenu! répondit l'ingénieur. + +--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur, +pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres! +Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, +deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi. + +--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura +pas à se plaindre!» + +Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de +cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de +l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze +heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, +Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui +oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au +campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette +expédition. + +Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth +et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après +un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être, +intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état. +Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne +laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le +mécanicien. + +À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques +minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House +disparaissait derrière son épais rideau d'arbres. + +Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est, +les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de +l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,-- +température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de +ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois. + +Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été +l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût +allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la +raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et +demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani, +à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin +s'était fait en belle humeur. + +«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des +tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux +bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les +fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne +nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!» + +Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur +avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il +compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries +visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à +tout événement. + +J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des +carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se +rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les +serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont +extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent +annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois +plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes +qui périssent sous la dent des fauves. + +Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder +où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux +moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à +travers les buissons, ce n'est que stricte prudence. + +À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands +arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se +développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le +Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût +passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis +longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les +montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement +creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient +dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du +Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là +par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient +accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies +impénétrables. + +Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en +chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun +hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De +larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol, +prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le +Tarryani. + +Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée, +rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation +du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter. + +À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus, +s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce +n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce +n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni +embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus +profond de cette forêt. + +En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs, +juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à +leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour +toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le +bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit +avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq +côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et +cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne +fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la +tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction. + +Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, +singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité +d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un +noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse +de lianes. + +«Eh! qu'est cela? m'écriai-je. + +--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout +simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis, +quelles souris elle est destinée à prendre! + +--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod. + +--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée +par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée, +parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal. + +--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une +forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet! +Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur! + +--Ni d'un tigre, ajouta Fox. + +--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces +féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur +piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît +ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si +méfiants et si vigoureux qu'ils soient! + +--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre +de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est +que probablement quelque animal s'y est fait prendre. + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris +n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles, +fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se +tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en +doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui +se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais, +s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les +conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction: +sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions +prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège +dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les +troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils +écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence +d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le +capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure. +Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux +larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le +relever pour pénétrer à l'intérieur du piège. + +«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son +oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est +vide! + +--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il +alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je +me plaçai près de lui. + +«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod. + +Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un +singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit +ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout +naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta +d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint, +à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature +supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau +de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du +madrier qui fermait l'ouverture. + +Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du +madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule, +en pesant sur l'autre extrémité du levier. + +Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre +petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes +donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement. + +Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas +où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement. + +«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je +me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, +je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort +un tigre, il sera salué d'une balle à son passage! + +--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je +au capitaine. + +--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil, +il sera du moins tombé en toute liberté! + +--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant +qu'il ne soit par terre! + +--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta +le colonel Munro. + +--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était +pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous +parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu +à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa +carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou +quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège. + +Rien n'apparaissait encore. + +«Encore un effort, mes amis!» cria Banks. + +Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière +du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt +l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal +de grande taille. + +Pas d'animal, quel qu'il fût. + +Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait +autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus +reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment +favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque +s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la +forêt. + +C'était assez palpitant. + +Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le +doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à +plonger son regard jusqu'au fond du piège. + +Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait +largement par l'orifice. + +En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois, +puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que +je trouvai très suspect. + +Évidemment, un animal était là , qui dormait, et nous venions de le +réveiller brusquement. + +Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une +masse qu'il vit remuer dans la pénombre. + +Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur +retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon +anglais: + +«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!» + +Un homme s'élança hors du piège. + +Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le +madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice, +qu'il boucha de nouveau. + +Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître, +revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en +pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un +geste emphatique: + +«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point +à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!» + +Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans +une position moins menaçante. + +«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en +s'avançant vers ce personnage. + +--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de +pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers +et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la +maison Hagenbeck de Hambourg!» + +Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?... + +--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks, +qui nous montra de la main. + +--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le +fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes +devoirs, messieurs, à vous les rendre!» + +Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on +penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet +emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il +son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet +individu? + +Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux +apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait +de naturaliste et l'avait été en effet. + +Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un +homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux +clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa +personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des +phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le +type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas +rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute +l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de +fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un +théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs +gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la +rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour +avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait +certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt. + +J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au +sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner +par un geste spécial tous les mots de son rôle. + +Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine +voix: + +_Si d'un pêcheur Napolitain..._ + +son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme +s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer +son hameçon. Puis, continuant: + +_Le Ciel voulait faire un monarque,_ + +tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith +pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa +tête fièrement relevée, figurait une couronne royale. + +_Rebelle aux arrêts du destin,_ + +Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le +rejeter en arrière, + +_Il dirait en guidant sa barque..._ + +Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de +droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient +de son adresse à diriger une embarcation. + +Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question, +c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il +n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait +être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre +hors du rayon de ses gestes. + +Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias +Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au +Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il +est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les +élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non +pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait +que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était +venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce +lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des +importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles +s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées +des deux mondes. + +Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, +c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait +amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles +de ce piège, dont nous venions de l'extraire. + +Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que +Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un +langage soutenu par une grande variété de gestes. + +«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa +rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des +pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal, +que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et +j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à +des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire. +C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je +constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier +mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique, +qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus +vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon +fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un +adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite +ouverture.» + +La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante +le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes +herbes. + +«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur, +j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient +attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était +intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon +bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe +retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun +moyen d'en pouvoir sortir.» + +Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire +comprendre toute la gravité de sa situation. + +«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que +j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais +emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma +prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant +pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée +et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient. +Ce n'était qu'une affaire de temps. + +_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_ + +a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures +s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir +venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de +mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc +mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit +fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne +troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je +n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se +relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je +n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble, +quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore +un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait +été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut +bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me +reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la +liberté.» + +Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut +pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que +provoquaient son ton et ses gestes. + +«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi +dans cette portion du Tarryani? + +--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le +plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux +milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je +serai heureux de vous y recevoir. + +--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro, +nous irons vous rendre visite! + +--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et +l'installation d'un kraal nous intéressera. + +--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put +empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de +Nemrod qu'une estime fort modérée. + +«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il +en s'adressant au capitaine. + +--Uniquement pour les tuer, répondit Hod. + +--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur, +qui eut là un beau mouvement de fierté. + +--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas +concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la +tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le +faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre, +messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce. + +Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, +et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande +allée, qui se développait au delà de la clairière. + +«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt. + +Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en +avançant quelque peu les lèvres: + +«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le +personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège +comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de +correction que je dois toujours conserver à ses yeux!» + +Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur. + +«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et +intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous +cherchons depuis plus d'une heure sans avoir... + +--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner +jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la +clairière, il convient de remettre ce piège en état.» + +Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la +réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt +nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y +glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite +pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là +comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le +capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien +imaginé! + +--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van +Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes +fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles +recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier +cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela +importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les +fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, +sans aucune détérioration! + +--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de +la même manière. + +--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si +l'on consultait les fauves... + +--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le +capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à +s'entendre. + +«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris +au piège, comment faites-vous pour les en retirer? + +--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit +Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je +n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de +mes buffles domestiques.» + +Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient +entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à +moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc +passé? + +Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé +en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au +moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel. + +Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention +rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort +immédiate, comme il nous fut donné de le voir. + +En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un +des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les +dernières contorsions de l'agonie. + +Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait +sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le +malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une +minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours. + +Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions +ensuite précipités vers le colonel Munro. + +«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit +précipitamment la main. + +--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se +relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci, +ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun +remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui +demanda le colonel Munro. + +--Kâlagani,» répondit l'Indou. + + +CHAPITRE III +Le kraal. + +La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés, +surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la +morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule, +ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux +milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables +reptiles.[7] + +On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de +serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais +qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la +France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de +représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde. +C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée +prodigue à cet égard. + +Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait +rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses +compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez +profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer. + +Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt +nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut +acceptée avec empressement. + +Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du +fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal», +qui est plus spécialement employé par les colons du sud de +l'Afrique. + +C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la +forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait +aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang +de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer +passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond, +au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de +planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du +kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur +quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité +gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors, +on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite, +une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de +la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage +ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la +conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la +chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement. + +Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la +campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les +lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du +railway. Là , ces chariots prenaient place sur des truks et +pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit +Calcutta. + +Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de +gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de +rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et +d'en opérer la capture. + +Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y +vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés, +non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux +fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité +des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la +chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les +vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone +inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine. + +Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien +acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas +plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne +nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le +kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine +Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à +Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la +plaine ne peuvent atteindre. + +Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La +porte s'ouvrit pour nous y donner accès. + +Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de +notre visite. + +«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire +les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les +exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand, +ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi». + +Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la +case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins +luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les +chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces +chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième +salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à +manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à +l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de +houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus. + +Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au +premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus +près la demeure des quadrupèdes. + +C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle +rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les +installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y +manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe, +suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des +couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de +velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la +gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet +d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était +pas là pour envahir la loge. + +À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils +occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle +on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il +eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages +voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette +liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est +incompatible avec les dangers que présentent les forêts +himalayennes.» + +La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur +quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était +divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des +cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les +animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du +service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, +trois panthères et deux léopards. + +Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que +lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un +lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du +railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay. + +Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages, +étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient +été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de +séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements +effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à +l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers +les barreaux, faussés en maint endroit. + +À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent +encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir. + +«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod. + +--Pauvres bêtes! répéta Fox. + +--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que +vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec. + +--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!» +riposta le capitaine Hod. + +S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux +carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont +rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en +est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les +bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes, +auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la +chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des +«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et +facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à +satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne +désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse. + +C'était principalement de chair de bison et de zébu que le +fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris +revenait le soin de les ravitailler à de certains jours. + +On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien +au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle +sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus +d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur +lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil +du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la +grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet +aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position +verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer +les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout +qu'accroupi ou couché. + +Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est +certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille, +ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient +à lui manquer, il est à peu près perdu. + +Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux +cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,-- +cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux +pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille, +mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau, +compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins +farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la +plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque +imprudemment. + +Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à +nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de +s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris +cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où +ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait. + +D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne +dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes. +Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur +étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était +certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du +samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi, +lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance, +c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements, +une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient +aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre +qu'elles ne se démolissent! + +Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine +Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison. +Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections +cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de +l'Europe. + +Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van +Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en +montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il +parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du +Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes, +cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous +quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous +aurait livré ses derniers secrets. + +«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si +les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques? + +--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très +rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé +de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous +pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre +principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles, +ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes, +représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que +j'expédie consuétudinairement...» + +Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos +aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il +en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de +vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi, +dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents +francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire +n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java +à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la +mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille +francs en bloc! + +--C'est vraiment pour rien! répondit Banks. + +--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt. + +--Proboscidiens? dit le capitaine Hod. + +--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels +la nature a confié une trompe. + +--Les éléphants alors! + +--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les +mastodontes dans les périodes préhistoriques... + +--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod. + +--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut +renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs +défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais, +depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont +imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les +promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la +province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout +un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés +qu'autrefois. + +--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de +l'Europe ces échantillons de la faune indoue?» + +--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet +monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une +simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement. + +«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se +reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type, +qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme +Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les +voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du +monde?» + +Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles +de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je. + +--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non +pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous +connaissez à fond la péninsule indienne? + +--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité +Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu +leurs monuments, j'ai admiré... + +--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van +Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée, +exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose, +c'est-à -dire se livrant à une description vive et animée: + +«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces +puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes +dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur, +reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre +hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la +plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères, +tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses +soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande +pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la +péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les +héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au +métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la +tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous +aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des +souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par +centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les +fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière +de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors +ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des +merveilles de cet incomparable pays!» + +Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van +Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait +évidemment pas la discussion. + +Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la +faune spéciale à cette région du Tarryani. + +«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à +propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie +de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète, +je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si +je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent +encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la +ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me +livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément +personnel!» + +Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce +qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint, +d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de +bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de +l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis. + +«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces +suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des +carnaires... + +--Des carnaires? dit le capitaine Hod. + +--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si +profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs +assez audacieux pour les attaquer! + +--Et les loups? + +--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à +redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme +solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de +Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des +chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils +commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont +indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je +vous les abandonne aussi, capitaine Hod. + +--Et les ours? demandai-je. + +--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en +approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas +recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des +oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale +qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs. +Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux +vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf +peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque +inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts +cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes +yeux le capitaine Hod.» + +Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien +qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en +rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales. + +«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des +animaux botanophages... + +--Botanophages? dit le capitaine. + +--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de +végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont +la péninsule s'enorgueillit à juste titre. + +--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le +capitaine Hod. + +--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein +de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est +quelquefois plus redoutable que le tigre... + +--Oh! fit le capitaine Hod. + +--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un +chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il +est bien près d'être chassé à son tour! + +--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper +court à cette discussion. + +--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous +pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens! +Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une +antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés +aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar +spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble +exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée +comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables +faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un +troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance +sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles +soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur +le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani! +Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je +vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas +apprivoisées! + +--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod. + +--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur, +assez vexé de cette réponse. + +--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions, +s'il vous plaît! + +--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces +prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères +de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière +qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis, +que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs, +presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier +dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces +félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne +peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables. +Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des +quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au +tigre, jamais! + +--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod. + +--Oui! les tigres! répéta Fox. + +--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la +couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est +justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui! +N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son +droit de considérer comme envahisseur, non seulement les +représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la +race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de +cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables +fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils +pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le +cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!» + +Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire +avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de +montagnes. + +«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là , ils règnent +en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce +territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des +chats sauvages, + +_Si parva licet componere magnis!_ + +Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont +demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des +belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries +publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du +dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel +animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de +leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses +animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans +quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de +l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre! +Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde +indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans +une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le +rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de +lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés +sur de vaillants solipèdes... + +--Solipèdes? dit le capitaine Hod. + +--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais +déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur +sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut +toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la +porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il +vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une +hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le +cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il +succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse, +elle est vengée d'avance! + +--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod, +qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle! +Oui! le tigre est le roi des animaux! + +--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur. + +--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le +capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le +Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups! + +--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous +ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela +ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?» + +Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain +que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante. + +L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué? +quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les +détruire? quelle thèse à faire valoir! + +Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à +échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la +fois, sans plus se comprendre. + +Banks intervint. + +«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu, +messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois +très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces +excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station +de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans, +n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui, +dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes. +C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des +Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent +cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres. + +--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez +oublier que ces animaux sont omophages? + +--Omophages? dit le capitaine Hod. + +--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que, +lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en +veulent plus d'autre! + +--Eh bien, monsieur?... dit Banks. + +--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils +obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!» + + +CHAPITRE IV +Une reine du Tarryani. + +Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal. +L'heure était venue de regagner Steam-House. + +En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient +pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les +fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y +en avait assez pour les contenter tous les deux. + +Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre +le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des +beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au +courant de ce genre expédition, connaissant les détours du +Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en +lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit +obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet +Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se +montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui. + +En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de +ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de +Mathias Van Guitt. + +Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait +probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore +une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit +qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House. + +L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction +qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la +vie, il n'en laissa rien paraître. + +Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on +le pense bien, fit les frais de la conversation. + +«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur! +répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour +d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des +sujets d'exhibition, il se trompe!» + +Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une +telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne +purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les +traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui +n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers +leur gîte. + +Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce +jour-là , le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos +préparatifs pour descendre au kraal. + +Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre +visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était +transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de +curiosité venait de les conduire à Steam-House. + +Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine, +indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve, +pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et +physiquement, aux Indous des plaines. + +Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les +impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes +d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc +éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et +flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs +montagnes! + +Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns +parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à +la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur +cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge, +après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le +territoire de l'Inde. + +Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions +nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux, +et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses +compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question. +Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans +les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée +eût été difficile. + +En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant +vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui +touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien +faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards, +il resta songeur et ne prit plus part à la conversation. + +Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un +tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus +particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans +la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages +entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs +troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on +comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré +la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois +cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne +semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait +pas bientôt réduit à leur céder la place. + +Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les +tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout +où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des +buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les +rencontrait en grand nombre. + +«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils. + +Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à +l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias +Van Guitt et notre ami le capitaine Hod. + +Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils +avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House. + +Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine +Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute +rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani. + +En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous +avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se +présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie. + +Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient +occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre +qui s'était laissé prendre pendant la nuit. + +Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod, +cela va sans dire! + +«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs, +qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox. + +--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore +deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de +faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne. +Venez-vous avec moi au kraal, messieurs? + +--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui, +nous chassons pour notre compte. + +--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le +fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile. + +--Nous l'acceptons volontiers pour guide. + +--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance! +Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer! + +--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias +Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les +arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine +Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième! + +--À mon trente-huitième! répondit Fox. + +--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je +prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je +n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu +connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il. + +--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les +directions, répondit l'Indou. + +--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement +signalé aux environs du kraal? + +--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux +milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours, +on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que... + +--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à +l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien +de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait. + +Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans +le Tarryani, et là , comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de +deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière! +Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière! + +Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas +qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne +les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce +serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas. +Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans +en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on +commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux, +et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils +vont ordinairement se désaltérer. + +Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait +assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un +poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui +peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que +l'on procède en forêt. + +En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile +auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais +ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre. +Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très +périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il +convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur +l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos +du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle +ne se termine pas à l'avantage du fauve. + +C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses +des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer +dans les annales cynégétiques. + +Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod. +C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres, +c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre. + +Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas. +Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre +brièvement aux questions qui lui étaient posées. + +Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau +torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux, +fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un +poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf. + +L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être +récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la +faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne +leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers +s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre. + +«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la +tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.» + +En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière +les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau +isolé au milieu de la clairière. + +C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions +pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux +perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se +faisaient vis-à -vis. + +Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche, +qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent. + +L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne +pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien +qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu. + +Nous n'avions plus qu'à attendre. + +Les chacals, dispersés ça et là , faisaient toujours entendre leurs +rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient +plus venir s'attaquer au quartier de boeuf. + +Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent +subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors +du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais +du bois. + +Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous +prévint de nous tenir sur nos gardes. + +En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être +provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans +doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un +instant à l'autre sur quelque point de la clairière. + +Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son +brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient +échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour +éclater. + +Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des +branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit +entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait, +mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient +à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir. +Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que +l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût +été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré +par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin. + +Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et +s'arrêta, par un sentiment de défiance. + +C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête, +souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le +mouvement ondulatoire d'un reptile. + +D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau. +Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros +dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir. + +Soudain, deux coups de carabine éclatèrent. + +«Quarante-deux! cria le capitaine Hod. + +--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient +tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une +balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol. + +Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt +sauté à terre. + +La tigresse ne remuait plus. + +Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au +capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut +ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit +le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de +nous! + +--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois +que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait +d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le +résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte, +et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat +bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur +le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe +fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à +Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les +incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne +présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire, +dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se +plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à -dire +à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans +qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est +bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de +petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières, +commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont +l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils +ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu. +Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement +d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi +ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de +ces bêtes que leur blessure rend furieuses. + +Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on +va le voir. + +Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un +tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se +chargerait de le soigner et de le guérir. + +Or, ce jour-là , notre troupe de chasseurs eut affaire à trois +tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur +les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du +fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils +franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit +jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement +touché. + +«Celui-là , nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui +s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons +vivant!...» + +Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se +précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du +fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête +le tigre, qui tomba foudroyé. + +Mathias Van Guitt s'était relevé lestement. + +«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre +compagnon, vous auriez bien pu attendre!... + +--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet +animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe? + +--Un coup de griffe n'est pas mortel!... + +--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois, +j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer +dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une +descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux +pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le +chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui +figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces +grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur +Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses +outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House, +perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété +de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare +que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à +m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de +l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se +plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro +consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les +promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait +pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward +Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus +à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil. +Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils +voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt +vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il +n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni +lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre. +L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident +ne les séduisait pas, sans doute. De là , un très réel dépit que le +fournisseur ne cherchait pas à dissimuler. + +Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias +Van Guitt pendant cette visite. + +L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui +plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il +accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre +table. + +En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House, +dont le confort contrastait avec sa modeste installation du +kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque +compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita +point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que +rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment +eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette +bête artificielle! + +«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van +Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le +fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux +chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante! + +--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur +pas tranquille et sûr. + +--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres! +s'écria le capitaine Hod. + +--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais +pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une +chair de tôle!» + +En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence +pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus +particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait +que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait +une certaine dose de superstitieux respect. + +Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le +Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce +fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans +quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du +prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les +lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas. + +Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van +Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était +agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que +monsieur Parazard avait tenu à se surpasser. + +La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées, +que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de +vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de +langue incomparable. + +Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à +«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à +la tête, il lui descendait aussi dans les jambes. + +La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce +à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal +sans encombre. + +Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille +entre le fournisseur et le capitaine Hod. + +Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer +dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son +quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur. + +Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons +rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro, +et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui +«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de +Mathias Van Guitt. + +Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut, +bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la +saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder, +puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme +de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait +établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au +sanitarium. + +Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre +une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé +Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque +à la limite supérieure du Tarryani. + +L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse +faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les +troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner +Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour +les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes, +affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait +déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux +montagnards eussent jamais entendu parler. + +Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les +instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux +montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé +à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup +d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine, +comptaient un peu sur cette offre. + +«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un +homme que ne cherche point à influencer une détermination. + +--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une +expédition aussi intéressante! + +--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur. + +--Voilà une excellente idée, Banks. + +--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre. + +--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox. + +--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas +fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!» +Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre +jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous +accompagner au village de Souari. + +Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre +absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du +Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil. + +Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le +jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt +quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une +heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut +mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète +satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien +faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la +réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre +disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours +prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le +capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait +prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de +Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue +aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les +hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré +moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!» + +Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi. +Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans +l'est, elle arrivait à Souari sans incidents. + +La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une +malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un +ruisseau, avait été emportée dans la forêt. + +La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du +territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus +que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût +volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies. + +«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces +du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages +à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon +sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela +continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner! + +--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles +contre cette tigresse? demanda Banks. + +--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts +préparés à la strychnine! Rien n'a réussi! + +--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous +arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre +mieux!» + +Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue +fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du +kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui +connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait +d'opérer. + +Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre +expédition avec le plus vif intérêt. + +Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie +de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené +aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne +songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine. + +«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement +d'importance. + +Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau +méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un +pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les +restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre +avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu +avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin. + +Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si +inutilement recherchée jusqu'alors? + +Les Indous de Souari n'en doutèrent pas. + +«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!» +nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous +désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de +la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs +ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces +membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus +justement dire: C'est ma tante! + +La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal, +sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se +mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et +n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours. + +On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait +été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi +par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit +taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût +rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à +former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins +sans être vu. + +Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu +vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod, +Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre, +mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du +village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était +dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer +de la rompre. + +Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En +effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne +reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle, +ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès; +mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce +taillis lui servît de refuge. + +Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions +prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de +plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après, +nous étions à la limite des premiers arbres. + +Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence +de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne +manoeuvrions pas en pure perte. + +À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui +occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait, +cependant, de marcher avec un parfait ensemble. + +Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait +tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois. + +Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en +avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma +montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq. + +Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait +les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du +taillis, sans avoir rien rencontré. + +Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des +branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît, +s'écrasaient sous nos pieds. + +En ce moment, un hurlement se fit entendre. + +«La bête est là !» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice +d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que +couronnait un groupe de grands arbres. + +Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire +habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était +réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs. + +Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous +étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient +aboutir les empreintes sanglantes. + +«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod. + +--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de +blessures graves pour le premier qui entrera. + +--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine +était prête à faire feu. + +--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers +l'ouverture de la caverne. + +--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde! + +--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de +reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter +leurs tigres dans un pareil moment! + +«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là ! s'écria Banks. Non! Je ne +vous laisserai pas... + +--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en +interrompant l'ingénieur. + +--Lequel? + +--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal +serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus +de facilité pour le tuer au dehors. + +--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, +des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le +vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra +bien que la bête se laisse griller ou se sauve! + +--Elle se sauvera, reprit l'Indou. + +--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer +au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches, +du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout +un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la +caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait +dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant, +nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était +certainement parti de là . Le feu fut mis aux herbes, et le tout +flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le +vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans. +Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors. +L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et, +pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer +au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces +latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de +manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui, +avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la +plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la +seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait +de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin +de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement +épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois +minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu +avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou +plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice +du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme +corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la +tigresse. «Feu!» cria Banks. + +Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard +qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été +trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au +milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient? + +Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre, +ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer +vers le fourré par un autre bond plus allongé encore. + +Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid, +et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle +qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule. + +Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur +notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser +la tête d'un coup de ses formidables pattes... + +Kâlagani bondit, un large couteau à la main. + +Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou, +tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa +griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine. + +L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou +d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui. + +Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le +couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le +plongea tout entier dans le coeur de la bête. + +La tigresse roula à terre. + +Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de +cette émouvante scène. + +Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près +de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever. + +«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui +signifiait: la tigresse est morte! + +Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du +museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes +énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir +été affûtées sur la meule de l'aiguiseur! + +Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et +à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il +s'était approché du capitaine Hod. + +«Merci, capitaine! dit-il. + +--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave, +qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de +l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée +royale! + +--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou. + +--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main, +pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me +fracasser le crâne! + +--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre +quarante-sixième! + +--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine +Hod!» + +Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette +tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée +de main. + +«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule +déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la +pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.» + +Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir +pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs +remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium. + +Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois +encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt +avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en +faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été +impossible de la prendre vivante. + +Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là , incident +inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le +sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis. + +Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de +leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une +reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore +éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, +et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions +quitter l'Himalaya. + +À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de +contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani. + +Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute. + + +CHAPITRE V +Attaque nocturne. + +Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives +inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous +avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les +traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il +avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait +d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que, +s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait +les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. +Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette +expédition. + +Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait +certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le +dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, +à travers le sud-ouest, la route de Bombay. + +Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures +à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il +nous quitta pour aller reprendre son service au kraal. + +Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un +temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod; +mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de +juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le +Tarryani. + +Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias +Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui +aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. +Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa +ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe. + +En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le +compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son +agence, dont il n'avait que faire. + +C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit +prendre dans l'un de ses pièges. + +Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui +amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, +fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de +poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des +oursins dans les Indes. + +«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le +fournisseur, en haussant les épaules. + +--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît +que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les +frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de +parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur +peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, +ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune +bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer +dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les +marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly +d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van +Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant, +dont il ne trouverait que difficilement à se défaire! + +«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod. + +--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine. + +--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois +je puis employer cette catachrèse! + +--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse +est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression, +elle rend convenablement la pensée. + +--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur. + +--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas +l'ours de monsieur Van Guitt? + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks +d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours +exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit! + +--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias +Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au +fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en +ouvrit la porte. + +Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le +fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit +un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un +remerciement, et il détala en poussant un grognement de +satisfaction. + +«C'est une bonne action que vous avez faite là , dit Banks. Cela +vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!» + +Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait +récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui +manquaient à sa ménagerie. + +Voici dans quelles circonstances: + +Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du +mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un +épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à +demi étouffes se firent entendre. + +Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six, +de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous +dirigeons vers l'endroit suspect. + +Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. +À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il +s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod. + +«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il. + +Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de +lui, nous restions en arrière: + +«Un lion!» s'écria-t-il. + +En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche +d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait. + +C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette +particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un +véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt. + +La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que +serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles +secousses, sans parvenir à se dégager. + +Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du +fournisseur, fut de faire feu. + +«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en +conjure, ne tirez pas! + +--Mais... + +--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges +et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence, +à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante +est fixée à une branche d'arbre forte et flexible. +Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que +l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant, +puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en +terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un +animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa +tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que +l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de +l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au +même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la +corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il +puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège +est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves +s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait +tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est +saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque +immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le +lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos +yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien +vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur. +Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers +le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la +conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer +tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur. +Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait +autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de +portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à +gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux +buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous +reprenions le chemin du kraal. + +«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van +Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi +les bêtes némorales de l'Inde... + +--Némorales? dit le capitaine Hod. + +--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis +d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!» + +Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se +plaindre de la malchance. + +Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce +premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur. + +C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si +audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du +Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer. + +Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias +Van Guitt fût complet. + +Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore +reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet +plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui +connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait +courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires +indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des +partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut +regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses +services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les +moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas +songer maintenant à le rejoindre. + +Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement, +continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris +du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne +taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés +au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur. + +«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le +chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya. + +--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable +panthère, qui était tombée sous ses balles. + +Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van +Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit +instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal, +ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais +la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos +suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien +paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de +Hagenbeck, de Hambourg. + +L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une +méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux, +il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les +prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur +chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de +quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des +éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui +n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce +système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on +commence à l'abandonner. + +En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie +du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. +Il avait hâte de partir pour Bombay. + +Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à +quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car +l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé. + +Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine +Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce +que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel +dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque +les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins +volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y +invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt +qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter +quelques lueurs après minuit. + +Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous +formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se +joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous. + +Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait +décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House +vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au +kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse. + +Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut +avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de +chasse fut aussitôt arrêté. + +Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au +fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles +du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez +régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été +préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une +battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait +que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au +fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y +poster avantageusement. + +Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était +encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop +s'ennuyer le moment du départ. + +«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout +entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à +vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques +heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte-- +Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le +capitaine Hod. + +--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me +promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil. + +--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour +moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que +provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux +mouvements de pendiculation!» + +Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le +tronc en arrière par une involontaire extension des muscles +abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs. + +Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit +un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il +ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire? +demandai-je. + +--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod, +promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus +dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de +sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur +ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!» + +Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à +tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire +attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà . Les +chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur +coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte. + +C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide +palissade, était parfaitement clos. + +Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été +soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le +bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons +et à lui. + +Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls. + +Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques +et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là +groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence +complet au dedans comme au dehors. + +Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les +buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas +même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de +gigantesques érables, nous les voyions là , tranquillement étendus, +les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on +entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces +masses énormes. + +Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux, +seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce +regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette +espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble. + +«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la +domestication, dis-je au capitaine. + +--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de +terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils +ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent +leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres? +Décidément, l'avantage est aux fauves.» + +Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là , aussi, +repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans +leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait +que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de +captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces +féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se +seraient dévorés entre eux. + +Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle +comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue +dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du +sommeil du juste. + +Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. +Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte +s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. +C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein. + +«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le +compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient +aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À +cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt! +Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair +vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait +leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le +mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se +trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur +tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que +devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van +Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. +Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le +tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre +place au pied d'un énorme mimosa. + +Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui +bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour, +s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était +aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides +d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé. + +Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne +causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. +C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique, +dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature. +On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme +rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les +paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans +quelque vision fantasmatique. + +Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à +voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque +tout se tait autour de soi, il me dit: + +«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves +rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la +forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont +les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres +vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous +n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, +pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était +éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il +trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise! + +--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je +ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit. +Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme, +nous finirions par nous endormir! + +--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant +les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous +nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de +longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais +pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me +tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod, +également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que +moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se +produire dans la cage des fauves. + +Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles, +faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout +dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils +aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient +en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments. + +«Qu'ont-ils donc? demandai-je. + +--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils +n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables +rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des +tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case +de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces +rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied, +et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. +«Une attaque!... s'écria-t-il. + +--Je le crois, répondit le capitaine Hod. + +--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever +sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa +contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier +échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il. + +--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller +les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse! + +--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous, +obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à +faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares +aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires +fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des +Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations! +C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux +assaillants que reste l'avantage! + +Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les +hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait +plus s'entendre dans l'enceinte. + +«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre +par le geste plutôt que par la voix. + +Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte. + +En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient +pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers +essayaient en vain de les y retenir. + +Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute, +s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du +kraal. + +Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand +soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir! + +«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers +la maison, qui seule pouvait offrir un refuge. + +Mais aurions-nous le temps d'y arriver? + +Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de +rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, +fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque. + +Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la +maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères +allaient s'y précipiter. + +Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient +hissés dans les premières branches. + +Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la +possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt. + +«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit +venait d'être déchiré par un coup de griffe. + +D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me +relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au +capitaine Hod pour lui porter secours. + +Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de +la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions +blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri +des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer. + +Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la +colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que +la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être +chavirée. + +Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque +proie plus sûre. + +Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à +travers les barreaux de notre compartiment! + +«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait. +Eux dehors, et nous dedans! + +--Et votre blessure? demandai-je. + +--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce +moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt, +contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un +de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait +sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient +tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces +malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de +tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû +jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne +pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant +sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien +que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît +pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance +d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles, +affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte. +Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des +bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux, +coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot, +arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six +autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa +suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur +poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le +kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant, +d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la +case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de +notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux +renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la +lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se +débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils +parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le +craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus +un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!... +Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient +même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la +face grillagée de leur cage qui posait sur le sol. + +«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en +rechargeant sa carabine. + +À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes +aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur +laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge. + +L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de +résister et fut précipité à terre. + +Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie, +dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang. + +«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu +se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons. + +Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches +étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les +spectateurs impuissants de cette lutte! + +Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre, +qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une +secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla +un instant et se renversa presque aussitôt. + +Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés +sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions +plus rien voir de ce qui se passait au dehors. + +Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de +hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang +imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un +caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers +des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case +de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les +arbres pour en arracher les Indous? + +«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod, +en proie à une rage véritable. + +Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions +les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions. + +Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements +s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les +compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre +avait-il donc pris fin? + +Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec +fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se +joignait celle de Fox, répétant: + +«Mon capitaine! mon capitaine! + +--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt, +je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions +libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée +fut pour ses compagnons. + +--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils +n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se +trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère +gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal, +dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en +sûreté. + +Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper +pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier +de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage +roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait +été pris comme dans un piège. + +Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela +lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres +avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés, +nageaient dans leur sang sur le sol du kraal! + + +CHAPITRE VI +Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. + +Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en +dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement +assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment +où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait +pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé +dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la +fermeture. + +La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que +ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu +qu'il ne perdît l'usage du bras droit. + +Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue +qui m'avait jeté à terre. + +Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour +commencerait à paraître. + +Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir +perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré +de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le +mettre dans un certain embarras, au moment de son départ. + +«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un +pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.» + +Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les +restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément +pour que les fauves ne pussent les déterrer. + +Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani, +et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias +Van Guitt. + +Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la +forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani +et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures, +nous franchissions l'enceinte du kraal. + +Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de +panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement +repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas +le moment d'aller les y relancer. + +Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils +étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, +égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter +que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être +considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur. + +À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous +quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs +aboiements notre retour à Steam-House. + +Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en +avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop +souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a +pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants! + +Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras +en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de +l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma +que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. + +Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup +sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre +aux quarante-huit qui figuraient à son actif. + +Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des +chiens retentirent avec force, mais joyeusement. + +C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au +sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir +Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le +savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était +l'important. + +Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il +l'interrogeait du regard. + +«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple +signe de tête. + +Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur +la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi +que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait +nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler. + +Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent +plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait +effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana +Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de +Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du +nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière +indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à +défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans +cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel +avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il +résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le +pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses +obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y +avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses +compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le +nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens +dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, +l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière +himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin +notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions +uniquement songer. + +Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là , au 3 +septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps +nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le +colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans +un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. + +Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. +Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et +prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était +là de quoi l'occuper pendant toute une semaine. + +Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde +fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, +Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles +la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec +les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce +qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures +roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux +cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien +que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous +ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier +allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule. + +La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la +période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers +jours de septembre promettaient une température agréable, qui +devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage. + +Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et +Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. +Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne +où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces +volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient +fournir un gibier excellent pour la route. + +Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là , +Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ +pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient +au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence. + +On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si +cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait +donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. +Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque +n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, +dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. +Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces +circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le +fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les +bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec +quelque impatience. + +Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans +incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. +Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière +expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel +Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi +s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant +le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute +naturelle de prendre sa revanche? + +«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon +capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans +compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur! + +--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, +mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, +cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la +veille du départ. Ce jour-là , dans la matinée, Goûmi vint nous +annoncer la visite du fournisseur. + +En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à +Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous +faire ses adieux suivant toutes les règles. + +Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se +lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu +de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses +compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à +formuler. + +Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il +demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de +pouvoir renouveler ses attelages. + +«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a +vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins +pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles +ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour +diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur +me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée +par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc +dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre +pattes, sont lourdes... et... + +--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station? +demanda l'ingénieur. + +--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je +combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et +c'est le 20 septembre, c'est-à -dire dans dix-huit jours, que je +dois livrer à Bombay ma commande de félins... + +--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une +heure à perdre! + +--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un +moyen, un seul!... + +--Lequel? + +--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au +colonel une demande très indiscrète... sans doute... + +--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je +puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.» + +Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres, +la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son +attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés +inattendues. + +En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de +traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler +ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer +jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à +Allahabad. + +C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante +kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de +satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur. + +--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant +d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge. + +--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous +conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut +savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya. + +--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre +bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer +d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance! + +--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant +ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal, +afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait +inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, +nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le +colonel Munro. + +--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au +kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!» + +Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House, +se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un +acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de +la comédie moderne. + +Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le +voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement +préoccupé, suivit le fournisseur. + +Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été +remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus +rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant +d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la +plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour +former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers +les plaines du Rohilkhande. + +Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant +d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si +consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un +incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de +tous. + +Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal, +avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer, +eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de +laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de +la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne +gênait le tirage. + +Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il +recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent +projetées au dehors avec un sifflement bizarre. + +Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la +cause de ce phénomène. + +«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks. + +--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En +effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile +dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute. +Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre. +Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le +sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent +tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod, +qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les +entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip +snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à +lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même +temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait +sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à -dire +à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au +milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis +vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés +dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les +détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre +de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa +carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant +alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa +trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en +retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec +sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui +semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait +pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du +bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de +l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de +Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne. +Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir +le porter à son propre compte. + +Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage +s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du +courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et, +trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression +suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir. + +Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier +manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train. + +Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se +déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse +chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un +dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce +territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça +le départ. + +La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le +serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur +les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à +la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine. + +Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks, +du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une +des larges routes de la forêt. + +Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et +il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la +ménagerie. + +Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au +colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au +logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre +train,--un véritable convoi, composé de huit wagons. + +Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et +le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la +magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les +cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas +plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement. + +«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le +capitaine Hod. + +--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias +Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait +encore plus extraordinaire!» + +Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de +l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite +ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point +de départ. + +Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans +ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement +place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait +toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de +l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis +à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu +à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de +chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il +fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin +revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de +Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas +s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce +Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu +communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, +n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 +septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais +il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui +vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van +Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter +aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même +pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les +admirations allaient à l'éléphant mécanique. + +Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde +septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest; +Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il +s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde +d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant +pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias +épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais +«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des +sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces +arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans +péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et +dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani +eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en +faisaient deux chasseurs hors ligne. + +Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une +portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses +importants tributaires, le Kali-Nadi. + +Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House, +transformé en appareil flottant, se transporta aisément +d'une rive à l'autre à la surface du fleuve. + +Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac +fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux +cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain +temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le +fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient +eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la +frontière himalayenne. + +Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17 +septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à +moins de cent pas de la station d'Etawah. + +C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui +n'étaient pas destinées à se rejoindre. + +La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les +territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les +Vindhyas et la présidence de Bombay. + +La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait +rejoindre Allahabad, et, de là , par le railway de Bombay, +atteindre le littoral de la mer des Indes. + +On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le +lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la +route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle +droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien. + +Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait +se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus +utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des +cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois +jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où +l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement +de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. + +De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et +en particulier Kâlagani. + +On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement +attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au +colonel Munro et au capitaine Hod. + +Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir +que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il +lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay. + +Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de +l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction +qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou +allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa +connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être +fort utile. + +Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt +à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks +donna à Storr l'ordre de se tenir prêt. + +Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur. +Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut +naturellement plus théâtral. + +Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait +de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme +amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut +parfait dans la grande scène des adieux. + +Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se +plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée +vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait +jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la +reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un +dernier asile dans son coeur. + +Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, +c'est-à -dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le +zénith. Ce qui signifiait que, même là -haut, les sentiments ne +s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude +ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées. + +Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, +et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg +et de Londres avait disparu à nos yeux. + + +CHAPITRE VII +Le passage de la Betwa. + +À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était +exactement notre position, calculée du point de départ, du point +de halte, du point d'arrivée: + +1° De Calcutta, treize cents kilomètres; + +2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts +kilomètres; + +3° De Bombay, seize cents kilomètres. + +À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli +la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept +semaines que Steam-House avait passées sur la frontière +himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à +ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars. +Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous +pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan. + +Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine +mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes +compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre +plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du +royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et +le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins +jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de +s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de +sécurité. + +Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de +Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait +admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le +constater ce jour-là . Après déjeuner, pendant que le colonel Munro +et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en +quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces. + +«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses +caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des +approvisionnements de céréales, soit pour le compte du +gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette +qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du +centre et du nord de l'Inde. + +--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la +péninsule? demanda l'ingénieur. + +--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de +l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une +troupe de Banjaris en marche vers le nord. + +--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que +vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de +passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à +travers les campagnes, et vous serez notre guide. + +--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui +lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à +m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique +d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre? + +--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une +carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin +de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien +n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va +nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font +leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons +de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours +d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux +monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où +ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des +pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer +d'une rive à l'autre. + +--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur; +et, une fois arrivés aux Vindhyas?... + +--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col +praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je +connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de +Sirgour, que les attelages prennent de préférence. + +--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne +peut-il passer? + +--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col +de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu +d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal? + +--Là , les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera +difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus +particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.» + +Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de +l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais +il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais, +qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris +part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui +pût le faire croire. + +«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans +l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne +accès à quelque route praticable... + +--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après +avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là , +aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore. + +--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les +indications données par l'Indou; et à partir de ce point?... + +--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi +dire la voie ferrée jusqu'à Bombay. + +--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle +sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient. +Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en +ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.» + +Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, +il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire? +dit Banks. + +--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander +pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales +villes du Bundelkund?» + +Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à +Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au +courant de la situation du colonel. + +Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur. +Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise: + +«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib, +au moins dans ces provinces. + +--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi +dites-vous «dans ces provinces?» + +--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a +quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les +recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très +probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.» + +Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait +ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que, +le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats +de l'armée royale au pâl de Tandît. + +«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent +l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de +l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme +un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez +ignorer que Nana Sahib est mort. + +--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani. + +--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait +connaître dans quelles circonstances il a été tué. + +--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib +aurait-il été tué? + +--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra. + +--Et quand?... + +--Il y a près de quatre mois déjà , répondit l'ingénieur, le 25 +mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce +moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous +des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana +Sahib? + +--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois +ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions +seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison: + +«Tous les Indous en sont là ! Le chef des Cipayes révoltés est +devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a +été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre! + +--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de +l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon +vivait toujours!» + +Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué +quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses +magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb, +compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de +se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées +par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés +de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands +travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de +cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire, +gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque +village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles +sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut +autrefois fondée la primitive église. + +Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les +sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie. +L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos +yeux. N'était-ce donc pas là , ainsi que l'avait prétendu Banks, le +dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à +boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways, +qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes! + +Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la +Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale +de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de +l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous. + +Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le +courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant +notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks +prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point +d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House +remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il +faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de +construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de +Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars +qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile +que les plus belles routes macadamisées de la péninsule. + +Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un +certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur +voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior, +au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de +basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa +curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de +création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de +Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une +sérieuse concurrence. Là , au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la +Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté +héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là , dans cette rencontre +avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut +tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris +part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on +le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab +avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui! +mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses +souvenirs aux portes de Gwalior! + +Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était +Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux +pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne +compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les +maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches +variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de +Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, +découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous +la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah +avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de +1857. + +C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante +kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus +importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte +y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville +relativement moderne, fait un important commerce de mousselines +indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument +antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle. +Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les +projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures, +et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque. +Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de +l'Inde centrale. Là , l'intrépide Rani provoqua le premier +soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là , sir +Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, +pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là , +malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana +Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de +douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille, +durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là , ainsi que +nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie +de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau +qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de +ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un +itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les +étapes! + +Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda +pendant quelques heures, vint justifier une des observations +précédemment faites par Kâlagani. + +Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions +tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres +dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison +de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée +de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de +cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un +arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner, +il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière +blanche en avant de notre train. + +Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou +trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons +de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais +nuage dans le désert lybique. + +«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit +Banks, puisque la brise est légère. + +--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On +appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route, +et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le +nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks, +c'est très probablement une caravane de Banjaris. + +--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver +là quelques-uns de vos anciens compagnons? + +--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai +longtemps vécu parmi ces tribus nomades. + +--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à +eux? demanda le capitaine Hod. + +--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé. +Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût, +était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de +ruminants. + +Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui +s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé. + +Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs, +encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs +kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de +ruminants appartenait à une caravane de Banjaris. + +«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de +l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils +vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les +porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant +l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre +les belligérants, on laissait leurs convois traverser les +provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les +approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée +royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner +une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et +plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils +vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à +examiner attentivement ces Banjaris.» + +Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la +grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes +cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à +déguerpir. + +Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention +ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, +en cette circonstance, ne parut pas produire son effet +ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration +générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés +sans doute à ne s'étonner de rien. + +Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;-- +ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les +cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge +dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés +de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui +se porte en sautoir;--celles-là , hautes de stature, bien +proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste +emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis +d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans +une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, +bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en +coquillages. + +Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un +pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant +les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes, +portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres +céréales. + +C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la +direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans +limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le +convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de +campement. + +En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures +superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de +sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il +savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal. + +«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit +l'ingénieur. Où donc est-il?» + +Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était +plus à Steam-House. + +«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de +ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous +rejoindra avant le départ.» + +Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de +l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle +ne laissa pas de me préoccuper. + +«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans +les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité. +Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine +bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est +en lui que se résume toute la religion de ces nomades.» + +Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que +nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège. +Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut, +accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans +doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs +services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois +Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on +dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que +venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous +allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. + +Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta +un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt +le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il +regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous +adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani, +il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de +poussière. + +Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel +Munro sans attendre d'être interrogé: + +«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service +de la caravane,» se contenta-t-il de dire. + +Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt +Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par +le sabot de ces milliers de boeufs. + +Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la +nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive +gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna. + +D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du +Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié +du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates +de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se +releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde +centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement +quelques centaines de paysans. + +J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa. +Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine +distance de sa rive gauche. + +En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait +alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là +quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce +serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre +pour permettre à Banks d'aviser. + +Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de +nous regagna sa cabine et alla se coucher. + +Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions +surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on +enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre +éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son +propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des +quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien +invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la +garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient +là , qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte. + +C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux +heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai +aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied. + +«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro. + +--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le +font pas sans raison. + +--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit +le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par +précaution, prenons nos fusils.» + +Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du +campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce +qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou +trois fauves qui seront venus boire sur la berge? + +--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil. + +--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou, +qui venait de nous rejoindre. + +--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit +là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois +entrevoir sous les arbres une masse confuse... + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant +toujours au cinquantième tigre qui lui manquait. + +--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est +toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes. + +--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod. +Je veux en avoir le coeur net! + +--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans +manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement +provoquée l'approche d'animaux féroces. + +«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les +autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous +irons en reconnaissance. + +--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit +signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert +des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les +suivre. + +À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre. +Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière +de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, +qui s'enfuyaient à travers les fourrés. + +Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques +pas en avant. + +«Qui va là ?» cria le capitaine Hod. + +Pas de réponse. + +«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne +comprennent pas l'anglais. + +--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je. + +--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas, +nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux +indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer. + +Pas plus de réponse que la première fois. + +Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de +tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres. +Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous +sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et +à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui +s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant +plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou +maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en +retraite! + +--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à +Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.» + +Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac +Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la +garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines. + +La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, +voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à +prolonger leur visite. + +Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les +préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac +Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la +lisière de la forêt. + +De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait +aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper. + +Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour +effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement +débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges. +Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait +nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être +entraîné trop en aval. + +L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus +propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de +découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite. +Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours +sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long +trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici. + +«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les +marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau +par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs +puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des +rapides. + +--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils +ne passent pas! + +--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à +leur disposition. + +--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles +distances à la nage? + +--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur. +Tous les bagages sont placés sur le dos de ces... + +--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami +Mathias Van Guitt. + +--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit +Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des +hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le +fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau. +Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et +disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare, +lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit. + +--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants, +nous en avons un... + +--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas +semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui, +dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?» + +Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr +dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier. + +Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge +inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant. +Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses +larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le +passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire +qu'avec précaution. + +Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant +la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus, +gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille +diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant +de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants +de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe +compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil. + +--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours +prêt à la défense. + +--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le +temps d'observer la bande de singes. + +--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent +Mac Neil. + +--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!» +répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point +affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et +insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui +habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des +Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à +la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris +blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses +bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à +Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise +au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. +Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux +sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces +guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils +occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les +honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer, +et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs +officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement +domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et, +s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire +qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des +panthères. + +Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le +capitaine Hod mit son fusil au repos. + +Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe, +n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait +profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa? + +C'était possible, et nous l'allions bien voir. + +Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre +le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un +coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous +d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu +près immobile. + +La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la +nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge. + +Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà , +mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par +la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui +semblait les attendre. + +En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente +sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on +pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se +félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil +de navigation qui leur permît de continuer leur voyage. + +Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant +vers l'amont, il lui fit tête. + +Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant +avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes +s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur +la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à +l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des +jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos +pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés +sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la +vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne +de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air, +et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids. + +Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur +surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à +cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours, +il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait +volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur +Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y +eût mis bon ordre. + +Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre +pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges +pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par +laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement. + +Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il +accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes +sauta sur la berge et disparut avec force gambades. + +«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du +sans-façon de ces compagnons de passage. + +Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait +l'observation du brosseur. + + +CHAPITRE VIII +Hod contre Banks. + +La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de +la station d'Etawah. + +Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des +incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette +partie du royaume de Scindia. + +«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit, +j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!» + +Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers +cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait +bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à +monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre +passage au col de Sirgour. + +Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans +encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de +l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs +de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se +livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs +et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement, +lorsqu'on traverse ce territoire. + +La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette +région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait +pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au +plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du +railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, +aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du +Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes +insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques, +étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait +concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait +pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures +dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et +nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des +campements avec une extrême vigilance. + +Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est +pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite +troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable +casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une +certaine «surface de résistance», pour employer une expression à +la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs, +--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du +Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir. +Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts +à toute éventualité. + +Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour +fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par +instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer +de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait +instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois, +certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent +franchies. + +Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles +fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces +sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus +particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais, +même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque +carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges +resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui +limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard. +S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul, +tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos +compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état +de viabilité. + +En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine +de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné +le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant +de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile. + +Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien +que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi +voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne +contenait aucune menace de ces orages dont on redoute +particulièrement la violence dans la région centrale de la +péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous +éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme, +la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour +des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne +manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la +table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait. + +Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient +regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le +Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des +tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur +nourriture, faisaient défaut? + +Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas, +l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement +connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les +éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de +rares échantillons. + +Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de +ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre +approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de +laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait +sans doute. + +Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi +bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta +d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces +gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient +suffire à tous leurs besoins. + +«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de +nous faire un cours de zoologie pratique!» + +On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces +pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu +inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui +parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux +dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume +de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du +golfe de Bengale. + +Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah», +enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un +troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre +cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent +indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y +enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants +domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière, +et la capture est opérée. + +Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement +de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut +s'emparer des gros mâles. Ceux-là , en effet, sont des animaux plus +malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, +et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, +des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles +pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, +enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les +éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement +aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés, +sans même avoir eu le temps de se reconnaître. + +Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait +les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et +profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal +se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à +ce moyen barbare. + +Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le +Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties. +Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur +leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un +aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur +dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud +coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant +sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à +travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui +les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe +lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs. + +Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde +un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise +spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt +mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur +sang. + +Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de +tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,-- +soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit +heures, c'est-à -dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids +pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport +de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de +l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles +inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des +particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants, +puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par +suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont +d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or, +comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les +chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de +l'étranger. + +Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les +moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en +fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités +considérables sur les divers territoires de l'Inde. + +Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir. + +Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière +à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris +leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres +éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas, +rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart +d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils +observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une +distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point +désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or, +cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui +contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant +d'Acier ne pouvait accélérer son pas. + +Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus +considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui, +suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse +quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient +là , rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit +de nous devancer. + +Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce +moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils +voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un +appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires +qui suivaient le même chemin. + +Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur +la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une +bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas +encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement +de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents +plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des +agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne +sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette +éventualité. + +Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous +avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous +observions ce qui se passait à l'arrière. + +«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans +doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire! + +--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà +d'une distance assez restreinte. + +--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la +finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques +reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou +quatre milles. + +--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro. +Voyez! Il y a là , derrière notre train, tout un troupeau, séparé +par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent +prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche, +Banks. + +--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit +l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du +tirage, et la route est très raide! + +--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces +incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur. +Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un +cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est +plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en +voyage! + +--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois +pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous +suivre! + +--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne +l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un +éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des +moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout! + +--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà ! dit le colonel Munro. Je veux +bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa +distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend +fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en +pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House! + +--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la +première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais +trop quel accueil ils lui feront! + +--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils +le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou +Singh! + +--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non +sans raison, le sergent Mac Neil. + +--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou +plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui +se changera en respect!» + +On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour +l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique, +créé par la main d'un ingénieur anglais!» + +«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait +véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très +intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils +associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi +humaine! + +--Cela est contestable, répondit Banks. + +--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne +faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on +ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages +domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui +puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il +pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas, +Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À +les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il +les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs +ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les +éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry, +il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les +mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le +Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les +fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on +lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute +l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est +prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les +injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui, +je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif +insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut +oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre, +et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien, +l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il +passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne +l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire, +si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement +avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa +trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant, +Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous +les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il +pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui +accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!» + +Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de +mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, +qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod! +répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous +un chaud défenseur! + +--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le +capitaine Hod. + +--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit +Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un +chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne. + +--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un +ton assez dédaigneux. + +--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence +très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces +animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile +aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs +cornacs! + +--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait. + +--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais +choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs +sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la +préférence au renard, au corbeau et au singe! + +--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en +gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe. + +--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson +ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant, +c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela +doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi +que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est +le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il +ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse +traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser +d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants +captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une +facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience +ne leur apprend pas même à être prudents! + +--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme +cet ingénieur vous arrange! + +--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma +thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à +toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence +suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire, +surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au +sexe faible! + +--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit +le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à +mener que les enfants et les femmes? + +--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop +célibataires pour être compétents en cette matière-là ! + +--Bien répondu! + +--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à +la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de +résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait +furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce +moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud! + +--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant +que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une +proportion inquiétante!» + + +CHAPITRE IX +Cent contre un. + +Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à +soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils +allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez +rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il +fût possible de les observer minutieusement. + +En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa +taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement +pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille +inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns +atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues +que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un +mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur +sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île +de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces +appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces +«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares +sur les territoires proprement dits de l'Indoustan. + +En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont +les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de +Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût +certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En +effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils +n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand +il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés», +ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les +femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage, +et dirigent les grandes migrations. + +Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi +toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés, +la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très +pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier +équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût +été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et, +conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les +régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour. +S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de +le faire nous-mêmes? nous le verrions bien. + +«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde +d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?... + +--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous +voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas, +Fox? + +--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui +naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette +réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de +désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite +quiétude des deux chasseurs. + +«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le +regardait au même moment. + +--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de +répondre l'Indou. + +--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons, +cependant, essayer.» + +Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle +dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements +du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train +s'accéléra. + +C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche +du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le +troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même +ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne +diminua pas. + +Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante. +Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la +seconde voiture. + +En ce moment, la route présentait en arrière une direction +rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était +donc plus limitée par de brusques tournants. + +Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre +des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait +en compter moins d'une centaine. + +Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la +largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire, +les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air. +C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes +lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la +métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à +quels dangers ne serions-nous pas exposés? + +Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle +allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles. +Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel. + +Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde, +on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il +faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte, +dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une +gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de +passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers +le sud. + +Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur +le lieu où nous camperions nous-mêmes? + +C'était la grosse question. + +Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les +éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions +observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement, +puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce +brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature +particulière. + +«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro. + +--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani, +lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence! + +--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent +comme tels? demanda Banks. + +--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à +un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les +coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En +frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants +chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration +prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous +serrait le coeur comme un roulement de foudre. + +Il était alors neuf heures du soir. + +En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, +large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui +conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée +d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze +kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit. + +Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura +stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas +même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir +toujours en pression, afin que le train restât en état de partir +au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité. + +Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au +capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai +demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied. +Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux +éléphants de se jeter sur Steam-House? + +Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à +se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se +déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser +et poursuivre leur route au sud? + +«C'est possible, après tout, dit Banks. + +--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme +ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à +peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé. + +La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger +fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est +le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait +rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois +de sa trompe. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis, +ces braves éléphants! + +--Bon voyage! répliquai-je. + +--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous +allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les +fanaux. + +--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux +faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et, +par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points +de l'horizon. Les éléphants étaient là , en grand cercle, autour de +Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces +feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes, +semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple +illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se +plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des +proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant +d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient +soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu. +Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On +eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des +grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt, +même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva +autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent +clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel. + +«Éteins!» cria Banks. + +Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat +cessa presque instantanément. + +«Ils sont là , campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront +encore là au lever du jour! + +--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque +peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne +cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à +quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était +impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe +d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés +eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu +que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On +marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles, +mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux +s'entêtent à nous escorter? demandai-je. + +--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse +se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks. + +--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas? +dit le capitaine Hod. + +--Il en est un, répondit l'Indou. + +--Lequel? demanda Banks. + +--Le lac Puturia. + +--À quelle distance est-il? + +--À neuf milles environ. + +--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être +qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de +l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre +qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de +Steam-House n'en soit encore plus compromise? + +--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque! +dit l'Indou. + +--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en +effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants +n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et +peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit +impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune +démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la +nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et +Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un +remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les +éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur +trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur +toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça +et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage +était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de +Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de +piques à travers les fenêtres. + +Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point +les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une +agression soudaine. + +Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près +notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce +qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils +comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui +une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu +l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs +s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du +train. + +Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa +trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient +lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en +marche, traîner les deux chars roulants à sa suite? + +Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions +pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses +compagnons se tenaient à l'arrière. + +Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à +charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà +atteint cinq atmosphères. + +Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le +régulateur. + +Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le +mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de +sifflet se fit entendre. + +Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils +laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas. + +Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur +jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement, +actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla +tout d'une pièce. + +Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut +tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se +pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large +passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre +d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un +cheval au petit trot. + +Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression +du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les +premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers +suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point +l'abandonner. + +En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet +endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des +cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient +mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des +adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de +vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs +mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur +trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en +marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se +pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du +Géant d'Acier. + +«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro, +j'y consens... + +--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route +redeviendra plus étroite?» Là était le danger. + +Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent +employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait +la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois +seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la +route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant +d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux, +leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui +livrer passage. + +À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire +pour atteindre le lac. Là ,--on l'espérait du moins,--nous +serions relativement en sûreté. + +Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme +troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks +comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de +manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à +la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de +quelques heures. + +J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais +absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que +motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas +même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie +montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive. + +Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux +puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi +que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite +jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac. + +Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que +s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient +tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la +difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les +flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les +parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans +les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct, +ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il +en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni +d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro. + +--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer +cette masse. + +--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que +diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les +défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens +n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant +capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous +sommes un contre cent! + +--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va +nous passer dessus!» + +Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au +Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des +éléphants qui se trouvaient devant lui. + +Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs +furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait +prévoir l'issue, était imminente. + +Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques, +les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis +de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute +agression. + +La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine, +qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment +arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier. + +«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani. + +--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui +haussa les épaules en signe de mépris. + +--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani +avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent +pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce +sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout +lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci, +et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable, +comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa +une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants +ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre +Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la +poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse +armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train +tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise +l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant +tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été +entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta +et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même +moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se +poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une +pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux +que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient +aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne +fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il +fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et +carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne +soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la +naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de +l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs +détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de +douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit, +étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance +heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les +premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put +continuer sa marche. + +«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod. + +Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout +entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, +que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques +hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat +que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette +surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible, +et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar +pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement +reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait +Banks. + +--Feu!» criait Hod. + +Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient +les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il +devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le +capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à +trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les +éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de +fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient +les parois de Steam-House. + +Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et +à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans +le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, +surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait +toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le +repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et +s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés +sur la masse charnue que déchiraient ses défenses. + +Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues +patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le +remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac. + +«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au +plus fort de la mêlée. + +--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une +trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le +colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous +les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans +l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux +coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense +commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce +dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais +démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il +fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant +d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il +s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force +de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même +moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la +tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et +marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer. + +Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme +général. + +C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait +contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!» +cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de +Steam-House. Déjà , Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment +passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le +capitaine Hod. + +--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox. + +--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que +c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait +été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces +bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre +échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc +déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks. + +--Oui, monsieur, répondit Goûmi. + +--Coupez la barre d'attelage! + +--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod. + +--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle +brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière. +Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée, +puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de +l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine +informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit +le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation +y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une +bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la +première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait +plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait. + +«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur. + +Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia +était peut-être atteint! + +Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant +animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le +régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart +d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de +la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les +tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas +de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur +brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur +cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique! + +Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. + +S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait +relativement en sûreté. + +Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en +faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu +la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture. + +Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent +comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six +éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart +tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang. + +À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui +formaient un dernier obstacle. + +«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien. + +Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de +dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les +soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si +peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles +frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant +d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il +bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le +suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au +risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en +était fait de tous les hôtes de Steam-House. + +L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le +train flotta bientôt sur les eaux tranquilles. + +«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro. + +Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent +dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux +qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme. + +Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna +peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement +ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou +leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière. + +«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la +douceur des éléphants de l'Inde? + +--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi +une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine +de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il +est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter +l'aventure!» + + +CHAPITRE X +Le lac Puturia. + +Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver +provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ +dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province +anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de +prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une +petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du +Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie +orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont +le lac occupe le centre, son influence ne se fait que +difficilement sentir. + +Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que +cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et +saufs? + +La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante, +puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu. +L'une des voitures composant le train de Steam-House était +anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour +employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le +sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait +inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus +rester que des débris informes. + +Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel +de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine +et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions. +De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de +cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire +usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore. + +Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus +difficile à résoudre. + +En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En +admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la +station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait +se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger. + +Ma foi, on en prendrait son parti! + +Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut +naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la +destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve, +l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et, +oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement +d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation +personnelle qui lui était faite. + +Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le +parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur +Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à +«faire une communication de la plus haute gravité.» + +«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en +l'invitant à entrer. + +--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans +savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de +Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où +il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné, +faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il +fût. + +--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro. +Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et +nous jeûnerons, s'il faut jeûner. + +--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit +notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous +assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles +meurtrières... + +--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec +quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant +d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.» + +Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très +au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi: + +«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler +dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi +qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont +quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il +semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette +masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être +servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de +l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est +préparée d'après une recette dont l'application m'est +exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme... + +--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus +élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. + +--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un +des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis +le représentant à Steam-House. + +--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit +Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les +éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien +qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage +de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable +animal. + +--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre +pour se procurer?... + +--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites +qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque. + +--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir +l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette +déplorable aventure. + +--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le +colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au +déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à +Jubbulpore. + +--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en +s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était +habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre +chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations. + +En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks +nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le +manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de +combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit +heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de +bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve +était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus, +il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de +Steam-House aurait eu le même sort que la seconde. + +«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la +pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il +n'est aucun moyen de la relever! + +--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le +croire, Banks? demanda le colonel Munro. + +--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes +peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart +d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le +troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop +imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et +chercher sur sa rive du sud un point de débarquement. + +--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le +colonel Munro. + +--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ. +Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient +nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant +quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner. + +--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la +nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.» + +C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions, +d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, +entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à +Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche. + +Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et +plus même qu'il ne convenait. + +En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se +lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient +déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente. +Ici, une modification s'était produite, due aux différences de +localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient +maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en +fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des +eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les +hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne +tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord, +mais qui s'épaississait d'instant en instant. + +Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il +y avait lieu de tenir compte. + +Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie, +les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les +coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées +cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une +atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer. + +Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors +flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se +déplaçaient plus. + +Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de +relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la +machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive +sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or, +comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il +était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une +ou l'autre de ses rives. + +Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient +poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans +l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc +des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle +situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter. +L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis. + +Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le +jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres +latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait +se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux +valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des +rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac. + +Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me +parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il +s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train +flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne +laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de +nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être +aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe +inférieure du lac. + +«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez +parfaitement quelle est l'étendue du Puturia? + +--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile, +au milieu de cette brume... + +--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle +nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée? + +--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps. +Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi. + +--Dans l'est? demanda Banks. + +--Dans l'est. + +--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus +près de Jubbulpore que de Dumoh? + +--Assurément. + +--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler, +dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre +la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions +sont épuisées! + +--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un +de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même? + +--Et comment? + +--En gagnant la rive à la nage. + +--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit +Banks. Ce serait risquer sa vie... + +--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit +l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de +Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle. + +«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel +Munro, qui observait attentivement l'Indou. + +--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais. + +--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand +service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la +station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons +besoin. + +--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani. + +J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui +s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais, +après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il +appela Goûmi. + +Goûmi parut aussitôt. + +«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur? + +--Oui, mon colonel. + +--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du +lac, ne t'embarrasseraient pas? + +--Ni un mille, ni deux. + +--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre +pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore. +Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, +deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, +ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani? + +--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi. + +--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le +colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon. + +--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que +vous êtes courageux!» + +Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit +quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes +après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se +laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très +intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de +vue. + +Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si +désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit +sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais +jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être +franches! + +--J'ai éprouvé la même impression, dis-je. + +--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer +l'ingénieur. + +--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se +rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée. + +--Laquelle? + +--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour +aller chercher des secours à Jubbulpore! + +--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en +fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou +s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers +toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle +preuve en as-tu? + +--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai +vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée +noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre +ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je +répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa +faveur, n'a pas dit la vérité.» + +Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté +depuis,--était fondée. + +Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les +blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la +perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son +observation. + +«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks, +et pourquoi nous trahirait-il? + +--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel +Munro, trop tard peut-être! + +--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne +sommes pas en perdition, j'imagine! + +--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui +adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort. +Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura... + +--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et +se défiera de son compagnon. + +--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le +jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous +verrons alors quel parti prendre!» + +Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans +une insomnie complète. + +Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager +l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre +train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On +pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se +condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle +journée pour le lendemain. + +Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à +manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant +peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors. + +Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves +vint troubler le silence de la nuit. + +La rive était donc là , dans la direction du sud-est, mais elle +devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore +très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne +l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux +sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe +extrême du lac. + +Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une +légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon +lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient +plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le +grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères. + +«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion +de tuer là son cinquantième! + +--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu, +j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette +bande de fauves nous aura cédé la place! + +--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les +fanaux électriques en activité? + +--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge +n'est très probablement occupée que par des animaux en train de +boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la +reconnaître.» + +Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés +dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, +impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que +dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura +absolument invisible à nos regards. + +Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à +peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface +du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, +devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le +lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de +cette partie du Bundelkund. + +«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la +bande! dit le capitaine Hod. + +--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit +le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que +grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à +les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis +notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services +incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il +avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine +Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se +laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, +leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour +l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous +trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes +de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés +dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à +des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre +le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du +matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous +frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à +peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule +après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit +qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur +opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils +regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en +bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans +transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait +encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par +prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les +animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande +route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait +soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, +maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des +eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver +sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. +Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans +doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de +l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le +brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une +portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le +voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore. + +Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, +Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, +Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos +du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de +garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous +criât: Terre! + +Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais +elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la +brume, et l'horizon se découvrit à nos regards. + +La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac +une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les +vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de +montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement. + +«Terre!» avait crié le capitaine Hod. + +Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du +fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la +brise, qui soufflait du nord-ouest. + +Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle +semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, +pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il +semblait donc que l'on pût atterrir sans danger. + +Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge +plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était +possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à +consulter la direction donnée par la boussole, devait être la +route de Jubbulpore. + +Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, +le premier, avait sauté sur la berge. + +«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en +pression, et en avant!» + +La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le +sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il +suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender. + +Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa +chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour +vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la +station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant +à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne +serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en +route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous +apaiserions notre faim tant bien que mal. + +Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression +suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il +prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la +route. + +«À Jubbulpore!» cria Banks. + +Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au +régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la +forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se +jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture, +par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous +eussions pu nous reconnaître! + +Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du +train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir! + +Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de +destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la +main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé, +dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus +rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques +minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut +détruit par les flammes! + +«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que +plusieurs Indous pouvaient à peine contenir. + +Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces +Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux +qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer. + +Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus +que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de +traverser une moitié de la péninsule! + +Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils +auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là , ils furent +impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre +l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant +artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré +leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du +capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. + +En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces +Indous. + +Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui. + +Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était +notre guide, c'était Kâlagani. + +De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le +traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave +serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le +revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement, +sans baisser les yeux, le désignant: + +«Celui-ci!» dit-il. + +Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut +au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans +avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner +un dernier adieu! + +Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu +nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!... + +Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus, +nous étions égorgés. + +«Pas de résistance!» dit Banks. + +L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, +pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en +vue des événements ultérieurs. + +Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour, +et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre +eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, +cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre... + +«Pas un pas de plus,» dit Banks. + +On lui obéit. + +En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en +voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les +intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre +compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de +Nana Sahib se présenta à mon esprit!... + +Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune +Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient +précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été +connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils +complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde +septentrionale. + + +CHAPITRE XI +Face à face. + +Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être +délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce +sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés +d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins +n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le +meurtre prémédité, l'assassinat. + +Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche +Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas +par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs +ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi +redoutables. + +Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains +territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice +anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de +son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout +dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund +offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de +pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand +nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une +ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec +tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des +Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de +l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de +ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les +plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!» + +C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani, +qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se +reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été +entraîné sur la route de Jubbulpore. + +La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en +relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un +traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché. +C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses +vengeances. + +On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les +dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement +mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro +pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre, +Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause +et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du +colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer +sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage +de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission. + +Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées +du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. +Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait +guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant +que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au +sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de +Mathias Van Guitt. + +L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque +quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le +sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut +assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du +colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa +reconnaissance. + +Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à +Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses +hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre. +Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire +accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait +vers le sud. + +Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas +à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans +quelles circonstances? on ne l'a pas oublié. + +En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait +l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service +de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait +peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait +précisément obtenir. + +Mais, pour en arriver là , il fallait que le fournisseur, privé de +ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant +d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il +est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de +provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à +retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, +les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles +furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais +le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être +forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa +ménagerie roulante le chemin de Bombay. + +En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque +déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut +Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du +fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi +que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier, +descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah. + +Là , le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie. +Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus +utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très +embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit +que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement +toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables +services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de +ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani. + +Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt +à payer de sa personne. + +Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui +parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste +d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire. +Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le +légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne +peut atteindre! + +Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, +lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses +anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore, +mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir. + +Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux +desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets +du nabab. + +C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés +des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les +voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il +fallut demander refuge. + +Là , lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous +prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si +maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne +pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu +suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward +Munro n'étaient que trop justifiés. + +On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se +précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils +avaient atteint la rive sud-est du Puturia. + +Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un +soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné. +L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel +Munro. + +Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette +grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas +pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était +beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi +surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché +à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de +caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre +hors d'état de nuire. + +Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme +il l'espérait. + +La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas +distingué un homme en marche. + +Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit +brusquement entendre, appelant Kâlagani. + +«Oui! Nassim!» répondit l'Indou. + +Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la +gauche de la route. + +Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana, +que Goûmi connaissait bien! + +Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort, +qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle +ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de +fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre, +d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le +Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas +autre chose à faire. + +Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui +lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles +qui bordaient la route. + +Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de +se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro, +Goûmi n'était plus là . + +Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de +Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses +hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le +hardi serviteur qui venait de s'échapper. + +Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu +dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge, +avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver. + +Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi, +livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage, +à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait, +quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux? + +Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le +chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, +redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction +du lac. + +Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des +Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani +avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux +environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre +que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui +dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination! + +En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était +le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses +compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment +où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits +purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani. + +Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses +compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison +détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à +sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac +Puturia. + +Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de +Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne +devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au +pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais. + +Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. +Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout +événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le +traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le +chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il +ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni +en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût +pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris +immédiatement. + +Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il +croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour +lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien +chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de +satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle +son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque +manoeuvre de ce genre. + +En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas +prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. +N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. +Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? +c'était difficile. + +En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de +Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. + +Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons +à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque +dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de +Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le +prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible +retraite des Vindhyas! + +Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir. + +Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne +désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il +préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de +s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne +pouvait troubler. + +Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. +Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher +du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort +du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne +l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui +l'attendit. + +Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit +faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent +sur le bord d'un petit ruisseau. + +Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du +colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris +depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie +de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême. + +À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant +cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en +route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. + +Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits +abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le +colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il +le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains +de Dieu. + +Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un +étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la +Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. + +L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du +pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut +considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas. + +Là , sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille +forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle +ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest +fussent occupés par l'ennemi. + +Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne, +une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui +surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes +avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier, +tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine +praticable pour des piétons. + +Là , sur ce plateau, se profilaient encore des courtines +démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de +l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se +dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de +caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas +voulu maintenant pour étable. + +Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous +ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du +parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure +de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré, +d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été +laissé là , sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui +rongeait son enveloppe de fer. + +C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant +du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de +Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de +quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins +fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des +indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la +cité. + +Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené +par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il +y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq +milles. + +En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se +trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre. + +Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui +s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis +que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. + +Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras +croisés, il attendait. + +Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit +quelques pas au devant du groupe. + +Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête. + +Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une +main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui +témoigna qu'on était content de ses services. + +Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil +en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On +eût dit d'un fauve marchant sur sa proie. + +Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le +regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même. + +Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui: + +«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un +ton qui indiquait le plus profond mépris. + +--Regarde mieux! répondit l'Indou. + +--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, +malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même, +l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de +Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de +Tandît? C'était Balao Rao, son frère. + +L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés +à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait +trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient +pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son +frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. +Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la +mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui +n'était plus. + +Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de +l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité +presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché +par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne +le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient +point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre +l'influence pernicieuse que possédait le nabab. + +Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de +faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, +et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il +s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les +circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, +toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour +un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas +possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les +provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce +but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani. + +Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un +abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux +dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de +Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait +guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort. + +Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa +personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes +de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit. + +Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli +sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel +Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main. + +Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la +nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât +aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, +n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à -vis du colonel +Munro? + +De là , l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du +Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, +rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit +en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état +des choses. + +Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse +de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé +depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro +et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les +Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac +Puturia qu'il fallait les attendre. + +Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne +pouvait plus lui échapper. + +Et, en effet, ce soir-là , le colonel Munro était seul, désarmé, en +sa présence, à sa merci. + +Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent +un instant sans prononcer une seule parole. + +Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement +devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son +coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de +Cawnpore!... + +Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière. + +Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le +maîtrisèrent, non sans peine. + +Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même. +Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les +Indous. + +Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face. + +«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs +canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce +jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable +mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore, +ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf +membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six +mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En +tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt +mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont +payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale! + +--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés +autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et +attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne +répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de +ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas +encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro. + +«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao +est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon +frère n'est pas encore vengé! + +--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence, +celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le +prisonnier. + +«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!» + +Tous se turent. + +«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector +Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable +supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la +guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants, +à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...» + +Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait +pu réprimer cette fois. Aussi: + +«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras +comme tant des nôtres ont péri!» + +Puis, se retournant: + +«Vois ce canon!» + +Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq +mètres, qui occupait le centre de l'esplanade. + +«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est +chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se +prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la +vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!» + +Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que +l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. + +«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais +tombé entre mes mains!» + +Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche +du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut +attaché par de fortes cordes. + +Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits +et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de +l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du +supplice. + +Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il +voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, +Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la +bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir +Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu. + + +CHAPITRE XII +À la bouche d'un canon. + +Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises +à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils +mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous +l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient +un usage immodéré. + +Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas +tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une +longue journée de fatigue. + +Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au +moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il +pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement +attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras +et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement? + +Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un +Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade. + +Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit +auprès du colonel Munro. + +Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint +droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours +là . D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent +point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même: + +«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux +canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...» + +Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du +colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si +épouvantable qu'elle dût être. + +L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à +feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse +culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la +poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice. + +Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il +semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là , comme +un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe +sous lui. + +Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou +chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il +s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous +l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu. + +Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se +promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant +devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes +paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les +cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la +tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet, +à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu. + +Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, +tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et +plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la +forteresse. + +Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas +succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se +laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le +rendit absolument invisible. + +La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, +immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi +calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à +l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. +Le silence était absolu. + +Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel +Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. +Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, +pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses +membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. +Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas +là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique +ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à +vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si +heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout +entière avec une singulière précision. Tout son passé se +représentait à son esprit. + +L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il +l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers +jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune +fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette +habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, +aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par +la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son +esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui +revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité +n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était +déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait +vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu +distraire, là -bas, près de sa femme adorée. En trois heures +s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! +son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de +la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce +canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, +enflammer l'amorce! + +Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui +apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le +Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin +ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois +auparavant, il était allé une dernière fois pleurer. + +Et cet odieux Nana Sahib qui était là , à quelques pas, derrière +des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, +le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et +c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait +voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait +pu atteindre! + +Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un +effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et +les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un +cri, non de douleur, mais d'impuissante rage. + +À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la +tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il +était le gardien du prisonnier. + +Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui +posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là , +et, du ton d'un homme à moitié endormi: + +«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!» + +Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point +d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne +tarda pas à s'assoupir complètement. + +À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris +le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il +songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association +d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il +se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains +d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les +Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien, +et cette pensée lui serra le coeur. + +Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En +effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à +lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de +celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,-- +il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa +haine! + +Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod, +Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la +route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient +pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là , +les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment +auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait +cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, +d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la +pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas +succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien +pour le prisonnier! + +Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout +intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi +n'était pas là , c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort! + +Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le +colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les +choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au +souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur. + +Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi, +il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours +obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de +l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube. + +Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque +l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez +singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence +passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les +objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes +ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux +devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son +souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition, +aussi inattendue qu'inexplicable. + +En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de +Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers +l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait +et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant +son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre. + +Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident +pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce +feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait +et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas +être enfermé dans un fanal. + +«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être! +Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le +trahirait... Qu'est-ce donc?» + +Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur +de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne +fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans. + +Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois, +lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile, +il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat. + +Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la +crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage. + +Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme, +sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait +vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être +recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa +tête. + +Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il +craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la +flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi +immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans +son énorme gueule. + +Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne +pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non. +L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par +la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits +pas. + +Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro +pût la distinguer plus nettement. + +C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, +recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait +une branche de résine enflammée. + +«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des +Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus +garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!... +Peut-être pourrais-je?...» + +Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à +peu près deviné. + +C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente +créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas, +toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds +superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne +savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque +du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette +partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais +inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà , dans ses courses +incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de +Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le +hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener +cette nuit même. + +Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De +la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant, +cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui +parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable +violence. + +Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne +jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le +prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux +fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme +la cagoule d'un pénitent. + +Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni +par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange +créature. + +D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à +faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa +résine dessinait de petites ombres flottantes. + +Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon, +allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à +cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier +rayon du jour? + +Non, sans doute. La Flamme Errante était là , comme elle était +partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle +l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, +elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle +regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait +son imagination falote. + +Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait +tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là , +elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de +le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la +poterne. + +En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée +soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna. +Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant? +Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le +colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. + +Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle +force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir! + +La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa +résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût +voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux +s'allumèrent d'une flamme ardente. + +Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait +du regard. + +Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son +pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment, +de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus +intense. + +Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du +prisonnier. + +«Laurence! Laurence!» + +Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant. + +C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait +devant lui! + +«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il. + +Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne +semblait même pas l'entendre. + +«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!» + +Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue +ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément +gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il +devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute, +mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux +bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui! + +L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée +sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et +confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut +précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées +qui le remplissaient déjà . La nuit venue, un suprême instinct de +conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul, +car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà +abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le +commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre +du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était +perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de +le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits, +elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au +moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la +sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres, +allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes, +fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres +raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle +était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas! +Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours +frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans +cesse! + +Oui! c'était bien elle! + +Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que +n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras, +l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle +existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et +il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras +par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait +l'arracher avec elle de ce lieu maudit! + +Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la +cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là , +s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible +joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute +ajouté aux angoisses du prisonnier! + +«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro. + +Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou, +endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés +dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même! + +Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses +yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances +que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même +allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas +voulu répondre! + +Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son +voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas. + +Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir! + +«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté +un suprême adieu. + +Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de +Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà , +allait encore s'aggraver. + +En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré +son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir +obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa +main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de +métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour +que le coup partît! + +Munro allait-il donc mourir de cette main? + +Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les +yeux de Nana Sahib et des siens! + +Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!... + +Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses +mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main +amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une +lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses +poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se +tenait, mais par quel miracle! un libérateur. + +Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui +l'attachaient!... + +En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il +était libre! + +Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!... + +Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la +tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort +de l'orifice du canon, tombait à ses pieds. + +C'était Goûmi! + +Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à +remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers +lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de +Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous +était là , parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par +Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui +réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé +dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint +l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui +était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable +clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les +circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se +confondre avec lui dans la même mort! + +«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons! + +--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile. +Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon. + +«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre +explication. + +Il était trop tard! + +Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la +saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main +à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable +détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un +roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda. + + +CHAPITRE XIII +Géant d'Acier! + +Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie +dans les bras de son mari. + +Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade, +suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un +instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur +ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui +conduisait au chemin de Ripore. + +Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que +la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le +plateau. + +Il y eut là , parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait +être favorable aux fugitifs. + +En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la +forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro +à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de +tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais +c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne +pouvait tarder à reparaître. + +Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, +étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée +les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient +absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la +garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. + +Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux: +c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au +canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier +il ne restait plus maintenant que d'informes débris! + +La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de +malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette +joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro! + +Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la +détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que +lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier +qu'il y avait laissé? + +De là , chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le +temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus. + +Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette +miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux +sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras +vigoureux du colonel. Son serviteur était là , d'ailleurs, pour lui +venir en aide. + +Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à +moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait +à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà +jusqu'au fond de l'étroite gorge. + +De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête. + +Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir +vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces +hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib! + +«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur. + +Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de +toute sa bande. + +«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas. + +--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais +cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route! + +--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons +ensemble!» s'écria Munro. + +Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la +partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient +courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas +qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la +grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. + +Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, +c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc, +nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant +eux du dernier défilé des Vindhyas. + +La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne +retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait +de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt +que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait +ensuite! + +Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au +moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le +colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se +reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de +mille. + +«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart +de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de +Jubbulpore! + +--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel +Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus +distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin, +deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du +sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se +reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se +répondirent à la fois: «Munro! + +--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru +et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait +comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure. +Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire +ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi, +mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du +colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui +descendait le sentier. + +--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il +se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne +parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins +avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner +la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et +son couteau venait de lui échapper. + +Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à +la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses +bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier +abîme qu'il rencontrerait. + +Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient +atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus +d'espérance de pouvoir leur échapper! + +«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques +minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître, +fuyez sans moi!» + +Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de +ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une +voix étouffée. + +Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent. + +«Munro! Munro!» + +Banks était là , sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod, +Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux, +sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de +fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth! + +Après la destruction de la dernière maison de Steam-House, +l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à +prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des +Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier, +ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de +Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui +menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti +au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés. + +Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à +se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le +dire. + +Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était +devant eux, qui leur criait: + +«Sauvez lady Munro! + +--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait, +dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi +suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox. +Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens +rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel, +qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut +attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa +dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa +femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle +quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient +hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier. + +«À toute vitesse!» cria Banks. + +Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait +déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait +atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de +Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas. + +Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui +était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son +maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques, +il ne pouvait se lancer en aveugle. + +Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait +visiblement sur lui. + +«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil. + +--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait +encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas +perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il +importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur +carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un +peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à +l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac +Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de +l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à +lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de +combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant +d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents +pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là +allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus +longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher +de gagner de l'avant. + +En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent. + +Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf +une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe. + +«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine +Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!» + +Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se +développait presque en ligne droite, ouvrit largement le +régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la +bande de plusieurs centaines de pas en arrière. + +«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne +pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!» + +Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une +sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers +méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche +de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant +bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite. + +Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du +chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux. + +Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une +extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent +tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver +Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins +ils vengeraient sa mort. + +Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre +aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier. + +«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa +carabine. Attention!» + +Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus +rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol. +«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme. + +--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez! +Il faut leur prendre plus cher que cela!» + +Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit +le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous. + +Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas +vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait, +offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille, +et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant +d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la +station de Jubbulpore! + +Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine +Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il +s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre +eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient +encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la +petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi +redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils +poursuivaient. + +Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les +siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que +bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes +inutiles entre leurs mains. + +En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui +leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se +défendre. + +Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre +Indous tombèrent. + +Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à +tirer. + +À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là , se porta en +avant plus que la prudence ne le voulait. + +«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant +avec le plus grand calme. + +La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper +le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant, +il tourna sur lui-même et tomba. + +À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier +fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se +fit entendre. Un dernier Indou roula à terre. + +Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait +cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils +n'étaient plus qu'à cinquante pas. + +«À terre! à terre!» cria Banks. + +Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant +d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné. + +Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur +la route. + +Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient +immédiatement sauté à terre. + +Seul, Banks était resté dans la tourelle. + +«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib, +attaché au cou de l'éléphant. + +--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton +singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il +descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la +main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la +poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même, +continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé, +il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier +qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque +entièrement la roule. + +Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque +les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de +délivrer Nana Sahib. + +Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de +tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible +violence. + +Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les +soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension +extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc, +cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit +éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes +directions. + +«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!» + + +CHAPITRE XIV +Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + +Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à +craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa +fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable +bande dans cette partie du Bundelkund. + +Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore +étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons +de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la +fuite. + +Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous +arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur +manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus +pressant besoin. + +Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le +moment de la conduire à Bombay. Là , sir Edward Munro espérait +rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du +corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle +n'aurait pas recouvré la raison! + +À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la +prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance +un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du +colonel. + +Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le +premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la +capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire +locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus +l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des +débris informes. + +Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son +créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne +devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient +fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de +l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir. +Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore, +Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu +retourner sur le théâtre de la catastrophe. + +Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des +Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque +l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un +détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils +atteignaient l'entrée du défilé. + +Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six +cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient +jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib. + +Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace. +Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu, +les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la +vallée de la Nerbudda. + +Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par +l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été +rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée +contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras +gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons, +des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles. +Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne +pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait +du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères. + +Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House +se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la +superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique +de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de +Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et +sans valeur! + +«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod, +devant le cadavre de son cher Géant d'Acier. + +--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus +puissant encore! dit Banks. + +--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros +soupir, mais ce ne sera plus lui!» + +Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et +ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne +trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la +figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à +laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater +l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve +incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre +avec Balao Rao, son frère. + +Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne +semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses +fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses +reliques? Cela était plus que probable. + +Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y +avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende +allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des +populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait +toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel +de l'ancien chef des Cipayes. + +Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana +Sahib eût pu survivre à l'explosion. + +Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût +ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,-- +précieux débris, dont il voulait faire un souvenir. + +Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon +mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel. +Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes +occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une +longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses +forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers, +de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous. +Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay, +qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une +magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la +Présidence. + +Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où +se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des +Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de +toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous. + +Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent +de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à +leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son +mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet. + +Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses +serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas +éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme, +ils voulaient tous être là . + +Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la +raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été +la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir. + +«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le +reconnaissant enfin était tombée dans ses bras. + +Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis +dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence +bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche +habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui +laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait +disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et +ne devaient jamais se séparer du colonel Munro. + +À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour +revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod, +dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux +cantonnements militaires de Madras. + +«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de +penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers +l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué +votre cinquantième tigre. + +--Mais il est tué, mon colonel. + +--Comment! Il est tué? + +--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe. +Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes +cinquante?» + +FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE + + + + [1] Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou +un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son +mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le +nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement +réservée aux filles de pairs. + [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde. + [3] Environ 8 kilomètres. + [4] Deux millions de francs. + [5] Depuis cette époque, l'église commémorative a été +achevée. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions +rappellent la mémoire des ingénieurs du chemin de fer +East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs +blessures pendant la grande insurrection de 1857, la +mémoire des officiers, sergents et soldats du 34e régiment +de l'armée royale tués au combat du 17 novembre devant +Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers, +hommes et femmes, du 32e régiment, morts pendant les +sièges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant +l'insurrection, la mémoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar, +massacrés en juillet 1857. + [6] Environ sept cent trente millimètres. + [7] En 1877, 1677 êtres humains ont péri par la +morsure des serpents. Les primes payées par le +gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent +qu'en cette même année on en a tué 127,295. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14810 *** diff --git a/14810-8.txt b/14810-8.txt new file mode 100644 index 0000000..215f837 --- /dev/null +++ b/14810-8.txt @@ -0,0 +1,15874 @@ +The Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison à vapeur + Voyage à travers l'Inde septentrionale + +Author: Jules Verne + +Release Date: January 26, 2005 [EBook #14810] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + +LA MAISON À VAPEUR +Voyage à travers l'Inde septentrionale + +(1880) + + + +Table des matières + +PREMIERE PARTIE +CHAPITRE I Une tête mise à prix. +CHAPITRE II Le colonel Munro. +CHAPITRE III La révolte des Cipayes. +CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora. +CHAPITRE V Le Géant d'Acier. +CHAPITRE VI Premières étapes. +CHAPITRE VII Les pèlerins du Phalgou. +CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès. +CHAPITRE IX Allahabad. +CHAPITRE X Via Dolorosa. +CHAPITRE XI Le changement de mousson. +CHAPITRE XII Triples feux. +CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod. +CHAPITRE XIV Un contre trois. +CHAPITRE XV Le pâl de Tandît. +CHAPITRE XVI La Flamme Errante. +DEUXIEME PARTIE +CHAPITRE I Notre sanitarium. +CHAPITRE II Mathias Van Guitt. +CHAPITRE III Le kraal. +CHAPITRE IV Une reine du Tarryani. +CHAPITRE V Attaque nocturne. +CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. +CHAPITRE VII Le passage de la Betwa. +CHAPITRE VIII Hod contre Banks. +CHAPITRE IX Cent contre un. +CHAPITRE X Le lac Puturia. +CHAPITRE XI Face à face. +CHAPITRE XII À la bouche d'un canon. +CHAPITRE XIII Géant d'Acier! +CHAPITRE XIV Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + + +PREMIERE PARTIE + + +CHAPITRE I +Une tête mise à prix. + +Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera, +mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes, +dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le +nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...» + +Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire +dans la soirée du 6 mars 1867. + +Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns, +secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices +qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en +ruines, au bord de la Doudhma. + +Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il +était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main +d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive +alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du +gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui +du vice-roi des Indes. + +Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette +notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la +vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa +personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité +s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en +poussière? + +C'eût été folie. + +En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient +sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels +d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville, +lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus +infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une +fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son +nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la +présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si +le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de +l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains +fortement intéressées à en opérer la capture. + +À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une +affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires? + +À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque +pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les +épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus +mal habité de la ville. + +On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne +comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du +Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de +l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie +«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un +certain nombre de provinces. L'une des principales est la province +d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan +tout entier. + +Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta +sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de +l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait +alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que +cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui +l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant, +c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée +jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent +même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde. + +Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne +splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de +la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père +d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui +dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement +arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement +ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des +conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il +joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de +prospérité. + +Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été +considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait +facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la +composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne +s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans +l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants +religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent +l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne +dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et +jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple +indou. + +Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant +plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la +quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure +rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux +noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les +traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole +qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la +force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier, +un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte +en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un +turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de +laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient +en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et +destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la +quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident +symbolique du farouche Siva. + +Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les +rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se +pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle +fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes, +femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des +régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes +sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient, +gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de +gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La +surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la +roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres. +On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne +pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant. +Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer +le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne. + +Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas +l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes, +s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui +pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait +point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait +muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas. + +«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en +levant ses mains crochues vers le ciel. + +--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le +prendre, ce qui est bien différent! + +--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se +défendre résolument! + +--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la +fièvre dans les jungles du Népaul? + +--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se +faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité! + +--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de +son campement sur la frontière! + +--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas +sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui +n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa +involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus +surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails +suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui +est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était +réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, +dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là, +pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois +résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la +passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer +le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres +funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un +doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la +cérémonie. + +--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet +Indou, qui parlait avec tant d'assurance. + +--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats +de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois +après que j'ai pu m'enfuir.» + +Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le +faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses +yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de +laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire, +mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées. + +«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien +prisonnier de Dandou-Pant. + +--Oui, répondit l'Indou. + +--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous +mettait face à face avec lui? + +--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même! + +--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux +mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un +sentiment d'envie peu dissimulé. + +--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait +eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de +Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable! + +--Et qu'y serait-il venu faire? + +--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un +des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les +populations des campagnes du centre. + +--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée +dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la +catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se +tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard! + +--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur +mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de +quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du +nabab. + +Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues +d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus +nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il +avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On +affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province, +venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de +Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés +soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville, +en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de +trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour, +sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son +célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix +heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que +le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit +quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille +livres. + +En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux +renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins +bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son +prix. Elle était toujours à prendre. + +Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement +Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime. +Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu +l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande +insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia, +dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de +Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités +commises par ses ordres, les populations entières se fussent +levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les +parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes, +pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par +centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les +plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il +pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se +hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration +de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la +frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets +d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable +asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne, +il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le +champ libre, lui assurer une sorte de sécurité. + +On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son +apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait +d'être mise à prix. + +Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens +des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires, +doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur. +Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable +Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles +avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était +faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son +habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais, +dans le populaire, on ne doutait pas. + +Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien +prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par +l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche +personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait +presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès +le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au +gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait +de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations +rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où +le nabab aurait été signalé. + +Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos +divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, +l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller +prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une +barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea +de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés. + +Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il +s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son +attention, et ne le suivait que dans l'ombre. + +Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues +étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère +aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait +l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert, +à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient +encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus +fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre; +mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de +la rivière. + +Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures +du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres +murailles d'habitations en ruines semées ça et là. + +La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et +jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait +donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à +entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds +nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa +présence sur la rive de la Doudhma. + +Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,-- +machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans +laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il +suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme +habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était +entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il +comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se +venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers, +joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un +aveugle et un sourd. + +Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents +propos lui faisaient courir. + +Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui. + +Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à +la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un +poignard malais. + +L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol. + +Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le +malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés, +s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang. + +Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva, +et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire: + +«Me reconnais-tu? dit-il. + +--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être +sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement. +Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le +courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir +attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant +sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers +où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se +dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au +moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats +de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée. +Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait +eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit +même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa +donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs, +et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à +atteindre la partie supérieure du rempart. La crête, +extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du +fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à +pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un +point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût +se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût +sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui +ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à +peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le +faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et +réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart +s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le +feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un +cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches +flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible +d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du +fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas. +Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors +de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait +peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée +pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser +lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains. +Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une +trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait +atteindre pour assurer sa fuite. + +Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du +pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui... + +Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des +détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les +soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le +toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait, +à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama. + +Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait +dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf. + +Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une +seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître +dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif. + +Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le +cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors +d'Aurungabad. + +À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main +mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient +ces mots: + +«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant! +Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!» + +Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la +révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait +encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants +de l'Inde. + + +CHAPITRE II +Le colonel Munro. + +Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous +parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore +quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde? + +--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque +justesse, il faudrait au moins l'avoir vue. + +--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la +péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé... + +--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette +traversée, j'étais aveuglé... + +--Aveuglé?... + +--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et, +mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire +des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon +cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon, +n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir +jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure, +tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes, +tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne +s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des +villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets, +passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la +locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails +et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le +pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel +venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête, +et se contenta de dire: + +«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à +M. Maucler, notre hôte. + +--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et +j'avoue que Maucler a raison en tous points. + +--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi +construisez-vous des chemins de fer? + +--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de +Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé. + +--Je ne suis jamais pressé! + +--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit +l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied! + +--C'est bien ce que je compte faire! + +--Quand? + +--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie +promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!» + +Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces +longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur +Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer. + +J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le +Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par +Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule. + +Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie +septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes, +d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette +exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût +complète. + +J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années, +nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne +pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à +Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and +Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux +venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de +plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se +fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec +enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans +quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable. + +À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait +faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine +Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez +lequel nous venions de passer la soirée. + +Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un +peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en +dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et +cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de +l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais», +et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette +dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un +palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta +est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût +anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux +mondes. + +Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow» +dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un +soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que +couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou +varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le +tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux +ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres +et entouré de murs peu élevés. + +La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande +aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le +service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier, +matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien +compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme +avait manqué à ces divers arrangements. + +Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite +générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à +l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un +conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il +avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs +qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont +dévoués. + +Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux, +grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes. +Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume +traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien +qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel +Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au +lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux +clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et +vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui +veulent être expliquées. + +Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une +recommandation: + +«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il, +et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!» + +Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille +d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du +Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro +qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut, +précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle +plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro +réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita +pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la +bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé +pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut +peut-être le terrible inventeur. + +À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro +commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée +royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir +James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le +nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir +Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il +fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut +du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que +lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de +l'Inde. + +En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de +l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était +fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si, +le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable +massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les +ordres de Nana Sahib. + +Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais +autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept +ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de +cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque +miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu +à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue +au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de +victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les +retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne. + +Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule, +retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait +rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une +sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre +de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit +dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même +esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même +but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les +traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. +Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois +ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent +suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette +époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et +avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas +lieu de la mettre en doute. + +Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils +s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni +journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de +l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en +homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme +ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise +sur lui et ne pût adoucir ses regrets. + +Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la +présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques +jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et +cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow. + +Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans +cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà +pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des +Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib. + +Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,-- +fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient +l'ingénieur Banks et le capitaine Hod. + +Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait +été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian +Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la +force de l'âge. Il devait prendre une part active à la +construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique +à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les +travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à +Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car +c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de +quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il +consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié +de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles +sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward +Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix +mois. + +Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale, +et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir +Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. +Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise +de Gwalior. + +Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des +membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de +barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année +royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il +s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il +n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui +semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule +contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à +satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de +se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il +pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de +la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux +mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main +cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets +du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là +où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions +de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils, +ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la +Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en +parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur +sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses +hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_. + +Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui +répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment +intéressantes qu'à une condition. + +«Et laquelle? demanda Hod. + +--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks, +que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de +départ, séance tenante. + +--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il +eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels +étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward +Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes +choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une +sorte de sourire sur ses lèvres. + +Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner +le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs +fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la +péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces +«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie +volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y +était toujours refusé. + +En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions +entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir +même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que +le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une +grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les +chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de +jeu. + +Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture, +soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez +facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de +l'Indoustan. + +«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses! +s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules +primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en +Europe! + +--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons +capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui +soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de +poste de deux en deux lieues... + +--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on +est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs +barques sur une mer démontée! + +--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais +n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux, +qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes +de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple +palanquin... + +--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de +six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre! + +--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut +lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être +réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six +Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à +l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas +au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive! + +--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter +sa maison avec soi! + +--Colimaçon! s'écria Banks. + +--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa +coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à +plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera +probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage! + +--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en +restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les +souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, +modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien +changer à sa vie... oui... peut-être! + +--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le +capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans +lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration +locale! + +--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et +physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je +observer, non sans quelque raison. + +--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la +voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir +quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au +galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à +coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout +sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est +cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir, +ingénieur que vous êtes, osez-le! + +--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre +avis, si... + +--Si?... fit le capitaine en hochant la tête. + +--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas +brusquement arrêté en route. + +--Il y a donc mieux à faire encore? + +--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au +wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways. +Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si +l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois +que nous sommes tous d'accord à ce sujet? + +--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe +d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je +poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un +architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La +voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un +ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera +des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par +tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la +route lui soit facile et douce. + +Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel, +je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous +le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en +colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas +inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien +oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur +du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All +right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent +ami? + +--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des +chevaux, des boeufs!... + +--Par douzaines? dit Banks. + +--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà +qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un +attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant, +galopant comme les plus beaux carrossiers du monde! + +--Ce serait magnifique, mon capitaine! + +--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur! + +--Oui! mais... + +--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod. + +--Un gros mais! + +--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés +en toutes choses!... + +--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, +répondit Banks. + +--Eh bien, surmontez! + +--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces +moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela +tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête, +et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à +manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de +prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt +de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi +immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il +s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce +sera une maison à vapeur. + +--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les +épaules. + +--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par +quelque locomotive routière perfectionnée. + +--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison +ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa +fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis. + +--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs, +éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de +combustible, elle s'arrêtera en route. + +--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre +chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un +cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par +tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la +pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a +même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des +serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes. +Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des +conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le +cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son +but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à +la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence +a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de +graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il +consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts +qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à +tout le monde! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur! +Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée +sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les +jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les +repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des +guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des +hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les +Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau +m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas +avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici! + +--Et pourquoi, mon capitaine? + +--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que +la voiture à vapeur se fera. + +--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur. + +--Faite! et faite par vous, peut-être?... + +--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour +elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve... + +--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se +leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à +partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus +grave, s'adressant à sir Edward Munro: + +«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta +disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable, +je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu +voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi, +qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de +l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu +des voyageurs nous protège! + +--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi +un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent +nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à +vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons +l'Inde entière! + +--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur +aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac +Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de +l'habitation. + +«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois +pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage? + +--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le +sergent Mac Neil. + + +CHAPITRE III +La révolte des Cipayes. + +Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à +l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement +ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il +importe de reprendre ici les principaux faits. + +Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire, +dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population +de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions +appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable +Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old +John Company». + +C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant +le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut +placé le duc de Cumberland. + +Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été +grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais, +mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai +d'administration politique et militaire dans cette présidence du +Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du +nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée +royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là +cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in +Indiis_. + +Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers +le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même +but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait +fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits +d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers, +qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal. + +Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner +le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une +partie de sa lisière orientale. + +Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du +Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du +Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des +réformes furent poursuivies par une administration habile et +persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si +puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses +intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt +apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son +sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne. +Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie +allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le +monopole du commerce de la Chine. + +Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les +associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des +guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit +avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine. + +Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib, +tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général +Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce +peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et +la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement. +Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis +montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient +rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre +contre les Birmans, de 1823 à 1824. + +En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou +indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord +William Bentinck commença une nouvelle phase administrative. + +Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde, +l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le +contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier +formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de +bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne +au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée +native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons +de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des +officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont +le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à +l'exception de quelques batteries. + +Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont +indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour +l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du +Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de +Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment +des deux armées. + +En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision +M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et +l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent +mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes +de troupes européennes, le total des forces des trois +présidences.» + +Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que +commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque +velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que +leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même +sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée +native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les +grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les +casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les +soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause +de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue +question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au +fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. + +Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces +royales cantonnées à Ascot. + +Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également +provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de +1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être +anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives +des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part. + +Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette +révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des +villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En +outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde +centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le +Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois +escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs, +ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent +particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés +au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du +Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah, +le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de +l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les +natifs de l'Inde, «fidèles au sel». + +Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de +l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet +homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis +quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement +pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer +le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée +anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus, +dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation +militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au +courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire, +songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être. +Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des +esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les +«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants. + +Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le +contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous +la nécessité des complications extérieures. + +Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab +Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi, +puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le +soulèvement préparé de longue main. + +En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le +mouvement insurrectionnel. + +Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native +l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de +cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette +graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de +porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats +indous ou musulmans de l'armée indigène. + +Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de +savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer +dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette +substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,-- +devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en +partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut +beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les +graisses en question ne servaient pas à la confection des +cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des +Cipayes. + +Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches. +Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le +régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans +les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte. + +Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e +régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs +officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se +replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se +joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du +54e régiment sont égorgés. + +Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont +impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le +palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf +prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des +assassins. + +Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le +commandant du port et le sergent-major européen. + +Le branle était donné à ces épouvantables boucheries. + +Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers +anglo-indiens. + +Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du +brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres +officiers. + +Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques +officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre. + +À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un +certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le +lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et +enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de +Sivapore, à un mille d'Aurungabad. + +Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie +de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la +terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté +sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort. + +Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les +coups des Cipayes. + +Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et +assassinat des officiers. + +Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge +et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable +drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard. + +À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens, +officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même +jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de +l'armée royale. + +Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs +centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady +Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres +du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des +abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent +précipités dans un puits, resté légendaire. + +Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le +«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre +et jetés encore vivants dans les flammes. + +Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les +campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère +d'atrocité! + +À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent +aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute, +puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi +les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables. + +Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et +le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang, +sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e, +16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et +29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans +pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les +24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S. +Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait +éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la +montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent +bientôt rapportées par les montagnards. + +C'était le commencement des représailles. + +Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors +sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne +tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt +prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement +condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté. +Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier +attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons +firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu +d'une atmosphère empestée par la chair brûlée. + +Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous +avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien +conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des +officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans, +en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort, +seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas +envie de m'enfuir.» + +Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être +suivie de tant d'autres. + +Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore, +le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes +natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment: + +«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et +mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de +tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils +subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort +par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur +éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi +que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien +faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de +religion et de caste.» + +Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient +successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres +n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et +d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés. + +Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient +Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés +par les soldats de l'armée royale. + +Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la +famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se +rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec +une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule +menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant, +à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les +prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir +la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette +sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit +M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute +admiration.» + +Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par +le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la +famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux +assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize +cent quatre-vingt-six natifs. + +À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi +les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des +fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage. + +À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les +armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de +cent vingt mètres carrés. + +À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les +condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de +leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque +tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri. +C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le +déshonneur. + +Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des +prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la +mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la +terre!» + +Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second +siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il +paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les +Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais. + +Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais +de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par +des soldats qui ne se possédaient plus. + +Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient +par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent +quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient +sauvés jusque dans le Cachemire. + +En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués +les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,-- +répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour +la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent +vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par +ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre +de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre +des deux autorités. + +Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de +cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui +périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils +qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à +cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non +sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au +parlement anglais. + +Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de +part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour +faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester +aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à +celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le +deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow. + +Quant aux faits purement militaires de toute la campagne +entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions +suivantes, qui vont être sommairement citées. + +C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à +sir John Laurence. + +Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection, +renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed +Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en +avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général +dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège, +commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre, +après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John +Nicholson. + +En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah +et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock +opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais +trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana, +qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de +canon. + +Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le +royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec +dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur +Lucknow. + +Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient +alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept +jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock. +Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur +Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une +seconde campagne. + +Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des +villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers +le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume. + +Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une +seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie, +que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward +Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous +sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier, +--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du +Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée +révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille +hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants. +La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une +série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau +sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en +possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré +ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le +palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le +Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la +ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21, +un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine +possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des +Cipayes. + +Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une +expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en +grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du +royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale. +Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte +de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais, +vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore, +et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et +s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer. + +Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes +de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858, +marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait +la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours +après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de +Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par +onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani, +l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride, +détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la +route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le +fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la +ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle, +d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations +contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu +de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut, +continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son +compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16 +juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier +Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18, +et revenait à Bombay, après une campagne triomphale. + +Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant +Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute +dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection, +fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le +cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la +Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la +révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des +effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face! + +À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf +peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell +rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières +positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs +importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On +apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district +limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son +frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers +jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile +sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude. +Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce +fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une +brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du +colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni +Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers +et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul. +Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts. +Ils ne l'étaient pas. + +Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie. +Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à +mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette +figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection +indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie +politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut +courageusement sur l'échafaud. + +Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être +coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la +péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait +provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes. + +En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance +par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857. + +Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues, +annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre, +prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard, +elle allait être couronnée impératrice. + +Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé +par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres +composant le gouvernement central, les membres du conseil de +l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des +présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les +membres des services indiens et les commandants en chef choisis +par le secrétaire d'État, telles furent les principales +dispositions du nouveau gouvernement. + +Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui +dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes, +soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de +fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres +par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment +d'infanterie. + +L'armée native se compose de cent trente-sept régiments +d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son +artillerie est européenne, presque sans exception. + +Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue +administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui +gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés. + +«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de +rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, +industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs. +Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le +joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et +le brisent.» + + +CHAPITRE IV +Au fond des caves d'Ellora. + +Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils +adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,-- +peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la +révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles +retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des +dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans +l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était +aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration +toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de +l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler. + +Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux +possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et. +lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de +continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à +laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui +devait aboutir aux plus grands excès. + +Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des +Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais +s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et +tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte +que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne +restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native, +entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana +prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi +les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt +connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa +présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est +que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta, +c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est +qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se +réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux +recherches des agents de la police anglo-indienne. + +Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une +heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner +Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y +rejoindre un de ses complices. + +La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il +n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à +quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi, +un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures +médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et +pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque +demande indiscrète. + +Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus +au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de +Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de +deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme +silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des +empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa +capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort. +Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite +pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette +partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un +regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses +ennemis. + +Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée. +C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir +montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne +ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides. +Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire +franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il +espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il +halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se +rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il +eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de +la montagne. + +Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau +très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut +contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre +groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village +voisin d'Ellora. + +La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre +d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples, +vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins +importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de +basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce +n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à +l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux +premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres. +Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides +dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des +«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination. + +Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que +l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents +pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on +l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une +cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent +quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la +carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes +l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À +l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions, +arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir +la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus +grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à +l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de +chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de +la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple, +qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple +unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus +merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé +aux hypogées de l'ancienne Égypte. + +Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le +temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs +s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a +encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le +premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité +pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient +faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces +ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de +support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu +soupçonner son arrivée à Ellora. + +La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui +courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella» +du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne, +sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales. + +Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un +certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce +n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité. + +Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la +main. + +«Pas de lumière! dit le Nana. + +--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt +sa lanterne. + +--Moi, frère! + +--Est-ce que?... + +--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite. +Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir. +Prends ma main et guide-moi.» + +L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite +crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il +venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans +son dernier sommeil. + +Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut +bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de +«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans +l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente +liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation +du jus de cocotier. + +Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de +faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses +yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre. + +L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab +de parler. + +Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib. + +Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui +ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement, +c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même +astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme +en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne +s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la +frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés +dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se +retrouvaient tous deux prêts à agir. + +Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut +recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête +appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se +remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le +silence. + +Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère, +et d'une voix sourde: + +«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête +est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux +mille livres promises à qui livrera Nana Sahib! + +--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce +serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils +seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt +mille! + +--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est +l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième +anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination +anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes +l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois, +frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore +foulée par le pied des envahisseurs! + +--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857 +peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il +y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous +sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils +se guériront en se baignant dans des flots de sang européen! + +--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour +supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas +tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard +est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort, +Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose, +vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce +colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit +attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de +sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir, +il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les +massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum. +de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi! +Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la +sienne! + +--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao. + +--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du +service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder +jusque dans son bungalow de Calcutta! + +--Soit, et maintenant?... + +--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement +sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs, +les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause +commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan. +Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de +ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les +brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois, +entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui +sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se +soulèveront, et l'armée royale sera anéantie! + +--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son +frère. + +--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le +Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le +souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les +bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le +passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux. + +Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de +laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et, +au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en +lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié +à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son +but. On l'a dit, c'était un autre lui-même. + +Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et +revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons? +demanda-t-il. + +--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous +attendraient, répondit Balao Rao. + +--Et nos chevaux? + +--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui +conduit d'Ellora à Boregami. + +--C'est Kâlagani qui les garde? + +--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien +reposés, et n'attendent que nous pour partir. + +--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à +Adjuntah avant le lever du jour. + +--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite +précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets? + +--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra, +dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis +défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous +serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés +fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment +favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où +le ferment de la révolte est toujours prêt à lever! + +--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille +livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre +une tête à prix, il faut la prendre! + +--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre +un instant, frère, viens!» + +Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui +conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple. +Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de +l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans +l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient +déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il +fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant +l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa +un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre. + +Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée +artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de +galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains +endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près +de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux +curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles +d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils +se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami. + +La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante +milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce +fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de +transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux +l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle +serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un +bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana, +l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils +galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne, +d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet, +bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut +de leur monture. + +Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de +l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux +compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui +eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de +faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes, +puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa +selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la +province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade +de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées +comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit +bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage. + +Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des +champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais +la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah. + +Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses +caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble, +occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille +environ de la ville. + +Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la +notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence, +nulle crainte d'être reconnu. + +Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux +compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé, +qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples, +taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de +vertigineux abîmes. + +La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais +sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces +«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se +découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne +traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit +ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent, +qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin. +Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement, +lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound, +qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la +saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière +tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs +de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette +belle nuit de printemps. + +Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour +du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée +enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là, +sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes, +de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures +colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres +cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces +demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques +que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies +royales, des processions religieuses, des batailles où figurent +toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce +splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne. + +Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses +hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par +les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de +l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les +plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux +conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de +ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients, +tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand +une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs. + +Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il +fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du +groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes +épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien +semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les +plantes lapidaires de la roche. + +Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab +pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation. + +Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les +interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt +des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents, +formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés. + +«En route!» dit Nana Sahib. + +Et sans demander une explication, sans savoir où il les +conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à +se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs +jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval. + +La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait +l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la +montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du +Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra. + +L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur +Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est, +furent dépassés au point du jour. + +À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant +sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses +hennissements aux fauves effarés des jungles. + +Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main +tendue vers le train qui fuyait: + +«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib +est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs +mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!» + + +CHAPITRE V +Le Géant d'Acier. + +Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les +passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor, +hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient +des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement, +un profond sentiment de surprise était bien naturel. + +En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la +capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait +un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à +l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly. + +En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant +gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à +proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa +trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance, +la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient +hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes. +Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se +développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de +filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands +à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée, +couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois +étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux +hublots d'une cabine de navire. + +Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux +énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de +bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux +moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que +le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient +à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une +passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants, +reliait la première voiture à la seconde. + +Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner +ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le +faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se +relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité +toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans +que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou +entendre. + +Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils +se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du +colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait +alors place à l'admiration. + +En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de +mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces +géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il +s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de +vapeur. + +Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un +vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures +puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses +yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de +mouvement! + +Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur +l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un +merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes +les apparences de la vie, même de près. + +En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une +locomotive routière se cachait dans ses flancs. + +Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification +qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par +l'ingénieur. + +Le premier char, ou plutôt la première maison, servait +d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi. + +La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le +personnel de l'expédition. + +Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la +sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous +étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les +régions septentrionales de la péninsule indienne. + +Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie, +en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais +jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive, +destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur +les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque! + +Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à +voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général. +Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks. +C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette +locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui +donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier +d'un éléphant mécanique? + +«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks, +connaissez-vous le rajah de Bouthan? + +--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le +connaissais, car il est mort depuis trois mois. + +--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de +Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un +autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il +ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois +lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer +l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût +épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les +nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses +caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour +dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses +confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui +bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée +dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée, +s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon +absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme +personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit +venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de +locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à +la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris +parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement +prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je +n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des +conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même. +Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder +le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de +l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme, +la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que +l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique. +Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle +d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la +chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière +avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin +se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me +permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil; +je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à +projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel +fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais +trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue +du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,-- +me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se +tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes +ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de +l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à +travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa +maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui, +considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme +l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de +s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le +compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et +pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre +disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts +chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois +cents kilogrammètres! + +--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître +ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer +et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous! + +--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai +pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la +locomotive sa forme ordinaire! + +--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il +est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons +avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des +plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de +rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce +pas, mon colonel?» + +Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une +approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le +voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un +animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit +à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de +promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la +péninsule indienne. + +Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks +avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la +science moderne? Le voici: + +Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme, +cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques, +que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire, +sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de +chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure +du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure +recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La +chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont +séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du +chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle, +construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de +l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre +monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se +trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la +tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui +lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à +manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche +avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers +d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites +embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses +yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues +antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient. + +Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la +chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées +par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute +épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre +le terrain, ce qui les empêche de «patiner». + +Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est +de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante +effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette +machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à +double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement +close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la +poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes. +Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est +qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la +dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien +ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois, +car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de +combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive +routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure, +mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante. +Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non +seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au +sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des +ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit +également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre, +ces roues peuvent être aisément commandées par des freins +atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un +calage instantané, qui produit un arrêt presque subit. + +Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle +est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux +résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive +exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle +aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre, +--ce qui est considérable. + +D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde, +et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers +de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment +à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road, +qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu +de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres. + +Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel +traînait après lui. + +Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte +du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive +routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne +s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa +fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un +bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars +qui le composent sont tout simplement une merveille de +l'architecture du pays. + +Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec +leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus, +l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres +sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois +précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes +élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent +à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait +détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une +à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir +les grandes routes! + +Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux +appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la +partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière +et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse +disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau +se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les +pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House. +Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde, +où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire. + +Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu +le capricieux rajah de Bouthan. + +Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur +la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il +avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en +l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi. + +Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, +intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur. +Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en +avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une +extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles +que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie. + +Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant, +son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un +large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se +tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le +salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon, +meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux +dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches +étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des +«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les +fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une +agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines +qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une +courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche +du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement +pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens +possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de +l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés +centigrades? + +À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant +face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger, +éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par +un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le +milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que +quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et +crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et +de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle +à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi +engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à +bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus +mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y +aventurer. + +La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un +couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également +recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient +aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un +lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les +cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de +ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la +seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine +Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à +gauche, à celle du colonel Munro. + +Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier, +un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine, +flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son +matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait +en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le +personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par +une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées +quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien, +le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière, +deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au +brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant +d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et +s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière. + +On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé +les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient +être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air +chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres, +sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et +la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les +rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des +montagnes du Thibet. + +L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on +le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi +nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont +nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes +conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli +et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets, +dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule +indienne. + +Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du +matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le +«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations +nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état +concentré. + +Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une +consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes +hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante +grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les +aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il +est identique par sa composition au lait normal et de bonne +qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été +conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne +par dissolution d'excellents potages. + +Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, +il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen +de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la +température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des +compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et +soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation +de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être +indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un +Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en +conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre +disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure +qualité. + +En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie. +Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des +places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers +besoins. + +Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas +nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule. +L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne +point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non +seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être, +lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la +base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources. +Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les +exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre +ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du +soin de nous ravitailler en route. + +En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire +qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que +des circonstances imprévues pouvaient y apporter: + +Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à +Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à +gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques +mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au +capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis +redescendre jusqu'à Bombay. + +C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et +tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui +se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde? + + +CHAPITRE VI +Premières étapes. + +Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des +meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la +capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de +secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les +premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le +Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des +splendides équipages des Européens qui croisent assez +dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras +babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues +marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites +aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux +jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli», +l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort, +qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans +lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie +native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui +s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux +palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire +des grands hommes de notre époque; étudier en détail +l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus +beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin +adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont +tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir +la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi, +et je n'avais plus qu'à partir. + +Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à +deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les +confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me +prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la +porte du bungalow du colonel Munro. + +À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il +n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot. + +Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés +dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que +le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod +n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de +quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de +chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils +et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail +menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on +n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de +l'expédition. + +Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir +d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de +partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un +équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques +et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela +l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables +interjections et des poignées de main à vous briser les os. + +L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la +machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste, +la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut +lancé. + +«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant +d'Acier, en route!» + +Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de +donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien, +et ce nom lui resta. + +Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde +maison roulante: + +Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du +«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques +mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort +capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était +un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses +de son métier, et qui devait nous rendre de grands services. + +Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe +d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui +peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes, +doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des +Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le +service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces +braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des +Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également. + +L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq +ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment +qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des +nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout +au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien +découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore +l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme +à sa propre peau. + +Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux +fidèles du colonel Munro. + +Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde, +après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour +retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne +devaient jamais le quitter. + +Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur +sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du +capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave +garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre, +quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il +portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son +trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il +comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là. + +Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition, +notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la +seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant +déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur +Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un +vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il +pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un +fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste, +le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses +préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était +habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité +culinaire. + +Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi, +d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur +Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était +l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant +d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas +les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus +à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de +plume. + +Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus +riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le +pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le +centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un +territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays +des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables +frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous +permettre de la couper obliquement. + +Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions +tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues +l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur +la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la +ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à +travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès. + +«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne +absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que +vous ferez sera bien fait. + +--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu +donnes ton avis... + +--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai +vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une +autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint +Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre? + +--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod, +la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de +l'Himalaya à travers le royaume d'Oude! + +--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro, +peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons +lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!» + +Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner +quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à +entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait +peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il +que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le +retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque +espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un +pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro, +et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret +de son maître. + +Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris +place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres +de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air, +rendait la température plus supportable. + +Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr. +Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient, +pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils +traversaient. + +Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un +certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par +une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte +d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu +éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des +passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va +sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux +superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait +en vomissant des tourbillons de vapeur. + +À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et +moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le +compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes +honneur au déjeuner de monsieur Parazard. + +La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de +l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont +l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des +Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation +alluvionnaire. + +«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une +conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale. +Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette +terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée +par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne +pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un +lit... + +--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod. +Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange! +On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard, +la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le +fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal, +ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle +cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des +rizières desséchées de la plaine! + +--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit +réservé à Calcutta? + +--Qui sait? + +--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une +question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront +bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la +camisole de force! + +--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous +ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne +vous le pardonneraient pas! + +--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il +n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs +yeux! + +--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à +l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les +tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne +s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que +l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un +sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces +carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur, +qui desservait la table. + +--Mon capitaine? répondit Fox. + +--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième? + +--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit +Fox. C'était un soir... + +--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre +de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du +trente-huitième m'intéresserait davantage! + +--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine! + +--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et +unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son +brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé. +C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient. + +Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de +près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit. +En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui +contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de +formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la +province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons +écrasées les unes contre les autres, immenses plantations +dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne, +telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent +après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus +terribles exemples. + +On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison +pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est +la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars, +avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre +tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil, +pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,-- +du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que, +même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six +degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades). + +«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux +cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et +soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin +de prévenir les congestions.» + +Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la +couche d'air provoquée par les battements de la punka, à +l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver +fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur. +D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin +jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à +craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après +tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions +rien de grave à redouter. + +Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au +petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous +sommes arrivés à Chandernagor. + +J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à +la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville, +abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit +d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle, +cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe +siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans +commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être +Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway +d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais, +devant les exigences du gouvernement français, la compagnie +anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner +notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de +retrouver quelque importance commerciale. + +Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois +milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque +le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de +village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était +mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche +interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables +cabines. + +Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible. +Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender +portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou +en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures. + +Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas +de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux +dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,-- +était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour +faire marcher bien et longtemps la machine humaine. + +Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager +deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre +Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9. + +À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, +purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un +peu plus rapide que la veille. + +Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui, +par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle +suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à +passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les +exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à +leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus +confortablement, non! + +Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était +invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se +balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers +échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces +arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont +amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air +marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une +zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on +plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais +la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée. + +De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un +immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le +sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais +salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur +verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet +humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la +prodigieuse fertilité. + +Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un +express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur +et s'arrêtait aux portes de Burdwan. + +Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district +anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui +ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La +ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que +séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces +allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train. +Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et +de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit +quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de +deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le +quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne +du souverain de Burdwan. + +Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé, +c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces +Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux +coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un +pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les +enveloppait de la tête aux pieds. + +«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le +maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en +offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa +Hautesse! + +--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant, +quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale +tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous +ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro? + +--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que +l'offre d'un million n'aurait pu séduire. + +D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être +discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que +nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire +intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage +nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les +jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la +végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en +étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de +kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses +verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims, +d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres, +de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage, +logés dans des ménageries superbes. + +«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox. +Si cela ne fait pas pitié! + +--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces +honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les +jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive! + +--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le +brosseur, en laissant échapper un soupir. + +Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien +approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à +niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à +soixante-quinze lieues environ de Calcutta. + +Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite +l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa +partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de +Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine +le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du +Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de +commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous +l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne. +Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction +plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange. + +Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus +poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier +l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route +était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les +carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant, +vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au +grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au +milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers +les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du +Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et +il ne songeait pas encore à se plaindre. + +Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ +de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de +lieues par douze heures, pas davantage. + +Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres +plus loin, près de la petite ville de Chittra. + +Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage. +Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile +à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus +ardentes dans un farniente délicieux. + +Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks, +s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine. + +Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de +Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux +environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de +poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme +chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à +son extrême contentement comme à la grande satisfaction de +monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces +savoureuses, qui économisaient nos conserves. + +Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de +bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner +le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que +possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords +d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement +indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne +négligeait aucun détail. + +Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,-- +d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant +de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au +capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses +vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la +fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main +de son brosseur. + +Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît +pendant ces rapides excursions aux abords du campement. +Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais, +invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le +sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route, +allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu, +mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus +besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils +étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes +souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces +souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et +le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante +insurrection! + +Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus +tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait +engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le +nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod +partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois, +non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous +demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les +plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui. + + +CHAPITRE VII +Les pèlerins du Phalgou. + +Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte +de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore +couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des +siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se +sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des +produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils +font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de +Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la +contrée leur appartient. + +Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses +vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, +perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de +dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet, +un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House +forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient +la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais +craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se +mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux +discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule +d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les +fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers +nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux +de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches +spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des +bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois +arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent +en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans. + +Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à +travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,-- +les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en +caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la +campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de +juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait +supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de +quelque suffocation mortelle. + +Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes, +quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient +se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule +praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de +notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je +ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone +pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa +chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une +seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des +locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale! + +Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué +cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19 +mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade +de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air», +c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée +tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir. +Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés. + +«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle +les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec +une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à +l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé +la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été +une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes +murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un +haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui +portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions +le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous +serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé. +Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit, +et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur +moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se +procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang +pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour +mon colonel, je serais encore son débiteur! + +--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis +notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que +d'habitude? Il semble que chaque jour... + +--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez +vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se +rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait +massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me +monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire +de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a +dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles +événements pour que le souvenir s'en soit affaibli! + +--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le +voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod... + +--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser, +d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois +peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller +là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort! + +--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser +faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est +souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que +d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers... + +--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une +tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été +précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous +rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos +cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux +arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah! +monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit +épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant +pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas +dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que +Dieu nous conduise!» + +Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir +sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout +et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le +colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant +comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le +dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire! + +J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé, +lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot +s'il croyait que Nana Sahib fût mort. + +«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun +indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas, +je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été +puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je +n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah! +monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait +quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne +me trompent pas, et un jour...» + +Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche +n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître! + +Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au +capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne +devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais +été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi +à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en +traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du +Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain +que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui +rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le +voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point. + +Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui +signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit +la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à +notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab, +et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à +penser que l'autorité avait été induite en erreur. + +En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de +vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait +paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le +confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait +sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour +empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles +recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser! + +Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra. +Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante +kilomètres de son point de départ. + +Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier +arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La +halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est +bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une +jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de +la ville. + +Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit, +c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux +à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut. + +Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les +chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris +congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya. + +On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement +dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux +approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très +grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout +ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne, +ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour +accomplir ses devoirs religieux. + +Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il +faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en +cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne +pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le +capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de +chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en +route. + +Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement +donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un +arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout +sexe se tenaient dans la posture de l'adoration. + +Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la +plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne +devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence. +C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus +tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs. + +Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier +représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent +cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le +premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est +probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était +l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse +maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de +briques, dont l'origine est évidemment très ancienne. + +La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers +d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien, +cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni +pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les +encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi +eux. + +«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite +aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter +l'édifice jusque dans ses profondeurs. + +--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses +propres fidèles? + +--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui +tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut +bien que les brahmanes vivent! + +--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui +avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs, +leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération, +la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement. + +Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de +«chasses réservées», et, à la population des villes ou des +campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers +des jungles. + +Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous +conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que +nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins +s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous +apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses +constructions pittoresques. + +Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit, +c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne, +puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la +reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les +empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna +descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte +entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le +démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même +de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds +de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie. + +Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter +«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen +n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien +les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste, +qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées +occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour +l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût +été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur +d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point. +Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en +suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau +jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens +temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le +principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du +principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de +Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente +millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment +polythéiste. + +Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville +sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la +succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut +contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait +impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait +perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de +Gaya. + +Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais +parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad. + +«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne +savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les +brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais +aussi comme des êtres d'une origine supérieure?» + +Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le +rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se +développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un +pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants, +citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus +infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des +Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables +artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi, +et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un +mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le +Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les +gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont +venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les +grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs +chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont +fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties +de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des +charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent +de demeures provisoires à tout ce monde. + +«Quelle cohue! dit le capitaine Hod. + +--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher +du soleil! fit observer Banks. + +--Et pourquoi? demandai-je. + +--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule +suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux +du Gange. + +--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans +la direction où se trouvait notre campement. + +--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous +sommes en amont. + +--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette +source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au +milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez +restreint. + +L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de +chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient +appel à la charité publique. + +Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie +truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La +plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou +du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux +infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En +effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin. + +Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de +cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée; +celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts. + +D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps +tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol, +se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de +lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne +d'arpenteur. + +Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une +infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres +par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus, +ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à +manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou. + +Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue +perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient +lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies. + +Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le +regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque +Banks, m'arrêtant tout d'un coup: + +«L'heure de la prière!» dit-il. + +En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la +main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher +de Gaya avait caché jusqu'alors. + +Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La +foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors +de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais, +je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables +parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile +à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou +versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres, +songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est +qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en +avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient +quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans +les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter, +d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un +cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en +avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du +Phalgou! + +Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt +troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du +talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés +s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur +toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils +regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du +claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins, +d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards +inoffensifs. + +Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état +d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous +remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le +campement. + +Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée, +qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le +capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et +rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et +Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et +chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au +petit jour. + +À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une +nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages +cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur +ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil. + +J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était +étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne +pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au +fonctionnement régulier des poumons. + +Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos. +J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou +quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de +vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y +peut rien, au contraire. + +Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus +entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du +Phalgou. + +L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très +saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever +dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il +déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus +respirable. + +Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement +gardait une absolue immobilité. + +Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai. +Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. +La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces +reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de +sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air. + +Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et, +la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains +intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure +m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait. + +Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube +se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé. + +On appelait l'ingénieur. + +«Monsieur Banks? + +--Que me veut-on? + +--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du +mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai +aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la +vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le +capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda +l'ingénieur. + +--Regardez, monsieur,» répondit Storr. + +Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives +du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant +sur un espace de plusieurs milles. + +Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs +centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les +berges et le chemin. + +«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod. + +--Que font-ils là? demandai-je. + +--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le +capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées! + +--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à +Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que... + +--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel! +s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant +gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était +dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer! + +--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit +l'ingénieur, en secouant la tête. + +--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro. + +--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne +gênent notre marche! + +--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait +trop prendre de précautions. + +--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur: +«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, allume. + +--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe, +Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces +pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!» + +Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait +qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression. +Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer, +et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de +l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des +grands arbres. + +En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se +fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de +plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras +en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on +s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière. +C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point. + +Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le +capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce +fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait +silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec +Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il +pouvait le manoeuvrer à son gré. + +À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore +devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un +éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre +indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir +la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers +la peau du gigantesque pachyderme. + +«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks. + +--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et +n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui +longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule +de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces +conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas +chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels +les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous! +Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien +d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui +se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine +s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche +s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le +régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant +d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre +les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui +faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me +penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine +de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien +évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine. +«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui +leur faisait signe de se relever. + +--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent +notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire +broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!» + +Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la +vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient +décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée +poussait des cris et les encourageait du geste. + +La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et +était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous +allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des +purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au +ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents. +«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les, +ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques, +atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des +cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La +foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors +ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En +avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et +riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier, +filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule +ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur. + + +CHAPITRE VIII +Quelques heures à Bénarès. + +La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,-- +cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive +droite du Gange, en face de Bénarès. + +Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure +plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure. +L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq +lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs +de la petite ville de Sasserâm. + +En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les +cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez +coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire. +Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il +n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer +le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire +appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant, +à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer. + +Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un +important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus +de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre +dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore. + +Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma +tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une +pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et, +de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue +motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite. + +Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie. + +«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois +une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des +ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace! + +--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement +l'ingénieur. + +--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le +capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que +l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces +merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant, +je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure +curiosité!» + +Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique +pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus +du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm. +Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour +refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante. + +Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22 +mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil +de midi, nous avions repris notre route. + +Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très +cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du +Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au +milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras +à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et +autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous +arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque +charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de +sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand +ébahissement des raïots. + +Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon +nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de +Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de +l'essence faite avec ces fleurs. + +Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements +sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de +l'art en matière de parfumerie. + +«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous +montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres +de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation +lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres +d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de +quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au +moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce +mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le +lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile +odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,-- +quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille +fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est +un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans +le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies +ou cent francs l'once. + +--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once +d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui +mettrait le grog à un fier prix!» + +Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca, +l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette +innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas +bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords +du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie, +elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas +ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette +diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à +l'estomac, je proteste. Elle est excellente. + +Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre +les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières, +nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique +Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès. + +«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks. + +--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je +à l'ingénieur. + +--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous +avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la +longueur du chemin ni des fatigues de la route!» + +Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques +légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui? +Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger +son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues +et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un +endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis +l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange +Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut +parler haut, quand on a: + +_... comme une mer sa houle,_ +_Quand sur le globe on se déroule,_ +_Comme un serpent, et quand on roule_ +_De l'occident à l'orient!_ + +Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les +ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent +dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de +l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif +de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute +chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite +en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya +qu'il descend! + +Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau +miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes +d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers +rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre +radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de +Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les +arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, +on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur +la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a +rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les +monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent +quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils +l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve. + +Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad +pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, +suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa +rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï, +dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit +embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le +fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un +parcours d'une soixantaine de kilomètres. + +Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet +endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à +Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été +choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à +la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je +désirais visiter avec quelque soin. + +Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces +cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut +un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion, +il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en +compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent +Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au +capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son +intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, +Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,-- +nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait +entraîner vers la ville. + +Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès, +il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas +habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées +au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de +véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès, +ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les +soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se +groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc +double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre +ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans +toute leur couleur locale! + +La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les +bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu +intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels +que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes +faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans +des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de +curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués +dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de +manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique +amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge. + +«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de +l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce +que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités +éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une +telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit +compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de +cette importance.» + +On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait +donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître. +Après avoir toujours exercé une très grande influence, non +politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre +le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième +siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le +brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale +des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme +que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement. + +L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte. +Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une +magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un +authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès, +mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa +pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent +mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui +constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois. + +Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange, +fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette +époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie +native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment +sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie +d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait +prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités +attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil, +qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de +l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent +cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le +champ de manoeuvres. + +Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de +déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et +l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque +aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent +trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les +insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur +acharnement, tous furent mis en déroute. + +Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y +eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui +hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis +ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus +troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante +dans les provinces de l'Ouest. + +Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole +glissait lentement sur les eaux du Gange. + +«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais, +si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun +monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous +en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans +lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle. +Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse, +et vous ne regretterez pas votre promenade!» + +Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous +permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de +Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur +la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif +menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base, +incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise, +d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de +tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent +les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam +de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb, +couronne ce merveilleux panorama. + +Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers +qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit +passer la gondole devant les quais, dont les premières assises +baignent dans le fleuve. + +Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un +autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les +arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau. +Quant au sujet, il était à peu près le même. + +En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les +terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans +le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas +croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge, +sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts, +exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui +vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de +piété. + +En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient +pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique +commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les +colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule. +Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes. +On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste +échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue +considérable. + +«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle +pas aux besoins des fidèles!» + +Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas +souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y +avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui +s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve. + +«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais +si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y +regarde-t-on pas de trop près. + +--Et les crocodiles? ajoutai-je. + +--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à +l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres +qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se +glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les +entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces +coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle +de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier, +à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a +été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé +que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du +fleuve.» + +Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent +volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y +mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un +chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre +dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands +applaudissements des dévots. + +Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là +se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les +cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie +future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement +des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches +babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès +qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera +pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de +départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que +des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces +fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles. +S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra +préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à +naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde +incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne +lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à +partager les délices du ciel de Brahma. + +Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses +principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la +mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un +tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée +d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de +Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites, +comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical +frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la +chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de +notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se +plaindre. + +D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner +quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et +courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou +plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans +trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre +excursion. + +En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant +avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le +Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu +s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus +qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je +retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il +ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière, +quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne +savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à +coup sûr, n'était pas indifférent. + +Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier +de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb. + +Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de +_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le +temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est +substituée la mosquée du conquérant. + +J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de +cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de +force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à +peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un +escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il +n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux +minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués +de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque +jour. + +En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui +nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et +il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet +incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu +persisterait, et je ne dis rien. + +C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent +dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces +splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient +au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un +pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des +grandes fêtes religieuses de Méla. + +Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices +dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à +rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de +Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du +plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un +puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus +miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée, +dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des +brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents +ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une +immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre. + +J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les +touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait +naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre +cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien. + +Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en +dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les +plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point +enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les +cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes +manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils +sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme +partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une +petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une +des plus lucratives de l'Inde. + +Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la +chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à +Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des +meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire +que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. + +Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la +rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à +deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou, +l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et +nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect. + +«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici +un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle... + +--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le +nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil. + +--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors. + +--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se +sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.» + +En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des +nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors +les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre +marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui +affectait l'indifférence. + +--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le +marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés, +illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et +d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en +fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très +variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire, +où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une +description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À +quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait +improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient +part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole +avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision. +Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un +instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je +l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints +et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez +d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à +chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au +campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus. +Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau +pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil. + +--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte? + +--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de +soupçonner... + +--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès, +répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne! + +--Cet espion, c'était... + +--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil. + +--Que peut nous vouloir cet homme? + +--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller! + +--On veillera,» répondit le sergent. + + +CHAPITRE IX +Allahabad. + +Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente +kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du +Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du +charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant +avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien +nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il +sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le +moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais +quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des +vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier. + +Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de +trois à quatre milles à l'heure. + +La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu +le Bengali. + +Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque +journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners, +lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude +militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi +régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se +modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation +eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette +nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un +transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas +toujours enfermés dans un même horizon de mer. + +À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux +mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de +deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils. +Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar, +dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé +à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. + +Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette +forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située +de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas +d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à +atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de +rochers disposés à cet effet. + +Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes +habitations disparaissent sous la verdure. + +À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui +sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À +bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la +surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède +une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de +marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire +sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. +Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir. + +Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y +passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle +a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que +produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité +commerçante. + +Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous +franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette +époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le +point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta. +Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous +admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize +piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe +affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui +réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le +traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous +venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad. + +La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette +importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de +fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, +au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la +Jumna et du Gange. + +La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la +capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la +résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le +devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à +Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que +quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité. +Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là +où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est +vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi +Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool, +Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les +autres villes de France. + +«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher +directement dans le nord? + +--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad +est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre +expédition. + +--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est +bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux! +À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par +rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple +locomotive! Quelle déchéance! + +--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas. +Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de +prédilection. + +--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise, +sans traverser Lucknow? + +--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop +pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. + +--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais +assez loin! + +--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre +visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib? + +--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur +de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le +Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay. + +--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi +l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui! + +--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette +vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant +l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore. +Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé +devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de +sa pensée.» + +Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les +quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad. +Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes +qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que +Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes. + +De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération +de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et +là par des tamarins, qui sont magnifiques. + +De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles +avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les +éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale. + +Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud +par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la +«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de +tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte +M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_, +«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie +que cent mille ailleurs.» + +Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent +fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance. + +Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est +construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile +hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles +peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux +fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, +autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des +coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six +pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les +Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter, +bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels +sont les principaux points de la forteresse qui attirent +l'attention des touristes. + +Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui +rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du +temple de Salomon, à Jérusalem. + +Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que +les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il +construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle +répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire +pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il +fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et +voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le +double nom de Brog-Allahabad. + +Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont +célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus +beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans. +L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins +portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la +paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance +qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya. + +Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle +de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet. + +Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à +Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat +livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres +de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en +particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit +enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude +énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au +corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer +les armes. + +Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se +soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés, +les habitations européennes furent incendiées. Sur ces +entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à +Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de +Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les +faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les +membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait +installé, et redevint maître de la province. + +Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous +observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été +à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect. + +«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier! +J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est +trop connu des natifs de cette province!» + +Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward +Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux, +était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui +était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en +garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps +que nous. + +J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro +paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que +d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que +les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps! + +«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que +s'est-il donc passé? + +--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je. + +--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le +salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent +n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se +disposait à nous servir à table. + +--Il a quitté le campement, répondit Goûmi. + +--Depuis quand? + +--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. + +--Vous ne savez pas où il est allé? + +--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est +parti. + +--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ? + +--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un +motif que personne ne connaissait, et répéta: + +«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque +chose! Attendons.» + +On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait +part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire +raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions +fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de +ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des +Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte +de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez +difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou +Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes +insurrectionnelles. + +Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être +obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro +n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il +resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation +semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment +vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même +qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour +mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du +sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. + +Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod +interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait. +Or, Banks n'en savait pas plus que lui. + +Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à +faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de +la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière +fois un long regard; puis, se retournant vers nous: + +«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous +m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?» + +Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui +marchait lentement, sans prononcer une parole. + +Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta +devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur +lequel une notice était affichée. + +«Lisez,» dit-il. + +C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait +à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans +la présidence de Bombay. + +Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement. +Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage, +ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les +yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs +précautions! + +«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur, +tu connaissais cette notice?» + +Banks ne répondit pas. + +«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence +de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay, +et tu ne m'as rien dit!» + +Banks restait muet, ne sachant que répondre. + +«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le +savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait +qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des +souvenirs qui vous font tant de mal! + +--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de +se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à +tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache +ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage +devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas +cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai +jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je +n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher +de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai +eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au +nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit! +J'irai au sud!» + +Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était +que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe, +dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il +venait de nous la dévoiler tout entière. + +«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je +ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de +Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois +de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis +cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de +l'apparition du nabab.» + +Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette +observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur +la route. Puis: + +«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est +allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un +instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu +dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a +disparu. + +--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que +feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. + +--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au +nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller! + +--Cela est absolument décidé, Munro? + +--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, +mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay. + +--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se +retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro! + +--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous +laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh +bien! nous chasserons les coquins! + +--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au +capitaine et à vos amis! + +--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous +quitté Allahabad... + +--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent +Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon +colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous +vos yeux.» + +Et sir Edward Munro lut ce qui suit: + +«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance +du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab +Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet. +Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra, +où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il +n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par +des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à +la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait +l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses +obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde +n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui +lui a coûté tant de sang.» + +Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il +laissa tomber le journal. + +Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette +fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir. + +Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main +sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis: + +«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il. + +--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur. + +--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter +quelques heures à Cawnpore? + +--Tu veux?... + +--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois... +une dernière fois Cawnpore! + +--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur. + +--Et après?... reprit le colonel Munro. + +--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition +vers le nord de l'Inde! + +--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me +remua jusqu'au fond du coeur. + +En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait +encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre +Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison +contre ce qui semblait être l'évidence même? + +L'avenir nous l'apprendra. + + +CHAPITRE X +Via Dolorosa. + +Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la +péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de +l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La +faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son +royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit, +c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et +c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus +affreux massacres, suivis des plus terribles représailles. + +Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette +époque, Lucknow et Cawnpore. + +Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités +de l'ancien royaume. + +C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là +que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la +rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient +d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant +d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à +l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui +séparent Cawnpore d'Allahabad. + +Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre +point de départ. + +Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe +sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq +milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont +casernés sept mille hommes. + +Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument +digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne +origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment +de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule +de sir Edward Munro nous y avait conduits. + +Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement. +Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le +sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir +Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations. + +Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en +rapportant le récit que Banks m'avait fait. + +«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de +l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de +l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale +contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e, +deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de +l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez +considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants, +etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment +de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow. + +«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce +fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme. + +«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante, +intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble, +d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le +colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère +un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855, +qu'Edward Munro l'épousa. + +«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes +de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre +son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser +sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de +faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le +colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les +faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments. + +«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui +eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent +surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore. + +«La division était alors commandée par le général sir Hugh +Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime +des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib. + +«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de +Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les +meilleurs termes avec les Européens. + +«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de +l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en +arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de +Cipayes montrait des dispositions hostiles. + +«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons +offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la +bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent +aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie. + +«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à +Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de +la ville. + +«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général +Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la +caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment +de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route +d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. + +C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant +toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un +dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les +soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les +encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce +qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une +femme héroïque. + +«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des +soldats de Nana Sahib. + +«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur +ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la +caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la +défendre. + +«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des +assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des +maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans +vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau, +car les puits furent bientôt taris. + +«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin. + +«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général +Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les +adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. + +«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, +cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de +ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient +redescendre le Gange et les ramener à Allahabad. + +«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est +ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns +coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations +parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques +milles. + +«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent +croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du +Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux +cantonnements. + +«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent +immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux +enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient +pas été massacrés le 27 juin. + +«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue +agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow, +dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre. + +--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je +à Banks. + +--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me +répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut +recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du +royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres +fugitifs, avec la plus grande humanité. + +--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles? + +--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le +témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il +n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes +étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et +pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses +victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait +arriver que trop tard. + +«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de +Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu +les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. + +«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes +royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de +signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son +occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de +l'Inde! + +«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des +prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés +sous ses yeux. + +«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, +lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut +l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar. +L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez +vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince +sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde... +Ce fut la tuerie d'un abattoir! + +«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient +précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats +d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la +margelle, fumait encore! + +«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de +révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains +du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour +suivant, dont je n'oublierai jamais les termes: + +«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres +femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib +sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un +détachement de soldats européens, commandé par un officier, +remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le +massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les +compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte +du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les +condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de +caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En +conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de +mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé +de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de +rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments +religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la +lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera +exécutée à la potence élevée près de la maison.» + +«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi +dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus. +Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le +colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de +reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne +retrouva rien... rien!» + +Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à +Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était +accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. + +Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré +lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il +l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait +reçu ses derniers embrassements. + +Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville, +non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des +pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et +desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel +n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel, +après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires. + +Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait +silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs +sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de +bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la +jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il +l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour +mieux la revoir! + +Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à +lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors. + +Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter +ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser +jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville +funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la +caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était +si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un +siège. + +Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville, +et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la +population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y +rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux +arbres. + +C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible +tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa +mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana +Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable +massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines +et sauves à Allahabad. + +Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des +restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense +qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5] + +Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces +ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses +scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où +lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle +avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer! + +Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit +une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes +avaient été confondues dans la mort. + +Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit +le bras comme pour l'arrêter. + +Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix +horriblement calme: + +«Marchons! dit-il. + +--Munro! je t'en prie!... + +--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous +sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins +bien dessinés et plantés de beaux arbres. + +Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale. +Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est +maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de +socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la +Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur +Marochetti. + +Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la +terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument +expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et +qu'il voulut même payer de ses propres deniers. + +Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après +avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été +précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put +retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument. + +Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence. + +Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour +consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro +épuiserait là les dernières larmes de ses yeux! + +Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui +entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après +l'effroyable massacre, il serait mort de douleur! + +En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit +qui a été recueilli par M. Rousselet: + +«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des +pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana, +mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une +terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des +épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses +victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et +sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le +triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom, +couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et +nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux +longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers +d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs, +barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je +ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait +ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7 +juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient +point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus +horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient +entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...» + +Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les +soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux +jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus +là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste +puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib! + +Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de +force. + +Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un +des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la +margelle du puits: + +«Remember Cawnpore! + +«Souviens-toi de Cawnpore.» + + +CHAPITRE XI +Le changement de mousson. + +À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le +comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques +réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne +permettaient pas de partir avant le lendemain matin. + +Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux +l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne +point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se +serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il +avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants +pour lui. + +Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit +tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne +dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures +dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne +voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une +impression. + +Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à +propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs +musulmans au XVIIe siècle. + +Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de +l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui +fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de +ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence +officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage +de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un +caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en +dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque +et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le +Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à +l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le +premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement +superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons +qui hérissent ses courtines. + +Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, +qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte +le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin +voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les +Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant +d'abandonner la ville. + +Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom +français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de +chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa +bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés +lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement, +malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces +dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais, +particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu +faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien +d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!» +Ils l'eurent, mort. + +Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans +les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de +l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié. + +Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette +grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de +verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses +rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je +repris le railway et revins le soir même à Cawnpore. + +Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route. + +«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les +Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me +soucie comme d'une cartouche vide! + +--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous +allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre +presque en droite ligne la base de l'Himalaya. + +--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par +excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou +peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les +éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les +ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie +véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela, +Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la +vallée du Gange! + +--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, +répondis-je. + +--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres +villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore... + +--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces +misérables bourgades! + +--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des +cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta +l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous +montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine. + +--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui +seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte: +«Fox?» cria-t-il. + +Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il. + +--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en +état! + +--Ils le sont. + +--Visite les batteries. + +--Elles sont visitées. + +--Prépare les cartouches. + +--Elles sont préparées. + +--Tout est prêt? + +--Tout est prêt. + +--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible! + +--Ce le sera. + +--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette +liste qui fait ta gloire, Fox! + +--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair +alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle +explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre! + +--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla +s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est +l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,-- +itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements +impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ, +cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le +nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court +droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre +affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre +de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par +Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des +montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume +d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement +choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés. +Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de +l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre +Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe +quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à +travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts +kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de +Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse +très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter +lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition +auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le +capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait +volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le +Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu +de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un +chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je +dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une +nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart. +Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des +villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du +Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il +semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à +Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante +s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité +irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus +animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux +heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles +nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil, +depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus +sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé +en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me +dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils +nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui +vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox +n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était +désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander +si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les +terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques +jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres +carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux +chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les +flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener +Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur +Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas +raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui +parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il +haussait dédaigneusement les épaules en disant: + +«Est-ce que cela se mange!» + +Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians. +Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le +silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves. +Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se +faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints, +et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le +courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en +deux puissants fanaux. Mais rien! + +Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin. +C'était désespérant. + +«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On +l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici +que dans les basses terres d'Écosse! + +--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que +des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que +les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et +attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous +aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. + +--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la +tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour +en faire du petit plomb!» + +La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions +encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de +grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans +notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept +degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était +donc possible que, par une pareille température, dans cette +atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter +leurs tanières, même pendant la nuit. + +Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la +première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes +alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage +que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou +châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion. + +Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets +de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était +toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus +fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs +d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. +Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans +la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents +ans en arrière, en plein moyen âge. + +Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le +sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec +tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville +du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que +lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou +et de Brahma. + +«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de +minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes, +voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les +merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux! + +--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il +donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade? + +--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod, +mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers +plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les +collines qui deviennent des montagnes, les... + +--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait +des chats, n'est-ce pas, Hod? + +--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le +capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville +qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage +du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!» + +Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier +instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des +châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se +transformait en plaine. + +«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui +s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous, +mes amis, savoir ce que ce phénomène présage? + +--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine. + +--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste, +nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des +modifications climatériques. Le renversement de la mousson va +amener la saison des pluies périodiques. + +--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il +pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me +paraît préférable à ces chaleurs... + +--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois +que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter +les premiers nuages du sud-ouest!» + +Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental +commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, +ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la +nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la +péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de +grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage. + +Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se +méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des +volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la +route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu +rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que +celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu +soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité. +On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine +électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à +un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait +emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se +teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans +chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu +des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des +flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni +par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. + +Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir +ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière +lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un +quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier +phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais +la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans +arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux +du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de +l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était +véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air +plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi +suffoqué. + +Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte, +choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques +banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une +assez belle route la traversait, et nous promettait pour le +lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de +verdure. + +Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables +grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale, +qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant +d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal, +dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la +haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous +cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur +mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs +fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers +isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures +s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur +tour. + +Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à +l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être +aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de +prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit. + +Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques +heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous +s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient +véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient +essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil +d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces +derniers. + +«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un +tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!-- +Nous accompagnerez-vous, Maucler? + +--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous +feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du +ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être +quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre +lieu de halte, vous irez... + +--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est +propice pour tenter l'aventure! + +--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas +rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne +vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous +pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement. + +--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne +demande à mon colonel qu'une permission de dix heures. + +--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez +compte des recommandations de Banks. + +--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés +d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et +disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la +route. + +J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que +je préférai rester à Steam-House. + +Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être +complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer, +de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la +chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout +événement. + +Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et +l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, +leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois +dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, +monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout +en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du +dîner du lendemain. + +Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent +Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du +ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait +l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure. +Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition, +teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que +l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes +déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais, +condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui +paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes. + +Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en +temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de +l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui +coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du +campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu +rassuré. + +La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité +commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la +lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest +jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se +confondaient déjà avec les nuages. + +L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun +souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce +n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si +souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et +maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de +l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à +vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à +faire explosion. + +L'explosion était imminente. + +Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela +se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient +de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils +semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de +grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment, +avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui +accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées +additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive, +heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se +perdaient confusément dans l'ensemble. + +Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très +aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq +cents à trois mille mètres. + +Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et +prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce +genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes. + +«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa +montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre +peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra +vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis. + +--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil. + +--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks. +J'espère qu'il obéira.» + +Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous +prenions place sous la vérandah du salon. + + +CHAPITRE XII +Triples feux. + +L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de +Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays +du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on +Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe, +on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les +éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que, +dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà +de cinquante. + +Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en +raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous +devions attendre un orage d'une violence extrême. + +Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le +baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans +la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6] + +Je le fis observer au colonel Munro. + +«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses +compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient, +les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours +plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent. +Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde +obscurité? + +--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire +entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne +pas partir! + +--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel +Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent. + +--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes? +demandai-je à l'ingénieur. + +--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui +sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin. +Je vais établir le courant. + +--Excellente idée, Banks. + +--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod? +demanda le sergent. + +--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le +retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.» + +Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les +éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et +bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares +électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le +sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit +obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et +pouvait guider nos chasseurs. + +En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se +déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et +siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût +traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues. + +Ce fut subit. + +Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées, +cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent +lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement +continu. + +Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les +fenêtres. La pluie ne tombait pas encore. + +«C'est une espèce de «tofan», dit Banks. + +Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui +dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont +fort redoutés dans le pays. + +«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les +embrasures de la tourelle? + +--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à +craindre de ce côté. + +--Où est Kâlouth? + +--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender. + +--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine +de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne +de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre +à l'abri. + +--À l'instant, monsieur. + +--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks. + +--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau +est maintenant complète. + +--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent +bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient +fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait +entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi +l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui +brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four. + +Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le +salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute +ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine +guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne +fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un +écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de +foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se +déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se +détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement +comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire. + +«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le +colonel Munro. + +--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses +compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux +de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils +que demain matin! Le campement sera toujours là pour les +recevoir!» + +Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne +semblait pas partager l'avis de Mac Neil. + +En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie +commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée +d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la +toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de +tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien +même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les +feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de +toutes parts. + +Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant +tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui +frappaient les flancs du Géant d'Acier. + +C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces +corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de +véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle, +renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point +l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la +traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être +en feu. + +Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la +porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement +danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences +électriques. + +Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait +plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement, +lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il +fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point +extraordinaire. + +«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à +caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant. +En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au +dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués +par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait +s'empêcher de battre plus rapidement. + +«Et eux! dit le colonel Munro. + +--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement +inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au +capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En +effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que +sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers +on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense, +comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la +verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,-- +ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent +surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me +venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les +autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine +l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme +soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être +culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur +pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau +de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une +grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac +Neil. + +--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes +accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé. +L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança +sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait +d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous +l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein +jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus +soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était +nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière +d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en +cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de +bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une +extrême violence. + +«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur. +Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des +arbres! + +--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se +firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin? + +«C'est la voix de Parazard,» dit Storr. + +En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous +appelait à grands cris. + +Nous allâmes aussitôt le rejoindre. + +À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement, +la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des +arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie +se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur +Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire. + +Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la +température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient +desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de +tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive +fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être +dévorée. + +En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et +gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement, +en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs +minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les +épaisses parois de tôle d'un coffre-fort. + +Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se +croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de +nous tirer de là! + +--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun +moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir! + +--À pied? m'écriai-je. + +--Non, avec notre train. + +--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil. + +--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour +avant notre départ, nous partirons quand même! + +--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel. + +--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors +des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret +jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés! + +--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre +à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre. + +--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et +pousse les feux!--Quelle pression au manomètre? + +--Deux atmosphères, répondit le mécanicien. + +--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes +amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un +instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la +trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le +géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il +répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur +sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la +combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir +Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah +d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt. +Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres +s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient +comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à +l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers +nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante +mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire +bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que +les éclairs les sillonnaient en tous sens. + +«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit +Banks, ou tout prendra feu! + +--Il va vite, cet incendie! répondis-je. + +--Nous irons plus vite que lui! + +--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir +Edward Munro. + +--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils +les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il +fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les +roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut +se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une +part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation +d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour! + +Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de +l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de +Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air +brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches +tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les +torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure, +mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque +directe du feu. + +La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni +Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien +rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il. + +--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop +vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de +l'incendie! + +--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait +se décider à quitter le campement. + +--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais +pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à +prendre feu!» + +Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de +rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les +tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques +instants de plus, c'était de la dernière imprudence! + +«En route, Storr! cria Banks. + +--Ah! s'écria le sergent. + +--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la +droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un +corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière. +«Mort! s'écria Banks. + +--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main, +répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe +gauche! + +--Dieu soit loué! dit le colonel Munro. + +--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, +nous n'aurions pu retrouver le campement! + +--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés +dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses +sens, fut déposé dans sa cabine. + +«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de +rejoindre le mécanicien. + +--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr. + +--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et +Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut +ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers +hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite +vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite +par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les +fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous +raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons +et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage +qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus +profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par +le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus +de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur +leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne +tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui +se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la +direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême +violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des +feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne +vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents. +D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne +tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans +un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux +pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus +que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été +instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses +compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais +sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte +par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de +faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il +qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses +compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les +épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que +mal au milieu de l'obscure forêt. + +Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant, +s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui +pût leur indiquer la direction de Steam-House. + +Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que +n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des +éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant +d'Acier. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu +de halte allait être abandonné. Il n'était que temps! + +Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la +forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le +danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il +fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au +lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière, +et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un +ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait +visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes +pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du +sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières +éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet +incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à +travers la campagne et dévorant tout sur son passage. + +Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle +torréfiant qui passait dans l'atmosphère. + +La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le +faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les +eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put +être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu. + +Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut +terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes +que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la +tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train. + +Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui +venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de +l'une de ses longues oreilles pendantes. + +Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la +machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux +coups de l'orage par ses hennissements plus précipités. + +«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de +chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien +ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!» + +Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans +la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne +le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par +le feu. + +De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, +nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les +projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient +enfin des fauves! + +Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était +possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train +pour y chercher un abri ou un refuge. + +Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un +bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de +banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête, +tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent +l'animal. + +«Pauvre bête! dit Fox. + +--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait +pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre +bête!» + +Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod! +Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il +ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût +les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils +d'une souricière! + +À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là, +redoubla encore. + +Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les +points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et, +maintenant, nous étions absolument cernés. + +Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que +cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent +au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à +peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares, +les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins +de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une +incroyable fureur. + +Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque +de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque +large fondrière. + +C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid +étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle, +la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus. + +La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de +feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies. + +Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à +l'heure. + +Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir +un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de +cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons +ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante +l'enveloppa tout entier!... + +Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême +lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière +nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne +devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de +l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était +entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire. +Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de +l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes +s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup +de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour +ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train +en détresse! + +À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route +était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de +Rewah. + + +CHAPITRE XIII +Prouesses du capitaine Hod. + +La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent +tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues, +accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû. + +Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses +riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers +ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins, +qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste +carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les +nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là +de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui +tendent à disparaître devant la culture. + +Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se +fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du +brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un +ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était +distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril. + +Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût +été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très +également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux +artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à +rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait +plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de +sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine +aux montagnes du Népaul. + +Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la +saison des pluies. + +La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers +mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est +plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et +un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages +s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur +direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes +montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur +la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu +des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir +que quelques semaines plus tard, au mois de juin. + +Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances +particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais +s'effectuer. + +Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave +Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux. +Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en +conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du +ciel. + +Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit +meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un +couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont +les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler +cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du +dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur +couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que +celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes +de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à +tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,-- +teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux +quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt +noire. + +Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine +Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas +moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le +chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox, +arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils +furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du +gibier de plume! + +Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les +excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour +même, nous rangèrent à son avis. + +Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait +été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions +atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante +kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc +marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies +continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à +se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques +heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours +près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer +Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu +d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin +de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard. + +Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un +beau coup de fusil. + +Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en +rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis +dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle +véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre, +nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous +étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile +territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières +marécageuses. + +Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de +Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent +éparpillait sur les bambous de la route. + +Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se +jeta sur le cou de notre éléphant. + +«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien. + +À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et +saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta! +s'écria-t-il à son tour. + +--Tirez-le donc! m'écriai-je. + +--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de +tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard +particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque +aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de +membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah, +nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine. + +Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre +éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il +croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer +ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses +griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa +déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, +et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut. + +Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un +chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon +moment et au bon endroit. + +Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, +mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le +moment favorable pour s'élancer sur la vérandah. + +En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant, +embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis +monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de +vapeur. + +«Tirez donc, Hod! dis-je encore. + +--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi, +sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous +n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il. + +--Jamais. + +--Voulez-vous en tuer un? + +--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup +magnifique... + +--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un +fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la +manquez, je la rattraperai au vol! + +--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une +carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai, +j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et +je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme, +et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber +sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon +chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au +passage... + +«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il. + +Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster +dans la tourelle. + +Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit, +après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le +capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se +précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut +dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au +mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala +instantanément les roues du train tout entier avec le frein +atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et +s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques +minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine +impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux +chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le +capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes! + +--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de +tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué! + +--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas +au bon endroit! + +--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième +ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé. + +--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un +tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je +n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil! + +--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous +attend et vous consolera... + +--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à +Fox! + +--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette +observation inattendue. + +--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as +remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac +Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de +l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que +du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod. + +--Mon capitaine? + +--Deux jours de salle de police! + +--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à +ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était +tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le +lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes +battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de +halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la +matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et +l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du +reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait +cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la +table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières, +en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait +savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de +Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures +nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous +partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, +notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques +perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances, +que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à +tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de +fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, +sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne +pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui +l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là +qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui +ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était +pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu +l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je +l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami, +me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En +quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une +mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne +comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse! + +--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si +j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!... +Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul! + +--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de +l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer. +Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son +attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant +gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les +effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il +sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus +heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il +mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était +digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox! +je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il +maintenant? + +--Il est près de cinq heures! + +--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une +seule cartouche! + +--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être +d'ici là!... + +--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et, +voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès! + +--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons, +capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous +va-t-il? + +--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit! + +--Entendu. + +--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil +plutôt que de revenir bredouille!» + +Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition +d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée +avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que +les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions +hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. + +Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de +la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas +trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et +demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore +intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le +résultat eût été le même. + +Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur +son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux +sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses +lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être +vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul +échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à +décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,-- +une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait +les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la +rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui. + +Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela +continue! me dit-il, en secouant la tête. + +--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus +modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui +lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!» + +Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le +triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux +et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors, +et nous n'apercevions plus ni ferme ni village. + +En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé +Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet +déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité +capitaine! + +La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus +assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse +expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître +au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien +obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans +compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro +et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une +inquiétude qu'il fallait leur épargner. + +Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de +gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un +oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne +nous rapprochait pas positivement de Steam-House. + +J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer +enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit +d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. + +Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré. + +Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, +j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. + +Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement +sur le bord d'une rizière. + +Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais +d'abattre, et le rapporta au capitaine. + +«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il +se précipite dans sa marmite, la tète la première! + +--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je. + +--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine. + +--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me +dit Goûmi. + +--Qu'ai-je donc fait de répréhensible? + +--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons, +qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde. + +--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les +consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le +mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!» + +En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition +d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule, +le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait +l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et +aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des +peines que la loi anglaise a confirmées. + +Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine +Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets +métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et +finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses. + +«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard +nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les +brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet +prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera +bon effet sur notre table! + +--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine? + +--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de +moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il +faudra bien qu'elle se passe! En route!» + +Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont +nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route +qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de +bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et +moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en +arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages +le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une +demi-obscurité. + +Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à +droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai +brusquement, comme malgré moi. + +Le capitaine Hod me saisit la main. + +«Un tigre!» dit-il. + +Puis, un juron lui échappa. + +«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à +perdreaux dans nos fusils!» + +Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous +n'avions de cartouches à balle! + +D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes. +Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal +s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas +sur la route. + +C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous +appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers, +dont les victimes se comptent annuellement par centaines. + +La situation était terrible. + +Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil +tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds +de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et +noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans +la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait +et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de +son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un +accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du +six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous +sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non +par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le +visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. +Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une +cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le +capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas +qu'il bondisse!» + +Tous trois nous restions donc sans bouger. + +Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à +l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais +comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au +ras du sol, il semblait en aspirer les émanations. + +Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine. + +Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue, +concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui +se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant, +ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur! + +Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. + +Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne +pas crier au capitaine Hod: + +«Mais tirez donc! tirez donc!» + +Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul +moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais, +pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant. + +Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer... + +Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie +d'une seconde. + +Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de +l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des +rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol. + +«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à +balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci! + +--Est-il possible! m'écriai-je. + +--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la +cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout +s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un +fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que +Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à +plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les +cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait +sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée! + +«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé +plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour +au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce +qui s'était passé. + +--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de +deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis +trompé deux fois! + +--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton +erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de +t'offrir cette guinée... + +--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la +pièce d'or. + +Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du +capitaine Hod et de son quarante et unième tigre. + +Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade +peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir +les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des +montagnes du Népaul. + + +CHAPITRE XIV +Un contre trois. + +Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières +rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en +étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont +atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol +n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne +s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même +pas s'en apercevoir. + +Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se +maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas +encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du +train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait +trop profondément, un léger coup de la main de Storr au +régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant +fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait +pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux +valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force +effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. + +En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de +ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du +confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux +horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards. + +Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis +la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du +Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une +gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages +chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de +bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à +une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; +mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays +devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux +dépens des champs cultivés. + +Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle +plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place +à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui +fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement +aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe +jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des +magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums +pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, +des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins +de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs +veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce +des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de +couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés +en plates-bandes, qui bordaient les routes. + +Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou +trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient +encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La +population diminuait à l'approche des hautes terres. + +Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant +étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie +tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, +du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée +d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, +nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans +une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au +whist. + +Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du +capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule +soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. + +«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours +faire un schlem!» + +Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si +nettement formulée. + +Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que +portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le +temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait +rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon +quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer +la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit. + +Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes +routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés +entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, +surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air +tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel +spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur +d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu +exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le +«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on +peut traiter directement et assez généralement à bas prix. + +Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très +honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements +appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef +du district. + +Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces +établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï +pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner +plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute +de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut +exiger qu'il lui cède la place. + +Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de +halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire +qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois +constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt +avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel. + +Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, +voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne +s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les +cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand +indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, +au delà de Lahore ou de Peshawar. + +Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils +d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui +voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne. + +Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du +séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de +manière à loger les gens de sa suite. + +Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre +halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans +un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri +de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et +de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. + +Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en +faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui +ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt +en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple +piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince +voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui +impose. + +«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, +c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées +géographiques! + +--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas +avec ce fils de rajah! + +--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne +préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant +attirail de campagne! + +--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai +un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en +attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la +peine!» + +La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents +personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux +cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes +d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les +autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui +portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, +et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de +l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette +caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa +Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les +faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs +et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la +solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah +indépendant de l'Inde. + +Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de +tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les +bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre +cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de +l'accordeur. + +Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces +«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs +incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», +très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur +la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et +chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont +le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de +serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur. + +Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies +«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans +lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de +danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées +d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles +déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de +riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts +des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi +accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une +grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais +bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale +du rajah. + +Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient +je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les +hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on +appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue +robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très +pittoresque. + +Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches +courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles +enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette +coquettement sur leur tête. + +Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du +repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou +le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de +confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium. +D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec +et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, +très utiles sous l'ardent climat de l'Inde. + +Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon +accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût +dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans +la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène. + +Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous +s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant +jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut +dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes +d'amitié. + +Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou +Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes +dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, +tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait +admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux +incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été +ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu +d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette +mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane. +Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec +ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa +figuration restreinte. + +Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant +ce désir, ne crurent pas à sa réalisation. + +«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est +à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa +conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et +son fils ne fera rien pour nous être agréable. + +--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le +capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules. + +Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter +l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il +la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait +rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se +dérangea pas. + +Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à +l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire +que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs +jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais +temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa +main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur +fraîcheur et leur saveur naturelles. + +Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de +curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas. +Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein +air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je +n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il +me fut impossible de le constater. + +Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ +s'effectuât au lever du jour. + +À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui +avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, +et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau. + +Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite +rivière. + +Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en +pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière, +lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha. + +Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, +tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de +gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un +de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui +indiquait la présence de quelque personnage important. + +En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh +en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,-- +type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires, +dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte. + +Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il +fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant +que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir +considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il +n'en voulût rien laisser voir: + +«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr. + +Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se +tenait à quelques pas. + +Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et, +se retournant vers Banks: + +«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres. + +--C'est moi qui ai! répondit Banks. + +--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah +de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi +bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à +quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des +éléphants de chair et d'os à son service! + +--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus +puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage. + +--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, +plus puissant!... + +--Infiniment plus! répondit Banks. + +--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons +déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable +de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le +voulait pas. + +--Vous dites?... fit le prince. + +--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui, +que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix +couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, +ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle! + +--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince. + +--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le +capitaine Hod. + +--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta +Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt +éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries! + +--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh. + +--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à +s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la +contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il, +après un instant de réflexion. + +--On le peut, répondit l'ingénieur. + +--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette +expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne +reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre +éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens! + +--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose +prétendre que Géant d'Acier reculerait? + +--Moi, répondit Gourou Singh. + +--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se +croisant les bras. + +--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre +mille roupies à perdre!» + +Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable, +et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se +souciait guère de risquer une pareille somme. + +Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde +le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour +laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une +fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille +roupies? + +--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et +intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel +Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh. + +--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient +à Votre Hautesse. + +--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait +intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme +pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce +dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant, +et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance +mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, +il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant: + +«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler +pour l'honneur de notre vieille Angleterre!» + +Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une +centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et +accouraient pour assister à la lutte qui se préparait. + +Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de +Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant +un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier. + +Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns +de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient +les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. +C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et +d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde +méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge, +ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude. + +Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la +main et les excitaient de la voix. + +Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand +des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit +les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan +bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui +s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec +un étonnement mêlé de quelque effroi. + +De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du +tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de +notre éléphant. + +J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait +sa moustache et ne pouvait rester en place. + +Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus +calme, que le prince Gourou Singh. + +«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa +Hautesse?... + +--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe, +les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois +éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, +tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer +de quelques pas. + +Un cri m'échappa. Hod frappa du pied. + +«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant +vers le mécanicien. + +Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur, +le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément. + +Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus. + +Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles +tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant +semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit +les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En +avant! cria Banks. + +--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!» + +Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur +s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées +tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà +les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés +à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières. + +«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod. + +Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes +animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une +vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en +apercevoir. + +«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus +maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa +Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant +d'Acier!» + +Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le +régulateur, et l'appareil s'arrêta. + +Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, +la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de +gigantesques scarabées renversés sur le dos! + +Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, +sans même attendre la fin de l'expérience. + +Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très +visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent +devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne +put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, +comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh. + +Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa +Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un +sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu. + +Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain: + +«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il. + +Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. + +On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui +nous avait si dédaigneusement provoqués. + +Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal +du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous +émerveillés, notre train partit à grande vitesse. + +Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu +de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince +Gourou Singh. + +Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières +rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière +himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel +les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis +de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou +Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de +cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression +normale de la vapeur. + +En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse, +vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements +moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui +s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues +striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut +bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes +ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies +torrentielles. + +Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama +s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud, +l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à +perte de vue. + +L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant +quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une +épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme +une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train +s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait +alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait +plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la +vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le +magnifique panorama qui se développait à nos yeux. + +Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, +suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura +pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin. + +«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train +monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya! + +--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur. + +--Il le ferait, Banks! + +--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à +lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible, +qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air +respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. +Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de +l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude +moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable, +sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère +rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami +Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes +du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le +voudra.» + +Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, +fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis +quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins +praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les +pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut +là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour +dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, +ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression +de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les +soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une +tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée. + +Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur +un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il +ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, +parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui +hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre +fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections +admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la +montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la +fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible +hauteur de la frontière népalaise? + +Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière +fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre +voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu +d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide +devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois. +De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de +cinquante à soixante milles. + +Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de +son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du +niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se +perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs. + + +CHAPITRE XV +Le pâl de Tandît. + +Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses +compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français +Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce +voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de +Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des +montagnes du Thibet. + +On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House +à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 +mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette +nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie +cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis, +pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se +faire justice du révolté de 1857? + +On en jugera. + +Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, +pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, +escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de +l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah. + +Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés +des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se +jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se +trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu +fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait +quelque sécurité. + +L'endroit était bien choisi. + +Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le +bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée +par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque +parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et +ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à +découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième +degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à +l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la +péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent +pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y +souder au mont Kaligong. + +Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds, +redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, +imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte. + +Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus +de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont +M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans +lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. +C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire, +elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le +railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du +sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre +de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, +réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug +européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs +montagnes,--et Nana Sahib le savait bien. + +C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile, +afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant +l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel. + +Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se +levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait +rapidement prendre une extension considérable. + +En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend +toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des +Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays, +couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de +l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez +lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent +volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une +population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de +vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées +barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent +contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les +célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde, +fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait +d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé +presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore +ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les +traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib +lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de +Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller +demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la +frontière indo-chinoise. + +À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds. +Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu +de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces +sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les +Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être +comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, +contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, +les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de +pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser, +lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les +pousserait en avant. + +À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux +millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le +Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans +toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette +eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves, +audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au +«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage. + +On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région +centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection +militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement +national, auquel prendraient part les Indous de toute caste. + +Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le +pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure +que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un +asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il +devenait suspect. + +Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient +suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans +toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du +gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût +été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux +frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa +personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris +pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à +tout prix. + +Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, +marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le +trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés +des monts Sautpourra. + +Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous +de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses +plus profondes retraites. + +Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait +un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit. + +Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion +de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, +qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir +brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une +courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. +Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris +l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle +peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans +quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de +cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir. + +Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le +revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au +milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures +humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, +point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour +l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un +torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne +laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y +mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux +genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre, +une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à +précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre +la volonté de ses habitants. + +Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles, +les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de +ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en +quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à +la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche +gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un +contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire +un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents +de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours +de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de +quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri +de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri +d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des +oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne +s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit. +Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se +réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore, +s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts +de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des +ruines. + +C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib +et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout +d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. +Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars. + +Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession +du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords. +Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard +pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les +habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les +occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le +pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent, +et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir +accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur, +qu'ils venaient de remonter eux-mêmes. + +Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, +d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les +secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et +permettaient de s'enfuir, le cas échéant. + +Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile. + +Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était +actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait +été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il +continua d'interroger le Gound. + +«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce +pâl est-il abandonné? + +--Depuis plus d'un an, répondit le Gound. + +--Qui l'habitait? + +--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois. + +--Pourquoi l'ont-ils quitté? + +--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur +assurer la nourriture. + +--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a +cherché refuge? + +--Personne. + +--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la +police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl? + +--Jamais. + +--Aucun étranger ne l'a visité? + +--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme. + +--Une femme? répliqua vivement Balao Rao. + +--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la +vallée de la Nerbudda. + +--Quelle est cette femme? + +--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle +vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en +sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une +Indoue, on n'a jamais pu le savoir!» + +Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette +femme? demanda-t-il. + +--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement +d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de +vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon +propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est +muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la +voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. +Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!» + +--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, +ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous +rien à craindre d'elle? + +--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête +ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils +voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa +langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait +une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du +dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui +continue à vivre!» + +Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, +venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue +dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda. + +C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et +non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni +l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de +se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, +qu'ils continuaient à voir «en dedans.» + +À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les +montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, +comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés +que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on +hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. +Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle +avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans +attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus +formuler. + +Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette +femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il +eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une +flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour +éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de +disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors? +Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des +Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le +Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant +son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait +pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans +que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir +éprouvé sa nature, si frêle en apparence. + +Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se +demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette +circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, +qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y +ramener. + +Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les +siens savaient où se trouvait actuellement cette folle. + +«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que +personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle +soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de +Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est +qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous +entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, +elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, +puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et +recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie. +D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il +est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà +morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!» + +Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, +et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance. + +Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la +Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la +Nerbudda. + + +CHAPITRE XVI +La Flamme Errante. + +Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta +caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le +temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, +soit en se lançant sur de fausses pistes. + +Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs +fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les +hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un +«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient +les esprits à un soulèvement national. + +La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter +leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la +Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en +attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque +sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib +savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du +joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il +ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana. + +Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu +civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les +trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il +ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu, +cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs +millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central +de l'Indoustan. + +Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se +rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu, +fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes +parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent +d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient +qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se +précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence. + +Le moment n'était pas venu. + +Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre +les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore +que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité +d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines +de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité +anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du +Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il +importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana +Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du +soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857, +tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais +cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour. + +Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut +pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa +réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés +le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la +présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait +que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux +recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur +d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le +poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût +le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une +semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime +de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana +Sahib retomba dans l'oubli. + +Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être +reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le +costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour +seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner +du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la +Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas. + +Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, +l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril. + +Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en +conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec +la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs +de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, +ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs +de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou. + +Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court +vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le +19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les +dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait +à Souari. + +Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute +antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes +hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au +nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures +des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont +abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis +tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines +de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles +représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce +que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait, +l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs. + +Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district +important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il +rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la +nouvelle. + +Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du +royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de +Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra +aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de +Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas. + +Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, +et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, +dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les +préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et +arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, +leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des +Vindhyas. + +Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères +voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent +le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous +colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent +destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux +et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, +pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du +territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position +que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a +préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un +insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet! +La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de +trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses +mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et +d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces +malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait +décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib +devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer +pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva. + +À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la +Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant +d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec +celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une +importante ville musulmane, qui est restée la capitale de +l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux +Anglais pendant toute la période insurrectionnelle. + +Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds, +arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du +Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année +musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis», +sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame +arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal +ni danger. + +Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient +suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des +nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias», +sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se +mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et +coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les +rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens +travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette +cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes +sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils +avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux +anciens révoltés de 1857. + +Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne +le faubourg oriental de la ville. + +Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à +feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de +torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les +eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies. + +À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule. +Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés. + +Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons +d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard. + +Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib +entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion. + +«Le colonel Munro a quitté Calcutta. + +--Où est-il? + +--Il était hier à Bénarès. + +--Où va-t-il? + +--À la frontière du Népaul. + +--Dans quel but? + +--Pour y séjourner quelques mois. + +--Et ensuite?... + +--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se +glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib. + +C'était Kâlagani. + +«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le +nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et +risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait +redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda. +Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.» + +Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et +disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre. +Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao +s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il. + +--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le +jour au pâl de Tandît. + +--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la +rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des +chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces +chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et +qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit +heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le +nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était +que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour +dans la vallée passât inaperçu. + +La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux. + +Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient +pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion +au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la +certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause. +Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains. +Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne +pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur +anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait +pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous +fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale. + +Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du +sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de +quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais, +aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût +s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage +contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au +supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib. + +Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le +Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît, +pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se +borna à le lui apprendre en ces termes: + +«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay. + +--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de +l'océan Indien! + +--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera +aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout. + +Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le +massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la +Nerbudda. + +Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se +faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient +d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl. + +Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la +garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche +village. + +Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches +tremblantes sous l'eau du torrent. + +Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas +encore interrompu le silence de la nuit. + +Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres. +En même temps, ces cris se faisaient entendre: + +«Hurrah! hurrah! en avant!» + +Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée +royale, apparut sur la crête du pâl. + +«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore. + +Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de +Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère. + +Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit +du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt. + +«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant +dans l'étroit ravin. + +Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se +redressa, la main tendue vers eux. + +«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et +il retomba sans mouvement. + +L'officier s'approcha du cadavre. + +«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il. + +--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour +avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le +nabab. + +--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le +détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À +peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement +que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un +long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la +ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide +inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans +la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de +Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette +fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait +échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du +massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle, +comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment, +se fût dressée dans son souvenir. + +Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la +folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la +suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le +nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures +nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. +Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les +accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et, +parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes. + +Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au +gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit +dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent +immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre +connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad. + +Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son +identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec +raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais +du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!» + +Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit +du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu +interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et, +machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab. + +Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et +s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de +Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer. +On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine +survivait en lui. + +La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de +balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda +longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit +lentement le lit du Nazzur. + +Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence +habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana +Sahib. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + +DEUXIEME PARTIE + + +CHAPITRE I +Notre sanitarium. + +Les incommensurables de la création!» cette expression superbe, +dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes +américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à +l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore +impuissant à mesurer avec une précision mathématique? + +Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région +incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine +Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines. + +«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit +l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible, +puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles +hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins +de la respiration!» + +Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, +longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis +le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en +couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le +Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne, +supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois +zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus +tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé +pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de +cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du +printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille, +couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient +les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du +globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt +mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les +avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers, +ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de +difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie +en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de +Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, +dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le +Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille +mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille +cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont +Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel +l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle +de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que +les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne +dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est +ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis +ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes, +et qui s'appelle les monts Himalaya! + +Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement +et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de +cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure, +vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de +pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées. + +Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la +ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le +versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le +versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par +les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est +pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à +une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et +de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit +d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages! + +Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, +représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y +foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le +sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à +planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les +humbles échantillons d'une flore arctique. + +Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi +ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne +s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier +domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers, +dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas +faire défaut. + +En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une +zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. +C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres, +humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses, +dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden +du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre +campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc +facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout +seul. + +Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les +gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones +supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des +voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire +d'importantes découvertes géographiques. + +«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne? +demandai-je à Banks. + +--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est +comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe, +et qui garde ses secrets. + +--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée +autant que cela a été possible! + +--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks. +Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, +Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, +Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les +missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères +Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et +Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait +connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce +soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à +réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des +rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était +le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a +dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné +maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte +sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, +--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres +européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque +peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il +faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en +réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme +mathématiques que le jour où on les aura obtenues +barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte +cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter +un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque +inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait. + +--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un +jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord! + +--Évidemment! + +--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan! + +--Sans aucun doute! + +--Le voyage au centre de la terre! + +--Bravo, Hod! + +--Comme tout se fera! ajoutai-je. + +--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire! +répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus. + +--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la +terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son +écorce, il peut en pénétrer tous les secrets. + +--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la +limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque +l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite... + +--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères +pour lui, répondit le capitaine Hod. + +--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en +tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans +la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre +autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement. + +--De quoi s'agit-il, Banks? + +--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un +arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille +images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de +la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille +ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à +Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La +chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre +sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,-- +de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement +formés par les traits de leurs nervures. + +--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je. + +--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, +répondit l'ingénieur. + +--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant. + +--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces +arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver +aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya. +Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?... +ce «sentencier»... + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour +chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste! + +--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous +fera bien quelque ascension dans la chaîne? + +--Jamais! s'écria le capitaine. + +--Pourquoi donc? + +--J'ai renoncé aux ascensions! + +--Et depuis quand?... + +--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie, +répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet +du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais +être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais +donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au +faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand, +dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe +plus!»... + +Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant +cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il +était impossible de ne pas rire de bon coeur! + +J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces +stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant +l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de +l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine. + +Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et +unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien. +C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses +ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des +cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la +mer. + +Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que +domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de +Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du +quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré +de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du +monde. + +D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la +chaîne himalayenne. + +Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend +indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter +notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout +le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y +trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie +moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à +Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent. + +L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert +la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur +pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest. +Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House. +Il est occupé par une race hospitalière de montagnards, +éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs +de blé et d'orge. + +Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, +il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans +lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines. + +Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui +contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un +plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille +de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une +épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on +dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de +rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des +corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de +houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des +ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute +laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le +vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de +soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable. + +Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce +plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers, +de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en +remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents +mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres, +érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux +caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants +étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus +du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour +ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à +point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux +pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée, +branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des +ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies +polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de +verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a +plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour +n'en plus bouger. + +En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté +jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du +tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin +naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres. + +De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers +la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un +gouffre dont la profondeur échappe au regard. + +Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande +commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux. + +Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit +dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de +l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la +plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de +l'embrasser dans tout son ensemble. + +À droite, la première maison de Steam-House est placée +obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est +ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres +latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche. +De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement +en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une +neige éternelle. + +À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme +rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa +forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques +«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le +récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette +habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du +personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de +l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus +importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un +petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire +de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine +détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et +forme le plan latéral de ce paysage. + +Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque +mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un +berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait +qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est +stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. +Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme +animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette +route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile. + +Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le +détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille +mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce +géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue. + +«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, +non sans un certain dépit. + +Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, +dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur +du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent +marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et +que le Dwalaghiri domine de son pic aigu. + +Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de +l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête +moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses +vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument +toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, +par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, +les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent +leur grandeur réelle. + +Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les +nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. +L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le +soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En +haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous +soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des +limites de la terre. + +Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les +brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de +vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à +l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se +profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du +tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne +limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue +panoramique sur un horizon de soixante milles. + + +CHAPITRE II +Mathias Van Guitt. + +Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla +dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur +Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de +Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre. + +Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine +l'interpellait de sa voix sonore: + +«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon +port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte +de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois. + +--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez +organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de +Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement. + +--Tu entends, Fox? + +--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur. + +--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai +pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit +tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée +que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher! + +--On le décrochera pourtant, répondit Fox. + +--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je. + +--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de +chasseur, rien de plus! + +--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le +campement et vous mettre en campagne? + +--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons +d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone +inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que +les tigres n'aient pas abandonné cette résidence! + +--Pouvez-vous croire?... + +--Eh! ma mauvaise chance! + +--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur. +Est-ce que cela est possible! + +--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler? +demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi. + +--Oui, certainement. + +--Et vous, Banks? + +--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se +joindra à vous comme je vais le faire... en amateur! + +--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en +amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne +à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani! + +--Convenu! répondit l'ingénieur. + +--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur, +pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres! +Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, +deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi. + +--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura +pas à se plaindre!» + +Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de +cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de +l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze +heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, +Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui +oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au +campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette +expédition. + +Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth +et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après +un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être, +intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état. +Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne +laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le +mécanicien. + +À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques +minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House +disparaissait derrière son épais rideau d'arbres. + +Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est, +les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de +l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,-- +température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de +ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois. + +Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été +l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût +allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la +raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et +demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani, +à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin +s'était fait en belle humeur. + +«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des +tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux +bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les +fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne +nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!» + +Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur +avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il +compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries +visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à +tout événement. + +J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des +carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se +rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les +serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont +extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent +annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois +plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes +qui périssent sous la dent des fauves. + +Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder +où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux +moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à +travers les buissons, ce n'est que stricte prudence. + +À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands +arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se +développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le +Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût +passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis +longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les +montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement +creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient +dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du +Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là +par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient +accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies +impénétrables. + +Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en +chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun +hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De +larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol, +prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le +Tarryani. + +Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée, +rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation +du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter. + +À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus, +s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce +n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce +n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni +embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus +profond de cette forêt. + +En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs, +juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à +leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour +toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le +bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit +avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq +côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et +cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne +fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la +tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction. + +Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, +singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité +d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un +noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse +de lianes. + +«Eh! qu'est cela? m'écriai-je. + +--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout +simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis, +quelles souris elle est destinée à prendre! + +--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod. + +--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée +par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée, +parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal. + +--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une +forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet! +Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur! + +--Ni d'un tigre, ajouta Fox. + +--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces +féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur +piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît +ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si +méfiants et si vigoureux qu'ils soient! + +--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre +de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est +que probablement quelque animal s'y est fait prendre. + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris +n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles, +fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se +tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en +doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui +se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais, +s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les +conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction: +sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions +prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège +dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les +troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils +écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence +d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le +capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure. +Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux +larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le +relever pour pénétrer à l'intérieur du piège. + +«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son +oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est +vide! + +--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il +alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je +me plaçai près de lui. + +«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod. + +Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un +singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit +ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout +naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta +d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint, +à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature +supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau +de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du +madrier qui fermait l'ouverture. + +Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du +madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule, +en pesant sur l'autre extrémité du levier. + +Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre +petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes +donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement. + +Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas +où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement. + +«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je +me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, +je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort +un tigre, il sera salué d'une balle à son passage! + +--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je +au capitaine. + +--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil, +il sera du moins tombé en toute liberté! + +--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant +qu'il ne soit par terre! + +--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta +le colonel Munro. + +--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était +pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous +parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu +à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa +carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou +quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège. + +Rien n'apparaissait encore. + +«Encore un effort, mes amis!» cria Banks. + +Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière +du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt +l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal +de grande taille. + +Pas d'animal, quel qu'il fût. + +Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait +autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus +reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment +favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque +s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la +forêt. + +C'était assez palpitant. + +Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le +doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à +plonger son regard jusqu'au fond du piège. + +Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait +largement par l'orifice. + +En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois, +puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que +je trouvai très suspect. + +Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le +réveiller brusquement. + +Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une +masse qu'il vit remuer dans la pénombre. + +Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur +retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon +anglais: + +«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!» + +Un homme s'élança hors du piège. + +Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le +madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice, +qu'il boucha de nouveau. + +Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître, +revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en +pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un +geste emphatique: + +«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point +à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!» + +Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans +une position moins menaçante. + +«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en +s'avançant vers ce personnage. + +--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de +pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers +et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la +maison Hagenbeck de Hambourg!» + +Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?... + +--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks, +qui nous montra de la main. + +--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le +fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes +devoirs, messieurs, à vous les rendre!» + +Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on +penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet +emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il +son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet +individu? + +Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux +apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait +de naturaliste et l'avait été en effet. + +Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un +homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux +clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa +personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des +phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le +type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas +rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute +l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de +fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un +théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs +gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la +rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour +avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait +certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt. + +J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au +sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner +par un geste spécial tous les mots de son rôle. + +Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine +voix: + +_Si d'un pêcheur Napolitain..._ + +son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme +s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer +son hameçon. Puis, continuant: + +_Le Ciel voulait faire un monarque,_ + +tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith +pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa +tête fièrement relevée, figurait une couronne royale. + +_Rebelle aux arrêts du destin,_ + +Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le +rejeter en arrière, + +_Il dirait en guidant sa barque..._ + +Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de +droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient +de son adresse à diriger une embarcation. + +Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question, +c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il +n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait +être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre +hors du rayon de ses gestes. + +Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias +Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au +Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il +est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les +élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non +pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait +que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était +venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce +lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des +importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles +s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées +des deux mondes. + +Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, +c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait +amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles +de ce piège, dont nous venions de l'extraire. + +Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que +Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un +langage soutenu par une grande variété de gestes. + +«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa +rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des +pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal, +que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et +j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à +des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire. +C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je +constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier +mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique, +qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus +vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon +fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un +adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite +ouverture.» + +La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante +le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes +herbes. + +«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur, +j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient +attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était +intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon +bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe +retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun +moyen d'en pouvoir sortir.» + +Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire +comprendre toute la gravité de sa situation. + +«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que +j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais +emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma +prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant +pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée +et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient. +Ce n'était qu'une affaire de temps. + +_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_ + +a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures +s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir +venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de +mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc +mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit +fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne +troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je +n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se +relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je +n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble, +quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore +un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait +été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut +bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me +reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la +liberté.» + +Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut +pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que +provoquaient son ton et ses gestes. + +«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi +dans cette portion du Tarryani? + +--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le +plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux +milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je +serai heureux de vous y recevoir. + +--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro, +nous irons vous rendre visite! + +--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et +l'installation d'un kraal nous intéressera. + +--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put +empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de +Nemrod qu'une estime fort modérée. + +«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il +en s'adressant au capitaine. + +--Uniquement pour les tuer, répondit Hod. + +--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur, +qui eut là un beau mouvement de fierté. + +--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas +concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la +tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le +faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre, +messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce. + +Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, +et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande +allée, qui se développait au delà de la clairière. + +«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt. + +Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en +avançant quelque peu les lèvres: + +«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le +personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège +comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de +correction que je dois toujours conserver à ses yeux!» + +Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur. + +«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et +intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous +cherchons depuis plus d'une heure sans avoir... + +--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner +jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la +clairière, il convient de remettre ce piège en état.» + +Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la +réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt +nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y +glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite +pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là +comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le +capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien +imaginé! + +--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van +Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes +fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles +recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier +cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela +importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les +fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, +sans aucune détérioration! + +--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de +la même manière. + +--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si +l'on consultait les fauves... + +--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le +capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à +s'entendre. + +«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris +au piège, comment faites-vous pour les en retirer? + +--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit +Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je +n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de +mes buffles domestiques.» + +Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient +entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à +moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc +passé? + +Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé +en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au +moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel. + +Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention +rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort +immédiate, comme il nous fut donné de le voir. + +En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un +des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les +dernières contorsions de l'agonie. + +Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait +sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le +malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une +minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours. + +Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions +ensuite précipités vers le colonel Munro. + +«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit +précipitamment la main. + +--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se +relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci, +ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun +remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui +demanda le colonel Munro. + +--Kâlagani,» répondit l'Indou. + + +CHAPITRE III +Le kraal. + +La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés, +surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la +morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule, +ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux +milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables +reptiles.[7] + +On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de +serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais +qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la +France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de +représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde. +C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée +prodigue à cet égard. + +Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait +rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses +compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez +profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer. + +Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt +nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut +acceptée avec empressement. + +Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du +fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal», +qui est plus spécialement employé par les colons du sud de +l'Afrique. + +C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la +forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait +aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang +de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer +passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond, +au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de +planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du +kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur +quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité +gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors, +on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite, +une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de +la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage +ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la +conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la +chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement. + +Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la +campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les +lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du +railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et +pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit +Calcutta. + +Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de +gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de +rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et +d'en opérer la capture. + +Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y +vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés, +non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux +fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité +des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la +chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les +vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone +inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine. + +Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien +acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas +plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne +nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le +kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine +Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à +Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la +plaine ne peuvent atteindre. + +Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La +porte s'ouvrit pour nous y donner accès. + +Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de +notre visite. + +«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire +les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les +exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand, +ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi». + +Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la +case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins +luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les +chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces +chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième +salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à +manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à +l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de +houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus. + +Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au +premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus +près la demeure des quadrupèdes. + +C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle +rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les +installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y +manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe, +suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des +couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de +velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la +gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet +d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était +pas là pour envahir la loge. + +À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils +occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle +on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il +eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages +voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette +liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est +incompatible avec les dangers que présentent les forêts +himalayennes.» + +La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur +quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était +divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des +cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les +animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du +service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, +trois panthères et deux léopards. + +Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que +lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un +lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du +railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay. + +Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages, +étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient +été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de +séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements +effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à +l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers +les barreaux, faussés en maint endroit. + +À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent +encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir. + +«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod. + +--Pauvres bêtes! répéta Fox. + +--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que +vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec. + +--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!» +riposta le capitaine Hod. + +S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux +carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont +rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en +est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les +bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes, +auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la +chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des +«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et +facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à +satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne +désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse. + +C'était principalement de chair de bison et de zébu que le +fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris +revenait le soin de les ravitailler à de certains jours. + +On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien +au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle +sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus +d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur +lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil +du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la +grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet +aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position +verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer +les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout +qu'accroupi ou couché. + +Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est +certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille, +ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient +à lui manquer, il est à peu près perdu. + +Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux +cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,-- +cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux +pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille, +mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau, +compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins +farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la +plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque +imprudemment. + +Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à +nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de +s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris +cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où +ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait. + +D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne +dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes. +Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur +étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était +certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du +samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi, +lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance, +c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements, +une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient +aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre +qu'elles ne se démolissent! + +Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine +Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison. +Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections +cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de +l'Europe. + +Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van +Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en +montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il +parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du +Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes, +cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous +quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous +aurait livré ses derniers secrets. + +«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si +les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques? + +--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très +rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé +de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous +pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre +principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles, +ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes, +représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que +j'expédie consuétudinairement...» + +Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos +aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il +en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de +vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi, +dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents +francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire +n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java +à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la +mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille +francs en bloc! + +--C'est vraiment pour rien! répondit Banks. + +--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt. + +--Proboscidiens? dit le capitaine Hod. + +--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels +la nature a confié une trompe. + +--Les éléphants alors! + +--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les +mastodontes dans les périodes préhistoriques... + +--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod. + +--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut +renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs +défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais, +depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont +imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les +promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la +province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout +un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés +qu'autrefois. + +--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de +l'Europe ces échantillons de la faune indoue?» + +--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet +monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une +simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement. + +«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se +reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type, +qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme +Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les +voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du +monde?» + +Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles +de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je. + +--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non +pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous +connaissez à fond la péninsule indienne? + +--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité +Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu +leurs monuments, j'ai admiré... + +--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van +Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée, +exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose, +c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée: + +«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces +puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes +dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur, +reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre +hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la +plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères, +tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses +soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande +pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la +péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les +héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au +métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la +tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous +aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des +souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par +centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les +fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière +de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors +ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des +merveilles de cet incomparable pays!» + +Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van +Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait +évidemment pas la discussion. + +Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la +faune spéciale à cette région du Tarryani. + +«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à +propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie +de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète, +je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si +je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent +encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la +ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me +livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément +personnel!» + +Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce +qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint, +d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de +bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de +l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis. + +«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces +suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des +carnaires... + +--Des carnaires? dit le capitaine Hod. + +--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si +profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs +assez audacieux pour les attaquer! + +--Et les loups? + +--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à +redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme +solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de +Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des +chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils +commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont +indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je +vous les abandonne aussi, capitaine Hod. + +--Et les ours? demandai-je. + +--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en +approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas +recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des +oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale +qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs. +Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux +vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf +peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque +inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts +cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes +yeux le capitaine Hod.» + +Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien +qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en +rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales. + +«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des +animaux botanophages... + +--Botanophages? dit le capitaine. + +--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de +végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont +la péninsule s'enorgueillit à juste titre. + +--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le +capitaine Hod. + +--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein +de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est +quelquefois plus redoutable que le tigre... + +--Oh! fit le capitaine Hod. + +--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un +chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il +est bien près d'être chassé à son tour! + +--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper +court à cette discussion. + +--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous +pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens! +Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une +antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés +aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar +spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble +exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée +comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables +faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un +troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance +sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles +soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur +le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani! +Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je +vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas +apprivoisées! + +--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod. + +--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur, +assez vexé de cette réponse. + +--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions, +s'il vous plaît! + +--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces +prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères +de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière +qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis, +que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs, +presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier +dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces +félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne +peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables. +Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des +quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au +tigre, jamais! + +--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod. + +--Oui! les tigres! répéta Fox. + +--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la +couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est +justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui! +N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son +droit de considérer comme envahisseur, non seulement les +représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la +race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de +cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables +fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils +pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le +cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!» + +Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire +avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de +montagnes. + +«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent +en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce +territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des +chats sauvages, + +_Si parva licet componere magnis!_ + +Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont +demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des +belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries +publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du +dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel +animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de +leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses +animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans +quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de +l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre! +Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde +indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans +une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le +rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de +lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés +sur de vaillants solipèdes... + +--Solipèdes? dit le capitaine Hod. + +--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais +déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur +sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut +toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la +porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il +vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une +hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le +cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il +succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse, +elle est vengée d'avance! + +--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod, +qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle! +Oui! le tigre est le roi des animaux! + +--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur. + +--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le +capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le +Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups! + +--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous +ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela +ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?» + +Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain +que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante. + +L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué? +quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les +détruire? quelle thèse à faire valoir! + +Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à +échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la +fois, sans plus se comprendre. + +Banks intervint. + +«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu, +messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois +très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces +excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station +de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans, +n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui, +dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes. +C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des +Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent +cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres. + +--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez +oublier que ces animaux sont omophages? + +--Omophages? dit le capitaine Hod. + +--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que, +lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en +veulent plus d'autre! + +--Eh bien, monsieur?... dit Banks. + +--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils +obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!» + + +CHAPITRE IV +Une reine du Tarryani. + +Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal. +L'heure était venue de regagner Steam-House. + +En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient +pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les +fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y +en avait assez pour les contenter tous les deux. + +Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre +le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des +beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au +courant de ce genre expédition, connaissant les détours du +Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en +lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit +obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet +Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se +montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui. + +En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de +ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de +Mathias Van Guitt. + +Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait +probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore +une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit +qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House. + +L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction +qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la +vie, il n'en laissa rien paraître. + +Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on +le pense bien, fit les frais de la conversation. + +«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur! +répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour +d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des +sujets d'exhibition, il se trompe!» + +Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une +telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne +purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les +traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui +n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers +leur gîte. + +Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce +jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos +préparatifs pour descendre au kraal. + +Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre +visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était +transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de +curiosité venait de les conduire à Steam-House. + +Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine, +indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve, +pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et +physiquement, aux Indous des plaines. + +Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les +impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes +d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc +éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et +flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs +montagnes! + +Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns +parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à +la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur +cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge, +après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le +territoire de l'Inde. + +Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions +nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux, +et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses +compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question. +Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans +les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée +eût été difficile. + +En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant +vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui +touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien +faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards, +il resta songeur et ne prit plus part à la conversation. + +Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un +tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus +particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans +la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages +entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs +troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on +comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré +la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois +cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne +semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait +pas bientôt réduit à leur céder la place. + +Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les +tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout +où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des +buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les +rencontrait en grand nombre. + +«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils. + +Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à +l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias +Van Guitt et notre ami le capitaine Hod. + +Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils +avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House. + +Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine +Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute +rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani. + +En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous +avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se +présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie. + +Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient +occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre +qui s'était laissé prendre pendant la nuit. + +Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod, +cela va sans dire! + +«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs, +qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox. + +--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore +deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de +faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne. +Venez-vous avec moi au kraal, messieurs? + +--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui, +nous chassons pour notre compte. + +--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le +fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile. + +--Nous l'acceptons volontiers pour guide. + +--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance! +Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer! + +--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias +Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les +arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine +Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième! + +--À mon trente-huitième! répondit Fox. + +--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je +prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je +n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu +connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il. + +--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les +directions, répondit l'Indou. + +--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement +signalé aux environs du kraal? + +--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux +milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours, +on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que... + +--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à +l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien +de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait. + +Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans +le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de +deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière! +Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière! + +Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas +qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne +les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce +serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas. +Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans +en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on +commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux, +et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils +vont ordinairement se désaltérer. + +Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait +assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un +poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui +peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que +l'on procède en forêt. + +En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile +auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais +ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre. +Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très +périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il +convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur +l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos +du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle +ne se termine pas à l'avantage du fauve. + +C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses +des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer +dans les annales cynégétiques. + +Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod. +C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres, +c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre. + +Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas. +Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre +brièvement aux questions qui lui étaient posées. + +Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau +torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux, +fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un +poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf. + +L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être +récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la +faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne +leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers +s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre. + +«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la +tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.» + +En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière +les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau +isolé au milieu de la clairière. + +C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions +pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux +perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se +faisaient vis-à-vis. + +Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche, +qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent. + +L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne +pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien +qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu. + +Nous n'avions plus qu'à attendre. + +Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs +rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient +plus venir s'attaquer au quartier de boeuf. + +Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent +subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors +du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais +du bois. + +Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous +prévint de nous tenir sur nos gardes. + +En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être +provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans +doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un +instant à l'autre sur quelque point de la clairière. + +Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son +brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient +échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour +éclater. + +Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des +branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit +entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait, +mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient +à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir. +Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que +l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût +été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré +par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin. + +Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et +s'arrêta, par un sentiment de défiance. + +C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête, +souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le +mouvement ondulatoire d'un reptile. + +D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau. +Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros +dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir. + +Soudain, deux coups de carabine éclatèrent. + +«Quarante-deux! cria le capitaine Hod. + +--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient +tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une +balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol. + +Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt +sauté à terre. + +La tigresse ne remuait plus. + +Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au +capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut +ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit +le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de +nous! + +--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois +que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait +d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le +résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte, +et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat +bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur +le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe +fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à +Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les +incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne +présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire, +dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se +plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire +à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans +qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est +bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de +petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières, +commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont +l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils +ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu. +Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement +d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi +ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de +ces bêtes que leur blessure rend furieuses. + +Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on +va le voir. + +Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un +tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se +chargerait de le soigner et de le guérir. + +Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois +tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur +les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du +fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils +franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit +jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement +touché. + +«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui +s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons +vivant!...» + +Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se +précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du +fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête +le tigre, qui tomba foudroyé. + +Mathias Van Guitt s'était relevé lestement. + +«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre +compagnon, vous auriez bien pu attendre!... + +--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet +animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe? + +--Un coup de griffe n'est pas mortel!... + +--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois, +j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer +dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une +descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux +pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le +chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui +figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces +grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur +Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses +outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House, +perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété +de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare +que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à +m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de +l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se +plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro +consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les +promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait +pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward +Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus +à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil. +Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils +voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt +vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il +n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni +lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre. +L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident +ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le +fournisseur ne cherchait pas à dissimuler. + +Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias +Van Guitt pendant cette visite. + +L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui +plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il +accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre +table. + +En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House, +dont le confort contrastait avec sa modeste installation du +kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque +compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita +point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que +rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment +eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette +bête artificielle! + +«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van +Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le +fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux +chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante! + +--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur +pas tranquille et sûr. + +--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres! +s'écria le capitaine Hod. + +--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais +pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une +chair de tôle!» + +En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence +pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus +particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait +que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait +une certaine dose de superstitieux respect. + +Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le +Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce +fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans +quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du +prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les +lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas. + +Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van +Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était +agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que +monsieur Parazard avait tenu à se surpasser. + +La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées, +que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de +vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de +langue incomparable. + +Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à +«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à +la tête, il lui descendait aussi dans les jambes. + +La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce +à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal +sans encombre. + +Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille +entre le fournisseur et le capitaine Hod. + +Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer +dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son +quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur. + +Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons +rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro, +et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui +«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de +Mathias Van Guitt. + +Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut, +bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la +saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder, +puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme +de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait +établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au +sanitarium. + +Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre +une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé +Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque +à la limite supérieure du Tarryani. + +L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse +faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les +troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner +Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour +les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes, +affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait +déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux +montagnards eussent jamais entendu parler. + +Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les +instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux +montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé +à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup +d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine, +comptaient un peu sur cette offre. + +«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un +homme que ne cherche point à influencer une détermination. + +--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une +expédition aussi intéressante! + +--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur. + +--Voilà une excellente idée, Banks. + +--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre. + +--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox. + +--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas +fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!» +Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre +jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous +accompagner au village de Souari. + +Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre +absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du +Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil. + +Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le +jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt +quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une +heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut +mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète +satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien +faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la +réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre +disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours +prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le +capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait +prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de +Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue +aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les +hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré +moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!» + +Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi. +Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans +l'est, elle arrivait à Souari sans incidents. + +La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une +malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un +ruisseau, avait été emportée dans la forêt. + +La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du +territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus +que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût +volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies. + +«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces +du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages +à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon +sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela +continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner! + +--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles +contre cette tigresse? demanda Banks. + +--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts +préparés à la strychnine! Rien n'a réussi! + +--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous +arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre +mieux!» + +Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue +fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du +kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui +connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait +d'opérer. + +Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre +expédition avec le plus vif intérêt. + +Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie +de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené +aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne +songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine. + +«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement +d'importance. + +Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau +méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un +pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les +restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre +avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu +avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin. + +Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si +inutilement recherchée jusqu'alors? + +Les Indous de Souari n'en doutèrent pas. + +«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!» +nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous +désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de +la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs +ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces +membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus +justement dire: C'est ma tante! + +La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal, +sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se +mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et +n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours. + +On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait +été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi +par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit +taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût +rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à +former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins +sans être vu. + +Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu +vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod, +Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre, +mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du +village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était +dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer +de la rompre. + +Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En +effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne +reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle, +ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès; +mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce +taillis lui servît de refuge. + +Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions +prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de +plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après, +nous étions à la limite des premiers arbres. + +Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence +de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne +manoeuvrions pas en pure perte. + +À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui +occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait, +cependant, de marcher avec un parfait ensemble. + +Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait +tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois. + +Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en +avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma +montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq. + +Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait +les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du +taillis, sans avoir rien rencontré. + +Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des +branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît, +s'écrasaient sous nos pieds. + +En ce moment, un hurlement se fit entendre. + +«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice +d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que +couronnait un groupe de grands arbres. + +Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire +habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était +réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs. + +Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous +étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient +aboutir les empreintes sanglantes. + +«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod. + +--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de +blessures graves pour le premier qui entrera. + +--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine +était prête à faire feu. + +--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers +l'ouverture de la caverne. + +--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde! + +--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de +reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter +leurs tigres dans un pareil moment! + +«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne +vous laisserai pas... + +--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en +interrompant l'ingénieur. + +--Lequel? + +--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal +serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus +de facilité pour le tuer au dehors. + +--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, +des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le +vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra +bien que la bête se laisse griller ou se sauve! + +--Elle se sauvera, reprit l'Indou. + +--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer +au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches, +du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout +un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la +caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait +dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant, +nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était +certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout +flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le +vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans. +Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors. +L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et, +pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer +au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces +latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de +manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui, +avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la +plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la +seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait +de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin +de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement +épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois +minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu +avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou +plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice +du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme +corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la +tigresse. «Feu!» cria Banks. + +Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard +qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été +trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au +milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient? + +Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre, +ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer +vers le fourré par un autre bond plus allongé encore. + +Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid, +et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle +qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule. + +Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur +notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser +la tête d'un coup de ses formidables pattes... + +Kâlagani bondit, un large couteau à la main. + +Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou, +tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa +griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine. + +L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou +d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui. + +Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le +couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le +plongea tout entier dans le coeur de la bête. + +La tigresse roula à terre. + +Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de +cette émouvante scène. + +Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près +de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever. + +«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui +signifiait: la tigresse est morte! + +Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du +museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes +énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir +été affûtées sur la meule de l'aiguiseur! + +Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et +à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il +s'était approché du capitaine Hod. + +«Merci, capitaine! dit-il. + +--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave, +qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de +l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée +royale! + +--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou. + +--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main, +pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me +fracasser le crâne! + +--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre +quarante-sixième! + +--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine +Hod!» + +Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette +tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée +de main. + +«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule +déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la +pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.» + +Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir +pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs +remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium. + +Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois +encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt +avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en +faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été +impossible de la prendre vivante. + +Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident +inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le +sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis. + +Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de +leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une +reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore +éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, +et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions +quitter l'Himalaya. + +À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de +contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani. + +Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute. + + +CHAPITRE V +Attaque nocturne. + +Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives +inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous +avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les +traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il +avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait +d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que, +s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait +les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. +Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette +expédition. + +Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait +certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le +dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, +à travers le sud-ouest, la route de Bombay. + +Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures +à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il +nous quitta pour aller reprendre son service au kraal. + +Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un +temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod; +mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de +juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le +Tarryani. + +Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias +Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui +aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. +Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa +ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe. + +En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le +compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son +agence, dont il n'avait que faire. + +C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit +prendre dans l'un de ses pièges. + +Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui +amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, +fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de +poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des +oursins dans les Indes. + +«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le +fournisseur, en haussant les épaules. + +--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît +que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les +frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de +parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur +peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, +ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune +bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer +dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les +marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly +d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van +Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant, +dont il ne trouverait que difficilement à se défaire! + +«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod. + +--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine. + +--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois +je puis employer cette catachrèse! + +--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse +est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression, +elle rend convenablement la pensée. + +--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur. + +--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas +l'ours de monsieur Van Guitt? + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks +d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours +exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit! + +--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias +Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au +fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en +ouvrit la porte. + +Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le +fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit +un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un +remerciement, et il détala en poussant un grognement de +satisfaction. + +«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela +vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!» + +Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait +récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui +manquaient à sa ménagerie. + +Voici dans quelles circonstances: + +Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du +mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un +épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à +demi étouffes se firent entendre. + +Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six, +de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous +dirigeons vers l'endroit suspect. + +Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. +À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il +s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod. + +«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il. + +Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de +lui, nous restions en arrière: + +«Un lion!» s'écria-t-il. + +En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche +d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait. + +C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette +particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un +véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt. + +La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que +serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles +secousses, sans parvenir à se dégager. + +Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du +fournisseur, fut de faire feu. + +«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en +conjure, ne tirez pas! + +--Mais... + +--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges +et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence, +à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante +est fixée à une branche d'arbre forte et flexible. +Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que +l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant, +puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en +terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un +animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa +tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que +l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de +l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au +même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la +corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il +puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège +est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves +s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait +tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est +saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque +immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le +lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos +yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien +vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur. +Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers +le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la +conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer +tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur. +Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait +autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de +portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à +gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux +buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous +reprenions le chemin du kraal. + +«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van +Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi +les bêtes némorales de l'Inde... + +--Némorales? dit le capitaine Hod. + +--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis +d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!» + +Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se +plaindre de la malchance. + +Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce +premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur. + +C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si +audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du +Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer. + +Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias +Van Guitt fût complet. + +Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore +reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet +plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui +connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait +courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires +indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des +partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut +regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses +services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les +moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas +songer maintenant à le rejoindre. + +Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement, +continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris +du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne +taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés +au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur. + +«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le +chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya. + +--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable +panthère, qui était tombée sous ses balles. + +Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van +Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit +instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal, +ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais +la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos +suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien +paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de +Hagenbeck, de Hambourg. + +L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une +méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux, +il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les +prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur +chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de +quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des +éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui +n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce +système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on +commence à l'abandonner. + +En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie +du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. +Il avait hâte de partir pour Bombay. + +Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à +quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car +l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé. + +Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine +Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce +que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel +dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque +les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins +volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y +invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt +qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter +quelques lueurs après minuit. + +Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous +formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se +joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous. + +Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait +décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House +vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au +kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse. + +Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut +avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de +chasse fut aussitôt arrêté. + +Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au +fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles +du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez +régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été +préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une +battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait +que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au +fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y +poster avantageusement. + +Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était +encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop +s'ennuyer le moment du départ. + +«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout +entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à +vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques +heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte-- +Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le +capitaine Hod. + +--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me +promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil. + +--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour +moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que +provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux +mouvements de pendiculation!» + +Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le +tronc en arrière par une involontaire extension des muscles +abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs. + +Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit +un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il +ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire? +demandai-je. + +--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod, +promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus +dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de +sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur +ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!» + +Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à +tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire +attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les +chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur +coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte. + +C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide +palissade, était parfaitement clos. + +Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été +soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le +bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons +et à lui. + +Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls. + +Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques +et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là +groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence +complet au dedans comme au dehors. + +Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les +buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas +même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de +gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus, +les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on +entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces +masses énormes. + +Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux, +seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce +regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette +espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble. + +«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la +domestication, dis-je au capitaine. + +--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de +terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils +ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent +leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres? +Décidément, l'avantage est aux fauves.» + +Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi, +repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans +leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait +que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de +captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces +féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se +seraient dévorés entre eux. + +Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle +comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue +dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du +sommeil du juste. + +Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. +Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte +s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. +C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein. + +«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le +compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient +aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À +cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt! +Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair +vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait +leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le +mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se +trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur +tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que +devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van +Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. +Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le +tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre +place au pied d'un énorme mimosa. + +Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui +bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour, +s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était +aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides +d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé. + +Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne +causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. +C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique, +dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature. +On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme +rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les +paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans +quelque vision fantasmatique. + +Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à +voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque +tout se tait autour de soi, il me dit: + +«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves +rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la +forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont +les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres +vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous +n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, +pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était +éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il +trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise! + +--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je +ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit. +Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme, +nous finirions par nous endormir! + +--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant +les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous +nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de +longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais +pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me +tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod, +également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que +moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se +produire dans la cage des fauves. + +Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles, +faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout +dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils +aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient +en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments. + +«Qu'ont-ils donc? demandai-je. + +--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils +n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables +rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des +tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case +de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces +rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied, +et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. +«Une attaque!... s'écria-t-il. + +--Je le crois, répondit le capitaine Hod. + +--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever +sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa +contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier +échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il. + +--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller +les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse! + +--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous, +obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à +faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares +aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires +fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des +Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations! +C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux +assaillants que reste l'avantage! + +Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les +hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait +plus s'entendre dans l'enceinte. + +«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre +par le geste plutôt que par la voix. + +Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte. + +En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient +pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers +essayaient en vain de les y retenir. + +Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute, +s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du +kraal. + +Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand +soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir! + +«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers +la maison, qui seule pouvait offrir un refuge. + +Mais aurions-nous le temps d'y arriver? + +Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de +rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, +fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque. + +Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la +maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères +allaient s'y précipiter. + +Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient +hissés dans les premières branches. + +Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la +possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt. + +«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit +venait d'être déchiré par un coup de griffe. + +D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me +relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au +capitaine Hod pour lui porter secours. + +Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de +la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions +blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri +des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer. + +Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la +colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que +la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être +chavirée. + +Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque +proie plus sûre. + +Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à +travers les barreaux de notre compartiment! + +«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait. +Eux dehors, et nous dedans! + +--Et votre blessure? demandai-je. + +--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce +moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt, +contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un +de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait +sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient +tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces +malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de +tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû +jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne +pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant +sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien +que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît +pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance +d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles, +affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte. +Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des +bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux, +coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot, +arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six +autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa +suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur +poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le +kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant, +d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la +case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de +notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux +renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la +lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se +débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils +parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le +craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus +un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!... +Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient +même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la +face grillagée de leur cage qui posait sur le sol. + +«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en +rechargeant sa carabine. + +À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes +aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur +laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge. + +L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de +résister et fut précipité à terre. + +Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie, +dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang. + +«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu +se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons. + +Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches +étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les +spectateurs impuissants de cette lutte! + +Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre, +qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une +secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla +un instant et se renversa presque aussitôt. + +Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés +sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions +plus rien voir de ce qui se passait au dehors. + +Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de +hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang +imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un +caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers +des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case +de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les +arbres pour en arracher les Indous? + +«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod, +en proie à une rage véritable. + +Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions +les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions. + +Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements +s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les +compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre +avait-il donc pris fin? + +Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec +fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se +joignait celle de Fox, répétant: + +«Mon capitaine! mon capitaine! + +--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt, +je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions +libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée +fut pour ses compagnons. + +--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils +n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se +trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère +gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal, +dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en +sûreté. + +Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper +pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier +de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage +roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait +été pris comme dans un piège. + +Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela +lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres +avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés, +nageaient dans leur sang sur le sol du kraal! + + +CHAPITRE VI +Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. + +Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en +dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement +assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment +où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait +pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé +dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la +fermeture. + +La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que +ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu +qu'il ne perdît l'usage du bras droit. + +Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue +qui m'avait jeté à terre. + +Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour +commencerait à paraître. + +Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir +perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré +de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le +mettre dans un certain embarras, au moment de son départ. + +«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un +pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.» + +Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les +restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément +pour que les fauves ne pussent les déterrer. + +Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani, +et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias +Van Guitt. + +Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la +forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani +et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures, +nous franchissions l'enceinte du kraal. + +Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de +panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement +repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas +le moment d'aller les y relancer. + +Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils +étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, +égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter +que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être +considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur. + +À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous +quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs +aboiements notre retour à Steam-House. + +Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en +avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop +souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a +pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants! + +Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras +en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de +l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma +que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. + +Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup +sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre +aux quarante-huit qui figuraient à son actif. + +Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des +chiens retentirent avec force, mais joyeusement. + +C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au +sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir +Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le +savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était +l'important. + +Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il +l'interrogeait du regard. + +«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple +signe de tête. + +Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur +la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi +que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait +nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler. + +Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent +plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait +effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana +Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de +Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du +nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière +indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à +défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans +cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel +avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il +résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le +pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses +obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y +avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses +compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le +nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens +dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, +l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière +himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin +notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions +uniquement songer. + +Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3 +septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps +nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le +colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans +un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. + +Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. +Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et +prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était +là de quoi l'occuper pendant toute une semaine. + +Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde +fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, +Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles +la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec +les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce +qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures +roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux +cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien +que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous +ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier +allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule. + +La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la +période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers +jours de septembre promettaient une température agréable, qui +devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage. + +Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et +Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. +Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne +où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces +volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient +fournir un gibier excellent pour la route. + +Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là, +Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ +pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient +au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence. + +On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si +cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait +donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. +Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque +n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, +dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. +Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces +circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le +fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les +bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec +quelque impatience. + +Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans +incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. +Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière +expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel +Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi +s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant +le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute +naturelle de prendre sa revanche? + +«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon +capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans +compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur! + +--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, +mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, +cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la +veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous +annoncer la visite du fournisseur. + +En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à +Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous +faire ses adieux suivant toutes les règles. + +Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se +lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu +de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses +compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à +formuler. + +Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il +demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de +pouvoir renouveler ses attelages. + +«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a +vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins +pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles +ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour +diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur +me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée +par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc +dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre +pattes, sont lourdes... et... + +--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station? +demanda l'ingénieur. + +--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je +combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et +c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je +dois livrer à Bombay ma commande de félins... + +--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une +heure à perdre! + +--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un +moyen, un seul!... + +--Lequel? + +--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au +colonel une demande très indiscrète... sans doute... + +--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je +puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.» + +Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres, +la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son +attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés +inattendues. + +En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de +traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler +ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer +jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à +Allahabad. + +C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante +kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de +satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur. + +--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant +d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge. + +--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous +conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut +savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya. + +--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre +bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer +d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance! + +--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant +ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal, +afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait +inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, +nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le +colonel Munro. + +--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au +kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!» + +Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House, +se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un +acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de +la comédie moderne. + +Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le +voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement +préoccupé, suivit le fournisseur. + +Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été +remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus +rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant +d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la +plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour +former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers +les plaines du Rohilkhande. + +Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant +d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si +consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un +incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de +tous. + +Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal, +avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer, +eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de +laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de +la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne +gênait le tirage. + +Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il +recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent +projetées au dehors avec un sifflement bizarre. + +Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la +cause de ce phénomène. + +«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks. + +--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En +effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile +dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute. +Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre. +Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le +sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent +tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod, +qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les +entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip +snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à +lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même +temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait +sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire +à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au +milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis +vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés +dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les +détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre +de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa +carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant +alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa +trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en +retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec +sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui +semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait +pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du +bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de +l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de +Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne. +Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir +le porter à son propre compte. + +Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage +s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du +courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et, +trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression +suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir. + +Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier +manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train. + +Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se +déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse +chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un +dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce +territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça +le départ. + +La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le +serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur +les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à +la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine. + +Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks, +du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une +des larges routes de la forêt. + +Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et +il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la +ménagerie. + +Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au +colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au +logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre +train,--un véritable convoi, composé de huit wagons. + +Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et +le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la +magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les +cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas +plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement. + +«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le +capitaine Hod. + +--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias +Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait +encore plus extraordinaire!» + +Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de +l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite +ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point +de départ. + +Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans +ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement +place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait +toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de +l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis +à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu +à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de +chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il +fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin +revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de +Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas +s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce +Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu +communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, +n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 +septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais +il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui +vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van +Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter +aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même +pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les +admirations allaient à l'éléphant mécanique. + +Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde +septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest; +Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il +s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde +d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant +pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias +épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais +«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des +sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces +arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans +péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et +dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani +eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en +faisaient deux chasseurs hors ligne. + +Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une +portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses +importants tributaires, le Kali-Nadi. + +Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House, +transformé en appareil flottant, se transporta aisément +d'une rive à l'autre à la surface du fleuve. + +Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac +fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux +cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain +temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le +fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient +eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la +frontière himalayenne. + +Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17 +septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à +moins de cent pas de la station d'Etawah. + +C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui +n'étaient pas destinées à se rejoindre. + +La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les +territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les +Vindhyas et la présidence de Bombay. + +La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait +rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay, +atteindre le littoral de la mer des Indes. + +On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le +lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la +route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle +droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien. + +Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait +se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus +utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des +cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois +jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où +l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement +de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. + +De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et +en particulier Kâlagani. + +On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement +attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au +colonel Munro et au capitaine Hod. + +Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir +que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il +lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay. + +Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de +l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction +qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou +allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa +connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être +fort utile. + +Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt +à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks +donna à Storr l'ordre de se tenir prêt. + +Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur. +Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut +naturellement plus théâtral. + +Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait +de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme +amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut +parfait dans la grande scène des adieux. + +Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se +plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée +vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait +jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la +reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un +dernier asile dans son coeur. + +Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, +c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le +zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne +s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude +ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées. + +Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, +et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg +et de Londres avait disparu à nos yeux. + + +CHAPITRE VII +Le passage de la Betwa. + +À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était +exactement notre position, calculée du point de départ, du point +de halte, du point d'arrivée: + +1° De Calcutta, treize cents kilomètres; + +2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts +kilomètres; + +3° De Bombay, seize cents kilomètres. + +À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli +la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept +semaines que Steam-House avait passées sur la frontière +himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à +ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars. +Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous +pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan. + +Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine +mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes +compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre +plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du +royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et +le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins +jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de +s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de +sécurité. + +Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de +Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait +admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le +constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro +et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en +quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces. + +«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses +caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des +approvisionnements de céréales, soit pour le compte du +gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette +qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du +centre et du nord de l'Inde. + +--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la +péninsule? demanda l'ingénieur. + +--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de +l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une +troupe de Banjaris en marche vers le nord. + +--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que +vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de +passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à +travers les campagnes, et vous serez notre guide. + +--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui +lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à +m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique +d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre? + +--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une +carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin +de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien +n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va +nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font +leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons +de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours +d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux +monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où +ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des +pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer +d'une rive à l'autre. + +--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur; +et, une fois arrivés aux Vindhyas?... + +--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col +praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je +connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de +Sirgour, que les attelages prennent de préférence. + +--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne +peut-il passer? + +--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col +de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu +d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal? + +--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera +difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus +particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.» + +Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de +l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais +il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais, +qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris +part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui +pût le faire croire. + +«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans +l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne +accès à quelque route praticable... + +--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après +avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là, +aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore. + +--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les +indications données par l'Indou; et à partir de ce point?... + +--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi +dire la voie ferrée jusqu'à Bombay. + +--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle +sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient. +Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en +ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.» + +Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, +il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire? +dit Banks. + +--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander +pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales +villes du Bundelkund?» + +Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à +Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au +courant de la situation du colonel. + +Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur. +Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise: + +«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib, +au moins dans ces provinces. + +--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi +dites-vous «dans ces provinces?» + +--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a +quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les +recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très +probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.» + +Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait +ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que, +le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats +de l'armée royale au pâl de Tandît. + +«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent +l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de +l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme +un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez +ignorer que Nana Sahib est mort. + +--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani. + +--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait +connaître dans quelles circonstances il a été tué. + +--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib +aurait-il été tué? + +--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra. + +--Et quand?... + +--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25 +mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce +moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous +des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana +Sahib? + +--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois +ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions +seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison: + +«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est +devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a +été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre! + +--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de +l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon +vivait toujours!» + +Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué +quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses +magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb, +compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de +se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées +par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés +de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands +travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de +cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire, +gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque +village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles +sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut +autrefois fondée la primitive église. + +Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les +sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie. +L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos +yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le +dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à +boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways, +qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes! + +Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la +Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale +de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de +l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous. + +Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le +courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant +notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks +prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point +d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House +remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il +faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de +construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de +Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars +qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile +que les plus belles routes macadamisées de la péninsule. + +Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un +certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur +voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior, +au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de +basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa +curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de +création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de +Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une +sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la +Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté +héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre +avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut +tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris +part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on +le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab +avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui! +mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses +souvenirs aux portes de Gwalior! + +Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était +Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux +pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne +compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les +maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches +variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de +Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, +découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous +la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah +avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de +1857. + +C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante +kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus +importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte +y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville +relativement moderne, fait un important commerce de mousselines +indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument +antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle. +Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les +projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures, +et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque. +Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de +l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier +soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir +Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, +pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là, +malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana +Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de +douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille, +durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que +nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie +de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau +qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de +ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un +itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les +étapes! + +Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda +pendant quelques heures, vint justifier une des observations +précédemment faites par Kâlagani. + +Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions +tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres +dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison +de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée +de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de +cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un +arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner, +il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière +blanche en avant de notre train. + +Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou +trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons +de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais +nuage dans le désert lybique. + +«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit +Banks, puisque la brise est légère. + +--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On +appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route, +et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le +nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks, +c'est très probablement une caravane de Banjaris. + +--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver +là quelques-uns de vos anciens compagnons? + +--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai +longtemps vécu parmi ces tribus nomades. + +--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à +eux? demanda le capitaine Hod. + +--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé. +Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût, +était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de +ruminants. + +Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui +s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé. + +Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs, +encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs +kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de +ruminants appartenait à une caravane de Banjaris. + +«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de +l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils +vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les +porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant +l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre +les belligérants, on laissait leurs convois traverser les +provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les +approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée +royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner +une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et +plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils +vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à +examiner attentivement ces Banjaris.» + +Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la +grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes +cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à +déguerpir. + +Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention +ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, +en cette circonstance, ne parut pas produire son effet +ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration +générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés +sans doute à ne s'étonner de rien. + +Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;-- +ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les +cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge +dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés +de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui +se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien +proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste +emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis +d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans +une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, +bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en +coquillages. + +Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un +pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant +les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes, +portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres +céréales. + +C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la +direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans +limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le +convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de +campement. + +En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures +superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de +sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il +savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal. + +«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit +l'ingénieur. Où donc est-il?» + +Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était +plus à Steam-House. + +«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de +ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous +rejoindra avant le départ.» + +Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de +l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle +ne laissa pas de me préoccuper. + +«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans +les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité. +Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine +bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est +en lui que se résume toute la religion de ces nomades.» + +Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que +nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège. +Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut, +accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans +doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs +services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois +Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on +dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que +venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous +allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. + +Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta +un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt +le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il +regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous +adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani, +il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de +poussière. + +Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel +Munro sans attendre d'être interrogé: + +«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service +de la caravane,» se contenta-t-il de dire. + +Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt +Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par +le sabot de ces milliers de boeufs. + +Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la +nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive +gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna. + +D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du +Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié +du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates +de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se +releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde +centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement +quelques centaines de paysans. + +J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa. +Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine +distance de sa rive gauche. + +En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait +alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là +quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce +serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre +pour permettre à Banks d'aviser. + +Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de +nous regagna sa cabine et alla se coucher. + +Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions +surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on +enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre +éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son +propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des +quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien +invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la +garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient +là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte. + +C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux +heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai +aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied. + +«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro. + +--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le +font pas sans raison. + +--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit +le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par +précaution, prenons nos fusils.» + +Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du +campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce +qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou +trois fauves qui seront venus boire sur la berge? + +--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil. + +--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou, +qui venait de nous rejoindre. + +--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit +là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois +entrevoir sous les arbres une masse confuse... + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant +toujours au cinquantième tigre qui lui manquait. + +--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est +toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes. + +--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod. +Je veux en avoir le coeur net! + +--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans +manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement +provoquée l'approche d'animaux féroces. + +«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les +autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous +irons en reconnaissance. + +--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit +signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert +des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les +suivre. + +À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre. +Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière +de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, +qui s'enfuyaient à travers les fourrés. + +Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques +pas en avant. + +«Qui va là?» cria le capitaine Hod. + +Pas de réponse. + +«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne +comprennent pas l'anglais. + +--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je. + +--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas, +nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux +indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer. + +Pas plus de réponse que la première fois. + +Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de +tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres. +Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous +sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et +à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui +s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant +plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou +maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en +retraite! + +--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à +Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.» + +Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac +Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la +garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines. + +La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, +voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à +prolonger leur visite. + +Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les +préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac +Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la +lisière de la forêt. + +De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait +aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper. + +Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour +effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement +débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges. +Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait +nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être +entraîné trop en aval. + +L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus +propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de +découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite. +Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours +sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long +trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici. + +«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les +marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau +par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs +puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des +rapides. + +--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils +ne passent pas! + +--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à +leur disposition. + +--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles +distances à la nage? + +--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur. +Tous les bagages sont placés sur le dos de ces... + +--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami +Mathias Van Guitt. + +--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit +Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des +hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le +fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau. +Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et +disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare, +lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit. + +--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants, +nous en avons un... + +--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas +semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui, +dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?» + +Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr +dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier. + +Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge +inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant. +Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses +larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le +passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire +qu'avec précaution. + +Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant +la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus, +gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille +diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant +de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants +de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe +compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil. + +--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours +prêt à la défense. + +--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le +temps d'observer la bande de singes. + +--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent +Mac Neil. + +--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!» +répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point +affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et +insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui +habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des +Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à +la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris +blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses +bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à +Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise +au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. +Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux +sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces +guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils +occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les +honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer, +et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs +officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement +domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et, +s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire +qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des +panthères. + +Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le +capitaine Hod mit son fusil au repos. + +Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe, +n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait +profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa? + +C'était possible, et nous l'allions bien voir. + +Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre +le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un +coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous +d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu +près immobile. + +La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la +nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge. + +Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà, +mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par +la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui +semblait les attendre. + +En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente +sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on +pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se +félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil +de navigation qui leur permît de continuer leur voyage. + +Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant +vers l'amont, il lui fit tête. + +Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant +avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes +s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur +la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à +l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des +jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos +pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés +sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la +vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne +de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air, +et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids. + +Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur +surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à +cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours, +il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait +volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur +Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y +eût mis bon ordre. + +Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre +pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges +pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par +laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement. + +Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il +accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes +sauta sur la berge et disparut avec force gambades. + +«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du +sans-façon de ces compagnons de passage. + +Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait +l'observation du brosseur. + + +CHAPITRE VIII +Hod contre Banks. + +La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de +la station d'Etawah. + +Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des +incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette +partie du royaume de Scindia. + +«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit, +j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!» + +Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers +cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait +bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à +monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre +passage au col de Sirgour. + +Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans +encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de +l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs +de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se +livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs +et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement, +lorsqu'on traverse ce territoire. + +La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette +région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait +pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au +plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du +railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, +aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du +Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes +insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques, +étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait +concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait +pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures +dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et +nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des +campements avec une extrême vigilance. + +Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est +pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite +troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable +casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une +certaine «surface de résistance», pour employer une expression à +la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs, +--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du +Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir. +Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts +à toute éventualité. + +Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour +fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par +instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer +de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait +instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois, +certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent +franchies. + +Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles +fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces +sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus +particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais, +même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque +carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges +resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui +limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard. +S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul, +tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos +compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état +de viabilité. + +En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine +de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné +le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant +de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile. + +Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien +que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi +voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne +contenait aucune menace de ces orages dont on redoute +particulièrement la violence dans la région centrale de la +péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous +éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme, +la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour +des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne +manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la +table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait. + +Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient +regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le +Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des +tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur +nourriture, faisaient défaut? + +Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas, +l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement +connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les +éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de +rares échantillons. + +Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de +ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre +approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de +laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait +sans doute. + +Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi +bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta +d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces +gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient +suffire à tous leurs besoins. + +«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de +nous faire un cours de zoologie pratique!» + +On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces +pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu +inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui +parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux +dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume +de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du +golfe de Bengale. + +Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah», +enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un +troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre +cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent +indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y +enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants +domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière, +et la capture est opérée. + +Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement +de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut +s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus +malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, +et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, +des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles +pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, +enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les +éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement +aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés, +sans même avoir eu le temps de se reconnaître. + +Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait +les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et +profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal +se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à +ce moyen barbare. + +Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le +Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties. +Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur +leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un +aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur +dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud +coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant +sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à +travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui +les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe +lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs. + +Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde +un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise +spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt +mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur +sang. + +Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de +tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,-- +soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit +heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids +pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport +de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de +l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles +inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des +particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants, +puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par +suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont +d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or, +comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les +chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de +l'étranger. + +Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les +moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en +fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités +considérables sur les divers territoires de l'Inde. + +Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir. + +Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière +à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris +leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres +éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas, +rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart +d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils +observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une +distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point +désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or, +cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui +contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant +d'Acier ne pouvait accélérer son pas. + +Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus +considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui, +suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse +quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient +là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit +de nous devancer. + +Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce +moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils +voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un +appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires +qui suivaient le même chemin. + +Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur +la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une +bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas +encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement +de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents +plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des +agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne +sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette +éventualité. + +Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous +avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous +observions ce qui se passait à l'arrière. + +«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans +doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire! + +--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà +d'une distance assez restreinte. + +--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la +finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques +reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou +quatre milles. + +--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro. +Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé +par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent +prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche, +Banks. + +--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit +l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du +tirage, et la route est très raide! + +--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces +incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur. +Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un +cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est +plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en +voyage! + +--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois +pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous +suivre! + +--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne +l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un +éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des +moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout! + +--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux +bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa +distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend +fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en +pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House! + +--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la +première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais +trop quel accueil ils lui feront! + +--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils +le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou +Singh! + +--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non +sans raison, le sergent Mac Neil. + +--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou +plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui +se changera en respect!» + +On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour +l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique, +créé par la main d'un ingénieur anglais!» + +«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait +véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très +intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils +associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi +humaine! + +--Cela est contestable, répondit Banks. + +--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne +faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on +ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages +domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui +puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il +pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas, +Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À +les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il +les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs +ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les +éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry, +il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les +mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le +Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les +fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on +lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute +l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est +prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les +injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui, +je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif +insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut +oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre, +et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien, +l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il +passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne +l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire, +si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement +avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa +trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant, +Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous +les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il +pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui +accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!» + +Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de +mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, +qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod! +répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous +un chaud défenseur! + +--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le +capitaine Hod. + +--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit +Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un +chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne. + +--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un +ton assez dédaigneux. + +--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence +très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces +animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile +aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs +cornacs! + +--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait. + +--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais +choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs +sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la +préférence au renard, au corbeau et au singe! + +--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en +gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe. + +--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson +ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant, +c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela +doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi +que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est +le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il +ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse +traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser +d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants +captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une +facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience +ne leur apprend pas même à être prudents! + +--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme +cet ingénieur vous arrange! + +--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma +thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à +toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence +suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire, +surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au +sexe faible! + +--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit +le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à +mener que les enfants et les femmes? + +--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop +célibataires pour être compétents en cette matière-là! + +--Bien répondu! + +--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à +la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de +résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait +furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce +moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud! + +--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant +que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une +proportion inquiétante!» + + +CHAPITRE IX +Cent contre un. + +Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à +soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils +allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez +rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il +fût possible de les observer minutieusement. + +En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa +taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement +pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille +inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns +atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues +que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un +mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur +sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île +de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces +appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces +«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares +sur les territoires proprement dits de l'Indoustan. + +En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont +les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de +Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût +certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En +effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils +n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand +il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés», +ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les +femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage, +et dirigent les grandes migrations. + +Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi +toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés, +la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très +pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier +équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût +été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et, +conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les +régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour. +S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de +le faire nous-mêmes? nous le verrions bien. + +«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde +d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?... + +--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous +voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas, +Fox? + +--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui +naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette +réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de +désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite +quiétude des deux chasseurs. + +«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le +regardait au même moment. + +--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de +répondre l'Indou. + +--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons, +cependant, essayer.» + +Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle +dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements +du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train +s'accéléra. + +C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche +du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le +troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même +ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne +diminua pas. + +Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante. +Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la +seconde voiture. + +En ce moment, la route présentait en arrière une direction +rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était +donc plus limitée par de brusques tournants. + +Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre +des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait +en compter moins d'une centaine. + +Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la +largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire, +les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air. +C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes +lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la +métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à +quels dangers ne serions-nous pas exposés? + +Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle +allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles. +Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel. + +Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde, +on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il +faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte, +dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une +gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de +passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers +le sud. + +Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur +le lieu où nous camperions nous-mêmes? + +C'était la grosse question. + +Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les +éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions +observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement, +puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce +brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature +particulière. + +«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro. + +--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani, +lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence! + +--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent +comme tels? demanda Banks. + +--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à +un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les +coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En +frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants +chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration +prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous +serrait le coeur comme un roulement de foudre. + +Il était alors neuf heures du soir. + +En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, +large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui +conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée +d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze +kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit. + +Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura +stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas +même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir +toujours en pression, afin que le train restât en état de partir +au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité. + +Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au +capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai +demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied. +Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux +éléphants de se jeter sur Steam-House? + +Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à +se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se +déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser +et poursuivre leur route au sud? + +«C'est possible, après tout, dit Banks. + +--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme +ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à +peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé. + +La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger +fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est +le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait +rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois +de sa trompe. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis, +ces braves éléphants! + +--Bon voyage! répliquai-je. + +--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous +allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les +fanaux. + +--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux +faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et, +par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points +de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de +Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces +feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes, +semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple +illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se +plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des +proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant +d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient +soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu. +Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On +eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des +grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt, +même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva +autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent +clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel. + +«Éteins!» cria Banks. + +Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat +cessa presque instantanément. + +«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront +encore là au lever du jour! + +--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque +peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne +cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à +quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était +impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe +d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés +eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu +que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On +marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles, +mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux +s'entêtent à nous escorter? demandai-je. + +--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse +se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks. + +--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas? +dit le capitaine Hod. + +--Il en est un, répondit l'Indou. + +--Lequel? demanda Banks. + +--Le lac Puturia. + +--À quelle distance est-il? + +--À neuf milles environ. + +--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être +qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de +l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre +qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de +Steam-House n'en soit encore plus compromise? + +--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque! +dit l'Indou. + +--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en +effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants +n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et +peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit +impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune +démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la +nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et +Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un +remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les +éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur +trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur +toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça +et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage +était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de +Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de +piques à travers les fenêtres. + +Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point +les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une +agression soudaine. + +Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près +notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce +qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils +comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui +une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu +l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs +s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du +train. + +Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa +trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient +lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en +marche, traîner les deux chars roulants à sa suite? + +Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions +pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses +compagnons se tenaient à l'arrière. + +Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à +charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà +atteint cinq atmosphères. + +Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le +régulateur. + +Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le +mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de +sifflet se fit entendre. + +Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils +laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas. + +Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur +jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement, +actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla +tout d'une pièce. + +Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut +tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se +pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large +passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre +d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un +cheval au petit trot. + +Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression +du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les +premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers +suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point +l'abandonner. + +En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet +endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des +cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient +mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des +adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de +vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs +mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur +trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en +marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se +pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du +Géant d'Acier. + +«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro, +j'y consens... + +--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route +redeviendra plus étroite?» Là était le danger. + +Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent +employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait +la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois +seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la +route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant +d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux, +leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui +livrer passage. + +À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire +pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous +serions relativement en sûreté. + +Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme +troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks +comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de +manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à +la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de +quelques heures. + +J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais +absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que +motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas +même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie +montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive. + +Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux +puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi +que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite +jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac. + +Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que +s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient +tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la +difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les +flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les +parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans +les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct, +ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il +en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni +d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro. + +--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer +cette masse. + +--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que +diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les +défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens +n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant +capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous +sommes un contre cent! + +--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va +nous passer dessus!» + +Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au +Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des +éléphants qui se trouvaient devant lui. + +Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs +furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait +prévoir l'issue, était imminente. + +Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques, +les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis +de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute +agression. + +La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine, +qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment +arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier. + +«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani. + +--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui +haussa les épaules en signe de mépris. + +--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani +avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent +pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce +sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout +lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci, +et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable, +comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa +une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants +ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre +Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la +poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse +armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train +tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise +l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant +tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été +entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta +et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même +moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se +poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une +pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux +que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient +aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne +fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il +fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et +carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne +soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la +naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de +l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs +détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de +douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit, +étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance +heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les +premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put +continuer sa marche. + +«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod. + +Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout +entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, +que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques +hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat +que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette +surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible, +et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar +pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement +reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait +Banks. + +--Feu!» criait Hod. + +Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient +les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il +devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le +capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à +trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les +éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de +fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient +les parois de Steam-House. + +Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et +à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans +le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, +surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait +toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le +repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et +s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés +sur la masse charnue que déchiraient ses défenses. + +Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues +patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le +remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac. + +«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au +plus fort de la mêlée. + +--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une +trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le +colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous +les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans +l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux +coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense +commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce +dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais +démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il +fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant +d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il +s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force +de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même +moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la +tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et +marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer. + +Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme +général. + +C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait +contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!» +cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de +Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment +passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le +capitaine Hod. + +--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox. + +--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que +c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait +été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces +bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre +échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc +déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks. + +--Oui, monsieur, répondit Goûmi. + +--Coupez la barre d'attelage! + +--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod. + +--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle +brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière. +Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée, +puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de +l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine +informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit +le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation +y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une +bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la +première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait +plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait. + +«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur. + +Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia +était peut-être atteint! + +Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant +animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le +régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart +d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de +la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les +tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas +de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur +brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur +cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique! + +Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. + +S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait +relativement en sûreté. + +Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en +faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu +la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture. + +Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent +comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six +éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart +tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang. + +À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui +formaient un dernier obstacle. + +«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien. + +Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de +dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les +soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si +peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles +frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant +d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il +bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le +suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au +risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en +était fait de tous les hôtes de Steam-House. + +L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le +train flotta bientôt sur les eaux tranquilles. + +«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro. + +Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent +dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux +qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme. + +Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna +peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement +ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou +leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière. + +«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la +douceur des éléphants de l'Inde? + +--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi +une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine +de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il +est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter +l'aventure!» + + +CHAPITRE X +Le lac Puturia. + +Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver +provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ +dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province +anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de +prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une +petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du +Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie +orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont +le lac occupe le centre, son influence ne se fait que +difficilement sentir. + +Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que +cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et +saufs? + +La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante, +puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu. +L'une des voitures composant le train de Steam-House était +anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour +employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le +sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait +inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus +rester que des débris informes. + +Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel +de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine +et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions. +De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de +cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire +usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore. + +Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus +difficile à résoudre. + +En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En +admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la +station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait +se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger. + +Ma foi, on en prendrait son parti! + +Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut +naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la +destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve, +l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et, +oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement +d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation +personnelle qui lui était faite. + +Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le +parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur +Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à +«faire une communication de la plus haute gravité.» + +«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en +l'invitant à entrer. + +--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans +savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de +Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où +il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné, +faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il +fût. + +--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro. +Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et +nous jeûnerons, s'il faut jeûner. + +--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit +notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous +assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles +meurtrières... + +--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec +quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant +d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.» + +Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très +au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi: + +«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler +dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi +qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont +quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il +semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette +masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être +servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de +l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est +préparée d'après une recette dont l'application m'est +exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme... + +--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus +élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. + +--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un +des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis +le représentant à Steam-House. + +--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit +Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les +éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien +qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage +de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable +animal. + +--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre +pour se procurer?... + +--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites +qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque. + +--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir +l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette +déplorable aventure. + +--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le +colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au +déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à +Jubbulpore. + +--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en +s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était +habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre +chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations. + +En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks +nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le +manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de +combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit +heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de +bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve +était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus, +il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de +Steam-House aurait eu le même sort que la seconde. + +«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la +pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il +n'est aucun moyen de la relever! + +--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le +croire, Banks? demanda le colonel Munro. + +--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes +peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart +d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le +troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop +imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et +chercher sur sa rive du sud un point de débarquement. + +--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le +colonel Munro. + +--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ. +Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient +nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant +quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner. + +--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la +nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.» + +C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions, +d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, +entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à +Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche. + +Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et +plus même qu'il ne convenait. + +En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se +lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient +déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente. +Ici, une modification s'était produite, due aux différences de +localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient +maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en +fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des +eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les +hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne +tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord, +mais qui s'épaississait d'instant en instant. + +Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il +y avait lieu de tenir compte. + +Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie, +les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les +coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées +cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une +atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer. + +Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors +flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se +déplaçaient plus. + +Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de +relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la +machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive +sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or, +comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il +était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une +ou l'autre de ses rives. + +Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient +poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans +l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc +des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle +situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter. +L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis. + +Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le +jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres +latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait +se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux +valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des +rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac. + +Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me +parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il +s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train +flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne +laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de +nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être +aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe +inférieure du lac. + +«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez +parfaitement quelle est l'étendue du Puturia? + +--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile, +au milieu de cette brume... + +--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle +nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée? + +--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps. +Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi. + +--Dans l'est? demanda Banks. + +--Dans l'est. + +--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus +près de Jubbulpore que de Dumoh? + +--Assurément. + +--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler, +dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre +la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions +sont épuisées! + +--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un +de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même? + +--Et comment? + +--En gagnant la rive à la nage. + +--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit +Banks. Ce serait risquer sa vie... + +--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit +l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de +Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle. + +«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel +Munro, qui observait attentivement l'Indou. + +--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais. + +--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand +service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la +station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons +besoin. + +--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani. + +J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui +s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais, +après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il +appela Goûmi. + +Goûmi parut aussitôt. + +«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur? + +--Oui, mon colonel. + +--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du +lac, ne t'embarrasseraient pas? + +--Ni un mille, ni deux. + +--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre +pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore. +Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, +deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, +ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani? + +--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi. + +--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le +colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon. + +--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que +vous êtes courageux!» + +Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit +quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes +après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se +laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très +intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de +vue. + +Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si +désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit +sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais +jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être +franches! + +--J'ai éprouvé la même impression, dis-je. + +--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer +l'ingénieur. + +--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se +rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée. + +--Laquelle? + +--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour +aller chercher des secours à Jubbulpore! + +--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en +fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou +s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers +toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle +preuve en as-tu? + +--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai +vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée +noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre +ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je +répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa +faveur, n'a pas dit la vérité.» + +Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté +depuis,--était fondée. + +Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les +blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la +perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son +observation. + +«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks, +et pourquoi nous trahirait-il? + +--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel +Munro, trop tard peut-être! + +--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne +sommes pas en perdition, j'imagine! + +--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui +adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort. +Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura... + +--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et +se défiera de son compagnon. + +--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le +jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous +verrons alors quel parti prendre!» + +Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans +une insomnie complète. + +Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager +l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre +train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On +pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se +condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle +journée pour le lendemain. + +Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à +manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant +peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors. + +Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves +vint troubler le silence de la nuit. + +La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle +devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore +très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne +l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux +sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe +extrême du lac. + +Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une +légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon +lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient +plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le +grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères. + +«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion +de tuer là son cinquantième! + +--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu, +j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette +bande de fauves nous aura cédé la place! + +--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les +fanaux électriques en activité? + +--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge +n'est très probablement occupée que par des animaux en train de +boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la +reconnaître.» + +Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés +dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, +impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que +dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura +absolument invisible à nos regards. + +Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à +peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface +du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, +devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le +lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de +cette partie du Bundelkund. + +«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la +bande! dit le capitaine Hod. + +--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit +le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que +grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à +les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis +notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services +incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il +avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine +Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se +laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, +leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour +l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous +trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes +de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés +dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à +des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre +le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du +matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous +frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à +peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule +après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit +qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur +opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils +regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en +bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans +transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait +encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par +prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les +animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande +route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait +soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, +maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des +eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver +sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. +Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans +doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de +l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le +brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une +portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le +voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore. + +Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, +Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, +Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos +du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de +garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous +criât: Terre! + +Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais +elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la +brume, et l'horizon se découvrit à nos regards. + +La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac +une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les +vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de +montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement. + +«Terre!» avait crié le capitaine Hod. + +Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du +fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la +brise, qui soufflait du nord-ouest. + +Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle +semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, +pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il +semblait donc que l'on pût atterrir sans danger. + +Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge +plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était +possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à +consulter la direction donnée par la boussole, devait être la +route de Jubbulpore. + +Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, +le premier, avait sauté sur la berge. + +«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en +pression, et en avant!» + +La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le +sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il +suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender. + +Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa +chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour +vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la +station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant +à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne +serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en +route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous +apaiserions notre faim tant bien que mal. + +Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression +suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il +prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la +route. + +«À Jubbulpore!» cria Banks. + +Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au +régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la +forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se +jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture, +par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous +eussions pu nous reconnaître! + +Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du +train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir! + +Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de +destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la +main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé, +dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus +rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques +minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut +détruit par les flammes! + +«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que +plusieurs Indous pouvaient à peine contenir. + +Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces +Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux +qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer. + +Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus +que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de +traverser une moitié de la péninsule! + +Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils +auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent +impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre +l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant +artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré +leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du +capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. + +En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces +Indous. + +Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui. + +Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était +notre guide, c'était Kâlagani. + +De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le +traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave +serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le +revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement, +sans baisser les yeux, le désignant: + +«Celui-ci!» dit-il. + +Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut +au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans +avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner +un dernier adieu! + +Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu +nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!... + +Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus, +nous étions égorgés. + +«Pas de résistance!» dit Banks. + +L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, +pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en +vue des événements ultérieurs. + +Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour, +et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre +eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, +cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre... + +«Pas un pas de plus,» dit Banks. + +On lui obéit. + +En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en +voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les +intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre +compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de +Nana Sahib se présenta à mon esprit!... + +Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune +Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient +précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été +connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils +complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde +septentrionale. + + +CHAPITRE XI +Face à face. + +Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être +délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce +sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés +d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins +n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le +meurtre prémédité, l'assassinat. + +Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche +Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas +par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs +ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi +redoutables. + +Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains +territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice +anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de +son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout +dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund +offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de +pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand +nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une +ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec +tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des +Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de +l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de +ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les +plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!» + +C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani, +qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se +reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été +entraîné sur la route de Jubbulpore. + +La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en +relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un +traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché. +C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses +vengeances. + +On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les +dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement +mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro +pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre, +Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause +et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du +colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer +sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage +de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission. + +Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées +du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. +Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait +guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant +que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au +sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de +Mathias Van Guitt. + +L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque +quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le +sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut +assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du +colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa +reconnaissance. + +Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à +Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses +hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre. +Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire +accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait +vers le sud. + +Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas +à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans +quelles circonstances? on ne l'a pas oublié. + +En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait +l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service +de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait +peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait +précisément obtenir. + +Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de +ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant +d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il +est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de +provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à +retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, +les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles +furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais +le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être +forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa +ménagerie roulante le chemin de Bombay. + +En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque +déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut +Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du +fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi +que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier, +descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah. + +Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie. +Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus +utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très +embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit +que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement +toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables +services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de +ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani. + +Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt +à payer de sa personne. + +Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui +parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste +d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire. +Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le +légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne +peut atteindre! + +Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, +lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses +anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore, +mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir. + +Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux +desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets +du nabab. + +C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés +des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les +voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il +fallut demander refuge. + +Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous +prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si +maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne +pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu +suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward +Munro n'étaient que trop justifiés. + +On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se +précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils +avaient atteint la rive sud-est du Puturia. + +Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un +soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné. +L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel +Munro. + +Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette +grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas +pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était +beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi +surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché +à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de +caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre +hors d'état de nuire. + +Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme +il l'espérait. + +La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas +distingué un homme en marche. + +Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit +brusquement entendre, appelant Kâlagani. + +«Oui! Nassim!» répondit l'Indou. + +Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la +gauche de la route. + +Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana, +que Goûmi connaissait bien! + +Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort, +qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle +ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de +fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre, +d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le +Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas +autre chose à faire. + +Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui +lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles +qui bordaient la route. + +Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de +se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro, +Goûmi n'était plus là. + +Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de +Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses +hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le +hardi serviteur qui venait de s'échapper. + +Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu +dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge, +avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver. + +Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi, +livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage, +à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait, +quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux? + +Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le +chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, +redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction +du lac. + +Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des +Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani +avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux +environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre +que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui +dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination! + +En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était +le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses +compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment +où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits +purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani. + +Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses +compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison +détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à +sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac +Puturia. + +Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de +Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne +devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au +pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais. + +Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. +Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout +événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le +traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le +chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il +ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni +en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût +pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris +immédiatement. + +Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il +croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour +lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien +chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de +satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle +son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque +manoeuvre de ce genre. + +En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas +prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. +N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. +Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? +c'était difficile. + +En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de +Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. + +Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons +à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque +dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de +Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le +prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible +retraite des Vindhyas! + +Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir. + +Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne +désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il +préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de +s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne +pouvait troubler. + +Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. +Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher +du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort +du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne +l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui +l'attendit. + +Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit +faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent +sur le bord d'un petit ruisseau. + +Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du +colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris +depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie +de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême. + +À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant +cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en +route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. + +Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits +abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le +colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il +le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains +de Dieu. + +Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un +étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la +Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. + +L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du +pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut +considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas. + +Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille +forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle +ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest +fussent occupés par l'ennemi. + +Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne, +une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui +surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes +avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier, +tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine +praticable pour des piétons. + +Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines +démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de +l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se +dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de +caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas +voulu maintenant pour étable. + +Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous +ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du +parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure +de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré, +d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été +laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui +rongeait son enveloppe de fer. + +C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant +du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de +Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de +quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins +fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des +indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la +cité. + +Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené +par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il +y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq +milles. + +En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se +trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre. + +Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui +s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis +que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. + +Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras +croisés, il attendait. + +Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit +quelques pas au devant du groupe. + +Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête. + +Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une +main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui +témoigna qu'on était content de ses services. + +Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil +en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On +eût dit d'un fauve marchant sur sa proie. + +Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le +regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même. + +Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui: + +«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un +ton qui indiquait le plus profond mépris. + +--Regarde mieux! répondit l'Indou. + +--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, +malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même, +l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de +Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de +Tandît? C'était Balao Rao, son frère. + +L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés +à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait +trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient +pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son +frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. +Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la +mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui +n'était plus. + +Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de +l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité +presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché +par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne +le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient +point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre +l'influence pernicieuse que possédait le nabab. + +Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de +faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, +et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il +s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les +circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, +toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour +un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas +possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les +provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce +but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani. + +Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un +abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux +dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de +Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait +guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort. + +Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa +personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes +de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit. + +Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli +sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel +Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main. + +Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la +nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât +aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, +n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel +Munro? + +De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du +Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, +rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit +en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état +des choses. + +Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse +de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé +depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro +et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les +Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac +Puturia qu'il fallait les attendre. + +Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne +pouvait plus lui échapper. + +Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en +sa présence, à sa merci. + +Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent +un instant sans prononcer une seule parole. + +Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement +devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son +coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de +Cawnpore!... + +Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière. + +Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le +maîtrisèrent, non sans peine. + +Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même. +Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les +Indous. + +Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face. + +«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs +canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce +jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable +mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore, +ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf +membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six +mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En +tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt +mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont +payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale! + +--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés +autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et +attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne +répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de +ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas +encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro. + +«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao +est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon +frère n'est pas encore vengé! + +--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence, +celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le +prisonnier. + +«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!» + +Tous se turent. + +«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector +Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable +supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la +guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants, +à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...» + +Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait +pu réprimer cette fois. Aussi: + +«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras +comme tant des nôtres ont péri!» + +Puis, se retournant: + +«Vois ce canon!» + +Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq +mètres, qui occupait le centre de l'esplanade. + +«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est +chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se +prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la +vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!» + +Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que +l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. + +«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais +tombé entre mes mains!» + +Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche +du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut +attaché par de fortes cordes. + +Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits +et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de +l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du +supplice. + +Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il +voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, +Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la +bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir +Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu. + + +CHAPITRE XII +À la bouche d'un canon. + +Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises +à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils +mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous +l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient +un usage immodéré. + +Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas +tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une +longue journée de fatigue. + +Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au +moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il +pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement +attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras +et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement? + +Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un +Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade. + +Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit +auprès du colonel Munro. + +Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint +droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours +là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent +point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même: + +«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux +canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...» + +Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du +colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si +épouvantable qu'elle dût être. + +L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à +feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse +culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la +poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice. + +Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il +semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme +un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe +sous lui. + +Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou +chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il +s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous +l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu. + +Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se +promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant +devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes +paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les +cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la +tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet, +à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu. + +Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, +tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et +plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la +forteresse. + +Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas +succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se +laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le +rendit absolument invisible. + +La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, +immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi +calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à +l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. +Le silence était absolu. + +Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel +Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. +Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, +pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses +membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. +Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas +là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique +ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à +vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si +heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout +entière avec une singulière précision. Tout son passé se +représentait à son esprit. + +L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il +l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers +jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune +fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette +habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, +aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par +la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son +esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui +revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité +n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était +déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait +vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu +distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures +s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! +son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de +la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce +canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, +enflammer l'amorce! + +Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui +apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le +Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin +ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois +auparavant, il était allé une dernière fois pleurer. + +Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière +des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, +le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et +c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait +voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait +pu atteindre! + +Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un +effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et +les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un +cri, non de douleur, mais d'impuissante rage. + +À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la +tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il +était le gardien du prisonnier. + +Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui +posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là, +et, du ton d'un homme à moitié endormi: + +«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!» + +Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point +d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne +tarda pas à s'assoupir complètement. + +À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris +le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il +songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association +d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il +se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains +d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les +Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien, +et cette pensée lui serra le coeur. + +Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En +effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à +lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de +celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,-- +il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa +haine! + +Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod, +Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la +route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient +pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là, +les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment +auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait +cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, +d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la +pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas +succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien +pour le prisonnier! + +Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout +intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi +n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort! + +Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le +colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les +choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au +souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur. + +Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi, +il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours +obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de +l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube. + +Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque +l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez +singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence +passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les +objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes +ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux +devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son +souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition, +aussi inattendue qu'inexplicable. + +En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de +Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers +l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait +et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant +son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre. + +Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident +pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce +feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait +et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas +être enfermé dans un fanal. + +«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être! +Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le +trahirait... Qu'est-ce donc?» + +Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur +de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne +fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans. + +Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois, +lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile, +il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat. + +Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la +crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage. + +Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme, +sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait +vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être +recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa +tête. + +Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il +craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la +flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi +immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans +son énorme gueule. + +Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne +pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non. +L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par +la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits +pas. + +Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro +pût la distinguer plus nettement. + +C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, +recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait +une branche de résine enflammée. + +«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des +Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus +garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!... +Peut-être pourrais-je?...» + +Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à +peu près deviné. + +C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente +créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas, +toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds +superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne +savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque +du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette +partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais +inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses +incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de +Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le +hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener +cette nuit même. + +Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De +la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant, +cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui +parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable +violence. + +Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne +jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le +prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux +fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme +la cagoule d'un pénitent. + +Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni +par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange +créature. + +D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à +faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa +résine dessinait de petites ombres flottantes. + +Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon, +allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à +cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier +rayon du jour? + +Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était +partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle +l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, +elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle +regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait +son imagination falote. + +Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait +tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là, +elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de +le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la +poterne. + +En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée +soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna. +Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant? +Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le +colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. + +Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle +force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir! + +La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa +résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût +voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux +s'allumèrent d'une flamme ardente. + +Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait +du regard. + +Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son +pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment, +de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus +intense. + +Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du +prisonnier. + +«Laurence! Laurence!» + +Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant. + +C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait +devant lui! + +«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il. + +Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne +semblait même pas l'entendre. + +«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!» + +Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue +ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément +gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il +devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute, +mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux +bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui! + +L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée +sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et +confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut +précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées +qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de +conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul, +car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà +abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le +commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre +du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était +perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de +le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits, +elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au +moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la +sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres, +allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes, +fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres +raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle +était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas! +Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours +frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans +cesse! + +Oui! c'était bien elle! + +Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que +n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras, +l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle +existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et +il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras +par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait +l'arracher avec elle de ce lieu maudit! + +Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la +cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là, +s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible +joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute +ajouté aux angoisses du prisonnier! + +«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro. + +Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou, +endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés +dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même! + +Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses +yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances +que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même +allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas +voulu répondre! + +Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son +voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas. + +Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir! + +«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté +un suprême adieu. + +Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de +Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà, +allait encore s'aggraver. + +En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré +son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir +obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa +main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de +métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour +que le coup partît! + +Munro allait-il donc mourir de cette main? + +Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les +yeux de Nana Sahib et des siens! + +Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!... + +Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses +mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main +amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une +lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses +poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se +tenait, mais par quel miracle! un libérateur. + +Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui +l'attachaient!... + +En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il +était libre! + +Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!... + +Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la +tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort +de l'orifice du canon, tombait à ses pieds. + +C'était Goûmi! + +Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à +remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers +lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de +Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous +était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par +Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui +réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé +dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint +l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui +était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable +clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les +circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se +confondre avec lui dans la même mort! + +«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons! + +--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile. +Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon. + +«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre +explication. + +Il était trop tard! + +Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la +saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main +à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable +détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un +roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda. + + +CHAPITRE XIII +Géant d'Acier! + +Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie +dans les bras de son mari. + +Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade, +suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un +instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur +ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui +conduisait au chemin de Ripore. + +Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que +la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le +plateau. + +Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait +être favorable aux fugitifs. + +En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la +forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro +à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de +tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais +c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne +pouvait tarder à reparaître. + +Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, +étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée +les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient +absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la +garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. + +Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux: +c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au +canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier +il ne restait plus maintenant que d'informes débris! + +La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de +malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette +joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro! + +Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la +détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que +lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier +qu'il y avait laissé? + +De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le +temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus. + +Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette +miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux +sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras +vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui +venir en aide. + +Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à +moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait +à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà +jusqu'au fond de l'étroite gorge. + +De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête. + +Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir +vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces +hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib! + +«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur. + +Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de +toute sa bande. + +«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas. + +--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais +cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route! + +--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons +ensemble!» s'écria Munro. + +Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la +partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient +courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas +qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la +grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. + +Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, +c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc, +nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant +eux du dernier défilé des Vindhyas. + +La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne +retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait +de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt +que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait +ensuite! + +Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au +moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le +colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se +reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de +mille. + +«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart +de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de +Jubbulpore! + +--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel +Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus +distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin, +deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du +sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se +reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se +répondirent à la fois: «Munro! + +--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru +et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait +comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure. +Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire +ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi, +mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du +colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui +descendait le sentier. + +--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il +se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne +parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins +avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner +la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et +son couteau venait de lui échapper. + +Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à +la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses +bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier +abîme qu'il rencontrerait. + +Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient +atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus +d'espérance de pouvoir leur échapper! + +«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques +minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître, +fuyez sans moi!» + +Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de +ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une +voix étouffée. + +Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent. + +«Munro! Munro!» + +Banks était là, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod, +Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux, +sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de +fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth! + +Après la destruction de la dernière maison de Steam-House, +l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à +prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des +Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier, +ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de +Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui +menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti +au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés. + +Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à +se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le +dire. + +Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était +devant eux, qui leur criait: + +«Sauvez lady Munro! + +--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait, +dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi +suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox. +Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens +rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel, +qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut +attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa +dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa +femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle +quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient +hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier. + +«À toute vitesse!» cria Banks. + +Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait +déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait +atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de +Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas. + +Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui +était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son +maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques, +il ne pouvait se lancer en aveugle. + +Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait +visiblement sur lui. + +«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil. + +--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait +encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas +perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il +importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur +carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un +peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à +l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac +Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de +l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à +lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de +combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant +d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents +pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là +allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus +longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher +de gagner de l'avant. + +En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent. + +Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf +une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe. + +«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine +Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!» + +Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se +développait presque en ligne droite, ouvrit largement le +régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la +bande de plusieurs centaines de pas en arrière. + +«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne +pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!» + +Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une +sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers +méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche +de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant +bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite. + +Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du +chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux. + +Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une +extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent +tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver +Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins +ils vengeraient sa mort. + +Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre +aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier. + +«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa +carabine. Attention!» + +Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus +rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol. +«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme. + +--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez! +Il faut leur prendre plus cher que cela!» + +Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit +le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous. + +Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas +vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait, +offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille, +et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant +d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la +station de Jubbulpore! + +Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine +Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il +s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre +eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient +encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la +petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi +redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils +poursuivaient. + +Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les +siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que +bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes +inutiles entre leurs mains. + +En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui +leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se +défendre. + +Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre +Indous tombèrent. + +Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à +tirer. + +À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là, se porta en +avant plus que la prudence ne le voulait. + +«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant +avec le plus grand calme. + +La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper +le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant, +il tourna sur lui-même et tomba. + +À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier +fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se +fit entendre. Un dernier Indou roula à terre. + +Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait +cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils +n'étaient plus qu'à cinquante pas. + +«À terre! à terre!» cria Banks. + +Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant +d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné. + +Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur +la route. + +Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient +immédiatement sauté à terre. + +Seul, Banks était resté dans la tourelle. + +«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib, +attaché au cou de l'éléphant. + +--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton +singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il +descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la +main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la +poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même, +continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé, +il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier +qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque +entièrement la roule. + +Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque +les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de +délivrer Nana Sahib. + +Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de +tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible +violence. + +Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les +soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension +extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc, +cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit +éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes +directions. + +«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!» + + +CHAPITRE XIV +Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + +Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à +craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa +fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable +bande dans cette partie du Bundelkund. + +Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore +étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons +de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la +fuite. + +Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous +arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur +manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus +pressant besoin. + +Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le +moment de la conduire à Bombay. Là, sir Edward Munro espérait +rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du +corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle +n'aurait pas recouvré la raison! + +À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la +prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance +un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du +colonel. + +Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le +premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la +capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire +locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus +l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des +débris informes. + +Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son +créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne +devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient +fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de +l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir. +Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore, +Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu +retourner sur le théâtre de la catastrophe. + +Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des +Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque +l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un +détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils +atteignaient l'entrée du défilé. + +Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six +cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient +jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib. + +Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace. +Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu, +les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la +vallée de la Nerbudda. + +Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par +l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été +rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée +contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras +gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons, +des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles. +Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne +pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait +du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères. + +Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House +se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la +superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique +de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de +Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et +sans valeur! + +«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod, +devant le cadavre de son cher Géant d'Acier. + +--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus +puissant encore! dit Banks. + +--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros +soupir, mais ce ne sera plus lui!» + +Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et +ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne +trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la +figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à +laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater +l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve +incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre +avec Balao Rao, son frère. + +Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne +semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses +fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses +reliques? Cela était plus que probable. + +Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y +avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende +allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des +populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait +toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel +de l'ancien chef des Cipayes. + +Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana +Sahib eût pu survivre à l'explosion. + +Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût +ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,-- +précieux débris, dont il voulait faire un souvenir. + +Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon +mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel. +Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes +occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une +longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses +forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers, +de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous. +Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay, +qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une +magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la +Présidence. + +Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où +se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des +Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de +toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous. + +Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent +de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à +leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son +mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet. + +Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses +serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas +éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme, +ils voulaient tous être là. + +Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la +raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été +la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir. + +«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le +reconnaissant enfin était tombée dans ses bras. + +Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis +dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence +bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche +habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui +laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait +disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et +ne devaient jamais se séparer du colonel Munro. + +À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour +revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod, +dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux +cantonnements militaires de Madras. + +«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de +penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers +l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué +votre cinquantième tigre. + +--Mais il est tué, mon colonel. + +--Comment! Il est tué? + +--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe. +Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes +cinquante?» + +FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE + + + + [1] Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou +un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son +mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le +nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement +réservée aux filles de pairs. + [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde. + [3] Environ 8 kilomètres. + [4] Deux millions de francs. + [5] Depuis cette époque, l'église commémorative a été +achevée. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions +rappellent la mémoire des ingénieurs du chemin de fer +East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs +blessures pendant la grande insurrection de 1857, la +mémoire des officiers, sergents et soldats du 34e régiment +de l'armée royale tués au combat du 17 novembre devant +Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers, +hommes et femmes, du 32e régiment, morts pendant les +sièges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant +l'insurrection, la mémoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar, +massacrés en juillet 1857. + [6] Environ sept cent trente millimètres. + [7] En 1877, 1677 êtres humains ont péri par la +morsure des serpents. Les primes payées par le +gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent +qu'en cette même année on en a tué 127,295. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR *** + +***** This file should be named 14810-8.txt or 14810-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/1/14810/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: La maison \'e0 vapeur +\par Voyage \'e0 travers l'Inde septentrio}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ale +\par +\par Author: Jules Verne +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 2005 [EBook #14810] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON \'c0 VAPEUR *** +\par +\par +\par +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par +\par }{\fs44 Jules Verne +\par }{ +\par +\par +\par }\pard\plain \s34\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \b\f40\fs60\lang1036\cgrid {LA MAISON \'c0 VAPEUR +\par }\pard\plain \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par }\pard\plain \s35\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs36\lang1036\cgrid {Voyage \'e0 travers l\rquote Inde septentrionale +\par }\pard\plain \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par +\par }{\fs34 (1880) +\par }{ +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017360"}{ +\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 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08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003300000000}}}{\fldrslt {32}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017364"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IV Au fond des caves d\rquote Ellora.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017364 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003400000000}} +}{\fldrslt {48}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017365"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE V Le G\'e9 +ant d\rquote Acier.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017365 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003500000000}}}{\fldrslt {61}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017366"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VI Premi\'e8 +res \'e9tapes.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017366 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003600000000}}}{\fldrslt {73}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017367"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VII Les p +\'e8lerins du Phalgou.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017367 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003700000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017368"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VIII Quelques heures \'e0 B\'e9nar\'e8s.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017368 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003800000000}} +}{\fldrslt {105}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017369"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IX Allahabad.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017369 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003900000000}}}{\fldrslt {120}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017370"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE X Via Dolorosa.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017370 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003000000000}}}{\fldrslt {133}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017371"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XI Le changement de mousson.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017371 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003100000000}}}{\fldrslt {144}}} +}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017372"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XII Triples feux.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017372 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003200000000}}}{\fldrslt {158}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017373"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017373 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003300000000}}}{\fldrslt {173 +}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017374"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XIV Un contre trois.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017374 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003400000000}}}{\fldrslt {188}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017375"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XV Le p\'e2 +l de Tand\'eet.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017375 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003500000000}}}{\fldrslt {206}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017376"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XVI La Flamme Errante.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017376 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003600000000}}}{\fldrslt {216}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017377"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul DEUXIEME PARTIE}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017377 \\h }{\fs20 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003700000000}}}{\fldrslt {227}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017378"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE I Notre sanitarium.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017378 \\h }{\fs20 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003800000000}}}{\fldrslt {228}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017379"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE II Mathias Van Guitt.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017379 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003900000000}}}{\fldrslt {239}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017380"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE III Le kraal.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017380 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003000000000}}}{\fldrslt {257}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017381"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IV Une reine du Tarryani.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017381 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003100000000}}}{\fldrslt {273}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017382"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE V Attaque nocturne.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017382 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003200000000}}}{\fldrslt {297}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017383"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017383 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003300000000}} +}{\fldrslt {315}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017384"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017384 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003400000000}}}{\fldrslt {330}}}}} +{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017385"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VIII Hod contre Banks.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017385 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003500000000}}}{\fldrslt {351}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017386"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IX Cent contre un.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017386 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003600000000}}}{\fldrslt {363}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017387"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE X Le lac Puturia.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017387 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003700000000}}}{\fldrslt {380}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017388"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XI Face \'e0 + face.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017388 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003800000000}}}{\fldrslt {398}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017389"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XII \'c0 + la bouche d\rquote un canon.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017389 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003900000000}}}{\fldrslt {414}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017390"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300390030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XIII G\'e9 +ant d\rquote Acier\~!}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017390 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330039003000000000}}}{\fldrslt {427}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017391"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300390031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XIV Le cinquanti\'e8me tigre du capitaine Hod.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017391 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330039003100000000}} +}{\fldrslt {437}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017360}PREMIERE PARTIE{\*\bkmkend _Toc98017360} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017361}CHAPITRE I\line Une t\'eate mise \'e0 prix.{\*\bkmkend _Toc98017361} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Une prime de deux mille livres est promise \'e0 quiconque livrera, mort ou vif, l\rquote un des anciens chefs de la r\'e9volte des Cipayes, dont on a signal\'e9 la pr\'e9sence dans la pr\'e9 +sidence de Bombay, le nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de\'85\~\'bb +\par +\par Telle est la notice que les habitants d\rquote Aurungabad pouvaient lire dans la soir\'e9e du 6 mars 1867. +\par +\par Le dernier nom, \endash \~un nom ex\'e9cr\'e9, \'e0 jamais maudit des uns, secr\'e8tement admir\'e9 des autres, \endash \~manquait \'e0 celle de ces notices qui avait \'e9t\'e9 r\'e9cemment affich\'e9e sur la muraille d\rquote +un bungalow en ruines, au bord de la Doudhma. +\par +\par Si ce nom manquait, c\rquote est que l\rquote angle inf\'e9rieur de l\rquote affiche o\'f9 il \'e9tait imprim\'e9 en grosses lettres venait d\rquote \'eatre d\'e9chir\'e9 par la main d\rquote un faquir, que personne n\rquote +avait pu apercevoir sur cette rive alors d\'e9serte. Avec ce nom avait \'e9galement disparu le nom du gouverneur g\'e9n\'e9ral de la pr\'e9sidence de Bombay, contresignant celui du vice-roi des Indes. +\par +\par Quel avait donc \'e9t\'e9 le mobile de ce faquir\~? En lac\'e9rant cette notice, esp\'e9rait-il que le r\'e9volt\'e9 de 1857 \'e9chapperait \'e0 la vindicte publique et aux cons\'e9quences de l\rquote arr\'eat pris contre sa personne\~ +? Pouvait-il croire qu\rquote une si terrible c\'e9l\'e9brit\'e9 s\rquote \'e9vanouirait avec les fragments de ce bout de papier r\'e9duit en poussi\'e8re\~? +\par +\par C\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 folie. +\par +\par En effet, d\rquote autres affiches, r\'e9pandues \'e0 profusion, s\rquote \'e9talaient sur les murs des maisons, des palais, des mosqu\'e9es, des h\'f4tels d\rquote Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville, lisant \'e0 haute voix l +\rquote arr\'eat\'e9 du gouverneur. Les habitants des plus infimes bourgades de la province savaient d\'e9j\'e0 que toute une fortune \'e9tait promise \'e0 quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son nom, inutilement an\'e9 +anti, allait courir avant douze heures la pr\'e9sidence tout enti\'e8re. Si les informations \'e9taient exactes, si le nabab avait r\'e9ellement cherch\'e9 refuge en cette partie de l\rquote Indoustan, nul doute qu\rquote il ne tomb\'e2 +t sous peu entre des mains fortement int\'e9ress\'e9es \'e0 en op\'e9rer la capture. +\par +\par \'c0 quel sentiment avait donc ob\'e9i ce faquir, en lac\'e9rant une affiche, tir\'e9e d\'e9j\'e0 \'e0 plusieurs milliers d\rquote exemplaires\~? +\par +\par \'c0 un sentiment de col\'e8re, sans doute, \endash \~peut-\'eatre aussi \'e0 quelque pens\'e9e de d\'e9dain. Quoi qu\rquote il en soit, apr\'e8s avoir hauss\'e9 les \'e9paules, il s\rquote enfon\'e7a dans le quartier le plus populeux et le plus mal habit +\'e9 de la ville. +\par +\par On appelle Dekkan cette large portion de la p\'e9ninsule indienne comprise entre les Gh\'e2tes occidentales et les Gh\'e2tes de la mer du Bengale. C\rquote est le nom commun\'e9ment donn\'e9 \'e0 la partie m\'e9ridionale de l\rquote Inde, en de\'e7\'e0 + du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie \'ab\~Sud\~\'bb, compte, dans les pr\'e9sidences de Bombay et de Madras, un certain nombre de provinces. L\rquote une des principales est la province d\rquote Aurungabad, dont la capitale fut m\'ea +me autrefois celle du Dekkan tout entier. +\par +\par Au XVII}{\super e}{ si\'e8cle, le c\'e9l\'e8bre empereur mongol Aureng-Zeb transporta sa cour dans cette ville, qui \'e9tait connue aux premiers temps de l\rquote histoire de l\rquote Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle poss\'e9 +dait alors cent mille habitants. Aujourd\rquote hui, elle n\rquote en a plus que cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui l\rquote administrent pour le compte du Nizam d\rquote Haiderabad. Cependant, c\rquote est une des cit\'e9 +s les plus saines de la p\'e9ninsule, \'e9pargn\'e9e jusqu\rquote ici par le redoutable chol\'e9ra asiatique, et que ne visitent m\'eame jamais les \'e9pid\'e9mies de fi\'e8vres, si redoutables dans l\rquote Inde. +\par +\par Aurungabad a conserv\'e9 de magnifiques restes de son ancienne splendeur. Le palais du Grand Mogol, \'e9lev\'e9 sur la rive droite de la Doudhma, le mausol\'e9e de la sultane favorite de Shah Jahan, p\'e8re d\rquote Aureng-Zeb, la mosqu\'e9e copi\'e9 +e sur l\rquote \'e9l\'e9gant Tadje d\rquote Agra, qui dresse ses quatre minarets autour d\rquote une coupole gracieusement arrondie, d\rquote autres monuments encore, artistement b\'e2tis, richement orn\'e9 +s, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des conqu\'e9rants de l\rquote Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il joignit le Caboul et l\rquote Assam, \'e0 un incomparable degr\'e9 de prosp\'e9rit\'e9. +\par +\par Bien que, depuis cette \'e9poque, la population d\rquote Aurungabad e\'fbt \'e9t\'e9 consid\'e9rablement r\'e9duite, comme il a \'e9t\'e9 dit, un homme pouvait facilement se cacher encore au milieu des types si vari\'e9 +s qui la composent. Le faquir, vrai ou faux, m\'eal\'e9 \'e0 tout ce populaire, ne s\rquote en distinguait en aucune fa\'e7on. Ses semblables foisonnent dans l\rquote Inde. Ils forment avec les \'ab\~sayeds\~\'bb + une corporation de mendiants religieux, qui demandent l\rquote aum\'f4ne, \'e0 pied ou \'e0 cheval, et savent l\rquote exiger, lorsqu\rquote on ne la fait pas de bonne gr\'e2ce. Ils ne d\'e9daignent pas non plus le r\'f4 +le de martyrs volontaires, et jouissent d\rquote un grand cr\'e9dit dans les basses classes du peuple indou. +\par +\par Le faquir dont il s\rquote agit \'e9tait un homme de haute taille, ayant plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S\rquote il avait d\'e9pass\'e9 la quarantaine, c\rquote \'e9tait d\rquote +un an ou deux, tout au plus. Sa figure rappelait le beau type maharatte, surtout par l\rquote \'e9clat de ses yeux noirs, toujours en \'e9veil\~; mais on e\'fbt difficilement retrouv\'e9 les traits si fins de sa race sous les mille trous de petite v\'e9 +role qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la force de l\rquote \'e2ge, paraissait souple et robuste. Signe particulier, un doigt lui manquait \'e0 la main gauche. Avec sa chevelure teinte en rouge, il allait \'e0 + demi nu, sans chaussures aux pieds, un turban sur la t\'eate, \'e0 peine couvert d\rquote une mauvaise chemise de laine ray\'e9e, serr\'e9e \'e0 sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient en couleurs vives les embl\'e8 +mes des deux principes conservateur et destructeur de la mythologie indoue, la t\'eate de lion de la quatri\'e8me incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident symbolique du farouche Siva. +\par +\par Cependant, une \'e9motion r\'e9elle et bien compr\'e9hensible agitait les rues d\rquote Aurungabad, plus particuli\'e8rement celles dans lesquelles se pressait la population cosmopolite des bas quartiers. L\'e0 +, elle fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes, femmes, enfants, vieillards, Europ\'e9ens ou indig\'e8nes, soldats des r\'e9giments royaux ou des r\'e9giments natifs, mendiants de toutes sortes, paysans des environs, s\rquote +abordaient, causaient, gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de gagner l\rquote \'e9norme prime promise par le gouvernement. La surexcitation des esprits n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 plus vive devant la roue d\rquote +une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres. On peut m\'eame ajouter que, cette fois, il n\rquote \'e9tait personne qui ne p\'fbt prendre un bon billet\~: ce billet, c\rquote \'e9tait la t\'eate de Dandou-Pant. Il est vrai qu\rquote +il fallait \'eatre assez chanceux pour rencontrer le nabab, et assez audacieux pour s\rquote emparer de sa personne. +\par +\par Le faquir, \endash \~\'e9videmment le seul entre tous que ne surexcit\'e2t pas l\rquote espoir de gagner la prime, \endash \~filait au milieu des groupes, s\rquote arr\'eatant parfois, \'e9coutant ce qui se disait, en homme qui pourrait peut-\'ea +tre en faire son profit. Mais s\rquote il ne se m\'ealait point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait muette, ses yeux et ses oreilles ne ch\'f4maient pas. +\par +\par \'ab\~Deux mille livres pour d\'e9couvrir le nabab\~! s\rquote \'e9criait celui-ci, en levant ses mains crochues vers le ciel. +\par +\par \endash \~Non pour le d\'e9couvrir, r\'e9pondait celui-l\'e0, mais pour le prendre, ce qui est bien diff\'e9rent\~! +\par +\par \endash \~En effet, ce n\rquote est point un homme \'e0 se laisser capturer sans se d\'e9fendre r\'e9solument\~! +\par +\par \endash \~Mais ne disait-on pas derni\'e8rement qu\rquote il \'e9tait mort de la fi\'e8vre dans les jungles du N\'e9paul\~? +\par +\par \endash \~Rien de tout cela n\rquote est vrai\~! Le rus\'e9 Dandou-Pant a voulu se faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de s\'e9curit\'e9\~! +\par +\par \endash \~Le bruit avait m\'eame couru qu\rquote il avait \'e9t\'e9 enterr\'e9 au milieu de son campement sur la fronti\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Fausses obs\'e8ques, pour donner le change\~!\~\'bb Le faquir n\rquote avait pas sourcill\'e9 en entendant affirmer ce dernier fait d\rquote une fa\'e7on qui n\rquote admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa involontairement, lorsqu +\rquote il entendit un Indou, \endash \~l\rquote un des plus surexcit\'e9s du groupe auquel il s\rquote \'e9tait m\'eal\'e9, \endash \~donner les d\'e9tails suivants, d\'e9tails trop pr\'e9cis pour ne pas \'eatre v\'e9ridiques\~: \'ab\~ +Ce qui est certain, disait l\rquote Indou, c\rquote est qu\rquote en 1859, le nabab s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 avec son fr\'e8re Balao Rao et l\rquote ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, dans un camp, au pied d\rquote une des montagnes du N\'e9paul. L +\'e0, press\'e9s de trop pr\'e8s par les troupes anglaises, tous trois r\'e9solurent de franchir la fronti\'e8re indo-chinoise. Or, avant de la passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accr\'e9diter le bruit de leur mort, ont fait proc\'e9 +der \'e0 leurs propres fun\'e9railles\~; mais ce qu\rquote on a enterr\'e9 d\rquote eux, c\rquote est uniquement un doigt de leur main gauche, qu\rquote ils se sont coup\'e9 au moment de la c\'e9r\'e9monie. +\par +\par \endash \~Et comment le savez-vous\~? demanda l\rquote un des auditeurs \'e0 cet Indou, qui parlait avec tant d\rquote assurance. +\par +\par \endash \~J\rquote \'e9tais pr\'e9sent aux fun\'e9railles, r\'e9pondit l\rquote Indou. Les soldats de Dandou-Pant m\rquote avaient fait prisonnier, et ce n\rquote est que six mois apr\'e8s que j\rquote ai pu m\rquote enfuir.\~\'bb +\par +\par Pendant que l\rquote Indou parlait d\rquote une mani\'e8re si affirmative, le faquir ne le quittait pas du regard. Un \'e9clair enflammait ses yeux. Il avait prudemment cach\'e9 sa main mutil\'e9e sous le lambeau de laine qui lui couvrait la poitrine. Il +\'e9coutait sans mot dire, mais ses l\'e8vres fr\'e9missaient en d\'e9couvrant ses dents ac\'e9r\'e9es. +\par +\par \'ab\~Ainsi, vous connaissez le nabab\~? demanda-t-on \'e0 l\rquote ancien prisonnier de Dandou-Pant. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Et vous le reconna\'eetriez sans h\'e9siter, si le hasard vous mettait face \'e0 face avec lui\~? +\par +\par \endash \~Aussi bien que je me reconna\'eetrais moi-m\'eame\~! +\par +\par \endash \~Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux mille livres\~! r\'e9pliqua l\rquote un des interlocuteurs, non sans un sentiment d\rquote envie peu dissimul\'e9. +\par +\par \endash \~Peut-\'eatre\'85 r\'e9pondit l\rquote Indou. s\rquote il est vrai que le nabab ait eu l\rquote imprudence de s\rquote aventurer jusque dans la pr\'e9sidence de Bombay, ce qui me para\'eet bien invraisemblable\~! +\par +\par \endash \~Et qu\rquote y serait-il venu faire\~? +\par +\par \endash \~Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soul\'e8vement, dit un des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les populations des campagnes du centre. +\par +\par \endash \~Puisque le gouvernement affirme que sa pr\'e9sence a \'e9t\'e9 signal\'e9e dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant \'e0 la cat\'e9gorie des gens qui pensent que l\rquote autorit\'e9 ne peut jamais se tromper, c\rquote +est que le gouvernement est bien renseign\'e9 \'e0 cet \'e9gard\~! +\par +\par \endash \~Soit\~! r\'e9pondit l\rquote Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur mon chemin, et ma fortune est faite\~!\~\'bb Le faquir se recula de quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l\rquote ex-prisonnier du nabab. +\par +\par Il faisait nuit noire alors, et cependant l\rquote animation des rues d\rquote Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l\rquote on disait qu\rquote il avait \'e9t\'e9 vu dans la ville m\'eame\~ +; l\'e0, qu\rquote il \'e9tait loin d\'e9j\'e0. On affirmait aussi qu\rquote une estafette, exp\'e9di\'e9e du nord de la province, venait d\rquote apporter au gouverneur la nouvelle de l\rquote arrestation de Dandou-Pant. \'c0 + neuf heures du soir, les mieux renseign\'e9s soutenaient qu\rquote il \'e9tait enferm\'e9 d\'e9j\'e0 dans la prison de la ville, en compagnie des quelques Thugs qui y v\'e9g\'e9taient depuis plus de trente ans, et qu\rquote +il serait pendu le lendemain, au lever du jour, sans plus de formalit\'e9s, ainsi que l\rquote avait \'e9t\'e9 Tantia-Topi, son c\'e9l\'e8bre compagnon de r\'e9volte, sur la place de Sipri. Mais, \'e0 + dix heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se r\'e9pandait que le prisonnier avait pu presque aussit\'f4t s\rquote \'e9vader, ce qui rendit quelque espoir \'e0 tous ceux qu\rquote all\'e9chait la prime de deux mille livres. +\par +\par En r\'e9alit\'e9, tous ces on-dit si divers \'e9taient faux. Les mieux renseign\'e9s n\rquote en savaient pas plus que ceux qui l\rquote \'e9taient moins bien ou qui l\rquote \'e9taient mal. La t\'eate du nabab valait toujours son prix. Elle \'e9 +tait toujours \'e0 prendre. +\par +\par Cependant, l\rquote Indou, par ce fait qu\rquote il connaissait personnellement Dandou-Pant, \'e9tait plus \'e0 m\'eame qu\rquote aucun autre de gagner la prime. Peu de gens, surtout dans la pr\'e9sidence de Bombay, avaient eu l\rquote +occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia, dans le Bundelkund, dans l\rquote Oude, aux environ d\rquote Agra, de Delhi, de Cawnpore, de Lucknow, sur le principal th\'e9\'e2 +tre des atrocit\'e9s commises par ses ordres, les populations enti\'e8res se fussent lev\'e9es contre lui et l\rquote auraient livr\'e9 \'e0 la justice anglaise. Les parents de ses victimes, \'e9poux, fr\'e8 +res, enfants, femmes, pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par centaines. Dix ans \'e9coul\'e9s, cela n\rquote avait pu suffire \'e0 \'e9teindre les plus l\'e9gitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n\rquote \'e9 +tait-il pas possible que Dandou-Pant e\'fbt \'e9t\'e9 assez imprudent pour se hasarder dans ces provinces o\'f9 son nom \'e9tait vou\'e9 \'e0 l\rquote ex\'e9cration de tous. Si donc, ainsi qu\rquote on le disait, il avait repass\'e9 la fronti\'e8 +re indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets d\rquote insurrection ou autres, l\rquote avaient engag\'e9 \'e0 quitter l\rquote introuvable asile dont le secret \'e9chappait encore \'e0 la police anglo-indienne, il n\rquote +y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le champ libre, lui assurer une sorte de s\'e9curit\'e9. +\par +\par On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son apparition dans la pr\'e9sidence, et qu\rquote aussit\'f4t sa t\'eate venait d\rquote \'eatre mise \'e0 prix. +\par +\par Toutefois, il convient de faire observer qu\rquote \'e0 Aurungabad, les gens des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires, doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur. Tant de fois d\'e9j\'e0 le bruit s\rquote \'e9tait r +\'e9pandu que l\rquote insaisissable Dandou-Pant avait \'e9t\'e9 vu et m\'eame pris\~! Tant de fausses nouvelles avaient circul\'e9 sur son compte, qu\rquote une sorte de l\'e9gende s\rquote \'e9tait faite sur le don d\rquote ubiquit\'e9 que poss\'e9 +dait le nabab et sur son habilet\'e9 \'e0 d\'e9jouer les plus habiles amonts de la police\~; mais, dans le populaire, on ne doutait pas. +\par +\par Au nombre des moins incr\'e9dules figurait, naturellement, l\rquote ancien prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d\rquote Indou, illusionn\'e9 par l\rquote app\'e2t de la prime, anim\'e9 d\rquote +ailleurs par un besoin de revanche personnelle, ne songeait qu\rquote \'e0 se mettre en campagne, et regardait presque son succ\'e8s comme assur\'e9. Son plan \'e9tait tr\'e8s simple. D\'e8s le lendemain, il se proposait de faire ses offr +es de service au gouverneur\~; puis, apr\'e8s avoir appris exactement ce que l\rquote on savait de Dandou-Pant, c\rquote est-\'e0-dire sur quoi reposaient les informations rapport\'e9es dans la notice, il comptait se rendre au lieu m\'eame o\'f9 + le nabab aurait \'e9t\'e9 signal\'e9. +\par +\par Vers onze heures du soir, apr\'e8s avoir entendu tant de propos divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, l\rquote affermissaient dans son projet, l\rquote Indou songea enfin \'e0 aller prendre quelque repos. Il n\rquote avait pas d\rquote +autre demeure qu\rquote une barque amarr\'e9e \'e0 l\rquote une des rives de la Doudhma, et il se dirigea de ce c\'f4t\'e9, en r\'eavant, les yeux \'e0 demi ferm\'e9s. +\par +\par Sans qu\rquote il s\rquote en dout\'e2t, le faquir ne l\rquote avait pas quitt\'e9\~; il s\rquote \'e9tait attach\'e9 \'e0 lui, faisant en sorte de ne pas attirer son attention, et ne le suivait que dans l\rquote ombre. +\par +\par Vers l\rquote extr\'e9mit\'e9 de ce populeux quartier d\rquote Aurungabad, les rues \'e9taient moins anim\'e9es \'e0 cette heure. Sa principale art\'e8re aboutissait \'e0 quelques terrains vagues, dont la lisi\'e8re formait l\rquote +une des rives de la Doudhma. C\rquote \'e9tait comme une sorte de d\'e9sert, \'e0 la limite de la ville. Quelques attard\'e9s le franchissaient encore, non sans h\'e2te, et rentraient dans les zones plus fr\'e9quent\'e9 +es. Le bruit des derniers pas se fit bient\'f4t entendre\~; mais l\rquote Indou ne s\rquote aper\'e7ut pas qu\rquote il \'e9tait seul \'e0 longer le bord de la rivi\'e8re. +\par +\par Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures du terrain, soit \'e0 l\rquote abri des arbres, soit en fr\'f4lant les sombres murailles d\rquote habitations en ruines sem\'e9es \'e7a et l\'e0. +\par +\par La pr\'e9caution n\rquote \'e9tait pas inutile. La lune venait de se lever et jetait quelques vagues lueurs dans l\rquote atmosph\'e8re. L\rquote indou aurait donc pu voir qu\rquote il \'e9tait \'e9pi\'e9, et m\'eame serr\'e9 de pr\'e8s. Quant \'e0 + entendre les pas du faquir, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 impossible. Celui-ci, pieds nus, glissait plut\'f4t qu\rquote il ne marchait. Aucun bruit ne d\'e9celait sa pr\'e9sence sur la rive de la Doudhma. +\par +\par Cinq minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent ainsi. L\rquote indou regagnait, \endash \~machinalement, pour ainsi dire, \endash \~la mis\'e9rable barque, dans laquelle il avait l\rquote habitude de passer la nuit. La direction qu\rquote il suivait ne pouvait s +\rquote expliquer autrement, Il allait en homme habitu\'e9 \'e0 fr\'e9quenter chaque soir ce lieu d\'e9sert\~; il \'e9tait enti\'e8rement absorb\'e9 dans la pens\'e9e de cette d\'e9marche qu\rquote il comptait faire le lendemain pr\'e8s du gouverneur. L +\rquote espoir de se venger du nabab, qui n\rquote avait pas \'e9t\'e9 tendre pour ses prisonniers, joint \'e0 l\rquote envie f\'e9roce de gagner la prime, en faisait \'e0 la fois un aveugle et un sourd. +\par +\par Aussi n\rquote avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents propos lui faisaient courir. +\par +\par Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu \'e0 peu de lui. +\par +\par Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un \'e9clair \'e0 la main. C\rquote \'e9tait un rayon de lune qui jouait sur la lame d\rquote un poignard malais. +\par +\par L\rquote Indou, frapp\'e9 \'e0 la poitrine, tomba lourdement sur le sol. +\par +\par Cependant, bien que le coup e\'fbt \'e9t\'e9 port\'e9 d\rquote un bras s\'fbr, le malheureux n\rquote \'e9tait pas mort. Quelques mots, \'e0 demi articul\'e9s, s\rquote \'e9chappaient de ses l\'e8vres avec un flot de sang. +\par +\par Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva, et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire\~: +\par +\par \'ab\~Me reconnais-tu\~? dit-il. +\par +\par \endash \~Lui\~!\~\'bb murmura l\rquote Indou. Et le terrible nom du faquir allait \'eatre sa derni\'e8re parole, lorsqu\rquote il expira dans un rapide \'e9touffement. Un instant apr\'e8s, le corps de l\rquote +Indou disparaissait dans le courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir attendit que le clapotis des eaux se f\'fbt apais\'e9. Alors, revenant sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers o\'f9 le vide commen\'e7 +ait \'e0 se faire, et, d\rquote un pas rapide, il se dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au moment o\'f9 il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats de l\rquote arm\'e9e royale occupaient le poste qui en d\'e9fendait l +\rquote entr\'e9e. Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu\rquote il en avait eu l\rquote intention. \'ab\~Il faut pourtant que j\rquote en sorte, et cette nuit m\'eame\'85 ou je n\rquote en sortirais plus\~!\~\'bb + murmura-t-il. Il rebroussa donc chemin, il suivit le chemin de ronde, \'e0 l\rquote int\'e9rieur des murs, et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de mani\'e8re \'e0 atteindre la partie sup\'e9rieure du rempart. La cr\'eate, ext\'e9 +rieurement, dominait d\rquote une cinquantaine de pieds le niveau du foss\'e9, creus\'e9 entre l\rquote escarpe et la contrescarpe. C\rquote \'e9tait un mur \'e0 pic, sans cha\'eenes saillantes ni asp\'e9rit\'e9s propres \'e0 fournir un point d\rquote +appui. Il semblait absolument impossible qu\rquote un homme p\'fbt se laisser glisser \'e0 la surface de son rev\'eatement. Une corde e\'fbt sans doute permis d\rquote +en tenter la descente, mais la ceinture qui ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds \'e0 peine et ne pouvait lui permettre d\rquote arriver au pied du talus. Le faquir s\rquote arr\'eata un instant, jeta un regard autour de lui, et r +\'e9fl\'e9chit \'e0 ce qu\rquote il devait faire. \'c0 la cr\'eate du rempart s\rquote arrondissaient quelques sombres d\'f4mes de verdure, form\'e9s par le feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d\rquote un cadre v\'e9g\'e9 +tal. De ces d\'f4mes s\rquote \'e9lan\'e7aient de longues branches flexibles et r\'e9sistantes, qu\rquote il \'e9tait peut-\'eatre possible d\rquote utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du foss\'e9. Le faquir, d\'e8s que l\rquote id +\'e9e lui en fut venue, n\rquote h\'e9sita pas. Il s\rquote engagea sous un de ces d\'f4mes, et reparut bient\'f4t, en dehors de la muraille, suspendu au tiers d\rquote une longue branche qui pliait peu \'e0 peu sous son poids. D\'e8 +s que la branche se fut assez courb\'e9e pour fr\'f4ler l\rquote ourlet sup\'e9rieur du mur, le faquir se laissa glisser lentement, comme s\rquote il e\'fbt tenu une corde \'e0 n\'9cuds entre ses mains. Il put ainsi descendre jusqu\rquote \'e0 + mi-hauteur de l\rquote escarpe\~; mais une trentaine de pieds le s\'e9paraient encore du sol qu\rquote il lui fallait atteindre pour assurer sa fuite. +\par +\par Il \'e9tait donc l\'e0, ballant, \'e0 bout de bras, suspendu, cherchant du pied quelque entaille qui p\'fbt lui donner un point d\rquote appui\'85 +\par +\par Soudain, plusieurs \'e9clairs sillonn\'e8rent l\rquote obscurit\'e9. Des d\'e9tonations \'e9clat\'e8rent. Le fugitif avait \'e9t\'e9 aper\'e7u par les soldats de garde. Ceux-ci a +vaient fait feu sur lui, mais sans le toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait, \'e0 deux pouces au-dessus de sa t\'eate, et l\rquote entama. +\par +\par Vingt secondes apr\'e8s, la branche se rompait, et le faquir tombait dans le foss\'e9\'85 Un autre s\rquote y f\'fbt tu\'e9, il \'e9tait sain et sauf. +\par +\par Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d\rquote une seconde gr\'eale de balles qui ne l\rquote atteignirent pas, dispara\'eetre dans la nuit, ce ne fut qu\rquote un jeu pour le fugitif. +\par +\par Deux milles plus loin, il longeait, sans \'eatre aper\'e7u, le cantonnement des troupes anglaises, casern\'e9es en dehors d\rquote Aurungabad. +\par +\par \'c0 deux cents pas de l\'e0, il s\rquote arr\'eatait, il se retournait, sa main mutil\'e9e se dressait vers la ville, et de sa bouche s\rquote \'e9chappaient ces mots\~: +\par +\par \'ab\~Malheur \'e0 ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant\~! Anglais, vous n\rquote en avez pas fini avec Nana Sahib\~!\~\'bb +\par +\par Nana Sahib\~! Ce nom de guerre, le plus redout\'e9 de ceux auxquels la r\'e9volte de 1857 avait fait une renomm\'e9e sanglante, le nabab venait encore une fois de le jeter comme un supr\'eame d\'e9fi aux conqu\'e9rants de l\rquote Inde. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017362}CHAPITRE II\line Le colonel Munro.{\*\bkmkend _Toc98017362} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Eh bien, mon cher Maucler, me dit l\rquote ing\'e9nieur Banks, vous ne nous parlez point de votre voyage\~! On dirait que vous n\rquote avez pas encore quitt\'e9 Paris\~! Comment trouvez-vous l\rquote Inde\~? +\par +\par \endash \~L\rquote Inde\~! r\'e9pondis-je, mais, pour en parler avec quelque justesse, il faudrait au moins l\rquote avoir vue. +\par +\par \endash \~Bon\~! reprit l\rquote ing\'e9nieur, ne venez-vous pas de traverser la p\'e9ninsule de Bombay \'e0 Calcutta, et \'e0 moins d\rquote \'eatre aveugl\'e9\'85 +\par +\par \endash \~Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette travers\'e9e, j\rquote \'e9tais aveugl\'e9\'85 +\par +\par \endash \~Aveugl\'e9\~?\'85 +\par +\par \endash \~Oui\~! aveugl\'e9 par la fum\'e9e, par la vapeur, par la poussi\'e8re, et, mieux encore, par la rapidit\'e9 du transport. Je ne veux pas m\'e9dire des chemins de fer, puisque votre m\'e9tier est d\rquote +en construire, mon cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d\rquote un wagon, n\rquote avoir pour champ de vision que la vitre des porti\'e8res, courir jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles \'e0 l\rquote heure, tant\'f4 +t sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypa\'e8tes, tant\'f4t sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne s\rquote arr\'eater qu\rquote aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des villes que l\rquote ext\'e9 +rieur des murailles ou l\rquote extr\'e9mit\'e9 des minarets, passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la locomotive, des sifflets de la chaudi\'e8re, du grincement des rails et du g\'e9missement des freins, est-ce que c\rquote +est voyager, cela\~! +\par +\par \endash \~Bien dit\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. R\'e9pondez \'e0 cela, si vous le pouvez, Banks\~! Qu\rquote en pensez-vous, mon colonel\~?\~\'bb Le colonel, auquel venait de s\rquote adresser le capitaine Hod, inclina l\'e9g\'e8rement la t\'ea +te, et se contenta de dire\~: +\par +\par \'ab\~Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir r\'e9pondre \'e0 M.\~Maucler, notre h\'f4te. +\par +\par \endash \~Cela ne m\rquote embarrasse en aucune fa\'e7on r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et j\rquote avoue que Maucler a raison en tous points. +\par +\par \endash \~Alors, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, s\rquote il en est ainsi, pourquoi construisez-vous des chemins de fer\~? +\par +\par \endash \~Pour vous permettre, capitaine, d\rquote aller en soixante heures de Calcutta \'e0 Bombay, lorsque vous \'eates press\'e9. +\par +\par \endash \~Je ne suis jamais press\'e9\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Prenez-le, Hod, et allez \'e0 pied\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est bien ce que je compte faire\~! +\par +\par \endash \~Quand\~? +\par +\par \endash \~Quand mon colonel consentira \'e0 me suivre ans une jolie promenade de huit ou neuf cents milles \'e0 travers la p\'e9ninsule\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces longues r\'eaveries dont ses meilleurs amis, entre autres l\rquote ing\'e9nieur Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine \'e0 le tirer. +\par +\par J\rquote \'e9tais arriv\'e9 depuis un mois dans l\rquote Inde, et, pour avoir pris le Great Indian Peninsular, qui relie Bombay \'e0 Calcutta par Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la p\'e9ninsule. +\par +\par Mais mon intention \'e9tait de parcourir d\rquote abord sa partie septentrionale, au del\'e0 du Gange, d\rquote en visiter les grandes villes, d\rquote en \'e9tudier les principaux monuments, et de consacrer \'e0 cette exploration tout le temps qu\rquote +il faudrait pour qu\rquote elle f\'fbt compl\'e8te. +\par +\par J\rquote avais connu \'e0 Paris l\rquote ing\'e9nieur Banks. Depuis quelques ann\'e9es, nous \'e9tions li\'e9s d\rquote une amiti\'e9 qu\rquote une intimit\'e9 plus profonde ne pouvait qu\rquote accro\'eetre. Je lui avais promis de venir le voir \'e0 + Calcutta, d\'e8s que l\rquote ach\'e8vement de la portion du Scind Punjab and Delhi, dont il \'e9tait charg\'e9, le rendrait libre. Or, les travaux venaient d\rquote \'eatre termin\'e9s. Banks avait droit \'e0 un repos de plusieurs mois, et j\rquote \'e9 +tais venu lui demander de se reposer en se fatiguant \'e0 courir l\rquote Inde. S\rquote il avait accept\'e9 ma proposition avec enthousiasme, cela va sans dire\~! Aussi devions-nous partir dans quelques semaines, d\'e8 +s que la saison serait devenue favorable. +\par +\par \'c0 mon arriv\'e9e \'e0 Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m\rquote avait fait faire connaissance avec l\rquote un de ses braves camarades, le capitaine Hod\~; puis, il m\rquote avait pr\'e9sent\'e9 \'e0 + son ami, le colonel Munro, chez lequel nous venions de passer la soir\'e9e. +\par +\par Le colonel, alors \'e2g\'e9 de quarante-sept ans, habitait une maison un peu isol\'e9e, dans le quartier europ\'e9en, et, par cons\'e9quent, en dehors du mouvement qui caract\'e9rise cette ville commer\'e7ante et cette ville noire dont se compose en r\'e9 +alit\'e9 la capitale de l\rquote Inde. Ce quartier a \'e9t\'e9 appel\'e9 quelquefois la \'ab\~Cit\'e9 des palais\~\'bb, et, en effet, les palais n\rquote y manquent point, si toutefois cette d\'e9nomination peut s\rquote appliquer \'e0 des habitations q +ui n\rquote ont d\rquote un palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le go\'fbt anglais met g\'e9n\'e9ralement \'e0 contribution dans ses cit\'e9s des deux mondes. +\par +\par Pour ce qui est de la demeure du colonel, c\rquote \'e9tait le \'ab\~bungalow\~\'bb dans toute sa simplicit\'e9, une habitation \'e9lev\'e9e sur un soubassement en briques, n\rquote ayant qu\rquote un rez-de-chauss\'e9 +e, que couvrait un toit se profilant en pyramide. Une v\'e9randah ou varangue, support\'e9e par de l\'e9g\'e8res colonnettes, en faisait le tour. Sur les c\'f4t\'e9s, cuisines, remises, communs, formaient deux ailes. Le tout \'e9 +tait contenu dans un jardin plant\'e9 de beaux arbres et entour\'e9 de murs peu \'e9lev\'e9s. +\par +\par La maison du colonel \'e9tait celle d\rquote un homme qui jouit d\rquote une grande aisance. Son domestique \'e9tait nombreux, tel que le comporte le service des familles indo-anglaises dans la p\'e9ninsule. Mobilier, mat\'e9riel, dispositions int\'e9 +rieures et ext\'e9rieures, tout \'e9tait bien compris, s\'e9v\'e8rement tenu. Mais on sentait que la main d\rquote une femme avait manqu\'e9 \'e0 ces divers arrangements. +\par +\par Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite g\'e9n\'e9rale de sa maison, le colonel s\rquote en remettait enti\'e8rement \'e0 l\rquote un de ses anciens compagnons d\rquote armes, un \'c9cossais, \'ab\~un conductor\~\'bb de l +\rquote arm\'e9e royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il avait fait toutes les campagnes de l\rquote Inde, un de ces braves c\'9curs qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont d\'e9vou\'e9s. +\par +\par Mac Neil \'e9tait un homme \'e2g\'e9 de quarante-cinq ans, vigoureux, grand, portant toute sa barbe, comme les \'c9cossais des montagnes. Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume traditionnel, il \'e9tait rest\'e9 un highlander d +\rquote \'e2me et de corps, bien qu\rquote il e\'fbt quitt\'e9 le service militaire en m\'eame temps que le colonel Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au lieu de retourner dans les \'ab\~glens\~\'bb + du pays, au milieu des vieux clans de leurs anc\'eatres, tous deux \'e9taient rest\'e9s dans l\rquote Inde, et vivaient \'e0 Calcutta, dans une sorte de r\'e9serve et de solitude qui veulent \'eatre expliqu\'e9es. +\par +\par Lorsque Banks me pr\'e9senta au colonel Munro, il ne me fit qu\rquote une recommandation\~: +\par +\par \'ab\~Ne faites aucune allusion \'e0 la r\'e9volte des Cipayes, me dit-il, et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel Edward Munro appartenait \'e0 une vieille famille d\rquote \'c9cosse, dont les anc\'eatres avaient marqu\'e9 dans l\rquote histoire du Royaume-Uni. Il comptait parmi ses anc\'eatres ce sir Hector Munro qui commandait l\rquote arm\'e9 +e du Bengale en 1760, et qui eut, pr\'e9cis\'e9ment, \'e0 dompter un soul\'e8vement que les Cipayes, un si\'e8cle plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro r\'e9prima la r\'e9volte avec une impitoyable \'e9nergie, \endash \~et n +\rquote h\'e9sita pas \'e0 faire attacher, le m\'eame jour, vingt-huit rebelles \'e0 la bouche des canons, \endash \~supplice \'e9pouvantable, souvent renouvel\'e9 pendant l\rquote insurrection de 1857, et dont l\rquote a\'efeul du colonel fut peut-\'ea +tre le terrible inventeur. +\par +\par \'c0 l\rquote \'e9poque o\'f9 les Cipayes se r\'e9volt\'e8rent, le colonel Munro commandait le 93}{\super e }{r\'e9giment d\rquote infanterie \'e9cossais de l\rquote arm\'e9e royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir James Outram, l +\rquote un des h\'e9ros de cette guerre, celui qui m\'e9rita le nom du \'ab\~Bayard de l\rquote arm\'e9e des Indes\~\'bb, ainsi que le proclama sir Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc \'e0 Cawnpore\~ +; il fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l\rquote Inde\~; il fut du si\'e8ge de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que lorsque Outram eut \'e9t\'e9 nomm\'e9 \'e0 Calcutta membre du conseil de l\rquote Inde. +\par +\par En 1858, le colonel sir Edward Munro \'e9tait chevalier commandant de l\rquote \'c9toile de l\rquote Inde, \'ab\~The Star of India (K. C. S. I.)\~\'bb. Il \'e9tait fait baronnet, et sa femme e\'fbt port\'e9 le titre de lady Munro}{\cs30\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Une femme non titr\'e9e, qui \'e9pouse un baronnet ou un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son +mari. Mais cette qualification de lady ne peut pr\'e9c\'e9der le nom de bapt\'eame, car, dans ce cas, elle est uniquement r\'e9serv\'e9e aux filles de pairs.}}}{, si, le 27 juin 1857, l\rquote infortun\'e9e n\rquote e\'fbt p\'e9ri dans l\rquote +effroyable massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les ordres de Nana Sahib. +\par +\par Lady Munro, \endash \~les amis du colonel ne l\rquote appelaient jamais autrement, \endash \~\'e9tait ador\'e9e de son mari. Elle avait \'e0 peine vingt-sept ans, lorsqu\rquote elle disparut avec les deux cents victimes de cette abominable tuerie. Mistres +s Orr et miss Jackson, presque miraculeusement sauv\'e9es apr\'e8s la prise de Lucknow, avaient surv\'e9cu \'e0 leur mari, \'e0 leur p\'e8re. Lady Munro, elle, n\rquote avait pu \'ea +tre rendue au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de victimes dans le puits de Cawnpore, il avait \'e9t\'e9 impossible de les retrouver et de leur donner une s\'e9pulture chr\'e9tienne. +\par +\par Sir Edward Munro, d\'e9sesp\'e9r\'e9, n\rquote eut alors qu\rquote une pens\'e9e, une seule, retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une sorte de soif de justicier qui le d\'e9 +vorait. Pour \'eatre plus libre de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit dans tous ses pas et d\'e9marches. Ces deux hommes, anim\'e9s du m\'eame esprit, ne vivant que dans la m\'eame pens\'e9e, ne visant que le m\'ea +me but, se lanc\'e8rent sur toutes les pistes, relev\'e8rent toutes les traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. Le Nana \'e9chappa \'e0 toutes leurs recherches. Apr\'e8s trois ans d\rquote infructueux efforts, le colo +nel et le sergent durent suspendre provisoirement leurs investigations. D\rquote ailleurs, \'e0 cette \'e9poque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l\rquote Inde, et avec un tel degr\'e9 de v\'e9racit\'e9, cette fois, qu\rquote il n\rquote +y avait pas lieu de la mettre en doute. +\par +\par Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors \'e0 Calcutta, o\'f9 ils s\rquote install\'e8rent dans ce bungalow isol\'e9. L\'e0, ne lisant ni livres ni journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante \'e9poque de l\rquote +insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel v\'e9cut en homme dont la vie est sans but. Cependant, la pens\'e9e de sa femme ne le quittait pas. Il semblait que le temps n\rquote e\'fbt aucune prise sur lui et ne p\'fbt adoucir ses regrets. + +\par +\par Il faut ajouter que la nouvelle de la r\'e9apparition du Nana dans la pr\'e9sidence de Bombay, \endash \~nouvelle qui circulait depuis quelques jours, \endash \~semblait avoir \'e9chapp\'e9 \'e0 la connaissance du colonel. Et cela \'e9 +tait heureux, car il e\'fbt imm\'e9diatement quitt\'e9 le bungalow. +\par +\par Voil\'e0 ce que m\rquote avait appris Banks, avant de me pr\'e9senter dans cette habitation, dont toute joie \'e9tait \'e0 jamais bannie. Voil\'e0 pourquoi devait \'eatre \'e9vit\'e9e toute allusion \'e0 la r\'e9 +volte des Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib. +\par +\par Deux amis seulement, \endash \~deux amis \'e0 toute \'e9preuve, \endash \~fr\'e9quentaient assid\'fbment la maison du colonel. C\rquote \'e9taient l\rquote ing\'e9nieur Banks et le capitaine Hod. +\par +\par Banks, je l\rquote ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait \'e9t\'e9 charg\'e9 pour l\rquote \'e9tablissement du chemin de fer Great Indian Peninsular. C\rquote \'e9tait un homme de quarante-cinq ans, dans toute la force de l\rquote \'e2ge. I +l devait prendre une part active \'e0 la construction du Madras railway, destin\'e9 \'e0 relier le golfe Arabique \'e0 la baie de Benguela\~; mais il n\rquote \'e9tait pas probable que les travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc \'e0 + Calcutta, tout en s\rquote occupant de projets divers de m\'e9canique, car c\rquote \'e9tait un esprit actif et f\'e9cond, incessamment en qu\'ea +te de quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amiti\'e9 de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soir\'e9es se passaient-elles sous la v\'e9 +randah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward Munro et du capitaine Hod, qui venait d\rquote obtenir un cong\'e9 de dix mois. +\par +\par Hod appartenait au 1}{\super er}{ escadron de carabiniers de l\rquote arm\'e9e royale, et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d\rquote abord avec sir Colin Campbell dans l\rquote Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. Rose dans l\rquote +Inde centrale, \endash \~campagne qui se termina par la prise de Gwalior. +\par +\par Le capitaine Hod, \'e9lev\'e9 \'e0 cette rude \'e9cole de l\rquote Inde, un des membres distingu\'e9s du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de barbe, n\rquote avait pas plus de trente ans. Bien qu\rquote il f\'fbt de l\rquote ann\'e9e royale, on l +\rquote e\'fbt pris pour un officier de l\rquote arm\'e9e native, tant il s\rquote \'e9tait \'ab\~indianis\'e9\~\'bb pendant son s\'e9jour dans la p\'e9ninsule. Il n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 plus Indou s\rquote il y f\'fbt n\'e9. C\rquote est que l +\rquote Inde lui semblait \'eatre le pays par excellence, la terre promise, la seule contr\'e9e o\'f9 un homme p\'fbt et d\'fbt vivre. L\'e0, en effet, il trouvait \'e0 satisfaire tous ses go\'fbts. Soldat de temp\'e9rament, les occasions de se +battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur \'e9m\'e9rite, n\rquote \'e9tait-il pas au pays o\'f9 la nature semble avoir r\'e9uni tous les fauves de la cr\'e9ation, et tout le gibier de poil et de plume des deux mondes\~? Ascensionniste d\'e9termin\'e9 +, n\rquote avait-il pas sous la main cette imposante cha\'eene du Thibet qui compte les plus hauts sommets du globe\~? Voyageur intr\'e9pide, qui l\rquote emp\'eachait de poser le pied l\'e0 o\'f9 personne ne l\rquote +avait mis encore, dans ces inaccessibles r\'e9gions de la fronti\'e8re himalayenne\~? Turfiste enrag\'e9, lui manquaient-ils, ces champs de course de l\rquote Inde, qui valaient \'e0 ses yeux ceux de la Marche ou d\rquote Epsom\~? \'c0 ce propos, m\'ea +me, Banks et lui \'e9taient en parfait d\'e9saccord. L\rquote ing\'e9nieur, en sa qualit\'e9 de \'ab\~m\'e9canicien\~\'bb pur sang, ne s\rquote int\'e9ressait que tr\'e8s m\'e9diocrement aux prouesses hippiques des }{\i Gladiator}{ et des }{\i Fille-de-l +\rquote air}{. +\par +\par Un jour, m\'eame, le capitaine Hod le pressant \'e0 cet \'e9gard, Banks lui r\'e9pondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment int\'e9ressantes qu\rquote \'e0 une condition. +\par +\par \'ab\~Et laquelle\~? demanda Hod. +\par +\par \endash \~C\rquote est qu\rquote il serait bien entendu, r\'e9pondit s\'e9rieusement Banks, que le dernier arriv\'e9 des jockeys serait fusill\'e9 au poteau de d\'e9part, s\'e9ance tenante. +\par +\par \endash \~C\rquote est une id\'e9e\~!\'85\~\'bb r\'e9pliqua simplement le capitaine Hod. Et il e\'fbt \'e9t\'e9 homme, sans doute, \'e0 courir cette chance en personne\~! Tels \'e9 +taient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward Munro. Le colonel aimait \'e0 les entendre discuter sur toutes choses, et leurs \'e9ternelles discussions amenaient quelquefois une sorte de sourire sur ses l\'e8vres. +\par +\par Un d\'e9sir commun \'e0 ces deux braves compagnons, c\rquote \'e9tait d\rquote entra\'eener le colonel dans quelque voyage qui p\'fbt le distraire. Plusieurs fois, ils lui avaient propos\'e9 de partir pour le nord de la p\'e9ninsule, d\rquote +aller passer quelques mois aux environs de ces \'ab\~sanitarium\~\'bb o\'f9 la riche soci\'e9t\'e9 anglo-indienne se r\'e9fugie volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s\rquote y \'e9tait toujours refus\'e9. +\par +\par En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions entreprendre, nous l\rquote avions d\'e9j\'e0 pressenti \'e0 ce sujet. Ce soir m\'ea +me, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire \'e0 pied une grande excursion dans le nord de l\rquote Inde. Si Banks n\rquote aimait pas les chevaux, Hod n\rquote +aimait pas le chemin de fer. Ils \'e9taient \'e0 deux de jeu. +\par +\par Le moyen terme e\'fbt \'e9t\'e9 sans doute de voyager, soit en voiture, soit en palanquin, \'e0 sa guise, \'e0 ses heures, \endash \~ce qui est assez facile sur les grandes routes bien trac\'e9es et bien entretenues de l\rquote Indoustan. +\par +\par \'ab\~Ne me parlez pas de vos voitures \'e0 b\'9cufs, de vos z\'e9bus \'e0 bosses\~! s\rquote \'e9cria Banks. Sans nous, vous en seriez encore \'e0 ces v\'e9hicules primitifs, dont on ne voulait d\'e9j\'e0 plus, il y a cinq cents ans, en Europe\~! +\par +\par \endash \~Eh\~! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons capitonn\'e9s et vos Crampton\~! De grands b\'9cufs blancs qui soutiennent parfaitement le galop, et qu\rquote on change aux relais de poste de deux en deux lieues\'85 +\par +\par \endash \~Et qui tra\'eenent des esp\'e8ces de tartanes \'e0 quatre roues o\'f9 l\rquote on est plus rudement secou\'e9 que ne le sont les p\'eacheurs dans leurs barques sur une mer d\'e9mont\'e9e\~! +\par +\par \endash \~Passe pour les tartanes, Banks, r\'e9pondit le capitaine Hod. Mais n\rquote avons-nous pas des voitures \'e0 deux, \'e0 trois, \'e0 quatre chevaux, qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos \'ab\~convois\~\'bb, bien dignes de porter ce nom fun +\'e8bre\~! J\rquote aimerais encore mieux le simple palanquin\'85 +\par +\par \endash \~Vos palanquins, capitaine Hod, de v\'e9ritables bi\'e8res, longues de six pieds, larges de quatre, o\'f9 l\rquote on est allong\'e9 comme un cadavre\~! +\par +\par \endash \~Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses\~; on peut lire, on peut \'e9crire, et l\rquote on peut dormir \'e0 l\rquote aise, sans \'eatre r\'e9veill\'e9 \'e0 chaque station\~! Avec un palanquin \'e0 quatre ou six Gamals}{ +\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom des porteurs de palanquins dans l\rquote Inde.}}}{ + bengalis, on fait encore quatre milles et demi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 8 kilom\'e8tres.}}}{ \'e0 l\rquote +heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas au moins d\rquote arriver avant m\'eame d\rquote \'eatre parti\'85 quand on arrive\~! +\par +\par \endash \~Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter sa maison avec soi\~! +\par +\par \endash \~Colima\'e7on\~! s\rquote \'e9cria Banks. +\par +\par \endash \~Mon ami, r\'e9pondis-je, un colima\'e7on qui pourrait quitter sa coquille et y rentrer \'e0 volont\'e9, ne serait peut-\'eatre pas tant \'e0 plaindre\~! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera probablement le dernier mot du progr +\'e8s en mati\'e8re de voyage\~! +\par +\par \endash \~Peut-\'eatre, dit alors le colonel Munro\~; se d\'e9placer tout en restant au milieu de son \'ab\~home\~\'bb +, emporter son chez-soi et tous les souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, modifier ses points de vue, son atmosph\'e8re, son climat, sans rien changer \'e0 sa vie\'85 oui\'85 peut-\'eatre\~! +\par +\par \endash \~Plus de ces bungalows destin\'e9s aux voyageurs\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, o\'f9 le confort laisse toujours \'e0 d\'e9sirer, et dans lesquels on ne peut s\'e9journer sans un permis de l\rquote administration locale\~! +\par +\par \endash \~Plus d\rquote auberges d\'e9testables, dans lesquelles, moralement et physiquement, on est \'e9corch\'e9 de toutes les mani\'e8res\~! fis-je observer, non sans quelque raison. +\par +\par \endash \~La voiture de saltimbanques\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, mais la voiture modernis\'e9e. Quel r\'eave\~! S\rquote arr\'eater quand on veut, partir quand cela pla\'eet, marcher au pas si l\rquote on aime \'e0 fl\'e2 +ner, filer au galop pour peu qu\rquote on y tienne emporter non seulement sa chambre \'e0 coucher, mais son salon, sa salle \'e0 manger, son fumoir, et surtout sa cuisine et son cuisinier, voil\'e0 le progr\'e8s, ami Banks\~! Cela est cent fois sup\'e9 +rieur aux chemins de fer\~! Osez me d\'e9mentir, ing\'e9nieur que vous \'eates, osez-le\~! +\par +\par \endash \~Eh\~! eh\~! ami Hod, r\'e9pondit Banks, je serais absolument de votre avis, si\'85 +\par +\par \endash \~Si\~?\'85 fit le capitaine en hochant la t\'eate. +\par +\par \endash \~Si, dans voire essor vers le progr\'e8s, vous ne vous \'e9tiez pas brusquement arr\'eat\'e9 en route. +\par +\par \endash \~Il y a donc mieux \'e0 faire encore\~? +\par +\par \endash \~Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante tr\'e8s sup\'e9rieure au wagon, m\'eame au wagon-salon, m\'eame au sleeping-car des railways. Vous avez raison, mon capitaine, si l\rquote on a du temps \'e0 perdre, si l\rquote on voyage pour son agr +\'e9ment et non pour ses affaires. Je crois que nous sommes tous d\rquote accord \'e0 ce sujet\~? +\par +\par \endash \~Tous\~!\~\'bb r\'e9pondis-je. Le colonel Munro abaissa la t\'eate en signe d\rquote acquiescement. \'ab\~C\rquote est entendu, r\'e9pondit Banks. Bien. Je poursuis. Vous vous \'eates adress\'e9 \'e0 un carrossier doubl\'e9 d\rquote +un architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La voil\'e0, bien \'e9tablie, bien comprise, r\'e9pondant aux exigences d\rquote un ami du confort. Elle n\rquote est point trop haute, ce qui lui \'e9vitera des culbutes\~; elle n\rquote +est pas trop large, de mani\'e8re \'e0 passer par tous les chemins\~; elle est ing\'e9nieusement suspendue, afin que la route lui soit facile et douce. +\par +\par Parfait, parfait\~! Elle a \'e9t\'e9 fabriqu\'e9e pour notre ami le colonel, je suppose. Il nous y a offert l\rquote hospitalit\'e9. Nous allons, si vous le voulez, visiter les contr\'e9es septentrionales de l\rquote Inde, en colima\'e7ons, mais en colima +\'e7ons que leur queue ne rive pas ins\'e9parablement \'e0 leurs coquilles. Tout est pr\'eat. On n\rquote a rien oubli\'e9\'85 pas m\'eame le cuisinier et la cuisine, si chers au c\'9cur du capitaine. Le jour du d\'e9part est venu, on va partir\~ +! All right\~!\'85 Et qui la tra\'eenera, votre maison roulante, mon excellent ami\~? +\par +\par \endash \~Qui\~? s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, mais des mules, des \'e2nes, des chevaux, des b\'9cufs\~!\'85 +\par +\par \endash \~Par douzaines\~? dit Banks. +\par +\par \endash \~Des \'e9l\'e9phants\~! riposta le capitaine Hod, des \'e9l\'e9phants\~! Voil\'e0 qui serait superbe et majestueux\~! Une maison tra\'een\'e9e par un attelage d\rquote \'e9l\'e9phants, bien dress\'e9s, de fi\'e8re allure, d\'e9tala +nt, galopant comme les plus beaux carrossiers du monde\~! +\par +\par \endash \~Ce serait magnifique, mon capitaine\~! +\par +\par \endash \~Un train de rajah en campagne, mon ing\'e9nieur\~! +\par +\par \endash \~Oui\~! mais\'85 +\par +\par \endash \~Mais\'85 quoi\~? Il y a encore un mais\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Un gros mais\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! ces ing\'e9nieurs\~! ils ne sont bons qu\rquote \'e0 voir des difficult\'e9s en toutes choses\~!\'85 +\par +\par \endash \~Et \'e0 les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Eh bien, surmontez\~! +\par +\par \endash \~Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces moteurs, dont le capitaine a parl\'e9, cela marche, cela tra\'eene, cela tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est r\'e9tif, cela s\rquote ent\'ea +te, et surtout cela mange. Or, pour peu que les p\'e2turages viennent \'e0 manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de prairies \'e0 sa suite, l\rquote attelage s\rquote arr\'eate, s\rquote \'e9 +puise, tombe, meurt de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi immobile que le bungalow o\'f9 nous discutons on ce moment. Il s\rquote ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour o\'f9 ce sera une maison \'e0 vapeur. + +\par +\par \endash \~Qui courra sur des rails\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, en haussant les \'e9paules. +\par +\par \endash \~Non, sur des routes, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et tra\'een\'e9e par quelque locomotive routi\'e8re perfectionn\'e9e. +\par +\par \endash \~Bravo\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, bravo\~! Du moment que votre maison ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger \'e0 sa fantaisie, sans suivre votre imp\'e9rieuse ligne de fer, j\rquote en suis. +\par +\par \endash \~Mais, fis-je observer \'e0 Banks, si mules, \'e2nes, chevaux, b\'9cufs, \'e9l\'e9phants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de combustible, elle s\rquote arr\'eatera en route. +\par +\par \endash \~Un cheval-vapeur, r\'e9pondit Banks, \'e9gale en force trois \'e0 quatre chevaux-nature, et cette puissance peut \'eatre accrue encore. Un cheval-vapeur n\rquote est sujet ni \'e0 la fatigue ni \'e0 la maladie. Par tous +les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s\rquote \'e9puiser. Il n\rquote a m\'eame pas \'e0 redouter les attaques des fauves, ni la morsure des serpents, ni la piq\'fb +re des taons et autres redoutables insectes. Il n\rquote a besoin ni de l\rquote aiguillon du bouvier, ni du fouet des conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le cheval-vapeur, sorti de la main de l\rquote homme, est, \'e9tant donn\'e9 + son but, et qu\rquote on n\rquote attend pas de lui qu\rquote il puisse un jour \'eatre mis \'e0 la broche, sup\'e9rieur \'e0 tous les animaux de trait que la Providence a mis \'e0 la disposition de l\rquote humanit\'e9. Un peu d\rquote +huile ou de graisse, un peu de charbon ou de bois, c\rquote est tout ce qu\rquote il consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les for\'eats qui manquent dans la p\'e9ninsule indienne, et le bois y appartient \'e0 tout le monde\~! +\par +\par \endash \~Bien dit\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur\~! Je vois d\'e9j\'e0 la maison roulante de l\rquote ing\'e9nieur Banks, tra\'een\'e9e sur les grandes routes de l\rquote Inde, p\'e9n\'e9trant \'e0 tra +vers les jungles, s\rquote enfon\'e7ant sous les for\'eats, s\rquote aventurant jusque dans les repaires des lions, des tigres, des ours, des panth\'e8res, des gu\'e9pards, et nous, \'e0 l\rquote abri de ses murs, nous payant des h\'e9catombes de fauves +\'e0 d\'e9piter tous les Nemrod, les Anderson, les G\'e9rard, les Pertuiset, les Chassaing du monde\~! Ah\~! Banks, l\rquote eau m\rquote en vient \'e0 la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas avoir \'e0 na\'eetre dans quelque cinquante ans d +\rquote ici\~! +\par +\par \endash \~Et pourquoi, mon capitaine\~? +\par +\par \endash \~Parce que, dans cinquante ans, votre r\'eave sera r\'e9alis\'e9, et que la voiture \'e0 vapeur se fera. +\par +\par \endash \~Elle est faite, r\'e9pondit simplement l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Faite\~! et faite par vous, peut-\'eatre\~?\'85 +\par +\par \endash \~Par moi, et je ne craindrais, \'e0 vrai dire, qu\rquote une chose pour elle, c\rquote est qu\rquote elle ne d\'e9pass\'e2t votre r\'eave\'85 +\par +\par \endash \~En route, Banks, en route\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui se leva comme sous le coup d\rquote une d\'e9charge \'e9lectrique. Il \'e9tait pr\'eat \'e0 partir. L\rquote ing\'e9nieur le calma d\rquote un geste\~; puis, d\rquote +une voix plus grave, s\rquote adressant \'e0 sir Edward Munro\~: +\par +\par \'ab\~Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante \'e0 ta disposition, si, d\rquote ici un mois, lorsque la saison sera convenable, je viens te dire\~: Voil\'e0 ta chambre qui se d\'e9placera et ira o\'f9 tu voudras aller, voil\'e0 + tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi, qui ne demandons qu\rquote \'e0 t\rquote accompagner dans une excursion au nord de l\rquote Inde, me r\'e9pondras-tu\~: Partons, Banks, partons, et que le Dieu des voyageurs nous prot\'e8ge\~! +\par +\par \endash \~Oui, mes amis, r\'e9pondit le colonel Munro, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi un instant. Banks, je mets \'e0 ta disposition tout l\rquote argent n\'e9cessaire. Tiens ta promesse\~! Am\'e8ne-nous cette id\'e9ale maison \'e0 vapeur qui d\'e9 +passerait les r\'eaves de Hod, et nous traverserons l\rquote Inde enti\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Hurrah\~! Hurrah\~! Hurrah\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et malheur aux fauves des fronti\'e8res du N\'e9paul\~!\~\'bb En ce moment, le sergent Mac Neil, attir\'e9 par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de l\rquote habitation. + +\par +\par \'ab\~Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois pour le nord de l\rquote Inde. Tu seras du voyage\~? +\par +\par \endash \~N\'e9cessairement, mon colonel, puisque vous en \'eates\~!\~\'bb r\'e9pondit le sergent Mac Neil. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017363}CHAPITRE III\line La r\'e9volte des Cipayes.{\*\bkmkend _Toc98017363} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques mots feront sommairement conna\'eetre ce qu\rquote \'e9tait l\rquote Inde \'e0 l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle ce r\'e9cit se rattache, et plus particuli\'e8r +ement ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il importe de reprendre ici les principaux faits. +\par +\par Ce fut en 1600, sous le r\'e8gne d\rquote \'c9lisabeth, en pleine race solaire, dans cette Terre Sainte de l\rquote Aryavarta, au milieu d\rquote une population de deux cents millions d\rquote habitants, dont cent douze millions appartenaient \'e0 + la religion indoue, que se fonda la tr\'e8s honorable Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de \'ab\~Old John Company\~\'bb. +\par +\par C\rquote \'e9tait, au d\'e9but, une simple \'ab\~association de marchands, faisant le trafic avec les Indes orientales\~\'bb, \'e0 la t\'eate de laquelle fut plac\'e9 le duc de Cumberland. +\par +\par Vers cette \'e9poque, d\'e9j\'e0, la puissance portugaise, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 grande aux Indes, commen\'e7ait \'e0 s\rquote effacer. Aussi, les Anglais, mettant cette situation \'e0 profit, tent\'e8rent-ils un premier essai d\rquote +administration politique et militaire dans cette pr\'e9sidence du Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du nouveau gouvernement. Tout d\rquote abord, le 39}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale, exp\'e9di\'e9 d +\rquote Angleterre, vint occuper la province. De l\'e0 cette devise, qu\rquote il porte encore sur son drapeau\~: }{\i Primus in Indiis}{. +\par +\par Cependant, une compagnie fran\'e7aise s\rquote \'e9tait fond\'e9e \'e0 peu pr\'e8s vers le m\'eame temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le m\'eame but que c +elui dont la Compagnie des marchands de Londres avait fait son objectif. De cette rivalit\'e9 devaient na\'eetre des conflits d\rquote int\'e9r\'eats. Il s\rquote ensuivit de longues luttes avec succ\'e8s et revers, qui illustr\'e8 +rent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal. +\par +\par Finalement, les Fran\'e7ais, \'e9cras\'e9s par le nombre, durent abandonner le Carnatique, cette portion de la p\'e9ninsule, qui comprend une partie de sa lisi\'e8re orientale. +\par +\par Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du Portugal ni de la France, entreprit alors d\rquote assurer la conqu\'eate du Bengale, dont lord Hastings fut nomm\'e9 le gouverneur g\'e9n\'e9ral. Des r\'e9 +formes furent poursuivies par une administration habile et pers\'e9v\'e9rante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si puissante, si absorbante m\'eame, fut touch\'e9e directement dans ses int\'e9r\'eats les plus vifs. Quelques ann\'e9 +es plus tard, en 1784, Pitt apporta encore des modifications \'e0 sa charte primitive. Son sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne. R\'e9sultat de ce nouvel ordre de choses\~ +: en 1813, la Compagnie allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le monopole du commerce de la Chine. +\par +\par Toutefois, si l\rquote Angleterre n\rquote avait plus \'e0 lutter contre les associations \'e9trang\'e8res dans la p\'e9ninsule, elle eut \'e0 soutenir des guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit avec les derniers conqu\'e9 +rants asiatiques de ce riche domaine. +\par +\par Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib, tu\'e9 le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donn\'e9 par le g\'e9n\'e9ral Harris \'e0 S\'e9ringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce peuple de haute race, tr\'e8 +s puissant pendant le XVIII}{\super e}{ si\'e8cle, et la guerre avec les Pindarris, qui r\'e9sist\'e8rent si courageusement. Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du N\'e9paul, ces hardis montagnards, qui, dans la p\'e9rilleuse \'e9 +preuve de 1857, devaient rester les fid\'e8les alli\'e9s des Anglais. Enfin, ce fut la guerre contre les Birmans, de 1823 \'e0 1824. +\par +\par En 1828, les Anglais \'e9taient ma\'eetres, \endash \~directement ou indirectement, \endash \~d\rquote une grande partie du territoire. Avec lord William Bentinck commen\'e7a une nouvelle phase administrative. +\par +\par Depuis la r\'e9gularisation des forces militaires dans l\rquote Inde, l\rquote arm\'e9e avait toujours compt\'e9 deux contingents tr\'e8s distincts, le contingent europ\'e9en et le contingent natif ou indig\'e8ne. Le premier formait l\rquote arm\'e9 +e royale, compos\'e9e de r\'e9giments de cavalerie, de bataillons d\rquote infanterie, et de bataillons d\rquote infanterie europ\'e9enne au service de la Compagnie des Indes\~; le second formait l\rquote arm\'e9e native, comprenant des bataillons d +\rquote infanterie et des bataillons de cavalerie r\'e9guliers, mais indig\'e8nes, command\'e9s par des officiers anglais. \'c0 cela, il fallait ajouter une artillerie, dont le personnel, appartenant \'e0 la Compagnie, \'e9tait europ\'e9en, \'e0 l\rquote +exception de quelques batteries. +\par +\par Quel \'e9tait l\rquote effectif de ces r\'e9giments ou bataillons, qui sont indiff\'e9remment nomm\'e9s de cette fa\'e7on dans l\rquote arm\'e9e royale\~? Pour l\rquote infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l\rquote arm\'e9 +e du Bengale, et huit \'e0 neuf cents dans les arm\'e9es de Bombay et de Madras\~; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque r\'e9giment des deux arm\'e9es. +\par +\par En somme, en 1857, ainsi que l\rquote \'e9tablit avec une extr\'eame pr\'e9cision M.\~de\~Valbezen dans ses }{\i Nouvelles \'c9tudes sur les Anglais et l\rquote Inde}{, ouvrage tr\'e8s remarqu\'e9, on pouvait \'ab\~\'e9valuer \'e0 + deux cent mille hommes de troupes natives, et \'e0 quarante-cinq mille hommes de troupes europ\'e9ennes, le total des forces des trois pr\'e9sidences.\~\'bb +\par +\par Or, les Cipayes, tout en formant un corps r\'e9gulier que commandaient des officiers anglais, n\rquote \'e9taient pas sans quelque vell\'e9it\'e9 de secouer ce dur joug de la discipline europ\'e9enne, que leur imposaient les conqu\'e9rants. D\'e9j\'e0 +, en 1806, peut-\'eatre m\'eame sous l\rquote inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l\rquote arm\'e9e native de Madras, cantonn\'e9e \'e0 Vellore, avait massacr\'e9 les grand\rquote gardes du 69}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9 +e royale, incendi\'e9 les casernes, \'e9gorg\'e9 les officiers et leurs familles, fusill\'e9 les soldats malades jusque dans l\rquote h\'f4pital. Quelle avait \'e9t\'e9 la cause de cette r\'e9bellion, \endash \~la cause apparente, au moins\~? Une pr\'e9te +ndue question de moustaches, de coiffure et de boucles d\rquote oreilles. Au fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. +\par +\par Ce premier soul\'e8vement fut promptement \'e9touff\'e9 par les forces royales cantonn\'e9es \'e0 Ascot. +\par +\par Une raison de ce genre, \endash \~un pr\'e9texte aussi, \endash \~devait \'e9galement provoquer \'e0 son d\'e9but le premier mouvement insurrectionnel de 1857, \endash \~mouvement bien autrement redoutable, qui e\'fbt peut-\'eatre an\'e9 +anti la puissance anglaise dans l\rquote Inde, si les troupes natives des pr\'e9sidences de Madras et de Bombay y eussent pris part. +\par +\par Avant tout, cependant, il convient de bien \'e9tablir que cette r\'e9volte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des villes, cela est certain, s\rquote en d\'e9sint\'e9ress\'e8rent absolument. En outre, elle fut limit\'e9e aux \'c9tats semi-in +d\'e9pendants de l\rquote Inde centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d\rquote Oude. Le Pendjab demeura fid\'e8le aux Anglais, avec son r\'e9giment de trois escadrons du Caucase indien. Rest\'e8rent fid\'e8 +les aussi les Sikhs, ces ouvriers de caste inf\'e9rieure, qui se distingu\'e8rent particuli\'e8rement au si\'e8ge de Delhi\~; fid\'e8les, ces Gourgkhas, amen\'e9s au si\'e8ge de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du N\'e9paul\~; fid\'e8 +les enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah, le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fid\'e8les aux lois de l\rquote honneur militaire, et, pour employer l\rquote expression usit\'e9e par les natifs de l\rquote Inde, \'ab\~fid\'e8les au sel\~\'bb. + +\par +\par Au d\'e9but de l\rquote insurrection, lord Canning \'e9tait \'e0 la t\'eate de l\rquote administration en qualit\'e9 de gouverneur g\'e9n\'e9ral. Peut-\'eatre cet homme d\rquote \'c9tat s\rquote illusionna-t-il sur la port\'e9 +e du mouvement. Depuis quelques ann\'e9es d\'e9j\'e0, l\rquote \'e9toile du Royaume-Uni avait visiblement p\'e2li au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer le prestige des conqu\'e9rants europ\'e9ens. L\rquote attitude de l\rquote arm +\'e9e anglaise pendant la guerre de Crim\'e9e n\rquote avait pas \'e9t\'e9 non plus, dans quelques circonstances, \'e0 la hauteur de sa r\'e9putation militaire. Aussi arriva-t-il un moment o\'f9 les Cipayes, tr\'e8 +s au courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire, song\'e8rent qu\rquote une r\'e9volte des troupes natives r\'e9ussirait peut-\'eatre. Il ne fallait qu\rquote une \'e9tincelle, d\rquote ailleurs, pour enflammer des esprits bien pr\'e9par +\'e9s, que les bardes, les brahmanes, les \'ab\~moulvis\~\'bb, excitaient par leurs pr\'e9dications et leurs chants. +\par +\par Cette occasion se pr\'e9senta dans l\rquote ann\'e9e 1857, pendant laquelle le contingent de l\rquote arm\'e9e royale avait d\'fb \'eatre quelque peu r\'e9duit sous la n\'e9cessit\'e9 des complications ext\'e9rieures. +\par +\par Au commencement de cette ann\'e9e, Nana Sahib, autrement dit le nabab Dandou-Pant, qui r\'e9sidait pr\'e8s de Cawnpore, s\rquote \'e9tait rendu \'e0 Delhi, puis \'e0 Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le soul\'e8vement pr\'e9par\'e9 + de longue main. +\par +\par En effet, peu de temps apr\'e8s le d\'e9part du Nana se d\'e9clarait le mouvement insurrectionnel. +\par +\par Le gouvernement anglais venait d\rquote introduire dans l\rquote arm\'e9e native l\rquote usage de la carabine Enfield, qui n\'e9cessite l\rquote emploi de cartouches graiss\'e9es. Un jour, le bruit se r\'e9pandit que cette graisse \'e9 +tait, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de porc, suivant que les cartouches \'e9taient destin\'e9es aux soldats indous ou musulmans de l\rquote arm\'e9e indig\'e8ne. +\par +\par Or, dans un pays o\'f9 les populations renoncent \'e0 se servir m\'eame de savon, parce que la graisse d\rquote un animal sacr\'e9 ou vil peut entrer dans sa composition, l\rquote emploi de cartouches enduites de cette substance, \endash \~cartouches qu +\rquote il fallait d\'e9chirer avec les l\'e8vres, \endash \~devait \'eatre difficilement accept\'e9. Le gouvernement c\'e9da en partie devant les r\'e9clamations qui lui furent faites\~; mais il eut beau modifier la man\'9c +uvre de la carabine, assurer que les graisses en question ne servaient pas \'e0 la confection des cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l\rquote arm\'e9e des Cipayes. +\par +\par Le 24 f\'e9vrier, \'e0 Berampore, le 34}{\super e}{ r\'e9giment refuse les cartouches. Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacr\'e9, et le r\'e9giment licenci\'e9, apr\'e8 +s le supplice des assassins, va porter dans les provinces voisines de plus actifs ferments de r\'e9volte. +\par +\par Le 10 mai, \'e0 Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3}{\super e}{, 11}{\super e}{ et 20}{\super e}{ r\'e9giments se r\'e9voltent, tuent leurs colonels et plusieurs officiers d\rquote \'e9 +tat-major, livrent la ville au pillage, puis se replient sur Delhi. L\'e0, le rajah, un descendant de Timour, se joint \'e0 eux. L\rquote arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du 54}{\super e}{ r\'e9giment sont \'e9gorg\'e9s. +\par +\par Le 11 mai, \'e0 Delhi, le major Fraser et ses officiers sont impitoyablement massacr\'e9s par les r\'e9volt\'e9s de Mirat jusque dans le palais du commandant europ\'e9 +en, et, le 16 mai, quarante-neuf prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des assassins. +\par +\par Le 20 mai, le 26}{\super e}{ r\'e9giment, cantonn\'e9 pr\'e8s de Lahore, tue le commandant du port et le sergent-major europ\'e9en. +\par +\par Le branle \'e9tait donn\'e9 \'e0 ces \'e9pouvantables boucheries. +\par +\par Le 28 mai, \'e0 Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers anglo-indiens. +\par +\par Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres officiers. +\par +\par Le 31 mai, \'e0 Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques officiers surpris, qui ne peuvent m\'eame se d\'e9fendre. +\par +\par \'c0 la m\'eame date, \'e0 Schajahanpore, assassinat du collecteur et d\rquote un certain nombre d\rquote officiers par les Cipayes du 38}{\super e}{ r\'e9giment, et le lendemain, au del\'e0 de Barwar, \'e9gorgement des officiers, femmes et enfants, qui s +\rquote \'e9taient mis en route pour gagner la station de Sivapore, \'e0 un mille d\rquote Aurungabad. +\par +\par Dans les premiers jours de juin, \'e0 Bhopal, massacre d\rquote une partie de la population europ\'e9enne, et \'e0 Jansi, sous l\rquote inspiration de la terrible Rani d\'e9poss\'e9d\'e9e, tuerie, avec des raffinements de cruaut\'e9 + sans exemple, des femmes et enfants r\'e9fugi\'e9s dans le fort. +\par +\par Le 6 juin, \'e0 Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les coups des Cipayes. +\par +\par Le 14 juin, \'e0 Gwalior, r\'e9volte de deux r\'e9giments natifs et assassinat des officiers. +\par +\par Le 27 juin, \'e0 Cawnpore, premi\'e8re h\'e9catombe de victimes de tout \'e2ge et de tout sexe, fusill\'e9es ou noy\'e9es, \endash \~pr\'e9lude de l\rquote \'e9pouvantable drame qui allait s\rquote accomplir quelques semaines plus tard. +\par +\par \'c0 Holkar, le 1}{\super er}{ juillet, massacre de trente-quatre Europ\'e9ens, officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et \'e0 Ugow, le m\'eame jour, assassinat du colonel et de l\rquote adjudant du 23}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9 +e royale. +\par +\par Le 15 juillet, second massacre \'e0 Cawnpore. Ce jour-l\'e0, plusieurs centaines d\rquote enfants et de femmes, \endash \~et parmi celles-ci lady Munro, \endash \~sont \'e9gorg\'e9es avec une cruaut\'e9 sans \'e9gale par les ordres du Nana lui-m\'ea +me, qui appela \'e0 son aide les bouchers musulmans des abattoirs. Horrible tuerie, apr\'e8s laquelle les corps furent pr\'e9cipit\'e9s dans un puits, rest\'e9 l\'e9gendaire. +\par +\par Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appel\'e9e le \'ab\~square des liti\'e8res\~\'bb, nombreux bless\'e9s \'e9charp\'e9s \'e0 coups de sabre et jet\'e9s encore vivants dans les flammes. +\par +\par Et, enfin, tant d\rquote autres massacres isol\'e9s, dans les villes et les campagnes, qui donn\'e8rent \'e0 ce soul\'e8vement un horrible caract\'e8re d\rquote atrocit\'e9\~! +\par +\par \'c0 ces \'e9gorgements, d\rquote ailleurs, les g\'e9n\'e9raux anglais r\'e9pondirent aussit\'f4t par des repr\'e9sailles, \endash \~n\'e9cessaires sans doute, puisqu\rquote elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi les insurg\'e9s, +\endash \~mais qui furent v\'e9ritablement \'e9pouvantables. +\par +\par Au d\'e9but de l\rquote insurrection, \'e0 Lahore, le grand-juge Montgomery et le brigadier Corbett avaient pu d\'e9sarmer, sans r\'e9pandre de sang, sous la bouche de douze pi\'e8ces de canon, m\'e8che allum\'e9e, les 8}{\super e}{, 16}{\super e}{ 26}{ +\super e}{ et 49}{\super e}{ r\'e9giments de l\rquote arm\'e9e native. \'c0 Moultan, les 62}{\super e}{ et 29}{\super e}{ r\'e9giments indig\'e8nes avaient aussi d\'fb rendre leurs armes, sans pouvoir tenter une r\'e9sistance s\'e9rieuse. De m\'eame \'e0 + Peschawar, les 24}{\super e}{, 27}{\super e}{ et 51}{\super e }{r\'e9giments furent d\'e9sarm\'e9s par le brigadier S. Colton et le colonel Nicholson, au moment o\'f9 la r\'e9volte allait \'e9clater. Mais des officiers du 51}{\super e}{ r\'e9 +giment ayant fui dans la montagne, leurs t\'eates furent mises \'e0 prix, et toutes furent bient\'f4t rapport\'e9es par les montagnards. +\par +\par C\rquote \'e9tait le commencement des repr\'e9sailles. +\par +\par Une colonne, command\'e9e par le colonel Nicholson, fut lanc\'e9e alors sur un r\'e9giment natif, qui marchait vers Delhi. Les r\'e9volt\'e9s ne tard\'e8rent pas \'e0 \'eatre atteints, battus, dispers\'e9s, et cent vingt prisonniers rentr\'e8rent \'e0 + Peschawar. Tous furent indistinctement condamn\'e9s \'e0 mort\~; mais un sur trois seulement dut \'eatre ex\'e9cut\'e9. Dix canons furent rang\'e9s sur le champ de man\'9cuvres, un prisonnier attach\'e9 \'e0 + chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons firent feu, en couvrant la plaine de d\'e9bris informes, au milieu d\rquote une atmosph\'e8re empest\'e9e par la chair br\'fbl\'e9e. +\par +\par Ces supplici\'e9s, suivant M.\~de\~Valbezen, moururent presque tous avec cette h\'e9ro\'efque indiff\'e9rence que les Indiens savent si bien conserver en face de la mort. \'ab\~Seigneur capitaine, dit \'e0 un des officiers qui pr\'e9sidaient l\rquote ex +\'e9cution un beau Cipaye de vingt ans, en caressant nonchalamment de la main l\rquote instrument de mort, seigneur capitaine, il n\rquote est pas besoin de m\rquote attacher, je n\rquote ai pas envie de m\rquote enfuir.\~\'bb +\par +\par Telle fut cette premi\'e8re et horrible ex\'e9cution, qui devait \'eatre suivie de tant d\rquote autres. +\par +\par Voici, d\rquote ailleurs, l\rquote ordre du jour qu\rquote \'e0 cette date m\'eame, \'e0 Lahore, le brigadier Chamberlain portait \'e0 la connaissance des troupes natives, apr\'e8s l\rquote ex\'e9cution de deux Cipayes du 55}{\super e}{ r\'e9giment\~: + +\par +\par \'ab\~Vous venez de voir attacher vivants \'e0 la bouche des canons et mettre en pi\'e8ces deux de vos camarades\~; ce ch\'e2timent sera celui de tous les tra\'eetres. Votre conscience vous dira les peines qu\rquote ils subiront dans l\rquote +autre monde. Les deux soldats ont \'e9t\'e9 mis \'e0 mort par le canon et non par la potence, parce que j\rquote ai d\'e9sir\'e9 leur \'e9viter la souillure de l\rquote attouchement du bourreau et prouver ainsi que le gouvernement, m\'ea +me en ces jours de crise, ne veut rien faire qui puisse porter la moindre atteinte \'e0 vos pr\'e9jug\'e9s de religion et de caste.\~\'bb +\par +\par Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient successivement devant le peloton d\rquote ex\'e9cution, et cinquante autres n\rquote \'e9chappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et d\rquote \'e9touffement dans la prison o\'f9 + on les avait renferm\'e9s. +\par +\par Le 28 ao\'fbt, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient Lahore, six cent cinquante-neuf \'e9taient impitoyablement massacr\'e9s par les soldats de l\rquote arm\'e9e royale. +\par +\par Le 23 septembre, apr\'e8s la prise de Delhi, trois princes de la famille du roi, l\rquote h\'e9ritier pr\'e9somptif et ses deux cousins, se rendaient sans conditions au g\'e9n\'e9ra +l Hodson, qui les emmena avec une escorte de cinq hommes seulement au milieu d\rquote une foule mena\'e7ante de cinq mille Indous, \endash \~un contre mille. Et cependant, \'e0 mi-route, Hodson fit arr\'ea +ter le char qui portait les prisonniers, il monta pr\'e8s d\rquote eux, il leur ordonna de se d\'e9couvrir la poitrine, il les tua tous trois \'e0 coups de revolver. \'ab\~Cette sanglante ex\'e9cution, de la main d\rquote un officier anglais, dit M.\~de\~ +Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute admiration.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s la prise de Delhi, trois mille prisonniers p\'e9rissaient par le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la famille royale. Le si\'e8ge de Delhi, il est vrai, avait co\'fbt\'e9 aux assi\'e9 +geants deux mille cent cinquante et un Europ\'e9ens et seize cent quatre-vingt-six natifs. +\par +\par \'c0 Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi les Cipayes, mais dans les rangs de l\rquote humble population, que des fanatiques avaient presque inconsciemment entra\'een\'e9e au pillage. +\par +\par \'c0 Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, pass\'e9s par les armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de cent vingt m\'e8tres carr\'e9s. +\par +\par \'c0 Cawnpore, apr\'e8s le massacre, le colonel Neil obligeait les condamn\'e9s, avant de les livrer au gibet, \'e0 l\'e9cher et nettoyer de leur langue, proportionnellement \'e0 leur rang de caste, chaque tache de sang rest\'e9e dans la maison o\'f9 + les victimes avaient p\'e9ri. C\rquote \'e9tait, pour ces Indous, faire pr\'e9c\'e9der la mort par le d\'e9shonneur. +\par +\par Pendant l\rquote exp\'e9dition dans l\rquote Inde centrale, les ex\'e9cutions des prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la mousqueterie, \'ab\~des murs de chair humaine s\rquote \'e9croulaient sur la terre\~!\~\'bb +\par +\par Le 9 mars 1858, \'e0 l\rquote attaque de la Maison jaune, lors du second si\'e8ge de Lucknow, apr\'e8s une \'e9pouvantable d\'e9cimation de Cipayes, il para\'eet constant qu\rquote un de ces malheureux fut r\'f4ti vivant par les Sikhs sous les yeux m\'ea +mes des officiers anglais. +\par +\par Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les foss\'e9s du palais de la B\'e9gum, \'e0 Lucknow, sans qu\rquote un seul bless\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9 par des soldats qui ne se poss\'e9daient plus. +\par +\par Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent quatre-vingts fugitifs entass\'e9s dans l\rquote \'eele d\rquote Hidaspe, qui s\rquote \'e9taient sauv\'e9 +s jusque dans le Cachemire. +\par +\par En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tu\'e9s les armes \'e0 la main, pendant cette r\'e9pression impitoyable, \endash \~r\'e9pression qui n\rquote admettait pas de prisonniers, \endash \~ +rien que pour la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent vingt-huit indig\'e8nes fusill\'e9s ou attach\'e9s \'e0 la bouche des canons par ordre de l\rquote autorit\'e9 militaire, treize cent soixante-dix par ordre de l\rquote autorit\'e9 + civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre des deux autorit\'e9s. +\par +\par Total fait, au commencement de l\rquote ann\'e9e 1859, on estimait \'e0 plus de cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui p\'e9rirent, et \'e0 plus de deux cent mille celui des indig\'e8nes civils qui pay\'e8 +rent de leur vie leur participation, souvent douteuse, \'e0 cette insurrection. Terribles repr\'e9sailles contre lesquelles, non sans raison peut-\'eatre, M.\~Gladstone protesta avec \'e9nergie au parlement anglais. +\par +\par Il \'e9tait important, pour le r\'e9cit qui va suivre, d\rquote \'e9tablir, de part et d\rquote autre, le bilan de cette n\'e9crologie. Il le fallait, pour faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester aussi bien au c\'9c +ur des vaincus, assoiff\'e9s de vengeance, qu\rquote \'e0 celui des vainqueurs, qui, dix ans apr\'e8s, portaient encore le deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow. +\par +\par Quant aux faits purement militaires de toute la campagne entreprise contre les rebelles, ils comprennent les exp\'e9ditions suivantes, qui vont \'eatre sommairement cit\'e9es. +\par +\par C\rquote est d\rquote abord la premi\'e8re campagne du Pendjab, qui co\'fbta la vie \'e0 sir John Laurence. +\par +\par Puis vient le si\'e8ge de Delhi, cette capitale de l\rquote insurrection, renforc\'e9e par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed Schah Bahadour fut proclam\'e9 empereur de l\rquote Indoustan. \'ab\~Finissez-en avec Delhi\~!\~\'bb avait imp +\'e9rieusement ordonn\'e9 le gouverneur g\'e9n\'e9ral dans une derni\'e8re d\'e9p\'eache au commandant en chef, et le si\'e8ge, commenc\'e9 dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre, apr\'e8s avoir co\'fbt\'e9 la vie aux g\'e9n\'e9 +raux sir Harry Barnard et John Nicholson. +\par +\par En m\'eame temps, apr\'e8s que Nana Sahib se fut fait d\'e9clarer Pe\'efschwah et couronner au ch\'e2teau-fort de Bilhour, le g\'e9n\'e9ral Havelock op\'e9rait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais trop tard pour emp\'ea +cher le dernier massacre et s\rquote emparer du Nana, qui put s\rquote enfuir avec cinq mille hommes et quarante pi\'e8ces de canon. +\par +\par Cela fait, Havelock entreprenait une premi\'e8re campagne dans le royaume d\rquote Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur Lucknow. +\par +\par Sir Colin Campbell, le major g\'e9n\'e9ral sir James Outram, entraient alors en sc\'e8ne. Le si\'e8ge de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept jours, co\'fbter la vie \'e0 sir Henri Lawrence et au g\'e9n\'e9ral Havelock. Puis, Colin Campbell, apr\'e8 +s avoir \'e9t\'e9 forc\'e9 de se retirer sur Cawnpore, dont il s\rquote emparait d\'e9finitivement, se pr\'e9parait pour une seconde campagne. +\par +\par Pendant ce temps, d\rquote autres troupes d\'e9livraient Mohir, une des villes de l\rquote Inde centrale, et faisaient une exp\'e9dition \'e0 travers le Malwa, qui r\'e9tablissait l\rquote autorit\'e9 anglaise dans ce royaume. +\par +\par Au d\'e9but de l\rquote ann\'e9e 1858, Campbell et Outram recommen\'e7aient une seconde campagne dans l\rquote Oude, avec quatre divisions d\rquote infanterie, que commandaient les majors g\'e9n\'e9 +raux sir James Outram, sir Edward Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie \'e9tait sous sir Hope Grant, les armes sp\'e9ciales sous Wilson et Robert Napier, \endash \~soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du N\'e9 +paul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l\rquote arm\'e9e r\'e9volt\'e9e de la B\'e9gum ne comptait pas moins de cent vingt mille hommes, et, la ville de Lucknow, sept \'e0 huit cent mille habitants. La premi\'e8 +re attaque se fit le 6 mars. \'c0 la date du 16, apr\'e8s une s\'e9rie de combats dans lesquels tomb\'e8rent le capitaine de vaisseau sir William Peel et le major Hodson, les Anglais \'e9taient en possession de la partie de la ville situ\'e9e s +ur la Goumti. Malgr\'e9 ces avantages, la B\'e9gum et son fils r\'e9sistaient encore dans le palais de Mousa-Bagh, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 nord-ouest de Lucknow, et le Moulvi, chef musulman de la r\'e9volte, r\'e9fugi\'e9 au centre m\'ea +me de la ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d\rquote Outram, le 21, un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine possession, de ce redoutable rempart de l\rquote insurrection des Cipayes. +\par +\par Au mois d\rquote avril, la r\'e9volte entrait dans sa derni\'e8re phase. Une exp\'e9dition \'e9tait faite dans le Rohilkhande, o\'f9 s\rquote \'e9taient port\'e9s en grand nombre les insurg\'e9s fugitifs. Bareilli, la capitale du royaume, fut tout d +\rquote abord l\rquote objectif des chefs de l\rquote arm\'e9e royale. Les d\'e9buts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte de d\'e9faite \'e0 Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tu\'e9 +. Mais, vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore, et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et s\rquote en emparait, sans avoir pu emp\'eacher les rebelles de l\rquote \'e9vacuer. +\par +\par Pendant ce temps, dans l\rquote Inde centrale s\rquote ouvraient les campagnes de sir Hugh Rose. Ce g\'e9n\'e9ral, aux premiers jours de janvier 1858, marchait sur Saungor, \'e0 travers le royaume de Bhopal, en d\'e9livrait la garnison le 3 f\'e9 +vrier, prenait le fort de Gurakota dix jours apr\'e8s, for\'e7ait les d\'e9fil\'e9s de la cha\'eene des Vindhyas au col de Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, d\'e9fendue par onze mille r\'e9volt\'e9 +s, sous les ordres de la farouche Rani, l\rquote investissait le 22 mars, au milieu d\rquote une chaleur torride, d\'e9tachait deux mille hommes de l\rquote arm\'e9e assi\'e9geante pour barrer la route \'e0 + vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amen\'e9s par le fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut \'e0 la ville le 2 avril, for\'e7ait la muraille, s\rquote emparait de la citadelle, d\rquote o\'f9 la Rani parvenait \'e0 s +\rquote \'e9chapper, reprenait les op\'e9rations contre le fort de Calpi, o\'f9 la Rani et Tantia-Topi avaient r\'e9solu de mourir, en devenait ma\'eetre le 22 mai, apr\'e8s un h\'e9ro\'efque assaut, continuait la campagne \'e0 + la poursuite de la Rani et de son compagnon, qui s\rquote \'e9taient jet\'e9s dans Gwalior, y concentrait, le 16 juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier Napier, \'e9crasait les r\'e9volt\'e9s \'e0 Morar, r\'e9 +duisait la place le 18, et revenait \'e0 Bombay, apr\'e8s une campagne triomphale. +\par +\par Ce fut pr\'e9cis\'e9ment dans une rencontre d\rquote avant-poste, devant Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute d\'e9vou\'e9e au nabab, sa plus fid\'e8le compagne pendant l\rquote insurrection, fut tu\'e9e de la main m\'ea +me de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le cadavre de lady Munro, \'e0 Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la Rani, \'e0 Gwalior, c\rquote \'e9taient l\'e0 deux hommes en qui se r\'e9sumait la r\'e9volte et la r\'e9 +pression, deux ennemis dont la haine aurait des effets terribles, s\rquote ils se retrouvaient jamais face \'e0 face\~! +\par +\par \'c0 ce moment, on peut consid\'e9rer l\rquote insurrection comme dompt\'e9e, sauf peut-\'eatre dans quelques portions du royaume d\rquote Oude. Campbell rentre donc en campagne le 2 novembre, s\rquote empare des derni\'e8res positions des r\'e9volt\'e9 +s, oblige \'e0 se soumettre quelques chefs importants. Cependant, l\rquote un d\rquote eux, Beni Madho, n\rquote est pas pris. On apprend en d\'e9cembre qu\rquote il s\rquote est r\'e9fugi\'e9 dans un district limitrophe du N\'e9 +paul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son fr\'e8re, et la B\'e9gum d\rquote Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers jours de l\rquote ann\'e9e, le bruit court qu\rquote ils sont all\'e9s chercher asile sur la Rapti, \'e0 + la limite des royaumes du N\'e9paul et de l\rquote Oude. Campbell les presse vivement, mais ils passent la fronti\'e8re. Ce fut dans les premiers jours de f\'e9vrier 1859 seulement qu\rquote une brigade anglaise, dont l\rquote un des r\'e9giments \'e9t +ait sous les ordres du colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le N\'e9paul. B\'e9ni Madho est tu\'e9, la B\'e9gum d\rquote Oude et son fils sont faits prisonniers et obtiennent la permission de r\'e9sider dans la capitale du N\'e9paul. Quant \'e0 + Nana Sahib et \'e0 Balao Rao, longtemps on les crut morts. Ils ne l\rquote \'e9taient pas. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, la formidable insurrection \'e9tait an\'e9antie. Tantia-Topi, livr\'e9 par son lieutenant Man-Singh et condamn\'e9 \'e0 mort, \'e9tait ex\'e9cut\'e9, le 15 avril, \'e0 Sipri. Ce rebelle, \'ab\~cette figure vraiment rem +arquable du grand drame de l\rquote insurrection indienne, dit M.\~de\~Valbezen, et qui donna des preuves d\rquote un g\'e9nie politique plein de combinaisons et d\rquote audace, \'bb mourut courageusement sur l\rquote \'e9chafaud. +\par +\par Cependant, la fin de cette r\'e9volte des Cipayes, qui e\'fbt peut-\'eatre co\'fbt\'e9 l\rquote Inde aux Anglais, si elle se f\'fbt \'e9tendue \'e0 toute la p\'e9ninsule, et surtout si le soul\'e8vement e\'fbt \'e9t\'e9 + national, devait provoquer la chute de l\rquote honorable Compagnie des Indes. +\par +\par En effet, la Cour des Directeurs avait \'e9t\'e9 menac\'e9e de d\'e9ch\'e9ance par lord Palmerston d\'e8s la fin de l\rquote ann\'e9e 1857. +\par +\par Le 1}{\super er}{ novembre 1858, une proclamation, publi\'e9e en vingt langues, annon\'e7ait que Sa Majest\'e9 Victoria B\'e9atrix, reine d\rquote Angleterre, prenait le sceptre de l\rquote Inde, dont, quelques ann\'e9es plus tard, elle allait \'ea +tre couronn\'e9e imp\'e9ratrice. +\par +\par Ce fut l\rquote \'9cuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplac\'e9 par celui de vice-roi, un secr\'e9taire d\rquote \'c9tat et quinze membres composant le gouvernement central, les membres du conseil de l\rquote +Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des pr\'e9sidences de Madras et de Bombay nomm\'e9s par la reine, les membres des services indiens et les commandants en chef choisis par le secr\'e9taire d\rquote \'c9 +tat, telles furent les principales dispositions du nouveau gouvernement. +\par +\par Quant aux forces militaires, l\rquote arm\'e9e royale compte aujourd\rquote hui dix-sept mille hommes de plus qu\rquote avant la r\'e9volte des Cipayes, soit cinquante-deux r\'e9giments d\rquote infanterie, neuf r\'e9 +giments de fusiliers, et une artillerie consid\'e9rable, avec cinq cents sabres par r\'e9giment de cavalerie, et sept cents ba\'efonnettes par r\'e9giment d\rquote infanterie. +\par +\par L\rquote arm\'e9e native se compose de cent trente-sept r\'e9giments d\rquote infanterie et de quarante r\'e9giments de cavalerie\~; mais son artillerie est europ\'e9enne, presque sans exception. +\par +\par Tel est l\rquote \'e9tat actuel de la p\'e9ninsule au point de vue administratif et militaire, tel est l\rquote effectif des forces qui gardent un territoire de quatre cent mille milles carr\'e9s. +\par +\par \'ab\~Les Anglais, dit justement M.\~Grandidier, ont \'e9t\'e9 heureux de rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, industrieux, civilis\'e9, et de longue date fa\'e7onn\'e9 \'e0 tous les jougs. Mais qu\rquote +ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le joug ne soit pas \'e9crasant, ou les t\'eates se redressent un jour et le brisent.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017364}CHAPITRE IV\line Au fond des caves d\rquote Ellora.{\*\bkmkend _Toc98017364} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il n\rquote \'e9tait que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils adoptif de Baji-Rao, Pe\'efschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib, \endash \~peut-\'eatre \'e0 cette \'e9poque l\rquote unique survivant des chefs de la r\'e9volte des Cipayes, +\endash \~avait pu quitter ses inaccessibles retraites du N\'e9paul. Brave, audacieux, habitu\'e9 \'e0 l\rquote \'e9preuve des dangers imm\'e9diats, habile \'e0 d\'e9jouer les poursuites, savant dans l\rquote art d\rquote embrouiller ses pistes, profond +\'e9ment rus\'e9, il s\rquote \'e9tait aventur\'e9 jusque dans les provinces du Dekkan, sous l\rquote inspiration toujours vivace d\rquote une haine que les terribles repr\'e9sailles de l\rquote insurrection de 1857 n\rquote avaient pu que d\'e9cupler. + +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait une haine \'e0 mort que le Nana avait vou\'e9e aux possesseurs de l\rquote Inde. Il \'e9tait l\rquote h\'e9ritier de Baji-Rao, et. lorsque le Pe\'efschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de continuer \'e0 + lui servir la pension de huit lakhs de roupies}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Deux millions de francs.}}}{ \'e0 + laquelle il avait droit. De l\'e0, une des causes de cette haine, qui devait aboutir aux plus grands exc\'e8s. +\par +\par Mais qu\rquote esp\'e9rait donc Nana Sahib\~? Depuis huit ans, la r\'e9volte des Cipayes \'e9tait compl\'e8tement dompt\'e9e. Le gouvernement anglais s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu substitu\'e9 \'e0 l\rquote honorable Compagnie des Indes et tenait la p +\'e9ninsule enti\'e8re sous une autorit\'e9 bien autrement forte que celle de l\rquote Association des marchands. De la r\'e9bellion, il ne restait plus traces, pas m\'eame dans les rangs de l\rquote arm\'e9e native, enti\'e8rement r\'e9organis\'e9 +e sur de nouvelles bases. Le Nana pr\'e9tendait-il donc r\'e9ussir \'e0 fomenter un mouvement national parmi les basses classes de l\rquote Indoustan\~? Ses projets seront bient\'f4t connus. En tout cas, ce qu\rquote il n\rquote ignorait plus, c\rquote +est que sa pr\'e9sence avait \'e9t\'e9 signal\'e9e dans la province d\rquote Aurungabad, c\rquote est que le gouverneur g\'e9n\'e9ral en avait avis\'e9 le vice-roi, \'e0 Calcutta, c\rquote est que sa t\'eate \'e9tait mise \'e0 prix. Ce qui \'e9 +tait certain, c\rquote est qu\rquote il avait d\'fb fuir pr\'e9cipitamment, et qu\rquote il lui fallait encore se r\'e9fugier dans un asile si bien cach\'e9, qu\rquote il p\'fbt y \'e9chapper aux recherches des agents de la police anglo-indienne. +\par +\par Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il r\'e9solut de gagner Ellora, situ\'e9e \'e0 vingt-cinq milles d\rquote Aurungabad, afin d\rquote y rejoindre un de ses complices. +\par +\par La nuit \'e9tait sombre. Le faux faquir, apr\'e8s s\rquote \'eatre assur\'e9 qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas poursuivi, se dirigea vers ce mausol\'e9e, \'e9lev\'e9 \'e0 quelque distance de la ville en l\rquote honneur du mahom\'e9 +tan Sha-Soufi, un saint dont les reliques ont la r\'e9putation d\rquote op\'e9rer des cures m\'e9dicales. Mais tout dormait alors dans le mausol\'e9e, pr\'eatres et p\'e8lerins, et le Nana put passer sans \'eatre inqui\'e9t\'e9 par quelque demande indiscr +\'e8te. +\par +\par Cependant, l\rquote ombre n\rquote \'e9tait pas si \'e9paisse que, quatre lieues plus au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de Daoulutabad et se dresse au milieu d\rquote une plaine \'e0 la hauteur de deux cent quarante pieds, p\'fbt d +\'e9rober aux regards son \'e9norme silhouette. Le nabab, en l\rquote apercevant, se rappela qu\rquote un des empereurs du Dekkan, l\rquote un de ses anc\'eatres, avait voulu faire sa capitale de la vaste cit\'e9 autrefois \'e9tablie \'e0 + la base de ce fort. Et en v\'e9rit\'e9, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0 une position inexpugnable, bien faite pour devenir le centre d\rquote un mouvement insurrectionnel dans cette partie de l\rquote Inde. Mais Nana Sahib d\'e9tourna la t\'eate, et n +\rquote eut qu\rquote un regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses ennemis. +\par +\par Cette plaine d\'e9pass\'e9e, apparut une r\'e9gion plus accident\'e9e. C\rquote \'e9taient les premi\'e8res ondulations d\rquote un sol qui allait devenir montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l\rquote \'e2ge, ne ralentit pas sa marche, en s +\rquote engageant sur des pentes d\'e9j\'e0 raides. Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c\rquote est-\'e0-dire franchir la distance qui s\'e9parait Ellora d\rquote Aurungabad. L\'e0, il esp\'e9rait pouvoir se reposer en toute s\'e9curit\'e9 +. Aussi ne fit-il halte, ni dans un caravans\'e9rail, ouvert \'e0 tout venant, qui se rencontra sur sa route, ni dans un bungalow \'e0 demi ruin\'e9, o\'f9 il e\'fbt pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie recul\'e9e de la montagne. +\par +\par Au soleil levant, le village de Rauzah, qui poss\'e8de le tombeau tr\'e8s simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut contourn\'e9 par le fugitif. Il \'e9tait enfin arriv\'e9 \'e0 ce c\'e9l\'e8bre groupe d\rquote +excavations, qui ont pris leur nom du petit village voisin d\rquote Ellora. +\par +\par La colline dans laquelle ont \'e9t\'e9 creus\'e9es ces caves, au nombre d\rquote une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples, vingt-quatre monast\'e8 +res bouddhiques, quelques grottes moins importantes, tels sont les monuments du groupe. La carri\'e8re de basalte a \'e9t\'e9 largement exploit\'e9e par la main de l\rquote homme. Mais ce n\rquote est pas pour construire les chefs-d\rquote \'9c +uvre dispers\'e9s \'e7a et l\'e0 \'e0 l\rquote immense surface de la p\'e9ninsule que les architectes indous, aux premiers si\'e8cles de l\rquote \'e8re chr\'e9tienne, en ont extrait les pierres. Non\~! ces pierres n\rquote ont \'e9t\'e9 enlev\'e9 +es que pour m\'e9nager des vides dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des \'ab\~chaityas\~\'bb ou des \'ab\~viharas\~\'bb suivant leur destination. +\par +\par Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Ka\'eflas. Que l\rquote on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents pieds de circonf\'e9rence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on l\rquote a d\'e9coup\'e9 dans la montagne m\'ea +me, on l\rquote a isol\'e9 au milieu d\rquote une cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent quatre-vingt-six, \endash \~une cour que l\rquote outil a conquise aux d\'e9pens de la carri\'e8re basaltique. Puis, ce bloc ainsi d\'e9gag\'e9 +, les architectes l\rquote ont taill\'e9, comme un statuaire fait d\rquote un morceau d\rquote ivoire. \'c0 l\rquote ext\'e9rieur, ils ont \'e9vid\'e9 des colonnes, menuis\'e9 des pyramidions, arrondi des coupoles, \'e9pargn\'e9 ce qu\rquote +il fallait de roc pour obtenir la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des \'e9l\'e9phants plus grands que nature semblent supporter l\rquote \'e9difice tout entier\~; \'e0 l\rquote int\'e9rieur, ils ont r\'e9serv\'e9 une vaste salle, entour\'e9 +e de chapelles, et dont la vo\'fbte repose sur des colonnes d\'e9tach\'e9es de la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple, qui n\rquote a pas \'e9t\'e9 \'ab\~b\'e2ti\~\'bb +, dans le vrai sens du mot, mais un temple unique au monde, digne de rivaliser avec les \'e9difices les plus merveilleux de l\rquote Inde, et qui ne peut m\'eame perdre \'e0 \'eatre compar\'e9 aux hypog\'e9es de l\rquote ancienne \'c9gypte. +\par +\par Ce temple, presque abandonn\'e9 maintenant, a d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 touch\'e9 par le temps. Il se d\'e9t\'e9riore en quelques parties. Ses bas-reliefs s\rquote alt\'e8rent comme les parois du massif dont on l\rquote a tir\'e9. Il n\rquote +a encore que mille ans d\rquote existence. Mais, ce qui n\rquote est que le premier \'e2ge pour les \'9cuvres de la nature est d\'e9j\'e0 la caducit\'e9 pour les \'9cuvres humaines. Quelques profondes crevasses s\rquote \'e9 +taient faites au soubassement lat\'e9ral de gauche, et c\rquote est par une de ces ouvertures, que cachait \'e0 demi la croupe de l\rquote un des \'e9l\'e9phants de support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne e\'fbt pu soup\'e7onner son arriv\'e9 +e \'e0 Ellora. +\par +\par La crevasse s\rquote ouvrait int\'e9rieurement sur un sombre boyau, qui courait \'e0 travers le soubassement, en s\rquote enfon\'e7ant sous la \'ab\~cella\~\'bb du temple. L\'e0 s\rquote \'e9vidait une sorte de crypte ou plut\'f4t une citerne, s\'e8 +che alors, qui servait de r\'e9ceptacle aux eaux pluviales. +\par +\par D\'e8s que le Nana eut p\'e9n\'e9tr\'e9 dans le boyau, il fit entendre un certain sifflement, auquel r\'e9pondit un sifflement identique. Ce n\rquote \'e9tait point un jeu d\rquote \'e9cho. Une lumi\'e8re brilla dans l\rquote obscurit\'e9. +\par +\par Aussit\'f4t, un Indou se montra, tenant une petite lanterne \'e0 la main. +\par +\par \'ab\~Pas de lumi\'e8re\~! dit le Nana. +\par +\par \endash \~C\rquote est toi, Dandou-Pant\~? r\'e9pondit l\rquote Indou, qui \'e9teignit aussit\'f4t sa lanterne. +\par +\par \endash \~Moi, fr\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Est-ce que\~?\'85 +\par +\par \endash \~\'c0 manger, d\rquote abord, r\'e9pondit le Nana, nous causerons ensuite. Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n\rquote ai besoin d\rquote y voir. Prends ma main et guide-moi.\~\'bb +\par +\par L\rquote Indou prit la main du Nana, l\rquote entra\'eena au fond de l\rquote \'e9troite crypte et l\rquote aida \'e0 s\rquote \'e9tendre sur un amas d\rquote herbes s\'e8ches qu\rquote il venait de quitter. Le sifflement du faquir l\rquote +avait interrompu dans son dernier sommeil. +\par +\par Cet homme, tr\'e8s habitu\'e9 \'e0 se mouvoir dans cet obscur r\'e9duit, eut bient\'f4t trouv\'e9 quelques provisions, du pain, une sorte de p\'e2t\'e9 de \'ab\~mourghis\~\'bb pr\'e9par\'e9 avec la chair de poulets tr\'e8s communs dans l\rquote +Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente liqueur connue sous le nom d\rquote \~\'ab\~arak\~\'bb, que produit la distillation du jus de cocotier. +\par +\par Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses yeux, qui brillaient dans l\rquote ombre comme des prunelles de tigre. +\par +\par L\rquote Indou, sans faire un mouvement, attendait qu\rquote il conv\'eent au nabab de parler. +\par +\par Cet homme, c\rquote \'e9tait Balao Rao, le propre fr\'e8re de Nana Sahib. +\par +\par Balao Rao, l\rquote a\'een\'e9 de Dandou-Pant, mais d\rquote un an \'e0 peine, lui ressemblait physiquement, presque \'e0 s\rquote y m\'e9prendre. Moralement, c\rquote \'e9tait Nana Sahib tout entier. M\'eame haine des Anglais, m\'ea +me astuce dans les projets, m\'eame cruaut\'e9 dans l\rquote ex\'e9cution, m\'eame \'e2me en deux corps. Pendant toute l\rquote insurrection, les deux fr\'e8res ne s\rquote \'e9taient pas quitt\'e9s. Apr\'e8s la d\'e9faite, le m\'ea +me campement de la fronti\'e8re du N\'e9paul leur avait donn\'e9 asile. Et maintenant, reli\'e9s dans cette unique pens\'e9e de reprendre la lutte, ils se retrouvaient tous deux pr\'eats \'e0 agir. +\par +\par Lorsque le Nana, refait par ce repas h\'e2tivement d\'e9vor\'e9, eut recouvr\'e9 ses forces, il resta, pendant quelque temps, la t\'eate appuy\'e9e dans ses mains. Balao Rao, pensant qu\rquote il voulait se rem +ettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le silence. +\par +\par Mais Dandou-Pant, relevant la t\'eate, saisit la main de son fr\'e8re, et d\rquote une voix sourde\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote ai \'e9t\'e9 signal\'e9 dans la pr\'e9sidence de Bombay\~! dit-il. Ma t\'eate est mise \'e0 prix par le gouverneur de la pr\'e9sidence\~! Il y a deux mille livres promises \'e0 qui livrera Nana Sahib\~! +\par +\par \endash \~Dandou-Pant\~! s\rquote \'e9cria Balao Rao. ta t\'eate vaut plus que cela\~! Ce serait \'e0 peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt mille\~! +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c\rquote est l\rquote anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centi\'e8me anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination anglaise et l\rquote \'e9 +mancipation de la race solaire\~! Nos proph\'e8tes l\rquote avaient pr\'e9dit\~! Nos bardes l\rquote avaient chant\'e9\~! Dans trois mois, fr\'e8re, cent neuf ans se seront \'e9coul\'e9s, et l\rquote Inde est encore foul\'e9e par le pied des envahisseurs +\~! +\par +\par \endash \~Dandou-Pant, r\'e9pondit Balao Rao, ce qui n\rquote a pas r\'e9ussi en 1857 peut et doit r\'e9ussir dix ans apr\'e8s. En 1827, en 1837, en 1847, il y a eu des mouvements dans l\rquote Inde\~! Tous les dix ans, les Indous sont repris des fi\'e8 +vres de la r\'e9volte\~! Eh bien, cette ann\'e9e, ils se gu\'e9riront en se baignant dans des flots de sang europ\'e9en\~! +\par +\par \endash \~Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour supplice\~! Malheur aux chefs de l\rquote arm\'e9e royale qui ne sont pas tomb\'e9s sous les coups de nos Cipayes\~! Lawrence est mort, Barnard est mort, Hope est mort, Nap +ier est mort, Hobson est mort, Havelock est mort\~! Mais quelques-uns ont surv\'e9cu\~! Campbell, Rose, vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit attacher des Indous \'e0 + la bouche des canons, l\rquote homme qui a tu\'e9 de sa main ma compagne, la Rani de Jansi\~! Qu\rquote il tombe en mon pouvoir, il verra si j\rquote ai oubli\'e9 les horreurs du colonel Neil, les massacres du Sekander Bagh, les \'e9 +gorgements du palais de la B\'e9gum. de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l\rquote \'eele d\rquote Hidaspe et de Delhi\~! Il verra si j\rquote ai oubli\'e9 qu\rquote il a jur\'e9 ma mort comme j\rquote ai jur\'e9 la sienne\~! +\par +\par \endash \~N\rquote a-t-il pas quitt\'e9 l\rquote arm\'e9e\~? demanda Balao Rao. +\par +\par \endash \~Oh\~! r\'e9pondit Nana Sahib, au premier soul\'e8vement il reprendra du service\~! Mais si le soul\'e8vement avorte, j\rquote irai le poignarder jusque dans son bungalow de Calcutta\~! +\par +\par \endash \~Soit, et maintenant\~?\'85 +\par +\par \endash \~Maintenant, il faut continuer l\rquote \'9cuvre commenc\'e9e. Le mouvement sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs, les Indous se soul\'e8vent, et bient\'f4t les Cipayes auront fait cause commune avec eux. J\rquote +ai parcouru le centre et le nord du Dekkan. Partout, j\rquote ai retrouv\'e9 les esprits dispos\'e9s \'e0 la r\'e9volte. Pas de ville, de bourgade, o\'f9 nous n\rquote ayons des chefs pr\'eats \'e0 agir. Les brahmanes fanatiseront + le peuple. La religion, cette fois, entra\'eenera les sectateurs de Siva et de Vishnou. \'c0 l\rquote \'e9poque qui sera d\'e9termin\'e9e, au signal convenu, des millions d\rquote Indous se soul\'e8veront, et l\rquote arm\'e9e royale sera an\'e9antie\~! + +\par +\par \endash \~Et Dandou-Pant\~?\'85 demanda Balao Rao, qui saisit la main de son fr\'e8re. +\par +\par \endash \~Dandou-Pant, r\'e9pondit le Nana, ne sera pas seulement le Pe\'efschwah couronn\'e9 au ch\'e2teau-fort de Bilhour\~! Ce sera alors le souverain de la terre sacr\'e9e des Indes\~!\~\'bb Cela dit, Nana Sahib, les bras crois\'e9 +s, le regard vague de ceux qui observent, non plus le pass\'e9 ou le pr\'e9sent, mais l\rquote avenir, resta silencieux. +\par +\par Balao Rao se gardait bien de l\rquote interrompre. Il lui plaisait de laisser cette \'e2me farouche s\rquote enflammer \'e0 ses propres \'e9l\'e9ments, et, au besoin, il \'e9tait l\'e0 pour attiser tout le + feu qui couvait en lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus \'e9troitement li\'e9 \'e0 sa personne, un conseiller plus ardent \'e0 le pousser vers son but. On l\rquote a dit, c\rquote \'e9tait un autre lui-m\'eame. +\par +\par Le Nana, apr\'e8s quelques minutes de silence, releva la t\'eate, et revint \'e0 la situation pr\'e9sente. \'ab\~O\'f9 sont nos compagnons\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Aux cavernes d\rquote Adjuntah, l\'e0 o\'f9 il a \'e9t\'e9 convenu qu\rquote ils nous attendraient, r\'e9pondit Balao Rao. +\par +\par \endash \~Et nos chevaux\~? +\par +\par \endash \~Je les ai laiss\'e9s \'e0 une port\'e9e de fusil, sur la route qui conduit d\rquote Ellora \'e0 Boregami. +\par +\par \endash \~C\rquote est K\'e2lagani qui les garde\~? +\par +\par \endash \~Lui-m\'eame, fr\'e8re. Ils sont bien gard\'e9s, bien refaits, bien repos\'e9s, et n\rquote attendent que nous pour partir. +\par +\par \endash \~Partons donc, r\'e9pondit le Nana. Il faut que nous soyons \'e0 Adjuntah avant le lever du jour. +\par +\par \endash \~Et de l\'e0, demanda Balao Rao, o\'f9 irons-nous\~? Cette fuite pr\'e9cipit\'e9e n\rquote a-t-elle pas contrari\'e9 tes projets\~? +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra, dont je connais tous les d\'e9fil\'e9s, et au milieu desquels je puis d\'e9fier les recherches de la police anglaise. L\'e0, d\rquote +ailleurs, nous serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont rest\'e9s fid\'e8les \'e0 notre cause. L\'e0, je pourrai attendre le moment favorable, au milieu de cette montagneuse r\'e9gion des Vindhyas o\'f9 le ferment de la r\'e9 +volte est toujours pr\'eat \'e0 lever\~! +\par +\par \endash \~En route\~! r\'e9pondit Balao Rao. Ah\~! ils ont promis deux mille livres \'e0 qui s\rquote emparerait de toi\~! Mais il ne suffit pas de mettre une t\'eate \'e0 prix, il faut la prendre\~! +\par +\par \endash \~Ils ne la prendront pas, r\'e9pondit Nana Sahib. Viens sans perdre un instant, fr\'e8re, viens\~!\~\'bb +\par +\par Balao Rao s\rquote avan\'e7a d\rquote un pas assur\'e9 \'e0 travers l\rquote \'e9troit couloir qui conduisait \'e0 ce r\'e9duit obscur, creus\'e9 sous le pav\'e9 du temple. Lorsqu\rquote il fut arriv\'e9 \'e0 l\rquote orifice que cachait la croupe de l +\rquote \'e9l\'e9phant de pierre, il avan\'e7a prudemment la t\'eate, regarda dans l\rquote ombre, \'e0 droite et \'e0 gauche, constata que les abords \'e9taient d\'e9serts, et se hasarda au dehors. Par surcro\'eet de pr\'e9 +caution, il fit une vingtaine de pas sur l\rquote avenue qui se d\'e9veloppait suivant l\rquote axe du temple\~; puis, n\rquote ayant rien aper\'e7u de suspect, il poussa un sifflement, indiquant au Nana que la route \'e9tait libre. +\par +\par Quelques instants apr\'e8s, les deux fr\'e8res quittaient cette vall\'e9e artificielle, longue d\rquote une demi-lieue, qui est toute trou\'e9e de galeries, de vo\'fbtes, d\rquote excavations, \'e9tag\'e9es en de certains endroits jusqu\rquote \'e0 + une grande hauteur. Ils \'e9vit\'e8rent de passer pr\'e8s de ce mausol\'e9e mahom\'e9tan qui sert de bungalow aux p\'e8lerins ou aux curieux de toutes nationalit\'e9s, attir\'e9s par les merveilles d\rquote Ellora\~; enfin, apr\'e8s avoir contourn\'e9 + le village de Rauzah, ils se trouv\'e8rent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami. +\par +\par La distance \'e0 parcourir, d\rquote Ellora \'e0 Adjuntah, \'e9tait de cinquante milles (80 kilom\'e8tres environ)\~; mais le Nana n\rquote \'e9tait plus alors ce fugitif qui s\rquote \'e9vadait \'e0 pied d\rquote +Aurungabad, et sans moyen de transport. Ainsi que Balao Rao l\rquote avait dit, trois chevaux l\rquote attendaient sur la route, gard\'e9s par l\rquote Indou K\'e2lagani, fid\'e8le serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient \'e9t\'e9 cach\'e9s dans un + bois \'e9pais, \'e0 un mille du village. L\rquote un \'e9tait destin\'e9 au Nana, l\rquote autre \'e0 Balao Rao, le troisi\'e8me \'e0 K\'e2lagani, et bient\'f4t ils galopaient tous trois dans la direction d\rquote Adjuntah. Personne, d\rquote +ailleurs, ne se f\'fbt \'e9tonn\'e9 de voir un faquir \'e0 cheval. En effet, bon nombre de ces effront\'e9s mendiants demandent l\rquote aum\'f4ne du haut de leur monture. +\par +\par Au surplus, la route \'e9tait peu fr\'e9quent\'e9e \'e0 cette \'e9poque de l\rquote ann\'e9e, moins favorable aux p\'e8lerinages. Le Nana et ses deux compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien \'e0 craindre qui e\'fbt pu les g\'ea +ner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de faire souffler leurs b\'eates, et, pendant ces courtes haltes, puisaient aux provisions que K\'e2lagani portait \'e0 l\rquote ar\'e7on de sa selle. Ils \'e9vit\'e8rent ainsi les parties plus fr\'e9 +quent\'e9es de la province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfum\'e9es comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit bourg perdu dans les plantations d +\rquote un pays d\'e9j\'e0 sauvage. +\par +\par Le sol \'e9tait uni et plat. En toutes directions s\rquote \'e9tendaient des champs de bruy\'e8res, sillonn\'e9s de massifs d\rquote \'e9paisses jungles. Mais la contr\'e9e devint plus accident\'e9e aux approches d\rquote Adjuntah. +\par +\par Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses caves d\rquote Ellora, et peut-\'eatre plus belles dans leur ensemble, occupent la partie inf\'e9rieure d\rquote une petite vall\'e9e, \'e0 un demi mille environ de la ville. +\par +\par Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, o\'f9 la notice du gouverneur devait \'eatre d\'e9j\'e0 affich\'e9e. En cons\'e9quence, nulle crainte d\rquote \'eatre reconnu. +\par +\par Aussi, quinze heures apr\'e8s avoir quitt\'e9 Ellora, ses deux compagnons et lui s\rquote enfon\'e7aient-ils \'e0 travers un \'e9troit d\'e9fil\'e9, qui conduisait \'e0 la vall\'e9e c\'e9l\'e8bre, dont les vingt-sept temples, taill\'e9s \'ab\~\'e0 m\'eame +\~\'bb dans le massif rocheux, se penchent sur de vertigineux ab\'eemes. +\par +\par La nuit \'e9tait superbe, tout \'e9tincelante de constellations, mais sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces \'ab\~bars\~\'bb, qui comptent parmi les g\'e9ants de la flore indienne, se d\'e9coupaient en noir sur le fond \'e9 +toile du ciel. Pas un souffle ne traversait l\rquote atmosph\'e8re, pas une feuille ne remuait, pas un bruit ne se faisait entendre, si ce n\rquote est le sourd murmure d\rquote un torrent, qui coulait \'e0 quelques centaines de pieds, dan +s le fond du ravin. Mais ce murmure s\rquote accentua et devint un v\'e9ritable mugissement, lorsque les chevaux eurent atteint la chute d\rquote eau du Satkhound, qui tombe d\rquote une hauteur de cinquante toises, en se d\'e9chirant \'e0 + la saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussi\'e8re tourbillonnait dans le d\'e9fil\'e9 et se f\'fbt nuanc\'e9e des sept couleurs de l\rquote arc-en-ciel, si la lune e\'fbt \'e9clair\'e9 l\rquote +horizon dans cette belle nuit de printemps. +\par +\par Le Nana, Balao Rao et K\'e2lagani \'e9taient arriv\'e9s. Au brusque d\'e9tour du d\'e9fil\'e9, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vall\'e9e enrichie par ces chefs-d\rquote \'9cuvre de l\rquote architecture bouddhique. L\'e0 +, sur les murailles de ces temples, orn\'e9s \'e0 profusion de colonnes, de rosaces, d\rquote arabesques, de v\'e9randahs, peupl\'e9s de figures colossales d\rquote animaux aux formes fantastiques, creus\'e9s de sombres cellules qu\rquote +habitaient autrefois les pr\'eatres, gardiens de ces demeures sacr\'e9es, l\rquote artiste peut encore admirer quelques fresques que l\rquote on dirait peintes d\rquote hier, et qui repr\'e9sentent des c\'e9r\'e9monies royales, de +s processions religieuses, des batailles o\'f9 figurent toutes les armes de l\rquote \'e9poque, telles qu\rquote elles furent dans ce splendide pays de l\rquote Inde, aux premiers temps de l\rquote \'e8re chr\'e9tienne. +\par +\par Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces myst\'e9rieuses hypog\'e9es. Plus d\rquote une fois, ses compagnons et lui, trop press\'e9s par les troupes royales, y avaient trouv\'e9 refuge aux mauvais jours de l\rquote +insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les plus \'e9troits tunnels m\'e9nag\'e9s dans le massif quartzeux, les sinueux conduits crois\'e9s sous tous les angles, les mille ramifications de ce labyrinthe, dont l\rquote enchev\'ea +trement e\'fbt lass\'e9 les plus patients, tout cela lui \'e9tait familier. Il ne pouvait s\rquote y perdre, m\'eame quand une torche n\rquote \'e9clairait pas leurs sombres profondeurs. +\par +\par Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme s\'fbr de ce qu\rquote il fait, alla droit \'e0 l\rquote une des excavations les moins importantes du groupe. L\rquote ouverture en \'e9tait obstru\'e9e par un rideau d\rquote arbustes \'e9 +pais et un amas de grosses pierres qu\rquote un \'e9boulement ancien semblait avoir jet\'e9es l\'e0, entre les broussailles du sol et les plantes lapidaires de la roche. +\par +\par Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab pour signaler sa pr\'e9sence \'e0 l\rquote orifice de l\rquote excavation. +\par +\par Deux ou trois t\'eates d\rquote Indous apparurent aussit\'f4t entre les interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bient\'f4t des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents, form\'e8rent un groupe d\rquote une quarantaine d +\rquote hommes bien arm\'e9s. +\par +\par \'ab\~En route\~!\~\'bb dit Nana Sahib. +\par +\par Et sans demander une explication, sans savoir o\'f9 il les conduisait, ces fid\'e8les compagnons du nabab le suivirent, pr\'eats \'e0 se faire tuer sur un signe de lui. Ils \'e9taient \'e0 pied, mais leurs jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d +\rquote un cheval. +\par +\par La petite troupe s\rquote enfon\'e7a \'e0 travers le d\'e9fil\'e9 qui c\'f4toyait l\rquote ab\'eeme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la montagne. Une heure apr\'e8 +s, elle avait atteint la route du Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra. +\par +\par L\rquote embranchement que jette le railway de Bombay \'e0 Allahabad sur Nagpore, et la voie principale elle-m\'eame, qui court vers le nord-est, furent d\'e9pass\'e9s au point du jour. +\par +\par \'c0 ce moment, le train de Calcutta filait \'e0 toute vitesse, jetant sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses hennissements aux fauves effar\'e9s des jungles. +\par +\par Le nabab avait arr\'eat\'e9 son cheval, et, d\rquote une voix forte, la main tendue vers le train qui fuyait\~: +\par +\par \'ab\~Va, s\rquote \'e9cria-t-il, va dire au vice-roi de l\rquote Inde que Nana Sahib est toujours vivant, et que ce railway, \'9cuvre maudite de leurs mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017365}CHAPITRE V\line Le G\'e9ant d\rquote Acier.{\*\bkmkend _Toc98017365} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Je ne sais pas de plus compl\'e8te stup\'e9faction que celle dont les passants arr\'eat\'e9s sur la grande route de Calcutta \'e0 Chandernagor, hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu\rquote Anglais, donnaient des marques non \'e9 +quivoques dans la matin\'e9e du 6 mai. Franchement, un profond sentiment de surprise \'e9tait bien naturel. +\par +\par En effet, au lever du soleil, de l\rquote un des derniers faubourgs de la capitale de l\rquote Inde, entre deux \'e9paisses haies de curieux, sortait un \'e9trange \'e9quipage, \endash \~si toutefois ce nom peut s\rquote appliquer \'e0 l\rquote appareil +\'e9tonnant qui remontait la rive de l\rquote Hougly. +\par +\par En t\'eate, et comme unique moteur du convoi, un \'e9l\'e9phant gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large \'e0 proportion, s\rquote avan\'e7ait tranquillement et myst\'e9rieusement. Sa trompe \'e9tait \'e0 demi recourb\'e9e, comme une \'e9 +norme corne d\rquote abondance, la pointe en l\rquote air. Ses d\'e9fenses, toutes dor\'e9es, se dressaient hors de son \'e9norme m\'e2choire, semblables \'e0 deux faux mena\'e7antes. Sur son corps d\rquote un vert sombre, bizarrement tachet\'e9, se d\'e9 +veloppait une riche draperie de couleurs voyantes, rehauss\'e9e de filigranes d\rquote argent et d\rquote or, que bordait une frange de gros glands \'e0 torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle tr\'e8s orn\'e9e, couronn\'e9e d\rquote un d\'f4 +me arrondi \'e0 la mode indienne, et dont les parois \'e9taient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux hublots d\rquote une cabine de navire. +\par +\par Ce que tra\'eenait cet \'e9l\'e9phant, c\rquote \'e9tait un train compos\'e9 de deux \'e9normes chars, ou plut\'f4t deux v\'e9ritables maisons, sortes de bungalows roulants, mont\'e9s chacun sur quatre roues sculpt\'e9 +es aux moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que le segment inf\'e9rieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient \'e0 demi le soubassement de ces \'e9normes appareils de locomotion. Une passerelle articul\'e9e, se pr\'ea +tant aux caprices des tournants, reliait la premi\'e8re voiture \'e0 la seconde. +\par +\par Comment un seul \'e9l\'e9phant, si fort qu\rquote il f\'fbt, pouvait-il tra\'eener ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent\~? Il le faisait, cependant, l\rquote \'e9tonnant animal\~! Ses larges pattes se relevaient et s\rquote +abaissaient automatiquement avec une r\'e9gularit\'e9 toute m\'e9canique, et il passait imm\'e9diatement du pas au trot, sans que ni la voix ni la main d\rquote un \'ab\~mahout\~\'bb se fissent voir ou entendre. +\par +\par Voil\'e0 ce dont les curieux devaient tout d\rquote abord s\rquote \'e9tonner, s\rquote ils se tenaient \'e0 quelque distance. Mais s\rquote ils s\rquote approchaient du colosse, voici ce qu\rquote ils d\'e9couvraient, et leur surprise faisait a +lors place \'e0 l\rquote admiration. +\par +\par En effet, l\rquote oreille \'e9tait frapp\'e9e, avant tout, par une sorte de mugissement cadenc\'e9, tr\'e8s semblable au cri particulier de ces g\'e9ants de la faune indienne. De plus, \'e0 petits intervalles, il s\rquote \'e9chappait de la trompe dress +\'e9e vers le ciel un vif tourbillon de vapeur. +\par +\par Et cependant, c\rquote \'e9tait bien l\'e0 un \'e9l\'e9phant\~! Sa peau rugueuse, d\rquote un vert noir\'e2tre, recouvrait, \'e0 n\rquote en pas douter, une de ces ossatures puissantes dont la nature a gratifi\'e9 le roi des pachydermes\~ +! Ses yeux brillaient de l\rquote \'e9clat de la vie\~! Ses membres \'e9taient dou\'e9s de mouvement\~! +\par +\par Oui\~! Mais si quelque curieux se f\'fbt hasard\'e9 \'e0 poser sa main sur l\rquote \'e9norme animal, tout se f\'fbt expliqu\'e9. Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un merveilleux trompe-l\rquote \'9cil, une imitation surprenante, ayant toutes les app +arences de la vie, m\'eame de pr\'e8s. +\par +\par En effet, cet \'e9l\'e9phant \'e9tait en t\'f4le d\rquote acier, et toute une locomotive routi\'e8re se cachait dans ses flancs. +\par +\par Quant au train, au \'ab\~Steam-House\~\'bb, pour employer la qualification qui lui convient, c\rquote \'e9tait l\rquote habitation roulante promise par l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par Le premier char, ou plut\'f4t la premi\'e8re maison, servait d\rquote habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, \'e0 Banks et \'e0 moi. +\par +\par La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le personnel de l\rquote exp\'e9dition. +\par +\par Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la sienne, et voil\'e0 pourquoi, dans cette matin\'e9e du 6 mai, nous \'e9tions partis en cet extraordinaire \'e9quipage, afin de visiter les r\'e9gions septentrionales de la p\'e9ninsule indienne. + +\par +\par Mais \'e0 quoi bon cet \'e9l\'e9phant artificiel\~? Pourquoi cette fantaisie, en d\'e9saccord avec l\rquote esprit si pratique des Anglais\~? Jamais jusqu\rquote alors on n\rquote avait imagin\'e9 de donner \'e0 une locomotive, destin\'e9e \'e0 + circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur les rails des voies ferr\'e9es, la forme d\rquote un quadrup\'e8de quelconque\~! +\par +\par Il faut bien l\rquote avouer, la premi\'e8re fois que nous f\'fbmes admis \'e0 voir cette surprenante machine, il y eut un \'e9bahissement g\'e9n\'e9ral. Les pourquoi et les comment tomb\'e8rent dru sur notre ami Banks. C\rquote \'e9tait d\rquote apr\'e8 +s ses plans et sous sa direction que cette locomotive routi\'e8re avait \'e9t\'e9 construite. Qui donc avait pu lui donner l\rquote id\'e9e bizarre de la dissimuler entre les parois d\rquote acier d\rquote un \'e9l\'e9phant m\'e9canique\~? +\par +\par \'ab\~Mes amis, se contenta de r\'e9pondre tr\'e8s s\'e9rieusement Banks, connaissez-vous le rajah de Bouthan\~? +\par +\par \endash \~Je le connais, r\'e9pondit le capitaine Hod, o\'f9 plut\'f4t je le connaissais, car il est mort depuis trois mois. +\par +\par \endash \~Eh bien, avant de mourir, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, le rajah de Bouthan \'e9tait non seulement vivant, mais il vivait autrement qu\rquote un autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce f\'fbt. Il ne se refusait rien, +\endash \~je dis rien de ce qui avait pu une fois lui passer par la t\'eate. Son cerveau s\rquote usait \'e0 imaginer l\rquote impossible, et, si elle n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 in\'e9puisable, sa bourse se f\'fbt \'e9puis\'e9e \'e0 le r\'e9 +aliser en toutes choses. Il \'e9tait riche comme les nababs d\rquote autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses caisses. S\rquote il se donnait jamais quelque mal, ce n\rquote \'e9tait que pour d\'e9penser ses \'e9cus d\rquote une fa\'e7 +on un peu moins banale que ses confr\'e8res en millions. Or, un jour, il lui vint une id\'e9e, qui bient\'f4t l\rquote obs\'e9da au point de ne plus le laisser dormir, une id\'e9e dont Salomon e\'fbt \'e9t\'e9 fier, et qu\rquote il aurait certainement r +\'e9alis\'e9e, s\rquote il e\'fbt connu la vapeur\~: c\rquote \'e9tait de voyager d\rquote une fa\'e7on absolument nouvelle jusqu\rquote \'e0 lui, et d\rquote avoir un \'e9quipage comme personne n\rquote en aurait jamais pu r\'ea +ver. Il me connaissait, il me fit venir \'e0 sa cour, il me dessina lui-m\'eame le plan de son appareil de locomotion. Ah\~! si vous croyez, mes amis, que j\rquote \'e9clatai de rire \'e0 la proposition du rajah, vous vous trompez\~ +! Je compris parfaitement que cette grandiose id\'e9e avait d\'fb naturellement prendre naissance dans le cerveau d\rquote un souverain indou, et je n\rquote eus plus qu\rquote un d\'e9sir, la r\'e9aliser au plus t\'f4t, dans des conditions qui p +ussent satisfaire mon po\'e9tique client et moi-m\'eame. Un ing\'e9nieur s\'e9rieux n\rquote a pas tous les jours l\rquote occasion d\rquote aborder le fantastique, et d\rquote ajouter un animal de sa fa\'e7on \'e0 la faune de l\rquote +Apocalypse ou aux cr\'e9ations des }{\i Mille et une Nuits}{. En somme, la fantaisie du rajah \'e9tait r\'e9alisable. Vous savez tout ce que l\rquote on fait, ce que l\rquote on peut faire, ce que l\rquote on fera en m\'e9canique. Je me mis donc \'e0 l +\rquote \'9cuvre, et, dans cette enveloppe de t\'f4le d\rquote acier qui figure un \'e9l\'e9phant, je parvins \'e0 enfermer la chaudi\'e8re, le m\'e9canisme et le tender d\rquote une locomotive routi\'e8re avec tous ses accessoires. La trompe articul\'e9 +e, qui peut au besoin se lever et s\rquote abattre, me servit de chemin\'e9e\~; un excentrique me permit d\rquote atteler les jambes de mon animal aux roues de l\rquote appareil\~; je disposai ses yeux comme les lentilles d\rquote un phare, de mani\'e8re +\'e0 projeter deux jets de lumi\'e8re \'e9lectrique, et l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel fut achev\'e9. Mais la cr\'e9ation n\rquote avait pas \'e9t\'e9 spontan\'e9e. J\rquote avais trouv\'e9 plus d\rquote une difficult\'e9 \'e0 vaincre, qui ne s +\rquote \'e9tait pas r\'e9solue du premier coup. Ce moteur, \endash \~joujou immense si vous voulez, \endash \~me co\'fbta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se tenait pas d\rquote +impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de l\rquote ajusteur e\'fbt permis \'e0 son \'e9l\'e9phant de prendre sa course \'e0 travers champs. L\rquote infortun\'e9 n\rquote +avait pas eu le temps d\rquote essayer sa maison roulante\~! Mais ses h\'e9ritiers, moins fantasques que lui, consid\'e9r\'e8rent cet appareil avec terreur et superstition, comme l\rquote \'9cuvre d\rquote un fou. Ils n\rquote +eurent donc rien de plus press\'e9 que de s\rquote en d\'e9faire \'e0 vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et pourquoi nous seuls au monde, j\rquote en r\'e9ponds, nous avons \'e0 + notre disposition un \'e9l\'e9phant \'e0 vapeur de la force de quatre-vingts chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts \'e9l\'e9phants de trois cents kilogramm\'e8tres\~! +\par +\par \endash \~Bravo\~! Banks, bravo\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Un ma\'eetre ing\'e9nieur qui est pardessus le march\'e9 un artiste, un po\'e8te en fer et en acier, c\rquote est l\rquote oiseau rare entre tous\~! +\par +\par \endash \~Le rajah mort, r\'e9pondit Banks, et son \'e9quipage rachet\'e9, je n\rquote ai pas eu le courage de d\'e9truire mon \'e9l\'e9phant et de restituer \'e0 la locomotive sa forme ordinaire\~! +\par +\par \endash \~Et vous avez mille fois bien fait\~! r\'e9pliqua le capitaine. Il est superbe, notre \'e9l\'e9phant, superbe\~! Et quel effet nous ferons avec ce gigantesque animal, lorsqu\rquote il nous prom\'e8nera au milieu des plaines et \'e0 + travers les jungles de l\rquote Indoustan\~! C\rquote est une id\'e9e de rajah\~! Eh bien, cette id\'e9e, nous la mettrons \'e0 profit, n\rquote est-ce pas, mon colonel\~?\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro avait presque souri. C\rquote \'e9tait l\rquote \'e9quivalent d\rquote une approbation compl\'e8te, donn\'e9e par lui aux paroles du capitaine. Le voyage fut donc r\'e9solu, et voil\'e0 comment un \'e9l\'e9phant d\rquote +acier, un animal unique en son genre, un L\'e9viathan artificiel, en fut r\'e9duit \'e0 tra\'eener la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de promener dans toute sa pompe l\rquote un des plus opulents rajahs de la p\'e9ninsule indienne. +\par +\par Comment est dispos\'e9e cette locomotive routi\'e8re, \'e0 laquelle Banks avait ing\'e9nieusement apport\'e9 tous les perfectionnements de la science moderne\~? Le voici\~: +\par +\par Entre les quatre roues s\rquote allonge l\rquote ensemble du m\'e9canisme, cylindres, bielles, tiroirs, pompe d\rquote alimentation, excentriques, que recouvre le corps de la chaudi\'e8re. Cette chaudi\'e8 +re tubulaire, sans retour de flammes, offre soixante m\'e8tres carr\'e9s de surface de chauffe. Elle est enti\'e8rement contenue dans la partie ant\'e9rieure du corps de l\rquote \'e9l\'e9phant de t\'f4le, dont la partie post\'e9 +rieure recouvre le tender, destin\'e9 \'e0 porter l\rquote eau et le combustible. La chaudi\'e8re et le tender, tous deux mont\'e9s sur le m\'eame truk, sont s\'e9par\'e9s par un intervalle, laiss\'e9 libre pour le service du chauffeur. Le m\'e9 +canicien, lui, se tient dans la tourelle, construite \'e0 l\rquote \'e9preuve de la balle, qui surmonte le corps de l\rquote animal, et dans laquelle, en cas de s\'e9rieuse attaque, tout notre monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du m\'e9 +canicien se trouvent les soupapes de s\'fbret\'e9 et le manom\'e8tre indiquant la tension du fluide\~; sous sa main, le r\'e9gulateur et le levier qui lui servent, l\rquote un \'e0 r\'e9gler l\rquote introduction de la vapeur, l\rquote autre \'e0 man\'9c +uvrer les tiroirs, et par cons\'e9quent \'e0 provoquer la marche avant ou arri\'e8re de l\rquote appareil. De cette tourelle, \'e0 travers d\rquote \'e9pais verres lenticulaires, dispos\'e9s ad hoc dans d\rquote \'e9 +troites embrasures, il peut observer la route qui se d\'e9veloppe devant ses yeux, et une p\'e9dale lui permet, en modifiant l\rquote angle des roues ant\'e9rieures, d\rquote en suivre les courbes, quelles qu\rquote elles soient. +\par +\par Des ressorts, du meilleur acier, fix\'e9s aux essieux, supportent la chaudi\'e8re et le tender, de mani\'e8re \'e0 amortir les secousses caus\'e9es par les in\'e9galit\'e9s du sol. Quant aux roues, d\rquote une solidit\'e9 \'e0 toute \'e9 +preuve, elles sont ray\'e9es \'e0 leurs jantes, afin de pouvoir mordre le terrain, ce qui les emp\'eache de \'ab\~patiner\~\'bb. +\par +\par Ainsi que nous l\rquote a dit Banks, la force nominale de la machine est de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette machine, combin\'e9e suivant les principes du \'ab\~syst +\'e8me Field\~\'bb, est \'e0 double cylindre, avec d\'e9tente variable. Une bo\'eete herm\'e9tiquement close enveloppe tout le m\'e9canisme, de mani\'e8re \'e0 le soustraire \'e0 la poussi\'e8re des routes, qui en alt\'e9 +rerait rapidement les organes. Son extr\'eame perfectionnement consiste surtout en ceci\~: c\rquote est qu\rquote elle d\'e9pense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la d\'e9pense moyenne, compar\'e9e \'e0 l\rquote effet utilis\'e9, n\rquote a \'e9t +\'e9 si bien m\'e9nag\'e9e, que l\rquote on chauffe au charbon ou que l\rquote on chauffe au bois, car les grilles du foyer sont propres \'e0 br\'fbler toutes sortes de combustible. Quant \'e0 la vitesse normale de cette locomotive routi\'e8re, l\rquote +ing\'e9nieur l\rquote estime \'e0 vingt-cinq kilom\'e8tres \'e0 l\rquote heure, mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante. Les roues, je l\rquote ai dit, ne sont pas expos\'e9es \'e0 patiner, non seulement par l\rquote +effet de cette morsure que leurs jantes font au sol, mais aussi parce que la suspension de l\rquote appareil sur des ressorts de premier choix est parfaitement \'e9tablie et r\'e9partit \'e9galement le poids que les cahots tendent \'e0 in\'e9galiser. En o +utre, ces roues peuvent \'eatre ais\'e9ment command\'e9es par des freins atmosph\'e9riques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un calage instantan\'e9, qui produit un arr\'eat presque subit. +\par +\par Quant \'e0 la facilit\'e9 qu\rquote a cette machine de gravir les pentes, elle est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux r\'e9sultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive exerc\'e9 +e sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle ais\'e9ment franchir des pentes de dix \'e0 douze centim\'e8tres par m\'e8tre, \endash \~ce qui est consid\'e9rable. +\par +\par D\rquote ailleurs, les routes que les Anglais ont \'e9tablies dans l\rquote Inde, et dont le r\'e9seau comporte un d\'e9veloppement de plusieurs milliers de milles, sont magnifiques. Elles doivent se pr\'eater excellemment \'e0 + ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road, qui traverse la p\'e9ninsule, il s\rquote \'e9tend sur un espace ininterrompu de douze cents milles, soit pr\'e8s de deux mille kilom\'e8tres. +\par +\par Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel tra\'eenait apr\'e8s lui. +\par +\par Ce que Banks avait rachet\'e9 des h\'e9ritiers du nabab pour le compte du colonel Munro, ce n\rquote \'e9tait pas uniquement la locomotive routi\'e8re, c\rquote \'e9tait aussi le train qu\rquote elle remorquait. On ne s\rquote \'e9 +tonnera pas que le rajah de Bouthan l\rquote e\'fbt fait construire \'e0 sa fantaisie et suivant la mode indoue. Je l\rquote ai d\'e9j\'e0 appel\'e9 un bungalow roulant\~; il m\'e9rite ce nom, et, en v\'e9rit\'e9 +, les deux chars qui le composent sont tout simplement une merveille de l\rquote architecture du pays. +\par +\par Que l\rquote on se figure deux esp\'e8ces de pagodes sans minarets, avec leurs toits \'e0 double fa\'eetage, arrondis en d\'f4mes ventrus, l\rquote encorbellement de leurs fen\'eatres que supportent des pilastres sculpt\'e9s, leur ornementation en d\'e9 +coupages multicolores de bois pr\'e9cieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes \'e9l\'e9gantes, les v\'e9randahs si richement dispos\'e9es, qui les terminent \'e0 l\rquote avant et \'e0 l\rquote arri\'e8re. Oui\~! deux pagodes que l +\rquote on croirait d\'e9tach\'e9es de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reli\'e9es l\rquote une \'e0 l\rquote autre, \'e0 la remorque de cet \'e9l\'e9phant d\rquote acier, allaient courir les grandes routes\~! +\par +\par Et ce qu\rquote il faut ajouter, car cela compl\'e8te bien ce prodigieux appareil de locomotion, c\rquote est qu\rquote il peut flotter. En effet, la partie inf\'e9rieure du corps de l\rquote \'e9l\'e9phant, qui contient chaudi\'e8re et machine, fo +rme bateaux de t\'f4le l\'e9g\'e8re, dont une heureuse disposition de bo\'eetes \'e0 air assure la flottabilit\'e9. Un cours d\rquote eau se pr\'e9sente-t-il, l\rquote \'e9l\'e9phant s\rquote y lance, le train suit, et les pattes de l\rquote +animal, mues par les bielles, entra\'eenent tout Steam-House. Avantage inappr\'e9ciable dans cette vaste contr\'e9e de l\rquote Inde, o\'f9 abondent des fleuves dont les ponts sont encore \'e0 construire. +\par +\par Tel \'e9tait donc ce train, unique en son genre, et tel l\rquote avait voulu le capricieux rajah de Bouthan. +\par +\par Mais si Banks avait respect\'e9 cette fantaisie qui donnait au moteur la forme d\rquote un \'e9l\'e9phant, et aux voitures l\rquote apparence de pagodes, il avait cru devoir am\'e9nager l\rquote int\'e9rieur au go\'fbt anglais, en l\rquote +appropriant pour un voyage de longue dur\'e9e. C\rquote \'e9tait tr\'e8s r\'e9ussi. +\par +\par Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, int\'e9rieurement, ne mesuraient pas moins de six m\'e8tres de largeur. Ils d\'e9passaient, par cons\'e9quent, les essieux des roues, qui n\rquote en avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts tr +\'e8s longs et d\rquote une extr\'eame flexibilit\'e9, les cahots leur \'e9taient aussi peu sensibles que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien \'e9tablie. +\par +\par Le premier char avait une longueur de quinze m\'e8tres. \'c0 l\rquote avant, son \'e9l\'e9gante v\'e9randah, port\'e9e sur de l\'e9gers pilastres, abritait un large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se tenir \'e0 l\rquote +aise. Deux fen\'eatres et une porte s\rquote ouvraient sur le salon, \'e9clair\'e9 en outre par deux fen\'eatres lat\'e9rales. Ce salon, meubl\'e9 d\rquote une table et d\rquote une biblioth\'e8que, garni de divans moelleux dans toute sa largeur, \'e9 +tait artistement d\'e9cor\'e9 et tendu de riches \'e9toffes. Un \'e9pais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des \'ab\~tattis\~\'bb, sortes d\rquote \'e9crans de v\'e9tiver, dispos\'e9s devant les fen\'eatres, et sans cesse arros\'e9s d\rquote +eau parfum\'e9e, entretenaient une agr\'e9able fra\'eecheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines qui servaient de chambres. Au plafond pendait une \'ab\~punka\~\'bb, qu\rquote +une courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche du train, ou que le bras d\rquote un serviteur mettait en mouvement pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens possibles aux exc\'e8s d\rquote une temp\'e9 +rature qui, durant certains mois de l\rquote ann\'e9e, s\rquote \'e9l\'e8ve \'e0 l\rquote ombre au-dessus de quarante-cinq degr\'e9s centigrades\~? +\par +\par \'c0 l\rquote arri\'e8re du salon, une seconde porte, en bois pr\'e9cieux, faisant face \'e0 la porte de la v\'e9randah, s\rquote ouvrait sur la salle \'e0 manger, \'e9clair\'e9e, non seulement par les fen\'eatres lat\'e9 +rales, mais aussi par un plafond en verre d\'e9poli. Autour de la table qui en occupait le milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n\rquote \'e9tions que quatre\~: c\rquote est assez dire que nous serions \'e0 l\rquote aise. Buffets et cr\'e9 +dences, charg\'e9s de tout ce luxe d\rquote argenterie, de verreries et de porcelaines qu\rquote exige le confort anglais, meublaient cette salle \'e0 manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, \'e0 demi engag\'e9s dans des entailles sp\'e9 +ciales, ainsi que cela se fait \'e0 bord des navires, \'e9taient \'e0 l\rquote abri des chocs, m\'eame sur les plus mauvaises routes, si notre train \'e9tait jamais forc\'e9 de s\rquote y aventurer. +\par +\par La porte, \'e0 l\rquote arri\'e8re de la salle \'e0 manger, donnait acc\'e8s sur un couloir, qui aboutissait \'e0 un balcon post\'e9rieur, \'e9galement recouvert d\rquote une seconde v\'e9randah. Le long de ce couloir \'e9taient am\'e9nag\'e9 +es quatre chambres, \'e9clair\'e9es lat\'e9ralement, contenant un lit, une toilette, une armoire, un divan, et dispos\'e9es comme les cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La premi\'e8re de ces chambres, \'e0 gauche, \'e9tait occup\'e9 +e par le colonel Munro\~; la seconde, \'e0 droite, par l\rquote ing\'e9nieur Banks. La chambre du capitaine Hod faisait suite, \'e0 droite, \'e0 celle de l\rquote ing\'e9nieur\~; la mienne, \'e0 gauche, \'e0 celle du colonel Munro. +\par +\par Le second char, long de douze m\'e8tres, poss\'e9dait, comme le premier, un balcon \'e0 v\'e9randah, qui s\rquote ouvrait sur une large cuisine, flanqu\'e9e lat\'e9ralement de deux offices, et munie de tout son mat\'e9riel. Cette cuisine commun +iquait avec un couloir qui s\rquote \'e9vasait en quadrilat\'e8re dans sa partie centrale, et formait pour le personnel de l\rquote exp\'e9dition une seconde salle \'e0 manger, \'e9clair\'e9e par une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, \'e9 +taient dispos\'e9es quatre cabines, occup\'e9es par le sergent Mac Neil, le m\'e9canicien, le chauffeur et l\rquote ordonnance du colonel Munro\~; puis, \'e0 l\rquote arri\'e8re, deux autres cabines, l\rquote une destin\'e9e au cuisinier, l\rquote +autre au brosseur du capitaine Hod\~; plus, d\rquote autres chambres, servant d\rquote armurerie, de glaci\'e8re, de compartiment de bagages, etc., et s\rquote ouvrant sur le balcon \'e0 v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re. +\par +\par On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement dispos\'e9 les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient \'eatre chauff\'e9es, pendant l\rquote hiver, au moyen d\rquote un appareil dont l\rquote +air chaud, fourni par la machine, circulait \'e0 travers les chambres, sans compter deux petites chemin\'e9es, install\'e9es dans le salon et la salle \'e0 manger. Nous \'e9tions donc en mesure de braver les rigueurs de la saison froide, m\'eame sur les +premi\'e8res pentes des montagnes du Thibet. +\par +\par L\rquote importante question des provisions n\rquote avait pas \'e9t\'e9 n\'e9glig\'e9e, on le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi nourrir pendant un an tout le personnel de l\rquote exp\'e9dition. Ce dont nous avions le p +lus abondamment, c\rquote \'e9taient des bo\'eetes de viandes conserv\'e9es des meilleures marques, principalement du b\'9cuf bouilli et du b\'9cuf en daube, et des p\'e2t\'e9s de ces \'ab\~mourghis\~\'bb, ou poulets, dont la consommation est si consid +\'e9rable dans toute la p\'e9ninsule indienne. +\par +\par Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le d\'e9jeuner du matin, qui pr\'e9c\'e8de le d\'e9jeuner s\'e9rieux, ni le bouillon pour le \'ab\~tiffin\~\'bb, qui pr\'e9c\'e8de le d\'eener du soir, gr\'e2ce aux pr\'e9 +parations nouvelles qui permettent de les transporter au loin \'e0 l\rquote \'e9tat concentr\'e9. +\par +\par Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 soumis \'e0 l\rquote \'e9vaporation, de mani\'e8re \'e0 prendre une consistance p\'e2teuse, le lait est enferm\'e9 dans des bo\'eetes herm\'e9tiquement closes, d\rquote +une contenance de quatre cent cinquante grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les aditionnant d\rquote un quintuple poids d\rquote eau. Dans ces conditions, il est identique par sa composition au lait normal et de bonne qualit\'e9. M +\'eame r\'e9sultat pour le bouillon, qui, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 conserv\'e9 par des moyens analogues et r\'e9duit en tablettes, donne par dissolution d\rquote excellents potages. +\par +\par Quant \'e0 la glace, d\rquote un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, il nous \'e9tait facile de la produire, en peu d\rquote instants, au moyen de ces appareils Carr\'e9, qui provoquent l\rquote abaissement de la temp\'e9rature par l\rquote \'e9 +vaporation du gaz ammoniac liqu\'e9fi\'e9. Un des compartiments d\rquote arri\'e8re \'e9tait m\'eame dispos\'e9 comme une glaci\'e8re, et soit par l\rquote \'e9vaporation de l\rquote ammoniaque, soit par la volatilisation de l\rquote \'e9ther m\'e9 +thylique, le produit de nos chasses pouvait \'eatre ind\'e9finiment conserv\'e9, gr\'e2ce \'e0 l\rquote application des proc\'e9d\'e9s dus \'e0 un Fran\'e7ais, mon compatriote Ch. Tellier. C\rquote \'e9tait l\'e0, on en conviendra, une ressource pr\'e9 +cieuse, qui devait mettre \'e0 notre disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure qualit\'e9. +\par +\par En ce qui concerne les boissons, la cave en \'e9tait bien fournie. Vins de France, bi\'e8res diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des places sp\'e9ciales et en quantit\'e9 suffisante pour les premiers besoins. +\par +\par Il faut remarquer, d\rquote ailleurs, que notre itin\'e9raire ne devait pas nous \'e9carter sensiblement des provinces habit\'e9es de la p\'e9ninsule. L\rquote Inde n\rquote est pas un d\'e9sert, il s\rquote en faut. \'c0 la condition de ne point m\'e9 +nager les roupies, il est ais\'e9 de s\rquote y procurer, non seulement le n\'e9cessaire, mais aussi le superflu. Peut-\'eatre, lorsque nous hivernerions dans les r\'e9gions septentrionales, \'e0 la base de l\rquote Himalaya, serions-nous r\'e9duits \'e0 + nos seules ressources. Dans ce cas encore, il serait facile de faire face \'e0 toutes les exigences d\rquote une existence confortable. L\rquote esprit pratique de notre ami Banks avait tout pr\'e9vu, et l\rquote +on pouvait se reposer sur lui du soin de nous ravitailler en route. +\par +\par En somme, voici quel est l\rquote itin\'e9raire de ce voyage, \endash \~itin\'e9raire qui fut arr\'eat\'e9 en principe, sauf les quelques modifications que des circonstances impr\'e9vues pouvaient y apporter\~: +\par +\par Partir de Calcutta en suivant la vall\'e9e du Gange jusqu\rquote \'e0 Allahabad, s\rquote \'e9lever \'e0 travers le royaume d\rquote Oude de mani\'e8re \'e0 gagner les premi\'e8res rampes du Thibet, camper pendant quelques mois, tant\'f4 +t en un endroit, tant\'f4t en un autre, en donnant au capitaine Hod toute facilit\'e9 pour organiser ses chasses, puis redescendre jusqu\rquote \'e0 Bombay. +\par +\par C\rquote \'e9tait pr\'e8s de neuf cents lieues \'e0 faire. Mais notre maison et tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui se refuserait \'e0 faire plusieurs fois le tour du monde\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017366}CHAPITRE VI\line Premi\'e8res \'e9tapes.{\*\bkmkend _Toc98017366} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 6 mai, d\'e8s l\rquote aube, j\rquote avais quitt\'e9 l\rquote h\'f4tel Spencer, l\rquote un des meilleurs de Calcutta, o\'f9 je demeurais depuis mon arriv\'e9e dans la capitale de l\rquote Inde. Cette grande cit\'e9 n\rquote a +vait plus maintenant de secrets pour moi. Promenades du matin, \'e0 pied, pendant les premi\'e8res heures du jour\~; promenades du soir, en voiture, dans le Strand, jusqu\rquote \'e0 l\rquote esplanade du fort William, au milieu des splendides \'e9 +quipages des Europ\'e9ens qui croisent assez d\'e9daigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras babous indig\'e8nes\~; excursions \'e0 travers ces curieuses rues marchandes, qui portent tr\'e8s justement le nom de bazars\~ +; visites aux champs d\rquote incin\'e9ration des morts, sur les bords du Gange, aux jardins botaniques du naturaliste Hooker, \'e0 \'ab\~madame K\'e2li\~\'bb, l\rquote horrible femme \'e0 quatre bras, cette farouche d\'e9 +esse de la mort, qui se cache dans un petit temple de l\rquote un de ces faubourgs, dans lesquels se c\'f4toient la civilisation moderne et la barbarie native, c\rquote \'e9tait fait. Contempler le palais du vice-roi, qui s\rquote \'e9l\'e8ve pr\'e9cis +\'e9ment en face de l\rquote h\'f4tel Spencer\~; admirer le curieux palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacr\'e9 \'e0 la m\'e9moire des grands hommes de notre \'e9poque\~; \'e9tudier en d\'e9tail l\rquote int\'e9ressante mosqu\'e9e d\rquote +Hougly\~; courir le port, encombr\'e9 des plus beaux b\'e2timents de commerce de la marine anglaise\~; dire enfin adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes, \endash \~ces oiseaux ont tant de noms\~! \endash \~qui sont charg\'e9 +s de nettoyer les rues et de tenir la ville dans un parfait \'e9tat de salubrit\'e9, cela \'e9tait fait aussi, et je n\rquote avais plus qu\rquote \'e0 partir. +\par +\par Donc, ce matin-l\'e0, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture \'e0 deux chevaux et \'e0 quatre roues, \endash \~indigne de figurer parmi les confortables produits de la carrosserie anglaise, \endash \~vint me prendre sur la place du Gouvernement et m +\rquote eut bient\'f4t d\'e9pos\'e9 \'e0 la porte du bungalow du colonel Munro. +\par +\par \'c0 cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 emm\'e9nager, \endash \~c\rquote est le mot. +\par +\par Il va sans dire que nos bagages avaient \'e9t\'e9 pr\'e9alablement d\'e9pos\'e9s dans leur compartiment sp\'e9cial. Nous n\rquote emportions d\rquote ailleurs que le n\'e9cessaire. Seulement, en fait d\rquote armes, le capitaine Hod n\rquote +avait pas pens\'e9 que l\rquote indispensable p\'fbt comprendre moins de quatre carabines Enfield, \'e0 balles explosibles, quatre fusils de chasse, deux canardi\'e8res, sans compter un certain nombre de fusils et de revolvers, \endash \~ +de quoi armer tout notre monde. Cet attirail mena\'e7ait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on n\rquote e\'fbt pas fait entendre raison \'e0 ce sujet au Nemrod de l\rquote exp\'e9dition. +\par +\par Il \'e9tait enchant\'e9 d\rquote ailleurs, le capitaine Hod\~! Le plaisir d\rquote arracher son colonel \'e0 la solitude de sa retraite, la joie de partir pour les provinces septentrionales de l\rquote Inde dans un \'e9quipage + sans pareil, la perspective d\rquote exercices ultra-cyn\'e9g\'e9tiques et d\rquote excursions dans les r\'e9gions himalayennes, tout cela l\rquote animait, le surexcitait, se manifestait par d\rquote interminables interjections et des poign\'e9 +es de main \'e0 vous briser les os. +\par +\par L\rquote heure du d\'e9part avait sonn\'e9. La chaudi\'e8re \'e9tait en pression, la machine pr\'eate \'e0 fonctionner. Le m\'e9canicien se tenait \'e0 son poste, la main sur le r\'e9gulateur. Le coup de sifflet r\'e9glementaire fut lanc\'e9. +\par +\par \'ab\~En route\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, G\'e9ant d\rquote Acier, en route\~!\~\'bb +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de donner au merveilleux moteur de notre train, il le m\'e9ritait bien, et ce nom lui resta. +\par +\par Un mot sur le personnel de l\rquote exp\'e9dition, qui occupait la seconde maison roulante\~: +\par +\par Le m\'e9canicien Storr, un Anglais, appartenait \'e0 la Compagnie du \'ab\~Great Southern of India\~\'bb, qu\rquote il avait quitt\'e9e depuis quelques mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort capable, l\rquote +avait fait entrer au service du colonel Munro. C\rquote \'e9tait un homme de quarante ans, ouvrier habile, tr\'e8s entendu aux choses de son m\'e9tier, et qui devait nous rendre de grands services. +\par +\par Le chauffeur s\rquote appelait K\'e2louth. Il \'e9tait de cette classe d\rquote Indous, si recherch\'e9s par les Compagnies de chemins de fer, qui peuvent impun\'e9ment supporter cette chaleur tropicale des Indes, doubl\'e9e de la chaleur de leur chaudi +\'e8re. Il en est de m\'eame des Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le service des chaufferies pendant la travers\'e9e de la mer Rouge. Ces braves gens se contentent tout au plus de bouillir, l\'e0 o\'f9 des Europ\'e9ens r\'f4 +tiraient en quelques instants. Bon choix \'e9galement. +\par +\par L\rquote ordonnance du colonel Munro \'e9tait un Indou \'e2g\'e9 de trente-cinq ans, Gourgkah de race, nomm\'e9 Go\'fbmi. Il appartenait \'e0 ce r\'e9giment qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l\rquote usage des nouvelles munitions, dont l +\rquote emploi fut l\rquote occasion premi\'e8re ou tout au moins le pr\'e9texte de la r\'e9volte des Cipayes. Petit, leste, bien d\'e9coupl\'e9, d\rquote un d\'e9vouement \'e0 toute \'e9preuve, il portait encore l\rquote uniforme noir de la brigade des +\'ab\~rifles\~\'bb, auquel il tenait comme \'e0 sa propre peau. +\par +\par Le sergent Mac Neil et Go\'fbmi \'e9taient, de corps et d\rquote \'e2me, les deux fid\'e8les du colonel Munro. +\par +\par Apr\'e8s s\rquote \'eatre battus \'e0 ses c\'f4t\'e9s dans toutes les guerres de l\rquote Inde, apr\'e8s l\rquote avoir aid\'e9 dans ses infructueuses tentatives pour retrouver Nana Sahib, ils l\rquote +avaient suivi dans sa retraite et ne devaient jamais le quitter. +\par +\par Si Go\'fbmi \'e9tait l\rquote ordonnance du colonel, Fox, \endash \~un Anglais pur sang, tr\'e8s gai, tr\'e8s communicatif, \endash \~\'e9tait le brosseur du capitaine Hod, et non moins enrag\'e9 chasseur que lui. Ce brave gar\'e7on n\rquote e\'fb +t pas chang\'e9 cette situation sociale pour une autre, quelle qu\rquote elle f\'fbt. Sa finesse le rendait digne du nom qu\rquote il portait\~: Fox\~! Renard\~! mais un renard qui en \'e9tait \'e0 son trente-septi\'e8me tigre, \endash \~ +trois de moins que son capitaine. Il comptait bien, d\rquote ailleurs, ne pas en rester l\'e0. +\par +\par Il faut citer encore, pour compl\'e9ter le personnel de l\rquote exp\'e9dition, notre cuisinier n\'e8gre, qui r\'e9gnait \'e0 la partie ant\'e9rieure de la seconde maison entre les deux offices. Fran\'e7ais d\rquote origine, ayant d\'e9j\'e0 r\'f4 +ti et fricass\'e9 sous toutes les latitudes, \'ab\~monsieur Parazard\~\'bb, \endash \~c\rquote \'e9tait son nom, \endash \~s\rquote imaginait remplir, non un vulgaire m\'e9tier, mais une fonction de haute importance. Il pontifiait, v\'e9ritableme +nt, lorsque sa main se promenait d\rquote un fourneau \'e0 l\rquote autre, distribuant, avec la pr\'e9cision d\rquote un chimiste, le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses pr\'e9parations savantes. En somme, comme monsieur Parazard \'e9 +tait habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanit\'e9 culinaire. +\par +\par Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi, d\rquote une part, Mac Neil, Storr, K\'e2louth, Go\'fbmi, Fox et monsieur Parazard, de l\rquote autre, \endash \~en tout dix personnes, \endash \~telle \'e9tait l\rquote exp\'e9dition qu +\rquote emportait vers le nord de la p\'e9ninsule le G\'e9ant d\rquote Acier avec son train de deux maisons roulantes. N\rquote oublions pas les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n\rquote en \'e9tait plus \'e0 appr\'e9cier les qualit\'e9 +s dans ses chasses au gibier de poil et de plume. +\par +\par Le Bengale est peut-\'eatre, sinon la plus curieuse, du moins la plus riche des pr\'e9sidences de l\rquote Indoustan. Ce n\rquote est \'e9videmment pas le pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus sp\'e9cialement le centre de ce vaste royaume\~ +; mais cette province s\rquote \'e9tend sur un territoire tr\'e8s peupl\'e9, qui peut \'eatre consid\'e9r\'e9 comme le vrai pays des Indous. Elle se d\'e9veloppe, au nord, jusqu\rquote aux infranchissables fronti\'e8res de l\rquote Himalaya, et notre itin +\'e9raire allait nous permettre de la couper obliquement. +\par +\par Apr\'e8s discussion au sujet des premi\'e8res \'e9tapes, nous nous \'e9tions tous ralli\'e9s \'e0 ce projet\~: remonter pendant quelques lieues l\rquote Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur la droite la ville fran\'e7 +aise de Chandernagor, de l\'e0 suivre la ligne du chemin de fer jusqu\rquote \'e0 Burdwan, puis prendre de biais \'e0 travers le B\'e9har, de mani\'e8re \'e0 retrouver le Gange \'e0 B\'e9nar\'e8s. +\par +\par \'ab\~Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne absolument la direction du voyage\'85 D\'e9cidez sans moi. Tout ce que vous ferez sera bien fait. +\par +\par \endash \~Mon cher Munro, r\'e9pondit Banks, il convient, cependant, que tu donnes ton avis\'85 +\par +\par \endash \~Non, Banks, reprit le colonel, je t\rquote appartiens, et n\rquote ai vraiment pas de pr\'e9f\'e9rence \'e0 visiter une province plut\'f4t qu\rquote une autre. Une seule question, cependant\~: lorsque vous aurez atteint B\'e9nar\'e8 +s, quelle direction comptez-vous suivre\~? +\par +\par \endash \~La direction du nord\~! s\rquote \'e9cria imp\'e9tueusement le capitaine Hod, la route qui remonte directement jusqu\rquote aux premi\'e8res rampes de l\rquote Himalaya \'e0 travers le royaume d\rquote Oude\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, mes amis, \'e0 ce moment\'85 r\'e9pondit le colonel Munro, peut-\'eatre vous demanderai-je de\'85 Mais nous en parlerons lorsqu\rquote il sera temps. Jusque-l\'e0, allez comme bon vous semble\~!\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9ponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m\rquote \'e9tonner quelque peu. Quelle \'e9tait donc sa pens\'e9e\~? N\rquote avait-il consenti \'e0 entreprendre ce voyage qu\rquote avec l\rquote id\'e9e que le hasard le servirait peut-\'ea +tre mieux que sa volont\'e9 n\rquote avait pu le faire\~? Se disait-il que si Nana Sahib n\rquote \'e9tait pas mort, il parviendrait peut-\'eatre \'e0 le retrouver dans le nord de l\rquote Inde\~? Avait-il enfin conserv\'e9 quelque esp\'e9 +rance de pouvoir se venger encore\~? Pour moi, j\rquote avais comme un pressentiment que quelque arri\'e8re-pens\'e9e guidait le colonel Munro, et il me sembla que le sergent Mac Neil devait \'eatre dans le secret de son ma\'eetre. +\par +\par Pendant les premi\'e8res heures de cette matin\'e9e, nous avions pris place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fen\'eatres de la v\'e9randah \'e9taient ouvertes, et la punka, en agitant l\rquote air, rendait la temp\'e9 +rature plus supportable. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait maintenu au pas par le r\'e9gulateur de Storr. Une petite lieue \'e0 l\rquote heure, c\rquote \'e9tait tout ce que lui demandaient, pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu\rquote ils traversaient. + +\par +\par Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions \'e9t\'e9 suivis par un certain nombre d\rquote Europ\'e9ens, qu\rquote \'e9merveillait notre \'e9quipage, et par une foule d\rquote Indous qui le consid\'e9raient avec une sorte d\rquote admiration m\'eal +\'e9e de crainte. Cette foule s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu \'e9claircie, mais nous n\rquote \'e9chappions pas \'e0 l\rquote \'e9bahissement des passants qui prodiguaient leurs \'ab\~wahs\~! wahs\~!\~\'bb + admiratifs. Il va sans dire que toutes ces interjections \'e9taient moins pour les deux superbes chars que pour le gigantesque \'e9l\'e9phant qui les tra\'eenait en vomissant des tourbillons de vapeur. +\par +\par \'c0 dix heures, la table fut dress\'e9e dans la salle \'e0 manger, et moins secou\'e9s, certainement, que nous ne l\rquote eussions \'e9t\'e9 dans le compartiment d\rquote un wagon-salon de premi\'e8re classe, nous f\'eemes honneur au d\'e9 +jeuner de monsieur Parazard. +\par +\par La route que suivait notre train c\'f4toyait alors la rive gauche de l\rquote Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont l\rquote ensemble comprend l\rquote inextricable r\'e9 +seau du delta des Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation alluvionnaire. +\par +\par \'ab\~Ce que vous voyez l\'e0, mon cher Maucler, me dit Banks, c\rquote est une conqu\'eate du fleuve sacr\'e9 sur le golfe non moins sacr\'e9 du Bengale. Affaire de temps. Il n\rquote y a peut-\'ea +tre pas une parcelle de cette terre qui ne soit venue des fronti\'e8res de l\rquote Himalaya, transport\'e9e par le courant du Gange. Le fleuve a peu \'e0 peu \'e9gren\'e9 la montagne pour en composer le sol de cette province, o\'f9 il s\rquote est m\'e9 +nag\'e9 un lit\'85 +\par +\par \endash \~Qu\rquote il abandonne souvent pour un autre\~! ajouta le capitaine Hod. Ah\~! c\rquote est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange\~! On b\'e2tit une ville sur ses bords, et, quelques si\'e8 +cles plus tard, la ville est au milieu d\rquote une plaine, ses quais sont \'e0 sec, le fleuve a chang\'e9 sa direction et son embouchure\~! Ainsi Rajmahal, ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baign\'e9es par l\rquote infid\'e8le cours d\rquote +eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des rizi\'e8res dess\'e9ch\'e9es de la plaine\~! +\par +\par \endash \~Eh\~! r\'e9pondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit r\'e9serv\'e9 \'e0 Calcutta\~? +\par +\par \endash \~Qui sait\~? +\par +\par \endash \~Bon\~! ne sommes-nous pas l\'e0\~! r\'e9pliqua Banks. Ce n\rquote est qu\rquote une question de digues\~! Si cela est n\'e9cessaire, les ing\'e9nieurs sauront bien contenir les d\'e9bordements de ce Gange\~! On lui mettra la camisole de force\~! + +\par +\par \endash \~Heureusement pour vous, mon cher Banks, r\'e9pondis-je, les Indous ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacr\'e9\~! Ils ne vous le pardonneraient pas\~! +\par +\par \endash \~En effet, r\'e9pondit Banks, le Gange, c\rquote est un fils de Dieu, s\rquote il n\rquote est Dieu lui-m\'eame, et rien de ce qu\rquote il fait n\rquote est mal \'e0 leurs yeux\~! +\par +\par \endash \~Pas m\'eame les fi\'e8vres, le chol\'e9ra, la peste qu\rquote il entretient \'e0 l\rquote \'e9tat end\'e9mique\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Il est vrai que les tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne s +\rquote en portent pas plus mal. Au contraire\~! On dirait, vraiment, que l\rquote air empest\'e9 convient \'e0 ces animaux-l\'e0 comme l\rquote air pur d\rquote un sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah\~! ces carnassiers\~! \endash \~ +Fox\~? dit Hod en se retournant vers son brosseur, qui desservait la table. +\par +\par \endash \~Mon capitaine\~? r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~N\rquote est-ce pas l\'e0 que tu as tu\'e9 ton trente-septi\'e8me\~? +\par +\par \endash \~Oui, mon capitaine, \'e0 deux milles de Port-Canning, r\'e9pondit Fox. C\rquote \'e9tait un soir\'85 +\par +\par \endash \~Il suffit, Fox\~! reprit le capitaine en achevant un grand verre de grog, je connais l\rquote histoire du trente-septi\'e8me. Celle du trente-huiti\'e8me m\rquote int\'e9resserait davantage\~! +\par +\par \endash \~Le trente-huiti\'e8me n\rquote est pas encore tu\'e9, mon capitaine\~! +\par +\par \endash \~Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et uni\'e8me\~!\~\'bb Dans les conversations du capitaine Hod et de son brosseur, le mot \'ab\~tigre\~\'bb, on le voit, n\rquote \'e9tait jamais prononc\'e9. C\rquote \'e9 +tait inutile. Les deux chasseurs se comprenaient. +\par +\par Cependant, \'e0 mesure que nous avancions, l\rquote Hougly, qui est large de pr\'e8s d\rquote un kilom\'e8tre devant Calcutta, resserrait peu \'e0 peu son lit. En amont de la ville, ce sont d\rquote +assez basses rives que celles qui contiennent son cours. L\'e0, trop souvent, s\rquote engouffrent de formidables cyclones, qui \'e9tendent leurs d\'e9sastres sur toute la province. Quartiers enti\'e8rement d\'e9truits, centaines de maisons \'e9cras\'e9 +es les unes contre les autres, immenses plantations d\'e9vast\'e9es, milliers de cadavres jonchant la cit\'e9 et la campagne, telles sont les ruines que ces irr\'e9sistibles m\'e9t\'e9ores laissent apr\'e8s eux, et dont le cyclone de 1864 a \'e9t\'e9 l +\rquote un des plus terribles exemples. +\par +\par On sait que le climat de l\rquote Inde comprend trois saisons\~: la saison pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette derni\'e8re est la plus courte, mais c\rquote est aussi la plus p\'e9nible \'e0 + passer. Mars, avril et mai sont trois mois particuli\'e8rement redoutables. Entre tous, mai est le plus chaud. \'c0 cette \'e9poque, affronter le soleil, pendant certaines heures de la journ\'e9e, c\rquote est risquer sa vie, \endash \~ +du moins pour les Europ\'e9ens. Il n\rquote est pas rare, en effet, que, m\'eame \'e0 l\rquote ombre, la colonne thermom\'e9trique s\rquote \'e9l\'e8ve \'e0 cent six degr\'e9s Fahrenheit (environ 41\'b0 centigrades). +\par +\par \'ab\~Les hommes, dit M.\~de\~Valbezen, soufflent alors comme des chevaux cornards, et, pendant la guerre de r\'e9pression, officiers et soldats \'e9taient oblig\'e9s de recourir aux douches sur la t\'eate afin de pr\'e9venir les congestions.\~\'bb +\par +\par Toutefois, gr\'e2ce \'e0 la marche de Steam-House, \'e0 l\rquote agitation de la couche d\rquote air provoqu\'e9e par les battements de la punka, \'e0 l\rquote atmosph\'e8re humide qui circulait \'e0 travers les \'e9crans de v\'e9tiver fr\'e9 +quemment arros\'e9s, nous ne souffrions pas trop de la chaleur. D\rquote ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin jusqu\rquote au mois d\rquote octobre, n\rquote \'e9tait pas \'e9loign\'e9e, et il \'e9tait \'e0 craindre qu\rquote +elle f\'fbt plus d\'e9sagr\'e9able que la saison chaude. Apr\'e8s tout, dans les conditions o\'f9 s\rquote op\'e9rait notre voyage, nous n\rquote avions rien de grave \'e0 redouter. +\par +\par Vers une heure de l\rquote apr\'e8s-midi, apr\'e8s une d\'e9licieuse promenade au petit pas, qui s\rquote \'e9tait faite sans sortir de notre maison, nous sommes arriv\'e9s \'e0 Chandernagor. +\par +\par J\rquote avais d\'e9j\'e0 visit\'e9 ce coin de territoire, \endash \~le seul qui reste \'e0 la France dans toute la pr\'e9sidence du Bengale. Cette ville, abrit\'e9e par le drapeau tricolore et qui n\rquote a pas le droit d\rquote +entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle, cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIII}{\super e}{ si\'e8cle, est aujourd\rquote hui bien d\'e9chue, sans industrie, sans commerce, ses bazars abandonn\'e9s, son + fort vide. Peut-\'eatre Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalit\'e9, si le railway d\rquote Allahabad e\'fbt travers\'e9 ou tout au moins long\'e9 ses murs\~; mais, devant les exigences du gouvernement fran\'e7ais, la compagnie anglaise a d\'fb + faire obliquer sa voie, de mani\'e8re \'e0 contourner notre territoire, et Chandernagor a perdu l\'e0 l\rquote unique occasion de retrouver quelque importance commerciale. +\par +\par Notre train n\rquote entra donc pas dans la ville. Il s\rquote arr\'eata \'e0 trois milles, sur la route, \'e0 l\rquote entr\'e9e d\rquote un bois de lataniers. Lorsque le campement eut \'e9t\'e9 organis\'e9 +, on aurait dit un commencement de village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village \'e9tait mobile, et, d\'e8s le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche interrompue, apr\'e8s une nuit calme, pass\'e9e dans nos confortables cabines. +\par +\par Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible. Bien que la machine e\'fbt peu consomm\'e9, il tenait \'e0 ce que le tender port\'e2t toujours sa pleine charge, c\rquote est-\'e0-dire, en eau, en bois ou en charbon, de quo +i marcher pendant soixante heures. +\par +\par Cette r\'e8gle, le capitaine Hod et son fid\'e8le Fox ne manquaient pas de l\rquote appliquer \'e0 eux-m\'eames, et leur foyer int\'e9rieur, \endash \~je veux dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe, \endash \~\'e9 +tait toujours muni de ce combustible azot\'e9, indispensable pour faire marcher bien et longtemps la machine humaine. +\par +\par Cette fois, l\rquote \'e9tape devait \'eatre plus longue. Nous allions voyager deux jours, nous reposer deux nuits, de mani\'e8re \'e0 atteindre Burdwan et \'e0 visiter cette ville pendant la journ\'e9e du 9. +\par +\par \'c0 six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, purgeait ses cylindres, et le G\'e9ant d\rquote Acier prenait une allure un peu plus rapide que la veille. +\par +\par Pendant quelques heures, nous avions c\'f4toy\'e9 la voie ferr\'e9e, qui, par Burdwan, va rejoindre \'e0 Rajmahal la vall\'e9e du Gange, qu\rquote elle suit alors jusqu\rquote au del\'e0 de B\'e9nar\'e8s. Le train de Calcutta vint \'e0 passer, \'e0 + grande vitesse. Il semblait nous d\'e9fier par les exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne r\'e9pond\'eemes pas \'e0 leur d\'e9fi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus confortablement, non\~! +\par +\par Le pays qui fut travers\'e9 pendant ces deux jours \'e9tait invariablement plat et, par cela m\'eame, assez monotone. \'c7a et l\'e0 se balan\'e7aient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers \'e9chantillons allaient rester en arri\'e8re, au del +\'e0 de Burdwan. Ces arbres, qui appartiennent \'e0 la grande famille des palmiers, sont amis des c\'f4tes et aiment \'e0 retrouver quelques mol\'e9cules d\rquote air marin dans l\rquote atmosph\'e8re qu\rquote ils respirent. Aussi, en dehors d\rquote un +e zone assez \'e9troite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on plus, et il est inutile de les chercher dans l\rquote Inde centrale. Mais la flore de l\rquote int\'e9rieur n\rquote en est pas moins int\'e9ressante et vari\'e9e. +\par +\par De chaque c\'f4t\'e9 de la route, ce n\rquote \'e9tait, \'e0 proprement parler, qu\rquote un immense \'e9chiquier de rizi\'e8res, qui se dessinait \'e0 perte de vue. Le sol \'e9tait divis\'e9 en quadrilat\'e8res, endigu\'e9 +s comme les marais salants ou les parcs aux hu\'eetres d\rquote un littoral. Mais la couleur verte dominait, et la r\'e9colte promettait d\rquote \'eatre belle sur cet humide et chaud territoire, dont les bu\'e9es indiquaient la prodigieuse fertilit\'e9. + +\par +\par Le lendemain soir, \'e0 l\rquote heure dite, avec une exactitude qu\rquote un express e\'fbt envi\'e9e, la machine donnait son dernier coup de vapeur et s\rquote arr\'eatait aux portes de Burdwan. +\par +\par Administrativement, cette cit\'e9 est le chef-lieu d\rquote un district anglais, mais le district appartient en propre \'e0 un maharajah, qui ne paye pas moins de dix millions d\rquote imp\'f4ts au gouvernement. La ville est, en grande partie, compos\'e9 +e de maisons basses, que s\'e9parent de belles all\'e9es d\rquote arbres, cocotiers et ar\'e9quipiers. Ces all\'e9es \'e9taient assez larges pour livrer passage \'e0 notre train. Nous all\'e2mes donc camper en un endroit charmant, plein d\rquote +ombre et de fra\'eecheur. Ce soir-l\'e0, la capitale du maharajah compta un petit quartier de plus. C\rquote \'e9tait notre hameau portatif, notre village de deux maisons, et nous ne l\rquote aurions pas chang\'e9 pour tout le quartier o\'f9 s\rquote \'e9 +l\'e8ve le splendide palais d\rquote architecture anglo-indienne du souverain de Burdwan. +\par +\par Notre \'e9l\'e9phant, on le pense, produisit l\'e0 son effet accoutum\'e9, c\rquote est-\'e0-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces Bengalis, qui accouraient de toutes parts, t\'eate nue, les cheveux coup\'e9s \'e0 + la Titus, et ayant pour unique v\'eatement, les hommes un pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les enveloppait de la t\'eate aux pieds. +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai qu\rquote une crainte\~! dit le capitaine Hod, c\rquote est que le maharajah ne veuille acheter notre G\'e9ant d\rquote Acier, et qu\rquote il en offre une telle somme, que nous soyons oblig\'e9s de le vendre \'e0 Sa Hautesse\~! + +\par +\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria Banks. Je lui fabriquerai un autre \'e9l\'e9phant, quand il le voudra, et si puissant qu\rquote il pourra tramer sa capitale tout enti\'e8re d\rquote un bout de ses \'c9tats \'e0 l\rquote autre\~! Mais le n\'f4 +tre, nous ne le vendrons \'e0 aucun prix, n\rquote est-ce pas, Munro\~? +\par +\par \endash \~\'c0 aucun prix\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel du ton d\rquote un homme que l\rquote offre d\rquote un million n\rquote aurait pu s\'e9duire. +\par +\par D\rquote ailleurs, l\rquote achat de notre colosse n\rquote eut pas lieu d\rquote \'eatre discut\'e9. Le maharajah n\rquote \'e9tait point \'e0 Burdwan. La seule visite que nous re\'e7\'fbmes fut celle de son \'ab\~k\'e2mdar\~\'bb, sorte de secr\'e9 +taire intime, qui vint examiner notre \'e9quipage. Cela fait, ce personnage nous offrit, \endash \~ce qui fut accept\'e9 volontiers, \endash \~d\rquote explorer les jardins du palais, plant\'e9s des plus beaux \'e9chantillons de la v\'e9g\'e9tation t +ropicale, arros\'e9s d\rquote eaux vives qui se distribuent en \'e9tangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orn\'e9 de kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapiss\'e9 de pelouses verdoyantes, peupl\'e9 + de chevreuils, de cerfs, de daims, d\rquote \'e9l\'e9phants, repr\'e9sentants de la faune domestique, et de tigres, de lions, de panth\'e8res, d\rquote ours, repr\'e9sentants de la faune sauvage, log\'e9s dans des m\'e9nageries superbes. +\par +\par \'ab\~Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine\~! s\rquote \'e9cria Fox. Si cela ne fait pas piti\'e9\~! +\par +\par \endash \~Oui, Fox\~! r\'e9pondit le capitaine. Si on les consultait, ces honn\'eates fauves, ils aimeraient mieux r\'f4der librement dans les jungles\'85 m\'eame \'e0 port\'e9e d\rquote une carabine \'e0 balle explosive\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! comme je comprends cela, mon capitaine\~!\~\'bb r\'e9pondit le brosseur, en laissant \'e9chapper un soupir. +\par +\par Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien approvisionn\'e9, franchissait la voie ferr\'e9e sur un passage \'e0 niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville situ\'e9e \'e0 soixante-quinze lieues environ de Calcutta. +\par +\par Cet itin\'e9raire, il est vrai, laissait sur notre droite l\rquote importante ville de Mourchedabad, qui n\rquote est curieuse ni dans sa partie indienne, ni dans sa partie anglaise\~; Monghir, une sorte de Birmingham de l\rquote Indoustan, perch\'e9 +e sur un promontoire qui domine le cours du fleuve sacr\'e9\~; Patna, la capitale de ce royaume du B\'e9har que nous allions traverser obliquement, riche centre de commerce pour l\rquote opium, et qui tend \'e0 dispara\'eetre sous l\rquote +envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne. Mais nous avions mieux \'e0 faire\~: c\rquote \'e9tait de suivre une direction plus m\'e9ridionale, \'e0 deux degr\'e9s au-dessous de la vall\'e9e du Gange. +\par +\par Pendant cette partie du voyage, le G\'e9ant d\rquote Acier fut un peu plus pouss\'e9 et soutint un l\'e9ger trot, qui nous permit d\rquote appr\'e9cier l\rquote excellente installation de nos maisons suspendues. La route \'e9tait belle, d\rquote +ailleurs, et se pr\'eatait \'e0 l\rquote \'e9preuve. Les carnassiers s\rquote effrayaient ils au passage du gigantesque \'e9l\'e9phant, vomissant fum\'e9e et vapeur, cela est possible\~! En tout cas, au grand \'e9tonnement du capitaine Hod, nous n\rquote +en voyions aucun au milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c\rquote \'e9tait \'e0 travers les r\'e9gions septentrionales de l\rquote Inde, non dans les provinces du Bengale, qu\rquote +il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et il ne songeait pas encore \'e0 se plaindre. +\par +\par Le 15 mai, nous \'e9tions pr\'e8s de Ramghur, \'e0 cinquante lieues environ de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait \'e9t\'e9 d\rquote une quinzaine de lieues par douze heures, pas davantage. +\par +\par Trois jours apr\'e8s, le 18, le train s\rquote arr\'eatait, cent kilom\'e8tres plus loin, pr\'e8s de la petite ville de Chittra. +\par +\par Aucun incident, n\rquote avait marqu\'e9 cette premi\'e8re p\'e9riode du voyage. Les journ\'e9es \'e9taient chaudes, mais combien la sieste \'e9tait facile \'e0 l\rquote abri des v\'e9randahs\~! Nous y passions les heures les plus ardentes dan +s un farniente d\'e9licieux. +\par +\par Le soir venu, Storr et K\'e2louth, sous les yeux de Banks, s\rquote occupaient de nettoyer la chaudi\'e8re et de visiter la machine. +\par +\par Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagn\'e9s de Fox, de Go\'fbmi et des deux chiens d\rquote arr\'eat, nous allions chasser aux environs du campement. Ce n\rquote \'e9tait encore que le petit gibier de poil et de plume\~ +; mais si le capitaine en faisait fi comme chasseur, il n\rquote en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, \'e0 son extr\'eame contentement comme \'e0 la grande satisfaction de monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pi\'e8 +ces savoureuses, qui \'e9conomisaient nos conserves. +\par +\par Quelquefois, Go\'fbmi et Fox restaient pour faire l\rquote office de b\'fbcherons et de porteurs d\rquote eau. Ne fallait-il pas r\'e9approvisionner le tender pour la journ\'e9e du lendemain\~ +? Aussi, autant que possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords d\rquote un ruisseau, \'e0 proximit\'e9 de quelque bois. Tout ce ravitaillement indispensable s\rquote op\'e9rait sous la direction de l\rquote ing\'e9nieur, qui ne n\'e9 +gligeait aucun d\'e9tail. +\par +\par Puis, lorsque tout \'e9tait termin\'e9, nous allumions nos cigares, \endash \~d\rquote excellents \'ab\~cherouts\~\'bb de Manille, \endash \~et nous fumions en causant de ce pays que Hod et Banks connaissaient \'e0 fond. Quant au capitaine, d\'e9 +daignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses vigoureux poumons, \'e0 travers un tuyau long de vingt pieds, la fum\'e9e aromatis\'e9e d\rquote un \'ab\~houkah\~\'bb, soigneusement bourr\'e9 par la main de son brosseur. +\par +\par Notre plus grand d\'e9sir e\'fbt \'e9t\'e9 que le colonel Munro nous suiv\'eet pendant ces rapides excursions aux abords du campement. Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais, invariablement aussi, il d\'e9 +clinait notre offre et restait avec le sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route, allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu, mais ils semblaient s\rquote entendre \'e0 merveille, et n\rquote +avaient plus besoin d\rquote \'e9changer des paroles pour \'e9changer des pens\'e9es. Ils \'e9taient l\rquote un et l\rquote autre enti\'e8rement absorb\'e9s dans ces funestes souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait m\'ea +me si ces souvenirs ne se ravivaient pas, \'e0 mesure que sir Edward Munro et le sergent se rapprochaient du th\'e9\'e2tre de la sanglante insurrection\~! +\par +\par \'c9videmment, quelque id\'e9e fixe, que nous ne conna\'eetrons que plus tard, et non le simple d\'e9sir de ne pas se s\'e9parer de nous, avait engag\'e9 le colonel Munro \'e0 se joindre \'e0 cette exp\'e9dition dans le nord de l\rquote +Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod partageaient ma mani\'e8re de voir \'e0 cet \'e9gard. Aussi, tous trois, non sans une certaine inqui\'e9tude pour l\rquote avenir, nous nous demandions si cet \'e9l\'e9phant d\rquote acier, en courant \'e0 + travers les plaines de la p\'e9ninsule, n\rquote entra\'eenait pas tout un drame avec lui. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017367}CHAPITRE VII\line Les p\'e8lerins du Phalgou.{\*\bkmkend _Toc98017367} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le Behar formait autrefois l\rquote empire de Magadha. C\rquote \'e9tait une sorte de territoire sacr\'e9, au temps des Bouddhistes, et il est encore couvert de temples et de monast\'e8res. Mais, depuis bien des si\'e8cles, les brahmanes ont succ\'e9d\'e9 + aux pr\'eatres de Bouddha. Ils se sont empar\'e9s des \'ab\~viharas\~\'bb, ils les exploitent, ils vivent des produits du culte\~; les fid\'e8les leur arrivent de toutes parts\~; ils font concurrence aux eaux sacr\'e9es du Gange, aux p\'e8lerinages de B +\'e9nar\'e8s, aux c\'e9r\'e9monies de Jaggernaut\~; enfin, on peut dire que la contr\'e9e leur appartient. +\par +\par Riche pays, avec ses immenses rizi\'e8res d\rquote un vert \'e9meraude et ses vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, perdues dans la verdure, ombrag\'e9es de palmiers, de manguiers, de dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jet +\'e9, comme un filet, un inextricable r\'e9seau de lianes. Les routes que suit Steam-House forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient la fra\'eecheur. Nous avan\'e7ons, la carte sous les yeux, sans jamais craindre de nous \'e9 +garer. Les hennissements de notre \'e9l\'e9phant se m\'ealent aux assourdissants concerts de la gent ail\'e9e et aux discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fum\'e9e enroule d\rquote \'e9paisses volutes aux ph\'e9nix champ\'ea +tres, aux bananiers, dont les fruits dor\'e9s se d\'e9tachent comme des \'e9toiles au milieu de l\'e9gers nuages. Sur son passage se l\'e8vent des vol\'e9es de ces fr\'ea +les oiseaux de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches spirales de la vapeur. \'c7a et l\'e0, des groupes de banians, des bouquets de pamplemousses, des carr\'e9s de \'ab\~dalhs\~\'bb, esp\'e8ces de poi +s arborescents que supporte une tige haute d\rquote un m\'e8tre, se d\'e9tachent en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arri\'e8re-plans. +\par +\par Mais quelle chaleur\~! \'c0 peine un peu d\rquote air humide se propage-t-il \'e0 travers les nattes de v\'e9tiver de nos fen\'eatres\~! Les \'ab\~hot winds\~\'bb, \endash \~les vents chauds, \endash \~qui se sont charg\'e9 +s de calorique en caressant la surface des longues plaines de l\rquote ouest, couvrent la campagne de leur haleine embras\'e9e. Il est temps que la mousson de juin vienne modifier l\rquote \'e9tat atmosph\'e9rique. Nul ne + pourrait supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans \'eatre menac\'e9 de quelque suffocation mortelle. +\par +\par Aussi, la campagne est-elle d\'e9serte. Les \'ab\~ra\'efots\~\'bb eux-m\'eames, quoique bien aguerris \'e0 ces jets de rayons embras\'e9s, ne pourraient se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule praticable, et encore \'e0 + la condition de la parcourir \'e0 l\rquote abri de notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur K\'e2louth soit, je ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone pur, pour ne pas +entrer en fusion devant la grille ardente de sa chaudi\'e8re. Non\~! le brave Indou r\'e9siste. Il s\rquote est fait comme une seconde nature r\'e9fractaire, \'e0 vivre sur la plate-forme des locomotives, en courant les railways de l\rquote Inde centrale +\~! +\par +\par Le thermom\'e8tre, suspendu aux parois de la salle \'e0 manger, a marqu\'e9 cent six degr\'e9s Fahrenheit (41\'b011 centig.) dans la journ\'e9e du 19 mai. Ce soir-l\'e0, nous n\rquote avons pu faire notre hygi\'e9nique promenade de l\rquote \'ab\~hawakana +\~\'bb. Ce mot signifie proprement \'ab\~manger de l\rquote air\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote apr\'e8s les \'e9touffements produits par une journ\'e9e tropicale, on va respirer un peu de l\rquote air ti\'e8de et pur du soir. Cette fois, c +\rquote est l\rquote atmosph\'e8re qui nous aurait d\'e9vor\'e9s. +\par +\par \'ab\~Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec une batterie de deux pi\'e8ces seulement, essayait de faire br\'e8che \'e0 l\rquote +enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions pass\'e9 la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 une seule fois d\'e9brid\'e9s. Nous nous battions entre d\rquote \'e9 +normes murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d\rquote un haut fourneau. Dans nos rangs passaient des \'ab\~chitsis\~\'bb qui portaient de l\rquote eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions le coup de feu, ils +nous la versaient sur la t\'eate, sans quoi nous serions tomb\'e9s foudroy\'e9s. Tenez\~! Je me souviens\~! J\rquote \'e9tais \'e9puis\'e9. Mon cr\'e2ne \'e9clatait. J\rquote allais tomber\'85 Le colonel Munro me voit, et, arrachant l\rquote +outre des mains d\rquote un chitsi, il la verse sur moi\'85 et c\rquote \'e9tait la derni\'e8re que les porteurs avaient pu se procurer\~!\'85 Cela ne s\rquote oublie pas, voyez-vous\~! Non\~! goutte de sang pour goutte d\rquote eau\~! Alors m\'eame que j +\rquote aurais donn\'e9 tout le mien pour mon colonel, je serais encore son d\'e9biteur\~! +\par +\par \endash \~Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis notre d\'e9part, le colonel Munro a l\rquote air plus pr\'e9occup\'e9 que d\rquote habitude\~? Il semble que chaque jour\'85 +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Mac Neil, qui m\rquote interrompit assez vivement, mais cela n\rquote est que trop naturel\~! Mon colonel se rapproche de Lucknow, de Cawnpore, l\'e0 o\'f9 Nana Sahib a fait massacrer\'85 Ah\~ +! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me monte \'e0 la t\'eate\~! Peut-\'eatre e\'fbt-il mieux valu modifier l\rquote itin\'e9raire de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la r\'e9volte a d\'e9vast\'e9es\~! Nous sommes encore trop pr +\'e8s de ces terribles \'e9v\'e9nements pour que le souvenir s\rquote en soit affaibli\~! +\par +\par \endash \~Pourquoi ne pas changer notre route\~! dis-je alors. Si vous le voulez, Mac Neil, je vais en parler \'e0 Banks, au capitaine Hod\'85 +\par +\par \endash \~Il est trop tard, r\'e9pondit le sergent. J\rquote ai lieu de penser, d\rquote ailleurs, que mon colonel tient \'e0 revoir, une derni\'e8re fois peut-\'eatre, le th\'e9\'e2tre de cette guerre horrible, qu\rquote il veut aller l\'e0 o\'f9 + lady Munro a trouv\'e9 la mort, et quelle mort\~! +\par +\par \endash \~Si vous le pensez, Mac Neil, r\'e9pondis-je, mieux vaut laisser faire le colonel Munro, et ne rien changer \'e0 nos projets. C\rquote est souvent une consolation et comme un adoucissement \'e0 la douleur que d\rquote +aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers\'85 +\par +\par \endash \~Sur la tombe, oui\~! s\rquote \'e9cria Mac Neil. Mais est-ce donc une tombe, ce puits de Cawnpore, o\'f9 tant de victimes ont \'e9t\'e9 pr\'e9cipit\'e9es p\'eale-m\'eale\~! Est-ce l\'e0 un monument fun\'e9 +raire qui nous rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos cimeti\'e8res d\rquote \'c9cosse, au milieu des fleurs, sous l\rquote ombre des beaux arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n\rquote est plus\~! Ah\~ +! monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit \'e9pouvantable\~! Mais, je vous le r\'e9p\'e8te, il est trop tard maintenant pour le d\'e9tourner de ce chemin. Qui sait s\rquote il ne refuserait pas d\'e8s lors de nous suivre\~! Oui\~ +! laissons aller les choses, et que Dieu nous conduise\~!\~\'bb +\par +\par \'c9videmment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait \'e0 quoi s\rquote en tenir sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout et n\rquote \'e9tait-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait d\'e9cid\'e9 le colonel \'e0 quitter Calcutta +\~? Quoi qu\rquote il en soit, c\rquote \'e9tait maintenant comme un aimant qui l\rquote attirait vers le th\'e9\'e2tre o\'f9 s\rquote \'e9tait fait le d\'e9nouement de ce funeste drame\~!\'85 Il fallait laisser faire\~! +\par +\par J\rquote eus alors la pens\'e9e de demander au sergent s\rquote il avait renonc\'e9, lui, pour son propre compte, \'e0 toute id\'e9e de vengeance, en un mot s\rquote il croyait que Nana Sahib f\'fbt mort. +\par +\par \'ab\~Non, me r\'e9pondit nettement Mac Neil. Bien que je n\rquote aie aucun indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas, je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir \'e9t\'e9 puni de tant de crimes\~! Non\~ +! Et, cependant, je ne sais rien, je n\rquote ai rien appris\~!\'85 C\rquote est comme un instinct qui me pousse\~!\'85 Ah\~! monsieur\~! se faire un but d\rquote une vengeance l\'e9gitime, ce serait quelque chose dans la vie\~ +! Fasse le ciel que mes pressentiments ne me trompent pas, et un jour\'85\~\'bb +\par +\par Le sergent n\rquote acheva pas\'85 Son geste indiqua ce que sa bouche n\rquote avait pas voulu dire. Le serviteur \'e9tait \'e0 l\rquote unisson du ma\'eetre\~! +\par +\par Lorsque je rapportai le sens de cette conversation \'e0 Banks et au capitaine Hod, tous deux furent d\rquote accord que l\rquote itin\'e9raire ne devait et ne pouvait \'eatre modifi\'e9. D\rquote ailleurs, il n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 + question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi \'e0 B\'e9nar\'e8s, nous devions nous \'e9lever directement dans le nord, en traversant la partie orientale des royaumes de l\rquote Oude et du Rohilkhande. Quoi que p\'fb +t penser Mac Neil, il n\rquote \'e9tait pas certain que sir Edward Munro voul\'fbt revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui rappelleraient tant d\rquote horribles souvenirs\~; mais enfin, s\rquote il le voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point. +\par +\par Quant \'e0 Nana Sahib\~? sa notori\'e9t\'e9 \'e9tait telle, que si la notice qui signalait sa r\'e9apparition dans la pr\'e9sidence de Bombay avait dit la v\'e9rit\'e9, nous aurions d\'fb en entendre parler de nouveau. Mais, \'e0 notre d\'e9 +part de Calcutta, il n\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 plus question du nabab, et les renseignements recueillis sur notre route donnaient \'e0 penser que l\rquote autorit\'e9 avait \'e9t\'e9 induite en erreur. +\par +\par En tout cas, si, par impossible, il y avait l\'e0 quelque chose de vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait para\'eetre \'e9tonnant que Banks, son plus intime ami, n\rquote en f\'fbt pas le confident, de pr\'e9f\'e9 +rence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait sans doute, ainsi que le dit Banks, \'e0 ce qu\rquote il e\'fbt tout fait pour emp\'eacher le colonel de se lancer dans de p\'e9rilleuses et inutiles recherches, tandis que le sergent devait l\rquote y pousser\~ +! +\par +\par Le 19 mai, vers midi, nous avions d\'e9pass\'e9 la bourgade de Chittra. Steam-House se trouvait maintenant \'e0 quatre cent cinquante kilom\'e8tres de son point de d\'e9part. +\par +\par Le lendemain, 20 mai, \'e0 la nuit tombante, le G\'e9ant d\rquote Acier arrivait, apr\'e8s une journ\'e9e torride, aux environs de Gaya. La halte se fit sur le bord d\rquote une rivi\'e8re sacr\'e9e, le Phalgou, qui est bien connue des p\'e8 +lerins. Les deux maisons s\rquote \'e9tablirent sur une jolie berge, ombrag\'e9e de beaux arbres, \'e0 deux milles \'e0 peu pr\'e8s de la ville. +\par +\par Notre intention \'e9tait de passer trente-six heures en cet endroit, c\rquote est-\'e0-dire deux nuits et un jour, car le lieu \'e9tait tr\'e8s curieux \'e0 visiter, ainsi que je l\rquote ai dit plus haut. +\par +\par Le lendemain, d\'e8s quatre heures du matin, afin d\rquote \'e9viter les chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya. +\par +\par On affirme que cent cinquante mille d\'e9vots affluent annuellement dans ce centre des \'e9tablissements brahmaniques. En effet, aux approches de la ville, les chemins \'e9taient envahis par un tr\'e8s grand nombre d\rquote +hommes, de femmes, de vieillards, d\rquote enfants. Tout ce monde s\rquote en allait processionnellement \'e0 travers la campagne, ayant brav\'e9 les mille fatigues d\rquote un long p\'e8lerinage, pour accomplir ses devoirs religieux. +\par +\par Banks avait d\'e9j\'e0 visit\'e9 ce territoire du Behar \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 il faisait les \'e9tudes d\rquote un chemin de fer, qui n\rquote est pas encore en cours d\rquote ex\'e9 +cution. Il connaissait donc le pays, et nous ne pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d\rquote ailleurs oblig\'e9 le capitaine Hod \'e0 laisser au campement tout son attirail de chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonn\'e2 +t en route. +\par +\par Un peu avant d\rquote arriver \'e0 la ville, \'e0 laquelle on peut justement donner le nom de Cit\'e9 sainte, Banks nous fit arr\'eater devant un arbre sacr\'e9, autour duquel des p\'e8lerins de tout \'e2ge et de tout sexe se tenaient dans la posture de l +\rquote adoration. +\par +\par Cet arbre \'e9tait un \'ab\~p\'eepal\~\'bb, au tronc \'e9norme\~; mais, bien que la plupart de ses branches fussent d\'e9j\'e0 tomb\'e9es de vieillesse, il ne devait pas compter plus de deux \'e0 trois cents ans d\rquote existence. C\rquote +est ce que devait constater M.\~Louis Rousselet, deux ans plus tard, pendant son int\'e9ressant voyage \'e0 travers l\rquote Inde des Rajahs. +\par +\par Arbre Boddhi, tel \'e9tait, en religion, le nom de ce dernier repr\'e9sentant de la g\'e9n\'e9ration de p\'eepals sacr\'e9s, qui ombrag\'e8rent cette place m\'eame, pendant une longue s\'e9rie de si\'e8cles, et dont le premier fut plant\'e9 + cinq cents ans avant l\rquote \'e8re chr\'e9tienne. Il est probable que, pour les fanatiques prostern\'e9s \'e0 ses pieds, c\rquote \'e9tait l\rquote arbre m\'ea +me que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse maintenant sur une terrasse en ruines, tout pr\'e8s d\rquote un temple de briques, dont l\rquote origine est \'e9videmment tr\'e8s ancienne. +\par +\par La pr\'e9sence de trois Europ\'e9ens, au milieu de ces milliers d\rquote Indous, ne fut pas vue d\rquote un tr\'e8s bon \'9cil. On ne nous dit rien, cependant, mais nous ne p\'fbmes arriver jusqu\rquote \'e0 la terrasse ni p\'e9n\'e9 +trer dans les ruines du temple. Du reste, les p\'e8lerins les encombraient, et il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de se frayer un chemin parmi eux. +\par +\par \'ab\~S\rquote il y avait eu l\'e0 quelque brahmane, dit Banks, notre visite aurait \'e9t\'e9 plus compl\'e8te, et nous eussions peut-\'eatre pu visiter l\rquote \'e9difice jusque dans ses profondeurs. +\par +\par \endash \~Comment\~! r\'e9pondis-je, un pr\'eatre e\'fbt \'e9t\'e9 moins s\'e9v\'e8re que ses propres fid\'e8les\~? +\par +\par \endash \~Mon cher Maucler, r\'e9pondit Banks, il n\rquote y a pas de s\'e9v\'e9rit\'e9 qui tienne devant l\rquote offre de quelques roupies. Apr\'e8s tout, il faut bien que les brahmanes vivent\~! +\par +\par \endash \~Je n\rquote en vois pas la n\'e9cessit\'e9, r\'e9pondit le capitaine Hod, qui avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs m\'9curs, leurs pr\'e9jug\'e9s, leurs coutumes et les objets de leur v\'e9n\'e9ration, la tol\'e9 +rance que ses compatriotes leur accordent tr\'e8s justement. +\par +\par Pour le moment, l\rquote Inde n\rquote \'e9tait pour lui qu\rquote un vaste territoire de \'ab\~chasses r\'e9serv\'e9es\~\'bb, et, \'e0 la population des villes ou des campagnes, il pr\'e9f\'e9rait incontestablement les f\'e9roces carnassiers des jungles. + +\par +\par Apr\'e8s une station convenable au pied de l\rquote arbre sacr\'e9, Banks nous conduisit sur la route dans la direction de Gaya. \'c0 mesure que nous approchions de la ville sainte, la foule des p\'e8lerins s\rquote accroissait. Bient\'f4t, dans une \'e9 +claircie de verdure, Gaya nous apparut sur la cime du rocher qu\rquote elle couronne de ses constructions pittoresques. +\par +\par Ce qui attire surtout l\rquote attention des touristes en cet endroit, c\rquote est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne, puisqu\rquote il a \'e9t\'e9 reb\'e2ti, voil\'e0 quelques ann\'e9es seulement, par la reine d\rquote +Holcar. La grande curiosit\'e9 de ce temple, ce sont les empreintes laiss\'e9es par Vishnou en personne, lorsqu\rquote il daigna descendre sur la terre pour lutter avec le d\'e9mon Maya. La lutte entre un dieu et un diable ne pouvait \'ea +tre longtemps douteuse. Le d\'e9mon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l\rquote enceinte m\'eame de Vishnou-Pad, t\'e9moigne, par les profondes empreintes des pieds de son adversaire, que ce diable avait affaire \'e0 forte partie. +\par +\par Je dis \'ab\~un bloc de pierre visible\~\'bb, et je me h\'e2te d\rquote ajouter \'ab\~visible pour les Indous seulement\~\'bb. En effet, aucun Europ\'e9en n\rquote est admis \'e0 contempler ces divins vestiges. Peut-\'ea +tre, pour bien les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste, qui ne se rencontre plus chez les croyants des contr\'e9es occidentales. Cette fois, quoiqu\rquote il en e\'fbt, Banks en fut pour l\rquote offre de ses roupies. Aucun pr +\'eatre ne voulut accepter ce qui e\'fbt \'e9t\'e9 le prix d\rquote un sacril\'e8ge. La somme ne fut-elle pas \'e0 la hauteur d\rquote une conscience de brahmane, je n\rquote oserais d\'e9cider ce point. Toujours est-il que nous ne p\'fbmes p\'e9n\'e9 +trer dans le temple, et j\rquote en suis encore \'e0 savoir quelle est la \'ab\~pointure\~\'bb de ce doux et beau jeune homme d\rquote une couleur azur\'e9e, v\'eatu comme un roi des anciens temps, c\'e9l\'e8bre par ses dix incarnations, qui repr\'e9 +sente le principe conservateur oppos\'e9 \'e0 Siva, le farouche embl\'e8me du principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente millions de dieux qui peuplent leur mythologie \'e9 +minemment polyth\'e9iste. +\par +\par Mais il n\rquote y avait pas lieu de regretter notre excursion \'e0 la ville sainte, ni au Vishnou-Pad. D\'e9peindre le p\'eale-m\'eale de temples, la succession de cours, l\rquote agglom\'e9ration de viharas qu\rquote +il nous fallut contourner ou traverser pour arriver jusqu\rquote \'e0 lui, ce serait impossible. Th\'e9s\'e9e lui-m\'eame, le fil d\rquote Ariane \'e0 la main, se serait perdu dans ce labyrinthe\~! Nous redescend\'eemes donc le rocher de Gaya. +\par +\par Le capitaine Hod \'e9tait furieux. Il avait voulu faire un mauvais parti au brahmane qui nous refusait l\rquote acc\'e8s du Vishnou-Pad. +\par +\par \'ab\~Y pensez-vous, Hod\~? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne savez-vous pas que les Indous regardent leurs pr\'eatres, les brahmanes, non seulement comme des \'eatres d\rquote un sang illustre, mais aussi comme des \'eatres d\rquote une origine sup +\'e9rieure\~?\~\'bb +\par +\par Lorsque nous f\'fbmes arriv\'e9s \'e0 la partie du Phalgou qui baigne le rocher de Gaya, la prodigieuse agglom\'e9ration des p\'e8lerins se d\'e9veloppa largement sous nos regards. L\'e0 se coudoyaient, dans un p\'eale-m\'ea +le sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants, citadins et ruraux, riches babous et pauvres ra\'efots de la plus infime cat\'e9gorie, des Va\'efchyas, marchands et agriculteurs, des Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, mis\'e9 +rables artisans de sectes diff\'e9rentes, des parias, qui sont hors la loi, et dont les yeux souillent les objets qu\rquote ils regardent, \endash \~en un mot, toutes les classes ou toutes les castes de l\rquote +Inde, le Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les gens du Pendjab oppos\'e9s aux mahom\'e9tans du Scinde. Les uns sont venus en palanquins, les autres dans des voitures tra\'een\'e9es par les grands b\'9cufs \'e0 + bosse. Ceux-ci sont \'e9tendus pr\'e8s de leurs chameaux, dont la t\'eate vip\'e9rine s\rquote allonge sur le sol, ceux-l\'e0 ont fait la route \'e0 pied, et il en arrive encore de toutes les parties de la p\'e9ninsule. \'c7a et l\'e0 se + dressent des tentes, \'e7a et l\'e0 des charrettes d\'e9tel\'e9es, \'e7a et l\'e0 des huttes de branches, qui servent de demeures provisoires \'e0 tout ce monde. +\par +\par \'ab\~Quelle cohue\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Les eaux du Phalgou ne seront pas agr\'e9ables \'e0 boire au coucher du soleil\~! fit observer Banks. +\par +\par \endash \~Et pourquoi\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Parce que ces eaux sont sacr\'e9es, et que toute cette foule suspecte va s\rquote y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux du Gange. +\par +\par \endash \~Sommes-nous donc en aval\~? s\rquote \'e9cria Hod, en tendant la main dans la direction o\'f9 se trouvait notre campement. +\par +\par \endash \~Non, mon capitaine, rassurez-vous, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, nous sommes en amont. +\par +\par \endash \~\'c0 la bonne heure, Banks\~! Il ne faut pas qu\rquote on abreuve \'e0 cette source impure notre G\'e9ant d\rquote Acier\~!\~\'bb Cependant, nous passions au milieu de ces milliers d\rquote Indous, entass\'e9s sur un espace assez restreint. + +\par +\par L\rquote oreille \'e9tait tout d\rquote abord frapp\'e9e d\rquote un bruit discordant de cha\'eenes et de sonnettes. C\rquote \'e9taient les mendiants qui taisaient appel \'e0 la charit\'e9 publique. +\par +\par L\'e0 fourmillaient des \'e9chantillons vari\'e9s de cette confr\'e9rie truandi\'e8re, si consid\'e9rable dans toute la p\'e9ninsule indienne. La plupart \'e9talaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou du moyen \'e2 +ge. Mais si les mendiants de profession sont de faux infirmes pour la plupart, il n\rquote en est pas ainsi des fanatiques. En effet, il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de pousser la conviction plus loin. +\par +\par Des faquirs, des goussa\'efns \'e9taient l\'e0, presque nus, couverts de cendre\~; celui-ci, le bras ankylos\'e9 par une tension prolong\'e9e\~; celui-l\'e0, la main travers\'e9e par les ongles de ses propres doigts. +\par +\par D\rquote autres s\rquote \'e9taient impos\'e9 la condition de mesurer avec leur corps tout le chemin parcouru depuis leur d\'e9part. S\rquote \'e9tendant sur le sol, se relevant, s\rquote \'e9tendant encore, ils avaient fait +des centaines de lieues de cette fa\'e7on, comme s\rquote ils eussent servi de cha\'eene d\rquote arpenteur. +\par +\par Ici, des fid\'e8les, enivr\'e9s par le hang, \endash \~opium liquide m\'eal\'e9 d\rquote une infusion de chanvre, \endash \~\'e9taient attach\'e9s \'e0 des branches d\rquote arbres par des crocs de fer enfonc\'e9s dans leurs \'e9 +paules. Ainsi pendus, ils tournaient sur eux-m\'eames jusqu\rquote \'e0 ce que leur chair v\'eent \'e0 manquer et qu\rquote ils tombassent dans les eaux du Phalgou. +\par +\par L\'e0, d\rquote autres, en l\rquote honneur de Siva, les jambes perc\'e9es, la langue perfor\'e9e, des fl\'e8ches les traversant d\rquote outre en outre, faisaient l\'e9cher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies. +\par +\par Tout ce spectacle ne pouvait \'eatre que fort r\'e9pugnant pour le regard d\rquote un Europ\'e9en. Aussi, avais-je h\'e2te de passer, lorsque Banks, m\rquote arr\'eatant tout d\rquote un coup\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote heure de la pri\'e8re\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher de Gaya avait cach\'e9 jusqu\rquote alors. +\par +\par Le premier rayon, lanc\'e9 par l\rquote astre radieux, fut le signal. La foule, \'e0 peu pr\'e8s nue, entra dans les eaux sacr\'e9es. Il y eut alors de simples immersions, comme aux premiers temps du bapt\'eame\~; mais, je dois le dire, elles ne tard\'e8 +rent pas \'e0 se changer en v\'e9ritables parties de pleine eau, dont le caract\'e8re religieux \'e9tait difficile \'e0 saisir. J\rquote ignore si les initi\'e9s, en r\'e9citant les \'ab\~slocas\~\'bb + ou versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les pr\'eatres, songeaient plus \'e0 laver leur corps que leur \'e2me. La v\'e9rit\'e9 est qu\rquote apr\'e8s avoir pris de l\rquote eau dans le creux de la main, apr\'e8s en avoir asperg\'e9 + les quatre points cardinaux, ils s\rquote en jetaient quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s\rquote amusent dans les premi\'e8res lames d\rquote une gr\'e8ve de bains de mer. Je dois ajouter, d\rquote ailleurs, qu\rquote ils n\rquote +oubliaient pas de s\rquote arracher au moins un cheveu pour chaque p\'e9ch\'e9 qu\rquote ils avaient commis. Combien y en avait-il l\'e0 qui eussent m\'e9rit\'e9 de sortir chauves des eaux du Phalgou\~! +\par +\par Et tels \'e9taient les \'e9bats baln\'e9aires de ces fid\'e8les, tant\'f4t troublant l\rquote eau par leurs subits plongeons, tant\'f4t la battant du talon comme un nageur \'e9m\'e9rite, que les alligators effray\'e9s s\rquote enfuyaient \'e0 + la rive oppos\'e9e. L\'e0, d\rquote un \'9cil glauque fix\'e9 sur toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l\rquote air du claquement de leurs formidables m\'e2choires. Les p\'e8 +lerins, d\rquote ailleurs, ne s\rquote en souciaient pas plus que de l\'e9zards inoffensifs. +\par +\par Il \'e9tait temps de laisser ces singuliers d\'e9vots se mettre en \'e9tat d\rquote entrer dans le Ka\'eflas, qui est le paradis de Brahma. Nous remont\'e2mes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le campement. +\par +\par Le d\'e9jeuner nous r\'e9unit tous \'e0 table, et le reste de la journ\'e9e, qui avait \'e9t\'e9 extr\'eamement chaude, se passa sans incidents. Le capitaine Hod, vers le soir, a +lla battre la plaine environnante et rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, K\'e2louth et Go\'fbmi refaisaient la provision d\rquote eau et de combustible, et chargeaient le foyer. Il \'e9tait, en effet, question de partir au petit jour. + +\par +\par \'c0 neuf heures du soir, nous avions tous regagn\'e9 nos chambres. Une nuit tr\'e8s calme, mais assez obscure, se pr\'e9parait. D\rquote \'e9pais nuages cachaient les \'e9toiles et alourdissaient l\rquote atmosph\'e8 +re. La chaleur ne perdait rien de son intensit\'e9, m\'eame avec le coucher du soleil. +\par +\par J\rquote eus quelque peine \'e0 m\rquote endormir, tant la temp\'e9rature \'e9tait \'e9touffante. \'c0 travers ma fen\'eatre, que j\rquote avais laiss\'e9e ouverte, ne p\'e9n\'e9trait qu\rquote un air br\'fblant, qui me paraissait tr\'e8 +s impropre au fonctionnement r\'e9gulier des poumons. +\par +\par Minuit arriva, sans que j\rquote eusse trouv\'e9 un seul instant de repos. J\rquote avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou quatre heures avant le d\'e9part, mais j\rquote +avais aussi le tort de vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volont\'e9 n\rquote y peut rien, au contraire. +\par +\par Il devait \'eatre une heure du matin, environ, lorsque je crus entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du Phalgou. +\par +\par L\rquote id\'e9e me vint d\rquote abord que, sous l\rquote influence d\rquote une atmosph\'e8re tr\'e8s satur\'e9e d\rquote \'e9lectricit\'e9, quelque vent d\rquote orage commen\'e7ait \'e0 se lever dans l\rquote ouest. Il serait br\'fb +lant, sans doute, mais enfin il d\'e9placerait les couches de l\rquote air, et le rendrait peut-\'eatre plus respirable. +\par +\par Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement gardait une absolue immobilit\'e9. +\par +\par Je passai la t\'eate \'e0 travers la baie de ma fen\'eatre, et j\rquote \'e9coutai. Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. La nappe du Phalgou \'e9tait enti\'e8rement sombre, sans aucun de ces reflets tremblotants qu\rquote +eut produits une agitation quelconque de sa surface. Le bruit ne venait ni de l\rquote eau ni de l\rquote air. +\par +\par Cependant, je n\rquote aper\'e7us rien de suspect. Je me recouchai donc, et, la fatigue l\rquote emportant, je commen\'e7ai \'e0 m\rquote assoupir. \'c0 de certains intervalles, quelques bouff\'e9es de cet inexplicable murmure m\rquote +arrivaient encore, mais je finis par m\rquote endormir tout \'e0 fait. +\par +\par Deux heures apr\'e8s, au moment o\'f9 les premi\'e8res blancheurs de l\rquote aube se glissaient \'e0 travers les t\'e9n\'e8bres, je fus brusquement r\'e9veill\'e9. +\par +\par On appelait l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \'ab\~Monsieur Banks\~? +\par +\par \endash \~Que me veut-on\~? +\par +\par \endash \~Venez donc.\~\'bb J\rquote avais reconnu la voix de Banks et celle du m\'e9canicien qui venait d\rquote entrer dans le couloir. Je me levai aussit\'f4t et quittai ma cabine. Banks et Storr \'e9taient d\'e9j\'e0 sous la v\'e9randah de l\rquote +avant. Le colonel Munro m\rquote y avait pr\'e9c\'e9d\'e9, et le capitaine Hod ne tarda pas \'e0 nous rejoindre. \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Regardez, monsieur, \'bb r\'e9pondit Storr. +\par +\par Quelques lueurs du jour naissant permettaient d\rquote observer les rives du Phalgou et une partie de la route qui se d\'e9veloppait en avant sur un espace de plusieurs milles. +\par +\par Notre surprise fut grande, lorsque nous aper\'e7\'fbmes plusieurs centaines d\rquote Indous, couch\'e9s par groupes, qui encombraient les berges et le chemin. +\par +\par \'ab\~Ce sont nos p\'e8lerins d\rquote hier, dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Que font-ils l\'e0\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Ils attendent, sans doute, que le soleil se l\'e8ve, r\'e9pondit le capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacr\'e9es\~! +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions \'e0 Gaya m\'eame\~? S\rquote ils s\rquote ont venus ici, c\rquote est que\'85 +\par +\par \endash \~C\rquote est que notre G\'e9ant d\rquote Acier a produit son effet habituel\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Ils auront su qu\rquote un \'e9l\'e9phant gigantesque, un colosse, comme ils n\rquote en avaient jamais vu, \'e9 +tait dans le voisinage, et ils sont venus l\rquote admirer\~! +\par +\par \endash \~Pourvu qu\rquote ils s\rquote en tiennent \'e0 l\rquote admiration\~! r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, en secouant la t\'eate. +\par +\par \endash \~Que crains-tu donc, Banks\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Eh\~! je crains\'85 que ces fanatiques ne barrent le passage et ne g\'eanent notre marche\~! +\par +\par \endash \~En tout cas, sois prudent\~! Avec de tels d\'e9vots, on ne saurait trop prendre de pr\'e9cautions. +\par +\par \endash \~En effet, \'bb r\'e9pondit Banks. Puis, appelant le chauffeur\~: \'ab\~K\'e2louth, demanda-t-il, les feux sont-ils pr\'eats\~? +\par +\par \endash \~Oui, monsieur. +\par +\par \endash \~Eh bien, allume. +\par +\par \endash \~Oui, allume, K\'e2louth\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Chauffe, K\'e2louth, et que notre \'e9l\'e9phant crache \'e0 la figure de tous ces p\'e8lerins, son haleine de fum\'e9e et de vapeur\~!\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait qu\rquote une demi-heure, au plus, pour que la machine f\'fbt en pression. Les feux furent aussit\'f4t allum\'e9s, le bois p\'e9tilla dans le foyer, et une fum\'e9e noire s\rquote \'e9 +chappa de la gigantesque trompe de l\rquote \'e9l\'e9phant, dont l\rquote extr\'e9mit\'e9 se perdait dans les branches des grands arbres. +\par +\par En ce moment, quelques groupes d\rquote Indous se rapproch\'e8rent. Il se fit un mouvement g\'e9n\'e9ral dans la foule. Notre train fut serr\'e9 de plus pr\'e8s. Aux premiers rangs de ces p\'e8lerins, on levait les bras en l\rquote air, on les \'e9 +tendait vers l\rquote \'e9l\'e9phant, on se courbait, on s\rquote agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussi\'e8re. C\rquote \'e9tait \'e9videmment de l\rquote adoration, port\'e9e au plus haut point. +\par +\par Nous \'e9tions donc l\'e0, sous la v\'e9randah, le colonel Munro, le capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir o\'f9 s\rquote arr\'eaterait ce fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait silencieusement. Quant \'e0 Banks, il \'e9tait all\'e9 + prendre place avec Storr dans la tourelle que portait l\rquote \'e9norme animal, et d\rquote o\'f9 il pouvait le man\'9cuvrer \'e0 son gr\'e9. +\par +\par \'c0 quatre heures, la chaudi\'e8re ronflait d\'e9j\'e0. Ce ronflement sonore devait \'eatre pris par les Indous pour le grondement irrit\'e9 d\rquote un \'e9l\'e9phant d\rquote un ordre surnaturel. En ce moment, le manom\'e8 +tre indiquait une pression de cinq atmosph\'e8res, et Storr laissait fuir la vapeur par les soupapes, comme si elle e\'fbt transpir\'e9 \'e0 travers la peau du gigantesque pachyderme. +\par +\par \'ab\~Nous sommes en pression, Munro\~! cria Banks. +\par +\par \endash \~Va, Banks, r\'e9pondit le colonel, mais va prudemment et n\rquote \'e9crasons personne\~!\~\'bb Il faisait presque jour alors. La route qui longe la rive du Phalgou \'e9tait enti\'e8rement occup\'e9e par cette foule de d\'e9vots, peu dispos\'e9 +e \'e0 nous livrer passage. Dans ces conditions, aller de l\rquote avant et n\rquote \'e9craser personne, ce n\rquote \'e9tait pas chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels les p\'e8lerins r\'e9pondirent par des hurlements fr\'e9n +\'e9tiques. \'ab\~Rangez-vous\~! Rangez-vous\~!\~\'bb cria l\rquote ing\'e9nieur, en ordonnant au m\'e9canicien d\rquote ouvrir un peu le r\'e9gulateur. Les mugissements de la vapeur, qui se pr\'e9 +cipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine s\rquote \'e9branla d\rquote un demi-tour de roue. Un puissant jet de fum\'e9e blanche s\rquote \'e9chappa de la trompe. La foule s\rquote \'e9tait un instant \'e9cart\'e9e. Le r\'e9 +gulateur fut alors ouvert \'e0 demi. Les hennissements du G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote accrurent, et notre train commen\'e7a \'e0 se mouvoir entre les rangs press\'e9s des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui faire place. \'ab\~ +Banks, prenez garde\~!\~\'bb m\rquote \'e9criai-je tout \'e0 coup. En me penchant en dehors de la v\'e9randah, je venais de voir une douzaine de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volont\'e9 bien \'e9vidente de se faire \'e9 +craser sous les roues de la lourde machine. \'ab\~Attention\~! attention\~! Retirez-vous, \'bb disait le colonel Munro, qui leur faisait signe de se relever. +\par +\par \endash \~Les imb\'e9ciles\~! criait \'e0 son tour le capitaine Hod. Ils prennent notre appareil pour le char de Jaggernaut\~! Ils veulent se faire broyer sous les pieds de l\rquote \'e9l\'e9phant sacr\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Sur un signe de Banks, le m\'e9canicien ferma l\rquote introduction de la vapeur. Les p\'e8lerins, \'e9tendus en travers du chemin, paraissaient d\'e9cid\'e9s \'e0 ne point se relever. Autour d\rquote eux, la foule fanatis\'e9 +e poussait des cris et les encourageait du geste. +\par +\par La machine s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9e. Banks ne savait plus que faire et \'e9tait tr\'e8s embarrass\'e9. Tout \'e0 coup, une id\'e9e lui vint. \'ab\~Nous allons bien voir\~!\~\'bb dit-il. Il ouvrit aussit\'f4 +t le robinet des purgeurs des cylindres, et d\rquote intenses jets de vapeur fus\'e8rent au ras du sol, pendant que l\rquote air retentissait de sifflets stridents. \'ab\~Hurrah\~! hurrah\~! hurrah\~! s\rquote \'e9 +cria le capitaine Hod. Cinglez-les, ami Banks, cinglez-les\~!\~\'bb Le moyen \'e9tait bon. Les fanatiques, atteints par les jets de vapeur, se relev\'e8rent en poussant des cris d\rquote \'e9chaud\'e9s. Se faire \'e9craser, bien\~! Se faire br\'fbler, non +\~! La foule recula et le chemin redevint libre. Le r\'e9gulateur fut alors ouvert en grand, les roues mordirent profond\'e9ment le sol. \'ab\~En avant\~! en avant\~!\~\'bb cria le capitaine Hod, qui battait des mains et riait de bon c\'9cur. Et, d +\rquote un train plus rapide, le G\'e9ant d\rquote Acier, filant droit sur la route, disparut bient\'f4t aux yeux de la foule \'e9bahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017368}CHAPITRE VIII\line Quelques heures \'e0 B\'e9nar\'e8s.{\*\bkmkend _Toc98017368} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La grande route \'e9tait maintenant ouverte devant Steam-House, \endash \~cette route qui, par Sasser\'e2m, allait nous conduire \'e0 la rive droite du Gange, en face de B\'e9nar\'e8s. +\par +\par Un mille au del\'e0 du campement, la machine ralentie prit une allure plus mod\'e9r\'e9e, soit environ deux lieues et demie \'e0 l\rquote heure. L\rquote intention de Banks \'e9tait de camper le soir m\'eame \'e0 + vingt-cinq lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs de la petite ville de Sasser\'e2m. +\par +\par En g\'e9n\'e9ral, les routes de l\rquote Inde \'e9vitent autant que possible les cours d\rquote eau, qui n\'e9cessitent des ponts, lesquels sont assez co\'fbteux \'e0 \'e9tablir sur ces terrains de formation alluvionnaire. Aussi sont-ils encore \'e0 + construire en beaucoup d\rquote endroits, o\'f9 il n\rquote a pas \'e9t\'e9 possible d\rquote emp\'eacher une rivi\'e8re ou un fleuve de barrer le chemin. Il est vrai, le bac est l\'e0 +, cet antique et rudimentaire appareil, qui, pour transporter notre train, e\'fbt \'e9t\'e9 insuffisant, \'e0 coup s\'fbr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment, pendant cette journ\'e9e, il fallut franchir un important cours d\rquote eau, la S\'f4ne. Cette rivi\'e8re, aliment\'e9e au-dessus de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre dans le Gange, \'e0 peu pr\'e8 +s entre Arrah et Dinapore. +\par +\par Rien ne fut plus ais\'e9 que ce passage. L\rquote \'e9l\'e9phant se transforma tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une pente douce, entra dans le fleuve, se maintint \'e0 sa surface, et, de ses larges pattes battant l\rquote +eau comme les aubes d\rquote une roue motrice, il entra\'eena doucement le train, qui flottait \'e0 sa suite. +\par +\par Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie. +\par +\par \'ab\~Une maison roulante\~! s\rquote \'e9criait-il, une maison qui est \'e0 la fois une voiture et un bateau \'e0 vapeur\~! Il ne lui manque plus que des ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l\rquote espace\~! +\par +\par \endash \~Cela se fera un jour ou l\rquote autre, ami Hod, r\'e9pondit s\'e9rieusement l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Je le sais bien, ami Banks, r\'e9pondit non moins s\'e9rieusement le capitaine. Tout se fera\~! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que l\rquote existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces merveilles\~! La vie n\rquote +est pas gaie tous les jours, et, cependant, je consentirais volontiers \'e0 vivre dix si\'e8cles, \endash \~par pure curiosit\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Le soir, \'e0 douze heures de Gaya, apr\'e8s avoir franchi le magnifique pont tubulaire qui porte le railway, \'e0 quatre-vingts pieds au-dessus du lit de la S\'f4ne, nous campions aux environs de Sasser\'e2m. Il n\rquote \'e9 +tait question que de passer une nuit en cet endroit, pour refaire le bois et l\rquote eau, et de repartir \'e0 l\rquote aube naissante. +\par +\par Ce programme fut ex\'e9cut\'e9 de tous points, et le lendemain matin, 22 mai, avant ces heures br\'fblantes que nous r\'e9servait l\rquote ardent soleil de midi, nous avions repris notre route. +\par +\par Le pays \'e9tait toujours le m\'eame, c\rquote est-\'e0-dire tr\'e8s riche, tr\'e8s cultiv\'e9. Tel il appara\'eet aux abords de la merveilleuse vall\'e9e du Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au milieu des immenses rizi\'e8 +res, entre les bouquets de palmiers taras \'e0 l\rquote \'e9pais feuillage en vo\'fbte, sous l\rquote ombrage des manguiers et autres arbres de magnifique venue. D\rquote ailleurs nous ne nous arr\'eations pas. Si, parfois, le chemin \'e9tait barr\'e9 + par quelque charrette, tra\'een\'e9e au pas lent des z\'e9bus, deux ou trois coups de sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand \'e9bahissement des ra\'efots. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, j\rquote eus le plaisir charmant de voir bon nombre de champs de ros\'e9s. En effet, nous n\rquote \'e9tions pas \'e9loign\'e9s de Ghazipore, grand centre de production de l\rquote eau ou plut\'f4t de l\rquote +essence faite avec ces fleurs. +\par +\par Je demandai \'e0 Banks s\rquote il pouvait me donner quelques renseignements sur ce produit si recherch\'e9, qui para\'eet \'eatre le dernier mot de l\rquote art en mati\'e8re de parfumerie. +\par +\par \'ab\~Voici des chiffres, cher ami, me r\'e9pondit Banks, et ils vous montreront combien cette fabrication est co\'fbteuse. Quarante livres de ros\'e9s sont pr\'e9alablement soumises \'e0 + une sorte de distillation lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres d\rquote eau de roses. Cette eau est jet\'e9e sur un nouveau paquet de quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu\rquote au moment o\'f9 le m\'e9 +lange est r\'e9duit \'e0 vingt livres. On expose ce m\'e9lange, pendant douze heures, \'e0 l\rquote air frais de la nuit, et, le lendemain, on trouve, fig\'e9e \'e0 sa surface, quoi\~? une once d\rquote +huile odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de ros\'e9s, \endash \~quantit\'e9 qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille fleurs, \endash \~on n\rquote a retir\'e9 finalement qu\rquote une once de liquide. C\rquote est un v\'e9 +ritable massacre\~! Aussi ne s\rquote \'e9tonnera-t-on pas que, m\'eame dans le pays de production, l\rquote essence de roses co\'fbte quarante roupies ou cent francs l\rquote once. +\par +\par \endash \~Eh\~! r\'e9pond\'eet le capitaine Hod, si pour fabriquer une once d\rquote eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voil\'e0 qui mettrait le grog \'e0 un fier prix\~!\~\'bb +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, nous e\'fbmes encore \'e0 franchir la Karamnaca, l\rquote un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette innocente rivi\'e8 +re une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu\rquote on lui confie, elle les porte tout droit \'e0 l\rquote enfer brahmanique. +Je ne discute pas ces croyances\~; mais, quant \'e0 admettre que l\rquote eau de cette diabolique rivi\'e8re soit d\'e9sagr\'e9able au go\'fbt et malsaine \'e0 l\rquote estomac, je proteste. Elle est excellente. +\par +\par Le soir, apr\'e8s avoir travers\'e9 un pays tr\'e8s peu accident\'e9, entre les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizi\'e8res, nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l\rquote antique J\'e9 +rusalem des Indous, la ville sainte de B\'e9nar\'e8s. +\par +\par \'ab\~Vingt-quatre heures de halte\~! dit Banks. +\par +\par \endash \~\'c0 quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta\~? demandai-je \'e0 l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~\'c0 trois cent cinquante milles environ, me r\'e9pondit-il, et vous avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aper\'e7us ni de la longueur du chemin ni des fatigues de la route\~!\~\'bb +\par +\par Le Gange\~! Est-il un fleuve dont le nom \'e9voque de plus po\'e9tiques l\'e9gendes, et ne semble-t-il pas que toute l\rquote Inde se r\'e9sume en lui\~? Est-il au monde une vall\'e9e comparable \'e0 celle qui, pour diriger son cours superbe, se d\'e9 +veloppe sur un espace de cinq cents lieues et ne compte pas moins de cent millions d\rquote habitants\~? Est-il un endroit du globe o\'f9 plus de merveilles aient \'e9t\'e9 entass\'e9es depuis l\rquote apparition des races asiatiques\~? Qu\rquote +aurait donc dit du Gange Victor Hugo, qui a si fi\'e8rement chant\'e9 le Danube\~! Oui\~! on peut parler haut, quand on a\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'85 comme une mer sa houle, +\par Quand sur le globe on se d\'e9roule, +\par Comme un serpent, et quand on roule +\par De l\rquote occident \'e0 l\rquote orient\~! +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les ouragans du fleuve europ\'e9en\~! Lui aussi se d\'e9roule comme un serpent dans les plus po\'e9tiques contr\'e9es du monde\~! Lui aussi coule de l\rquote occident \'e0 l\rquote orient\~ +! Mais ce n\rquote est pas dans un m\'e9diocre massif de collines qu\rquote il va prendre sa source\~! C\rquote est de la plus haute cha\'eene du globe, c\rquote est des montagnes du Thibet qu\rquote il se pr\'e9c +ipite en absorbant tous les affluents de sa route\~! C\rquote est de l\rquote Himalaya qu\rquote il descend\~! +\par +\par Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d\rquote eau miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes d\rquote alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers rayons du jour. Ils \'e9taient immobiles, tourn\'e9 +s vers l\rquote astre radieux, comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 les plus fid\'e8les sectateurs de Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les arrach\'e8rent \'e0 leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, on a dit qu +\rquote ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu\rquote il n\rquote y a rien de vrai dans cette observation. Un instant apr\'e8s, les monstres se jetaient sur cette proie, que leur + fournissent quotidiennement les cours d\rquote eau de la p\'e9ninsule, et ils l\rquote entra\'eenaient dans les profondeurs du fleuve. +\par +\par Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer \'e0 Allahabad pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, suit constamment la rive droite du Gange, dont il \'e9conomise par sa rectitude les nombreuses sinuosit\'e9s. \'c0 + la station de Mogul-Sera\'ef, dont nous n\rquote \'e9tions \'e9loign\'e9s que de quelques milles, un petit embranchement se d\'e9tache, qui dessert B\'e9nar\'e8s en traversant le fleuve, et, par la vall\'e9e de la Go\'fbmti, va jusqu\rquote \'e0 + Jaunpore sur un parcours d\rquote une soixantaine de kilom\'e8tres. +\par +\par B\'e9nar\'e8s est donc sur la rive gauche. Mais ce n\rquote \'e9tait pas en cet endroit que nous devions franchir le Gange. C\rquote \'e9tait seulement \'e0 Allahabad. Le G\'e9ant d\rquote Acier resta donc au campement qui avait \'e9t\'e9 + choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles \'e9taient amarr\'e9es \'e0 la rive, et pr\'eates \'e0 nous conduire \'e0 la ville sainte, que je d\'e9sirais visiter avec quelque soin. +\par +\par Le colonel Munro n\rquote avait rien \'e0 apprendre, rien \'e0 voir de ces cit\'e9s si souvent visit\'e9es par lui. Cependant, ce jour-l\'e0, il eut un instant la pens\'e9e de nous accompagner\~; mais, apr\'e8s r\'e9flexion, il se d\'e9cida \'e0 + faire une excursion sur les rives du fleuve, en compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quitt\'e8rent Steam-House, avant m\'eame que nous ne fussions partis. Quant au capitaine Hod, qui avait d\'e9j\'e0 tenu garnison \'e0 B\'e9nar\'e8 +s, son intention \'e9tait d\rquote aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, Banks et moi, \endash \~l\rquote ing\'e9nieur avait voulu me servir de guide, \endash \~nous f\'fbmes les seuls qu\rquote un sentiment de curiosit\'e9 allait entra\'ee +ner vers la ville. +\par +\par Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison \'e0 B\'e9nar\'e8s, il faut savoir que les troupes de l\rquote arm\'e9e royale ne r\'e9sident pas habituellement dans les cit\'e9s indoues. Leurs casernes sont situ\'e9es au milieu de \'ab\~ +cantonnements\~\'bb, qui, par le fait, deviennent de v\'e9ritables villes anglaises. Ainsi \'e0 Allahabad, ainsi \'e0 B\'e9nar\'e8s, ainsi en d\rquote autres points du territoire, o\'f9 non seulement les soldats, mais les fonctionnaires, les n\'e9 +gociants, les rentiers, se groupent de pr\'e9f\'e9rence. Chacune de ces grandes cit\'e9s est donc double, l\rquote une avec tout le confort de l\rquote Europe moderne, l\rquote autre ayant conserv\'e9 + les coutumes du pays et les usages indous dans toute leur couleur locale\~! +\par +\par La ville anglaise annex\'e9e \'e0 B\'e9nar\'e8s, c\rquote est S\'e9crole, dont les bungalows, les avenues, les \'e9glises chr\'e9tiennes, sont peu int\'e9ressants \'e0 visiter. L\'e0 se trouvent aussi les principaux h\'f4 +tels que recherchent les touristes. S\'e9crole est une de ces cit\'e9s toutes faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient exp\'e9dier dans des caisses, et que l\rquote on remonterait sur place. Donc, rien de curieux \'e0 + voir. Aussi, Banks et moi, apr\'e8s nous \'eatre embarqu\'e9s dans une gondole, nous travers\'e2mes obliquement le Gange, de mani\'e8re \'e0 prendre tout d\rquote abord une vue d\rquote ensemble de ce magnifique amphith\'e9\'e2tre que d\'e9crit B\'e9nar +\'e8s au-dessus d\rquote une haute berge. +\par +\par \'ab\~B\'e9nar\'e8s, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacr\'e9e de l\rquote Inde. C\rquote est la Mecque indoue, et quiconque y a v\'e9cu, ne f\'fbt-ce que vingt-quatre heures, est assur\'e9 d\rquote une part dans les f\'e9licit\'e9s \'e9 +ternelles. On comprend d\'e8s lors quelle affluence de p\'e8lerins une telle croyance peut provoquer, et quel nombre d\rquote habitants doit compter une cit\'e9 \'e0 laquelle Brahma a r\'e9serv\'e9 des immunit\'e9s de cette importance.\~\'bb +\par +\par On donne \'e0 B\'e9nar\'e8s plus de trente si\'e8cles d\rquote existence. Elle aurait donc \'e9t\'e9 fond\'e9e \'e0 peu pr\'e8s \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 Troie allait dispara\'eetre. Apr\'e8s avoir toujours exerc\'e9 une tr\'e8 +s grande influence, non politique, mais spirituelle, sur l\rquote Indoustan, elle fut le centre le plus autoris\'e9 de la religion bouddhique jusqu\rquote au neuvi\'e8me si\'e8cle. Une r\'e9volution religieuse s\rquote accomplit alors. Le brahmanisme d +\'e9truisit l\rquote ancien culte. B\'e9nar\'e8s devint la capitale des brahmanes, le centre d\rquote attraction des fid\'e8les, et l\rquote on affirme que trois cent mille p\'e8lerins la visitent annuellement. +\par +\par L\rquote autorit\'e9 m\'e9tropolitaine a conserv\'e9 son rajah \'e0 la ville sainte. Ce prince, assez maigrement appoint\'e9 par l\rquote Angleterre, habite une magnifique r\'e9sidence \'e0 Ramnagur, sur le Gange. C\rquote est un aut +hentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de B\'e9nar\'e8s, mais il n\rquote a plus aucune influence, et s\rquote en consolerait, si sa pension n\rquote \'e9tait pas r\'e9duite \'e0 un lakh de roupies, \endash \~ +soit cent mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui constituent \'e0 peine l\rquote argent de poche d\rquote un nabab d\rquote autrefois. +\par +\par B\'e9nar\'e8s, comme presque toutes les villes de la vall\'e9e du Gange, fut touch\'e9e un instant par la grande insurrection de 1857. \'c0 cette \'e9poque, sa garnison se composait du 37}{\super e}{ r\'e9giment d\rquote infanterie native, d\rquote +un corps de cavalerie irr\'e9guli\'e8re, d\rquote un demi-r\'e9giment sikh. En troupes royales, elle ne poss\'e9dait qu\rquote une demi-batterie d\rquote artillerie europ\'e9enne. Cette poign\'e9e d\rquote hommes ne pouvait pr\'e9tendre \'e0 d\'e9 +sarmer les soldats indig\'e8nes. Aussi, les autorit\'e9s attendirent-elles, non sans impatience, l\rquote arriv\'e9e du colonel Neil, qui s\rquote \'e9tait mis en route pour Allahabad avec le 10}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9 +e royale. Le colonel Neil entra \'e0 B\'e9nar\'e8s avec deux cent cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonn\'e9e sur le champ de man\'9cuvres. +\par +\par Lorsque les Cipayes eurent \'e9t\'e9 r\'e9unis, ordre leur fut donn\'e9 de d\'e9poser les armes. Ils refus\'e8rent. La lutte s\rquote engagea entre eux et l\rquote infanterie du colonel Neil. Aux r\'e9volt\'e9s se joignirent presque aussit\'f4 +t la cavalerie irr\'e9guli\'e8re, puis les Sikhs, qui se crurent trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les insurg\'e9s de mitraille, et, malgr\'e9 leur valeur, malgr\'e9 leur acharnement, tous furent mis en d\'e9route. +\par +\par Ce combat s\rquote \'e9tait livr\'e9 en dehors de la ville. Au dedans, il n\rquote y eut qu\rquote une simple tentative d\rquote insurrection des musulmans, qui hiss\'e8rent le drapeau vert, \endash \~tentative aussit\'f4t avort\'e9 +e. Depuis ce jour, pendant toute la dur\'e9e de la r\'e9volte, B\'e9nar\'e8s ne fut plus troubl\'e9e, m\'eame aux heures o\'f9 l\rquote insurrection parut \'eatre triomphante dans les provinces de l\rquote Ouest. +\par +\par Banks m\rquote avait donn\'e9 ces quelques d\'e9tails, tandis que notre gondole glissait lentement sur les eaux du Gange. +\par +\par \'ab\~Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter B\'e9nar\'e8s, bien\~! Mais, si ancienne que soit cette capitale, vous n\rquote y trouverez aucun monument qui compte plus de trois cents ans d\rquote existence. Ne vous en \'e9tonnez pas. C\rquote +est la cons\'e9quence des luttes religieuses, dans lesquelles le fer et le feu ont jou\'e9 un trop regrettable r\'f4le. Quoi qu\rquote il en soit, B\'e9nar\'e8s n\rquote en est pas moins une ville curieuse, et vous ne regretterez pas votre promenade\~!\~ +\'bb +\par +\par Bient\'f4t notre gondole s\rquote arr\'eata \'e0 bonne distance pour nous permettre de contempler, au fond d\rquote une baie bleue comme la baie de Naples, le pittoresque amphith\'e9\'e2tre des maisons qui s\rquote \'e9tagent sur la colline, et l\rquote +entassement des palais, dont tout un massif menace de s\rquote \'e9crouler par suite d\rquote un fl\'e9chissement de leur base, incessamment min\'e9e par les eaux du fleuve. Une pagode n\'e9palaise, d\rquote architecture chinoise, qui est consacr\'e9e +\'e0 Bouddha, une for\'eat de tours, d\rquote aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent les mosqu\'e9es et les temples, domin\'e9s par la fl\'e8che d\rquote or du lingam de Siva et les deux maigres fl\'e8ches de la mosqu\'e9e d\rquote +Aureng-Zeb, couronne ce merveilleux panorama. +\par +\par Au lieu de d\'e9barquer imm\'e9diatement \'e0 l\rquote un des \'ab\~gh\'e2ts\~\'bb ou escaliers qui relient les rives \'e0 la plate-forme des berges, Banks fit passer la gondole devant les quais, dont les premi\'e8res assises baignent dans le fleuve. + +\par +\par Je retrouvai l\'e0 une reproduction de la sc\'e8ne de Gaya, mais dans un autre paysage. Au lieu des for\'eats vertes du Phalgou, c\rquote \'e9taient les arri\'e8re-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau. Quant au sujet, il \'e9tait \'e0 + peu pr\'e8s le m\'eame. +\par +\par En effet, des milliers de p\'e8lerins couvraient la berge, les terrasses, les escaliers, et venaient d\'e9votement se plonger dans le fleuve par triples ou quadruples rang\'e9 +es. Il ne faudrait pas croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge, sabre au c\'f4t\'e9, occupant les derni\'e8res marches des gh\'e2ts, exigeaient le tribut, en compagnie d\rquote +industrieux brahmanes, qui vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de pi\'e9t\'e9. +\par +\par En outre, il y avait non seulement des p\'e8lerins qui se baignaient pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l\rquote unique commerce \'e9tait de puiser \'e0 ces eaux sacro-saintes pour les colporter jusque dans les territoires \'e9loign +\'e9s de la p\'e9ninsule. Comme garantie, chaque fiole est marqu\'e9e du sceau des brahmanes. On peut croire cependant que la fraude s\rquote exerce sur une vaste \'e9chelle, tant l\rquote exportation de ce miraculeux liquide est devenue consid\'e9rable. + +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre m\'eame, me dit Banks, toute l\rquote eau du Gange ne suffirait-elle pas aux besoins des fid\'e8les\~!\~\'bb +\par +\par Je lui demandai alors si ces \'ab\~baignades\~\'bb n\rquote entra\'eenaient pas souvent des accidents, qu\rquote on ne cherchait gu\'e8re \'e0 pr\'e9venir. Il n\rquote y avait pas l\'e0 de ma\'eetres nageurs pour arr\'eater les imprudents qui s\rquote +aventuraient dans le rapide courant du fleuve. +\par +\par \'ab\~Les accidents sont fr\'e9quents, en effet, me r\'e9pondit Banks, mais si le corps du d\'e9vot est perdu, son \'e2me est sauv\'e9e. Aussi n\rquote y regarde-t-on pas de trop pr\'e8s. +\par +\par \endash \~Et les crocodiles\~? ajoutai-je. +\par +\par \endash \~Les crocodiles, me r\'e9pondit Banks, se tiennent g\'e9n\'e9ralement \'e0 l\rquote \'e9cart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres qui sont \'e0 redouter, mais plut\'f4 +t des malfaiteurs, qui plongent, se glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les entra\'eenent et leur arrachent leurs bijoux. On cite m\'eame un de ces coquins qui, coiff\'e9 d\rquote une t\'eate m\'e9canique, a longtemps jou\'e9 le r +\'f4le de faux crocodile, et avait gagn\'e9 une petite fortune \'e0 ce m\'e9tier, \'e0 la fois profitable et p\'e9rilleux. En effet, un jour cet intrus a \'e9t\'e9 d\'e9vor\'e9 par un v\'e9ritable alligator, et l\rquote on n\rquote a plus retrouv\'e9 + que sa t\'eate en peau tann\'e9e, qui surnageait \'e0 la surface du fleuve.\~\'bb +\par +\par Du reste, il est aussi de ces enrag\'e9s fanatiques qui viennent volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y mettent m\'eame quelque raffinement. Autour de leur corps est li\'e9 un chapelet d\rquote urnes vides, mais d\'e9bouch\'e9 +es. Peu \'e0 peu l\rquote eau p\'e9n\'e8tre dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands applaudissements des d\'e9vots. +\par +\par Notre gondole nous eut bient\'f4t amen\'e9s devant le Manmenka Gh\'e2t. L\'e0 se superposent en \'e9tages les b\'fbchers auxquels on a confi\'e9 les cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie future. La cr\'e9 +mation, en ce saint lieu, est recherch\'e9e avidement des fid\'e8les, et les b\'fbchers br\'fblent nuit et jour. Les riches babous des territoires \'e9loign\'e9s se font transporter \'e0 B\'e9nar\'e8s, d\'e8s qu\rquote ils se sentent atteints d\rquote +une maladie qui ne leur pardonnera pas. C\rquote est que B\'e9nar\'e8s est, sans contredit, le meilleur point de d\'e9part pour le \'ab\~voyage dans l\rquote autre monde\~\'bb. Si le d\'e9funt n\rquote a que des fautes v\'e9nielles \'e0 se reprocher, son +\'e2me, emport\'e9e sur ces fum\'e9es du Manmenka, ira droit au s\'e9jour des f\'e9licit\'e9s \'e9ternelles. S\rquote il a \'e9t\'e9 grand p\'e9cheur, son \'e2me, au contraire, devra pr\'e9alablement se r\'e9g\'e9n\'e9 +rer dans le corps de quelque brahmane \'e0 na\'eetre. Il faut donc esp\'e9rer que, pendant cette seconde incarnation, sa vie ayant \'e9t\'e9 exemplaire, un troisi\'e8me avatar ne lui sera pas impos\'e9, avant qu\rquote il ne soit d\'e9finitivement admis +\'e0 partager les d\'e9lices du ciel de Brahma. +\par +\par Nous consacr\'e2mes le reste de la journ\'e9e \'e0 visiter la ville, ses principaux monuments, ses bazars bord\'e9s de boutiques sombres, \'e0 la mode arabe. L\'e0 se vendent principalement de fines mousselines d\rquote un tissu pr\'e9cieux, et le \'ab\~ +kink\'f4b\~\'bb, sorte d\rquote \'e9toffe de soie broch\'e9e d\rquote or, qui est un des principaux produits de l\rquote industrie de B\'e9nar\'e8s. Les rues \'e9taient proprement entretenues, mais \'e9troites, comme il convient aux cit\'e9 +s que les rayons d\rquote un soleil tropical frappent presque normalement. Si l\rquote on y trouvait de l\rquote ombre, la chaleur y \'e9tait encore \'e9 +touffante. Je plaignais les porteurs de notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se plaindre. +\par +\par D\rquote ailleurs, ces pauvres diables avaient l\'e0 une occasion de gagner quelques roupies, et cela suffisait \'e0 leur donner force et courage. Mais il n\rquote en \'e9tait pas ainsi d\rquote un certain Indou, ou plut\'f4t un Bengali, \'e0 l\rquote +\'9cil vif, \'e0 la physionomie rus\'e9e, qui, sans trop chercher \'e0 s\rquote en cacher, nous suivit pendant toute notre excursion. +\par +\par En d\'e9barquant sur le quai du Manmenka Gh\'e2t, j\rquote avais, en causant avec Banks, prononc\'e9 \'e0 voix haute le nom du colonel Munro. Le Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n\rquote avait pu s\rquote emp\'eacher de tressaillir. Je n +\rquote y avais pas fait attention plus qu\rquote il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je retrouvai cette esp\'e8ce d\rquote espion incessamment attach\'e9 \'e0 nos pas. Il ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derri\'e8 +re, quelques instants plus tard. \'c9tait-ce un ami ou un ennemi\~? je ne savais, mais c\rquote \'e9tait un homme pour qui le nom du colonel Munro, \'e0 coup s\'fbr, n\rquote \'e9tait pas indiff\'e9rent. +\par +\par Notre palanquin ne tarda pas \'e0 s\rquote arr\'eater au bas du large escalier de cent marches qui monte du quai \'e0 la mosqu\'e9e d\rquote Aureng-Zeb. +\par +\par Autrefois, les d\'e9vots ne gravissaient qu\rquote \'e0 genoux cette sorte de }{\i Santa Scala}{, \'e0 l\rquote imitation des fid\'e8les de Rome. C\rquote \'e9tait alors le temple de Vishnou qui se dressait \'e0 cette place, auquel s\rquote est substitu +\'e9e la mosqu\'e9e du conqu\'e9rant. +\par +\par J\rquote aurais aim\'e9 \'e0 contempler B\'e9nar\'e8s du haut de l\rquote un des minarets de cette mosqu\'e9e, dont la construction est regard\'e9e comme un tour de force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont \'e0 peine le diam\'e8tre d +\rquote une simple chemin\'e9e d\rquote usine, et pourtant, un escalier tournant se d\'e9veloppe dans leur f\'fbt cylindrique\~; mais il n\rquote est plus permis d\rquote y monter, et non sans raison. D\'e9j\'e0 ces deux minarets s\rquote \'e9 +cartent sensiblement de la verticale, et, moins dou\'e9s de vitalit\'e9 que la tour de Pis\'e9, ils finiront par tomber quelque jour. +\par +\par En quittant la mosqu\'e9e d\rquote Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui nous attendait \'e0 la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et il baissa les yeux. Avant d\rquote attirer l\rquote +attention de Banks sur cet incident, je voulus voir si la conduite \'e9quivoque de cet individu persisterait, et je ne dis rien. +\par +\par C\rquote est par centaines que les pagodes et les mosqu\'e9es se comptent dans cette merveilleuse ville de B\'e9nar\'e8s. Il en est de m\'eame de ces splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient au + roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, n\'e9gligent d\rquote avoir un pied \'e0 terre dans la cit\'e9 sainte, et ils y viennent \'e0 l\rquote \'e9poque des grandes f\'eates religieuses de M\'e9la. +\par +\par Je ne pouvais avoir la pr\'e9tention de visiter tous ces \'e9difices dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc \'e0 rendre visite au temple de Bich\'eashwar, o\'f9 se dresse le lingam de Siva. Cette pierre informe, regard\'e9 +e comme une partie du corps du plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un puits, dont l\rquote eau croupissante poss\'e8de, dit-on, des vertus miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacr\'e9 +e, dans laquelle se baignent les d\'e9vots pour le plus grand profit des brahmanes, puis le M\'e2n-Mundir, observatoire b\'e2ti il y a deux cents ans par l\rquote empereur Akbar, et dont tous les instruments, d\rquote une immobilit\'e9 marmor\'e9 +enne, ne sont que figur\'e9s en pierre. +\par +\par J\rquote avais aussi entendu parler d\rquote un palais des singes, que les touristes ne manquent pas de visiter \'e0 B\'e9nar\'e8s. Un Parisien devait naturellement croire qu\rquote il allait se retrouver devant la c\'e9l\'e8 +bre cage du Jardin des Plantes, il n\rquote en \'e9tait rien. +\par +\par Ce palais n\rquote est qu\rquote un temple, le Dourga-Khound, situ\'e9 un peu en dehors des faubourgs. Il date du IX}{\super e}{ si\'e8cle, et compte parmi les plus anciens monuments de la ville. Les singes n\rquote y sont point enferm\'e9 +s dans une cage grill\'e9e. Ils errent librement \'e0 travers les cours, sautent d\rquote un mur \'e0 l\rquote autre, grimpent \'e0 la cime d\rquote \'e9normes manguiers, se disputent \'e0 grands cris les grains grill\'e9s, dont ils sont tr\'e8 +s friands, et que les visiteurs leur apportent. L\'e0, comme partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, pr\'e9l\'e8vent une petite r\'e9tribution, qui fait \'e9videmment de cette profession une des plus lucratives de l\rquote Inde. +\par +\par Il va sans dire que nous \'e9tions passablement fatigu\'e9s par la chaleur, lorsque, vers le soir, nous songe\'e2mes \'e0 revenir \'e0 Steam-House. Nous avions d\'e9jeun\'e9 et d\'een\'e9 \'e0 S\'e9crole, dans un des meilleurs h\'f4 +tels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. +\par +\par Lorsque la gondole revint au pied du G\'e2th pour nous ramener \'e0 la rive droite du Gange, je retrouvai une derni\'e8re fois le Bengali, \'e0 deux pas de l\rquote embarcation. Un canot, mont\'e9 par un Indou, l\rquote attendait. Il s\rquote +embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et nous suivre encore jusqu\rquote au campement\~? Cela devenait tr\'e8s suspect. +\par +\par \'ab\~Banks, dis-je alors, \'e0 voix basse, en montrant le Bengali, voici un espion qui ne nous a pas quitt\'e9s d\rquote une semelle\'85 +\par +\par \endash \~Je l\rquote ai bien vu, r\'e9pondit Banks, et j\rquote ai observ\'e9 que c\rquote est le nom du colonel, prononc\'e9 par vous, qui lui a donn\'e9 l\rquote \'e9veil. +\par +\par \endash \~N\rquote y a-t-il pas lieu\~?\'85 dis-je alors. +\par +\par \endash \~Non\~! Laissons-le faire, r\'e9pondit Banks. Mieux vaut qu\rquote il ne se sache pas soup\'e7onn\'e9\'85 D\rquote ailleurs, il n\rquote est d\'e9j\'e0 plus l\'e0.\~\'bb +\par +\par En effet, le canot du Bengali avait d\'e9j\'e0 disparu au milieu des nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre marinier\~: \'ab\~Connais-tu cet homme\~ +? lui demanda-t-il d\rquote un ton qui affectait l\rquote indiff\'e9rence. +\par +\par \endash \~Non, c\rquote est la premi\'e8re fois que je le vois, \'bb r\'e9pondit le marinier. La nuit \'e9tait venue. Des centaines de bateaux pavois\'e9s, illumin\'e9s de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et d\rquote +instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en f\'eate. De la rive gauche s\rquote \'e9levaient des feux d\rquote artifice tr\'e8s vari\'e9s, me rappelant que nous n\rquote \'e9tions pas loin du C\'e9leste-Empire, o\'f9 + ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une description de ce spectacle, qui \'e9tait vraiment incomparable. \'c0 quel propos se c\'e9l\'e9brait cette f\'eate de nuit, qui paraissait improvis\'e9e, et \'e0 + laquelle les Indous de toutes classes prenaient part, je ne pus le savoir. Au moment o\'f9 elle finissait, la gondole avait d\'e9j\'e0 accost\'e9 l\rquote autre rive. Ce fut donc comme une vision. Elle n\rquote eut que la dur\'e9e de ces feux \'e9ph\'e9m +\'e8res qui illumin\'e8rent un instant l\rquote espace et s\rquote \'e9teignirent dans la nuit. Mais l\rquote Inde, je l\rquote ai dit, r\'e9v\'e8re trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints et sous-saints de toute esp\'e8ce, et l\rquote ann\'e9 +e n\rquote a pas m\'eame assez d\rquote heures, de minutes et de secondes qui puissent \'eatre consacr\'e9es \'e0 chacune de ces divinit\'e9s. Lorsque nous f\'fbmes de retour au campement, le colonel Munro et Mac Neil y \'e9taient d\'e9j\'e0 + revenus. Banks demanda au sergent s\rquote il ne s\rquote \'e9tait rien produit de nouveau pendant notre absence. \'ab\~Rien, r\'e9pondit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Vous n\rquote avez vu r\'f4der aucune figure suspecte\~? +\par +\par \endash \~Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de soup\'e7onner\'85 +\par +\par \endash \~Nous avons \'e9t\'e9 espionn\'e9s pendant notre excursion \'e0 B\'e9nar\'e8s, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et je n\rquote aime pas qu\rquote on nous espionne\~! +\par +\par \endash \~Cet espion, c\rquote \'e9tait\'85 +\par +\par \endash \~Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donn\'e9 l\rquote \'e9veil. +\par +\par \endash \~Que peut nous vouloir cet homme\~? +\par +\par \endash \~Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller\~! +\par +\par \endash \~On veillera, \'bb r\'e9pondit le sergent. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017369}CHAPITRE IX\line Allahabad.{\*\bkmkend _Toc98017369} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Entre B\'e9nar\'e8s et Allahabad la distance est environ de cent trente kilom\'e8tres. La route suit presque invariablement la rive droite du Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s\rquote \'e9tait procur\'e9 du charbon en briquettes, et il + en avait charg\'e9 le tender. L\rquote \'e9l\'e9phant avait donc sa nourriture assur\'e9e pour plusieurs jours. Bien nettoy\'e9, \endash \~j\rquote allais dire bien \'e9trill\'e9, \endash \~propre comme s\rquote il sortait de l\rquote atelier d\rquote +ajustage, il attendait impatiemment le moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais quelques fr\'e9missements de ses roues attestaient la tension des vapeurs qui emplissaient ses poumons d\rquote acier. +\par +\par Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de trois \'e0 quatre milles \'e0 l\rquote heure. +\par +\par La nuit s\rquote \'e9tait pass\'e9e sans incidents, et nous n\rquote avions pas revu le Bengali. +\par +\par Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque journ\'e9e, comprenant heures du lever, heures du coucher, d\'e9jeuners, lunchs, d\'eeners, sieste, s\rquote accomplissait avec une exactitude militaire. L\rquote existence \'e0 + Steam-House s\rquote \'e9coulait aussi r\'e9guli\'e8rement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se modifiait incessamment \'e0 nos regards, sans que notre habitation e\'fbt sembl\'e9 se d\'e9placer. Nous \'e9tions absolument faits \'e0 + cette nouvelle vie, comme un passager \'e0 la vie de bord d\rquote un transatlantique, \endash \~moins la monotonie, car nous n\rquote \'e9tions pas toujours enferm\'e9s dans un m\'eame horizon de mer. +\par +\par \'c0 onze heures, ce jour-l\'e0, apparut dans la plaine un curieux mausol\'e9e, d\rquote architecture mongole, qui a \'e9t\'e9 dress\'e9 en l\rquote honneur de deux saints personnages de l\rquote Islam, Kassim-Soliman, p\'e8re et fils. Une demi-heure apr +\'e8s, c\rquote \'e9tait l\rquote importante forteresse de Chunar, dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, \'e9lev\'e9 \'e0 pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. +\par +\par Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette forteresse, une des plus importantes de la vall\'e9e du Gange, situ\'e9e de mani\'e8re \'e0 pouvoir \'e9conomiser la poudre et les boulets en cas d\rquote attaque. En effet, toute colonne d\rquote +assaut qui chercherait \'e0 atteindre ses murailles, serait \'e9cras\'e9e par une avalanche de rochers dispos\'e9s \'e0 cet effet. +\par +\par Au pied s\rquote \'e9tend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes habitations disparaissent sous la verdure. +\par +\par \'c0 B\'e9nar\'e8s, on l\rquote a vu, il existe plusieurs lieux privil\'e9gi\'e9s, qui sont consid\'e9r\'e9s par les Indous comme les plus sacr\'e9s du monde. \'c0 bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, \'e0 la surface de la p\'e9 +ninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, poss\'e8de une de ces miraculeuses stations. L\'e0, on vous montre une plaque de marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient r\'e9guli\'e8 +rement faire sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. Aussi n\rquote avons-nous pas cherch\'e9 \'e0 le voir. +\par +\par Le soir, le G\'e9ant d\rquote Acier faisait halte pr\'e8s de Mirzapore pour y passer la nuit. Si la ville n\rquote est point d\'e9 +pourvue de temples, elle a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cit\'e9 commer\'e7ante. +\par +\par Le lendemain, 25 mai, vers deux heures apr\'e8s midi, nous franchissions \'e0 gu\'e9 la petite rivi\'e8re la Tonsa, qui, \'e0 cette \'e9poque, n\rquote avait pas un pied d\rquote eau. \'c0 cinq heures, \'e9tait d\'e9pass\'e9 le point o\'f9 + se soude le grand embranchement de Bombay \'e0 Calcutta. Presque \'e0 l\rquote endroit o\'f9 la Jumn +a tombe dans le Gange, nous admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe affluent. Arriv\'e9s au pont de bateaux, long d\rquote un kilom\'e8tre, qui r\'e9unit la rive droite \'e0 + la rive gauche du fleuve, nous le traversions sans trop de difficult\'e9s, et, dans la soir\'e9e, nous venions camper \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de l\rquote un des faubourgs d\rquote Allahabad. +\par +\par La journ\'e9e du 26 devait \'eatre consacr\'e9e \'e0 la visite de cette importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de fer de l\rquote +Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la Jumna et du Gange. +\par +\par La nature a certainement tout fait pour qu\rquote Allahabad soit la capitale de l\rquote Inde anglaise, le centre du gouvernement, la r\'e9sidence du vice-roi. Il n\rquote est donc pas impossible qu\rquote +elle le devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours \'e0 Calcutta, la m\'e9tropole actuelle. Ce qui est certain, c\rquote est que quelques bons esprits ont d\'e9j\'e0 entrevu et pr\'e9vu cette \'e9ventualit\'e9 +. Dans ce grand corps qui s\rquote appelle l\rquote Inde, Allahabad est plac\'e9e l\'e0 o\'f9 est le c\'9cur, comme Paris est au c\'9cur de la France. Il est vrai que Londres n\rquote est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi Londres n\rquote +a-t-elle pas sur les grandes cit\'e9s anglaises, Liverpool, Manchester, Birmingham, la pr\'e9\'e9minence de Paris sur toutes les autres villes de France. +\par +\par \'ab\~Et \'e0 partir de ce point, demandai-je \'e0 Banks, allons-nous marcher directement dans le nord\~? +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad est, dans l\rquote ouest, la limite de cette premi\'e8re partie de notre exp\'e9dition. +\par +\par \endash \~Enfin\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, les grandes villes, c\rquote est bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c\rquote est mieux\~! \'c0 continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par rouler dessus, et notre G +\'e9ant d\rquote Acier passerait \'e0 l\rquote \'e9tat de simple locomotive\~! Quelle d\'e9ch\'e9ance\~! +\par +\par \endash \~Rassurez-vous, Hod, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, cela n\rquote arrivera pas. Nous allons nous aventurer bient\'f4t sur vos territoires de pr\'e9dilection. +\par +\par \endash \~Ainsi, Banks, nous irons droit \'e0 la fronti\'e8re indo-chinoise, sans traverser Lucknow\~? +\par +\par \endash \~Mon avis est d\rquote \'e9viter cette ville, et surtout Cawnpore, trop pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Vous avez raison, r\'e9pliquai-je, et nous n\rquote en passerons jamais assez loin\~! +\par +\par \endash \~Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre visite \'e0 B\'e9nar\'e8s, vous n\rquote avez rien appris sur Nana Sahib\~? +\par +\par \endash \~Rien, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Il est probable que le gouverneur de Bombay aura \'e9t\'e9 une fois de plus induit en erreur, et que le Nana n\rquote a jamais reparu dans la pr\'e9sidence de Bombay. +\par +\par \endash \~C\rquote est probable, en effet, r\'e9pondit le capitaine, sans quoi l\rquote ancien rebelle aurait d\'e9j\'e0 fait parler de lui\~! +\par +\par \endash \~Quoi qu\rquote il en soit, dit Banks, j\rquote ai h\'e2te de quitter cette vall\'e9e du Gange, qui a \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre de tant de d\'e9sastres pendant l\rquote insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu\rquote \'e0 + Cawnpore. Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononc\'e9 devant le colonel que le nom de Nana Sahib\~! Laissons-le ma\'eetre de sa pens\'e9e.\~\'bb +\par +\par Le lendemain, Banks voulut encore m\rquote accompagner pendant les quelques heures que j\rquote allais consacrer \'e0 visiter Allahabad. Peut-\'eatre aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes qui la composent. Mais, +en somme, elle est moins curieuse que B\'e9nar\'e8s, bien qu\rquote elle compte, elle aussi, parmi les cit\'e9s saintes. +\par +\par De la ville indoue, il n\rquote y a rien \'e0 dire. C\rquote est une agglom\'e9ration de maisons basses, que s\'e9parent des rues \'e9troites, domin\'e9es \'e7a et l\'e0 par des tamarins, qui sont magnifiques. +\par +\par De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles avenues bien plant\'e9es, riches habitations, larges places, tous les \'e9l\'e9ments d\rquote une ville destin\'e9e \'e0 devenir une grande capitale. +\par +\par Le tout est situ\'e9 dans une vaste plaine, limit\'e9e au nord et au sud par le double cours de la Jumna et du Gange. On l\rquote appelle la \'ab\~plaine des Aum\'f4nes\~\'bb, parce que les princes indous y sont venus de tout temps faire \'9c +uvres de charit\'e9. D\rquote apr\'e8s ce que rapporte M.\~Rousselet, qui cite un passage de la }{\i Vie de Hionen Thsang}{, \'ab\~il est plus m\'e9ritoire de donner en ce lieu une pi\'e8ce de monnaie que cent mille ailleurs.\~\'bb +\par +\par Le Dieu des chr\'e9tiens, lui, ne rend qu\rquote au centuple. C\rquote est cent fois moins, sans doute, mais il m\rquote inspire plus de confiance. +\par +\par Un mot du fort d\rquote Allahabad, qui est curieux \'e0 visiter. Il est construit \'e0 l\rquote ouest de cette grande plaine des Aum\'f4nes, et profile hardiment ses hautes murailles en gr\'e8s rouge, dont les projectiles peuvent, qu\rquote +on nous passe l\rquote expression, \'ab\~casser les bras\~\'bb aux deux fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, autrefois r\'e9sidence pr\'e9f\'e9r\'e9e du sultan Akbar, \endash \~dans un des coins, le L\'e2t de F\'e9 +roze-Schachs, superbe monolithe de trente-six pieds, qui supporte un lion, \endash \~non loin, un petit temple, que les Indous, auxquels on refuse l\rquote entr\'e9e du fort, ne peuvent visiter, bien qu\rquote il soit un des endroits les plus sacr\'e9 +s du monde\~: tels sont les principaux points de la forteresse qui attirent l\rquote attention des touristes. +\par +\par Banks m\rquote apprit que le fort d\rquote Allahabad avait aussi sa l\'e9gende, qui rappelle la l\'e9gende biblique, relative \'e0 la reconstruction du temple de Salomon, \'e0 J\'e9rusalem. +\par +\par Lorsque le sultan voulut b\'e2tir le fort d\rquote Allahabad, il para\'eet que les pierres se montr\'e8rent fort r\'e9calcitrantes. Un mur \'e9tait-il construit, il s\rquote \'e9croulait aussit\'f4t. On consulta l\rquote oracle. L\rquote oracle r\'e9 +pondit, comme toujours, qu\rquote il fallait une victime volontaire pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s\rquote offrit en holocauste. Il fut sacrifi\'e9, et le fort s\rquote acheva. Cet Indou se nommait Brog, et voil\'e0 pou +rquoi la ville est encore d\'e9sign\'e9e aujourd\rquote hui sous le double nom de Brog-Allahabad. +\par +\par Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont c\'e9l\'e8bres et m\'e9ritent leur c\'e9l\'e9brit\'e9. L\'e0, sous l\rquote ombrage des plus beaux tamarins du monde, s\rquote \'e9l\'e8vent plusieurs mausol\'e9es mahom\'e9tans. L\rquote un d +\rquote eux est la derni\'e8re demeure du sultan dont ces jardins portent le nom. Sur l\rquote un des murs en marbre blanc est incrust\'e9e la paume d\rquote une main \'e9norme. On nous la montra avec une complaisance qui nous avait manqu\'e9 + pour les empreintes sacr\'e9es de Gaya. +\par +\par Il est vrai, ce n\rquote \'e9tait pas la trace du pied d\rquote un dieu, mais celle de la main d\rquote un simple mortel, petit neveu de Mahomet. +\par +\par Pendant l\rquote insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus \'e9pargn\'e9 \'e0 Allahabad qu\rquote aux autres villes de la vall\'e9e du Gange. Le combat livr\'e9 par l\rquote arm\'e9e royale aux r\'e9volt\'e9s, sur le champ de man\'9cuvres de B\'e9nar +\'e8s, provoqua le soul\'e8vement des troupes natives, et, en particulier, la r\'e9volte du 6}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e du Bengale. Huit enseignes furent massacr\'e9s, tout d\rquote abord\~; mais, gr\'e2ce \'e0 l\rquote attitude \'e9 +nergique de quelques artilleurs europ\'e9ens, qui appartenaient au corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par d\'e9poser les armes. +\par +\par Dans les cantonnements, ce fut plus s\'e9rieux. Les natifs se soulev\'e8rent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pill\'e9s, les habitations europ\'e9ennes furent incendi\'e9es. Sur ces entrefaites, le colonel Neil, apr\'e8s avoir r\'e9tabli l +\rquote ordre \'e0 B\'e9nar\'e8s, arriva avec son r\'e9giment et cent fusiliers du r\'e9giment de Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurg\'e9s, enleva les faubourgs de la ville dans la journ\'e9e du 18 juin, dispersa les membres d\rquote +un gouvernement provisoire qu\rquote un musulman avait install\'e9, et redevint ma\'eetre de la province. +\par +\par Pendant cette courte excursion \'e0 Allahabad, Banks et moi nous observ\'e2mes avec soin si nous \'e9tions suivis comme nous l\rquote avions \'e9t\'e9 \'e0 B\'e9nar\'e8s. Mais, cette fois, nous ne v\'eemes rien de suspect. +\par +\par \'ab\~N\rquote importe, me dit l\rquote ing\'e9nieur, il faut toujours se d\'e9fier\~! J\rquote aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est trop connu des natifs de cette province\~!\~\'bb +\par +\par Nous \'e9tions de retour \'e0 six heures pour le d\'eener. Sir Edward Munro, qui avait quitt\'e9 le campement pendant une heure ou deux, \'e9tait de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui \'e9tait all\'e9 rendre visite \'e0 + quelques-uns de ses camarades en garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en m\'eame temps que nous. +\par +\par J\rquote observai alors et je fis observer \'e0 Banks que le colonel Munro paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que d\rquote habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que les larmes auraient d\'fb y avoir noy\'e9 + depuis longtemps\~! +\par +\par \'ab\~Vous avez raison, me r\'e9pondit Banks, il y a quelque chose\~! Que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? +\par +\par \endash \~Si vous interrogiez Mac Neil\~? dis-je. +\par +\par \endash \~Oui, Mac Neil saura peut-\'eatre\'85\~\'bb Et l\rquote ing\'e9nieur, quittant le salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent n\rquote \'e9tait pas l\'e0. \'ab\~O\'f9 est Mac Neil\~? demanda Banks \'e0 Go\'fb +mi, qui se disposait \'e0 nous servir \'e0 table. +\par +\par \endash \~Il a quitt\'e9 le campement, r\'e9pondit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Depuis quand\~? +\par +\par \endash \~Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. +\par +\par \endash \~Vous ne savez pas o\'f9 il est all\'e9\~? +\par +\par \endash \~Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est parti. +\par +\par \endash \~Il n\rquote y a rien eu de nouveau ici depuis noire d\'e9part\~? +\par +\par \endash \~Rien.\~\'bb Banks revint, m\rquote apprit l\rquote absence du sergent pour un motif que personne ne connaissait, et r\'e9p\'e9ta\~: +\par +\par \'ab\~Je ne sais ce qu\rquote il y a, mais tr\'e8s certainement il y a quelque chose\~! Attendons.\~\'bb +\par +\par On se mit \'e0 table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait part \'e0 la conversation pendant les repas. Il aimait \'e0 se faire raconter nos excursions. Il s\rquote int\'e9ressait \'e0 ce que nous avions fait pendant la journ\'e9e. J\rquote +avais soin de ne jamais lui parler de ce qui pouvait lui rappeler, m\'eame de loin, l\rquote insurrection des Cipayes. Je crois qu\rquote il s\rquote en apercevait\~; mais me tenait-il compte de ma r\'e9serve\~? Cela, d\rquote ailleurs, ne laissait pas d +\rquote \'eatre assez difficile, lorsqu\rquote il s\rquote agissait de villes, telles que B\'e9nar\'e8s ou Allahabad, qui avaient \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre de sc\'e8nes insurrectionnelles. +\par +\par Aujourd\rquote hui, et pendant ce d\'eener, je pouvais donc craindre d\rquote \'eatre oblig\'e9 de parler d\rquote Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro n\rquote interrogea ni Banks ni moi sur l\rquote emploi de notre journ\'e9e. Il rest +a muet pendant toute la dur\'e9e du repas. Sa pr\'e9occupation semblait m\'eame s\rquote accro\'eetre avec l\rquote heure. Il regardait fr\'e9quemment vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois m\'eame qu\rquote +il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour mieux voir dans cette direction. C\rquote \'e9tait \'e9videmment le retour du sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. +\par +\par Le d\'eener se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu\rquote il y avait. Or, Banks n\rquote en savait pas plus que lui. +\par +\par Lorsque le d\'eener fut achev\'e9, le colonel Munro, au lieu de rester \'e0 faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de la v\'e9randah, fit quelques pas sur la route, y jeta une derni\'e8re fois un long regard\~; puis +, se retournant vers nous\~: +\par +\par \'ab\~Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous m\rquote accompagner jusqu\rquote aux premi\'e8res maisons des cantonnements\~?\~\'bb +\par +\par Nous quitt\'e2mes imm\'e9diatement la table, \'e0 la suite du colonel, qui marchait lentement, sans prononcer une parole. +\par +\par Apr\'e8s avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s\rquote arr\'eata devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur lequel une notice \'e9tait affich\'e9e. +\par +\par \'ab\~Lisez, \'bb dit-il. +\par +\par C\rquote \'e9tait la notice, vieille de plus de deux mois d\'e9j\'e0, qui mettait \'e0 prix la t\'eate du nabab Nana Sahib, et d\'e9non\'e7ait sa pr\'e9sence dans la pr\'e9sidence de Bombay. +\par +\par Banks et Hod ne purent retenir un geste de d\'e9sappointement. Jusqu\rquote alors, aussi bien \'e0 Calcutta que pendant le cours du voyage, ils \'e9taient parvenus \'e0 \'e9viter que cette notice tomb\'e2t sous les yeux du colonel. Un f\'e2 +cheux hasard venait de d\'e9jouer leurs pr\'e9cautions\~! +\par +\par \'ab\~Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l\rquote ing\'e9nieur, tu connaissais cette notice\~?\~\'bb +\par +\par Banks ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \'ab\~Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la pr\'e9sence de Nana Sahib venait d\rquote \'eatre signal\'e9e dans la pr\'e9sidence de Bombay, et tu ne m\rquote as rien dit\~!\~\'bb +\par +\par Banks restait muet, ne sachant que r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Eh bien, oui, mon colonel, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, oui, nous le savions, mais pourquoi vous le dire\~? Qui prouve que le fait qu\rquote annonce cette notice soit vrai, et \'e0 + quoi bon vous rappeler des souvenirs qui vous font tant de mal\~! +\par +\par \endash \~Banks, s\rquote \'e9cria le colonel Munro, dont la figure venait comme de se transformer, as-tu donc oubli\'e9 que c\rquote est \'e0 moi, \'e0 moi plus qu\rquote \'e0 tout autre, qu\rquote il appartient de faire justice de cet homme\~ +! Sache ceci\~: si j\rquote ai consenti \'e0 quitter Calcutta, c\rquote est que ce voyage devait me ramener vers le nord de l\rquote Inde, c\rquote est que je n\rquote ai pas cru, un seul jour, \'e0 la mort de Nana Sahib, c\rquote est que je n\rquote +ai jamais oubli\'e9 mes devoirs de justicier\~! En partant avec vous, je n\rquote ai eu qu\rquote une id\'e9e, qu\rquote un espoir\~! J\rquote ai compt\'e9, pour me rapprocher de mon but, sur les hasards du voyage et sur l\rquote aide de Dieu\~! J\rquote +ai eu raison\~! Dieu m\rquote a conduit devant cette notice\~! Ce n\rquote est plus au nord qu\rquote il faut aller chercher Nana Sahib, c\rquote est au sud\~! Soit\~! J\rquote irai au sud\~!\~\'bb +\par +\par Nos pressentiments ne nous avaient donc pas tromp\'e9s\~! Il n\rquote \'e9tait que trop vrai\~! Une arri\'e8re-pens\'e9e, mieux que cela, une id\'e9e fixe, dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il venait de nous la d\'e9 +voiler tout enti\'e8re. +\par +\par \'ab\~Munro, r\'e9pondit Banks, si je ne t\rquote ai parl\'e9 de rien, c\rquote est que je ne croyais pas \'e0 la pr\'e9sence de Nana Sahib dans la pr\'e9sidence de Bombay. L\rquote autorit\'e9, ce n\rquote est pas douteux, a \'e9t\'e9 tromp\'e9 +e une fois de plus. En effet, cette notice est dat\'e9e du 6 mars, et, depuis cette \'e9poque, rien n\rquote est venu confirmer la nouvelle de l\rquote apparition du nabab.\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro ne r\'e9pondit pas, tout d\rquote abord, \'e0 cette observation de l\rquote ing\'e9nieur. Il jeta encore un dernier regard sur la route. Puis\~: +\par +\par \'ab\~Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu\rquote il en est. Mac Neil est all\'e9 \'e0 Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un instant, je saurai si Nana Sahib a en effet s\'e9rieusement reparu dans une des provinces de l\rquote +ouest, s\rquote il y est encore ou s\rquote il a disparu. +\par +\par \endash \~Et s\rquote il y a \'e9t\'e9 vu, si le fait est indubitable, Munro, que feras-tu\~? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. +\par +\par \endash \~Je partirai\~! r\'e9pondit sir Edward Munro. J\rquote irai partout o\'f9, au nom de la supr\'eame justice, il est de mon devoir d\rquote aller\~! +\par +\par \endash \~Cela est absolument d\'e9cid\'e9, Munro\~? +\par +\par \endash \~Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, mes amis\'85 D\'e8s ce soir, j\rquote aurai pris le train de Bombay. +\par +\par \endash \~Soit, mais tu n\rquote iras pas seul\~! r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, en se retournant vers nous. Nous t\rquote accompagnerons, Munro\~! +\par +\par \endash \~Oui\~! oui\~! mon colonel\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Nous ne vous laisserons pas partir sans nous\~! Au lieu de chasser les fauves, eh bien\~! nous chasserons les coquins\~! +\par +\par \endash \~Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au capitaine et \'e0 vos amis\~! +\par +\par \endash \~Oui, Maucler, r\'e9pondit Banks, et, d\'e8s ce soir, nous aurons tous quitt\'e9 Allahabad\'85 +\par +\par \endash \~Inutile\~!\~\'bb dit une voix grave. Nous nous retourn\'e2mes. Le sergent Mac Neil \'e9tait devant nous, un journal \'e0 la main. \'ab\~Lisez, mon colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m\rquote a dit de mettre sous vos yeux.\~\'bb +\par +\par Et sir Edward Munro lut ce qui suit\~: +\par +\par \'ab\~Le gouverneur de la pr\'e9sidence de Bombay porte \'e0 la connaissance du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab Dandou-Pant, doit \'eatre consid\'e9r\'e9e comme n\rquote ayant plus d\rquote objet. Hier, Nana Sahib, attaqu\'e9 + dans les d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra, o\'f9 il s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 avec sa troupe, a \'e9t\'e9 tu\'e9 dans la lutte. Il n\rquote y a aucun doute possible sur son identit\'e9. Il a \'e9t\'e9 + reconnu par des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait \'e0 la main gauche, et l\rquote on sait que Nana Sahib avait fait l\rquote amputation de l\rquote un de ses doigts, au moment o\'f9, par de fausses obs\'e8 +ques, il voulut faire croire \'e0 sa mort. Le royaume de l\rquote Inde n\rquote a donc plus rien \'e0 craindre des man\'9cuvres du cruel nabab qui lui a co\'fbt\'e9 tant de sang.\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro avait lu ces lignes d\rquote une voix sourde\~; puis, il laissa tomber le journal. +\par +\par Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette fois, nous d\'e9livrait de toute crainte dans l\rquote avenir. +\par +\par Le colonel Munro, apr\'e8s quelques minutes de silence, passa sa main sur ses yeux comme pour effacer d\rquote affreux souvenirs. Puis\~: +\par +\par \'ab\~Quand devons-nous quitter Allahabad\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Demain, au point du jour, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arr\'eater quelques heures \'e0 Cawnpore\~? +\par +\par \endash \~Tu veux\~?\'85 +\par +\par \endash \~Oui, Banks, je voudrais\'85 je veux revoir encore une fois\'85 une derni\'e8re fois Cawnpore\~! +\par +\par \endash \~Nous y serons dans deux jours\~! r\'e9pondit simplement l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Et apr\'e8s\~?\'85 reprit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Apr\'e8s\~?\'85 r\'e9pondit Banks, nous continuerons notre exp\'e9dition vers le nord de l\rquote Inde\~! +\par +\par \endash \~Oui\~!\'85 au nord\~! au nord\~!\'85\~\'bb dit le colonel d\rquote une voix qui me remua jusqu\rquote au fond du c\'9cur. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, il \'e9tait \'e0 croire que sir Edward Munro conservait encore quelque doute sur l\rquote issue de cette derni\'e8re lutte entre Nana Sahib et les agents de l\rquote autorit\'e9 anglaise. Avait-il raison contre ce qui semblait \'eatre l +\rquote \'e9vidence m\'eame\~? +\par +\par L\rquote avenir nous l\rquote apprendra. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017370}CHAPITRE X\line Via Dolorosa.{\*\bkmkend _Toc98017370} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le royaume d\rquote Oude \'e9tait autrefois un des plus importants de la p\'e9ninsule, et, aujourd\rquote hui, c\rquote est encore l\rquote un des plus riches de l\rquote Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-l\'e0 faibles. La faiblesse de l +\rquote un d\rquote eux, Wajad-Ali-Schah, amena l\rquote annexion de son royaume au domaine de la Compagnie, le 6 f\'e9vrier 1857. On le voit, c\rquote \'e9tait quelques mois \'e0 peine avant le d\'e9but de l\rquote insurrection, et c\rquote est pr\'e9cis +\'e9ment sur ce territoire que furent commis les plus affreux massacres, suivis des plus terribles repr\'e9sailles. +\par +\par Deux noms de villes sont rest\'e9s tristement c\'e9l\'e8bres depuis cette \'e9poque, Lucknow et Cawnpore. +\par +\par Lucknow est la capitale, Cawnpore est l\rquote une des principales cit\'e9s de l\rquote ancien royaume. +\par +\par C\rquote est \'e0 Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c\rquote est l\'e0 que nous arriv\'e2mes dans la matin\'e9e du 29 mai, apr\'e8s avoir suivi la rive droite du Gange, \'e0 travers une plaine plate o\'f9 s\rquote \'e9talaient d\rquote +immenses champs d\rquote indigotiers. Pendant deux jours, le G\'e9ant d\rquote Acier avait march\'e9 avec une vitesse moyenne de trois lieues \'e0 l\rquote heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilom\'e8tres qui s\'e9parent Cawnpore d\rquote +Allahabad. +\par +\par Nous \'e9tions alors \'e0 pr\'e8s de mille kilom\'e8tres de Calcutta, notre point de d\'e9part. +\par +\par Cawnpore est une ville de soixante mille \'e2mes environ. Elle occupe sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq milles. Il s\rquote y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont casern\'e9s sept mille hommes. +\par +\par Le touriste chercherait en vain, dans cette cit\'e9, quelque monument digne d\rquote attirer son attention, bien qu\rquote elle soit de tr\'e8s ancienne origine et ant\'e9rieure, dit-on, \'e0 l\rquote \'e8re chr\'e9tienne. Aucun sentiment de curiosit\'e9 + ne nous e\'fbt donc amen\'e9s \'e0 Cawnpore. La volont\'e9 seule de sir Edward Munro nous y avait conduits. +\par +\par Dans la matin\'e9e du 30 mai, nous avions quitt\'e9 notre campement. Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir Edward Munro avait voulu refaire une derni\'e8 +re fois les stations. +\par +\par Voici ce qu\rquote il faut savoir, et ce que je vais dire bri\'e8vement, en rapportant le r\'e9cit que Banks m\rquote avait fait. +\par +\par \'ab\~Cawnpore, qui \'e9tait garnie de troupes tr\'e8s s\'fbres au moment de l\rquote annexion du royaume d\rquote Oude, ne comptait plus au d\'e9but de l\rquote insurrection que deux cent cinquante soldats de l\rquote arm\'e9e royale contre trois r\'e9 +giments natifs d\rquote infanterie, les 1}{\super er}{, 53}{\super e}{ et 56}{\super e}{, deux r\'e9giments de cavalerie et une batterie d\rquote artillerie de l\rquote arm\'e9e du Bengale. En outre, il s\rquote y trouvait un nombre assez consid\'e9 +rable d\rquote Europ\'e9ens, employ\'e9s, fonctionnaires, n\'e9gociants, etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32}{\super e }{r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale, qui tenait garnison \'e0 Lucknow. +\par +\par \'ab\~Depuis plusieurs ann\'e9es, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce fut l\'e0 qu\rquote il connut la jeune fille dont il fit sa femme. +\par +\par \'ab\~Mis Laurence Honlay \'e9tait une jeune Anglaise charmante, intelligente, d\rquote un caract\'e8re plein d\rquote \'e9l\'e9vation, d\rquote un c\'9cur noble, d\rquote une nature h\'e9ro\'efque, digne d\rquote \'eatre aim\'e9e d\rquote +un homme comme le colonel, qui l\rquote admirait et l\rquote adorait. Elle habitait avec sa m\'e8re un bungalow aux environs de la ville, et ce fut l\'e0, en 1855, qu\rquote Edward Munro l\rquote \'e9pousa. +\par +\par \'ab\~Deux ans apr\'e8s son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes de la r\'e9volte \'e9clat\'e8rent \'e0 Mir\'e2t, le colonel Munro dut rejoindre son r\'e9giment, sans perdre un jour. Il fut donc oblig\'e9 de laisser sa femme et sa belle-m\'e8re +\'e0 Cawnpore, en leur recommandant de faire imm\'e9diatement leurs pr\'e9paratifs de d\'e9part pour Calcutta. Le colonel Munro pensait que Cawnpore n\rquote \'e9tait pas s\'fbre, h\'e9las\~! et les faits n\rquote avaient par la suite que trop justifi\'e9 + ses pressentiments. +\par +\par \'ab\~Le d\'e9part de Mrs. Honlay et de lady Munro \'e9prouva des retards qui eurent des cons\'e9quences funestes. Les malheureuses femmes furent surprises par les \'e9v\'e9nements et ne purent quitter Cawnpore. +\par +\par \'ab\~La division \'e9tait alors command\'e9e par le g\'e9n\'e9ral sir Hugh Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait \'eatre bient\'f4t victime des astucieuses man\'9cuvres de Nana Sahib. +\par +\par \'ab\~Le nabab occupait alors, \'e0 dix milles de Cawnpore, son ch\'e2teau de Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les meilleurs termes avec les Europ\'e9ens. +\par +\par \'ab\~Vous savez, mon cher Maucler, que les premi\'e8res tentatives de l\rquote insurrection se produisirent \'e0 Mir\'e2t et \'e0 Delhi. La nouvelle en arriva le 14 mai \'e0 Cawnpore. Ce jour m\'eame, le 1}{\super er}{ r\'e9 +giment de Cipayes montrait des dispositions hostiles. +\par +\par \'ab\~Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons offices. Le g\'e9n\'e9ral Wheeler fut assez malavis\'e9 pour croire \'e0 la bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent aussit\'f4t occuper les b\'e2timents de la Tr\'e9 +sorerie. +\par +\par \'ab\~Le m\'eame jour, un r\'e9giment irr\'e9gulier de Cipayes, de passage \'e0 Cawnpore, massacrait ses officiers europ\'e9ens aux portes m\'eames de la ville. +\par +\par \'ab\~Le danger apparut alors tel qu\rquote il \'e9tait, immense. Le g\'e9n\'e9ral Wheeler donna ordre \'e0 tous les Europ\'e9ens de se r\'e9fugier dans la caserne o\'f9 demeuraient les femmes et les enfants du 32}{\super e}{ r\'e9giment de Lucknow, +\endash \~caserne situ\'e9e au point le plus voisin de la route d\rquote Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. +\par +\par C\rquote est l\'e0 que lady Munro et sa m\'e8re durent s\rquote enfermer. Pendant toute la dur\'e9e de cet emprisonnement, la jeune femme montra un d\'e9vouement sans bornes pour ses compagnons d\rquote +infortune. Elle les soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce qu\rquote elle \'e9tait, un grand c\'9cur, et, comme je vous l\rquote ai dit, une femme h\'e9ro\'efque. +\par +\par \'ab\~Cependant, l\rquote arsenal ne tarda pas \'e0 \'eatre confi\'e9 \'e0 la garde des soldats de Nana Sahib. +\par +\par \'ab\~Le tra\'eetre d\'e9ploya alors le drapeau de l\rquote insurrection, et, sur ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaqu\'e8rent la caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la d\'e9fendre. +\par +\par \'ab\~Ces braves se d\'e9fendirent, cependant, sous le feu des assi\'e9geants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans vivres, car les approvisionnements \'e9taient insuf +fisants, sans eau, car les puits furent bient\'f4t taris. +\par +\par \'ab\~Cette r\'e9sistance dura jusqu\rquote au 27 juin. +\par +\par \'ab\~Nana Sahib proposa alors une capitulation, \'e0 laquelle le g\'e9n\'e9ral Wheeler commit l\rquote impardonnable faute de souscrire, malgr\'e9 les adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. +\par +\par \'ab\~Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, cinq cents personnes environ, \endash \~lady Munro et sa m\'e8re \'e9taient de ce nombre, \endash \~furent embarqu\'e9s sur des bateaux qui devaient redescendre le Gange et les ramener +\'e0 Allahabad. +\par +\par \'ab\~\'c0 peine ces bateaux sont-ils d\'e9tach\'e9s de la rive, que le feu est ouvert par les Cipayes. Gr\'eale de boulets et de mitraille\~! Les uns coul\'e8rent, d\rquote autres furent incendi\'e9s. L\rquote une de ces embarcations parvint, cependant, +\'e0 redescendre le fleuve pendant quelques milles. +\par +\par \'ab\~Lady Munro et sa m\'e8re \'e9taient sur cette embarcation. Elles purent croire un instant qu\rquote elles seraient sauv\'e9es. Mais les soldats du Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramen\'e8rent aux cantonnements. +\par +\par \'ab\~L\'e0, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent imm\'e9diatement pass\'e9s par les armes. Quant aux femmes et aux enfants, on les r\'e9unit aux autres enfants et femmes qui n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 massacr\'e9s le 27 juin. + +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait un total de deux cents victimes, auxquelles une longue agonie \'e9tait r\'e9serv\'e9e, et qui furent enferm\'e9es dans un bungalow, dont le nom, Bibi-Ghar, est rest\'e9 tristement c\'e9l\'e8bre. +\par +\par \endash \~Mais comment avez-vous connu ces horribles d\'e9tails\~? demandai-je \'e0 Banks. +\par +\par \endash \~Par un vieux sergent du 32}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale, me r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Cet homme, \'e9chapp\'e9 par miracle, fut recueilli par le rajah de Ra\'efschwarah, l\rquote une des provinces du royaume d +\rquote Oude, lequel le re\'e7ut, ainsi que quelques autres fugitifs, avec la plus grande humanit\'e9. +\par +\par \endash \~Et lady Munro et sa m\'e8re, que devinrent-elles\~? +\par +\par \endash \~Mon cher ami, me r\'e9pondit Banks, nous n\rquote avons plus le t\'e9moignage direct de ce qui s\rquote est pass\'e9 depuis cette date, mais il n\rquote est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes \'e9taient ma\'ee +tres de Cawnpore. Ils le furent jusqu\rquote au 15 juillet, et pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf si\'e8cles\~! les malheureuses victimes attendirent \'e0 chaque heure un secours qui ne devait arriver que trop tard. +\par +\par \'ab\~Depuis quelque temps d\'e9j\'e0, le g\'e9n\'e9ral Havelock, parti de Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, apr\'e8s avoir battu les r\'e9volt\'e9s \'e0 plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. +\par +\par \'ab\~Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes royales avaient franchi la rivi\'e8re de Pandou-Naddi, il r\'e9solut de signaler par d\rquote \'e9pouvantables massacres les derni\'e8 +res heures de son occupation. Tout lui semblait permis vis-\'e0-vis des envahisseurs de l\rquote Inde\~! +\par +\par \'ab\~Quelques prisonniers, qui avaient partag\'e9 la captivit\'e9 des prisonni\'e8res du Bibi-Ghar, furent amen\'e9s devant lui et \'e9gorg\'e9s sous ses yeux. +\par +\par \'ab\~Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, lady Munro et sa m\'e8re. Un peloton du 6}{\super e}{ r\'e9giment de Cipayes re\'e7ut l\rquote ordre de les fusiller \'e0 travers les fen\'eatres du Bibi-Ghar. L\rquote ex\'e9 +cution commen\'e7a, mais, comme elle ne se faisait pas assez vite au gr\'e9 du Nana, oblig\'e9 de battre en retraite, ce prince sanguinaire m\'eala des bouchers musulmans aux soldats de sa garde\'85 Ce fut la tuerie d\rquote un abattoir\~! +\par +\par \'ab\~Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, \'e9taient pr\'e9cipit\'e9s dans un puits voisin, et, lorsque les soldats d\rquote Havelock arriv\'e8rent, ce puits, combl\'e9 de cadavres jusqu\rquote \'e0 la margelle, fumait encore\~! +\par +\par \'ab\~Alors les repr\'e9sailles commenc\'e8rent. Un certain nombre de r\'e9volt\'e9s, complices de Nana Sahib, \'e9taient tomb\'e9s entre les mains du g\'e9n\'e9ral Havelock. Celui-ci lan\'e7a le terrible ordre du jour suivant, dont je n\rquote +oublierai jamais les termes\~: +\par +\par \'ab\~Le puits dans lequel repose la d\'e9pouille mortelle des pauvres femmes et des enfants massacr\'e9s par ordre du m\'e9cr\'e9ant Nana Sahib sera combl\'e9 et couvert avec soin en forme de tombeau. Un d\'e9tachement de soldats europ\'e9ens, command +\'e9 par un officier, remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres o\'f9 le massacre a eu lieu ne seront pas nettoy\'e9es ou blanchies par les compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte du sang innocent soit nettoy\'e9 +e ou l\'e9ch\'e9e de la langue par les condamn\'e9s, avant l\rquote ex\'e9cution, proportionnellement \'e0 leur rang de caste et \'e0 la part qu\rquote ils ont prise dans le massacre. En cons\'e9quence, apr\'e8 +s avoir entendu la lecture de la sentence de mort, tout condamn\'e9 sera conduit \'e0 la maison du massacre et forc\'e9 de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de rendre la t\'e2che aussi r\'e9voltante que possible aux sentiments reli +gieux du condamn\'e9, et le pr\'e9v\'f4t-mar\'e9chal n\rquote \'e9pargnera pas la lani\'e8re, s\rquote il en est besoin. La t\'e2che accomplie, la sentence sera ex\'e9cut\'e9e \'e0 la potence \'e9lev\'e9e pr\'e8s de la maison.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Tel fut, reprit Banks fort \'e9mu, cet ordre du jour. Il fut suivi dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n\rquote \'e9taient plus. Elles avaient \'e9t\'e9 massacr\'e9es, mutil\'e9es, d\'e9chir\'e9es\~! Lorsque le colonel Munro, arriv\'e9 + deux jours apr\'e8s, voulut essayer de reconna\'eetre quelque reste de lady Munro et de sa m\'e8re, il ne retrouva rien\'85 rien\~!\~\'bb +\par +\par Voil\'e0 ce que m\rquote avait racont\'e9 Banks, avant notre arriv\'e9e \'e0 Cawnpore, et maintenant, c\rquote \'e9tait vers le lieu m\'eame o\'f9 s\rquote \'e9tait accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. +\par +\par Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow o\'f9 avait demeur\'e9 lady Munro, o\'f9 elle avait pass\'e9 sa jeunesse, cette demeure o\'f9 il l\rquote avait vue pour la derni\'e8re fois, le seuil sur lequel il avait re\'e7u ses derniers embrassements. + +\par +\par Ce bungalow \'e9tait b\'e2ti un peu en dehors des faubourgs de la ville, non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des pans de murs encore noircis, quelques arbres couch\'e9s \'e0 terre et dess\'e9ch\'e9s, voil\'e0 + tout ce qui restait de l\rquote habitation. Le colonel n\rquote avait pas permis que rien f\'fbt r\'e9par\'e9. Le bungalow \'e9tait tel, apr\'e8s six ans, que l\rquote avait fait la main des incendiaires. +\par +\par Nous pass\'e2mes une heure en ce lieu d\'e9sol\'e9. Sir Edward Munro allait silencieusement \'e0 travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs sortaient pour lui. Sa pens\'e9e \'e9voquait toute cette existence de bonheur que rien ne pouvait d\'e9sor +mais lui rendre. Il revoyait la jeune fille, heureuse, dans cette maison o\'f9 elle \'e9tait n\'e9e, o\'f9 il l\rquote avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour mieux la revoir\~! +\par +\par Mais enfin, brusquement, comme s\rquote il e\'fbt d\'fb se faire violence \'e0 lui-m\'eame, il revint en arri\'e8re et nous entra\'eena au dehors. +\par +\par Banks avait esp\'e9r\'e9 que le colonel se bornerait peut-\'eatre \'e0 visiter ce bungalow\'85 Mais non\~! Sir Edward Munro avait r\'e9solu d\rquote \'e9puiser jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re les amertumes que lui r\'e9servait cette ville funeste\~! Apr +\'e8s l\rquote habitation de lady Munro, il voulut revoir la caserne o\'f9 tant de victimes, auxquelles l\rquote \'e9nergique femme s\rquote \'e9tait si h\'e9ro\'efquement d\'e9vou\'e9e, avaient subi toutes les horreurs d\rquote un si\'e8ge. +\par +\par Cette caserne \'e9tait situ\'e9e dans la plaine, en dehors de la ville, et l\rquote on b\'e2tissait alors une \'e9glise sur son emplacement, l\'e0 o\'f9 la population de Cawnpore avait d\'fb chercher refuge. Pour nous y rendre, nous suiv\'ee +mes une route macadamis\'e9e, ombrag\'e9e par de beaux arbres. +\par +\par C\rquote est l\'e0 que s\rquote \'e9tait accompli le premier acte de l\rquote horrible trag\'e9die. L\'e0 avaient v\'e9cu, souffert, agonis\'e9, lady Munro et sa m\'e8re, jusqu\rquote au moment o\'f9 + la capitulation remit aux mains de Nana Sahib cette troupe de victimes, d\'e9j\'e0 vou\'e9es \'e0 un \'e9pouvantable massacre, et que le tra\'eetre avait promis de faire conduire saines et sauves \'e0 Allahabad. +\par +\par Autour des constructions inachev\'e9es, on distinguait encore des restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de d\'e9fense qui avaient \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9s par le g\'e9n\'e9ral Wheeler.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Depuis cette \'e9poque, l\rquote \'e9glise comm\'e9morative a \'e9t\'e9 achev\'e9 +e. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions rappellent la m\'e9moire des ing\'e9nieurs du chemin de fer East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs blessures pendant la grande insurrection de 1857, la m\'e9 +moire des officiers, sergents et soldats du 34e r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale tu\'e9s au combat du 17 novembre devant Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers, hommes et femmes, du 32e r\'e9giment, morts pendant les si\'e8 +ges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant l\rquote insurrection, la m\'e9moire enfin des martyrs du Bibi-Ghar, massacr\'e9s en juillet 1857.}}}{ +\par +\par Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces ruines. \'c0 son souvenir se pr\'e9sentaient plus vivement les affreuses sc\'e8nes dont elles avaient \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre. Apr\'e8s le bungalow o\'f9 lady Munro avait v\'e9 +cu heureuse, la caserne dans laquelle elle avait souffert au del\'e0 de tout ce qu\rquote on peut imaginer\~! +\par +\par Il restait \'e0 visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit une prison, o\'f9 se creusait ce puits au fond duquel les victimes avaient \'e9t\'e9 confondues dans la mort. +\par +\par Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce c\'f4t\'e9, il lui saisit le bras comme pour l\rquote arr\'eater. +\par +\par Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d\rquote une voix horriblement calme\~: +\par +\par \'ab\~Marchons\~! dit-il. +\par +\par \endash \~Munro\~! je t\rquote en prie\~!\'85 +\par +\par \endash \~J\rquote irai donc seul.\~\'bb Il n\rquote y avait pas \'e0 r\'e9sister. Nous nous sommes alors dirig\'e9s vers le Bibi-Ghar, que pr\'e9c\'e8dent des jardins bien dessin\'e9s et plant\'e9s de beaux arbres. +\par +\par L\'e0 s\rquote \'e9l\'e8ve une colonnade en style gothique, de forme octogonale. Elle entoure l\rquote endroit o\'f9 se creusait le puits, dont l\rquote orifice est maintenant ferm\'e9 par un rev\'eatement de pierres. C\rquote +est une sorte de socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l\rquote Ange de la Piti\'e9, l\rquote un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur Marochetti. +\par +\par Ce fut lord Canning, gouverneur g\'e9n\'e9ral des Indes pendant la terrible insurrection de 1857, qui fit \'e9lever ce monument expiatoire, construit sur les dessins du colonel du g\'e9nie Yule, et qu\rquote il voulut m\'eame payer de ses propres deniers. + +\par +\par Devant ce puits o\'f9 les deux femmes, la m\'e8re et la fille, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 frapp\'e9es par les bouchers de Nana Sahib, avaient \'e9t\'e9 pr\'e9cipit\'e9es, encore vivantes peut-\'eatre, sir Edward Munro ne put retenir ses larmes. Il tomba +\'e0 genoux sur la pierre du monument. +\par +\par Le sergent Mac Neil, pr\'e8s de lui, pleurait en silence. +\par +\par Nous avions tous le c\'9cur bris\'e9, ne trouvant rien \'e0 dire pour consoler cette inconsolable douleur, esp\'e9rant que sir Edward Munro \'e9puiserait l\'e0 les derni\'e8res larmes de ses yeux\~! +\par +\par Ah\~! s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 de ces premiers soldats de l\rquote arm\'e9e royale qui entr\'e8rent \'e0 Cawnpore, qui p\'e9n\'e9tr\'e8rent dans ce Bibi-Ghar, apr\'e8s l\rquote effroyable massacre, il serait mort de douleur\~! +\par +\par En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais, \endash \~r\'e9cit qui a \'e9t\'e9 recueilli par M.\~Rousselet\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 peine entr\'e9s \'e0 Cawnpore, nous cour\'fbmes \'e0 la recherche des pauvres femmes que nous savions entre les mains de l\rquote odieux Nana, mais bient\'f4t nous appr\'eemes l\rquote affreuse ex\'e9cution. Tortur\'e9 +s par une terrible soif de vengeance, et p\'e9n\'e9tr\'e9s du sentiment des \'e9pouvantables souffrances qu\rquote avaient d\'fb endurer les malheureuses victimes, nous sentions se r\'e9veiller en nous d\rquote \'e9tranges et sauvages id\'e9 +es. Ardents et \'e0 moiti\'e9 fous, nous courons vers le triste lieu du martyre. Le sang coagul\'e9, m\'eal\'e9 de d\'e9bris sans nom, couvrait le sol de la petite chambre o\'f9 elles \'e9taient enferm\'e9es et nous montait jusqu\rquote +aux chevilles. De longues tresses de cheveux longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers d\rquote enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouill\'e9. Les murs, barbouill\'e9s de sang, portaient les traces de l\rquote +horrible agonie. Je ramassai un petit livre de pri\'e8res, dont la premi\'e8re page portait ces touchantes inscriptions\~: \'ab\~27 juin, quitt\'e9 les bateaux\'85 7 juillet, prisonniers du Nana\'85 fatale journ\'e9e.\~\'bb Mais ce n\rquote \'e9 +taient point l\'e0 les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus horrible encore \'e9tait la vue du puits profond et \'e9troit o\'f9 \'e9taient entass\'e9s les restes mutil\'e9s de ces tendres cr\'e9atures\~!\'85\~\'bb +\par +\par Sir Edward Munro n\rquote \'e9tait pas l\'e0, aux premi\'e8res heures o\'f9 les soldats d\rquote Havelock s\rquote emparaient de la ville\~! Il n\rquote arriva que deux jours apr\'e8s l\rquote odieuse immolation\~! Et maintenant, il n\rquote avait plus l +\'e0 devant les yeux que l\rquote emplacement o\'f9 s\rquote ouvrait le funeste puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib\~! +\par +\par Cette fois, Banks, aid\'e9 du sergent, parvint \'e0 l\rquote entra\'eener de force. +\par +\par Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l\rquote un des soldats d\rquote Havelock avait trac\'e9s avec sa ba\'efonnette sur la margelle du puits\~: +\par +\par \'ab\~Remember Cawnpore\~! +\par +\par \'ab\~Souviens-toi de Cawnpore.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017371}CHAPITRE XI\line Le changement de mousson.{\*\bkmkend _Toc98017371} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 onze heures, nous \'e9tions de retour au campement, ayant, on le comprend, la plus grande h\'e2te de quitter Cawnpore\~; mais quelques r\'e9parations \'e0 faire \'e0 la pompe d\rquote alimentation de la machine ne permettaient pas de part +ir avant le lendemain matin. +\par +\par Il me restait donc une demi-journ\'e9e. Je ne crus pas pouvoir mieux l\rquote employer qu\rquote \'e0 visiter Lucknow. L\rquote intention de Banks \'e9tait de ne point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se serait retrouv\'e9 sur l +\rquote un des principaux th\'e9\'e2tres de la guerre. Il avait raison\~! C\rquote \'e9taient encore l\'e0 des souvenirs trop poignants pour lui. +\par +\par Donc, \'e0 midi, apr\'e8s avoir quitt\'e9 Steam-House, je pris le petit tron\'e7on de railway qui relie Cawnpore \'e0 Lucknow. Le parcours ne d\'e9passe pas une vingtaine de lieues, et j\rquote +arrivai en deux heures dans cette importante capitale du royaume d\rquote Oude, dont je ne voulais prendre qu\rquote une vue sommaire, \endash \~ce qu\rquote on appelle une impression. +\par +\par Je reconnus, du reste, la v\'e9rit\'e9 de ce que j\rquote avais entendu dire \'e0 propos des monuments de Lucknow, b\'e2tis sous le r\'e8gne des empereurs musulmans au XVII}{\super e }{si\'e8cle. +\par +\par Ce fut un Fran\'e7ais, un Lyonnais, nomm\'e9 Martin, un simple soldat de l\rquote arm\'e9e de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui fut le cr\'e9ateur, l\rquote ordonnateur, on pourrait dire l\rquote architecte de ces pr\'e9 +tendues merveilles de la capitale de l\rquote Oude. La r\'e9sidence officielle des souverains, le Kaiser-b\'e2gh, h\'e9t\'e9roclite assemblage de tous les styles qui pouvaient sortir de l\rquote imagination d\rquote un caporal, n\rquote est qu\rquote une +\'9cuvre de surface. Rien au dedans, tout en dehors, mais ce dehors est \'e0 la fois indou, chinois, mauresque et\'85 europ\'e9en. Il en est de m\'eame d\rquote un autre palais plus petit, le Farid B\'e2kch, qui est \'e9galement l\rquote +ouvrage de Martin. Quant \'e0 l\rquote Im\'e2mbara, b\'e2ti au milieu de la forteresse par Ka\'effi\'e2toulla, le premier architecte des Indes au XVII}{\super e}{ si\'e8cle, il est r\'e9 +ellement superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons qui h\'e9rissent ses courtines. +\par +\par Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, qui est encore l\rquote \'9cuvre personnelle du caporal fran\'e7ais, et porte le nom de palais de la Martini\'e8re. Je voulus voir aussi le jardin voisin, le Secunder B\'e2gh, o\'f9 + furent massacr\'e9s par centaines les Cipayes qui avaient viol\'e9 la tombe de l\rquote humble soldat avant d\rquote abandonner la ville. +\par +\par Il faut ajouter que le nom de Martin n\rquote est pas le seul nom fran\'e7ais qui soit en honneur \'e0 Lucknow. Un ancien sous-officier de chasseurs d\rquote Afrique, appel\'e9 Duprat, se distingua tellement par sa bravoure pendant la p\'e9riode in +surrectionnelle, que les r\'e9volt\'e9s lui offrirent de se mettre \'e0 leur t\'eate. Duprat refusa noblement, malgr\'e9 les richesses qui lui furent promises, malgr\'e9 les menaces dont on l\rquote accabla. Il resta fid\'e8le aux Anglais. Mais, particuli +\'e8rement d\'e9sign\'e9 aux coups des Cipayes qui n\rquote avaient pu faire de lui un tra\'eetre, il fut tu\'e9 dans une rencontre\~: \'ab\~Chien d\rquote infid\'e8le, avaient dit les r\'e9volt\'e9s, nous t\rquote aurons malgr\'e9 toi\~!\~\'bb Ils l +\rquote eurent, mort. +\par +\par Les noms de ces deux soldats fran\'e7ais avaient donc \'e9t\'e9 unis dans les m\'eames repr\'e9sailles. Les Cipayes, qui avaient viol\'e9 la tombe de l\rquote un et creus\'e9 la tombe de l\rquote autre, furent massacr\'e9s sans piti\'e9. +\par +\par Enfin, apr\'e8s avoir admir\'e9 les parcs superbes qui font \'e0 cette grande cit\'e9 de cinq cent mille habitants comme une ceinture de verdure et de fleurs, apr\'e8s avoir parcouru \'e0 dos d\rquote \'e9l\'e9 +phant ses rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je repris le railway et revins le soir m\'eame \'e0 Cawnpore. +\par +\par Le lendemain, 31 mai, d\'e8s l\rquote aube, nous \'e9tions en route. +\par +\par \'ab\~Enfin, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, c\rquote en est donc fini avec les Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me soucie comme d\rquote une cartouche vide\~! +\par +\par \endash \~Oui, c\rquote est fini, Hod, r\'e9pondit Banks, et maintenant, nous allons marcher directement vers le nord, de mani\'e8re \'e0 rejoindre presque en droite ligne la base de l\rquote Himalaya. +\par +\par \endash \~Bravo\~! reprit le capitaine. Ce que j\rquote appelle l\rquote Inde par excellence, ce ne sont pas les provinces h\'e9riss\'e9es de villes ou peupl\'e9es d\rquote Indous, c\rquote est le pays o\'f9 vivent en libert\'e9 mes amis les \'e9l\'e9phan +ts, les lions, les tigres, les panth\'e8res, les gu\'e9pards, les ours, les buffles, les serpents\~! L\'e0 est la seule partie v\'e9ritablement habitable de la p\'e9ninsule\~! Vous verrez cela, Maucler, et vous n\rquote aurez pas \'e0 + regretter les merveilles de la vall\'e9e du Gange\~! +\par +\par \endash \~Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d\rquote autres villes tr\'e8s int\'e9ressantes, Delhi, Agra, Lahore\'85 +\par +\par \endash \~Eh\~! ami Banks, s\rquote \'e9cria Hod, qui a jamais entendu parler de ces mis\'e9rables bourgades\~! +\par +\par \endash \~Mis\'e9rables bourgades\~! r\'e9pliqua Banks, non pas, Hod, mais des cit\'e9s magnifiques\~! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta l\rquote ing\'e9nieur en se retournant vers moi, nous t\'e2cherons de vous montrer cela, sans d\'e9 +ranger les plans de campagne du capitaine. +\par +\par \endash \~\'c0 la bonne heure, Banks, r\'e9pondit Hod, mais c\rquote est d\rquote aujourd\rquote hui seulement que notre voyage va commencer\~!\~\'bb Puis, d\rquote une voix forte\~: \'ab\~Fox\~?\~\'bb cria-t-il. +\par +\par Le brosseur accourut. \'ab\~Pr\'e9sent\~! mon capitaine, dit-il. +\par +\par \endash \~Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en \'e9tat\~! +\par +\par \endash \~Ils le sont. +\par +\par \endash \~Visite les batteries. +\par +\par \endash \~Elles sont visit\'e9es. +\par +\par \endash \~Pr\'e9pare les cartouches. +\par +\par \endash \~Elles sont pr\'e9par\'e9es. +\par +\par \endash \~Tout est pr\'eat\~? +\par +\par \endash \~Tout est pr\'eat. +\par +\par \endash \~Que ce soit encore plus pr\'eat, si c\rquote est possible\~! +\par +\par \endash \~Ce le sera. +\par +\par \endash \~Le trente-huiti\'e8me ne tardera pas \'e0 prendre rang sur cette liste qui fait ta gloire, Fox\~! +\par +\par \endash \~Le trente-huiti\'e8me\~! s\rquote \'e9cria le brosseur, dont un rapide \'e9clair alluma l\rquote \'9cil. Je vais lui pr\'e9parer une bonne petite balle explosive dont il n\rquote aura pas lieu de se plaindre\~! +\par +\par \endash \~Va, Fox, va\~!\~\'bb Fox salua militairement, fit demi-tour et alla s\rquote enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est l\rquote itin\'e9raire de cette seconde partie de notre voyage, \endash \~itin\'e9raire qui ne doit point \'eatre m +odifi\'e9, \'e0 moins d\rquote \'e9v\'e9nements impossibles \'e0 pr\'e9voir. Pendant soixante-quinze kilom\'e8tres environ, cet itin\'e9raire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le nord-ouest\~; mais, \'e0 + partir de ce point, il se redresse, court droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre affluent important de la Goutmi. Il \'e9vite ainsi un certain nombre de cours d\rquote eau, qui se dispersent \'e0 droite et \'e0 + gauche, et, par Biswah, il s\rquote \'e9l\'e8ve obliquement jusqu\rquote aux premi\'e8res ondulations des montagnes du N\'e9paul, \'e0 travers la partie occidentale du royaume d\rquote Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait \'e9t\'e9 + judicieusement choisi par l\rquote ing\'e9nieur, de mani\'e8re \'e0 tourner toutes difficult\'e9s. Si le charbon devenait plus difficile \'e0 trouver dans le nord de l\rquote Indoustan, le bois ne devait jamais faire d\'e9faut. Quant \'e0 notre G\'e9 +ant d\rquote Acier, il pourrait ais\'e9ment circuler, sous n\rquote importe quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, \'e0 travers les plus belles for\'eats de la p\'e9ninsule indienne. Quatre-vingts kilom\'e8tres environ nous s\'e9 +paraient de la petite ville de Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse tr\'e8s mod\'e9r\'e9e, \endash \~en six jours. Cela permettait de s\rquote arr\'eater lorsque le site plairait, et les chasseurs de l\rquote exp\'e9 +dition auraient le temps d\rquote accomplir leurs prouesses. D\rquote ailleurs, le capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Go\'fbmi se joignait volontiers, pourraient facilement battre l\rquote estrade, tandis que le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote +en irait \'e0 pas compt\'e9s. Il ne m\rquote \'e9tait pas d\'e9fendu de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un chasseur peu exp\'e9riment\'e9, et je me joignis \'e0 eux quelquefois. Je dois dire que depuis ce moment o\'f9 + notre voyage entra dans une nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins \'e0 l\rquote \'e9cart. Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des villes, au milieu des for\'eats et des plaines, loin de la vall\'e9 +e du Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il semblait retrouver le calme de cette existence qu\rquote il menait \'e0 Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante s\rquote \'e9levait vers ce nord de l\rquote +Inde, o\'f9 l\rquote attirait quelque fatalit\'e9 irr\'e9sistible\~! Quoi qu\rquote il en soit, sa conversation \'e9tait plus anim\'e9e pendant les repas, pendant la sieste, et souvent m\'eame, aux heures de halte, elle se prolongeait fort avant + dans ces belles nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant \'e0 Mac Neil, depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus sombre que d\rquote habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc raviv\'e9 en lui une haine qu\rquote +il esp\'e9rait encore assouvir\~? \'ab\~Nana Sahib, me dit-il un jour, non, monsieur, non\~! il n\rquote est pas possible qu\rquote ils nous l\rquote aient tu\'e9\~!\~\'bb La premi\'e8re journ\'e9e se passa sans incidents qui vaillent la peine d\rquote +\'eatre rapport\'e9s. Ni le capitaine Hod ni Fox n\rquote eurent l\rquote occasion de mettre en joue le moindre animal. C\rquote \'e9tait d\'e9solant, et m\'eame assez extraordinaire pour qu\rquote on p\'fbt se demander si l\rquote apparition du G\'e9 +ant d\rquote Acier ne tenait pas \'e0 distance les terribles fauves de ces plaines. En effet, on c\'f4toya quelques jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres carnassiers de la race f\'e9line. Pas un ne se montra. Les deux chasseurs s +\rquote \'e9taient cependant \'e9cart\'e9s d\rquote un ou deux milles sur les flancs de notre convoi. Ils durent donc se r\'e9signer \'e0 emmener Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur Parazard r\'e9 +clamait sa fourniture quotidienne. Il n\rquote entendait pas raison l\'e0-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui parlait de tigres, de gu\'e9pards ou autres b\'eates peu comestibles, il haussait d\'e9daigneusement les \'e9paules en disant\~: + +\par +\par \'ab\~Est-ce que cela se mange\~!\~\'bb +\par +\par Ce soir-l\'e0, nous camp\'e2mes \'e0 l\rquote abri d\rquote un groupe d\rquote \'e9normes banians. Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait \'e9t\'e9 calme. Le silence ne fut pas m\'eame troubl\'e9 par des hurlements de fauves. Notre \'e9l\'e9 +phant reposait, cependant. Ses hennissements ne se faisaient plus entendre. Les feux du campement \'e9taient \'e9teints, et, pour satisfaire le capitaine, Banks n\rquote avait pas m\'eame \'e9tabli le courant \'e9lectrique, qui changeait les yeux du G\'e9 +ant d\rquote Acier en deux puissants fanaux. Mais rien\~! +\par +\par Il en fut de m\'eame pendant les journ\'e9es du 1}{\super er}{ et du 2 juin. C\rquote \'e9tait d\'e9sesp\'e9rant. +\par +\par \'ab\~On m\rquote a chang\'e9 mon royaume d\rquote Oude\~! r\'e9p\'e9tait le capitaine Hod. On l\rquote a transport\'e9 en pleine Europe\~! Il n\rquote y a pas plus de tigres ici que dans les basses terres d\rquote \'c9cosse\~! +\par +\par \endash \~Il est possible, mon cher Hod, r\'e9pondit le colonel Munro, que des battues aient \'e9t\'e9 r\'e9cemment faites sur ces territoires, et que les animaux aient \'e9migr\'e9 en masse. Mais ne vous d\'e9sesp\'e9 +rez pas, et attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du N\'e9paul. Vous aurez l\'e0 de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. +\par +\par \endash \~Il faut l\rquote esp\'e9rer, mon colonel, r\'e9pondit Hod en secouant la t\'eate, sans quoi nous n\rquote aurions plus qu\rquote \'e0 refondre nos balles pour en faire du petit plomb\~!\~\'bb +\par +\par La journ\'e9e du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions encore endur\'e9es. Si la route n\rquote avait pas \'e9t\'e9 ombrag\'e9e par de grands arbres, je crois que nous aurions litt\'e9ralement cuit dans notre demeure roulante. Le thermom\'e8 +tre monta \'e0 quarante-sept degr\'e9s \'e0 l\rquote ombre, et il n\rquote y avait pas un souffle de vent. Il \'e9tait donc possible que, par une pareille temp\'e9rature, dans cette atmosph\'e8re de feu, les carnassiers ne songeassent point \'e0 + quitter leurs tani\'e8res, m\'eame pendant la nuit. +\par +\par Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l\rquote horizon, pour la premi\'e8re fois, se montra assez brumeux dans l\rquote ouest. Nous e\'fbmes alors le magnifique spectacle de l\rquote un de ces ph\'e9nom\'e8 +nes de mirage que, dans certaines parties de l\rquote Inde, on appelle \'ab\~seekote\~\'bb, ou ch\'e2teaux a\'e9riens, et, dans d\rquote autres, \'ab\~dessasur\~\'bb, ou illusion. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point une pr\'e9tendue nappe d\rquote eau avec ses curieux effets de r\'e9fraction, qui se d\'e9veloppait devant nos regards, c\rquote \'e9tait toute une cha\'eene de collines peu \'e9lev\'e9es, charg\'e9e des plus fantastiques ch\'e2 +teaux du monde, quelque chose comme les hauteurs d\rquote une vall\'e9e du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. Nous nous trouvions en un instant transport\'e9s, non seulement dans la portion romane de la vieille Europe, mais \'e0 + cinq ou six cents ans en arri\'e8re, en plein moyen \'e2ge. +\par +\par Ce ph\'e9nom\'e8ne, dont la nettet\'e9 \'e9tait surprenante, nous donnait le sentiment d\rquote une r\'e9alit\'e9 absolue. Aussi, le G\'e9ant d\rquote Acier, avec tout l\rquote attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville du onzi\'e8me si +\'e8cle, me semblait-il beaucoup plus d\'e9pays\'e9 que lorsqu\rquote il courait, tout empanach\'e9 de vapeurs, le pays de Vishnou et de Brahma. +\par +\par \'ab\~Merci, dame nature\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Apr\'e8s tant de minarets et de coupoles, apr\'e8s tant de mosqu\'e9es et de pagodes, voici donc quelque vieille cit\'e9 de l\rquote \'e9poque f\'e9 +odale, avec les merveilles romanes ou gothiques qu\rquote elle d\'e9ploie \'e0 mes yeux\~! +\par +\par \endash \~Quel po\'e8te, ce matin, que notre ami Hod\~! r\'e9pondit Banks. A-t-il donc, avant d\'e9jeuner, aval\'e9 quelque ballade\~? +\par +\par \endash \~Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous\~! riposta le capitaine Hod, mais regardez\~! Voici les objets qui s\rquote agrandissent aux premiers plans\~! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les collines qui deviennent des montagnes, les +\'85 +\par +\par \endash \~Les simples chats qui deviendraient des tigres, s\rquote il y avait des chats, n\rquote est-ce pas, Hod\~? +\par +\par \endash \~Ah\~! Banks\~! ce ne serait pas \'e0 d\'e9daigner\~!\'85 Bon\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, voil\'e0 mes ch\'e2teaux du Rhin qui s\rquote effondrent, la ville qui s\rquote \'e9croule, et nous retombons dans le r\'e9 +el, un simple paysage du royaume d\rquote Oude, que les fauves ne veulent m\'eame plus habiter\~!\~\'bb +\par +\par Le soleil, d\'e9bordant l\rquote horizon de l\rquote est, venait de modifier instantan\'e9ment les jeux de la r\'e9fraction. Les burgs, comme des ch\'e2teaux de cartes, s\rquote abattaient avec la colline qui se transformait en plaine. +\par +\par \'ab\~Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu\rquote avec lui s\rquote est dissip\'e9e toute la verve po\'e9tique du capitaine Hod, voulez-vous, mes amis, savoir ce que ce ph\'e9nom\'e8ne pr\'e9sage\~? +\par +\par \endash \~Dites, ing\'e9nieur\~! s\rquote \'e9cria le capitaine. +\par +\par \endash \~Un tr\'e8s prochain changement de temps, r\'e9pondit Banks. Du reste, nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des modifications climat\'e9riques. Le renversement de la mousson va amener la saison des pluies p\'e9riodiques. + +\par +\par \endash \~Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n\rquote est-il pas vrai\~? Eh bien, vienne la pluie\~! F\'fbt-elle diluvienne, elle me para\'eet pr\'e9f\'e9rable \'e0 ces chaleurs\'85 +\par +\par \endash \~Vous serez satisfait, mon cher ami, r\'e9pondit Banks. Je crois que la pluie n\rquote est pas loin, et que nous verrons bient\'f4t monter les premiers nuages du sud-ouest\~!\~\'bb +\par +\par Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l\rquote horizon occidental commen\'e7a \'e0 se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s\rquote \'e9tablir pendant la nuit. C\rquote \'e9tait l\rquote oc +\'e9an Indien qui nous envoyait, \'e0 travers la p\'e9ninsule, ses brumes satur\'e9es d\rquote \'e9lectricit\'e9, comme autant de grosses outres du dieu \'c9ole, qui contenaient l\rquote ouragan et l\rquote orage. +\par +\par Quelques autres ph\'e9nom\'e8nes, auxquels un Anglo-Indien n\rquote e\'fbt pu se m\'e9prendre, s\rquote \'e9taient manifest\'e9s aussi pendant cette journ\'e9e. Des volutes d\rquote une poussi\'e8re tr\'e8s t\'e9nue avaient tourbillonn\'e9 + sur la route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu rapide d\rquote ailleurs, \endash \~aussi bien les roues de notre moteur que celles des deux chars roulants, \endash \~auraient certainement pu soulever cette poussi\'e8 +re, mais non pas avec une telle intensit\'e9. On e\'fbt dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine \'e9lectrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc \'eatre compar\'e9 \'e0 un immense r\'e9cepteur, dans lequel l\rquote \'e9lectricit\'e9 + se serait emmagasin\'e9e depuis plusieurs jours. En outre, cette poussi\'e8re se teignait de reflets jaun\'e2tres, du plus singulier effet, et dans chaque mol\'e9cule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu des instants o\'f9 + tout notre appareil semblait marcher au milieu des flammes, \endash \~flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni par leur vivacit\'e9, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. +\par +\par Storr nous raconta qu\rquote il avait quelquefois vu des trains courir ainsi sur leurs rails au milieu d\rquote une double haie de poussi\'e8re lumineuse, et Banks confirma le dire du m\'e9canicien. Pendant un quart d\rquote heure, j\rquote +avais pu observer tr\'e8s exactement ce singulier ph\'e9nom\'e8ne \'e0 travers les hublots de la tourelle, d\rquote o\'f9 je dominais la route sur un parcours de cinq \'e0 six kilom\'e8tres. Le chemin, sans arbres, \'e9tait poudreux, chauff\'e9 \'e0 + blanc par les rayons verticaux du soleil. \'c0 ce moment, il me sembla que la chaleur de l\rquote atmosph\'e8re dominait encore celle du foyer de la machine. C\rquote \'e9tait v\'e9ritablement insoutenable, et, lorsque je v +ins respirer un air plus frais sous le battement d\rquote ailes de la punka, j\rquote \'e9tais \'e0 demi suffoqu\'e9. +\par +\par Le soir, vers sept heures, Steam-House s\rquote arr\'eata. Le lieu de halte, choisi par Banks, fut la lisi\'e8re d\rquote une for\'eat de magnifiques banians, qui paraissait s\rquote \'e9tendre \'e0 l\rquote +infini dans le nord. Une assez belle route la traversait, et nous promettait pour le lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges d\'f4mes de verdure. +\par +\par Les banians, ces g\'e9ants de la flore indoue, sont de v\'e9ritables grands-p\'e8res, on pourrait dire des chefs de famille v\'e9g\'e9tale, qu\rquote entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s\rquote \'e9lan\'e7ant d\rquote +une racine commune, montent droit autour du tronc principal, dont ils sont compl\'e8tement d\'e9gag\'e9s, et vont se perdre dans la haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l\rquote air d\rquote \'eatre couv\'e9s sous cet \'e9 +pais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur m\'e8re. De l\'e0 le curieux aspect que pr\'e9sentent ces for\'eats plusieurs fois s\'e9culaires. Les vieux arbres ressemblent \'e0 des piliers isol\'e9s, supportant l\rquote immense vo\'fb +te, dont les fines nervures s\rquote appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers \'e0 leur tour. +\par +\par Ce soir-l\'e0, le campement fut organis\'e9 plus compl\'e8tement qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire. En effet, si la journ\'e9e du lendemain devait \'eatre aussi chaude que celle-ci l\rquote avait \'e9t\'e9 +, Banks se proposait de prolonger la halte, quitte \'e0 voyager pendant la nuit. +\par +\par Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques heures dans cette belle for\'eat, si ombreuse, si calme. Tous s\rquote \'e9taient rang\'e9s \'e0 son avis, les uns parce qu\rquote ils avaient v\'e9 +ritablement besoin de repos, les autres parce qu\rquote il voulaient essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil d\rquote un Anderson ou d\rquote un G\'e9rard. On devine quels \'e9taient ces derniers. +\par +\par \'ab\~Fox, Go\'fbmi, il n\rquote est que sept heures\~! cria le capitaine Hod, Un tour dans la for\'eat, avant que la nuit ne soit tout \'e0 fait venue\~! \endash \~Nous accompagnerez-vous, Maucler\~? +\par +\par \endash \~Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n\rquote eusse pu r\'e9pondre, vous feriez mieux de ne pas vous \'e9loigner du campement. Les menaces du ciel sont s\'e9rieuses. Que l\rquote orage se d\'e9cha\'eene, vous aurez peut-\'eatre quelque peine +\'e0 nous rejoindre. Demain, si nous restons \'e0 notre lieu de halte, vous irez\'85 +\par +\par \endash \~Demain, il fera jour, r\'e9pondit le capitaine Hod, et l\rquote heure est propice pour tenter l\rquote aventure\~! +\par +\par \endash \~Je le sais, Hod, mais la nuit qui se pr\'e9pare n\rquote est vraiment pas rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument \'e0 partir, ne vous \'e9loignez pas. Dans une heure il fera d\'e9j\'e0 tr\'e8s noir, et vous pourriez \'ea +tre fort embarrass\'e9s pour retrouver le campement. +\par +\par \endash \~Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures \'e0 peine, et je ne demande \'e0 mon colonel qu\rquote une permission de dix heures. +\par +\par \endash \~Allez donc, mon cher Hod, r\'e9pondit sir Edward Munro, mais tenez compte des recommandations de Banks. +\par +\par \endash \~Oui, mon colonel.\~\'bb Le capitaine Hod, Fox et Go\'fbmi, arm\'e9s d\rquote excellentes carabines de chasse, quitt\'e8rent le campement et disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la route. +\par +\par J\rquote avais \'e9t\'e9 si fatigu\'e9 par la chaleur, pendant cette journ\'e9e, que je pr\'e9f\'e9rai rester \'e0 Steam-House. +\par +\par Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d\rquote \'eatre compl\'e8tement \'e9teints, furent seulement repouss\'e9s au fond du foyer, de mani\'e8re \'e0 conserver une ou deux atmosph\'e8res de pression dans la chaudi\'e8re. L\rquote ing\'e9 +nieur voulait \'eatre, le cas \'e9ch\'e9ant, pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement. +\par +\par Storr et K\'e2louth s\rquote occup\'e8rent alors de refaire le combustible et l\rquote eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, leur fournit le liquide n\'e9cessaire, +et les arbres voisins le bois dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, monsieur Parazard vaquait \'e0 ses occupations habituelles, et, tout en desservant les restes du d\'eener du jour, il m\'e9ditait le menu du d\'ee +ner du lendemain. +\par +\par Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent Mac Neil et moi, nous all\'e2mes faire la sieste sur le bord du ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafra\'eechissait l\rquote atmosph\'e8re, qui \'e9tait r\'e9ellement \'e9 +touffante, m\'eame \'e0 cette heure. Le soleil n\rquote \'e9tait pas encore couch\'e9. Sa lumi\'e8re, par opposition, teintait d\rquote une couleur d\rquote encre bleue la masse des vapeurs, que l\rquote on voyait s\rquote accumuler peu \'e0 peu au z\'e9 +nith, \'e0 travers les grandes d\'e9chirures du feuillage. C\rquote \'e9taient des nuages lourds, \'e9pais, condens\'e9s, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui paraissaient avoir leur moteur en eux-m\'eames. +\par +\par Notre causerie dura jusqu\rquote \'e0 huit heures environ. De temps en temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus \'e9tendue de l\rquote horizon, en s\rquote avan\'e7ant jusqu\rquote \'e0 la lisi\'e8re de la for\'ea +t qui coupait brusquement la plaine, \'e0 moins d\rquote un quart de mille du campement. Lorsqu\rquote il revenait, il hochait la t\'eate d\rquote un air peu rassur\'e9. +\par +\par La derni\'e8re fois, nous l\rquote avions accompagn\'e9. D\'e9j\'e0 l\rquote obscurit\'e9 commen\'e7ait \'e0 se faire sous le couvert des banians. Arriv\'e9s \'e0 la lisi\'e8re, je vis qu\rquote une immense plaine s\rquote \'e9tendait vers l\rquote +ouest jusqu\rquote \'e0 une s\'e9rie de petites collines vaguement profil\'e9es, qui se confondaient d\'e9j\'e0 avec les nuages. +\par +\par L\rquote aspect du ciel \'e9tait alors terrible dans son calme. Aucun souffle de vent n\rquote agitait les hautes feuilles des arbres. Ce n\rquote \'e9tait pas le repos de la nature endormie, que les po\'e8tes ont si souvent chant\'e9\~; c\rquote \'e9 +tait, au contraire, un sommeil pesant et maladif. Il semblait qu\rquote il y e\'fbt comme une tension contenue de l\rquote atmosph\'e8re. Je ne puis mieux comparer l\rquote espace qu\rquote \'e0 la bo\'eete \'e0 vapeur d\rquote une chaudi\'e8 +re, lorsque le fluide trop comprim\'e9 est pr\'eat \'e0 faire explosion. +\par +\par L\rquote explosion \'e9tait imminente. +\par +\par Les nuages orageux, en effet, \'e9taient tr\'e8s \'e9lev\'e9s, ainsi que cela se produit g\'e9n\'e9ralement au-dessus des plaines, et ils pr\'e9sentaient de larges contours curvilignes, tr\'e8s nettement arr\'eat\'e9s. Ils semblaient m\'ea +me se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de grandeur, tout en restant attach\'e9s \'e0 la m\'eame base. \'c9videmment, avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui accro\'eetrait la densit\'e9 du nuage unique. D\'e9j\'e0 + les petites nu\'e9es additionnelles, subissant une sorte d\rquote influence attractive, heurt\'e9es, repouss\'e9es, \'e9cras\'e9es les unes contre les autres, se perdaient confus\'e9ment dans l\rquote ensemble. +\par +\par Vers huit heures et demie, un \'e9clair en zig-zag, \'e0 angles tr\'e8s aigus, d\'e9chira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq cents \'e0 trois mille m\'e8tres. +\par +\par Soixante-cinq secondes apr\'e8s, un coup de tonnerre \'e9clatait et prolongeait ses roulements sourds, sp\'e9ciaux \'e0 la nature de ce genre d\rquote \'e9clairs, qui dur\'e8rent environ, quinze secondes. +\par +\par \'ab\~Vingt et un kilom\'e8tres, dit Banks, apr\'e8s avoir consult\'e9 sa montre. C\rquote est presque la distance maximum \'e0 laquelle le tonnerre peut se faire entendre. Mais l\rquote orage, une fois d\'e9cha\'een\'e9, viendra vite, et il ne faut pas l +\rquote attendre. Rentrons, mes amis. +\par +\par \endash \~Et le capitaine Hod\~? dit le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Le tonnerre lui donne l\rquote ordre de revenir, r\'e9pondit Banks. J\rquote esp\'e8re qu\rquote il ob\'e9ira.\~\'bb +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s, nous \'e9tions de retour au campement, et nous prenions place sous la v\'e9randah du salon. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017372}CHAPITRE XII\line Triples feux.{\*\bkmkend _Toc98017372} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par L\rquote Inde partage avec certains territoires du Br\'e9sil, \endash \~celui de Rio-Janeiro entre autres, \endash \~le privil\'e8ge d\rquote \'eatre de tous les pays du globe le plus troubl\'e9 + par les orages. Si en France, on Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l\rquote Europe, on n\rquote estime pas \'e0 plus de vingt par an le nombre des jours o\'f9 les \'e9clats du tonnerre se font entendre, il convie +nt de savoir que, dans la p\'e9ninsule indienne, ce nombre s\rquote \'e9l\'e8ve annuellement au del\'e0 de cinquante. +\par +\par Voil\'e0 pour la m\'e9t\'e9orologie g\'e9n\'e9rale. Dans ce cas particulier, en raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous devions attendre un orage d\rquote une violence extr\'eame. +\par +\par D\'e8s que nous f\'fbmes rentr\'e9s \'e0 Steam-House, je consultai le barom\'e8tre. Une baisse de deux pouces s\rquote \'e9tait subitement faite dans la colonne mercurielle, \endash \~de vingt-neuf \'e0 vingt-sept pouces.}{\cs30\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ sept cent trente millim\'e8tres.}}}{ +\par +\par Je le fis observer au colonel Munro. +\par +\par \'ab\~Je suis inquiet de l\rquote absence du capitaine Hod et de ses compagnons, me r\'e9pondit-il. L\rquote orage est imminent, la nuit vient, les t\'e9n\'e8bres s\rquote accroissent. Des chasseurs s\rquote \'e9loignent toujours plus qu\rquote +ils ne le promettent et m\'eame plus qu\rquote ils ne le veulent. Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde obscurit\'e9\~? +\par +\par \endash \~Les enrag\'e9s\~! dit Banks. Il a \'e9t\'e9 impossible de leur faire entendre raison\~! Tr\'e8s certainement, ils auraient mieux fait de ne pas partir\~! +\par +\par \endash \~Sans doute, Banks, mais ils sont partis, r\'e9pondit le colonel Munro, et il faut tout faire pour qu\rquote ils reviennent. +\par +\par \endash \~N\rquote y a-t-il pas un moyen de signaler l\rquote endroit o\'f9 nous sommes\~? demandai-je \'e0 l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Si, r\'e9pondit Banks, en allumant nos fanaux \'e9lectriques, qui sont d\rquote une grande puissance \'e9clairante et se voient de tr\'e8s loin. Je vais \'e9tablir le courant. +\par +\par \endash \~Excellente id\'e9e, Banks. +\par +\par \endash \~Voulez-vous que j\rquote aille \'e0 la recherche du capitaine Hod\~? demanda le sergent. +\par +\par \endash \~Non, mon vieux Neil, r\'e9pondit le colonel Munro, tu ne le retrouverais pas et tu t\rquote \'e9garerais \'e0 ton tour.\~\'bb +\par +\par Banks se mit en mesure d\rquote utiliser les feux dont il disposait. Les \'e9l\'e9ments de la pile furent mis en activit\'e9, le courant \'e9tabli, et bient\'f4t les deux yeux du G\'e9ant d\rquote Acier, comme deux phares \'e9lectrique +s, projetaient leur faisceau lumineux \'e0 travers le sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit obscure, la port\'e9e de ces feux devait \'eatre tr\'e8s consid\'e9rable et pouvait guider nos chasseurs. +\par +\par En ce moment, une sorte d\rquote ouragan, d\rquote une violence extr\'eame, se d\'e9cha\'eena. Il d\'e9chira la cime des arbres, obliqua vers le sol et siffla \'e0 travers les colonnettes des banians, comme s\rquote il e\'fbt travers\'e9 + les tuyaux sonores d\rquote un buffet d\rquote orgues. +\par +\par Ce fut subit. +\par +\par Une gr\'eale de branches mortes, une averse de feuilles arrach\'e9es, cribla la route. Les toitures de Steam-House r\'e9sonn\'e8rent lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement continu. +\par +\par Il fallut nous mettre \'e0 l\rquote abri dans le salon et fermer toutes les fen\'eatres. La pluie ne tombait pas encore. +\par +\par \'ab\~C\rquote est une esp\'e8ce de \'ab\~tofan\~\'bb, dit Banks. +\par +\par Les Indous donnent ce nom aux ouragans imp\'e9tueux et soudains, qui d\'e9vastent plus particuli\'e8rement les r\'e9gions montagneuses et sont fort redout\'e9s dans le pays. +\par +\par \'ab\~Storr\~! cria Banks au m\'e9canicien, as-tu soigneusement clos les embrasures de la tourelle\~? +\par +\par \endash \~Oui, monsieur Banks, r\'e9pondit le m\'e9canicien. Il n\rquote y a rien \'e0 craindre de ce c\'f4t\'e9. +\par +\par \endash \~O\'f9 est K\'e2louth\~? +\par +\par \endash \~Il finit d\rquote arrimer le combustible dans le tender. +\par +\par \endash \~Demain, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, nous n\rquote aurons plus que la peine de ramasser le bois\~! Le vent se fait b\'fbcheron, et il nous \'e9pargne de la besogne\~! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre \'e0 l\rquote abri. + +\par +\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, monsieur. +\par +\par \endash \~Tes b\'e2ches sont pleines, K\'e2louth\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Oui, monsieur Banks, r\'e9pondit le chauffeur. La r\'e9serve d\rquote eau est maintenant compl\'e8te. +\par +\par \endash \~Bien\~! Rentre\~! rentre\~!\~\'bb Le m\'e9canicien et le chauffeur eurent bient\'f4t pris place dans la seconde voiture. Les \'e9clairs \'e9taient fr\'e9quents alors, et l\rquote explosion des nu\'e9es \'e9 +lectriques faisait entendre un roulement sourd. Le tofan n\rquote avait pas rafra\'eechi l\rquote atmosph\'e8re. C\rquote \'e9tait un vent torride, un souffle embras\'e9, qui br\'fblait comme s\rquote il f\'fbt sorti de la gueule d\rquote un four. +\par +\par Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le salon que pour aller sous la v\'e9randah. En regardant la haute ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d\rquote \'e9 +clair qui ne f\'fbt suivi, \'e0 quelques secondes pr\'e8s, des \'e9clats du tonnerre. Un \'e9cho n\rquote avait pas le temps de s\rquote \'e9teindre, qu\rquote un nouveau coup de foudre \'e9tait r\'e9percut\'e9 par lui. Aussi, une basse profonde se d\'e9 +roulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se d\'e9tachaient ces d\'e9tonations s\'e8ches que Lucr\'e8ce a si justement compar\'e9es \'e0 l\rquote aigre cri du papier qui se d\'e9chire. +\par +\par \'ab\~Comment l\rquote orage ne les a-t-il pas ramen\'e9s encore\~? disait le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Peut-\'eatre, r\'e9pondit le sergent, le capitaine Hod et ses compagnons auront-ils trouv\'e9 un abri dans la for\'eat, dans le creux de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils que demain matin\~ +! Le campement sera toujours l\'e0 pour les recevoir\~!\~\'bb +\par +\par Banks secoua la t\'eate en homme qui n\rquote est pas rassur\'e9. Il ne semblait pas partager l\rquote avis de Mac Neil. +\par +\par En ce moment, \endash \~il \'e9tait pr\'e8s de neuf heures, \endash \~la pluie commen\'e7a \'e0 tomber avec une violence extr\'eame. Elle \'e9tait m\'e9lang\'e9e d\rquote \'e9normes gr\'ealons, qui nous lapidaient et cr\'e9 +pitaient sur la toiture sonore de Steam-House. C\rquote \'e9tait comme un roulement sec de tambours. Il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de s\rquote entendre parler, quand bien m\'eame les \'e9clats du tonnerre n\rquote auraient pas rempli l\rquote +espace. Les feuilles des banians, hach\'e9es par cette gr\'eale, tourbillonnaient de toutes parts. +\par +\par Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant tumulte, tendit alors le bras et nous montra les gr\'ealons qui frappaient les flancs du G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par C\rquote \'e9tait \'e0 ne pas le croire\~! Tout scintillait au contact de ces corps durs. On e\'fbt dit que ce qui tombait des nuages \'e9tait de v\'e9ritables gouttes d\rquote un m\'e9tal en fusion, qui, en choquant la t\'f4 +le, renvoyaient un jet lumineux. Ce ph\'e9nom\'e8ne indiquait \'e0 quel point l\rquote atmosph\'e8re \'e9tait satur\'e9e d\rquote \'e9lectricit\'e9. La mati\'e8re fulminante la traversait incessamment, au point que tout l\rquote espace semblait \'ea +tre en feu. +\par +\par Banks, d\rquote un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la porte qui s\rquote ouvrait sur la v\'e9randah. Il y avait certainement danger \'e0 s\rquote exposer, en plein air, au choc des effluences \'e9lectriques. +\par +\par Nous nous trouvions \'e0 l\rquote int\'e9rieur, dans une obscurit\'e9 que rendait plus compl\'e8te la fulguration du dehors. Quel fut notre \'e9tonnement, lorsque nous v\'eemes que notre salive elle-m\'eame \'e9tait lumineuse\~ +! Il fallait que nous fussions impr\'e9gn\'e9s du fluide ambiant \'e0 un point extraordinaire. +\par +\par \'ab\~Nous crachions du feu\~\'bb, pour employer l\rquote expression qui a servi \'e0 caract\'e9riser ce ph\'e9nom\'e8ne, rarement observ\'e9, toujours effrayant. En v\'e9rit\'e9, au milieu de cette d\'e9 +flagration continue, feu au dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentu\'e9s par de grands \'e9clats de foudre, le c\'9cur le plus ferme ne pouvait s\rquote emp\'eacher de battre plus rapidement. +\par +\par \'ab\~Et eux\~! dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Eux\~!\'85 oui\~!\'85 eux\~!\~\'bb r\'e9pondit Banks. C\rquote \'e9tait horriblement inqui\'e9tant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au capitaine Hod et \'e0 ses compagnons, tr\'e8s s\'e9rieusement menac\'e9s. En effet, s\rquote +ils avaient trouv\'e9 quelque abri, ce ne pouvait \'eatre que sous les arbres, et l\rquote on sait, dans ces conditions, quels dangers on court pendant les orages. Au milieu de cette for\'eat si dense, comment auraient-ils pu se placer \'e0 cinq o\'f9 + six m\'e8tres de la verticale qui passe par l\rquote extr\'e9mit\'e9 des plus longues branches, \endash \~ainsi que cela est recommand\'e9 aux personnes qui se trouvent surprises dans le voisinage des arbres\~? Toutes ces r\'e9flexions me venaient \'e0 l +\rquote esprit, lorsqu\rquote un coup de tonnerre, plus sec que les autres, \'e9clata soudain. Un intervalle d\rquote une demi-seconde \'e0 peine l\rquote avait s\'e9par\'e9 de l\rquote \'e9clair. Steam-House en trembla et fut comme soulev\'e9 +e sur ses ressorts. Je crus que le train allait \'eatre culbut\'e9. En m\'eame temps, une odeur forte emplit l\rquote espace, \endash \~odeur p\'e9n\'e9trante des vapeurs nitreuses, \endash \~et tr\'e8s certainement, l\rquote +eau de pluie, recueillie pendant cette tourmente, e\'fbt contenu une grande quantit\'e9 d\rquote acide nitrique. \'ab\~La foudre est tomb\'e9e\'85 dit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Storr\~! K\'e2louth\~! Parazard\~!\~\'bb cria Banks. Les trois hommes accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n\rquote avait \'e9t\'e9 frapp\'e9. L\rquote ing\'e9nieur repoussa alors la porte de la v\'e9randah, et s\rquote avan\'e7 +a sur le balcon. \'ab\~L\'e0\~!\'85 voyez\~!\'85\~\'bb dit-il. Un \'e9norme banian venait d\rquote \'eatre foudroy\'e9, \'e0 dix pas, \'e0 la gauche de la route. Sous l\rquote incessante lueur \'e9lectrique, on y voyait alors comme en plein jour. L +\rquote immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus soutenir, \'e9tait tomb\'e9 en travers sur les arbres voisins. Il \'e9tait nettement d\'e9cortiqu\'e9 dans toute sa longueur, et une longue lani\'e8re d\rquote \'e9 +corce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en cinglant l\rquote air. Il fallait que la d\'e9cortication se f\'fbt op\'e9r\'e9e de bas en haut, sous l\rquote action d\rquote un coup de foudre ascendant d\rquote une extr\'eame violence. + +\par +\par \'ab\~Un peu plus, Steam-House \'e9tait foudroy\'e9e\~! dit l\rquote ing\'e9nieur. Restons, cependant. C\rquote est encore un abri plus s\'fbr que celui des arbres\~! +\par +\par \endash \~Restons\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se firent entendre. \'c9taient-ce nos compagnons qui revenaient enfin\~? +\par +\par \'ab\~C\rquote est la voix de Parazard, \'bb dit Storr. +\par +\par En effet, le cuisinier, qui \'e9tait sous la derni\'e8re v\'e9randah, nous appelait \'e0 grands cris. +\par +\par Nous all\'e2mes aussit\'f4t le rejoindre. +\par +\par \'c0 moins de cent m\'e8tres, en arri\'e8re et sur la droite du campement, la for\'eat de banians \'e9tait embras\'e9e. Les plus hautes cimes des arbres disparaissaient d\'e9j\'e0 dans un rideau de flammes. L\rquote incendie se d\'e9 +veloppait avec une incroyable intensit\'e9 et se dirigeait sur Steam-House plus rapidement qu\rquote on ne l\rquote aurait pu croire. +\par +\par Le danger \'e9tait imminent. Une longue s\'e9cheresse, l\rquote \'e9l\'e9vation de la temp\'e9rature pendant les trois mois de la saison chaude, avaient dess\'e9ch\'e9 arbres, arbustes, herbes. L\rquote embrasement s\rquote +alimentait de tout ce combustible extr\'eamement inflammable. Ainsi que cela arrive fr\'e9quemment aux Indes, la for\'eat tout enti\'e8re mena\'e7ait d\rquote \'eatre d\'e9vor\'e9e. +\par +\par En effet, on voyait le feu \'e9tendre son cercle d\rquote embrasement et gagner de proche en proche. S\rquote il atteignait le lieu du campement, en quelques minutes les deux chars seraient d\'e9truits, car leurs minces panneaux ne pouvaient les d\'e9 +fendre du feu, comme font les \'e9paisses parois de t\'f4le d\rquote un coffre-fort. +\par +\par Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se croisait les bras. Puis\~: \'ab\~Banks, dit-il simplement, c\rquote est \'e0 toi de nous tirer de l\'e0\~! +\par +\par \endash \~Oui, Munro, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et puisque nous n\rquote avons aucun moyen d\rquote \'e9teindre cet incendie, il faut le fuir\~! +\par +\par \endash \~\'c0 pied\~? m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Non, avec notre train. +\par +\par \endash \~Et le capitaine Hod, et ses compagnons\~? dit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Nous ne pouvons rien pour eux\~! S\rquote ils ne sont pas de retour avant notre d\'e9part, nous partirons quand m\'eame\~! +\par +\par \endash \~Il ne faut pas les abandonner\~! dit le colonel. +\par +\par \endash \~Munro, r\'e9pondit Banks, lorsque le train sera en s\'fbret\'e9, hors des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret jusqu\rquote \'e0 ce que nous les ayons retrouv\'e9s\~! +\par +\par \endash \~Fais donc, Banks, r\'e9pondit le colonel Munro, qui dut se rendre \'e0 l\rquote avis de l\rquote ing\'e9nieur, en r\'e9alit\'e9 le seul \'e0 suivre. +\par +\par \endash \~Storr, dit Banks, \'e0 ta machine\~! K\'e2louth, \'e0 ta chaudi\'e8re, et pousse les feux\~! \endash \~Quelle pression au manom\'e8tre\~? +\par +\par \endash \~Deux atmosph\'e8res, r\'e9pondit le m\'e9canicien. +\par +\par \endash \~Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre\~! Allez\~! mes amis, allez\~!\~\'bb Le m\'e9canicien et le chauffeur ne perdirent pas un instant. Bient\'f4t des torrents de fum\'e9e noire jaillirent de la trompe de l\rquote \'e9l\'e9 +phant et se m\'eal\'e8rent aux torrents de pluie, que le g\'e9ant semblait braver. Aux \'e9clairs qui embrasaient l\rquote espace, il r\'e9pondait par des tourbillons d\rquote \'e9tincelles. Un jet de vapeur sifflait dans la chemin\'e9 +e, et le tirage artificiel activait la combustion du bois que K\'e2louth entassait dans son fourneau. Sir Edward Munro, Banks et moi, nous \'e9tions rest\'e9s sous la v\'e9randah d\rquote arri\'e8re, observant les progr\'e8s de l\rquote incendie \'e0 + travers la for\'eat. Ils \'e9taient rapides et effrayants. Les grands arbres s\rquote effondraient dans cet immense foyer, les branches cr\'e9pitaient comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d\rquote un tronc \'e0 l\rquote +autre, le feu se communiquait presque imm\'e9diatement \'e0 des foyers nouveaux. En cinq minutes, l\rquote embrasement avait gagn\'e9 cinquante m\'e8tres en avant, et les flammes, \'e9chevel\'e9es, on pourrait dire b\'e2illonn\'e9es par la rafale, s +\rquote \'e9levaient \'e0 une telle hauteur, que les \'e9clairs les sillonnaient en tous sens. +\par +\par \'ab\~Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitt\'e9 la place\~! dit Banks, ou tout prendra feu\~! +\par +\par \endash \~Il va vite, cet incendie\~! r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~Nous irons plus vite que lui\~! +\par +\par \endash \~Si Hod \'e9tait l\'e0, si ses compagnons \'e9taient de retour\~! dit sir Edward Munro. +\par +\par \endash \~Des coups de sifflet\~! des coups de sifflet\~! s\rquote \'e9cria Banks. Ils les entendront peut-\'eatre\~!\~\'bb Et, se pr\'e9cipitant vers la tourelle, il fit aussit\'f4t retentir l\rquote +air de sons aigus, qui tranchaient sur les roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut se figurer cette situation, on ne saurait la d\'e9peindre. D\rquote une part, n\'e9cessit\'e9 de fuir au plus vite\~; de l\rquote +autre, obligation d\rquote attendre ceux qui n\rquote \'e9taient pas de retour\~! +\par +\par Banks \'e9tait revenu sous la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re. La lisi\'e8re de l\rquote incendie se d\'e9veloppait maintenant \'e0 moins de cinquante pieds de Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l\rquote air br\'fb +lant deviendrait bient\'f4t irrespirable. De nombreuses flamm\'e8ches tombaient d\'e9j\'e0 jusque sur notre train. Tr\'e8s heureusement, les torrentielles averses le prot\'e9geaient dans une certaine mesure, mais elles ne pourraient \'e9videmment pas le d +\'e9fendre de l\rquote attaque directe du feu. +\par +\par La machine lan\'e7ait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni Fox, ni Go\'fbmi, ne reparaissaient. En ce moment, le m\'e9canicien rejoignit Banks. \'ab\~Nous sommes en pression, dit-il. +\par +\par \endash \~Eh bien, en route, Storr\~! r\'e9pondit Banks, mais pas trop vite\~!\'85 Ce qu\rquote il faut seulement pour nous tenir hors de port\'e9e de l\rquote incendie\~! +\par +\par \endash \~Attends, Banks, attends\~! dit le colonel Munro, qui ne pouvait se d\'e9cider \'e0 quitter le campement. +\par +\par \endash \~Encore trois minutes, Munro, r\'e9pondit froidement Banks, mais pas davantage. Dans trois minutes, l\rquote arri\'e8re du train commencera \'e0 prendre feu\~!\~\'bb +\par +\par Deux minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent. Il \'e9tait maintenant impossible de rester sous la v\'e9randah. La main m\'eame ne pouvait se poser sur les t\'f4les br\'fblantes qui commen\'e7aient \'e0 se gondoler. Demeurer quelques instants de plus, c\rquote +\'e9tait de la derni\'e8re imprudence\~! +\par +\par \'ab\~En route, Storr\~! cria Banks. +\par +\par \endash \~Ah\~! s\rquote \'e9cria le sergent. +\par +\par \endash \~Eux\~!\'85\~\'bb dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Go\'fbmi, comme un corps inerte, et ils arriv\'e8rent au marche-pied de l\rquote arri\'e8re. \'ab\~Mort\~! s\rquote \'e9 +cria Banks. +\par +\par \endash \~Non, frapp\'e9 de la foudre, qui a bris\'e9 son fusil dans sa main, r\'e9pondit le capitaine Hod, et paralys\'e9 seulement de la jambe gauche\~! +\par +\par \endash \~Dieu soit lou\'e9\~! dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Merci, Banks\~! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, nous n\rquote aurions pu retrouver le campement\~! +\par +\par \endash \~En route\~! s\rquote \'e9cria Banks, en route\~!\~\'bb Hod et Fox s\rquote \'e9taient jet\'e9s dans le train, et Go\'fbmi, qui n\rquote avait pas perdu l\rquote usage de ses sens, fut d\'e9pos\'e9 dans sa cabine. +\par +\par \'ab\~Quelle pression avons-nous\~? demanda Banks, qui venait de rejoindre le m\'e9canicien. +\par +\par \endash \~Pr\'e8s de cinq atmosph\'e8res, \'bb r\'e9pondit Storr. +\par +\par \endash \~En route\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta Banks. Il \'e9tait dix heures et demie. Banks et Storr all\'e8rent se placer dans la tourelle. Le r\'e9gulateur fut ouvert, la vapeur se pr\'e9 +cipita dans les cylindres, les premiers hennissements se firent entendre, et le train s\rquote avan\'e7a \'e0 petite vitesse, au milieu de cette triple intensit\'e9 de lumi\'e8re, produite par l\rquote incendie de la for\'eat, les feux \'e9 +lectriques des fanaux, les fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous raconta ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 pendant son excursion. Ses compagnons et lui n\rquote avaient rencontr\'e9 aucune trace d\rquote animaux. Avec l\rquote +orage qui montait, l\rquote obscurit\'e9 se fit plus rapidement et surtout plus profond\'e9ment qu\rquote ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par le premier coup de tonnerre, lorsqu\rquote ils se trouvaient d\'e9j\'e0 \'e0 + plus de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur leurs pas\~; mais, quoi qu\rquote ils fissent pour s\rquote orienter, ils ne tard\'e8rent pas \'e0 se perdre au milieu de ces groupes de banians qui se ressemblent, et sans qu\rquote +aucun sentier leur indiqu\'e2t la direction \'e0 suivre. L\rquote orage \'e9clata bient\'f4t avec une extr\'eame violence. \'c0 ce moment, tous trois se trouvaient hors de port\'e9e des feux \'e9 +lectriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne vers Steam-House. La gr\'eale et la pluie tombaient \'e0 torrents. D\rquote abris, point, si ce n\rquote est l\rquote insuffisant d\'f4me des arbres, qui ne tarda pas \'e0 \'eatre cribl\'e9 +. Soudain, un coup de tonnerre \'e9clata dans un \'e9clair intense. Go\'fbmi tomba foudroy\'e9 pr\'e8s du capitaine Hod, aux pieds de Fox. Du fusil qu\rquote il tenait \'e0 la main il ne restait plus que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait +\'e9t\'e9 instantan\'e9ment d\'e9pouill\'e9 de tout ce qui \'e9tait m\'e9tal. Ses compagnons le crurent mort. Il n\rquote en \'e9tait rien, heureusement\~; mais sa jambe gauche, bien qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 dire +ctement atteinte par le fluide, \'e9tait paralys\'e9e. Impossible au pauvre Go\'fbmi de faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il qu\rquote on le laiss\'e2t, quitte \'e0 venir le reprendre plus tard. Ses compagnons n\rquote +y voulurent pas consentir, et, l\rquote un le tenant par les \'e9paules, l\rquote autre par les pieds, ils s\rquote aventur\'e8rent tant bien que mal au milieu de l\rquote obscure for\'eat. +\par +\par Pendant deux heures, Hod et Fox err\'e8rent au hasard, h\'e9sitant, s\rquote arr\'eatant, reprenant leur marche, sans aucun point de rep\'e8re qui p\'fbt leur indiquer la direction de Steam-House. +\par +\par Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que n\rquote eussent \'e9t\'e9 des coups de fusil au milieu de ce fracas des \'e9l\'e9ments, retentirent dans la rafale. C\rquote \'e9tait la voix du G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, tous trois arrivaient au moment o\'f9 le lieu de halte allait \'eatre abandonn\'e9. Il n\rquote \'e9tait que temps\~! +\par +\par Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la for\'eat, l\rquote incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le danger plus mena\'e7ant, c\rquote est que le vent avait vari\'e9, ainsi qu\rquote il fait fr\'e9 +quemment pendant ces m\'e9t\'e9ores troublants des orages. Au lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l\rquote arri\'e8re, et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un ventilateur qui sature un foyer d\rquote oxyg\'e8 +ne. Le feu gagnait visiblement. Les branches en ignition, les flamm\'e8ches ardentes pleuvaient au milieu d\rquote un nuage de cendres chaudes, soulev\'e9es du sol, comme si quelque crat\'e8re e\'fbt vomi dans l\rquote espace des mati\'e8res \'e9 +ruptives. Et v\'e9ritablement, on ne pouvait mieux comparer cet incendie qu\rquote \'e0 la marche d\rquote un fleuve de lave, se d\'e9roulant \'e0 travers la campagne et d\'e9vorant tout sur son passage. +\par +\par Banks vit cela. Il ne l\rquote e\'fbt pas vu qu\rquote il l\rquote aurait senti au souffle torr\'e9fiant qui passait dans l\rquote atmosph\'e8re. +\par +\par La marche fut donc h\'e2t\'e9e, bien qu\rquote il y e\'fbt quelque danger \'e0 le faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les eaux du ciel, \'e9tait si profond\'e9ment ravin\'e9e, que la machine ne put \'eatre pouss\'e9e autant que l +\rquote ing\'e9nieur l\rquote aurait voulu. +\par +\par Vers onze heures et demie, nouvel \'e9clat de tonnerre, qui fut terrible, nouveau coup de foudre\~! Un cri nous \'e9chappa. Nous cr\'fbmes que Banks et Storr avaient \'e9t\'e9 foudroy\'e9s tous deux dans la tourelle d\rquote o\'f9 + ils dirigeaient la marche du train. +\par +\par Ce malheur nous avait \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9. C\rquote \'e9tait notre \'e9l\'e9phant qui venait d\rquote \'eatre frapp\'e9 par la d\'e9charge \'e9lectrique \'e0 la pointe de l\rquote une de ses longues oreilles pendantes. +\par +\par Il n\rquote en \'e9tait r\'e9sult\'e9, heureusement, aucun dommage pour la machine, et il sembla que le G\'e9ant d\rquote Acier voul\'fbt r\'e9pondre aux coups de l\rquote orage par ses hennissements plus pr\'e9cipit\'e9s. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! cria le capitaine Hod, hurrah\~! Un \'e9l\'e9phant d\rquote os et de chair serait tomb\'e9 sur le coup\~! Toi, tu braves la foudre, et rien ne peut t\rquote arr\'eater\~! Hurrah\~! G\'e9ant d\rquote Acier, hurrah\~!\~\'bb +\par +\par Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne le lan\'e7ait qu\rquote \'e0 la vitesse n\'e9cessaire pour ne pas \'eatre atteint par le feu. +\par +\par De la v\'e9randah o\'f9 le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les projections lumineuses de l\rquote incendie et des \'e9clairs. C\rquote \'e9taient enfin des fauves\~! +\par +\par Par pr\'e9caution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il \'e9tait possible que ces b\'eates effar\'e9es voulussent se jeter sur le train pour y chercher un abri ou un refuge. +\par +\par Et, en effet, un \'e9norme tigre le tenta\~; mais, en s\rquote \'e9lan\'e7ant d\rquote un bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de banians. L\rquote arbre principal, se courbant alors sous la temp\'ea +te, tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui \'e9trangl\'e8rent l\rquote animal. +\par +\par \'ab\~Pauvre b\'eate\~! dit Fox. +\par +\par \endash \~Ces fauves-l\'e0, r\'e9pondit le capitaine Hod indign\'e9, c\rquote est fait pour \'eatre tu\'e9 par une honn\'eate balle de carabine\~! Oui\~! pauvre b\'eate\~!\~\'bb +\par +\par Vraiment, c\rquote \'e9tait bien l\'e0 sa mauvaise chance, au capitaine Hod\~! Lorsqu\rquote il cherchait des tigres, il n\rquote en voyait pas, et, lorsqu\rquote il ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu\rquote il p\'fb +t les tirer, ou ils s\rquote \'e9tranglaient comme une souris dans les fils d\rquote une sourici\'e8re\~! +\par +\par \'c0 une heure du matin, le danger, si grand qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 jusque-l\'e0, redoubla encore. +\par +\par Sous l\rquote influence de ces vents affol\'e9s, qui sautaient \'e0 tous les points du compas, l\rquote incendie avait gagn\'e9 l\rquote avant de la route, et, maintenant, nous \'e9tions absolument cern\'e9s. +\par +\par Cependant, l\rquote orage avait beaucoup diminu\'e9 de violence, ainsi que cela arrive presque invariablement, lorsque ces m\'e9t\'e9ores passent au-dessus d\rquote une for\'eat, dont les arbres soutirent et \'e9puisent peu \'e0 peu la mati\'e8re \'e9 +lectrique. Mais si les \'e9clairs \'e9taient plus rares, les coups de tonnerre plus espac\'e9s, si la pluie tombait avec moins de force, le vent courait toujours \'e0 la surface du sol avec une incroyable fureur. +\par +\par Co\'fbte que co\'fbte, il fallut presser la marche du train, au risque de le heurter contre un obstacle, ou de le pr\'e9cipiter dans quelque large fondri\'e8re. +\par +\par C\rquote est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid \'e9tonnant, les yeux coll\'e9s aux verres lenticulaires de la tourelle, la main sur le r\'e9gulateur, qu\rquote elle ne quittait plus. +\par +\par La route semblait encore \'eatre \'e0 demi ouverte entre deux haies de feu. Donc, n\'e9cessit\'e9 de passer entre ces deux haies. +\par +\par Banks s\rquote y lan\'e7a r\'e9solument avec une vitesse de six \'e0 sept milles \'e0 l\rquote heure. +\par +\par Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu\rquote il fallut franchir un endroit tr\'e8s restreint de la fournaise pendant un espace de cinquante m\'e8tres. Les roues du train cri\'e8rent sur les charbons ardents qui jonchaient le sol, et une atmosph +\'e8re br\'fblante l\rquote enveloppa tout entier\~!\'85 +\par +\par Nous avions pass\'e9\~! Enfin, \'e0 deux heures du matin, l\rquote extr\'eame lisi\'e8re du bois apparut dans la lueur des rares \'e9clairs. Derri\'e8re nous se d\'e9veloppait un vaste panorama de flammes. L\rquote incendie ne devait s\rquote \'e9 +teindre qu\rquote apr\'e8s avoir d\'e9vor\'e9 jusqu\rquote au dernier banian de l\rquote immense for\'eat. Au jour, le train s\rquote arr\'eata enfin\~; l\rquote orage s\rquote \'e9tait enti\'e8rement dissip\'e9, et l\rquote +on disposa un campement provisoire. Notre \'e9l\'e9phant, qui fut visit\'e9 avec soin, avait la pointe de l\rquote oreille droite perc\'e9e de plusieurs trous, dont les rebarbes s\rquote infl\'e9chissaient en +directions inverses. Certes, sous un tel coup de foudre, tout autre animal qu\rquote un animal d\rquote acier f\'fbt tomb\'e9 pour ne plus se relever, et l\rquote incendie e\'fbt rapidement d\'e9vor\'e9 le train en d\'e9tresse\~! +\par +\par \'c0 six heures du matin, apr\'e8s un repos tr\'e8s sommaire, la route \'e9tait reprise, et, \'e0 midi, nous venions camper aux environs de Rewah. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017373}CHAPITRE XIII\line Prouesses du capitaine Hod.{\*\bkmkend _Toc98017373} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La demi-journ\'e9e du 5 juin et la nuit suivante furent tranquillement pass\'e9es au campement. Apr\'e8s tant de fatigues, accrues de tant de dangers, ce repos nous \'e9tait bien d\'fb. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait plus le royaume d\rquote Oude qui d\'e9veloppait maintenant ses riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors \'e0 travers ce territoire, fertile encore, mais coup\'e9 de \'ab\~nullahs\~\'bb, ou ravins, qui +forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste carr\'e9 de cent cinquante-cinq milles de c\'f4tes, tr\'e8s arros\'e9 par les nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, plant\'e9 \'e7a et l\'e0 de groupes de magnifiques manguiers, sem +\'e9 d\rquote \'e9paisses jungles, qui tendent \'e0 dispara\'eetre devant la culture. +\par +\par L\'e0 fut le centre de l\rquote insurrection, apr\'e8s la prise de Delhi\~; l\'e0 se fit une des campagnes de sir Colin Campbell\~; l\'e0, la colonne du brigadier Walpole ne fut pas heureuse \'e0 ses d\'e9buts\~; l\'e0 p\'e9rit un ami de sir Edwar +d Munro, le colonel du 93}{\super e }{\'e9cossais, qui s\rquote \'e9tait distingu\'e9 aux deux assauts de Lucknow dans l\rquote affaire du 14 avril. +\par +\par \'c9tant donn\'e9e la constitution de ce territoire, aucun autre n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 plus favorable \'e0 la marche de notre train. Belles routes, tr\'e8s \'e9galement nivel\'e9es, cours d\rquote eau faciles \'e0 franchir entre les deux art\'e8 +res plus importantes qui descendent du nord, tout concourait \'e0 rendre facile cette partie de l\rquote itin\'e9raire. Il ne nous restait plus que quelques centaines de kilom\'e8tres \'e0 parcourir, avant de sent +ir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine aux montagnes du N\'e9paul. +\par +\par Seulement, il fallait maintenant compter tr\'e8s s\'e9rieusement avec la saison des pluies. +\par +\par La mousson qui r\'e8gne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers mois de l\rquote ann\'e9e, venait d\rquote \'eatre renvers\'e9e. La p\'e9riode pluvieuse est plus violente sur le littoral qu\rquote \'e0 l\rquote int\'e9rieur de la p\'e9 +ninsule, et un peu plus tardive aussi. Cela tient \'e0 ce que les nuages s\rquote \'e9puisent avant d\rquote atteindre le centre de l\rquote Inde. En outre, leur direction est quelque peu modifi\'e9e par la barri\'e8 +re des hautes montagnes, qui forme comme une esp\'e8ce de remous atmosph\'e9rique. Sur la c\'f4te de Malabar, la mousson commence au mois de mai\~; au milieu des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir que quel +ques semaines plus tard, au mois de juin. +\par +\par Or, nous \'e9tions en juin, et c\rquote est dans ces circonstances particuli\'e8res, mais pr\'e9vues, que notre voyage allait d\'e9sormais s\rquote effectuer. +\par +\par Je dois dire, tout d\rquote abord, que, d\'e8s le lendemain, notre brave Go\'fbmi, si malencontreusement d\'e9sarm\'e9 par la foudre, alla mieux. Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n\rquote +en conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du ciel. +\par +\par Pendant les deux journ\'e9es des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit meilleure chasse avec l\rquote aide de Phann et de Black. Il put tuer un couple de ces antilopes appel\'e9es \'ab\~nilgaus\~\'bb dans le pays. Ce sont les b\'9cufs bleus des Indous, qu +\rquote il serait plus juste d\rquote appeler cerfs, puisqu\rquote ils ressemblent plus aux cerfs qu\rquote aux cong\'e9n\'e8res du dieu Apis. Il faudrait m\'eame les nommer cerfs gris-perle, et leur couleur rappelle assur\'e9 +ment mieux la couleur du ciel orageux que celle du ciel azur\'e9. On assure cependant que, chez quelques-unes de ces magnifiques b\'eates, \'e0 petites cornes ac\'e9r\'e9es et droites, \'e0 t\'eate longue et l\'e9g\'e8rement bomb\'e9 +e, la robe devient presque bleue, \endash \~teinte que la nature semble avoir invariablement refus\'e9e aux quadrup\'e8des, m\'eame au renard bleu, dont la fourrure est plut\'f4t noire. +\par +\par Ce n\rquote \'e9taient pas encore les carnassiers que r\'eavait le capitaine Hod. Cependant, le nilgau, s\rquote il n\rquote est pas f\'e9roce, n\rquote en est pas moins dangereux, quand, bless\'e9 l\'e9g\'e8rement, il revient sur le chasseur. Une premi +\'e8re balle du capitaine, une seconde de Fox, arr\'eat\'e8rent net dans leur \'e9lan ces deux superbes animaux. Ils furent tu\'e9s comme au vol. Aussi, pour Fox, n\rquote \'e9tait-ce que du gibier de plume\~! +\par +\par Monsieur Parazard, lui, fut d\rquote une tout autre opinion, et les excellents cuissots, r\'f4tis \'e0 point, qu\rquote il nous servit le jour m\'eame, nous rang\'e8rent \'e0 son avis. +\par +\par Le 8 juin, d\'e8s l\rquote aube, nous quittions notre campement, qui avait \'e9t\'e9 \'e9tabli pr\'e8s d\rquote un petit village du Rohilkhande. Nous l\rquote avions atteint la veille au soir, apr\'e8s avoir franchi les quarante kilom\'e8tres qui le s\'e9 +parent de Rewah. Notre train n\rquote avait donc march\'e9 qu\rquote avec une vitesse tr\'e8s mod\'e9r\'e9e sur un sol que les pluies continuaient \'e0 d\'e9tremper. En outre, les ruisseaux commen\'e7aient \'e0 se gonfler, et plusieurs gu\'e9s nous caus +\'e8rent un retard de quelques heures. Mais, apr\'e8s tout, nous n\rquote \'e9tions pas \'e0 un ou deux jours pr\'e8s. Cette r\'e9gion montagneuse, o\'f9 nous comptions installer Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d\rquote \'e9t\'e9 +, comme au milieu d\rquote un sanitarium, nous \'e9tions assur\'e9s de l\rquote atteindre avant la fin de juin. Donc, nulle inqui\'e9tude \'e0 cet \'e9gard. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e du 8, le capitaine Hod eut \'e0 regretter un beau coup de fusil. +\par +\par Le chemin \'e9tait bord\'e9 d\rquote \'e9paisses jungles de bambous, comme il s\rquote en rencontre fr\'e9quemment autour de ces villages, qui semblent b\'e2tis dans des corbeilles de fleurs. Ce n\rquote \'e9tait pas encore la jungle v\'e9 +ritable, celle qui, au sens indou, s\rquote applique \'e0 la plaine \'e2pre, nue, st\'e9rile, que dominent des lignes de buissons gris\'e2tres. Nous \'e9tions, au contraire, en pays cultiv\'e9, au milieu d\rquote +un fertile territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizi\'e8res mar\'e9cageuses. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote en allait tranquillement, dirig\'e9 par la main de Storr, lan\'e7ant ses jolis panaches de vapeur, que le vent \'e9parpillait sur les bambous de la route. +\par +\par Tout \'e0 coup, un animal bondit avec une agilit\'e9 surprenante et se jeta sur le cou de notre \'e9l\'e9phant. +\par +\par \'ab\~Un tch\'eeta, un tch\'eeta\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le m\'e9canicien. +\par +\par \'c0 ce cri, le capitaine Hod s\rquote \'e9lan\'e7a sur le balcon ant\'e9rieur, et saisit son fusil, toujours pr\'eat et toujours l\'e0. \'ab\~Un tch\'eeta\~! s\rquote \'e9cria-t-il \'e0 son tour. +\par +\par \endash \~Tirez-le donc\~! m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~J\rquote ai le temps\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod, qui se contenta de tenir l\rquote animal en joue. Le tch\'eeta est une sorte de l\'e9 +opard particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque aussi redoutable, tant il est vif, souple d\rquote \'e9chine, robuste de membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la v\'e9randah, nous l\rquote +observions, attendant le coup de fusil du capitaine. +\par +\par \'c9videmment, ce l\'e9opard avait \'e9t\'e9 tromp\'e9 \'e0 la vue de notre \'e9l\'e9phant. Il s\rquote \'e9tait hardiment pr\'e9cipit\'e9 sur lui\~; mais l\'e0 o\'f9 il croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il p\'fb +t enfoncer ses dents ou ses griffes, c\rquote \'e9tait une chair de t\'f4le que ni ses griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa d\'e9convenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, et il allait l\rquote +abandonner sans doute, lorsqu\rquote il nous aper\'e7ut. +\par +\par Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un chasseur, s\'fbr de son coup, qui ne veut frapper la b\'eate qu\rquote au bon moment et au bon endroit. +\par +\par Le tch\'eeta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-\'eatre cherchait-il le moment favorable pour s\rquote \'e9lancer sur la v\'e9randah. +\par +\par En effet, nous le v\'eemes bient\'f4t grimper \'e0 la t\'eate de l\rquote \'e9l\'e9phant, embrasser de ses pattes la trompe qui servait de chemin\'e9e, puis monter presque \'e0 son orifice, d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chappaient les jets de vapeur. +\par +\par \'ab\~Tirez donc, Hod\~! dis-je encore. +\par +\par \endash \~J\rquote ai le temps, \'bb r\'e9pondit le capitaine. Puis, s\rquote adressant \'e0 moi, sans toutefois perdre de vue le l\'e9opard, qui nous regardait\~: \'ab\~Vous n\rquote avez jamais tu\'e9 de tch\'eeta, Maucler\~? me demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Jamais. +\par +\par \endash \~Voulez-vous en tuer un\~? +\par +\par \endash \~Capitaine, r\'e9pondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup magnifique\'85 +\par +\par \endash \~Peuh\~! fit Hod, ce n\rquote est pas l\'e0 un coup de chasseur\~! Prenez un fusil, ajustez-moi cette b\'eate-l\'e0 au d\'e9faut de l\rquote \'e9paule\~! Si vous la manquez, je la rattraperai au vol\~! +\par +\par \endash \~Soit.\~\'bb Fox, qui \'e9tait venu nous rejoindre, me passa une carabine double qu\rquote il tenait \'e0 la main. Je la pris, je l\rquote armai, j\rquote ajustai au d\'e9faut de l\rquote \'e9paule le l\'e9opard toujours immobile, et je tirai. L +\rquote animal, bless\'e9, mais l\'e9g\'e8rement, fit un bond \'e9norme, et, passant par-dessus la tourelle du m\'e9canicien, il vint tomber sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon chasseur qu\rquote il f\'fbt, n\rquote +avait pas eu le temps de le saisir au passage\'85 +\par +\par \'ab\~\'c0 nous, Fox, \'e0 nous\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et tous deux, s\rquote \'e9lan\'e7ant hors de la v\'e9randah, all\'e8rent se poster dans la tourelle. +\par +\par Le l\'e9opard, qui allait et venait, s\rquote \'e9lan\'e7a sur le second toit, apr\'e8s avoir franchi la passerelle d\rquote un bond. Au moment o\'f9 le capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l\rquote animal, qui se pr\'e9 +cipita sur le sol, se releva d\rquote un vigoureux \'e9lan, et disparut dans la jungle. \'ab\~Stoppe\~! stoppe\~!\~\'bb cria vivement Banks au m\'e9canicien, qui, fermant l\rquote introduction de la vapeur, cala instantan\'e9 +ment les roues du train tout entier avec le frein atmosph\'e9rique. Le capitaine et Fox saut\'e8rent sur la route, et s\rquote \'e9lanc\'e8rent dans le fourr\'e9 afin d\rquote atteindre le tch\'eeta. Quelques minutes se pass\'e8rent. Nous \'e9 +coutions, non sans une certaine impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux chasseurs revinrent les mains vides. \'ab\~Disparu\~! envol\'e9\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et pas m\'eame une trace de sang sur les herbes\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est ma faute\~! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de tirer ce tch\'eeta \'e0 ma place\~! Il n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 manqu\'e9\~! +\par +\par \endash \~Bon\~! vous l\rquote avez touch\'e9, r\'e9pondit Hod, j\rquote en suis s\'fbr, mais pas au bon endroit\~! +\par +\par \endash \~Ce n\rquote est pas celui-l\'e0, mon capitaine, qui fera mon trente-huiti\'e8me ni votre quarante et uni\'e8me\~! dit Fox, assez d\'e9contenanc\'e9. +\par +\par \endash \~Bah\~! fit Hod, avec un ton d\rquote insouciance un peu affect\'e9, un tch\'eeta n\rquote est point un tigre\~! Sans cela, mon cher Maucler, je n\rquote aurais pu prendre sur moi de vous c\'e9der ce coup de fusil\~! +\par +\par \endash \~\'c0 table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le d\'e9jeuner nous attend et vous consolera\'85 +\par +\par \endash \~D\rquote autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c\rquote est la faute \'e0 Fox\~! +\par +\par \endash \~Ma faute\~? r\'e9pondit le brosseur, tr\'e8s interloqu\'e9 par cette observation inattendue. +\par +\par \endash \~Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as remise \'e0 monsieur Maucler n\rquote \'e9tait charg\'e9e qu\rquote avec du six\~!\~\'bb Et Mac Neil montrait la seconde cartouche qu\rquote il venait de retirer de l\rquote +arme dont je m\rquote \'e9tais servi. Elle ne contenait effectivement que du plomb \'e0 perdreaux. \'ab\~Fox\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Mon capitaine\~? +\par +\par \endash \~Deux jours de salle de police\~! +\par +\par \endash \~Oui, mon capitaine\~!\~\'bb Et Fox s\rquote en alla dans sa cabine, r\'e9solu \'e0 ne pas repara\'eetre devant nous avant quarante-huit heures. Il \'e9tait tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le le +ndemain, 9 juin, le capitaine Hod, Go\'fbmi et moi, nous all\'e2mes battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journ\'e9e de halte que Banks venait d\rquote accorder. Il avait plu pendant toute la matin\'e9e\~; mais, vers midi, le ciel s +\rquote \'e9tait un peu rass\'e9r\'e9n\'e9, et l\rquote on pouvait compter sur une \'e9claircie de quelques heures. Du reste, ce n\rquote \'e9tait pas Hod, le chasseur de fauves, qui m\rquote emmenait cette fois, c\rquote \'e9 +tait le chasseur de gibier. Dans l\rquote int\'e9r\'eat de la table, il allait tranquillement fl\'e2ner sur le bord des rizi\'e8res, en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait savoir au capitaine que l\rquote office \'e9 +tait vide, et il attendait de Son Honneur que Son Honneur voul\'fbt bien \'ab\~prendre les mesures n\'e9cessaires\~\'bb pour le remplir. Le capitaine Hod se r\'e9signa, et nous part\'eemes, arm\'e9 +s de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, notre battue n\rquote eut d\rquote autre r\'e9sultat que de faire envoler quelques perdrix ou lever quelques li\'e8vres, mais \'e0 de telles distances, que, malgr\'e9 + le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer \'e0 tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod \'e9tait-il de fort mauvaise humeur. D\rquote ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, sans jungles, sans taillis, sem\'e9 +e de villages et de fermes, il ne pouvait compter sur la rencontre d\rquote un carnassier quelconque, qui l\rquote e\'fbt d\'e9dommag\'e9 du l\'e9opard manqu\'e9 de la veille. Il n\rquote \'e9tait venu l\'e0 qu\rquote en qualit\'e9 + de pourvoyeur, et songeait \'e0 la r\'e9ception que lui ferait monsieur Parazard s\rquote il rentrait le carnier vide. Ce n\rquote \'e9tait pas notre faute, cependant. \'c0 quatre heures, nous n\rquote avions pas eu l\rquote +occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je l\rquote ai dit, tout le gibier se levait hors de port\'e9e. \'ab\~Mon cher ami, me dit alors le capitaine Hod, d\'e9cid\'e9ment, \'e7a ne va pas\~ +! En quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une mauvaise chance, une fatalit\'e9 persistante, \'e0 laquelle je ne comprends rien, m\rquote emp\'eache de tenir ma promesse\~! +\par +\par \endash \~Bon\~! mon capitaine, r\'e9pondis-je, il ne faut pas d\'e9sesp\'e9rer. Si j\rquote \'e9prouve quelque regret, c\rquote est moins pour moi que pour vous\~!\'85 Nous nous rattraperons, d\rquote ailleurs, dans les montagnes du N\'e9paul\~! +\par +\par \endash \~Oui, dit le capitaine Hod, l\'e0, sur ces premi\'e8res rampes de l\rquote Himalaya, les conditions seront meilleures pour op\'e9rer. Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout s +on attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son \'e9l\'e9phant gigantesque, effraye ces damn\'e9s fauves, plus encore que ne les effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu\rquote il sera en marche\~! Au repos, il faut l +\rquote esp\'e9rer, nous serons plus heureux. En v\'e9rit\'e9\~! ce l\'e9opard \'e9tait un fou\~! Il fallait qu\rquote il mour\'fbt de faim pour se jeter sur notre G\'e9ant d\rquote Acier, et il \'e9tait digne d\rquote \'eatre tu\'e9 raide d\rquote +une bonne balle de calibre\~! Satan\'e9 Fox\~! je n\rquote oublierai jamais ce qu\rquote il a fait l\'e0\~! \endash \~Quelle heure est-il maintenant\~? +\par +\par \endash \~Il est pr\'e8s de cinq heures\~! +\par +\par \endash \~Cinq heures d\'e9j\'e0, et nous n\rquote avons pas encore pu br\'fbler une seule cartouche\~! +\par +\par \endash \~On ne nous attend qu\rquote \'e0 sept heures au campement. Peut-\'eatre d\rquote ici l\'e0\~!\'85 +\par +\par \endash \~Non\~! La chance est contre nous, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et, voyez-vous, la chance, cela fait la moiti\'e9 du succ\'e8s\~! +\par +\par \endash \~La pers\'e9v\'e9rance aussi, r\'e9pondis-je. Eh bien, convenons, capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides\~! Cela vous va-t-il\~? +\par +\par \endash \~Si cela me va\~! s\rquote \'e9cria Hod. Meure qui se d\'e9dit\~! +\par +\par \endash \~Entendu. +\par +\par \endash \~Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un \'e9cureuil plut\'f4t que de revenir bredouille\~!\~\'bb +\par +\par Le capitaine Hod, Go\'fbmi et moi, nous \'e9tions dans cette disposition d\rquote esprit o\'f9 tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continu\'e9e avec un ent\'eatement digne d\rquote un meilleur sort\~ +; mais il semblait que les plus inoffensifs oiseaux eussent devin\'e9 nos intentions hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. +\par +\par Nous allions ainsi entre les rizi\'e8res, battant tant\'f4t un c\'f4t\'e9 de la route, tant\'f4t l\rquote autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas trop nous \'e9loigner du campement. Peine inutile. \'c0 + six heures et demie du soir, les cartouches de nos fusils \'e9taient encore intactes. Nous aurions pu venir l\'e0 une canne \'e0 la main. Le r\'e9sultat e\'fbt \'e9t\'e9 le m\'eame. +\par +\par Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serr\'e9es. Sur son front, un gros pli, profond\'e9ment creus\'e9 entre les deux sourcils, annon\'e7ait une rage sourde. Il marmottait entre ses l\'e8vres pinc\'e9 +es je ne sais quelles vaines menaces contre tout \'eatre vivant de plume ou de poil, dont il n\rquote apparaissait pas un seul \'e9chantillon sur cette plaine. \'c9videmment, il en arriverait \'e0 d\'e9 +charger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher, \endash \~une fa\'e7on cyn\'e9g\'e9tique de passer sa col\'e8re. Son arme lui br\'fblait les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la rejetait en bandouli\'e8re, il l\rquote +\'e9paulait, comme malgr\'e9 lui. +\par +\par Go\'fbmi le regardait. \'ab\~Le capitaine deviendra enrag\'e9, si cela continue\~! me dit-il, en secouant la t\'eate. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus modeste des pigeons domestiques qu\rquote une main charitable lui lancerait \'e0 bonne port\'e9e\~! \'c7a le calmerait\~!\~\'bb +\par +\par Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le triple, on n\rquote e\'fbt pu, \'e0 cette heure, se procurer le moins co\'fbteux et le plus vulgaire des gibiers. La campagne \'e9tait d\'e9serte alors, et nous n\rquote +apercevions plus ni ferme ni village. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, je crois que si cela e\'fbt \'e9t\'e9 possible, j\rquote aurais envoy\'e9 Go\'fbmi acheter \'e0 tout prix un volatile quelconque, f\'fbt-ce un poulet d\'e9plum\'e9, pour le livrer en repr\'e9sailles aux coups de notre d\'e9pit\'e9 + capitaine\~! +\par +\par La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus assez jour pour qu\rquote il f\'fbt possible de continuer cette infructueuse exp\'e9dition. Bien que nous fussions convenus de ne point repara\'eetre au campement, la carnassi\'e8 +re vide, nous y serions pourtant bien oblig\'e9s, \'e0 moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans compter que cette nuit mena\'e7ait d\rquote \'eatre pluvieuse, le colonel Munro et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient \'e9t\'e9 + dans une inqui\'e9tude qu\rquote il fallait leur \'e9pargner. +\par +\par Le capitaine Hod, l\rquote \'9cil d\'e9mesur\'e9ment ouvert, jetant son regard de gauche \'e0 droite et de droite \'e0 gauche avec la prestesse d\rquote un oiseau, marchait \'e0 dix pas en avant, et dans une directi +on qui ne nous rapprochait pas positivement de Steam-House. +\par +\par J\rquote allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer enfin \'e0 lutter contre la mauvaise chance, lorsqu\rquote un fort bruit d\rquote ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. +\par +\par Une masse blanch\'e2tre s\rquote \'e9levait lentement au-dessus d\rquote un fourr\'e9. +\par +\par Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, j\rquote \'e9paulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. +\par +\par Le volatile inconnu que je venais de tirer s\rquote abattit lourdement sur le bord d\rquote une rizi\'e8re. +\par +\par Phann s\rquote \'e9lan\'e7a d\rquote un bond, s\rquote empara du gibier que je venais d\rquote abattre, et le rapporta au capitaine. +\par +\par \'ab\~Enfin\~! s\rquote \'e9cria Hod, si monsieur Parazard n\rquote est pas content, qu\rquote il se pr\'e9cipite dans sa marmite, la t\'e8te la premi\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Certainement\'85 \'e0 d\'e9faut d\rquote autre\~! r\'e9pliqua le capitaine. +\par +\par \endash \~Tr\'e8s heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler\~! me dit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Qu\rquote ai-je donc fait de r\'e9pr\'e9hensible\~? +\par +\par \endash \~Eh\~! vous avez tu\'e9 un paon, et il est d\'e9fendu de tuer les paons, qui sont des oiseaux sacr\'e9s dans toute l\rquote Inde. +\par +\par \endash \~Le diable emporte les oiseaux sacr\'e9s et ceux qui les consacrent\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Celui-ci est tu\'e9, on le mangera\'85 d\'e9votement, si vous voulez, mais on le mangera\~!\~\'bb +\par +\par En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l\rquote exp\'e9dition d\rquote Alexandre, \'e9poque \'e0 laquelle il se r\'e9pandit dans la p\'e9ninsule, le paon est un animal sacr\'e9 entre tous. Les indous en ont fait l\rquote embl\'e8me de la d\'e9 +esse Saravasti, qui pr\'e9side aux naissances et aux mariages. Il est d\'e9fendu de d\'e9truire ce volatile sous des peines que la loi anglaise a confirm\'e9es. +\par +\par Cet \'e9chantillon des gallinac\'e9es, qui faisait la joie du capitaine Hod, \'e9tait magnifique, avec ses ailes vert fonc\'e9 aux reflets m\'e9talliques, que bordait un liser\'e9 d\rquote or. Sa queue, bien fournie et finement ocell\'e9 +e, formait un superbe \'e9ventail de barbes soyeuses. +\par +\par \'ab\~En route\~! en route\~! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard nous fera manger du paon, quoi qu\rquote en puissent penser tous les brahmanes de l\rquote Inde\~! Si le paon n\rquote est, en somme, qu\rquote un poulet pr\'e9 +tentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relev\'e9es, fera bon effet sur notre table\~! +\par +\par \endash \~Enfin, vous voil\'e0 satisfait, mon capitaine\~? +\par +\par \endash \~Satisfait\'85 de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de moi du tout\~! Ma mauvaise chance n\rquote est pas encore pass\'e9e, et il faudra bien qu\rquote elle se passe\~! En route\~!\~\'bb +\par +\par Nous voil\'e0 donc, revenant sur nos pas du c\'f4t\'e9 du campement, dont nous devions \'eatre \'e9loign\'e9s de trois milles environ. Sur la route qui tra\'e7ait son sinueux lacet \'e0 travers les \'e9paisses jungles de bambous, nous marchions l\rquote +un pr\'e8s de l\rquote autre, le capitaine Hod et moi. Go\'fbmi, portant notre gibier, \'e9tait \'e0 deux ou trois pas en arri\'e8re. Le soleil n\rquote avait pas encore dis +paru, mais de gros nuages le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une demi-obscurit\'e9. +\par +\par Tout \'e0 coup, un formidable rugissement \'e9clata dans un fourr\'e9 \'e0 droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m\rquote arr\'eatai brusquement, comme malgr\'e9 moi. +\par +\par Le capitaine Hod me saisit la main. +\par +\par \'ab\~Un tigre\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par Puis, un juron lui \'e9chappa. +\par +\par \'ab\~Tonnerre des Indes\~! s\rquote \'e9cria-t-il, il n\rquote y a que du plomb \'e0 perdreaux dans nos fusils\~!\~\'bb +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait que trop vrai, et ni Hod, ni Go\'fbmi, ni moi, nous n\rquote avions de cartouches \'e0 balle\~! +\par +\par D\rquote ailleurs, nous n\rquote aurions pas eu le temps de recharger nos armes. Dix secondes apr\'e8s avoir pouss\'e9 son rugissement, l\rquote animal s\rquote \'e9lan\'e7ait hors du fourr\'e9 et retombait d\rquote un seul bond \'e0 + vingt pas sur la route. +\par +\par C\rquote \'e9tait un magnifique tigre, de cette esp\'e8ce que les Indous appellent les mangeurs d\rquote hommes, \'ab\~men eater\~\'bb, f\'e9roces carnassiers, dont les victimes se comptent annuellement par centaines. +\par +\par La situation \'e9tait terrible. +\par +\par Je regardais le tigre, je le d\'e9vorais des yeux, mon, fusil tremblant dans ma main, je l\rquote avoue. Il mesurait neuf \'e0 dix pieds de longueur, robe couleur orange, z\'e9br\'e9e de rayures blanches et noires. Il nous regardait aussi. Son \'9c +il de chat flamboyait dans la demi-ombre. Sa queue balayait f\'e9brilement le sol. Il se rasait et se ramassait comme pour s\rquote \'e9lancer. Hod n\rquote avait rien perdu de son sang-froid. Il tenait l\rquote +animal en joue, et murmurait avec un accent impossible \'e0 rendre\~: \'ab\~Du six\~! Foudroyer un tigre avec du six\~! Si je ne le tire pas \'e0 bout portant, dans les yeux, nous sommes\'85\~\'bb Le capitaine ne put achever. Le tigre s\rquote avan\'e7 +ait, non par bonds, mais \'e0 petits pas. Go\'fbmi, accroupi en arri\'e8re, le visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. Quant au mien, il n\rquote \'e9tait m\'eame plus charg\'e9. Je voulus prendre une cartouche dans ma cartouchi\'e8 +re. \'ab\~Pas un mouvement\~! me souffla le capitaine \'e0 voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas qu\rquote il bondisse\~!\~\'bb +\par +\par Tous trois nous restions donc sans bouger. +\par +\par Le tigre avan\'e7ait lentement. Sa t\'eate, qu\rquote il balan\'e7ait tout \'e0 l\rquote heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais comme en dessous. De sa vaste m\'e2choire entr\rquote ouverte, baiss\'e9 +e au ras du sol, il semblait en aspirer les \'e9manations. +\par +\par Bient\'f4t, la formidable b\'eate ne fut plus qu\rquote \'e0 dix pas du capitaine. +\par +\par Hod, bien camp\'e9 sur ses jambes, immobile comme une statue, concentrait toute sa vie dans son regard. L\rquote effroyable lutte qui se pr\'e9parait, dont nul de nous n\rquote allait peut-\'eatre sortir vivant, ne lui faisait m\'ea +me pas battre plus rapidement le c\'9cur\~! +\par +\par Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. +\par +\par Il fit cinq pas encore. J\rquote eus besoin de toute mon \'e9nergie pour ne pas crier au capitaine Hod\~: +\par +\par \'ab\~Mais tirez donc\~! tirez donc\~!\~\'bb +\par +\par Non\~! Le capitaine l\rquote avait dit, \endash \~et c\rquote \'e9tait \'e9videmment le seul moyen de salut, \endash \~il voulait br\'fbler les yeux \'e0 l\rquote animal\~; mais, pour cela, il fallait ne le tirer qu\rquote \'e0 bout portant. +\par +\par Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s\rquote \'e9lancer\'85 +\par +\par Une violente d\'e9tonation retentit, qui fut presque aussit\'f4t suivie d\rquote une seconde. +\par +\par Cette seconde d\'e9tonation s\rquote \'e9tait produite dans le corps m\'eame de l\rquote animal, qui, apr\'e8s trois ou quatre soubresauts et des rugissements de douleur, retomba inanim\'e9 sur le sol. +\par +\par \'ab\~Prodige\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Mon fusil \'e9tait donc charg\'e9 \'e0 balle\~! et \'e0 balle explosible\~! Ah\~! cette fois, merci, Fox, merci\~! +\par +\par \endash \~Est-il possible\~! m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Voyez\~!\~\'bb Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la cartouche du canon de gauche. C\rquote \'e9tait une cartouche \'e0 balle. Tout s\rquote expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine d +ouble et un fusil double, tous les deux du m\'eame calibre. Or, en m\'eame temps que Fox, par erreur, avait charg\'e9 la carabine avec les cartouches \'e0 plomb de chasse, il avait charg\'e9 le fusil de chasse avec les cartouches \'e0 + balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait sauv\'e9 la vie au l\'e9opard, aujourd\rquote hui elle nous l\rquote avait sauv\'e9e\~! +\par +\par \'ab\~Oui, r\'e9pondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouv\'e9 plus pr\'e8s de la mort\~!\~\'bb Une demi-heure apr\'e8s, nous \'e9tions de retour au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. + +\par +\par \endash \~Mon capitaine, r\'e9pondit le brosseur, cela prouve qu\rquote au lieu de deux jours de consigne, j\rquote en m\'e9rite quatre, puisque je me suis tromp\'e9 deux fois\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est mon avis, r\'e9pondit le capitaine Hod\~; mais puisque ton erreur m\rquote a valu le quarante et uni\'e8me, c\rquote est aussi mon avis de t\rquote offrir cette guin\'e9e\'85 +\par +\par \endash \~Comme le mien est de la prendre, \'bb r\'e9pondit Fox, qui empocha la pi\'e8ce d\rquote or. +\par +\par Tels furent les incidents qui marqu\'e8rent la premi\'e8re rencontre du capitaine Hod et de son quarante et uni\'e8me tigre. +\par +\par Le 12 juin au soir, notre train faisait halte pr\'e8s d\rquote une bourgade peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir les cent cinquante kilom\'e8tres qui nous s\'e9paraient encore des montagnes du N\'e9paul. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017374}CHAPITRE XIV\line Un contre trois.{\*\bkmkend _Toc98017374} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premi\'e8res rampes de ces r\'e9gions septentrionales de l\rquote Inde, qui, d\rquote \'e9tage en \'e9tage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont att +eindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu\rquote alors, le sol n\rquote avait subi qu\rquote une d\'e9nivellation insensible, sa d\'e9clivit\'e9 ne s\rquote accusait que l\'e9g\'e8rement, et notre G\'e9ant d\rquote Acier ne semblait m\'eame pas s +\rquote en apercevoir. +\par +\par Le temps \'e9tait orageux, pluvieux surtout, mais la temp\'e9rature se maintenait \'e0 une moyenne supportable. Les chemins n\rquote \'e9taient pas encore mauvais et r\'e9sistaient bien aux larges jantes des roues du train, si pesant qu\rquote il f\'fb +t. Lorsque quelque orni\'e8re les ravinait trop profond\'e9ment, un l\'e9ger coup de la main de Storr au r\'e9gulateur, provoquant une pouss\'e9e plus violente de l\rquote ob\'e9issant fluide, suffisait \'e0 passer l\rquote +obstacle. La puissance ne manquait pas \'e0 notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprim\'e9 aux valves d\rquote introduction, ajoutait instantan\'e9ment \'e0 sa force effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, nous n\rquote avions jusqu\rquote ici qu\rquote \'e0 nous louer aussi bien de ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopt\'e9 et du confort de nos maisons roulantes, toujours en qu\'eate de nouveau +x horizons, qui se modifiaient incessamment \'e0 nos regards. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait plus, en effet, cette plaine infinie qui s\rquote \'e9tend depuis la vall\'e9e du Gange jusque sur les territoires de l\rquote Oude et du Rohilkhande. Les sommets de l\rquote Himalaya formaient dans le nord une g +igantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages chass\'e9s par le vent du sud-ouest. Il \'e9tait encore impossible de bien voir le pittoresque profil d\rquote une cha\'eene qui se d\'e9coupait \'e0 une moyenne de huit mille m\'e8 +tres au-dessus du niveau de la mer\~; mais, aux approches de la fronti\'e8re thib\'e9taine, l\rquote aspect du pays devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux d\'e9pens des champs cultiv\'e9s. +\par +\par Aussi la flore de cette partie du territoire indou n\rquote \'e9tait-elle plus la m\'eame. D\'e9j\'e0, les palmiers avaient disparu pour faire place \'e0 ces magnifiques bananiers, \'e0 ces manguiers touffus qui fournissent le meilleur fruit de l\rquote +Inde, et plus particuli\'e8rement aux groupes de bambous, dont la ramure s\rquote \'e9panouissait en gerbe jusqu\rquote \'e0 cent pieds au-dessus du sol. L\'e0, aussi, apparaissaient des magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l\rquote +air de parfums p\'e9n\'e9trants, des \'e9rables superbes, des ch\'eanes d\rquote esp\'e8ces vari\'e9es, des marronniers aux fruits h\'e9riss\'e9s de pointes comme des oursins de mer, des arbres \'e0 caoutchouc, dont la s\'e8 +ve coulait par leurs veines entr\rquote ouvertes, des pins aux \'e9normes feuilles de l\rquote esp\'e8ce des pendanus\~; puis, plus modestes de taille, plus \'e9clatants de couleurs, des g\'e9raniums, des rhododendrons, des lauriers, dispos\'e9 +s en plates-bandes, qui bordaient les routes. +\par +\par Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient encore, mais s\'e9par\'e9s d\'e9j\'e0 par un plus grand nombre de milles. La population diminuait \'e0 l\rquote +approche des hautes terres. +\par +\par Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant \'e9tendre un ciel gris et brumeux. J\rquote ajouterai m\'eame que la pluie tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, du 13 au 17 juin, nous n\rquote e\'fbmes peut- +\'eatre pas une demi-journ\'e9e d\rquote accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, n\'e9cessit\'e9 de tromper les longues heures comme on l\rquote e\'fbt fait dans une habitation s\'e9 +dentaire, en fumant, en causant, en jouant au whist. +\par +\par Pendant ce temps, les fusils ch\'f4maient, au grand d\'e9plaisir du capitaine Hod\~; mais deux \'ab\~schlems\~\'bb, qu\rquote il fit dans une seule soir\'e9e, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. +\par +\par \'ab\~On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours faire un schlem\~!\~\'bb +\par +\par Il n\rquote y avait rien \'e0 r\'e9pondre \'e0 une proposition si juste et si nettement formul\'e9e. +\par +\par Le 17 juin, le campement fut dress\'e9 pr\'e8s d\rquote un s\'e9ra\'ef, \endash \~nom que portent les bungalows sp\'e9cialement r\'e9serv\'e9s aux voyageurs. Le temps s\rquote \'e9tait un peu \'e9clairci, et le G\'e9ant d\rquote +Acier, qui avait rudement travaill\'e9 pendant ces quatre jours, r\'e9clamait, sinon quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer la demi-journ\'e9e et la nuit suivante en cet endroit. +\par +\par Le s\'e9ra\'ef, c\rquote est le caravans\'e9rail, l\rquote auberge publique des grandes routes de la p\'e9ninsule, un quadrilat\'e8re de b\'e2timents peu \'e9lev\'e9s entourant une cour int\'e9rieure, et, le plus ordinairement, surmont\'e9 +s de quatre tourelles d\rquote angle, ce qui lui donne un air tout \'e0 fait oriental. L\'e0, dans ces s\'e9ra\'efs, fonctionne un personnel sp\'e9cialement affect\'e9 au service int\'e9rieur, le \'ab\~bhisti\~\'bb, ou porteur d\rquote +eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu exigeants, savent se contenter d\rquote \'9cufs et de poulets, et le \'ab\~khansama\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on peut traiter directement et assez g\'e9n +\'e9ralement \'e0 bas prix. +\par +\par Le gardien du s\'e9ra\'ef, le p\'e9on, est simplement un agent de la tr\'e8s honorable Compagnie, \'e0 laquelle la plupart de ces \'e9tablissements appartiennent, et qui les fait inspecter par l\rquote ing\'e9nieur en chef du district. +\par +\par Une r\'e8gle assez bizarre, mais rigoureusement appliqu\'e9e dans ces \'e9tablissements, est celle-ci\~: tout voyageur peut occuper le s\'e9ra\'ef pendant vingt-quatre heures\~; dans le cas o\'f9 il veut y s\'e9 +journer plus longtemps, il lui faut une permission de l\rquote inspecteur. Faute de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut exiger qu\rquote il lui c\'e8de la place. +\par +\par Il va sans dire que, d\'e8s que nous f\'fbmes arriv\'e9s \'e0 notre lieu de halte, le G\'e9ant d\rquote Acier produisit son effet habituel, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il fut tr\'e8s remarqu\'e9, tr\'e8s envi\'e9 peut-\'ea +tre. Cependant, je dois constater que les h\'f4tes actuels du s\'e9ra\'ef le regard\'e8rent plut\'f4t avec une sorte de d\'e9dain, \endash \~d\'e9dain trop affect\'e9 pour \'eatre r\'e9el. +\par +\par Nous n\rquote avions pas affaire, il est vrai, \'e0 de simples mortels, voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne s\rquote agissait l\'e0 ni de quelque officier anglais, regagnant les cantonnements de la fronti\'e8re n\'e9 +palaise, ni de quelque marchand indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l\rquote Afghanistan, au del\'e0 de Lahore ou de Peshawar. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils d\rquote un rajah ind\'e9pendant du Guzarate, rajah lui-m\'eame, et qui voyageait en grande pompe dans le nord de la p\'e9ninsule indienne. +\par +\par Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du s\'e9ra\'ef, mais encore tous les abords, qui avaient \'e9t\'e9 am\'e9nag\'e9s de mani\'e8re \'e0 loger les gens de sa suite. +\par +\par Je n\rquote avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, d\'e8s que notre halte eut \'e9t\'e9 organis\'e9e \'e0 un quart de mille environ du s\'e9ra\'ef, dans un site charmant, sur le bord d\rquote un petit cours d\rquote eau et \'e0 l\rquote +abri de magnifiques pendanus, j\rquote allai, en compagnie du capitaine Hod et de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. +\par +\par Le fils d\rquote un rajah qui se d\'e9place ne se d\'e9place pas seul, il s\rquote en faut\~! S\rquote il est des gens que je n\rquote envie pas, ce sont bien ceux qui ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussit\'f4 +t en mouvement quelques centaines d\rquote hommes\~! Mieux vaut \'eatre simple pi\'e9ton, sac au dos, b\'e2ton \'e0 la main, fusil \'e0 l\rquote \'e9paule, que prince voyageant dans les Indes, avec tout le c\'e9r\'e9monial que son rang lui impose. +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est pas un homme qui va d\rquote une ville \'e0 l\rquote autre, me dit Banks, c\rquote est une bourgade tout enti\'e8re qui modifie ses coordonn\'e9es g\'e9ographiques\~! +\par +\par \endash \~J\rquote aime mieux Steam-House, r\'e9pondis-je, et je ne changerais pas avec ce fils de rajah\~! +\par +\par \endash \~Et qui sait, r\'e9pliqua le capitaine Hod, si ce prince ne pr\'e9f\'e9rerait pas notre maison roulante \'e0 tout cet encombrant attirail de campagne\~! +\par +\par \endash \~Il n\rquote a qu\rquote un mot \'e0 dire, s\rquote \'e9cria Banks, et je lui fabriquerai un palais \'e0 vapeur, pourvu qu\rquote il y mette le prix\~! Mais, en attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s\rquote il en vaut la peine\~!\~ +\'bb +\par +\par La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux cents chariots \'e9taient dispos\'e9s sym\'e9triquement comme les tentes d\rquote un vaste camp. Pour les tra\'ee +ner, les uns avaient des z\'e9bus, les autres des buffles, sans compter trois magnifiques \'e9l\'e9phants qui portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays \'e0 l\rquote ouest de l +\rquote Indus, qui s\rquote attellent \'e0 la Daumont. Rien ne manquait \'e0 cette caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa Hautesse, ni les bayad\'e8res qui enchantaient ses yeux, ni les faiseurs de + tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs et deux cents hallebardiers compl\'e9taient ce personnel, dont la solde e\'fbt \'e9puis\'e9 toute autre bourse que la bourse d\rquote un rajah ind\'e9pendant de l\rquote Inde. +\par +\par Les musiciens, c\rquote \'e9taient des joueurs de tambourin, de cymbales, de tamtam, appartenant \'e0 cette \'e9cole qui remplace les sons par les bruits\~; puis des r\'e2cleurs de guitares et de violons \'e0 quatre cordes, dont les instruments n\rquote +avaient jamais pass\'e9 par la main de l\rquote accordeur. +\par +\par Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces \'ab\~sapwallahs\~\'bb, ou charmeurs de serpents, qui, par leurs incantations, chassent et attirent les reptiles\~; des \'ab\~nutuis\~\'bb, tr\'e8s habites aux exercices du sabre\~ +; des acrobates qui dansent sur la corde l\'e2che, coiff\'e9s d\rquote une pyramide de pots de terre et chauss\'e9s de cornes de buffles\~; et enfin de ces escamoteurs qui ont le talent de changer en venimeuses \'ab\~cobras\~\'bb + de vieilles peaux de serpents, ou r\'e9ciproquement, au gr\'e9 du spectateur. +\par +\par Quant aux bayad\'e8res, elles appartenaient \'e0 la classe de ces jolies \'ab\~boundelis\~\'bb, si recherch\'e9es pour les \'ab\~nautchs\~\'bb ou soir\'e9es, dans lesquelles elles remplissent le double r\'f4le de chanteuses et de danseuses. Tr\'e8s d\'e9 +cemment v\'eatues, les unes de mousselines brod\'e9es d\rquote or, les autres de jupes pliss\'e9es et d\rquote \'e9charpes qu\rquote elles d\'e9ploient dans leurs passes, ces ballerines \'e9taient par\'e9es de riches bijoux, bracelets pr\'e9 +cieux aux bras, bagues d\rquote or aux doigts des pieds et des mains, grelots d\rquote argent \'e0 la cheville. Ainsi accoutr\'e9es, elles ex\'e9cutent la fameuse danse des \'9cufs avec une gr\'e2ce et une adresse v\'e9ritablement extraordinaires, et j +\rquote esp\'e9rais bien qu\rquote il me serait donn\'e9 de les admirer par invitation sp\'e9ciale du rajah. +\par +\par Puis, un certain nombre d\rquote hommes, de femmes, d\rquote enfants, figuraient je ne sais \'e0 quel titre dans le personnel de la caravane. Les hommes \'e9taient drap\'e9s dans une longue bande d\rquote \'e9toffe, qu\rquote on appelle \'ab\~dhoti\~\'bb +, ou v\'eatus de la chemise \'ab\~angarkah\~\'bb et de la longue robe blanche \'ab\~jamah\~\'bb, qui leur faisait un costume tr\'e8s pittoresque. +\par +\par Les femmes portaient le \'ab\~choli\~\'bb, sorte de jaquette \'e0 manches courtes, et le \'ab\~sari\~\'bb, l\rquote \'e9quivalent du dhoti des hommes, qu\rquote elles enroulent autour de leur taille et dont l\rquote extr\'e9mit\'e9 + se rejette coquettement sur leur t\'eate. +\par +\par Ces Indous, \'e9tendus sous les arbres, en attendant l\rquote heure du repas, fumaient des cigarettes envelopp\'e9es d\rquote une feuille verte, ou le gargouli, destin\'e9 \'e0 l\rquote incin\'e9ration du \'ab\~gurago\~\'bb, sorte de confiture noir\'e2 +tre qui se compose de tabac, de m\'e9lasse et d\rquote opium. D\rquote autres m\'e2chaient ce m\'e9lange de feuilles de b\'e9tel, de noix d\rquote arec et de chaux \'e9teinte, qui a certainement des propri\'e9t\'e9s digestives, tr\'e8s utiles sous l +\rquote ardent climat de l\rquote Inde. +\par +\par Tout ce monde, habitu\'e9 au mouvement des caravanes, vivait en bon accord, et ne montrait d\rquote animation qu\rquote \'e0 l\rquote heure des f\'eates. On e\'fbt dit de ces figurants d\rquote un cort\'e8ge de th\'e9\'e2 +tre, qui retombent dans la plus compl\'e8te apathie d\'e8s qu\rquote ils ne sont plus en sc\'e8ne. +\par +\par Cependant, lorsque nous arriv\'e2mes au campement, ces Indous s\rquote empress\'e8rent de nous adresser quelques \'ab\~salams\~\'bb en s\rquote inclinant jusqu\rquote \'e0 terre. La plupart criaient\~: \'ab\~Sahib\~! sahib\~!\~\'bb ce qui veut dire\~ +: Monsieur\~! monsieur\~! et nous leur r\'e9pondions par des gestes d\rquote amiti\'e9. +\par +\par Je l\rquote ai dit, il m\rquote \'e9tait venu \'e0 la pens\'e9e que le prince Gourou Singh voudrait peut-\'eatre donner en notre honneur une de ces f\'eates dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, tout indiqu\'e9e pour une c\'e9r +\'e9monie de ce genre, me semblait admirablement appropri\'e9e aux danses des bayad\'e8res, aux incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J\rquote aurais \'e9t\'e9 ravi, je l\rquote avoue, de pouvoir assister \'e0 ce spectacle au milieu d +\rquote un s\'e9ra\'ef, sous l\rquote ombrage de magnifiques arbres, et avec cette mise en sc\'e8ne naturelle qu\rquote eut form\'e9e le personnel de la caravane. Cela aurait mieux valu que les planches d\rquote un \'e9troit th\'e9\'e2tre +, avec ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa figuration restreinte. +\par +\par Je communiquai ma pens\'e9e \'e0 mes compagnons, qui, tout en partageant ce d\'e9sir, ne crurent pas \'e0 sa r\'e9alisation. +\par +\par \'ab\~Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un ind\'e9pendant, qui s\rquote est \'e0 peine soumis, apr\'e8s la r\'e9volte des Cipayes, pendant laquelle sa conduite a \'e9t\'e9 au moins louche. Il n\rquote +aime point les Anglais, et son fils ne fera rien pour nous \'eatre agr\'e9able. +\par +\par \endash \~Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod, avec un d\'e9daigneux mouvement d\rquote \'e9paules. +\par +\par Il devait en \'eatre ainsi, et nous ne f\'fbmes pas m\'eame admis \'e0 visiter l\rquote int\'e9rieur du s\'e9ra\'ef. Peut-\'eatre le prince Gourou Singh attendait-il la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n\rquote avait rien \'e0 demander +\'e0 ce personnage, il n\rquote en attendait rien, il ne se d\'e9rangea pas. +\par +\par Nous rev\'eenmes donc au lieu de halte, et nous f\'eemes honneur \'e0 l\rquote excellent d\'eener que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs jours, la chasse nous avait \'e9t\'e9 + interdite pour cause de mauvais temps\~; mais notre cuisinier \'e9tait un habile homme, et, sous sa main savante, les viandes et les l\'e9gumes conserv\'e9s reprirent leur fra\'eecheur et leur saveur naturelles. +\par +\par Pendant toute la soir\'e9e, et quoi qu\rquote eut dit Banks, un sentiment de curiosit\'e9 me poussant, j\rquote attendis une invitation qui ne vint pas. Le capitaine Hod plaisanta mes go\'fbts pour les ballets en plein air, et me soutint m\'eame que \'ab +\~c\rquote \'e9tait beaucoup mieux\~\'bb \'e0 l\rquote Op\'e9ra. Je n\rquote en voulus rien croire, mais, vu le peu d\rquote amabilit\'e9 du prince, il me fut impossible de le constater. +\par +\par Le lendemain, 18 juin, tout fut dispos\'e9 pour que notre d\'e9part s\rquote effectu\'e2t au lever du jour. +\par +\par \'c0 cinq heures, K\'e2louth commen\'e7a \'e0 chauffer. Notre \'e9l\'e9phant, qui avait \'e9t\'e9 d\'e9tel\'e9, se trouvait \'e0 une cinquantaine de pas du train, et le m\'e9canicien s\rquote occupait \'e0 refaire la provision d\rquote eau. +\par +\par Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite rivi\'e8re. +\par +\par Quarante minutes plus tard, la chaudi\'e8re \'e9tait suffisamment en pression, et Storr allait commencer sa man\'9cuvre en arri\'e8re, lorsqu\rquote un groupe d\rquote Indous s\rquote approcha. +\par +\par Ils \'e9taient l\'e0 cinq ou six, richement v\'eatus, robes blanches, tuniques de soie, turbans orn\'e9s de broderies d\rquote or. Une douzaine de gardes, arm\'e9s de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L\rquote +un de ces soldats portait une couronne de feuillage vert, \endash \~ce qui indiquait la pr\'e9sence de quelque personnage important. +\par +\par En effet, le personnage important, c\rquote \'e9tait le prince Gourou Singh en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l\rquote air hautain, \endash \~type assez r\'e9ussi des descendants de ces rajahs l\'e9 +gendaires, dans les traits duquel se retrouvait le caract\'e8re maharatte. +\par +\par Le prince ne daigna m\'eame pas s\rquote apercevoir de notre pr\'e9sence. Il fit quelques pas en avant, et s\rquote approcha du gigantesque \'e9l\'e9phant que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, apr\'e8s l\rquote avoir consid\'e9r\'e9 +, non sans un certain sentiment de curiosit\'e9, quoiqu\rquote il n\rquote en voul\'fbt rien laisser voir\~: +\par +\par \'ab\~Qui a fait cette machine\~?\~\'bb demanda-t-il \'e0 Storr. +\par +\par Le m\'e9canicien montra l\rquote ing\'e9nieur, qui nous avait rejoints et se tenait \'e0 quelques pas. +\par +\par Le prince Gourou Singh s\rquote exprimait tr\'e8s facilement en anglais, et, se retournant vers Banks\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est vous qui avez\~?\'85 dit-il du bout des l\'e8vres. +\par +\par \endash \~C\rquote est moi qui ai\~! r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Ne m\rquote a-t-on pas dit que c\rquote \'e9tait une fantaisie du d\'e9funt rajah de Bouthan\~?\~\'bb Banks fit de la t\'eate un signe affirmatif. \'ab\~\'c0 quoi bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les \'e9paules, \'e0 + quoi bon se faire tra\'eener par une m\'e9canique, lorsqu\rquote on a des \'e9l\'e9phants de chair et d\rquote os \'e0 son service\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est que probablement, r\'e9pondit Banks, cet \'e9l\'e9phant est plus puissant que tous ceux dont le d\'e9funt rajah faisait usage. +\par +\par \endash \~Oh\~! fit Gourou Singh, en avan\'e7ant d\'e9daigneusement la bouche, plus puissant\~!\'85 +\par +\par \endash \~Infiniment plus\~! r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Pas un des v\'f4tres, dit alors le capitaine Hod, \'e0 qui ces fa\'e7ons d\'e9plaisaient souverainement, pas un des v\'f4tres ne serait capable de lui faire bouger une patte, \'e0 cet \'e9l\'e9phant-l\'e0, s\rquote il ne le voulait pas. +\par +\par \endash \~Vous dites\~?\'85 fit le prince. +\par +\par \endash \~Mon ami affirme, r\'e9pliqua l\rquote ing\'e9nieur, et j\rquote affirme apr\'e8s lui, que cet animal artificiel pourrait r\'e9sister \'e0 la traction de dix couples de chevaux, et que vos trois \'e9l\'e9phants, attel\'e9 +s ensemble, ne parviendraient pas \'e0 le faire reculer d\rquote une semelle\~! +\par +\par \endash \~Je n\rquote en crois absolument rien, r\'e9pondit le prince. +\par +\par \endash \~Vous avez tort de n\rquote en croire absolument rien, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta Banks, je m\rquote engage \'e0 lui en fournir un qui aura la force de vingt \'e9l\'e9phants choisis parmi les meilleurs de ses \'e9curies\~! +\par +\par \endash \~Cela se dit, r\'e9pliqua tr\'e8s s\'e8chement Gourou Singh. +\par +\par \endash \~Et cela se fait, \'bb r\'e9pondit Banks. Le prince commen\'e7ait \'e0 s\rquote animer. On voyait qu\rquote il ne supportait pas facilement la contradiction. \'ab\~On pourrait faire l\rquote exp\'e9rience ici m\'eame, dit-il, apr\'e8 +s un instant de r\'e9flexion. +\par +\par \endash \~On le peut, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Et m\'eame, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette exp\'e9rience l\rquote objet d\rquote un pari consid\'e9rable, \endash \~\'e0 moins que vous ne reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre \'e9l\'e9 +phant, sans doute, s\rquote il avait \'e0 lutter avec les miens\~! +\par +\par \endash \~G\'e9ant d\rquote Acier, reculer\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Qui ose pr\'e9tendre que G\'e9ant d\rquote Acier reculerait\~? +\par +\par \endash \~Moi, r\'e9pondit Gourou Singh. +\par +\par \endash \~Et que parierait Votre Hautesse\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur, en se croisant les bras. +\par +\par \endash \~Quatre mille roupies, r\'e9pondit le prince, si vous aviez quatre mille roupies \'e0 perdre\~!\~\'bb +\par +\par Cela faisait environ dix mille francs. L\rquote enjeu \'e9tait consid\'e9rable, et je vis bien que Banks, quelque confiance qu\rquote il e\'fbt, ne se souciait gu\'e8re de risquer une pareille somme. +\par +\par Le capitaine Hod, lui, en e\'fbt tenu le double, si sa modeste solde le lui e\'fbt permis. \'ab\~Vous refusez\~! dit alors Sa Hautesse, pour laquelle quatre mille roupies repr\'e9sentaient \'e0 peine le prix d\rquote une fantaisie passag\'e8 +re. Vous craignez de risquer quatre mille roupies\~? +\par +\par \endash \~Tenu, \'bb dit le colonel Munro, qui venait de s\rquote approcher et intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. \'ab\~Le colonel Munro tient quatre mille roupies\~? demanda le prince Gourou Singh. +\par +\par \endash \~Et m\'eame dix mille, r\'e9pondit sir Edward Munro, si cela convient \'e0 Votre Hautesse. +\par +\par \endash \~Soit\~!\~\'bb r\'e9pondit Gourou Singh. En v\'e9rit\'e9, cela devenait int\'e9ressant. L\rquote ing\'e9nieur avait serr\'e9 la main du colonel, comme pour le remercier de ne pas l\rquote avoir laiss\'e9 en affront devant ce d\'e9 +daigneux rajah, mais ses sourcils s\rquote \'e9taient fronc\'e9s un instant, et je me demandai s\rquote il n\rquote avait pas trop pr\'e9sum\'e9 de la puissance m\'e9 +canique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, il se frottait les mains, et, s\rquote avan\'e7ant vers l\rquote \'e9l\'e9phant\~: +\par +\par \'ab\~Attention. G\'e9ant d\rquote Acier\~! s\rquote \'e9cria-t il. Il s\rquote agit de travailler pour l\rquote honneur de notre vieille Angleterre\~!\~\'bb +\par +\par Tous nos gens s\rquote \'e9taient rang\'e9s sur un des c\'f4t\'e9s de la route. Une centaine d\rquote Indous avaient quitt\'e9 le campement du s\'e9ra\'ef et accouraient pour assister \'e0 la lutte qui se pr\'e9parait. +\par +\par Banks nous avait quitt\'e9s pour monter dans la tourelle, pr\'e8s de Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lan\'e7ant un jet de vapeur \'e0 travers la trompe de G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns de ses serviteurs \'e9taient all\'e9s au s\'e9ra\'ef, et ils ramenaient les trois \'e9l\'e9phants, d\'e9barrass\'e9s de tout leur attirail de voyage. C\rquote \'e9 +taient trois magnifiques b\'eates, originaires du Bengale, et d\rquote une taille plus \'e9lev\'e9e que celle de leurs cong\'e9n\'e8res de l\rquote Inde m\'e9ridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l\rquote \'e2ge, ne laiss\'e8 +rent pas de m\rquote inspirer une sorte d\rquote inqui\'e9tude. +\par +\par Les \'ab\~mahouts\~\'bb, juch\'e9s sur leur \'e9norme cou, les dirigeaient de la main et les excitaient de la voix. +\par +\par Lorsque ces \'e9l\'e9phants pass\'e8rent devant Sa Hautesse, le plus grand des trois, \endash \~un v\'e9ritable g\'e9ant de l\rquote esp\'e8ce, \endash \~s\rquote arr\'eata, fl\'e9 +chit les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan bien styl\'e9 qu\rquote il \'e9tait. Puis, ses deux compagnons et lui s\rquote approch\'e8rent de G\'e9ant d\rquote Acier, qu\rquote ils sembl\'e8rent regarder avec un \'e9tonnement m +\'eal\'e9 de quelque effroi. +\par +\par De fortes cha\'eenes de fer furent alors fix\'e9es sur le b\'e2ti du tender, aux barres d\rquote attelage, que cachait l\rquote arri\'e8re-train de notre \'e9l\'e9phant. +\par +\par J\rquote avoue que le c\'9cur me battait. Le capitaine Hod, lui, d\'e9vorait sa moustache et ne pouvait rester en place. +\par +\par Quant au colonel Munro, il \'e9tait aussi calme, je dirai m\'eame plus calme, que le prince Gourou Singh. +\par +\par \'ab\~Nous sommes pr\'eats, dit l\rquote ing\'e9nieur. Quand il plaira \'e0 Sa Hautesse\~?\'85 +\par +\par \endash \~Il me pla\'eet, \'bb r\'e9pondit le prince. Gourou Singh fit un signe, les mahouts pouss\'e8rent un sifflement particulier, et les trois \'e9l\'e9phants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, tir\'e8 +rent avec un parfait ensemble. La machine commen\'e7a \'e0 reculer de quelques pas. +\par +\par Un cri m\rquote \'e9chappa. Hod frappa du pied. +\par +\par \'ab\~Cale les roues\~!\~\'bb dit simplement l\rquote ing\'e9nieur, en se retournant vers le m\'e9canicien. +\par +\par Et, d\rquote un coup rapide, qui fut suivi d\rquote un hennissement de vapeur, le sabotage atmosph\'e9rique fut appliqu\'e9 instantan\'e9ment. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote arr\'eata et ne bougea plus. +\par +\par Les mahouts excit\'e8rent les trois \'e9l\'e9phants, qui, les muscles tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre \'e9l\'e9phant semblait \'eatre enracin\'e9 au sol. Le prince Gourou Singh se mordit les l\'e8vres jusqu\rquote +au sang. Le capitaine Hod battit des mains. \'ab\~En avant\~! cria Banks. +\par +\par \endash \~Oui, en avant, r\'e9p\'e9ta le capitaine, en avant\~!\~\'bb +\par +\par Le r\'e9gulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur s\rquote \'e9chapp\'e8rent coup sur coup de la trompe, les roues d\'e9cal\'e9es tourn\'e8rent lentement en mordant le macadam de la route, et voil\'e0 les trois \'e9l\'e9phants, malgr\'e9 + leur r\'e9sistance effroyable, entra\'een\'e9s \'e0 reculons, en creusant dans le sol de profondes orni\'e8res. +\par +\par }{\lang2057 \'ab\~Go ahead\~! Go ahead\~!\~\'bb hurlait le capitaine Hod. +\par +\par }{Et, le G\'e9ant d\rquote Acier allant toujours de l\rquote avant, les trois \'e9normes animaux tomb\'e8rent sur le flanc, et furent tra\'een\'e9s pendant une vingtaine de pas, sans que notre \'e9l\'e9phant par\'fbt m\'eame s\rquote en apercevoir. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! hurrah\~! hurrah\~! criait le capitaine Hod, qui n\rquote \'e9tait plus ma\'eetre de lui. On peut joindre \'e0 ses \'e9l\'e9phants tout le s\'e9ra\'ef de Sa Hautesse\~! Cela ne p\'e8sera pas plus qu\rquote une guigne \'e0 notre G\'e9ant d +\rquote Acier\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le r\'e9gulateur, et l\rquote appareil s\rquote arr\'eata. +\par +\par Rien de plus piteux \'e0 voir que les trois \'e9l\'e9phants de Sa Hautesse, la trompe affol\'e9e, les pattes en l\rquote air, qui s\rquote agitaient comme de gigantesques scarab\'e9es renvers\'e9s sur le dos\~! +\par +\par Quant au prince, non moins irrit\'e9 que honteux, il \'e9tait parti, sans m\'eame attendre la fin de l\rquote exp\'e9rience. +\par +\par Les trois \'e9l\'e9phants furent alors d\'e9tel\'e9s. Ils se relev\'e8rent, tr\'e8s visiblement humili\'e9s de leur d\'e9faite. Lorsqu\rquote ils repass\'e8rent devant le G\'e9ant d\rquote Acier, le plus grand, en d\'e9pit de son cornac, ne put s\rquote +emp\'eacher de fl\'e9chir le genou et de saluer de la trompe, comme il l\rquote avait fait devant le prince Gourou Singh. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, un Indou, le \'ab\~k\'e2mdar\~\'bb ou secr\'e9taire de Sa Hautesse, arrivait \'e0 notre campement et remettait au colonel un sac contenant dix mille roupies, l\rquote enjeu du pari perdu. +\par +\par Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec d\'e9dain\~: +\par +\par \'ab\~Pour les gens de Sa Hautesse\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. +\par +\par On ne pouvait mieux remettre \'e0 sa place le prince arrogant, qui nous avait si d\'e9daigneusement provoqu\'e9s. +\par +\par Cependant, le G\'e9ant d\rquote Acier attel\'e9, Banks donna aussit\'f4t le signal du d\'e9part, et, au milieu d\rquote un \'e9norme concours d\rquote Indous \'e9merveill\'e9s, notre train partit \'e0 grande vitesse. +\par +\par Des cris le salu\'e8rent \'e0 son passage, et bient\'f4t nous avions perdu de vue, derri\'e8re un tournant de la route, le s\'e9ra\'ef du prince Gourou Singh. +\par +\par Le lendemain, Steam-House commen\'e7a \'e0 s\rquote \'e9lever sur les premi\'e8res rampes, qui relient le pays plat \'e0 la base de la fronti\'e8re himalayenne. Ce ne fut qu\rquote un jeu pour notre G\'e9ant d\rquote +Acier, auquel les quatre-vingts chevaux enferm\'e9s dans ses flancs avaient permis de lutter sans peine contre les trois \'e9l\'e9phants du prince Gourou Singh. Il s\rquote aventura donc ais\'e9ment sur les routes ascendantes de cette r\'e9gion, sans qu +\rquote il f\'fbt n\'e9cessaire de d\'e9passer la pression normale de la vapeur. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait un spectacle curieux de voir le colosse, vomissant des gerbes d\rquote \'e9tincelles, tra\'eener avec des hennissements moins pr\'e9cipit\'e9s mais plus expansifs, les deux chars qui s\rquote \'e9 +levaient sur le lacet des chemins. La jante ray\'e9e des roues striait le sol, dont le macadam grin\'e7ait en s\rquote \'e9grenant. Il faut bien l\rquote avouer, notre pesant animal laissait apr\'e8s lui de profondes orni\'e8 +res et endommageait la route, d\'e9j\'e0 d\'e9tremp\'e9e par les pluies torrentielles. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, Steam-House s\rquote \'e9levait peu \'e0 peu, le panorama s\rquote \'e9largissait en arri\'e8re, la plaine s\rquote abaissait, et, vers le sud, l\rquote horizon, se d\'e9roulant sur un plus large p\'e9rim\'e8tre, reculait \'e0 + perte de vue. +\par +\par L\rquote effet produit \'e9tait plus sensible encore, lorsque, pendant quelques heures, la route s\rquote engageait sous les arbres d\rquote une \'e9paisse for\'eat. Quelque vaste clairi\'e8re s\rquote ouvrait-elle alors, comme une immense fen\'ea +tre sur la croupe de la montagne, le train s\rquote arr\'eatait, \endash \~un instant, si quelque humide brouillard embrumait alors le paysage, \endash \~une demi-journ\'e9e, si le paysage se dessinait plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoud +\'e9s sous la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re, nous venions longuement contempler le magnifique panorama qui se d\'e9veloppait \'e0 nos yeux. +\par +\par Cette ascension, coup\'e9e par des haltes plus ou moins prolong\'e9es, suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin. +\par +\par \'ab\~Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train monterait jusqu\rquote aux derni\'e8res cimes de l\rquote Himalaya\~! +\par +\par \endash \~Pas tant d\rquote ambition, mon capitaine, r\'e9pondait l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Il le ferait, Banks\~! +\par +\par \endash \~Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas \'e0 lui manquer bient\'f4t, et \'e0 la condition d\rquote emporter du combustible, qu\rquote il ne trouverait plus \'e0 travers les glaciers, et de l\rquote +air respirable, qui lui ferait d\'e9faut \'e0 deux mille toises de hauteur. Mais nous n\rquote avons que faire de d\'e9passer la zone habitable de l\rquote Himalaya. Lorsque le G\'e9ant d\rquote Acier aura atteint l\rquote +altitude moyenne des sanitarium, il s\rquote arr\'eatera dans quelque site agr\'e9able, sur la lisi\'e8re d\rquote une for\'eat alpestre, au milieu d\rquote une atmosph\'e8re rafra\'eechie par les courants sup\'e9rieurs de l\rquote +espace. Notre ami Munro aura transport\'e9 son bungalow de Calcutta dans les montagnes du N\'e9paul, voil\'e0 tout, et nous y s\'e9journerons tant qu\rquote il le voudra.\~\'bb +\par +\par Ce lieu de halte, o\'f9 nous devions camper pendant quelques mois, fut heureusement trouv\'e9 dans la journ\'e9e du 25 juin. Depuis quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins praticable, soit qu\rquote elle f\'fbt incompl\'e8tement \'e9 +tablie, soit que les pluies l\rquote eussent ravin\'e9e trop profond\'e9ment. Le G\'e9ant d\rquote Acier eut l\'e0 \'ab\~du tirage\~\'bb, comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour d\'e9 +vorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, ajout\'e9s au foyer de K\'e2louth, suffisaient \'e0 accro\'eetre la pression de la vapeur, mais il ne fut jamais n\'e9 +cessaire de charger les soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une tension de sept atmosph\'e8res, \endash \~tension qui ne fut point d\'e9pass\'e9e. +\par +\par Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s\rquote aventurait sur un territoire \'e0 peu pr\'e8s d\'e9sert. De bourgades ou de villages, il ne s\rquote en rencontrait plus. \'c0 peine quelques habitations isol\'e9 +es, parfois une ferme, perdue dans ces grandes for\'eats de pins qui h\'e9rissent la croupe m\'e9ridionale des contreforts. Trois ou quatre fois, de rares montagnards nous salu\'e8rent de leurs interjections admiratives. \'c0 + voir cet appareil merveilleux s\rquote \'e9lever dans la montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible hauteur de la fronti\'e8re n\'e9palaise\~? +\par +\par Enfin, dans cette journ\'e9e du 25 juin, Banks nous jeta une derni\'e8re fois le mot\~: \'ab\~Halte\~!\~\'bb qui terminait cette premi\'e8re partie de notre voyage dans l\rquote Inde septentrionale. Le train s\rquote arr\'eatait au milieu d\rquote un +e vaste clairi\'e8re, pr\'e8s d\rquote un torrent, dont l\rquote eau limpide devait suffire \'e0 tous les besoins d\rquote un campement de quelques mois. De l\'e0, le regard pouvait embrasser la plaine sur un p\'e9rim\'e8tre de cinquante \'e0 + soixante milles. +\par +\par Steam-House se trouvait alors \'e0 trois cent vingt-cinq lieues de son point de d\'e9part, \'e0 deux mille m\'e8tres environ au-dessus du niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se perdait \'e0 vingt-cinq mille pieds dans les airs. + +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017375}CHAPITRE XV\line Le p\'e2l de Tand\'eet.{\*\bkmkend _Toc98017375} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses compagnons, l\rquote ing\'e9nieur Banks, le capitaine Hod, le Fran\'e7ais Maucler, et interrompre pendant quelques pages le r\'e9cit de ce voyage, dont la premi\'e8re partie, comprenant l +\rquote itin\'e9raire de Calcutta \'e0 la fronti\'e8re indo-chinoise, se termine \'e0 la base des montagnes du Thibet. +\par +\par On se rappelle l\rquote incident qui avait marqu\'e9 le passage de Steam-House \'e0 Allahabad. Un num\'e9ro du journal de la ville, dat\'e9 du 25 mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette nouvelle, souvent r\'e9pandue, toujours d\'e9 +mentie, \'e9tait-elle vraie cette fois\~? Sir Edward Munro, apr\'e8s des d\'e9tails si pr\'e9cis, pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin \'e0 se faire justice du r\'e9volt\'e9 de 1857\~? +\par +\par On en jugera. +\par +\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 depuis cette nuit du 7 au 8 mars, pendant laquelle Nana Sahib, accompagn\'e9 de Balao Rao, son fr\'e8re, escort\'e9 de ses plus fid\'e8les compagnons d\rquote armes, et suivi de l\rquote Indou K\'e2 +lagani, avait quitt\'e9 les caves d\rquote Adjuntah. +\par +\par Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les \'e9troits d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra, apr\'e8s avoir travers\'e9 la Tapi, qui va se jeter \'e0 la c\'f4te ouest de la p\'e9ninsule, pr\'e8s de Surate. Il se trouvait alors \'e0 cent milles d +\rquote Adjuntah, dans une partie peu fr\'e9quent\'e9e de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait quelque s\'e9curit\'e9. +\par +\par L\rquote endroit \'e9tait bien choisi. +\par +\par Les monts Sautpourra, de m\'e9diocre hauteur, commandent au sud le bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronn\'e9e par les monts Vindhyas. Ces deux cha\'eenes, courant presque parall\'e8lement l\rquote une \'e0 l\rquote autre, enchev +\'eatrent leurs ramifications et m\'e9nagent, dans ce pays accident\'e9, des retraites difficiles \'e0 d\'e9couvrir. Mais si les Vindhyas, \'e0 la hauteur du vingt-troisi\'e8me degr\'e9 de latitude, coupent l\rquote Inde presque enti\'e8rement de l +\rquote ouest \'e0 l\rquote est, en formant un des grands c\'f4t\'e9s du triangle central de la p\'e9ninsule, il n\rquote en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne d\'e9passent pas le soixante-quinzi\'e8me degr\'e9 de longitude, et viennent s\rquote +y souder au mont Kaligong. +\par +\par L\'e0, Nana Sahib se trouvait \'e0 l\rquote entr\'e9e du pays des Gounds, redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, imparfaitement soumises, qu\rquote il voulait pousser \'e0 la r\'e9volte. +\par +\par Un territoire de deux cents milles carr\'e9s, une population de plus de trois millions d\rquote habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont M.\~Rousselet consid\'e8re les habitants comme autochtones et dans lequel les ferments de r\'e9 +bellion sont toujours pr\'eats \'e0 lever. C\rquote est l\'e0 une importante portion de l\rquote Indoustan, et, \'e0 vrai dire, elle n\rquote est que nominalement sous la domination anglaise. Le railway de Bombay \'e0 Allahabad traverse bien cette contr +\'e9e du sud-ouest au nord-est, il jette m\'eame un embranchement jusqu\rquote au centre de la province de Nagpore, mais les tribus sont rest\'e9es sauvages, r\'e9fractaires \'e0 toute id\'e9e de civilisation, impatientes du joug europ\'e9en, en somme, tr +\'e8s difficiles \'e0 r\'e9duire dans leurs montagnes, \endash \~et Nana Sahib le savait bien. +\par +\par C\rquote \'e9tait donc l\'e0 qu\rquote il avait voulu tout d\rquote abord chercher asile, afin d\rquote \'e9chapper aux recherches de la police anglaise, en attendant l\rquote heure de provoquer le mouvement insurrectionnel. +\par +\par Si le nabab r\'e9ussissait dans son entreprise, si les Gounds se levaient \'e0 sa voix et marchaient \'e0 sa suite, la r\'e9volte pourrait rapidement prendre une extension consid\'e9rable. +\par +\par En effet\~; au nord du Goudwana, c\rquote est le Bundelkund, qui comprend toute la r\'e9gion montagneuse situ\'e9e entre le plateau sup\'e9rieur des Vindhyas et l\rquote important cours d\rquote eau de la Jumna. Dans ce pays, couvert ou plut\'f4t h\'e9 +riss\'e9 des plus belles for\'eats vierges de l\rquote Indoustan, vit un peuple de Bound\'e9las, fourbe et cruel, chez lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent volontiers et trouvent facilement refuge\~; l\'e0 +, se masse une population de deux millions et demi d\rquote habitants sur une surface de vingt-huit mille kilom\'e8tres carr\'e9s\~; l\'e0, les provinces sont rest\'e9es barbares\~; l\'e0, vivent encore de ces vieux partisans, qui lutt\'e8 +rent contre les envahisseurs sous Tippo Sahib\~; l\'e0, sont n\'e9s les c\'e9l\'e8bres \'e9trangleurs Thugs, si longtemps l\rquote \'e9pouvante de l\rquote Inde, fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait d\rquote +innombrables victimes\~; l\'e0, les bandes de Pindarris ont exerc\'e9 presque impun\'e9ment les plus odieux massacres\~; l\'e0, pullulent encore ces terribles Dacoits, secte d\rquote empoisonneurs qui marchent sur les traces des Thugs\~; l\'e0, enfin, s +\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 r\'e9fugi\'e9 Nana Sahib lui-m\'eame, apr\'e8s avoir \'e9chapp\'e9 aux troupes royales, ma\'eetresses de Jansie\~; l\'e0, il avait d\'e9pist\'e9 toutes les recherches, avant d\rquote aller demander un asile plus s\'fb +r aux inaccessibles retraites de la fronti\'e8re indo-chinoise. +\par +\par \'c0 l\rquote est du Goudwana, c\rquote est le Khondistan, ou pays des Khounds. Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces sanglants adeptes des \'ab\~m\'e9riahs\~\'bb +, ou sacrifices humains, que les Anglais ont tant de peine \'e0 d\'e9truire, ces sauvages dignes d\rquote \'eatre compar\'e9s aux naturels des \'eeles les plus barbares de la Polyn\'e9sie, contre lesquels, de 1840 \'e0 1854, le major g\'e9n\'e9 +ral John Campbell, les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de p\'e9nibles et longues exp\'e9ditions, \endash \~fanatiques pr\'eats \'e0 tout oser, lorsque, sous quelque pr\'e9texte religieux, une puissante main les pousserait en avant. + +\par +\par \'c0 l\rquote ouest du Goudwana, c\rquote est un pays de quinze cent mille \'e0 deux millions d\rquote \'e2mes, occup\'e9 par les Bh\'eels, puissants autrefois dans le Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divis\'e9s en clans, r\'e9pandus dans toute la r\'e9 +gion des Vindhyas, presque toujours ivres de cette eau-de-vie que leur fournit l\rquote arbre de \'ab\~mhowah\~\'bb, mais braves, audacieux, robustes, agiles, l\rquote oreille toujours ouverte au \'ab\~kisri\~\'bb +, qui est leur cri de guerre et de pillage. +\par +\par On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette r\'e9gion centrale de la p\'e9ninsule, au lieu d\rquote une simple insurrection militaire, il esp\'e9rait, cette fois, provoquer un mouvement national, auquel prendraient part les Indous de toute caste. + +\par +\par Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le pays, afin d\rquote agir efficacement sur les populations dans la mesure que les circonstances permettaient. Donc, n\'e9cessit\'e9 de trouver un asile s\'fbr, momentan\'e9 +ment du moins, quitte \'e0 l\rquote abandonner, s\rquote il devenait suspect. +\par +\par Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l\rquote avaient suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans toute la pr\'e9sidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la m\'ea +me immunit\'e9, n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 sa ressemblance avec son fr\'e8re. Depuis sa fuite jusqu\rquote aux fronti\'e8res du N\'e9paul, l\rquote attention n\rquote avait plus \'e9t\'e9 attir\'e9e sur sa personne, et l\rquote +on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris pour Nana Sahib, il e\'fbt \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, \endash \~ce qu\rquote il fallait \'e9viter \'e0 tout prix. +\par +\par Ainsi donc, pour ces deux fr\'e8res unis dans la m\'eame pens\'e9e, marchant au m\'eame but, un unique asile \'e9tait n\'e9cessaire. Quant \'e0 le trouver, cela ne devait \'eatre ni long ni difficile dans ces d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra. +\par +\par Et, en effet, cet asile fut tout d\rquote abord indiqu\'e9 par un des Indous de la troupe, un Gound, qui connaissait la vall\'e9e jusque dans ses plus profondes retraites. +\par +\par Sur la rive droite d\rquote un petit affluent de la Nerbudda se trouvait un p\'e2l abandonn\'e9, nomm\'e9 le p\'e2l de Tandit. +\par +\par Le p\'e2l, c\rquote est moins qu\rquote un village, \'e0 peine un hameau, une r\'e9union de huttes, souvent m\'eame une habitation isol\'e9e. La nomade famille, qui l\rquote occupe, est venue s\rquote y fixer temporairement. Apr\'e8s avoir br\'fbl\'e9 + quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. Mais, comme le pays n\rquote est rien moins que s\'fbr, la maison a pris l\rquote aspect d\rquote un f +ortin. Un rang de palissades l\rquote entoure, et elle peut se d\'e9fendre contre une surprise. Cach\'e9e, d\rquote ailleurs, dans quelque \'e9pais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de cactus et de broussailles, il n\rquote est pas ais\'e9 + de la d\'e9couvrir. +\par +\par Le plus ordinairement, le p\'e2l couronne quelque monticule, sur le revers d\rquote une vall\'e9e \'e9troite, entre deux contreforts escarp\'e9s, au milieu d\rquote imp\'e9n\'e9trables futaies. Il ne semble pas que des cr\'e9 +atures humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, point\~; de sentiers qui y donnent acc\'e8s, on ne voit pas trace. Pour l\rquote atteindre, il faut quelquefois remonter le lit ravin\'e9 d\rquote un torrent, dont l\rquote +eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne laisse aucun vestige apr\'e8s lui. Dans la saison chaude, on s\rquote y mouille jusqu\rquote \'e0 la cheville, dans la saison froide, jusqu\rquote aux genoux, et rien n\rquote indique qu\rquote un \'ea +tre vivant y a pass\'e9. En outre, une avalanche de roches, que la main d\rquote un enfant suffirait \'e0 pr\'e9cipiter, \'e9craserait quiconque tenterait d\rquote arriver au p\'e2l contre la volont\'e9 de ses habitants. +\par +\par Cependant, si isol\'e9s qu\rquote ils soient dans leurs aires inaccessibles, les Gounds peuvent rapidement communiquer de p\'e2l \'e0 p\'e2l. Du haut de ces croupes in\'e9 +gales des Sautpourra, les signaux se propagent en quelques minutes sur vingt lieues de pays. C\rquote est un feu allum\'e9 \'e0 la cime d\rquote une roche aigu\'eb, c\rquote est un arbre chang\'e9 en torche gigantesque, c\rquote est une simple fum\'e9 +e qui empanache le sommet d\rquote un contrefort. On sait ce que cela signifie. L\rquote ennemi, c\rquote est-\'e0-dire un d\'e9tachement de soldats de l\rquote arm\'e9e royale, une escouade d\rquote agents de la police anglaise, a p\'e9n\'e9tr\'e9 + dans la vall\'e9e, remonte le cours de la Nerbudda, fouille les gorges de la cha\'eene, en qu\'eate de quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri de guerre, si familier \'e0 l\rquote oreille des montagnards, devient cri d\rquote +alarme. Un \'e9tranger le confondrait avec le hululement des oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne s\rquote y trompe pas. Il faut veiller, on veille\~; il faut fuir, on fuit. Les p\'e2ls suspects sont abandonn\'e9s, br\'fbl\'e9 +s m\'eame. Ces nomades se r\'e9fugient en d\rquote autres retraites, qu\rquote ils abandonneront encore, s\rquote ils sont press\'e9s de trop pr\'e8s, et, sur ces terrains recouverts de cendres, les agents de l\rquote autorit\'e9 + ne trouvent plus que des ruines. +\par +\par C\rquote \'e9tait \'e0 l\rquote un de ces p\'e2ls, \endash \~le p\'e2l de Tand\'eet, \endash \~que Nana Sahib et les siens \'e9taient venus demander refuge. L\'e0, les avait tout d\rquote abord conduits le fid\'e8le Gound d\'e9vou\'e9 \'e0 + la personne du nabab. L\'e0, ils s\rquote install\'e8rent dans la journ\'e9e du 12 mars. +\par +\par Le premier soin des deux fr\'e8res, d\'e8s qu\rquote ils eurent pris possession du p\'e2l de Tand\'eet, fut d\rquote en reconna\'eetre soigneusement les abords. Ils observ\'e8rent dans quelle direction et \'e0 quelle port\'e9e le regard pouvait s\rquote +\'e9tendre. Ils se firent indiquer quelles \'e9taient les habitations les plus rapproch\'e9es, et s\rquote enquirent de ceux qui les occupaient. La position de cette croupe isol\'e9e, que couronnait le p\'e2l de Tand\'eet, au milieu d\rquote un massif d +\rquote arbres, ils l\rquote \'e9tudi\'e8rent, et se rendirent finalement compte de l\rquote impossibilit\'e9 d\rquote y avoir acc\'e8s, sans suivre le lit d\rquote un torrent, le torrent de Nazzur, qu\rquote ils venaient de remonter eux-m\'eames. +\par +\par Le p\'e2l de Tand\'eet offrait donc toutes les conditions de s\'e9curit\'e9, d\rquote autant mieux qu\rquote il s\rquote \'e9levait au-dessus d\rquote un souterrain, dont les secr\'e8tes issues s\rquote ouvraient sur le flanc du contrefort, e +t permettaient de s\rquote enfuir, le cas \'e9ch\'e9ant. +\par +\par Nana Sahib et son fr\'e8re n\rquote auraient pu trouver un plus s\'fbr asile. +\par +\par Mais il ne suffisait pas \'e0 Balao Rao de savoir ce qu\rquote \'e9tait actuellement le p\'e2l de Tand\'eet, il voulait apprendre ce qu\rquote il avait \'e9t\'e9, et, pendant que le nabab visitait l\rquote int\'e9rieur du fortin, il continua d\rquote +interroger le Gound. +\par +\par \'ab\~Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce p\'e2l est-il abandonn\'e9\~? +\par +\par \endash \~Depuis plus d\rquote un an, r\'e9pondit le Gound. +\par +\par \endash \~Qui l\rquote habitait\~? +\par +\par \endash \~Une famille de nomades, qui n\rquote y est rest\'e9e que quelques mois. +\par +\par \endash \~Pourquoi l\rquote ont-ils quitt\'e9\~? +\par +\par \endash \~Parce que le sol, destin\'e9 \'e0 les nourrir, ne pouvait plus leur assurer la nourriture. +\par +\par \endash \~Et depuis leur d\'e9part, personne, \'e0 ta connaissance, n\rquote y a cherch\'e9 refuge\~? +\par +\par \endash \~Personne. +\par +\par \endash \~Jamais un soldat de l\rquote arm\'e9e royale, jamais un agent de la police n\rquote a mis le pied dans l\rquote enceinte de ce p\'e2l\~? +\par +\par \endash \~Jamais. +\par +\par \endash \~Aucun \'e9tranger ne l\rquote a visit\'e9\~? +\par +\par \endash \~Aucun\'85 r\'e9pondit le Gound, si ce n\rquote est une femme. +\par +\par \endash \~Une femme\~? r\'e9pliqua vivement Balao Rao. +\par +\par \endash \~Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par \endash \~Quelle est cette femme\~? +\par +\par \endash \~Ce qu\rquote elle est, je l\rquote ignore, r\'e9pondit le Gound. D\rquote o\'f9 elle vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vall\'e9e, personne n\rquote en sait plus que moi sur son compte\~! Est-ce une \'e9trang\'e8 +re, est-ce une Indoue, on n\rquote a jamais pu le savoir\~!\~\'bb +\par +\par Balao Rao r\'e9fl\'e9chit un instant\~; puis, reprenant\~: \'ab\~Que fait cette femme\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Elle va, elle vient, r\'e9pondit le Gound. Elle vit uniquement d\rquote aum\'f4nes. On a pour elle, dans toute la vall\'e9e, une sorte de v\'e9n\'e9ration superstitieuse. Plusieurs fois, je l\rquote ai re\'e7ue dans mon propre p\'e2 +l. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu\rquote elle est muette, et je ne serais pas \'e9tonn\'e9 qu\rquote elle le f\'fbt. La nuit, on la voit se promener, tenant \'e0 la main une branche r\'e9sineuse allum\'e9e. Aussi, ne la conna\'ee +t-on que sous le nom de la \'ab\~Flamme Errante\~!\~\'bb +\par +\par \endash \~Mais, dit Balao Rao, si cette femme conna\'eet le p\'e2l de Tand\'eet, ne peut-elle y revenir pendant que nous l\rquote occuperons, et n\rquote avons-nous rien \'e0 craindre d\rquote elle\~? +\par +\par \endash \~Rien, r\'e9pondit le Gound. Cette femme n\rquote a pas sa raison. Sa t\'eate ne lui appartient plus\~; ses yeux ne regardent pas ce qu\rquote ils voient\~; ses oreilles n\rquote \'e9coutent pas ce qu\rquote elles entendent\~; sa lan +gue ne sait plus prononcer une parole\~! Elle est ce que serait une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du dehors. C\rquote est une folle, et, une folle, c\rquote est une morte qui continue \'e0 vivre\~!\~\'bb +\par +\par Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, venait de tracer le portrait d\rquote une \'e9trange cr\'e9ature, tr\'e8s connue dans la vall\'e9e, la \'ab\~Flamme Errante\~\'bb de la Nerbudda. +\par +\par C\rquote \'e9tait une femme, dont la figure p\'e2le, belle encore, vieillie et non vieille, mais priv\'e9e de toute expression, n\rquote indiquait ni l\rquote origine, ni l\rquote \'e2ge. On e\'fbt dit que ses yeux hagards venaient de se fermer \'e0 + la vie intellectuelle sur quelque effroyable sc\'e8ne, qu\rquote ils continuaient \'e0 voir \'ab\~en dedans.\~\'bb +\par +\par \'c0 cette cr\'e9ature inoffensive et priv\'e9e de sa raison, les montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, comme pour toutes les populations sauvages, sont des \'eatres sacr\'e9s que prot\'e8 +ge un superstitieux respect. Aussi recevait on hospitali\'e8rement la Flamme Errante partout o\'f9 elle se pr\'e9sentait. Aucun p\'e2l ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle avait faim, on la couchait lorsqu\rquote +elle tombait de fatigue, sans attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus formuler. +\par +\par Depuis combien de temps durait cette existence\~? D\rquote o\'f9 venait cette femme\~? Vers quelle \'e9poque avait-elle apparu dans le Goudwana\~? Il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de le pr\'e9ciser. Pourquoi se promenait-elle, une flamme \'e0 la main\~? \'c9 +tait-ce pour guider ses pas\~? \'c9tait-ce pour \'e9loigner les fauves\~? on n\rquote e\'fbt pu le dire. Il lui arrivait de dispara\'eetre pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors\~? Quittait-elle les d\'e9fil\'e9 +s des monts Sautpourra pour les gorges des Vindhyas\~? S\rquote \'e9garait-elle au del\'e0 de la Nerbudda, jusque dans le Malwa ou le Bundelkund\~? Nul ne le savait. Plus d\rquote une fois, tant + son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait pris fin. Mais non\~! On la revoyait revenir toujours la m\'eame, sans que ni la fatigue, ni la maladie, ni le d\'e9nuement, parussent avoir \'e9prouv\'e9 sa nature, si fr\'ea +le en apparence. +\par +\par Balao Rao avait \'e9cout\'e9 l\rquote Indou avec une extr\'eame attention. Il se demandait toujours s\rquote il n\rquote y avait pas quelque danger dans cette circonstance que la Flamme Errante connaissait le p\'e2l de Tand\'eet, qu\rquote elle y avait d +\'e9j\'e0 cherch\'e9 refuge, que son instinct pouvait l\rquote y ramener. +\par +\par Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les siens savaient o\'f9 se trouvait actuellement cette folle. +\par +\par \'ab\~Je l\rquote ignore, r\'e9pondit le Gound. Voil\'e0 plus de six mois que personne ne l\rquote a revue dans la vall\'e9e. Il est donc possible qu\rquote elle soit morte. Mais enfin, repar\'fbt-elle et rev\'eent-elle au p\'e2l de Tand\'eet, il n +\rquote y aurait rien \'e0 redouter de sa pr\'e9sence. Ce n\rquote est qu\rquote une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous \'eates. Elle entrerait, elle s\rquote assoirait \'e0 + votre foyer, pour un jour, pour deux jours, puis elle rallumerait sa r\'e9sine \'e9teinte, vous quitterait, et recommencerait \'e0 errer de maison en maison. C\rquote est l\'e0 toute sa vie. D\rquote +ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu\rquote il est probable qu\rquote elle ne reviendra jamais. Celle qui \'e9tait d\'e9j\'e0 morte d\rquote esprit doit \'eatre maintenant morte de corps\~!\~\'bb +\par +\par Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident \'e0 Nana Sahib, et lui-m\'eame n\rquote y attacha bient\'f4t plus aucune importance. +\par +\par Un mois apr\'e8s leur arriv\'e9e au p\'e2l de Tand\'eet, le retour de la Flamme Errante n\rquote avait pas \'e9t\'e9 signal\'e9 dans la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017376}CHAPITRE XVI\line La Flamme Errante.{\*\bkmkend _Toc98017376} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta cach\'e9 dans le p\'e2l. Il voulait donner aux autorit\'e9s anglaises le temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, soit en se lan\'e7ant sur de fausses pistes. +\par +\par Si, pendant le jour, les deux fr\'e8res ne sortaient pas, leurs fid\'e8les parcouraient la vall\'e9e, visitaient les villages et les hameaux, annon\'e7aient \'e0 mots couverts la prochaine apparition d\rquote un \'ab\~redoutable moulti\~\'bb, moiti\'e9 + dieu, moiti\'e9 homme, et ils pr\'e9paraient les esprits \'e0 un soul\'e8vement national. +\par +\par La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient \'e0 quitter leur retraite. Ils s\rquote aventuraient jusque sur les rives de la Nerbudda. Ils allaient de village en village, de p\'e2l en p\'e2l, en attendant l\rquote heure \'e0 + laquelle ils pourraient parcourir avec quelque s\'e9curit\'e9 le domaine des rajahs inf\'e9od\'e9s aux Anglais. Nana Sahib savait, d\rquote ailleurs, que plusieurs semi-ind\'e9pendants, impatients du joug \'e9tranger, se rallieraient \'e0 + sa voix. Mais, en ce moment, il ne s\rquote agissait que des populations sauvages du Goudwana. +\par +\par Ces Bh\'eels barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu civilis\'e9s que les naturels des \'eeles du Pacifique, le Nana les trouva pr\'eats \'e0 se lever, pr\'eats \'e0 le suivre. Si, par prudence, il ne se fit conna\'eetre qu\rquote \'e0 + deux ou trois puissants chefs de tribu, cela suffit \'e0 lui prouver que son nom seul entra\'eenerait plusieurs millions de ces Indous, qui sont r\'e9partis sur le plateau central de l\rquote Indoustan. +\par +\par Lorsque les deux fr\'e8res \'e9taient rentr\'e9s au p\'e2l de Tand\'eet, ils se rendaient mutuellement compte de ce qu\rquote ils avaient entendu, vu, fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes parts la nouvelle que l\rquote +esprit de r\'e9volte soufflait comme un vent d\rquote orage dans la vall\'e9e de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient qu\rquote \'e0 jeter le \'ab\~kisri\~\'bb, le cri de guerre des montagnards, et \'e0 se pr\'e9 +cipiter sur les cantonnements militaires de la pr\'e9sidence. +\par +\par Le moment n\rquote \'e9tait pas venu. +\par +\par Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contr\'e9e comprise entre les monts Sautpourra et les Vindhyas f\'fbt en feu. Il fallait encore que l\rquote incendie p\'fbt gagner de proche en proche. Donc, n\'e9cessit\'e9 d\rquote entasser les \'e9l\'e9 +ments combustibles dans les provinces voisines de la Nerbudda, qui \'e9taient plus directement sous l\rquote autorit\'e9 anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du Ma +lwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il importait de faire un immense foyer, pr\'eat \'e0 s\rquote allumer. Mais Nana Sahib, avec raison, ne voulait s\rquote en rapporter qu\rquote \'e0 + lui seul du soin de visiter les anciens partisans de l\rquote insurrection de 1857, tous ces natifs, qui, rest\'e9s fid\'e8les \'e0 sa cause et n\rquote ayant jamais cru \'e0 sa mort, s\rquote attendaient \'e0 le voir repara\'eetre de jour en jour. + +\par +\par Un mois apr\'e8s son arriv\'e9e au p\'e2l de Tand\'eet, Nana Sahib crut pouvoir agir en toute s\'e9curit\'e9. Il pensa que le fait de sa r\'e9apparition dans la province avait \'e9t\'e9 reconnu faux. Des affid\'e9 +s le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la pr\'e9sidence de Bombay avait fait pour op\'e9rer sa capture. Il savait que, pendant les premiers jours, l\rquote autorit\'e9 s\rquote \'e9tait livr\'e9e aux recher +ches les plus actives, mais sans r\'e9sultat. Le p\'eacheur d\rquote Aurungabad, l\rquote ancien prisonnier du Nana, \'e9tait tomb\'e9 sous le poignard, et nul n\rquote avait pu soup\'e7onner que le faquir fugitif f\'fbt le nabab Dandou-Pant, dont la t +\'eate venait d\rquote \'eatre mise \'e0 prix. Une semaine apr\'e8s, les rumeurs s\rquote apais\'e8rent, les aspirants \'e0 la prime de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana Sahib retomba dans l\rquote oubli. +\par +\par Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d\rquote \'eatre reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tant\'f4t sous le costume d\rquote un parsi, tant\'f4t sous celui d\rquote un simple ra\'efot, un jour seul, un autre accompagn +\'e9 de son fr\'e8re, il commen\'e7a \'e0 s\rquote \'e9loigner du p\'e2l de Tand\'eet, \'e0 remonter vers le nord, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la Nerbudda, et m\'eame au del\'e0 du revers septentrional des Vindhyas. +\par +\par Un espion, qui e\'fbt voulu le suivre dans toutes ses d\'e9marches, l\rquote aurait trouv\'e9 \'e0 Indore, d\'e8s le 12 avril. +\par +\par L\'e0, dans cette capitale du royaume d\rquote Holcar, Nana Sahib, tout en conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec la nombreuse population rurale, employ\'e9e \'e0 la culture des champs de pavots. C\rquote \'e9 +taient des Rihillas, des M\'e9kranis, des Valayalis, ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes d\'e9serteurs de l\rquote arm\'e9e native, qui se cachaient sous l\rquote habit du paysan indou. +\par +\par Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court vers le nord, sur la fronti\'e8re occidentale du Bundelkund, et, le 19 avril, \'e0 travers une magnifique vall\'e9e dans laquelle les dattiers et les manguiers se multiplient \'e0 profusi +on, il arrivait \'e0 Souari. +\par +\par L\'e0 s\rquote \'e9l\'e8vent de curieuses constructions, d\rquote une tr\'e8s haute antiquit\'e9. Ce sont des \'ab\~topes\~\'bb, sortes de tumuli, coiff\'e9s de d\'f4mes h\'e9misph\'e9riques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au nord de la vall +\'e9e. De ces monuments fun\'e9raires, de ces demeures des morts, dont les autels, consacr\'e9s aux rites bouddhiques, sont abrit\'e9s sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis tant de si\'e8cles, sortirent, \'e0 + la voix de Nana Sahib, des centaines de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour \'e9chapper aux terribles repr\'e9sailles des Anglais, un mot suffit \'e0 leur faire comprendre ce que le nabab attendait de leur concours\~; un geste suffirait, l\rquote +heure venue, \'e0 les jeter en masse sur les envahisseurs. +\par +\par Le 24 avril, Nana Sahib \'e9tait \'e0 Bhilsa, le chef-lieu d\rquote un district important du Malwa, et, dans les ruines de l\rquote ancienne ville, il rassemblait des \'e9l\'e9ments de r\'e9volte, que ne lui e\'fbt pas fournis la nouvelle. +\par +\par Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, pr\'e8s de la fronti\'e8re du royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cit\'e9 de Sangor, non loin de l\rquote endroit o\'f9 le g\'e9n\'e9ral sir Hugh Rose livra aux insurg\'e9 +s une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de Maudanpore, la clef des d\'e9fil\'e9s des Vindhyas. +\par +\par L\'e0, le nabab fut rejoint par son fr\'e8re, que K\'e2lagani accompagnait, et tous deux se firent conna\'eetre des chefs des principales tribus, dont ils \'e9taient absolument s\'fbrs. Dans ces conciliabules, les pr\'e9liminaires d\rquote +une insurrection g\'e9n\'e9rale furent discut\'e9s et arr\'eat\'e9s. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao op\'e9reraient au sud, leurs alli\'e9s devaient man\'9cuvrer sur le revers septentrional des Vindhyas. +\par +\par Avant de regagner la vall\'e9e de la Nerbudda, les deux fr\'e8res voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s\rquote aventur\'e8rent le long de la Keyne, sous le couvert de teks g\'e9ants, de bambous colosses, \'e0 l\rquote +abri de ces innombrables multipliants qui semblent destin\'e9s \'e0 envahir l\rquote Inde enti\'e8re. L\'e0, furent enr\'f4l\'e9s de nombreux et farouches adeptes parmi ce mis\'e9rable personnel qui exploite, pour le compte du +rajah, les riches mines diamantif\'e8res du territoire. Ce rajah, dit M.\~Rousselet, \'ab\~comprenant la position que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a pr\'e9f\'e9r\'e9 le r\'f4le d\rquote un riche propri\'e9taire foncier \'e0 + celui d\rquote un insignifiant principicule.\~\'bb Riche propri\'e9taire, il l\rquote est en effet\~! La r\'e9gion adamantif\'e8re qu\rquote il poss\'e8de s\rquote \'e9tend sur une longueur de trente kilom\'e8tres au nord de Pannah, et l\rquote +exploitation de ses mines de diamants, les plus estim\'e9s sur les march\'e9s de B\'e9nar\'e8s et d\rquote Allahabad, emploie un grand nombre d\rquote Indous. Mais, chez ces malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait d\'e9capiter d\'e8 +s que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib devait trouver des milliers de partisans, pr\'eats \'e0 se faire tuer pour l\rquote ind\'e9pendance de leur pays, et il les trouva. +\par +\par \'c0 partir de ce point, les deux fr\'e8res redescendirent vers la Nerbudda, afin de regagner le p\'e2l de Tand\'eet. Cependant, avant d\rquote aller provoquer le soul\'e8vement du sud, qui devait co\'efncider avec celui du nord, ils voulurent s\rquote +arr\'eater \'e0 Bhopal. C\rquote est une importante ville musulmane, qui est rest\'e9e la capitale de l\rquote islamisme dans l\rquote Inde, et dont la b\'e9gum demeura fid\'e8le aux Anglais pendant toute la p\'e9riode insurrectionnelle. +\par +\par Nana Sahib et Balao Rao, accompagn\'e9s d\rquote une douzaine de Gounds, arriv\'e8rent \'e0 Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces f\'eates du Moharum, institu\'e9es pour c\'e9l\'e9brer le renouvellement de l\rquote ann\'e9 +e musulmane. Tous deux avaient rev\'eatu le costume des \'ab\~joguis\~\'bb, sinistres mendiants religieux, arm\'e9s de longs poignards \'e0 lame arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal ni danger. +\par +\par Les deux fr\'e8res, m\'e9connaissables sous ce d\'e9guisement, avaient suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des nombreux \'e9l\'e9phants, qui portaient sur leurs dos des \'ab\~tadzias\~\'bb, sorte de petits temples hauts de vingt pieds +\~; ils avaient pu se m\'ealer aux musulmans, richement v\'eatus de tuniques brod\'e9es d\rquote or et coiff\'e9s de toques de mousseline\~; ils s\rquote \'e9taient confondus dans les rangs des musiciens, des soldats, des bayad\'e8res, des jeunes g +ens travestis en femmes, \endash \~bizarre agglom\'e9ration qui donnait \'e0 cette c\'e9r\'e9monie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fid\'e8les, ils avaient pu \'e9 +changer une sorte de signe ma\'e7onnique, familier aux anciens r\'e9volt\'e9s de 1857. +\par +\par Le soir venu, tout ce monde s\rquote \'e9tait port\'e9 vers le lac qui baigne le faubourg oriental de la ville. +\par +\par L\'e0, au milieu de cris assourdissants, de d\'e9tonations d\rquote armes \'e0 feu, de cr\'e9pitations de p\'e9tards, \'e0 la lueur de milliers de torches, tous ces fanatiques pr\'e9cipit\'e8rent les tadzias dans les eaux du lac. Les f\'eates du Moharum +\'e9taient finies. +\par +\par \'c0 ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son \'e9paule. Il se retourna. Un Bengali \'e9tait \'e0 ses c\'f4t\'e9s. +\par +\par Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons d\rquote armes de Lucknow. Il l\rquote interrogea du regard. +\par +\par Le Bengali se borna \'e0 murmurer les mots suivants, que Nana Sahib entendit sans qu\rquote un geste e\'fbt trahi son \'e9motion. +\par +\par \'ab\~Le colonel Munro a quitt\'e9 Calcutta. +\par +\par \endash \~O\'f9 est-il\~? +\par +\par \endash \~Il \'e9tait hier \'e0 B\'e9nar\'e8s. +\par +\par \endash \~O\'f9 va-t-il\~? +\par +\par \endash \~\'c0 la fronti\'e8re du N\'e9paul. +\par +\par \endash \~Dans quel but\~? +\par +\par \endash \~Pour y s\'e9journer quelques mois. +\par +\par \endash \~Et ensuite\~?\'85 +\par +\par \endash \~Revenir \'e0 Bombay.\~\'bb Un sifflement retentit. Un Indou, se glissant \'e0 travers la foule, arriva pr\'e8s de Nana Sahib. +\par +\par C\rquote \'e9tait K\'e2lagani. +\par +\par \'ab\~Pars \'e0 l\rquote instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le nord. Attache-toi \'e0 lui. Impose-toi par quelque service rendu, et risque ta vie, s\rquote il le faut. Ne le quitte pas avant qu\rquote il n\rquote ait redescendu au del +\'e0 des Vindhyas, jusqu\rquote \'e0 la vall\'e9e de la Nerbudda. Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa pr\'e9sence.\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani se contenta de r\'e9pondre par un signe affirmatif, et disparut dans la foule. Un geste du nabab \'e9tait pour lui un ordre. Dix minutes apr\'e8s, il avait quitt\'e9 Bhopal. \'c0 ce moment, Balao Rao s\rquote approcha de son fr\'e8re. \'ab\~ +Il est temps de partir, lui dit-il. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le jour au p\'e2l de Tand\'eet. +\par +\par \endash \~En route.\~\'bb Tous deux, suivis de leurs Gounds, remont\'e8rent la rive septentrionale du lac jusqu\rquote \'e0 une ferme isol\'e9e. L\'e0, des chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C\rquote \'e9 +taient de ces chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture tr\'e8s \'e9pic\'e9e, et qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. \'c0 huit heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le nabab voulait arriver avant l +\rquote aube au p\'e2l do Tand\'eet, ce n\rquote \'e9tait que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour dans la vall\'e9e pass\'e2t inaper\'e7u. +\par +\par La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux. +\par +\par Nana Sahib et Balao Rao, l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre, ne se parlaient pas, mais la m\'eame pens\'e9e occupait leur esprit. De cette excursion au del\'e0 des Vindhyas, ils rapport\'e8rent plus que l\rquote espoir, la certitude que d\rquote +innombrables partisans se ralliaient \'e0 leur cause. Le plateau central de l\rquote Inde \'e9tait tout entier dans leurs mains. Les cantonnements militaires, r\'e9partis sur ce vaste territoire, ne pourraient r\'e9sister aux premiers assauts des insurg +\'e9s. Leur an\'e9antissement ferait place libre \'e0 la r\'e9volte, qui ne tarderait pas \'e0 \'e9lever d\rquote un littoral \'e0 l\rquote autre toute une muraille d\rquote Indous fanatis\'e9s, contre laquelle viendrait se briser l\rquote arm\'e9 +e royale. +\par +\par Mais, en m\'eame temps, Nana Sahib songeait \'e0 cet heureux coup du sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de quitter Calcutta, o\'f9 il \'e9tait difficile de l\rquote atteindre. D\'e9sormais, aucun de ses mouvements n\rquote \'e9 +chapperait au nabab. Sans qu\rquote il p\'fbt s\rquote en douter, la main de K\'e2lagani le guiderait vers cette sauvage contr\'e9e des Vindhyas, et, l\'e0, nul ne pourrait le soustraire au supplice que lui r\'e9servait la haine de Nana Sahib. +\par +\par Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s\rquote \'e9tait dit entre le Bengali et son fr\'e8re. Ce ne fut qu\rquote aux abords du p\'e2l de Tand\'eet, pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se borna \'e0 + le lui apprendre en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Munro a quitt\'e9 Calcutta et se dirige vers Bombay. +\par +\par \endash \~La route de Bombay, s\rquote \'e9cria Balao Rao, va jusqu\rquote au rivage de l\rquote oc\'e9an Indien\~! +\par +\par \endash \~La route de Bombay, cette fois, r\'e9pondit Nana Sahib, s\rquote arr\'eatera aux Vindhyas\~!\~\'bb Cette r\'e9ponse disait tout. +\par +\par Les chevaux repartirent au galop et se lanc\'e8rent \'e0 travers le massif d\rquote arbres, qui se dressait \'e0 la lisi\'e8re de la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par Il \'e9tait alors cinq heures du matin. Le jour commen\'e7ait \'e0 se faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient d\rquote arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le p\'e2l. +\par +\par Les chevaux s\rquote arr\'eat\'e8rent en cet endroit et furent laiss\'e9s \'e0 la garde de deux Gounds, charg\'e9s de les conduire au plus proche village. +\par +\par Les autres suivirent les deux fr\'e8res, qui gravissaient les marches tremblantes sous l\rquote eau du torrent. +\par +\par Tout \'e9tait tranquille. Les premiers bruits du jour n\rquote avaient pas encore interrompu le silence de la nuit. +\par +\par Soudain, un coup de feu \'e9clata et fut suivi de plusieurs autres. En m\'eame temps, ces cris se faisaient entendre\~: +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! hurrah\~! en avant\~!\~\'bb +\par +\par Un officier, pr\'e9c\'e9dant une cinquantaine de soldats de l\rquote arm\'e9e royale, apparut sur la cr\'eate du p\'e2l. +\par +\par \'ab\~Feu\~! Que pas un ne s\rquote \'e9chappe\~!\~\'bb cria-t-il encore. +\par +\par Nouvelle d\'e9charge, dirig\'e9e presque \'e0 bout portant sur le groupe de Gounds qui entourait Nana Sahib et son fr\'e8re. +\par +\par Cinq ou six Indous tomb\'e8rent. Les autres, se rejetant dans le lit du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la for\'eat. +\par +\par \'ab\~Nana Sahib\~! Nana Sahib\~!\~\'bb cri\'e8rent les Anglais, en s\rquote engageant dans l\rquote \'e9troit ravin. +\par +\par Alors, un de ceux qui avaient \'e9t\'e9 frapp\'e9s mortellement, se redressa, la main tendue vers eux. +\par +\par \'ab\~Mort aux envahisseurs\~!\~\'bb cria-t-il d\rquote une voix terrible encore, et il retomba sans mouvement. +\par +\par L\rquote officier s\rquote approcha du cadavre. +\par +\par \'ab\~Est-ce bien Nana Sahib\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~C\rquote est lui, r\'e9pondirent deux soldats du d\'e9tachement, qui, pour avoir tenu garnison \'e0 Cawnpore, connaissaient parfaitement le nabab. +\par +\par \endash \~Aux autres, maintenant\~!\~\'bb cria l\rquote officier. Et tout le d\'e9tachement se jeta dans la for\'eat \'e0 la poursuite des Gounds. \'c0 peine avait-il disparu, qu\rquote une ombre se glissait sur l\rquote escarpement que couronnait le p +\'e2l. C\rquote \'e9tait la Flamme Errante, envelopp\'e9e d\rquote un long pagne brun, que le cordon d\rquote un langouti serrait \'e0 la ceinture. La veille au soir, cette folle avait \'e9t\'e9 le guide inconscient de l\rquote +officier anglais et de ses hommes. Rentr\'e9e dans la vall\'e9e depuis la veille, elle regagnait machinalement le p\'e2l de Tand\'eet, vers lequel une sorte d\rquote instinct la ramenait. Mais, cette fois, l\rquote \'e9trange cr\'e9ature, que l\rquote +on croyait muette, laissait \'e9chapper de ses l\'e8vres un nom, rien qu\rquote un seul, celui du massacreur de Cawnpore\~! \'ab\~Nana Sahib\~! Nana Sahib\~!\~\'bb r\'e9p\'e9tait-elle, comme si l\rquote image du nabab, par quelque +inexplicable pressentiment, se f\'fbt dress\'e9e dans son souvenir. +\par +\par Ce nom fit tressaillir l\rquote officier. Il s\rquote attacha aux pas de la folle. Celle-ci ne parut pas m\'eame le voir, ni les soldats qui la suivirent jusqu\rquote au p\'e2l. \'c9tait-ce donc l\'e0 que s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 le nabab dont la t +\'eate \'e9tait mise \'e0 prix\~? L\rquote officier prit les mesures n\'e9cessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s\rquote y furent engag\'e9s, il les accueillit par une d\'e9 +charge, qui en jeta plusieurs \'e0 terre, et, parmi eux, le chef de l\rquote insurrection des Cipayes. +\par +\par Telle fut la rencontre que le t\'e9l\'e9graphe signala le jour m\'eame au gouverneur de la pr\'e9sidence de Bombay. Ce t\'e9l\'e9gramme se r\'e9pandit dans toute la p\'e9ninsule, les journaux le reproduisirent imm\'e9diatement, et ce + fut ainsi que le colonel Munro put en prendre connaissance \'e0 la date du 26 mai, dans la Gazette d\rquote Allahabad. +\par +\par Il n\rquote y avait pas \'e0 douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son identit\'e9 avait \'e9t\'e9 constat\'e9e, et le journal pouvait dire avec raison\~: \'ab\~Le royaume de l\rquote Inde n\rquote a plus rien \'e0 craindre d\'e9 +sormais du cruel rajah qui lui a co\'fbt\'e9 tant de sang\~!\~\'bb +\par +\par Cependant, la folle, apr\'e8s avoir quitt\'e9 le p\'e2l, descendait le lit du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d\rquote un feu interne, qui se serait soudainement rallum\'e9 en elle, et, machinalement, ses l\'e8vres laissaient \'e9 +chapper le nom du nabab. +\par +\par Elle arriva ainsi \'e0 l\rquote endroit o\'f9 gisaient les cadavres, et s\rquote arr\'eata devant celui qui avait \'e9t\'e9 reconnu par les soldats de Lucknow. La figure contract\'e9e de ce mort semblait encore menacer. On e\'fbt dit qu\rquote apr\'e8s n +\rquote avoir v\'e9cu que pour la vengeance, la haine survivait en lui. +\par +\par La folle s\rquote agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps trou\'e9 de balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda longuement, puis, se relevant et secouant la t\'eate, elle descendit lentement le lit du Nazzur. +\par +\par Mais alors, la Flamme Errante \'e9tait retomb\'e9e dans son indiff\'e9rence habituelle, et sa bouche ne r\'e9p\'e9tait plus le nom maudit de Nana Sahib. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN DE LA PREMI\'c8RE PARTIE +\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017377}DEUXIEME PARTIE{\*\bkmkend _Toc98017377} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017378}CHAPITRE I\line Notre sanitarium.{\*\bkmkend _Toc98017378} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les incommensurables de la cr\'e9ation\~!\~\'bb cette expression superbe, dont le min\'e9ralogiste Ha\'fcy s\rquote est servi pour qualifier les Andes am\'e9ricaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l\rquote appliquait \'e0 l\rquote +ensemble de cette cha\'eene de l\rquote Himalaya, que l\rquote homme est encore impuissant \'e0 mesurer avec une pr\'e9cision math\'e9matique\~? +\par +\par Tel est le sentiment que j\rquote \'e9prouve \'e0 l\rquote aspect de cette r\'e9gion incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine Hod, Banks et moi nous allons s\'e9journer pendant quelques semaines. +\par +\par \'ab\~Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit l\rquote ing\'e9nieur, mais leur cime doit \'eatre regard\'e9e comme inaccessible, puisque l\rquote organisme humain ne peut fonctionner \'e0 de telles hauteurs, o\'f9 l\rquote air n\rquote +est plus assez dense pour suffire aux besoins de la respiration\~!\~\'bb +\par +\par Une barri\'e8re de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, longue de deux mille cinq cents kilom\'e8tres, qui se dresse depuis le soixante-douzi\'e8me m\'e9ridien jusqu\rquote au quatre-vingt-quinzi\'e8me, en couvrant deux pr\'e9 +sidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le Bouthan et le N\'e9paul\~; \endash \~une cha\'eene, dont la hauteur moyenne, sup\'e9rieure d\rquote un tiers \'e0 la cime du Mont-Blanc, comprend trois zones distinctes, la premi\'e8 +re, haute de cinq mille pieds, plus temp\'e9r\'e9e que la plaine inf\'e9rieure, donnant une moisson de bl\'e9 pendant l\rquote hiver, une moisson de riz pendant l\rquote \'e9t\'e9\~; la deuxi\'e8me, de cinq \'e0 + neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du printemps\~; la troisi\'e8me, de neuf mille pieds \'e0 vingt-cinq mille, couverte d\rquote \'e9paisses glaces, qui, m\'eame en la saison chaude, d\'e9fient les rayons solaires\~; \endash \~\'e0 + travers cette grandiose tumescence du globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne \'e0 vingt mille pieds d\rquote altitude, et qui, incessamment menac\'e9es par les avalanches, ravin\'e9 +es par les torrents, envahies par les glaciers, ne permettent d\rquote aller de l\rquote Inde au Thibet qu\rquote au prix de difficult\'e9s extr\'eames\~; \endash \~au-dessus de cette cr\'eate, tant\'f4t arrondie en larges coupoles, tant\'f4 +t rase comme la Table du cap de Bonne-Esp\'e9rance, sept \'e0 huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le Doukia et le Kinchinjunga, qui s\rquote \'e9l\'e8vent au del\'e0 de sept mille m\'e8 +tres, le Dhiodounga \'e0 huit mille, le Dawaghaliri \'e0 huit mille cinq cents, le Tchamoulari \'e0 huit mille sept cents, le mont Everest, dressant \'e0 neuf mille m\'e8tres son pic du haut duquel l\rquote \'9cil d\rquote un observateur parcourrait une p +\'e9riph\'e9rie \'e9gale \'e0 celle de la France enti\'e8re\~; \endash \~un entassement de montagnes, enfin, que les Alpes sur les Alpes, les Pyr\'e9n\'e9es sur les Andes, ne d\'e9passeraient pas dans l\rquote \'e9 +chelle des hauteurs terrestres, tel est ce soul\'e8vement colossal, dont le pied des plus hardis ascensionnistes ne foulera peut-\'eatre jamais les derni\'e8res cimes, et qui s\rquote appelle les monts Himalaya\~! +\par +\par Les premiers gradins de ces propyl\'e9es gigantesques sont largement et fortement bois\'e9s. On y trouve encore divers repr\'e9sentants de cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone sup\'e9rieure, vont c\'e9der la place aux vastes for\'ea +ts de ch\'eanes, de cypr\'e8s et de pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbac\'e9es. +\par +\par Banks, qui nous donne ces d\'e9tails, nous apprend aussi que, si la ligne inf\'e9rieure des neiges descend \'e0 quatre mille m\'e8tres sur le versant indou de la cha\'eene, elle se rel\'e8ve \'e0 six mille sur le versant thib\'e9tain. Cela tient \'e0 + ce que les vapeurs, amen\'e9es par les vents du sud, sont arr\'eat\'e9es par l\rquote \'e9norme barri\'e8re. C\rquote est pourquoi, sur l\rquote autre c\'f4t\'e9, des villages ont pu s\rquote \'e9tablir jusqu\rquote \'e0 + une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d\rquote orge et de prairies magnifiques. \'c0 en croire les indig\'e8nes, il suffit d\rquote une nuit pour qu\rquote une moisson d\rquote herbe tapisse ces p\'e2turages\~! +\par +\par Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, repr\'e9sentent la gent ail\'e9e. Les ch\'e8vres y abondent, les moutons y foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l\rquote +aigle est seul \'e0 planer au-dessus de rares v\'e9g\'e9taux, qui ne sont plus que les humbles \'e9chantillons d\rquote une flore arctique. +\par +\par Mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi ce Nemrod serait-il venu dans la r\'e9gion himalayenne, s\rquote il ne s\rquote \'e9tait agi que de continuer son m\'e9tier de chasseur au gibier domestique\~? Tr\'e8 +s heureusement pour lui, les grands carnassiers, dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas faire d\'e9faut. +\par +\par En effet, au pied des premi\'e8res rampes de la cha\'eene, s\rquote \'e9tend une zone inf\'e9rieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. C\rquote est une longue plaine d\'e9clive, large de sept \'e0 huit kilom\'e8tres, humide, chaude, \'e0 v +\'e9g\'e9tation sombre, couverte de for\'eats \'e9paisses, dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden du chasseur qui aime les fortes \'e9motions de la lutte, notre campement ne le dominait que de quinze cents m\'e8tres. Il \'e9 +tait donc facile de redescendre sur ce terrain r\'e9serv\'e9, qui se gardait tout seul. +\par +\par Ainsi, il \'e9tait probable que le capitaine Hod visiterait les gradins inf\'e9rieurs de l\rquote Himalaya plus volontiers que les zones sup\'e9rieures. L\'e0, pourtant, m\'eame apr\'e8s le plus humoriste des voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore +\'e0 faire d\rquote importantes d\'e9couvertes g\'e9ographiques. +\par +\par \'ab\~On ne conna\'eet donc que tr\'e8s imparfaitement cette \'e9norme cha\'eene\~? demandai-je \'e0 Banks. +\par +\par \endash \~Tr\'e8s imparfaitement, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. L\rquote Himalaya, c\rquote est comme une sorte de petite plan\'e8te, qui s\rquote est coll\'e9e \'e0 notre globe, et qui garde ses secrets. +\par +\par \endash \~On l\rquote a parcourue, cependant, r\'e9pondis-je, on l\rquote a fouill\'e9e autant que cela a \'e9t\'e9 possible\~! +\par +\par \endash \~Oh\~! les voyageurs himalayens n\rquote ont pas manqu\'e9\~! r\'e9pondit Banks. Les fr\'e8res G\'e9 +rard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, H\'fcgel, les missionnaires Huc et Gabet, et plus r\'e9cemment les fr\'e8 +res Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et Montgomery, \'e0 la suite de travaux consid\'e9rables, ont fait conna\'eetre dans une large mesure la disposition orographique de ce soul\'e8vement. N\'e9 +anmoins, mes amis, bien des desiderata restent \'e0 r\'e9aliser. La hauteur exacte des principaux pics a donn\'e9 lieu \'e0 des rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri \'e9tait le roi de toute la cha\'eene\~; puis, apr\'e8 +s de nouvelles mesures, il a d\'fb c\'e9der la place au Kintchindjinga, qui para\'eet \'eatre d\'e9tr\'f4n\'e9 maintenant par le mont Everest. Jusqu\rquote ici, ce dernier l\rquote +emporte sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, \endash \~auquel, il est vrai, les m\'e9thodes pr\'e9cises des g\'e9om\'e8tres europ\'e9ens n\rquote ont pas encore \'e9t\'e9 appliqu\'e9es, \endash \~d\'e9 +passerait quelque peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l\rquote Himalaya qu\rquote il faudrait chercher le point le plus \'e9lev\'e9 de notre globe. Mais, en r\'e9alit\'e9, ces mesures ne pourront \'eatre consid\'e9r\'e9es comme math\'e9 +matiques que le jour o\'f9 on les aura obtenues barom\'e9triquement, et avec toutes les pr\'e9cautions que comporte cette d\'e9termination directe. Et comment les obtenir, sans emporter un barom\'e8tre \'e0 la pointe extr\'ea +me de ces pics presque inaccessibles\~? Or, c\rquote est ce qui n\rquote a encore pu \'eatre fait. +\par +\par \endash \~Cela se fera, r\'e9pondit le capitaine Hod, comme se feront, un jour, les voyages au p\'f4le sud et au p\'f4le nord\~! +\par +\par \endash \~\'c9videmment\~! +\par +\par \endash \~Le voyage jusque dans les derni\'e8res profondeurs de l\rquote Oc\'e9an\~! +\par +\par \endash \~Sans aucun doute\~! +\par +\par \endash \~Le voyage au centre de la terre\~! +\par +\par \endash \~Bravo, Hod\~! +\par +\par \endash \~Comme tout se fera\~! ajoutai-je. +\par +\par \endash \~M\'eame un voyage dans chacune des plan\'e8tes du monde solaire\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, que rien n\rquote arr\'eatait plus. +\par +\par \endash \~Non, capitaine, r\'e9pondis-je. L\rquote homme, simple habitant de la terre, ne saurait en franchir les bornes\~! Mais s\rquote il est riv\'e9 \'e0 son \'e9corce, il peut en p\'e9n\'e9trer tous les secrets. +\par +\par \endash \~Il le peut, il le doit\~! reprit Banks. Tout ce qui est dans la limite du possible doit \'eatre et sera accompli. Puis, lorsque l\rquote homme n\rquote aura plus rien \'e0 conna\'eetre du globe qu\rquote il habite\'85 +\par +\par \endash \~Il dispara\'eetra avec le sph\'e9ro\'efde qui n\rquote aura plus de myst\'e8res pour lui, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Non pas\~! reprit Banks. Il en jouira en ma\'eetre, alors, et il en tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans la contr\'e9e himalayenne, je vais vous indiquer \'e0 faire, entre autres, une curieuse d\'e9 +couverte qui vous int\'e9ressera certainement. +\par +\par \endash \~De quoi s\rquote agit-il, Banks\~? +\par +\par \endash \~Dans le r\'e9cit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d\rquote un arbre singulier, que l\rquote on appelle au Thibet \'ab\~l\rquote arbre aux dix mille images\~\'bb. Suivant la l\'e9gende indoue, Tong Kabac, le r\'e9 +formateur de la religion bouddhiste, aurait \'e9t\'e9 chang\'e9 en arbre, quelque mille ans apr\'e8s que la m\'eame aventure fut arriv\'e9e \'e0 Phil\'e9mon, \'e0 Baucis, \'e0 Daphn\'e9, ces curieux \'eatres v\'e9g\'e9 +taux de la flore mythologique. La chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre sacr\'e9, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu, \endash \~de ses yeux vu, \endash \~des caract\'e8res thib\'e9tains, distinctement form +\'e9s par les traits de leurs nervures. +\par +\par \endash \~Un arbre qui produit des feuilles imprim\'e9es\~! m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Cela vaut la peine d\rquote \'eatre v\'e9rifi\'e9, dis-je en riant. +\par +\par \endash \~V\'e9rifiez-le donc, mes amis, r\'e9pondit Banks. S\rquote il existe de ces arbres dans la partie m\'e9ridionale du Thibet, il doit s\rquote en trouver aussi dans la zone sup\'e9rieure, sur le versant sud de l\rquote +Himalaya. Donc, pendant vos excursions, cherchez ce\'85 comment dirai-je\~?\'85 ce \'ab\~sentencier\~\'bb\'85 +\par +\par \endash \~Ma foi non\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Je suis ici pour chasser, et je n\rquote ai rien \'e0 gagner au m\'e9tier d\rquote ascensionniste\~! +\par +\par \endash \~Bon, ami Hod\~! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous fera bien quelque ascension dans la cha\'eene\~? +\par +\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria le capitaine. +\par +\par \endash \~Pourquoi donc\~? +\par +\par \endash \~J\rquote ai renonc\'e9 aux ascensions\~! +\par +\par \endash \~Et depuis quand\~?\'85 +\par +\par \endash \~Depuis le jour o\'f9, apr\'e8s y avoir vingt fois risqu\'e9 ma vie, r\'e9pondit le capitaine Hod, je suis parvenu \'e0 atteindre le sommet du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais \'eatre humain n\rquote avait foul\'e9 + du pied la cime de ce pic\~! J\rquote y mettais donc quelque amour-propre\~! Enfin, apr\'e8s mille dangers, j\rquote arrive au fa\'eete, et que vois-je\~? ces mots grav\'e9s sur une roche\~: \'ab\~Durand, dentiste, 14, rue Caumartin, Paris\~!\~\'bb + Depuis lors, je ne grimpe plus\~!\~\'bb\'85 +\par +\par Brave capitaine\~! Il faut pourtant avouer qu\rquote en nous racontant cette d\'e9convenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu\rquote il \'e9tait impossible de ne pas rire de bon c\'9cur\~! +\par +\par J\rquote ai parl\'e9 plusieurs fois des \'ab\~sanitariums\~\'bb de la p\'e9ninsule. Ces stations, situ\'e9es dans la montagne, sont tr\'e8s fr\'e9quent\'e9es, pendant l\rquote \'e9t\'e9, par les rentiers, les fonctionnaires, les n\'e9gociants de l\rquote +Inde, que d\'e9vore l\rquote ardente canicule de la plaine. +\par +\par Au premier rang, il faut nommer Simla, situ\'e9e sur le trente et uni\'e8me parall\'e8le et \'e0 l\rquote ouest du soixante-quinzi\'e8me m\'e9ridien. C\rquote est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses ruisseaux, ses chalets agr\'e9 +ablement dispos\'e9s sous l\rquote ombrage des c\'e8dres et des pins, \'e0 deux mille m\'e8tres au-dessus du niveau de la mer. +\par +\par Apr\'e8s Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que domine le Kinchinjinga, \'e0 cinq cents kilom\'e8tres au nord de Calcutta, et \'e0 deux mille trois cent m\'e8tres d\rquote altitude, pr\'e8s du quatre-vingt-sixi\'e8me degr\'e9 de longitude + et du vingt-septi\'e8me degr\'e9 de latitude, \endash \~une situation ravissante dans le plus beau pays du monde. +\par +\par D\rquote autres sanitariums se sont aussi fond\'e9s en divers points de la cha\'eene himalayenne. +\par +\par Et maintenant, \'e0 ces stations fra\'eeches et saines, que rend indispensables ce br\'fblant climat de l\rquote Inde, il convient d\rquote ajouter notre Steam-House. Mais celle-l\'e0 + nous appartient. Elle offre tout le confort des plus luxueuses habitations de la p\'e9ninsule. Nous y trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie moderne, un calme que l\rquote on chercherait vainement \'e0 Simla ou \'e0 Dorjiling, o +\'f9 les Anglo-Indiens abondent. +\par +\par L\rquote emplacement a \'e9t\'e9 judicieusement choisi. La route, qui dessert la portion inf\'e9rieure de la montagne, se bifurque \'e0 cette hauteur pour relier quelques bourgades \'e9parses dans l\rquote est et dans l\rquote ouest. Le plus rapproch\'e9 + de ces villages est \'e0 cinq milles de Steam-House. Il est occup\'e9 par une race hospitali\'e8re de montagnards, \'e9leveurs de ch\'e8vres et de moutons, cultivateurs de riches champs de bl\'e9 et d\rquote orge. +\par +\par Gr\'e2ce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, il n\rquote a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans lequel nous devons s\'e9journer pendant six ou sept semaines. +\par +\par Un des contreforts, d\'e9tach\'e9 de ces capricieux cha\'eenons qui contreboutent l\rquote \'e9norme charpente de l\rquote Himalaya, nous a offert un plateau doucement ondul\'e9, long d\rquote +un mille environ sur un demi-mille de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une \'e9paisse moquette d\rquote une herbe courte, serr\'e9e, plucheuse, pourrait-on dire, et pointill\'e9e d\rquote +un semis de violettes. Des touffes de rhododendrons arborescents, grands comme de petits ch\'eanes, des corbeilles naturelles de cam\'e9lias, y forment une centaine de houppes d\rquote un effet charmant. La nature n\rquote a pas eu besoin des ouvriers d +\rquote Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute laine v\'e9g\'e9tale. Quelques milliers de graines, apport\'e9es par le vent du midi sur ce terrain f\'e9cond, un peu d\rquote eau, un peu de soleil, ont suffi \'e0 + faire ce tissu moelleux et inusable. +\par +\par Une douzaine de groupes d\rquote arbres magnifiques se d\'e9veloppent sur ce plateau. On dirait qu\rquote ils se sont d\'e9tach\'e9s, comme des irr\'e9guliers, de l\rquote immense for\'eat qui h\'e9risse les flancs du contrefort, en remontant sur les cha +\'eenons voisins, \'e0 une hauteur de six cents m\'e8tres. C\'e8dres, ch\'eanes, pendanus \'e0 longues feuilles, h\'eatres, \'e9rables, se m\'ealent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces g +\'e9ants \'e9tendent leurs derni\'e8res branches \'e0 plus de cent pieds au-dessus du sol. Ils semblent avoir \'e9t\'e9 dispos\'e9s en cet endroit pour ombrager quelque habitation foresti\'e8re. Steam-House, venue \'e0 point, a compl\'e9t\'e9 + le paysage. Les toits arrondis de ses deux pagodes se marient heureusement \'e0 toute cette ramure vari\'e9e, branches raides ou flexibles, feuilles petites et fr\'eales comme des ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies polyn\'e9 +siennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de verdure et de fleurs. Rien ne d\'e9c\'e8le la maison mobile, et il n\rquote y a plus l\'e0 qu\rquote une habitation s\'e9dentaire, fix\'e9e au sol, faite pour n\rquote en plus bouger. +\par +\par En arri\'e8re, un torrent, dont on peut suivre le lacet argent\'e9 jusqu\rquote \'e0 plusieurs mille pieds de hauteur, coule \'e0 droite du tableau sur le flanc du contrefort, et se pr\'e9cipite dans un bassin naturel qu\rquote ombrage un bouque +t de beaux arbres. +\par +\par De ce bassin, le trop-plein s\rquote \'e9chappe en ruisseau, court \'e0 travers la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un gouffre dont la profondeur \'e9chappe au regard. +\par +\par Voici comment Steam-House a \'e9t\'e9 dispos\'e9e pour la plus grande commodit\'e9 de la vie commune et le plus parfait agr\'e9ment des yeux. +\par +\par Si l\rquote on se porte \'e0 la cr\'eate ant\'e9rieure du plateau, on le voit dominer d\rquote autres croupes moins importantes du soubassement de l\rquote Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu\rquote \'e0 la +plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de l\rquote embrasser dans tout son ensemble. +\par +\par \'c0 droite, la premi\'e8re maison de Steam-House est plac\'e9e obliquement, de telle sorte que la vue de l\rquote horizon du sud est m\'e9nag\'e9e aussi bien au balcon de la v\'e9randah qu\rquote aux fen\'eatres lat\'e9rales du salon, de la salle \'e0 + manger et des cabines de gauche. De grands c\'e8dres planent au-dessus et se d\'e9coupent vigoureusement en noir sur le fond \'e9loign\'e9 de la grande cha\'eene, que tapisse une neige \'e9ternelle. +\par +\par \'c0 gauche, la seconde maison est adoss\'e9e au flanc d\rquote un \'e9norme rocher de granit, dor\'e9 par le soleil. Ce rocher, autant par sa forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques \'ab\~plum-puddings\~\'bb + de pierre, dont parle M.\~Russell-Killough dans le r\'e9cit de son voyage \'e0 travers l\rquote Inde m\'e9ridionale. De cette habitation, r\'e9serv\'e9e au sergent Mac Neil et \'e0 ses compagnons du personnel, on ne voit que le flanc. Elle est plac\'e9e +\'e0 vingt pas de l\rquote habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus importante. \'c0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de l\rquote un des toits qui la couronnent, un petit filet de fum\'e9e bleu\'e2tre s\rquote \'e9 +chappe du laboratoire culinaire de monsieur Parazard. Plus \'e0 gauche, un groupe d\rquote arbres, \'e0 peine d\'e9tach\'e9s de la for\'eat, remonte sur l\rquote \'e9paulement de l\rquote ouest, et forme le plan lat\'e9ral de ce paysage. +\par +\par Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque mastodonte. C\rquote est notre G\'e9ant d\rquote Acier. Il a \'e9t\'e9 remis\'e9 sous un berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relev\'e9e, on dirait qu\rquote il en \'ab\~broute\~\'bb + les branches sup\'e9rieures. Mais il est stationnaire. Il se repose, bien qu\rquote il n\rquote ait nul besoin de repos. Maintenant, in\'e9branlable gardien de Steam-House, comme un \'e9norme animai ant\'e9diluvien, il en d\'e9fend l\rquote entr\'e9e, +\'e0 l\rquote amorce de cette route par laquelle il a remorqu\'e9 tout ce hameau mobile. +\par +\par Par exemple, si colossal que soit notre \'e9l\'e9phant. \endash \~\'e0 moins de le d\'e9tacher par la pens\'e9e de la cha\'eene qui se dresse \'e0 six mille m\'e8tres au-dessus du plateau, \endash \~il ne para\'eet plus rien avoir de ce g\'e9 +ant artificiel dont la main de Banks a dot\'e9 la faune indoue. +\par +\par \'ab\~Une mouche sur la fa\'e7ade d\rquote une cath\'e9drale\~!\~\'bb dit le capitaine Hod, non sans un certain d\'e9pit. +\par +\par Et rien n\rquote est plus vrai. Il y a, en arri\'e8re, un bloc de granit, dans lequel on taillerait ais\'e9ment mille \'e9l\'e9phants de la grandeur du n\'f4tre, et ce bloc n\rquote est qu\rquote +un simple gradin, une des cent marches de cet escalier qui monte jusqu\rquote \'e0 la cr\'eate de la cha\'eene et que le Dwalaghiri domine de son pic aigu. +\par +\par Parfois, le ciel de ce tableau s\rquote abaisse \'e0 l\rquote \'9cil de l\rquote observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la cr\'eate moyenne de la cha\'eene, disparaissent un instant. Ce sont d\rquote \'e9 +paisses vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l\rquote Himalaya et embrument toute sa partie sup\'e9rieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, par un effet d\rquote optique, on dirait que les habitations, les arbres, les croupes voisines, et le G +\'e9ant d\rquote Acier lui-m\'eame, reprennent leur grandeur r\'e9elle. +\par +\par Il arrive aussi que, pouss\'e9s par certains vents humides, les nuages, moins \'e9lev\'e9s encore, se d\'e9roulent au-dessous du plateau. L\rquote \'9cil ne voit plus alors qu\rquote une mer moutonnante de nu\'e9es, et le soleil provoque \'e0 + leur surface d\rquote \'e9tonnants jeux de lumi\'e8re. En haut, comme en bas, l\rquote horizon a disparu, et il semble que nous soyons transport\'e9s dans quelque r\'e9gion a\'e9rienne, en dehors des limites de la terre. +\par +\par Mais le vent change, une brise du nord, se pr\'e9cipitant par les br\'e8ches de la cha\'eene, vient balayer tout ce brouillard, la mer de vapeurs se condense presque instantan\'e9ment, la plaine remonte \'e0 l\rquote +horizon du sud, les sublimes projections de l\rquote Himalaya se profilent \'e0 nouveau sur le fond nettoy\'e9 du ciel, le cadre du tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne limite plus la port\'e9e, saisit tous les d\'e9tails d +\rquote une vue panoramique sur un horizon de soixante milles. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017379}CHAPITRE II\line Mathias Van Guitt.{\*\bkmkend _Toc98017379} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me r\'e9veilla d\'e8s l\rquote aube. Je me levai aussit\'f4t. Le capitaine Hod et son brosseur Fox \'e9taient en grande conversation dans la salle \'e0 manger de Steam-House. Je vins aussit\'f4 +t les rejoindre. +\par +\par Au m\'eame instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine l\rquote interpellait de sa voix sonore\~: +\par +\par \'ab\~Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voil\'e0 enfin arriv\'e9s \'e0 bon port\~! Cette fois, c\rquote est d\'e9finitif. Il ne s\rquote agit plus d\rquote une halte de quelques heures, mais d\rquote un s\'e9jour de quelques mois. +\par +\par \endash \~Oui, mon cher Hod, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et vous pouvez organiser vos chasses tout \'e0 votre aise. Le coup de sifflet de G\'e9ant d\rquote Acier ne vous rappellera plus au campement. +\par +\par \endash \~Tu entends, Fox\~? +\par +\par \endash \~Oui, mon capitaine, r\'e9pondit le brosseur. +\par +\par \endash \~Le ciel me vienne en aide\~! s\rquote \'e9cria Hod, mais je ne quitterai pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquanti\'e8me ne soit tomb\'e9 sous mes coups\~! Le cinquanti\'e8me, Fox\~! J\rquote ai comme une id\'e9e que celui-l\'e0 + sera particuli\'e8rement difficile \'e0 d\'e9crocher\~! +\par +\par \endash \~On le d\'e9crochera pourtant, r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~D\rquote o\'f9 vous vient cette id\'e9e, capitaine Hod\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Oh\~! Maucler, c\rquote est un pressentiment\'85 un pressentiment de chasseur, rien de plus\~! +\par +\par \endash \~Ainsi donc, dit Banks, d\'e8s aujourd\rquote hui, vous allez quitter le campement et vous mettre en campagne\~? +\par +\par \endash \~D\'e8s aujourd\rquote hui, r\'e9pondit le capitaine Hod. Nous commencerons d\rquote abord par reconna\'eetre le terrain, de mani\'e8re \'e0 explorer la zone inf\'e9rieure, en descendant jusqu\rquote aux for\'eats du Tarryani. Pourvu que les tig +res n\rquote aient pas abandonn\'e9 cette r\'e9sidence\~! +\par +\par \endash \~Pouvez-vous croire\~?\'85 +\par +\par \endash \~Eh\~! ma mauvaise chance\~! +\par +\par \endash \~Mauvaise chance\~!\'85 dans l\rquote Himalaya\~!\'85 r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Est-ce que cela est possible\~! +\par +\par \endash \~Enfin, nous verrons\~! \endash \~Vous nous accompagnerez, Maucler\~? demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi. +\par +\par \endash \~Oui, certainement. +\par +\par \endash \~Et vous, Banks\~? +\par +\par \endash \~Moi aussi, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et je pense que Munro se joindra \'e0 vous comme je vais le faire\'85 en amateur\~! +\par +\par \endash \~Oh\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, en amateurs, soit\~! mais en amateurs bien arm\'e9s\~! Il ne s\rquote agit pas d\rquote aller se promener la canne \'e0 la main\~! Voil\'e0 qui humilierait les fauves du Tarryani\~! +\par +\par \endash \~Convenu\~! r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s\rquote adressant \'e0 son brosseur, pas d\rquote erreur, cette fois\~! Nous sommes dans le pays des tigres\~! Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, deux fusils \'e0 + balle explosive pour toi et pour Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Soyez tranquille, mon capitaine, r\'e9pondit Fox. Le gibier n\rquote aura pas \'e0 se plaindre\~!\~\'bb +\par +\par Cette journ\'e9e devait donc \'eatre consacr\'e9e \'e0 la reconnaissance de cette for\'eat du Tarryani qui h\'e9risse la partie inf\'e9rieure de l\rquote Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze heures, apr\'e8s le d\'e9 +jeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, Go\'fbmi et moi, tous bien arm\'e9s, nous descendions la route qui oblique vers la plaine, apr\'e8s avoir eu soin de laisser au campement les deux chiens, dont nous n\rquote avions que faire dans cette exp\'e9 +dition. +\par +\par Le sergent Mac Neil \'e9tait rest\'e9 \'e0 Steam-House, avec Storr, K\'e2louth et le cuisinier, afin d\rquote achever les travaux d\rquote installation. Apr\'e8s un voyage de deux mois, le G\'e9ant d\rquote Acier avait besoin d\rquote \'eatre, int\'e9 +rieurement et ext\'e9rieurement, visit\'e9, nettoy\'e9, mis en \'e9tat. Cela constituait une besogne longue, minutieuse, d\'e9licate, qui ne laisserait pas ch\'f4mer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le m\'e9canicien. +\par +\par \'c0 onze heures, nous avions quitt\'e9 le sanitarium, et, quelques minutes apr\'e8s, au premier tournant de la route, Steam-House disparaissait derri\'e8re son \'e9pais rideau d\rquote arbres. +\par +\par Il ne pleuvait plus. Sous la pouss\'e9e d\rquote un vent frais du nord-est, les nuages, plus \'ab\~d\'e9braill\'e9s\~\'bb, courant dans les hautes zones de l\rquote atmosph\'e8re, chassaient avec vitesse. Le ciel \'e9tait gris, \endash \~temp\'e9 +rature convenable pour des pi\'e9tons\~; mais, aussi, absence de ces jeux de lumi\'e8re et d\rquote ombre qui sont le charme des grands bois. +\par +\par Deux mille m\'e8tres \'e0 descendre sur un chemin direct, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 l\rquote affaire de vingt-cinq \'e0 trente minutes, si la route ne se f\'fbt allong\'e9e de toutes les sinuosit\'e9s pa +r lesquelles elle rachetait la raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d\rquote une heure et demie pour atteindre la limite sup\'e9rieure des for\'eats du Tarryani, \'e0 cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin s\rquote \'e9 +tait fait en belle humeur. +\par +\par \'ab\~Attention\~! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des tigres, des lions, des panth\'e8res, des gu\'e9pards et autres animaux bienfaisants de la r\'e9gion himalayenne\~! C\rquote est bien de d\'e9truire les fauves, mais c\rquote +est mieux de ne pas \'eatre d\'e9truit par eux\~! Donc, ne nous \'e9loignons pas les uns des autres, et soyons prudents\~!\~\'bb +\par +\par Une telle recommandation dans la bouche du d\'e9termin\'e9 chasseur avait une valeur consid\'e9rable. Aussi, chacun de nous en tint-il compte. Les carabines et les fusils furent charg\'e9s, les batteries visit\'e9es, les chiens mis au cran de s\'fbret\'e9 +. Nous \'e9tions pr\'eats \'e0 tout \'e9v\'e9nement. +\par +\par J\rquote ajouterai qu\rquote il y avait \'e0 se d\'e9fier non seulement des carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se rencontrent dans les for\'eats de l\rquote Inde. Les \'ab\~belongas\~\'bb +, les serpents verts, les serpents-fouets, et bien d\rquote autres, sont extr\'eamement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois plus consid\'e9 +rable que celui des animaux domestiques ou des hommes qui p\'e9rissent sous la dent des fauves. +\par +\par Donc, dans cette r\'e9gion du Tarryani, avoir l\rquote \'9cil \'e0 tout, regarder o\'f9 l\rquote on pose le pied, o\'f9 l\rquote on appuie la main, pr\'eater l\rquote oreille aux moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent \'e0 + travers les buissons, ce n\rquote est que stricte prudence. +\par +\par \'c0 midi et demi, nous \'e9tions entr\'e9s sous le couvert des grands arbres group\'e9s \'e0 la lisi\'e8re de la for\'eat. Leur haute ramure se d\'e9veloppait au-dessus de quelques larges all\'e9es, par lesquelles le G\'e9ant d\rquote Acier, suivi du tra +in qu\rquote il tra\'eenait d\rquote ordinaire, e\'fbt pass\'e9 facilement. En effet, cette partie de la for\'eat \'e9tait depuis longtemps am\'e9nag\'e9e pour les charrois des bois exploit\'e9s par les montagnards. Cela se voyait \'e0 de certaines orni +\'e8res fra\'eechement creus\'e9es dans la glaise molle. Ces all\'e9es principales couraient dans le sens de la cha\'eene, et, suivant la plus grande longueur du Tarryani, reliaient entre elles les clairi\'e8res m\'e9nag\'e9es \'e7a et l\'e0 + par la hache du b\'fbcheron\~; mais, de chaque c\'f4t\'e9, elles ne donnaient acc\'e8s qu\rquote \'e0 d\rquote \'e9troites sentes, qui se perdaient sous des futaies imp\'e9n\'e9trables. +\par +\par Nous suivions donc ces avenues, plut\'f4t en g\'e9om\'e8tres qu\rquote en chasseurs, de mani\'e8re \'e0 reconna\'eetre leur direction g\'e9n\'e9rale. Aucun hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De larges empreintes, cependant, r +\'e9cemment laiss\'e9es sur le sol, prouvaient que les carnassiers n\rquote avaient point abandonn\'e9 le Tarryani. +\par +\par Soudain, au moment o\'f9 nous tournions un des coudes de l\rquote all\'e9e, rejet\'e9e sur la droite par le pied d\rquote un contrefort, une exclamation du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arr\'eater. +\par +\par \'c0 vingt pas, \'e0 l\rquote angle d\rquote une clairi\'e8re, bord\'e9e de grands pendanus, s\rquote \'e9levait une construction, au moins singuli\'e8re par sa forme. Ce n\rquote \'e9tait pas une maison\~: elle n\rquote avait ni chemin\'e9e ni fen\'ea +tres. Ce n\rquote \'e9tait pas une hutte de chasseurs\~: elle n\rquote avait ni meurtri\'e8res ni embrasures. On e\'fbt plut\'f4t dit une tombe indoue, perdue au plus profond de cette for\'eat. +\par +\par En effet, qu\rquote on imagine une sorte de long cube, form\'e9 de troncs, juxtapos\'e9s verticalement, solidement fich\'e9s dans le sol, reli\'e9s \'e0 leur partie sup\'e9rieure par un \'e9pais cordon de branchages. Pour toit, d\rquote +autres troncs transversaux, fortement emmortais\'e9s dans le b\'e2ti sup\'e9rieur. Tr\'e8s \'e9videmment, le constructeur de ce r\'e9duit avait voulu lui donner une solidit\'e9 \'e0 toute \'e9preuve sur ses cinq c\'f4t\'e9 +s. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et cinq de large. D\rquote ouverture, nulle apparence, \'e0 moins qu\rquote elle ne f\'fbt cach\'e9e, sur sa face ant\'e9rieure, par un \'e9pais madrier, dont la t\'eate arrondie d\'e9passait qu +elque peu l\rquote ensemble de la construction. +\par +\par Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, singuli\'e8rement dispos\'e9es et reli\'e9es entre elles. \'c0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un n\'9cud coulant, ou plut\'f4t + une boucle, form\'e9e par une grosse tresse de lianes. +\par +\par \'ab\~Eh\~! qu\rquote est cela\~? m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Cela, r\'e9pondit Banks, apr\'e8s avoir bien regard\'e9, c\rquote est tout simplement une sourici\'e8re, mais je vous laisse \'e0 penser, mes amis, quelles souris elle est destin\'e9e \'e0 prendre\~! +\par +\par \endash \~Un pi\'e8ge \'e0 tigres\~? s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Banks, un pi\'e8ge \'e0 tigres, dont la porte, ferm\'e9e par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retomb\'e9e, parce que la bascule int\'e9rieure a \'e9t\'e9 touch\'e9e par quelque animal. +\par +\par \endash \~C\rquote est la premi\'e8re fois, r\'e9pondit Hod, que je vois dans une for\'eat de l\rquote Inde un pi\'e8ge de ce genre. Une sourici\'e8re, en effet\~! Voil\'e0 qui n\rquote est pas digne d\rquote un chasseur\~! +\par +\par \endash \~Ni d\rquote un tigre, ajouta Fox. +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit Banks, mais s\rquote il s\rquote agit de d\'e9truire ces f\'e9roces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur pi\'e8ge est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me para\'eet ing\'e9nieusement dispos\'e9 + pour attirer et retenir des fauves, si m\'e9fiants et si vigoureux qu\rquote ils soient\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l\rquote \'e9quilibre de la bascule qui retenait la porte du pi\'e8ge a \'e9t\'e9 rompu, c\rquote est que probablement quelque animal s\rquote y est fait prendre. +\par +\par \endash \~Nous le saurons bien\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et si la souris n\rquote est pas morte\~!\'85\~\'bb Le capitaine, joignant le geste aux paroles, fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l\rquote imit\'e8rent et se tinrent pr\'ea +ts \'e0 faire feu. \'c9videmment, nous ne pouvions mettre en doute que cette construction ne f\'fbt un pi\'e8ge, du genre de ceux qui se rencontrent fr\'e9quemment dans les for\'eats de la Malaisie. Mais, s\rquote il n\rquote \'e9tait pas l\rquote \'9c +uvre d\rquote un Indou, il pr\'e9sentait toutes les conditions qui rendent tr\'e8s pratiques ces engins de destruction\~: sensibilit\'e9 excessive, solidit\'e9 \'e0 toute \'e9preuve. Nos dispositions prises, le capitaine Hod, Fox et Go\'fbmi s\rquote +approch\'e8rent du pi\'e8ge dont ils voulaient d\rquote abord faire le tour. Nul interstice entre les troncs verticaux ne leur permit de regarder \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Ils \'e9cout\'e8rent avec attention. Aucun bruit ne d\'e9celait la pr\'e9sence d +\rquote un \'eatre vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu\rquote une tombe. Le capitaine Hod et ses compagnons revinrent \'e0 la face ant\'e9rieure. Ils s\rquote assur\'e8rent que le madrier mobile avait gliss\'e9 + dans deux larges rainures verticalement dispos\'e9es. Il suffisait donc de le relever pour p\'e9n\'e9trer \'e0 l\rquote int\'e9rieur du pi\'e8ge. +\par +\par \'ab\~Pas le moindre bruit\~! dit le capitaine Hod, qui avait coll\'e9 son oreille contre la porteras le moindre souffle\~! La sourici\'e8re est vide\~! +\par +\par \endash \~N\rquote importe, soyez prudents\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel Munro. Et il alla s\rquote asseoir sur un tronc d\rquote arbre, \'e0 gauche de la clairi\'e8re. Je me pla\'e7ai pr\'e8s de lui. +\par +\par \'ab\~Allons, Go\'fbmi\~!\~\'bb dit le capitaine Hod. +\par +\par Go\'fbmi, leste, bien d\'e9coupl\'e9 dans sa petite taille, agile comme un singe, souple comme un l\'e9opard, un v\'e9ritable clown indou, comprit ce que voulait le capitaine. Son adresse le d\'e9signait tout naturellement pour le service qu\rquote +on attendait de lui. Il sauta d\rquote un bond sur le toit du pi\'e8ge, et, en un instant, il eut atteint, \'e0 la force du poignet, une des perches qui formaient l\rquote armature sup\'e9rieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu\rquote \'e0 l +\rquote anneau de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu\rquote \'e0 la t\'eate du madrier qui fermait l\rquote ouverture. +\par +\par Cet anneau fut alors pass\'e9 dans un \'e9paulement m\'e9nag\'e9 \'e0 la t\'eate du madrier. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 produire un mouvement de bascule, en pesant sur l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 du levier. +\par +\par Mais alors, il fallut faire appel aux forces r\'e9unies de notre petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous all\'e2mes donc \'e0 l\rquote arri\'e8re du pi\'e8ge, afin de produire ce mouvement. +\par +\par Go\'fbmi \'e9tait rest\'e9 dans l\rquote armature, pour d\'e9gager le levier, au cas o\'f9 quelque obstacle l\rquote e\'fbt emp\'each\'e9 de fonctionner librement. +\par +\par \'ab\~Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s\rquote il est n\'e9cessaire que je me joigne \'e0 vous, j\rquote irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, je pr\'e9f\'e8re rester par le travers du pi\'e8ge. Au moins, s\rquote +il en sort un tigre, il sera salu\'e9 d\rquote une balle \'e0 son passage\~! +\par +\par \endash \~Et celui-l\'e0 comptera-t-il pour le quarante-deuxi\'e8me\~? demandai-je au capitaine. +\par +\par \endash \~Pourquoi pas\~? r\'e9pondit Hod. S\rquote il tombe sous mon coup de fusil, il sera du moins tomb\'e9 en toute libert\'e9\~! +\par +\par \endash \~Ne vendons pas la peau de l\rquote ours\'85 r\'e9pliqua l\rquote ing\'e9nieur, avant qu\rquote il ne soit par terre\~! +\par +\par \endash \~Surtout quand cet ours pourrait bien \'eatre un tigre\~!\'85 ajouta le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble\~!\~\'bb Le madrier \'e9tait pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous parv\'eenmes \'e0 l\rquote \'e9branler. Il oscilla un instant et demeura suspendu \'e0 + un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, \'e0 demi courb\'e9, sa carabine en joue, cherchait \'e0 voir si quelque \'e9norme patte ou quelque gueule haletante ne se montrait pas \'e0 l\rquote orifice du pi\'e8ge. +\par +\par Rien n\rquote apparaissait encore. +\par +\par \'ab\~Encore un effort, mes amis\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Et gr\'e2ce \'e0 Go\'fbmi, qui vint donner quelques secousses \'e0 l\rquote arri\'e8re du levier, le madrier commen\'e7a \'e0 remonter peu \'e0 peu. Bient\'f4t l\rquote ouverture fut suffisante pour livrer passage, m\'eame \'e0 un animal de grande taille. + +\par +\par Pas d\rquote animal, quel qu\rquote il f\'fbt. +\par +\par Mais il \'e9tait possible, apr\'e8s tout, qu\rquote au bruit qui se faisait autour du pi\'e8ge, le prisonnier se f\'fbt r\'e9fugi\'e9 \'e0 la partie la plus recul\'e9e de sa prison. Peut-\'eatre m\'eame n\rquote attendait-il que le moment favorable pour s +\rquote \'e9lancer d\rquote un bond, renverser quiconque s\rquote opposerait \'e0 sa fuite, et dispara\'eetre dans les profondeurs de la for\'eat. +\par +\par C\rquote \'e9tait assez palpitant. +\par +\par Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le doigt sur la g\'e2chette de sa carabine, et man\'9cuvrer de mani\'e8re \'e0 plonger son regard jusqu\rquote au fond du pi\'e8ge. +\par +\par Le madrier, \'e9tait enti\'e8rement relev\'e9 alors, et la lumi\'e8re entrait largement par l\rquote orifice. +\par +\par En ce moment, un l\'e9ger bruit de se produire \'e0 travers les parois, puis un ronflement sourd, ou plut\'f4t un formidable b\'e2illement que je trouvai tr\'e8s suspect. +\par +\par \'c9videmment, un animal \'e9tait l\'e0, qui dormait, et nous venions de le r\'e9veiller brusquement. +\par +\par Le capitaine Hod s\rquote approcha encore et braqua sa carabine sur une masse qu\rquote il vit remuer dans la p\'e9nombre. +\par +\par Soudain, un mouvement se fit \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Un cri de terreur retentit, qui fut aussit\'f4t suivi de ces mots, prononc\'e9s en bon anglais\~: +\par +\par \'ab\~Ne tirez pas, pour Dieu\~! Ne tirez pas\~!\~\'bb +\par +\par Un homme s\rquote \'e9lan\'e7a hors du pi\'e8ge. +\par +\par Notre \'e9tonnement fut tel, que, nos mains l\'e2chant l\rquote armature, le madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l\rquote orifice, qu\rquote il boucha de nouveau. +\par +\par Cependant, le personnage si inattendu qui venait d\rquote appara\'eetre, revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en pleine poitrine, et d\rquote un ton assez pr\'e9tentieux, accompagn\'e9 d\rquote un geste emphatique\~: +\par +\par \'ab\~Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n\rquote est point \'e0 un tigre du Tarryani que vous avez affaire\~!\~\'bb +\par +\par Le capitaine Hod, apr\'e8s quelque h\'e9sitation, remit sa carabine dans une position moins mena\'e7ante. +\par +\par \'ab\~\'c0 qui avons-nous l\rquote honneur de parler\~? demanda Banks, en s\rquote avan\'e7ant vers ce personnage. +\par +\par \endash \~Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers et autres mammif\'e8res pour la maison Charles Rice de Londres et la maison Hagenbeck de Hambourg\~!\~\'bb +\par +\par Puis, nous d\'e9signant d\rquote un geste circulaire\~: \'ab\~Messieurs\~?\'85 +\par +\par \endash \~Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, r\'e9pondit Banks, qui nous montra de la main. +\par +\par \endash \~En promenade dans les for\'eats de l\rquote Himalaya\~! reprit le fournisseur. Charmante excursion, en v\'e9rit\'e9\~! \'c0 vous rendre mes devoirs, messieurs, \'e0 vous les rendre\~!\~\'bb +\par +\par Quel \'e9tait cet original \'e0 qui nous avions affaire\~? Ne pouvait-on penser que sa cervelle s\rquote \'e9tait d\'e9traqu\'e9e pendant cet emprisonnement dans le pi\'e8ge \'e0 tigres\~? \'c9tait-il fou ou avait-il son bon sens\~? Enfin, \'e0 quelle cat +\'e9gorie de bimanes appartenait cet individu\~? +\par +\par Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux apprendre \'e0 conna\'eetre ce personnage singulier, qui se qualifiait de naturaliste et l\rquote avait \'e9t\'e9 en effet. +\par +\par Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de m\'e9nageries, \'e9tait un homme \'e0 lunettes, \'e2g\'e9 de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux clignotants, son nez \'e0 l\rquote \'e9vent, le remuement perp\'e9 +tuel de toute sa personne, ses gestes ultra-expressifs, appropri\'e9s \'e0 chacune des phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le type tr\'e8s connu du vieux com\'e9dien de province. Qui n\rquote a pas rencontr\'e9 + de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute l\rquote existence, limit\'e9e \'e0 l\rquote horizon d\rquote une rampe et d\rquote un rideau de fond, s\rquote est \'e9coul\'e9e entre le \'ab\~c\'f4t\'e9 cour\~\'bb et le \'ab\~c\'f4t\'e9 jardin\~ +\'bb d\rquote un th\'e9\'e2tre de m\'e9lodrame\~? Parleurs infatigables, gesticulateurs g\'eanants, poseurs infatu\'e9s d\rquote eux-m\'eames, ils portent haut, en la rejetant en arri\'e8re, leur t\'eate, trop vide dans la vieillesse pour avoir jamais +\'e9t\'e9 bien remplie dans l\rquote \'e2ge m\'fbr. Il y avait certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt. +\par +\par J\rquote ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au sujet d\rquote un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner par un geste sp\'e9cial tous les mots de son r\'f4le. +\par +\par Ainsi, dans l\rquote op\'e9ra de }{\i Masaniello}{, lorsqu\rquote il entonnait \'e0 pleine voix\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Si d\rquote un p\'eacheur Napolitain\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par son bras droit, tendu vers la salle, remuait f\'e9brilement comme s\rquote il e\'fbt tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer son hame\'e7on. Puis, continuant\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Le Ciel voulait faire un monarque, +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par tandis que l\rquote une de ses mains se dressait droit vers le z\'e9nith pour indiquer le ciel, l\rquote autre, tra\'e7ant un cercle autour de sa t\'eate fi\'e8rement relev\'e9e, figurait une couronne royale. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Rebelle aux arr\'eats du destin, +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Tout son corps r\'e9sistait violemment \'e0 une pouss\'e9e qui tendait \'e0 le rejeter en arri\'e8re, +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Il dirait en guidant sa barque\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Et alors ses deux bras, vivement ramen\'e9s de gauche \'e0 droite et de droite \'e0 gauche, comme s\rquote il e\'fbt man\'9cuvr\'e9 la godille, t\'e9moignaient de son adresse \'e0 diriger une embarcation. +\par +\par Eh bien, ces proc\'e9d\'e9s, familiers au chanteur en question, c\rquote \'e9taient, \'e0 peu pr\'e8s, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il n\rquote employait dans son langage que des termes choisis, et devait \'eatre tr\'e8s g\'eanant pour l\rquote +interlocuteur, qui ne pouvait se mettre hors du rayon de ses gestes. +\par +\par Ainsi que nous l\rquote appr\'eemes plus tard et de sa bouche m\'eame, Mathias Van Guitt \'e9tait un ancien professeur d\rquote histoire naturelle au Mus\'e9um de Rotterdam, auquel le professorat n\rquote avait pas r\'e9ussi. Il est certain que + ce digne homme devait pr\'eater \'e0 rire, et que si les \'e9l\'e8ves venaient en foule \'e0 sa chaire, c\rquote \'e9tait pour s\rquote amuser, non pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait que, las de professer sans succ\'e8 +s la zoologie th\'e9orique, il \'e9tait venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce lui r\'e9ussit mieux, et il devint le fournisseur attitr\'e9 des importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles s\rquote +approvisionnent g\'e9n\'e9ralement les m\'e9nageries publiques et priv\'e9es des deux mondes. +\par +\par Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, c\rquote est qu\rquote une importante commande de fauves pour l\rquote Europe l\rquote y avait amen\'e9. En effet, son campement n\rquote \'e9tait pas \'e0 plus de deux milles de ce pi\'e8 +ge, dont nous venions de l\rquote extraire. +\par +\par Mais pourquoi le fournisseur \'e9tait-il dans ce pi\'e8ge\~? C\rquote est ce que Banks lui demanda tout d\rquote abord, et voici ce qu\rquote il r\'e9pondit dans un langage soutenu par une grande vari\'e9t\'e9 de gestes. +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait hier. Le soleil avait d\'e9j\'e0 accompli le demi-cercle de sa rotation, diurne. La pens\'e9e me vint alors d\rquote aller visiter l\rquote un des pi\'e8ges \'e0 tigres dress\'e9 +s par mes mains. Je quittai donc mon kraal, que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et j\rquote arrivai \'e0 cette clairi\'e8re. J\rquote \'e9tais seul, mon personnel vaquait \'e0 des travaux urgents, et je n\rquote avais pas voulu l +\rquote en distraire. C\rquote \'e9tait une imprudence. Lorsque je fus devant ce pi\'e8ge, je constatai tout d\rquote abord que la trappe, form\'e9e par le madrier mobile, \'e9tait relev\'e9e. D\rquote o\'f9 je conclus, non sans quelque logique, qu +\rquote aucun fauve ne s\rquote y \'e9tait laiss\'e9 prendre. Cependant, je voulus v\'e9rifier si l\rquote app\'e2t \'e9tait toujours en place, et si le bon fonctionnement de la bascule \'e9tait assur\'e9. C\rquote est pourquoi, d\rquote +un adroit mouvement de reptation, je me glissai par l\rquote \'e9troite ouverture.\~\'bb +\par +\par La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation \'e9l\'e9gante le mouvement d\rquote un serpent qui se faufile \'e0 travers les grandes herbes. +\par +\par \'ab\~Quand je fus arriv\'e9 au fond du pi\'e8ge, reprit le fournisseur, j\rquote examinai le quartier de ch\'e8vre, dont les \'e9manations devaient attirer les h\'f4tes de cette partie de la for\'eat. L\rquote app\'e2t \'e9tait intact. J\rquote +allais me retirer, lorsqu\rquote un choc involontaire de mon bras fit jouer la bascule\~; l\rquote armature se d\'e9tendit, la trappe retomba, et je me trouvai pris \'e0 mon propre pi\'e8ge, sans aucun moyen d\rquote en pouvoir sortir.\~\'bb +\par +\par Ici, Mathias Van Guitt s\rquote arr\'eata un instant pour mieux faire comprendre toute la gravit\'e9 de sa situation. +\par +\par \'ab\~Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que j\rquote envisageai tout d\rquote abord la chose par son c\'f4t\'e9 comique. J\rquote \'e9tais emprisonn\'e9, soit\~! Pas de ge\'f4lier pour m\rquote ouvrir la porte de ma prison, d +\rquote accord\~! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant pas repara\'eetre au kraal, s\rquote inqui\'e9teraient de mon absence prolong\'e9e et se livreraient \'e0 des recherches qui t\'f4t ou tard aboutiraient. Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote +une affaire de temps. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Car que faire en un g\'eete, \'e0 moins que l\rquote on ne songe, +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par a dit un fabuliste fran\'e7ais. Je songeai donc, et des heures s\rquote \'e9coul\'e8rent sans que rien v\'eent modifier ma situation. Le soir venu, la faim se fit sentir. J\rquote imaginai que ce que j\rquote avais de mieux \'e0 faire, c\rquote \'e9 +tait de la tromper par le sommeil. Je pris donc mon parti en philosophe, et je m\rquote endormis profond\'e9ment. La nuit fut calme au milieu des grands silences de la for\'eat. Rien ne troubla mon sommeil, et peut-\'eatre dormirais-je encore, si je n +\rquote eusse \'e9t\'e9 r\'e9veill\'e9 par un bruit insolite. La trappe du pi\'e8ge se relevait, le jour entrait \'e0 flots dans mon r\'e9duit obscur, je n\rquote avais plus qu\rquote \'e0 m\rquote \'e9lancer au dehors\~!\'85 + Quel fut mon trouble, quand je vis l\rquote instrument de mort dirig\'e9 vers ma poitrine\~! Encore un instant, j\rquote allais \'eatre frapp\'e9\~! L\rquote heure de ma d\'e9livrance aurait \'e9t\'e9 la derni\'e8re de ma vie\~!\'85 + Mais monsieur le capitaine voulut bien reconna\'eetre en moi une cr\'e9ature de son esp\'e8ce\'85 et il ne me reste qu\rquote \'e0 vous remercier, messieurs, de m\rquote avoir rendu \'e0 la libert\'e9.\~\'bb +\par +\par Tel fut le r\'e9cit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut pas sans peine que nous parv\'eenmes \'e0 ma\'eetriser le sourire que provoquaient son ton et ses gestes. +\par +\par \'ab\~Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est \'e9tabli dans cette portion du Tarryani\~? +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. Comme j\rquote ai eu le plaisir de vous l\rquote apprendre, mon kraal n\rquote est pas \'e0 plus de deux milles d\rquote ici, et si vous voulez l\rquote honorer de votre pr\'e9 +sence, je serai heureux de vous y recevoir. +\par +\par \endash \~Certainement, monsieur Van Guitt, r\'e9pondit le colonel Munro, nous irons vous rendre visite\~! +\par +\par \endash \~Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et l\rquote installation d\rquote un kraal nous int\'e9ressera. +\par +\par \endash \~Chasseurs\~! s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, chasseurs\~!\~\'bb Et il ne put emp\'eacher sa physionomie d\rquote exprimer qu\rquote il n\rquote avait pour les fils de Nemrod qu\rquote une estime fort mod\'e9r\'e9e. +\par +\par \'ab\~Vous chassez les fauves\'85 pour les tuer, sans doute\~? reprit-il en s\rquote adressant au capitaine. +\par +\par \endash \~Uniquement pour les tuer, r\'e9pondit Hod. +\par +\par \endash \~Et moi, uniquement pour les prendre\~! r\'e9pliqua le fournisseur, qui eut l\'e0 un beau mouvement de fiert\'e9. +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas concurrence\~!\~\'bb riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la t\'eate. Toutefois, notre qualit\'e9 de chasseur n\rquote \'e9tait pas pour le faire revenir sur son invitation. \'ab\~ +Quand vous voudrez me suivre, messieurs\~!\~\'bb dit-il en s\rquote inclinant avec gr\'e2ce. +\par +\par Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, et une demi-douzaine d\rquote Indous apparurent au tournant de la grande all\'e9e, qui se d\'e9veloppait au del\'e0 de la clairi\'e8re. +\par +\par \'ab\~Ah\~! voil\'e0 mes gens, \'bb dit Mathias Van Guitt. +\par +\par Puis, s\rquote approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en avan\'e7ant quelque peu les l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Pas un mot de mon aventure\~! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le personnel du kraal sache que je me suis laiss\'e9 prendre \'e0 mon pi\'e8ge comme un vulgaire animal\~! Cela pourrait affaiblir le degr\'e9 + de correction que je dois toujours conserver \'e0 ses yeux\~!\~\'bb +\par +\par Un signe d\rquote acquiescement de notre part rassura le fournisseur. +\par +\par \'ab\~Ma\'eetre, dit alors un des Indous, dont l\rquote impassible et intelligente figure attira mon attention, ma\'eetre, nous vous cherchons depuis plus d\rquote une heure sans avoir\'85 +\par +\par \endash \~J\rquote \'e9tais avec ces messieurs qui veulent bien m\rquote accompagner jusqu\rquote au kraal, r\'e9pondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la clairi\'e8re, il convient de remettre ce pi\'e8ge en \'e9tat.\~\'bb +\par +\par Sur l\rquote ordre du fournisseur, les Indous proc\'e9d\'e8rent donc \'e0 la r\'e9installation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt nous invita \'e0 visiter l\rquote int\'e9rieur du pi\'e8ge. Le capitaine Hod s\rquote y glissa \'e0 + sa suite, et je le suivis. La place \'e9tait un peu \'e9troite pour le d\'e9veloppement des gestes de notre h\'f4te, qui op\'e9rait l\'e0 comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 dans un salon. \'ab\~Mes compliments, dit le capitaine Hod, apr\'e8s avoir examin +\'e9 l\rquote appareil. C\rquote est fort bien imagin\'e9\~! +\par +\par \endash \~N\rquote en doutez pas, monsieur le capitaine, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. Ce genre de pi\'e8ge est infiniment pr\'e9f\'e9rable aux anciennes fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles recourb\'e9 +s en arcs que maintient un n\'9cud coulant. Dans le premier cas, l\rquote animal s\rquote \'e9ventre\~; dans le second, il se strangule. Cela importe peu, \'e9videmment, lorsqu\rquote il ne s\rquote agit que de d\'e9truire les fauves\~! Mais, \'e0 + moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, sans aucune d\'e9t\'e9rioration\~! +\par +\par \endash \~\'c9videmment, r\'e9pondit le capitaine Hod, nous ne proc\'e9dons pas de la m\'eame mani\'e8re. +\par +\par \endash \~La mienne est peut-\'eatre la bonne\~! r\'e9pliqua le fournisseur. Si l\rquote on consultait les fauves\'85 +\par +\par \endash \~Je ne les consulte pas\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine. D\'e9cid\'e9ment, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine \'e0 s\rquote entendre. +\par +\par \'ab\~Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris au pi\'e8ge, comment faites-vous pour les en retirer\~? +\par +\par \endash \~Une cage roulante est amen\'e9e pr\'e8s de la trappe, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, les prisonniers s\rquote y jettent d\rquote eux-m\'eames, et je n\rquote ai plus qu\rquote \'e0 + les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de mes buffles domestiques.\~\'bb +\par +\par Cette phrase \'e9tait \'e0 peine achev\'e9e, que des cris se faisaient entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et \'e0 moi, fut de nous pr\'e9cipiter hors du pi\'e8ge. Que s\rquote \'e9tait-il donc pass\'e9\~? +\par +\par Un serpent-fouet, de la plus maligne esp\'e8ce, venait d\rquote \'eatre coup\'e9 en deux par la baguette qu\rquote un Indou tenait \'e0 la main, et cela, au moment m\'eame o\'f9 le venimeux reptile s\rquote \'e9lan\'e7ait sur le colonel. +\par +\par Cet Indou \'e9tait celui que j\rquote avais d\'e9j\'e0 remarqu\'e9. Son intervention rapide avait certainement sauv\'e9 sir Edward Munro d\rquote une mort imm\'e9diate, comme il nous fut donn\'e9 de le voir. +\par +\par En effet, les cris que nous avions entendus \'e9taient pouss\'e9s par un des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les derni\'e8res contorsions de l\rquote agonie. +\par +\par Par une d\'e9plorable fatalit\'e9, la t\'eate du serpent, coup\'e9e net, avait saut\'e9 sur sa poitrine, ses crochets s\rquote y \'e9taient fix\'e9s, et le malheureux, p\'e9n\'e9tr\'e9 par le subtile poison, expirait en moins d\rquote une minute, sans qu +\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 possible de lui porter secours. +\par +\par Tout d\rquote abord atterr\'e9s par cet affreux spectacle, nous nous \'e9tions ensuite pr\'e9cipit\'e9s vers le colonel Munro. +\par +\par \'ab\~Tu n\rquote as pas \'e9t\'e9 touch\'e9\~? demanda Banks, qui lui saisit pr\'e9cipitamment la main. +\par +\par \endash \~Non, Banks, rassure-toi.\~\'bb r\'e9pondit sir Edward Munro. Puis, se relevant et allant vers l\rquote Indou, auquel il devait la vie\~: \'ab\~Merci, ami, \'bb lui dit-il. L\rquote Indou, d\rquote un geste, fit comprendre qu\rquote +aucun remerciement ne lui \'e9tait d\'fb pour cela. \'ab\~Quel est ton nom\~? lui demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani, \'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017380}CHAPITRE III\line Le kraal.{\*\bkmkend _Toc98017380} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionn\'e9s, surtout dans les conditions o\'f9 elle venait de se produire. Mais la morsure du serpent-fouet, l\rquote un des plus venimeux de la p\'e9ninsule, ne pardonne pas. C\rquote \'e9 +tait une victime de plus \'e0 ajouter aux milliers que font annuellement dans l\rquote Inde ces redoutables reptiles.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid { +\cs30\b\fs36\super \chftn }{ En 1877, 1677 \'eatres humains ont p\'e9ri par la morsure des serpents. Les primes pay\'e9es par le gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent qu\rquote en cette m\'eame ann\'e9e on en a tu\'e9 127,295.}}}{ + +\par +\par On a dit, \endash \~plaisamment, je suppose, \endash \~qu\rquote il n\rquote y avait pas de serpents, autrefois, \'e0 la Martinique, et que ce sont les Anglais qui les y ont import\'e9s, lorsqu\rquote ils ont d\'fb rendre l\rquote \'eele \'e0 + la France. Les Fran\'e7ais n\rquote ont pas eu \'e0 user de ce genre de repr\'e9sailles, quand ils ont abandonn\'e9 leurs conqu\'eates de l\rquote Inde. C\rquote \'e9tait inutile, et il faut convenir que la nature s\rquote est montr\'e9e prodigue \'e0 + cet \'e9gard. +\par +\par Le corps de l\rquote Indou, sous l\rquote influence du venin, se d\'e9composait rapidement. On dut proc\'e9der \'e0 son inhumation imm\'e9diate. Ses compagnons s\rquote y employ\'e8rent, et il fut d\'e9pos\'e9 + dans une fosse assez profonde pour que les carnassiers ne pussent le d\'e9terrer. +\par +\par D\'e8s que cette triste c\'e9r\'e9monie eut \'e9t\'e9 achev\'e9e, Mathias Van Guitt nous invita \'e0 l\rquote accompagner au kraal, \endash \~invitation qui fut accept\'e9e avec empressement. +\par +\par Une demi-heure nous suffit pour atteindre l\rquote \'e9tablissement du fournisseur. Cet \'e9tablissement justifiait bien ce nom de \'ab\~kraal\~\'bb, qui est plus sp\'e9cialement employ\'e9 par les colons du sud de l\rquote Afrique. +\par +\par C\rquote \'e9tait un grand enclos oblong, dispos\'e9 au plus profond de la for\'eat, au milieu d\rquote une vaste clairi\'e8re. Mathias Van Guitt l\rquote avait am\'e9nag\'e9 avec une parfaite entente des besoins du m\'e9 +tier. Un rang de hautes palissades, perc\'e9 d\rquote une porte assez large pour livrer passage aux chariots, l\rquote entourait sur ses quatre c\'f4t\'e9s. Au fond, au milieu, une longue case, faite de troncs d\rquote arbres et de planches, servait d +\rquote unique habitation \'e0 tous les habitants du kraal. Six cages, divis\'e9es en plusieurs compartiments, mont\'e9es sur quatre roues chacune, \'e9taient rang\'e9es en \'e9querre \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 gauche de l\rquote +enceinte. Aux rugissements qui s\rquote en \'e9chappaient alors, on pouvait juger que les h\'f4tes ne leur manquaient pas. \'c0 droite, une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras p\'e2turages de la montagne, \'e9taient parqu\'e9s en plein air. C +\rquote \'e9tait l\rquote attelage ordinaire de la m\'e9nagerie roulante. Six charretiers, pr\'e9pos\'e9s \'e0 la conduite des chariots, dix Indous, sp\'e9cialement exerc\'e9s \'e0 la chasse des fauves, compl\'e9taient le personnel de l\rquote \'e9 +tablissement. +\par +\par Les charretiers \'e9taient lou\'e9s seulement pour la dur\'e9e de la campagne. Leur service consistait \'e0 conduire les chariots sur les lieux de chasse, puis \'e0 les ramener \'e0 la plus prochaine station du railway. L\'e0 +, ces chariots prenaient place sur des truks et pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit Calcutta. +\par +\par Les chasseurs, Indous de race, appartenaient \'e0 cette cat\'e9gorie de gens du m\'e9tier qu\rquote on appelle \'ab\~chikaris\~\'bb. Ils ont pour emploi de rechercher les traces des animaux f\'e9roces, de les d\'e9busquer et d\rquote en op\'e9r +er la capture. +\par +\par Tel \'e9tait le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s\rquote y trouvaient expos\'e9s, non seulement aux attaques des animaux f\'e9roces, mais aussi aux fi\'e8vres dont le Tarryani est particuli\'e8 +rement infest\'e9. L\rquote humidit\'e9 des nuits, l\rquote \'e9vaporation des ferments pernicieux du sol, la chaleur aqueuse d\'e9velopp\'e9e sous le couvert des arbres que les vapeurs solaires ne p\'e9n\'e8trent qu\rquote +imparfaitement, font de la zone inf\'e9rieure de l\rquote Himalaya une contr\'e9e malsaine. +\par +\par Et cependant, le fournisseur et ses Indous \'e9taient si bien acclimat\'e9s \'e0 cette r\'e9gion, que la \'ab\~malaria\~\'bb ne les atteignait pas plus que les tigres ou autres habitu\'e9s du Tarryani. Mais il ne nous e\'fbt pas \'e9t\'e9 permis, \'e0 + nous, de s\'e9journer impun\'e9ment dans le kraal. Cela n\rquote entrait pas, d\rquote ailleurs, dans le plan du capitaine Hod. \'c0 part quelques nuits pass\'e9es \'e0 l\rquote aff\'fbt, nous devions vivre \'e0 Steam-House, dans cette zone sup\'e9 +rieure, que les bu\'e9es de la plaine ne peuvent atteindre. +\par +\par Nous \'e9tions donc arriv\'e9s au campement de Mathias Van Guitt. La porte s\rquote ouvrit pour nous y donner acc\'e8s. +\par +\par Mathias Van Guitt paraissait \'eatre tr\'e8s particuli\'e8rement flatt\'e9 de notre visite. +\par +\par \'ab\~Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire les honneurs du kraal. Cet \'e9tablissement r\'e9pond \'e0 toutes les exigences de mon art. En r\'e9alit\'e9, ce n\rquote est qu\rquote une hutte en grand, ce que, dans la p\'e9 +ninsule, les chasseurs appellent un \'ab\~houddi\~\'bb. +\par +\par Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins luxueux. Une premi\'e8re chambre pour le ma\'eetre, une seconde pour les chikaris, une troisi\'e8me pour les charretiers\~ +; dans chacune de ces chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp\~; une quatri\'e8me salle, plus grande, servant \'e0 la fois de cuisine et de salle \'e0 manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n\rquote \'e9tait qu\rquote \'e0 l\rquote +\'e9tat rudimentaire et m\'e9ritait justement la qualification de houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus. +\par +\par Apr\'e8s avoir visit\'e9 l\rquote habitation de \'ab\~ces bimanes appartenant au premier groupe des mammif\'e8res, \'bb nous f\'fbmes convi\'e9s \'e0 voir de plus pr\'e8s la demeure des quadrup\'e8des. +\par +\par C\rquote \'e9tait la partie int\'e9ressante de l\rquote am\'e9nagement du kraal. Elle rappelait plut\'f4t la disposition d\rquote une m\'e9nagerie foraine que les installations confortables d\rquote un jardin zoologique. Il n\rquote +y manquait, en effet, que ces toiles peintes \'e0 la d\'e9trempe, suspendues au-dessus des tr\'e9teaux, et repr\'e9sentant avec des couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de velours, au milieu d\rquote +une horde bondissante de ces fauves, qui, la gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet d\rquote un Bidel ou d\rquote un Pezon h\'e9ro\'efque\~! Il est vrai, le public n\rquote \'e9tait pas l\'e0 pour envahir la loge. +\par +\par \'c0 quelques pas \'e9taient group\'e9s les buffles domestiques. Ils occupaient, \'e0 droite, une portion lat\'e9rale du kraal, dans laquelle on leur apportait quotidiennement leur ration d\rquote herbe fra\'eeche. Il e\'fbt \'e9t\'e9 + impossible de laisser ces animaux errer dans les p\'e2turages voisins. Ainsi que le dit \'e9l\'e9gamment Mathias Van Guitt, \'ab\~cette libert\'e9 de pacage, permise dans les contr\'e9es du Royaume-Uni, est incompatible avec les dangers que pr\'e9 +sentent les for\'eats himalayennes.\~\'bb +\par +\par La m\'e9nagerie proprement dite comprenait six cages, mont\'e9es sur quatre roues. Chaque cage, grillag\'e9e \'e0 sa face ant\'e9rieure, \'e9tait divis\'e9e en trois compartiments. Des portes, ou plut\'f4 +t des cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les animaux d\rquote un compartiment dans l\rquote autre pour les besoins du service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, trois panth\'e8res et deux l\'e9opards. +\par +\par Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait compl\'e9t\'e9 que lorsqu\rquote il aurait encore captur\'e9 deux l\'e9opards, trois tigres et un lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du railway la plus rapproch\'e9 +e, et prendrait la direction de Bombay. +\par +\par Les fauves, que l\rquote on pouvait facilement observer dans leurs cages, \'e9taient magnifiques, mais particuli\'e8rement f\'e9roces. Ils avaient \'e9t\'e9 trop r\'e9cemment pris pour \'eatre d\'e9j\'e0 faits \'e0 cet \'e9tat de s\'e9que +stration. Cela se reconnaissait \'e0 leurs rugissements effroyables, \'e0 leurs brusques all\'e9es et venues d\rquote une cloison \'e0 l\rquote autre, aux violents coups de patte qu\rquote ils allongeaient \'e0 travers les barreaux, fauss\'e9 +s en maint endroit. +\par +\par \'c0 notre arriv\'e9e devant les cages, ces violences redoubl\'e8rent encore, sans que Mathias Van Guitt par\'fbt s\rquote en \'e9mouvoir. +\par +\par \'ab\~Pauvres b\'eates\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Pauvres b\'eates\~! r\'e9p\'e9ta Fox. +\par +\par \endash \~Croyez-vous donc qu\rquote elles soient plus \'e0 plaindre que celles que vous tuez\~? demanda le fournisseur d\rquote un ton assez sec. +\par +\par \endash \~Moins \'e0 plaindre qu\rquote \'e0 bl\'e2mer\'85 de s\rquote \'eatre laiss\'e9 prendre\~!\~\'bb riposta le capitaine Hod. +\par +\par S\rquote il est vrai qu\rquote un long je\'fbne s\rquote impose quelquefois aux carnassiers dans les pays tels que le continent africain, o\'f9 sont rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n\rquote en est pas de m\'ea +me dans toute cette zone du Tarryani. L\'e0 abondent les bisons, les buffles, les z\'e9bus, les sangliers, les antilopes, auxquels lions, tigres et panth\'e8res donnent incessamment la chasse. En outre, les ch\'e8vres, les moutons, sans parler des \'ab\~ +ra\'efots\~\'bb qui les gardent, leur offrent une proie assur\'e9e et facile. Ils trouvent donc, dans les for\'eats de l\rquote Himalaya, \'e0 satisfaire ais\'e9ment leur faim. Aussi, leur f\'e9rocit\'e9, qui ne d\'e9sarme jamais, n\rquote a-t-elle pas d +\rquote excuse. +\par +\par C\rquote \'e9tait principalement de chair de bison et de z\'e9bu que le fournisseur nourrissait les h\'f4tes de sa m\'e9nagerie, et aux chikaris revenait le soin de les ravitailler \'e0 de certains jours. +\par +\par On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien au contraire. Le tigre lui-m\'eame a beaucoup \'e0 redouter du buffle sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu\rquote il est bless\'e9. Plus d\rquote un chasseur l\rquote a vu d\'e9 +raciner \'e0 coups de cornes l\rquote arbre sur lequel il avait cherch\'e9 refuge. Sans doute, on dit bien que l\rquote \'9cil du ruminant est une v\'e9ritable lentille grossissante, que la grandeur des objets se triple \'e0 ses yeux, que l\rquote +homme, sous cet aspect gigantesque, lui impose. On pr\'e9tend aussi que la position verticale de l\rquote \'eatre humain, en marche, est de nature \'e0 effrayer les animaux f\'e9roces, et que mieux vaut les braver debout qu\rquote accroupi ou couch\'e9. + +\par +\par Je ne sais ce qu\rquote il y a de vrai dans ces observations, mais il est certain que l\rquote homme, m\'eame quand il se redresse de toute sa taille, ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient \'e0 lui manquer, il est \'e0 peu pr +\'e8s perdu. +\par +\par Il en est ainsi du bison de l\rquote Inde, \'e0 t\'eate courte et carr\'e9e, aux cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux, \endash \~cette contexture le rapproche de son cong\'e9n\'e8re d\rquote Am\'e9rique, \endash \~aux pat +tes blanches depuis le sabot jusqu\rquote au genou, et dont la taille, mesur\'e9e de la naissance de la queue \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 du museau, compte parfois quatre m\'e8tres. Lui aussi, s\rquote il est peut-\'eatre moins farouche, lorsqu\rquote +il pa\'eet en troupe dans les hautes herbes de la plaine, devient terrible \'e0 tout chasseur qui l\rquote attaque imprudemment. +\par +\par Tels \'e9taient donc les ruminants plus particuli\'e8rement destin\'e9s \'e0 nourrir les carnassiers de la m\'e9nagerie Van Guitt. Aussi, afin de s\rquote en emparer plus s\'fbrement et presque sans danger, les chikaris cherchaient-ils de pr\'e9f\'e9 +rence \'e0 les prendre dans des trappes, d\rquote o\'f9 ils ne les retiraient que morts ou peu s\rquote en fallait. +\par +\par D\rquote ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son m\'e9tier, ne dispensait que tr\'e8s parcimonieusement la nourriture \'e0 ses h\'f4tes. Une fois par jour, \'e0 midi, quatre \'e0 cinq livres de viande leur \'e9taient distribu\'e9 +es, et rien de plus. Et m\'eame, \endash \~ce n\rquote \'e9tait certes pas pour ce motif \'ab\~dominical\~\'bb\~? \endash \~les laissait-on je\'fbner du samedi au lundi. Triste dimanche de di\'e8te, en v\'e9rit\'e9\~! Aussi, lorsque, apr\'e8 +s quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance, c\rquote \'e9tait une rage impossible \'e0 contenir, un concert de hurlements, une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient \'e0 + faire craindre qu\rquote elles ne se d\'e9molissent\~! +\par +\par Oui, pauvres b\'eates\~! serait-on tent\'e9 de r\'e9p\'e9ter avec le capitaine Hod. Mais Mathias Van Guitt n\rquote agissait pas ainsi sans raison. Cette abstinence dans la s\'e9questration \'e9pargnait des affections cutan\'e9es \'e0 ses fauves et haus +sait leur prix sur les march\'e9s de l\rquote Europe. +\par +\par Cependant, on doit ais\'e9ment l\rquote imaginer, tandis que Mathias Van Guitt nous exhibait sa collection, plut\'f4t en naturaliste qu\rquote en montreur de b\'eates, sa bouche ne ch\'f4mait pas. Au contraire. Il parlait, il contait, il + racontait, et comme les carnassiers du Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes p\'e9riodes, cela nous int\'e9ressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous quitter le kraal que lorsque la zoologie de l\rquote +Himalaya nous aurait livr\'e9 ses derniers secrets. +\par +\par \'ab\~Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m\rquote apprendre si les b\'e9n\'e9fices du m\'e9tier sont en rapport avec ses risques\~? +\par +\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit le fournisseur, ils \'e9taient autrefois tr\'e8s r\'e9mun\'e9rateurs. Cependant, depuis quelques ann\'e9es, je suis oblig\'e9 de le reconna\'eetre, les animaux f\'e9 +roces sont en baisse. Vous pourriez en juger par les prix courants de la derni\'e8re cote. Notre principal march\'e9, c\rquote est le jardin zoologique d\rquote Anvers. Volatiles, ophidiens, \'e9chantillons des familles simiennes et sauriennes, repr\'e9 +sentants des carnassiers des deux mondes, c\rquote est l\'e0 que j\rquote exp\'e9die consu\'e9tudinairement\'85\~\'bb +\par +\par Le capitaine Hod s\rquote inclina devant ce mot. \'ab\~\'85 les produits de nos aventureuses battues dans les for\'eats de la p\'e9ninsule. Quoi qu\rquote il en soit, le go\'fbt du public semble se modifier, et les prix de vente arriveront \'e0 \'ea +tre inf\'e9rieurs aux prix de revient\~! Ainsi, derni\'e8rement, une autruche m\'e2le ne s\rquote est vendue que onze cents francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panth\'e8re noire n\rquote a trouv\'e9 acqu\'e9reur qu\rquote \'e0 + seize cents francs, une tigresse de Java \'e0 deux mille quatre cents, et une famille de lions, \endash \~le p\'e8re, la m\'e8re, un oncle, deux lionceaux pleins d\rquote avenir, \endash \~\'e0 sept mille francs en bloc\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est vraiment pour rien\~! r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Quant aux proboscidiens\'85 reprit Mathias Van Guitt. +\par +\par \endash \~Proboscidiens\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels la nature a confi\'e9 une trompe. +\par +\par \endash \~Les \'e9l\'e9phants alors\~! +\par +\par \endash \~Oui, les \'e9l\'e9phants, depuis l\rquote \'e9poque quaternaire, les mastodontes dans les p\'e9riodes pr\'e9historiques\'85 +\par +\par \endash \~Je vous remercie, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut renoncer \'e0 en op\'e9rer la capture, si ce n\rquote est pour r\'e9colter leurs d\'e9fenses, car la consommation de l\rquote ivoire n\rquote a pas diminu\'e9 +. Mais, depuis que des auteurs dramatiques, \'e0 bout de proc\'e9d\'e9s, ont imagin\'e9 de les exhiber dans leurs pi\'e8ces, les impr\'e9sarios les prom\'e8nent de ville en ville, et le m\'eame \'e9l\'e9phant, courant la province avec la t +roupe ambulante, suffit \'e0 la curiosit\'e9 de tout un pays. Aussi les \'e9l\'e9phants sont-ils moins recherch\'e9s qu\rquote autrefois. +\par +\par \endash \~Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu\rquote aux m\'e9nageries de l\rquote Europe ces \'e9chantillons de la faune indoue\~?\~\'bb +\par +\par \endash \~Vous me pardonnerez, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, si \'e0 ce sujet monsieur, je me permets, sans \'eatre trop curieux, de vous poser une simple question.\~\'bb Je m\rquote inclinai en signe d\rquote acquiescement. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates Fran\'e7ais, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se reconna\'eet non seulement \'e0 votre accent, mais aussi \'e0 votre type, qui est un m\'e9lange agr\'e9able de gallo-romain et de celte. Or, comme Fran\'e7ais, vous devez n\rquote +avoir que peu de propension pour les voyages lointains, et, sans doute, vous n\rquote avez pas fait le tour du monde\~?\~\'bb +\par +\par Ici, le geste de Mathias Van Guitt d\'e9crivit un des grands cercles de la sph\'e8re. \'ab\~Je n\rquote ai pas encore eu ce plaisir\~! r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non pas si vous \'eates venu aux Indes, puisque vous y \'eates, mais si vous connaissez \'e0 fond la p\'e9ninsule indienne\~? +\par +\par \endash \~Imparfaitement encore, r\'e9pondis-je. Cependant, j\rquote ai d\'e9j\'e0 visit\'e9 Bombay, Calcutta, B\'e9nar\'e8s, Allahabad, la vall\'e9e du Gange. J\rquote ai vu leurs monuments, j\rquote ai admir\'e9\'85 +\par +\par \endash \~Eh\~! qu\rquote est cela, monsieur, qu\rquote est cela\~!\~\'bb r\'e9pondit Mathias Van Guitt, d\'e9tournant la t\'eate, tandis que sa main, f\'e9brilement agit\'e9e, exprimait un d\'e9dain supr\'eame. Puis, proc\'e9dant par hypotypose, c +\rquote est-\'e0-dire se livrant \'e0 une description vive et anim\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~Oui, qu\rquote est cela, si vous n\rquote avez pas visit\'e9 les m\'e9nageries de ces puissants rajahs, qui ont conserv\'e9 le culte des animaux superbes dont s\rquote honore le territoire sacr\'e9 de l\rquote Inde\~! Alors, monsieur, reprenez le b +\'e2ton du touriste\~! Allez dans le Guicowar rendre hommage au roi de Baroda\~! Voyez ses m\'e9nageries, qui me doivent la plupart de leurs h\'f4tes, lions du Kattyvar, ours, panth\'e8res, tchitas, lynx, tigres\~! Assistez \'e0 la c\'e9r\'e9 +monie du mariage de ses soixante mille pigeons, qui se c\'e9l\'e8bre, chaque ann\'e9e, en grande pompe\~! Admirez ses cinq cents \'ab\~boulbouls\~\'bb, rossignols de la p\'e9ninsule, dont on soigne l\rquote \'e9ducation comme s\rquote ils \'e9taient les h +\'e9ritiers du tr\'f4ne\~! Contemplez ses \'e9l\'e9phants, dont l\rquote un, vou\'e9 au m\'e9tier d\rquote ex\'e9cuteur des hautes-\'9cuvres, a pour mission d\rquote \'e9craser la t\'eate du condamn\'e9 sur la pierre du suppl\'e9e\~! Puis, t +ransportez-vous aux \'e9tablissements du rajah de Ma\'efssour, le plus riche des souverains de l\rquote Asie\~! P\'e9n\'e9trez dans ce palais o\'f9 se comptent par centaines les rhinoc\'e9ros, les \'e9l\'e9 +phants, les tigres, et tous les fauves de haut rang qui appartiennent \'e0 l\rquote aristocratie animali\'e8re de l\rquote Inde\~! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-\'eatre alors ne pourrez-vous plus \'eatre accus\'e9 d\rquote ignorance \'e0 l +\rquote endroit des merveilles de cet incomparable pays\~!\~\'bb +\par +\par Je n\rquote avais qu\rquote \'e0 m\rquote incliner devant les observations de Mathias Van Guitt. Sa fa\'e7on passionn\'e9e de pr\'e9senter les choses ne permettait \'e9videmment pas la discussion. +\par +\par Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la faune sp\'e9ciale \'e0 cette r\'e9gion du Tarryani. +\par +\par \'ab\~Quelques renseignements, s\rquote il vous pla\'eet, lui demanda-t-il, \'e0 propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie de l\rquote Inde. Bien que je ne sois qu\rquote un chasseur, je vous le r\'e9p\'e8 +te, je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et m\'eame, si je puis vous aider \'e0 prendre quelques-uns des tigres qui manquent encore \'e0 votre collection, je m\rquote y emploierai volontiers. Mais, la m\'e9 +nagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me livre \'e0 la destruction de ces animaux pour mon agr\'e9ment personnel\~!\~\'bb +\par +\par Mathias Van Guitt prit l\rquote attitude d\rquote un homme r\'e9sign\'e9 \'e0 subir ce qu\rquote il d\'e9sapprouve, mais ce qu\rquote il ne saurait emp\'eacher. Il convint, d\rquote ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre consid\'e9rable de b\'ea +tes malfaisantes, g\'e9n\'e9ralement peu demand\'e9es sur les march\'e9s de l\rquote Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis. +\par +\par \'ab\~Tuez les sangliers, j\rquote y consens, r\'e9pondit-il. Bien que ces suilliens, de l\rquote ordre des pachydermes, ne soient pas des carnaires\'85 +\par +\par \endash \~Des carnaires\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~J\rquote entends par l\'e0 qu\rquote ils sont herbivores\~; leur f\'e9rocit\'e9 est si profonde, qu\rquote ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs assez audacieux pour les attaquer\~! +\par +\par \endash \~Et les loups\~? +\par +\par \endash \~Les loups sont nombreux dans toute la p\'e9ninsule, et tr\'e8s \'e0 redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme solitaire. Ces animaux-l\'e0 ressemblent quelque peu au loup fauve de Pologne, et je n\rquote +en fais pas plus de cas que des chacals ou des chiens sauvages. Je ne nie point, d\rquote ailleurs, les ravages qu\rquote ils commettent, mais comme ils n\rquote ont aucune valeur marchande et sont +indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je vous les abandonne aussi, capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Et les ours\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Les ours ont du bon, monsieur, r\'e9pondit le fournisseur en approuvant d\rquote un signe de t\'eate. Si ceux de l\rquote Inde ne sont pas recherch\'e9s aussi avidement que leurs cong\'e9n\'e8res de la famille des oursins, ils poss\'e8dent n\'e9 +anmoins une certaine valeur commerciale qui les recommande \'e0 la bienveillante attention des connaisseurs. Le go\'fbt peut h\'e9siter entre les deux types que nous devons aux vall\'e9es du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf peut-\'ea +tre dans la p\'e9riode d\rquote hibernation, ces animaux sont presque inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts cyn\'e9g\'e9tiques d\rquote un v\'e9ritable chasseur, tel que se pr\'e9sente \'e0 mes yeux le capitaine Hod.\~\'bb +\par +\par Le capitaine s\rquote inclina d\rquote un air significatif, indiquant bien qu\rquote avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s\rquote en rapporterait qu\rquote \'e0 lui-m\'eame sur ces questions sp\'e9ciales. +\par +\par \'ab\~D\rquote ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des animaux botanophages\'85 +\par +\par \endash \~Botanophages\~? dit le capitaine. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de v\'e9g\'e9taux, et n\rquote ont rien de commun avec les esp\'e8ces f\'e9roces, dont la p\'e9ninsule s\rquote enorgueillit \'e0 juste titre. +\par +\par \endash \~Comptez-vous le l\'e9opard au nombre de ces fauves\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Sans contredit, monsieur. Ce f\'e9lin est agile, audacieux, plein de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela m\'eame, il est quelquefois plus redoutable que le tigre\'85 +\par +\par \endash \~Oh\~! fit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit Mathias Van Guitt d\rquote un ton sec, quand un chasseur n\rquote est plus assur\'e9 de trouver refuge dans les arbres, il est bien pr\'e8s d\rquote \'eatre chass\'e9 \'e0 son tour\~! +\par +\par \endash \~Et la panth\'e8re\~? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper court \'e0 cette discussion. +\par +\par \endash \~Superbe, la panth\'e8re, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, et vous pouvez voir, messieurs, que j\rquote en ai de magnifiques sp\'e9cimens\~! \'c9tonnants animaux, qui, par une singuli\'e8 +re contradiction, une antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent \'eatre dress\'e9s aux luttes de la chasse\~! Oui, messieurs, dans le Guicowar sp\'e9cialement, les rajahs exercent les panth\'e8res \'e0 ce noble exercice\~! On les am\'e8 +ne dans un palanquin, la t\'eate encapuchonn\'e9e comme un gerfaut ou un \'e9merillon\~! En v\'e9rit\'e9, ce sont de v\'e9ritables faucons \'e0 quatre pattes\~! D\'e8s que les chasseurs sont en vue d\rquote un troupeau d\rquote antilopes, la panth\'e8 +re est d\'e9chaperonn\'e9e et s\rquote \'e9lance sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu\rquote elles soient, ne peuvent d\'e9rober \'e0 ses terribles griffes\~! Oui, monsieur le capitaine, oui\~! Vous trouverez des panth\'e8 +res dans le Tarryani\~! Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-\'eatre, mais je vous pr\'e9viens charitablement que celles-l\'e0 ne sont pas apprivois\'e9es\~! +\par +\par \endash \~Je l\rquote esp\'e8re bien, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Pas plus que les lions, d\rquote ailleurs, ajouta le fournisseur, assez vex\'e9 de cette r\'e9ponse. +\par +\par \endash \~Ah\~! les lions\~! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions, s\rquote il vous pla\'eet\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces pr\'e9tendus rois de l\rquote animalit\'e9 comme inf\'e9rieurs \'e0 leurs cong\'e9n\'e8res de l\rquote antique Lybie. Ici les m\'e2les ne portent pas cette crini\'e8re qui est l\rquote +apanage du lion africain et ce ne sont plus, \'e0 mon avis, que des Samsons regrettablement tondus\~! Ils ont d\rquote ailleurs, presque enti\'e8rement disparu de l\rquote Inde centrale pour se r\'e9fugier dans le Kattyawar, le d\'e9 +sert de Theil, et dans le Tarryani. Ces f\'e9lins d\'e9g\'e9n\'e9r\'e9s, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne peuvent se retremper \'e0 la fr\'e9quentation de leurs semblables. Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l\rquote \'e9 +chelle des quadrup\'e8des. En v\'e9rit\'e9, messieurs, on peut \'e9chapper au lion\~: au tigre, jamais\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! les tigres\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui\~! les tigres\~! r\'e9p\'e9ta Fox. +\par +\par \endash \~Le tigre, r\'e9pondit Mathias Van Guitt en s\rquote animant, \'e0 lui la couronne\~! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c\rquote est justice\~! L\rquote Inde lui appartient tout enti\'e8re et se r\'e9sume en lui\~! N\rquote a-t-il pas +\'e9t\'e9 le premier occupant du sol\~? N\rquote est-ce pas son droit de consid\'e9rer comme envahisseur, non seulement les repr\'e9sentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la race solaire\~? N\rquote est-ce pas lui qui est le v\'e9 +ritable enfant de cette terre sainte de l\rquote Argavarta\~? Aussi voit-on ces admirables fauves r\'e9pandus sur toute la surface de la p\'e9ninsule, et n\rquote ont-ils pas abandonn\'e9 un seul des districts de leurs anc\'ea +tres, depuis le cap Comorin jusqu\rquote \'e0 la barri\'e8re himalayenne\~!\~\'bb +\par +\par Et le bras de Mathias Van Guitt, apr\'e8s avoir figur\'e9 un promontoire avanc\'e9 du sud, remonta au nord pour dessiner toute une cr\'eate de montagnes. +\par +\par \'ab\~Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux\~! L\'e0, ils r\'e8gnent en ma\'eetres, et malheur \'e0 qui tenterait de leur disputer ce territoire\~! Dans les Nilgheries, ils r\'f4dent en masse, comme des chats sauvages, +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Si parva licet componere magnis\~!}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Vous comprendrez, d\'e8s lors, pourquoi ces f\'e9lins superbes sont demand\'e9s sur tous les march\'e9s de l\rquote Europe et font l\rquote orgueil des belluaires\~! Quelle est la grande attraction des m\'e9nageries publiques ou priv\'e9es\~? Le tigre\~ +! Quand craignez-vous pour la vie du dompteur\~? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre\~! Quel animal les rajahs payent-ils au poids de l\rquote or pour l\rquote ornement de leurs jardins royaux\~? Le tigre\~! Qui fait prime aux bourses animali +\'e8res de Londres, d\rquote Anvers, de Hambourg\~? Le tigre\~! Dans quelles chasses s\rquote illustrent les chasseurs indiens, officiers de l\rquote arm\'e9e royale ou de l\rquote arm\'e9e native\~? Dans la chasse au tigre\~ +! Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l\rquote Inde ind\'e9pendante offrent \'e0 leurs h\'f4tes\~? On am\'e8ne un tigre royal dans une cage. La cage est plac\'e9e au milieu d\rquote une vaste plaine. Le rajah, ses invit\'e9 +s, ses officiers, ses gardes, sont arm\'e9s de lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart mont\'e9s sur de vaillants solip\'e8des\'85 +\par +\par \endash \~Solip\'e8des\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Leurs chevaux, si vous pr\'e9f\'e9rez ce mot un peu vulgaire. Mais d\'e9j\'e0 ces solip\'e8des, effray\'e9s par le voisinage du f\'e9lin, son odeur sauvage, l\rquote \'e9clair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut toute l\rquote +adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la porte de la cage est ouverte\~! Le monstre s\rquote \'e9lance, il bondit, il vole, il se jette sur les groupes \'e9pars, il immole \'e0 sa rage une h\'e9catombe de victimes\~ +! Si quelquefois il parvient \'e0 briser le cercle de fer et de feu qui l\rquote \'e9treint, le plus souvent il succombe, un contre cent\~! Mais, au moins, sa mort est glorieuse, elle est veng\'e9e d\rquote avance\~! +\par +\par \endash \~Bravo\~! monsieur Mathias Van Guitt, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui s\rquote animait \'e0 son tour. Oui\~! cela doit \'eatre un beau spectacle\~! Oui\~! le tigre est le roi des animaux\~! +\par +\par \endash \~Une royaut\'e9 qui d\'e9fie les r\'e9volutions\~! ajouta le fournisseur. +\par +\par \endash \~Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, r\'e9pondit le capitaine Hod, moi j\rquote en ai tu\'e9, et j\rquote esp\'e8re, ne pas quitter le Tarryani avant que le cinquanti\'e8me ne soit tomb\'e9 sous mes coups\~! +\par +\par \endash \~Capitaine, dit le fournisseur en fron\'e7ant le sourcil, je vous ai abandonn\'e9 les sangliers, les loups, les ours, les buffles\~! Cela ne suffit donc pas \'e0 votre rage de chasseur\~?\~\'bb +\par +\par Je vis que notre ami Hod allait \'ab\~s\rquote emballer\~\'bb avec autant d\rquote entrain que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante. +\par +\par L\rquote un avait-il pris plus de tigres que l\rquote autre n\rquote en avait tu\'e9\~? quelle mati\'e8re \'e0 discussion\~! Valait-il mieux les capturer que les d\'e9truire\~? quelle th\'e8se \'e0 faire valoir\~! +\par +\par Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commen\'e7aient d\'e9j\'e0 \'e0 \'e9changer des phrases rapides, et, pour tout dire, \'e0 parler \'e0 la fois, sans plus se comprendre. +\par +\par Banks intervint. +\par +\par \'ab\~Les tigres, dit-il, sont les rois de la cr\'e9ation, c\rquote est entendu, messieurs, mais je me permettrai d\rquote ajouter que ce sont des rois tr\'e8s dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces excellents f\'e9lins ont d\'e9vor +\'e9 tous les t\'e9l\'e9graphistes de la station de l\rquote \'eele Sangor. On cite \'e9galement une tigresse qui, en trois ans, n\rquote a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui, dans le m\'eame espace de temps, a d\'e9 +truit cent vingt-sept personnes. C\rquote est trop, m\'eame pour des reines\~! Enfin, depuis le d\'e9sarmement des Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent cinquante-quatre individus ont p\'e9ri sous la dent des tigres. +\par +\par \endash \~Mais, monsieur, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, vous semblez oublier que ces animaux sont omophages\~? +\par +\par \endash \~Omophages\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui, mangeurs de chair crue, et m\'eame les Indous pr\'e9tendent que, lorsqu\rquote ils ont go\'fbt\'e9 une fois de la chair humaine, ils n\rquote en veulent plus d\rquote autre\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur\~?\'85 dit Banks. +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur, r\'e9pondit en souriant Mathias Van Guitt, ils ob\'e9issent \'e0 leur nature\~!\'85 Il faut bien qu\rquote ils mangent\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017381}CHAPITRE IV\line Une reine du Tarryani.{\*\bkmkend _Toc98017381} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal. L\rquote heure \'e9tait venue de regagner Steam-House. +\par +\par En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se s\'e9paraient pas les deux meilleurs amis du monde. Si l\rquote un voulait d\'e9truire les fauves du Tarryani, l\rquote +autre voulait les prendre, et cependant il y en avait assez pour les contenter tous les deux. +\par +\par Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fr\'e9quents entre le kraal et le sanitarium. On s\rquote avertirait r\'e9ciproquement des beaux coups \'e0 faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, tr\'e8s au courant de ce genre exp\'e9 +dition, connaissant les d\'e9tours du Tarryani, \'e9taient \'e0 m\'eame de rendre service au capitaine Hod, en lui signalant des passes d\rquote animaux. Le fournisseur les mit obligeamment \'e0 sa disposition, et plus sp\'e9cialement K\'e2 +lagani. Cet Indou, bien que r\'e9cemment entr\'e9 dans le personnel du kraal, se montrait tr\'e8s entendu, et l\rquote on pouvait absolument compter sur lui. +\par +\par En revanche, le capitaine Hod promit d\rquote aider, dans la limite de ses moyens, \'e0 la capture des fauves qui manquaient au stock de Mathias Van Guitt. +\par +\par Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait probablement pas y faire de fr\'e9quentes visites, remercia encore une fois K\'e2lagani, dont l\rquote intervention l\rquote avait sauv\'e9. Il lui dit qu\rquote il serait toujours le bienvenu +\'e0 Steam-House. +\par +\par L\rquote Indou s\rquote inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction qu\rquote il \'e9prouv\'e2t \'e0 entendre ainsi parler l\rquote homme qui lui devait la vie, il n\rquote en laissa rien para\'eetre. +\par +\par Nous \'e9tions rentr\'e9s pour l\rquote heure du d\'eener. Mathias Van Guitt, on le pense bien, fit les frais de la conversation. +\par +\par \'ab\~Mille diables\~! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur\~! r\'e9p\'e9tait le capitaine Hod. Quel choix de mots\~! Quel tour d\rquote expressions\~! Seulement, s\rquote il ne voit dans les fauves que des sujets d\rquote exhibition, il se trompe +\~!\~\'bb +\par +\par Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une telle violence que nos chasseurs, si enrag\'e9s qu\rquote ils fussent, ne purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d\rquote ailleurs, les traces sont impossibles \'e0 reconna\'ee +tre, et les carnassiers, qui n\rquote aiment pas plus l\rquote eau que les chats, ne quittent pas volontiers leur g\'eete. +\par +\par Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce jour-l\'e0, le capitaine Hod, Fox, Go\'fbmi et moi, nous f\'eemes nos pr\'e9paratifs pour descendre au kraal. +\par +\par Pendant la matin\'e9e quelques montagnards vinrent nous rendre visite. Ils avaient entendu dire qu\rquote une pagode miraculeuse s\rquote \'e9tait transport\'e9e dans la r\'e9gion de l\rquote Himalaya, et un vif sentiment de curiosit\'e9 ve +nait de les conduire \'e0 Steam-House. +\par +\par Beaux types que ceux de cette race de la fronti\'e8re thib\'e9taine, indig\'e8nes aux vertus guerri\'e8res, d\rquote une loyaut\'e9 \'e0 toute \'e9preuve, pratiquant largement l\rquote hospitalit\'e9, bien sup\'e9 +rieurs, moralement et physiquement, aux Indous des plaines. +\par +\par Si la pr\'e9tendue pagode les \'e9merveilla, le G\'e9ant d\rquote Acier les impressionna jusqu\rquote \'e0 provoquer de leur part des signes d\rquote adoration. Il \'e9tait au repos, cependant. Qu\rquote auraient-ils donc \'e9prouv\'e9, ces braves gens, s +\rquote ils l\rquote avaient vu, vomissant fum\'e9e et flamme, gravir d\rquote un pas assur\'e9 les rudes rampes de leurs montagnes\~! +\par +\par Le colonel Munro fit bon accueil \'e0 ces indig\'e8nes, dont quelques-uns parcourent le plus habituellement les territoires du N\'e9paul, \'e0 la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur cette partie de la fronti\'e8re o\'f9 + Nana Sahib avait cherch\'e9 refuge, apr\'e8s la d\'e9faite des Cipayes, lorsqu\rquote il fut traqu\'e9 sur tout le territoire de l\rquote Inde. +\par +\par Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions nous-m\'eames. Le bruit de la mort du nabab \'e9tait venu jusqu\rquote \'e0 eux, et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant \'e0 ceux de ses compagnons qui lui avaient surv\'e9 +cu, il n\rquote en \'e9tait plus question. Peut-\'eatre avaient-ils \'e9t\'e9 chercher un asile plus s\'fbr jusque dans les profondeurs du Thibet\~; mais les retrouver dans cette contr\'e9e e\'fbt \'e9t\'e9 difficile. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, si le colonel Munro avait eu cette pens\'e9e, en s\rquote \'e9levant vers le nord de la p\'e9ninsule, de tirer au clair tout ce qui touchait de pr\'e8s ou de loin \'e0 Nana Sahib, cette r\'e9ponse \'e9tait bien faite pour l\rquote en d +\'e9tourner. Cependant, en \'e9coutant ces montagnards, il resta songeur et ne prit plus part \'e0 la conversation. +\par +\par Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais \'e0 un tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus particuli\'e8rement des tigres, faisaient d\rquote effrayants ravages dans la zone inf\'e9rieure de l\rquote +Himalaya. Des fermes et m\'eame des villages entiers avaient d\'fb \'eatre abandonn\'e9s par leurs habitants. Plusieurs troupeaux de ch\'e8vres et de moutons \'e9taient d\'e9j\'e0 d\'e9truits, et l\rquote on +comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indig\'e8nes. Malgr\'e9 la prime consid\'e9rable offerte au nom du gouvernement, \endash \~trois cents roupies par t\'eate de tigre, \endash \~le nombre de ces f\'e9lins ne semblait pas diminuer, et l +\rquote on se demandait si l\rquote homme n\rquote en serait pas bient\'f4t r\'e9duit \'e0 leur c\'e9der la place. +\par +\par Les montagnards ajout\'e8rent aussi ce renseignement\~: c\rquote est que les tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout o\'f9 la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre +\'e0 l\rquote aff\'fbt, on les rencontrait en grand nombre. +\par +\par \'ab\~Malfaisantes b\'eates\~!\~\'bb dirent-ils. +\par +\par Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas \'e0 l\rquote endroit des tigres les m\'eames id\'e9es que le fournisseur Mathias Van Guitt et notre ami le capitaine Hod. +\par +\par Les montagnards se retir\'e8rent, enchant\'e9s de l\rquote accueil qu\rquote ils avaient re\'e7u, et promirent de renouveler leur visite \'e0 Steam-House. +\par +\par Apr\'e8s leur d\'e9part, nos pr\'e9paratifs \'e9tant achev\'e9s, le capitaine Hod, nos deux compagnons et moi, bien arm\'e9s, pr\'eats \'e0 toute rencontre, nous descend\'eemes vers le Tarryani. +\par +\par En arrivant \'e0 la clairi\'e8re, o\'f9 se dressait le pi\'e8ge dont nous avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se pr\'e9senta \'e0 nos yeux, non sans quelque c\'e9r\'e9monie. +\par +\par Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, K\'e2lagani, \'e9taient occup\'e9s \'e0 faire passer du pi\'e8ge dans une cage roulante un tigre qui s\rquote \'e9tait laiss\'e9 prendre pendant la nuit. +\par +\par Magnifique animal, en v\'e9rit\'e9, et s\rquote il fit envie au capitaine Hod, cela va sans dire\~! +\par +\par \'ab\~Un de moins dans le Tarryani\~! murmura-t-il entre deux soupirs, qui trouv\'e8rent un \'e9cho dans la poitrine de Fox. +\par +\par \endash \~Un de plus dans la m\'e9nagerie, r\'e9pondit le fournisseur. Encore deux tigres, un lion, deux l\'e9opards, et je serai en mesure de faire honneur \'e0 mes engagements avant la fin de la campagne. Venez-vous avec moi au kraal, messieurs\~? + +\par +\par \endash \~Nous vous remercions, dit le capitaine Hod\~; mais, aujourd\rquote hui, nous chassons pour notre compte. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani est \'e0 votre disposition, capitaine Hod, r\'e9pondit le fournisseur. Il conna\'eet bien la for\'eat et peut vous \'eatre utile. +\par +\par \endash \~Nous l\rquote acceptons volontiers pour guide. +\par +\par \endash \~Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance\~! Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer\~! +\par +\par \endash \~Nous vous en laisserons\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod. Et Mathias Van Guitt, nous saluant d\rquote un geste superbe, disparut sous les arbres \'e0 la suite de la cage roulante. \'ab\~En route, dit le capitaine Hod, en route, mes amis. +\'c0 mon quarante-deuxi\'e8me\~! +\par +\par \endash \~\'c0 mon trente-huiti\'e8me\~! r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~\'c0 mon premier\~!\~\'bb ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je pronon\'e7ai ces mots fit sourire le capitaine. \'c9videmment, je n\rquote avais pas le feu sacr\'e9. Hod s\rquote \'e9tait retourn\'e9 vers K\'e2lagani. \'ab\~ +Tu connais bien le Tarryani\~? lui demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Je l\rquote ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les directions, r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~As-tu entendu dire qu\rquote un tigre ait \'e9t\'e9 plus particuli\'e8rement signal\'e9 aux environs du kraal\~? +\par +\par \endash \~Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a \'e9t\'e9 vue \'e0 deux milles d\rquote ici, dans le haut de la for\'eat, et, depuis quelques jours, on cherche \'e0 s\rquote en emparer. Voulez-vous que\'85 +\par +\par \endash \~Si nous voulons\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod, sans laisser \'e0 l\rquote Indou le temps d\rquote achever sa phrase. En effet, nous n\rquote avions rien de mieux \'e0 faire qu\rquote \'e0 suivre K\'e2lagani, et c\rquote +est ce qui fut fait. +\par +\par Il n\rquote est pas douteux que les fauves ne soient tr\'e8s nombreux dans le Tarryani, et l\'e0, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de deux b\'9cufs par semaine pour leur consommation particuli\'e8re\~! Calculez ce que cet \'ab\~entretien\~\'bb co +\'fbte \'e0 la p\'e9ninsule enti\'e8re\~! +\par +\par Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu\rquote on ne s\rquote imagine pas qu\rquote ils courent les territoires sans n\'e9cessit\'e9. Tant que la faim ne les pousse pas, ils restent cach\'e9s dans leurs repaires, et ce serait une erreur de penser qu +\rquote on les rencontre \'e0 chaque pas. Combien de voyageurs ont parcouru les for\'eats ou les jungles, sans en avoir jamais vu\~! Aussi, lorsqu\rquote une chasse s\rquote organise, doit-on commencer par reconna\'ee +tre les passes habituelles de ces animaux, et, surtout, d\'e9couvrir le ruisseau ou la source \'e0 laquelle ils vont ordinairement se d\'e9salt\'e9rer. +\par +\par Cela ne suffit m\'eame pas, et il faut encore les attirer. On le fait assez facilement, en pla\'e7ant un quartier de b\'9cuf, attach\'e9 \'e0 un poteau, dans quelque endroit entour\'e9 d\rquote arbres ou de rochers, qui peuvent servir d\rquote +abri aux chasseurs. C\rquote est ainsi, du moins, que l\rquote on proc\'e8de en for\'eat. +\par +\par En plaine, c\rquote est autre chose, et l\rquote \'e9l\'e9phant devient le plus utile auxiliaire de l\rquote homme dans ces dangereuses chasses \'e0 courre. Mais ces animaux doivent \'eatre parfaitement dress\'e9s \'e0 cette man\'9cuvre. Malgr\'e9 + tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend tr\'e8s p\'e9rilleuse la position des chasseurs juch\'e9s sur leur dos. Il convient de dire aussi que le tigre n\rquote h\'e9site pas \'e0 se jeter sur l\rquote \'e9l\'e9phant. La lutte entre l\rquote +homme et lui se fait alors sur le dos du gigantesque pachyderme, qui s\rquote emporte, et il est rare qu\rquote elle ne se termine pas \'e0 l\rquote avantage du fauve. +\par +\par C\rquote est ainsi, cependant, que s\rquote accomplissent les grandes chasses des rajahs et des riches sportsmen de l\rquote Inde, dignes de figurer dans les annales cyn\'e9g\'e9tiques. +\par +\par Mais telle n\rquote \'e9tait point la mani\'e8re de proc\'e9der du capitaine Hod. C\rquote \'e9tait \'e0 pied qu\rquote il s\rquote en allait \'e0 la recherche des tigres, c\rquote \'e9tait \'e0 pied qu\rquote il avait coutume de les combattre. +\par +\par Cependant, nous suivions K\'e2lagani, qui marchait d\rquote un bon pas. R\'e9serv\'e9 comme un Indou, il causait peu et se bornait \'e0 r\'e9pondre bri\'e8vement aux questions qui lui \'e9taient pos\'e9es. +\par +\par Une heure apr\'e8s, nous faisions halte pr\'e8s d\rquote un ruisseau torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d\rquote animaux, fra\'eeches encore. Au milieu d\rquote une petite clairi\'e8 +re se dressait un poteau, auquel pendait tout un quartier de b\'9cuf. +\par +\par L\rquote app\'e2t n\rquote avait pas \'e9t\'e9 enti\'e8rement respect\'e9. Il venait d\rquote \'eatre r\'e9cemment d\'e9chiquet\'e9 par la dent des chacals, ces filous de la faune indienne, toujours en qu\'eate de quelque proie, cette proie ne leur f\'fb +t-elle pas destin\'e9e. Une douzaine de ces carnassiers s\rquote enfuirent \'e0 notre approche et nous laiss\'e8rent la place libre. +\par +\par \'ab\~Capitaine, dit K\'e2lagani. c\rquote est ici que nous allons attendre la tigresse. Vous voyez que l\rquote endroit est favorable pour un aff\'fbt.\~\'bb +\par +\par En effet, il \'e9tait facile de se poster dans les arbres ou derri\'e8re les roches, de mani\'e8re \'e0 pouvoir croiser ses feux sur le poteau isol\'e9 au milieu de la clairi\'e8re. +\par +\par C\rquote est ce qui fut fait imm\'e9diatement. Go\'fbmi et moi, nous avions pris place sur la m\'eame branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux perch\'e9s \'e0 la premi\'e8re bifurcation de deux grands ch\'eanes verts, se faisaient vis-\'e0-vis. +\par +\par K\'e2lagani, lui, s\rquote \'e9tait \'e0 demi cach\'e9 derri\'e8re une haute roche, qu\rquote il pouvait gravir si le danger devenait imminent. +\par +\par L\rquote animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne pourrait sortir. Toutes les chances \'e9taient donc contre lui, bien qu\rquote il fall\'fbt, pourtant, compter avec l\rquote impr\'e9vu. +\par +\par Nous n\rquote avions plus qu\rquote \'e0 attendre. +\par +\par Les chacals, dispers\'e9s \'e7a et l\'e0, faisaient toujours entendre leurs rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n\rquote osaient plus venir s\rquote attaquer au quartier de b\'9cuf. +\par +\par Une heure ne s\rquote \'e9tait pas \'e9coul\'e9e, que ces aboiements cess\'e8rent subitement. Presque aussit\'f4t, deux ou trois chacals bondirent hors du fourr\'e9, travers\'e8rent la clairi\'e8re et disparurent au plus \'e9pais du bois. +\par +\par Un signe de K\'e2lagani, qui se pr\'e9parait \'e0 gravir la roche, nous pr\'e9vint de nous tenir sur nos gardes. +\par +\par En effet, cette fuite pr\'e9cipit\'e9e des chacals n\rquote avait pu \'eatre provoqu\'e9e que par l\rquote approche de quelque fauve, \endash \~la tigresse sans doute, \endash \~et il fallait se pr\'e9parer \'e0 la voir para\'eetre d\rquote un instant +\'e0 l\rquote autre sur quelque point de la clairi\'e8re. +\par +\par Nos armes \'e9taient pr\'eates. Les carabines du capitaine Hod et de son brosseur, d\'e9j\'e0 braqu\'e9es vers l\rquote endroit du taillis d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9taient \'e9chapp\'e9s les chacals, n\rquote attendaient qu\rquote +une pression de doigt pour \'e9clater. +\par +\par Bient\'f4t, je crus voir se produire une l\'e9g\'e8re agitation des branches sup\'e9rieures du fourr\'e9. Un craquement de bois sec se fit entendre au m\'eame instant. Un animal, quel qu\rquote il f\'fbt, s\rquote avan\'e7ait, mais prudemment, sans se h +\'e2ter. De ces chasseurs qui le guettaient \'e0 l\rquote abri d\rquote un \'e9pais feuillage, il ne pouvait \'e9videmment rien voir. Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que l\rquote endroit n\rquote \'e9tait pas s\'fbr pour lui. Tr\'e8 +s certainement, s\rquote il n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 pouss\'e9 par la faim, si le quartier de b\'9cuf ne l\rquote e\'fbt attir\'e9 par ses \'e9manations, il ne se serait pas hasard\'e9 plus loin. +\par +\par Il se montra, cependant, \'e0 travers les branches d\rquote un buisson, et s\rquote arr\'eata, par un sentiment de d\'e9fiance. +\par +\par C\rquote \'e9tait bien une tigresse, de grande taille, puissante de t\'eate, souple de corps. Elle commen\'e7a \'e0 s\rquote avancer en se rasant, avec le mouvement ondulatoire d\rquote un reptile. +\par +\par D\rquote un commun accord, nous la laiss\'e2mes s\rquote approcher vers le poteau. Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros dos, comme un \'e9norme chat qui ne cherche pas \'e0 bondir. +\par +\par Soudain, deux coups de carabine \'e9clat\'e8rent. +\par +\par \'ab\~Quarante-deux\~! cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Trente-huit\~!\~\'bb cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient tir\'e9 en m\'eame temps, et si juste, que la tigresse, frapp\'e9e d\rquote une balle au c\'9cur, si ce n\rquote est de deux, roulait sur le sol. +\par +\par K\'e2lagani s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9 vers l\rquote animal. Nous avions aussit\'f4t saut\'e9 \'e0 terre. +\par +\par La tigresse ne remuait plus. +\par +\par Mais \'e0 qui revenait l\rquote honneur de l\rquote avoir mortellement frapp\'e9e\~? Au capitaine ou \'e0 Fox\~? Cela importait, comme on pense\~! La b\'eate fut ouverte. Le c\'9cur avait \'e9t\'e9 travers\'e9 de deux balles. \'ab\~Allons, + dit le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi \'e0 chacun de nous\~! +\par +\par \endash \~Un demi, mon capitaine\~!\~\'bb r\'e9pondit Fox du m\'eame ton. Et je crois que ni l\rquote un ni l\rquote autre n\rquote aurait c\'e9d\'e9 la part qu\rquote il convenait d\rquote inscrire \'e0 son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le r +\'e9sultat le plus net \'e9tait que l\rquote animal avait succomb\'e9 sans lutte, et, cons\'e9quemment, sans danger pour les assaillants, \endash \~r\'e9sultat bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Go\'fbmi rest\'e8 +rent sur le champ de bataille, afin de d\'e9pouiller la b\'eate de sa superbe fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions \'e0 Steam-House. Mon intention n\rquote est pas de noter par le menu les incidents de nos exp\'e9 +ditions dans le Tarryani, \'e0 moins qu\rquote ils ne pr\'e9sentent quelque caract\'e8re particulier. Je me borne donc \'e0 dire, d\'e8s \'e0 pr\'e9sent, que le capitaine Hod et Fox n\rquote eurent point \'e0 + se plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans qu\rquote ils eussent couru de r\'e9els dangers. Le houddi, d\rquote ailleurs, est bien dispos\'e9 pour l +\rquote aff\'fbt des grands fauves. C\rquote est une sorte de petit fortin cr\'e9nel\'e9, dont les murailles, perc\'e9es de meurtri\'e8res, commandent les bords d\rquote un ruisseau, auquel les animaux ont l\rquote habitude d\rquote aller boire. Accoutum +\'e9s \'e0 voir ces constructions, ils ne peuvent se d\'e9fier, et s\rquote exposent directement aux coups de feu. Mais, l\'e0 comme partout, il s\rquote agit de les frapper mortellement d\rquote une premi\'e8 +re balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi ne met pas toujours le chasseur \'e0 l\rquote abri des bonds formidables de ces b\'eates que leur blessure rend furieuses. +\par +\par Ce fut ce qui arriva pr\'e9cis\'e9ment dans cette occasion, ainsi qu\rquote on va le voir. +\par +\par Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-\'eatre esp\'e9rait-il qu\rquote un tigre, l\'e9g\'e8rement bless\'e9, pourrait \'eatre emmen\'e9 au kraal, o\'f9 il se chargerait de le soigner et de le gu\'e9rir. +\par +\par Or, ce jour-l\'e0, notre troupe de chasseurs eut affaire \'e0 trois tigres, que la premi\'e8re d\'e9charge n\rquote emp\'eacha pas de s\rquote \'e9lancer sur les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du fournisseur, furent tu\'e9s d\rquote +une seconde balle, lorsqu\rquote ils franchissaient l\rquote enceinte cr\'e9nel\'e9e. Quant au troisi\'e8me, il bondit jusque dans l\rquote int\'e9rieur, l\rquote \'e9paule en sang, mais non mortellement touch\'e9. +\par +\par \'ab\~Celui-l\'e0, nous l\rquote aurons\~! s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, qui s\rquote aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l\rquote aurons vivant\~!\'85\~\'bb +\par +\par Il n\rquote avait pas achev\'e9 son imprudente phrase, que l\rquote animal se pr\'e9cipitait sur lui, le renversait, et c\rquote en \'e9tait fait du fournisseur, si une balle du capitaine Hod n\rquote e\'fbt frapp\'e9 \'e0 la t\'ea +te le tigre, qui tomba foudroy\'e9. +\par +\par Mathias Van Guitt s\rquote \'e9tait relev\'e9 lestement. +\par +\par \'ab\~Eh\~! capitaine, s\rquote \'e9cria-t-il, au lieu de remercier notre compagnon, vous auriez bien pu attendre\~!\'85 +\par +\par \endash \~Attendre\'85 quoi\~?\'85 r\'e9pondit le capitaine Hod\'85 Que cet animal vous e\'fbt ouvert la poitrine d\rquote un coup de griffe\~? +\par +\par \endash \~Un coup de griffe n\rquote est pas mortel\~!\'85 +\par +\par \endash \~Soit\~! r\'e9pliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois, j\rquote attendrai\~!\~\'bb Quoi qu\rquote il en soit, la b\'eate, hors d\rquote \'e9tat de figurer dans la m\'e9nagerie du kraal, n\rquote \'e9tait plus bonne qu\rquote \'e0 + faire une descente de lit\~; mais cette heureuse exp\'e9dition porta \'e0 quarante-deux pour le capitaine et \'e0 trente-huit pour son brosseur le chiffre des tigres tu\'e9s par eux, sans compter la demi-tigresse qui figurait d\'e9j\'e0 \'e0 + leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur Parazard ne l\rquote e\'fbt pas permis. Antilopes, chamois, grosses outardes, qui \'e9taient tr\'e8s nombreuses autour de Steam-House, perdrix, li +\'e8vres, fournissaient \'e0 notre table une grande vari\'e9t\'e9 de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il \'e9tait rare que Banks se joign\'eet \'e0 nous. Si ces exp\'e9ditions commen\'e7aient \'e0 m\rquote int\'e9resser, lui n\rquote +y mordait gu\'e8re. Les zones sup\'e9rieures de l\rquote Himalaya lui offraient \'e9videmment plus d\rquote attrait, et il se plaisait \'e0 ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro consentait \'e0 l\rquote +accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les promenades de l\rquote ing\'e9nieur se firent dans ces conditions. Il avait pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward Munro \'e9 +tait redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus \'e0 l\rquote \'e9cart, il conf\'e9rait quelquefois avec le sergent Mac Neil. M\'e9ditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu\rquote ils voulaient cacher, m\'eame \'e0 Banks\~ +? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt vint nous rendre visite. Moins favoris\'e9 que le capitaine Hod, il n\rquote avait pu ajouter un nouvel h\'f4te \'e0 sa m\'e9nagerie. Ni tigres, ni lions, ni l\'e9opards, ne paraissaient dispos\'e9s \'e0 se laiss +er prendre. L\rquote id\'e9e d\rquote aller s\rquote exhiber dans les contr\'e9es de l\rquote extr\'eame Occident ne les s\'e9duisait pas, sans doute. De l\'e0, un tr\'e8s r\'e9el d\'e9pit que le fournisseur ne cherchait pas \'e0 dissimuler. +\par +\par K\'e2lagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias Van Guitt pendant cette visite. +\par +\par L\rquote installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester \'e0 d\'eener. Il accepta avec empressement, et promit de faire honneur \'e0 notre table. +\par +\par En attendant le d\'eener, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House, dont le confort contrastait avec sa modeste installation du kraal. Les deux maisons roulantes provoqu\'e8rent de sa part quelque compliment\~; mais je dois avouer que le G\'e9ant d +\rquote Acier n\rquote excita point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que rester insensible devant ce chef-d\rquote \'9cuvre de m\'e9canique. Comment e\'fbt-il approuv\'e9, si remarquable qu\rquote elle f\'fbt, la cr\'e9 +ation de cette b\'eate artificielle\~! +\par +\par \'ab\~Ne pensez pas de mal de notre \'e9l\'e9phant, monsieur Mathias Van Guitt\~! lui dit Banks. C\rquote est un puissant animal, et, s\rquote il le fallait, il ne serait pas embarrass\'e9 de tra\'eener, avec nos deux chars, toutes les cages de votre m +\'e9nagerie roulante\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ai mes buffles, r\'e9pondit le fournisseur, et je pr\'e9f\'e8re leur pas tranquille et s\'fbr. +\par +\par \endash \~Le G\'e9ant d\rquote Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Sans doute, messieurs, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, mais pourquoi les fauves l\rquote attaqueraient-ils\~? Ils font peu de cas d\rquote une chair de t\'f4le\~!\~\'bb +\par +\par En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indiff\'e9rence pour notre \'e9l\'e9phant, ses Indous, et K\'e2lagani plus particuli\'e8rement, ne cessaient de le d\'e9 +vorer des yeux. On sentait que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait une certaine dose de superstitieux respect. +\par +\par K\'e2lagani parut m\'eame tr\'e8s surpris lorsque l\rquote ing\'e9nieur r\'e9p\'e9ta que le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait plus puissant que tout l\rquote attelage du kraal. Ce fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans quelque fiert +\'e9, notre aventure avec les trois \'ab\~proboscidiens\~\'bb du prince Gourou Singh. Un certain sourire d\rquote incr\'e9dulit\'e9 erra sur les l\'e8vres du fournisseur, mais il n\rquote insista pas. +\par +\par Le d\'eener se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l\rquote office \'e9tait agr\'e9ablement garni des produits de nos derni\'e8res chasses, et que monsieur Parazard avait tenu \'e0 + se surpasser. +\par +\par La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons vari\'e9es, que parut appr\'e9cier notre h\'f4te, surtout deux ou trois verres de vin de France, dont l\rquote absorption fut suivie d\rquote un claquement de langue incomparable. +\par +\par Si bien qu\rquote apr\'e8s d\'eener, au moment de nous s\'e9parer, on put juger, \'e0 \'ab\~l\rquote incertitude de sa d\'e9ambulation\~\'bb, que, si le vin lui montait \'e0 la t\'eate, il lui descendait aussi dans les jambes. +\par +\par La nuit venue, on se s\'e9para les meilleurs amis du monde, et, gr\'e2ce \'e0 ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal sans encombre. +\par +\par Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille entre le fournisseur et le capitaine Hod. +\par +\par Un tigre fut tu\'e9 par le capitaine, au moment o\'f9 il allait entrer dans un des pi\'e8ges \'e0 bascule. Mais si celui-l\'e0 fit son quarante-troisi\'e8me, il ne fit pas le huiti\'e8me du fournisseur. +\par +\par Toutefois, apr\'e8s un \'e9change d\rquote explications un peu vives, les bons rapports furent repris, gr\'e2ce \'e0 l\rquote intervention du colonel Munro, et le capitaine Hod s\rquote engagea \'e0 respecter les fauves, qui \'ab\~auraient l\rquote +intention\~\'bb de se faire prendre dans les pi\'e8ges de Mathias Van Guitt. +\par +\par Pendant les jours suivants, le temps fut d\'e9testable. Il fallut, bon gr\'e9 mal gr\'e9, rester \'e0 Steam-House. Nous avions h\'e2te que la saison des pluies touch\'e2t \'e0 sa fin, \endash \~ce qui ne pouvait tarder, puisqu\rquote elle durait d\'e9j +\'e0 depuis plus de trois mois. Si le programme de notre voyage s\rquote ex\'e9cutait dans les conditions que Banks avait \'e9tablies, il ne nous restait plus que six semaines \'e0 passer au sanitarium. +\par +\par Le 23 juillet, quelques montagnards de la fronti\'e8re vinrent rendre une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nomm\'e9 Souari, n\rquote \'e9tait situ\'e9 qu\rquote \'e0 cinq milles de notre campement, presque \'e0 la. limite sup\'e9 +rieure du Tarryani. +\par +\par L\rquote un d\rquote eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse faisait d\rquote effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les troupeaux \'e9taient d\'e9cim\'e9s, et l\rquote on parlait d\'e9j\'e0 d\rquote +abandonner Souari, devenu inhabitable. Il n\rquote y avait plus de s\'e9curit\'e9, ni pour les animaux domestiques, ni pour les gens. Pi\'e8ges, trappes, aff\'fbts, rien n\rquote avait eu raison de cette f\'e9roce b\'eate, qui prenait d\'e9j\'e0 + rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux montagnards eussent jamais entendu parler. +\par +\par Ce r\'e9cit, on le pense, \'e9tait bien fait pour surexciter les instincts du capitaine Hod. Il offrit imm\'e9diatement aux montagnards de les accompagner au village de Souari, tout dispos\'e9 \'e0 mettre son exp\'e9rience de chasseur et la s\'fbret\'e9 + de son coup d\rquote \'9cil au service de ces braves gens, qui, je l\rquote imagine, comptaient un peu sur cette offre. +\par +\par \'ab\~Viendrez-vous, Maucler\~? me demanda le capitaine Hod, du ton d\rquote un homme que ne cherche point \'e0 influencer une d\'e9termination. +\par +\par \endash \~Certainement, r\'e9pondis-je. Je ne veux pas manquer une exp\'e9dition aussi int\'e9ressante\~! +\par +\par \endash \~Je vous accompagnerai, cette fois, dit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Voil\'e0 une excellente id\'e9e, Banks. +\par +\par \endash \~Oui, Hod\~! J\rquote ai un vif d\'e9sir de vous voir \'e0 l\rquote \'9cuvre. +\par +\par \endash \~Est-ce que je n\rquote en serai pas, mon capitaine\~? demanda Fox. +\par +\par \endash \~Ah\~! l\rquote intrigant\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Il ne serait pas f\'e2ch\'e9 de compl\'e9ter sa demi-tigresse\~! Oui, Fox\~! oui\~! tu en seras\~!\~\'bb Comme il s\rquote agissait de quitter Steam-House pour trois ou quat +re jours. Banks demanda au colonel s\rquote il lui conviendrait de nous accompagner au village de Souari. +\par +\par Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre absence pour visiter la zone moyenne de l\rquote Himalaya, au-dessus du Tarryani, avec Go\'fbmi et le sergent Mac Neil. +\par +\par Banks n\rquote insista pas. Il fut donc d\'e9cid\'e9 que nous partirions le jour m\'eame pour le kraal, afin d\rquote emprunter \'e0 Mathias Van Guitt quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous \'eatre utiles. Une heure apr\'e8s, vers midi, nous +\'e9tions arriv\'e9s. Le fournisseur fut mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secr\'e8te satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, \'ab\~bien faite, dit-il, pour rehausser dans l\rquote esprit des connaisseurs la r\'e9 +putation des f\'e9lins de la p\'e9ninsule.\~\'bb Puis, il mit \'e0 notre disposition trois de ses Indous, sans compter K\'e2lagani, toujours pr\'eat \'e0 + marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait prendre vivante, elle appartiendrait de droit \'e0 la m\'e9nagerie de Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu\rquote +une notice, appendue aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres \'e9loquents les hauts faits de \'ab\~l\rquote une des reines du Tarryani, qui n\rquote a pas d\'e9vor\'e9 moins de cent trente-huit personnes des deux sexes\~!\~\'bb +\par +\par Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l\rquote apr\'e8s-midi. Avant quatre heures, apr\'e8s avoir remont\'e9 obliquement dans l\rquote est, elle arrivait \'e0 Souari sans incidents. +\par +\par La panique \'e9tait l\'e0 \'e0 son comble. Dans la matin\'e9e m\'eame, une malheureuse Indoue, inopin\'e9ment surprise par la tigresse pr\'e8s d\rquote un ruisseau, avait \'e9t\'e9 emport\'e9e dans la for\'eat. +\par +\par La maison de l\rquote un des montagnards, riche fermier anglais du territoire, nous re\'e7ut hospitali\'e8rement. Notre h\'f4te avait eu plus que tout autre \'e0 se plaindre de l\rquote imprenable fauve, et il e\'fbt volontiers pay\'e9 + sa peau de plusieurs milliers de roupies. +\par +\par \'ab\~Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques ann\'e9es, dans les provinces du centre, une tigresse a oblig\'e9 les habitants de treize villages \'e0 prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carr\'e9s de bon sol ont d\'fb rester en friche\~ +! Eh bien, ici, pour peu que cela continue, ce sera la province enti\'e8re qu\rquote il faudra abandonner\~! +\par +\par \endash \~Vous avez employ\'e9 tous les moyens de destruction possibles contre cette tigresse\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Tous, monsieur l\rquote ing\'e9nieur, pi\'e8ges, fosses, m\'eame les app\'e2ts pr\'e9par\'e9s \'e0 la strychnine\~! Rien n\rquote a r\'e9ussi\~! +\par +\par \endash \~Mon ami, dit le capitaine Hod, je n\rquote affirme pas que nous arriverons \'e0 vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre mieux\~!\~\'bb +\par +\par D\'e8s que notre installation \'e0 Souari eut \'e9t\'e9 achev\'e9e, une battue fut organis\'e9e le jour m\'eame. \'c0 nous, \'e0 + nos gens, aux chikaris du kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s\rquote agissait d\rquote op\'e9rer. +\par +\par Banks, si peu chasseur qu\rquote il f\'fbt, me parut devoir suivre notre exp\'e9dition avec le plus vif int\'e9r\'eat. +\par +\par Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie de la montagne fut fouill\'e9e, sans que nos recherches eussent amen\'e9 aucun r\'e9sultat, si ce n\rquote est que deux autres tigres, auxquels on ne songeait gu\'e8re, tomb\'e8 +rent encore sous la balle du capitaine. +\par +\par \'ab\~Quarante-cinq\~!\~\'bb se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement d\rquote importance. +\par +\par Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau m\'e9fait. Un buffle, appartenant \'e0 notre h\'f4te, disparut d\rquote un p\'e2turage voisin de Souari, et l\rquote on n\rquote en retrouva plus que les restes \'e0 + un quart de mille du village. L\rquote assassinat, \endash \~meurtre avec pr\'e9m\'e9ditation, e\'fbt dit un l\'e9giste, \endash \~s\rquote \'e9tait accompli un peu avant le lever du jour. L\rquote assassin ne pouvait \'eatre loin. +\par +\par Mais l\rquote auteur principal du crime, \'e9tait-ce bien cette tigresse, si inutilement recherch\'e9e jusqu\rquote alors\~? +\par +\par Les Indous de Souari n\rquote en dout\'e8rent pas. +\par +\par \'ab\~C\rquote est mon oncle, ce ne peut \'eatre que lui, qui a fait le coup\~!\~\'bb nous dit un des montagnards. Mon oncle\~! C\rquote est ainsi que les Indous d\'e9signent g\'e9n\'e9ralement le tigre dans la plupart des territoires de la p\'e9 +ninsule. Cela tient \'e0 ce qu\rquote ils croient que chacun de leurs anc\'eatres est log\'e9 pour l\rquote \'e9ternit\'e9 dans le corps de l\rquote un de ces membres de la famille des f\'e9lins. Cette fois, ils auraient pu plus justement dire\~: C +\rquote est ma tante\~! +\par +\par La d\'e9cision fut aussit\'f4t prise de se mettre en qu\'eate de l\rquote animal, sans m\'eame attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se mieux d\'e9rober aux recherches. Il devait \'eatre repu, d\rquote ailleurs, et n\rquote +aurait plus quitt\'e9 son repaire avant deux ou trois jours. +\par +\par On se mit en campagne. \'c0 partir de l\rquote endroit o\'f9 le buffle avait \'e9t\'e9 saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit taillis, qui avait \'e9t\'e9 battu d\'e9j\'e0 + plusieurs fois, sans qu\rquote on y p\'fbt rien d\'e9couvrir. On r\'e9solut donc de cerner ce taillis, de mani\'e8re \'e0 former un cercle que l\rquote animal ne pourrait pas franchir, du moins sans \'eatre vu. +\par +\par Les montagnards se dispers\'e8rent de mani\'e8re \'e0 se rabattre peu \'e0 peu vers le centre, en r\'e9tr\'e9cissant leur cercle. Le capitaine Hod, K\'e2lagani et moi, nous \'e9tions d\rquote un c\'f4t\'e9, Banks et Fox de l\rquote +autre, mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du village. \'c9videmment, chaque point de cette circonf\'e9rence \'e9tait dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer de la rompre. +\par +\par Nul doute, d\rquote ailleurs, que l\rquote animal ne f\'fbt dans le taillis. En effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un c\'f4t\'e9, ne reparaissaient pas de l\rquote autre. Que l\'e0 f\'fbt sa retraite habituelle, ce n\rquote \'e9tait pas prouv +\'e9, car on l\rquote y avait d\'e9j\'e0 cherch\'e9 sans succ\'e8s\~; mais, en ce moment, toutes les pr\'e9somptions \'e9taient pour que ce taillis lui serv\'eet de refuge. +\par +\par Il \'e9tait alors huit heures du matin. Toutes les dispositions prises, nous avancions peu \'e0 peu, sans bruit, en resserrant de plus en plus le cercle d\rquote investissement. Une demi-heure apr\'e8s, nous \'e9tions \'e0 la limite des premiers arbres. + +\par +\par Aucun incident ne s\rquote \'e9tait produit, rien ne d\'e9non\'e7ait la pr\'e9sence de l\rquote animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne man\'9cuvrions pas en pure perte. +\par +\par \'c0 ce moment, il n\rquote \'e9tait plus possible de se voir qu\rquote \'e0 ceux qui occupaient un arc restreint de la circonf\'e9rence, et il importait, cependant, de marcher avec un parfait ensemble. +\par +\par Il avait donc \'e9t\'e9 pr\'e9alablement convenu qu\rquote un coup de fusil serait tir\'e9 au moment o\'f9 le premier de nous p\'e9n\'e9trerait dans le bois. +\par +\par Le signal fut donn\'e9 par le capitaine Hod, qui \'e9tait toujours en avant, et la lisi\'e8re fut franchie. Je regardai l\rquote heure \'e0 ma montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s\~; le cercle s\rquote \'e9tant resserr\'e9, on se touchait les coudes, et l\rquote on s\rquote arr\'eatait dans la partie la plus \'e9paisse du taillis, sans avoir rien rencontr\'e9. +\par +\par Le silence n\rquote avait \'e9t\'e9 troubl\'e9 jusque-l\'e0 que par le bruit des branches s\'e8ches qui, quelques pr\'e9cautions que l\rquote on pr\'eet, s\rquote \'e9crasaient sous nos pieds. +\par +\par En ce moment, un hurlement se fit entendre. +\par +\par \'ab\~La b\'eate est l\'e0\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en montrant l\rquote orifice d\rquote une caverne, creus\'e9e dans un amoncellement de rocs que couronnait un groupe de grands arbres. +\par +\par Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n\rquote \'e9tait pas le repaire habituel de la tigresse, c\rquote \'e9tait l\'e0 du moins qu\rquote elle s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9e, se sentant traqu\'e9e par toute une bande de chasseurs. +\par +\par Hod, Banks, Fox, K\'e2lagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous \'e9tions approch\'e9s de l\rquote \'e9troite ouverture, \'e0 laquelle venaient aboutir les empreintes sanglantes. +\par +\par \'ab\~Il faut p\'e9n\'e9trer l\'e0 dedans, dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Man\'9cuvre dangereuse\~! fit observer Banks. Il y a risque de blessures graves pour le premier qui entrera. +\par +\par \endash \~J\rquote entrerai, cependant\~! dit Hod, en s\rquote assurant que sa carabine \'e9tait pr\'eate \'e0 faire feu. +\par +\par \endash \~Apr\'e8s moi, mon capitaine\~! r\'e9pondit Fox, qui se baissa vers l\rquote ouverture de la caverne. +\par +\par \endash \~Non, Fox, non\~! s\rquote \'e9cria Hod. Ceci me regarde\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! mon capitaine\~! r\'e9pondit doucement Fox, avec un accent de reproche, je suis en retard de sept\~!\'85\~\'bb Ils en \'e9taient \'e0 compter leurs tigres dans un pareil moment\~! +\par +\par \'ab\~Ni l\rquote un ni l\rquote autre vous n\rquote entrerez l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Banks. Non\~! Je ne vous laisserai pas\'85 +\par +\par \endash \~Il y aurait peut-\'eatre un moyen, dit alors K\'e2lagani, en interrompant l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Lequel\~? +\par +\par \endash \~Ce serait d\rquote enfumer ce repaire, r\'e9pondit l\rquote Indou. L\rquote animal serait forc\'e9 de d\'e9guerpir. Nous aurions moins de risques et plus de facilit\'e9 pour le tuer au dehors. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, des herbes s\'e8ches\~! Obstruez-moi convenablement cette ouverture\~! Le vent chassera les flammes et la fum\'e9e \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Il faudra bien que la b\'ea +te se laisse griller ou se sauve\~! +\par +\par \endash \~Elle se sauvera, reprit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Soit\~! r\'e9pondit le capitaine Hou. Nous serons l\'e0 pour la saluer au passage\~!\~\'bb En un instant, des broussailles, des herbes s\'e8ches, du bois mort, \endash \~et il n\rquote en manquait pas dans ce taillis, \endash \~ +tout un amas de mati\'e8res combustibles fut empil\'e9 devant l\rquote entr\'e9e de la caverne. Rien n\rquote avait boug\'e9 \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Rien n\rquote apparaissait dans ce boyau sombre, qui devait \'ea +tre assez profond. Cependant, nos oreilles n\rquote avaient pu nous tromper. Le hurlement \'e9tait certainement parti de l\'e0. Le feu fut mis aux herbes, et le tout flamba. De ce foyer se d\'e9gageait une fum\'e9e acre et \'e9 +paisse que le vent rabattit, et qui devait rendre l\rquote air irrespirable au dedans. Un second rugissement, plus furieux que le premier, \'e9clata alors. L\rquote animal se sentait accul\'e9 dans son dernier retranchement, et, pour ne pas \'ea +tre suffoqu\'e9, il allait \'eatre contraint de s\rquote \'e9lancer au dehors. Nous l\rquote attendions, post\'e9s en \'e9querre sur les faces lat\'e9rales du rocher, \'e0 demi couverts par les troncs d\rquote arbres, de mani\'e8re \'e0 \'e9 +viter le choc d\rquote un premier bond. Le capitaine, lui, avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la plus p\'e9rilleuse. C\rquote \'e9tait \'e0 l\rquote entr\'e9e d\rquote une trou\'e9e du taillis, la seule qui p\'fbt livrer passage +\'e0 la tigresse, lorsqu\rquote elle essayerait de fuir \'e0 travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin de mieux assurer son coup, et sa carabine \'e9tait solidement \'e9paul\'e9e\~; tout son \'eatre avait l\rquote immobilit\'e9 d\rquote +un marbre. Trois minutes s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es \'e0 peine depuis le moment o\'f9 le feu avait \'e9t\'e9 mis au tas de bois, qu\rquote un troisi\'e8me hurlement, ou plut\'f4t, cette fois, un r\'e2le de suffocation, retentit \'e0 l\rquote +orifice du repaire. Le foyer fut dispers\'e9 en un instant, et un \'e9norme corps apparut dans les tourbillons de fum\'e9e. C\rquote \'e9tait bien la tigresse. \'ab\~Feu\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Dix coups de fusil \'e9clat\'e8rent, mais nous p\'fbmes constater plus tard qu\rquote aucune balle n\rquote avait touch\'e9 l\rquote animal. Son apparition avait \'e9t\'e9 trop rapide. Comment l\rquote e\'fb +t-on pu viser avec quelque justesse au milieu des volutes de vapeur qui l\rquote enveloppaient\~? +\par +\par Mais, apr\'e8s son premier bond, si la tigresse avait touch\'e9 terre, ce n\rquote avait \'e9t\'e9 que pour reprendre un point d\rquote appui et s\rquote \'e9lancer vers le fourr\'e9 par un autre bond plus allong\'e9 encore. +\par +\par Le capitaine Hod attendait l\rquote animal avec le plus grand sang-froid, et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle qui ne l\rquote atteignit qu\rquote au d\'e9faut de l\rquote \'e9paule. +\par +\par Dans la dur\'e9e d\rquote un \'e9clair, la tigresse s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9e sur notre compagnon, elle l\rquote avait renvers\'e9, elle allait lui fracasser la t\'eate d\rquote un coup de ses formidables pattes\'85 +\par +\par K\'e2lagani bondit, un large couteau \'e0 la main. +\par +\par Le cri qui nous \'e9chappa durait encore, que le courageux Indou, tombant sur le fauve, le saisissait \'e0 la gorge au moment o\'f9 sa griffe droite allait s\rquote abattre sur le cr\'e2ne du capitaine. +\par +\par L\rquote animal, d\'e9tourn\'e9 par cette brusque attaque, renversa l\rquote Indou d\rquote un mouvement de hanche, et s\rquote acharna contre lui. +\par +\par Mais le capitaine Hod s\rquote \'e9tait relev\'e9 d\rquote un bond, et, ramassant le couteau que K\'e2lagani avait laiss\'e9 tomber, d\rquote une main s\'fbre il le plongea tout entier dans le c\'9cur de la b\'eate. +\par +\par La tigresse roula \'e0 terre. +\par +\par Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses p\'e9rip\'e9ties de cette \'e9mouvante sc\'e8ne. +\par +\par Le capitaine Hod \'e9tait encore \'e0 genoux quand nous arriv\'e2mes pr\'e8s de lui. K\'e2lagani, l\rquote \'e9paule ensanglant\'e9e, venait de se relever. +\par +\par \'ab\~Bag mahryaga\~! Bag mahryaga\~!\~\'bb criaient les Indous, \endash \~ce qui signifiait\~: la tigresse est morte\~! +\par +\par Oui, bien morte\~! Quel superbe animal\~! Dix pieds de longueur du museau \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la queue, taille \'e0 proportion, des pattes \'e9normes, arm\'e9es de longues griffes ac\'e9r\'e9es, qui semblaient avoir \'e9t\'e9 aff\'fbt\'e9 +es sur la meule de l\rquote aiguiseur\~! +\par +\par Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, tr\'e8s rancuniers et \'e0 bon droit, l\rquote accablaient d\rquote invectives. Quant \'e0 K\'e2lagani, il s\rquote \'e9tait approch\'e9 du capitaine Hod. +\par +\par \'ab\~Merci, capitaine\~! dit-il. +\par +\par \endash \~Comment\~! merci\~? s\rquote \'e9cria Hod. Mais c\rquote est bien moi, mon brave, qui te dois des remerciements\~! Sans ton aide, c\rquote en \'e9tait fait de l\rquote un des capitaines du 1}{\super er}{ escadron de carabiniers de l\rquote arm +\'e9e royale\~! +\par +\par \endash \~Sans vous, je serais mort\~! r\'e9pondit froidement l\rquote indou. +\par +\par \endash \~Eh\~! mille diables\~! Ne t\rquote es-tu pas \'e9lanc\'e9, le couteau \'e0 la main, pour poignarder cette tigresse, au moment o\'f9 elle allait me fracasser le cr\'e2ne\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est vous qui l\rquote avez tu\'e9e, capitaine, et cela fait votre quarante-sixi\'e8me\~! +\par +\par \endash \~Hurrah\~! hurrah\~! cri\'e8rent les Indous\~! Hurrah pour le capitaine Hod\~!\~\'bb +\par +\par Et, en v\'e9rit\'e9, le capitaine avait bien le droit de porter cette tigresse \'e0 son compte, mais il paya K\'e2lagani d\rquote une bonne poign\'e9e de main. +\par +\par \'ab\~Revenez \'e0 Steam-House, dit Banks \'e0 K\'e2lagani. Vous avez l\rquote \'e9paule d\'e9chir\'e9e d\rquote un coup de griffe, mais nous trouverons dans la pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani s\rquote inclina en signe d\rquote acquiescement, et tous, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 des montagnards de Souari, qui n\rquote \'e9pargn\'e8rent pas leurs remerciements, nous nous dirige\'e2mes vers le sanitarium. +\par +\par Les chikaris nous quitt\'e8rent pour retourner au kraal. Cette fois encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt avait compt\'e9 sur cette \'ab\~reine du Tarryani\~\'bb +, il lui faudrait en faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de la prendre vivante. +\par +\par Vers midi, nous \'e9tions arriv\'e9s \'e0 Steam-House. L\'e0, incident inattendu. \'c0 notre extr\'eame d\'e9sappointement, le colonel Munro, le sergent Mac Neil et Go\'fbmi \'e9taient partis. +\par +\par Un billet, adress\'e9 \'e0 Banks, lui disait de ne pas s\rquote inqui\'e9ter de leur absence, que sir Edward Munro, d\'e9sireux de pousser une reconnaissance jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re du N\'e9paul, voulait encore \'e9 +claircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, et qu\rquote il serait de retour avant l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle nous devions quitter l\rquote Himalaya. +\par +\par \'c0 la lecture de ce billet, il me sembla qu\rquote un mouvement de contrari\'e9t\'e9, presque involontaire, \'e9chappait \'e0 K\'e2lagani. +\par +\par Pourquoi ce mouvement\~? Je me trompais, sans doute. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017382}CHAPITRE V\line Attaque nocturne.{\*\bkmkend _Toc98017382} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le d\'e9part du colonel n\rquote \'e9tait pas sans nous laisser de vives inqui\'e9tudes. Il se rattachait \'e9videmment \'e0 un pass\'e9 que nous avions cru ferm\'e9 \'e0 jamais. Mais que faire\~? Se lancer sur les traces de sir Edward Munro\~ +? Nous ignorions quelle direction il avait prise, quel point de la fronti\'e8re n\'e9palaise il se proposait d\rquote atteindre. Nous ne pouvions, d\rquote autre part, nous dissimuler que, s\rquote il n\rquote avait parl\'e9 de rien \'e0 Banks, c\rquote +est parce qu\rquote il craignait les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette exp\'e9dition. +\par +\par Il fallait donc se r\'e9signer et attendre. Le colonel Munro serait certainement de retour avant la fin d\rquote ao\'fbt, \endash \~ce mois \'e9tant le dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, \'e0 travers le sud-ou +est, la route de Bombay. +\par +\par K\'e2lagani, bien soign\'e9 par Banks, ne resta que vingt-quatre heures \'e0 Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il nous quitta pour aller reprendre son service au kraal. +\par +\par Le mois d\rquote ao\'fbt commen\'e7a encore par des pluies violentes, \endash \~un temps \'e0 enrhumer des grenouilles, \endash \~disait le capitaine Hod\~; mais, en somme, il devait \'eatre moins pluvieux que le mois de juillet, et, par cons\'e9 +quent, plus propice \'e0 nos excursions dans le Tarryani. +\par +\par Cependant, les rapports \'e9taient fr\'e9quents avec le kraal. Mathias Van Guitt ne laissait pas d\rquote \'eatre peu satisfait. Il comptait, lui aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. Or, un lion, deux tigres, deux l\'e9 +opards, manquaient encore \'e0 sa m\'e9nagerie, et il se demandait s\rquote il pourrait compl\'e9ter sa troupe. +\par +\par En revanche, \'e0 d\'e9faut des acteurs qu\rquote il voulait engager pour le compte de ses commettants, d\rquote autres vinrent se pr\'e9senter \'e0 son agence, dont il n\rquote avait que faire. +\par +\par C\rquote est ainsi que, dans la journ\'e9e du 4 ao\'fbt, un bel ours se fit prendre dans l\rquote un de ses pi\'e8ges. +\par +\par Nous \'e9tions pr\'e9cis\'e9ment au kraal, lorsque ses chikaris lui amen\'e8rent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, fourrure noire, griffes ac\'e9r\'e9es, longues oreilles garnies de poils, \endash \~ce qui est sp\'e9cial \'e0 ces repr +\'e9sentants de la famille des oursins dans les Indes. +\par +\par \'ab\~Eh\~! qu\rquote ai-je besoin de cet inutile tardigrade\~! s\rquote \'e9cria le fournisseur, en haussant les \'e9paules. +\par +\par \endash \~Fr\'e8re Ballon\~! fr\'e8re Ballon\~!\~\'bb r\'e9p\'e9taient les Indous. Il para\'eet que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les fr\'e8res des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degr\'e9 de parent\'e9, re\'e7 +ut fr\'e8re Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur peu \'e9quivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, ce n\rquote \'e9tait pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune b\'eate\~ +? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer dans ses frais. L\rquote ours indien n\rquote est que peu demand\'e9 sur les march\'e9s de l\rquote Europe. Il n\rquote a pas la valeur marchande du grizzly d\rquote Am\'e9rique ni celle de l +\rquote ours polaire. C\rquote est pourquoi Mathias Van Guitt, bon commer\'e7ant, ne se souciait pas d\rquote un animal encombrant, dont il ne trouverait que difficilement \'e0 se d\'e9faire\~! +\par +\par \'ab\~Le voulez-vous\~? demanda-t-il au capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Et que voulez-vous que j\rquote en fasse\~! r\'e9pondit le capitaine. +\par +\par \endash \~Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois je puis employer cette catachr\'e8se\~! +\par +\par \endash \~Monsieur Van Guitt, r\'e9pondit s\'e9rieusement Banks, la catachr\'e8se est une figure permise, quand, \'e0 d\'e9faut de toute autre expression, elle rend convenablement la pens\'e9e. +\par +\par \endash \~C\rquote est aussi mon avis, r\'e9pliqua le fournisseur. +\par +\par \endash \~Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas l\rquote ours de monsieur Van Guitt\~? +\par +\par \endash \~Ma foi non\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks d\rquote ours, quand l\rquote ours est tu\'e9, passe encore\~; mais tuer l\rquote ours expr\'e8s, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en app\'e9tit\~! +\par +\par \endash \~Alors, qu\rquote on rende ce plantigrade \'e0 la libert\'e9, \'bb dit Mathias Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On ob\'e9it au fournisseur. La cage fut ramen\'e9e hors du kraal. Un des Indous en ouvrit la porte. +\par +\par Fr\'e8re Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit un petit hochement de t\'eate que l\rquote on pouvait prendre pour un remerciement, et il d\'e9 +tala en poussant un grognement de satisfaction. +\par +\par \'ab\~C\rquote est une bonne action que vous avez faite l\'e0, dit Banks. Cela vous portera bonheur, monsieur Van Guitt\~!\~\'bb +\par +\par Banks ne savait pas dire si juste. La journ\'e9e du 6 ao\'fbt devait r\'e9compenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui manquaient \'e0 sa m\'e9nagerie. +\par +\par Voici dans quelles circonstances\~: +\par +\par Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagn\'e9s de Fox, du m\'e9canicien Storr et de K\'e2lagani, nous battions, depuis l\rquote aube, un \'e9pais fourr\'e9 de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements \'e0 demi \'e9 +touffes se firent entendre. +\par +\par Aussit\'f4t, nos fusils pr\'eats \'e0 faire feu, bien group\'e9s tous les six, de mani\'e8re \'e0 nous garder contre une attaque isol\'e9e, nous nous dirigeons vers l\rquote endroit suspect. +\par +\par Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. \'c0 la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il s\rquote agissait, et, en s\rquote adressant tout sp\'e9cialement au capitaine Hod. +\par +\par \'ab\~Surtout pas de coup de feu inutile, \'bb dit-il. +\par +\par Puis, s\rquote \'e9tant avanc\'e9 de quelques pas, tandis que, sur un signe de lui, nous restions en arri\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~Un lion\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par En effet, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote une forte corde, attach\'e9e \'e0 la fourche d\rquote une solide branche d\rquote arbre, un animal se d\'e9battait. +\par +\par C\rquote \'e9tait bien un lion, un de ces lions sans crini\'e8re, \endash \~que cette particularit\'e9 distingue de leurs cong\'e9n\'e8res d\rquote Afrique, \endash \~mais un v\'e9ritable lion, le lion r\'e9clam\'e9 par Mathias Van Guitt. +\par +\par La farouche b\'eate, pendue par une de ses pattes de devant, que serrait le n\'9cud coulant de la corde, donnait de terribles secousses, sans parvenir \'e0 se d\'e9gager. +\par +\par Le premier mouvement du capitaine Hod, malgr\'e9 la recommandation du fournisseur, fut de faire feu. +\par +\par \'ab\~Ne tirez pas, capitaine\~! s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, Je vous en conjure, ne tirez pas\~! +\par +\par \endash \~Mais\'85 +\par +\par \endash \~Non\~! non\~! vous dis-je\~! Ce lion s\rquote est pris \'e0 l\rquote un de mes pi\'e8ges et il m\rquote appartient\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait un pi\'e8ge, en effet, \endash \~un pi\'e8ge-potence, \'e0 la fois tr\'e8s simple et tr\'e8s ing\'e9 +nieux. Une corde r\'e9sistante est fix\'e9e \'e0 une branche d\rquote arbre forte et flexible. Cette branche est recourb\'e9e vers le sol, de mani\'e8re que l\rquote extr\'e9mit\'e9 inf\'e9rieure de la corde, termin\'e9e par un n\'9cud coulant, puisse +\'eatre engag\'e9e dans l\rquote entaille d\rquote un pieu solidement fich\'e9 en terre. \'c0 ce pieu on place un app\'e2t, de telle fa\'e7on que si un animal veut y toucher, il devra engager dans le n\'9cud soit sa t\'eate, soit l\rquote +une de ses pattes. Mais \'e0 peine l\rquote a-t-il fait, que l\rquote app\'e2t, si peu qu\rquote il ait \'e9t\'e9 remu\'e9, d\'e9gage la corde de l\rquote entaille, la branche se redresse, l\rquote animal est enlev\'e9, et, au m\'ea +me moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la corde, tombe sur le n\'9cud, l\rquote assujettit fortement et emp\'eache qu\rquote il puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de pi\'e8ge est fr\'e9quemment dress\'e9 + dans les for\'eats de l\rquote Inde, et les fauves s\rquote y laissent prendre beaucoup plus commun\'e9ment qu\rquote on ne serait tent\'e9 de le croire. Le plus souvent, il arrive que la b\'eate est saisie par le cou, ce qui am\'e8 +ne une strangulation presque imm\'e9diate, en m\'eame temps que sa t\'eate est \'e0 demi fracass\'e9e par le lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se d\'e9battait sous nos yeux n\rquote avait \'e9t\'e9 pris que par la patte. Il \'e9 +tait donc vivant, bien vivant, et digne de figurer parmi les h\'f4tes du fournisseur. Mathias Van Guitt, enchant\'e9 de l\rquote aventure, d\'e9p\'eacha K\'e2lagani vers le kraal, avec ordre d\rquote en ramener la cage roulante sous la conduite d\rquote +un charretier. Pendant ce temps, nous p\'fbmes observer tout \'e0 l\rquote aise l\rquote animal, dont notre pr\'e9sence redoublait la fureur. Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait autour de l\rquote arbre, ayant soin, d\rquote +ailleurs, de se tenir hors de port\'e9e des coups de griffe que le lion d\'e9tachait \'e0 droite et \'e0 gauche. Une demi-heure apr\'e8s, arrivait la cage, tra\'een\'e9e par deux buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous repr +enions le chemin du kraal. +\par +\par \'ab\~Je commen\'e7ais v\'e9ritablement \'e0 d\'e9sesp\'e9rer, nous dit Mathias Van Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi les b\'eates n\'e9morales de l\rquote Inde\'85 +\par +\par \endash \~N\'e9morales\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui, les b\'eates qui hantent les for\'eats, et je m\rquote applaudis d\rquote avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur \'e0 ma m\'e9nagerie\~!\~\'bb +\par +\par Du reste, Mathias Van Guitt, \'e0 dater de ce jour, n\rquote eut plus \'e0 se plaindre de la malchance. +\par +\par Le 11 ao\'fbt, deux l\'e9opards furent pris conjointement dans ce premier pi\'e8ge \'e0 tigres, dont nous avions extrait le fournisseur. +\par +\par C\rquote \'e9taient deux tchitas, semblables \'e0 celui qui avait si audacieusement attaqu\'e9 le G\'e9ant d\rquote Acier dans les plaines du Rohilkhande, et dont nous n\rquote avions pu nous emparer. +\par +\par Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias Van Guitt f\'fbt complet. +\par +\par Nous \'e9tions au 15 ao\'fbt. Le colonel Munro n\rquote avait pas encore reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks \'e9tait inquiet plus qu\rquote il ne le voulait para\'eetre. Il interrogea K\'e2lagani, qui connaissait la fronti\'e8re n\'e9 +palaise, sur les dangers que pouvait courir sir Edward Munro \'e0 s\rquote aventurer sur ces territoires ind\'e9pendants. L\rquote Indou lui assura qu\rquote il ne restait plus un seul des partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, +il parut regretter que le colonel ne l\rquote e\'fbt pas choisi pour guide. Ses services lui auraient \'e9t\'e9 tr\'e8s utiles, dans un pays dont les moindres sentiers lui \'e9taient connus. Mais il ne fallait pas songer maintenant \'e0 le rejoindre. + +\par +\par Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particuli\'e8rement, continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aid\'e9s des chikaris du kraal, ils parvinrent \'e0 + tuer trois autres tigres de moyenne taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent port\'e9s au compte du capitaine, le troisi\'e8me au compte du brosseur. +\par +\par \'ab\~Quarante-huit\~! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le chiffre rond de cinquante, avant de quitter l\rquote Himalaya. +\par +\par \endash Trente-neuf\~!\~\'bb avait dit Fox, sans parler d\rquote une redoutable panth\'e8re, qui \'e9tait tomb\'e9e sous ses balles. +\par +\par Le 20 ao\'fbt, l\rquote avant-dernier des tigres r\'e9clam\'e9s par Mathias Van Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit instinct, soit hasard, ils avaient \'e9chapp\'e9 jusqu\rquote alors. L\rquote animal, ainsi qu\rquote +il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais la blessure ne pr\'e9sentait aucune gravit\'e9. Quelques jours de repos suffiraient \'e0 assurer sa gu\'e9rison, et il n\rquote y devait plus rien para\'ee +tre, lorsque la livraison serait faite pour le compte de Hagenbeck, de Hambourg. +\par +\par L\rquote emploi de ces fosses est regard\'e9 par les connaisseurs comme une m\'e9thode barbare. Lorsqu\rquote il ne s\rquote agit que de d\'e9truire les animaux, il est \'e9vident que tout moyen est bon\~; mais, quand on tient \'e0 + les prendre vivants, la mort est trop souvent la cons\'e9quence de leur chute, surtout lorsqu\rquote ils tombent dans ces fosses, profondes de quinze \'e0 vingt pieds, qui sont destin\'e9es \'e0 la capture des \'e9l\'e9phants. Sur dix, \'e0 + peine peut-on compter en retrouver un qui n\rquote ait quelque fracture mortelle. Aussi, m\'eame dans le Mysore, o\'f9 ce syst\'e8me \'e9tait surtout pr\'e9conis\'e9, nous dit le fournisseur, on commence \'e0 l\rquote abandonner. +\par +\par En fin de compte, il ne manquait plus qu\rquote un tigre \'e0 la m\'e9nagerie du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. Il avait h\'e2te de partir pour Bombay. +\par +\par Ce tigre, il ne devait pas tarder \'e0 s\rquote en rendre ma\'eetre, mais \'e0 quel prix\~! Cela demande \'e0 \'eatre racont\'e9 avec quelques d\'e9tails, car l\rquote animal fut ch\'e8rement, \endash \~trop ch\'e8rement, \endash \~pay\'e9. +\par +\par Une exp\'e9dition avait \'e9t\'e9 organis\'e9e, par les soins du capitaine Hod, pour la nuit du 26 ao\'fbt. Les circonstances se pr\'eataient \'e0 ce que la chasse se f\'eet dans des circonstances favorables, ciel d\'e9gag\'e9 de nuages, atmosph\'e8 +re calme, lune en d\'e9croissance. Lorsque les t\'e9n\'e8bres sont tr\'e8s profondes, les fauves quittent moins volontiers leurs repaires, tandis qu\rquote une demi-obscurit\'e9 les y invite. Pr\'e9cis\'e9ment, le m\'e9nisque, \endash \~ +un mot de Mathias Van Guitt qui s\rquote applique au croissant lunaire, \endash \~le m\'e9nisque allait jeter quelques lueurs apr\'e8s minuit. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait go\'fbt, nous formions le noyau de cette exp\'e9dition, \'e0 laquelle devaient se joindre le fournisseur, K\'e2lagani et quelques-uns de ses Indous. +\par +\par Donc, le d\'eener achev\'e9, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 de Banks, qui avait d\'e9clin\'e9 l\rquote invitation de nous accompagner, nous quitt\'e2mes Steam-House vers sept heures du soir, et, \'e0 + huit, nous arrivions au kraal, sans avoir fait aucune rencontre f\'e2cheuse. +\par +\par Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous re\'e7ut avec ses d\'e9monstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de chasse fut aussit\'f4t arr\'eat\'e9. +\par +\par Il s\rquote agissait d\rquote aller prendre l\rquote aff\'fbt sur le bord d\rquote un torrent, au fond de l\rquote un de ces ravins qu\rquote on appelle \'ab\~nullah\~\'bb, \'e0 deux milles du kraal, en un endroit qu\rquote +un couple de tigres visitait assez r\'e9guli\'e8rement pendant la nuit. Aucun app\'e2t n\rquote y avait \'e9t\'e9 pr\'e9alablement plac\'e9. Au dire des Indous, c\rquote \'e9tait inutile. Une battue, r\'e9 +cemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait que le besoin de se d\'e9salt\'e9rer suffisait \'e0 attirer les tigres au fond de cette nullah. On savait aussi qu\rquote il serait facile de s\rquote y poster avantageusement. +\par +\par Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n\rquote \'e9tait encore que sept heures. Il s\rquote agissait donc d\rquote attendre sans trop s\rquote ennuyer le moment du d\'e9part. +\par +\par \'ab\~Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout enti\'e8re \'e0 votre disposition. Je vous engage \'e0 faire comme moi, \'e0 vous coucher. Il s\rquote ag\'eet d\rquote \'ea +tre plus que matinal, et quelques heures de sommeil ne peuvent que nous mieux pr\'e9parer \'e0 la lutte \endash \~Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler\~? me demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondis-je, et j\rquote aime mieux attendre l\rquote heure en me promenant, que d\rquote \'eatre forc\'e9 de me r\'e9veiller en plein sommeil. +\par +\par \endash \~Comme il vous plaira, messieurs, r\'e9pondit le fournisseur. Pour moi, j\rquote \'e9prouve d\'e9j\'e0 ce clignotement spasmodique des paupi\'e8res que provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j\rquote en suis d\'e9j\'e0 + aux mouvements de pendiculation\~!\~\'bb +\par +\par Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la t\'eate et le tronc en arri\'e8re par une involontaire extension des muscles abdominaux, laissa \'e9chapper quelques b\'e2illements significatifs. +\par +\par Donc, quand il eut bien \'ab\~pendicul\'e9\~\'bb tout \'e0 son aise, il nous fit un dernier geste d\rquote adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il ne tarda pas \'e0 s\rquote y endormir. \'ab\~Et nous, qu\rquote allons-nous faire\~? demandai-je. + +\par +\par \endash \~Promenons-nous, Maucler, me r\'e9pondit le capitaine Hod, promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus dispos au d\'e9part, que si je me mettais trois ou quatre heures de sommeil sur les yeux. D\rquote +ailleurs, si le sommeil est notre meilleur ami, c\rquote est un ami qui souvent se fait bien attendre\~!\~\'bb +\par +\par Nous voil\'e0 donc arpentant le kraal, songeant et causant tour \'e0 tour. Storr, \'ab\~que son meilleur ami n\rquote avait pas l\rquote habitude de faire attendre\~\'bb, \'e9tait couch\'e9 au pied d\rquote un arbre et dormait d\'e9j\'e0 +. Les chikaris et les charretiers s\rquote \'e9taient \'e9galement blottis dans leur coin, et il n\rquote y avait plus personne qui veill\'e2t dans l\rquote enceinte. +\par +\par C\rquote \'e9tait inutile, en somme, puisque le kraal, entour\'e9 d\rquote une solide palissade, \'e9tait parfaitement clos. +\par +\par K\'e2lagani alla s\rquote assurer lui-m\'eame que la porte avait \'e9t\'e9 soigneusement ferm\'e9e\~; puis, cela fait, apr\'e8s nous avoir donn\'e9 le bonsoir en passant, il regagna la demeure commune \'e0 ses compagnons et \'e0 lui. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, nous \'e9tions absolument seuls. +\par +\par Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques et les fauves dormaient \'e9galement, ceux-ci dans leurs cages, ceux-l\'e0 group\'e9s sous les grands arbres, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 + du kraal. Silence complet au dedans comme au dehors. +\par +\par Notre promenade nous amena d\rquote abord vers la place occup\'e9e par les buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n\rquote \'e9taient pas m\'eame entrav\'e9s. Habitu\'e9s \'e0 reposer sous le feuillage de gigantesques \'e9 +rables, nous les voyions l\'e0, tranquillement \'e9tendus, les cornes enchev\'eatr\'e9es, les pattes repli\'e9es sous eux, et l\rquote on entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces masses \'e9normes. +\par +\par Ils ne se r\'e9veill\'e8rent m\'eame pas \'e0 notre approche. L\rquote un deux, seulement, redressa un instant sa grosse t\'eate, jeta sur nous ce regard sans fixit\'e9 qui est particulier aux animaux de cette esp\'e8 +ce, puis il se confondit de nouveau dans l\rquote ensemble. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 \'e0 quel \'e9tat les r\'e9duit la domesticit\'e9, ou plut\'f4t la domestication, dis-je au capitaine. +\par +\par \endash \~Oui, me r\'e9pondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de terribles animaux, quand ils vivent \'e0 l\rquote \'e9tat sauvage. Mais, s\rquote ils ont pour eux la force, ils n\rquote +ont pas la souplesse, et que peuvent leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres\~? D\'e9cid\'e9ment, l\rquote avantage est aux fauves.\~\'bb +\par +\par Tout en causant, nous \'e9tions revenus vers les cages. L\'e0, aussi, repos absolu. Tigres, lions, panth\'e8res, l\'e9opards, dormaient dans leurs compartiments s\'e9par\'e9s. Mathias Van Guitt ne les r\'e9unissait que lorsqu\rquote ils \'e9 +taient assouplis par quelques semaines de captivit\'e9, et il avait raison. Tr\'e8s certainement, en effet, ces f\'e9roces animaux, aux premiers jours de leur s\'e9questration, se seraient d\'e9vor\'e9s entre eux. +\par +\par Les trois lions, absolument immobiles, \'e9taient couch\'e9s en demi-cercle comme de gros chats. On ne voyait plus leur t\'eate, perdue dans un \'e9pais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du sommeil du juste. +\par +\par Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. Des yeux ardents flamboyaient dans l\rquote ombre. Une grosse patte s\rquote allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. C\rquote \'e9 +tait un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein. +\par +\par \'ab\~Ils font de mauvais r\'eaves, et je comprends cela\~!\~\'bb dit le compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient aussi les trois panth\'e8res, ou, tout au moins, quelques regrets. \'c0 + cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la for\'eat\~! Elles auraient r\'f4d\'e9 autour des p\'e2turages, en qu\'eate de chair vivante\~! Quant aux quatre l\'e9 +opards, nul cauchemar ne troublait leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces f\'e9lins, le m\'e2le et la femelle, occupaient la m\'eame chambre \'e0 coucher, et se trouvaient aussi bien l\'e0 que s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 + au fond de leur tani\'e8re. Un seul compartiment \'e9tait vide encore, \endash \~celui que devait occuper le sixi\'e8me et imprenable tigre, dont Mathias Van Guitt n\rquote +attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. Notre promenade dura une heure \'e0 peu pr\'e8s. Apr\'e8s avoir fait le tour de l\rquote enceinte int\'e9rieure du kraal, nous rev\'eenmes prendre place au pied d\rquote un \'e9norme mimosa. +\par +\par Un silence absolu r\'e9gnait dans la for\'eat tout enti\'e8re. Le vent, qui bruissait encore \'e0 travers le feuillage \'e0 la tomb\'e9e du jour, s\rquote \'e9tait tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L\rquote espace \'e9tait aussi calme \'e0 + la surface du sol que dans ces hautes r\'e9gions, vides d\rquote air, o\'f9 la lune promenait son disque \'e0 demi rong\'e9. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, assis l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre, nous ne causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. C\rquote \'e9tait plut\'f4t cette sorte d\rquote absorption, plus morale que physique, dont on subit l\rquote +influence pendant le repos parfait de la nature. On pense, mais on ne formule point sa pens\'e9e. On r\'eave, comme r\'eaverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les paupi\'e8res ne voilent pas encore, tend plut\'f4t \'e0 + se perdre dans quelque vision fantasmatique. +\par +\par Cependant, une particularit\'e9 \'e9tonnait le capitaine, et, parlant \'e0 voix basse ainsi qu\rquote on le fait presque inconsciemment, lorsque tout se tait autour de soi, il me dit\~: +\par +\par \'ab\~Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre\~! Les fauves rugissent habituellement dans l\rquote ombre, et, pendant la nuit, la for\'eat est bruyante. \'c0 d\'e9faut de tigres ou de panth\'e8res, ce sont les chacals, qui ne ch\'f4 +ment jamais. Ce kraal, empli d\rquote \'eatres vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous n\rquote entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt \'e9tait \'e9veill +\'e9, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il trouverait quelque mot \'e9tonnant pour exprimer sa surprise\~! +\par +\par \endash \~Votre observation est juste, mon cher Hod, r\'e9pondis-je, et je ne sais \'e0 quelle cause attribuer l\rquote absence de ces r\'f4deurs de nuit. Mais prenons garde \'e0 nous-m\'ea +mes, ou bien, au milieu de ce calme, nous finirions par nous endormir\~! +\par +\par \endash \~R\'e9sistons, r\'e9sistons\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, en se d\'e9tirant les bras. L\rquote heure approche, \'e0 laquelle il faudra partir.\~\'bb Et nous nous repr\'eemes \'e0 causer par phrases qui tra\'eenaient, entrecoup\'e9 +es de longs silences. Combien de temps dura cette r\'eaverie, je n\rquote aurais pu le dire\~; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me tira subitement de cet \'e9tat de somnolence. Le capitaine Hod, \'e9galement secou\'e9 de sa torpeur, s +\rquote \'e9tait lev\'e9 en m\'eame temps que moi. Il n\rquote y avait pas \'e0 en douter, cette agitation venait de se produire dans la cage des fauves. +\par +\par Lions, tigres, panth\'e8res, l\'e9opards, tout \'e0 l\rquote heure si paisibles, faisaient entendre maintenant un sourd murmure de col\'e8re. Debout dans leurs compartiments, allant et venant \'e0 petits pas, ils aspiraient fortement quelque \'e9 +manation du dehors, et se dressaient en ren\'e2clant contre les barreaux de fer de leurs compartiments. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote ont-ils donc\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Je ne sais, r\'e9pondit le capitaine Hod, mais je crains qu\rquote ils n\rquote aient senti l\rquote approche de\'85\~\'bb Tout \'e0 coup, de formidables rugissements \'e9clat\'e8rent autour de l\rquote enceinte du kraal. \'ab\~Des tigres\~!\~ +\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en se pr\'e9cipitant vers la case de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait \'e9t\'e9 la violence de ces rugissements, que tout le personnel du kraal \'e9tait d\'e9j\'e0 sur pied, et le fournis +seur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. \'ab\~Une attaque\~!\'85 s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par \endash \~Je le crois, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Attendez\~! Il faut voir\~!\'85\~\'bb Et, sans prendre le temps d\rquote achever sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une \'e9chelle, la dressa contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier \'e9chelon. \'ab\~ +Dix tigres et une douzaine de panth\'e8res\~! s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par \endash \~Ce sera s\'e9rieux, r\'e9pondit le capitaine Hod. Nous voulions aller les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse\~! +\par +\par \endash \~Aux fusils\~! aux fusils\~!\~\'bb cria le fournisseur. Et tous, ob\'e9issant \'e0 ses ordres, en vingt secondes nous \'e9tions pr\'eats \'e0 faire feu. Ces attaques d\rquote +une bande de fauves ne sont pas rares aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires fr\'e9quent\'e9s par les tigres, plus particuli\'e8rement ceux des Sunderbunds, n\rquote ont-ils pas \'e9t\'e9 assi\'e9g\'e9s dans leurs habitations\~! C +\rquote est l\'e0 une redoutable \'e9ventualit\'e9, et, trop souvent, c\rquote est aux assaillants que reste l\rquote avantage\~! +\par +\par Cependant, \'e0 ces rugissements du dehors s\rquote \'e9taient joints les hurlements du dedans. Le kraal r\'e9pondait \'e0 la for\'eat. On ne pouvait plus s\rquote entendre dans l\rquote enceinte. +\par +\par \'ab\~Aux palissades\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre par le geste plut\'f4t que par la voix. +\par +\par Et chacun de nous se pr\'e9cipita vers l\rquote enceinte. +\par +\par En ce moment, les buffles, en proie \'e0 l\rquote \'e9pouvante, se d\'e9menaient pour quitter la place o\'f9 ils \'e9taient parqu\'e9s. Les charretiers essayaient en vain de les y retenir. +\par +\par Soudain, la porte, dont la barre \'e9tait mal assujettie sans doute, s\rquote ouvrit violemment, et une bande de fauves for\'e7a l\rquote entr\'e9e du kraal. +\par +\par Cependant, K\'e2lagani avait ferm\'e9 cette porte avec le plus grand soin, ainsi qu\rquote il le faisait chaque soir\~! +\par +\par \'ab\~\'c0 la case\~! \'c0 la case\~!\~\'bb cria Mathias Van Guitt, en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers la maison, qui seule pouvait offrir un refuge. +\par +\par Mais aurions-nous le temps d\rquote y arriver\~? +\par +\par D\'e9j\'e0 deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de rouler \'e0 terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, fuyaient \'e0 travers le kraal, cherchant un abri quelconque. +\par +\par Le fournisseur, Storr et six des Indous \'e9taient d\'e9j\'e0 dans la maison, dont la porte fut referm\'e9e au moment o\'f9 deux panth\'e8res allaient s\rquote y pr\'e9cipiter. +\par +\par K\'e2lagani, Fox et les autres, s\rquote accrochant aux arbres, s\rquote \'e9taient hiss\'e9s dans les premi\'e8res branches. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, nous n\rquote avions eu ni le temps ni la possibilit\'e9 de rejoindre Mathias Van Guitt. +\par +\par \'ab\~Maucler\~! Maucler\~!\~\'bb cria le capitaine Hod, dont le bras droit venait d\rquote \'eatre d\'e9chir\'e9 par un coup de griffe. +\par +\par D\rquote un coup de sa queue, un \'e9norme tigre m\rquote avait jet\'e9 \'e0 terre. Je me relevais au moment o\'f9 l\rquote animal revenait sur moi, et je courus au capitaine Hod pour lui porter secours. +\par +\par Un seul refuge nous restait alors\~: c\rquote \'e9tait le compartiment vide de la sixi\'e8me cage. En un instant, Hod et moi nous nous y \'e9tions blottis, et la porte referm\'e9e nous mettait momentan\'e9ment \'e0 l\rquote abri des fauves, qui se jet\'e8 +rent en hurlant sur les barreaux de fer. +\par +\par Tel fut alors l\rquote acharnement de ces b\'eates furieuses, joint \'e0 la col\'e8re des tigres emprisonn\'e9s dans les compartiments voisins, que la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d\rquote \'eatre chavir\'e9e. +\par +\par Mais les tigres l\rquote abandonn\'e8rent bient\'f4t pour s\rquote attaquer \'e0 quelque proie plus s\'fbre. +\par +\par Quelle sc\'e8ne, dont nous ne perdions aucun d\'e9tail, en regardant \'e0 travers les barreaux de notre compartiment\~! +\par +\par \'ab\~C\rquote est le monde renvers\'e9\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui enrageait. Eux dehors, et nous dedans\~! +\par +\par \endash \~Et votre blessure\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Ce n\rquote est rien\~!\~\'bb Cinq ou six coups de feu \'e9clat\'e8rent en ce moment. Ils partaient de la case, occup\'e9e par Mathias Van Guitt, contre laquelle s\rquote acharnaient deux tigres et trois panth\'e8res. L\rquote +un de ces animaux tomba foudroy\'e9 d\rquote une balle explosible, qui devait sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s\rquote \'e9taient tout d\rquote abord pr\'e9cipit\'e9 +s sur le groupe des buffles, et ces malheureux ruminants allaient se trouver sans d\'e9fense contre de tels adversaires. Fox, K\'e2lagani et les Indous, qui avaient d\'fb jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne pouvaient leur venir en + aide. Cependant, le capitaine Hod, passant sa carabine \'e0 travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien que son bras droit, \'e0 demi paralys\'e9 par sa blessure, ne lui perm\'eet pas de tirer avec sa pr\'e9cision habituelle, il eut la chance d +\rquote abattre son quarante-neuvi\'e8me tigre. \'c0 ce moment, les buffles, affol\'e9s, se pr\'e9cipit\'e8rent en beuglant \'e0 travers l\rquote enceinte. Vainement, ils essay\'e8rent de faire t\'eate aux tigres, qui, par des bonds formidables, \'e9 +chappaient aux coups de cornes. L\rquote un d\rquote eux, coiff\'e9 d\rquote une panth\'e8re, dont les griffes lui d\'e9chiraient le garrot, arriva devant la porte du kraal et s\rquote \'e9lan\'e7a au dehors. Cinq ou six autres, serr\'e9s de plus pr\'e8 +s par les fauves, s\rquote \'e9chapp\'e8rent \'e0 sa suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent \'e0 leur poursuite\~; mais ceux de ces buffles qui n\rquote avaient pu abandonner le kraal, \'e9gorg\'e9s, \'e9ventr\'e9s, gisaient d\'e9j\'e0 + sur le sol. Cependant, d\rquote autres coups de feu \'e9clataient \'e0 travers les fen\'eatres de la case. De notre c\'f4t\'e9, le capitaine Hod et moi, nous faisions de notre mieux. Un nouveau danger nous mena\'e7ait. Les animaux renferm\'e9 +s dans les cages, surexcit\'e9s par l\rquote acharnement de la lutte, l\rquote odeur du sang, les hurlements de leurs cong\'e9n\'e8res, se d\'e9battaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils parvenir \'e0 briser leurs barreaux\~? Nous devions v +\'e9ritablement le craindre. En effet, une des cages \'e0 tigres fui renvers\'e9e. Je crus un instant que ses parois rompues leur avaient livr\'e9 passage\~!\'85 Il n\rquote en \'e9tait rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient m\'ea +me plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c\rquote \'e9tait la face grillag\'e9e de leur cage qui posait sur le sol. +\par +\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, il y en a trop\~!\~\'bb murmura le capitaine Hod, en rechargeant sa carabine. +\par +\par \'c0 ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes aidant, il parvint \'e0 s\rquote accrocher \'e0 la fourche d\rquote un arbre, sur laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge. +\par +\par L\rquote un de ces malheureux, saisi \'e0 la gorge, essaya vainement de r\'e9sister et fut pr\'e9cipit\'e9 \'e0 terre. +\par +\par Une panth\'e8re vint disputer au tigre ce corps d\'e9j\'e0 priv\'e9 de vie, dont les os craqu\'e8rent au milieu d\rquote une mare de sang. +\par +\par \'ab\~Mais feu\~! feu donc\~!\~\'bb criait le capitaine Hod, comme s\rquote il e\'fbt pu se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons. +\par +\par Quant \'e0 nous, impossible d\rquote intervenir maintenant\~! Nos cartouches \'e9taient \'e9puis\'e9es, et nous ne pouvions plus \'eatre que les spectateurs impuissants de cette lutte\~! +\par +\par Mais voici que, dans le compartiment voisin du n\'f4tre, un tigre, qui cherchait \'e0 briser ses barreaux, parvint, en donnant une secousse violente, \'e0 rompre l\rquote \'e9quilibre de la cage. Elle oscilla un instant et se renversa presque aussit\'f4t. + +\par +\par Contusionn\'e9s l\'e9g\'e8rement dans la chute, nous nous \'e9tions relev\'e9s sur les genoux. Les parois avaient r\'e9sist\'e9, mais nous ne pouvions plus rien voir de ce qui se passait au dehors. +\par +\par Si l\rquote on ne voyait pas, on entendait, du moins\~! Quel sabbat de hurlements dans l\rquote enceinte du kraal\~! Quelle odeur de sang impr\'e9gnait l\rquote atmosph\'e8re\~! Il semblait que la lutte e\'fbt pris un caract\'e8re plus violent. Que s +\rquote \'e9tait-il donc pass\'e9\~? Les prisonniers des autres cages s\rquote \'e9taient-ils \'e9chapp\'e9s\~? Attaquaient-ils la case de Mathias Van Guitt\~? Tigres et panth\'e8res s\rquote \'e9lan\'e7aient-ils sur les arbres pour en arracher les Indous +\~? +\par +\par \'ab\~Et ne pouvoir sortir de cette bo\'eete\~!\~\'bb s\rquote \'e9criait le capitaine Hod, en proie \'e0 une rage v\'e9ritable. +\par +\par Un quart d\rquote heure environ, \endash \~un quart d\rquote heure dont nous comptions les interminables minutes\~! \endash \~s\rquote \'e9coula dans ces conditions. +\par +\par Puis, le bruit de la lutte diminua peu \'e0 peu. Les hurlements s\rquote affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre avait-il donc pris fin\~? +\par +\par Soudain, j\rquote entendis la porte du kraal qui se refermait avec fracas. Puis, K\'e2lagani nous appela \'e0 grands cris. \'c0 sa voix se joignait celle de Fox, r\'e9p\'e9tant\~: +\par +\par \'ab\~Mon capitaine\~! mon capitaine\~! +\par +\par \endash \~Par ici\~!\~\'bb r\'e9pondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussit\'f4t, je sentis que la cage se relevait. Un instant apr\'e8s, nous \'e9tions libres. \'ab\~Fox\~! Storr\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, dont la premi\'e8re pens\'e9 +e fut pour ses compagnons. +\par +\par \endash \~Pr\'e9sents\~!\~\'bb r\'e9pondirent le m\'e9canicien et le brosseur. Ils n\rquote \'e9taient pas m\'eame bless\'e9s. Mathias Van Guitt et K\'e2lagani se trouvaient \'e9galement sains et saufs. Deux tigres et une panth\'e8 +re gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitt\'e9 le kraal, dont K\'e2lagani venait de refermer la porte. Nous \'e9tions tous en s\'fbret\'e9. +\par +\par Aucun des fauves de la m\'e9nagerie n\rquote \'e9tait parvenu \'e0 s\rquote \'e9chapper pendant la lutte, et, m\'eame, le fournisseur comptait un prisonnier de plus. C\rquote \'e9tait un jeune tigre, emprisonn\'e9 dans la petite cage roulante, qui s +\rquote \'e9tait renvers\'e9e sur lui, et sous laquelle il avait \'e9t\'e9 pris comme dans un pi\'e8ge. +\par +\par Le stock de Mathias Van Guitt \'e9tait donc au complet\~; mais que cela lui co\'fbtait cher\~! Cinq de ses buffles \'e9taient \'e9gorg\'e9s, les autres avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutil\'e9 +s, nageaient dans leur sang sur le sol du kraal\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017383}CHAPITRE VI\line Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.{\*\bkmkend _Toc98017383} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en dedans, ni en dehors de l\rquote enceinte. La porte avait \'e9t\'e9 solidement assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s\rquote ouvrir au moment o\'f9 + la bande des fauves contournait la palissade\~? Cela ne laissait pas d\rquote \'eatre inexplicable, puisque K\'e2lagani avait lui-m\'eame repouss\'e9 dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la fermeture. +\par +\par La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que ce ne f\'fbt qu\rquote une \'e9raflure de la peau. Mais peu s\rquote en \'e9tait fallu qu\rquote il ne perd\'eet l\rquote usage du bras droit. +\par +\par Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue qui m\rquote avait jet\'e9 \'e0 terre. +\par +\par Nous r\'e9sol\'fbmes donc de retourner \'e0 Steam-House, d\'e8s que le jour commencerait \'e0 para\'eetre. +\par +\par Quant \'e0 Mathias Van Guitt, si ce n\rquote est le regret tr\'e8s r\'e9el d\rquote avoir perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement d\'e9sesp\'e9r\'e9 de la situation, bien que la privation de ses buffles d\'fb +t le mettre dans un certain embarras, au moment de son d\'e9part. +\par +\par \'ab\~Ce sont les chances du m\'e9tier, nous dit-il, et j\rquote avais comme un pressentiment qu\rquote il m\rquote arriverait quelque aventure de ce genre.\~\'bb +\par +\par Puis, il fit proc\'e9der \'e0 l\rquote enterrement des trois Indous, dont les restes furent d\'e9pos\'e9s dans un coin du kraal, et assez profond\'e9ment pour que les fauves ne pussent les d\'e9terrer. +\par +\par Cependant, l\rquote aube ne tarda pas \'e0 blanchir les dessous du Tarryani, et, apr\'e8s force poign\'e9es de mains, nous pr\'eemes cong\'e9 de Mathias Van Guitt. +\par +\par Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage \'e0 travers la for\'eat, le fournisseur voulut mettre \'e0 notre disposition K\'e2lagani et deux de ses Indous. Son offre fut accept\'e9e, et, \'e0 six heures, nous franchissions l\rquote +enceinte du kraal. +\par +\par Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de panth\'e8res, il n\rquote y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement repus, avaient sans doute regagn\'e9 leur repaire, et ce n\rquote \'e9tait pas le moment d\rquote +aller les y relancer. +\par +\par Quant aux buffles qui s\rquote \'e9taient \'e9chapp\'e9s du kraal, ou bien ils \'e9taient \'e9gorg\'e9s et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, \'e9gar\'e9s dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter que leur instinct les ramen\'e2 +t au kraal. Ils devaient donc \'eatre consid\'e9r\'e9s comme d\'e9finitivement perdus pour le fournisseur. +\par +\par \'c0 la lisi\'e8re de la for\'eat, K\'e2lagani et les deux Indous nous quitt\'e8rent. Une heure apr\'e8s, Phann et Black annon\'e7aient par leurs aboiements notre retour \'e0 Steam-House. +\par +\par Je fis \'e0 Banks le r\'e9cit de nos aventures. S\rquote il nous f\'e9licita d\rquote en avoir \'e9t\'e9 quittes \'e0 si bon march\'e9, cela va sans dire\~! Trop souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n\rquote +a pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants\~! +\par +\par Quant au capitaine Hod, il dut, bon gr\'e9, mal gr\'e9, porter son bras en \'e9charpe\~; mais l\rquote ing\'e9nieur, qui \'e9tait le v\'e9ritable m\'e9decin de l\rquote exp\'e9dition, ne trouva rien de grave \'e0 + sa blessure, et il affirma que dans quelques jours il n\rquote y para\'eetrait plus. +\par +\par Au fond, le capitaine Hod \'e9tait tr\'e8s mortifi\'e9 d\rquote avoir re\'e7u un coup sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajout\'e9 un tigre aux quarante-huit qui figuraient \'e0 son actif. +\par +\par Le lendemain, 27 ao\'fbt, dans l\rquote apr\'e8s-midi, les aboiements des chiens retentirent avec force, mais joyeusement. +\par +\par C\rquote \'e9taient le colonel Munro, Mac Neil et Go\'fbmi qui rentraient au sanitarium. Leur retour nous procura un v\'e9ritable soulagement. Sir Edward Munro avait-il men\'e9 \'e0 bonne fin son exp\'e9dition\~? nous ne le s +avions pas encore. Il revenait sain et sauf. L\'e0 \'e9tait l\rquote important. +\par +\par Tout d\rquote abord, Banks avait couru \'e0 lui, il lui serrait la main, il l\rquote interrogeait du regard. +\par +\par \'ab\~Rien\~!\~\'bb se contenta de r\'e9pondre le colonel Munro par un simple signe de t\'eate. +\par +\par Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur la fronti\'e8re n\'e9palaise n\rquote avaient donn\'e9 aucun r\'e9sultat, mais aussi que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait nous dire qu\rquote il n\rquote +y avait plus lieu d\rquote en parler. +\par +\par Mac Neil et Go\'fbmi, que Banks interrogea dans la soir\'e9e, furent plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait effectivement voulu revoir cette portion de l\rquote Indoustan, o\'f9 Nana Sahib s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 avant sa r +\'e9apparition dans la pr\'e9sidence de Bombay. S\rquote assurer de ce qu\rquote \'e9taient devenus les compagnons du nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la fronti\'e8re indo-chinoise, il ne restait plus trace, t\'e2cher d\rquote +apprendre si, \'e0 d\'e9faut de Nana Sahib, son fr\'e8re Balao Rao ne se cachait pas dans cette contr\'e9e soustraite encore \'e0 la domination anglaise, tel avait \'e9t\'e9 le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il r\'e9sultait, \'e0 n +\rquote en plus douter, que les rebelles avaient quitt\'e9 le pays. De leur campement, o\'f9 avaient \'e9t\'e9 c\'e9l\'e9br\'e9es les fausses obs\'e8ques destin\'e9es \'e0 accr\'e9diter la mort de Nana Sahib, il n\rquote +y avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses compagnons, rien qui p\'fbt permettre de se lancer sur leur piste. Le nabab tu\'e9 dans les d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra, les siens dispers\'e9s tr\'e8s probablement au del\'e0 + des limites de la p\'e9ninsule, l\rquote \'9cuvre du justicier n\rquote \'e9tait plus \'e0 faire. Quitter la fronti\'e8re himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin notre itin\'e9raire de Calcutta \'e0 Bombay, c\rquote est \'e0 + quoi nous devions uniquement songer. +\par +\par Le d\'e9part fut donc arr\'eat\'e9 et fix\'e9 \'e0 huit jours de l\'e0, au 3 septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps n\'e9cessaire \'e0 la compl\'e8te gu\'e9rison de sa blessure. D\rquote +autre part, le colonel Munro, visiblement fatigu\'e9 par cette rude excursion dans un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. +\par +\par Pendant ce temps, Banks commencerait \'e0 faire ses pr\'e9paratifs. Remettre notre train en \'e9tat pour redescendre dans la plaine et prendre la route de l\rquote Himalaya \'e0 la pr\'e9sidence de Bombay, c\rquote \'e9tait l\'e0 de quoi l\rquote +occuper pendant toute une semaine. +\par +\par Tout d\rquote abord, il fut convenu que l\rquote itin\'e9raire serait une seconde fois modifi\'e9, de mani\'e8re \'e0 \'e9viter ces grandes villes du nord-ouest, Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles la r\'e9volte de 1857 avai +t laiss\'e9 trop de d\'e9sastres. Avec les derniers rebelles de l\rquote insurrection devait dispara\'eetre tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures roulantes iraient donc \'e0 travers les provinces, sans s\rquote arr\'ea +ter aux cit\'e9s principales, mais le pays valait la peine d\rquote \'eatre visit\'e9 rien que pour ses beaut\'e9s naturelles. L\rquote immense royaume du Sindia, sous ce rapport, ne le c\'e8de \'e0 aucun autre. Devant notre G\'e9ant d\rquote +Acier allaient s\rquote ouvrir les plus pittoresques routes de la p\'e9ninsule. +\par +\par La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la p\'e9riode ne se prolonge pas au del\'e0 du mois d\rquote ao\'fbt. Les premiers jours de septembre promettaient une temp\'e9rature agr\'e9able, qui devait rendre moins p\'e9 +nible cette seconde partie du voyage. +\par +\par Pendant la deuxi\'e8me semaine de notre s\'e9jour au sanitarium, Fox et Go\'fbmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l\rquote office. Accompagn\'e9s des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne o\'f9 + pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces volatiles, conserv\'e9s dans la glaci\'e8re de Steam-House, devaient fournir un gibier excellent pour la route. +\par +\par Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. L\'e0, Mathias Van Guitt, lui aussi, s\rquote occupait \'e0 pr\'e9parer son d\'e9part pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient au-dessus des petites ou grandes mis\'e8res de l +\rquote existence. +\par +\par On sait que, par la capture du dixi\'e8me tigre, qui avait co\'fbt\'e9 si cher, la m\'e9nagerie \'e9tait au complet. Mathias Van Guitt n\rquote avait donc plus qu\rquote \'e0 se pr\'e9occuper de refaire ses attelages de buffles. Pas un des ruminants qui s +\rquote \'e9taient enfuis pendant l\rquote attaque n\rquote avait reparu au kraal. Toutes les probabilit\'e9s \'e9taient pour que, dispers\'e9s \'e0 travers la for\'eat, ils eussent p\'e9ri de mort violente. Il s\rquote agissait donc de les remplacer, +\endash \~ce qui, en ces circonstances, ne laissait pas d\rquote \'eatre difficile. Dans ce but, le fournisseur avait envoy\'e9 K\'e2lagani visiter les fermes et les bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec quelque impatience. + +\par +\par Cette derni\'e8re semaine de notre s\'e9jour au sanitarium se passa sans incidents. La blessure du capitaine Hod se gu\'e9rissait peu \'e0 peu. Peut-\'eatre m\'eame comptait-il clore sa campagne par une derni\'e8re exp\'e9dition\~ +; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel Munro. Puisqu\rquote il n\rquote \'e9tait plus aussi s\'fbr de son bras, pourquoi s\rquote exposer\~? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant le reste du voyage, n\rquote aurait-il pas l +\'e0 une occasion toute naturelle de prendre sa revanche\~? +\par +\par \'ab\~D\rquote ailleurs, lui fit observer Banks, vous \'eates encore vivant, mon capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans compter les bless\'e9s. La balance est donc encore en votre faveur\~! +\par +\par \endash \~Oui, quarante-neuf\~! r\'e9pondit en soupirant le capitaine Hod, mais j\rquote aurais bien voulu compl\'e9ter la cinquantaine\~!\~\'bb \'c9videmment, cela lui tenait au c\'9cur. Le 2 septembre arriva. Nous \'e9tions \'e0 la veille du d\'e9 +part. Ce jour-l\'e0, dans la matin\'e9e, Go\'fbmi vint nous annoncer la visite du fournisseur. +\par +\par En effet, Mathias Van Guitt, accompagn\'e9 de K\'e2lagani, arrivait \'e0 Steam-House. Sans doute, au moment du d\'e9part, il voulait nous faire ses adieux suivant toutes les r\'e8gles. +\par +\par Le colonel Munro le re\'e7ut avec cordialit\'e9. Mathias Van Guitt se lan\'e7a dans une suite de p\'e9riodes o\'f9 se retrouvait tout l\rquote inattendu de sa phras\'e9ologie habituelle. Mais il me sembla que ses compliments cachaient quelque arri\'e8 +re-pens\'e9e qu\rquote il h\'e9sitait \'e0 formuler. +\par +\par Et, pr\'e9cis\'e9ment, Banks toucha le vif de la question, lorsqu\rquote il demanda \'e0 Mathias Van Guitt s\rquote il avait eu l\rquote heureuse chance de pouvoir renouveler ses attelages. +\par +\par \'ab\~Non, monsieur Banks, r\'e9pondit le fournisseur, K\'e2lagani a vainement parcouru les villages. Bien qu\rquote il f\'fbt muni de mes pleins pouvoirs, il n\rquote a pu se procurer un seul couple de ces utiles ruminants. Je suis donc oblig\'e9 + de confesser, \'e0 regret, que, pour diriger ma m\'e9nagerie vers la station la plus rapproch\'e9e, le moteur me fait absolument d\'e9faut. La dispersion de mes buffles, provoqu\'e9e par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 ao\'fb +t, me met donc dans un certain embarras\'85 Mes cages, avec leurs h\'f4tes \'e0 quatre pattes, sont lourdes\'85 et\'85 +\par +\par \endash \~Et comment allez-vous faire pour les conduire \'e0 la station\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Je ne sais trop, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. Je cherche\'85 je combine\'85 j\rquote h\'e9site\'85 Cependant\'85 l\rquote heure du d\'e9part a sonn\'e9, et c\rquote est le 20 septembre, c\rquote est-\'e0 +-dire dans dix-huit jours, que je dois livrer \'e0 Bombay ma commande de f\'e9lins\'85 +\par +\par \endash \~Dix-huit jours\~! r\'e9pondit Banks, mais alors vous n\rquote avez pas une heure \'e0 perdre\~! +\par +\par \endash \~Je le sais, monsieur l\rquote ing\'e9nieur. Aussi n\rquote ai-je plus qu\rquote un moyen, un seul\~!\'85 +\par +\par \endash \~Lequel\~? +\par +\par \endash \~C\rquote est, tout en ne voulant aucunement le g\'eaner, d\rquote adresser au colonel une demande tr\'e8s indiscr\'e8te\'85 sans doute\'85 +\par +\par \endash \~Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.\~\'bb +\par +\par Mathias Van Guitt s\rquote inclina, sa main droite se porta \'e0 ses l\'e8vres, la partie sup\'e9rieure de son corps s\rquote agita doucement, et toute son attitude fut celle d\rquote un homme qui se sent accabl\'e9 par des bont\'e9s inattendues. +\par +\par En somme, le fournisseur demanda, \'e9tant donn\'e9e la puissance de traction du G\'e9ant d\rquote Acier, s\rquote il ne serait pas possible d\rquote atteler ses cages roulantes \'e0 la queue de notre train, et de les remorquer jusqu\rquote \'e0 + Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi \'e0 Allahabad. +\par +\par C\rquote \'e9tait un trajet qui ne d\'e9passait pas trois cent cinquante kilom\'e8tres, sur une route assez facile. \'ab\~Est-il possible de satisfaire monsieur Van Guitt\~? demanda le colonel \'e0 l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Je n\rquote y vois aucune difficult\'e9, r\'e9pondit Banks, et le G\'e9ant d\rquote Acier ne s\rquote apercevra m\'eame pas de ce surcro\'eet de charge. +\par +\par \endash \~Accord\'e9, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous conduirons votre mat\'e9riel jusqu\rquote \'e0 Etawah. Entre voisins, il faut savoir s\rquote entr\rquote aider, m\'eame dans l\rquote Himalaya. +\par +\par \endash \~Colonel, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre bont\'e9, et, pour \'eatre franc, comme il s\rquote agissait de me tirer d\rquote embarras, j\rquote avais un peu compt\'e9 sur votre obligeance\~! +\par +\par \endash \~Vous aviez eu raison, \'bb r\'e9pondit le colonel Munro. Tout \'e9tant ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa \'e0 retourner au kraal, afin de cong\'e9dier une pa +rtie de son personnel, qui lui devenait inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, n\'e9cessaires \'e0 l\rquote entretien des cages. \'ab\~\'c0 demain donc, dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~\'c0 demain, messieurs, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. J\rquote attendrai au kraal l\rquote arriv\'e9e de votre G\'e9ant d\rquote Acier\~!\~\'bb +\par +\par Et le fournisseur, tr\'e8s heureux du succ\'e8s de sa visite \'e0 Steam-House, se retira, non sans avoir fait sa sortie \'e0 la mani\'e8re d\rquote un acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de la com\'e9die moderne. +\par +\par K\'e2lagani, apr\'e8s avoir longuement regard\'e9 le colonel Munro, dont le voyage \'e0 la fronti\'e8re du N\'e9paul paraissait l\rquote avoir s\'e9rieusement pr\'e9occup\'e9, suivit le fournisseur. +\par +\par Nos derniers pr\'e9paratifs \'e9taient achev\'e9s. Le mat\'e9riel avait \'e9t\'e9 remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus rien. Les deux chars roulants n\rquote attendaient plus que notre G\'e9ant d\rquote Acier. L\rquote \'e9l +\'e9phant devait les descendre d\rquote abord jusqu\rquote \'e0 la plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour former le train. Cela fait, il s\rquote en irait directement \'e0 travers les plaines du Rohilkhande. +\par +\par Le lendemain, 3 septembre, \'e0 sept heures du matin, le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait pr\'eat \'e0 reprendre les fonctions qu\rquote il avait si consciencieusement remplies jusqu\rquote alors. Mais, \'e0 cet instant, un incident, tr\'e8 +s inattendu, se produisit au grand \'e9bahissement de tous. +\par +\par Le foyer de la chaudi\'e8re, enferm\'e9e dans les flancs de l\rquote animal, avait \'e9t\'e9 charg\'e9 de combustible. K\'e2louth, qui venait de l\rquote allumer, eut alors l\rquote id\'e9e d\rquote ouvrir la bo\'eete \'e0 fum\'e9e, \endash \~\'e0 + la paroi de laquelle se soudent les tubes destin\'e9s \'e0 conduire les produits de la combustion \'e0 travers la chaudi\'e8re, \endash \~afin de voir si rien ne g\'eanait le tirage. +\par +\par Mais, \'e0 peine eut-il ouvert les portes de cette bo\'eete, qu\rquote il recula pr\'e9cipitamment, et une vingtaine de lani\'e8res furent projet\'e9es au dehors avec un sifflement bizarre. +\par +\par Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la cause de ce ph\'e9nom\'e8ne. +\par +\par \'ab\~Eh\~! K\'e2louth, qu\rquote y a-t-il\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Une pluie de serpents, monsieur\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le chauffeur. En effet, ces lani\'e8res \'e9taient des serpents, qui avaient \'e9lu domicile dans les tubes de la chaudi\'e8re, pour y mieux dormir sans doute. Les premi\'e8 +res flammes du foyer venaient de les atteindre. Quelques-uns de ces reptiles, d\'e9j\'e0 br\'fbl\'e9s, \'e9taient tomb\'e9s sur le sol, et si K\'e2louth n\rquote e\'fbt pas ouvert la bo\'eete \'e0 fum\'e9e, ils eussent tous \'e9t\'e9 r\'f4 +tis en un instant. \'ab\~Comment\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui accourut, notre G\'e9ant d\rquote Acier a un nid de serpents dans les entrailles\~!\~\'bb Oui, ma foi\~! et des plus dangereux, de ces \'ab\~whip snakes\~\'bb, serpents-fouets, +\'ab\~goulabis\~\'bb, cobras noirs, najas \'e0 lunettes, appartenant aux plus venimeuses esp\'e8ces. Et, en m\'eame temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait sa t\'eate pointue \'e0 l\rquote orifice sup\'e9rieur de la chemin\'e9e, c +\rquote est-\'e0-dire \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la trompe de l\rquote \'e9l\'e9phant, qui se d\'e9roulait au milieu des premi\'e8res volutes de vapeur. Les serpents, sortis vivants des tubes, s\rquote \'e9taient rapidement et lestement dispers\'e9 +s dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les d\'e9truire. Mais le python ne put d\'e9guerpir si ais\'e9ment du cylindre de t\'f4le. Aussi le capitaine Hod se h\'e2ta-t-il d\rquote aller prendre sa carabine, et, d\rquote +une balle, il lui brisa la t\'eate. Go\'fbmi, grimpant alors sur le G\'e9ant d\rquote Acier, se hissa \'e0 l\rquote orifice sup\'e9rieur de sa trompe, et, avec l\rquote aide de K\'e2louth et de Storr, il parvint \'e0 en retirer l\rquote \'e9 +norme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec sa robe d\rquote un vert m\'eal\'e9 de bleu, d\'e9cor\'e9e d\rquote anneaux r\'e9guliers et qui semblait avoir \'e9t\'e9 taill\'e9e dans une peau de tigre. Il ne mesurait pas moins de cinq m\'e8 +tres de long sur une grosseur \'e9gale \'e0 celle du bras. C\rquote \'e9tait donc un superbe \'e9chantillon de ces ophidiens de l\rquote Inde, et il e\'fbt avantageusement figur\'e9 dans la m\'e9nagerie de Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu +\rquote on lui donne. Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir le porter \'e0 son propre compte. +\par +\par Cette ex\'e9cution faite, K\'e2louth referma la bo\'eete \'e0 fum\'e9e, le tirage s\rquote op\'e9ra r\'e9guli\'e8rement, le feu du foyer s\rquote activa au passage du courant d\rquote air, la chaudi\'e8re ne tarda pas \'e0 + ronfler sourdement, et, trois quarts d\rquote heure apr\'e8s, le manom\'e8tre indiquait une pression suffisante de la vapeur. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 partir. +\par +\par Les deux chars furent attel\'e9s l\rquote un \'e0 l\rquote autre, et le G\'e9ant d\rquote Acier man\'9cuvra de mani\'e8re \'e0 venir prendre la t\'eate du train. +\par +\par Un dernier coup d\rquote \'9cil fut donn\'e9 \'e0 l\rquote admirable panorama qui se d\'e9roulait dans le sud, un dernier regard \'e0 cette merveilleuse cha\'ee +ne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce territoire de l\rquote Inde septentrionale, et un coup de sifflet annon\'e7a le d\'e9part. +\par +\par La descente sur la route sinueuse s\rquote op\'e9ra sans difficult\'e9. Le serre-frein atmosph\'e9rique retenait irr\'e9sistiblement les roues sur les pentes trop raides. Une heure apr\'e8s, notre train s\rquote arr\'eatait \'e0 la limite inf\'e9 +rieure du Tarryani, \'e0 la lisi\'e8re de la plaine. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier fut alors d\'e9tach\'e9, et, sous la conduite de Banks, du m\'e9canicien et du chauffeur, il s\rquote enfon\'e7a lentement sur l\rquote une des larges routes de la for\'eat. +\par +\par Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et il d\'e9bouchait de l\rquote \'e9pais massif, remorquant les six cages de la m\'e9nagerie. +\par +\par D\'e8s son arriv\'e9e, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au colonel Munro. Les cages, pr\'e9c\'e9d\'e9es d\rquote une voiture destin\'e9e au logement du fournisseur et de ses hommes, furent attel\'e9es \'e0 notre train, \endash \~un v\'e9 +ritable convoi, compos\'e9 de huit wagons. +\par +\par Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet r\'e9glementaire, et le G\'e9ant d\rquote Acier, s\rquote \'e9branlant, s\rquote avan\'e7a m +ajestueusement sur la magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les cages de Mathias Van Guitt, charg\'e9es de fauves, ne semblaient pas plus lui peser qu\rquote une simple voiture de d\'e9m\'e9nagement. +\par +\par \'ab\~Eh bien, qu\rquote en pensez-vous, monsieur le fournisseur\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Je pense, capitaine, r\'e9pondit, non sans quelque raison, Mathias Van Guitt, que si cet \'e9l\'e9phant \'e9tait de chair et d\rquote os, il serait encore plus extraordinaire\~!\~\'bb +\par +\par Cette route n\rquote \'e9tait plus celle qui nous avait amen\'e9s au pied de l\rquote Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite ville qui se trouvait \'e0 cent cinquante kilom\'e8tres de notre point de d\'e9part. +\par +\par Ce trajet se fit tranquillement, \'e0 une vitesse mod\'e9r\'e9e, sans ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement place \'e0 la table de Steam-House, o\'f9 son magnifique app\'e9tit faisait toujours honneur \'e0 + la cuisine de monsieur Parazard. L\rquote entretien de l\rquote office exigea bient\'f4t que les pourvoyeurs habituels fussent mis \'e0 contribution, et le capitaine Hod, bien gu\'e9ri, \endash \~le coup de feu \'e0 l\rquote adresse du python l\rquote +avait prouv\'e9, \endash \~reprit son fusil de chasseur. D\rquote ailleurs, en m\'eame temps que les gens du personnel, il fallait songer \'e0 nourrir les h\'f4tes de la m\'e9nagerie. Ce soin revenait aux chikaris. Ces habiles Ind +ous, sous la direction de K\'e2lagani, tr\'e8s adroit tireur lui-m\'eame, ne laiss\'e8rent pas s\rquote appauvrir la r\'e9serve de chair de bison et d\rquote antilope. Ce K\'e2lagani \'e9tait vraiment un homme \'e0 part. Bien qu\rquote il f\'fb +t peu communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, n\rquote \'e9tant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 septembre, le train contournait Philibit, sans s\rquote y arr\'eater, mais il ne put \'e9viter un rassemblement consid +\'e9rable d\rquote Indous, qui vinrent lui rendre visite. D\'e9cid\'e9ment, les fauves de Mathias Van Guitt, si remarquables qu\rquote ils fussent, ne pouvaient supporter aucune comparaison avec le G\'e9ant d\rquote Acier. On ne les regardait m\'eame pas +\'e0 travers les barreaux de leurs cages, et toutes les admirations allaient \'e0 l\rquote \'e9l\'e9phant m\'e9canique. +\par +\par Le train continua \'e0 descendre ces longues plaines de l\rquote Inde septentrionale, en laissant, \'e0 quelques lieues dans l\rquote ouest\~; Bareilli, l\rquote une des principales villes du Rohilkhande. Il s\rquote avan\'e7ait, tant\'f4 +t au milieu de for\'eats peupl\'e9es d\rquote un monde d\rquote oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer \'ab\~l\rquote \'e9clatant pennage\~\'bb, tant\'f4t en plaine, \'e0 travers ces fourr\'e9s d\rquote acacias \'e9pineux, hauts de deux \'e0 + trois m\'e8tres, nomm\'e9s par les Anglais \'ab\~wait-a-bit-bush\~\'bb. L\'e0 se rencontraient en grand nombre des sangliers, tr\'e8s friands de la baie jaun\'e2tre que produisent ces arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tu\'e9s, non sans p\'e9 +ril, car ce sont des animaux v\'e9ritablement sauvages et dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et K\'e2lagani eurent lieu de d\'e9ployer ce sang-froid et cette adresse qui en faisaient deux chasseurs hors ligne. +\par +\par Entre Philibit et la station d\rquote Etawah, le train dut franchir une portion du haut Gange, et, peu de temps apr\'e8s, l\rquote un de ses importants tributaires, le Kali-Nadi. +\par +\par Tout le mat\'e9riel roulant de la m\'e9nagerie fut d\'e9tach\'e9, et Steam-House, transform\'e9 en appareil flottant, se transporta ais\'e9ment d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre \'e0 la surface du fleuve. +\par +\par Il n\rquote en fut pas de m\'eame pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac fut mis en r\'e9quisition, et les cages durent traverser les deux cours d\rquote eau l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre. Si ce passage exigea un certain temps, il s\rquote +effectua, du moins, sans grandes difficult\'e9s. Le fournisseur n\rquote en \'e9tait pas \'e0 son coup d\rquote essai, et ses gens avaient eu d\'e9j\'e0 \'e0 franchir plusieurs fleuves, lorsqu\rquote ils se rendaient \'e0 la fronti\'e8re himalayenne. + +\par +\par Bref, sans incidents dignes d\rquote \'eatre relat\'e9s, \'e0 la date du 17 septembre, nous avions atteint le railway de Delhi \'e0 Allahabad, \'e0 moins de cent pas de la station d\rquote Etawah. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui n\rquote \'e9taient pas destin\'e9es \'e0 se rejoindre. +\par +\par La premi\'e8re devait continuer \'e0 descendre vers le sud \'e0 travers les territoires du vaste royaume de Scindia, de mani\'e8re \'e0 gagner les Vindhyas et la pr\'e9sidence de Bombay. +\par +\par La seconde, plac\'e9e sur les truks du chemin de fer, allait rejoindre Allahabad, et, de l\'e0, par le railway de Bombay, atteindre le littoral de la mer des Indes. +\par +\par On s\rquote arr\'eata donc, et le campement fut organis\'e9 pour la nuit. Le lendemain, d\'e8s l\rquote aube, pendant que le fournisseur prendrait la route du sud-est, nous devions, en coupant cette route \'e0 angle droit, suivre \'e0 peu pr\'e8 +s le soixante-dix-septi\'e8me m\'e9ridien. +\par +\par Mais, en m\'eame temps qu\rquote il nous quittait, Mathias Van Guitt allait se s\'e9parer de la partie de son personnel qui ne lui \'e9tait plus utile. \'c0 l\rquote exception de deux Indous, n\'e9 +cessaires au service des cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois jours, il n\rquote avait besoin de personne. Arriv\'e9 au port de Bombay, o\'f9 l\rquote attendait un navire en partance pour l\rquote +Europe, le transbordement de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. +\par +\par De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et en particulier K\'e2lagani. +\par +\par On sait comment et pourquoi nous nous \'e9tions v\'e9ritablement attach\'e9s \'e0 cet Indou, depuis les services qu\rquote il avait rendus au colonel Munro et au capitaine Hod. +\par +\par Lorsque Mathias Van Guitt eut cong\'e9di\'e9 ses hommes, Banks crut voir que K\'e2lagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s\rquote il lui conviendrait de nous accompagner jusqu\rquote \'e0 Bombay. +\par +\par K\'e2lagani, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi un instant, accepta l\rquote offre de l\rquote ing\'e9nieur, et le colonel Munro lui t\'e9moigna la satisfaction qu\rquote il \'e9prouvait \'e0 lui venir en aide en cette occasion. L\rquote +Indou allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa connaissance de toute cette partie de l\rquote Inde, il pouvait nous \'eatre fort utile. +\par +\par Le lendemain, le camp \'e9tait lev\'e9. Il n\rquote y avait plus aucun int\'e9r\'eat \'e0 prolonger notre halte. Le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait en pression. Banks donna \'e0 Storr l\rquote ordre de se tenir pr\'eat. +\par +\par Il ne restait plus qu\rquote \'e0 prendre cong\'e9 de notre ami le fournisseur. Ce fut tr\'e8s simple de notre part. De la sienne, ce fut naturellement plus th\'e9\'e2tral. +\par +\par Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait de lui rendre le colonel Munro prirent n\'e9cessairement la forme amplicative. Il \'ab\~joua\~\'bb remarquablement ce dernier acte, et fut parfait dans la grande sc\'e8ne des adieux. +\par +\par Par un mouvement des muscles de l\rquote avant-bras, sa main droite se pla\'e7a en pronation, de telle sorte que la paume en \'e9tait tourn\'e9e vers la terre. Cela voulait dire qu\rquote ici-bas, il n\rquote oublierait jamais ce qu\rquote +il devait au colonel Munro, et que si la reconnaissance \'e9tait bannie de ce monde, elle trouverait un dernier asile dans son c\'9cur. +\par +\par Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il en retourna la paume, en l\rquote \'e9levant vers le z\'e9nith. Ce qui signifiait que, m\'eame l\'e0-haut, les sentiments ne s\rquote \'e9 +teindraient pas en lui, et que toute une \'e9ternit\'e9 de gratitude ne saurait acquitter les obligations qu\rquote il avait contract\'e9es. +\par +\par Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, et, quelques minutes apr\'e8s, le fournisseur des maisons de Hambourg et de Londres avait disparu \'e0 nos yeux. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017384}CHAPITRE VII\line Le passage de la Betwa.{\*\bkmkend _Toc98017384} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 cette date pr\'e9cise du 18 septembre, voici quelle \'e9tait exactement notre position, calcul\'e9e du point de d\'e9part, du point de halte, du point d\rquote arriv\'e9e\~: +\par +\par 1\'b0 De Calcutta, treize cents kilom\'e8tres\~; +\par +\par 2\'b0 Du sanitarium de l\rquote Himalaya, trois cent quatre-vingts kilom\'e8tres\~; +\par +\par 3\'b0 De Bombay, seize cents kilom\'e8tres. +\par +\par \'c0 ne consid\'e9rer que la distance, nous n\rquote avions pas encore accompli la moiti\'e9 de notre itin\'e9raire\~; mais, en tenant compte des sept semaines que Steam-House avait pass\'e9es sur la fronti\'e8re himalayenne, plus de la moiti\'e9 + du temps qui devait \'eatre consacr\'e9 \'e0 ce voyage \'e9tait \'e9coul\'e9e. Nous avions quitt\'e9 Calcutta le 6 mars. Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous pensions avoir atteint le littoral ouest de l\rquote Indoustan. +\par +\par Notre itin\'e9raire, d\rquote ailleurs, allait \'eatre r\'e9duit dans une certaine mesure. La r\'e9solution prise d\rquote \'e9viter les grandes villes compromises dans la r\'e9volte de 1857, nous obligeait \'e0 descendre plus directement au sud. \'c0 + travers les magnifiques provinces du royaume de Scindia, s\rquote ouvraient de belles routes carrossables, et le G\'e9ant d\rquote Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins jusqu\rquote aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de s +\rquote accomplir dans les meilleures conditions de facilit\'e9 et de s\'e9curit\'e9. +\par +\par Ce qui devait le rendre plus ais\'e9 encore, c\rquote \'e9tait la pr\'e9sence de K\'e2lagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait admirablement toute cette partie de la p\'e9ninsule. Banks put le constater ce jour-l\'e0. Apr\'e8s d\'e9 +jeuner, pendant que le colonel Munro et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en quelle qualit\'e9 il avait maintes fois parcouru ces provinces. +\par +\par \'ab\~J\rquote \'e9tais attach\'e9, r\'e9pondit K\'e2lagani, \'e0 l\rquote une de ces nombreuses caravanes de Banjaris, qui transportent \'e0 dos de b\'9cufs des approvisionnements de c\'e9r\'e9ales, soit pour le co +mpte du gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette qualit\'e9, j\rquote ai vingt fois remont\'e9 ou descendu les territoires du centre et du nord de l\rquote Inde. +\par +\par \endash \~Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la p\'e9ninsule\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit K\'e2lagani, et, \'e0 cette \'e9poque de l\rquote ann\'e9e, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une troupe de Banjaris en marche vers le nord. +\par +\par \endash \~Eh bien, K\'e2lagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons \'e0 travers les campagnes, et vous serez notre guide. + +\par +\par \endash \~Volontiers, monsieur, \'bb r\'e9pondit l\rquote Indou, de ce ton froid qui lui \'e9tait habituel et auquel je n\rquote \'e9tais pas encore parvenu \'e0 m\rquote accoutumer. Puis, il ajouta\~: \'ab\~Voulez-vous que je vous indique d\rquote une fa +\'e7on g\'e9n\'e9rale la direction qu\rquote il faudra suivre\~? +\par +\par \endash \~S\rquote il vous pla\'eet.\~\'bb Et, ce disant, Banks \'e9tala sur la table une carte \'e0 grands points qui retra\'e7ait cette portion de l\rquote Inde, afin de contr\'f4ler l\rquote exactitude des renseignements de K\'e2lagani. \'ab\~Rien n +\rquote est plus simple, reprit l\rquote Indou. Une ligne presque droite va nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font leur jonction \'e0 Allahabad. De la station d\rquote Etawah que nous venons de quitter \'e0 la fronti\'e8 +re du Bundelkund, il n\rquote y aura qu\rquote un cours d\rquote eau important \'e0 franchir, la Jumna, et de cette fronti\'e8re aux monts Vindhyas, un second cours d\rquote eau, la Betwa. Au cas m\'eame o\'f9 ces deux rivi\'e8res seraient d\'e9bord\'e9 +es \'e0 la suite de la saison des pluies, le train flottant ne sera pas g\'ean\'e9, je pense, pour passer d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre. +\par +\par \endash \~Il n\rquote y aura aucune difficult\'e9 s\'e9rieuse, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur\~; et, une fois arriv\'e9s aux Vindhyas\~?\'85 +\par +\par \endash \~Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col praticable. L\'e0 encore, aucun obstacle n\rquote entravera notre marche. Je connais un passage dont les pentes sont mod\'e9r\'e9es. C\rquote +est le col de Sirgour, que les attelages prennent de pr\'e9f\'e9rence. +\par +\par \endash \~Partout o\'f9 passent des chevaux, dis-je, notre G\'e9ant d\rquote Acier ne peut-il passer\~? +\par +\par \endash \~Il le peut certainement, r\'e9pondit Banks\~; mais, au del\'e0 du col de Sirgour, le pays est tr\'e8s accident\'e9. N\rquote y aurait-il pas lieu d\rquote aborder les Vindhyas, en prenant direction \'e0 travers le Bhopal\~? +\par +\par \endash \~L\'e0, les villes sont nombreuses, r\'e9pondit K\'e2lagani, il sera difficile de les \'e9viter, et les Cipayes s\rquote y sont plus particuli\'e8rement signal\'e9s dans la guerre de l\rquote ind\'e9pendance.\~\'bb +\par +\par Je fus un peu surpris de cette qualification, \'ab\~guerre de l\rquote ind\'e9pendance\~\'bb, que K\'e2lagani donnait \'e0 la r\'e9volte de 1857. Mais il ne fallait pas oublier que c\rquote \'e9 +tait un Indou, non un Anglais, qui parlait. Il ne semblait pas, d\rquote ailleurs, que K\'e2lagani e\'fbt pris part \'e0 la r\'e9volte, ou, du moins, il n\rquote avait jamais rien dit qui p\'fbt le faire croire. +\par +\par \'ab\~Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans l\rquote ouest, et si vous \'eates certain que le col de Sirgour nous donne acc\'e8s \'e0 quelque route praticable\'85 +\par +\par \endash \~Une route que j\rquote ai souvent parcourue, monsieur, et qui, apr\'e8s avoir contourn\'e9 le lac Puturia, va, \'e0 quarante milles de l\'e0, aboutir au railway de Bombay \'e0 Allahabad, pr\'e8s de Jubbulpore. +\par +\par \endash \~En effet, r\'e9pondit Banks, qui suivait sur la carte les indications donn\'e9es par l\rquote Indou\~; et \'e0 partir de ce point\~?\'85 +\par +\par \endash \~La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi dire la voie ferr\'e9e jusqu\rquote \'e0 Bombay. +\par +\par \endash \~C\rquote est entendu, r\'e9pondit Banks. Je ne vois aucun obstacle s\'e9rieux \'e0 traverser les Vindhyas, et cet itin\'e9raire nous convient. Aux services que vous nous avez d\'e9j\'e0 rendus, K\'e2lagani, vous en ajoutez un autre, que nous n +\rquote oublierons pas.\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani s\rquote inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, il revint vers l\rquote ing\'e9nieur. \'ab\~Vous avez une question \'e0 me faire\~? dit Banks. +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit l\rquote Indou. Pourrais-je vous demander pourquoi vous tenez plus particuli\'e8rement \'e0 \'e9viter les principales villes du Bundelkund\~?\~\'bb +\par +\par Banks me regarda. Il n\rquote y avait aucune raison pour cacher \'e0 K\'e2lagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l\rquote Indou fut mis au courant de la situation du colonel. +\par +\par K\'e2lagani \'e9couta tr\'e8s attentivement ce que lui apprit l\rquote ing\'e9nieur. Puis, d\rquote un ton qui d\'e9notait quelque surprise\~: +\par +\par \'ab\~Le colonel Munro, dit-il, n\rquote a plus rien \'e0 redouter de Nana Sahib, au moins dans ces provinces. +\par +\par \endash \~Ni dans ces provinces ni ailleurs, r\'e9pondit Banks. Pourquoi dites-vous \'ab\~dans ces provinces\~?\~\'bb +\par +\par \endash \~Parce que, si le nabab a reparu, comme on l\rquote a pr\'e9tendu, il y a quelques mois, dans la pr\'e9sidence de Bombay, dit K\'e2lagani, les recherches n\rquote ont pu faire conna\'eetre sa retraite, et il est tr\'e8s probable qu\rquote il a +de nouveau franchi la fronti\'e8re indochinoise.\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9ponse semblait prouver ceci\~: c\rquote est que K\'e2lagani ignorait ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 dans la r\'e9gion des monts Sautpourra, et que, le mois de mai dernier, Nana Sahib avait \'e9t\'e9 tu\'e9 par des soldats de l\rquote arm\'e9 +e royale au p\'e2l de Tand\'eet. +\par +\par \'ab\~Je vois, K\'e2lagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent l\rquote Inde ont quelque peine \'e0 arriver jusqu\rquote aux forets de l\rquote Himalaya\~!\~\'bb L\rquote Indou nous regarda fixement, sans r\'e9 +pondre, comme un homme qui ne comprend pas. \'ab\~Oui, reprit Banks, vous semblez ignorer que Nana Sahib est mort. +\par +\par \endash \~Nana Sahib est mort\~? s\rquote \'e9cria K\'e2lagani. +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit Banks, et c\rquote est le gouvernement qui a fait conna\'eetre dans quelles circonstances il a \'e9t\'e9 tu\'e9. +\par +\par \endash \~Tu\'e9\~? dit K\'e2lagani, en secouant la t\'eate. O\'f9 donc Nana Sahib aurait-il \'e9t\'e9 tu\'e9\~? +\par +\par \endash \~Au p\'e2l de Tand\'eet, dans les monts Sautpourra. +\par +\par \endash \~Et quand\~?\'85 +\par +\par \endash \~Il y a pr\'e8s de quatre mois d\'e9j\'e0, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, le 25 mai dernier.\~\'bb K\'e2lagani, dont le regard me parut singulier en ce moment, s\rquote \'e9tait crois\'e9 les bras et restait silencieux. \'ab\~ +Avez-vous des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire \'e0 la mort de Nana Sahib\~? +\par +\par \endash \~Aucune, messieurs, se contenta de r\'e9pondre K\'e2lagani. Je crois ce que vous me dites.\~\'bb Un instant apr\'e8s, Banks et moi, nous \'e9tions seuls, et l\rquote ing\'e9nieur ajoutait, non sans raison\~: +\par +\par \'ab\~Tous les Indous en sont l\'e0\~! Le chef des Cipayes r\'e9volt\'e9s est devenu l\'e9gendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu\rquote il a \'e9t\'e9 tu\'e9, puisqu\rquote ils ne l\rquote ont pas vu pendre\~! +\par +\par \endash \~Il en est d\rquote eux, r\'e9pondis-je, comme des vieux grognards de l\rquote Empire, qui, vingt ans apr\'e8s sa mort, soutenaient que Napol\'e9on vivait toujours\~!\~\'bb +\par +\par Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectu\'e9 quinze jours auparavant, un fertile pays d\'e9veloppait ses magnifiques routes devant le G\'e9ant d\rquote Acier. C\rquote \'e9tait le Do\'e2 +b, compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de se rejoindre pr\'e8s d\rquote Allahabad. Plaines alluvionnaires, d\'e9frich\'e9es par les brahmanes vingt si\'e8cles avant l\rquote \'e8re chr\'e9tienne, proc\'e9d\'e9 +s de culture encore tr\'e8s rudimentaires chez les paysans, grands travaux de canalisation dus aux ing\'e9nieurs anglais, champs de cotonniers qui prosp\'e8rent plus sp\'e9cialement sur ce territoire, g\'e9missements de la presse \'e0 + coton qui fonctionne aupr\'e8s de chaque village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles sont les impressions qui me sont rest\'e9es de ce Do\'e2b, o\'f9 fut autrefois fond\'e9e la primitive \'e9glise. +\par +\par Le voyage s\rquote accomplissait dans les meilleures conditions. Les sites variaient, on pourrait dire, au gr\'e9 de notre fantaisie. L\rquote habitation se d\'e9pla\'e7ait, sans fatigue, pour le plaisir de nos yeux. N\rquote \'e9tait-ce donc pas l\'e0 +, ainsi que l\rquote avait pr\'e9tendu Banks, le dernier mot du progr\'e8s dans l\rquote art de la locomotion\~? Charrettes \'e0 b\'9cufs, voitures \'e0 chevaux ou \'e0 mules, wagons de railways, qu\rquote \'eates-vous aupr\'e8s de nos maisons roulantes\~ +! +\par +\par Le 19 septembre. Steam-House s\rquote arr\'eatait sur la rive gauche de la Jumna. Cet important cours d\rquote eau d\'e9limite dans la partie centrale de la p\'e9ninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de l\rquote +Indoustan, qui est plus particuli\'e8rement le pays des Indous. +\par +\par Une premi\'e8re crue commen\'e7ait \'e0 \'e9lever les eaux de la Jumna. Le courant se faisait plus rapidement sentir\~; mais, tout en rendant notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l\rquote emp\'eacher. Banks prit quelques pr\'e9 +cautions, Il fallut chercher un meilleur point d\rquote atterrissement. On le trouva. Une demi-heure apr\'e8s, Steam-House remontait la berge oppos\'e9e du fleuve. Aux trains des railways, il faut des ponts \'e9tablis \'e0 grands frais, et l\rquote +un de ces ponts, de construction tubulaire, enjambe la Jumna pr\'e8s de la forteresse de Selimgarh, pr\'e8s de Delhi. \'c0 notre G\'e9ant d\rquote Acier, aux deux chars qu\rquote il remorquait, les cours d\rquote +eau offraient une voie aussi facile que les plus belles routes macadamis\'e9es de la p\'e9ninsule. +\par +\par Au del\'e0 de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un certain nombre de ces villes que la pr\'e9voyance de l\rquote ing\'e9nieur voulait \'e9carter de son itin\'e9raire. Sur la gauche, c\rquote \'e9tait Gwalior, au bord de la rivi\'e8 +re de Sawunrika, camp\'e9e sur son bloc de basalte, avec sa superbe mosqu\'e9e de Musjid, son palais de P\'e2l, sa curieuse porte des \'c9l\'e9phants, sa forteresse c\'e9l\'e8bre, son Vihara de cr\'e9ation bouddhique\~; vieille cit\'e9, \'e0 + laquelle la ville moderne de Lashkar, b\'e2tie \'e0 deux kilom\'e8tres plus loin, fait maintenant une s\'e9rieuse concurrence. L\'e0, au fond de ce Gibraltar de l\rquote Inde, la Rani de Jansi, la compagne d\'e9vou\'e9e de Nana Sahib, avait lutt\'e9 h +\'e9ro\'efquement jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re heure. L\'e0, dans cette rencontre avec deux escadrons du 8}{\super e}{ hussards de l\rquote arm\'e9e royale, elle fut tu\'e9e, on le sait, de la main m\'eame du colonel Munro, qui avait pris part \'e0 l +\rquote action avec un bataillon de son r\'e9giment. De ce jour, on le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab avait poursuivi la satisfaction jusqu\rquote \'e0 son dernier soupir\~! Oui\~! mieux valait que sir Edward Munro n +\rquote all\'e2t pas raviver ses souvenirs aux portes de Gwalior\~! +\par +\par Apr\'e8s Gwalior, dans l\rquote ouest de notre nouvel itin\'e9raire, c\rquote \'e9tait Antri, et sa vaste plaine, d\rquote o\'f9 \'e9mergent \'e7a et l\'e0 de nombreux pics, comme les \'eelots d\rquote un archipel. C\rquote \'e9 +tait Duttiah, qui ne compte pas encore cinq si\'e8cles d\rquote existence, dont on admire les maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples \'e0 fl\'e8ches vari\'e9es, le palais abandonn\'e9 de Birsing-Deo, l\rquote arsenal de T\'f4pe-Kana, +\endash \~le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, d\'e9coup\'e9 dans l\rquote angle nord du Bundelkund, et qui s\rquote est rang\'e9 sous la protection de l\rquote Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah avaient \'e9t\'e9 + gravement touch\'e9es par le mouvement insurrectionnel de 1857. +\par +\par C\rquote \'e9tait enfin Jansi, dont nous passions \'e0 moins de quarante kilom\'e8tres, \'e0 la date du 22 septembre. Cette cit\'e9 forme la plus importante station militaire du Bundelkund, et l\rquote esprit de r\'e9 +volte y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville relativement moderne, fait un important commerce de mousselines indig\'e8nes et de cotonnades bleues. Il ne s\rquote y trouve aucun monument ant\'e9rieur \'e0 + sa fondation, qui ne date que du XVII}{\super e}{ si\'e8cle. Cependant, il est int\'e9ressant de visiter sa citadelle, dont les projectiles anglais n\rquote ont pu d\'e9truire les murailles ext\'e9rieures, et sa n\'e9cropole des rajahs, d\rquote +un aspect extr\'eamement pittoresque. Mais l\'e0 fut la principale forteresse des Cipayes r\'e9volt\'e9s de l\rquote Inde centrale. L\'e0, l\rquote intr\'e9pide Rani provoqua le premier soul\'e8vement qui devait bient\'f4t envahir tout le Bundelkund. L +\'e0, sir Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. L\'e0, malgr\'e9 leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, fr\'e8re de Nana Sahib, la Rani enfin, bien qu\rquote +ils fussent aid\'e9s d\rquote une garnison de douze mille Cipayes et secourus par une arm\'e9e de vingt mille, durent c\'e9der \'e0 la sup\'e9riorit\'e9 des armes anglaises\~! L\'e0, ainsi que nous l\rquote avait racont\'e9 + Mac Neil, le colonel Munro avait sauv\'e9 la vie de son sergent, en lui faisant aum\'f4ne de la derni\'e8re goutte d\rquote eau qui lui restait. Oui\~! Jansi, plus que n\rquote importe quelle autre de ces cit\'e9s aux funestes souvenirs, devait \'eatre +\'e9cart\'e9e d\rquote un itin\'e9raire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les \'e9tapes\~! +\par +\par Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda pendant quelques heures, vint justifier une des observations pr\'e9c\'e9demment faites par K\'e2lagani. +\par +\par Il \'e9tait onze heures du matin. Le d\'e9jeuner achev\'e9, nous \'e9tions tous assis pour la sieste, les uns sous la v\'e9randah, les autres dans le salon de Steam-House. Le G\'e9ant d\rquote Acier marchait \'e0 raison de neuf \'e0 dix kilom\'e8tres \'e0 + l\rquote heure. Une magnifique route, ombrag\'e9e de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de cotonniers et de c\'e9r\'e9ales. Le temps \'e9tait beau, le soleil vif. Un arrosage \'ab\~municipal\~\'bb de ce grand chemin n\rquote e\'fb +t pas \'e9t\'e9 \'e0 d\'e9daigner, il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussi\'e8re blanche en avant de notre train. +\par +\par Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une port\'e9e de deux ou trois milles, l\rquote atmosph\'e8re nous parut emplie de tels tourbillons de poussi\'e8re, qu\rquote un violent simoun n\rquote e\'fbt pas soulev\'e9 de plus \'e9pais nuage dans le d +\'e9sert lybique. +\par +\par \'ab\~Je ne comprends pas comment peut se produire ce ph\'e9nom\'e8ne, dit Banks, puisque la brise est l\'e9g\'e8re. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani nous expliquera cela, \'bb r\'e9pondit le colonel Munro. On appela l\rquote Indou, qui vint jusqu\rquote \'e0 la v\'e9randah, observa la route, et, sans h\'e9siter\~: \'ab\~C\rquote est une longue carava +ne qui remonte vers le nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai pr\'e9venu, monsieur Banks, c\rquote est tr\'e8s probablement une caravane de Banjaris. +\par +\par \endash \~Eh bien, K\'e2lagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver l\'e0 quelques-uns de vos anciens compagnons\~? +\par +\par \endash \~C\rquote est possible, monsieur, r\'e9pondit l\rquote Indou, puisque j\rquote ai longtemps v\'e9cu parmi ces tribus nomades. +\par +\par \endash \~Avez-vous donc l\rquote intention de nous quitter pour vous joindre \'e0 eux\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Nullement, \'bb r\'e9pondit K\'e2lagani. L\rquote Indou ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9. Une demi-heure plus tard, le G\'e9ant d\rquote Acier, si puissant qu\rquote il f\'fbt, \'e9tait forc\'e9 + de suspendre sa marche devant une muraille de ruminants. +\par +\par Mais il n\rquote y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui s\rquote offrait \'e0 nos yeux valait la peine d\rquote \'eatre observ\'e9. +\par +\par Un troupeau, comptant au moins quatre \'e0 cinq mille b\'9cufs, encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs kilom\'e8tres. Ainsi que venait de l\rquote annoncer K\'e2lagani, ce convoi de ruminants appartenait \'e0 + une caravane de Banjaris. +\par +\par \'ab\~Les Banjaris, nous dit Banks, sont les v\'e9ritables Zingaris de l\rquote Indoustan. Peuple plut\'f4t que tribu, sans demeure fixe, ils vivent l\rquote \'e9t\'e9 sous la tente, l\rquote hiver sous la hutte. Ce sont les porte-faix de la p\'e9 +ninsule, et je les ai vus \'e0 l\rquote \'9cuvre pendant l\rquote insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre les bellig\'e9rants, on laissait leurs convois traverser les provinces troubl\'e9es par la r\'e9volte. C\rquote \'e9 +taient, en effet, les approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l\rquote arm\'e9e royale que l\rquote arm\'e9e native. S\rquote il fallait absolument leur assigner une patrie dans l\rquote Inde, \'e0 + ces nomades, ce serait le Rapoutana, et plus sp\'e9cialement peut-\'eatre le royaume de Milwar. Mais, puisqu\rquote ils vont d\'e9filer devant nous, mon cher Maucler. je vous engage \'e0 examiner attentivement ces Banjaris.\~\'bb +\par +\par Notre train s\rquote \'e9tait prudemment rang\'e9 sur l\rquote un des c\'f4t\'e9s de la grande route. Il n\rquote aurait pu r\'e9sister \'e0 cette avalanche de b\'eates cornues, devant laquelle les fauves eux-m\'eames n\rquote h\'e9sitent pas \'e0 d\'e9 +guerpir. +\par +\par Ainsi que me l\rquote avait recommand\'e9 Banks, j\rquote observai avec attention ce long cort\'e8ge\~; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, en cette circonstance, ne parut pas produire son effet ordinaire. Le G\'e9ant d\rquote +Acier, si habitu\'e9 \'e0 provoquer l\rquote admiration g\'e9n\'e9rale, attira \'e0 peine l\rquote attention de ces Banjaris, accoutum\'e9s sans doute \'e0 ne s\rquote \'e9tonner de rien. +\par +\par Hommes et femmes de cette race boh\'e9mienne \'e9taient admirables\~; \endash \~ceux-l\'e0 grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les cheveux boucl\'e9s, couleur d\rquote un bronze dans lequel le cuivre rouge dominerait l\rquote \'e9tain, v +\'eatus de la longue tunique et du turban, arm\'e9s de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande \'e9p\'e9e qui se porte en sautoir\~; \endash \~celles-l\'e0, hautes de stature, bien proportionn\'e9es, fi\'e8res comme les hommes de leur clan, +le buste emprisonn\'e9 dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis d\rquote une large jupe, le tout envelopp\'e9, de la t\'eate aux pieds, dans une draperie \'e9l\'e9 +gante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en coquillages. +\par +\par Pr\'e8s de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d\rquote un pas paisible des milliers de b\'9cufs, sans selle ni licou, agitant les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs t\'eates, portant sur l\rquote \'e9 +chine un double sac, qui contient le bl\'e9 ou autres c\'e9r\'e9ales. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 une tribu tout enti\'e8re, partie en caravane, sous la direction d\rquote un chef \'e9lu, le \'ab\~naik\~\'bb, dont le pouvoir est sans limite pendant la dur\'e9e de son mandat. \'c0 + lui seul de diriger le convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de campement. +\par +\par En t\'eate marchait un taureau de grande taille, aux allures superbes, drap\'e9 d\rquote \'e9toffes \'e9clatantes, agr\'e9ment\'e9 d\rquote une grappe de sonnettes et d\rquote ornements de coquillages. Je demandai \'e0 Banks s\rquote il savait quelles +\'e9taient les fonctions de ce magnifique animal. +\par +\par \'ab\~K\'e2lagani pourrait nous le dire avec certitude, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. O\'f9 donc est-il\~?\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani fut appel\'e9. Il ne parut pas. On le chercha. Il n\rquote \'e9tait plus \'e0 Steam-House. +\par +\par \'ab\~Il est all\'e9 sans doute renouveler connaissance avec quelqu\rquote un de ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous rejoindra avant le d\'e9part.\~\'bb +\par +\par Rien de plus naturel. Aussi n\rquote y avait-il pas \'e0 s\rquote inqui\'e9ter de l\rquote absence momentan\'e9e de l\rquote Indou\~; et, cependant, \'e0 part moi, elle ne laissa pas de me pr\'e9occuper. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans les caravanes de Banjaris, est le repr\'e9sentant de leur divinit\'e9. Par o\'f9 il va, on va. Quand il s\rquote arr\'eate, on campe, mais j\rquote imagine bien qu\rquote il ob\'e9 +it secr\'e8tement aux injonctions du naik. Bref, c\rquote est en lui que se r\'e9sume toute la religion de ces nomades.\~\'bb +\par +\par Ce ne fut que deux heures apr\'e8s le commencement du d\'e9fil\'e9, que nous commen\'e7\'e2mes \'e0 apercevoir la fin de cet interminable cort\'e8ge. Je cherchais K\'e2lagani dans l\rquote arri\'e8re-garde, lorsqu\rquote il parut, accompagn\'e9 d\rquote +un Indou qui n\rquote appartenait pas au type banjari. Sans doute, c\rquote \'e9tait un de ces indig\'e8nes qui louent temporairement leurs services aux caravanes, ainsi que l\rquote avait fait plusieurs fois K\'e2lagani. Tous deux causaient froidement, +\'e0 mi-l\'e8vres, pourrait-on dire. De qui ou de quoi parlaient-ils\~? Probablement du pays que venait de traverser la tribu en marche, \endash \~pays dans lequel nous allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. +\par +\par Cet indig\'e8ne, qui \'e9tait rest\'e9 \'e0 la queue de la caravane, s\rquote arr\'eata un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec int\'e9r\'eat le train pr\'e9c\'e9d\'e9 de son \'e9l\'e9phant artificiel, et il me sembla qu\rquote +il regardait plus particuli\'e8rement le colonel Munro, mais il ne nous adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d\rquote adieu \'e0 K\'e2lagani, il rejoignit le cort\'e8ge et eut bient\'f4t disparu dans un nuage de poussi\'e8re. +\par +\par Lorsque K\'e2lagani fut revenu pr\'e8s de nous, il s\rquote adressa au colonel Munro sans attendre d\rquote \'eatre interrog\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service de la caravane, \'bb se contenta-t-il de dire. +\par +\par Ce fut tout. K\'e2lagani reprit sa place dans notre train, et bient\'f4t Steam-House courait sur la route, frapp\'e9e de larges empreintes par le sabot de ces milliers de b\'9cufs. +\par +\par Le lendemain, 24 septembre, le train s\rquote arr\'eatait pour passer la nuit \'e0 cinq ou six kilom\'e8tres dans l\rquote est d\rquote Ourtcha, sur la rive gauche de la Betwa, l\rquote un des principaux tributaires de la Jumna. +\par +\par D\rquote Ourtcha, rien \'e0 dire ni \'e0 voir. C\rquote est l\rquote ancienne capitale du Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la premi\'e8re moiti\'e9 du dix-septi\'e8me si\'e8cle. Mais les Mongols d\rquote une part, les Maharates de l\rquote +autre, lui port\'e8rent de terribles coups, dont elle ne se releva pas. Et, maintenant, l\rquote une des grandes cit\'e9s de l\rquote Inde centrale n\rquote est plus qu\rquote une bourgade, qui abrite mis\'e9rablement quelques centaines de paysans. +\par +\par J\rquote ai dit que nous \'e9tions venus camper sur les bords de la Betwa. Il est plus juste de dire que le train fit halte \'e0 une certaine distance de sa rive gauche. +\par +\par En effet, cet important cours d\rquote eau, en pleine crue, d\'e9bordait alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De l\'e0 quelques difficult\'e9s, peut-\'eatre, pour effectuer notre passage. Ce serait \'e0 examiner le lendemain. La nuit \'e9 +tait d\'e9j\'e0 trop sombre pour permettre \'e0 Banks d\rquote aviser. +\par +\par Il s\rquote ensuit donc qu\rquote aussit\'f4t apr\'e8s la sieste du soir, chacun de nous regagna sa cabine et alla se coucher. +\par +\par Jamais, \'e0 moins de circonstances particuli\'e8res, nous ne faisions surveiller le campement pendant la nuit. \'c0 quoi bon\~? Pouvait-on enlever nos maisons roulantes\~? Non\~! Pouvait-on voler notre \'e9l\'e9phant\~? Pas davantage. Il se serait d\'e9 +fendu rien que par son propre poids. Quant \'e0 la possibilit\'e9 d\rquote une attaque de la part des quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 bien invraisemblable. D\rquote +ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, \'e9taient l\'e0, qui nous auraient pr\'e9venus de toute approche suspecte. +\par +\par C\rquote est pr\'e9cis\'e9ment ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux heures du matin, des aboiements nous r\'e9veill\'e8rent. Je me levai aussit\'f4t et trouvai mes compagnons sur pied. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Les chiens aboient, r\'e9pondit Banks, et, certainement, ils ne le font pas sans raison. +\par +\par \endash \~Quelque panth\'e8re qui aura touss\'e9 dans les fourr\'e9s voisins\~! dit le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisi\'e8re du bois, et, par pr\'e9caution, prenons nos fusils.\~\'bb +\par +\par Le sergent Mac Neil, K\'e2lagani, Go\'fbmi, \'e9taient d\'e9j\'e0 sur le front du campement, \'e9coutant, discutant, t\'e2chant de se rendre compte de ce qui se passait dans l\rquote ombre. Nous les rejoign\'eemes. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit le capitaine Hod, n\rquote avons-nous pas affaire \'e0 deux ou trois fauves qui seront venus boire sur la berge\~? +\par +\par \endash \~K\'e2lagani ne le pense pas, r\'e9pondit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il, selon vous\~? demanda le colonel Munro \'e0 l\rquote Indou, qui venait de nous rejoindre. +\par +\par \endash \~Je ne sais, colonel Munro, r\'e9pondit K\'e2lagani, mais il ne s\rquote agit l\'e0 ni de tigres, ni de panth\'e8res, ni m\'eame de chacals. Je crois entrevoir sous les arbres une masse confuse\'85 +\par +\par \endash \~Nous le saurons bien\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, songeant toujours au cinquanti\'e8me tigre qui lui manquait. +\par +\par \endash \~Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est toujours bon de se d\'e9fier des coureurs de grandes routes. +\par +\par \endash \~Nous sommes en nombre et bien arm\'e9s\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Je veux en avoir le c\'9cur net\~! +\par +\par \endash \~Soit\~!\~\'bb dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans manifester aucun sympt\'f4me de cette col\'e8re qu\rquote eut in\'e9vitablement provoqu\'e9e l\rquote approche d\rquote animaux f\'e9roces. +\par +\par \'ab\~Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, K\'e2lagani et moi, nous irons en reconnaissance. +\par +\par \endash \~Venez-vous\~?\~\'bb cria le capitaine Hod, qui, en m\'eame temps, fit signe \'e0 Fox de l\rquote accompagner. Phann et Black, d\'e9j\'e0 sous le couvert des premiers arbres, montraient le chemin. Il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 les suivre. + +\par +\par \'c0 peine \'e9tions-nous sons bois, qu\rquote un bruit de pas se fit entendre. \'c9videmment, une troupe nombreuse battait l\rquote estrade sur la lisi\'e8re de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, qui s\rquote enfuyaient \'e0 + travers les fourr\'e9s. +\par +\par Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient \'e0 quelques pas en avant. +\par +\par \'ab\~Qui va l\'e0\~?\~\'bb cria le capitaine Hod. +\par +\par Pas de r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Ou ces gens-l\'e0 ne veulent pas r\'e9pondre, dit Banks, ou ils ne comprennent pas l\rquote anglais. +\par +\par \endash \~Eh bien, ils comprennent l\rquote indou, r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani, dit Banks, criez en indou que si l\rquote on ne r\'e9pond pas, nous faisons feu.\~\'bb K\'e2lagani, employant l\rquote idiome particulier aux indig\'e8nes de l\rquote Inde centrale, donna l\rquote ordre aux r\'f4deurs d\rquote +avancer. +\par +\par Pas plus de r\'e9ponse que la premi\'e8re fois. +\par +\par Un coup de fusil \'e9clata alors. L\rquote impatient capitaine Hod venait de tirer, au jug\'e9, sur une ombre qui se d\'e9robait entre les arbres. Une confuse agitation suivit la d\'e9tonation de la carabine. Il nous sembla que toute une troupe d\rquote +individus se dispersait \'e0 droite et \'e0 gauche. Cela fut m\'eame certain, lorsque Phann et Black, qui s\rquote \'e9taient lanc\'e9s en avant, revinrent tranquillement, ne donnant plus aucun signe d\rquote inqui\'e9tude. \'ab\~Quels qu\rquote +ils soient, r\'f4deurs ou maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-l\'e0 ont battu vite en retraite\~! +\par +\par \endash \~\'c9videmment, r\'e9pondit Banks, et nous n\rquote avons plus qu\rquote \'e0 revenir \'e0 Steam-House. Mais, par pr\'e9caution, on veillera jusqu\rquote au jour.\~\'bb +\par +\par Quelques instants apr\'e8s, nous avions rejoint nos compagnons. Mac Neil, Go\'fbmi, Fox, s\rquote arrang\'e8rent pour prendre \'e0 tour de r\'f4le la garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines. +\par +\par La nuit s\rquote acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, voyant Steam-House bien d\'e9fendue, les visiteurs avaient renonc\'e9 \'e0 prolonger leur visite. +\par +\par Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les pr\'e9paratifs du d\'e9part, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac Neil, K\'e2lagani et moi, nous voul\'fbmes explorer une derni\'e8re fois la lisi\'e8re de la for\'eat. +\par +\par De la bande qui s\rquote y \'e9tait aventur\'e9e pendant la nuit, il ne restait aucune trace. En tout cas, nulle n\'e9cessit\'e9 de s\rquote en pr\'e9occuper. +\par +\par Lorsque nous f\'fbmes de retour, Banks prit ses dispositions pour effectuer le passage de la Betwa. Cette rivi\'e8re, largement d\'e9bord\'e9e, promenait ses eaux jaun\'e2tres bien au del\'e0 de ses berges. Le courant se d\'e9pla\'e7ait avec une extr\'ea +me rapidit\'e9, et il serait n\'e9cessaire que le G\'e9ant d\rquote Acier lui f\'eet t\'eate, afin de ne pas \'eatre entra\'een\'e9 trop en aval. +\par +\par L\rquote ing\'e9nieur s\rquote \'e9tait d\rquote abord occup\'e9 de trouver l\rquote endroit le plus propice au d\'e9barquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de d\'e9couvrir le point o\'f9 il conviendrait d\rquote +atteindre la rive droite. Le lit de la Betwa se d\'e9veloppait, en cette portion de son cours sur une largeur d\rquote un mille environ, Ce serait donc le plus long trajet nautique que le train flottant aurait eu \'e0 faire jusqu\rquote ici. +\par +\par \'ab\~Mais, demandai-je, comment s\rquote y prennent les voyageurs ou les marchands, lorsqu\rquote ils se trouvent arr\'eat\'e9s devant les cours d\rquote eau par de pareilles crues\~? Il me semble difficile que des bacs puissent r\'e9sister \'e0 + de tels courants, qui ressemblent \'e0 des rapides. +\par +\par \endash \~Eh bien, r\'e9pondit le capitaine Hod, rien n\rquote est plus simple\~! Ils ne passent pas\~! +\par +\par \endash \~Si, r\'e9pondit Banks, ils passent, quand ils ont des \'e9l\'e9phants \'e0 leur disposition. +\par +\par \endash \~Eh quoi\~! des \'e9l\'e9phants peuvent-ils donc franchir de telles distances \'e0 la nage\~? +\par +\par \endash \~Sans doute, et voici comment on proc\'e8de, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Tous les bagages sont plac\'e9s sur le dos de ces\'85 +\par +\par \endash \~Proboscidiens\~!\'85 dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami Mathias Van Guitt. +\par +\par \endash \~Et les mahouts les forcent d\rquote entrer dans le courant, reprit Banks. Tout d\rquote abord, l\rquote animal h\'e9site, il recule, il pousse des hennissements\~; mais, prenant bient\'f4t son parti, il entre dans le fleuve, il se met \'e0 + la nage et traverse bravement le cours d\rquote eau. Quelques-uns, j\rquote en conviens, sont parfois entra\'een\'e9s et disparaissent au milieu des rapides\~; mais c\rquote est assez rare, lorsqu\rquote ils sont dirig\'e9s par un guide adroit. +\par +\par \endash \~Bon\~! dit le capitaine Hod, si nous n\rquote avons pas \'ab\~des\~\'bb \'e9l\'e9phants, nous en avons un\'85 +\par +\par \endash \~Et celui-l\'e0 nous suffira, r\'e9pondit Banks. N\rquote est-il pas semblable \'e0 cet }{\i Oructor Amphibolis}{ de l\rquote Am\'e9ricain Evans, qui, d\'e8s 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux\~?\~\'bb +\par +\par Chacun reprit sa place dans le train, K\'e2louth \'e0 son foyer, Storr dans sa tourelle, Banks pr\'e8s de lui, faisant office de timonier. +\par +\par Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge inond\'e9e, avant d\rquote atteindre les premi\'e8res nappes du courant. Doucement, le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote \'e9branla et se mit en marche. Ses larges pattes se mouill\'e8 +rent, mais il ne flottait pas encore. Le passage du terrain solide \'e0 la surface liquide ne devait se faire qu\rquote avec pr\'e9caution. +\par +\par Soudain, le bruit de cette agitation qui s\rquote \'e9tait produite pendant la nuit, se propagea jusqu\rquote \'e0 nous. Une centaine d\rquote individus, gesticulant et grima\'e7ant, venaient de sortir du bois. \'ab\~Mille diables\~! C\rquote \'e9 +taient des singes\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en riant de bon c\'9cur. Et, en effet, toute une troupe de ces repr\'e9sentants de la gent simiesque s\rquote avan\'e7ait vers Steam-House en un groupe compact. \'ab\~Que veulent-ils\~ +? demanda Mac Neil. +\par +\par \endash \~Nous attaquer, sans doute\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, toujours pr\'eat \'e0 la d\'e9fense. +\par +\par \endash \~Non\~! Il n\rquote y a rien \'e0 craindre, dit K\'e2lagani, qui avait eu le temps d\rquote observer la bande de singes. +\par +\par \endash \~Mais enfin que veulent-ils\~? demanda une seconde fois le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Passer la rivi\'e8re en notre compagnie, et rien de plus\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. K\'e2lagani ne se trompait pas. Nous n\rquote avions point affaire \'e0 des gibbons aux longs bras velus, importuns et insolents, ni \'e0 des \'ab\~ +membres de l\rquote aristocratique famille\~\'bb qui habite le palais de B\'e9nar\'e8s. C\rquote \'e9taient des singes de l\rquote esp\'e8ce des Langours, les plus grands de la p\'e9ninsule, souples quadrumanes, \'e0 la peau noire, \'e0 + la face glabre, entour\'e9e d\rquote un collier de favoris blancs, qui leur donne l\rquote aspect de vieux avocats. En fait de poses bizarres et de gestes d\'e9mesur\'e9s, ils en auraient remontr\'e9 \'e0 Mathias Van Guitt lui-m\'ea +me. Leur fourrure chinchilla \'e9tait grise au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. Ce que j\rquote appris alors, c\rquote est que ces Langours sont des animaux sacr\'e9s dans toute l\rquote Inde. Une l\'e9gende dit qu\rquote +ils descendent de ces guerriers du Rama qui conquirent l\rquote \'eele de Ceylan. \'c0 Amber, ils occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les honneurs aux touristes. Il est express\'e9ment d\'e9fendu de les tuer, et la d\'e9sob\'e9 +issance \'e0 cette loi a d\'e9j\'e0 co\'fbt\'e9 la vie \'e0 plusieurs officiers anglais. Ces singes, assez doux de caract\'e8re, facilement domesticables, sont tr\'e8s dangereux lorsqu\rquote on les attaque, et, s\rquote ils ne sont que bless\'e9s, M.\~ +Louis Rousselet a pu justement dire qu\rquote ils devenaient aussi redoutables que des hy\'e8nes ou des panth\'e8res. +\par +\par Mais il n\rquote \'e9tait pas question d\rquote attaquer ces Langours, et le capitaine Hod mit son fusil au repos. +\par +\par K\'e2lagani avait-il donc raison de pr\'e9tendre que toute cette troupe, n\rquote osant affronter le courant de ces eaux d\'e9bord\'e9es, voulait profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait possible, et nous l\rquote allions bien voir. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier, qui avait travers\'e9 la berge, venait d\rquote atteindre le lit de la rivi\'e8re. Bient\'f4t tout le train y flotta avec lui. Un coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous d\rquote eaux stagnantes\~ +; et, tout d\rquote abord, Steam-House demeura \'e0 peu pr\'e8s immobile. +\par +\par La troupe de singes s\rquote \'e9tait approch\'e9e et barbottait d\'e9j\'e0 dans la nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge. +\par +\par Pas de d\'e9monstrations hostiles. Mais, tout \'e0 coup, les voil\'e0, m\'e2les, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui semblait les attendre. +\par +\par En quelques secondes, il y en eut dix sur le G\'e9ant d\rquote Acier, trente sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on pourrait dire causeurs, \endash \~du moins entre eux, \endash \~et se f\'e9licitant, sans doute, d\rquote +avoir rencontr\'e9 si \'e0 propos un appareil de navigation qui leur perm\'eet de continuer leur voyage. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier entra aussit\'f4t dans le courant, et, se tournant vers l\rquote amont, il lui fit t\'eate. +\par +\par Banks avait pu un instant craindre que le train ne f\'fbt trop pesant avec cette surcharge de passagers. Il n\rquote en fut rien. Ces singes s\rquote \'e9taient r\'e9partis d\rquote une fa\'e7 +on fort judicieuse. Il y en avait sur la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l\rquote \'e9l\'e9phant, jusqu\rquote \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de sa trompe, et qui ne s\rquote +effrayaient nullement des jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcbout\'e9s sur leurs pattes, ceux-l\'e0 pendus par la queue, m\'eame sous la v\'e9 +randah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne de flottaison, gr\'e2ce \'e0 l\rquote heureuse disposition de ses bo\'eetes \'e0 air, et il n\rquote y avait rien \'e0 redouter de cet exc\'e8s de poids. +\par +\par Le capitaine Hod et Fox \'e9taient \'e9merveill\'e9s, \endash \~le brosseur surtout. Pour un peu, il e\'fbt fait les honneurs de Steam-House \'e0 cette troupe grima\'e7ante et sans g\'eane. Il parlait \'e0 + ces Langours, il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait volontiers \'e9puis\'e9 toutes les sucreries de l\rquote office, si monsieur Parazard, formalis\'e9 de se trouver dans une soci\'e9t\'e9 pareille, n\rquote y e\'fb +t mis bon ordre. +\par +\par Cependant, le G\'e9ant d\rquote Acier travaillait rudement de ses quatre pattes, qui battaient l\rquote eau et fonctionnaient comme de larges pagaies. Tout en d\'e9rivant, il suivait la ligne oblique par laquelle nous devions gagner le point d\rquote +atterrissement. +\par +\par Une demi-heure apr\'e8s, il l\rquote avait atteint\~; mais, \'e0 peine eut-il accost\'e9 la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes sauta sur la berge et disparut avec force gambades. +\par +\par \'ab\~Ils auraient bien pu dire merci\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Fox, m\'e9content du sans-fa\'e7on de ces compagnons de passage. +\par +\par Un \'e9clat de rire lui r\'e9pondit. C\rquote \'e9tait tout ce que m\'e9ritait l\rquote observation du brosseur. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017385}CHAPITRE VIII\line Hod contre Banks.{\*\bkmkend _Toc98017385} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La Betwa \'e9tait franchie. Cent kilom\'e8tres nous s\'e9paraient d\'e9j\'e0 de la station d\rquote Etawah. +\par +\par Quatre jours s\rquote \'e9coul\'e8rent sans incidents, \endash \~pas m\'eame des incidents de chasse. Les fauves \'e9taient peu nombreux dans cette partie du royaume de Scindia. +\par +\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, r\'e9p\'e9tait le capitaine Hod, non sans un certain d\'e9pit, j\rquote arriverai \'e0 Bombay sans avoir tu\'e9 mon cinquanti\'e8me\~!\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani nous guidait avec une merveilleuse sagacit\'e9 \'e0 travers cette portion la moins peupl\'e9e du territoire dont il connaissait bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commen\'e7ait \'e0 + monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d\rquote aller prendre passage au col de Sirgour. +\par +\par Jusqu\rquote ici notre travers\'e9e du Bundelkund s\rquote \'e9tait effectu\'e9e sans encombre. Ce pays, cependant, est l\rquote un des plus suspects de l\rquote Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs de grands chemins n\rquote +y manquent pas. C\rquote est l\'e0 que les Dacoits se livrent plus particuli\'e8rement \'e0 leur double m\'e9tier d\rquote empoisonneurs et de voleurs. Il est donc prudent de se garder tr\'e8s s\'e9rieusement, lorsqu\rquote on traverse ce territoire. + +\par +\par La partie la plus mauvaise du Bundelkund est pr\'e9cis\'e9ment cette r\'e9gion montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait p\'e9n\'e9trer. Le parcours n\rquote \'e9tait pas long, \endash \~cent kilom\'e8tres au plus, \endash \~jusqu\rquote +\'e0 Jubbulpore, la station la plus rapproch\'e9e du railway de Bombay \'e0 Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, aussi ais\'e9ment que nous l\rquote avions fait \'e0 travers les plaines du Scindia, il n\rquote +y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes insuffisamment \'e9tablies, sol rocailleux, tournants brusques, \'e9troitesse de certaines portions des chemins, tout devait concourir \'e0 r\'e9 +duire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait pas obtenir plus de quinze \'e0 vingt kilom\'e8tres dans les dix heures dont se composaient nos journ\'e9es de marche. J\rquote ajoute que, jour et nuit, on prendrait soin de surveiller l\rquote +abord des routes et des campements avec une extr\'eame vigilance. +\par +\par K\'e2lagani avait \'e9t\'e9 le premier \'e0 nous donner ces conseils. Ce n\rquote est pas que nous ne fussions en force et bien arm\'e9s. Notre petite troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle, \endash \~v\'e9ritable casemate que le G\'e9ant d +\rquote Acier portait sur son dos, \endash \~offrait une certaine \'ab\~surface de r\'e9sistance\~\'bb, pour employer une expression \'e0 la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, f\'fbt-ce m\'eame des Thugs, \endash \~s\rquote +il en restait encore dans cette portion sauvage du Bundelkund, \endash \~eussent h\'e9sit\'e9, sans doute, \'e0 nous assaillir. Enfin, la prudence n\rquote est jamais un mal, et mieux valait \'eatre pr\'eats \'e0 toute \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Pendant les premi\'e8res heures de cette journ\'e9e, le col de Sirgour fut atteint, et le train s\rquote y engagea sans trop de peine. Par instants, en remontant des d\'e9fil\'e9s un peu ardus, il fallut forcer de vapeur\~; mais le G\'e9ant d\rquote +Acier, sous la main de Storr, d\'e9ployait instantan\'e9ment la puissance n\'e9cessaire, et, plusieurs fois, certaines rampes de douze \'e0 quinze centim\'e8tres par m\'e8tre furent franchies. +\par +\par Quant aux erreurs d\rquote itin\'e9raire, il ne semblait pas qu\rquote elles fussent \'e0 craindre. K\'e2lagani connaissait parfaitement ces sinueuses passes de la r\'e9gion des Vindhyas, et plus particuli\'e8rement ce col de Sirgour. Aussi n\rquote h\'e9 +sitait-il jamais, m\'eame lorsque plusieurs routes venaient s\rquote amorcer \'e0 quelque carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges resserr\'e9es au milieu de ces \'e9paisses for\'eats d\rquote arbres alpestres qui limitaient \'e0 + deux ou trois centaines de pas la port\'e9e du regard. S\rquote il nous quittait parfois, s\rquote il allait en avant, tant\'f4t seul, tant\'f4t accompagn\'e9 de Banks, de moi ou de tout autre de nos compagnons, c\rquote \'e9tait pour reconna\'ee +tre, non la route, mais son \'e9tat de viabilit\'e9. +\par +\par En effet, les pluies, pendant l\rquote humide saison qui venait \'e0 peine de finir, n\rquote \'e9taient pas sans avoir d\'e9t\'e9rior\'e9 les chauss\'e9es, ravin\'e9 le sol, \endash \~circonstances dont il convenait de tenir compte, avant de s\rquote +engager sur des chemins o\'f9 le recul n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 facile. +\par +\par Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien que possible. La pluie avait absolument cess\'e9. Le ciel, \'e0 demi voil\'e9 par de l\'e9g\'e8 +res brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne contenait aucune menace de ces orages dont on redoute particuli\'e8rement la violence dans la r\'e9gion centrale de la p\'e9ninsule. La chaleur, sans \'eatre intense, ne laissait pas de nous \'e9 +prouver un peu pendant quelques heures du jour\~; mais, en somme, la temp\'e9rature se tenait \'e0 un degr\'e9 moyen, tr\'e8 +s supportable pour des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la table, sans s\rquote \'e9carter de Steam-House plus qu\rquote il ne convenait. +\par +\par Seul, le capitaine Hod, \endash \~Fox aussi, sans doute, \endash \~pouvaient regretter l\rquote absence de ces fauves, qui abondaient dans le Tarryani. Mais devaient-ils s\rquote attendre \'e0 rencontrer des lions, des tigres, des panth\'e8res, l\'e0 o +\'f9 les ruminants, n\'e9cessaires \'e0 leur nourriture, faisaient d\'e9faut\~? +\par +\par Cependant, si ces carnassiers manquaient \'e0 la faune des Vindhyas, l\rquote occasion se pr\'e9senta pour nous de faire plus amplement connaissance avec les \'e9l\'e9phants de l\rquote Inde, \endash \~je veux dire les \'e9l\'e9phan +ts sauvages, dont nous n\rquote avions aper\'e7u jusqu\rquote ici que de rares \'e9chantillons. +\par +\par Ce fut dans la journ\'e9e du 30 septembre, vers midi, qu\rquote un couple de ces superbes animaux fut signal\'e9 \'e0 l\rquote avant du train. \'c0 notre approch\'e9, ils se jet\'e8rent sur les c\'f4t\'e9s de la route, afin de laisser passer cet \'e9 +quipage nouveau pour eux, qui les effrayait sans doute. +\par +\par Les tuer sans n\'e9cessit\'e9, par pure satisfaction de chasseur, \'e0 quoi bon\~? Le capitaine Hod n\rquote y songea m\'eame pas. Il se contenta d\rquote admirer ces magnifiques b\'eates, en pleine libert\'e9, parcourant ces gorges d\'e9sertes, o\'f9 + ruisseaux, torrents et p\'e2turages devaient suffire \'e0 tous leurs besoins. +\par +\par \'ab\~Une belle occasion, dit-il, qu\rquote aurait l\'e0 notre ami Van Guitt de nous faire un cours de zoologie pratique\~!\~\'bb +\par +\par On sait que l\rquote Inde est, par excellence, le pays des \'e9l\'e9phants. Ces pachydermes appartiennent tous \'e0 une m\'eame esp\'e8ce, qui est un peu inf\'e9rieure \'e0 celle des \'e9l\'e9phants d\rquote Afrique, \endash \~ +aussi bien ceux qui parcourent les diff\'e9rentes provinces de la p\'e9ninsule, que ceux dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume de Siam et jusque dans tous les territoires situ\'e9s \'e0 l\rquote est du golfe de Bengale. +\par +\par Comment les prend-on\~? Le plus ordinairement, dans un \'ab\~kiddah\~\'bb, enceinte entour\'e9e de palissades. Lorsqu\rquote il s\rquote agit de capturer un troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois \'e0 quatre cents, sous la conduite sp\'e9 +ciale d\rquote un \'ab\~djamadar\~\'bb ou \'ab\~sergent indig\'e8ne, les repoussent peu \'e0 peu dans le kiddah, les y enferment, les s\'e9parent les uns des autres avec l\rquote aide d\rquote \'e9l\'e9phants domestiques, dress\'e9 +s ad hoc, les entravent aux pieds de derri\'e8re, et la capture est op\'e9r\'e9e. +\par +\par Mais cette m\'e9thode, qui exige du temps et un certain d\'e9ploiement de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu\rquote on veut s\rquote emparer des gros m\'e2les. Ceux-l\'e0, en effe +t, sont des animaux plus malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, et ils savent \'e9viter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, des femelles apprivois\'e9es sont-elles charg\'e9es de suivre ces m\'e2 +les pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, envelopp\'e9s dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les \'e9l\'e9 +phants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, encha\'een\'e9s, entra\'een\'e9s, sans m\'eame avoir eu le temps de se reconna\'eetre. +\par +\par Autrefois, \endash \~j\rquote ai d\'e9j\'e0 eu occasion de le dire, \endash \~on capturait les \'e9l\'e9phants au moyen de fosses, creus\'e9es sur leurs pistes, et profondes d\rquote une quinzaine de pieds\~; mais, dans sa chute, l\rquote +animal se blessait, ou se tuait, et l\rquote on a presque g\'e9n\'e9ralement renonc\'e9 \'e0 ce moyen barbare. +\par +\par Enfin, le lasso est encore employ\'e9 dans le Bengale et dans le N\'e9paul. C\rquote est une vraie chasse, avec d\rquote int\'e9ressantes p\'e9rip\'e9ties. Des \'e9l\'e9phants, bien dress\'e9s, sont mont\'e9 +s par trois hommes. Sur leur cou, un mahout, qui les dirige\~; sur leur arri\'e8re-train, un aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc\~; sur leur dos, l\rquote Indou, qui est charg\'e9 de lancer le lasso, muni de son n\'9cud coulant. Ainsi +\'e9quip\'e9s, ces pachydermes poursuivent l\rquote \'e9l\'e9phant sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, \'e0 travers les for\'eats, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui les montent, et, finalement, la b\'ea +te, une fois \'ab\~lass\'e9e\~\'bb, tombe lourdement sur le sol, \'e0 la merci des chasseurs. +\par +\par Avec ces diverses m\'e9thodes, il se prend annuellement dans l\rquote Inde un grand nombre d\rquote \'e9l\'e9phants. Ce n\rquote est pas une mauvaise sp\'e9culation. On vend jusqu\rquote \'e0 sept mille francs une femelle, vingt mille un m\'e2le, et m\'ea +me cinquante mille francs, lorsqu\rquote il est pur sang. +\par +\par Sont-ils donc r\'e9ellement utiles, ces animaux, qu\rquote on les paye de tels prix\~? Oui, et, \'e0 condition de les nourrir convenablement, \endash \~soit six \'e0 sept cents livres de fourrage vert par dix-huit heures, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 + peu pr\'e8s ce qu\rquote ils peuvent porter en poids pour une \'e9tape moyenne, on en obtient de r\'e9els services\~: transport de soldats et d\rquote approvisionnements militaires, transport de l\rquote +artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des particuliers qui les emploient comme b\'eates de trait. Ces g\'e9 +ants, puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par suite d\rquote un instinct sp\'e9cial qui les porte \'e0 l\rquote ob\'e9issance, sont d\rquote un emploi g\'e9n\'e9ral dans les diverses provinces de l\rquote +Idoustan. Or, comme ils ne multiplient pas \'e0 l\rquote \'e9tat de domesticit\'e9, il faut les chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la p\'e9ninsule et de l\rquote \'e9tranger. +\par +\par Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les moyens susdits. Et cependant, malgr\'e9 la consommation qui s\rquote en fait, leur nombre ne para\'eet pas diminuer\~; il en reste en quantit\'e9s consid\'e9 +rables sur les divers territoires de l\rquote Inde. +\par +\par Et, j\rquote ajoute, il en reste \'ab\~trop\~\'bb, ainsi qu\rquote on va bien le voir. +\par +\par Les deux \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9taient rang\'e9s, comme je l\rquote ai dit, de mani\'e8re \'e0 laisser passer notre train\~; mais, apr\'e8s lui, ils avaient repris leur marche, un moment interrompue. Presque aussit\'f4t, d\rquote autres \'e9l\'e9 +phants apparaissaient en arri\'e8re, et, pressant le pas, rejoignaient le couple que nous venions de d\'e9passer. Un quart d\rquote heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant \'e0 + une distance de cinquante m\'e8tres au plus. Ils ne paraissaient point d\'e9sireux de nous rattraper\~; de nous abandonner, pas davantage. Or, cela leur \'e9tait d\rquote autant plus facil +e, que, sur ces rampes qui contournaient les principales croupes des Vindhyas, le G\'e9ant d\rquote Acier ne pouvait acc\'e9l\'e9rer son pas. +\par +\par Un \'e9l\'e9phant, d\rquote ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus consid\'e9rable qu\rquote on n\rquote est tent\'e9 de le croire, \endash \~vitesse qui, suivant M.\~Sanderson, tr\'e8s comp\'e9tent en cette mati\'e8re, d\'e9 +passe quelquefois vingt-cinq kilom\'e8tres \'e0 l\rquote heure. \'c0 ceux qui \'e9taient l\'e0, rien de plus ais\'e9, cons\'e9quemment, soit de nous atteindre, soit de nous devancer. +\par +\par Mais il ne paraissait pas que ce f\'fbt leur intention, \endash \~en ce moment du moins. Se r\'e9unir en plus grand nombre, c\rquote est ce qu\rquote ils voulaient sans doute. En effet, \'e0 certains cris, lanc\'e9s comme un appel par leur vaste gosier, r +\'e9pondaient des cris de retardataires qui suivaient le m\'eame chemin. +\par +\par Vers une heure apr\'e8s-midi, une trentaine d\rquote \'e9l\'e9phants, mass\'e9s sur la route, marchaient \'e0 notre suite. C\rquote \'e9tait maintenant toute une bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s\rquote accro\'ee +trait pas encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement de trente \'e0 quarante individus, qui forment une famille de parents plus ou moins rapproch\'e9s, il n\rquote est pas rare de rencontrer des agglom\'e9rations d\rquote +une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne sauraient envisager sans une certaine inqui\'e9tude cette \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, K\'e2lagani, moi, nous avions pris place sous la v\'e9randah de la seconde voiture, et nous observions ce qui se passait \'e0 l\rquote arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s\rquote accro\'eetra sans doute de tous les \'e9l\'e9phants dispers\'e9s sur le territoire\~! +\par +\par \endash \~Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s\rquote entendre au del\'e0 d\rquote une distance assez restreinte. +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, mais ils se sentent, et telle est la finesse de leur odorat, que des \'e9l\'e9phants domestiques reconnaissent la pr\'e9sence d\rquote \'e9l\'e9phants sauvages, m\'eame \'e0 trois ou quatre milles. +\par +\par \endash \~C\rquote est une v\'e9ritable migration, dit alors le colonel Munro. Voyez\~! Il y a l\'e0, derri\'e8re notre train, tout un troupeau, s\'e9par\'e9 par groupes de dix \'e0 douze \'e9l\'e9phants, et ces groupes v +iennent prendre part au mouvement g\'e9n\'e9ral. Il faudra presser notre marche, Banks. +\par +\par \endash \~Le G\'e9ant d\rquote Acier fait ce qu\rquote il peut, Munro, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Nous sommes \'e0 cinq atmosph\'e8res de pression, il y a du tirage, et la route est tr\'e8s raide\~! +\par +\par \endash \~Mais \'e0 quoi bon se presser\~? s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, dont ces incidents ne manquaient jamais d\rquote exciter la bonne humeur. Laissons-les nous accompagner, ces aimables b\'eates\~! C\rquote est un cort\'e8 +ge digne de notre train\~! Le pays \'e9tait d\'e9sert, il ne l\rquote est plus, et voil\'e0 que nous marchons escort\'e9s comme des rajahs en voyage\~! +\par +\par \endash \~Les laisser faire, r\'e9pondit Banks, il le faut bien\~! Je ne vois pas, d\rquote ailleurs, comment nous pourrions les emp\'eacher de nous suivre\~! +\par +\par \endash \~Mais que craignez-vous\~? demanda le capitaine Hod. Vous ne l\rquote ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu\rquote un \'e9l\'e9phant solitaire\~! Ces animaux-l\'e0 sont excellents\~!\'85 Des moutons, de grands moutons \'e0 + trompe, voil\'e0 tout\~! +\par +\par \endash \~Bon\~! Hod qui s\rquote enthousiasme d\'e9j\'e0\~! dit le colonel Munro. Je veux bien convenir que, si ce troupeau reste en arri\'e8re et conserve sa distance, nous n\rquote avons rien \'e0 redouter\~; mais s\rquote +il lui prend fantaisie de vouloir nous d\'e9passer sur cette \'e9troite route, il en pourrait r\'e9sulter plus d\rquote un dommage pour Steam-House\~! +\par +\par \endash \~Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu\rquote ils se trouveront, pour la premi\'e8re fois, face \'e0 face avec notre G\'e9ant d\rquote Acier, je ne sais trop quel accueil ils lui feront\~! +\par +\par \endash \~Ils le salueront, mille diables\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Ils le salueront comme l\rquote ont salu\'e9 les \'e9l\'e9phants du prince Gourou Singh\~! +\par +\par \endash \~Ceux-l\'e0 \'e9taient des \'e9l\'e9phants apprivois\'e9s, fit observer, non sans raison, le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s\rquote apprivoiseront, ou plut\'f4t, devant notre g\'e9ant, ils seront frapp\'e9s d\rquote un \'e9tonnement qui se changera en respect\~!\~\'bb +\par +\par On voit que notre ami n\rquote avait rien perdu de son enthousiasme pour l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel, \'ab\~ce chef-d\rquote \'9cuvre de la cr\'e9ation m\'e9canique, cr\'e9\'e9 par la main d\rquote un ing\'e9nieur anglais\~!\~\'bb +\par +\par \'ab\~D\rquote ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens, \endash \~il tenait v\'e9ritablement \'e0 ce mot, \endash \~ces proboscidiens sont tr\'e8s intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils associent leurs id\'e9es, ils font preuve d +\rquote une intelligence quasi humaine\~! +\par +\par \endash \~Cela est contestable, r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Comment, contestable\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Mais il ne faudrait pas avoir v\'e9cu aux Indes pour parler ainsi\~! Est-ce qu\rquote on ne les emploie pas, ces dignes animaux, \'e0 tous les usages domestiques\~ +? Y a-t-il un serviteur \'e0 deux pieds sans plumes qui puisse les \'e9galer\~? Dans la maison de son ma\'eetre, l\rquote \'e9l\'e9phant n\rquote est-il pas pr\'eat \'e0 tous les bons offices\~? Ne savez-vous donc pas, Maucler, ce qu\rquote +en disent les auteurs qui l\rquote ont le mieux connu\~? \'c0 les en croire, l\rquote \'e9l\'e9phant est pr\'e9venant pour ceux qu\rquote il aime, il les d\'e9charge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs ou des fruits, il qu\'ea +te pour la communaut\'e9 comme le font les \'e9l\'e9phants de la c\'e9l\'e8bre pagode de Willenoor, pr\'e8s de Pondich\'e9ry, il paye dans les bazars les cannes \'e0 sucre, les bananes ou les mangues qu\rquote il ach\'e8te pour son propre compte, il prot +\'e8ge dans le Sunderbund les troupeaux et l\rquote habitation de son ma\'eetre contre les fauves, il pompe l\rquote eau des citernes, il prom\'e8ne les enfants qu\rquote on lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute l\rquote +Angleterre\~! Et humain, reconnaissant, car sa m\'e9moire est prodigieuse, il n\rquote oublie pas plus les bienfaits que les injustices\~! Tenez, mes amis, \'e0 ces g\'e9ants de l\rquote humanit\'e9, \endash \~oui, je dis de l\rquote humanit\'e9, \endash +\~on ne ferait pas \'e9craser un inoffensif insecte\~! Un de mes amis, \endash \~ce sont l\'e0 des traits qu\rquote on ne peut oublier, \endash \~a vu placer une petite b\'eate \'e0 bon Dieu sur une pierre, et ordonner \'e0 un \'e9l\'e9 +phant domestique de l\rquote \'e9craser\~! En bien, l\rquote excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu\rquote il passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne l\rquote auraient d\'e9termin\'e9 \'e0 la poser sur l\rquote insecte\~ +! Bien au contraire, si on lui commandait de l\rquote apporter, il le prenait d\'e9licatement avec cette sorte de main merveilleuse qu\rquote il a au bout de sa trompe, et il lui donnait la libert\'e9\~! Direz-vous, maintenant, Banks, que l\rquote \'e9l +\'e9phant n\rquote est pas bon, g\'e9n\'e9reux, sup\'e9rieur \'e0 tous les autres animaux, m\'eame au singe, m\'eame au chien, et ne faut-il pas reconna\'eetre que les Indous ont raison, lorsqu\rquote ils lui accordent presque autant d\rquote +intelligence qu\rquote \'e0 l\rquote homme\~!\~\'bb +\par +\par Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de mieux que d\rquote \'f4ter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, qui nous suivait \'e0 pas compt\'e9s. \'ab\~Bien parl\'e9, capitaine Hod\~! r\'e9 +pondit le colonel Munro en souriant. Les \'e9l\'e9phants ont en vous un chaud d\'e9fenseur\~! +\par +\par \endash \~Mais n\rquote ai-je pas absolument raison, mon colonel\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il est possible que le capitaine Hod ait raison, r\'e9pondit Banks, mais je crois que j\rquote aurai raison avec Sanderson, un chasseur d\rquote \'e9l\'e9phants, pass\'e9 ma\'eetre en tout ce qui les concerne. +\par +\par \endash \~Et que dit-il donc, votre Sanderson\~? s\rquote \'e9cria le capitaine d\rquote un ton assez d\'e9daigneux. +\par +\par \endash \~Il pr\'e9tend que l\rquote \'e9l\'e9phant n\rquote a qu\rquote une moyenne d\rquote intelligence tr\'e8s ordinaire, que les actes les plus \'e9tonnants qu\rquote on voie ces animaux accomplir ne r\'e9sultent que d\rquote une ob\'e9 +issance assez servile aux ordres que leur donnent plus ou moins secr\'e8tement leurs cornacs\~! +\par +\par \endash \~Par exemple\~! riposta le capitaine Hod, qui s\rquote \'e9chauffait. +\par +\par \endash \~Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n\rquote ont jamais choisi l\rquote \'e9l\'e9phant comme un symbole d\rquote intelligence, pour leurs sculptures ou leurs dessins sacr\'e9s, et qu\rquote ils ont accord\'e9 la pr\'e9f\'e9 +rence au renard, au corbeau et au singe\~! +\par +\par \endash \~Je proteste\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, dont le bras, en gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d\rquote une trompe. +\par +\par \endash \~Protestez, mon capitaine, mais \'e9coutez\~! reprit Banks. Sanderson ajoute que ce qui distingue plus particuli\'e8rement l\rquote \'e9l\'e9phant, c\rquote est qu\rquote il a au plus haut degr\'e9 la bosse de l\rquote ob\'e9 +issance, et cela doit faire une jolie protub\'e9rance sur son cr\'e2ne\~! Il observe aussi que l\rquote \'e9l\'e9phant se laisse prendre \'e0 des pi\'e8ges enfantins, \endash \~c\rquote est le mot, \endash \~ +tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu\rquote il ne fait aucun effort pour en sortir\~! Il remarque qu\rquote il se laisse traquer dans des enclos o\'f9 il serait impossible de pousser d\rquote autres animaux sauvages\~ +! Enfin, il constate que les \'e9l\'e9phants captifs, qui parviennent \'e0 se sauver, se font reprendre avec une facilit\'e9 qui n\rquote est pas \'e0 l\rquote honneur de leur bon sens\~! L\rquote exp\'e9rience ne leur apprend pas m\'eame \'e0 \'ea +tre prudents\~! +\par +\par \endash \~Pauvres b\'eates\~! riposta le capitaine Hod d\rquote un ton comique, comme cet ing\'e9nieur vous arrange\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ajoute enfin, et c\rquote est un dernier argument en faveur de ma th\'e8se, r\'e9pondit Banks, que les \'e9l\'e9phants r\'e9sistent souvent \'e0 toutes les tentatives de domestication, faute d\rquote +une intelligence suffisante, et il est souvent bien difficile de les r\'e9duire, surtout lorsqu\rquote ils sont jeunes, ou lorsqu\rquote ils appartiennent au sexe faible\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est une ressemblance de plus avec les \'eatres humains\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles \'e0 mener que les enfants et les femmes\~? +\par +\par \endash \~Mon capitaine, r\'e9pondit Banks, nous sommes tous les deux trop c\'e9libataires pour \'eatre comp\'e9tents en cette mati\'e8re-l\'e0\~! +\par +\par \endash \~Bien r\'e9pondu\~! +\par +\par \endash \~Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu\rquote il ne faut pas se fier \'e0 la bont\'e9 surfaite de l\rquote \'e9l\'e9phant, qu\rquote il serait impossible de r\'e9sister \'e0 une troupe de ces g\'e9ants, si quelque cause les rendait furieux, et j +\rquote aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud\~! +\par +\par \endash \~D\rquote autant plus, Banks, r\'e9pondit le colonel Munro, que, pendant que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s\rquote accro\'eet dans une proportion inqui\'e9tante\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017386}CHAPITRE IX\line Cent contre un.{\*\bkmkend _Toc98017386} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante \'e0 soixante \'e9l\'e9phants marchait maintenant derri\'e8re notre train. Ils allaient en rangs press\'e9s, et d\'e9j\'e0 les premiers s\rquote \'e9taient assez rapproch\'e9s de Steam-House, +\endash \~\'e0 moins de dix m\'e8tres, \endash \~pour qu\rquote il f\'fbt possible de les observer minutieusement. +\par +\par En t\'eate marchait alors l\rquote un des plus grands du groupe, quoique sa taille, mesur\'e9e verticalement \'e0 l\rquote \'e9paule, ne d\'e9pass\'e2t certainement pas trois m\'e8tres. Ainsi que je l\rquote ai dit, c\rquote est une taille inf\'e9rieure +\'e0 celle des \'e9l\'e9phants d\rquote Afrique, dont quelques-uns atteignent quatre m\'e8tres. Ses d\'e9fenses, \'e9galement moins longues que celles de son cong\'e9n\'e8re africain, n\rquote avaient pas plus d\rquote un m\'e8tre cinquante \'e0 + la courbure ext\'e9rieure, sur quarante \'e0 leur sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l\rquote on rencontre \'e0 l\rquote \'eele de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont priv\'e9 +s de ces appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces \'ab\~mucknas\~\'bb, \endash \~c\rquote est le nom qu\rquote on leur donne, \endash \~sont assez rares sur les territoires proprement dits de l\rquote Indoustan. +\par +\par En arri\'e8re de cet \'e9l\'e9phant venaient plusieurs femelles, qui sont les v\'e9ritables directrices de la caravane. Sans la pr\'e9sence de Steam-House, elles auraient form\'e9 l\rquote avant-garde, et ce m\'e2le f\'fbt certainement rest\'e9 en arri +\'e8re dans les rangs de ses compagnons. En effet, les m\'e2les n\rquote entendent rien \'e0 la conduite du troupeau. Ils n\rquote ont point la charge de leurs petits\~; ils ne peuvent savoir quand il est n\'e9cessaire de faire halte pour les besoins de c +es \'ab\~b\'e9b\'e9s\~\'bb, ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les femelles qui, moralement, portent \'ab\~les d\'e9fenses\~\'bb, dans le m\'e9nage, et dirigent les grandes migrations. +\par +\par Maintenant, \'e0 la question de savoir pourquoi s\rquote en allait ainsi toute cette troupe, si le besoin de quitter des p\'e2turages \'e9puis\'e9s, la n\'e9cessit\'e9 de fuir la piq\'fbre de certaines mouches tr\'e8s pernicieuses, ou peut-\'eatre l +\rquote envie de suivre notre singulier \'e9quipage, la poussait \'e0 travers les d\'e9fil\'e9s des Vindhyas, il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de r\'e9pondre. Le pays \'e9tait assez d\'e9couvert, et, conform\'e9ment \'e0 leur habitude, lorsqu\rquote +ils ne sont plus dans les r\'e9gions bois\'e9es, ces \'e9l\'e9phants voyageaient en plein jour. S\rquote arr\'eateraient-ils, la nuit venue, comme nous serions oblig\'e9s de le faire nous-m\'eames\~? nous le verrions bien. +\par +\par \'ab\~Capitaine Hod, demandai-je \'e0 notre ami, voici cette arri\'e8re-garde d\rquote \'e9l\'e9phants qui s\rquote augmente\~! Persistez-vous \'e0 ne rien craindre\~?\'85 +\par +\par \endash \~Peuh\~! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces b\'eates-l\'e0 nous voudraient-elles du mal\~? Ce ne sont pas les tigres, n\rquote est-ce pas, Fox\~? +\par +\par \endash \~Pas m\'eame des panth\'e8res\~!\~\'bb r\'e9pondit le brosseur, qui naturellement s\rquote associait aux id\'e9es de son ma\'eetre. Mais, \'e0 cette r\'e9ponse, je vis K\'e2lagani hocher la t\'eate en signe de d\'e9sapprobation. \'c9 +videmment, il ne partageait pas la parfaite qui\'e9tude des deux chasseurs. +\par +\par \'ab\~Vous ne paraissez pas rassur\'e9, K\'e2lagani, lui dit Banks, qui le regardait au m\'eame moment. +\par +\par \endash \~Ne peut-on presser un peu la marche du train\~? se contenta de r\'e9pondre l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~C\rquote est assez difficile, r\'e9pliqua l\rquote ing\'e9nieur. Nous allons, cependant, essayer.\~\'bb +\par +\par Et Banks, quittant la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re, regagna la tourelle dans laquelle se tenait Storr. Presque aussit\'f4t, les hennissements du G\'e9ant d\rquote Acier devinrent plus pr\'e9cipit\'e9s, et la vitesse du train s\rquote acc\'e9l\'e9ra. + +\par +\par C\rquote \'e9tait peu, car la route \'e9tait dure. Mais e\'fbt-on doubl\'e9 la marche du train, l\rquote \'e9tat des choses ne se f\'fbt aucunement modifi\'e9. Le troupeau d\rquote \'e9l\'e9phants aurait h\'e2t\'e9 son pas, voil\'e0 tout. C\rquote est m +\'eame ce qu\rquote il fit, et la distance qui le s\'e9parait de Steam-House ne diminua pas. +\par +\par Plusieurs heures se pass\'e8rent ainsi, sans modification importante. Apr\'e8s le d\'eener, nous rev\'eenmes prendre place sous la v\'e9randah de la seconde voiture. +\par +\par En ce moment, la route pr\'e9sentait en arri\'e8re une direction rectiligne de deux milles au moins. La port\'e9e du regard n\rquote \'e9tait donc plus limit\'e9e par de brusques tournants. +\par +\par Quelle fut notre tr\'e8s s\'e9rieuse inqui\'e9tude, en voyant que le nombre des \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9tait encore accru depuis une heure\~! On ne pouvait en compter moins d\rquote une centaine. +\par +\par Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la largeur du chemin, silencieusement, du m\'eame pas, pour ainsi dire, les uns la trompe relev\'e9e, les autres les d\'e9fenses en l\rquote air. C\rquote \'e9tait comme le moutonnement d +\rquote une mer, que soul\'e8vent de grandes lames de fond. Rien ne d\'e9ferlait encore, pour continuer la m\'e9taphore\~; mais si une temp\'eate d\'e9cha\'eenait cette masse mouvante, \'e0 quels dangers ne serions-nous pas expos\'e9s\~? +\par +\par Cependant, la nuit venait peu \'e0 peu, \endash \~une nuit \'e0 laquelle allaient manquer la lumi\'e8re de la lune et la lueur des \'e9toiles. Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel. +\par +\par Ainsi que l\rquote avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde, on ne pourrait s\rquote obstiner \'e0 suivre ces routes difficiles, il faudrait bien s\rquote arr\'eater. L\rquote ing\'e9nieur r\'e9solut donc de faire halte, d\'e8s qu\rquote +un large \'e9vasement de la vall\'e9e, ou quelque fond dans une gorge moins \'e9troite, pourrait permettre au mena\'e7ant troupeau de passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers le sud. +\par +\par Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plut\'f4t sur le lieu o\'f9 nous camperions nous-m\'eames\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait la grosse question. +\par +\par Il fut, d\rquote ailleurs, visible qu\rquote avec la tomb\'e9e de la nuit, les \'e9l\'e9phants manifestaient quelque appr\'e9hension, dont nous n\rquote avions observ\'e9 aucun sympt\'f4me pendant le jour. Une sorte de mugissement, puissant mais sourd, s +\rquote \'e9chappa de leurs vastes poumons. \'c0 ce brouhaha inqui\'e9tant succ\'e9da un autre bruit d\rquote une nature particuli\'e8re. +\par +\par \'ab\~Quel est donc ce bruit\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~C\rquote est le son que produisent ces animaux, r\'e9pondit K\'e2lagani, lorsque quelque ennemi se trouve en leur pr\'e9sence\~! +\par +\par \endash \~Et c\rquote est nous, ce ne peut \'eatre que nous qu\rquote ils consid\'e8rent comme tels\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Je le crains\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. Ce bruit ressemblait alors \'e0 un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l\rquote on produit dans les coulisses d\rquote un th\'e9\'e2tre par la vibration d\rquote une t\'f4 +le suspendue. En frottant l\rquote extr\'e9mit\'e9 de leur trompe sur le sol, les \'e9l\'e9phants chassaient d\rquote \'e9normes bouff\'e9es d\rquote air, emmagasin\'e9 par une aspiration prolong\'e9e. De l\'e0 cette sonorit\'e9 + puissante et profonde qui vous serrait le c\'9cur comme un roulement de foudre. +\par +\par Il \'e9tait alors neuf heures du soir. +\par +\par En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, large d\rquote un demi-mille, servait de d\'e9bouch\'e9 \'e0 la route qui conduisait au lac Puturia, pr\'e8s duquel K\'e2lagani avait eu la pens\'e9e d\rquote +asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore \'e0 quinze kilom\'e8tres, et il fallait renoncer \'e0 l\rquote atteindre avant la nuit. +\par +\par Banks donna donc le signal d\rquote arr\'eat. Le G\'e9ant d\rquote Acier demeura stationnaire, mais on ne le d\'e9tela pas. Les feux ne furent pas m\'eame repouss\'e9s au fond du foyer. Storr re\'e7ut l\rquote +ordre de se tenir toujours en pression, afin que le train rest\'e2t en \'e9tat de partir au premier signal. Il fallait \'eatre pr\'eat \'e0 toute \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant \'e0 Banks et au capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je pr\'e9f\'e9rai demeurer avec eux. Tout le personnel, d\rquote ailleurs, \'e9tait sur pied. Mais que pourrions-nous faire, s\rquote +il prenait fantaisie aux \'e9l\'e9phants de se jeter sur Steam-House\~? +\par +\par Pendant la premi\'e8re heure de veille, un sourd murmure continua \'e0 se propager autour du campement. \'c9videmment, ces grandes masses se d\'e9ployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser et poursuivre leur route au sud\~? +\par +\par \'ab\~C\rquote est possible, apr\'e8s tout, dit Banks. +\par +\par \endash \~C\rquote est m\'eame probable, \'bb ajouta le capitaine Hod, dont l\rquote optimisme ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu \'e0 peu, et, dix minutes apr\'e8s, il avait totalement cess\'e9. +\par +\par La nuit, alors, \'e9tait parfaitement calme. Le moindre son \'e9tranger f\'fbt arriv\'e9 jusqu\rquote \'e0 notre oreille. On n\rquote entendait rien, si ce n\rquote est le sourd ronflement du G\'e9ant d\rquote Acier dans l\rquote ombre. On n +e voyait rien, si ce n\rquote est cette gerbe d\rquote \'e9tincelles qui s\rquote \'e9chappait parfois de sa trompe. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison\~? Ils sont partis, ces braves \'e9l\'e9phants\~! +\par +\par \endash \~Bon voyage\~! r\'e9pliquai-je. +\par +\par \endash \~Partis\~! r\'e9pondit Banks, en hochant la t\'eate. C\rquote est ce que nous allons savoir\~! Puis, appelant le m\'e9canicien\~: \'ab\~Storr, dit-il, les fanaux. +\par +\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, monsieur Banks\~!\~\'bb Vingt secondes apr\'e8s, deux faisceaux \'e9lectriques jaillissaient des yeux du G\'e9ant d\rquote Acier, et, par un m\'e9canisme automatique, ils se promenaient \'e0 tous les points de l\rquote +horizon. Les \'e9l\'e9phants \'e9taient l\'e0, en grand cercle, autour de Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-\'eatre. Ces feux, qui \'e9clairaient confus\'e9ment leurs masses profondes, semblaient les animer d\rquote une vi +e surnaturelle. Par une simple illusion d\rquote optique, ceux de ces monstres sur lesquels se plaquaient de violents m\'e9nisques de lumi\'e8re, prenaient alors des proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du G\'e9ant d\rquote +Acier. Frapp\'e9s de ces vives projections, ils se relevaient soudain, comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 touch\'e9s par un aiguillon de feu. Leur trompe pointait en avant, leurs d\'e9fenses se redressaient. On e\'fbt dit qu\rquote ils allaient s +\rquote \'e9lancer \'e0 l\rquote assaut du train. Des grognements rauques s\rquote \'e9chappaient de leur vaste m\'e2choire. Bient\'f4t, m\'eame, cette subite fureur se communiqua \'e0 tous, et il s\rquote \'e9 +leva autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent clairons eussent \'e0 la fois sonn\'e9 quelque retentissant appel. +\par +\par \'ab\~\'c9teins\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Le courant \'e9lectrique fut subitement interrompu, et le sabbat cessa presque instantan\'e9ment. +\par +\par \'ab\~Ils sont l\'e0, camp\'e9s en cercle, dit l\rquote ing\'e9nieur et ils seront encore l\'e0 au lever du jour\~! +\par +\par \endash \~Hum\~!\~\'bb fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque peu \'e9branl\'e9e. Quel parti prendre\~? K\'e2lagani fut consult\'e9. Il ne cacha point l\rquote inqui\'e9tude qu\rquote il \'e9prouvait. Pouvait-on songer \'e0 + quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure\~? C\rquote \'e9tait impossible. \'c0 quoi cela e\'fbt-il servi, d\rquote ailleurs\~? La troupe d\rquote \'e9l\'e9phants nous aurait certainement suivis, et les difficult\'e9s eussent \'e9t\'e9 + plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu que le d\'e9part ne s\rquote effectuerait qu\rquote \'e0 la premi\'e8re aube. On marcherait avec toute la prudence et toute la c\'e9l\'e9rit\'e9 possibles, mais sans effaroucher ce redoutable cort\'e8 +ge. \'ab\~Et si ces animaux s\rquote ent\'eatent \'e0 nous escorter\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Nous essayerons de gagner quelque endroit o\'f9 Steam-House puisse se mettre hors de leurs atteintes, r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il en est un, r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Lequel\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Le lac Puturia. +\par +\par \endash \~\'c0 quelle distance est-il\~? +\par +\par \endash \~\'c0 neuf milles environ. +\par +\par \endash \~Mais les \'e9l\'e9phants nagent, r\'e9pondit Banks, et mieux peut-\'eatre qu\rquote aucun autre quadrup\'e8de\~! On en a vu se soutenir \'e0 la surface de l\rquote eau pendant plus d\rquote une demi-journ\'e9e\~! Or, n\rquote est-il pas \'e0 + craindre qu\rquote ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de Steam-House n\rquote en soit encore plus compromise\~? +\par +\par \endash \~Je ne vois pas d\rquote autre moyen de se soustraire \'e0 leur attaque\~! dit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Nous le tenterons donc\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. C\rquote \'e9tait, en effet, le seul parti \'e0 prendre. Peut-\'eatre les \'e9l\'e9phants n\rquote oseraient-ils pas s\rquote aventurer \'e0 la nage dans ces conditions, et peut- +\'eatre aussi pourrions-nous les gagner de vitesse\~! On attendit impatiemment le jour. Il ne tarda pas \'e0 para\'eetre. Aucune d\'e9monstration hostile n\rquote avait \'e9t\'e9 faite pendant le reste de la nuit\~; mais, au lever du soleil, pas un \'e9l +\'e9phant n\rquote avait boug\'e9, et Steam-House \'e9tait entour\'e9e de toutes parts. Il se fit alors un remuement g\'e9n\'e9ral sur le lieu de halte. On e\'fbt dit que les \'e9l\'e9phants ob\'e9issaient \'e0 un mot d\rquote ordre. Ils secou\'e8 +rent leur trompe, frott\'e8rent leurs d\'e9fenses contre le sol, firent leur toilette en s\rquote aspergeant d\rquote eau fra\'eeche, achev\'e8rent de brouter \'e7a et l\'e0 quelques poign\'e9es d\rquote une herbe \'e9paisse, dont ce p\'e2turage \'e9 +tait amplement fourni, et, finalement, ils se rapproch\'e8rent de Steam-House au point qu\rquote on aurait pu les atteindre \'e0 coups de piques \'e0 travers les fen\'eatres. +\par +\par Banks, cependant, nous fit l\rquote expresse recommandation de ne point les provoquer. L\rquote important \'e9tait de ne donner aucun pr\'e9texte \'e0 une agression soudaine. +\par +\par Cependant, quelques-uns de ces \'e9l\'e9phants serraient de plus pr\'e8s notre G\'e9ant d\rquote Acier. \'c9videmment ils tenaient \'e0 reconna\'eetre ce qu\rquote \'e9tait cet \'e9norme animal, immobile alors. Le consid\'e9 +raient-ils comme un de leurs cong\'e9n\'e8res\~? Soup\'e7onnaient-ils qu\rquote il y e\'fbt en lui une merveilleuse puissance\~? La veille, ils n\rquote avaient point eu l\rquote occasion de le voir \'e0 l\rquote \'9cuvre, puisque leurs premiers rangs s +\rquote \'e9taient toujours tenus \'e0 une certaine distance sur l\rquote arri\'e8re du train. +\par +\par Mais que feraient-ils, quand ils l\rquote entendraient hennir, lorsque sa trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient lever et abaisser ses larges pattes articul\'e9es, se mettre en marche, tra\'eener les deux chars roulants \'e0 + sa suite\~? +\par +\par Le colonel Munro, le capitaine Hod, K\'e2lagani et moi, nous avions pris place \'e0 l\rquote avant du train. Le sergent Mac Neil et ses compagnons se tenaient \'e0 l\rquote arri\'e8re. +\par +\par K\'e2louth \'e9tait devant le foyer de sa chaudi\'e8re, qu\rquote il continuait \'e0 charger de combustible, bien que la pression de la vapeur e\'fbt d\'e9j\'e0 atteint cinq atmosph\'e8res. +\par +\par Banks, dans la tourelle, pr\'e8s de Storr, appuyait sa main sur le r\'e9gulateur. +\par +\par Le moment de partir \'e9tait venu. Sur un signe de Banks, le m\'e9canicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de sifflet se fit entendre. +\par +\par Les \'e9l\'e9phants dress\'e8rent l\rquote oreille\~; puis, reculant un peu, ils laiss\'e8rent la route libre sur un espace de quelques pas. +\par +\par Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement, actionn\'e8rent les pattes du G\'e9ant d\rquote Acier, et le train s\rquote \'e9branla tout d\rquote une pi\'e8ce. +\par +\par Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j\rquote affirme qu\rquote il y eut tout d\rquote abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se pressaient aux premiers rangs. Entre eux s\rquote ouvrit un plus large passage, et la route parut +\'eatre assez d\'e9gag\'e9e pour permettre d\rquote imprimer \'e0 Steam-House une vitesse qui e\'fbt \'e9gal\'e9 celle d\rquote un cheval au petit trot. +\par +\par Mais, aussit\'f4t, toute la \'ab\~masse proboscidienne\~\'bb, \endash \~une expression du capitaine Hod, \endash \~de se mouvoir en avant, en arri\'e8re. Les premiers groupes prirent la t\'eate du cort\'e8 +ge, les derniers suivirent le train. Tous paraissaient bien d\'e9cid\'e9s \'e0 ne point l\rquote abandonner. +\par +\par En m\'eame temps, sur les c\'f4t\'e9s de la route, plus large en cet endroit, d\rquote autres \'e9l\'e9phants nous accompagn\'e8rent, comme des cavaliers aux porti\'e8res d\rquote un carrosse. M\'e2les et femelles \'e9taient m\'e9lang\'e9 +s. Il y en avait de toutes tailles, de tout \'e2ge, des adultes de vingt-cinq ans, des \'ab\~hommes faits\~\'bb de soixante, de vieux pachydermes plus que centenaires, des b\'e9b\'e9s pr\'e8s de leurs m\'e8res, qui, les l\'e8vres appliqu\'e9es \'e0 leu +rs mamelles, et non leur trompe, \endash \~comme on l\rquote a cru quelquefois, \endash \~les t\'e9taient en marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se pressait pas plus qu\rquote il ne fallait, r\'e9glait son pas sur celui du G\'e9ant d +\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote ils nous escortent ainsi jusqu\rquote au lac, dit le colonel Munro, j\rquote y consens\'85 +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit K\'e2lagani, mais qu\rquote arrivera-t-il, lorsque la route redeviendra plus \'e9troite\~?\~\'bb L\'e0 \'e9tait le danger. +\par +\par Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent employ\'e9es \'e0 franchir douze kilom\'e8tres sur les quinze que mesurait la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois seulement, quelques \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9 +taient port\'e9s en travers de la route, comme si leur intention e\'fbt \'e9t\'e9 de la barrer\~; mais le G\'e9ant d\rquote Acier, ses d\'e9fenses point\'e9es horizontalement, marcha sur eux, leur cracha sa vapeur \'e0 la face, et ils s\rquote \'e9cart +\'e8rent pour lui livrer passage. +\par +\par \'c0 dix heures du matin, quatre \'e0 cinq kilom\'e8tres restaient \'e0 faire pour atteindre le lac. L\'e0, \endash \~on l\rquote esp\'e9rait du moins, \endash \~nous serions relativement en s\'fbret\'e9. +\par +\par Il va sans dire que, si les d\'e9monstrations hostiles de l\rquote \'e9norme troupeau ne s\rquote accentuaient pas avant notre arriv\'e9e au lac, Banks comptait laisser le Puturia dans l\rquote ouest, sans s\rquote y arr\'eater, de mani\'e8re \'e0 + sortir le lendemain de la r\'e9gion des Vindhyas. De l\'e0 \'e0 la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu\rquote une question de quelques heures. +\par +\par J\rquote ajouterai ici que le pays \'e9tait non seulement tr\'e8s sauvage, mais absolument d\'e9sert. Pas un village, pas une ferme, \endash \~ce que motivait l\rquote insuffisance des p\'e2turages, \endash \~pas une caravane, pas m\'ea +me un voyageur. Depuis notre entr\'e9e dans cette partie montagneuse du Bundelkund, nous n\rquote avions rencontr\'e9 \'e2me qui vive. +\par +\par Vers onze heures, la vall\'e9e que suivait Steam-House, entre deux puissants contreforts de la cha\'eene, commen\'e7a \'e0 se resserrer. Ainsi que l\rquote avait dit K\'e2lagani, la route allait redevenir tr\'e8s \'e9troite jusqu\rquote \'e0 l\rquote +endroit o\'f9 elle d\'e9bouchait sur le lac. +\par +\par Notre situation, d\'e9j\'e0 fort inqui\'e9tante, ne pouvait donc que s\rquote aggraver encore. En effet, si les files d\rquote \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9taient tout simplement allong\'e9es en avant et en arri\'e8re du train, la difficult\'e9 ne se f +\'fbt pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les flancs n\rquote y pouvaient rester. Ils nous eussent broy\'e9s contre les parois rocheuses de la route, ou ils auraient \'e9t\'e9 culbut\'e9s dans les pr\'e9 +cipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct, ils tent\'e8rent donc de se placer, soit en t\'eate, soit en queue. Il en r\'e9sulta bient\'f4t qu\rquote il ne fut plus possible ni de reculer ni d\rquote avancer. \'ab\~ +Cela se complique, dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Banks, et nous voil\'e0 dans la n\'e9cessit\'e9 d\rquote enfoncer cette masse. +\par +\par \endash \~Eh bien, fon\'e7ons, enfon\'e7ons\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Que diable\~! Les d\'e9fenses d\rquote acier de notre g\'e9ant valent bien les d\'e9fenses d\rquote ivoire de ces sottes b\'eates\~!\~\'bb Les proboscidiens n\rquote \'e9 +taient plus que de \'ab\~sottes b\'eates\~\'bb pour le mobile et changeant capitaine\~! \'ab\~Sans doute, r\'e9pondit le sergent Mac Neil, mais nous sommes un contre cent\~! +\par +\par \endash \~En avant, quand m\'eame\~! s\rquote \'e9cria Banks, ou tout ce troupeau va nous passer dessus\~!\~\'bb +\par +\par Quelques coups de vapeur imprim\'e8rent un mouvement plus rapide au G\'e9ant d\rquote Acier. Ses d\'e9fenses atteignirent \'e0 la croupe un des \'e9l\'e9phants qui se trouvaient devant lui. +\par +\par Cri de douleur de l\rquote animal, auquel r\'e9pondirent les clameurs furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait pr\'e9voir l\rquote issue, \'e9tait imminente. +\par +\par Nous avions pris nos armes, les fusils charg\'e9s de balles coniques, les carabines charg\'e9es de balles explosibles, les revolvers garnis de leurs cartouches. Il fallait \'eatre pr\'eat \'e0 repousser toute agression. +\par +\par La premi\'e8re attaque vint d\rquote un gigantesque m\'e2le, de farouche mine, qui, les d\'e9fenses en arr\'eat, les pattes de derri\'e8re puissamment arcbout\'e9es sur le sol, se retourna contre le G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~Un \'ab\~gunesh\~\'bb\~! s\rquote \'e9cria K\'e2lagani. +\par +\par \endash \~Bah\~! il n\rquote a qu\rquote une d\'e9fense\~! r\'e9pliqua le capitaine Hod, qui haussa les \'e9paules en signe de m\'e9pris. +\par +\par \endash \~Il n\rquote en est que plus terrible\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. K\'e2lagani avait donn\'e9 \'e0 cet \'e9l\'e9phant le nom dont les chasseurs se servent pour d\'e9signer les m\'e2les qui ne portent qu\rquote une seule d\'e9 +fense. Ce sont des animaux particuli\'e8rement r\'e9v\'e9r\'e9s des Indous, surtout lorsque c\rquote est la d\'e9fense droite qui leur manque. Tel \'e9tait celui-ci, et, ainsi que l\rquote avait dit K\'e2lagani, il \'e9tait tr\'e8 +s redoutable, comme tous ceux de son esp\'e8ce. On le vit bien. Ce gunesh poussa une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les \'e9l\'e9phants ne se servent jamais pour combattre, et se pr\'e9cipita contre notre G\'e9ant d\rquote Acier. Sa d +\'e9fense frappa normalement la t\'f4le de la poitrine, la traversa de part en part\~; mais, rencontrant l\rquote \'e9paisse armure du foyer int\'e9rieur, elle se brisa net au choc. Le train tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise l +\rquote entra\'eena en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant t\'eate, essaya vainement de r\'e9sister. Mais son appel avait \'e9t\'e9 entendu et compris. Toute la masse ant\'e9rieure du troupeau s\rquote arr\'eata et pr\'e9 +senta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au m\'eame moment, les groupes de l\rquote arri\'e8re, continuant leur marche, se pouss\'e8rent violemment contre la v\'e9randah. Comment r\'e9sister \'e0 une pareille force d\rquote \'e9crasement\~? En m +\'eame temps, quelques-uns de ceux que nous avions en flanc, leurs trompes lev\'e9es, se cramponnaient aux montants des voitures qu\rquote ils secouaient avec violence. Il ne fallait pas s\rquote arr\'eater, ou c\rquote en \'e9 +tait fait du train, mais il fallait se d\'e9fendre. Plus d\rquote h\'e9sitation possible. Fusils et carabines furent braqu\'e9s sur les assaillants. \'ab\~Que pas un coup ne soit perdu\~! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les \'e0 + la naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de l\rquote \'9cil. C\rquote est souverain\~!\~\'bb Le capitaine Hod fut ob\'e9i. Plusieurs d\'e9tonations \'e9clat\'e8rent, qui furent suivies de hurlements de douleur. Trois ou quatre \'e9l +\'e9phants, touch\'e9s au bon endroit, \'e9taient tomb\'e9s, en arri\'e8re et lat\'e9ralement, \endash \~circonstance heureuse, puisque leurs cadavres n\rquote obstruaient pas la route. Les premiers groupes s\rquote \'e9taient un peu recul\'e9 +s, et le train put continuer sa marche. +\par +\par \'ab\~Rechargez et attendez\~!\~\'bb cria le capitaine Hod. +\par +\par Si ce qu\rquote il commandait d\rquote attendre \'e9tait l\rquote attaque du troupeau tout entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, que nous nous cr\'fbmes perdus. Un concert de furieux et rauques hurlements \'e9clata soudain. On e +\'fbt dit de ces \'e9l\'e9phants de combat que les Indous, par un traitement particulier, am\'e8nent \'e0 cette surexcitation de la rage nomm\'e9e \'ab\~musth\~\'bb. Rien n\rquote est plus terrible, et les plus audacieux \'ab\~\'e9l\'e9phantadors\~\'bb, +\'e9lev\'e9s dans le Guicowar pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement recul\'e9 devant les assaillants de Steam-House. \'ab\~En avant\~! criait Banks. +\par +\par \endash \~Feu\~!\~\'bb criait Hod. +\par +\par Et, aux hennissements plus pr\'e9cipit\'e9s de la machine, se joignaient les d\'e9tonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il devenait difficile de viser juste, ainsi que l\rquote avait recommand\'e9 le + capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair \'e0 trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les \'e9l\'e9phants, bless\'e9s, redoublaient-ils de fureur, et, \'e0 nos coups de fusil, ils r\'e9pondaient par des coups de d\'e9 +fenses, qui \'e9ventraient les parois de Steam-House. +\par +\par Cependant, aux d\'e9tonations des carabines, d\'e9charg\'e9es \'e0 l\rquote avant et \'e0 l\rquote arri\'e8re du train, \'e0 l\rquote \'e9clatement des balles explosibles dans le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, surchauff\'e9 +e par le tirage artificiel. La pression montait toujours. Le G\'e9ant d\rquote Acier entrait dans le tas, le divisait, le repoussait. En m\'eame temps, sa trompe mobile, se levant et s\rquote abattant comme une massue formidable, frappait \'e0 + coups redoubl\'e9s sur la masse charnue que d\'e9chiraient ses d\'e9fenses. +\par +\par Et l\rquote on avan\'e7ait sur l\rquote \'e9troite route. Quelquefois, les roues patinaient \'e0 la surface du sol, mais elles finissaient par le remordre de leurs jantes ray\'e9es, et nous gagnions du c\'f4t\'e9 du lac. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au plus fort de la m\'eal\'e9e. +\par +\par \endash \~Hurrah\~! hurrah\~!\~\'bb r\'e9p\'e9tions-nous apr\'e8s lui. Mais, bient\'f4t, une trompe s\rquote abat sur la v\'e9randah de l\rquote avant. Je vois le moment o\'f9 le colonel Munro, enlev\'e9 par ce lasso vivant, va \'eatre pr\'e9cipit\'e9 + sous les pieds des \'e9l\'e9phants. Et il en e\'fbt \'e9t\'e9 ainsi, sans l\rquote intervention de K\'e2lagani, qui trancha la trompe d\rquote un vigoureux coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part \'e0 la d\'e9fense commune, l\rquote +Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce d\'e9vouement \'e0 la personne du colonel, qui ne s\rquote \'e9tait jamais d\'e9menti, il semblait comprendre que c\rquote \'e9tait celui de nous qu\rquote il fallait avant tout prot\'e9ger. Ah\~ +! quelle puissance notre G\'e9ant d\rquote Acier contenait dans ses flancs\~! Avec quelle s\'fbret\'e9 il s\rquote enfon\'e7ait dans la masse, \'e0 la mani\'e8re d\rquote un coin, dont la force de p\'e9n\'e9tration est pour ainsi dire infinie\~ +! Et, comme au m\'eame moment, les \'e9l\'e9phants de l\rquote arri\'e8re-garde nous poussaient de la t\'eate, le train s\rquote avan\'e7ait sans arr\'eat, sinon sans secousses, et marchait m\'eame plus vite que nous n\rquote eussions pu l\rquote esp\'e9 +rer. +\par +\par Tout \'e0 coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme g\'e9n\'e9ral. +\par +\par C\rquote \'e9tait la seconde voiture qu\rquote un groupe d\rquote \'e9l\'e9phants \'e9crasait contre les roches de la route. \'ab\~Rejoignez-nous\~! rejoignez-nous\~!\~\'bb cria Banks \'e0 ceux de nos compagnons qui d\'e9fendaient l\rquote arri\'e8 +re de Steam-House. D\'e9j\'e0, Go\'fbmi, le sergent, Fox, avaient pr\'e9cipitamment pass\'e9 de la seconde voiture dans la premi\'e8re. \'ab\~Et Parazard\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il ne veut pas quitter sa cuisine, r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~Enlevez-le\~! enl\'e8ves-le\~!\~\'bb Sans doute notre chef pensait que c\rquote \'e9tait un d\'e9shonneur pour lui d\rquote abandonner le poste qui lui avait \'e9t\'e9 confi\'e9. Mais r\'e9sister aux bras vigoureux de Go\'fb +mi, lorsque ces bras se mettaient \'e0 l\rquote \'9cuvre, autant aurait valu pr\'e9tendre \'e9chapper aux m\'e2choires d\rquote une cisaille. Monsieur Parazard fut donc d\'e9pos\'e9 dans la salle \'e0 manger. \'ab\~Vous y \'eates tous\~? cria Banks. + +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Coupez la barre d\rquote attelage\~! +\par +\par \endash \~Abandonner la moiti\'e9 du train\~!\'85 s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il le faut\~!\~\'bb r\'e9pondit Banks. Et la barre coup\'e9e, la passerelle bris\'e9e \'e0 coups de hache, notre seconde voiture resta en arri\'e8re. Il \'e9tait temps. Cette voiture venait d\rquote \'eatre \'e9branl\'e9e, soulev\'e9 +e, puis chavir\'e9e, et les \'e9l\'e9phants, se jetant sur elle, achev\'e8rent de l\rquote \'e9craser de tout leur poids. Ce n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une ruine informe, qui maintenant obstruait la route en arri\'e8re. \'ab\~Hein\~ +! fit le capitaine Hod, d\rquote un ton qui nous e\'fbt fait rire, si la situation y e\'fbt pr\'eat\'e9, et dire que ces animaux n\rquote \'e9craseraient m\'eame pas une b\'eate \'e0 bon Dieu\~!\~\'bb Si les \'e9l\'e9phants, devenus f\'e9 +roces, traitaient la premi\'e8re voiture comme ils avaient trait\'e9 la seconde, il n\rquote y avait plus aucune illusion \'e0 se faire sur le sort qui nous attendait. +\par +\par \'ab\~Force les feux, K\'e2louth\~!\~\'bb cria l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par Un demi-kilom\'e8tre encore, un dernier effort, et le lac Puturia \'e9tait peut-\'eatre atteint\~! +\par +\par Ce dernier effort qu\rquote on attendait du G\'e9ant d\rquote Acier, le puissant animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le r\'e9gulateur. Il fit une v\'e9ritable trou\'e9e \'e0 travers ce rempart d\rquote \'e9l\'e9phants, dont les arri +\'e8re-trains se dessinaient au-dessus de la masse comme ces \'e9normes croupes de chevaux qu\rquote on voit dans les tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas de les larder de ses d\'e9fenses\~; il leur lan\'e7a des fus\'e9 +es de vapeur br\'fblante, ainsi qu\rquote il avait fait aux p\'e8lerins du Phalgou, il leur cingla des jets d\rquote eau bouillante\~!\'85 Il \'e9tait magnifique\~! +\par +\par Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. +\par +\par S\rquote il pouvait r\'e9sister dix minutes encore, notre train y serait relativement en s\'fbret\'e9. +\par +\par Les \'e9l\'e9phants, sans doute, sentirent cela, \endash \~ce qui prouvait en faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu la cause. Ils voulurent une derni\'e8re fois renverser notre voiture. +\par +\par Mais les armes \'e0 feu tonn\'e8rent de nouveau. Les balles s\rquote abattirent comme gr\'eale jusque sur les premiers groupes. \'c0 peine cinq ou six \'e9l\'e9phants nous barraient-ils encore le passage. La plupart tomb\'e8rent, et les roues grinc\'e8 +rent sur un sol rouge de sang. +\par +\par \'c0 cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui formaient un dernier obstacle. +\par +\par \'ab\~Encore\~! encore\~!\~\'bb cria Banks au m\'e9canicien. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier ronflait comme s\rquote il e\'fbt renferm\'e9 un atelier de d\'e9videuses m\'e9caniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les soupapes sous une pression de huit atmosph\'e8res. \'c0 les charger, si peu que ce f\'fbt, on e +\'fbt fait \'e9clater la chaudi\'e8re, dont les t\'f4les fr\'e9missaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait maintenant irr\'e9sistible. On e\'fbt pu croire qu\rquote +il bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le suivit, \'e9crasant les membres des \'e9l\'e9phants jet\'e9s \'e0 terre, au risque d\rquote \'eatre culbut\'e9. Si un pareil accident se f\'fbt produit, c\rquote en \'e9 +tait fait de tous les h\'f4tes de Steam-House. +\par +\par L\rquote accident n\rquote arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le train flotta bient\'f4t sur les eaux tranquilles. +\par +\par \'ab\~Dieu soit lou\'e9\~!\~\'bb dit le colonel Munro. +\par +\par Deux ou trois \'e9l\'e9phants, aveugl\'e9s par la fureur, se pr\'e9cipit\'e8rent dans le lac, et ils essay\'e8rent de poursuivre \'e0 sa surface ceux qu\rquote ils n\rquote avaient pu an\'e9antir en terre ferme. +\par +\par Mais les pattes du G\'e9ant firent leur office. Le train s\rquote \'e9loigna peu \'e0 peu de la rive, et quelques derni\'e8res balles, convenablement ajust\'e9es, nous d\'e9livr\'e8rent de ces \'ab\~monstres marins\~\'bb +, au moment ou leurs trompes allaient s\rquote abattre sur la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Eh bien, mon capitaine, s\rquote \'e9cria Banks, que pensez-vous de la douceur des \'e9l\'e9phants de l\rquote Inde\~? +\par +\par \endash \~Peuh\~! fit le capitaine Hod, \'e7a ne vaut pas les fauves\~! Mettez-moi une trentaine de tigres seulement \'e0 la place de cette centaine de pachydermes, et que je perde ma commission, si, \'e0 l\rquote heure qu\rquote +il est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter l\rquote aventure\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017387}CHAPITRE X\line Le lac Puturia.{\*\bkmkend _Toc98017387} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver provisoirement refuge, est situ\'e9 \'e0 quarante kilom\'e8tres environ dans l\rquote est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province anglaise \'e0 laquelle elle a donn\'e9 + son nom, est en voie de prosp\'e9rit\'e9, et avec ses douze mille habitants, renforc\'e9s d\rquote une petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du Bundelkund. Mais, au del\'e0 + de ses murailles, surtout vers la partie orientale du pays, dans la plus inculte r\'e9gion des Vindhyas, dont le lac occupe le centre, son influence ne se fait que difficilement sentir. +\par +\par Apr\'e8s tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que cette rencontre d\rquote \'e9l\'e9phants, dont nous nous \'e9tions tir\'e9s sains et saufs\~? +\par +\par La situation, cependant, ne laissait pas d\rquote \'eatre inqui\'e9tante, puisque la plus grande partie de notre mat\'e9riel avait disparu. L\rquote une des voitures composant le train de Steam-House \'e9tait an\'e9antie. Il n\rquote +y avait aucun moyen de la \'ab\~renflouer\~\'bb, pour employer une expression de la langue maritime. Renvers\'e9e sur le sol, \'e9cras\'e9e contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait in\'e9vitablement pass\'e9 la masse des \'e9l\'e9 +phants, il ne devait plus rester que des d\'e9bris informes. +\par +\par Et cependant, en m\'eame temps qu\rquote elle servait \'e0 loger le personnel de l\rquote exp\'e9dition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine et l\rquote office, mais aussi la r\'e9 +serve de nourriture et de munitions. De celles-ci, il ne nous restait plus qu\rquote une douzaine de cartouches, mais il n\rquote \'e9tait pas probable que nous eussions \'e0 faire usage des armes \'e0 feu avant notre arriv\'e9e \'e0 Jubbulpore. +\par +\par Quant \'e0 la nourriture, c\rquote \'e9tait une autre question, et plus difficile \'e0 r\'e9soudre. +\par +\par En effet, il n\rquote y avait plus rien des provisions de l\rquote office. En admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la station, encore \'e9loign\'e9e de soixante-dix kilom\'e8tres, il faudrait se r\'e9signer \'e0 + passer vingt-quatre heures sans manger. +\par +\par Ma foi, on en prendrait son parti\~! +\par +\par Dans cette circonstance, le plus d\'e9sol\'e9 de tous, ce fut naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la destruction de son laboratoire, la dispersion de sa r\'e9serve, l\rquote avaient frapp\'e9 au c\'9cur. Il ne cacha pas son d\'e9 +sespoir, et, oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement d\rquote \'e9chapper, il ne se montra pr\'e9occup\'e9 que de la situation personnelle qui lui \'e9tait faite. +\par +\par Donc, au moment o\'f9, r\'e9unis dans le salon, nous allions discuter le parti qu\rquote il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda \'e0 \'ab\~faire une communication de la plus + haute gravit\'e9.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Parlez, monsieur Parazard, lui r\'e9pondit le colonel Munro, en l\rquote invitant \'e0 entrer. +\par +\par \endash \~Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n\rquote \'eates pas sans savoir que tout le mat\'e9riel qu\rquote emportait la seconde habitation de Steam-House a \'e9t\'e9 d\'e9truit dans cette catastrophe\~! Au cas m\'eame o\'f9 + il nous serait rest\'e9 quelques provisions, j\rquote aurais \'e9t\'e9 fort g\'ean\'e9, faute de cuisine, pour vous pr\'e9parer un repas, si modeste qu\rquote il f\'fbt. +\par +\par \endash \~Nous le savons, monsieur Parazard, r\'e9pondit le colonel Munro. Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et nous je\'fbnerons, s\rquote il faut je\'fbner. +\par +\par \endash \~Cela est d\rquote autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit notre chef, qu\rquote \'e0 la vue de ces groupes d\rquote \'e9l\'e9phants qui nous assaillaient, et dont plus d\rquote un est tomb\'e9 sous vos balles meurtri\'e8res\'85 + +\par +\par \endash \~Belle phrase, monsieur Parazard\~! dit le capitaine Hod. Avec quelques le\'e7ons, vous arriveriez \'e0 vous exprimer avec autant d\rquote \'e9l\'e9gance que notre ami Mathias Van Guitt.\~\'bb +\par +\par Monsieur Parazard s\rquote inclina devant ce compliment, qu\rquote il prit tr\'e8s au s\'e9rieux, et, apr\'e8s un soupir, il continua ainsi\~: +\par +\par \'ab\~Je dis donc, messieurs, qu\rquote une occasion unique de me signaler dans mes fonctions m\rquote \'e9tait offerte. La chair d\rquote \'e9l\'e9phant, quoi qu\rquote on ait pu penser, n\rquote +est pas bonne en toutes ses parties, dont quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces\~; mais il semble que l\rquote Auteur de toutes choses ait voulu m\'e9nager, dans cette masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d\rquote \'ea +tre servis sur la table du vice-roi des Indes. J\rquote ai nomm\'e9 la langue de l\rquote animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu\rquote elle est pr\'e9par\'e9e d\rquote apr\'e8s une recette dont l\rquote application m\rquote +est exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme\'85 +\par +\par \endash \~Pachyderme\~?\'85 Tr\'e8s bien, quoique proboscidien soit plus \'e9l\'e9gant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. +\par +\par \endash \~\'85 Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis le repr\'e9sentant \'e0 Steam-House. +\par +\par \endash \~Vous nous mettez l\rquote eau \'e0 la bouche, monsieur Parazard, r\'e9pondit Banks. Malheureusement d\rquote une part, heureusement de l\rquote autre, les \'e9l\'e9phants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien qu\rquote +il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage de pied et au rago\'fbt de langue de ce savoureux mais redoutable animal. +\par +\par \endash \~Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner \'e0 terre pour se procurer\~?\'85 +\par +\par \endash \~Cela n\rquote est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites qu\rquote eussent \'e9t\'e9 vos pr\'e9parations, nous ne pouvons courir ce risque. +\par +\par \endash \~Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir l\rquote expression de tous les regrets que me fait \'e9prouver cette d\'e9plorable aventure. +\par +\par \endash \~Vos regrets sont exprim\'e9s, monsieur Parazard, r\'e9pondit le colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au d\'eener et au d\'e9jeuner, ne vous en pr\'e9occupez pas avant notre arriv\'e9e \'e0 Jubbulpore. +\par +\par \endash \~Il ne me reste donc qu\rquote \'e0 me retirer, \'bb dit monsieur Parazard, en s\rquote inclinant, sans rien perdre de la gravit\'e9 qui lui \'e9tait habituelle. Nous aurions ri volontiers de l\rquote attitude de notre chef, si nous n\rquote +eussions ob\'e9i \'e0 d\rquote autres pr\'e9occupations. +\par +\par En effet, une complication venait s\rquote ajouter \'e0 tant d\rquote autres. Banks nous apprit qu\rquote en ce moment le plus regrettable n\rquote \'e9tait ni le manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le d\'e9faut de combustible. Rien d +\rquote \'e9tonnant \'e0 cela, puisque, depuis quarante-huit heures, il n\rquote avait pas \'e9t\'e9 possible de renouveler la provision de bois n\'e9cessaire \'e0 l\rquote alimentation de la machine. Toute la r\'e9serve \'e9tait \'e9puis\'e9e \'e0 + notre arriv\'e9e au lac. Une heure de marche de plus, il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de l\rquote atteindre, et la premi\'e8re voiture de Steam-House aurait eu le m\'eame sort que la seconde. +\par +\par \'ab\~Maintenant, ajouta Banks, nous n\rquote avons plus rien \'e0 br\'fbler, la pression baisse, elle est d\'e9j\'e0 tomb\'e9e \'e0 deux atmosph\'e8res, et il n\rquote est aucun moyen de la relever\~! +\par +\par \endash \~La situation est-elle donc aussi grave que tu sembl\'e9s le croire, Banks\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~S\rquote il ne s\rquote agissait que de revenir \'e0 la rive dont nous sommes peu \'e9loign\'e9s encore, r\'e9pondit Banks, ce serait faisable. Un quart d\rquote heure suffirait \'e0 nous y ramener. Mais retourner l\'e0 o\'f9 le troupeau d +\rquote \'e9l\'e9phants est encore r\'e9uni sans doute, ce serait trop imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et chercher sur sa rive du sud un point de d\'e9barquement. +\par +\par \endash \~Quelle peut \'eatre la largeur du lac en cet endroit\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani \'e9value cette distance \'e0 sept ou huit milles environ. Or, dans les conditions o\'f9 nous sommes, plusieurs heures seraient n\'e9cessaires pour la franchir, et, je vous le r\'e9p\'e8 +te, avant quarante minutes, la machine ne sera plus en \'e9tat de fonctionner. +\par +\par \endash \~Eh bien, r\'e9pondit sir Edward Munro, passons tranquillement la nuit sur le lac. Nous y sommes en s\'fbret\'e9. Demain, nous aviserons.\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait ce qu\rquote il y avait de mieux \'e0 faire. Nous avions, d\rquote ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, entour\'e9 de ce cercle d\rquote \'e9l\'e9phants, personne n\rquote avait pu dormir \'e0 + Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait \'e9t\'e9 une nuit blanche. +\par +\par Mais si celle-l\'e0 avait \'e9t\'e9 blanche, celle ci devait \'eatre noire, et plus m\'eame qu\rquote il ne convenait. +\par +\par En effet, vers sept heures, un l\'e9ger brouillard commen\'e7a \'e0 se lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient d\'e9j\'e0 dans les hautes zones du ciel pendant la nuit pr\'e9c\'e9dente. Ici, une modification s\rquote \'e9 +tait produite, due aux diff\'e9rences de localit\'e9s. Si, au campement des \'e9l\'e9phants, ces vapeurs s\rquote \'e9taient maintenues \'e0 quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n\rquote en fut pas de m\'eame \'e0 la surface du Puturia, gr\'e2 +ce \'e0 l\rquote \'e9vaporation des eaux. Apr\'e8s une journ\'e9e assez chaude, il y eut confusion entre les hautes et les basses couches de l\rquote atmosph\'e8re, et tout le lac ne tarda pas \'e0 dispara\'eetre sous un brouillard, peu intense d\rquote +abord, mais qui s\rquote \'e9paississait d\rquote instant en instant. +\par +\par Ceci \'e9tait donc, comme l\rquote avait dit Banks, une complication dont il y avait lieu de tenir compte. +\par +\par Ainsi qu\rquote il l\rquote avait \'e9galement annonc\'e9, vers sept heures et demie, les derniers g\'e9missements du G\'e9ant d\rquote Acier se firent entendre, les coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articul\'e9es cess\'e8 +rent de battre l\rquote eau, la pression descendit au-dessous d\rquote une atmosph\'e8re. Plus de combustible, ni aucun moyen de s\rquote en procurer. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier et l\rquote unique voiture qu\rquote il remorquait alors flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se d\'e9pla\'e7aient plus. +\par +\par Dans ces conditions, au milieu des brumes, il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la machine avait fonctionn\'e9, le train s\rquote \'e9tait dirig\'e9 vers la rive sud-est du lac, afin d\rquote +y chercher un point de d\'e9barquement. Or, comme le Puturia affecte la forme d\rquote un ovale assez allong\'e9, il \'e9tait possible que Steam-House ne f\'fbt plus trop \'e9loign\'e9 de l\rquote une ou l\rquote autre de ses rives. +\par +\par Il va sans dire que les cris des \'e9l\'e9phants, qui nous avaient poursuivis pendant une heure environ, maintenant \'e9teints dans l\rquote \'e9loignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc des diverses \'e9ventualit\'e9s que nous r\'e9 +servait cette nouvelle situation. Banks fit appeler K\'e2lagani, qu\rquote il tenait \'e0 consulter. L\rquote Indou vint aussit\'f4t et fut invit\'e9 \'e0 donner son avis. +\par +\par Nous \'e9tions r\'e9unis alors dans la salle \'e0 manger, qui, recevant le jour par la claire-voie sup\'e9rieure, n\rquote avait point de fen\'eatres lat\'e9rales. De cette fa\'e7on, l\rquote \'e9clat des lampes allum\'e9es ne po +uvait se transmettre au dehors. Pr\'e9caution utile, en somme, car mieux valait que la situation de Steam-House ne p\'fbt \'eatre connue des r\'f4deurs qui couraient peut-\'eatre les rives du lac. +\par +\par Aux questions qui lui furent pos\'e9es, K\'e2lagani, \endash \~du moins cela me parut ainsi, \endash \~sembla tout d\rquote abord h\'e9siter \'e0 r\'e9pondre. Il s\rquote agissait de d\'e9 +terminer la position que devait occuper le train flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la r\'e9ponse ne laissait pas d\rquote \'eatre embarrassante. Peut-\'eatre une faible brise de nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House\~ +? Peut-\'eatre aussi un l\'e9ger courant nous entra\'eenait-il vers la pointe inf\'e9rieure du lac. +\par +\par \'ab\~Voyons, K\'e2lagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez parfaitement quelle est l\rquote \'e9tendue du Puturia\~? +\par +\par \endash \~Sans doute, monsieur, r\'e9pondit l\rquote Indou, mais il est difficile, au milieu de cette brume\'85 +\par +\par \endash \~Pouvez-vous estimer approximativement la distance \'e0 laquelle nous sommes actuellement de la rive la plus rapproch\'e9e\~? +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit l\rquote Indou, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi quelque temps. Cette distance ne doit pas d\'e9passer un mille et demi. +\par +\par \endash \~Dans l\rquote est\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Dans l\rquote est. +\par +\par \endash \~Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus pr\'e8s de Jubbulpore que de Dumoh\~? +\par +\par \endash \~Assur\'e9ment. +\par +\par \endash \~C\rquote est donc \'e0 Jubbulpore qu\rquote il conviendrait de nous ravitailler, dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre la rive\~! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions sont \'e9puis\'e9es\~! +\par +\par \endash \~Mais, dit K\'e2lagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l\rquote un de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit m\'eame\~? +\par +\par \endash \~Et comment\~? +\par +\par \endash \~En gagnant la rive \'e0 la nage. +\par +\par \endash \~Un mille et demi, au milieu de cet \'e9pais brouillard\~! r\'e9pondit Banks. Ce serait risquer sa vie\'85 +\par +\par \endash \~Ce n\rquote est point une raison pour ne pas l\rquote essayer, \'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de K\'e2lagani n\rquote avait pas sa franchise habituelle. +\par +\par \'ab\~Tenteriez-vous de traverser le lac \'e0 la nage\~? demanda le colonel Munro, qui observait attentivement l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Oui, colonel, et j\rquote ai lieu de croire que j\rquote y r\'e9ussirais. +\par +\par \endash \~Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez l\'e0 un grand service\~! Une fois \'e0 terre, il vous serait facile d\rquote atteindre la station de Jubbulpore et d\rquote en amener les secours dont nous avons besoin. +\par +\par \endash \~Je suis pr\'eat \'e0 partir\~!\~\'bb r\'e9pondit simplement K\'e2lagani. +\par +\par J\rquote attendais que le colonel Munro remerci\'e2t notre guide, qui s\rquote offrait \'e0 remplir une t\'e2che assez p\'e9rilleuse, en somme\~; mais, apr\'e8s l\rquote avoir regard\'e9 avec une attention plus soutenue encore, il appela Go\'fbmi. +\par +\par Go\'fbmi parut aussit\'f4t. +\par +\par \'ab\~Go\'fbmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur\~? +\par +\par \endash \~Oui, mon colonel. +\par +\par \endash \~Un mille et demi \'e0 faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du lac, ne t\rquote embarrasseraient pas\~? +\par +\par \endash \~Ni un mille, ni deux. +\par +\par \endash \~Eh bien, reprit le colonel Munro, voici K\'e2lagani qui s\rquote offre pour gagner \'e0 la nage la rive la plus rapproch\'e9 +e de Jubbulpore. Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, ont plus de chance de r\'e9ussir. \endash \~Veux-tu accompagner K\'e2lagani\~? +\par +\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, mon colonel, r\'e9pondit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Je n\rquote ai besoin de personne, r\'e9pondit K\'e2lagani, mais si le colonel Munro y tient, j\rquote accepte volontiers Go\'fbmi pour compagnon. +\par +\par \endash \~Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que vous \'eates courageux\~!\~\'bb +\par +\par Cela convenu, le colonel Munro, prenant Go\'fbmi \'e0 l\rquote \'e9cart, lui fit quelques recommandations, bri\'e8vement formul\'e9es. Cinq minutes apr\'e8s, les deux Indous, un paquet de v\'eatements sur leur t\'eate, se laissaient glisser dans les e +aux du lac. Le brouillard \'e9tait tr\'e8s intense alors, et quelques brasses suffirent \'e0 les mettre hors de vue. +\par +\par Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si d\'e9sireux d\rquote adjoindre un compagnon \'e0 K\'e2lagani. \'ab\~Mes amis, r\'e9pondit sir Edward Munro, les r\'e9ponses de cet Indou, dont je n\rquote avais jamais suspect\'e9 jusqu\rquote +ici la fid\'e9lit\'e9, ne m\rquote ont pas paru \'eatre franches\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ai \'e9prouv\'e9 la m\'eame impression, dis-je. +\par +\par \endash \~Pour mon compte, je n\rquote ai rien remarqu\'e9\'85 fit observer l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~\'c9coute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se rendre \'e0 terre, K\'e2lagani avait une arri\'e8re-pens\'e9e. +\par +\par \endash \~Laquelle\~? +\par +\par \endash \~Je ne sais, mais s\rquote il a demand\'e9 \'e0 d\'e9barquer, ce n\rquote est pas pour aller chercher des secours \'e0 Jubbulpore\~! +\par +\par \endash \~Hein\~!\~\'bb fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en fron\'e7ant les sourcils. Puis\~: \'ab\~Munro, dit-il, jusqu\rquote ici cet Indou s\rquote est toujours montr\'e9 tr\'e8s d\'e9vou\'e9, et plus particuli\'e8rement envers toi\~ +! Aujourd\rquote hui, tu pr\'e9tends que K\'e2lagani nous trahit\~! Quelle preuve en as-tu\~? +\par +\par \endash \~Pendant que K\'e2lagani parlait, r\'e9pondit le colonel Munro, j\rquote ai vu sa peau noircir, et lorsque les gens \'e0 peau cuivr\'e9e noircissent, c\rquote est qu\rquote ils mentent\~! Vingt fois, j\rquote +ai pu confondre ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis tromp\'e9. Je r\'e9p\'e8te donc que K\'e2lagani, malgr\'e9 toutes les pr\'e9somptions en sa faveur, n\rquote a pas dit la v\'e9rit\'e9.\~\'bb +\par +\par Cette observation de sir Edward Munro, \endash \~je l\rquote ai souvent constat\'e9 depuis, \endash \~\'e9tait fond\'e9e. +\par +\par Quand ils mentent, les Indous noircissent l\'e9g\'e8rement comme les blancs rougissent. Ce sympt\'f4me n\rquote avait pu \'e9chapper \'e0 la perspicacit\'e9 du colonel, et il fallait tenir compte de son observation. +\par +\par \'ab\~Mais quels seraient donc les projets de K\'e2lagani, demanda Banks, et pourquoi nous trahirait-il\~? +\par +\par \endash \~C\rquote est ce que nous saurons plus tard\'85 r\'e9pondit le colonel Munro, trop tard peut-\'eatre\~! +\par +\par \endash \~Trop tard, mon colonel\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod\~! Eh\~! nous ne sommes pas en perdition, j\rquote imagine\~! +\par +\par \endash \~En tout cas, Munro, reprit l\rquote ing\'e9nieur, tu as bien fait de lui adjoindre Go\'fbmi. Celui-l\'e0 nous sera d\'e9vou\'e9 jusqu\rquote \'e0 la mort. Adroit, intelligent, s\rquote il soup\'e7onne quelque danger, il saura\'85 +\par +\par \endash \~D\rquote autant mieux, r\'e9pondit le colonel Munro, qu\rquote il est pr\'e9venu et se d\'e9fiera de son compagnon. +\par +\par \endash \~Bien, dit Banks. Maintenant, nous n\rquote avons plus qu\rquote \'e0 attendre le jour. Ce brouillard se l\'e8vera sans doute avec le soleil, et nous verrons alors quel parti prendre\~!\~\'bb +\par +\par Attendre, en effet\~! Cette nuit devait donc se passer encore dans une insomnie compl\'e8te. +\par +\par Le brouillard s\rquote \'e9tait \'e9paissi, mais rien ne faisait pr\'e9sager l\rquote approche du mauvais temps. Et cela \'e9tait heureux, car, si notre train pouvait flotter, il n\rquote \'e9tait pas fait pour \'ab\~tenir la mer.\~\'bb + On pouvait donc esp\'e9rer que toutes ces v\'e9sicules de vapeur se condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle journ\'e9e pour le lendemain. +\par +\par Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle \'e0 manger, nous nous install\'e2mes sur les divans du salon, causant peu, mais pr\'eatant l\rquote oreille \'e0 tous les bruits du dehors. +\par +\par Tout \'e0 coup, vers deux heures apr\'e8s minuit, un concert de fauves vint troubler le silence de la nuit. +\par +\par La rive \'e9tait donc l\'e0, dans la direction du sud-est, mais elle devait \'eatre assez \'e9loign\'e9e encore. Ces hurlements \'e9taient encore tr\'e8s affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne l\rquote \'e9valua pas \'e0 moins d\rquote +un bon mille. Une troupe d\rquote animaux sauvages, sans doute, \'e9tait venue se d\'e9salt\'e9rer \'e0 la pointe extr\'eame du lac. +\par +\par Mais, bient\'f4t aussi, il fut constat\'e9 que, sous l\rquote influence d\rquote une l\'e9g\'e8re brise, le train flottant d\'e9rivait vers la rive, d\rquote une fa\'e7on lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient plus distinctement +\'e0 notre oreille, mais on distinguait d\'e9j\'e0 le grave rugissement du tigre du hurlement enrou\'e9 des panth\'e8res. +\par +\par \'ab\~Hein\~! ne put s\rquote emp\'eacher de dire le capitaine Hod, quelle occasion de tuer l\'e0 son cinquanti\'e8me\~! +\par +\par \endash \~Une autre fois, mon capitaine\~! r\'e9pondit Banks. Le jour venu, j\rquote aime \'e0 penser qu\rquote au moment o\'f9 nous accosterons la rive, cette bande de fauves nous aura c\'e9d\'e9 la place\~! +\par +\par \endash \~Y aurait-il quelque inconv\'e9nient, demandai-je, \'e0 mettre les fanaux \'e9lectriques en activit\'e9\~? +\par +\par \endash \~Je ne le pense pas, r\'e9pondit Banks. Cette partie de la berge n\rquote est tr\'e8s probablement occup\'e9e que par des animaux en train de boire. Il n\rquote y a donc aucun inconv\'e9nient \'e0 tenter de la reconna\'eetre.\~\'bb +\par +\par Et, sur l\rquote ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projet\'e9s dans la direction du sud-est. Mais la lumi\'e8re \'e9lectrique, impuissante \'e0 percer cette opaque brume, ne put l\rquote \'e9 +clairer que dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura absolument invisible \'e0 nos regards. +\par +\par Cependant, ces hurlements, dont l\rquote intensit\'e9 s\rquote accroissait peu \'e0 peu, indiquaient que le train ne cessait de d\'e9river \'e0 la surface du lac. \'c9videmment, les animaux, rassembl\'e9s en cet endroit, devaient \'eatre fort nombreux. +\'c0 cela rien d\rquote \'e9tonnant, puisque le lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de cette partie du Bundelkund. +\par +\par \'ab\~Pourvu que Go\'fbmi et K\'e2lagani ne soient pas tomb\'e9s au milieu de la bande\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Go\'fbmi\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel Munro. D\'e9cid\'e9ment, les soup\'e7ons n\rquote avaient fait que grandir dans l\rquote esprit du colonel. Pour ma part, je commen\'e7ais \'e0 + les partager. Et pourtant, les bons offices de K\'e2lagani, depuis notre arriv\'e9e dans la r\'e9gion de l\rquote Himalaya, ses services incontestables, son d\'e9vouement dans ces deux circonstances o\'f9 il avait risqu\'e9 + sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine Hod, tout t\'e9moignait en sa faveur. Mais, lorsque l\rquote esprit se laisse entra\'eener au doute, la valeur des faits accomplis s\rquote alt\'e8re, leur physionomie change, on oublie le pass\'e9 +, on craint pour l\rquote avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou \'e0 nous trahir\~? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les h\'f4tes de Steam-House\~? Non, assur\'e9ment\~! Pourquoi les aurait-il attir\'e9 +s dans un guet-apens\~? C\rquote \'e9tait inexplicable. Chacun se livrait donc \'e0 des pens\'e9es fort confuses, et l\rquote impatience nous prenait \'e0 attendre le d\'e9nouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du matin, les animaux cess +\'e8rent brusquement leurs cris. Ce qui nous frappa tous, c\rquote est qu\rquote ils ne semblaient pas s\rquote \'eatre \'e9loign\'e9s peu \'e0 peu, les uns apr\'e8s les autres, donnant un dernier coup de gueule apr\'e8s une derni\'e8re lamp\'e9 +e. Non, ce fut instantan\'e9. On e\'fbt dit qu\rquote une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur op\'e9ration, et avait provoqu\'e9 leur fuite. \'c9videmment, ils regagnaient leurs tani\'e8res, non en b\'eates qui y rentrent, mais en b\'ea +tes qui se sauvent. Le silence avait donc succ\'e9d\'e9 au bruit, sans transition. Il y avait l\'e0 un effet dont la cause nous \'e9chappait encore, mais qui ne laissa pas d\rquote accro\'eetre notre inqui\'e9tude. Par prudence, Banks donna l\rquote +ordre d\rquote \'e9teindre les fanaux. Si les animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande route qui fr\'e9quentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, maintenant, n +\rquote \'e9tait plus m\'eame troubl\'e9 par le l\'e9ger clapotis des eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait \'e0 d\'e9river sous l\rquote influence d\rquote un courant, il \'e9tait impossible de le savoir. Mais le jour ne pouvait tarder +\'e0 para\'eetre, et il balayerait sans doute ces brumes, qui n\rquote occupaient que les basses couches de l\rquote atmosph\'e8re. Je regardai ma montre. Il \'e9tait cinq heures. Sans le brouillard, l\rquote aube e\'fbt d\'e9j\'e0 \'e9larg +i le cercle de vision sur une port\'e9e de quelques milles. La rive aurait donc \'e9t\'e9 en vue. Mais le voile ne se d\'e9chirait pas. Il fallait patienter encore. +\par +\par Le colonel Munro, Mac Neil et moi, \'e0 l\rquote avant du salon, Fox, K\'e2louth et monsieur Parazard, \'e0 l\rquote arri\'e8re de la salle \'e0 manger, Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juch\'e9 sur le dos du gigantesque animal, pr\'e8 +s de la trompe, comme un matelot de garde \'e0 l\rquote avant d\rquote un navire, nous attendions que l\rquote un de nous cri\'e2t\~: Terre\~! +\par +\par Vers six heures, une petite brise se leva, \'e0 peine sensible, mais elle fra\'eechit bient\'f4t. Les premiers rayons du soleil perc\'e8rent la brume, et l\rquote horizon se d\'e9couvrit \'e0 nos regards. +\par +\par La rive apparut dans le sud-est. Elle formait \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 du lac une sorte d\rquote anse aigu\'eb, tr\'e8s bois\'e9e sur son arri\'e8re-plan. Les vapeurs mont\'e8rent peu \'e0 peu et laiss\'e8 +rent voir un fond de montagnes, dont les cimes se d\'e9gag\'e8rent rapidement. +\par +\par \'ab\~Terre\~!\~\'bb avait cri\'e9 le capitaine Hod. +\par +\par Le train flottant n\rquote \'e9tait pas alors \'e0 plus de deux cents m\'e8tres du fond de l\rquote anse du Puturia, et il d\'e9rivait sous la pouss\'e9e de la brise, qui soufflait du nord-ouest. +\par +\par Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un \'eatre humain. Elle semblait \'eatre absolument d\'e9serte. Pas une habitation, d\rquote ailleurs, pas une ferme sous l\rquote \'e9pais couvert des premiers arbres. Il semblait donc que l\rquote on p\'fb +t atterrir sans danger. +\par +\par Le vent aidant, l\rquote accostage se fit avec facilit\'e9 pr\'e8s d\rquote une berge plate comme une gr\'e8ve de sable. Mais, faute de vapeur, il n\rquote \'e9tait possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, \'e0 + consulter la direction donn\'e9e par la boussole, devait \'eatre la route de Jubbulpore. +\par +\par Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, le premier, avait saut\'e9 sur la berge. +\par +\par \'ab\~Au combustible\~! cria Banks. Dans une heure, nous serons en pression, et en avant\~!\~\'bb +\par +\par La r\'e9colte \'e9tait facile. Du bois, il y en avait partout sur le sol, et il \'e9tait assez sec pour \'eatre imm\'e9diatement utilis\'e9. Il suffisait donc d\rquote en emplir le foyer, d\rquote en charger le tender. +\par +\par Tout le monde se mit \'e0 l\rquote \'9cuvre. K\'e2louth seul demeura devant sa chaudi\'e8re, pendant que nous ramassions du combustible pour vingt-quatre heures. C\rquote \'e9tait plus qu\rquote il ne fallait pour atteindre la station de Jubbulpore, o\'f9 + le charbon ne nous manquerait pas. Quant \'e0 la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien\~! il ne serait pas interdit aux chasseurs de l\rquote exp\'e9dition d\rquote y pourvoir en route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de K\'e2 +louth, et nous apaiserions notre faim tant bien que mal. +\par +\par Trois quarts d\rquote heure apr\'e8s, la vapeur avait atteint une pression suffisante, le G\'e9ant d\rquote Acier se mettait en mouvement, et il prenait enfin pied sur le talus de la berge, \'e0 l\rquote entr\'e9e de la route. +\par +\par \'ab\~\'c0 Jubbulpore\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Mais Storr n\rquote avait pas eu le temps de donner un demi-tour au r\'e9gulateur, que des cris furieux \'e9clataient \'e0 la lisi\'e8re de la for\'eat. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se jetait sur Steam-House. La tourelle du G\'e9 +ant d\rquote Acier, la voiture, par l\rquote avant et l\rquote arri\'e8re, \'e9taient envahies, avant m\'eame que nous eussions pu nous reconna\'eetre\~! +\par +\par Presque aussit\'f4t, les Indous nous entra\'eenaient \'e0 cinquante pas du train, et nous \'e9tions mis dans l\rquote impossibilit\'e9 de fuir\~! +\par +\par Que l\rquote on juge de notre col\'e8re, de notre rage, devant la sc\'e8ne de destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache \'e0 la main, se pr\'e9cipit\'e8rent \'e0 l\rquote assaut de Steam-House. Tout fut pill\'e9, d\'e9vast\'e9, an\'e9 +anti. Du mobilier int\'e9rieur, il ne resta bient\'f4t plus rien\~! Puis, le feu acheva l\rquote \'9cuvre de ruine, et, en quelques minutes, tout ce qui pouvait br\'fbler de notre derni\'e8re voiture fut d\'e9truit par les flammes\~! +\par +\par \'ab\~Les gueux\~! les canailles\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, que plusieurs Indous pouvaient \'e0 peine contenir. +\par +\par Mais, comme nous, il en \'e9tait r\'e9duit \'e0 d\rquote inutiles injures, que ces Indous ne semblaient m\'eame pas comprendre. Quant \'e0 \'e9chapper \'e0 ceux qui nous gardaient, il n\rquote y fallait pas songer. +\par +\par Les derni\'e8res flammes s\rquote \'e9teignirent, et il ne resta bient\'f4t plus que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de traverser une moiti\'e9 de la p\'e9ninsule\~! +\par +\par Les Indous s\rquote \'e9taient ensuite attaqu\'e9s \'e0 notre G\'e9ant d\rquote Acier. Ils auraient voulu le d\'e9truire, lui aussi\~! Mais l\'e0, ils furent impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre l\rquote \'e9paisse armature de t\'f4 +le qui formait le corps de l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel, ni contre la machine qu\rquote il portait en lui. Malgr\'e9 leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. +\par +\par En ce moment, un homme parut. Ce devait \'eatre le chef de ces Indous. +\par +\par Toute la bande vint aussit\'f4t se ranger devant lui. +\par +\par Un autre homme l\rquote accompagnait. Tout s\rquote expliqua. Cet homme, c\rquote \'e9tait notre guide, c\rquote \'e9tait K\'e2lagani. +\par +\par De Go\'fbmi, il n\rquote y avait pas trace. Le fid\'e8le avait disparu, le tra\'eetre \'e9tait rest\'e9. Sans doute, le d\'e9vouement de notre brave serviteur lui avait co\'fbt\'e9 la vie, et nous ne devions plus le revoir\~! K\'e2lagani s\rquote avan\'e7 +a vers le colonel Munro, et, froidement, sans baisser les yeux, le d\'e9signant\~: +\par +\par \'ab\~Celui-ci\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entra\'een\'e9, et il disparut au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans avoir pu ni nous serrer une derni\'e8re fois la main, ni nous donner un dernier adieu\~! +\par +\par Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu nous d\'e9gager pour l\rquote arracher aux mains de ces Indous\~!\'85 +\par +\par Cinquante bras nous avaient couch\'e9s \'e0 terre. Un mouvement de plus, nous \'e9tions \'e9gorg\'e9s. +\par +\par \'ab\~Pas de r\'e9sistance\~!\~\'bb dit Banks. +\par +\par L\rquote ing\'e9nieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, pour d\'e9livrer le colonel Munro. Mieux valait donc se r\'e9server en vue des \'e9v\'e9nements ult\'e9rieurs. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, les Indous nous abandonnaient \'e0 leur tour, et se lan\'e7aient sur les traces de la premi\'e8re bande. Les suivre e\'fbt amen\'e9 une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, c +ependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre\'85 +\par +\par \'ab\~Pas un pas de plus, \'bb dit Banks. +\par +\par On lui ob\'e9it. +\par +\par En somme, c\rquote \'e9tait donc bien au colonel Munro, \'e0 lui seul, qu\rquote en voulaient ces Indous, amen\'e9s par K\'e2lagani. Quelles \'e9taient les intentions de ce tra\'eetre\~? Il ne pouvait agir pour son propre compte, \'e9 +videmment. Mais alors \'e0 qui ob\'e9issait-il\~?\'85 Le nom de Nana Sahib se pr\'e9senta \'e0 mon esprit\~!\'85 +\par +\par Ici s\rquote arr\'eate le manuscrit qui a \'e9t\'e9 r\'e9dig\'e9 par Maucler. Le jeune Fran\'e7ais ne devait plus rien voir des \'e9v\'e9nements qui allaient pr\'e9cipiter le d\'e9nouement de ce drame. Mais ces \'e9v\'e9nements ont \'e9t\'e9 + connus plus tard, et, r\'e9unis sous la forme d\rquote un r\'e9cit, ils compl\'e8tent la relation de ce voyage \'e0 travers l\rquote Inde septentrionale. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017388}CHAPITRE XI\line Face \'e0 face.{\*\bkmkend _Toc98017388} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les Thugs, de sanglante m\'e9moire, dont l\rquote Indoustan semble \'eatre d\'e9livr\'e9, ont laiss\'e9 cependant des successeurs dignes d\rquote eux. Ce sont les Dacoits, sortes de Thugs transform\'e9s. Les proc\'e9d\'e9s d\rquote ex\'e9 +cution de ces malfaiteurs ont chang\'e9, le but des assassins n\rquote est plus le m\'eame, mais le r\'e9sultat est identique\~: c\rquote est le meurtre pr\'e9m\'e9dit\'e9, l\rquote assassinat. +\par +\par Il ne s\rquote agit plus, sans doute, d\rquote offrir une victime \'e0 la farouche K\'e2li, d\'e9esse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n\rquote op\'e8rent pas par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux \'e9trangleurs ont succ\'e9d\'e9 + des criminels plus pratiques, mais tout aussi redoutables. +\par +\par Les Dacoits, qui forment des bandes \'e0 part sur certains territoires de la p\'e9ninsule, accueillent tout ce que la justice anglo-indoue laisse passer de meurtriers \'e0 + travers les mailles de son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout dans les r\'e9gions les plus sauvages, et l\rquote on sait que le Bundelkund offre des th\'e9\'e2tres tout pr\'e9par\'e9s pour ces sc\'e8 +nes de violence et de pillage. Souvent m\'eame, ces bandits se r\'e9unissent en plus grand nombre pour attaquer un village isol\'e9. La population n\rquote a qu\rquote une ressource alors, c\rquote est de prendre la fuite\~ +; mais la torture, avec tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des Dacoits. L\'e0 reparaissent les traditions des chauffeurs de l\rquote extr\'eame Occident. \'c0 en croire M.\~Louis Rousselet, les \'ab\~ruses de ces mis\'e9 +rables, leurs moyens d\rquote action, d\'e9passent tout ce que les plus fantastiques romanciers ont jamais imagin\'e9\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait au pouvoir d\rquote une bande de Dacoits, amen\'e9s par K\'e2lagani, qu\rquote \'e9tait tomb\'e9 le colonel Munro. Avant qu\rquote il e\'fbt eu le temps de se reconna\'eetre, brutalement s\'e9par\'e9 de ses compagnons, il avait \'e9t\'e9 + entra\'een\'e9 sur la route de Jubbulpore. +\par +\par La conduite de K\'e2lagani, depuis le jour o\'f9 il \'e9tait entr\'e9 en relation avec les h\'f4tes de Steam-House, n\rquote avait \'e9t\'e9 que celle d\rquote un tra\'eetre. C\rquote \'e9tait bien par Nana Sahib qu\rquote il avait \'e9t\'e9 d\'e9p\'each +\'e9. C\rquote \'e9tait bien par lui seul qu\rquote il avait \'e9t\'e9 choisi pour pr\'e9parer ses vengeances. +\par +\par On se souvient que, le 24 mai dernier, \'e0 Bh\'f4pal, pendant les derni\'e8res f\'eates du Moharum, auxquelles il s\rquote \'e9tait audacieusement m\'eal\'e9, le nabab avait \'e9t\'e9 pr\'e9venu du d\'e9 +part de sir Edward Munro pour les provinces septentrionales de l\rquote Inde. Sur son ordre, K\'e2lagani, l\rquote un des Indous les plus absolument d\'e9vou\'e9s \'e0 sa cause et \'e0 sa personne, avait quitt\'e9 Bh\'f4 +pal. Se lancer sur les traces du colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer sa vie, s\rquote il le fallait, pour se faire admettre dans l\rquote entourage de l\rquote implacable ennemi de Nana Sahib, telle \'e9tait sa mission. + +\par +\par K\'e2lagani \'e9tait parti sur l\rquote heure, se dirigeant vers les contr\'e9es du nord. \'c0 Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait guett\'e9 des occasions qui ne vinrent pas. C +\rquote est pourquoi, pendant que le colonel Munro et ses compagnons s\rquote installaient au sanitarium de l\rquote Himalaya, il se d\'e9cidait \'e0 entrer au service de Mathias Van Guitt. +\par +\par L\rquote instinct de K\'e2lagani lui disait que des rapports presque quotidiens s\rquote \'e9tabliraient forc\'e9ment entre le kraal et le sanitarium. C\rquote est ce qui arriva, et, d\'e8 +s le premier jour, il fut assez heureux, non seulement pour se signaler \'e0 l\rquote attention du colonel Munro, mais aussi pour acqu\'e9rir des droits \'e0 sa reconnaissance. +\par +\par Le plus fort \'e9tait fait. On sait le reste. L\rquote Indou vint souvent \'e0 Steam-House. Il fut mis au courant des projets ult\'e9rieurs de ses h\'f4tes, il connut l\rquote itin\'e9raire que Banks se proposait de suivre. D\'e8s lors, une seule id\'e9 +e domina tous ses actes\~: arriver \'e0 se faire accepter comme le guide de l\rquote exp\'e9dition, lorsqu\rquote elle redescendrait vers le sud. +\par +\par Pour atteindre ce but, K\'e2lagani ne n\'e9gligea rien. Il n\rquote h\'e9sita pas \'e0 risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans quelles circonstances\~? on ne l\rquote a pas oubli\'e9. +\par +\par En effet, la pens\'e9e lui \'e9tait venue que, s\rquote il accompagnait l\rquote exp\'e9dition, d\'e8s le d\'e9but du voyage, tout en restant au service de Mathias Van Guitt, cela d\'e9jouerait tout soup\'e7on et am\'e8nerait peut-\'ea +tre le colonel Munro \'e0 lui offrir ce qu\rquote il voulait pr\'e9cis\'e9ment obtenir. +\par +\par Mais, pour en arriver l\'e0, il fallait que le fournisseur, priv\'e9 de ses attelages de buffles, en f\'fbt r\'e9duit \'e0 r\'e9clamer l\rquote aide du G\'e9ant d\rquote Acier. De l\'e0 cette attaque des fauves, \endash \~attaque inattendue, il est vrai, +\endash \~mais dont K\'e2lagani sut profiter. Au risque de provoquer un d\'e9sastre, il n\rquote h\'e9sita pas, sans qu\rquote on s\rquote en aper\'e7\'fbt, \'e0 retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, les panth\'e8res, se pr +\'e9cipit\'e8rent dans l\rquote enceinte, les buffles furent dispers\'e9s ou an\'e9antis, plusieurs Indous succomb\'e8rent, mais le plan de K\'e2lagani avait r\'e9ussi. Mathias Van Guitt allait \'eatre forc\'e9 d\rquote +avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa m\'e9nagerie roulante le chemin de Bombay. +\par +\par En effet, renouveler ses attelages, dans cette r\'e9gion presque d\'e9serte de l\rquote Himalaya, e\'fbt \'e9t\'e9 difficile. En tout cas, ce fut K\'e2lagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du fournisseur. Il va de soi qu\rquote il n +\rquote y r\'e9ussit point, et c\rquote est ainsi que Mathias Van Guitt, marchant \'e0 la remorque du G\'e9ant d\rquote Acier, descendit avec tout son personnel jusqu\rquote \'e0 la station d\rquote Etawah. +\par +\par L\'e0, le chemin de fer devait emporter le mat\'e9riel de la m\'e9nagerie. Les chikaris furent donc cong\'e9di\'e9s, et K\'e2lagani, qui n\rquote \'e9tait plus utile, allait partager leur sort. C\rquote est alors qu\rquote il se montra tr\'e8s embarrass +\'e9 de ce qu\rquote il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit que cet Indou, intelligent et d\'e9vou\'e9, connaissant parfaitement toute cette partie de l\rquote Inde, pourrait rendre de v\'e9ritables services. Il lui offrit d\rquote \'ea +tre leur guide jusqu\rquote \'e0 Bombay, et, de ce jour, le sort de l\rquote exp\'e9dition fut dans les mains de K\'e2lagani. +\par +\par Nul ne pouvait soup\'e7onner un tra\'eetre dans cet Indou, toujours pr\'eat \'e0 payer de sa personne. +\par +\par Un instant, K\'e2lagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste d\rquote incr\'e9dulit\'e9, et secoua la t\'eate en homme qui n\rquote y pouvait croire. Mais n\rquote en e\'fbt-il pas \'e9t +\'e9 ainsi de tout Indou, pour qui le l\'e9gendaire nabab \'e9tait un de ces \'eatres surnaturels que la mort ne peut atteindre\~! +\par +\par K\'e2lagani, \'e0 ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, lorsque, \endash \~ce ne fut point un hasard, \endash \~il rencontra un de ses anciens compagnons dans la caravane des Banjaris\~? On l\rquote ignore, mais il est \'e0 supposer qu +\rquote il sut exactement \'e0 quoi s\rquote en tenir. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, le tra\'eetre n\rquote abandonna pas ses odieux desseins, comme s\rquote il e\'fbt voulu reprendre \'e0 son compte les projets du nabab. +\par +\par C\rquote est pourquoi Steam-House continua sa route \'e0 travers les d\'e9fil\'e9s des Vindhyas, et, apr\'e8s les p\'e9rip\'e9ties que l\rquote on conna\'eet, les voyageurs arriv\'e8rent sur les bords du lac Puturia, auquel il fallut demander refuge. + +\par +\par L\'e0, lorsque K\'e2lagani voulut quitter le train flottant, sous pr\'e9texte de se rendre \'e0 Jubbulpore, il se laissa deviner. Si ma\'eetre de lui qu\rquote il f\'fbt, un simple ph\'e9nom\'e8ne physiologique, qui ne pouvait \'e9chapper \'e0 + la perspicacit\'e9 du colonel, l\rquote avait rendu suspect, et l\rquote on sait maintenant que les soup\'e7ons de sir Edward Munro n\rquote \'e9taient que trop justifi\'e9s. +\par +\par On le laissa partir, mais Go\'fbmi lui fut adjoint. Tous deux se pr\'e9cipit\'e8rent dans les eaux du lac, et, une heure apr\'e8s, ils avaient atteint la rive sud-est du Puturia. +\par +\par Les voil\'e0 donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l\rquote un soup\'e7onnant l\rquote autre, l\rquote autre ne se sachant pas soup\'e7onn\'e9. L\rquote avantage \'e9tait alors pour Go\'fbmi, ce second Mac Neil du colonel Munro. +\par +\par Pendant trois heures, les deux Indous all\'e8rent ainsi sur cette grande route, qui traverse les cha\'eenons m\'e9ridionaux des Vindhyas pour aboutir \'e0 la station de Jubbulpore. Le brouillard \'e9 +tait beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Go\'fbmi surveillait de pr\'e8s son compagnon. Un solide couteau \'e9tait attach\'e9 \'e0 sa ceinture. Au premier mouvement suspect, tr\'e8s exp\'e9ditif de caract\'e8 +re, il se proposait de bondir sur K\'e2lagani et de le mettre hors d\rquote \'e9tat de nuire. +\par +\par Malheureusement, le fid\'e8le Indou n\rquote eut pas le temps d\rquote agir comme il l\rquote esp\'e9rait. +\par +\par La nuit, sans lune, \'e9tait noire. \'c0 vingt pas, on n\rquote e\'fbt pas distingu\'e9 un homme en marche. +\par +\par Il arriva donc, \'e0 l\rquote un des tournants du chemin, qu\rquote une voix se fit brusquement entendre, appelant K\'e2lagani. +\par +\par \'ab\~Oui\~! Nassim\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par Et, au m\'eame moment, un cri aigu, tr\'e8s bizarre, retentit sur la gauche de la route. +\par +\par Ce cri, c\rquote \'e9tait le \'ab\~kisri\~\'bb de ces farouches tribus du Gondwana, que Go\'fbmi connaissait bien\~! +\par +\par Go\'fbmi, surpris, n\rquote avait pu rien tenter. D\rquote ailleurs, K\'e2lagani mort, qu\rquote aurait-il pu faire contre toute une bande d\rquote Indous \'e0 + laquelle ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de fuir, pour essayer le pr\'e9venir ses compagnons. Oui\~! rester libre, d\rquote abord, puis revenir au lac, et chercher \'e0 rejoindre \'e0 la nage le G\'e9ant d\rquote Acier pour l +\rquote emp\'eacher d\rquote accoster la rive, il n\rquote y avait pas autre chose \'e0 faire. +\par +\par Go\'fbmi n\rquote h\'e9sita pas. Au moment o\'f9 K\'e2lagani rejoignait ce Nassim qui lui avait r\'e9pondu, il se jeta de c\'f4t\'e9 et disparut dans les jungles qui bordaient la route. +\par +\par Et, lorsque K\'e2lagani revint avec son complice, dans l\rquote intention de se d\'e9barrasser du compagnon que lui avait impos\'e9 le colonel Munro, Go\'fbmi n\rquote \'e9tait plus l\'e0. +\par +\par Nassim \'e9tait le chef d\rquote une bande de Dacoits, d\'e9vou\'e9 \'e0 la cause de Nana Sahib. Lorsqu\rquote il apprit la disparition de Go\'fbmi, il lan\'e7a ses hommes \'e0 travers les jungles. \'c0 + tout prix, il voulait reprendre le hardi serviteur qui venait de s\rquote \'e9chapper. +\par +\par Les recherches furent inutiles. Go\'fbmi, soit qu\rquote il se f\'fbt perdu dans l\rquote obscurit\'e9, soit qu\rquote un trou quelconque lui serv\'eet de refuge, avait disparu, et il fallut renoncer \'e0 le retrouver. +\par +\par Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Go\'fbmi, livr\'e9 \'e0 ses seules ressources, au milieu de cette r\'e9gion sauvage, \'e0 trois heures de marche d\'e9j\'e0 du lac Puturia, qu\rquote il ne pourrait, quelle que f\'fb +t sa diligence, rejoindre avant eux\~? +\par +\par K\'e2lagani en prit donc son parti. Il conf\'e9ra un instant avec le chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, redescendant la route, se port\'e8rent \'e0 grands pas dans la direction du lac. +\par +\par Et maintenant, si cette troupe avait quitt\'e9 les gorges des Vindhyas, o\'f9 elle campait depuis quelque temps, c\rquote est que K\'e2lagani avait pu faire conna\'eetre la prochaine arriv\'e9e du colonel Munro aux environs du lac Puturia. Par qui\~ +? Par cet Indou, qui n\rquote \'e9tait autre que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. \'c0 qui\~? \'c0 celui dont la main dirigeait dans l\rquote ombre toute cette machination\~! +\par +\par En effet, ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, ce qui se passait alors, c\rquote \'e9tait le r\'e9sultat d\rquote un plan bien arr\'eat\'e9, auquel le colonel Munro et ses compagnons ne pouvaient se soustraire. C\rquote est pourquoi, au moment o\'f9 + le train accostait la pointe m\'e9ridionale du lac, les Dacoits purent l\rquote attaquer sous les ordres de Nassim et de K\'e2lagani. +\par +\par Mais c\rquote \'e9tait au colonel Munro qu\rquote on en voulait, \'e0 lui seul. Ses compagnons, abandonn\'e9s dans ce pays, leur derni\'e8re maison d\'e9truite, n\rquote \'e9taient plus \'e0 craindre. Il fut donc entra\'een\'e9, et, \'e0 + sept heures du matin, six milles le s\'e9paraient d\'e9j\'e0 du lac Puturia. +\par +\par Que sir Edward Munro f\'fbt conduit par K\'e2lagani \'e0 la station de Jubbulpore, ce n\rquote \'e9tait pas admissible. Aussi se disait-il qu\rquote il ne devait pas quitter la r\'e9gion des Vindhyas, et que, tomb\'e9 au pouvoir de ses ennemis, il n +\rquote en sortirait peut-\'eatre jamais. +\par +\par Cependant, cet homme courageux n\rquote avait rien perdu de son sang-froid. Il allait, au milieu de ces farouches Indous, pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement. Il affectait m\'eame de ne pas apercevoir K\'e2lagani. Le tra\'eetre avait pris la t\'ea +te de la troupe, et il en \'e9tait bien le chef en effet. Quant \'e0 fuir, ce n\rquote \'e9tait pas possible. Bien qu\rquote il ne f\'fbt pas garrott\'e9, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni en arri\'e8 +re, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui e\'fbt pu lui livrer passage. D\rquote ailleurs, il aurait \'e9t\'e9 repris imm\'e9diatement. +\par +\par Il r\'e9fl\'e9chissait donc aux cons\'e9quences de sa situation. Pouvait-il croire que la main de Nana Sahib f\'fbt dans tout ceci\~? Non\~! Pour lui, le nabab \'e9tait bien mort. Mais, quelque compagnon de l\rquote +ancien chef des rebelles, Balao Rao peut \'eatre, n\rquote avait-il pas r\'e9solu de satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, \'e0 laquelle son fr\'e8re avait vou\'e9 sa vie\~? Sir Edward Munro pressentait quelque man\'9cuvre de ce genre. + +\par +\par En m\'eame temps, il songeait au malheureux Go\'fbmi, qui n\rquote \'e9tait pas prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s\rquote \'e9chapper\~? c\rquote \'e9tait possible. N\rquote avait-il pas tout d\rquote abord succomb\'e9\~? c\rquote \'e9 +tait plus probable. Pouvait-on compter sur son aide, au cas o\'f9 il serait sain et sauf\~? c\rquote \'e9tait difficile. +\par +\par En effet, si Go\'fbmi avait cru devoir pousser jusqu\rquote \'e0 la station de Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. +\par +\par Si, au contraire, il \'e9tait venu rejoindre Banks et ses compagnons \'e0 la pointe m\'e9ridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque d\'e9pourvus de munitions\~? Se jetteraient-ils sur la route de Jubbulpore\~?\'85 Mais, avant qu\rquote +ils eussent pu l\rquote atteindre, le prisonnier aurait d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 dans quelque inaccessible retraite des Vindhyas\~! +\par +\par Donc, de ce c\'f4t\'e9, il ne fallait garder aucun espoir. +\par +\par Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne d\'e9sesp\'e9rait pas, n\rquote \'e9tant point homme \'e0 se laisser abattre, mais il pr\'e9f\'e9rait voir les choses dans toute leur r\'e9alit\'e9, au lieu de s\rquote abandonner \'e0 + quelque illusion indigne d\rquote un esprit que rien ne pouvait troubler. +\par +\par Cependant, la troupe marchait avec une extr\'eame rapidit\'e9. \'c9videmment, Nassim et K\'e2lagani voulaient arriver, avant le coucher du soleil, \'e0 quelque rendez-vous convenu, o\'f9 se d\'e9ciderait le sort du colonel. Si le tra\'eetre \'e9tait press +\'e9, sir Edward Munro ne l\rquote \'e9tait pas moins d\rquote en finir, quelle que f\'fbt la fin qui l\rquote attendit. +\par +\par Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, K\'e2lagani fit faire halte. Les Dacoits \'e9taient pourvus de vivres et mang\'e8rent sur le bord d\rquote un petit ruisseau. +\par +\par Un peu de pain et de viande s\'e8che fut mis \'e0 la disposition du colonel, qui ne refusa point d\rquote y toucher. Il n\rquote avait rien pris depuis la veille, et ne voulait pas donner \'e0 ses ennemis la joie de le voir faiblir physiquement \'e0 l +\rquote heure supr\'eame. +\par +\par \'c0 ce moment, pr\'e8s de seize milles avaient \'e9t\'e9 franchis pendant cette marche forc\'e9e. Sur l\rquote ordre de K\'e2lagani, on se remit en route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. +\par +\par Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le colonel Munro avait pu conserver un semblant d\rquote espoir, tant qu\rquote il le suivait, il comprit alors qu\rquote il n +\rquote \'e9tait plus qu\rquote entre les mains de Dieu. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, K\'e2lagani et les siens traversaient un \'e9troit d\'e9fil\'e9, qui formait l\rquote extr\'eame limite de la vall\'e9e de la Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. +\par +\par L\rquote endroit \'e9tait situ\'e9 \'e0 trois cent cinquante kilom\'e8tres environ du p\'e2l de Tandit, dans l\rquote est de ces monts Sautpourra, que l\rquote on peut consid\'e9rer comme le prolongement occidental des Vindhyas. +\par +\par L\'e0, sur un des derniers contreforts, s\rquote \'e9levait la vieille forteresse de Ripore, abandonn\'e9e depuis longtemps, parce qu\rquote elle ne pouvait \'eatre ravitaill\'e9e, pour peu que les d\'e9fil\'e9s de l\rquote ouest fussent occup\'e9s par l +\rquote ennemi. +\par +\par Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la cha\'eene, une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui surplombait un large \'e9vasement de la gorge, au milieu des croupes avoisinantes. On ne pouvait y acc\'e9der que par un \'e9 +troit sentier, tortueusement \'e9vid\'e9 dans le massif rocheux, sentier \'e0 peine praticable pour des pi\'e9tons. +\par +\par L\'e0, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines d\'e9mantel\'e9es, quelques bastions en ruines. Au milieu de l\rquote esplanade, ferm\'e9e sur l\rquote ab\'eeme par un parapet de pierre, se dressait un b\'e2timent, \'e0 demi d\'e9 +truit, qui servait autrefois de caserne \'e0 la petite garnison de Ripore, et dont on n\rquote aurait pas voulu maintenant pour \'e9table. +\par +\par Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous ceux qui s\rquote allongeaient autrefois \'e0 travers les embrasures du parapet. C\rquote \'e9tait un \'e9norme canon, braqu\'e9 vers la face ant\'e9rieure de l\rquote esplanade +. Trop lourd pour \'eatre descendu, trop d\'e9t\'e9rior\'e9, d\rquote ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait \'e9t\'e9 laiss\'e9 l\'e0, sur son aff\'fbt, livr\'e9 aux morsures de la rouille qui rongeait son enveloppe de fer. +\par +\par C\rquote \'e9tait bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant du c\'e9l\'e8bre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de Jehanghir, \'e9norme pi\'e8ce, longue de six m\'e8tres, avec un calibre de quarante-quatre. On e\'fb +t pu le comparer \'e9galement au non moins fameux canon de Bidjapour, dont la d\'e9tonation, au dire des indig\'e8nes, n\rquote e\'fbt pas laiss\'e9 debout un seul des monuments de la cit\'e9. +\par +\par Telle \'e9tait la forteresse de Ripore, o\'f9 le prisonnier fut amen\'e9 par la troupe de K\'e2lagani. Il \'e9tait cinq heures du soir, quand il y arriva, apr\'e8s une journ\'e9e de marche de plus de vingt-cinq milles. +\par +\par En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se trouver\~? Il ne devait pas tarder \'e0 l\rquote apprendre. +\par +\par Un groupe d\rquote Indous occupait alors le b\'e2timent en ruines, qui s\rquote \'e9levait au fond de l\rquote esplanade. Ce groupe s\rquote en d\'e9tacha, tandis que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. +\par +\par Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras crois\'e9s, il attendait. +\par +\par K\'e2lagani quitta la place qu\rquote il occupait dans le rang, et fit quelques pas au devant du groupe. +\par +\par Un Indou, simplement v\'eatu, marchait en t\'eate. +\par +\par K\'e2lagani s\rquote arr\'eata devant lui et s\rquote inclina. L\rquote Indou lui tendit une main que K\'e2lagani baisa respectueusement. Un signe de t\'eate lui t\'e9moigna qu\rquote on \'e9tait content de ses services. +\par +\par Puis, l\rquote Indou s\rquote avan\'e7a vers le prisonnier, lentement, mais l\rquote \'9cil en feu, avec tous les sympt\'f4mes d\rquote une col\'e8re \'e0 peine contenue. On e\'fbt dit d\rquote un fauve marchant sur sa proie. +\par +\par Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d\rquote un pas, le regardant avec autant de fixit\'e9 qu\rquote il \'e9tait regard\'e9 lui-m\'eame. +\par +\par Lorsque l\rquote Indou ne fut plus qu\rquote \'e0 cinq pas de lui\~: +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est que Balao Rao, le fr\'e8re du nabab\~! dit le colonel, d\rquote un ton qui indiquait le plus profond m\'e9pris. +\par +\par \endash \~Regarde mieux\~! r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Nana Sahib\~! s\rquote \'e9cria le colonel Munro, en reculant, cette fois, malgr\'e9 lui. Nana Sahib vivant\~!\'85\~\'bb Oui, le nabab lui-m\'eame, l\rquote ancien chef de la r\'e9volte des Cipayes, l\rquote implacable ennemi de Munro\~ +! Mais qui avait donc succomb\'e9 dans la rencontre au p\'e2l de Tand\'eet\~? C\rquote \'e9tait Balao Rao, son fr\'e8re. +\par +\par L\rquote extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux gr\'eal\'e9s \'e0 la face, tous deux amput\'e9s du m\'eame doigt de la m\'eame main, avait tromp\'e9 les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n\rquote avaient pas h\'e9sit\'e9 \'e0 + reconna\'eetre le nabab dans celui qui n\rquote \'e9tait que son fr\'e8re, et il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de ne pas commettre cette m\'e9prise. Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorit\'e9s, annon\'e7 +a la mort du nabab, Nana Sahib vivait encore\~: c\rquote \'e9tait Balao Rao qui n\rquote \'e9tait plus. +\par +\par Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de l\rquote exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une s\'e9curit\'e9 presque absolue. En effet, son fr\'e8re ne devait pas \'eatre recherch\'e9 par la police anglaise avec le m\'ea +me acharnement que lui, et il ne le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui \'e9taient point imput\'e9s, mais il n\rquote avait pas sur les Indous du centre l\rquote influence pernicieuse que poss\'e9dait le nabab. +\par +\par Nana Sahib, se voyant traqu\'e9 de si pr\'e8s, avait donc r\'e9solu de faire le mort jusqu\rquote au moment o\'f9 il pourrait d\'e9finitivement agir, et, renon\'e7ant temporairement \'e0 ses projets insurrectionnels, il s\rquote \'e9tait donn\'e9 + tout entier \'e0 sa vengeance. Jamais, d\rquote ailleurs, les circonstances n\rquote avaient \'e9t\'e9 plus favorables. Le colonel Munro, toujours surveill\'e9 par ses agents, venait de quitter Calcutta pour un voyage qui devait le conduire \'e0 + Bombay. Ne serait-il pas possible de l\rquote amener dans la r\'e9gion des Vindhyas, \'e0 travers les provinces du Bundelkund\~? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce but qu\rquote il lui d\'e9p\'eacha l\rquote intelligent K\'e2lagani. +\par +\par Le nabab quitta alors le p\'e2l de Tand\'eet, qui ne lui offrait plus un abri s\'fbr. Il s\rquote enfon\'e7a dans la vall\'e9e de la Nerbudda, jusqu\rquote aux derni\'e8res gorges des Vindhyas. L\'e0 s\rquote \'e9 +levait la forteresse de Ripore, qui lui parut un lieu de refuge o\'f9 la police ne songerait gu\'e8re \'e0 le relancer, puisqu\rquote elle devait le croire mort. +\par +\par Nana Sahib s\rquote y installa donc avec les quelques Indous d\'e9vou\'e9s \'e0 sa personne. Il les renfor\'e7a bient\'f4t d\rquote une bande de Dacoits, dignes de se ranger sous les ordres d\rquote un tel chef, et il attendit. +\par +\par Mais qu\rquote attendait-il depuis quatre mois\~? Que K\'e2lagani e\'fbt rempli sa mission, et lui fit conna\'eetre la prochaine arriv\'e9e, du colonel Munro dans cette partie des Vindhyas, o\'f9 il serait sous sa main. +\par +\par Toutefois, une crainte s\rquote empara de Nana Sahib. Ce fut que la nouvelle de sa mort, r\'e9pandue dans toute la p\'e9ninsule, n\rquote arriv\'e2t aux oreilles de K\'e2lagani. Si celui-ci y ajoutait foi, n\rquote abandonnerait-il pas son \'9c +uvre de trahison vis-\'e0-vis du colonel Munro\~? +\par +\par De l\'e0, l\rquote envoi d\rquote un autre Indou \'e0 travers les routes du Bundelkund, ce Nassim qui, m\'eal\'e9 \'e0 la caravane des Banjaris, rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit en communication avec K\'e2lagani, et l +\rquote instruisit du v\'e9ritable \'e9tat des choses. +\par +\par Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint \'e0 la forteresse de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 depuis le jour o\'f9 K\'e2lagani avait quitt\'e9 Bhopal. Le colonel Munro et ses compagnons s\rquote avan\'e7 +aient \'e0 petites journ\'e9es vers les Vindhyas, K\'e2lagani les guidait, et c\rquote \'e9tait aux environs du lac Puturia qu\rquote il fallait les attendre. +\par +\par Tout avait donc r\'e9ussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne pouvait plus lui \'e9chapper. +\par +\par Et, en effet, ce soir-l\'e0, le colonel Munro \'e9tait seul, d\'e9sarm\'e9, en sa pr\'e9sence, \'e0 sa merci. +\par +\par Apr\'e8s les premiers mots \'e9chang\'e9s, ces deux hommes se regard\'e8rent un instant sans prononcer une seule parole. +\par +\par Mais, soudain, l\rquote image de lady Munro repassant plus vivement devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son c\'9cur \'e0 sa t\'eate. Il s\rquote \'e9lan\'e7a sur le meurtrier des prisonniers de Cawnpore\~!\'85 +\par +\par Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arri\'e8re. +\par +\par Trois Indous s\rquote \'e9taient subitement jet\'e9s sur le colonel, et ils le ma\'eetris\'e8rent, non sans peine. +\par +\par Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-m\'eame. Le nabab le comprit sans doute, car, d\rquote un geste, il \'e9carta les Indous. +\par +\par Les deux ennemis se retrouv\'e8rent de nouveau face \'e0 face. +\par +\par \'ab\~Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attach\'e9 \'e0 la bouche de leurs canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce jour, plus de douze cents Cipayes ont p\'e9ri de cette \'e9pouvantable mort\~! Les tiens ont massacr\'e9 sans piti +\'e9 les fugitifs de Lahore, ils ont \'e9gorg\'e9, apr\'e8s la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf membres de la famille du roi, ils ont massacr\'e9 \'e0 Lucknow six mille des n\'f4tres, et trois mille apr\'e8s la campagne du Pendjab\~ +! En tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indig\'e8nes ont pay\'e9 de leur vie ce soul\'e8vement pour l\rquote ind\'e9pendance nationale\~! +\par +\par \endash \~\'c0 mort\~! \'e0 mort\~!\~\'bb s\rquote \'e9cri\'e8rent les Dacoits et les Indous rang\'e9s autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et attendit que le colonel Munro voul\'fbt lui r\'e9pondre. Le colonel ne r\'e9 +pondit pas. \'ab\~Quant \'e0 toi, Munro, reprit le nabab, tu as tu\'e9 de ta main la Rani de Jansi, ma fid\'e8le compagne\'85 et elle n\rquote est pas encore veng\'e9e\~!\~\'bb Pas de r\'e9ponse du colonel Munro. +\par +\par \'ab\~Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon fr\'e8re Balao Rao est tomb\'e9 sous les balles anglaises dirig\'e9es contre moi\'85 et mon fr\'e8re n\rquote est pas encore veng\'e9\~! +\par +\par \endash \~\'c0 mort\~! \'c0 mort\~!\~\'bb Ces cris \'e9clat\'e8rent avec plus de violence, celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le prisonnier. +\par +\par \'ab\~Silence\~! s\rquote \'e9cria Nana Sahib. Attendez l\rquote heure de la justice\~!\~\'bb +\par +\par Tous se turent. +\par +\par \'ab\~Munro, reprit le nabab, c\rquote est un de tes anc\'eatres, c\rquote est Hector Munro, qui a os\'e9 appliquer pour la premi\'e8re fois cet \'e9pouvantable supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la guerre de 1857\~! C\rquote +est lui qui a donn\'e9 l\rquote ordre d\rquote attacher vivants, \'e0 la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos fr\'e8res\'85\~\'bb +\par +\par Nouveaux cris, nouvelles d\'e9monstrations, que Nana Sahib n\rquote aurait pu r\'e9primer cette fois. Aussi\~: +\par +\par \'ab\~Repr\'e9sailles pour repr\'e9sailles\~! ajouta-t-il. Munro, tu p\'e9riras comme tant des n\'f4tres ont p\'e9ri\~!\~\'bb +\par +\par Puis, se retournant\~: +\par +\par \'ab\~Vois ce canon\~!\~\'bb +\par +\par Et le nabab montrait l\rquote \'e9norme pi\'e8ce, longue de plus de cinq m\'e8tres, qui occupait le centre de l\rquote esplanade. +\par +\par \'ab\~Tu vas \'eatre attach\'e9, dit-il, \'e0 la bouche de ce canon\~! Il est charg\'e9, et demain, au lever du soleil, sa d\'e9tonation, se prolongeant jusqu\rquote aux fonds de Vindhyas, apprendra \'e0 + tous que la vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que l\rquote annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien, dit-il, tu fais ce que j\rquote aurais fait, si tu \'e9tais tomb\'e9 entre mes mains\~!\~\'bb +\par +\par Et, de lui-m\'eame, le colonel Munro alla se placer devant la bouche du canon, \'e0 laquelle, les mains li\'e9es derri\'e8re le dos, il fut attach\'e9 par de fortes cordes. +\par +\par Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits et d\rquote Indous vint l\rquote insulter l\'e2chement. On e\'fbt d\'eet des Sioux de l\rquote Am\'e9rique du Nord autour d\rquote un prisonnier encha\'een\'e9 au poteau du supplice. +\par +\par Le colonel Munro demeura impassible devant l\rquote outrage, comme il voulait l\rquote \'eatre devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, K\'e2lagani et Nassim se retir\'e8 +rent dans la vieille caserne. Toute la bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir Edward Munro resta en pr\'e9sence de la mort et de Dieu. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017389}CHAPITRE XII\line \'c0 la bouche d\rquote un canon.{\*\bkmkend _Toc98017389} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient \'e9t\'e9 mises \'e0 la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu\rquote ils mangeaient, on pouvait les entendre crier, vocif\'e9rer, sous l\rquote influence de cette violente liqueur d +\rquote arak, dont ils faisaient un usage immod\'e9r\'e9. +\par +\par Mais tout ce vacarme s\rquote apaisa peu \'e0 peu. Le sommeil ne devait pas tarder \'e0 s\rquote emparer de ces brutes, tr\'e8s surmen\'e9es d\'e9j\'e0 par une longue journ\'e9e de fatigue. +\par +\par Sir Edward Munro allait-il donc \'eatre laiss\'e9 sans gardien jusqu\rquote au moment o\'f9 sonnerait l\rquote heure de sa mort\~? Nana Sahib ne ferait-il pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement attach\'e9 par les triples tou +rs de corde qui lui cerclaient les bras et la poitrine, f\'fbt hors d\rquote \'e9tat de faire un mouvement\~? +\par +\par Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un Indou quitter la caserne et s\rquote avancer sur l\rquote esplanade. +\par +\par Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit aupr\'e8s du colonel Munro. +\par +\par Tout d\rquote abord, apr\'e8s avoir travers\'e9 obliquement le plateau, il vint droit au canon, afin de s\rquote assurer que le prisonnier \'e9tait toujours l\'e0. D\rquote une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne c\'e9d\'e8 +rent point. Puis, sans s\rquote adresser au colonel, mais se parlant \'e0 lui-m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Dix livres de bonne poudre\~! dit-il. Il y a longtemps que le vieux canon de Ripore n\rquote a parl\'e9, mais, demain, il parlera\~!\'85\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9flexion amena un sourire de d\'e9dain sur le fier visage du colonel Munro. La mort n\rquote \'e9tait pas pour l\rquote effrayer, si \'e9pouvantable qu\rquote elle d\'fbt \'eatre. +\par +\par L\rquote indou, apr\'e8s avoir examin\'e9 la partie ant\'e9rieure de la bouche \'e0 feu, revint un peu en arri\'e8re, caressa de sa main l\rquote \'e9paisse culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumi\'e8re, que la poudre de l\rquote +amorce emplissait jusqu\rquote \'e0 l\rquote orifice. +\par +\par Puis, l\rquote Indou resta appuy\'e9 sur le bouton de la culasse. Il semblait avoir absolument oubli\'e9 que le prisonnier f\'fbt l\'e0, comme un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se d\'e9robe sous lui. +\par +\par Indiff\'e9rence ou effet de l\rquote arak qu\rquote il venait de boire, l\rquote Indou chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il s\rquote interrompait et recommen\'e7ait, comme un homme auquel, sous l\rquote influence d\rquote une dem +i-ivresse, sa pens\'e9e \'e9chappe peu \'e0 peu. +\par +\par Un quart d\rquote heure plus tard, l\rquote Indou se redressa. Sa main se promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s\rquote arr\'eatant devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d\rquote incoh\'e9rentes paroles. Par instinct, + ses doigts saisirent une derni\'e8re fois les cordes, comme pour les serrer plus solidement\~; puis, hochant la t\'eate, en homme qui est rassur\'e9, il alla s\rquote accouder sur le parapet, \'e0 une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche \'e0 feu. + +\par +\par Pendant dix minutes encore, l\rquote Indou demeura dans cette position, tant\'f4t tourn\'e9 vers le plateau, tant\'f4t pench\'e9 en dehors, et plongeant ses regards dans l\rquote ab\'eeme qui se creusait au pied de la forteresse. +\par +\par Il \'e9tait visible qu\rquote il faisait un dernier effort pour ne pas succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l\rquote emportant, il se laissa glisser jusqu\rquote au sol, s\rquote y \'e9tendit, et l\rquote +ombre du parapet le rendit absolument invisible. +\par +\par La nuit, d\rquote ailleurs, \'e9tait d\'e9j\'e0 profonde. D\rquote \'e9pais nuages, immobiles, s\rquote allongeaient sur le ciel. L\rquote atmosph\'e8re \'e9tait aussi calme que si les mol\'e9cules de l\rquote air eussent \'e9t\'e9 soud\'e9es l\rquote +une \'e0 l\rquote autre. Les bruits de la vall\'e9e n\rquote arrivaient pas \'e0 cette hauteur. Le silence \'e9tait absolu. +\par +\par Ce qu\rquote allait \'eatre une telle nuit d\rquote angoisses pour le colonel Munro, il convient de le dire, \'e0 l\rquote honneur de cet homme \'e9nergique. Pas un instant, il ne songea \'e0 cette derni\'e8 +re seconde de sa vie, pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses membres effroyablement dispers\'e9s, iraient se perdre dans l\rquote espace. Ce ne serait qu\rquote un coup de foudre, apr\'e8s tout, et ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 + de quoi \'e9branler une nature sur laquelle jamais effroi physique ou moral n\rquote avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore \'e0 vivre\~: elles appartenaient \'e0 cette existence, qui avait \'e9t\'e9 si heureuse pendant sa plus longue p\'e9 +riode. Sa vie se rouvrait tout enti\'e8re avec une singuli\'e8re pr\'e9cision. Tout son pass\'e9 se repr\'e9sentait \'e0 son esprit. +\par +\par L\rquote image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il l\rquote entendait, cette infortun\'e9e qu\rquote il pleurait comme aux premiers jours, non plus des yeux, mais du c\'9cur\~ +! Il la retrouvait jeune fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette habitation o\'f9 il l\rquote avait pour la premi\'e8re fois admir\'e9e, connue, aim\'e9e\~! Ces quelques ann\'e9es de bonheur, brusquement termin\'e9es par la plus +\'e9pouvantable des catastrophes, se raviv\'e8rent dans son esprit. Tous leurs d\'e9tails, si l\'e9gers qu\rquote ils fussent, lui revinrent \'e0 la m\'e9moire avec une telle nettet\'e9, que la r\'e9alit\'e9 n\rquote eut peut-\'eatre pas \'e9t\'e9 plus +\'ab\~r\'e9elle\~\'bb\~! Le milieu de la nuit \'e9tait d\'e9j\'e0 pass\'e9 que sir Edward Munro ne s\rquote en \'e9tait pas aper\'e7u. Il avait v\'e9cu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l\rquote en e\'fbt pu distraire, l\'e0-bas, pr\'e8 +s de sa femme ador\'e9e. En trois heures s\rquote \'e9taient r\'e9sum\'e9s les trois ans qu\rquote il avait v\'e9cu pr\'e8s d\rquote elle\~! Oui\~! son imagination l\rquote avait irr\'e9sistiblement enlev\'e9 + de ce plateau de la forteresse de Ripore, elle l\rquote avait arrach\'e9 \'e0 la bouche de ce canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, enflammer l\rquote amorce\~! +\par +\par Mais alors, l\rquote horrible d\'e9nouement du si\'e8ge de Cawnpore lui apparut, l\rquote emprisonnement de lady Munro et de sa m\'e8 +re dans le Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois auparavant, il \'e9tait all\'e9 une derni\'e8re fois pleurer. +\par +\par Et cet odieux Nana Sahib qui \'e9tait l\'e0, \'e0 quelques pas, derri\'e8re des murs de cette caserne en ruines, l\rquote ordonnateur des massacres, le meurtrier de lady Munro et de tant d\rquote autres infortun\'e9es\~! Et c\rquote \'e9 +tait entre ses mains qu\rquote il venait de tomber, lui, qui avait voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n\rquote avait pu atteindre\~! +\par +\par Sir Edward Munro, sous la pouss\'e9e d\rquote une col\'e8re aveugle, fit un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9 pour rompre ses liens. Les cordes craqu\'e8rent, et les n\'9cuds, resserr\'e9s, lui entr\'e8 +rent dans les chairs. Il poussa un cri, non de douleur, mais d\rquote impuissante rage. +\par +\par \'c0 ce cri, l\rquote Indou, \'e9tendu dans l\rquote ombre du parapet, redressa la t\'eate. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu\rquote il \'e9tait le gardien du prisonnier. +\par +\par Il se releva donc, s\rquote avan\'e7a en h\'e9sitant vers le colonel Munro, lui posa la main sur l\rquote \'e9paule, pour s\rquote assurer qu\rquote il \'e9tait toujours l\'e0, et, du ton d\rquote un homme \'e0 moiti\'e9 endormi\~: +\par +\par \'ab\~Demain, dit-il, au lever du soleil\'85 Boum\~!\~\'bb +\par +\par Puis, il retourna vers le parapet, afin d\rquote y reprendre un point d\rquote appui. D\'e8s qu\rquote il l\rquote eut touch\'e9, il se coucha sur le sol et ne tarda pas \'e0 s\rquote assoupir compl\'e8tement. +\par +\par \'c0 la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris le colonel Munro. Le cours de ses pens\'e9es se modifia, sans qu\rquote il songe\'e2t davantage au sort qui l\rquote attendait. Par une association d\rquote id\'e9 +es toute naturelle, il pensa \'e0 ses amis, \'e0 ses compagnons. Il se demanda si, eux aussi, n\rquote \'e9taient pas tomb\'e9s entre les mains d\rquote une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les Vindhyas, si on ne leur r\'e9 +servait pas un sort identique au sien, et cette pens\'e9e lui serra le c\'9cur. +\par +\par Mais, presque aussit\'f4t, il se dit que cela ne pouvait \'eatre. En effet, si le nabab avait r\'e9solu leur mort, il les aurait r\'e9unis \'e0 lui dans le m\'eame supplice. Il e\'fbt voulut doubler ses angoisses de celles de ses amis. Non\~! ce n\rquote +\'e9tait que sur lui, sur lui seul, \endash \~il essayait de l\rquote esp\'e9rer, \endash \~que Nana Sahib voulait assouvir sa haine\~! +\par +\par Cependant, si d\'e9j\'e0 et par impossible, Banks, le capitaine Hod, Maucler, \'e9taient libres, que faisaient-ils\~? Avaient-ils pris la route de Jubbulpore, sur laquelle le G\'e9ant d\rquote Acier, que n\rquote avaient pu d\'e9 +truire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement\~? L\'e0, les secours ne manqueraient pas\~! Mais \'e0 quoi bon\~? Comment auraient-ils su o\'f9 \'e9tait le colonel Munro\~ +? Nul ne connaissait cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, d\rquote ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu \'e0 la pens\'e9e\~? Nana Sahib n\rquote \'e9tait-il pas mort pour eux\~? N\rquote avait-il pas succomb\'e9 \'e0 + l\rquote attaque du p\'e2l de Tand\'eet\~? Non\~! ils ne pouvaient rien pour le prisonnier\~! +\par +\par Du c\'f4t\'e9 de Go\'fbmi, nul espoir non plus. K\'e2lagani avait eu tout int\'e9r\'eat \'e0 se d\'e9faire de ce d\'e9vou\'e9 serviteur, et puisque Go\'fbmi n\rquote \'e9tait pas l\'e0, c\rquote est qu\rquote il avait pr\'e9c\'e9d\'e9 son ma\'eet +re dans la mort\~! +\par +\par Compter sur une chance quelconque de salut, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 inutile. Le colonel Munro n\rquote \'e9tait point homme \'e0 s\rquote illusionner. Il voyait les choses dans leur vrai, et il revint \'e0 ses premi\'e8res pens\'e9 +es, au souvenir des jours heureux qui emplissait son c\'9cur. +\par +\par Combien d\rquote heures s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es, pendant qu\rquote il r\'eavait ainsi, il lui e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de l\rquote \'e9valuer. La nuit \'e9tait toujours obscure. Rien n\rquote apparaissait encore \'e0 + la cime des montagnes de l\rquote est, qui annon\'e7\'e2t les premi\'e8res lueurs de l\rquote aube. +\par +\par Cependant, il devait \'eatre environ quatre heures du matin, lorsque l\rquote attention du colonel Munro fut attir\'e9e par un ph\'e9nom\'e8ne assez singulier. Jusqu\rquote \'e0 ce moment, pendant ce retour sur son existence pass\'e9e, il avait plut\'f4 +t regard\'e9 en dedans qu\rquote en dehors de lui. Les objets ext\'e9rieurs, peu distincts au milieu de ces profondes t\'e9n\'e8bres, n\rquote auraient pu le distraire\~; mais alors, ses yeux devinrent plus fixes, et toutes les images, \'e9voqu\'e9 +es dans son souvenir, s\rquote effac\'e8rent soudain devant une sorte d\rquote apparition, aussi inattendue qu\rquote inexplicable. +\par +\par En effet, le colonel Munro n\rquote \'e9tait plus seul sur le plateau de Ripore. Une lumi\'e8re, encore ind\'e9cise, venait de se montrer vers l\rquote extr\'e9mit\'e9 du sentier, \'e0 + la poterne de la forteresse. Elle allait et venait, vacillante, trouble, mena\'e7ant de s\rquote \'e9teindre, reprenant son \'e9clat, comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 tenue par une main peu s\'fbre. +\par +\par Dans la situation o\'f9 se trouvait le prisonnier, tout incident pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quitt\'e8rent donc plus ce feu. Il observa qu\rquote une sorte de vapeur fuligineuse s\rquote en d\'e9gageait et qu\rquote il \'e9tait mobile. D +\rquote o\'f9 cette conclusion qu\rquote il ne devait pas \'eatre enferm\'e9 dans un fanal. +\par +\par \'ab\~Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro\'85 Go\'fbmi peut-\'eatre\~! Mais non\~!\'85 Il ne serait pas l\'e0 avec une lumi\'e8re qui le trahirait\'85 Qu\rquote est-ce donc\~?\~\'bb +\par +\par Le feu s\rquote approchait lentement. Il glissa, d\rquote abord, le long du mur de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu\rquote il ne f\'fbt aper\'e7u de quelques-uns des Indous endormis au dedans. +\par +\par Il n\rquote en fut rien. Le feu passa sans \'eatre remarqu\'e9. Parfois, lorsque la main qui le portait s\rquote agitait d\rquote un mouvement f\'e9brile, il se ravivait et brillait d\rquote un plus vif \'e9clat. +\par +\par Bient\'f4t le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la cr\'eate, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d\rquote orage. +\par +\par Alors le colonel Munro commen\'e7a \'e0 distinguer une sorte de fant\'f4me, sans forme appr\'e9ciable, une \'ab\~ombre\~\'bb, que cette lumi\'e8re \'e9clairait vaguement. L\rquote \'eatre quelconque, qui s\rquote avan\'e7ait ainsi, devait \'ea +tre recouvert d\rquote un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa t\'eate. +\par +\par Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il craignait d\rquote effaroucher cette apparition, de voir s\rquote \'e9teindre la flamme dont la clart\'e9 la guidait dans l\rquote ombre. Il \'e9tait aussi immobile que la pesante pi\'e8ce de m\'e9 +tal qui semblait le tenir dans son \'e9norme gueule. +\par +\par Cependant, le fant\'f4me continuait \'e0 glisser le long du parapet. Ne pouvait-il arriver qu\rquote il heurt\'e2t le corps de l\rquote Indou endormi\~? Non. L\rquote Indou \'e9tait \'e9tendu \'e0 gauche du canon, et l\rquote apparition venait par la dro +ite, s\rquote arr\'eatant parfois, puis reprenant sa marche, \'e0 petits pas. +\par +\par Enfin, elle fut bient\'f4t assez rapproch\'e9e pour que le colonel Munro p\'fbt la distinguer plus nettement. +\par +\par C\rquote \'e9tait un \'eatre de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait une branche de r\'e9sine enflamm\'e9e. +\par +\par \'ab\~Quelque fou, qui a l\rquote habitude de visiter le campement des Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus garde\~! Au lieu d\rquote un feu, que n\rquote a-t-il un poignard \'e0 la main\~!\'85 Peut-\'eatre pourrais-je\~?\'85\~\'bb + +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait \'e0 peu pr\'e8s devin\'e9. +\par +\par C\rquote \'e9tait la folle de la vall\'e9e de la Nerbudda, l\rquote inconsciente cr\'e9ature, qui, depuis quatre mois, errait \'e0 travers les Vindhyas, toujours respect\'e9e et hospitali\'e8 +rement accueillie de ces Gounds superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne savaient quelle part la \'ab\~Flamme Errante\~\'bb avait prise \'e0 l\rquote attaque du p\'e2l de Tand\'eet. Souvent ils l\rquote avaient rencontr\'e9 +e dans cette partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s\rquote \'e9taient jamais inqui\'e9t\'e9s de sa pr\'e9sence. Plusieurs fois d\'e9j\'e0, dans ses courses incessantes, elle avait port\'e9 ses pas jusqu\rquote \'e0 la forteresse de Ripore, et nul n +\rquote avait song\'e9 \'e0 l\rquote en chasser. Ce n\rquote \'e9tait que le hasard de ses p\'e9r\'e9grinations nocturnes qui venait de l\rquote y amener cette nuit m\'eame. +\par +\par Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De la Flamme Errante, il n\rquote avait jamais entendu parler, et pourtant, cet \'eatre inconnu qui s\rquote approchait, qui allait le toucher, lui parler peut-\'eatre, faisait battre son c +\'9cur avec une inexplicable violence. +\par +\par Peu \'e0 peu, la folle s\rquote \'e9tait rapproch\'e9e du canon. Sa r\'e9sine ne jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le prisonnier, bien qu\rquote elle f\'fbt en face de lui, et que ses yeux fussent presque visibles \'e0 + travers ce pagne, perc\'e9 de trous comme la cagoule d\rquote un p\'e9nitent. +\par +\par Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de t\'eate, ni par un mot, il n\rquote essayait d\rquote attirer l\rquote attention de cette \'e9trange cr\'e9ature. +\par +\par D\rquote ailleurs, elle revint presque aussit\'f4t sur ses pas, de mani\'e8re \'e0 faire le tour de l\rquote \'e9norme pi\'e8ce, \'e0 la surface de laquelle sa r\'e9sine dessinait de petites ombres flottantes. +\par +\par Comprenait-elle, l\rquote insens\'e9e, \'e0 quoi devait servir ce canon, allong\'e9 l\'e0 comme un monstre, pourquoi cet homme \'e9tait attach\'e9 \'e0 cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l\rquote \'e9clair au premier rayon du jour\~? +\par +\par Non, sans doute. La Flamme Errante \'e9tait l\'e0, comme elle \'e9tait partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu\rquote elle l\rquote avait d\'e9j\'e0 + fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle regagnerait la vall\'e9e, et reporterait ses pas l\'e0 o\'f9 la pousserait son imagination falote. +\par +\par Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la t\'eate, suivait tous ses mouvements. Il la vit passer derri\'e8re la pi\'e8ce. De l\'e0, elle se dirigea de mani\'e8re \'e0 rejoindre le mur du parapet, afin de le suivre, sans doute, jusqu\rquote +au point o\'f9 il se reliait \'e0 la poterne. +\par +\par En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s\rquote \'e9tant arr\'eat\'e9e soudain, \'e0 quelques pas de l\rquote Indou endormi, elle se retourna. Quelque lien invisible l\rquote emp\'eachait-il donc d\rquote aller plus avant\~? Quoi qu\rquote +il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. +\par +\par Cette fois, le c\'9cur de sir Edward Munro battit avec une telle force, qu\rquote il e\'fbt voulu y porter ses mains pour le contenir\~! +\par +\par La Flamme Errante s\rquote \'e9tait approch\'e9e plus pr\'e8s. Elle avait \'e9lev\'e9 sa r\'e9sine \'e0 la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle e\'fbt voulu le mieux voir. \'c0 travers les trous de sa cagoule, ses yeux s\rquote allum\'e8rent d +\rquote une flamme ardente. +\par +\par Le colonel Munro, involontairement fascin\'e9 par ce feu, la d\'e9vorait du regard. +\par +\par Alors, la main gauche de la folle \'e9carta peu \'e0 peu les plis de son pagne. Bient\'f4t son visage se montra \'e0 d\'e9couvert, et, \'e0 ce moment, de sa main droite, elle agita la r\'e9sine, qui jeta une lueur plus intense. +\par +\par Un cri\~! \endash \~un cri \'e0 demi \'e9touff\'e9, \endash \~s\rquote \'e9chappa de la poitrine du prisonnier. +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Laurence\~!\~\'bb +\par +\par Il se crut fou \'e0 son tour\~!\'85 Ses yeux se ferm\'e8rent un instant. +\par +\par C\rquote \'e9tait lady Munro\~! Oui\~! lady Munro elle-m\'eame, \endash \~qui se dressait devant lui\~! +\par +\par \'ab\~Laurence\'85 toi\'85 toi\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta-t-il. +\par +\par Lady Munro ne r\'e9pondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne semblait m\'eame pas l\rquote entendre. +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Folle\~! folle, oui\~!\'85 mais vivante\~!\~\'bb +\par +\par Sir Edward Munro n\rquote avait pu se tromper \'e0 une pr\'e9tendue ressemblance. L\rquote image de sa jeune femme \'e9tait trop profond\'e9ment grav\'e9e en lui. Non\~! m\'eame apr\'e8s neuf ann\'e9es d\rquote une s\'e9paration qu\rquote +il devait croire \'e9ternelle, c\rquote \'e9tait lady Munro, chang\'e9e sans doute, mais belle encore, c\rquote \'e9tait lady Munro, \'e9chapp\'e9e par miracle aux bourreaux de Nana Sahib, qui \'e9tait devant lui\~! +\par +\par L\rquote infortun\'e9e, apr\'e8s avoir tout fait pour d\'e9fendre sa m\'e8re, \'e9gorg\'e9e sous ses yeux, \'e9tait tomb\'e9e. Frapp\'e9e, mais non mortellement, et confondue avec tant d\rquote autres, une des derni\'e8res elle fut pr\'e9cipit\'e9 +e dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncel\'e9es qui le remplissaient d\'e9j\'e0. La nuit venue, un supr\'eame instinct de conservation la ramena \'e0 la margelle du puits, \endash \~l\rquote instinct seul, car la raison, \'e0 + la suite de ces effroyables sc\'e8nes, l\rquote avait d\'e9j\'e0 abandonn\'e9e. Apr\'e8s tout ce qu\rquote elle avait souffert depuis le commencement du si\'e8ge, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le th\'e9\'e2tre du massacre, apr\'e8s avoir vu \'e9 +gorger sa m\'e8re, sa t\'eate s\rquote \'e9tait perdue. Elle \'e9tait folle, folle, mais vivante\~! ainsi que venait de le reconna\'eetre Munro. Folle, elle s\rquote \'e9tait tra\'een\'e9e hors du puits, elle avait r\'f4d\'e9 + aux environs, elle avait pu quitter la ville, au moment o\'f9 Nana Sahib et les siens l\rquote abandonnaient, apr\'e8s la sanglante ex\'e9cution. Folle, elle s\rquote \'e9tait sauv\'e9e dans les t\'e9n\'e8bres, allant devant elle, \'e0 + travers la campagne. \'c9vitant les villes, fuyant les territoires habit\'e9s, \'e7a et l\'e0 recueillie par de pauvres ra\'efots, respect\'e9e comme un \'eatre priv\'e9 de raison, la pauvre folle \'e9tait all\'e9e ainsi jusqu\rquote +aux monts Sautpourra, jusqu\rquote aux Vindhyas\~! Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l\rquote esprit toujours frapp\'e9 par le souvenir des incendies du si\'e8ge, elle errait sans cesse\~! +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait bien elle\~! +\par +\par Le colonel Munro l\rquote appela encore\'85 Elle ne r\'e9pondit pas. Que n\rquote aurait-il pas donn\'e9 pour pouvoir l\rquote \'e9treindre dans ses bras, l\rquote enlever, l\rquote emporter, recommencer pr\'e8s d\rquote +elle une nouvelle existence, lui rendre la raison \'e0 force de soins et d\rquote amour\~!\'85 Et il \'e9tait li\'e9 \'e0 cette masse de m\'e9tal, le sang coulait de ses bras par les entailles qu\rquote y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait l +\rquote arracher avec elle de ce lieu maudit\~! +\par +\par Quel supplice, quelle torture, que n\rquote avait m\'eame pu r\'eaver la cruelle imagination de Nana Sahib\~! Ah\~! si ce monstre e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0, s\rquote il e\'fbt su que lady Munro \'e9tait en son pouvoir, quelle horrible joie il en e\'fb +t ressenti\~! Quel raffinement il aurait sans doute ajout\'e9 aux angoisses du prisonnier\~! +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Laurence\~!\~\'bb r\'e9p\'e9tait sir Edward Munro. +\par +\par Et il l\rquote appelait \'e0 voix haute, au risque de r\'e9veiller l\rquote Indou, endormi \'e0 quelques pas, au risque d\rquote attirer les Dacoits, couch\'e9s dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-m\'eame\~! +\par +\par Mais lady Munro, sans comprendre, continuait \'e0 le regarder de ses yeux hagards. Elle ne voyait rien, des \'e9pouvantables souffrances que subissait cet infortun\'e9, qui la retrouvait au moment o\'f9 lui-m\'eame allait mourir\~! Sa t\'eate se balan\'e7 +ait, comme si elle n\rquote e\'fbt pas voulu r\'e9pondre\~! +\par +\par Quelques minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent ainsi\~; puis, sa main s\rquote abaissa, son voile retomba sur sa figure, et elle recula d\rquote un pas. +\par +\par Le colonel Munro crut qu\rquote elle allait s\rquote enfuir\~! +\par +\par \'ab\~Laurence\~!\~\'bb cria-t-il une derni\'e8re fois, comme s\rquote il lui e\'fbt jet\'e9 un supr\'eame adieu. +\par +\par Mais non\~! Lady Munro ne songeait pas \'e0 quitter le plateau de Ripore, et la situation, quelque \'e9pouvantable qu\rquote elle f\'fbt d\'e9j\'e0, allait encore s\rquote aggraver. +\par +\par En effet, lady Munro s\rquote arr\'eata. \'c9videmment, ce canon avait attir\'e9 son attention. Peut-\'eatre s\rquote \'e9veillait-il en elle quelque souvenir obscurci du si\'e8ge de Cawnpore\~! Elle revint donc, \'e0 pas lents. Sa main, qui tenait la r +\'e9sine, promenait sa flamme sur le tube de m\'e9tal, et il suffisait d\rquote une \'e9tincelle, enflammant l\rquote amorce, pour que le coup part\'eet\~! +\par +\par Munro allait-il donc mourir de cette main\~? +\par +\par Cette id\'e9e, il ne put la supporter\~! Mieux valait p\'e9rir sous les yeux de Nana Sahib et des siens\~! +\par +\par Munro allait appeler, r\'e9veiller ses bourreaux\~!\'85 +\par +\par Soudain, il sentit de l\rquote int\'e9rieur du canon une main presser ses mains, attach\'e9es derri\'e8re son dos. C\rquote \'e9tait la pression d\rquote une main amie qui cherchait \'e0 d\'e9nouer ses liens. Bient\'f4t, le froid d\rquote une lame d +\rquote acier, se glissant avec pr\'e9caution entre les cordes et ses poignets, l\rquote avertit que, dans l\rquote \'e2me m\'eame de cette pi\'e8ce \'e9norme, se tenait, mais par quel miracle\~! un lib\'e9rateur. +\par +\par Il ne pouvait s\rquote y tromper\~! On coupait les cordes qui l\rquote attachaient\~!\'85 +\par +\par En une seconde, ce fut fait\~! Il put faire un pas en avant. Il \'e9tait libre\~! +\par +\par Si ma\'eetre de lui qu\rquote il f\'fbt, un cri allait le perdre\~!\'85 +\par +\par Une main s\rquote allongea hors de la pi\'e8ce\'85 Munro la saisit, il la tira, et un homme, qui venait de se d\'e9gager par un dernier effort de l\rquote orifice du canon, tombait \'e0 ses pieds. +\par +\par C\rquote \'e9tait Go\'fbmi\~! +\par +\par Le fid\'e8le serviteur, apr\'e8s s\rquote \'eatre \'e9chapp\'e9, avait continu\'e9 \'e0 remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arriv\'e9 au chemin de Ripore, il avait d\'fb + se cacher une seconde fois. Un groupe d\rquote Indous \'e9tait l\'e0, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirig\'e9s par K\'e2lagani, allaient amener \'e0 la forteresse, o\'f9 Nana Sahib lui r\'e9servait la mort par le canon. Sans h\'e9siter, Go +\'fbmi s\rquote \'e9tait gliss\'e9 dans l\rquote ombre jusqu\rquote au sentier tournant, il avait atteint l\rquote esplanade, en ce moment d\'e9serte. Et alors, l\rquote id\'e9e h\'e9ro\'efque lui \'e9tait venue de s\rquote introduire dans l\rquote \'e9 +norme engin, en v\'e9ritable clown qu\rquote il \'e9tait, avec la pens\'e9e de d\'e9livrer son ma\'eetre, si les circonstances s\rquote y pr\'eataient, ou, s\rquote il ne pouvait le sauver, de se confondre avec lui dans la m\'eame mort\~! +\par +\par \'ab\~Le jour va venir\~! dit Go\'fbmi \'e0 voix basse. Fuyons\~! +\par +\par \endash \~Et lady Munro\~?\~\'bb Le colonel montrait la folle, debout, immobile. Sa main \'e9tait, en ce moment, pos\'e9e sur la culasse du canon. +\par +\par \'ab\~Dans nos bras\'85 ma\'eetre\'85\~\'bb r\'e9pondit Go\'fbmi, sans demander d\rquote autre explication. +\par +\par Il \'e9tait trop tard\~! +\par +\par Au moment o\'f9 le colonel et Go\'fbmi s\rquote approchaient d\rquote elle pour la saisir, lady Munro, voulant leur \'e9chapper, se raccrocha de la main \'e0 la pi\'e8ce, sa r\'e9sine s\rquote abattit sur l\rquote amorce, et une effroyable d\'e9 +tonation, r\'e9percut\'e9e par les \'e9chos des Vindhyas, remplit d\rquote un roulement de tonnerre toute la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017390}CHAPITRE XIII\line G\'e9ant d\rquote Acier\~!{\*\bkmkend _Toc98017390} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Au bruit de cette d\'e9tonation, lady Munro \'e9tait tomb\'e9e \'e9vanouie dans les bras de son mari. +\par +\par Sans perdre un instant, le colonel s\rquote \'e9lan\'e7a \'e0 travers l\rquote esplanade, suivi de Go\'fbmi. L\rquote Indou, arm\'e9 de son large couteau, eut en un instant raison du gardien ahuri que la d\'e9 +tonation avait remis sur ses pieds. Puis, tous deux se jet\'e8rent dans l\rquote \'e9troit sentier qui conduisait au chemin de Ripore. +\par +\par Sir Edward Munro et Go\'fbmi avaient \'e0 peine franchi la poterne que la troupe de Nana Sahib, brusquement r\'e9veill\'e9e, envahissait le plateau. +\par +\par Il y eut l\'e0, parmi les Indous, un moment d\rquote h\'e9sitation qui pouvait \'eatre favorable aux fugitifs. +\par +\par En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit enti\'e8re dans la forteresse. La veille, apr\'e8s avoir fait attacher le colonel Munro \'e0 la bouche du canon, il \'e9tait all\'e9 rejoindre quelques chefs de tribus du Goundwana, qu\rquote il ne visitait ja +mais au grand jour. Mais c\rquote \'e9tait l\rquote heure \'e0 laquelle il rentrait ordinairement, et il ne pouvait tarder \'e0 repara\'eetre. +\par +\par K\'e2lagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, \'e9taient pr\'eats \'e0 se lancer \'e0 la poursuite du prisonnier. Une pens\'e9e les retenait encore. Ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, ils l\rquote +ignoraient absolument. Le cadavre de l\rquote Indou, qui avait \'e9t\'e9 pr\'e9pos\'e9 \'e0 la garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. +\par +\par Or, de toutes les probabilit\'e9s, il devait r\'e9sulter ceci pour eux\~: c\rquote est que, par une circonstance fortuite, le feu avait \'e9t\'e9 mis au canon, avant l\rquote heure fix\'e9 +e pour le supplice, et que du prisonnier il ne restait plus maintenant que d\rquote informes d\'e9bris\~! +\par +\par La fureur de K\'e2lagani et des autres se manifesta par un concert de mal\'e9dictions. Ni Nana Sahib ni aucun d\rquote eux n\rquote auraient donc cette joie d\rquote assister aux derniers moments du colonel Munro\~! +\par +\par Mais le nabab n\rquote \'e9tait pas loin. Il avait d\'fb entendre la d\'e9tonation. Il allait revenir en toute h\'e2te \'e0 la forteresse. Que lui r\'e9pondrait-on, lorsqu\rquote il demanderait compte du prisonnier qu\rquote il y avait laiss\'e9\~? +\par +\par De l\'e0, chez tous, une h\'e9sitation, qui avait donn\'e9 aux fugitifs le temps de prendre quelque avance, avant d\rquote avoir \'e9t\'e9 aper\'e7us. +\par +\par Aussi, sir Edward Munro et Go\'fbmi, pleins d\rquote espoir, apr\'e8s cette miraculeuse d\'e9livrance, descendaient-ils rapidement le sinueux sentier. Lady Munro, bien qu\rquote \'e9vanouie, ne pesait gu\'e8re aux bras vigoureux du colonel. Son serviteur +\'e9tait l\'e0, d\rquote ailleurs, pour lui venir en aide. +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s avoir pass\'e9 la poterne, tous deux \'e9taient \'e0 moiti\'e9 chemin du plateau et de la vall\'e9e. Mais le jour commen\'e7ait \'e0 se faire, et les premi\'e8res blancheurs de l\rquote aube p\'e9n\'e9traient d\'e9j\'e0 jusqu\rquote +au fond de l\rquote \'e9troite gorge. +\par +\par De violents cris \'e9clat\'e8rent alors au-dessus de leur t\'eate. +\par +\par Pench\'e9 au-dessus du parapet, K\'e2lagani venait d\rquote apercevoir vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L\rquote un de ces hommes ne pouvait \'eatre que le prisonnier de Nana Sahib\~! +\par +\par \'ab\~Munro\~! C\rquote est Munro\~!\~\'bb cria K\'e2lagani, ivre de fureur. +\par +\par Et, franchissant la poterne, il se jeta \'e0 sa poursuite, suivi de toute sa bande. +\par +\par \'ab\~Nous avons \'e9t\'e9 aper\'e7us\~! dit le colonel, sans ralentir son pas. +\par +\par \endash \~J\rquote arr\'eaterai les premiers\~! r\'e9pondit Go\'fbmi. Ils me tueront, mais cela vous donnera peut-\'eatre le temps de gagner la route\~! +\par +\par \endash \~Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur \'e9chapperons ensemble\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Munro. +\par +\par Le colonel et Go\'fbmi avaient h\'e2t\'e9 leur marche. Arriv\'e9s sur la partie inf\'e9rieure du sentier, d\'e9j\'e0 moins raide, ils pouvaient courir. Il ne s\rquote en fallait plus que d\rquote une quarantaine de pas qu\rquote ils eusse +nt atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait \'e0 la grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. +\par +\par Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, c\rquote \'e9tait inutile. Tous deux auraient \'e9t\'e9 bient\'f4t d\'e9couverts. Donc, n\'e9cessit\'e9 de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant eux du dernier d\'e9fil\'e9 + des Vindhyas. +\par +\par La r\'e9solution du colonel Munro fut aussit\'f4t prise. Il ne retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait de lui \'eatre rendue, il la frapperait du poignard de Go\'fbmi, plut\'f4 +t que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait ensuite\~! +\par +\par Tous deux avaient alors une avance de pr\'e8s de cinq minutes. Au moment o\'f9 les premiers Indous franchissaient la poterne, le colonel Munro et Go\'fbmi entrevoyaient d\'e9j\'e0 le chemin auquel se reliait le sentier, et la grande route n\rquote \'e9 +tait qu\rquote \'e0 un quart de mille. +\par +\par \'ab\~Hardi, ma\'eetre\~! disait Go\'fbmi, pr\'eat \'e0 faire au colonel un rempart de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de Jubbulpore\~! +\par +\par \endash \~Dieu fasse que nous y trouvions du secours\~!\~\'bb murmura le colonel Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus distinctes. Au moment o\'f9 les fugitifs d\'e9 +bouchaient sur le chemin, deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du sentier. Il faisait assez jour alors pour que l\rquote on p\'fbt se reconna\'eetre, et deux noms, comme deux cris de haine, se r\'e9pondirent \'e0 la fois\~: \'ab\~ +Munro\~! +\par +\par \endash \~Nana Sahib\~!\~\'bb Le nabab, au bruit de la d\'e9tonation, \'e9tait accouru et remontait en toute h\'e2te \'e0 la forteresse. Il ne pouvait comprendre pourquoi ses ordres avaient \'e9t\'e9 ex\'e9cut\'e9s avant l\rquote heure. Un Indou l\rquote +accompagnait, mais, avant que cet Indou n\rquote e\'fbt pu faire ni un pas ni m\'eame un geste, il tombait aux pieds de Go\'fbmi, mortellement frapp\'e9 de ce couteau qui avait coup\'e9 les liens du colonel. \'ab\~\'c0 moi\~ +! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui descendait le sentier. +\par +\par \endash \~Oui, \'e0 toi\~!\~\'bb r\'e9pondit Go\'fbmi. Et, plus prompt que l\rquote \'e9clair, il se jeta sur le nabab. Son intention avait \'e9t\'e9, \endash \~du moins s\rquote il ne parvenait pas \'e0 le tuer du premier coup, \endash \~ +de lutter du moins avec lui, de mani\'e8re \'e0 donner au colonel Munro le temps de gagner la route\~; mais la main de fer du nabab avait arr\'eat\'e9 la sienne, et son couteau venait de lui \'e9chapper. +\par +\par Furieux de se sentir d\'e9sarm\'e9, Go\'fbmi saisit alors son adversaire \'e0 la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l\rquote emporta dans ses bras vigoureux, d\'e9cid\'e9 \'e0 se pr\'e9cipiter avec lui dans le premier ab\'eeme qu\rquote +il rencontrerait. +\par +\par Cependant, K\'e2lagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient atteindre l\rquote extr\'e9mit\'e9 inf\'e9rieure du sentier, et alors plus d\rquote esp\'e9rance de pouvoir leur \'e9chapper\~! +\par +\par \'ab\~Encore un effort\~! r\'e9p\'e9ta Go\'fbmi. Je tiendrai bon pendant quelques minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab\~! Fuyez, ma\'eetre, fuyez sans moi\~!\~\'bb +\par +\par Mais trois minutes \'e0 peine s\'e9paraient maintenant les fugitifs de ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait K\'e2lagani d\rquote une voix \'e9touff\'e9e. +\par +\par Tout \'e0 coup, \'e0 vingt pas en avant, des cris retentirent. +\par +\par \'ab\~Munro\~! Munro\~!\~\'bb +\par +\par Banks \'e9tait l\'e0, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod, Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, \'e0 cent pas d\rquote eux, sur la grande route, le G\'e9ant d\rquote Acier, lan\'e7ant des tourbillons de fum\'e9 +e, les attendait avec Storr et K\'e2louth\~! +\par +\par Apr\'e8s la destruction de la derni\'e8re maison de Steam-House, l\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons n\rquote avaient plus qu\rquote un parti \'e0 prendre\~: utiliser comme v\'e9hicule l\rquote \'e9l\'e9phant que la bande des Dacoits n\rquote +avait pu d\'e9truire. Donc, juch\'e9s sur le G\'e9ant d\rquote Acier, ils avaient aussit\'f4t quitt\'e9 le lac Puturia et remont\'e9 la route de Jubbulpore. Mais, au moment o\'f9 ils passaient devant le chemin qui menait \'e0 + la forteresse, une formidable d\'e9tonation avait retenti au-dessus de leurs t\'eates, et ils s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9s. +\par +\par Un pressentiment, un instinct, si l\rquote on veut, les avait pouss\'e9s \'e0 se lancer sur ce chemin. Qu\rquote esp\'e9raient-ils\~? Ils n\rquote auraient pu le dire. +\par +\par Toujours est-il que, quelques minutes apr\'e8s, le colonel \'e9tait devant eux, qui leur criait\~: +\par +\par \'ab\~Sauvez lady Munro\~! +\par +\par \endash \~Et tenez bon Nana Sahib, le vrai\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Go\'fbmi. Il avait, dans un dernier effort de furie, jet\'e9 \'e0 terre le nabab, \'e0 demi suffoqu\'e9 +, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox. Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens rejoignirent le G\'e9ant d\rquote Acier sur la route. Par ordre du colonel, qui voulait le livrer \'e0 + la justice anglaise, Nana Sahib fut attach\'e9 sur le cou de l\rquote \'e9l\'e9phant. Quant \'e0 lady Munro, on la d\'e9posa dans la tourelle, et son mari prit place \'e0 ses c\'f4t\'e9s. Tout \'e0 sa femme, qui commen\'e7ait \'e0 reprendre ses sens, il +\'e9piait en elle quelque lueur de raison. L\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons s\rquote \'e9taient hiss\'e9s rapidement sur le dos du G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~\'c0 toute vitesse\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Il faisait jour alors. Un premier groupe d\rquote Indous apparaissait d\'e9j\'e0 \'e0 une centaine de pas en arri\'e8re. \'c0 tout prix il fallait atteindre, avant eux, le poste avanc\'e9 du cantonnement militaire de Jubbulpore, qui commande le dernier d +\'e9fil\'e9 des Vindhyas. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui \'e9tait n\'e9cessaire pour le maintenir en pression et lui donner son maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques, il ne pouvait se lancer en aveugle. +\par +\par Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait visiblement sur lui. +\par +\par \'ab\~Il faudra se d\'e9fendre, dit le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Nous nous d\'e9fendrons\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod. Il restait encore une douzaine de coups \'e0 tirer. Donc, n\'e9cessit\'e9 de ne pas perdre une seule balle, car les Indous \'e9taient arm\'e9s, et il importait de les tenir \'e0 + distance. Le capitaine Hod et Fox, leur carabine \'e0 la main, se post\'e8rent sur la croupe de l\rquote \'e9l\'e9phant, un peu en arri\'e8re de la tourelle. Go\'fbmi, en avant, le fusil \'e0 l\rquote \'e9paule, se tenait de mani\'e8re \'e0 + pouvoir tirer obliquement. Mac Neil, pr\'e8s de Nana Sahib, un revolver d\rquote une main, un poignard de l\rquote autre, \'e9tait pr\'eat \'e0 le frapper, si les Indous arrivaient jusqu\rquote \'e0 lui. K\'e2 +louth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du G\'e9ant d\rquote Acier. La poursuite durait d\'e9j\'e0 depuis dix minutes. Deux cents pas, au plus, s\'e9 +paraient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-l\'e0 allaient plus vite, l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel pouvait aller plus longtemps qu\rquote eux. Toute la tactique consistait donc \'e0 les emp\'eacher de gagner de l\rquote avant. +\par +\par En ce moment, une dizaine de coups de feu \'e9clat\'e8rent. +\par +\par Les balles pass\'e8rent en sifflant au-dessus du G\'e9ant d\rquote Acier, sauf une, qui le frappa \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de sa trompe. +\par +\par \'ab\~Ne tirez pas\~! Il ne faut tirer qu\rquote \'e0 coup s\'fbr\~! cria le capitaine Hod. M\'e9nageons nos balles\~! Ils sont encore trop loin\~!\~\'bb +\par +\par Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se d\'e9veloppait presque en ligne droite, ouvrit largement le r\'e9gulateur, et le G\'e9ant d\rquote Acier, accroissant sa vitesse, laissa la bande de plusieurs centaines de pas en arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! hurrah pour notre G\'e9ant\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui ne pouvait se contenir\~! Ah\~! les canailles\~! Ils ne l\rquote auront pas\~!\~\'bb +\par +\par Mais, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de cette partie rectiligne de la route, une sorte de d\'e9fil\'e9 montant et sinueux, dernier col du revers m\'e9ridional des Vindhyas, allait n\'e9cessairement retarder la marche de Banks et de ses compagnons. K\'e2 +lagani et les autres, le sachant bien, n\rquote abandonn\'e8rent pas leur poursuite. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier eut rapidement atteint cet \'e9tranglement du chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux. +\par +\par Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu\rquote avec une extr\'eame pr\'e9caution. Par suite de ce retard, les Indous regagn\'e8rent tout le terrain perdu. S\rquote ils n\rquote avaient plus l\rquote espoir de sauver Nana Sahib, qui \'e9 +tait \'e0 la merci d\rquote un coup de poignard, du moins ils vengeraient sa mort. +\par +\par Bient\'f4t, de nouvelles d\'e9tonations \'e9clat\'e8rent, mais sans atteindre aucun de ceux qu\rquote emportait le G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~Cela va devenir s\'e9rieux\~! dit le capitaine Hod, en \'e9paulant sa carabine. Attention\~!\~\'bb +\par +\par Go\'fbmi et lui firent feu, simultan\'e9ment. Deux des Indous les plus rapproch\'e9s, frapp\'e9s en pleine poitrine, tomb\'e8rent sur le sol. \'ab\~Deux de moins\~! dit Go\'fbmi, en rechargeant son arme. +\par +\par \endash \~Deux pour cent\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Ce n\rquote est pas assez\~! Il faut leur prendre plus cher que cela\~!\~\'bb +\par +\par Et les carabines du capitaine et de Go\'fbmi, auxquelles se joignit le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous. +\par +\par Mais, \'e0 s\rquote avancer \'e0 travers ce sinueux d\'e9fil\'e9, on n\rquote allait pas vite. En m\'eame temps qu\rquote elle se r\'e9tr\'e9cissait, la route, on le sait, offrait une rampe tr\'e8s prononc\'e9e. Pourtant, encore un demi-mille, et la derni +\'e8re rampe des Vindhyas serait franchie, et le G\'e9ant d\rquote Acier d\'e9boucherait \'e0 cent pas d\rquote un poste, presque en vue de la station de Jubbulpore\~! +\par +\par Les Indous n\rquote \'e9taient pas gens \'e0 reculer devant le feu du capitaine Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il s\rquote agissait de sauver ou de venger Nana Sahib\~! Dix, vingt d\rquote +entre eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient encore l\'e0 pour se jeter sur le G\'e9ant d\rquote Acier et avoir raison de la petite troupe, \'e0 laquelle il servait de citadelle roulante\~! Aussi redoubl\'e8rent-ils d\rquote +efforts afin de rejoindre ceux qu\rquote ils poursuivaient. +\par +\par K\'e2lagani n\rquote ignorait pas, d\rquote ailleurs, que le capitaine Hod et les siens devaient en \'eatre \'e0 leurs derni\'e8res cartouches, et que bient\'f4t fusils et carabines ne seraient plus que des armes inutiles entre leurs mains. +\par +\par En effet, les fugitifs avaient \'e9puis\'e9 la moiti\'e9 des munitions qui leur restaient, et ils allaient \'eatre dans l\rquote impossibilit\'e9 de se d\'e9fendre. +\par +\par Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre Indous tomb\'e8rent. +\par +\par Il ne restait plus au capitaine Hod et \'e0 Fox que deux coups \'e0 tirer. +\par +\par \'c0 ce moment, K\'e2lagani, qui s\rquote \'e9tait m\'e9nag\'e9 jusque-l\'e0, se porta en avant plus que la prudence ne le voulait. +\par +\par \'ab\~Ah\~! toi\~! je te tiens\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en le visant avec le plus grand calme. +\par +\par La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper le tra\'eetre au milieu du front. Ses mains s\rquote agit\'e8rent un instant, il tourna sur lui-m\'eame et tomba. +\par +\par \'c0 cet instant, l\rquote extr\'e9mit\'e9 sud du d\'e9fil\'e9 apparut. Le G\'e9ant d\rquote Acier fit un supr\'eame effort. Une derni\'e8re fois, la carabine de Fox se fit entendre. Un dernier Indou roula \'e0 terre. +\par +\par Mais les Indous s\rquote aper\'e7urent presque aussit\'f4t que le feu avait cess\'e9, et ils se lanc\'e8rent \'e0 l\rquote assaut de l\rquote \'e9l\'e9phant, dont ils n\rquote \'e9taient plus qu\rquote \'e0 cinquante pas. +\par +\par \'ab\~\'c0 terre\~! \'e0 terre\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Oui\~! En l\rquote \'e9tat des choses, mieux valait abandonner le G\'e9ant d\rquote Acier, et courir vers le poste qui n\rquote \'e9tait plus \'e9loign\'e9. +\par +\par Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur la route. +\par +\par Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient imm\'e9diatement saut\'e9 \'e0 terre. +\par +\par Seul, Banks \'e9tait rest\'e9 dans la tourelle. +\par +\par \'ab\~Et ce gueux\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib, attach\'e9 au cou de l\rquote \'e9l\'e9phant. +\par +\par \endash \~Laisse-moi faire, mon capitaine\~!\~\'bb r\'e9pondit Banks d\rquote un ton singulier. Puis, donnant un dernier tour au r\'e9gulateur, il descendit \'e0 son tour. Tous s\rquote enfuirent alors, le poignard \'e0 la main, pr\'eats \'e0 vendre ch +\'e8rement leur vie. Cependant, sous la pouss\'e9e de la vapeur, le G\'e9ant d\rquote Acier, bien qu\rquote abandonn\'e9 \'e0 lui-m\'eame, continuait \'e0 remonter la rampe\~; mais, n\rquote \'e9tant plus dirig\'e9, il vint buter contre le tal +us gauche du chemin, comme un b\'e9lier qui veut faire t\'eate, et, s\rquote arr\'eatant brusquement, il barra presque enti\'e8rement la roule. +\par +\par Banks et les siens en \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e0 une trentaine de pas, lorsque les Indous se jet\'e8rent en masse sur le G\'e9ant d\rquote Acier, afin de d\'e9livrer Nana Sahib. +\par +\par Soudain, un fracas \'e9pouvantable, \'e9gal aux plus violents coups de tonnerre, secoua les couches d\rquote air avec une indescriptible violence. +\par +\par Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement charg\'e9 les soupapes de l\rquote appareil. La vapeur atteignit donc une tension extr\'eame, et, lorsque le G\'e9ant d\rquote Acier buta contre la paroi de roc, cette vapeur, ne trouvant plus d +\rquote issue par les cylindres, fit \'e9clater la chaudi\'e8re, dont les d\'e9bris se dispers\'e8rent en toutes directions. +\par +\par \'ab\~Pauvre G\'e9ant\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, mort pour nous sauver\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017391}CHAPITRE XIV\line Le cinquanti\'e8me tigre du capitaine Hod.{\*\bkmkend _Toc98017391} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n\rquote avaient plus rien \'e0 craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s\rquote \'e9taient attach\'e9s \'e0 sa fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait form\'e9 + une redoutable bande dans cette partie du Bundelkund. +\par +\par Au bruit de l\rquote explosion, les soldats du poste de Jubbulpore \'e9taient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussit\'f4t pris la fuite. +\par +\par Le colonel Munro se fit reconna\'eetre. Une demi-heure apr\'e8s, tous arrivaient \'e0 la station, o\'f9 ils trouv\'e8rent abondamment ce qui leur manquait, et particuli\'e8rement les vivres, dont ils avaient le plus pressant besoin. +\par +\par Lady Munro fut log\'e9e dans un confortable h\'f4tel, en attendant le moment de la conduire \'e0 Bombay. L\'e0, sir Edward Munro esp\'e9rait rendre la vie de l\rquote \'e2me \'e0 + celle qui ne vivait plus que de la vie du corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu\rquote elle n\rquote aurait pas recouvr\'e9 la raison\~! +\par +\par \'c0 vrai dire, aucun de ses amis ne se r\'e9signait \'e0 d\'e9sesp\'e9rer de la prochaine gu\'e9rison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance un \'e9v\'e9nement qui seul pouvait profond\'e9ment modifier l\rquote existence du colonel. +\par +\par Il fut convenu que, d\'e8s le lendemain, on partirait pour Bombay. Le premier train ram\'e8nerait tous les h\'f4tes de Steam-House vers la capitale de l\rquote Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire locomotive qui les emporterait \'e0 + toute vitesse, et non plus l\rquote infatigable G\'e9ant d\rquote Acier, dont il ne restait maintenant que des d\'e9bris informes. +\par +\par Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son cr\'e9ateur ing\'e9nieux, ni aucun des membres de l\rquote exp\'e9dition, ne devaient jamais oublier ce \'ab\~fid\'e8le animal\~\'bb, auquel ils avaient fini par accorder une vie r\'e9 +elle. Longtemps le bruit de l\rquote explosion qui l\rquote avait an\'e9anti retentirait dans leur souvenir. Aussi ne s\rquote \'e9tonnera-t-on pas qu\rquote avant de quitter Jubbulpore, Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Go\'fb +mi, eussent voulu retourner sur le th\'e9\'e2tre de la catastrophe. +\par +\par Il n\rquote y avait \'e9videmment plus rien \'e0 craindre de la bande des Dacoits. Toutefois, par surcro\'eet de pr\'e9caution, lorsque l\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons arriv\'e8rent au poste des Vindhyas, un d\'e9tachement de soldats se joignit +\'e0 eux, et vers onze heures, ils atteignaient l\rquote entr\'e9e du d\'e9fil\'e9. +\par +\par Tout d\rquote abord, ils trouv\'e8rent, \'e9pars sur le sol, cinq ou six cadavres mutil\'e9s. C\rquote \'e9taient ceux des assaillants, qui s\rquote \'e9taient jet\'e9s sur le G\'e9ant d\rquote Acier, afin de d\'e9gager Nana Sahib. +\par +\par Mais c\rquote \'e9tait tout. Du reste de la bande, il n\rquote y avait plus trace. Au lieu de retourner \'e0 leur repaire de Ripore, maintenant connu, les derniers fid\'e8les de Nana Sahib avaient d\'fb se disperser dans la vall\'e9e de la Nerbudda. + +\par +\par Quant au G\'e9ant d\rquote Acier, il \'e9tait enti\'e8rement d\'e9truit par l\rquote explosion de la chaudi\'e8re. L\rquote une de ses larges pattes avait \'e9t\'e9 rejet\'e9e \'e0 une grande distance. Une partie de sa trompe, lanc\'e9e contre le talus, s +\rquote y \'e9tait enfonc\'e9e et ressortait comme un bras gigantesque. Partout des t\'f4les gondol\'e9es, des \'e9crous, des boulons, des grilles, des d\'e9bris de cylindre, des articulations de bielles. Au moment de l\rquote +explosion, lorsque les soupapes charg\'e9es ne pouvaient plus lui offrir d\rquote issue, la tension de la vapeur avait du \'eatre effroyable et d\'e9passer peut-\'eatre vingt atmosph\'e8res. +\par +\par Et maintenant, de l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel dont les h\'f4tes de Steam-House se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la superstitieuse admiration des Indous, du chef-d\rquote \'9cuvre m\'e9canique de l\rquote ing\'e9 +nieur Banks, de ce r\'eave r\'e9alis\'e9 du fantaisiste rajah de Bouthan, il ne restait plus rien qu\rquote une carcasse m\'e9connaissable et sans valeur\~! +\par +\par \'ab\~Pauvre b\'eate\~! ne put s\rquote emp\'eacher de s\rquote \'e9crier le capitaine Hod, devant le cadavre de son cher G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \endash \~On pourra en fabriquer un autre\'85 un autre, qui sera plus puissant encore\~! dit Banks. +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit le capitaine, en laissant \'e9chapper un gros soupir, mais ce ne sera plus lui\~!\~\'bb +\par +\par Pendant qu\rquote ils se livraient \'e0 ces investigations, l\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons eurent la pens\'e9e de rechercher s\rquote ils ne trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. \'c0 d\'e9faut de la figure du nabab, facile \'e0 reconna +\'eetre, celle de ses mains \'e0 laquelle il manquait un doigt leur e\'fbt suffi pour constater l\rquote identit\'e9. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve incontestable de la mort de celui qu\rquote +on ne pouvait plus confondre avec Balao Rao, son fr\'e8re. +\par +\par Mais aucun des d\'e9bris sanglants, qui jonchaient le sol, ne semblait avoir appartenu \'e0 celui qui fut Nana Sahib. Ses fanatiques avaient-ils emport\'e9 jusqu\rquote au dernier vestige de ses reliques\~? Cela \'e9tait plus que probable. +\par +\par Il devait n\'e9anmoins en r\'e9sulter ceci\~: c\rquote est que, puisqu\rquote il n\rquote y avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la l\'e9gende allait reprendre ses droits\~; c\rquote est que, dans l\rquote esprit des populations de l +\rquote Inde centrale, l\rquote insaisissable nabab passerait toujours pour vivant, en attendant que l\rquote on fit un dieu immortel de l\rquote ancien chef des Cipayes. +\par +\par Mais, pour Banks et les siens, il n\rquote \'e9tait pas admissible que Nana Sahib e\'fbt pu survivre \'e0 l\rquote explosion. +\par +\par Ils revinrent \'e0 la station, non sans que le capitaine Hod e\'fbt ramass\'e9 un morceau d\rquote une des d\'e9fenses du G\'e9ant d\rquote Acier, \endash \~pr\'e9cieux d\'e9bris, dont il voulait faire un souvenir. +\par +\par Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon mis \'e0 la disposition du colonel Munro et de son personnel. Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Gh\'e2tes occidentales, ces Andes indoues, qui se d\'e9 +veloppent sur une longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d\rquote \'e9paisses for\'eats de banians, de sycomores, de teks, entrem\'eal\'e9s de palmiers, de cocotiers, d\rquote areks, de poivriers, de sandals, de bambous. Quelques heures apr\'e8 +s, le railway les d\'e9posait \'e0 l\rquote \'eele de Bombay, qui, avec les \'eeles Salcette, \'c9l\'e9phanta et autres, forme une magnifique rade et porte \'e0 son extr\'e9mit\'e9 sud-est la capitale de la Pr\'e9sidence. +\par +\par Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, o\'f9 se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des Abyssiniens, des Parsis ou Gu\'e8bres, des Scindes, des Europ\'e9ens de toutes nationalit\'e9s, et m\'eame, \endash \~para\'ee +t-il, \endash \~des Indous. +\par +\par Les m\'e9decins, consult\'e9s sur l\rquote \'e9tat de lady Munro, recommand\'e8rent de la conduire dans une villa des environs, o\'f9 le calme, joint \'e0 leurs soins de tous les jours, au d\'e9vouement incessant de son mari, ne pouvait manquer de pr +oduire un salutaire effet. +\par +\par Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses serviteurs n\rquote avait song\'e9 \'e0 le quitter. Le jour, qui n\rquote \'e9tait pas \'e9loign\'e9, o\'f9 l\rquote on pourrait entrevoir la gu\'e9 +rison de la jeune femme, ils voulaient tous \'eatre l\'e0. +\par +\par Ils eurent enfin cette joie. Peu \'e0 peu lady Munro revint \'e0 la raison. Ce charmant esprit se reprit \'e0 penser. De ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas m\'eame le souvenir. +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Laurence\~!\~\'bb s\rquote \'e9tait \'e9cri\'e9 le colonel, et lady Munro, le reconnaissant enfin \'e9tait tomb\'e9e dans ses bras. +\par +\par Une semaine plus tard, les h\'f4tes de Steam-House \'e9taient r\'e9unis dans le bungalow de Calcutta. L\'e0 allait recommencer une existence bien diff\'e9rente de celle qui avait empli jusqu\rquote alors la riche habitation. + Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui laisseraient, le capitaine Hod les cong\'e9s dont il pourrait disposer. Quant \'e0 Mac Neil et Go\'fbmi, ils \'e9taient de la maison et ne devaient jamais se s\'e9parer du colonel Munro. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque, Maucler fut oblig\'e9 de quitter Calcutta pour revenir en Europe. Il le fit en m\'eame temps que le capitaine Hod, dont le cong\'e9 \'e9tait expir\'e9 et que le d\'e9vou\'e9 Fox allait suivre aux cantonnements militaires de Madras. + +\par +\par \'ab\~Adieu\~! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de penser que vous n\rquote avez rien \'e0 regretter de votre voyage \'e0 travers l\rquote Inde septentrionale, si ce n\rquote est peut-\'eatre de n\rquote avoir pas tu\'e9 + votre cinquanti\'e8me tigre. +\par +\par \endash \~Mais il est tu\'e9, mon colonel. +\par +\par \endash \~Comment\~! Il est tu\'e9\~? +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit le capitaine Hod avec un geste superbe. Quarante-neuf tigres et\'85 K\'e2lagani\'85 cela ne fait-il pas mes cinquante\~?\~\'bb +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN DE LA DEUXI\'c8ME ET DERNI\'c8RE PARTIE +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of La maison \'e0 vapeur, by Jules Verne +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON \'c0 VAPEUR *** +\par +\par ***** This file should be named 14810-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14810-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/4/8/1/14810/ +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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Some states do not allow disclaimers of certain implied +\par warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +\par If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +\par law of the state applicable to this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment, the agreement shall be +\par interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +\par the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +\par provision of this agreement shall not void the remaining provisions. +\par +\par 1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other +\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition. +\par +\par +\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity: +\par +\par https://www.gutenberg.org +\par +\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary +\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }}
\ No newline at end of file diff --git a/14810-r.zip b/14810-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..de578c5 --- /dev/null +++ b/14810-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..a71622f --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14810 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14810) diff --git a/old/14810-8.txt b/old/14810-8.txt new file mode 100644 index 0000000..215f837 --- /dev/null +++ b/old/14810-8.txt @@ -0,0 +1,15874 @@ +The Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison à vapeur + Voyage à travers l'Inde septentrionale + +Author: Jules Verne + +Release Date: January 26, 2005 [EBook #14810] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + +LA MAISON À VAPEUR +Voyage à travers l'Inde septentrionale + +(1880) + + + +Table des matières + +PREMIERE PARTIE +CHAPITRE I Une tête mise à prix. +CHAPITRE II Le colonel Munro. +CHAPITRE III La révolte des Cipayes. +CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora. +CHAPITRE V Le Géant d'Acier. +CHAPITRE VI Premières étapes. +CHAPITRE VII Les pèlerins du Phalgou. +CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès. +CHAPITRE IX Allahabad. +CHAPITRE X Via Dolorosa. +CHAPITRE XI Le changement de mousson. +CHAPITRE XII Triples feux. +CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod. +CHAPITRE XIV Un contre trois. +CHAPITRE XV Le pâl de Tandît. +CHAPITRE XVI La Flamme Errante. +DEUXIEME PARTIE +CHAPITRE I Notre sanitarium. +CHAPITRE II Mathias Van Guitt. +CHAPITRE III Le kraal. +CHAPITRE IV Une reine du Tarryani. +CHAPITRE V Attaque nocturne. +CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. +CHAPITRE VII Le passage de la Betwa. +CHAPITRE VIII Hod contre Banks. +CHAPITRE IX Cent contre un. +CHAPITRE X Le lac Puturia. +CHAPITRE XI Face à face. +CHAPITRE XII À la bouche d'un canon. +CHAPITRE XIII Géant d'Acier! +CHAPITRE XIV Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + + +PREMIERE PARTIE + + +CHAPITRE I +Une tête mise à prix. + +Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera, +mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes, +dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le +nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...» + +Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire +dans la soirée du 6 mars 1867. + +Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns, +secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices +qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en +ruines, au bord de la Doudhma. + +Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il +était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main +d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive +alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du +gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui +du vice-roi des Indes. + +Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette +notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la +vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa +personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité +s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en +poussière? + +C'eût été folie. + +En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient +sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels +d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville, +lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus +infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une +fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son +nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la +présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si +le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de +l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains +fortement intéressées à en opérer la capture. + +À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une +affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires? + +À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque +pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les +épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus +mal habité de la ville. + +On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne +comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du +Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de +l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie +«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un +certain nombre de provinces. L'une des principales est la province +d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan +tout entier. + +Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta +sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de +l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait +alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que +cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui +l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant, +c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée +jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent +même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde. + +Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne +splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de +la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père +d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui +dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement +arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement +ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des +conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il +joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de +prospérité. + +Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été +considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait +facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la +composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne +s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans +l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants +religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent +l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne +dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et +jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple +indou. + +Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant +plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la +quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure +rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux +noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les +traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole +qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la +force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier, +un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte +en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un +turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de +laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient +en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et +destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la +quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident +symbolique du farouche Siva. + +Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les +rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se +pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle +fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes, +femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des +régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes +sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient, +gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de +gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La +surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la +roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres. +On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne +pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant. +Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer +le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne. + +Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas +l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes, +s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui +pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait +point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait +muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas. + +«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en +levant ses mains crochues vers le ciel. + +--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le +prendre, ce qui est bien différent! + +--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se +défendre résolument! + +--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la +fièvre dans les jungles du Népaul? + +--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se +faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité! + +--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de +son campement sur la frontière! + +--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas +sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui +n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa +involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus +surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails +suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui +est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était +réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, +dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là, +pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois +résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la +passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer +le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres +funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un +doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la +cérémonie. + +--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet +Indou, qui parlait avec tant d'assurance. + +--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats +de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois +après que j'ai pu m'enfuir.» + +Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le +faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses +yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de +laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire, +mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées. + +«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien +prisonnier de Dandou-Pant. + +--Oui, répondit l'Indou. + +--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous +mettait face à face avec lui? + +--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même! + +--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux +mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un +sentiment d'envie peu dissimulé. + +--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait +eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de +Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable! + +--Et qu'y serait-il venu faire? + +--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un +des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les +populations des campagnes du centre. + +--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée +dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la +catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se +tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard! + +--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur +mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de +quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du +nabab. + +Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues +d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus +nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il +avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On +affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province, +venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de +Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés +soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville, +en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de +trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour, +sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son +célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix +heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que +le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit +quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille +livres. + +En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux +renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins +bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son +prix. Elle était toujours à prendre. + +Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement +Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime. +Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu +l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande +insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia, +dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de +Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités +commises par ses ordres, les populations entières se fussent +levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les +parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes, +pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par +centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les +plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il +pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se +hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration +de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la +frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets +d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable +asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne, +il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le +champ libre, lui assurer une sorte de sécurité. + +On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son +apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait +d'être mise à prix. + +Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens +des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires, +doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur. +Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable +Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles +avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était +faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son +habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais, +dans le populaire, on ne doutait pas. + +Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien +prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par +l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche +personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait +presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès +le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au +gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait +de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations +rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où +le nabab aurait été signalé. + +Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos +divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, +l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller +prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une +barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea +de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés. + +Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il +s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son +attention, et ne le suivait que dans l'ombre. + +Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues +étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère +aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait +l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert, +à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient +encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus +fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre; +mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de +la rivière. + +Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures +du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres +murailles d'habitations en ruines semées ça et là. + +La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et +jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait +donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à +entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds +nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa +présence sur la rive de la Doudhma. + +Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,-- +machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans +laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il +suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme +habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était +entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il +comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se +venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers, +joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un +aveugle et un sourd. + +Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents +propos lui faisaient courir. + +Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui. + +Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à +la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un +poignard malais. + +L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol. + +Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le +malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés, +s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang. + +Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva, +et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire: + +«Me reconnais-tu? dit-il. + +--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être +sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement. +Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le +courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir +attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant +sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers +où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se +dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au +moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats +de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée. +Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait +eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit +même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa +donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs, +et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à +atteindre la partie supérieure du rempart. La crête, +extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du +fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à +pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un +point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût +se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût +sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui +ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à +peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le +faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et +réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart +s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le +feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un +cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches +flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible +d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du +fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas. +Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors +de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait +peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée +pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser +lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains. +Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une +trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait +atteindre pour assurer sa fuite. + +Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du +pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui... + +Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des +détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les +soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le +toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait, +à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama. + +Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait +dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf. + +Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une +seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître +dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif. + +Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le +cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors +d'Aurungabad. + +À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main +mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient +ces mots: + +«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant! +Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!» + +Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la +révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait +encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants +de l'Inde. + + +CHAPITRE II +Le colonel Munro. + +Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous +parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore +quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde? + +--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque +justesse, il faudrait au moins l'avoir vue. + +--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la +péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé... + +--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette +traversée, j'étais aveuglé... + +--Aveuglé?... + +--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et, +mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire +des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon +cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon, +n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir +jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure, +tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes, +tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne +s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des +villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets, +passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la +locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails +et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le +pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel +venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête, +et se contenta de dire: + +«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à +M. Maucler, notre hôte. + +--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et +j'avoue que Maucler a raison en tous points. + +--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi +construisez-vous des chemins de fer? + +--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de +Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé. + +--Je ne suis jamais pressé! + +--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit +l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied! + +--C'est bien ce que je compte faire! + +--Quand? + +--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie +promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!» + +Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces +longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur +Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer. + +J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le +Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par +Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule. + +Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie +septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes, +d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette +exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût +complète. + +J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années, +nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne +pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à +Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and +Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux +venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de +plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se +fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec +enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans +quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable. + +À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait +faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine +Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez +lequel nous venions de passer la soirée. + +Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un +peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en +dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et +cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de +l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais», +et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette +dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un +palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta +est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût +anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux +mondes. + +Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow» +dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un +soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que +couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou +varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le +tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux +ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres +et entouré de murs peu élevés. + +La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande +aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le +service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier, +matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien +compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme +avait manqué à ces divers arrangements. + +Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite +générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à +l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un +conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il +avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs +qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont +dévoués. + +Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux, +grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes. +Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume +traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien +qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel +Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au +lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux +clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et +vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui +veulent être expliquées. + +Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une +recommandation: + +«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il, +et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!» + +Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille +d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du +Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro +qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut, +précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle +plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro +réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita +pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la +bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé +pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut +peut-être le terrible inventeur. + +À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro +commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée +royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir +James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le +nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir +Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il +fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut +du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que +lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de +l'Inde. + +En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de +l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était +fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si, +le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable +massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les +ordres de Nana Sahib. + +Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais +autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept +ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de +cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque +miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu +à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue +au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de +victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les +retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne. + +Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule, +retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait +rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une +sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre +de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit +dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même +esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même +but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les +traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. +Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois +ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent +suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette +époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et +avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas +lieu de la mettre en doute. + +Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils +s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni +journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de +l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en +homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme +ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise +sur lui et ne pût adoucir ses regrets. + +Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la +présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques +jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et +cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow. + +Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans +cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà +pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des +Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib. + +Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,-- +fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient +l'ingénieur Banks et le capitaine Hod. + +Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait +été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian +Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la +force de l'âge. Il devait prendre une part active à la +construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique +à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les +travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à +Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car +c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de +quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il +consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié +de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles +sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward +Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix +mois. + +Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale, +et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir +Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. +Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise +de Gwalior. + +Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des +membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de +barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année +royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il +s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il +n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui +semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule +contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à +satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de +se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il +pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de +la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux +mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main +cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets +du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là +où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions +de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils, +ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la +Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en +parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur +sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses +hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_. + +Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui +répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment +intéressantes qu'à une condition. + +«Et laquelle? demanda Hod. + +--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks, +que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de +départ, séance tenante. + +--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il +eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels +étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward +Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes +choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une +sorte de sourire sur ses lèvres. + +Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner +le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs +fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la +péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces +«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie +volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y +était toujours refusé. + +En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions +entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir +même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que +le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une +grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les +chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de +jeu. + +Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture, +soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez +facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de +l'Indoustan. + +«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses! +s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules +primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en +Europe! + +--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons +capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui +soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de +poste de deux en deux lieues... + +--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on +est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs +barques sur une mer démontée! + +--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais +n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux, +qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes +de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple +palanquin... + +--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de +six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre! + +--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut +lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être +réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six +Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à +l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas +au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive! + +--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter +sa maison avec soi! + +--Colimaçon! s'écria Banks. + +--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa +coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à +plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera +probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage! + +--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en +restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les +souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, +modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien +changer à sa vie... oui... peut-être! + +--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le +capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans +lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration +locale! + +--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et +physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je +observer, non sans quelque raison. + +--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la +voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir +quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au +galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à +coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout +sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est +cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir, +ingénieur que vous êtes, osez-le! + +--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre +avis, si... + +--Si?... fit le capitaine en hochant la tête. + +--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas +brusquement arrêté en route. + +--Il y a donc mieux à faire encore? + +--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au +wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways. +Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si +l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois +que nous sommes tous d'accord à ce sujet? + +--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe +d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je +poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un +architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La +voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un +ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera +des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par +tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la +route lui soit facile et douce. + +Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel, +je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous +le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en +colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas +inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien +oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur +du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All +right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent +ami? + +--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des +chevaux, des boeufs!... + +--Par douzaines? dit Banks. + +--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà +qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un +attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant, +galopant comme les plus beaux carrossiers du monde! + +--Ce serait magnifique, mon capitaine! + +--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur! + +--Oui! mais... + +--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod. + +--Un gros mais! + +--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés +en toutes choses!... + +--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, +répondit Banks. + +--Eh bien, surmontez! + +--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces +moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela +tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête, +et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à +manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de +prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt +de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi +immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il +s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce +sera une maison à vapeur. + +--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les +épaules. + +--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par +quelque locomotive routière perfectionnée. + +--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison +ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa +fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis. + +--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs, +éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de +combustible, elle s'arrêtera en route. + +--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre +chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un +cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par +tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la +pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a +même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des +serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes. +Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des +conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le +cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son +but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à +la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence +a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de +graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il +consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts +qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à +tout le monde! + +--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur! +Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée +sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les +jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les +repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des +guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des +hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les +Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau +m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas +avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici! + +--Et pourquoi, mon capitaine? + +--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que +la voiture à vapeur se fera. + +--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur. + +--Faite! et faite par vous, peut-être?... + +--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour +elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve... + +--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se +leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à +partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus +grave, s'adressant à sir Edward Munro: + +«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta +disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable, +je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu +voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi, +qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de +l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu +des voyageurs nous protège! + +--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi +un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent +nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à +vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons +l'Inde entière! + +--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur +aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac +Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de +l'habitation. + +«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois +pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage? + +--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le +sergent Mac Neil. + + +CHAPITRE III +La révolte des Cipayes. + +Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à +l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement +ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il +importe de reprendre ici les principaux faits. + +Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire, +dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population +de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions +appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable +Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old +John Company». + +C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant +le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut +placé le duc de Cumberland. + +Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été +grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais, +mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai +d'administration politique et militaire dans cette présidence du +Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du +nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée +royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là +cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in +Indiis_. + +Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers +le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même +but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait +fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits +d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers, +qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal. + +Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner +le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une +partie de sa lisière orientale. + +Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du +Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du +Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des +réformes furent poursuivies par une administration habile et +persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si +puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses +intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt +apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son +sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne. +Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie +allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le +monopole du commerce de la Chine. + +Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les +associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des +guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit +avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine. + +Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib, +tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général +Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce +peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et +la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement. +Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis +montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient +rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre +contre les Birmans, de 1823 à 1824. + +En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou +indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord +William Bentinck commença une nouvelle phase administrative. + +Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde, +l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le +contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier +formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de +bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne +au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée +native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons +de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des +officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont +le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à +l'exception de quelques batteries. + +Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont +indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour +l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du +Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de +Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment +des deux armées. + +En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision +M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et +l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent +mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes +de troupes européennes, le total des forces des trois +présidences.» + +Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que +commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque +velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que +leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même +sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée +native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les +grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les +casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les +soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause +de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue +question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au +fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. + +Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces +royales cantonnées à Ascot. + +Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également +provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de +1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être +anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives +des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part. + +Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette +révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des +villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En +outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde +centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le +Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois +escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs, +ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent +particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés +au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du +Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah, +le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de +l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les +natifs de l'Inde, «fidèles au sel». + +Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de +l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet +homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis +quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement +pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer +le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée +anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus, +dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation +militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au +courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire, +songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être. +Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des +esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les +«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants. + +Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le +contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous +la nécessité des complications extérieures. + +Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab +Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi, +puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le +soulèvement préparé de longue main. + +En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le +mouvement insurrectionnel. + +Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native +l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de +cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette +graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de +porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats +indous ou musulmans de l'armée indigène. + +Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de +savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer +dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette +substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,-- +devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en +partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut +beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les +graisses en question ne servaient pas à la confection des +cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des +Cipayes. + +Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches. +Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le +régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans +les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte. + +Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e +régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs +officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se +replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se +joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du +54e régiment sont égorgés. + +Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont +impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le +palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf +prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des +assassins. + +Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le +commandant du port et le sergent-major européen. + +Le branle était donné à ces épouvantables boucheries. + +Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers +anglo-indiens. + +Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du +brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres +officiers. + +Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques +officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre. + +À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un +certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le +lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et +enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de +Sivapore, à un mille d'Aurungabad. + +Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie +de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la +terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté +sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort. + +Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les +coups des Cipayes. + +Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et +assassinat des officiers. + +Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge +et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable +drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard. + +À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens, +officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même +jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de +l'armée royale. + +Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs +centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady +Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres +du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des +abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent +précipités dans un puits, resté légendaire. + +Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le +«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre +et jetés encore vivants dans les flammes. + +Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les +campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère +d'atrocité! + +À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent +aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute, +puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi +les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables. + +Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et +le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang, +sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e, +16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et +29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans +pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les +24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S. +Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait +éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la +montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent +bientôt rapportées par les montagnards. + +C'était le commencement des représailles. + +Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors +sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne +tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt +prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement +condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté. +Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier +attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons +firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu +d'une atmosphère empestée par la chair brûlée. + +Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous +avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien +conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des +officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans, +en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort, +seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas +envie de m'enfuir.» + +Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être +suivie de tant d'autres. + +Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore, +le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes +natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment: + +«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et +mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de +tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils +subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort +par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur +éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi +que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien +faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de +religion et de caste.» + +Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient +successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres +n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et +d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés. + +Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient +Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés +par les soldats de l'armée royale. + +Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la +famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se +rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec +une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule +menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant, +à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les +prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir +la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette +sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit +M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute +admiration.» + +Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par +le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la +famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux +assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize +cent quatre-vingt-six natifs. + +À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi +les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des +fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage. + +À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les +armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de +cent vingt mètres carrés. + +À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les +condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de +leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque +tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri. +C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le +déshonneur. + +Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des +prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la +mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la +terre!» + +Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second +siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il +paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les +Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais. + +Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais +de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par +des soldats qui ne se possédaient plus. + +Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient +par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent +quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient +sauvés jusque dans le Cachemire. + +En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués +les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,-- +répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour +la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent +vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par +ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre +de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre +des deux autorités. + +Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de +cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui +périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils +qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à +cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non +sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au +parlement anglais. + +Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de +part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour +faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester +aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à +celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le +deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow. + +Quant aux faits purement militaires de toute la campagne +entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions +suivantes, qui vont être sommairement citées. + +C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à +sir John Laurence. + +Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection, +renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed +Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en +avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général +dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège, +commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre, +après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John +Nicholson. + +En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah +et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock +opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais +trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana, +qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de +canon. + +Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le +royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec +dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur +Lucknow. + +Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient +alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept +jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock. +Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur +Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une +seconde campagne. + +Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des +villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers +le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume. + +Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une +seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie, +que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward +Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous +sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier, +--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du +Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée +révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille +hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants. +La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une +série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau +sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en +possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré +ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le +palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le +Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la +ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21, +un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine +possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des +Cipayes. + +Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une +expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en +grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du +royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale. +Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte +de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais, +vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore, +et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et +s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer. + +Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes +de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858, +marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait +la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours +après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de +Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par +onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani, +l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride, +détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la +route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le +fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la +ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle, +d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations +contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu +de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut, +continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son +compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16 +juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier +Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18, +et revenait à Bombay, après une campagne triomphale. + +Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant +Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute +dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection, +fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le +cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la +Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la +révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des +effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face! + +À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf +peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell +rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières +positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs +importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On +apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district +limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son +frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers +jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile +sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude. +Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce +fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une +brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du +colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni +Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers +et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul. +Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts. +Ils ne l'étaient pas. + +Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie. +Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à +mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette +figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection +indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie +politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut +courageusement sur l'échafaud. + +Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être +coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la +péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait +provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes. + +En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance +par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857. + +Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues, +annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre, +prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard, +elle allait être couronnée impératrice. + +Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé +par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres +composant le gouvernement central, les membres du conseil de +l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des +présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les +membres des services indiens et les commandants en chef choisis +par le secrétaire d'État, telles furent les principales +dispositions du nouveau gouvernement. + +Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui +dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes, +soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de +fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres +par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment +d'infanterie. + +L'armée native se compose de cent trente-sept régiments +d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son +artillerie est européenne, presque sans exception. + +Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue +administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui +gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés. + +«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de +rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, +industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs. +Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le +joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et +le brisent.» + + +CHAPITRE IV +Au fond des caves d'Ellora. + +Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils +adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,-- +peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la +révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles +retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des +dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans +l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était +aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration +toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de +l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler. + +Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux +possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et. +lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de +continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à +laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui +devait aboutir aux plus grands excès. + +Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des +Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais +s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et +tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte +que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne +restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native, +entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana +prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi +les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt +connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa +présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est +que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta, +c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est +qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se +réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux +recherches des agents de la police anglo-indienne. + +Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une +heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner +Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y +rejoindre un de ses complices. + +La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il +n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à +quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi, +un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures +médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et +pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque +demande indiscrète. + +Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus +au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de +Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de +deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme +silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des +empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa +capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort. +Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite +pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette +partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un +regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses +ennemis. + +Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée. +C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir +montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne +ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides. +Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire +franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il +espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il +halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se +rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il +eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de +la montagne. + +Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau +très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut +contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre +groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village +voisin d'Ellora. + +La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre +d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples, +vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins +importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de +basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce +n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à +l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux +premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres. +Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides +dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des +«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination. + +Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que +l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents +pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on +l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une +cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent +quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la +carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes +l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À +l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions, +arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir +la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus +grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à +l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de +chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de +la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple, +qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple +unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus +merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé +aux hypogées de l'ancienne Égypte. + +Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le +temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs +s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a +encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le +premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité +pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient +faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces +ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de +support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu +soupçonner son arrivée à Ellora. + +La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui +courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella» +du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne, +sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales. + +Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un +certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce +n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité. + +Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la +main. + +«Pas de lumière! dit le Nana. + +--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt +sa lanterne. + +--Moi, frère! + +--Est-ce que?... + +--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite. +Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir. +Prends ma main et guide-moi.» + +L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite +crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il +venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans +son dernier sommeil. + +Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut +bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de +«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans +l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente +liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation +du jus de cocotier. + +Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de +faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses +yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre. + +L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab +de parler. + +Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib. + +Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui +ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement, +c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même +astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme +en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne +s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la +frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés +dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se +retrouvaient tous deux prêts à agir. + +Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut +recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête +appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se +remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le +silence. + +Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère, +et d'une voix sourde: + +«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête +est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux +mille livres promises à qui livrera Nana Sahib! + +--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce +serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils +seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt +mille! + +--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est +l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième +anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination +anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes +l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois, +frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore +foulée par le pied des envahisseurs! + +--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857 +peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il +y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous +sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils +se guériront en se baignant dans des flots de sang européen! + +--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour +supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas +tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard +est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort, +Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose, +vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce +colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit +attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de +sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir, +il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les +massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum. +de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi! +Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la +sienne! + +--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao. + +--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du +service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder +jusque dans son bungalow de Calcutta! + +--Soit, et maintenant?... + +--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement +sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs, +les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause +commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan. +Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de +ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les +brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois, +entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui +sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se +soulèveront, et l'armée royale sera anéantie! + +--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son +frère. + +--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le +Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le +souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les +bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le +passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux. + +Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de +laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et, +au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en +lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié +à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son +but. On l'a dit, c'était un autre lui-même. + +Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et +revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons? +demanda-t-il. + +--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous +attendraient, répondit Balao Rao. + +--Et nos chevaux? + +--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui +conduit d'Ellora à Boregami. + +--C'est Kâlagani qui les garde? + +--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien +reposés, et n'attendent que nous pour partir. + +--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à +Adjuntah avant le lever du jour. + +--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite +précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets? + +--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra, +dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis +défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous +serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés +fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment +favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où +le ferment de la révolte est toujours prêt à lever! + +--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille +livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre +une tête à prix, il faut la prendre! + +--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre +un instant, frère, viens!» + +Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui +conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple. +Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de +l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans +l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient +déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il +fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant +l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa +un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre. + +Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée +artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de +galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains +endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près +de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux +curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles +d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils +se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami. + +La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante +milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce +fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de +transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux +l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle +serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un +bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana, +l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils +galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne, +d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet, +bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut +de leur monture. + +Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de +l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux +compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui +eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de +faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes, +puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa +selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la +province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade +de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées +comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit +bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage. + +Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des +champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais +la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah. + +Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses +caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble, +occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille +environ de la ville. + +Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la +notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence, +nulle crainte d'être reconnu. + +Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux +compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé, +qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples, +taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de +vertigineux abîmes. + +La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais +sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces +«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se +découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne +traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit +ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent, +qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin. +Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement, +lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound, +qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la +saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière +tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs +de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette +belle nuit de printemps. + +Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour +du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée +enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là, +sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes, +de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures +colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres +cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces +demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques +que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies +royales, des processions religieuses, des batailles où figurent +toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce +splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne. + +Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses +hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par +les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de +l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les +plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux +conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de +ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients, +tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand +une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs. + +Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il +fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du +groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes +épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien +semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les +plantes lapidaires de la roche. + +Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab +pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation. + +Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les +interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt +des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents, +formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés. + +«En route!» dit Nana Sahib. + +Et sans demander une explication, sans savoir où il les +conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à +se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs +jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval. + +La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait +l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la +montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du +Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra. + +L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur +Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est, +furent dépassés au point du jour. + +À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant +sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses +hennissements aux fauves effarés des jungles. + +Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main +tendue vers le train qui fuyait: + +«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib +est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs +mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!» + + +CHAPITRE V +Le Géant d'Acier. + +Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les +passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor, +hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient +des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement, +un profond sentiment de surprise était bien naturel. + +En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la +capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait +un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à +l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly. + +En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant +gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à +proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa +trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance, +la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient +hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes. +Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se +développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de +filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands +à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée, +couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois +étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux +hublots d'une cabine de navire. + +Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux +énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de +bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux +moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que +le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient +à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une +passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants, +reliait la première voiture à la seconde. + +Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner +ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le +faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se +relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité +toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans +que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou +entendre. + +Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils +se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du +colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait +alors place à l'admiration. + +En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de +mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces +géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il +s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de +vapeur. + +Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un +vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures +puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses +yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de +mouvement! + +Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur +l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un +merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes +les apparences de la vie, même de près. + +En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une +locomotive routière se cachait dans ses flancs. + +Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification +qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par +l'ingénieur. + +Le premier char, ou plutôt la première maison, servait +d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi. + +La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le +personnel de l'expédition. + +Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la +sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous +étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les +régions septentrionales de la péninsule indienne. + +Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie, +en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais +jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive, +destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur +les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque! + +Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à +voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général. +Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks. +C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette +locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui +donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier +d'un éléphant mécanique? + +«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks, +connaissez-vous le rajah de Bouthan? + +--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le +connaissais, car il est mort depuis trois mois. + +--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de +Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un +autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il +ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois +lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer +l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût +épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les +nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses +caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour +dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses +confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui +bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée +dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée, +s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon +absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme +personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit +venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de +locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à +la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris +parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement +prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je +n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des +conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même. +Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder +le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de +l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme, +la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que +l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique. +Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle +d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la +chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière +avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin +se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me +permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil; +je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à +projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel +fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais +trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue +du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,-- +me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se +tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes +ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de +l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à +travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa +maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui, +considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme +l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de +s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le +compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et +pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre +disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts +chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois +cents kilogrammètres! + +--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître +ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer +et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous! + +--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai +pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la +locomotive sa forme ordinaire! + +--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il +est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons +avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des +plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de +rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce +pas, mon colonel?» + +Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une +approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le +voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un +animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit +à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de +promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la +péninsule indienne. + +Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks +avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la +science moderne? Le voici: + +Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme, +cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques, +que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire, +sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de +chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure +du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure +recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La +chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont +séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du +chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle, +construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de +l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre +monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se +trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la +tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui +lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à +manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche +avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers +d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites +embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses +yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues +antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient. + +Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la +chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées +par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute +épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre +le terrain, ce qui les empêche de «patiner». + +Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est +de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante +effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette +machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à +double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement +close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la +poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes. +Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est +qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la +dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien +ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois, +car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de +combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive +routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure, +mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante. +Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non +seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au +sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des +ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit +également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre, +ces roues peuvent être aisément commandées par des freins +atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un +calage instantané, qui produit un arrêt presque subit. + +Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle +est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux +résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive +exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle +aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre, +--ce qui est considérable. + +D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde, +et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers +de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment +à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road, +qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu +de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres. + +Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel +traînait après lui. + +Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte +du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive +routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne +s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa +fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un +bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars +qui le composent sont tout simplement une merveille de +l'architecture du pays. + +Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec +leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus, +l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres +sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois +précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes +élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent +à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait +détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une +à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir +les grandes routes! + +Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux +appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la +partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière +et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse +disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau +se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les +pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House. +Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde, +où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire. + +Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu +le capricieux rajah de Bouthan. + +Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur +la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il +avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en +l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi. + +Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, +intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur. +Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en +avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une +extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles +que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie. + +Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant, +son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un +large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se +tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le +salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon, +meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux +dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches +étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des +«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les +fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une +agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines +qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une +courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche +du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement +pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens +possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de +l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés +centigrades? + +À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant +face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger, +éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par +un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le +milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que +quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et +crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et +de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle +à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi +engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à +bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus +mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y +aventurer. + +La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un +couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également +recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient +aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un +lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les +cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de +ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la +seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine +Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à +gauche, à celle du colonel Munro. + +Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier, +un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine, +flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son +matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait +en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le +personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par +une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées +quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien, +le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière, +deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au +brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant +d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et +s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière. + +On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé +les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient +être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air +chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres, +sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et +la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les +rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des +montagnes du Thibet. + +L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on +le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi +nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont +nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes +conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli +et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets, +dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule +indienne. + +Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du +matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le +«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations +nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état +concentré. + +Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une +consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes +hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante +grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les +aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il +est identique par sa composition au lait normal et de bonne +qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été +conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne +par dissolution d'excellents potages. + +Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, +il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen +de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la +température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des +compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et +soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation +de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être +indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un +Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en +conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre +disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure +qualité. + +En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie. +Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des +places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers +besoins. + +Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas +nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule. +L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne +point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non +seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être, +lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la +base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources. +Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les +exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre +ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du +soin de nous ravitailler en route. + +En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire +qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que +des circonstances imprévues pouvaient y apporter: + +Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à +Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à +gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques +mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au +capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis +redescendre jusqu'à Bombay. + +C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et +tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui +se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde? + + +CHAPITRE VI +Premières étapes. + +Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des +meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la +capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de +secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les +premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le +Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des +splendides équipages des Européens qui croisent assez +dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras +babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues +marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites +aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux +jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli», +l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort, +qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans +lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie +native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui +s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux +palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire +des grands hommes de notre époque; étudier en détail +l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus +beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin +adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont +tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir +la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi, +et je n'avais plus qu'à partir. + +Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à +deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les +confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me +prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la +porte du bungalow du colonel Munro. + +À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il +n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot. + +Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés +dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que +le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod +n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de +quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de +chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils +et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail +menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on +n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de +l'expédition. + +Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir +d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de +partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un +équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques +et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela +l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables +interjections et des poignées de main à vous briser les os. + +L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la +machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste, +la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut +lancé. + +«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant +d'Acier, en route!» + +Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de +donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien, +et ce nom lui resta. + +Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde +maison roulante: + +Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du +«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques +mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort +capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était +un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses +de son métier, et qui devait nous rendre de grands services. + +Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe +d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui +peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes, +doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des +Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le +service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces +braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des +Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également. + +L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq +ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment +qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des +nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout +au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien +découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore +l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme +à sa propre peau. + +Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux +fidèles du colonel Munro. + +Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde, +après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour +retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne +devaient jamais le quitter. + +Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur +sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du +capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave +garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre, +quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il +portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son +trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il +comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là. + +Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition, +notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la +seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant +déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur +Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un +vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il +pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un +fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste, +le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses +préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était +habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité +culinaire. + +Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi, +d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur +Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était +l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant +d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas +les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus +à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de +plume. + +Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus +riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le +pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le +centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un +territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays +des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables +frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous +permettre de la couper obliquement. + +Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions +tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues +l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur +la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la +ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à +travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès. + +«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne +absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que +vous ferez sera bien fait. + +--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu +donnes ton avis... + +--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai +vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une +autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint +Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre? + +--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod, +la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de +l'Himalaya à travers le royaume d'Oude! + +--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro, +peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons +lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!» + +Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner +quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à +entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait +peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il +que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le +retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque +espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un +pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro, +et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret +de son maître. + +Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris +place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres +de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air, +rendait la température plus supportable. + +Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr. +Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient, +pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils +traversaient. + +Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un +certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par +une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte +d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu +éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des +passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va +sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux +superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait +en vomissant des tourbillons de vapeur. + +À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et +moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le +compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes +honneur au déjeuner de monsieur Parazard. + +La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de +l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont +l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des +Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation +alluvionnaire. + +«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une +conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale. +Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette +terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée +par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne +pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un +lit... + +--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod. +Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange! +On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard, +la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le +fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal, +ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle +cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des +rizières desséchées de la plaine! + +--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit +réservé à Calcutta? + +--Qui sait? + +--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une +question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront +bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la +camisole de force! + +--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous +ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne +vous le pardonneraient pas! + +--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il +n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs +yeux! + +--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à +l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les +tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne +s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que +l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un +sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces +carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur, +qui desservait la table. + +--Mon capitaine? répondit Fox. + +--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième? + +--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit +Fox. C'était un soir... + +--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre +de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du +trente-huitième m'intéresserait davantage! + +--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine! + +--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et +unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son +brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé. +C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient. + +Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de +près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit. +En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui +contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de +formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la +province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons +écrasées les unes contre les autres, immenses plantations +dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne, +telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent +après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus +terribles exemples. + +On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison +pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est +la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars, +avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre +tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil, +pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,-- +du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que, +même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six +degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades). + +«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux +cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et +soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin +de prévenir les congestions.» + +Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la +couche d'air provoquée par les battements de la punka, à +l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver +fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur. +D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin +jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à +craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après +tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions +rien de grave à redouter. + +Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au +petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous +sommes arrivés à Chandernagor. + +J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à +la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville, +abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit +d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle, +cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe +siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans +commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être +Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway +d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais, +devant les exigences du gouvernement français, la compagnie +anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner +notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de +retrouver quelque importance commerciale. + +Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois +milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque +le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de +village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était +mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche +interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables +cabines. + +Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible. +Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender +portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou +en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures. + +Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas +de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux +dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,-- +était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour +faire marcher bien et longtemps la machine humaine. + +Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager +deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre +Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9. + +À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, +purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un +peu plus rapide que la veille. + +Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui, +par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle +suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à +passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les +exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à +leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus +confortablement, non! + +Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était +invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se +balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers +échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces +arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont +amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air +marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une +zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on +plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais +la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée. + +De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un +immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le +sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais +salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur +verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet +humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la +prodigieuse fertilité. + +Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un +express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur +et s'arrêtait aux portes de Burdwan. + +Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district +anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui +ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La +ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que +séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces +allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train. +Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et +de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit +quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de +deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le +quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne +du souverain de Burdwan. + +Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé, +c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces +Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux +coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un +pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les +enveloppait de la tête aux pieds. + +«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le +maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en +offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa +Hautesse! + +--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant, +quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale +tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous +ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro? + +--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que +l'offre d'un million n'aurait pu séduire. + +D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être +discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que +nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire +intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage +nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les +jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la +végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en +étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de +kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses +verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims, +d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres, +de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage, +logés dans des ménageries superbes. + +«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox. +Si cela ne fait pas pitié! + +--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces +honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les +jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive! + +--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le +brosseur, en laissant échapper un soupir. + +Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien +approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à +niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à +soixante-quinze lieues environ de Calcutta. + +Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite +l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa +partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de +Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine +le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du +Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de +commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous +l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne. +Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction +plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange. + +Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus +poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier +l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route +était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les +carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant, +vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au +grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au +milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers +les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du +Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et +il ne songeait pas encore à se plaindre. + +Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ +de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de +lieues par douze heures, pas davantage. + +Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres +plus loin, près de la petite ville de Chittra. + +Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage. +Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile +à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus +ardentes dans un farniente délicieux. + +Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks, +s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine. + +Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de +Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux +environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de +poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme +chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à +son extrême contentement comme à la grande satisfaction de +monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces +savoureuses, qui économisaient nos conserves. + +Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de +bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner +le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que +possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords +d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement +indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne +négligeait aucun détail. + +Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,-- +d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant +de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au +capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses +vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la +fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main +de son brosseur. + +Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît +pendant ces rapides excursions aux abords du campement. +Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais, +invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le +sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route, +allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu, +mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus +besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils +étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes +souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces +souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et +le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante +insurrection! + +Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus +tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait +engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le +nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod +partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois, +non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous +demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les +plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui. + + +CHAPITRE VII +Les pèlerins du Phalgou. + +Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte +de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore +couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des +siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se +sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des +produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils +font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de +Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la +contrée leur appartient. + +Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses +vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, +perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de +dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet, +un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House +forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient +la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais +craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se +mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux +discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule +d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les +fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers +nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux +de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches +spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des +bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois +arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent +en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans. + +Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à +travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,-- +les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en +caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la +campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de +juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait +supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de +quelque suffocation mortelle. + +Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes, +quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient +se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule +praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de +notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je +ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone +pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa +chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une +seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des +locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale! + +Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué +cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19 +mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade +de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air», +c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée +tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir. +Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés. + +«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle +les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec +une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à +l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé +la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été +une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes +murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un +haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui +portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions +le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous +serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé. +Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit, +et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur +moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se +procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang +pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour +mon colonel, je serais encore son débiteur! + +--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis +notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que +d'habitude? Il semble que chaque jour... + +--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez +vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se +rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait +massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me +monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire +de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a +dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles +événements pour que le souvenir s'en soit affaibli! + +--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le +voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod... + +--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser, +d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois +peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller +là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort! + +--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser +faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est +souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que +d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers... + +--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une +tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été +précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous +rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos +cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux +arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah! +monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit +épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant +pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas +dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que +Dieu nous conduise!» + +Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir +sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout +et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le +colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant +comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le +dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire! + +J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé, +lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot +s'il croyait que Nana Sahib fût mort. + +«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun +indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas, +je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été +puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je +n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah! +monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait +quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne +me trompent pas, et un jour...» + +Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche +n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître! + +Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au +capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne +devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais +été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi +à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en +traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du +Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain +que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui +rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le +voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point. + +Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui +signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit +la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à +notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab, +et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à +penser que l'autorité avait été induite en erreur. + +En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de +vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait +paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le +confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait +sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour +empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles +recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser! + +Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra. +Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante +kilomètres de son point de départ. + +Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier +arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La +halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est +bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une +jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de +la ville. + +Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit, +c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux +à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut. + +Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les +chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris +congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya. + +On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement +dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux +approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très +grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout +ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne, +ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour +accomplir ses devoirs religieux. + +Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il +faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en +cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne +pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le +capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de +chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en +route. + +Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement +donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un +arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout +sexe se tenaient dans la posture de l'adoration. + +Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la +plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne +devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence. +C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus +tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs. + +Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier +représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent +cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le +premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est +probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était +l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse +maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de +briques, dont l'origine est évidemment très ancienne. + +La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers +d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien, +cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni +pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les +encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi +eux. + +«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite +aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter +l'édifice jusque dans ses profondeurs. + +--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses +propres fidèles? + +--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui +tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut +bien que les brahmanes vivent! + +--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui +avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs, +leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération, +la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement. + +Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de +«chasses réservées», et, à la population des villes ou des +campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers +des jungles. + +Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous +conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que +nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins +s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous +apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses +constructions pittoresques. + +Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit, +c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne, +puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la +reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les +empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna +descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte +entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le +démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même +de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds +de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie. + +Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter +«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen +n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien +les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste, +qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées +occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour +l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût +été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur +d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point. +Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en +suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau +jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens +temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le +principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du +principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de +Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente +millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment +polythéiste. + +Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville +sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la +succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut +contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait +impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait +perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de +Gaya. + +Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais +parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad. + +«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne +savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les +brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais +aussi comme des êtres d'une origine supérieure?» + +Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le +rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se +développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un +pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants, +citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus +infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des +Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables +artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi, +et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un +mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le +Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les +gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont +venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les +grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs +chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont +fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties +de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des +charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent +de demeures provisoires à tout ce monde. + +«Quelle cohue! dit le capitaine Hod. + +--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher +du soleil! fit observer Banks. + +--Et pourquoi? demandai-je. + +--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule +suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux +du Gange. + +--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans +la direction où se trouvait notre campement. + +--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous +sommes en amont. + +--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette +source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au +milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez +restreint. + +L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de +chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient +appel à la charité publique. + +Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie +truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La +plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou +du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux +infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En +effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin. + +Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de +cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée; +celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts. + +D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps +tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol, +se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de +lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne +d'arpenteur. + +Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une +infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres +par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus, +ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à +manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou. + +Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue +perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient +lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies. + +Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le +regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque +Banks, m'arrêtant tout d'un coup: + +«L'heure de la prière!» dit-il. + +En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la +main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher +de Gaya avait caché jusqu'alors. + +Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La +foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors +de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais, +je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables +parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile +à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou +versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres, +songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est +qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en +avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient +quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans +les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter, +d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un +cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en +avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du +Phalgou! + +Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt +troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du +talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés +s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur +toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils +regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du +claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins, +d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards +inoffensifs. + +Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état +d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous +remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le +campement. + +Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée, +qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le +capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et +rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et +Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et +chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au +petit jour. + +À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une +nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages +cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur +ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil. + +J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était +étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne +pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au +fonctionnement régulier des poumons. + +Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos. +J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou +quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de +vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y +peut rien, au contraire. + +Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus +entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du +Phalgou. + +L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très +saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever +dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il +déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus +respirable. + +Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement +gardait une absolue immobilité. + +Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai. +Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. +La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces +reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de +sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air. + +Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et, +la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains +intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure +m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait. + +Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube +se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé. + +On appelait l'ingénieur. + +«Monsieur Banks? + +--Que me veut-on? + +--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du +mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai +aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la +vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le +capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda +l'ingénieur. + +--Regardez, monsieur,» répondit Storr. + +Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives +du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant +sur un espace de plusieurs milles. + +Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs +centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les +berges et le chemin. + +«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod. + +--Que font-ils là? demandai-je. + +--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le +capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées! + +--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à +Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que... + +--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel! +s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant +gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était +dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer! + +--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit +l'ingénieur, en secouant la tête. + +--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro. + +--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne +gênent notre marche! + +--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait +trop prendre de précautions. + +--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur: +«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, allume. + +--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe, +Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces +pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!» + +Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait +qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression. +Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer, +et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de +l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des +grands arbres. + +En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se +fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de +plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras +en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on +s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière. +C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point. + +Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le +capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce +fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait +silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec +Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il +pouvait le manoeuvrer à son gré. + +À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore +devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un +éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre +indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir +la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers +la peau du gigantesque pachyderme. + +«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks. + +--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et +n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui +longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule +de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces +conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas +chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels +les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous! +Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien +d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui +se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine +s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche +s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le +régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant +d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre +les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui +faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me +penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine +de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien +évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine. +«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui +leur faisait signe de se relever. + +--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent +notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire +broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!» + +Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la +vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient +décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée +poussait des cris et les encourageait du geste. + +La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et +était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous +allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des +purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au +ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents. +«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les, +ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques, +atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des +cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La +foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors +ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En +avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et +riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier, +filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule +ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur. + + +CHAPITRE VIII +Quelques heures à Bénarès. + +La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,-- +cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive +droite du Gange, en face de Bénarès. + +Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure +plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure. +L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq +lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs +de la petite ville de Sasserâm. + +En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les +cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez +coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire. +Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il +n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer +le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire +appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant, +à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer. + +Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un +important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus +de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre +dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore. + +Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma +tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une +pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et, +de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue +motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite. + +Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie. + +«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois +une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des +ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace! + +--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement +l'ingénieur. + +--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le +capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que +l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces +merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant, +je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure +curiosité!» + +Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique +pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus +du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm. +Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour +refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante. + +Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22 +mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil +de midi, nous avions repris notre route. + +Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très +cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du +Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au +milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras +à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et +autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous +arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque +charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de +sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand +ébahissement des raïots. + +Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon +nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de +Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de +l'essence faite avec ces fleurs. + +Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements +sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de +l'art en matière de parfumerie. + +«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous +montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres +de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation +lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres +d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de +quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au +moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce +mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le +lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile +odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,-- +quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille +fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est +un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans +le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies +ou cent francs l'once. + +--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once +d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui +mettrait le grog à un fier prix!» + +Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca, +l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette +innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas +bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords +du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie, +elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas +ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette +diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à +l'estomac, je proteste. Elle est excellente. + +Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre +les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières, +nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique +Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès. + +«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks. + +--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je +à l'ingénieur. + +--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous +avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la +longueur du chemin ni des fatigues de la route!» + +Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques +légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui? +Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger +son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues +et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un +endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis +l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange +Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut +parler haut, quand on a: + +_... comme une mer sa houle,_ +_Quand sur le globe on se déroule,_ +_Comme un serpent, et quand on roule_ +_De l'occident à l'orient!_ + +Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les +ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent +dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de +l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif +de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute +chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite +en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya +qu'il descend! + +Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau +miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes +d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers +rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre +radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de +Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les +arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, +on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur +la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a +rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les +monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent +quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils +l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve. + +Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad +pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, +suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa +rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï, +dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit +embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le +fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un +parcours d'une soixantaine de kilomètres. + +Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet +endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à +Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été +choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à +la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je +désirais visiter avec quelque soin. + +Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces +cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut +un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion, +il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en +compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent +Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au +capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son +intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, +Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,-- +nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait +entraîner vers la ville. + +Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès, +il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas +habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées +au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de +véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès, +ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les +soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se +groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc +double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre +ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans +toute leur couleur locale! + +La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les +bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu +intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels +que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes +faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans +des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de +curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués +dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de +manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique +amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge. + +«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de +l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce +que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités +éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une +telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit +compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de +cette importance.» + +On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait +donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître. +Après avoir toujours exercé une très grande influence, non +politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre +le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième +siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le +brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale +des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme +que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement. + +L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte. +Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une +magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un +authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès, +mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa +pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent +mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui +constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois. + +Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange, +fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette +époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie +native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment +sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie +d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait +prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités +attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil, +qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de +l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent +cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le +champ de manoeuvres. + +Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de +déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et +l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque +aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent +trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les +insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur +acharnement, tous furent mis en déroute. + +Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y +eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui +hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis +ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus +troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante +dans les provinces de l'Ouest. + +Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole +glissait lentement sur les eaux du Gange. + +«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais, +si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun +monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous +en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans +lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle. +Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse, +et vous ne regretterez pas votre promenade!» + +Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous +permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de +Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur +la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif +menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base, +incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise, +d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de +tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent +les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam +de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb, +couronne ce merveilleux panorama. + +Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers +qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit +passer la gondole devant les quais, dont les premières assises +baignent dans le fleuve. + +Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un +autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les +arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau. +Quant au sujet, il était à peu près le même. + +En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les +terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans +le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas +croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge, +sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts, +exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui +vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de +piété. + +En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient +pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique +commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les +colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule. +Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes. +On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste +échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue +considérable. + +«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle +pas aux besoins des fidèles!» + +Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas +souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y +avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui +s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve. + +«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais +si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y +regarde-t-on pas de trop près. + +--Et les crocodiles? ajoutai-je. + +--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à +l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres +qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se +glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les +entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces +coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle +de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier, +à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a +été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé +que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du +fleuve.» + +Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent +volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y +mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un +chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre +dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands +applaudissements des dévots. + +Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là +se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les +cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie +future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement +des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches +babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès +qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera +pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de +départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que +des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces +fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles. +S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra +préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à +naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde +incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne +lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à +partager les délices du ciel de Brahma. + +Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses +principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la +mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un +tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée +d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de +Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites, +comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical +frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la +chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de +notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se +plaindre. + +D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner +quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et +courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou +plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans +trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre +excursion. + +En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant +avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le +Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu +s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus +qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je +retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il +ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière, +quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne +savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à +coup sûr, n'était pas indifférent. + +Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier +de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb. + +Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de +_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le +temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est +substituée la mosquée du conquérant. + +J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de +cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de +force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à +peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un +escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il +n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux +minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués +de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque +jour. + +En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui +nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et +il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet +incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu +persisterait, et je ne dis rien. + +C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent +dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces +splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient +au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un +pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des +grandes fêtes religieuses de Méla. + +Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices +dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à +rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de +Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du +plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un +puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus +miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée, +dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des +brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents +ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une +immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre. + +J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les +touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait +naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre +cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien. + +Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en +dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les +plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point +enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les +cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes +manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils +sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme +partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une +petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une +des plus lucratives de l'Inde. + +Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la +chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à +Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des +meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire +que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. + +Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la +rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à +deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou, +l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et +nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect. + +«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici +un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle... + +--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le +nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil. + +--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors. + +--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se +sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.» + +En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des +nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors +les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre +marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui +affectait l'indifférence. + +--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le +marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés, +illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et +d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en +fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très +variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire, +où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une +description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À +quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait +improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient +part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole +avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision. +Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un +instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je +l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints +et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez +d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à +chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au +campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus. +Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau +pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil. + +--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte? + +--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de +soupçonner... + +--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès, +répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne! + +--Cet espion, c'était... + +--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil. + +--Que peut nous vouloir cet homme? + +--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller! + +--On veillera,» répondit le sergent. + + +CHAPITRE IX +Allahabad. + +Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente +kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du +Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du +charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant +avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien +nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il +sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le +moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais +quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des +vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier. + +Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de +trois à quatre milles à l'heure. + +La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu +le Bengali. + +Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque +journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners, +lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude +militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi +régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se +modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation +eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette +nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un +transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas +toujours enfermés dans un même horizon de mer. + +À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux +mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de +deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils. +Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar, +dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé +à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. + +Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette +forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située +de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas +d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à +atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de +rochers disposés à cet effet. + +Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes +habitations disparaissent sous la verdure. + +À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui +sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À +bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la +surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède +une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de +marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire +sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. +Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir. + +Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y +passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle +a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que +produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité +commerçante. + +Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous +franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette +époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le +point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta. +Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous +admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize +piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe +affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui +réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le +traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous +venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad. + +La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette +importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de +fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, +au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la +Jumna et du Gange. + +La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la +capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la +résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le +devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à +Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que +quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité. +Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là +où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est +vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi +Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool, +Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les +autres villes de France. + +«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher +directement dans le nord? + +--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad +est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre +expédition. + +--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est +bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux! +À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par +rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple +locomotive! Quelle déchéance! + +--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas. +Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de +prédilection. + +--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise, +sans traverser Lucknow? + +--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop +pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. + +--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais +assez loin! + +--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre +visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib? + +--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur +de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le +Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay. + +--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi +l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui! + +--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette +vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant +l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore. +Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé +devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de +sa pensée.» + +Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les +quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad. +Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes +qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que +Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes. + +De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération +de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et +là par des tamarins, qui sont magnifiques. + +De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles +avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les +éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale. + +Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud +par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la +«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de +tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte +M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_, +«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie +que cent mille ailleurs.» + +Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent +fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance. + +Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est +construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile +hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles +peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux +fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, +autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des +coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six +pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les +Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter, +bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels +sont les principaux points de la forteresse qui attirent +l'attention des touristes. + +Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui +rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du +temple de Salomon, à Jérusalem. + +Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que +les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il +construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle +répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire +pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il +fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et +voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le +double nom de Brog-Allahabad. + +Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont +célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus +beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans. +L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins +portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la +paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance +qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya. + +Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle +de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet. + +Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à +Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat +livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres +de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en +particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit +enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude +énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au +corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer +les armes. + +Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se +soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés, +les habitations européennes furent incendiées. Sur ces +entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à +Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de +Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les +faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les +membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait +installé, et redevint maître de la province. + +Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous +observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été +à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect. + +«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier! +J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est +trop connu des natifs de cette province!» + +Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward +Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux, +était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui +était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en +garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps +que nous. + +J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro +paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que +d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que +les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps! + +«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que +s'est-il donc passé? + +--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je. + +--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le +salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent +n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se +disposait à nous servir à table. + +--Il a quitté le campement, répondit Goûmi. + +--Depuis quand? + +--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. + +--Vous ne savez pas où il est allé? + +--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est +parti. + +--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ? + +--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un +motif que personne ne connaissait, et répéta: + +«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque +chose! Attendons.» + +On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait +part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire +raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions +fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de +ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des +Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte +de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez +difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou +Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes +insurrectionnelles. + +Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être +obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro +n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il +resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation +semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment +vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même +qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour +mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du +sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. + +Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod +interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait. +Or, Banks n'en savait pas plus que lui. + +Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à +faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de +la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière +fois un long regard; puis, se retournant vers nous: + +«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous +m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?» + +Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui +marchait lentement, sans prononcer une parole. + +Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta +devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur +lequel une notice était affichée. + +«Lisez,» dit-il. + +C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait +à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans +la présidence de Bombay. + +Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement. +Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage, +ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les +yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs +précautions! + +«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur, +tu connaissais cette notice?» + +Banks ne répondit pas. + +«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence +de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay, +et tu ne m'as rien dit!» + +Banks restait muet, ne sachant que répondre. + +«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le +savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait +qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des +souvenirs qui vous font tant de mal! + +--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de +se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à +tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache +ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage +devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas +cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai +jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je +n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher +de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai +eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au +nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit! +J'irai au sud!» + +Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était +que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe, +dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il +venait de nous la dévoiler tout entière. + +«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je +ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de +Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois +de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis +cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de +l'apparition du nabab.» + +Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette +observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur +la route. Puis: + +«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est +allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un +instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu +dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a +disparu. + +--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que +feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. + +--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au +nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller! + +--Cela est absolument décidé, Munro? + +--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, +mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay. + +--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se +retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro! + +--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous +laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh +bien! nous chasserons les coquins! + +--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au +capitaine et à vos amis! + +--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous +quitté Allahabad... + +--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent +Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon +colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous +vos yeux.» + +Et sir Edward Munro lut ce qui suit: + +«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance +du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab +Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet. +Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra, +où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il +n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par +des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à +la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait +l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses +obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde +n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui +lui a coûté tant de sang.» + +Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il +laissa tomber le journal. + +Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette +fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir. + +Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main +sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis: + +«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il. + +--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur. + +--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter +quelques heures à Cawnpore? + +--Tu veux?... + +--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois... +une dernière fois Cawnpore! + +--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur. + +--Et après?... reprit le colonel Munro. + +--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition +vers le nord de l'Inde! + +--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me +remua jusqu'au fond du coeur. + +En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait +encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre +Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison +contre ce qui semblait être l'évidence même? + +L'avenir nous l'apprendra. + + +CHAPITRE X +Via Dolorosa. + +Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la +péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de +l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La +faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son +royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit, +c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et +c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus +affreux massacres, suivis des plus terribles représailles. + +Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette +époque, Lucknow et Cawnpore. + +Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités +de l'ancien royaume. + +C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là +que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la +rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient +d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant +d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à +l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui +séparent Cawnpore d'Allahabad. + +Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre +point de départ. + +Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe +sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq +milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont +casernés sept mille hommes. + +Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument +digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne +origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment +de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule +de sir Edward Munro nous y avait conduits. + +Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement. +Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le +sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir +Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations. + +Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en +rapportant le récit que Banks m'avait fait. + +«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de +l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de +l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale +contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e, +deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de +l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez +considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants, +etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment +de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow. + +«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce +fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme. + +«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante, +intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble, +d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le +colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère +un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855, +qu'Edward Munro l'épousa. + +«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes +de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre +son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser +sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de +faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le +colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les +faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments. + +«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui +eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent +surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore. + +«La division était alors commandée par le général sir Hugh +Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime +des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib. + +«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de +Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les +meilleurs termes avec les Européens. + +«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de +l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en +arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de +Cipayes montrait des dispositions hostiles. + +«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons +offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la +bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent +aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie. + +«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à +Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de +la ville. + +«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général +Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la +caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment +de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route +d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. + +C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant +toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un +dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les +soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les +encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce +qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une +femme héroïque. + +«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des +soldats de Nana Sahib. + +«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur +ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la +caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la +défendre. + +«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des +assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des +maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans +vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau, +car les puits furent bientôt taris. + +«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin. + +«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général +Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les +adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. + +«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, +cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de +ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient +redescendre le Gange et les ramener à Allahabad. + +«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est +ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns +coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations +parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques +milles. + +«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent +croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du +Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux +cantonnements. + +«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent +immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux +enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient +pas été massacrés le 27 juin. + +«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue +agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow, +dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre. + +--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je +à Banks. + +--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me +répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut +recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du +royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres +fugitifs, avec la plus grande humanité. + +--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles? + +--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le +témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il +n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes +étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et +pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses +victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait +arriver que trop tard. + +«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de +Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu +les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. + +«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes +royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de +signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son +occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de +l'Inde! + +«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des +prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés +sous ses yeux. + +«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, +lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut +l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar. +L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez +vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince +sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde... +Ce fut la tuerie d'un abattoir! + +«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient +précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats +d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la +margelle, fumait encore! + +«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de +révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains +du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour +suivant, dont je n'oublierai jamais les termes: + +«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres +femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib +sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un +détachement de soldats européens, commandé par un officier, +remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le +massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les +compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte +du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les +condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de +caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En +conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de +mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé +de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de +rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments +religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la +lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera +exécutée à la potence élevée près de la maison.» + +«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi +dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus. +Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le +colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de +reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne +retrouva rien... rien!» + +Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à +Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était +accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. + +Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré +lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il +l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait +reçu ses derniers embrassements. + +Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville, +non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des +pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et +desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel +n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel, +après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires. + +Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait +silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs +sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de +bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la +jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il +l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour +mieux la revoir! + +Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à +lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors. + +Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter +ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser +jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville +funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la +caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était +si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un +siège. + +Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville, +et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la +population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y +rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux +arbres. + +C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible +tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa +mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana +Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable +massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines +et sauves à Allahabad. + +Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des +restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense +qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5] + +Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces +ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses +scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où +lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle +avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer! + +Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit +une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes +avaient été confondues dans la mort. + +Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit +le bras comme pour l'arrêter. + +Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix +horriblement calme: + +«Marchons! dit-il. + +--Munro! je t'en prie!... + +--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous +sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins +bien dessinés et plantés de beaux arbres. + +Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale. +Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est +maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de +socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la +Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur +Marochetti. + +Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la +terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument +expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et +qu'il voulut même payer de ses propres deniers. + +Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après +avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été +précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put +retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument. + +Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence. + +Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour +consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro +épuiserait là les dernières larmes de ses yeux! + +Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui +entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après +l'effroyable massacre, il serait mort de douleur! + +En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit +qui a été recueilli par M. Rousselet: + +«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des +pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana, +mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une +terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des +épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses +victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et +sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le +triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom, +couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et +nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux +longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers +d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs, +barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je +ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait +ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7 +juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient +point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus +horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient +entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...» + +Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les +soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux +jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus +là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste +puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib! + +Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de +force. + +Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un +des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la +margelle du puits: + +«Remember Cawnpore! + +«Souviens-toi de Cawnpore.» + + +CHAPITRE XI +Le changement de mousson. + +À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le +comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques +réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne +permettaient pas de partir avant le lendemain matin. + +Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux +l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne +point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se +serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il +avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants +pour lui. + +Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit +tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne +dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures +dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne +voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une +impression. + +Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à +propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs +musulmans au XVIIe siècle. + +Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de +l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui +fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de +ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence +officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage +de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un +caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en +dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque +et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le +Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à +l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le +premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement +superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons +qui hérissent ses courtines. + +Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, +qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte +le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin +voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les +Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant +d'abandonner la ville. + +Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom +français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de +chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa +bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés +lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement, +malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces +dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais, +particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu +faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien +d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!» +Ils l'eurent, mort. + +Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans +les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de +l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié. + +Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette +grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de +verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses +rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je +repris le railway et revins le soir même à Cawnpore. + +Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route. + +«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les +Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me +soucie comme d'une cartouche vide! + +--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous +allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre +presque en droite ligne la base de l'Himalaya. + +--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par +excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou +peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les +éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les +ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie +véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela, +Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la +vallée du Gange! + +--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, +répondis-je. + +--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres +villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore... + +--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces +misérables bourgades! + +--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des +cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta +l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous +montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine. + +--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui +seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte: +«Fox?» cria-t-il. + +Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il. + +--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en +état! + +--Ils le sont. + +--Visite les batteries. + +--Elles sont visitées. + +--Prépare les cartouches. + +--Elles sont préparées. + +--Tout est prêt? + +--Tout est prêt. + +--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible! + +--Ce le sera. + +--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette +liste qui fait ta gloire, Fox! + +--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair +alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle +explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre! + +--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla +s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est +l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,-- +itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements +impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ, +cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le +nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court +droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre +affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre +de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par +Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des +montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume +d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement +choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés. +Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de +l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre +Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe +quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à +travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts +kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de +Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse +très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter +lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition +auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le +capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait +volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le +Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu +de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un +chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je +dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une +nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart. +Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des +villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du +Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il +semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à +Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante +s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité +irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus +animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux +heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles +nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil, +depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus +sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé +en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me +dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils +nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui +vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox +n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était +désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander +si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les +terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques +jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres +carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux +chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les +flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener +Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur +Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas +raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui +parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il +haussait dédaigneusement les épaules en disant: + +«Est-ce que cela se mange!» + +Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians. +Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le +silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves. +Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se +faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints, +et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le +courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en +deux puissants fanaux. Mais rien! + +Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin. +C'était désespérant. + +«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On +l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici +que dans les basses terres d'Écosse! + +--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que +des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que +les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et +attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous +aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. + +--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la +tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour +en faire du petit plomb!» + +La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions +encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de +grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans +notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept +degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était +donc possible que, par une pareille température, dans cette +atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter +leurs tanières, même pendant la nuit. + +Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la +première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes +alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage +que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou +châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion. + +Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets +de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était +toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus +fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs +d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. +Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans +la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents +ans en arrière, en plein moyen âge. + +Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le +sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec +tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville +du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que +lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou +et de Brahma. + +«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de +minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes, +voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les +merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux! + +--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il +donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade? + +--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod, +mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers +plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les +collines qui deviennent des montagnes, les... + +--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait +des chats, n'est-ce pas, Hod? + +--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le +capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville +qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage +du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!» + +Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier +instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des +châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se +transformait en plaine. + +«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui +s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous, +mes amis, savoir ce que ce phénomène présage? + +--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine. + +--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste, +nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des +modifications climatériques. Le renversement de la mousson va +amener la saison des pluies périodiques. + +--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il +pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me +paraît préférable à ces chaleurs... + +--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois +que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter +les premiers nuages du sud-ouest!» + +Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental +commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, +ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la +nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la +péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de +grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage. + +Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se +méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des +volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la +route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu +rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que +celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu +soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité. +On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine +électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à +un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait +emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se +teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans +chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu +des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des +flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni +par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. + +Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir +ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière +lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un +quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier +phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais +la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans +arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux +du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de +l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était +véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air +plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi +suffoqué. + +Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte, +choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques +banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une +assez belle route la traversait, et nous promettait pour le +lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de +verdure. + +Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables +grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale, +qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant +d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal, +dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la +haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous +cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur +mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs +fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers +isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures +s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur +tour. + +Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à +l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être +aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de +prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit. + +Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques +heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous +s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient +véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient +essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil +d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces +derniers. + +«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un +tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!-- +Nous accompagnerez-vous, Maucler? + +--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous +feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du +ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être +quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre +lieu de halte, vous irez... + +--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est +propice pour tenter l'aventure! + +--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas +rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne +vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous +pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement. + +--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne +demande à mon colonel qu'une permission de dix heures. + +--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez +compte des recommandations de Banks. + +--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés +d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et +disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la +route. + +J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que +je préférai rester à Steam-House. + +Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être +complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer, +de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la +chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout +événement. + +Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et +l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, +leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois +dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, +monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout +en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du +dîner du lendemain. + +Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent +Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du +ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait +l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure. +Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition, +teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que +l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes +déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais, +condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui +paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes. + +Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en +temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de +l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui +coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du +campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu +rassuré. + +La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité +commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la +lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest +jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se +confondaient déjà avec les nuages. + +L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun +souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce +n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si +souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et +maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de +l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à +vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à +faire explosion. + +L'explosion était imminente. + +Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela +se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient +de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils +semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de +grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment, +avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui +accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées +additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive, +heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se +perdaient confusément dans l'ensemble. + +Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très +aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq +cents à trois mille mètres. + +Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et +prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce +genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes. + +«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa +montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre +peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra +vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis. + +--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil. + +--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks. +J'espère qu'il obéira.» + +Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous +prenions place sous la vérandah du salon. + + +CHAPITRE XII +Triples feux. + +L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de +Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays +du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on +Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe, +on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les +éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que, +dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà +de cinquante. + +Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en +raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous +devions attendre un orage d'une violence extrême. + +Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le +baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans +la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6] + +Je le fis observer au colonel Munro. + +«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses +compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient, +les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours +plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent. +Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde +obscurité? + +--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire +entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne +pas partir! + +--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel +Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent. + +--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes? +demandai-je à l'ingénieur. + +--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui +sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin. +Je vais établir le courant. + +--Excellente idée, Banks. + +--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod? +demanda le sergent. + +--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le +retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.» + +Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les +éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et +bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares +électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le +sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit +obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et +pouvait guider nos chasseurs. + +En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se +déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et +siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût +traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues. + +Ce fut subit. + +Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées, +cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent +lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement +continu. + +Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les +fenêtres. La pluie ne tombait pas encore. + +«C'est une espèce de «tofan», dit Banks. + +Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui +dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont +fort redoutés dans le pays. + +«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les +embrasures de la tourelle? + +--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à +craindre de ce côté. + +--Où est Kâlouth? + +--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender. + +--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine +de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne +de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre +à l'abri. + +--À l'instant, monsieur. + +--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks. + +--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau +est maintenant complète. + +--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent +bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient +fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait +entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi +l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui +brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four. + +Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le +salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute +ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine +guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne +fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un +écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de +foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se +déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se +détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement +comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire. + +«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le +colonel Munro. + +--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses +compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux +de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils +que demain matin! Le campement sera toujours là pour les +recevoir!» + +Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne +semblait pas partager l'avis de Mac Neil. + +En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie +commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée +d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la +toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de +tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien +même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les +feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de +toutes parts. + +Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant +tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui +frappaient les flancs du Géant d'Acier. + +C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces +corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de +véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle, +renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point +l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la +traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être +en feu. + +Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la +porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement +danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences +électriques. + +Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait +plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement, +lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il +fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point +extraordinaire. + +«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à +caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant. +En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au +dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués +par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait +s'empêcher de battre plus rapidement. + +«Et eux! dit le colonel Munro. + +--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement +inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au +capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En +effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que +sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers +on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense, +comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la +verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,-- +ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent +surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me +venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les +autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine +l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme +soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être +culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur +pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau +de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une +grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac +Neil. + +--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes +accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé. +L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança +sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait +d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous +l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein +jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus +soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était +nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière +d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en +cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de +bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une +extrême violence. + +«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur. +Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des +arbres! + +--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se +firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin? + +«C'est la voix de Parazard,» dit Storr. + +En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous +appelait à grands cris. + +Nous allâmes aussitôt le rejoindre. + +À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement, +la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des +arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie +se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur +Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire. + +Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la +température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient +desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de +tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive +fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être +dévorée. + +En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et +gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement, +en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs +minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les +épaisses parois de tôle d'un coffre-fort. + +Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se +croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de +nous tirer de là! + +--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun +moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir! + +--À pied? m'écriai-je. + +--Non, avec notre train. + +--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil. + +--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour +avant notre départ, nous partirons quand même! + +--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel. + +--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors +des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret +jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés! + +--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre +à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre. + +--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et +pousse les feux!--Quelle pression au manomètre? + +--Deux atmosphères, répondit le mécanicien. + +--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes +amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un +instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la +trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le +géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il +répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur +sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la +combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir +Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah +d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt. +Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres +s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient +comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à +l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers +nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante +mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire +bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que +les éclairs les sillonnaient en tous sens. + +«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit +Banks, ou tout prendra feu! + +--Il va vite, cet incendie! répondis-je. + +--Nous irons plus vite que lui! + +--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir +Edward Munro. + +--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils +les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il +fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les +roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut +se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une +part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation +d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour! + +Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de +l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de +Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air +brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches +tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les +torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure, +mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque +directe du feu. + +La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni +Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien +rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il. + +--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop +vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de +l'incendie! + +--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait +se décider à quitter le campement. + +--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais +pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à +prendre feu!» + +Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de +rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les +tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques +instants de plus, c'était de la dernière imprudence! + +«En route, Storr! cria Banks. + +--Ah! s'écria le sergent. + +--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la +droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un +corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière. +«Mort! s'écria Banks. + +--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main, +répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe +gauche! + +--Dieu soit loué! dit le colonel Munro. + +--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, +nous n'aurions pu retrouver le campement! + +--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés +dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses +sens, fut déposé dans sa cabine. + +«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de +rejoindre le mécanicien. + +--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr. + +--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et +Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut +ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers +hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite +vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite +par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les +fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous +raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons +et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage +qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus +profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par +le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus +de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur +leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne +tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui +se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la +direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême +violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des +feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne +vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents. +D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne +tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans +un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux +pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus +que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été +instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses +compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais +sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte +par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de +faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il +qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses +compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les +épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que +mal au milieu de l'obscure forêt. + +Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant, +s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui +pût leur indiquer la direction de Steam-House. + +Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que +n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des +éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant +d'Acier. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu +de halte allait être abandonné. Il n'était que temps! + +Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la +forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le +danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il +fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au +lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière, +et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un +ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait +visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes +pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du +sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières +éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet +incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à +travers la campagne et dévorant tout sur son passage. + +Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle +torréfiant qui passait dans l'atmosphère. + +La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le +faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les +eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put +être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu. + +Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut +terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes +que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la +tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train. + +Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui +venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de +l'une de ses longues oreilles pendantes. + +Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la +machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux +coups de l'orage par ses hennissements plus précipités. + +«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de +chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien +ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!» + +Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans +la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne +le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par +le feu. + +De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, +nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les +projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient +enfin des fauves! + +Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était +possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train +pour y chercher un abri ou un refuge. + +Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un +bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de +banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête, +tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent +l'animal. + +«Pauvre bête! dit Fox. + +--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait +pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre +bête!» + +Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod! +Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il +ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût +les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils +d'une souricière! + +À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là, +redoubla encore. + +Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les +points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et, +maintenant, nous étions absolument cernés. + +Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que +cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent +au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à +peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares, +les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins +de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une +incroyable fureur. + +Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque +de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque +large fondrière. + +C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid +étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle, +la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus. + +La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de +feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies. + +Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à +l'heure. + +Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir +un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de +cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons +ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante +l'enveloppa tout entier!... + +Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême +lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière +nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne +devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de +l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était +entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire. +Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de +l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes +s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup +de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour +ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train +en détresse! + +À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route +était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de +Rewah. + + +CHAPITRE XIII +Prouesses du capitaine Hod. + +La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent +tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues, +accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû. + +Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses +riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers +ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins, +qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste +carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les +nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là +de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui +tendent à disparaître devant la culture. + +Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se +fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du +brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un +ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était +distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril. + +Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût +été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très +également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux +artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à +rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait +plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de +sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine +aux montagnes du Népaul. + +Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la +saison des pluies. + +La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers +mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est +plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et +un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages +s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur +direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes +montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur +la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu +des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir +que quelques semaines plus tard, au mois de juin. + +Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances +particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais +s'effectuer. + +Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave +Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux. +Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en +conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du +ciel. + +Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit +meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un +couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont +les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler +cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du +dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur +couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que +celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes +de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à +tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,-- +teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux +quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt +noire. + +Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine +Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas +moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le +chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox, +arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils +furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du +gibier de plume! + +Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les +excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour +même, nous rangèrent à son avis. + +Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait +été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions +atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante +kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc +marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies +continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à +se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques +heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours +près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer +Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu +d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin +de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard. + +Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un +beau coup de fusil. + +Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en +rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis +dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle +véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre, +nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous +étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile +territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières +marécageuses. + +Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de +Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent +éparpillait sur les bambous de la route. + +Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se +jeta sur le cou de notre éléphant. + +«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien. + +À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et +saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta! +s'écria-t-il à son tour. + +--Tirez-le donc! m'écriai-je. + +--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de +tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard +particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque +aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de +membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah, +nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine. + +Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre +éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il +croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer +ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses +griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa +déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, +et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut. + +Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un +chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon +moment et au bon endroit. + +Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, +mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le +moment favorable pour s'élancer sur la vérandah. + +En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant, +embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis +monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de +vapeur. + +«Tirez donc, Hod! dis-je encore. + +--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi, +sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous +n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il. + +--Jamais. + +--Voulez-vous en tuer un? + +--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup +magnifique... + +--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un +fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la +manquez, je la rattraperai au vol! + +--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une +carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai, +j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et +je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme, +et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber +sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon +chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au +passage... + +«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il. + +Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster +dans la tourelle. + +Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit, +après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le +capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se +précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut +dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au +mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala +instantanément les roues du train tout entier avec le frein +atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et +s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques +minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine +impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux +chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le +capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes! + +--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de +tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué! + +--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas +au bon endroit! + +--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième +ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé. + +--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un +tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je +n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil! + +--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous +attend et vous consolera... + +--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à +Fox! + +--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette +observation inattendue. + +--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as +remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac +Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de +l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que +du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod. + +--Mon capitaine? + +--Deux jours de salle de police! + +--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à +ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était +tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le +lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes +battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de +halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la +matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et +l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du +reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait +cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la +table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières, +en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait +savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de +Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures +nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous +partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, +notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques +perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances, +que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à +tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de +fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, +sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne +pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui +l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là +qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui +ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était +pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu +l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je +l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami, +me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En +quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une +mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne +comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse! + +--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si +j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!... +Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul! + +--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de +l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer. +Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son +attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant +gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les +effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il +sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus +heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il +mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était +digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox! +je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il +maintenant? + +--Il est près de cinq heures! + +--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une +seule cartouche! + +--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être +d'ici là!... + +--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et, +voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès! + +--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons, +capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous +va-t-il? + +--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit! + +--Entendu. + +--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil +plutôt que de revenir bredouille!» + +Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition +d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée +avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que +les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions +hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. + +Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de +la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas +trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et +demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore +intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le +résultat eût été le même. + +Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur +son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux +sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses +lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être +vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul +échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à +décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,-- +une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait +les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la +rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui. + +Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela +continue! me dit-il, en secouant la tête. + +--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus +modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui +lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!» + +Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le +triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux +et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors, +et nous n'apercevions plus ni ferme ni village. + +En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé +Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet +déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité +capitaine! + +La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus +assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse +expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître +au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien +obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans +compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro +et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une +inquiétude qu'il fallait leur épargner. + +Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de +gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un +oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne +nous rapprochait pas positivement de Steam-House. + +J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer +enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit +d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. + +Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré. + +Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, +j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. + +Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement +sur le bord d'une rizière. + +Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais +d'abattre, et le rapporta au capitaine. + +«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il +se précipite dans sa marmite, la tète la première! + +--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je. + +--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine. + +--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me +dit Goûmi. + +--Qu'ai-je donc fait de répréhensible? + +--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons, +qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde. + +--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les +consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le +mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!» + +En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition +d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule, +le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait +l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et +aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des +peines que la loi anglaise a confirmées. + +Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine +Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets +métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et +finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses. + +«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard +nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les +brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet +prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera +bon effet sur notre table! + +--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine? + +--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de +moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il +faudra bien qu'elle se passe! En route!» + +Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont +nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route +qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de +bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et +moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en +arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages +le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une +demi-obscurité. + +Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à +droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai +brusquement, comme malgré moi. + +Le capitaine Hod me saisit la main. + +«Un tigre!» dit-il. + +Puis, un juron lui échappa. + +«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à +perdreaux dans nos fusils!» + +Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous +n'avions de cartouches à balle! + +D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes. +Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal +s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas +sur la route. + +C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous +appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers, +dont les victimes se comptent annuellement par centaines. + +La situation était terrible. + +Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil +tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds +de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et +noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans +la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait +et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de +son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un +accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du +six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous +sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non +par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le +visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. +Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une +cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le +capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas +qu'il bondisse!» + +Tous trois nous restions donc sans bouger. + +Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à +l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais +comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au +ras du sol, il semblait en aspirer les émanations. + +Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine. + +Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue, +concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui +se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant, +ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur! + +Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. + +Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne +pas crier au capitaine Hod: + +«Mais tirez donc! tirez donc!» + +Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul +moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais, +pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant. + +Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer... + +Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie +d'une seconde. + +Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de +l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des +rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol. + +«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à +balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci! + +--Est-il possible! m'écriai-je. + +--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la +cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout +s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un +fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que +Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à +plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les +cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait +sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée! + +«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé +plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour +au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce +qui s'était passé. + +--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de +deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis +trompé deux fois! + +--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton +erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de +t'offrir cette guinée... + +--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la +pièce d'or. + +Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du +capitaine Hod et de son quarante et unième tigre. + +Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade +peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir +les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des +montagnes du Népaul. + + +CHAPITRE XIV +Un contre trois. + +Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières +rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en +étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont +atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol +n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne +s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même +pas s'en apercevoir. + +Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se +maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas +encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du +train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait +trop profondément, un léger coup de la main de Storr au +régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant +fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait +pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux +valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force +effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. + +En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de +ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du +confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux +horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards. + +Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis +la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du +Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une +gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages +chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de +bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à +une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; +mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays +devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux +dépens des champs cultivés. + +Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle +plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place +à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui +fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement +aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe +jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des +magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums +pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, +des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins +de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs +veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce +des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de +couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés +en plates-bandes, qui bordaient les routes. + +Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou +trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient +encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La +population diminuait à l'approche des hautes terres. + +Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant +étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie +tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, +du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée +d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, +nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans +une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au +whist. + +Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du +capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule +soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. + +«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours +faire un schlem!» + +Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si +nettement formulée. + +Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que +portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le +temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait +rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon +quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer +la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit. + +Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes +routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés +entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, +surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air +tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel +spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur +d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu +exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le +«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on +peut traiter directement et assez généralement à bas prix. + +Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très +honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements +appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef +du district. + +Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces +établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï +pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner +plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute +de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut +exiger qu'il lui cède la place. + +Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de +halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire +qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois +constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt +avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel. + +Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, +voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne +s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les +cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand +indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, +au delà de Lahore ou de Peshawar. + +Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils +d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui +voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne. + +Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du +séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de +manière à loger les gens de sa suite. + +Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre +halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans +un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri +de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et +de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. + +Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en +faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui +ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt +en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple +piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince +voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui +impose. + +«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, +c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées +géographiques! + +--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas +avec ce fils de rajah! + +--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne +préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant +attirail de campagne! + +--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai +un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en +attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la +peine!» + +La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents +personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux +cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes +d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les +autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui +portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, +et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de +l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette +caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa +Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les +faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs +et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la +solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah +indépendant de l'Inde. + +Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de +tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les +bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre +cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de +l'accordeur. + +Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces +«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs +incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», +très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur +la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et +chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont +le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de +serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur. + +Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies +«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans +lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de +danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées +d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles +déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de +riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts +des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi +accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une +grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais +bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale +du rajah. + +Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient +je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les +hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on +appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue +robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très +pittoresque. + +Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches +courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles +enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette +coquettement sur leur tête. + +Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du +repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou +le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de +confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium. +D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec +et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, +très utiles sous l'ardent climat de l'Inde. + +Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon +accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût +dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans +la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène. + +Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous +s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant +jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut +dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes +d'amitié. + +Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou +Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes +dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, +tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait +admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux +incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été +ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu +d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette +mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane. +Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec +ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa +figuration restreinte. + +Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant +ce désir, ne crurent pas à sa réalisation. + +«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est +à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa +conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et +son fils ne fera rien pour nous être agréable. + +--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le +capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules. + +Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter +l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il +la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait +rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se +dérangea pas. + +Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à +l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire +que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs +jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais +temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa +main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur +fraîcheur et leur saveur naturelles. + +Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de +curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas. +Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein +air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je +n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il +me fut impossible de le constater. + +Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ +s'effectuât au lever du jour. + +À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui +avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, +et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau. + +Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite +rivière. + +Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en +pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière, +lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha. + +Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, +tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de +gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un +de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui +indiquait la présence de quelque personnage important. + +En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh +en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,-- +type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires, +dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte. + +Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il +fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant +que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir +considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il +n'en voulût rien laisser voir: + +«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr. + +Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se +tenait à quelques pas. + +Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et, +se retournant vers Banks: + +«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres. + +--C'est moi qui ai! répondit Banks. + +--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah +de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi +bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à +quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des +éléphants de chair et d'os à son service! + +--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus +puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage. + +--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, +plus puissant!... + +--Infiniment plus! répondit Banks. + +--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons +déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable +de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le +voulait pas. + +--Vous dites?... fit le prince. + +--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui, +que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix +couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, +ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle! + +--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince. + +--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le +capitaine Hod. + +--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta +Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt +éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries! + +--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh. + +--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à +s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la +contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il, +après un instant de réflexion. + +--On le peut, répondit l'ingénieur. + +--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette +expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne +reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre +éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens! + +--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose +prétendre que Géant d'Acier reculerait? + +--Moi, répondit Gourou Singh. + +--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se +croisant les bras. + +--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre +mille roupies à perdre!» + +Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable, +et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se +souciait guère de risquer une pareille somme. + +Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde +le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour +laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une +fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille +roupies? + +--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et +intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel +Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh. + +--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient +à Votre Hautesse. + +--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait +intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme +pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce +dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant, +et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance +mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, +il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant: + +«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler +pour l'honneur de notre vieille Angleterre!» + +Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une +centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et +accouraient pour assister à la lutte qui se préparait. + +Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de +Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant +un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier. + +Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns +de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient +les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. +C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et +d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde +méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge, +ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude. + +Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la +main et les excitaient de la voix. + +Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand +des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit +les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan +bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui +s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec +un étonnement mêlé de quelque effroi. + +De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du +tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de +notre éléphant. + +J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait +sa moustache et ne pouvait rester en place. + +Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus +calme, que le prince Gourou Singh. + +«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa +Hautesse?... + +--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe, +les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois +éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, +tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer +de quelques pas. + +Un cri m'échappa. Hod frappa du pied. + +«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant +vers le mécanicien. + +Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur, +le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément. + +Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus. + +Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles +tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant +semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit +les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En +avant! cria Banks. + +--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!» + +Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur +s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées +tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà +les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés +à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières. + +«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod. + +Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes +animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une +vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en +apercevoir. + +«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus +maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa +Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant +d'Acier!» + +Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le +régulateur, et l'appareil s'arrêta. + +Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, +la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de +gigantesques scarabées renversés sur le dos! + +Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, +sans même attendre la fin de l'expérience. + +Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très +visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent +devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne +put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, +comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh. + +Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa +Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un +sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu. + +Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain: + +«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il. + +Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. + +On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui +nous avait si dédaigneusement provoqués. + +Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal +du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous +émerveillés, notre train partit à grande vitesse. + +Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu +de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince +Gourou Singh. + +Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières +rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière +himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel +les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis +de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou +Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de +cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression +normale de la vapeur. + +En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse, +vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements +moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui +s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues +striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut +bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes +ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies +torrentielles. + +Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama +s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud, +l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à +perte de vue. + +L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant +quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une +épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme +une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train +s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait +alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait +plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la +vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le +magnifique panorama qui se développait à nos yeux. + +Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, +suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura +pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin. + +«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train +monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya! + +--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur. + +--Il le ferait, Banks! + +--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à +lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible, +qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air +respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. +Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de +l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude +moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable, +sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère +rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami +Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes +du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le +voudra.» + +Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, +fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis +quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins +praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les +pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut +là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour +dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, +ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression +de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les +soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une +tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée. + +Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur +un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il +ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, +parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui +hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre +fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections +admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la +montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la +fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible +hauteur de la frontière népalaise? + +Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière +fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre +voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu +d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide +devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois. +De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de +cinquante à soixante milles. + +Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de +son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du +niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se +perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs. + + +CHAPITRE XV +Le pâl de Tandît. + +Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses +compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français +Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce +voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de +Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des +montagnes du Thibet. + +On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House +à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 +mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette +nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie +cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis, +pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se +faire justice du révolté de 1857? + +On en jugera. + +Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, +pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, +escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de +l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah. + +Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés +des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se +jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se +trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu +fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait +quelque sécurité. + +L'endroit était bien choisi. + +Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le +bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée +par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque +parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et +ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à +découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième +degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à +l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la +péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent +pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y +souder au mont Kaligong. + +Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds, +redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, +imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte. + +Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus +de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont +M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans +lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. +C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire, +elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le +railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du +sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre +de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, +réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug +européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs +montagnes,--et Nana Sahib le savait bien. + +C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile, +afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant +l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel. + +Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se +levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait +rapidement prendre une extension considérable. + +En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend +toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des +Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays, +couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de +l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez +lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent +volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une +population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de +vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées +barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent +contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les +célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde, +fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait +d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé +presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore +ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les +traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib +lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de +Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller +demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la +frontière indo-chinoise. + +À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds. +Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu +de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces +sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les +Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être +comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, +contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, +les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de +pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser, +lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les +pousserait en avant. + +À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux +millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le +Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans +toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette +eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves, +audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au +«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage. + +On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région +centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection +militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement +national, auquel prendraient part les Indous de toute caste. + +Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le +pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure +que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un +asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il +devenait suspect. + +Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient +suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans +toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du +gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût +été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux +frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa +personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris +pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à +tout prix. + +Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, +marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le +trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés +des monts Sautpourra. + +Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous +de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses +plus profondes retraites. + +Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait +un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit. + +Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion +de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, +qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir +brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une +courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. +Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris +l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle +peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans +quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de +cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir. + +Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le +revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au +milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures +humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, +point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour +l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un +torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne +laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y +mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux +genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre, +une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à +précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre +la volonté de ses habitants. + +Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles, +les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de +ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en +quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à +la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche +gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un +contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire +un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents +de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours +de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de +quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri +de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri +d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des +oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne +s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit. +Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se +réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore, +s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts +de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des +ruines. + +C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib +et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout +d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. +Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars. + +Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession +du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords. +Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard +pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les +habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les +occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le +pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent, +et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir +accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur, +qu'ils venaient de remonter eux-mêmes. + +Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, +d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les +secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et +permettaient de s'enfuir, le cas échéant. + +Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile. + +Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était +actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait +été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il +continua d'interroger le Gound. + +«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce +pâl est-il abandonné? + +--Depuis plus d'un an, répondit le Gound. + +--Qui l'habitait? + +--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois. + +--Pourquoi l'ont-ils quitté? + +--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur +assurer la nourriture. + +--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a +cherché refuge? + +--Personne. + +--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la +police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl? + +--Jamais. + +--Aucun étranger ne l'a visité? + +--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme. + +--Une femme? répliqua vivement Balao Rao. + +--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la +vallée de la Nerbudda. + +--Quelle est cette femme? + +--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle +vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en +sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une +Indoue, on n'a jamais pu le savoir!» + +Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette +femme? demanda-t-il. + +--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement +d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de +vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon +propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est +muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la +voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. +Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!» + +--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, +ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous +rien à craindre d'elle? + +--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête +ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils +voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa +langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait +une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du +dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui +continue à vivre!» + +Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, +venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue +dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda. + +C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et +non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni +l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de +se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, +qu'ils continuaient à voir «en dedans.» + +À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les +montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, +comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés +que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on +hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. +Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle +avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans +attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus +formuler. + +Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette +femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il +eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une +flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour +éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de +disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors? +Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des +Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le +Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant +son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait +pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans +que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir +éprouvé sa nature, si frêle en apparence. + +Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se +demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette +circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, +qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y +ramener. + +Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les +siens savaient où se trouvait actuellement cette folle. + +«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que +personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle +soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de +Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est +qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous +entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, +elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, +puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et +recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie. +D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il +est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà +morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!» + +Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, +et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance. + +Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la +Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la +Nerbudda. + + +CHAPITRE XVI +La Flamme Errante. + +Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta +caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le +temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, +soit en se lançant sur de fausses pistes. + +Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs +fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les +hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un +«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient +les esprits à un soulèvement national. + +La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter +leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la +Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en +attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque +sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib +savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du +joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il +ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana. + +Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu +civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les +trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il +ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu, +cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs +millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central +de l'Indoustan. + +Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se +rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu, +fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes +parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent +d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient +qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se +précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence. + +Le moment n'était pas venu. + +Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre +les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore +que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité +d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines +de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité +anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du +Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il +importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana +Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du +soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857, +tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais +cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour. + +Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut +pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa +réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés +le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la +présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait +que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux +recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur +d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le +poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût +le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une +semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime +de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana +Sahib retomba dans l'oubli. + +Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être +reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le +costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour +seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner +du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la +Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas. + +Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, +l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril. + +Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en +conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec +la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs +de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, +ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs +de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou. + +Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court +vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le +19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les +dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait +à Souari. + +Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute +antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes +hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au +nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures +des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont +abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis +tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines +de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles +représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce +que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait, +l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs. + +Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district +important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il +rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la +nouvelle. + +Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du +royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de +Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra +aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de +Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas. + +Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, +et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, +dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les +préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et +arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, +leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des +Vindhyas. + +Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères +voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent +le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous +colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent +destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux +et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, +pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du +territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position +que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a +préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un +insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet! +La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de +trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses +mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et +d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces +malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait +décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib +devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer +pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva. + +À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la +Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant +d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec +celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une +importante ville musulmane, qui est restée la capitale de +l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux +Anglais pendant toute la période insurrectionnelle. + +Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds, +arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du +Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année +musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis», +sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame +arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal +ni danger. + +Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient +suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des +nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias», +sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se +mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et +coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les +rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens +travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette +cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes +sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils +avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux +anciens révoltés de 1857. + +Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne +le faubourg oriental de la ville. + +Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à +feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de +torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les +eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies. + +À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule. +Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés. + +Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons +d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard. + +Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib +entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion. + +«Le colonel Munro a quitté Calcutta. + +--Où est-il? + +--Il était hier à Bénarès. + +--Où va-t-il? + +--À la frontière du Népaul. + +--Dans quel but? + +--Pour y séjourner quelques mois. + +--Et ensuite?... + +--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se +glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib. + +C'était Kâlagani. + +«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le +nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et +risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait +redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda. +Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.» + +Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et +disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre. +Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao +s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il. + +--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le +jour au pâl de Tandît. + +--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la +rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des +chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces +chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et +qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit +heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le +nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était +que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour +dans la vallée passât inaperçu. + +La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux. + +Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient +pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion +au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la +certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause. +Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains. +Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne +pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur +anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait +pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous +fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale. + +Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du +sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de +quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais, +aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût +s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage +contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au +supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib. + +Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le +Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît, +pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se +borna à le lui apprendre en ces termes: + +«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay. + +--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de +l'océan Indien! + +--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera +aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout. + +Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le +massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la +Nerbudda. + +Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se +faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient +d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl. + +Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la +garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche +village. + +Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches +tremblantes sous l'eau du torrent. + +Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas +encore interrompu le silence de la nuit. + +Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres. +En même temps, ces cris se faisaient entendre: + +«Hurrah! hurrah! en avant!» + +Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée +royale, apparut sur la crête du pâl. + +«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore. + +Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de +Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère. + +Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit +du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt. + +«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant +dans l'étroit ravin. + +Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se +redressa, la main tendue vers eux. + +«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et +il retomba sans mouvement. + +L'officier s'approcha du cadavre. + +«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il. + +--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour +avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le +nabab. + +--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le +détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À +peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement +que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un +long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la +ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide +inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans +la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de +Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette +fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait +échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du +massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle, +comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment, +se fût dressée dans son souvenir. + +Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la +folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la +suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le +nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures +nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. +Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les +accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et, +parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes. + +Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au +gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit +dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent +immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre +connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad. + +Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son +identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec +raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais +du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!» + +Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit +du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu +interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et, +machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab. + +Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et +s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de +Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer. +On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine +survivait en lui. + +La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de +balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda +longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit +lentement le lit du Nazzur. + +Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence +habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana +Sahib. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + +DEUXIEME PARTIE + + +CHAPITRE I +Notre sanitarium. + +Les incommensurables de la création!» cette expression superbe, +dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes +américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à +l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore +impuissant à mesurer avec une précision mathématique? + +Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région +incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine +Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines. + +«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit +l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible, +puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles +hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins +de la respiration!» + +Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, +longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis +le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en +couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le +Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne, +supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois +zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus +tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé +pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de +cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du +printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille, +couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient +les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du +globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt +mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les +avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers, +ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de +difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie +en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de +Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, +dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le +Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille +mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille +cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont +Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel +l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle +de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que +les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne +dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est +ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis +ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes, +et qui s'appelle les monts Himalaya! + +Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement +et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de +cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure, +vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de +pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées. + +Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la +ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le +versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le +versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par +les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est +pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à +une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et +de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit +d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages! + +Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, +représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y +foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le +sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à +planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les +humbles échantillons d'une flore arctique. + +Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi +ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne +s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier +domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers, +dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas +faire défaut. + +En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une +zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. +C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres, +humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses, +dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden +du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre +campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc +facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout +seul. + +Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les +gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones +supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des +voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire +d'importantes découvertes géographiques. + +«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne? +demandai-je à Banks. + +--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est +comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe, +et qui garde ses secrets. + +--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée +autant que cela a été possible! + +--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks. +Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, +Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, +Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les +missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères +Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et +Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait +connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce +soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à +réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des +rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était +le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a +dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné +maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte +sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, +--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres +européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque +peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il +faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en +réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme +mathématiques que le jour où on les aura obtenues +barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte +cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter +un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque +inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait. + +--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un +jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord! + +--Évidemment! + +--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan! + +--Sans aucun doute! + +--Le voyage au centre de la terre! + +--Bravo, Hod! + +--Comme tout se fera! ajoutai-je. + +--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire! +répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus. + +--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la +terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son +écorce, il peut en pénétrer tous les secrets. + +--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la +limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque +l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite... + +--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères +pour lui, répondit le capitaine Hod. + +--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en +tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans +la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre +autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement. + +--De quoi s'agit-il, Banks? + +--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un +arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille +images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de +la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille +ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à +Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La +chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre +sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,-- +de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement +formés par les traits de leurs nervures. + +--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je. + +--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, +répondit l'ingénieur. + +--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant. + +--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces +arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver +aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya. +Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?... +ce «sentencier»... + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour +chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste! + +--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous +fera bien quelque ascension dans la chaîne? + +--Jamais! s'écria le capitaine. + +--Pourquoi donc? + +--J'ai renoncé aux ascensions! + +--Et depuis quand?... + +--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie, +répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet +du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais +être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais +donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au +faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand, +dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe +plus!»... + +Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant +cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il +était impossible de ne pas rire de bon coeur! + +J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces +stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant +l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de +l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine. + +Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et +unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien. +C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses +ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des +cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la +mer. + +Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que +domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de +Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du +quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré +de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du +monde. + +D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la +chaîne himalayenne. + +Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend +indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter +notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout +le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y +trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie +moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à +Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent. + +L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert +la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur +pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest. +Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House. +Il est occupé par une race hospitalière de montagnards, +éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs +de blé et d'orge. + +Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, +il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans +lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines. + +Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui +contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un +plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille +de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une +épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on +dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de +rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des +corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de +houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des +ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute +laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le +vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de +soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable. + +Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce +plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers, +de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en +remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents +mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres, +érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux +caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants +étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus +du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour +ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à +point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux +pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée, +branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des +ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies +polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de +verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a +plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour +n'en plus bouger. + +En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté +jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du +tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin +naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres. + +De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers +la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un +gouffre dont la profondeur échappe au regard. + +Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande +commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux. + +Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit +dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de +l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la +plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de +l'embrasser dans tout son ensemble. + +À droite, la première maison de Steam-House est placée +obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est +ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres +latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche. +De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement +en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une +neige éternelle. + +À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme +rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa +forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques +«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le +récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette +habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du +personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de +l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus +importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un +petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire +de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine +détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et +forme le plan latéral de ce paysage. + +Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque +mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un +berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait +qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est +stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. +Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme +animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette +route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile. + +Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le +détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille +mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce +géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue. + +«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, +non sans un certain dépit. + +Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, +dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur +du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent +marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et +que le Dwalaghiri domine de son pic aigu. + +Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de +l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête +moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses +vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument +toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, +par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, +les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent +leur grandeur réelle. + +Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les +nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. +L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le +soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En +haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous +soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des +limites de la terre. + +Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les +brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de +vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à +l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se +profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du +tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne +limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue +panoramique sur un horizon de soixante milles. + + +CHAPITRE II +Mathias Van Guitt. + +Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla +dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur +Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de +Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre. + +Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine +l'interpellait de sa voix sonore: + +«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon +port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte +de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois. + +--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez +organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de +Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement. + +--Tu entends, Fox? + +--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur. + +--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai +pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit +tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée +que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher! + +--On le décrochera pourtant, répondit Fox. + +--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je. + +--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de +chasseur, rien de plus! + +--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le +campement et vous mettre en campagne? + +--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons +d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone +inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que +les tigres n'aient pas abandonné cette résidence! + +--Pouvez-vous croire?... + +--Eh! ma mauvaise chance! + +--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur. +Est-ce que cela est possible! + +--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler? +demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi. + +--Oui, certainement. + +--Et vous, Banks? + +--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se +joindra à vous comme je vais le faire... en amateur! + +--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en +amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne +à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani! + +--Convenu! répondit l'ingénieur. + +--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur, +pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres! +Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, +deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi. + +--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura +pas à se plaindre!» + +Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de +cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de +l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze +heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, +Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui +oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au +campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette +expédition. + +Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth +et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après +un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être, +intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état. +Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne +laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le +mécanicien. + +À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques +minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House +disparaissait derrière son épais rideau d'arbres. + +Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est, +les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de +l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,-- +température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de +ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois. + +Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été +l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût +allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la +raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et +demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani, +à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin +s'était fait en belle humeur. + +«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des +tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux +bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les +fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne +nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!» + +Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur +avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il +compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries +visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à +tout événement. + +J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des +carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se +rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les +serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont +extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent +annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois +plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes +qui périssent sous la dent des fauves. + +Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder +où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux +moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à +travers les buissons, ce n'est que stricte prudence. + +À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands +arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se +développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le +Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût +passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis +longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les +montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement +creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient +dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du +Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là +par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient +accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies +impénétrables. + +Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en +chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun +hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De +larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol, +prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le +Tarryani. + +Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée, +rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation +du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter. + +À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus, +s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce +n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce +n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni +embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus +profond de cette forêt. + +En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs, +juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à +leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour +toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le +bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit +avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq +côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et +cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne +fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la +tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction. + +Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, +singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité +d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un +noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse +de lianes. + +«Eh! qu'est cela? m'écriai-je. + +--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout +simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis, +quelles souris elle est destinée à prendre! + +--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod. + +--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée +par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée, +parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal. + +--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une +forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet! +Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur! + +--Ni d'un tigre, ajouta Fox. + +--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces +féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur +piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît +ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si +méfiants et si vigoureux qu'ils soient! + +--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre +de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est +que probablement quelque animal s'y est fait prendre. + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris +n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles, +fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se +tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en +doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui +se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais, +s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les +conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction: +sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions +prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège +dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les +troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils +écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence +d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le +capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure. +Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux +larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le +relever pour pénétrer à l'intérieur du piège. + +«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son +oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est +vide! + +--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il +alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je +me plaçai près de lui. + +«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod. + +Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un +singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit +ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout +naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta +d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint, +à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature +supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau +de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du +madrier qui fermait l'ouverture. + +Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du +madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule, +en pesant sur l'autre extrémité du levier. + +Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre +petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes +donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement. + +Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas +où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement. + +«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je +me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, +je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort +un tigre, il sera salué d'une balle à son passage! + +--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je +au capitaine. + +--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil, +il sera du moins tombé en toute liberté! + +--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant +qu'il ne soit par terre! + +--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta +le colonel Munro. + +--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était +pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous +parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu +à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa +carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou +quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège. + +Rien n'apparaissait encore. + +«Encore un effort, mes amis!» cria Banks. + +Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière +du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt +l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal +de grande taille. + +Pas d'animal, quel qu'il fût. + +Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait +autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus +reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment +favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque +s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la +forêt. + +C'était assez palpitant. + +Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le +doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à +plonger son regard jusqu'au fond du piège. + +Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait +largement par l'orifice. + +En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois, +puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que +je trouvai très suspect. + +Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le +réveiller brusquement. + +Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une +masse qu'il vit remuer dans la pénombre. + +Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur +retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon +anglais: + +«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!» + +Un homme s'élança hors du piège. + +Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le +madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice, +qu'il boucha de nouveau. + +Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître, +revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en +pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un +geste emphatique: + +«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point +à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!» + +Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans +une position moins menaçante. + +«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en +s'avançant vers ce personnage. + +--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de +pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers +et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la +maison Hagenbeck de Hambourg!» + +Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?... + +--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks, +qui nous montra de la main. + +--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le +fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes +devoirs, messieurs, à vous les rendre!» + +Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on +penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet +emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il +son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet +individu? + +Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux +apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait +de naturaliste et l'avait été en effet. + +Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un +homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux +clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa +personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des +phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le +type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas +rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute +l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de +fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un +théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs +gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la +rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour +avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait +certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt. + +J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au +sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner +par un geste spécial tous les mots de son rôle. + +Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine +voix: + +_Si d'un pêcheur Napolitain..._ + +son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme +s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer +son hameçon. Puis, continuant: + +_Le Ciel voulait faire un monarque,_ + +tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith +pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa +tête fièrement relevée, figurait une couronne royale. + +_Rebelle aux arrêts du destin,_ + +Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le +rejeter en arrière, + +_Il dirait en guidant sa barque..._ + +Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de +droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient +de son adresse à diriger une embarcation. + +Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question, +c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il +n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait +être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre +hors du rayon de ses gestes. + +Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias +Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au +Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il +est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les +élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non +pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait +que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était +venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce +lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des +importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles +s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées +des deux mondes. + +Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, +c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait +amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles +de ce piège, dont nous venions de l'extraire. + +Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que +Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un +langage soutenu par une grande variété de gestes. + +«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa +rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des +pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal, +que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et +j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à +des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire. +C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je +constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier +mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique, +qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus +vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon +fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un +adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite +ouverture.» + +La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante +le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes +herbes. + +«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur, +j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient +attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était +intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon +bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe +retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun +moyen d'en pouvoir sortir.» + +Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire +comprendre toute la gravité de sa situation. + +«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que +j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais +emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma +prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant +pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée +et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient. +Ce n'était qu'une affaire de temps. + +_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_ + +a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures +s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir +venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de +mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc +mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit +fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne +troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je +n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se +relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je +n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble, +quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore +un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait +été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut +bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me +reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la +liberté.» + +Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut +pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que +provoquaient son ton et ses gestes. + +«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi +dans cette portion du Tarryani? + +--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le +plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux +milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je +serai heureux de vous y recevoir. + +--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro, +nous irons vous rendre visite! + +--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et +l'installation d'un kraal nous intéressera. + +--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put +empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de +Nemrod qu'une estime fort modérée. + +«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il +en s'adressant au capitaine. + +--Uniquement pour les tuer, répondit Hod. + +--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur, +qui eut là un beau mouvement de fierté. + +--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas +concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la +tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le +faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre, +messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce. + +Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, +et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande +allée, qui se développait au delà de la clairière. + +«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt. + +Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en +avançant quelque peu les lèvres: + +«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le +personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège +comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de +correction que je dois toujours conserver à ses yeux!» + +Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur. + +«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et +intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous +cherchons depuis plus d'une heure sans avoir... + +--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner +jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la +clairière, il convient de remettre ce piège en état.» + +Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la +réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt +nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y +glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite +pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là +comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le +capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien +imaginé! + +--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van +Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes +fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles +recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier +cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela +importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les +fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, +sans aucune détérioration! + +--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de +la même manière. + +--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si +l'on consultait les fauves... + +--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le +capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à +s'entendre. + +«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris +au piège, comment faites-vous pour les en retirer? + +--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit +Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je +n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de +mes buffles domestiques.» + +Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient +entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à +moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc +passé? + +Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé +en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au +moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel. + +Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention +rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort +immédiate, comme il nous fut donné de le voir. + +En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un +des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les +dernières contorsions de l'agonie. + +Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait +sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le +malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une +minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours. + +Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions +ensuite précipités vers le colonel Munro. + +«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit +précipitamment la main. + +--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se +relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci, +ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun +remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui +demanda le colonel Munro. + +--Kâlagani,» répondit l'Indou. + + +CHAPITRE III +Le kraal. + +La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés, +surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la +morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule, +ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux +milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables +reptiles.[7] + +On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de +serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais +qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la +France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de +représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde. +C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée +prodigue à cet égard. + +Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait +rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses +compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez +profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer. + +Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt +nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut +acceptée avec empressement. + +Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du +fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal», +qui est plus spécialement employé par les colons du sud de +l'Afrique. + +C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la +forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait +aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang +de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer +passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond, +au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de +planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du +kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur +quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité +gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors, +on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite, +une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de +la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage +ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la +conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la +chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement. + +Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la +campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les +lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du +railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et +pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit +Calcutta. + +Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de +gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de +rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et +d'en opérer la capture. + +Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y +vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés, +non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux +fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité +des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la +chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les +vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone +inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine. + +Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien +acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas +plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne +nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le +kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine +Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à +Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la +plaine ne peuvent atteindre. + +Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La +porte s'ouvrit pour nous y donner accès. + +Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de +notre visite. + +«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire +les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les +exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand, +ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi». + +Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la +case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins +luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les +chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces +chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième +salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à +manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à +l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de +houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus. + +Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au +premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus +près la demeure des quadrupèdes. + +C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle +rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les +installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y +manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe, +suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des +couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de +velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la +gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet +d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était +pas là pour envahir la loge. + +À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils +occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle +on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il +eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages +voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette +liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est +incompatible avec les dangers que présentent les forêts +himalayennes.» + +La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur +quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était +divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des +cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les +animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du +service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, +trois panthères et deux léopards. + +Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que +lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un +lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du +railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay. + +Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages, +étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient +été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de +séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements +effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à +l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers +les barreaux, faussés en maint endroit. + +À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent +encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir. + +«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod. + +--Pauvres bêtes! répéta Fox. + +--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que +vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec. + +--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!» +riposta le capitaine Hod. + +S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux +carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont +rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en +est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les +bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes, +auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la +chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des +«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et +facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à +satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne +désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse. + +C'était principalement de chair de bison et de zébu que le +fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris +revenait le soin de les ravitailler à de certains jours. + +On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien +au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle +sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus +d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur +lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil +du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la +grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet +aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position +verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer +les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout +qu'accroupi ou couché. + +Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est +certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille, +ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient +à lui manquer, il est à peu près perdu. + +Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux +cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,-- +cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux +pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille, +mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau, +compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins +farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la +plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque +imprudemment. + +Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à +nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de +s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris +cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où +ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait. + +D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne +dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes. +Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur +étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était +certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du +samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi, +lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance, +c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements, +une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient +aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre +qu'elles ne se démolissent! + +Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine +Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison. +Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections +cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de +l'Europe. + +Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van +Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en +montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il +parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du +Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes, +cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous +quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous +aurait livré ses derniers secrets. + +«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si +les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques? + +--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très +rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé +de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous +pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre +principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles, +ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes, +représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que +j'expédie consuétudinairement...» + +Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos +aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il +en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de +vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi, +dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents +francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire +n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java +à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la +mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille +francs en bloc! + +--C'est vraiment pour rien! répondit Banks. + +--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt. + +--Proboscidiens? dit le capitaine Hod. + +--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels +la nature a confié une trompe. + +--Les éléphants alors! + +--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les +mastodontes dans les périodes préhistoriques... + +--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod. + +--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut +renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs +défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais, +depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont +imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les +promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la +province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout +un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés +qu'autrefois. + +--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de +l'Europe ces échantillons de la faune indoue?» + +--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet +monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une +simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement. + +«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se +reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type, +qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme +Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les +voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du +monde?» + +Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles +de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je. + +--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non +pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous +connaissez à fond la péninsule indienne? + +--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité +Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu +leurs monuments, j'ai admiré... + +--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van +Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée, +exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose, +c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée: + +«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces +puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes +dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur, +reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre +hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la +plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères, +tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses +soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande +pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la +péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les +héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au +métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la +tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous +aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des +souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par +centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les +fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière +de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors +ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des +merveilles de cet incomparable pays!» + +Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van +Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait +évidemment pas la discussion. + +Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la +faune spéciale à cette région du Tarryani. + +«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à +propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie +de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète, +je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si +je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent +encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la +ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me +livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément +personnel!» + +Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce +qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint, +d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de +bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de +l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis. + +«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces +suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des +carnaires... + +--Des carnaires? dit le capitaine Hod. + +--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si +profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs +assez audacieux pour les attaquer! + +--Et les loups? + +--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à +redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme +solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de +Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des +chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils +commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont +indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je +vous les abandonne aussi, capitaine Hod. + +--Et les ours? demandai-je. + +--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en +approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas +recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des +oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale +qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs. +Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux +vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf +peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque +inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts +cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes +yeux le capitaine Hod.» + +Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien +qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en +rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales. + +«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des +animaux botanophages... + +--Botanophages? dit le capitaine. + +--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de +végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont +la péninsule s'enorgueillit à juste titre. + +--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le +capitaine Hod. + +--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein +de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est +quelquefois plus redoutable que le tigre... + +--Oh! fit le capitaine Hod. + +--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un +chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il +est bien près d'être chassé à son tour! + +--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper +court à cette discussion. + +--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous +pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens! +Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une +antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés +aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar +spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble +exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée +comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables +faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un +troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance +sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles +soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur +le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani! +Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je +vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas +apprivoisées! + +--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod. + +--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur, +assez vexé de cette réponse. + +--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions, +s'il vous plaît! + +--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces +prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères +de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière +qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis, +que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs, +presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier +dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces +félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne +peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables. +Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des +quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au +tigre, jamais! + +--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod. + +--Oui! les tigres! répéta Fox. + +--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la +couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est +justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui! +N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son +droit de considérer comme envahisseur, non seulement les +représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la +race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de +cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables +fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils +pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le +cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!» + +Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire +avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de +montagnes. + +«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent +en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce +territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des +chats sauvages, + +_Si parva licet componere magnis!_ + +Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont +demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des +belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries +publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du +dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel +animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de +leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses +animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans +quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de +l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre! +Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde +indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans +une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le +rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de +lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés +sur de vaillants solipèdes... + +--Solipèdes? dit le capitaine Hod. + +--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais +déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur +sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut +toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la +porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il +vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une +hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le +cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il +succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse, +elle est vengée d'avance! + +--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod, +qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle! +Oui! le tigre est le roi des animaux! + +--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur. + +--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le +capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le +Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups! + +--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous +ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela +ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?» + +Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain +que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante. + +L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué? +quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les +détruire? quelle thèse à faire valoir! + +Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à +échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la +fois, sans plus se comprendre. + +Banks intervint. + +«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu, +messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois +très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces +excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station +de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans, +n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui, +dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes. +C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des +Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent +cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres. + +--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez +oublier que ces animaux sont omophages? + +--Omophages? dit le capitaine Hod. + +--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que, +lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en +veulent plus d'autre! + +--Eh bien, monsieur?... dit Banks. + +--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils +obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!» + + +CHAPITRE IV +Une reine du Tarryani. + +Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal. +L'heure était venue de regagner Steam-House. + +En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient +pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les +fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y +en avait assez pour les contenter tous les deux. + +Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre +le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des +beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au +courant de ce genre expédition, connaissant les détours du +Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en +lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit +obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet +Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se +montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui. + +En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de +ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de +Mathias Van Guitt. + +Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait +probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore +une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit +qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House. + +L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction +qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la +vie, il n'en laissa rien paraître. + +Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on +le pense bien, fit les frais de la conversation. + +«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur! +répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour +d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des +sujets d'exhibition, il se trompe!» + +Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une +telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne +purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les +traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui +n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers +leur gîte. + +Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce +jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos +préparatifs pour descendre au kraal. + +Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre +visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était +transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de +curiosité venait de les conduire à Steam-House. + +Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine, +indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve, +pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et +physiquement, aux Indous des plaines. + +Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les +impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes +d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc +éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et +flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs +montagnes! + +Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns +parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à +la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur +cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge, +après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le +territoire de l'Inde. + +Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions +nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux, +et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses +compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question. +Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans +les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée +eût été difficile. + +En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant +vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui +touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien +faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards, +il resta songeur et ne prit plus part à la conversation. + +Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un +tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus +particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans +la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages +entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs +troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on +comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré +la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois +cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne +semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait +pas bientôt réduit à leur céder la place. + +Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les +tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout +où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des +buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les +rencontrait en grand nombre. + +«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils. + +Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à +l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias +Van Guitt et notre ami le capitaine Hod. + +Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils +avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House. + +Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine +Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute +rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani. + +En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous +avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se +présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie. + +Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient +occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre +qui s'était laissé prendre pendant la nuit. + +Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod, +cela va sans dire! + +«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs, +qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox. + +--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore +deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de +faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne. +Venez-vous avec moi au kraal, messieurs? + +--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui, +nous chassons pour notre compte. + +--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le +fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile. + +--Nous l'acceptons volontiers pour guide. + +--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance! +Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer! + +--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias +Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les +arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine +Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième! + +--À mon trente-huitième! répondit Fox. + +--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je +prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je +n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu +connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il. + +--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les +directions, répondit l'Indou. + +--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement +signalé aux environs du kraal? + +--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux +milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours, +on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que... + +--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à +l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien +de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait. + +Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans +le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de +deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière! +Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière! + +Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas +qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne +les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce +serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas. +Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans +en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on +commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux, +et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils +vont ordinairement se désaltérer. + +Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait +assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un +poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui +peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que +l'on procède en forêt. + +En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile +auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais +ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre. +Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très +périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il +convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur +l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos +du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle +ne se termine pas à l'avantage du fauve. + +C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses +des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer +dans les annales cynégétiques. + +Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod. +C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres, +c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre. + +Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas. +Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre +brièvement aux questions qui lui étaient posées. + +Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau +torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux, +fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un +poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf. + +L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être +récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la +faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne +leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers +s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre. + +«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la +tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.» + +En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière +les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau +isolé au milieu de la clairière. + +C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions +pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux +perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se +faisaient vis-à-vis. + +Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche, +qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent. + +L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne +pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien +qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu. + +Nous n'avions plus qu'à attendre. + +Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs +rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient +plus venir s'attaquer au quartier de boeuf. + +Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent +subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors +du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais +du bois. + +Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous +prévint de nous tenir sur nos gardes. + +En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être +provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans +doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un +instant à l'autre sur quelque point de la clairière. + +Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son +brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient +échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour +éclater. + +Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des +branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit +entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait, +mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient +à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir. +Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que +l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût +été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré +par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin. + +Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et +s'arrêta, par un sentiment de défiance. + +C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête, +souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le +mouvement ondulatoire d'un reptile. + +D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau. +Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros +dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir. + +Soudain, deux coups de carabine éclatèrent. + +«Quarante-deux! cria le capitaine Hod. + +--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient +tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une +balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol. + +Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt +sauté à terre. + +La tigresse ne remuait plus. + +Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au +capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut +ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit +le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de +nous! + +--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois +que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait +d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le +résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte, +et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat +bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur +le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe +fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à +Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les +incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne +présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire, +dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se +plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire +à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans +qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est +bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de +petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières, +commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont +l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils +ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu. +Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement +d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi +ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de +ces bêtes que leur blessure rend furieuses. + +Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on +va le voir. + +Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un +tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se +chargerait de le soigner et de le guérir. + +Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois +tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur +les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du +fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils +franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit +jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement +touché. + +«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui +s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons +vivant!...» + +Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se +précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du +fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête +le tigre, qui tomba foudroyé. + +Mathias Van Guitt s'était relevé lestement. + +«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre +compagnon, vous auriez bien pu attendre!... + +--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet +animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe? + +--Un coup de griffe n'est pas mortel!... + +--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois, +j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer +dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une +descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux +pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le +chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui +figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces +grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur +Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses +outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House, +perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété +de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare +que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à +m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de +l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se +plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro +consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les +promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait +pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward +Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus +à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil. +Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils +voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt +vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il +n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni +lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre. +L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident +ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le +fournisseur ne cherchait pas à dissimuler. + +Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias +Van Guitt pendant cette visite. + +L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui +plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il +accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre +table. + +En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House, +dont le confort contrastait avec sa modeste installation du +kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque +compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita +point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que +rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment +eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette +bête artificielle! + +«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van +Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le +fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux +chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante! + +--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur +pas tranquille et sûr. + +--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres! +s'écria le capitaine Hod. + +--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais +pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une +chair de tôle!» + +En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence +pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus +particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait +que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait +une certaine dose de superstitieux respect. + +Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le +Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce +fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans +quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du +prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les +lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas. + +Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van +Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était +agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que +monsieur Parazard avait tenu à se surpasser. + +La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées, +que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de +vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de +langue incomparable. + +Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à +«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à +la tête, il lui descendait aussi dans les jambes. + +La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce +à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal +sans encombre. + +Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille +entre le fournisseur et le capitaine Hod. + +Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer +dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son +quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur. + +Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons +rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro, +et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui +«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de +Mathias Van Guitt. + +Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut, +bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la +saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder, +puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme +de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait +établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au +sanitarium. + +Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre +une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé +Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque +à la limite supérieure du Tarryani. + +L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse +faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les +troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner +Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour +les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes, +affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait +déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux +montagnards eussent jamais entendu parler. + +Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les +instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux +montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé +à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup +d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine, +comptaient un peu sur cette offre. + +«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un +homme que ne cherche point à influencer une détermination. + +--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une +expédition aussi intéressante! + +--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur. + +--Voilà une excellente idée, Banks. + +--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre. + +--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox. + +--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas +fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!» +Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre +jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous +accompagner au village de Souari. + +Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre +absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du +Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil. + +Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le +jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt +quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une +heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut +mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète +satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien +faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la +réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre +disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours +prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le +capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait +prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de +Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue +aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les +hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré +moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!» + +Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi. +Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans +l'est, elle arrivait à Souari sans incidents. + +La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une +malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un +ruisseau, avait été emportée dans la forêt. + +La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du +territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus +que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût +volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies. + +«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces +du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages +à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon +sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela +continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner! + +--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles +contre cette tigresse? demanda Banks. + +--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts +préparés à la strychnine! Rien n'a réussi! + +--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous +arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre +mieux!» + +Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue +fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du +kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui +connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait +d'opérer. + +Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre +expédition avec le plus vif intérêt. + +Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie +de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené +aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne +songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine. + +«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement +d'importance. + +Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau +méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un +pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les +restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre +avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu +avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin. + +Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si +inutilement recherchée jusqu'alors? + +Les Indous de Souari n'en doutèrent pas. + +«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!» +nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous +désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de +la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs +ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces +membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus +justement dire: C'est ma tante! + +La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal, +sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se +mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et +n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours. + +On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait +été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi +par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit +taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût +rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à +former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins +sans être vu. + +Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu +vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod, +Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre, +mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du +village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était +dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer +de la rompre. + +Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En +effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne +reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle, +ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès; +mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce +taillis lui servît de refuge. + +Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions +prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de +plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après, +nous étions à la limite des premiers arbres. + +Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence +de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne +manoeuvrions pas en pure perte. + +À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui +occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait, +cependant, de marcher avec un parfait ensemble. + +Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait +tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois. + +Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en +avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma +montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq. + +Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait +les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du +taillis, sans avoir rien rencontré. + +Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des +branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît, +s'écrasaient sous nos pieds. + +En ce moment, un hurlement se fit entendre. + +«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice +d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que +couronnait un groupe de grands arbres. + +Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire +habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était +réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs. + +Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous +étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient +aboutir les empreintes sanglantes. + +«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod. + +--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de +blessures graves pour le premier qui entrera. + +--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine +était prête à faire feu. + +--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers +l'ouverture de la caverne. + +--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde! + +--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de +reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter +leurs tigres dans un pareil moment! + +«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne +vous laisserai pas... + +--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en +interrompant l'ingénieur. + +--Lequel? + +--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal +serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus +de facilité pour le tuer au dehors. + +--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, +des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le +vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra +bien que la bête se laisse griller ou se sauve! + +--Elle se sauvera, reprit l'Indou. + +--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer +au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches, +du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout +un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la +caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait +dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant, +nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était +certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout +flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le +vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans. +Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors. +L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et, +pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer +au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces +latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de +manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui, +avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la +plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la +seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait +de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin +de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement +épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois +minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu +avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou +plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice +du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme +corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la +tigresse. «Feu!» cria Banks. + +Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard +qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été +trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au +milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient? + +Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre, +ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer +vers le fourré par un autre bond plus allongé encore. + +Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid, +et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle +qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule. + +Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur +notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser +la tête d'un coup de ses formidables pattes... + +Kâlagani bondit, un large couteau à la main. + +Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou, +tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa +griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine. + +L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou +d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui. + +Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le +couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le +plongea tout entier dans le coeur de la bête. + +La tigresse roula à terre. + +Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de +cette émouvante scène. + +Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près +de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever. + +«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui +signifiait: la tigresse est morte! + +Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du +museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes +énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir +été affûtées sur la meule de l'aiguiseur! + +Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et +à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il +s'était approché du capitaine Hod. + +«Merci, capitaine! dit-il. + +--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave, +qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de +l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée +royale! + +--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou. + +--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main, +pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me +fracasser le crâne! + +--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre +quarante-sixième! + +--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine +Hod!» + +Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette +tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée +de main. + +«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule +déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la +pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.» + +Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir +pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs +remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium. + +Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois +encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt +avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en +faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été +impossible de la prendre vivante. + +Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident +inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le +sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis. + +Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de +leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une +reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore +éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, +et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions +quitter l'Himalaya. + +À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de +contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani. + +Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute. + + +CHAPITRE V +Attaque nocturne. + +Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives +inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous +avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les +traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il +avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait +d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que, +s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait +les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. +Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette +expédition. + +Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait +certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le +dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, +à travers le sud-ouest, la route de Bombay. + +Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures +à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il +nous quitta pour aller reprendre son service au kraal. + +Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un +temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod; +mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de +juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le +Tarryani. + +Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias +Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui +aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. +Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa +ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe. + +En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le +compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son +agence, dont il n'avait que faire. + +C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit +prendre dans l'un de ses pièges. + +Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui +amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, +fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de +poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des +oursins dans les Indes. + +«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le +fournisseur, en haussant les épaules. + +--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît +que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les +frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de +parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur +peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, +ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune +bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer +dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les +marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly +d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van +Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant, +dont il ne trouverait que difficilement à se défaire! + +«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod. + +--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine. + +--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois +je puis employer cette catachrèse! + +--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse +est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression, +elle rend convenablement la pensée. + +--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur. + +--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas +l'ours de monsieur Van Guitt? + +--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks +d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours +exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit! + +--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias +Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au +fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en +ouvrit la porte. + +Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le +fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit +un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un +remerciement, et il détala en poussant un grognement de +satisfaction. + +«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela +vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!» + +Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait +récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui +manquaient à sa ménagerie. + +Voici dans quelles circonstances: + +Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du +mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un +épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à +demi étouffes se firent entendre. + +Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six, +de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous +dirigeons vers l'endroit suspect. + +Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. +À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il +s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod. + +«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il. + +Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de +lui, nous restions en arrière: + +«Un lion!» s'écria-t-il. + +En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche +d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait. + +C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette +particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un +véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt. + +La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que +serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles +secousses, sans parvenir à se dégager. + +Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du +fournisseur, fut de faire feu. + +«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en +conjure, ne tirez pas! + +--Mais... + +--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges +et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence, +à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante +est fixée à une branche d'arbre forte et flexible. +Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que +l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant, +puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en +terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un +animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa +tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que +l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de +l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au +même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la +corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il +puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège +est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves +s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait +tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est +saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque +immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le +lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos +yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien +vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur. +Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers +le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la +conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer +tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur. +Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait +autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de +portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à +gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux +buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous +reprenions le chemin du kraal. + +«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van +Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi +les bêtes némorales de l'Inde... + +--Némorales? dit le capitaine Hod. + +--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis +d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!» + +Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se +plaindre de la malchance. + +Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce +premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur. + +C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si +audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du +Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer. + +Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias +Van Guitt fût complet. + +Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore +reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet +plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui +connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait +courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires +indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des +partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut +regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses +services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les +moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas +songer maintenant à le rejoindre. + +Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement, +continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris +du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne +taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés +au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur. + +«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le +chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya. + +--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable +panthère, qui était tombée sous ses balles. + +Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van +Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit +instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal, +ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais +la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos +suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien +paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de +Hagenbeck, de Hambourg. + +L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une +méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux, +il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les +prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur +chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de +quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des +éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui +n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce +système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on +commence à l'abandonner. + +En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie +du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. +Il avait hâte de partir pour Bombay. + +Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à +quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car +l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé. + +Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine +Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce +que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel +dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque +les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins +volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y +invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt +qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter +quelques lueurs après minuit. + +Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous +formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se +joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous. + +Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait +décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House +vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au +kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse. + +Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut +avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de +chasse fut aussitôt arrêté. + +Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au +fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles +du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez +régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été +préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une +battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait +que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au +fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y +poster avantageusement. + +Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était +encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop +s'ennuyer le moment du départ. + +«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout +entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à +vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques +heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte-- +Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le +capitaine Hod. + +--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me +promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil. + +--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour +moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que +provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux +mouvements de pendiculation!» + +Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le +tronc en arrière par une involontaire extension des muscles +abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs. + +Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit +un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il +ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire? +demandai-je. + +--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod, +promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus +dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de +sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur +ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!» + +Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à +tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire +attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les +chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur +coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte. + +C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide +palissade, était parfaitement clos. + +Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été +soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le +bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons +et à lui. + +Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls. + +Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques +et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là +groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence +complet au dedans comme au dehors. + +Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les +buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas +même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de +gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus, +les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on +entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces +masses énormes. + +Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux, +seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce +regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette +espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble. + +«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la +domestication, dis-je au capitaine. + +--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de +terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils +ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent +leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres? +Décidément, l'avantage est aux fauves.» + +Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi, +repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans +leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait +que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de +captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces +féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se +seraient dévorés entre eux. + +Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle +comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue +dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du +sommeil du juste. + +Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. +Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte +s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. +C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein. + +«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le +compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient +aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À +cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt! +Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair +vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait +leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le +mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se +trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur +tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que +devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van +Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. +Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le +tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre +place au pied d'un énorme mimosa. + +Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui +bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour, +s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était +aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides +d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé. + +Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne +causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. +C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique, +dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature. +On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme +rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les +paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans +quelque vision fantasmatique. + +Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à +voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque +tout se tait autour de soi, il me dit: + +«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves +rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la +forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont +les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres +vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous +n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, +pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était +éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il +trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise! + +--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je +ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit. +Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme, +nous finirions par nous endormir! + +--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant +les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous +nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de +longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais +pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me +tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod, +également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que +moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se +produire dans la cage des fauves. + +Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles, +faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout +dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils +aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient +en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments. + +«Qu'ont-ils donc? demandai-je. + +--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils +n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables +rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des +tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case +de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces +rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied, +et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. +«Une attaque!... s'écria-t-il. + +--Je le crois, répondit le capitaine Hod. + +--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever +sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa +contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier +échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il. + +--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller +les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse! + +--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous, +obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à +faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares +aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires +fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des +Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations! +C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux +assaillants que reste l'avantage! + +Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les +hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait +plus s'entendre dans l'enceinte. + +«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre +par le geste plutôt que par la voix. + +Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte. + +En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient +pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers +essayaient en vain de les y retenir. + +Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute, +s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du +kraal. + +Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand +soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir! + +«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers +la maison, qui seule pouvait offrir un refuge. + +Mais aurions-nous le temps d'y arriver? + +Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de +rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, +fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque. + +Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la +maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères +allaient s'y précipiter. + +Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient +hissés dans les premières branches. + +Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la +possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt. + +«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit +venait d'être déchiré par un coup de griffe. + +D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me +relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au +capitaine Hod pour lui porter secours. + +Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de +la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions +blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri +des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer. + +Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la +colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que +la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être +chavirée. + +Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque +proie plus sûre. + +Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à +travers les barreaux de notre compartiment! + +«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait. +Eux dehors, et nous dedans! + +--Et votre blessure? demandai-je. + +--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce +moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt, +contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un +de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait +sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient +tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces +malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de +tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû +jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne +pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant +sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien +que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît +pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance +d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles, +affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte. +Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des +bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux, +coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot, +arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six +autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa +suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur +poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le +kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant, +d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la +case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de +notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux +renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la +lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se +débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils +parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le +craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus +un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!... +Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient +même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la +face grillagée de leur cage qui posait sur le sol. + +«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en +rechargeant sa carabine. + +À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes +aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur +laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge. + +L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de +résister et fut précipité à terre. + +Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie, +dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang. + +«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu +se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons. + +Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches +étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les +spectateurs impuissants de cette lutte! + +Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre, +qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une +secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla +un instant et se renversa presque aussitôt. + +Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés +sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions +plus rien voir de ce qui se passait au dehors. + +Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de +hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang +imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un +caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers +des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case +de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les +arbres pour en arracher les Indous? + +«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod, +en proie à une rage véritable. + +Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions +les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions. + +Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements +s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les +compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre +avait-il donc pris fin? + +Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec +fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se +joignait celle de Fox, répétant: + +«Mon capitaine! mon capitaine! + +--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt, +je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions +libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée +fut pour ses compagnons. + +--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils +n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se +trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère +gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal, +dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en +sûreté. + +Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper +pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier +de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage +roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait +été pris comme dans un piège. + +Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela +lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres +avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés, +nageaient dans leur sang sur le sol du kraal! + + +CHAPITRE VI +Le dernier adieu de Mathias Van Guitt. + +Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en +dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement +assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment +où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait +pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé +dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la +fermeture. + +La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que +ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu +qu'il ne perdît l'usage du bras droit. + +Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue +qui m'avait jeté à terre. + +Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour +commencerait à paraître. + +Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir +perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré +de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le +mettre dans un certain embarras, au moment de son départ. + +«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un +pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.» + +Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les +restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément +pour que les fauves ne pussent les déterrer. + +Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani, +et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias +Van Guitt. + +Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la +forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani +et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures, +nous franchissions l'enceinte du kraal. + +Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de +panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement +repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas +le moment d'aller les y relancer. + +Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils +étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, +égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter +que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être +considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur. + +À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous +quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs +aboiements notre retour à Steam-House. + +Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en +avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop +souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a +pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants! + +Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras +en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de +l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma +que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. + +Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup +sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre +aux quarante-huit qui figuraient à son actif. + +Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des +chiens retentirent avec force, mais joyeusement. + +C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au +sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir +Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le +savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était +l'important. + +Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il +l'interrogeait du regard. + +«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple +signe de tête. + +Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur +la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi +que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait +nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler. + +Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent +plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait +effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana +Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de +Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du +nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière +indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à +défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans +cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel +avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il +résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le +pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses +obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y +avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses +compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le +nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens +dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, +l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière +himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin +notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions +uniquement songer. + +Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3 +septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps +nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le +colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans +un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. + +Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. +Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et +prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était +là de quoi l'occuper pendant toute une semaine. + +Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde +fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, +Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles +la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec +les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce +qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures +roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux +cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien +que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous +ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier +allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule. + +La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la +période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers +jours de septembre promettaient une température agréable, qui +devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage. + +Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et +Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. +Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne +où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces +volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient +fournir un gibier excellent pour la route. + +Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là, +Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ +pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient +au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence. + +On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si +cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait +donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. +Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque +n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, +dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. +Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces +circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le +fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les +bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec +quelque impatience. + +Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans +incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. +Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière +expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel +Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi +s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant +le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute +naturelle de prendre sa revanche? + +«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon +capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans +compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur! + +--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, +mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, +cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la +veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous +annoncer la visite du fournisseur. + +En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à +Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous +faire ses adieux suivant toutes les règles. + +Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se +lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu +de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses +compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à +formuler. + +Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il +demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de +pouvoir renouveler ses attelages. + +«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a +vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins +pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles +ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour +diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur +me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée +par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc +dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre +pattes, sont lourdes... et... + +--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station? +demanda l'ingénieur. + +--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je +combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et +c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je +dois livrer à Bombay ma commande de félins... + +--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une +heure à perdre! + +--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un +moyen, un seul!... + +--Lequel? + +--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au +colonel une demande très indiscrète... sans doute... + +--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je +puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.» + +Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres, +la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son +attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés +inattendues. + +En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de +traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler +ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer +jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à +Allahabad. + +C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante +kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de +satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur. + +--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant +d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge. + +--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous +conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut +savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya. + +--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre +bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer +d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance! + +--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant +ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal, +afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait +inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, +nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le +colonel Munro. + +--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au +kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!» + +Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House, +se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un +acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de +la comédie moderne. + +Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le +voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement +préoccupé, suivit le fournisseur. + +Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été +remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus +rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant +d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la +plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour +former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers +les plaines du Rohilkhande. + +Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant +d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si +consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un +incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de +tous. + +Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal, +avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer, +eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de +laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de +la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne +gênait le tirage. + +Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il +recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent +projetées au dehors avec un sifflement bizarre. + +Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la +cause de ce phénomène. + +«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks. + +--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En +effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile +dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute. +Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre. +Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le +sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent +tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod, +qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les +entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip +snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à +lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même +temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait +sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire +à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au +milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis +vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés +dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les +détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre +de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa +carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant +alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa +trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en +retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec +sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui +semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait +pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du +bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de +l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de +Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne. +Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir +le porter à son propre compte. + +Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage +s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du +courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et, +trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression +suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir. + +Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier +manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train. + +Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se +déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse +chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un +dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce +territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça +le départ. + +La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le +serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur +les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à +la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine. + +Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks, +du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une +des larges routes de la forêt. + +Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et +il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la +ménagerie. + +Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au +colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au +logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre +train,--un véritable convoi, composé de huit wagons. + +Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et +le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la +magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les +cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas +plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement. + +«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le +capitaine Hod. + +--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias +Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait +encore plus extraordinaire!» + +Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de +l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite +ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point +de départ. + +Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans +ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement +place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait +toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de +l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis +à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu +à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de +chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il +fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin +revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de +Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas +s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce +Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu +communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, +n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 +septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais +il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui +vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van +Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter +aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même +pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les +admirations allaient à l'éléphant mécanique. + +Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde +septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest; +Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il +s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde +d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant +pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias +épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais +«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des +sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces +arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans +péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et +dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani +eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en +faisaient deux chasseurs hors ligne. + +Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une +portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses +importants tributaires, le Kali-Nadi. + +Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House, +transformé en appareil flottant, se transporta aisément +d'une rive à l'autre à la surface du fleuve. + +Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac +fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux +cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain +temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le +fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient +eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la +frontière himalayenne. + +Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17 +septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à +moins de cent pas de la station d'Etawah. + +C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui +n'étaient pas destinées à se rejoindre. + +La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les +territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les +Vindhyas et la présidence de Bombay. + +La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait +rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay, +atteindre le littoral de la mer des Indes. + +On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le +lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la +route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle +droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien. + +Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait +se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus +utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des +cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois +jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où +l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement +de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. + +De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et +en particulier Kâlagani. + +On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement +attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au +colonel Munro et au capitaine Hod. + +Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir +que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il +lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay. + +Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de +l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction +qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou +allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa +connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être +fort utile. + +Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt +à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks +donna à Storr l'ordre de se tenir prêt. + +Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur. +Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut +naturellement plus théâtral. + +Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait +de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme +amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut +parfait dans la grande scène des adieux. + +Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se +plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée +vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait +jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la +reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un +dernier asile dans son coeur. + +Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, +c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le +zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne +s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude +ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées. + +Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, +et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg +et de Londres avait disparu à nos yeux. + + +CHAPITRE VII +Le passage de la Betwa. + +À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était +exactement notre position, calculée du point de départ, du point +de halte, du point d'arrivée: + +1° De Calcutta, treize cents kilomètres; + +2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts +kilomètres; + +3° De Bombay, seize cents kilomètres. + +À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli +la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept +semaines que Steam-House avait passées sur la frontière +himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à +ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars. +Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous +pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan. + +Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine +mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes +compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre +plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du +royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et +le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins +jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de +s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de +sécurité. + +Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de +Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait +admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le +constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro +et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en +quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces. + +«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses +caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des +approvisionnements de céréales, soit pour le compte du +gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette +qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du +centre et du nord de l'Inde. + +--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la +péninsule? demanda l'ingénieur. + +--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de +l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une +troupe de Banjaris en marche vers le nord. + +--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que +vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de +passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à +travers les campagnes, et vous serez notre guide. + +--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui +lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à +m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique +d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre? + +--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une +carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin +de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien +n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va +nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font +leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons +de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours +d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux +monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où +ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des +pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer +d'une rive à l'autre. + +--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur; +et, une fois arrivés aux Vindhyas?... + +--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col +praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je +connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de +Sirgour, que les attelages prennent de préférence. + +--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne +peut-il passer? + +--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col +de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu +d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal? + +--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera +difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus +particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.» + +Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de +l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais +il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais, +qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris +part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui +pût le faire croire. + +«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans +l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne +accès à quelque route praticable... + +--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après +avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là, +aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore. + +--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les +indications données par l'Indou; et à partir de ce point?... + +--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi +dire la voie ferrée jusqu'à Bombay. + +--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle +sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient. +Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en +ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.» + +Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, +il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire? +dit Banks. + +--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander +pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales +villes du Bundelkund?» + +Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à +Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au +courant de la situation du colonel. + +Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur. +Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise: + +«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib, +au moins dans ces provinces. + +--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi +dites-vous «dans ces provinces?» + +--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a +quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les +recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très +probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.» + +Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait +ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que, +le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats +de l'armée royale au pâl de Tandît. + +«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent +l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de +l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme +un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez +ignorer que Nana Sahib est mort. + +--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani. + +--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait +connaître dans quelles circonstances il a été tué. + +--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib +aurait-il été tué? + +--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra. + +--Et quand?... + +--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25 +mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce +moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous +des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana +Sahib? + +--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois +ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions +seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison: + +«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est +devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a +été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre! + +--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de +l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon +vivait toujours!» + +Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué +quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses +magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb, +compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de +se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées +par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés +de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands +travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de +cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire, +gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque +village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles +sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut +autrefois fondée la primitive église. + +Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les +sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie. +L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos +yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le +dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à +boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways, +qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes! + +Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la +Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale +de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de +l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous. + +Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le +courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant +notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks +prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point +d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House +remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il +faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de +construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de +Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars +qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile +que les plus belles routes macadamisées de la péninsule. + +Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un +certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur +voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior, +au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de +basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa +curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de +création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de +Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une +sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la +Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté +héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre +avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut +tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris +part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on +le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab +avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui! +mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses +souvenirs aux portes de Gwalior! + +Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était +Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux +pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne +compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les +maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches +variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de +Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, +découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous +la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah +avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de +1857. + +C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante +kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus +importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte +y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville +relativement moderne, fait un important commerce de mousselines +indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument +antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle. +Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les +projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures, +et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque. +Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de +l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier +soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir +Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, +pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là, +malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana +Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de +douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille, +durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que +nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie +de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau +qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de +ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un +itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les +étapes! + +Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda +pendant quelques heures, vint justifier une des observations +précédemment faites par Kâlagani. + +Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions +tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres +dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison +de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée +de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de +cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un +arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner, +il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière +blanche en avant de notre train. + +Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou +trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons +de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais +nuage dans le désert lybique. + +«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit +Banks, puisque la brise est légère. + +--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On +appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route, +et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le +nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks, +c'est très probablement une caravane de Banjaris. + +--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver +là quelques-uns de vos anciens compagnons? + +--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai +longtemps vécu parmi ces tribus nomades. + +--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à +eux? demanda le capitaine Hod. + +--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé. +Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût, +était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de +ruminants. + +Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui +s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé. + +Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs, +encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs +kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de +ruminants appartenait à une caravane de Banjaris. + +«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de +l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils +vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les +porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant +l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre +les belligérants, on laissait leurs convois traverser les +provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les +approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée +royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner +une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et +plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils +vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à +examiner attentivement ces Banjaris.» + +Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la +grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes +cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à +déguerpir. + +Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention +ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, +en cette circonstance, ne parut pas produire son effet +ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration +générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés +sans doute à ne s'étonner de rien. + +Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;-- +ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les +cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge +dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés +de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui +se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien +proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste +emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis +d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans +une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, +bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en +coquillages. + +Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un +pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant +les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes, +portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres +céréales. + +C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la +direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans +limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le +convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de +campement. + +En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures +superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de +sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il +savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal. + +«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit +l'ingénieur. Où donc est-il?» + +Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était +plus à Steam-House. + +«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de +ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous +rejoindra avant le départ.» + +Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de +l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle +ne laissa pas de me préoccuper. + +«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans +les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité. +Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine +bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est +en lui que se résume toute la religion de ces nomades.» + +Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que +nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège. +Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut, +accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans +doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs +services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois +Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on +dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que +venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous +allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. + +Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta +un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt +le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il +regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous +adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani, +il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de +poussière. + +Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel +Munro sans attendre d'être interrogé: + +«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service +de la caravane,» se contenta-t-il de dire. + +Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt +Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par +le sabot de ces milliers de boeufs. + +Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la +nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive +gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna. + +D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du +Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié +du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates +de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se +releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde +centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement +quelques centaines de paysans. + +J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa. +Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine +distance de sa rive gauche. + +En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait +alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là +quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce +serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre +pour permettre à Banks d'aviser. + +Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de +nous regagna sa cabine et alla se coucher. + +Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions +surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on +enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre +éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son +propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des +quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien +invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la +garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient +là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte. + +C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux +heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai +aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied. + +«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro. + +--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le +font pas sans raison. + +--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit +le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par +précaution, prenons nos fusils.» + +Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du +campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce +qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou +trois fauves qui seront venus boire sur la berge? + +--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil. + +--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou, +qui venait de nous rejoindre. + +--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit +là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois +entrevoir sous les arbres une masse confuse... + +--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant +toujours au cinquantième tigre qui lui manquait. + +--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est +toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes. + +--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod. +Je veux en avoir le coeur net! + +--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans +manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement +provoquée l'approche d'animaux féroces. + +«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les +autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous +irons en reconnaissance. + +--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit +signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert +des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les +suivre. + +À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre. +Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière +de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, +qui s'enfuyaient à travers les fourrés. + +Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques +pas en avant. + +«Qui va là?» cria le capitaine Hod. + +Pas de réponse. + +«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne +comprennent pas l'anglais. + +--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je. + +--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas, +nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux +indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer. + +Pas plus de réponse que la première fois. + +Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de +tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres. +Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous +sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et +à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui +s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant +plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou +maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en +retraite! + +--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à +Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.» + +Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac +Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la +garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines. + +La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, +voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à +prolonger leur visite. + +Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les +préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac +Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la +lisière de la forêt. + +De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait +aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper. + +Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour +effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement +débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges. +Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait +nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être +entraîné trop en aval. + +L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus +propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de +découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite. +Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours +sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long +trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici. + +«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les +marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau +par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs +puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des +rapides. + +--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils +ne passent pas! + +--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à +leur disposition. + +--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles +distances à la nage? + +--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur. +Tous les bagages sont placés sur le dos de ces... + +--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami +Mathias Van Guitt. + +--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit +Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des +hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le +fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau. +Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et +disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare, +lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit. + +--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants, +nous en avons un... + +--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas +semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui, +dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?» + +Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr +dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier. + +Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge +inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant. +Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses +larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le +passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire +qu'avec précaution. + +Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant +la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus, +gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille +diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant +de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants +de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe +compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil. + +--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours +prêt à la défense. + +--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le +temps d'observer la bande de singes. + +--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent +Mac Neil. + +--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!» +répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point +affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et +insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui +habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des +Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à +la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris +blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses +bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à +Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise +au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. +Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux +sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces +guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils +occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les +honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer, +et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs +officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement +domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et, +s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire +qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des +panthères. + +Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le +capitaine Hod mit son fusil au repos. + +Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe, +n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait +profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa? + +C'était possible, et nous l'allions bien voir. + +Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre +le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un +coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous +d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu +près immobile. + +La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la +nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge. + +Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà, +mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par +la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui +semblait les attendre. + +En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente +sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on +pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se +félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil +de navigation qui leur permît de continuer leur voyage. + +Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant +vers l'amont, il lui fit tête. + +Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant +avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes +s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur +la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à +l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des +jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos +pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés +sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la +vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne +de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air, +et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids. + +Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur +surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à +cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours, +il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait +volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur +Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y +eût mis bon ordre. + +Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre +pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges +pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par +laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement. + +Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il +accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes +sauta sur la berge et disparut avec force gambades. + +«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du +sans-façon de ces compagnons de passage. + +Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait +l'observation du brosseur. + + +CHAPITRE VIII +Hod contre Banks. + +La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de +la station d'Etawah. + +Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des +incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette +partie du royaume de Scindia. + +«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit, +j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!» + +Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers +cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait +bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à +monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre +passage au col de Sirgour. + +Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans +encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de +l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs +de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se +livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs +et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement, +lorsqu'on traverse ce territoire. + +La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette +région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait +pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au +plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du +railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, +aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du +Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes +insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques, +étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait +concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait +pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures +dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et +nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des +campements avec une extrême vigilance. + +Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est +pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite +troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable +casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une +certaine «surface de résistance», pour employer une expression à +la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs, +--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du +Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir. +Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts +à toute éventualité. + +Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour +fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par +instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer +de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait +instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois, +certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent +franchies. + +Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles +fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces +sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus +particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais, +même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque +carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges +resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui +limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard. +S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul, +tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos +compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état +de viabilité. + +En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine +de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné +le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant +de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile. + +Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien +que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi +voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne +contenait aucune menace de ces orages dont on redoute +particulièrement la violence dans la région centrale de la +péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous +éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme, +la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour +des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne +manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la +table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait. + +Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient +regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le +Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des +tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur +nourriture, faisaient défaut? + +Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas, +l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement +connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les +éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de +rares échantillons. + +Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de +ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre +approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de +laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait +sans doute. + +Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi +bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta +d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces +gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient +suffire à tous leurs besoins. + +«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de +nous faire un cours de zoologie pratique!» + +On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces +pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu +inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui +parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux +dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume +de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du +golfe de Bengale. + +Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah», +enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un +troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre +cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent +indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y +enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants +domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière, +et la capture est opérée. + +Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement +de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut +s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus +malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, +et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, +des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles +pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, +enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les +éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement +aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés, +sans même avoir eu le temps de se reconnaître. + +Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait +les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et +profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal +se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à +ce moyen barbare. + +Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le +Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties. +Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur +leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un +aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur +dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud +coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant +sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à +travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui +les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe +lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs. + +Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde +un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise +spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt +mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur +sang. + +Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de +tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,-- +soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit +heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids +pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport +de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de +l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles +inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des +particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants, +puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par +suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont +d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or, +comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les +chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de +l'étranger. + +Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les +moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en +fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités +considérables sur les divers territoires de l'Inde. + +Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir. + +Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière +à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris +leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres +éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas, +rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart +d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils +observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une +distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point +désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or, +cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui +contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant +d'Acier ne pouvait accélérer son pas. + +Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus +considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui, +suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse +quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient +là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit +de nous devancer. + +Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce +moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils +voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un +appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires +qui suivaient le même chemin. + +Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur +la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une +bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas +encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement +de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents +plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des +agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne +sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette +éventualité. + +Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous +avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous +observions ce qui se passait à l'arrière. + +«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans +doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire! + +--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà +d'une distance assez restreinte. + +--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la +finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques +reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou +quatre milles. + +--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro. +Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé +par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent +prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche, +Banks. + +--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit +l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du +tirage, et la route est très raide! + +--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces +incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur. +Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un +cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est +plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en +voyage! + +--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois +pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous +suivre! + +--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne +l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un +éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des +moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout! + +--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux +bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa +distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend +fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en +pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House! + +--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la +première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais +trop quel accueil ils lui feront! + +--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils +le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou +Singh! + +--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non +sans raison, le sergent Mac Neil. + +--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou +plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui +se changera en respect!» + +On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour +l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique, +créé par la main d'un ingénieur anglais!» + +«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait +véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très +intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils +associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi +humaine! + +--Cela est contestable, répondit Banks. + +--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne +faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on +ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages +domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui +puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il +pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas, +Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À +les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il +les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs +ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les +éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry, +il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les +mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le +Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les +fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on +lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute +l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est +prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les +injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui, +je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif +insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut +oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre, +et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien, +l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il +passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne +l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire, +si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement +avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa +trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant, +Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous +les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il +pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui +accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!» + +Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de +mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, +qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod! +répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous +un chaud défenseur! + +--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le +capitaine Hod. + +--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit +Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un +chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne. + +--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un +ton assez dédaigneux. + +--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence +très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces +animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile +aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs +cornacs! + +--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait. + +--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais +choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs +sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la +préférence au renard, au corbeau et au singe! + +--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en +gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe. + +--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson +ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant, +c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela +doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi +que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est +le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il +ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse +traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser +d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants +captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une +facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience +ne leur apprend pas même à être prudents! + +--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme +cet ingénieur vous arrange! + +--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma +thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à +toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence +suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire, +surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au +sexe faible! + +--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit +le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à +mener que les enfants et les femmes? + +--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop +célibataires pour être compétents en cette matière-là! + +--Bien répondu! + +--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à +la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de +résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait +furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce +moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud! + +--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant +que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une +proportion inquiétante!» + + +CHAPITRE IX +Cent contre un. + +Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à +soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils +allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez +rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il +fût possible de les observer minutieusement. + +En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa +taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement +pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille +inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns +atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues +que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un +mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur +sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île +de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces +appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces +«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares +sur les territoires proprement dits de l'Indoustan. + +En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont +les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de +Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût +certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En +effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils +n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand +il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés», +ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les +femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage, +et dirigent les grandes migrations. + +Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi +toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés, +la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très +pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier +équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût +été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et, +conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les +régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour. +S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de +le faire nous-mêmes? nous le verrions bien. + +«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde +d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?... + +--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous +voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas, +Fox? + +--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui +naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette +réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de +désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite +quiétude des deux chasseurs. + +«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le +regardait au même moment. + +--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de +répondre l'Indou. + +--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons, +cependant, essayer.» + +Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle +dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements +du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train +s'accéléra. + +C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche +du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le +troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même +ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne +diminua pas. + +Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante. +Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la +seconde voiture. + +En ce moment, la route présentait en arrière une direction +rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était +donc plus limitée par de brusques tournants. + +Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre +des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait +en compter moins d'une centaine. + +Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la +largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire, +les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air. +C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes +lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la +métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à +quels dangers ne serions-nous pas exposés? + +Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle +allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles. +Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel. + +Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde, +on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il +faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte, +dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une +gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de +passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers +le sud. + +Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur +le lieu où nous camperions nous-mêmes? + +C'était la grosse question. + +Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les +éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions +observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement, +puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce +brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature +particulière. + +«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro. + +--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani, +lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence! + +--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent +comme tels? demanda Banks. + +--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à +un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les +coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En +frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants +chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration +prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous +serrait le coeur comme un roulement de foudre. + +Il était alors neuf heures du soir. + +En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, +large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui +conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée +d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze +kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit. + +Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura +stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas +même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir +toujours en pression, afin que le train restât en état de partir +au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité. + +Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au +capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai +demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied. +Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux +éléphants de se jeter sur Steam-House? + +Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à +se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se +déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser +et poursuivre leur route au sud? + +«C'est possible, après tout, dit Banks. + +--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme +ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à +peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé. + +La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger +fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est +le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait +rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois +de sa trompe. + +«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis, +ces braves éléphants! + +--Bon voyage! répliquai-je. + +--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous +allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les +fanaux. + +--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux +faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et, +par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points +de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de +Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces +feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes, +semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple +illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se +plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des +proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant +d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient +soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu. +Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On +eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des +grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt, +même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva +autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent +clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel. + +«Éteins!» cria Banks. + +Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat +cessa presque instantanément. + +«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront +encore là au lever du jour! + +--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque +peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne +cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à +quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était +impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe +d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés +eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu +que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On +marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles, +mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux +s'entêtent à nous escorter? demandai-je. + +--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse +se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks. + +--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas? +dit le capitaine Hod. + +--Il en est un, répondit l'Indou. + +--Lequel? demanda Banks. + +--Le lac Puturia. + +--À quelle distance est-il? + +--À neuf milles environ. + +--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être +qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de +l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre +qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de +Steam-House n'en soit encore plus compromise? + +--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque! +dit l'Indou. + +--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en +effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants +n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et +peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit +impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune +démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la +nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et +Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un +remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les +éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur +trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur +toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça +et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage +était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de +Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de +piques à travers les fenêtres. + +Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point +les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une +agression soudaine. + +Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près +notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce +qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils +comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui +une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu +l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs +s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du +train. + +Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa +trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient +lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en +marche, traîner les deux chars roulants à sa suite? + +Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions +pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses +compagnons se tenaient à l'arrière. + +Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à +charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà +atteint cinq atmosphères. + +Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le +régulateur. + +Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le +mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de +sifflet se fit entendre. + +Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils +laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas. + +Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur +jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement, +actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla +tout d'une pièce. + +Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut +tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se +pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large +passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre +d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un +cheval au petit trot. + +Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression +du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les +premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers +suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point +l'abandonner. + +En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet +endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des +cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient +mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des +adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de +vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs +mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur +trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en +marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se +pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du +Géant d'Acier. + +«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro, +j'y consens... + +--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route +redeviendra plus étroite?» Là était le danger. + +Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent +employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait +la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois +seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la +route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant +d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux, +leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui +livrer passage. + +À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire +pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous +serions relativement en sûreté. + +Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme +troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks +comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de +manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à +la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de +quelques heures. + +J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais +absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que +motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas +même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie +montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive. + +Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux +puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi +que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite +jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac. + +Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que +s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient +tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la +difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les +flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les +parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans +les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct, +ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il +en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni +d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro. + +--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer +cette masse. + +--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que +diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les +défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens +n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant +capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous +sommes un contre cent! + +--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va +nous passer dessus!» + +Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au +Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des +éléphants qui se trouvaient devant lui. + +Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs +furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait +prévoir l'issue, était imminente. + +Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques, +les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis +de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute +agression. + +La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine, +qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment +arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier. + +«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani. + +--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui +haussa les épaules en signe de mépris. + +--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani +avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent +pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce +sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout +lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci, +et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable, +comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa +une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants +ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre +Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la +poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse +armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train +tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise +l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant +tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été +entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta +et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même +moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se +poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une +pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux +que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient +aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne +fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il +fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et +carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne +soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la +naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de +l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs +détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de +douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit, +étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance +heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les +premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put +continuer sa marche. + +«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod. + +Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout +entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, +que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques +hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat +que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette +surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible, +et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar +pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement +reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait +Banks. + +--Feu!» criait Hod. + +Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient +les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il +devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le +capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à +trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les +éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de +fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient +les parois de Steam-House. + +Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et +à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans +le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, +surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait +toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le +repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et +s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés +sur la masse charnue que déchiraient ses défenses. + +Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues +patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le +remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac. + +«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au +plus fort de la mêlée. + +--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une +trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le +colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous +les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans +l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux +coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense +commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce +dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais +démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il +fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant +d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il +s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force +de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même +moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la +tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et +marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer. + +Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme +général. + +C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait +contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!» +cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de +Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment +passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le +capitaine Hod. + +--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox. + +--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que +c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait +été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces +bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre +échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc +déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks. + +--Oui, monsieur, répondit Goûmi. + +--Coupez la barre d'attelage! + +--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod. + +--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle +brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière. +Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée, +puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de +l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine +informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit +le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation +y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une +bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la +première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait +plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait. + +«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur. + +Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia +était peut-être atteint! + +Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant +animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le +régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart +d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de +la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les +tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas +de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur +brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur +cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique! + +Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. + +S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait +relativement en sûreté. + +Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en +faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu +la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture. + +Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent +comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six +éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart +tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang. + +À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui +formaient un dernier obstacle. + +«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien. + +Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de +dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les +soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si +peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles +frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant +d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il +bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le +suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au +risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en +était fait de tous les hôtes de Steam-House. + +L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le +train flotta bientôt sur les eaux tranquilles. + +«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro. + +Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent +dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux +qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme. + +Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna +peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement +ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou +leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière. + +«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la +douceur des éléphants de l'Inde? + +--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi +une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine +de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il +est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter +l'aventure!» + + +CHAPITRE X +Le lac Puturia. + +Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver +provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ +dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province +anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de +prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une +petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du +Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie +orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont +le lac occupe le centre, son influence ne se fait que +difficilement sentir. + +Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que +cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et +saufs? + +La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante, +puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu. +L'une des voitures composant le train de Steam-House était +anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour +employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le +sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait +inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus +rester que des débris informes. + +Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel +de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine +et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions. +De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de +cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire +usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore. + +Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus +difficile à résoudre. + +En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En +admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la +station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait +se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger. + +Ma foi, on en prendrait son parti! + +Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut +naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la +destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve, +l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et, +oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement +d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation +personnelle qui lui était faite. + +Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le +parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur +Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à +«faire une communication de la plus haute gravité.» + +«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en +l'invitant à entrer. + +--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans +savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de +Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où +il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné, +faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il +fût. + +--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro. +Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et +nous jeûnerons, s'il faut jeûner. + +--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit +notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous +assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles +meurtrières... + +--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec +quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant +d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.» + +Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très +au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi: + +«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler +dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi +qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont +quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il +semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette +masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être +servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de +l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est +préparée d'après une recette dont l'application m'est +exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme... + +--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus +élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. + +--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un +des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis +le représentant à Steam-House. + +--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit +Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les +éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien +qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage +de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable +animal. + +--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre +pour se procurer?... + +--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites +qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque. + +--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir +l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette +déplorable aventure. + +--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le +colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au +déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à +Jubbulpore. + +--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en +s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était +habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre +chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations. + +En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks +nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le +manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de +combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit +heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de +bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve +était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus, +il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de +Steam-House aurait eu le même sort que la seconde. + +«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la +pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il +n'est aucun moyen de la relever! + +--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le +croire, Banks? demanda le colonel Munro. + +--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes +peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart +d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le +troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop +imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et +chercher sur sa rive du sud un point de débarquement. + +--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le +colonel Munro. + +--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ. +Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient +nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant +quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner. + +--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la +nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.» + +C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions, +d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, +entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à +Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche. + +Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et +plus même qu'il ne convenait. + +En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se +lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient +déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente. +Ici, une modification s'était produite, due aux différences de +localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient +maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en +fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des +eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les +hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne +tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord, +mais qui s'épaississait d'instant en instant. + +Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il +y avait lieu de tenir compte. + +Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie, +les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les +coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées +cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une +atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer. + +Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors +flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se +déplaçaient plus. + +Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de +relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la +machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive +sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or, +comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il +était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une +ou l'autre de ses rives. + +Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient +poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans +l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc +des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle +situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter. +L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis. + +Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le +jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres +latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait +se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux +valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des +rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac. + +Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me +parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il +s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train +flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne +laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de +nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être +aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe +inférieure du lac. + +«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez +parfaitement quelle est l'étendue du Puturia? + +--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile, +au milieu de cette brume... + +--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle +nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée? + +--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps. +Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi. + +--Dans l'est? demanda Banks. + +--Dans l'est. + +--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus +près de Jubbulpore que de Dumoh? + +--Assurément. + +--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler, +dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre +la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions +sont épuisées! + +--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un +de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même? + +--Et comment? + +--En gagnant la rive à la nage. + +--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit +Banks. Ce serait risquer sa vie... + +--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit +l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de +Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle. + +«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel +Munro, qui observait attentivement l'Indou. + +--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais. + +--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand +service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la +station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons +besoin. + +--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani. + +J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui +s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais, +après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il +appela Goûmi. + +Goûmi parut aussitôt. + +«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur? + +--Oui, mon colonel. + +--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du +lac, ne t'embarrasseraient pas? + +--Ni un mille, ni deux. + +--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre +pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore. +Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, +deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, +ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani? + +--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi. + +--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le +colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon. + +--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que +vous êtes courageux!» + +Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit +quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes +après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se +laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très +intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de +vue. + +Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si +désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit +sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais +jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être +franches! + +--J'ai éprouvé la même impression, dis-je. + +--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer +l'ingénieur. + +--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se +rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée. + +--Laquelle? + +--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour +aller chercher des secours à Jubbulpore! + +--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en +fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou +s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers +toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle +preuve en as-tu? + +--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai +vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée +noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre +ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je +répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa +faveur, n'a pas dit la vérité.» + +Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté +depuis,--était fondée. + +Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les +blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la +perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son +observation. + +«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks, +et pourquoi nous trahirait-il? + +--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel +Munro, trop tard peut-être! + +--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne +sommes pas en perdition, j'imagine! + +--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui +adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort. +Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura... + +--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et +se défiera de son compagnon. + +--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le +jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous +verrons alors quel parti prendre!» + +Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans +une insomnie complète. + +Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager +l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre +train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On +pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se +condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle +journée pour le lendemain. + +Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à +manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant +peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors. + +Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves +vint troubler le silence de la nuit. + +La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle +devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore +très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne +l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux +sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe +extrême du lac. + +Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une +légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon +lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient +plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le +grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères. + +«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion +de tuer là son cinquantième! + +--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu, +j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette +bande de fauves nous aura cédé la place! + +--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les +fanaux électriques en activité? + +--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge +n'est très probablement occupée que par des animaux en train de +boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la +reconnaître.» + +Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés +dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, +impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que +dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura +absolument invisible à nos regards. + +Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à +peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface +du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, +devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le +lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de +cette partie du Bundelkund. + +«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la +bande! dit le capitaine Hod. + +--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit +le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que +grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à +les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis +notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services +incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il +avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine +Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se +laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, +leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour +l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous +trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes +de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés +dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à +des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre +le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du +matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous +frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à +peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule +après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit +qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur +opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils +regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en +bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans +transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait +encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par +prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les +animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande +route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait +soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, +maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des +eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver +sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. +Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans +doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de +l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le +brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une +portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le +voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore. + +Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, +Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, +Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos +du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de +garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous +criât: Terre! + +Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais +elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la +brume, et l'horizon se découvrit à nos regards. + +La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac +une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les +vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de +montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement. + +«Terre!» avait crié le capitaine Hod. + +Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du +fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la +brise, qui soufflait du nord-ouest. + +Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle +semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, +pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il +semblait donc que l'on pût atterrir sans danger. + +Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge +plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était +possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à +consulter la direction donnée par la boussole, devait être la +route de Jubbulpore. + +Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, +le premier, avait sauté sur la berge. + +«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en +pression, et en avant!» + +La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le +sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il +suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender. + +Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa +chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour +vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la +station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant +à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne +serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en +route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous +apaiserions notre faim tant bien que mal. + +Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression +suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il +prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la +route. + +«À Jubbulpore!» cria Banks. + +Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au +régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la +forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se +jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture, +par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous +eussions pu nous reconnaître! + +Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du +train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir! + +Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de +destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la +main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé, +dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus +rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques +minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut +détruit par les flammes! + +«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que +plusieurs Indous pouvaient à peine contenir. + +Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces +Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux +qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer. + +Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus +que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de +traverser une moitié de la péninsule! + +Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils +auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent +impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre +l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant +artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré +leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du +capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. + +En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces +Indous. + +Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui. + +Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était +notre guide, c'était Kâlagani. + +De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le +traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave +serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le +revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement, +sans baisser les yeux, le désignant: + +«Celui-ci!» dit-il. + +Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut +au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans +avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner +un dernier adieu! + +Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu +nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!... + +Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus, +nous étions égorgés. + +«Pas de résistance!» dit Banks. + +L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, +pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en +vue des événements ultérieurs. + +Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour, +et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre +eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, +cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre... + +«Pas un pas de plus,» dit Banks. + +On lui obéit. + +En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en +voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les +intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre +compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de +Nana Sahib se présenta à mon esprit!... + +Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune +Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient +précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été +connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils +complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde +septentrionale. + + +CHAPITRE XI +Face à face. + +Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être +délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce +sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés +d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins +n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le +meurtre prémédité, l'assassinat. + +Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche +Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas +par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs +ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi +redoutables. + +Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains +territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice +anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de +son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout +dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund +offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de +pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand +nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une +ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec +tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des +Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de +l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de +ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les +plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!» + +C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani, +qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se +reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été +entraîné sur la route de Jubbulpore. + +La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en +relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un +traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché. +C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses +vengeances. + +On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les +dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement +mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro +pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre, +Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause +et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du +colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer +sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage +de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission. + +Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées +du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. +Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait +guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant +que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au +sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de +Mathias Van Guitt. + +L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque +quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le +sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut +assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du +colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa +reconnaissance. + +Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à +Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses +hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre. +Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire +accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait +vers le sud. + +Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas +à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans +quelles circonstances? on ne l'a pas oublié. + +En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait +l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service +de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait +peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait +précisément obtenir. + +Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de +ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant +d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il +est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de +provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à +retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, +les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles +furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais +le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être +forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa +ménagerie roulante le chemin de Bombay. + +En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque +déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut +Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du +fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi +que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier, +descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah. + +Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie. +Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus +utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très +embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit +que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement +toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables +services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de +ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani. + +Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt +à payer de sa personne. + +Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui +parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste +d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire. +Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le +légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne +peut atteindre! + +Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, +lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses +anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore, +mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir. + +Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux +desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets +du nabab. + +C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés +des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les +voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il +fallut demander refuge. + +Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous +prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si +maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne +pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu +suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward +Munro n'étaient que trop justifiés. + +On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se +précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils +avaient atteint la rive sud-est du Puturia. + +Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un +soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné. +L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel +Munro. + +Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette +grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas +pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était +beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi +surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché +à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de +caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre +hors d'état de nuire. + +Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme +il l'espérait. + +La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas +distingué un homme en marche. + +Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit +brusquement entendre, appelant Kâlagani. + +«Oui! Nassim!» répondit l'Indou. + +Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la +gauche de la route. + +Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana, +que Goûmi connaissait bien! + +Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort, +qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle +ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de +fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre, +d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le +Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas +autre chose à faire. + +Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui +lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles +qui bordaient la route. + +Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de +se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro, +Goûmi n'était plus là. + +Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de +Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses +hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le +hardi serviteur qui venait de s'échapper. + +Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu +dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge, +avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver. + +Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi, +livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage, +à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait, +quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux? + +Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le +chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, +redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction +du lac. + +Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des +Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani +avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux +environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre +que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui +dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination! + +En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était +le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses +compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment +où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits +purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani. + +Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses +compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison +détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à +sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac +Puturia. + +Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de +Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne +devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au +pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais. + +Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. +Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout +événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le +traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le +chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il +ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni +en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût +pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris +immédiatement. + +Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il +croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour +lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien +chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de +satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle +son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque +manoeuvre de ce genre. + +En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas +prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. +N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. +Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? +c'était difficile. + +En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de +Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. + +Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons +à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque +dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de +Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le +prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible +retraite des Vindhyas! + +Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir. + +Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne +désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il +préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de +s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne +pouvait troubler. + +Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. +Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher +du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort +du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne +l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui +l'attendit. + +Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit +faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent +sur le bord d'un petit ruisseau. + +Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du +colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris +depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie +de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême. + +À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant +cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en +route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. + +Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits +abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le +colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il +le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains +de Dieu. + +Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un +étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la +Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. + +L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du +pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut +considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas. + +Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille +forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle +ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest +fussent occupés par l'ennemi. + +Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne, +une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui +surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes +avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier, +tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine +praticable pour des piétons. + +Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines +démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de +l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se +dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de +caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas +voulu maintenant pour étable. + +Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous +ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du +parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure +de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré, +d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été +laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui +rongeait son enveloppe de fer. + +C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant +du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de +Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de +quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins +fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des +indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la +cité. + +Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené +par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il +y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq +milles. + +En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se +trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre. + +Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui +s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis +que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. + +Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras +croisés, il attendait. + +Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit +quelques pas au devant du groupe. + +Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête. + +Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une +main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui +témoigna qu'on était content de ses services. + +Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil +en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On +eût dit d'un fauve marchant sur sa proie. + +Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le +regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même. + +Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui: + +«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un +ton qui indiquait le plus profond mépris. + +--Regarde mieux! répondit l'Indou. + +--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, +malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même, +l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de +Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de +Tandît? C'était Balao Rao, son frère. + +L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés +à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait +trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient +pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son +frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. +Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la +mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui +n'était plus. + +Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de +l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité +presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché +par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne +le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient +point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre +l'influence pernicieuse que possédait le nabab. + +Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de +faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, +et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il +s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les +circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, +toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour +un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas +possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les +provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce +but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani. + +Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un +abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux +dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de +Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait +guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort. + +Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa +personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes +de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit. + +Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli +sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel +Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main. + +Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la +nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât +aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, +n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel +Munro? + +De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du +Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, +rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit +en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état +des choses. + +Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse +de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé +depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro +et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les +Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac +Puturia qu'il fallait les attendre. + +Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne +pouvait plus lui échapper. + +Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en +sa présence, à sa merci. + +Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent +un instant sans prononcer une seule parole. + +Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement +devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son +coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de +Cawnpore!... + +Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière. + +Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le +maîtrisèrent, non sans peine. + +Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même. +Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les +Indous. + +Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face. + +«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs +canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce +jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable +mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore, +ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf +membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six +mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En +tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt +mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont +payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale! + +--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés +autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et +attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne +répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de +ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas +encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro. + +«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao +est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon +frère n'est pas encore vengé! + +--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence, +celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le +prisonnier. + +«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!» + +Tous se turent. + +«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector +Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable +supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la +guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants, +à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...» + +Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait +pu réprimer cette fois. Aussi: + +«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras +comme tant des nôtres ont péri!» + +Puis, se retournant: + +«Vois ce canon!» + +Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq +mètres, qui occupait le centre de l'esplanade. + +«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est +chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se +prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la +vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!» + +Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que +l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. + +«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais +tombé entre mes mains!» + +Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche +du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut +attaché par de fortes cordes. + +Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits +et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de +l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du +supplice. + +Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il +voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, +Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la +bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir +Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu. + + +CHAPITRE XII +À la bouche d'un canon. + +Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises +à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils +mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous +l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient +un usage immodéré. + +Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas +tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une +longue journée de fatigue. + +Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au +moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il +pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement +attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras +et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement? + +Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un +Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade. + +Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit +auprès du colonel Munro. + +Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint +droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours +là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent +point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même: + +«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux +canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...» + +Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du +colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si +épouvantable qu'elle dût être. + +L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à +feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse +culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la +poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice. + +Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il +semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme +un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe +sous lui. + +Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou +chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il +s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous +l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu. + +Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se +promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant +devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes +paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les +cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la +tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet, +à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu. + +Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, +tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et +plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la +forteresse. + +Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas +succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se +laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le +rendit absolument invisible. + +La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, +immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi +calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à +l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. +Le silence était absolu. + +Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel +Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. +Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, +pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses +membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. +Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas +là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique +ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à +vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si +heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout +entière avec une singulière précision. Tout son passé se +représentait à son esprit. + +L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il +l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers +jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune +fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette +habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, +aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par +la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son +esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui +revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité +n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était +déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait +vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu +distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures +s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! +son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de +la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce +canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, +enflammer l'amorce! + +Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui +apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le +Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin +ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois +auparavant, il était allé une dernière fois pleurer. + +Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière +des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, +le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et +c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait +voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait +pu atteindre! + +Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un +effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et +les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un +cri, non de douleur, mais d'impuissante rage. + +À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la +tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il +était le gardien du prisonnier. + +Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui +posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là, +et, du ton d'un homme à moitié endormi: + +«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!» + +Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point +d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne +tarda pas à s'assoupir complètement. + +À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris +le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il +songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association +d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il +se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains +d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les +Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien, +et cette pensée lui serra le coeur. + +Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En +effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à +lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de +celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,-- +il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa +haine! + +Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod, +Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la +route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient +pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là, +les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment +auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait +cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, +d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la +pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas +succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien +pour le prisonnier! + +Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout +intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi +n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort! + +Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le +colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les +choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au +souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur. + +Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi, +il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours +obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de +l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube. + +Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque +l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez +singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence +passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les +objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes +ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux +devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son +souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition, +aussi inattendue qu'inexplicable. + +En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de +Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers +l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait +et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant +son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre. + +Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident +pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce +feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait +et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas +être enfermé dans un fanal. + +«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être! +Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le +trahirait... Qu'est-ce donc?» + +Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur +de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne +fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans. + +Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois, +lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile, +il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat. + +Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la +crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage. + +Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme, +sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait +vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être +recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa +tête. + +Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il +craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la +flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi +immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans +son énorme gueule. + +Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne +pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non. +L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par +la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits +pas. + +Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro +pût la distinguer plus nettement. + +C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, +recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait +une branche de résine enflammée. + +«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des +Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus +garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!... +Peut-être pourrais-je?...» + +Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à +peu près deviné. + +C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente +créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas, +toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds +superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne +savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque +du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette +partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais +inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses +incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de +Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le +hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener +cette nuit même. + +Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De +la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant, +cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui +parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable +violence. + +Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne +jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le +prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux +fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme +la cagoule d'un pénitent. + +Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni +par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange +créature. + +D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à +faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa +résine dessinait de petites ombres flottantes. + +Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon, +allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à +cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier +rayon du jour? + +Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était +partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle +l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, +elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle +regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait +son imagination falote. + +Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait +tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là, +elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de +le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la +poterne. + +En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée +soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna. +Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant? +Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le +colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. + +Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle +force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir! + +La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa +résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût +voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux +s'allumèrent d'une flamme ardente. + +Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait +du regard. + +Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son +pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment, +de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus +intense. + +Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du +prisonnier. + +«Laurence! Laurence!» + +Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant. + +C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait +devant lui! + +«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il. + +Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne +semblait même pas l'entendre. + +«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!» + +Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue +ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément +gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il +devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute, +mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux +bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui! + +L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée +sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et +confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut +précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées +qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de +conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul, +car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà +abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le +commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre +du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était +perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de +le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits, +elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au +moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la +sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres, +allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes, +fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres +raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle +était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas! +Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours +frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans +cesse! + +Oui! c'était bien elle! + +Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que +n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras, +l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle +existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et +il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras +par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait +l'arracher avec elle de ce lieu maudit! + +Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la +cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là, +s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible +joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute +ajouté aux angoisses du prisonnier! + +«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro. + +Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou, +endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés +dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même! + +Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses +yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances +que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même +allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas +voulu répondre! + +Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son +voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas. + +Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir! + +«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté +un suprême adieu. + +Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de +Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà, +allait encore s'aggraver. + +En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré +son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir +obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa +main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de +métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour +que le coup partît! + +Munro allait-il donc mourir de cette main? + +Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les +yeux de Nana Sahib et des siens! + +Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!... + +Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses +mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main +amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une +lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses +poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se +tenait, mais par quel miracle! un libérateur. + +Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui +l'attachaient!... + +En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il +était libre! + +Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!... + +Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la +tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort +de l'orifice du canon, tombait à ses pieds. + +C'était Goûmi! + +Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à +remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers +lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de +Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous +était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par +Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui +réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé +dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint +l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui +était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable +clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les +circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se +confondre avec lui dans la même mort! + +«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons! + +--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile. +Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon. + +«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre +explication. + +Il était trop tard! + +Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la +saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main +à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable +détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un +roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda. + + +CHAPITRE XIII +Géant d'Acier! + +Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie +dans les bras de son mari. + +Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade, +suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un +instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur +ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui +conduisait au chemin de Ripore. + +Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que +la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le +plateau. + +Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait +être favorable aux fugitifs. + +En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la +forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro +à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de +tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais +c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne +pouvait tarder à reparaître. + +Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, +étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée +les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient +absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la +garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. + +Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux: +c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au +canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier +il ne restait plus maintenant que d'informes débris! + +La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de +malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette +joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro! + +Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la +détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que +lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier +qu'il y avait laissé? + +De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le +temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus. + +Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette +miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux +sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras +vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui +venir en aide. + +Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à +moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait +à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà +jusqu'au fond de l'étroite gorge. + +De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête. + +Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir +vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces +hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib! + +«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur. + +Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de +toute sa bande. + +«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas. + +--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais +cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route! + +--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons +ensemble!» s'écria Munro. + +Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la +partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient +courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas +qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la +grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. + +Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, +c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc, +nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant +eux du dernier défilé des Vindhyas. + +La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne +retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait +de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt +que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait +ensuite! + +Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au +moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le +colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se +reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de +mille. + +«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart +de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de +Jubbulpore! + +--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel +Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus +distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin, +deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du +sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se +reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se +répondirent à la fois: «Munro! + +--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru +et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait +comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure. +Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire +ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi, +mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du +colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui +descendait le sentier. + +--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il +se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne +parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins +avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner +la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et +son couteau venait de lui échapper. + +Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à +la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses +bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier +abîme qu'il rencontrerait. + +Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient +atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus +d'espérance de pouvoir leur échapper! + +«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques +minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître, +fuyez sans moi!» + +Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de +ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une +voix étouffée. + +Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent. + +«Munro! Munro!» + +Banks était là, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod, +Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux, +sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de +fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth! + +Après la destruction de la dernière maison de Steam-House, +l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à +prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des +Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier, +ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de +Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui +menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti +au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés. + +Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à +se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le +dire. + +Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était +devant eux, qui leur criait: + +«Sauvez lady Munro! + +--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait, +dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi +suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox. +Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens +rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel, +qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut +attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa +dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa +femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle +quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient +hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier. + +«À toute vitesse!» cria Banks. + +Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait +déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait +atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de +Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas. + +Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui +était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son +maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques, +il ne pouvait se lancer en aveugle. + +Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait +visiblement sur lui. + +«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil. + +--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait +encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas +perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il +importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur +carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un +peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à +l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac +Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de +l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à +lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de +combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant +d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents +pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là +allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus +longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher +de gagner de l'avant. + +En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent. + +Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf +une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe. + +«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine +Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!» + +Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se +développait presque en ligne droite, ouvrit largement le +régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la +bande de plusieurs centaines de pas en arrière. + +«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne +pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!» + +Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une +sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers +méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche +de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant +bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite. + +Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du +chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux. + +Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une +extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent +tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver +Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins +ils vengeraient sa mort. + +Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre +aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier. + +«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa +carabine. Attention!» + +Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus +rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol. +«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme. + +--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez! +Il faut leur prendre plus cher que cela!» + +Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit +le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous. + +Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas +vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait, +offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille, +et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant +d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la +station de Jubbulpore! + +Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine +Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il +s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre +eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient +encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la +petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi +redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils +poursuivaient. + +Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les +siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que +bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes +inutiles entre leurs mains. + +En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui +leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se +défendre. + +Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre +Indous tombèrent. + +Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à +tirer. + +À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là, se porta en +avant plus que la prudence ne le voulait. + +«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant +avec le plus grand calme. + +La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper +le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant, +il tourna sur lui-même et tomba. + +À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier +fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se +fit entendre. Un dernier Indou roula à terre. + +Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait +cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils +n'étaient plus qu'à cinquante pas. + +«À terre! à terre!» cria Banks. + +Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant +d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné. + +Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur +la route. + +Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient +immédiatement sauté à terre. + +Seul, Banks était resté dans la tourelle. + +«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib, +attaché au cou de l'éléphant. + +--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton +singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il +descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la +main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la +poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même, +continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé, +il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier +qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque +entièrement la roule. + +Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque +les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de +délivrer Nana Sahib. + +Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de +tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible +violence. + +Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les +soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension +extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc, +cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit +éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes +directions. + +«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!» + + +CHAPITRE XIV +Le cinquantième tigre du capitaine Hod. + +Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à +craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa +fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable +bande dans cette partie du Bundelkund. + +Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore +étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons +de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la +fuite. + +Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous +arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur +manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus +pressant besoin. + +Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le +moment de la conduire à Bombay. Là, sir Edward Munro espérait +rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du +corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle +n'aurait pas recouvré la raison! + +À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la +prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance +un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du +colonel. + +Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le +premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la +capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire +locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus +l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des +débris informes. + +Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son +créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne +devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient +fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de +l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir. +Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore, +Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu +retourner sur le théâtre de la catastrophe. + +Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des +Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque +l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un +détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils +atteignaient l'entrée du défilé. + +Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six +cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient +jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib. + +Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace. +Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu, +les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la +vallée de la Nerbudda. + +Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par +l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été +rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée +contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras +gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons, +des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles. +Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne +pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait +du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères. + +Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House +se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la +superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique +de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de +Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et +sans valeur! + +«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod, +devant le cadavre de son cher Géant d'Acier. + +--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus +puissant encore! dit Banks. + +--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros +soupir, mais ce ne sera plus lui!» + +Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et +ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne +trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la +figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à +laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater +l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve +incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre +avec Balao Rao, son frère. + +Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne +semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses +fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses +reliques? Cela était plus que probable. + +Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y +avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende +allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des +populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait +toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel +de l'ancien chef des Cipayes. + +Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana +Sahib eût pu survivre à l'explosion. + +Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût +ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,-- +précieux débris, dont il voulait faire un souvenir. + +Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon +mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel. +Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes +occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une +longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses +forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers, +de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous. +Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay, +qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une +magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la +Présidence. + +Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où +se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des +Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de +toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous. + +Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent +de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à +leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son +mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet. + +Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses +serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas +éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme, +ils voulaient tous être là. + +Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la +raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été +la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir. + +«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le +reconnaissant enfin était tombée dans ses bras. + +Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis +dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence +bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche +habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui +laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait +disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et +ne devaient jamais se séparer du colonel Munro. + +À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour +revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod, +dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux +cantonnements militaires de Madras. + +«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de +penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers +l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué +votre cinquantième tigre. + +--Mais il est tué, mon colonel. + +--Comment! Il est tué? + +--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe. +Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes +cinquante?» + +FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE + + + + [1] Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou +un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son +mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le +nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement +réservée aux filles de pairs. + [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde. + [3] Environ 8 kilomètres. + [4] Deux millions de francs. + [5] Depuis cette époque, l'église commémorative a été +achevée. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions +rappellent la mémoire des ingénieurs du chemin de fer +East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs +blessures pendant la grande insurrection de 1857, la +mémoire des officiers, sergents et soldats du 34e régiment +de l'armée royale tués au combat du 17 novembre devant +Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers, +hommes et femmes, du 32e régiment, morts pendant les +sièges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant +l'insurrection, la mémoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar, +massacrés en juillet 1857. + [6] Environ sept cent trente millimètres. + [7] En 1877, 1677 êtres humains ont péri par la +morsure des serpents. Les primes payées par le +gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent +qu'en cette même année on en a tué 127,295. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La maison à vapeur, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON À VAPEUR *** + +***** This file should be named 14810-8.txt or 14810-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/1/14810/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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+;}\listid866721464}{\list\listtemplateid-1366508670{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0 +\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext +\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 +}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0 +\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 +\fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0 +\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid1625647620}}{\*\listoverridetable{\listoverride\listid814377995\listoverridecount0\ls1} +{\listoverride\listid862524293\listoverridecount0\ls2}{\listoverride\listid866721464\listoverridecount0\ls3}{\listoverride\listid1625647620\listoverridecount0\ls4}{\listoverride\listid-120\listoverridecount0\ls5}{\listoverride\listid-129 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: La maison \'e0 vapeur +\par Voyage \'e0 travers l'Inde septentrio}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ale +\par +\par Author: Jules Verne +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 2005 [EBook #14810] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON \'c0 VAPEUR *** +\par +\par +\par +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par +\par }{\fs44 Jules Verne +\par }{ +\par +\par +\par }\pard\plain \s34\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \b\f40\fs60\lang1036\cgrid {LA MAISON \'c0 VAPEUR +\par }\pard\plain \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par }\pard\plain \s35\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs36\lang1036\cgrid {Voyage \'e0 travers l\rquote Inde septentrionale +\par }\pard\plain \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par +\par }{\fs34 (1880) +\par }{ +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017360"}{ +\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul PREMIERE PARTIE}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017360 \\h }{ +\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003000000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017361"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE I Une t\'eate mise \'e0 prix.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017361 \\h }{\fs20 +{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003100000000}}}{\fldrslt 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08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003300000000}}}{\fldrslt {32}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017364"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IV Au fond des caves d\rquote Ellora.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017364 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003400000000}} +}{\fldrslt {48}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017365"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE V Le G\'e9 +ant d\rquote Acier.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017365 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003500000000}}}{\fldrslt {61}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017366"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VI Premi\'e8 +res \'e9tapes.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017366 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003600000000}}}{\fldrslt {73}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017367"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VII Les p +\'e8lerins du Phalgou.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017367 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003700000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017368"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VIII Quelques heures \'e0 B\'e9nar\'e8s.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017368 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003800000000}} +}{\fldrslt {105}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017369"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300360039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IX Allahabad.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017369 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330036003900000000}}}{\fldrslt {120}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017370"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE X Via Dolorosa.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017370 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003000000000}}}{\fldrslt {133}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017371"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XI Le changement de mousson.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017371 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003100000000}}}{\fldrslt {144}}} +}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017372"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XII Triples feux.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017372 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003200000000}}}{\fldrslt {158}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017373"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017373 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003300000000}}}{\fldrslt {173 +}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017374"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE XIV Un contre trois.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017374 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003400000000}}}{\fldrslt {188}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017375"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 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\s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017377"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul DEUXIEME PARTIE}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017377 \\h }{\fs20 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003700000000}}}{\fldrslt {227}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017378"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE I Notre sanitarium.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017378 \\h }{\fs20 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003800000000}}}{\fldrslt {228}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017379"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300370039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE II Mathias Van Guitt.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017379 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330037003900000000}}}{\fldrslt {239}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017380"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE III Le kraal.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017380 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003000000000}}}{\fldrslt {257}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017381"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE IV Une reine du Tarryani.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017381 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003100000000}}}{\fldrslt {273}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017382"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE V Attaque nocturne.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017382 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003200000000}}}{\fldrslt {297}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017383"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017383 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003300000000}} +}{\fldrslt {315}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017384"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017384 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003400000000}}}{\fldrslt {330}}}}} +{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017385"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300380035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +CHAPITRE VIII Hod contre Banks.}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017385 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330038003500000000}}}{\fldrslt {351}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017386"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 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\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017360}PREMIERE PARTIE{\*\bkmkend _Toc98017360} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017361}CHAPITRE I\line Une t\'eate mise \'e0 prix.{\*\bkmkend _Toc98017361} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Une prime de deux mille livres est promise \'e0 quiconque livrera, mort ou vif, l\rquote un des anciens chefs de la r\'e9volte des Cipayes, dont on a signal\'e9 la pr\'e9sence dans la pr\'e9 +sidence de Bombay, le nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de\'85\~\'bb +\par +\par Telle est la notice que les habitants d\rquote Aurungabad pouvaient lire dans la soir\'e9e du 6 mars 1867. +\par +\par Le dernier nom, \endash \~un nom ex\'e9cr\'e9, \'e0 jamais maudit des uns, secr\'e8tement admir\'e9 des autres, \endash \~manquait \'e0 celle de ces notices qui avait \'e9t\'e9 r\'e9cemment affich\'e9e sur la muraille d\rquote +un bungalow en ruines, au bord de la Doudhma. +\par +\par Si ce nom manquait, c\rquote est que l\rquote angle inf\'e9rieur de l\rquote affiche o\'f9 il \'e9tait imprim\'e9 en grosses lettres venait d\rquote \'eatre d\'e9chir\'e9 par la main d\rquote un faquir, que personne n\rquote +avait pu apercevoir sur cette rive alors d\'e9serte. Avec ce nom avait \'e9galement disparu le nom du gouverneur g\'e9n\'e9ral de la pr\'e9sidence de Bombay, contresignant celui du vice-roi des Indes. +\par +\par Quel avait donc \'e9t\'e9 le mobile de ce faquir\~? En lac\'e9rant cette notice, esp\'e9rait-il que le r\'e9volt\'e9 de 1857 \'e9chapperait \'e0 la vindicte publique et aux cons\'e9quences de l\rquote arr\'eat pris contre sa personne\~ +? Pouvait-il croire qu\rquote une si terrible c\'e9l\'e9brit\'e9 s\rquote \'e9vanouirait avec les fragments de ce bout de papier r\'e9duit en poussi\'e8re\~? +\par +\par C\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 folie. +\par +\par En effet, d\rquote autres affiches, r\'e9pandues \'e0 profusion, s\rquote \'e9talaient sur les murs des maisons, des palais, des mosqu\'e9es, des h\'f4tels d\rquote Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville, lisant \'e0 haute voix l +\rquote arr\'eat\'e9 du gouverneur. Les habitants des plus infimes bourgades de la province savaient d\'e9j\'e0 que toute une fortune \'e9tait promise \'e0 quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son nom, inutilement an\'e9 +anti, allait courir avant douze heures la pr\'e9sidence tout enti\'e8re. Si les informations \'e9taient exactes, si le nabab avait r\'e9ellement cherch\'e9 refuge en cette partie de l\rquote Indoustan, nul doute qu\rquote il ne tomb\'e2 +t sous peu entre des mains fortement int\'e9ress\'e9es \'e0 en op\'e9rer la capture. +\par +\par \'c0 quel sentiment avait donc ob\'e9i ce faquir, en lac\'e9rant une affiche, tir\'e9e d\'e9j\'e0 \'e0 plusieurs milliers d\rquote exemplaires\~? +\par +\par \'c0 un sentiment de col\'e8re, sans doute, \endash \~peut-\'eatre aussi \'e0 quelque pens\'e9e de d\'e9dain. Quoi qu\rquote il en soit, apr\'e8s avoir hauss\'e9 les \'e9paules, il s\rquote enfon\'e7a dans le quartier le plus populeux et le plus mal habit +\'e9 de la ville. +\par +\par On appelle Dekkan cette large portion de la p\'e9ninsule indienne comprise entre les Gh\'e2tes occidentales et les Gh\'e2tes de la mer du Bengale. C\rquote est le nom commun\'e9ment donn\'e9 \'e0 la partie m\'e9ridionale de l\rquote Inde, en de\'e7\'e0 + du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie \'ab\~Sud\~\'bb, compte, dans les pr\'e9sidences de Bombay et de Madras, un certain nombre de provinces. L\rquote une des principales est la province d\rquote Aurungabad, dont la capitale fut m\'ea +me autrefois celle du Dekkan tout entier. +\par +\par Au XVII}{\super e}{ si\'e8cle, le c\'e9l\'e8bre empereur mongol Aureng-Zeb transporta sa cour dans cette ville, qui \'e9tait connue aux premiers temps de l\rquote histoire de l\rquote Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle poss\'e9 +dait alors cent mille habitants. Aujourd\rquote hui, elle n\rquote en a plus que cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui l\rquote administrent pour le compte du Nizam d\rquote Haiderabad. Cependant, c\rquote est une des cit\'e9 +s les plus saines de la p\'e9ninsule, \'e9pargn\'e9e jusqu\rquote ici par le redoutable chol\'e9ra asiatique, et que ne visitent m\'eame jamais les \'e9pid\'e9mies de fi\'e8vres, si redoutables dans l\rquote Inde. +\par +\par Aurungabad a conserv\'e9 de magnifiques restes de son ancienne splendeur. Le palais du Grand Mogol, \'e9lev\'e9 sur la rive droite de la Doudhma, le mausol\'e9e de la sultane favorite de Shah Jahan, p\'e8re d\rquote Aureng-Zeb, la mosqu\'e9e copi\'e9 +e sur l\rquote \'e9l\'e9gant Tadje d\rquote Agra, qui dresse ses quatre minarets autour d\rquote une coupole gracieusement arrondie, d\rquote autres monuments encore, artistement b\'e2tis, richement orn\'e9 +s, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des conqu\'e9rants de l\rquote Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il joignit le Caboul et l\rquote Assam, \'e0 un incomparable degr\'e9 de prosp\'e9rit\'e9. +\par +\par Bien que, depuis cette \'e9poque, la population d\rquote Aurungabad e\'fbt \'e9t\'e9 consid\'e9rablement r\'e9duite, comme il a \'e9t\'e9 dit, un homme pouvait facilement se cacher encore au milieu des types si vari\'e9 +s qui la composent. Le faquir, vrai ou faux, m\'eal\'e9 \'e0 tout ce populaire, ne s\rquote en distinguait en aucune fa\'e7on. Ses semblables foisonnent dans l\rquote Inde. Ils forment avec les \'ab\~sayeds\~\'bb + une corporation de mendiants religieux, qui demandent l\rquote aum\'f4ne, \'e0 pied ou \'e0 cheval, et savent l\rquote exiger, lorsqu\rquote on ne la fait pas de bonne gr\'e2ce. Ils ne d\'e9daignent pas non plus le r\'f4 +le de martyrs volontaires, et jouissent d\rquote un grand cr\'e9dit dans les basses classes du peuple indou. +\par +\par Le faquir dont il s\rquote agit \'e9tait un homme de haute taille, ayant plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S\rquote il avait d\'e9pass\'e9 la quarantaine, c\rquote \'e9tait d\rquote +un an ou deux, tout au plus. Sa figure rappelait le beau type maharatte, surtout par l\rquote \'e9clat de ses yeux noirs, toujours en \'e9veil\~; mais on e\'fbt difficilement retrouv\'e9 les traits si fins de sa race sous les mille trous de petite v\'e9 +role qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la force de l\rquote \'e2ge, paraissait souple et robuste. Signe particulier, un doigt lui manquait \'e0 la main gauche. Avec sa chevelure teinte en rouge, il allait \'e0 + demi nu, sans chaussures aux pieds, un turban sur la t\'eate, \'e0 peine couvert d\rquote une mauvaise chemise de laine ray\'e9e, serr\'e9e \'e0 sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient en couleurs vives les embl\'e8 +mes des deux principes conservateur et destructeur de la mythologie indoue, la t\'eate de lion de la quatri\'e8me incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident symbolique du farouche Siva. +\par +\par Cependant, une \'e9motion r\'e9elle et bien compr\'e9hensible agitait les rues d\rquote Aurungabad, plus particuli\'e8rement celles dans lesquelles se pressait la population cosmopolite des bas quartiers. L\'e0 +, elle fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes, femmes, enfants, vieillards, Europ\'e9ens ou indig\'e8nes, soldats des r\'e9giments royaux ou des r\'e9giments natifs, mendiants de toutes sortes, paysans des environs, s\rquote +abordaient, causaient, gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de gagner l\rquote \'e9norme prime promise par le gouvernement. La surexcitation des esprits n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 plus vive devant la roue d\rquote +une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres. On peut m\'eame ajouter que, cette fois, il n\rquote \'e9tait personne qui ne p\'fbt prendre un bon billet\~: ce billet, c\rquote \'e9tait la t\'eate de Dandou-Pant. Il est vrai qu\rquote +il fallait \'eatre assez chanceux pour rencontrer le nabab, et assez audacieux pour s\rquote emparer de sa personne. +\par +\par Le faquir, \endash \~\'e9videmment le seul entre tous que ne surexcit\'e2t pas l\rquote espoir de gagner la prime, \endash \~filait au milieu des groupes, s\rquote arr\'eatant parfois, \'e9coutant ce qui se disait, en homme qui pourrait peut-\'ea +tre en faire son profit. Mais s\rquote il ne se m\'ealait point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait muette, ses yeux et ses oreilles ne ch\'f4maient pas. +\par +\par \'ab\~Deux mille livres pour d\'e9couvrir le nabab\~! s\rquote \'e9criait celui-ci, en levant ses mains crochues vers le ciel. +\par +\par \endash \~Non pour le d\'e9couvrir, r\'e9pondait celui-l\'e0, mais pour le prendre, ce qui est bien diff\'e9rent\~! +\par +\par \endash \~En effet, ce n\rquote est point un homme \'e0 se laisser capturer sans se d\'e9fendre r\'e9solument\~! +\par +\par \endash \~Mais ne disait-on pas derni\'e8rement qu\rquote il \'e9tait mort de la fi\'e8vre dans les jungles du N\'e9paul\~? +\par +\par \endash \~Rien de tout cela n\rquote est vrai\~! Le rus\'e9 Dandou-Pant a voulu se faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de s\'e9curit\'e9\~! +\par +\par \endash \~Le bruit avait m\'eame couru qu\rquote il avait \'e9t\'e9 enterr\'e9 au milieu de son campement sur la fronti\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Fausses obs\'e8ques, pour donner le change\~!\~\'bb Le faquir n\rquote avait pas sourcill\'e9 en entendant affirmer ce dernier fait d\rquote une fa\'e7on qui n\rquote admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa involontairement, lorsqu +\rquote il entendit un Indou, \endash \~l\rquote un des plus surexcit\'e9s du groupe auquel il s\rquote \'e9tait m\'eal\'e9, \endash \~donner les d\'e9tails suivants, d\'e9tails trop pr\'e9cis pour ne pas \'eatre v\'e9ridiques\~: \'ab\~ +Ce qui est certain, disait l\rquote Indou, c\rquote est qu\rquote en 1859, le nabab s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 avec son fr\'e8re Balao Rao et l\rquote ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, dans un camp, au pied d\rquote une des montagnes du N\'e9paul. L +\'e0, press\'e9s de trop pr\'e8s par les troupes anglaises, tous trois r\'e9solurent de franchir la fronti\'e8re indo-chinoise. Or, avant de la passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accr\'e9diter le bruit de leur mort, ont fait proc\'e9 +der \'e0 leurs propres fun\'e9railles\~; mais ce qu\rquote on a enterr\'e9 d\rquote eux, c\rquote est uniquement un doigt de leur main gauche, qu\rquote ils se sont coup\'e9 au moment de la c\'e9r\'e9monie. +\par +\par \endash \~Et comment le savez-vous\~? demanda l\rquote un des auditeurs \'e0 cet Indou, qui parlait avec tant d\rquote assurance. +\par +\par \endash \~J\rquote \'e9tais pr\'e9sent aux fun\'e9railles, r\'e9pondit l\rquote Indou. Les soldats de Dandou-Pant m\rquote avaient fait prisonnier, et ce n\rquote est que six mois apr\'e8s que j\rquote ai pu m\rquote enfuir.\~\'bb +\par +\par Pendant que l\rquote Indou parlait d\rquote une mani\'e8re si affirmative, le faquir ne le quittait pas du regard. Un \'e9clair enflammait ses yeux. Il avait prudemment cach\'e9 sa main mutil\'e9e sous le lambeau de laine qui lui couvrait la poitrine. Il +\'e9coutait sans mot dire, mais ses l\'e8vres fr\'e9missaient en d\'e9couvrant ses dents ac\'e9r\'e9es. +\par +\par \'ab\~Ainsi, vous connaissez le nabab\~? demanda-t-on \'e0 l\rquote ancien prisonnier de Dandou-Pant. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Et vous le reconna\'eetriez sans h\'e9siter, si le hasard vous mettait face \'e0 face avec lui\~? +\par +\par \endash \~Aussi bien que je me reconna\'eetrais moi-m\'eame\~! +\par +\par \endash \~Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux mille livres\~! r\'e9pliqua l\rquote un des interlocuteurs, non sans un sentiment d\rquote envie peu dissimul\'e9. +\par +\par \endash \~Peut-\'eatre\'85 r\'e9pondit l\rquote Indou. s\rquote il est vrai que le nabab ait eu l\rquote imprudence de s\rquote aventurer jusque dans la pr\'e9sidence de Bombay, ce qui me para\'eet bien invraisemblable\~! +\par +\par \endash \~Et qu\rquote y serait-il venu faire\~? +\par +\par \endash \~Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soul\'e8vement, dit un des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les populations des campagnes du centre. +\par +\par \endash \~Puisque le gouvernement affirme que sa pr\'e9sence a \'e9t\'e9 signal\'e9e dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant \'e0 la cat\'e9gorie des gens qui pensent que l\rquote autorit\'e9 ne peut jamais se tromper, c\rquote +est que le gouvernement est bien renseign\'e9 \'e0 cet \'e9gard\~! +\par +\par \endash \~Soit\~! r\'e9pondit l\rquote Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur mon chemin, et ma fortune est faite\~!\~\'bb Le faquir se recula de quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l\rquote ex-prisonnier du nabab. +\par +\par Il faisait nuit noire alors, et cependant l\rquote animation des rues d\rquote Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l\rquote on disait qu\rquote il avait \'e9t\'e9 vu dans la ville m\'eame\~ +; l\'e0, qu\rquote il \'e9tait loin d\'e9j\'e0. On affirmait aussi qu\rquote une estafette, exp\'e9di\'e9e du nord de la province, venait d\rquote apporter au gouverneur la nouvelle de l\rquote arrestation de Dandou-Pant. \'c0 + neuf heures du soir, les mieux renseign\'e9s soutenaient qu\rquote il \'e9tait enferm\'e9 d\'e9j\'e0 dans la prison de la ville, en compagnie des quelques Thugs qui y v\'e9g\'e9taient depuis plus de trente ans, et qu\rquote +il serait pendu le lendemain, au lever du jour, sans plus de formalit\'e9s, ainsi que l\rquote avait \'e9t\'e9 Tantia-Topi, son c\'e9l\'e8bre compagnon de r\'e9volte, sur la place de Sipri. Mais, \'e0 + dix heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se r\'e9pandait que le prisonnier avait pu presque aussit\'f4t s\rquote \'e9vader, ce qui rendit quelque espoir \'e0 tous ceux qu\rquote all\'e9chait la prime de deux mille livres. +\par +\par En r\'e9alit\'e9, tous ces on-dit si divers \'e9taient faux. Les mieux renseign\'e9s n\rquote en savaient pas plus que ceux qui l\rquote \'e9taient moins bien ou qui l\rquote \'e9taient mal. La t\'eate du nabab valait toujours son prix. Elle \'e9 +tait toujours \'e0 prendre. +\par +\par Cependant, l\rquote Indou, par ce fait qu\rquote il connaissait personnellement Dandou-Pant, \'e9tait plus \'e0 m\'eame qu\rquote aucun autre de gagner la prime. Peu de gens, surtout dans la pr\'e9sidence de Bombay, avaient eu l\rquote +occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia, dans le Bundelkund, dans l\rquote Oude, aux environ d\rquote Agra, de Delhi, de Cawnpore, de Lucknow, sur le principal th\'e9\'e2 +tre des atrocit\'e9s commises par ses ordres, les populations enti\'e8res se fussent lev\'e9es contre lui et l\rquote auraient livr\'e9 \'e0 la justice anglaise. Les parents de ses victimes, \'e9poux, fr\'e8 +res, enfants, femmes, pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par centaines. Dix ans \'e9coul\'e9s, cela n\rquote avait pu suffire \'e0 \'e9teindre les plus l\'e9gitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n\rquote \'e9 +tait-il pas possible que Dandou-Pant e\'fbt \'e9t\'e9 assez imprudent pour se hasarder dans ces provinces o\'f9 son nom \'e9tait vou\'e9 \'e0 l\rquote ex\'e9cration de tous. Si donc, ainsi qu\rquote on le disait, il avait repass\'e9 la fronti\'e8 +re indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets d\rquote insurrection ou autres, l\rquote avaient engag\'e9 \'e0 quitter l\rquote introuvable asile dont le secret \'e9chappait encore \'e0 la police anglo-indienne, il n\rquote +y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le champ libre, lui assurer une sorte de s\'e9curit\'e9. +\par +\par On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son apparition dans la pr\'e9sidence, et qu\rquote aussit\'f4t sa t\'eate venait d\rquote \'eatre mise \'e0 prix. +\par +\par Toutefois, il convient de faire observer qu\rquote \'e0 Aurungabad, les gens des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires, doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur. Tant de fois d\'e9j\'e0 le bruit s\rquote \'e9tait r +\'e9pandu que l\rquote insaisissable Dandou-Pant avait \'e9t\'e9 vu et m\'eame pris\~! Tant de fausses nouvelles avaient circul\'e9 sur son compte, qu\rquote une sorte de l\'e9gende s\rquote \'e9tait faite sur le don d\rquote ubiquit\'e9 que poss\'e9 +dait le nabab et sur son habilet\'e9 \'e0 d\'e9jouer les plus habiles amonts de la police\~; mais, dans le populaire, on ne doutait pas. +\par +\par Au nombre des moins incr\'e9dules figurait, naturellement, l\rquote ancien prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d\rquote Indou, illusionn\'e9 par l\rquote app\'e2t de la prime, anim\'e9 d\rquote +ailleurs par un besoin de revanche personnelle, ne songeait qu\rquote \'e0 se mettre en campagne, et regardait presque son succ\'e8s comme assur\'e9. Son plan \'e9tait tr\'e8s simple. D\'e8s le lendemain, il se proposait de faire ses offr +es de service au gouverneur\~; puis, apr\'e8s avoir appris exactement ce que l\rquote on savait de Dandou-Pant, c\rquote est-\'e0-dire sur quoi reposaient les informations rapport\'e9es dans la notice, il comptait se rendre au lieu m\'eame o\'f9 + le nabab aurait \'e9t\'e9 signal\'e9. +\par +\par Vers onze heures du soir, apr\'e8s avoir entendu tant de propos divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, l\rquote affermissaient dans son projet, l\rquote Indou songea enfin \'e0 aller prendre quelque repos. Il n\rquote avait pas d\rquote +autre demeure qu\rquote une barque amarr\'e9e \'e0 l\rquote une des rives de la Doudhma, et il se dirigea de ce c\'f4t\'e9, en r\'eavant, les yeux \'e0 demi ferm\'e9s. +\par +\par Sans qu\rquote il s\rquote en dout\'e2t, le faquir ne l\rquote avait pas quitt\'e9\~; il s\rquote \'e9tait attach\'e9 \'e0 lui, faisant en sorte de ne pas attirer son attention, et ne le suivait que dans l\rquote ombre. +\par +\par Vers l\rquote extr\'e9mit\'e9 de ce populeux quartier d\rquote Aurungabad, les rues \'e9taient moins anim\'e9es \'e0 cette heure. Sa principale art\'e8re aboutissait \'e0 quelques terrains vagues, dont la lisi\'e8re formait l\rquote +une des rives de la Doudhma. C\rquote \'e9tait comme une sorte de d\'e9sert, \'e0 la limite de la ville. Quelques attard\'e9s le franchissaient encore, non sans h\'e2te, et rentraient dans les zones plus fr\'e9quent\'e9 +es. Le bruit des derniers pas se fit bient\'f4t entendre\~; mais l\rquote Indou ne s\rquote aper\'e7ut pas qu\rquote il \'e9tait seul \'e0 longer le bord de la rivi\'e8re. +\par +\par Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures du terrain, soit \'e0 l\rquote abri des arbres, soit en fr\'f4lant les sombres murailles d\rquote habitations en ruines sem\'e9es \'e7a et l\'e0. +\par +\par La pr\'e9caution n\rquote \'e9tait pas inutile. La lune venait de se lever et jetait quelques vagues lueurs dans l\rquote atmosph\'e8re. L\rquote indou aurait donc pu voir qu\rquote il \'e9tait \'e9pi\'e9, et m\'eame serr\'e9 de pr\'e8s. Quant \'e0 + entendre les pas du faquir, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 impossible. Celui-ci, pieds nus, glissait plut\'f4t qu\rquote il ne marchait. Aucun bruit ne d\'e9celait sa pr\'e9sence sur la rive de la Doudhma. +\par +\par Cinq minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent ainsi. L\rquote indou regagnait, \endash \~machinalement, pour ainsi dire, \endash \~la mis\'e9rable barque, dans laquelle il avait l\rquote habitude de passer la nuit. La direction qu\rquote il suivait ne pouvait s +\rquote expliquer autrement, Il allait en homme habitu\'e9 \'e0 fr\'e9quenter chaque soir ce lieu d\'e9sert\~; il \'e9tait enti\'e8rement absorb\'e9 dans la pens\'e9e de cette d\'e9marche qu\rquote il comptait faire le lendemain pr\'e8s du gouverneur. L +\rquote espoir de se venger du nabab, qui n\rquote avait pas \'e9t\'e9 tendre pour ses prisonniers, joint \'e0 l\rquote envie f\'e9roce de gagner la prime, en faisait \'e0 la fois un aveugle et un sourd. +\par +\par Aussi n\rquote avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents propos lui faisaient courir. +\par +\par Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu \'e0 peu de lui. +\par +\par Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un \'e9clair \'e0 la main. C\rquote \'e9tait un rayon de lune qui jouait sur la lame d\rquote un poignard malais. +\par +\par L\rquote Indou, frapp\'e9 \'e0 la poitrine, tomba lourdement sur le sol. +\par +\par Cependant, bien que le coup e\'fbt \'e9t\'e9 port\'e9 d\rquote un bras s\'fbr, le malheureux n\rquote \'e9tait pas mort. Quelques mots, \'e0 demi articul\'e9s, s\rquote \'e9chappaient de ses l\'e8vres avec un flot de sang. +\par +\par Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva, et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire\~: +\par +\par \'ab\~Me reconnais-tu\~? dit-il. +\par +\par \endash \~Lui\~!\~\'bb murmura l\rquote Indou. Et le terrible nom du faquir allait \'eatre sa derni\'e8re parole, lorsqu\rquote il expira dans un rapide \'e9touffement. Un instant apr\'e8s, le corps de l\rquote +Indou disparaissait dans le courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir attendit que le clapotis des eaux se f\'fbt apais\'e9. Alors, revenant sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers o\'f9 le vide commen\'e7 +ait \'e0 se faire, et, d\rquote un pas rapide, il se dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au moment o\'f9 il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats de l\rquote arm\'e9e royale occupaient le poste qui en d\'e9fendait l +\rquote entr\'e9e. Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu\rquote il en avait eu l\rquote intention. \'ab\~Il faut pourtant que j\rquote en sorte, et cette nuit m\'eame\'85 ou je n\rquote en sortirais plus\~!\~\'bb + murmura-t-il. Il rebroussa donc chemin, il suivit le chemin de ronde, \'e0 l\rquote int\'e9rieur des murs, et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de mani\'e8re \'e0 atteindre la partie sup\'e9rieure du rempart. La cr\'eate, ext\'e9 +rieurement, dominait d\rquote une cinquantaine de pieds le niveau du foss\'e9, creus\'e9 entre l\rquote escarpe et la contrescarpe. C\rquote \'e9tait un mur \'e0 pic, sans cha\'eenes saillantes ni asp\'e9rit\'e9s propres \'e0 fournir un point d\rquote +appui. Il semblait absolument impossible qu\rquote un homme p\'fbt se laisser glisser \'e0 la surface de son rev\'eatement. Une corde e\'fbt sans doute permis d\rquote +en tenter la descente, mais la ceinture qui ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds \'e0 peine et ne pouvait lui permettre d\rquote arriver au pied du talus. Le faquir s\rquote arr\'eata un instant, jeta un regard autour de lui, et r +\'e9fl\'e9chit \'e0 ce qu\rquote il devait faire. \'c0 la cr\'eate du rempart s\rquote arrondissaient quelques sombres d\'f4mes de verdure, form\'e9s par le feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d\rquote un cadre v\'e9g\'e9 +tal. De ces d\'f4mes s\rquote \'e9lan\'e7aient de longues branches flexibles et r\'e9sistantes, qu\rquote il \'e9tait peut-\'eatre possible d\rquote utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du foss\'e9. Le faquir, d\'e8s que l\rquote id +\'e9e lui en fut venue, n\rquote h\'e9sita pas. Il s\rquote engagea sous un de ces d\'f4mes, et reparut bient\'f4t, en dehors de la muraille, suspendu au tiers d\rquote une longue branche qui pliait peu \'e0 peu sous son poids. D\'e8 +s que la branche se fut assez courb\'e9e pour fr\'f4ler l\rquote ourlet sup\'e9rieur du mur, le faquir se laissa glisser lentement, comme s\rquote il e\'fbt tenu une corde \'e0 n\'9cuds entre ses mains. Il put ainsi descendre jusqu\rquote \'e0 + mi-hauteur de l\rquote escarpe\~; mais une trentaine de pieds le s\'e9paraient encore du sol qu\rquote il lui fallait atteindre pour assurer sa fuite. +\par +\par Il \'e9tait donc l\'e0, ballant, \'e0 bout de bras, suspendu, cherchant du pied quelque entaille qui p\'fbt lui donner un point d\rquote appui\'85 +\par +\par Soudain, plusieurs \'e9clairs sillonn\'e8rent l\rquote obscurit\'e9. Des d\'e9tonations \'e9clat\'e8rent. Le fugitif avait \'e9t\'e9 aper\'e7u par les soldats de garde. Ceux-ci a +vaient fait feu sur lui, mais sans le toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait, \'e0 deux pouces au-dessus de sa t\'eate, et l\rquote entama. +\par +\par Vingt secondes apr\'e8s, la branche se rompait, et le faquir tombait dans le foss\'e9\'85 Un autre s\rquote y f\'fbt tu\'e9, il \'e9tait sain et sauf. +\par +\par Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d\rquote une seconde gr\'eale de balles qui ne l\rquote atteignirent pas, dispara\'eetre dans la nuit, ce ne fut qu\rquote un jeu pour le fugitif. +\par +\par Deux milles plus loin, il longeait, sans \'eatre aper\'e7u, le cantonnement des troupes anglaises, casern\'e9es en dehors d\rquote Aurungabad. +\par +\par \'c0 deux cents pas de l\'e0, il s\rquote arr\'eatait, il se retournait, sa main mutil\'e9e se dressait vers la ville, et de sa bouche s\rquote \'e9chappaient ces mots\~: +\par +\par \'ab\~Malheur \'e0 ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant\~! Anglais, vous n\rquote en avez pas fini avec Nana Sahib\~!\~\'bb +\par +\par Nana Sahib\~! Ce nom de guerre, le plus redout\'e9 de ceux auxquels la r\'e9volte de 1857 avait fait une renomm\'e9e sanglante, le nabab venait encore une fois de le jeter comme un supr\'eame d\'e9fi aux conqu\'e9rants de l\rquote Inde. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017362}CHAPITRE II\line Le colonel Munro.{\*\bkmkend _Toc98017362} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Eh bien, mon cher Maucler, me dit l\rquote ing\'e9nieur Banks, vous ne nous parlez point de votre voyage\~! On dirait que vous n\rquote avez pas encore quitt\'e9 Paris\~! Comment trouvez-vous l\rquote Inde\~? +\par +\par \endash \~L\rquote Inde\~! r\'e9pondis-je, mais, pour en parler avec quelque justesse, il faudrait au moins l\rquote avoir vue. +\par +\par \endash \~Bon\~! reprit l\rquote ing\'e9nieur, ne venez-vous pas de traverser la p\'e9ninsule de Bombay \'e0 Calcutta, et \'e0 moins d\rquote \'eatre aveugl\'e9\'85 +\par +\par \endash \~Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette travers\'e9e, j\rquote \'e9tais aveugl\'e9\'85 +\par +\par \endash \~Aveugl\'e9\~?\'85 +\par +\par \endash \~Oui\~! aveugl\'e9 par la fum\'e9e, par la vapeur, par la poussi\'e8re, et, mieux encore, par la rapidit\'e9 du transport. Je ne veux pas m\'e9dire des chemins de fer, puisque votre m\'e9tier est d\rquote +en construire, mon cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d\rquote un wagon, n\rquote avoir pour champ de vision que la vitre des porti\'e8res, courir jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles \'e0 l\rquote heure, tant\'f4 +t sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypa\'e8tes, tant\'f4t sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne s\rquote arr\'eater qu\rquote aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des villes que l\rquote ext\'e9 +rieur des murailles ou l\rquote extr\'e9mit\'e9 des minarets, passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la locomotive, des sifflets de la chaudi\'e8re, du grincement des rails et du g\'e9missement des freins, est-ce que c\rquote +est voyager, cela\~! +\par +\par \endash \~Bien dit\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. R\'e9pondez \'e0 cela, si vous le pouvez, Banks\~! Qu\rquote en pensez-vous, mon colonel\~?\~\'bb Le colonel, auquel venait de s\rquote adresser le capitaine Hod, inclina l\'e9g\'e8rement la t\'ea +te, et se contenta de dire\~: +\par +\par \'ab\~Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir r\'e9pondre \'e0 M.\~Maucler, notre h\'f4te. +\par +\par \endash \~Cela ne m\rquote embarrasse en aucune fa\'e7on r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et j\rquote avoue que Maucler a raison en tous points. +\par +\par \endash \~Alors, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, s\rquote il en est ainsi, pourquoi construisez-vous des chemins de fer\~? +\par +\par \endash \~Pour vous permettre, capitaine, d\rquote aller en soixante heures de Calcutta \'e0 Bombay, lorsque vous \'eates press\'e9. +\par +\par \endash \~Je ne suis jamais press\'e9\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Prenez-le, Hod, et allez \'e0 pied\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est bien ce que je compte faire\~! +\par +\par \endash \~Quand\~? +\par +\par \endash \~Quand mon colonel consentira \'e0 me suivre ans une jolie promenade de huit ou neuf cents milles \'e0 travers la p\'e9ninsule\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces longues r\'eaveries dont ses meilleurs amis, entre autres l\rquote ing\'e9nieur Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine \'e0 le tirer. +\par +\par J\rquote \'e9tais arriv\'e9 depuis un mois dans l\rquote Inde, et, pour avoir pris le Great Indian Peninsular, qui relie Bombay \'e0 Calcutta par Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la p\'e9ninsule. +\par +\par Mais mon intention \'e9tait de parcourir d\rquote abord sa partie septentrionale, au del\'e0 du Gange, d\rquote en visiter les grandes villes, d\rquote en \'e9tudier les principaux monuments, et de consacrer \'e0 cette exploration tout le temps qu\rquote +il faudrait pour qu\rquote elle f\'fbt compl\'e8te. +\par +\par J\rquote avais connu \'e0 Paris l\rquote ing\'e9nieur Banks. Depuis quelques ann\'e9es, nous \'e9tions li\'e9s d\rquote une amiti\'e9 qu\rquote une intimit\'e9 plus profonde ne pouvait qu\rquote accro\'eetre. Je lui avais promis de venir le voir \'e0 + Calcutta, d\'e8s que l\rquote ach\'e8vement de la portion du Scind Punjab and Delhi, dont il \'e9tait charg\'e9, le rendrait libre. Or, les travaux venaient d\rquote \'eatre termin\'e9s. Banks avait droit \'e0 un repos de plusieurs mois, et j\rquote \'e9 +tais venu lui demander de se reposer en se fatiguant \'e0 courir l\rquote Inde. S\rquote il avait accept\'e9 ma proposition avec enthousiasme, cela va sans dire\~! Aussi devions-nous partir dans quelques semaines, d\'e8 +s que la saison serait devenue favorable. +\par +\par \'c0 mon arriv\'e9e \'e0 Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m\rquote avait fait faire connaissance avec l\rquote un de ses braves camarades, le capitaine Hod\~; puis, il m\rquote avait pr\'e9sent\'e9 \'e0 + son ami, le colonel Munro, chez lequel nous venions de passer la soir\'e9e. +\par +\par Le colonel, alors \'e2g\'e9 de quarante-sept ans, habitait une maison un peu isol\'e9e, dans le quartier europ\'e9en, et, par cons\'e9quent, en dehors du mouvement qui caract\'e9rise cette ville commer\'e7ante et cette ville noire dont se compose en r\'e9 +alit\'e9 la capitale de l\rquote Inde. Ce quartier a \'e9t\'e9 appel\'e9 quelquefois la \'ab\~Cit\'e9 des palais\~\'bb, et, en effet, les palais n\rquote y manquent point, si toutefois cette d\'e9nomination peut s\rquote appliquer \'e0 des habitations q +ui n\rquote ont d\rquote un palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le go\'fbt anglais met g\'e9n\'e9ralement \'e0 contribution dans ses cit\'e9s des deux mondes. +\par +\par Pour ce qui est de la demeure du colonel, c\rquote \'e9tait le \'ab\~bungalow\~\'bb dans toute sa simplicit\'e9, une habitation \'e9lev\'e9e sur un soubassement en briques, n\rquote ayant qu\rquote un rez-de-chauss\'e9 +e, que couvrait un toit se profilant en pyramide. Une v\'e9randah ou varangue, support\'e9e par de l\'e9g\'e8res colonnettes, en faisait le tour. Sur les c\'f4t\'e9s, cuisines, remises, communs, formaient deux ailes. Le tout \'e9 +tait contenu dans un jardin plant\'e9 de beaux arbres et entour\'e9 de murs peu \'e9lev\'e9s. +\par +\par La maison du colonel \'e9tait celle d\rquote un homme qui jouit d\rquote une grande aisance. Son domestique \'e9tait nombreux, tel que le comporte le service des familles indo-anglaises dans la p\'e9ninsule. Mobilier, mat\'e9riel, dispositions int\'e9 +rieures et ext\'e9rieures, tout \'e9tait bien compris, s\'e9v\'e8rement tenu. Mais on sentait que la main d\rquote une femme avait manqu\'e9 \'e0 ces divers arrangements. +\par +\par Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite g\'e9n\'e9rale de sa maison, le colonel s\rquote en remettait enti\'e8rement \'e0 l\rquote un de ses anciens compagnons d\rquote armes, un \'c9cossais, \'ab\~un conductor\~\'bb de l +\rquote arm\'e9e royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il avait fait toutes les campagnes de l\rquote Inde, un de ces braves c\'9curs qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont d\'e9vou\'e9s. +\par +\par Mac Neil \'e9tait un homme \'e2g\'e9 de quarante-cinq ans, vigoureux, grand, portant toute sa barbe, comme les \'c9cossais des montagnes. Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume traditionnel, il \'e9tait rest\'e9 un highlander d +\rquote \'e2me et de corps, bien qu\rquote il e\'fbt quitt\'e9 le service militaire en m\'eame temps que le colonel Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au lieu de retourner dans les \'ab\~glens\~\'bb + du pays, au milieu des vieux clans de leurs anc\'eatres, tous deux \'e9taient rest\'e9s dans l\rquote Inde, et vivaient \'e0 Calcutta, dans une sorte de r\'e9serve et de solitude qui veulent \'eatre expliqu\'e9es. +\par +\par Lorsque Banks me pr\'e9senta au colonel Munro, il ne me fit qu\rquote une recommandation\~: +\par +\par \'ab\~Ne faites aucune allusion \'e0 la r\'e9volte des Cipayes, me dit-il, et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel Edward Munro appartenait \'e0 une vieille famille d\rquote \'c9cosse, dont les anc\'eatres avaient marqu\'e9 dans l\rquote histoire du Royaume-Uni. Il comptait parmi ses anc\'eatres ce sir Hector Munro qui commandait l\rquote arm\'e9 +e du Bengale en 1760, et qui eut, pr\'e9cis\'e9ment, \'e0 dompter un soul\'e8vement que les Cipayes, un si\'e8cle plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro r\'e9prima la r\'e9volte avec une impitoyable \'e9nergie, \endash \~et n +\rquote h\'e9sita pas \'e0 faire attacher, le m\'eame jour, vingt-huit rebelles \'e0 la bouche des canons, \endash \~supplice \'e9pouvantable, souvent renouvel\'e9 pendant l\rquote insurrection de 1857, et dont l\rquote a\'efeul du colonel fut peut-\'ea +tre le terrible inventeur. +\par +\par \'c0 l\rquote \'e9poque o\'f9 les Cipayes se r\'e9volt\'e8rent, le colonel Munro commandait le 93}{\super e }{r\'e9giment d\rquote infanterie \'e9cossais de l\rquote arm\'e9e royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir James Outram, l +\rquote un des h\'e9ros de cette guerre, celui qui m\'e9rita le nom du \'ab\~Bayard de l\rquote arm\'e9e des Indes\~\'bb, ainsi que le proclama sir Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc \'e0 Cawnpore\~ +; il fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l\rquote Inde\~; il fut du si\'e8ge de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que lorsque Outram eut \'e9t\'e9 nomm\'e9 \'e0 Calcutta membre du conseil de l\rquote Inde. +\par +\par En 1858, le colonel sir Edward Munro \'e9tait chevalier commandant de l\rquote \'c9toile de l\rquote Inde, \'ab\~The Star of India (K. C. S. I.)\~\'bb. Il \'e9tait fait baronnet, et sa femme e\'fbt port\'e9 le titre de lady Munro}{\cs30\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Une femme non titr\'e9e, qui \'e9pouse un baronnet ou un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son +mari. Mais cette qualification de lady ne peut pr\'e9c\'e9der le nom de bapt\'eame, car, dans ce cas, elle est uniquement r\'e9serv\'e9e aux filles de pairs.}}}{, si, le 27 juin 1857, l\rquote infortun\'e9e n\rquote e\'fbt p\'e9ri dans l\rquote +effroyable massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les ordres de Nana Sahib. +\par +\par Lady Munro, \endash \~les amis du colonel ne l\rquote appelaient jamais autrement, \endash \~\'e9tait ador\'e9e de son mari. Elle avait \'e0 peine vingt-sept ans, lorsqu\rquote elle disparut avec les deux cents victimes de cette abominable tuerie. Mistres +s Orr et miss Jackson, presque miraculeusement sauv\'e9es apr\'e8s la prise de Lucknow, avaient surv\'e9cu \'e0 leur mari, \'e0 leur p\'e8re. Lady Munro, elle, n\rquote avait pu \'ea +tre rendue au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de victimes dans le puits de Cawnpore, il avait \'e9t\'e9 impossible de les retrouver et de leur donner une s\'e9pulture chr\'e9tienne. +\par +\par Sir Edward Munro, d\'e9sesp\'e9r\'e9, n\rquote eut alors qu\rquote une pens\'e9e, une seule, retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une sorte de soif de justicier qui le d\'e9 +vorait. Pour \'eatre plus libre de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit dans tous ses pas et d\'e9marches. Ces deux hommes, anim\'e9s du m\'eame esprit, ne vivant que dans la m\'eame pens\'e9e, ne visant que le m\'ea +me but, se lanc\'e8rent sur toutes les pistes, relev\'e8rent toutes les traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. Le Nana \'e9chappa \'e0 toutes leurs recherches. Apr\'e8s trois ans d\rquote infructueux efforts, le colo +nel et le sergent durent suspendre provisoirement leurs investigations. D\rquote ailleurs, \'e0 cette \'e9poque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l\rquote Inde, et avec un tel degr\'e9 de v\'e9racit\'e9, cette fois, qu\rquote il n\rquote +y avait pas lieu de la mettre en doute. +\par +\par Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors \'e0 Calcutta, o\'f9 ils s\rquote install\'e8rent dans ce bungalow isol\'e9. L\'e0, ne lisant ni livres ni journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante \'e9poque de l\rquote +insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel v\'e9cut en homme dont la vie est sans but. Cependant, la pens\'e9e de sa femme ne le quittait pas. Il semblait que le temps n\rquote e\'fbt aucune prise sur lui et ne p\'fbt adoucir ses regrets. + +\par +\par Il faut ajouter que la nouvelle de la r\'e9apparition du Nana dans la pr\'e9sidence de Bombay, \endash \~nouvelle qui circulait depuis quelques jours, \endash \~semblait avoir \'e9chapp\'e9 \'e0 la connaissance du colonel. Et cela \'e9 +tait heureux, car il e\'fbt imm\'e9diatement quitt\'e9 le bungalow. +\par +\par Voil\'e0 ce que m\rquote avait appris Banks, avant de me pr\'e9senter dans cette habitation, dont toute joie \'e9tait \'e0 jamais bannie. Voil\'e0 pourquoi devait \'eatre \'e9vit\'e9e toute allusion \'e0 la r\'e9 +volte des Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib. +\par +\par Deux amis seulement, \endash \~deux amis \'e0 toute \'e9preuve, \endash \~fr\'e9quentaient assid\'fbment la maison du colonel. C\rquote \'e9taient l\rquote ing\'e9nieur Banks et le capitaine Hod. +\par +\par Banks, je l\rquote ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait \'e9t\'e9 charg\'e9 pour l\rquote \'e9tablissement du chemin de fer Great Indian Peninsular. C\rquote \'e9tait un homme de quarante-cinq ans, dans toute la force de l\rquote \'e2ge. I +l devait prendre une part active \'e0 la construction du Madras railway, destin\'e9 \'e0 relier le golfe Arabique \'e0 la baie de Benguela\~; mais il n\rquote \'e9tait pas probable que les travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc \'e0 + Calcutta, tout en s\rquote occupant de projets divers de m\'e9canique, car c\rquote \'e9tait un esprit actif et f\'e9cond, incessamment en qu\'ea +te de quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amiti\'e9 de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soir\'e9es se passaient-elles sous la v\'e9 +randah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward Munro et du capitaine Hod, qui venait d\rquote obtenir un cong\'e9 de dix mois. +\par +\par Hod appartenait au 1}{\super er}{ escadron de carabiniers de l\rquote arm\'e9e royale, et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d\rquote abord avec sir Colin Campbell dans l\rquote Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. Rose dans l\rquote +Inde centrale, \endash \~campagne qui se termina par la prise de Gwalior. +\par +\par Le capitaine Hod, \'e9lev\'e9 \'e0 cette rude \'e9cole de l\rquote Inde, un des membres distingu\'e9s du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de barbe, n\rquote avait pas plus de trente ans. Bien qu\rquote il f\'fbt de l\rquote ann\'e9e royale, on l +\rquote e\'fbt pris pour un officier de l\rquote arm\'e9e native, tant il s\rquote \'e9tait \'ab\~indianis\'e9\~\'bb pendant son s\'e9jour dans la p\'e9ninsule. Il n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 plus Indou s\rquote il y f\'fbt n\'e9. C\rquote est que l +\rquote Inde lui semblait \'eatre le pays par excellence, la terre promise, la seule contr\'e9e o\'f9 un homme p\'fbt et d\'fbt vivre. L\'e0, en effet, il trouvait \'e0 satisfaire tous ses go\'fbts. Soldat de temp\'e9rament, les occasions de se +battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur \'e9m\'e9rite, n\rquote \'e9tait-il pas au pays o\'f9 la nature semble avoir r\'e9uni tous les fauves de la cr\'e9ation, et tout le gibier de poil et de plume des deux mondes\~? Ascensionniste d\'e9termin\'e9 +, n\rquote avait-il pas sous la main cette imposante cha\'eene du Thibet qui compte les plus hauts sommets du globe\~? Voyageur intr\'e9pide, qui l\rquote emp\'eachait de poser le pied l\'e0 o\'f9 personne ne l\rquote +avait mis encore, dans ces inaccessibles r\'e9gions de la fronti\'e8re himalayenne\~? Turfiste enrag\'e9, lui manquaient-ils, ces champs de course de l\rquote Inde, qui valaient \'e0 ses yeux ceux de la Marche ou d\rquote Epsom\~? \'c0 ce propos, m\'ea +me, Banks et lui \'e9taient en parfait d\'e9saccord. L\rquote ing\'e9nieur, en sa qualit\'e9 de \'ab\~m\'e9canicien\~\'bb pur sang, ne s\rquote int\'e9ressait que tr\'e8s m\'e9diocrement aux prouesses hippiques des }{\i Gladiator}{ et des }{\i Fille-de-l +\rquote air}{. +\par +\par Un jour, m\'eame, le capitaine Hod le pressant \'e0 cet \'e9gard, Banks lui r\'e9pondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment int\'e9ressantes qu\rquote \'e0 une condition. +\par +\par \'ab\~Et laquelle\~? demanda Hod. +\par +\par \endash \~C\rquote est qu\rquote il serait bien entendu, r\'e9pondit s\'e9rieusement Banks, que le dernier arriv\'e9 des jockeys serait fusill\'e9 au poteau de d\'e9part, s\'e9ance tenante. +\par +\par \endash \~C\rquote est une id\'e9e\~!\'85\~\'bb r\'e9pliqua simplement le capitaine Hod. Et il e\'fbt \'e9t\'e9 homme, sans doute, \'e0 courir cette chance en personne\~! Tels \'e9 +taient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward Munro. Le colonel aimait \'e0 les entendre discuter sur toutes choses, et leurs \'e9ternelles discussions amenaient quelquefois une sorte de sourire sur ses l\'e8vres. +\par +\par Un d\'e9sir commun \'e0 ces deux braves compagnons, c\rquote \'e9tait d\rquote entra\'eener le colonel dans quelque voyage qui p\'fbt le distraire. Plusieurs fois, ils lui avaient propos\'e9 de partir pour le nord de la p\'e9ninsule, d\rquote +aller passer quelques mois aux environs de ces \'ab\~sanitarium\~\'bb o\'f9 la riche soci\'e9t\'e9 anglo-indienne se r\'e9fugie volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s\rquote y \'e9tait toujours refus\'e9. +\par +\par En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions entreprendre, nous l\rquote avions d\'e9j\'e0 pressenti \'e0 ce sujet. Ce soir m\'ea +me, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire \'e0 pied une grande excursion dans le nord de l\rquote Inde. Si Banks n\rquote aimait pas les chevaux, Hod n\rquote +aimait pas le chemin de fer. Ils \'e9taient \'e0 deux de jeu. +\par +\par Le moyen terme e\'fbt \'e9t\'e9 sans doute de voyager, soit en voiture, soit en palanquin, \'e0 sa guise, \'e0 ses heures, \endash \~ce qui est assez facile sur les grandes routes bien trac\'e9es et bien entretenues de l\rquote Indoustan. +\par +\par \'ab\~Ne me parlez pas de vos voitures \'e0 b\'9cufs, de vos z\'e9bus \'e0 bosses\~! s\rquote \'e9cria Banks. Sans nous, vous en seriez encore \'e0 ces v\'e9hicules primitifs, dont on ne voulait d\'e9j\'e0 plus, il y a cinq cents ans, en Europe\~! +\par +\par \endash \~Eh\~! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons capitonn\'e9s et vos Crampton\~! De grands b\'9cufs blancs qui soutiennent parfaitement le galop, et qu\rquote on change aux relais de poste de deux en deux lieues\'85 +\par +\par \endash \~Et qui tra\'eenent des esp\'e8ces de tartanes \'e0 quatre roues o\'f9 l\rquote on est plus rudement secou\'e9 que ne le sont les p\'eacheurs dans leurs barques sur une mer d\'e9mont\'e9e\~! +\par +\par \endash \~Passe pour les tartanes, Banks, r\'e9pondit le capitaine Hod. Mais n\rquote avons-nous pas des voitures \'e0 deux, \'e0 trois, \'e0 quatre chevaux, qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos \'ab\~convois\~\'bb, bien dignes de porter ce nom fun +\'e8bre\~! J\rquote aimerais encore mieux le simple palanquin\'85 +\par +\par \endash \~Vos palanquins, capitaine Hod, de v\'e9ritables bi\'e8res, longues de six pieds, larges de quatre, o\'f9 l\rquote on est allong\'e9 comme un cadavre\~! +\par +\par \endash \~Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses\~; on peut lire, on peut \'e9crire, et l\rquote on peut dormir \'e0 l\rquote aise, sans \'eatre r\'e9veill\'e9 \'e0 chaque station\~! Avec un palanquin \'e0 quatre ou six Gamals}{ +\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom des porteurs de palanquins dans l\rquote Inde.}}}{ + bengalis, on fait encore quatre milles et demi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 8 kilom\'e8tres.}}}{ \'e0 l\rquote +heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas au moins d\rquote arriver avant m\'eame d\rquote \'eatre parti\'85 quand on arrive\~! +\par +\par \endash \~Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter sa maison avec soi\~! +\par +\par \endash \~Colima\'e7on\~! s\rquote \'e9cria Banks. +\par +\par \endash \~Mon ami, r\'e9pondis-je, un colima\'e7on qui pourrait quitter sa coquille et y rentrer \'e0 volont\'e9, ne serait peut-\'eatre pas tant \'e0 plaindre\~! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera probablement le dernier mot du progr +\'e8s en mati\'e8re de voyage\~! +\par +\par \endash \~Peut-\'eatre, dit alors le colonel Munro\~; se d\'e9placer tout en restant au milieu de son \'ab\~home\~\'bb +, emporter son chez-soi et tous les souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, modifier ses points de vue, son atmosph\'e8re, son climat, sans rien changer \'e0 sa vie\'85 oui\'85 peut-\'eatre\~! +\par +\par \endash \~Plus de ces bungalows destin\'e9s aux voyageurs\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, o\'f9 le confort laisse toujours \'e0 d\'e9sirer, et dans lesquels on ne peut s\'e9journer sans un permis de l\rquote administration locale\~! +\par +\par \endash \~Plus d\rquote auberges d\'e9testables, dans lesquelles, moralement et physiquement, on est \'e9corch\'e9 de toutes les mani\'e8res\~! fis-je observer, non sans quelque raison. +\par +\par \endash \~La voiture de saltimbanques\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, mais la voiture modernis\'e9e. Quel r\'eave\~! S\rquote arr\'eater quand on veut, partir quand cela pla\'eet, marcher au pas si l\rquote on aime \'e0 fl\'e2 +ner, filer au galop pour peu qu\rquote on y tienne emporter non seulement sa chambre \'e0 coucher, mais son salon, sa salle \'e0 manger, son fumoir, et surtout sa cuisine et son cuisinier, voil\'e0 le progr\'e8s, ami Banks\~! Cela est cent fois sup\'e9 +rieur aux chemins de fer\~! Osez me d\'e9mentir, ing\'e9nieur que vous \'eates, osez-le\~! +\par +\par \endash \~Eh\~! eh\~! ami Hod, r\'e9pondit Banks, je serais absolument de votre avis, si\'85 +\par +\par \endash \~Si\~?\'85 fit le capitaine en hochant la t\'eate. +\par +\par \endash \~Si, dans voire essor vers le progr\'e8s, vous ne vous \'e9tiez pas brusquement arr\'eat\'e9 en route. +\par +\par \endash \~Il y a donc mieux \'e0 faire encore\~? +\par +\par \endash \~Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante tr\'e8s sup\'e9rieure au wagon, m\'eame au wagon-salon, m\'eame au sleeping-car des railways. Vous avez raison, mon capitaine, si l\rquote on a du temps \'e0 perdre, si l\rquote on voyage pour son agr +\'e9ment et non pour ses affaires. Je crois que nous sommes tous d\rquote accord \'e0 ce sujet\~? +\par +\par \endash \~Tous\~!\~\'bb r\'e9pondis-je. Le colonel Munro abaissa la t\'eate en signe d\rquote acquiescement. \'ab\~C\rquote est entendu, r\'e9pondit Banks. Bien. Je poursuis. Vous vous \'eates adress\'e9 \'e0 un carrossier doubl\'e9 d\rquote +un architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La voil\'e0, bien \'e9tablie, bien comprise, r\'e9pondant aux exigences d\rquote un ami du confort. Elle n\rquote est point trop haute, ce qui lui \'e9vitera des culbutes\~; elle n\rquote +est pas trop large, de mani\'e8re \'e0 passer par tous les chemins\~; elle est ing\'e9nieusement suspendue, afin que la route lui soit facile et douce. +\par +\par Parfait, parfait\~! Elle a \'e9t\'e9 fabriqu\'e9e pour notre ami le colonel, je suppose. Il nous y a offert l\rquote hospitalit\'e9. Nous allons, si vous le voulez, visiter les contr\'e9es septentrionales de l\rquote Inde, en colima\'e7ons, mais en colima +\'e7ons que leur queue ne rive pas ins\'e9parablement \'e0 leurs coquilles. Tout est pr\'eat. On n\rquote a rien oubli\'e9\'85 pas m\'eame le cuisinier et la cuisine, si chers au c\'9cur du capitaine. Le jour du d\'e9part est venu, on va partir\~ +! All right\~!\'85 Et qui la tra\'eenera, votre maison roulante, mon excellent ami\~? +\par +\par \endash \~Qui\~? s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, mais des mules, des \'e2nes, des chevaux, des b\'9cufs\~!\'85 +\par +\par \endash \~Par douzaines\~? dit Banks. +\par +\par \endash \~Des \'e9l\'e9phants\~! riposta le capitaine Hod, des \'e9l\'e9phants\~! Voil\'e0 qui serait superbe et majestueux\~! Une maison tra\'een\'e9e par un attelage d\rquote \'e9l\'e9phants, bien dress\'e9s, de fi\'e8re allure, d\'e9tala +nt, galopant comme les plus beaux carrossiers du monde\~! +\par +\par \endash \~Ce serait magnifique, mon capitaine\~! +\par +\par \endash \~Un train de rajah en campagne, mon ing\'e9nieur\~! +\par +\par \endash \~Oui\~! mais\'85 +\par +\par \endash \~Mais\'85 quoi\~? Il y a encore un mais\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Un gros mais\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! ces ing\'e9nieurs\~! ils ne sont bons qu\rquote \'e0 voir des difficult\'e9s en toutes choses\~!\'85 +\par +\par \endash \~Et \'e0 les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Eh bien, surmontez\~! +\par +\par \endash \~Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces moteurs, dont le capitaine a parl\'e9, cela marche, cela tra\'eene, cela tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est r\'e9tif, cela s\rquote ent\'ea +te, et surtout cela mange. Or, pour peu que les p\'e2turages viennent \'e0 manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de prairies \'e0 sa suite, l\rquote attelage s\rquote arr\'eate, s\rquote \'e9 +puise, tombe, meurt de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi immobile que le bungalow o\'f9 nous discutons on ce moment. Il s\rquote ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour o\'f9 ce sera une maison \'e0 vapeur. + +\par +\par \endash \~Qui courra sur des rails\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, en haussant les \'e9paules. +\par +\par \endash \~Non, sur des routes, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et tra\'een\'e9e par quelque locomotive routi\'e8re perfectionn\'e9e. +\par +\par \endash \~Bravo\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, bravo\~! Du moment que votre maison ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger \'e0 sa fantaisie, sans suivre votre imp\'e9rieuse ligne de fer, j\rquote en suis. +\par +\par \endash \~Mais, fis-je observer \'e0 Banks, si mules, \'e2nes, chevaux, b\'9cufs, \'e9l\'e9phants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de combustible, elle s\rquote arr\'eatera en route. +\par +\par \endash \~Un cheval-vapeur, r\'e9pondit Banks, \'e9gale en force trois \'e0 quatre chevaux-nature, et cette puissance peut \'eatre accrue encore. Un cheval-vapeur n\rquote est sujet ni \'e0 la fatigue ni \'e0 la maladie. Par tous +les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s\rquote \'e9puiser. Il n\rquote a m\'eame pas \'e0 redouter les attaques des fauves, ni la morsure des serpents, ni la piq\'fb +re des taons et autres redoutables insectes. Il n\rquote a besoin ni de l\rquote aiguillon du bouvier, ni du fouet des conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le cheval-vapeur, sorti de la main de l\rquote homme, est, \'e9tant donn\'e9 + son but, et qu\rquote on n\rquote attend pas de lui qu\rquote il puisse un jour \'eatre mis \'e0 la broche, sup\'e9rieur \'e0 tous les animaux de trait que la Providence a mis \'e0 la disposition de l\rquote humanit\'e9. Un peu d\rquote +huile ou de graisse, un peu de charbon ou de bois, c\rquote est tout ce qu\rquote il consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les for\'eats qui manquent dans la p\'e9ninsule indienne, et le bois y appartient \'e0 tout le monde\~! +\par +\par \endash \~Bien dit\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur\~! Je vois d\'e9j\'e0 la maison roulante de l\rquote ing\'e9nieur Banks, tra\'een\'e9e sur les grandes routes de l\rquote Inde, p\'e9n\'e9trant \'e0 tra +vers les jungles, s\rquote enfon\'e7ant sous les for\'eats, s\rquote aventurant jusque dans les repaires des lions, des tigres, des ours, des panth\'e8res, des gu\'e9pards, et nous, \'e0 l\rquote abri de ses murs, nous payant des h\'e9catombes de fauves +\'e0 d\'e9piter tous les Nemrod, les Anderson, les G\'e9rard, les Pertuiset, les Chassaing du monde\~! Ah\~! Banks, l\rquote eau m\rquote en vient \'e0 la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas avoir \'e0 na\'eetre dans quelque cinquante ans d +\rquote ici\~! +\par +\par \endash \~Et pourquoi, mon capitaine\~? +\par +\par \endash \~Parce que, dans cinquante ans, votre r\'eave sera r\'e9alis\'e9, et que la voiture \'e0 vapeur se fera. +\par +\par \endash \~Elle est faite, r\'e9pondit simplement l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Faite\~! et faite par vous, peut-\'eatre\~?\'85 +\par +\par \endash \~Par moi, et je ne craindrais, \'e0 vrai dire, qu\rquote une chose pour elle, c\rquote est qu\rquote elle ne d\'e9pass\'e2t votre r\'eave\'85 +\par +\par \endash \~En route, Banks, en route\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui se leva comme sous le coup d\rquote une d\'e9charge \'e9lectrique. Il \'e9tait pr\'eat \'e0 partir. L\rquote ing\'e9nieur le calma d\rquote un geste\~; puis, d\rquote +une voix plus grave, s\rquote adressant \'e0 sir Edward Munro\~: +\par +\par \'ab\~Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante \'e0 ta disposition, si, d\rquote ici un mois, lorsque la saison sera convenable, je viens te dire\~: Voil\'e0 ta chambre qui se d\'e9placera et ira o\'f9 tu voudras aller, voil\'e0 + tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi, qui ne demandons qu\rquote \'e0 t\rquote accompagner dans une excursion au nord de l\rquote Inde, me r\'e9pondras-tu\~: Partons, Banks, partons, et que le Dieu des voyageurs nous prot\'e8ge\~! +\par +\par \endash \~Oui, mes amis, r\'e9pondit le colonel Munro, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi un instant. Banks, je mets \'e0 ta disposition tout l\rquote argent n\'e9cessaire. Tiens ta promesse\~! Am\'e8ne-nous cette id\'e9ale maison \'e0 vapeur qui d\'e9 +passerait les r\'eaves de Hod, et nous traverserons l\rquote Inde enti\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Hurrah\~! Hurrah\~! Hurrah\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et malheur aux fauves des fronti\'e8res du N\'e9paul\~!\~\'bb En ce moment, le sergent Mac Neil, attir\'e9 par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de l\rquote habitation. + +\par +\par \'ab\~Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois pour le nord de l\rquote Inde. Tu seras du voyage\~? +\par +\par \endash \~N\'e9cessairement, mon colonel, puisque vous en \'eates\~!\~\'bb r\'e9pondit le sergent Mac Neil. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017363}CHAPITRE III\line La r\'e9volte des Cipayes.{\*\bkmkend _Toc98017363} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques mots feront sommairement conna\'eetre ce qu\rquote \'e9tait l\rquote Inde \'e0 l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle ce r\'e9cit se rattache, et plus particuli\'e8r +ement ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il importe de reprendre ici les principaux faits. +\par +\par Ce fut en 1600, sous le r\'e8gne d\rquote \'c9lisabeth, en pleine race solaire, dans cette Terre Sainte de l\rquote Aryavarta, au milieu d\rquote une population de deux cents millions d\rquote habitants, dont cent douze millions appartenaient \'e0 + la religion indoue, que se fonda la tr\'e8s honorable Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de \'ab\~Old John Company\~\'bb. +\par +\par C\rquote \'e9tait, au d\'e9but, une simple \'ab\~association de marchands, faisant le trafic avec les Indes orientales\~\'bb, \'e0 la t\'eate de laquelle fut plac\'e9 le duc de Cumberland. +\par +\par Vers cette \'e9poque, d\'e9j\'e0, la puissance portugaise, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 grande aux Indes, commen\'e7ait \'e0 s\rquote effacer. Aussi, les Anglais, mettant cette situation \'e0 profit, tent\'e8rent-ils un premier essai d\rquote +administration politique et militaire dans cette pr\'e9sidence du Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du nouveau gouvernement. Tout d\rquote abord, le 39}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale, exp\'e9di\'e9 d +\rquote Angleterre, vint occuper la province. De l\'e0 cette devise, qu\rquote il porte encore sur son drapeau\~: }{\i Primus in Indiis}{. +\par +\par Cependant, une compagnie fran\'e7aise s\rquote \'e9tait fond\'e9e \'e0 peu pr\'e8s vers le m\'eame temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le m\'eame but que c +elui dont la Compagnie des marchands de Londres avait fait son objectif. De cette rivalit\'e9 devaient na\'eetre des conflits d\rquote int\'e9r\'eats. Il s\rquote ensuivit de longues luttes avec succ\'e8s et revers, qui illustr\'e8 +rent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal. +\par +\par Finalement, les Fran\'e7ais, \'e9cras\'e9s par le nombre, durent abandonner le Carnatique, cette portion de la p\'e9ninsule, qui comprend une partie de sa lisi\'e8re orientale. +\par +\par Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du Portugal ni de la France, entreprit alors d\rquote assurer la conqu\'eate du Bengale, dont lord Hastings fut nomm\'e9 le gouverneur g\'e9n\'e9ral. Des r\'e9 +formes furent poursuivies par une administration habile et pers\'e9v\'e9rante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si puissante, si absorbante m\'eame, fut touch\'e9e directement dans ses int\'e9r\'eats les plus vifs. Quelques ann\'e9 +es plus tard, en 1784, Pitt apporta encore des modifications \'e0 sa charte primitive. Son sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne. R\'e9sultat de ce nouvel ordre de choses\~ +: en 1813, la Compagnie allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le monopole du commerce de la Chine. +\par +\par Toutefois, si l\rquote Angleterre n\rquote avait plus \'e0 lutter contre les associations \'e9trang\'e8res dans la p\'e9ninsule, elle eut \'e0 soutenir des guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit avec les derniers conqu\'e9 +rants asiatiques de ce riche domaine. +\par +\par Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib, tu\'e9 le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donn\'e9 par le g\'e9n\'e9ral Harris \'e0 S\'e9ringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce peuple de haute race, tr\'e8 +s puissant pendant le XVIII}{\super e}{ si\'e8cle, et la guerre avec les Pindarris, qui r\'e9sist\'e8rent si courageusement. Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du N\'e9paul, ces hardis montagnards, qui, dans la p\'e9rilleuse \'e9 +preuve de 1857, devaient rester les fid\'e8les alli\'e9s des Anglais. Enfin, ce fut la guerre contre les Birmans, de 1823 \'e0 1824. +\par +\par En 1828, les Anglais \'e9taient ma\'eetres, \endash \~directement ou indirectement, \endash \~d\rquote une grande partie du territoire. Avec lord William Bentinck commen\'e7a une nouvelle phase administrative. +\par +\par Depuis la r\'e9gularisation des forces militaires dans l\rquote Inde, l\rquote arm\'e9e avait toujours compt\'e9 deux contingents tr\'e8s distincts, le contingent europ\'e9en et le contingent natif ou indig\'e8ne. Le premier formait l\rquote arm\'e9 +e royale, compos\'e9e de r\'e9giments de cavalerie, de bataillons d\rquote infanterie, et de bataillons d\rquote infanterie europ\'e9enne au service de la Compagnie des Indes\~; le second formait l\rquote arm\'e9e native, comprenant des bataillons d +\rquote infanterie et des bataillons de cavalerie r\'e9guliers, mais indig\'e8nes, command\'e9s par des officiers anglais. \'c0 cela, il fallait ajouter une artillerie, dont le personnel, appartenant \'e0 la Compagnie, \'e9tait europ\'e9en, \'e0 l\rquote +exception de quelques batteries. +\par +\par Quel \'e9tait l\rquote effectif de ces r\'e9giments ou bataillons, qui sont indiff\'e9remment nomm\'e9s de cette fa\'e7on dans l\rquote arm\'e9e royale\~? Pour l\rquote infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l\rquote arm\'e9 +e du Bengale, et huit \'e0 neuf cents dans les arm\'e9es de Bombay et de Madras\~; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque r\'e9giment des deux arm\'e9es. +\par +\par En somme, en 1857, ainsi que l\rquote \'e9tablit avec une extr\'eame pr\'e9cision M.\~de\~Valbezen dans ses }{\i Nouvelles \'c9tudes sur les Anglais et l\rquote Inde}{, ouvrage tr\'e8s remarqu\'e9, on pouvait \'ab\~\'e9valuer \'e0 + deux cent mille hommes de troupes natives, et \'e0 quarante-cinq mille hommes de troupes europ\'e9ennes, le total des forces des trois pr\'e9sidences.\~\'bb +\par +\par Or, les Cipayes, tout en formant un corps r\'e9gulier que commandaient des officiers anglais, n\rquote \'e9taient pas sans quelque vell\'e9it\'e9 de secouer ce dur joug de la discipline europ\'e9enne, que leur imposaient les conqu\'e9rants. D\'e9j\'e0 +, en 1806, peut-\'eatre m\'eame sous l\rquote inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l\rquote arm\'e9e native de Madras, cantonn\'e9e \'e0 Vellore, avait massacr\'e9 les grand\rquote gardes du 69}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9 +e royale, incendi\'e9 les casernes, \'e9gorg\'e9 les officiers et leurs familles, fusill\'e9 les soldats malades jusque dans l\rquote h\'f4pital. Quelle avait \'e9t\'e9 la cause de cette r\'e9bellion, \endash \~la cause apparente, au moins\~? Une pr\'e9te +ndue question de moustaches, de coiffure et de boucles d\rquote oreilles. Au fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs. +\par +\par Ce premier soul\'e8vement fut promptement \'e9touff\'e9 par les forces royales cantonn\'e9es \'e0 Ascot. +\par +\par Une raison de ce genre, \endash \~un pr\'e9texte aussi, \endash \~devait \'e9galement provoquer \'e0 son d\'e9but le premier mouvement insurrectionnel de 1857, \endash \~mouvement bien autrement redoutable, qui e\'fbt peut-\'eatre an\'e9 +anti la puissance anglaise dans l\rquote Inde, si les troupes natives des pr\'e9sidences de Madras et de Bombay y eussent pris part. +\par +\par Avant tout, cependant, il convient de bien \'e9tablir que cette r\'e9volte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des villes, cela est certain, s\rquote en d\'e9sint\'e9ress\'e8rent absolument. En outre, elle fut limit\'e9e aux \'c9tats semi-in +d\'e9pendants de l\rquote Inde centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d\rquote Oude. Le Pendjab demeura fid\'e8le aux Anglais, avec son r\'e9giment de trois escadrons du Caucase indien. Rest\'e8rent fid\'e8 +les aussi les Sikhs, ces ouvriers de caste inf\'e9rieure, qui se distingu\'e8rent particuli\'e8rement au si\'e8ge de Delhi\~; fid\'e8les, ces Gourgkhas, amen\'e9s au si\'e8ge de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du N\'e9paul\~; fid\'e8 +les enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah, le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fid\'e8les aux lois de l\rquote honneur militaire, et, pour employer l\rquote expression usit\'e9e par les natifs de l\rquote Inde, \'ab\~fid\'e8les au sel\~\'bb. + +\par +\par Au d\'e9but de l\rquote insurrection, lord Canning \'e9tait \'e0 la t\'eate de l\rquote administration en qualit\'e9 de gouverneur g\'e9n\'e9ral. Peut-\'eatre cet homme d\rquote \'c9tat s\rquote illusionna-t-il sur la port\'e9 +e du mouvement. Depuis quelques ann\'e9es d\'e9j\'e0, l\rquote \'e9toile du Royaume-Uni avait visiblement p\'e2li au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer le prestige des conqu\'e9rants europ\'e9ens. L\rquote attitude de l\rquote arm +\'e9e anglaise pendant la guerre de Crim\'e9e n\rquote avait pas \'e9t\'e9 non plus, dans quelques circonstances, \'e0 la hauteur de sa r\'e9putation militaire. Aussi arriva-t-il un moment o\'f9 les Cipayes, tr\'e8 +s au courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire, song\'e8rent qu\rquote une r\'e9volte des troupes natives r\'e9ussirait peut-\'eatre. Il ne fallait qu\rquote une \'e9tincelle, d\rquote ailleurs, pour enflammer des esprits bien pr\'e9par +\'e9s, que les bardes, les brahmanes, les \'ab\~moulvis\~\'bb, excitaient par leurs pr\'e9dications et leurs chants. +\par +\par Cette occasion se pr\'e9senta dans l\rquote ann\'e9e 1857, pendant laquelle le contingent de l\rquote arm\'e9e royale avait d\'fb \'eatre quelque peu r\'e9duit sous la n\'e9cessit\'e9 des complications ext\'e9rieures. +\par +\par Au commencement de cette ann\'e9e, Nana Sahib, autrement dit le nabab Dandou-Pant, qui r\'e9sidait pr\'e8s de Cawnpore, s\rquote \'e9tait rendu \'e0 Delhi, puis \'e0 Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le soul\'e8vement pr\'e9par\'e9 + de longue main. +\par +\par En effet, peu de temps apr\'e8s le d\'e9part du Nana se d\'e9clarait le mouvement insurrectionnel. +\par +\par Le gouvernement anglais venait d\rquote introduire dans l\rquote arm\'e9e native l\rquote usage de la carabine Enfield, qui n\'e9cessite l\rquote emploi de cartouches graiss\'e9es. Un jour, le bruit se r\'e9pandit que cette graisse \'e9 +tait, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de porc, suivant que les cartouches \'e9taient destin\'e9es aux soldats indous ou musulmans de l\rquote arm\'e9e indig\'e8ne. +\par +\par Or, dans un pays o\'f9 les populations renoncent \'e0 se servir m\'eame de savon, parce que la graisse d\rquote un animal sacr\'e9 ou vil peut entrer dans sa composition, l\rquote emploi de cartouches enduites de cette substance, \endash \~cartouches qu +\rquote il fallait d\'e9chirer avec les l\'e8vres, \endash \~devait \'eatre difficilement accept\'e9. Le gouvernement c\'e9da en partie devant les r\'e9clamations qui lui furent faites\~; mais il eut beau modifier la man\'9c +uvre de la carabine, assurer que les graisses en question ne servaient pas \'e0 la confection des cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l\rquote arm\'e9e des Cipayes. +\par +\par Le 24 f\'e9vrier, \'e0 Berampore, le 34}{\super e}{ r\'e9giment refuse les cartouches. Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacr\'e9, et le r\'e9giment licenci\'e9, apr\'e8 +s le supplice des assassins, va porter dans les provinces voisines de plus actifs ferments de r\'e9volte. +\par +\par Le 10 mai, \'e0 Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3}{\super e}{, 11}{\super e}{ et 20}{\super e}{ r\'e9giments se r\'e9voltent, tuent leurs colonels et plusieurs officiers d\rquote \'e9 +tat-major, livrent la ville au pillage, puis se replient sur Delhi. L\'e0, le rajah, un descendant de Timour, se joint \'e0 eux. L\rquote arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du 54}{\super e}{ r\'e9giment sont \'e9gorg\'e9s. +\par +\par Le 11 mai, \'e0 Delhi, le major Fraser et ses officiers sont impitoyablement massacr\'e9s par les r\'e9volt\'e9s de Mirat jusque dans le palais du commandant europ\'e9 +en, et, le 16 mai, quarante-neuf prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des assassins. +\par +\par Le 20 mai, le 26}{\super e}{ r\'e9giment, cantonn\'e9 pr\'e8s de Lahore, tue le commandant du port et le sergent-major europ\'e9en. +\par +\par Le branle \'e9tait donn\'e9 \'e0 ces \'e9pouvantables boucheries. +\par +\par Le 28 mai, \'e0 Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers anglo-indiens. +\par +\par Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres officiers. +\par +\par Le 31 mai, \'e0 Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques officiers surpris, qui ne peuvent m\'eame se d\'e9fendre. +\par +\par \'c0 la m\'eame date, \'e0 Schajahanpore, assassinat du collecteur et d\rquote un certain nombre d\rquote officiers par les Cipayes du 38}{\super e}{ r\'e9giment, et le lendemain, au del\'e0 de Barwar, \'e9gorgement des officiers, femmes et enfants, qui s +\rquote \'e9taient mis en route pour gagner la station de Sivapore, \'e0 un mille d\rquote Aurungabad. +\par +\par Dans les premiers jours de juin, \'e0 Bhopal, massacre d\rquote une partie de la population europ\'e9enne, et \'e0 Jansi, sous l\rquote inspiration de la terrible Rani d\'e9poss\'e9d\'e9e, tuerie, avec des raffinements de cruaut\'e9 + sans exemple, des femmes et enfants r\'e9fugi\'e9s dans le fort. +\par +\par Le 6 juin, \'e0 Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les coups des Cipayes. +\par +\par Le 14 juin, \'e0 Gwalior, r\'e9volte de deux r\'e9giments natifs et assassinat des officiers. +\par +\par Le 27 juin, \'e0 Cawnpore, premi\'e8re h\'e9catombe de victimes de tout \'e2ge et de tout sexe, fusill\'e9es ou noy\'e9es, \endash \~pr\'e9lude de l\rquote \'e9pouvantable drame qui allait s\rquote accomplir quelques semaines plus tard. +\par +\par \'c0 Holkar, le 1}{\super er}{ juillet, massacre de trente-quatre Europ\'e9ens, officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et \'e0 Ugow, le m\'eame jour, assassinat du colonel et de l\rquote adjudant du 23}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9 +e royale. +\par +\par Le 15 juillet, second massacre \'e0 Cawnpore. Ce jour-l\'e0, plusieurs centaines d\rquote enfants et de femmes, \endash \~et parmi celles-ci lady Munro, \endash \~sont \'e9gorg\'e9es avec une cruaut\'e9 sans \'e9gale par les ordres du Nana lui-m\'ea +me, qui appela \'e0 son aide les bouchers musulmans des abattoirs. Horrible tuerie, apr\'e8s laquelle les corps furent pr\'e9cipit\'e9s dans un puits, rest\'e9 l\'e9gendaire. +\par +\par Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appel\'e9e le \'ab\~square des liti\'e8res\~\'bb, nombreux bless\'e9s \'e9charp\'e9s \'e0 coups de sabre et jet\'e9s encore vivants dans les flammes. +\par +\par Et, enfin, tant d\rquote autres massacres isol\'e9s, dans les villes et les campagnes, qui donn\'e8rent \'e0 ce soul\'e8vement un horrible caract\'e8re d\rquote atrocit\'e9\~! +\par +\par \'c0 ces \'e9gorgements, d\rquote ailleurs, les g\'e9n\'e9raux anglais r\'e9pondirent aussit\'f4t par des repr\'e9sailles, \endash \~n\'e9cessaires sans doute, puisqu\rquote elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi les insurg\'e9s, +\endash \~mais qui furent v\'e9ritablement \'e9pouvantables. +\par +\par Au d\'e9but de l\rquote insurrection, \'e0 Lahore, le grand-juge Montgomery et le brigadier Corbett avaient pu d\'e9sarmer, sans r\'e9pandre de sang, sous la bouche de douze pi\'e8ces de canon, m\'e8che allum\'e9e, les 8}{\super e}{, 16}{\super e}{ 26}{ +\super e}{ et 49}{\super e}{ r\'e9giments de l\rquote arm\'e9e native. \'c0 Moultan, les 62}{\super e}{ et 29}{\super e}{ r\'e9giments indig\'e8nes avaient aussi d\'fb rendre leurs armes, sans pouvoir tenter une r\'e9sistance s\'e9rieuse. De m\'eame \'e0 + Peschawar, les 24}{\super e}{, 27}{\super e}{ et 51}{\super e }{r\'e9giments furent d\'e9sarm\'e9s par le brigadier S. Colton et le colonel Nicholson, au moment o\'f9 la r\'e9volte allait \'e9clater. Mais des officiers du 51}{\super e}{ r\'e9 +giment ayant fui dans la montagne, leurs t\'eates furent mises \'e0 prix, et toutes furent bient\'f4t rapport\'e9es par les montagnards. +\par +\par C\rquote \'e9tait le commencement des repr\'e9sailles. +\par +\par Une colonne, command\'e9e par le colonel Nicholson, fut lanc\'e9e alors sur un r\'e9giment natif, qui marchait vers Delhi. Les r\'e9volt\'e9s ne tard\'e8rent pas \'e0 \'eatre atteints, battus, dispers\'e9s, et cent vingt prisonniers rentr\'e8rent \'e0 + Peschawar. Tous furent indistinctement condamn\'e9s \'e0 mort\~; mais un sur trois seulement dut \'eatre ex\'e9cut\'e9. Dix canons furent rang\'e9s sur le champ de man\'9cuvres, un prisonnier attach\'e9 \'e0 + chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons firent feu, en couvrant la plaine de d\'e9bris informes, au milieu d\rquote une atmosph\'e8re empest\'e9e par la chair br\'fbl\'e9e. +\par +\par Ces supplici\'e9s, suivant M.\~de\~Valbezen, moururent presque tous avec cette h\'e9ro\'efque indiff\'e9rence que les Indiens savent si bien conserver en face de la mort. \'ab\~Seigneur capitaine, dit \'e0 un des officiers qui pr\'e9sidaient l\rquote ex +\'e9cution un beau Cipaye de vingt ans, en caressant nonchalamment de la main l\rquote instrument de mort, seigneur capitaine, il n\rquote est pas besoin de m\rquote attacher, je n\rquote ai pas envie de m\rquote enfuir.\~\'bb +\par +\par Telle fut cette premi\'e8re et horrible ex\'e9cution, qui devait \'eatre suivie de tant d\rquote autres. +\par +\par Voici, d\rquote ailleurs, l\rquote ordre du jour qu\rquote \'e0 cette date m\'eame, \'e0 Lahore, le brigadier Chamberlain portait \'e0 la connaissance des troupes natives, apr\'e8s l\rquote ex\'e9cution de deux Cipayes du 55}{\super e}{ r\'e9giment\~: + +\par +\par \'ab\~Vous venez de voir attacher vivants \'e0 la bouche des canons et mettre en pi\'e8ces deux de vos camarades\~; ce ch\'e2timent sera celui de tous les tra\'eetres. Votre conscience vous dira les peines qu\rquote ils subiront dans l\rquote +autre monde. Les deux soldats ont \'e9t\'e9 mis \'e0 mort par le canon et non par la potence, parce que j\rquote ai d\'e9sir\'e9 leur \'e9viter la souillure de l\rquote attouchement du bourreau et prouver ainsi que le gouvernement, m\'ea +me en ces jours de crise, ne veut rien faire qui puisse porter la moindre atteinte \'e0 vos pr\'e9jug\'e9s de religion et de caste.\~\'bb +\par +\par Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient successivement devant le peloton d\rquote ex\'e9cution, et cinquante autres n\rquote \'e9chappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et d\rquote \'e9touffement dans la prison o\'f9 + on les avait renferm\'e9s. +\par +\par Le 28 ao\'fbt, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient Lahore, six cent cinquante-neuf \'e9taient impitoyablement massacr\'e9s par les soldats de l\rquote arm\'e9e royale. +\par +\par Le 23 septembre, apr\'e8s la prise de Delhi, trois princes de la famille du roi, l\rquote h\'e9ritier pr\'e9somptif et ses deux cousins, se rendaient sans conditions au g\'e9n\'e9ra +l Hodson, qui les emmena avec une escorte de cinq hommes seulement au milieu d\rquote une foule mena\'e7ante de cinq mille Indous, \endash \~un contre mille. Et cependant, \'e0 mi-route, Hodson fit arr\'ea +ter le char qui portait les prisonniers, il monta pr\'e8s d\rquote eux, il leur ordonna de se d\'e9couvrir la poitrine, il les tua tous trois \'e0 coups de revolver. \'ab\~Cette sanglante ex\'e9cution, de la main d\rquote un officier anglais, dit M.\~de\~ +Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute admiration.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s la prise de Delhi, trois mille prisonniers p\'e9rissaient par le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la famille royale. Le si\'e8ge de Delhi, il est vrai, avait co\'fbt\'e9 aux assi\'e9 +geants deux mille cent cinquante et un Europ\'e9ens et seize cent quatre-vingt-six natifs. +\par +\par \'c0 Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi les Cipayes, mais dans les rangs de l\rquote humble population, que des fanatiques avaient presque inconsciemment entra\'een\'e9e au pillage. +\par +\par \'c0 Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, pass\'e9s par les armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de cent vingt m\'e8tres carr\'e9s. +\par +\par \'c0 Cawnpore, apr\'e8s le massacre, le colonel Neil obligeait les condamn\'e9s, avant de les livrer au gibet, \'e0 l\'e9cher et nettoyer de leur langue, proportionnellement \'e0 leur rang de caste, chaque tache de sang rest\'e9e dans la maison o\'f9 + les victimes avaient p\'e9ri. C\rquote \'e9tait, pour ces Indous, faire pr\'e9c\'e9der la mort par le d\'e9shonneur. +\par +\par Pendant l\rquote exp\'e9dition dans l\rquote Inde centrale, les ex\'e9cutions des prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la mousqueterie, \'ab\~des murs de chair humaine s\rquote \'e9croulaient sur la terre\~!\~\'bb +\par +\par Le 9 mars 1858, \'e0 l\rquote attaque de la Maison jaune, lors du second si\'e8ge de Lucknow, apr\'e8s une \'e9pouvantable d\'e9cimation de Cipayes, il para\'eet constant qu\rquote un de ces malheureux fut r\'f4ti vivant par les Sikhs sous les yeux m\'ea +mes des officiers anglais. +\par +\par Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les foss\'e9s du palais de la B\'e9gum, \'e0 Lucknow, sans qu\rquote un seul bless\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9 par des soldats qui ne se poss\'e9daient plus. +\par +\par Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent quatre-vingts fugitifs entass\'e9s dans l\rquote \'eele d\rquote Hidaspe, qui s\rquote \'e9taient sauv\'e9 +s jusque dans le Cachemire. +\par +\par En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tu\'e9s les armes \'e0 la main, pendant cette r\'e9pression impitoyable, \endash \~r\'e9pression qui n\rquote admettait pas de prisonniers, \endash \~ +rien que pour la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent vingt-huit indig\'e8nes fusill\'e9s ou attach\'e9s \'e0 la bouche des canons par ordre de l\rquote autorit\'e9 militaire, treize cent soixante-dix par ordre de l\rquote autorit\'e9 + civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre des deux autorit\'e9s. +\par +\par Total fait, au commencement de l\rquote ann\'e9e 1859, on estimait \'e0 plus de cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui p\'e9rirent, et \'e0 plus de deux cent mille celui des indig\'e8nes civils qui pay\'e8 +rent de leur vie leur participation, souvent douteuse, \'e0 cette insurrection. Terribles repr\'e9sailles contre lesquelles, non sans raison peut-\'eatre, M.\~Gladstone protesta avec \'e9nergie au parlement anglais. +\par +\par Il \'e9tait important, pour le r\'e9cit qui va suivre, d\rquote \'e9tablir, de part et d\rquote autre, le bilan de cette n\'e9crologie. Il le fallait, pour faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester aussi bien au c\'9c +ur des vaincus, assoiff\'e9s de vengeance, qu\rquote \'e0 celui des vainqueurs, qui, dix ans apr\'e8s, portaient encore le deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow. +\par +\par Quant aux faits purement militaires de toute la campagne entreprise contre les rebelles, ils comprennent les exp\'e9ditions suivantes, qui vont \'eatre sommairement cit\'e9es. +\par +\par C\rquote est d\rquote abord la premi\'e8re campagne du Pendjab, qui co\'fbta la vie \'e0 sir John Laurence. +\par +\par Puis vient le si\'e8ge de Delhi, cette capitale de l\rquote insurrection, renforc\'e9e par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed Schah Bahadour fut proclam\'e9 empereur de l\rquote Indoustan. \'ab\~Finissez-en avec Delhi\~!\~\'bb avait imp +\'e9rieusement ordonn\'e9 le gouverneur g\'e9n\'e9ral dans une derni\'e8re d\'e9p\'eache au commandant en chef, et le si\'e8ge, commenc\'e9 dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre, apr\'e8s avoir co\'fbt\'e9 la vie aux g\'e9n\'e9 +raux sir Harry Barnard et John Nicholson. +\par +\par En m\'eame temps, apr\'e8s que Nana Sahib se fut fait d\'e9clarer Pe\'efschwah et couronner au ch\'e2teau-fort de Bilhour, le g\'e9n\'e9ral Havelock op\'e9rait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais trop tard pour emp\'ea +cher le dernier massacre et s\rquote emparer du Nana, qui put s\rquote enfuir avec cinq mille hommes et quarante pi\'e8ces de canon. +\par +\par Cela fait, Havelock entreprenait une premi\'e8re campagne dans le royaume d\rquote Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur Lucknow. +\par +\par Sir Colin Campbell, le major g\'e9n\'e9ral sir James Outram, entraient alors en sc\'e8ne. Le si\'e8ge de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept jours, co\'fbter la vie \'e0 sir Henri Lawrence et au g\'e9n\'e9ral Havelock. Puis, Colin Campbell, apr\'e8 +s avoir \'e9t\'e9 forc\'e9 de se retirer sur Cawnpore, dont il s\rquote emparait d\'e9finitivement, se pr\'e9parait pour une seconde campagne. +\par +\par Pendant ce temps, d\rquote autres troupes d\'e9livraient Mohir, une des villes de l\rquote Inde centrale, et faisaient une exp\'e9dition \'e0 travers le Malwa, qui r\'e9tablissait l\rquote autorit\'e9 anglaise dans ce royaume. +\par +\par Au d\'e9but de l\rquote ann\'e9e 1858, Campbell et Outram recommen\'e7aient une seconde campagne dans l\rquote Oude, avec quatre divisions d\rquote infanterie, que commandaient les majors g\'e9n\'e9 +raux sir James Outram, sir Edward Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie \'e9tait sous sir Hope Grant, les armes sp\'e9ciales sous Wilson et Robert Napier, \endash \~soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du N\'e9 +paul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l\rquote arm\'e9e r\'e9volt\'e9e de la B\'e9gum ne comptait pas moins de cent vingt mille hommes, et, la ville de Lucknow, sept \'e0 huit cent mille habitants. La premi\'e8 +re attaque se fit le 6 mars. \'c0 la date du 16, apr\'e8s une s\'e9rie de combats dans lesquels tomb\'e8rent le capitaine de vaisseau sir William Peel et le major Hodson, les Anglais \'e9taient en possession de la partie de la ville situ\'e9e s +ur la Goumti. Malgr\'e9 ces avantages, la B\'e9gum et son fils r\'e9sistaient encore dans le palais de Mousa-Bagh, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 nord-ouest de Lucknow, et le Moulvi, chef musulman de la r\'e9volte, r\'e9fugi\'e9 au centre m\'ea +me de la ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d\rquote Outram, le 21, un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine possession, de ce redoutable rempart de l\rquote insurrection des Cipayes. +\par +\par Au mois d\rquote avril, la r\'e9volte entrait dans sa derni\'e8re phase. Une exp\'e9dition \'e9tait faite dans le Rohilkhande, o\'f9 s\rquote \'e9taient port\'e9s en grand nombre les insurg\'e9s fugitifs. Bareilli, la capitale du royaume, fut tout d +\rquote abord l\rquote objectif des chefs de l\rquote arm\'e9e royale. Les d\'e9buts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte de d\'e9faite \'e0 Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tu\'e9 +. Mais, vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore, et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et s\rquote en emparait, sans avoir pu emp\'eacher les rebelles de l\rquote \'e9vacuer. +\par +\par Pendant ce temps, dans l\rquote Inde centrale s\rquote ouvraient les campagnes de sir Hugh Rose. Ce g\'e9n\'e9ral, aux premiers jours de janvier 1858, marchait sur Saungor, \'e0 travers le royaume de Bhopal, en d\'e9livrait la garnison le 3 f\'e9 +vrier, prenait le fort de Gurakota dix jours apr\'e8s, for\'e7ait les d\'e9fil\'e9s de la cha\'eene des Vindhyas au col de Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, d\'e9fendue par onze mille r\'e9volt\'e9 +s, sous les ordres de la farouche Rani, l\rquote investissait le 22 mars, au milieu d\rquote une chaleur torride, d\'e9tachait deux mille hommes de l\rquote arm\'e9e assi\'e9geante pour barrer la route \'e0 + vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amen\'e9s par le fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut \'e0 la ville le 2 avril, for\'e7ait la muraille, s\rquote emparait de la citadelle, d\rquote o\'f9 la Rani parvenait \'e0 s +\rquote \'e9chapper, reprenait les op\'e9rations contre le fort de Calpi, o\'f9 la Rani et Tantia-Topi avaient r\'e9solu de mourir, en devenait ma\'eetre le 22 mai, apr\'e8s un h\'e9ro\'efque assaut, continuait la campagne \'e0 + la poursuite de la Rani et de son compagnon, qui s\rquote \'e9taient jet\'e9s dans Gwalior, y concentrait, le 16 juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier Napier, \'e9crasait les r\'e9volt\'e9s \'e0 Morar, r\'e9 +duisait la place le 18, et revenait \'e0 Bombay, apr\'e8s une campagne triomphale. +\par +\par Ce fut pr\'e9cis\'e9ment dans une rencontre d\rquote avant-poste, devant Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute d\'e9vou\'e9e au nabab, sa plus fid\'e8le compagne pendant l\rquote insurrection, fut tu\'e9e de la main m\'ea +me de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le cadavre de lady Munro, \'e0 Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la Rani, \'e0 Gwalior, c\rquote \'e9taient l\'e0 deux hommes en qui se r\'e9sumait la r\'e9volte et la r\'e9 +pression, deux ennemis dont la haine aurait des effets terribles, s\rquote ils se retrouvaient jamais face \'e0 face\~! +\par +\par \'c0 ce moment, on peut consid\'e9rer l\rquote insurrection comme dompt\'e9e, sauf peut-\'eatre dans quelques portions du royaume d\rquote Oude. Campbell rentre donc en campagne le 2 novembre, s\rquote empare des derni\'e8res positions des r\'e9volt\'e9 +s, oblige \'e0 se soumettre quelques chefs importants. Cependant, l\rquote un d\rquote eux, Beni Madho, n\rquote est pas pris. On apprend en d\'e9cembre qu\rquote il s\rquote est r\'e9fugi\'e9 dans un district limitrophe du N\'e9 +paul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son fr\'e8re, et la B\'e9gum d\rquote Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers jours de l\rquote ann\'e9e, le bruit court qu\rquote ils sont all\'e9s chercher asile sur la Rapti, \'e0 + la limite des royaumes du N\'e9paul et de l\rquote Oude. Campbell les presse vivement, mais ils passent la fronti\'e8re. Ce fut dans les premiers jours de f\'e9vrier 1859 seulement qu\rquote une brigade anglaise, dont l\rquote un des r\'e9giments \'e9t +ait sous les ordres du colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le N\'e9paul. B\'e9ni Madho est tu\'e9, la B\'e9gum d\rquote Oude et son fils sont faits prisonniers et obtiennent la permission de r\'e9sider dans la capitale du N\'e9paul. Quant \'e0 + Nana Sahib et \'e0 Balao Rao, longtemps on les crut morts. Ils ne l\rquote \'e9taient pas. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, la formidable insurrection \'e9tait an\'e9antie. Tantia-Topi, livr\'e9 par son lieutenant Man-Singh et condamn\'e9 \'e0 mort, \'e9tait ex\'e9cut\'e9, le 15 avril, \'e0 Sipri. Ce rebelle, \'ab\~cette figure vraiment rem +arquable du grand drame de l\rquote insurrection indienne, dit M.\~de\~Valbezen, et qui donna des preuves d\rquote un g\'e9nie politique plein de combinaisons et d\rquote audace, \'bb mourut courageusement sur l\rquote \'e9chafaud. +\par +\par Cependant, la fin de cette r\'e9volte des Cipayes, qui e\'fbt peut-\'eatre co\'fbt\'e9 l\rquote Inde aux Anglais, si elle se f\'fbt \'e9tendue \'e0 toute la p\'e9ninsule, et surtout si le soul\'e8vement e\'fbt \'e9t\'e9 + national, devait provoquer la chute de l\rquote honorable Compagnie des Indes. +\par +\par En effet, la Cour des Directeurs avait \'e9t\'e9 menac\'e9e de d\'e9ch\'e9ance par lord Palmerston d\'e8s la fin de l\rquote ann\'e9e 1857. +\par +\par Le 1}{\super er}{ novembre 1858, une proclamation, publi\'e9e en vingt langues, annon\'e7ait que Sa Majest\'e9 Victoria B\'e9atrix, reine d\rquote Angleterre, prenait le sceptre de l\rquote Inde, dont, quelques ann\'e9es plus tard, elle allait \'ea +tre couronn\'e9e imp\'e9ratrice. +\par +\par Ce fut l\rquote \'9cuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplac\'e9 par celui de vice-roi, un secr\'e9taire d\rquote \'c9tat et quinze membres composant le gouvernement central, les membres du conseil de l\rquote +Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des pr\'e9sidences de Madras et de Bombay nomm\'e9s par la reine, les membres des services indiens et les commandants en chef choisis par le secr\'e9taire d\rquote \'c9 +tat, telles furent les principales dispositions du nouveau gouvernement. +\par +\par Quant aux forces militaires, l\rquote arm\'e9e royale compte aujourd\rquote hui dix-sept mille hommes de plus qu\rquote avant la r\'e9volte des Cipayes, soit cinquante-deux r\'e9giments d\rquote infanterie, neuf r\'e9 +giments de fusiliers, et une artillerie consid\'e9rable, avec cinq cents sabres par r\'e9giment de cavalerie, et sept cents ba\'efonnettes par r\'e9giment d\rquote infanterie. +\par +\par L\rquote arm\'e9e native se compose de cent trente-sept r\'e9giments d\rquote infanterie et de quarante r\'e9giments de cavalerie\~; mais son artillerie est europ\'e9enne, presque sans exception. +\par +\par Tel est l\rquote \'e9tat actuel de la p\'e9ninsule au point de vue administratif et militaire, tel est l\rquote effectif des forces qui gardent un territoire de quatre cent mille milles carr\'e9s. +\par +\par \'ab\~Les Anglais, dit justement M.\~Grandidier, ont \'e9t\'e9 heureux de rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux, industrieux, civilis\'e9, et de longue date fa\'e7onn\'e9 \'e0 tous les jougs. Mais qu\rquote +ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le joug ne soit pas \'e9crasant, ou les t\'eates se redressent un jour et le brisent.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017364}CHAPITRE IV\line Au fond des caves d\rquote Ellora.{\*\bkmkend _Toc98017364} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il n\rquote \'e9tait que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils adoptif de Baji-Rao, Pe\'efschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib, \endash \~peut-\'eatre \'e0 cette \'e9poque l\rquote unique survivant des chefs de la r\'e9volte des Cipayes, +\endash \~avait pu quitter ses inaccessibles retraites du N\'e9paul. Brave, audacieux, habitu\'e9 \'e0 l\rquote \'e9preuve des dangers imm\'e9diats, habile \'e0 d\'e9jouer les poursuites, savant dans l\rquote art d\rquote embrouiller ses pistes, profond +\'e9ment rus\'e9, il s\rquote \'e9tait aventur\'e9 jusque dans les provinces du Dekkan, sous l\rquote inspiration toujours vivace d\rquote une haine que les terribles repr\'e9sailles de l\rquote insurrection de 1857 n\rquote avaient pu que d\'e9cupler. + +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait une haine \'e0 mort que le Nana avait vou\'e9e aux possesseurs de l\rquote Inde. Il \'e9tait l\rquote h\'e9ritier de Baji-Rao, et. lorsque le Pe\'efschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de continuer \'e0 + lui servir la pension de huit lakhs de roupies}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Deux millions de francs.}}}{ \'e0 + laquelle il avait droit. De l\'e0, une des causes de cette haine, qui devait aboutir aux plus grands exc\'e8s. +\par +\par Mais qu\rquote esp\'e9rait donc Nana Sahib\~? Depuis huit ans, la r\'e9volte des Cipayes \'e9tait compl\'e8tement dompt\'e9e. Le gouvernement anglais s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu substitu\'e9 \'e0 l\rquote honorable Compagnie des Indes et tenait la p +\'e9ninsule enti\'e8re sous une autorit\'e9 bien autrement forte que celle de l\rquote Association des marchands. De la r\'e9bellion, il ne restait plus traces, pas m\'eame dans les rangs de l\rquote arm\'e9e native, enti\'e8rement r\'e9organis\'e9 +e sur de nouvelles bases. Le Nana pr\'e9tendait-il donc r\'e9ussir \'e0 fomenter un mouvement national parmi les basses classes de l\rquote Indoustan\~? Ses projets seront bient\'f4t connus. En tout cas, ce qu\rquote il n\rquote ignorait plus, c\rquote +est que sa pr\'e9sence avait \'e9t\'e9 signal\'e9e dans la province d\rquote Aurungabad, c\rquote est que le gouverneur g\'e9n\'e9ral en avait avis\'e9 le vice-roi, \'e0 Calcutta, c\rquote est que sa t\'eate \'e9tait mise \'e0 prix. Ce qui \'e9 +tait certain, c\rquote est qu\rquote il avait d\'fb fuir pr\'e9cipitamment, et qu\rquote il lui fallait encore se r\'e9fugier dans un asile si bien cach\'e9, qu\rquote il p\'fbt y \'e9chapper aux recherches des agents de la police anglo-indienne. +\par +\par Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il r\'e9solut de gagner Ellora, situ\'e9e \'e0 vingt-cinq milles d\rquote Aurungabad, afin d\rquote y rejoindre un de ses complices. +\par +\par La nuit \'e9tait sombre. Le faux faquir, apr\'e8s s\rquote \'eatre assur\'e9 qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas poursuivi, se dirigea vers ce mausol\'e9e, \'e9lev\'e9 \'e0 quelque distance de la ville en l\rquote honneur du mahom\'e9 +tan Sha-Soufi, un saint dont les reliques ont la r\'e9putation d\rquote op\'e9rer des cures m\'e9dicales. Mais tout dormait alors dans le mausol\'e9e, pr\'eatres et p\'e8lerins, et le Nana put passer sans \'eatre inqui\'e9t\'e9 par quelque demande indiscr +\'e8te. +\par +\par Cependant, l\rquote ombre n\rquote \'e9tait pas si \'e9paisse que, quatre lieues plus au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de Daoulutabad et se dresse au milieu d\rquote une plaine \'e0 la hauteur de deux cent quarante pieds, p\'fbt d +\'e9rober aux regards son \'e9norme silhouette. Le nabab, en l\rquote apercevant, se rappela qu\rquote un des empereurs du Dekkan, l\rquote un de ses anc\'eatres, avait voulu faire sa capitale de la vaste cit\'e9 autrefois \'e9tablie \'e0 + la base de ce fort. Et en v\'e9rit\'e9, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0 une position inexpugnable, bien faite pour devenir le centre d\rquote un mouvement insurrectionnel dans cette partie de l\rquote Inde. Mais Nana Sahib d\'e9tourna la t\'eate, et n +\rquote eut qu\rquote un regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses ennemis. +\par +\par Cette plaine d\'e9pass\'e9e, apparut une r\'e9gion plus accident\'e9e. C\rquote \'e9taient les premi\'e8res ondulations d\rquote un sol qui allait devenir montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l\rquote \'e2ge, ne ralentit pas sa marche, en s +\rquote engageant sur des pentes d\'e9j\'e0 raides. Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c\rquote est-\'e0-dire franchir la distance qui s\'e9parait Ellora d\rquote Aurungabad. L\'e0, il esp\'e9rait pouvoir se reposer en toute s\'e9curit\'e9 +. Aussi ne fit-il halte, ni dans un caravans\'e9rail, ouvert \'e0 tout venant, qui se rencontra sur sa route, ni dans un bungalow \'e0 demi ruin\'e9, o\'f9 il e\'fbt pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie recul\'e9e de la montagne. +\par +\par Au soleil levant, le village de Rauzah, qui poss\'e8de le tombeau tr\'e8s simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut contourn\'e9 par le fugitif. Il \'e9tait enfin arriv\'e9 \'e0 ce c\'e9l\'e8bre groupe d\rquote +excavations, qui ont pris leur nom du petit village voisin d\rquote Ellora. +\par +\par La colline dans laquelle ont \'e9t\'e9 creus\'e9es ces caves, au nombre d\rquote une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples, vingt-quatre monast\'e8 +res bouddhiques, quelques grottes moins importantes, tels sont les monuments du groupe. La carri\'e8re de basalte a \'e9t\'e9 largement exploit\'e9e par la main de l\rquote homme. Mais ce n\rquote est pas pour construire les chefs-d\rquote \'9c +uvre dispers\'e9s \'e7a et l\'e0 \'e0 l\rquote immense surface de la p\'e9ninsule que les architectes indous, aux premiers si\'e8cles de l\rquote \'e8re chr\'e9tienne, en ont extrait les pierres. Non\~! ces pierres n\rquote ont \'e9t\'e9 enlev\'e9 +es que pour m\'e9nager des vides dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des \'ab\~chaityas\~\'bb ou des \'ab\~viharas\~\'bb suivant leur destination. +\par +\par Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Ka\'eflas. Que l\rquote on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents pieds de circonf\'e9rence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on l\rquote a d\'e9coup\'e9 dans la montagne m\'ea +me, on l\rquote a isol\'e9 au milieu d\rquote une cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent quatre-vingt-six, \endash \~une cour que l\rquote outil a conquise aux d\'e9pens de la carri\'e8re basaltique. Puis, ce bloc ainsi d\'e9gag\'e9 +, les architectes l\rquote ont taill\'e9, comme un statuaire fait d\rquote un morceau d\rquote ivoire. \'c0 l\rquote ext\'e9rieur, ils ont \'e9vid\'e9 des colonnes, menuis\'e9 des pyramidions, arrondi des coupoles, \'e9pargn\'e9 ce qu\rquote +il fallait de roc pour obtenir la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des \'e9l\'e9phants plus grands que nature semblent supporter l\rquote \'e9difice tout entier\~; \'e0 l\rquote int\'e9rieur, ils ont r\'e9serv\'e9 une vaste salle, entour\'e9 +e de chapelles, et dont la vo\'fbte repose sur des colonnes d\'e9tach\'e9es de la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple, qui n\rquote a pas \'e9t\'e9 \'ab\~b\'e2ti\~\'bb +, dans le vrai sens du mot, mais un temple unique au monde, digne de rivaliser avec les \'e9difices les plus merveilleux de l\rquote Inde, et qui ne peut m\'eame perdre \'e0 \'eatre compar\'e9 aux hypog\'e9es de l\rquote ancienne \'c9gypte. +\par +\par Ce temple, presque abandonn\'e9 maintenant, a d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 touch\'e9 par le temps. Il se d\'e9t\'e9riore en quelques parties. Ses bas-reliefs s\rquote alt\'e8rent comme les parois du massif dont on l\rquote a tir\'e9. Il n\rquote +a encore que mille ans d\rquote existence. Mais, ce qui n\rquote est que le premier \'e2ge pour les \'9cuvres de la nature est d\'e9j\'e0 la caducit\'e9 pour les \'9cuvres humaines. Quelques profondes crevasses s\rquote \'e9 +taient faites au soubassement lat\'e9ral de gauche, et c\rquote est par une de ces ouvertures, que cachait \'e0 demi la croupe de l\rquote un des \'e9l\'e9phants de support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne e\'fbt pu soup\'e7onner son arriv\'e9 +e \'e0 Ellora. +\par +\par La crevasse s\rquote ouvrait int\'e9rieurement sur un sombre boyau, qui courait \'e0 travers le soubassement, en s\rquote enfon\'e7ant sous la \'ab\~cella\~\'bb du temple. L\'e0 s\rquote \'e9vidait une sorte de crypte ou plut\'f4t une citerne, s\'e8 +che alors, qui servait de r\'e9ceptacle aux eaux pluviales. +\par +\par D\'e8s que le Nana eut p\'e9n\'e9tr\'e9 dans le boyau, il fit entendre un certain sifflement, auquel r\'e9pondit un sifflement identique. Ce n\rquote \'e9tait point un jeu d\rquote \'e9cho. Une lumi\'e8re brilla dans l\rquote obscurit\'e9. +\par +\par Aussit\'f4t, un Indou se montra, tenant une petite lanterne \'e0 la main. +\par +\par \'ab\~Pas de lumi\'e8re\~! dit le Nana. +\par +\par \endash \~C\rquote est toi, Dandou-Pant\~? r\'e9pondit l\rquote Indou, qui \'e9teignit aussit\'f4t sa lanterne. +\par +\par \endash \~Moi, fr\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Est-ce que\~?\'85 +\par +\par \endash \~\'c0 manger, d\rquote abord, r\'e9pondit le Nana, nous causerons ensuite. Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n\rquote ai besoin d\rquote y voir. Prends ma main et guide-moi.\~\'bb +\par +\par L\rquote Indou prit la main du Nana, l\rquote entra\'eena au fond de l\rquote \'e9troite crypte et l\rquote aida \'e0 s\rquote \'e9tendre sur un amas d\rquote herbes s\'e8ches qu\rquote il venait de quitter. Le sifflement du faquir l\rquote +avait interrompu dans son dernier sommeil. +\par +\par Cet homme, tr\'e8s habitu\'e9 \'e0 se mouvoir dans cet obscur r\'e9duit, eut bient\'f4t trouv\'e9 quelques provisions, du pain, une sorte de p\'e2t\'e9 de \'ab\~mourghis\~\'bb pr\'e9par\'e9 avec la chair de poulets tr\'e8s communs dans l\rquote +Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente liqueur connue sous le nom d\rquote \~\'ab\~arak\~\'bb, que produit la distillation du jus de cocotier. +\par +\par Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses yeux, qui brillaient dans l\rquote ombre comme des prunelles de tigre. +\par +\par L\rquote Indou, sans faire un mouvement, attendait qu\rquote il conv\'eent au nabab de parler. +\par +\par Cet homme, c\rquote \'e9tait Balao Rao, le propre fr\'e8re de Nana Sahib. +\par +\par Balao Rao, l\rquote a\'een\'e9 de Dandou-Pant, mais d\rquote un an \'e0 peine, lui ressemblait physiquement, presque \'e0 s\rquote y m\'e9prendre. Moralement, c\rquote \'e9tait Nana Sahib tout entier. M\'eame haine des Anglais, m\'ea +me astuce dans les projets, m\'eame cruaut\'e9 dans l\rquote ex\'e9cution, m\'eame \'e2me en deux corps. Pendant toute l\rquote insurrection, les deux fr\'e8res ne s\rquote \'e9taient pas quitt\'e9s. Apr\'e8s la d\'e9faite, le m\'ea +me campement de la fronti\'e8re du N\'e9paul leur avait donn\'e9 asile. Et maintenant, reli\'e9s dans cette unique pens\'e9e de reprendre la lutte, ils se retrouvaient tous deux pr\'eats \'e0 agir. +\par +\par Lorsque le Nana, refait par ce repas h\'e2tivement d\'e9vor\'e9, eut recouvr\'e9 ses forces, il resta, pendant quelque temps, la t\'eate appuy\'e9e dans ses mains. Balao Rao, pensant qu\rquote il voulait se rem +ettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le silence. +\par +\par Mais Dandou-Pant, relevant la t\'eate, saisit la main de son fr\'e8re, et d\rquote une voix sourde\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote ai \'e9t\'e9 signal\'e9 dans la pr\'e9sidence de Bombay\~! dit-il. Ma t\'eate est mise \'e0 prix par le gouverneur de la pr\'e9sidence\~! Il y a deux mille livres promises \'e0 qui livrera Nana Sahib\~! +\par +\par \endash \~Dandou-Pant\~! s\rquote \'e9cria Balao Rao. ta t\'eate vaut plus que cela\~! Ce serait \'e0 peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt mille\~! +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c\rquote est l\rquote anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centi\'e8me anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination anglaise et l\rquote \'e9 +mancipation de la race solaire\~! Nos proph\'e8tes l\rquote avaient pr\'e9dit\~! Nos bardes l\rquote avaient chant\'e9\~! Dans trois mois, fr\'e8re, cent neuf ans se seront \'e9coul\'e9s, et l\rquote Inde est encore foul\'e9e par le pied des envahisseurs +\~! +\par +\par \endash \~Dandou-Pant, r\'e9pondit Balao Rao, ce qui n\rquote a pas r\'e9ussi en 1857 peut et doit r\'e9ussir dix ans apr\'e8s. En 1827, en 1837, en 1847, il y a eu des mouvements dans l\rquote Inde\~! Tous les dix ans, les Indous sont repris des fi\'e8 +vres de la r\'e9volte\~! Eh bien, cette ann\'e9e, ils se gu\'e9riront en se baignant dans des flots de sang europ\'e9en\~! +\par +\par \endash \~Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour supplice\~! Malheur aux chefs de l\rquote arm\'e9e royale qui ne sont pas tomb\'e9s sous les coups de nos Cipayes\~! Lawrence est mort, Barnard est mort, Hope est mort, Nap +ier est mort, Hobson est mort, Havelock est mort\~! Mais quelques-uns ont surv\'e9cu\~! Campbell, Rose, vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit attacher des Indous \'e0 + la bouche des canons, l\rquote homme qui a tu\'e9 de sa main ma compagne, la Rani de Jansi\~! Qu\rquote il tombe en mon pouvoir, il verra si j\rquote ai oubli\'e9 les horreurs du colonel Neil, les massacres du Sekander Bagh, les \'e9 +gorgements du palais de la B\'e9gum. de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l\rquote \'eele d\rquote Hidaspe et de Delhi\~! Il verra si j\rquote ai oubli\'e9 qu\rquote il a jur\'e9 ma mort comme j\rquote ai jur\'e9 la sienne\~! +\par +\par \endash \~N\rquote a-t-il pas quitt\'e9 l\rquote arm\'e9e\~? demanda Balao Rao. +\par +\par \endash \~Oh\~! r\'e9pondit Nana Sahib, au premier soul\'e8vement il reprendra du service\~! Mais si le soul\'e8vement avorte, j\rquote irai le poignarder jusque dans son bungalow de Calcutta\~! +\par +\par \endash \~Soit, et maintenant\~?\'85 +\par +\par \endash \~Maintenant, il faut continuer l\rquote \'9cuvre commenc\'e9e. Le mouvement sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs, les Indous se soul\'e8vent, et bient\'f4t les Cipayes auront fait cause commune avec eux. J\rquote +ai parcouru le centre et le nord du Dekkan. Partout, j\rquote ai retrouv\'e9 les esprits dispos\'e9s \'e0 la r\'e9volte. Pas de ville, de bourgade, o\'f9 nous n\rquote ayons des chefs pr\'eats \'e0 agir. Les brahmanes fanatiseront + le peuple. La religion, cette fois, entra\'eenera les sectateurs de Siva et de Vishnou. \'c0 l\rquote \'e9poque qui sera d\'e9termin\'e9e, au signal convenu, des millions d\rquote Indous se soul\'e8veront, et l\rquote arm\'e9e royale sera an\'e9antie\~! + +\par +\par \endash \~Et Dandou-Pant\~?\'85 demanda Balao Rao, qui saisit la main de son fr\'e8re. +\par +\par \endash \~Dandou-Pant, r\'e9pondit le Nana, ne sera pas seulement le Pe\'efschwah couronn\'e9 au ch\'e2teau-fort de Bilhour\~! Ce sera alors le souverain de la terre sacr\'e9e des Indes\~!\~\'bb Cela dit, Nana Sahib, les bras crois\'e9 +s, le regard vague de ceux qui observent, non plus le pass\'e9 ou le pr\'e9sent, mais l\rquote avenir, resta silencieux. +\par +\par Balao Rao se gardait bien de l\rquote interrompre. Il lui plaisait de laisser cette \'e2me farouche s\rquote enflammer \'e0 ses propres \'e9l\'e9ments, et, au besoin, il \'e9tait l\'e0 pour attiser tout le + feu qui couvait en lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus \'e9troitement li\'e9 \'e0 sa personne, un conseiller plus ardent \'e0 le pousser vers son but. On l\rquote a dit, c\rquote \'e9tait un autre lui-m\'eame. +\par +\par Le Nana, apr\'e8s quelques minutes de silence, releva la t\'eate, et revint \'e0 la situation pr\'e9sente. \'ab\~O\'f9 sont nos compagnons\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Aux cavernes d\rquote Adjuntah, l\'e0 o\'f9 il a \'e9t\'e9 convenu qu\rquote ils nous attendraient, r\'e9pondit Balao Rao. +\par +\par \endash \~Et nos chevaux\~? +\par +\par \endash \~Je les ai laiss\'e9s \'e0 une port\'e9e de fusil, sur la route qui conduit d\rquote Ellora \'e0 Boregami. +\par +\par \endash \~C\rquote est K\'e2lagani qui les garde\~? +\par +\par \endash \~Lui-m\'eame, fr\'e8re. Ils sont bien gard\'e9s, bien refaits, bien repos\'e9s, et n\rquote attendent que nous pour partir. +\par +\par \endash \~Partons donc, r\'e9pondit le Nana. Il faut que nous soyons \'e0 Adjuntah avant le lever du jour. +\par +\par \endash \~Et de l\'e0, demanda Balao Rao, o\'f9 irons-nous\~? Cette fuite pr\'e9cipit\'e9e n\rquote a-t-elle pas contrari\'e9 tes projets\~? +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra, dont je connais tous les d\'e9fil\'e9s, et au milieu desquels je puis d\'e9fier les recherches de la police anglaise. L\'e0, d\rquote +ailleurs, nous serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont rest\'e9s fid\'e8les \'e0 notre cause. L\'e0, je pourrai attendre le moment favorable, au milieu de cette montagneuse r\'e9gion des Vindhyas o\'f9 le ferment de la r\'e9 +volte est toujours pr\'eat \'e0 lever\~! +\par +\par \endash \~En route\~! r\'e9pondit Balao Rao. Ah\~! ils ont promis deux mille livres \'e0 qui s\rquote emparerait de toi\~! Mais il ne suffit pas de mettre une t\'eate \'e0 prix, il faut la prendre\~! +\par +\par \endash \~Ils ne la prendront pas, r\'e9pondit Nana Sahib. Viens sans perdre un instant, fr\'e8re, viens\~!\~\'bb +\par +\par Balao Rao s\rquote avan\'e7a d\rquote un pas assur\'e9 \'e0 travers l\rquote \'e9troit couloir qui conduisait \'e0 ce r\'e9duit obscur, creus\'e9 sous le pav\'e9 du temple. Lorsqu\rquote il fut arriv\'e9 \'e0 l\rquote orifice que cachait la croupe de l +\rquote \'e9l\'e9phant de pierre, il avan\'e7a prudemment la t\'eate, regarda dans l\rquote ombre, \'e0 droite et \'e0 gauche, constata que les abords \'e9taient d\'e9serts, et se hasarda au dehors. Par surcro\'eet de pr\'e9 +caution, il fit une vingtaine de pas sur l\rquote avenue qui se d\'e9veloppait suivant l\rquote axe du temple\~; puis, n\rquote ayant rien aper\'e7u de suspect, il poussa un sifflement, indiquant au Nana que la route \'e9tait libre. +\par +\par Quelques instants apr\'e8s, les deux fr\'e8res quittaient cette vall\'e9e artificielle, longue d\rquote une demi-lieue, qui est toute trou\'e9e de galeries, de vo\'fbtes, d\rquote excavations, \'e9tag\'e9es en de certains endroits jusqu\rquote \'e0 + une grande hauteur. Ils \'e9vit\'e8rent de passer pr\'e8s de ce mausol\'e9e mahom\'e9tan qui sert de bungalow aux p\'e8lerins ou aux curieux de toutes nationalit\'e9s, attir\'e9s par les merveilles d\rquote Ellora\~; enfin, apr\'e8s avoir contourn\'e9 + le village de Rauzah, ils se trouv\'e8rent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami. +\par +\par La distance \'e0 parcourir, d\rquote Ellora \'e0 Adjuntah, \'e9tait de cinquante milles (80 kilom\'e8tres environ)\~; mais le Nana n\rquote \'e9tait plus alors ce fugitif qui s\rquote \'e9vadait \'e0 pied d\rquote +Aurungabad, et sans moyen de transport. Ainsi que Balao Rao l\rquote avait dit, trois chevaux l\rquote attendaient sur la route, gard\'e9s par l\rquote Indou K\'e2lagani, fid\'e8le serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient \'e9t\'e9 cach\'e9s dans un + bois \'e9pais, \'e0 un mille du village. L\rquote un \'e9tait destin\'e9 au Nana, l\rquote autre \'e0 Balao Rao, le troisi\'e8me \'e0 K\'e2lagani, et bient\'f4t ils galopaient tous trois dans la direction d\rquote Adjuntah. Personne, d\rquote +ailleurs, ne se f\'fbt \'e9tonn\'e9 de voir un faquir \'e0 cheval. En effet, bon nombre de ces effront\'e9s mendiants demandent l\rquote aum\'f4ne du haut de leur monture. +\par +\par Au surplus, la route \'e9tait peu fr\'e9quent\'e9e \'e0 cette \'e9poque de l\rquote ann\'e9e, moins favorable aux p\'e8lerinages. Le Nana et ses deux compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien \'e0 craindre qui e\'fbt pu les g\'ea +ner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de faire souffler leurs b\'eates, et, pendant ces courtes haltes, puisaient aux provisions que K\'e2lagani portait \'e0 l\rquote ar\'e7on de sa selle. Ils \'e9vit\'e8rent ainsi les parties plus fr\'e9 +quent\'e9es de la province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfum\'e9es comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit bourg perdu dans les plantations d +\rquote un pays d\'e9j\'e0 sauvage. +\par +\par Le sol \'e9tait uni et plat. En toutes directions s\rquote \'e9tendaient des champs de bruy\'e8res, sillonn\'e9s de massifs d\rquote \'e9paisses jungles. Mais la contr\'e9e devint plus accident\'e9e aux approches d\rquote Adjuntah. +\par +\par Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses caves d\rquote Ellora, et peut-\'eatre plus belles dans leur ensemble, occupent la partie inf\'e9rieure d\rquote une petite vall\'e9e, \'e0 un demi mille environ de la ville. +\par +\par Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, o\'f9 la notice du gouverneur devait \'eatre d\'e9j\'e0 affich\'e9e. En cons\'e9quence, nulle crainte d\rquote \'eatre reconnu. +\par +\par Aussi, quinze heures apr\'e8s avoir quitt\'e9 Ellora, ses deux compagnons et lui s\rquote enfon\'e7aient-ils \'e0 travers un \'e9troit d\'e9fil\'e9, qui conduisait \'e0 la vall\'e9e c\'e9l\'e8bre, dont les vingt-sept temples, taill\'e9s \'ab\~\'e0 m\'eame +\~\'bb dans le massif rocheux, se penchent sur de vertigineux ab\'eemes. +\par +\par La nuit \'e9tait superbe, tout \'e9tincelante de constellations, mais sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces \'ab\~bars\~\'bb, qui comptent parmi les g\'e9ants de la flore indienne, se d\'e9coupaient en noir sur le fond \'e9 +toile du ciel. Pas un souffle ne traversait l\rquote atmosph\'e8re, pas une feuille ne remuait, pas un bruit ne se faisait entendre, si ce n\rquote est le sourd murmure d\rquote un torrent, qui coulait \'e0 quelques centaines de pieds, dan +s le fond du ravin. Mais ce murmure s\rquote accentua et devint un v\'e9ritable mugissement, lorsque les chevaux eurent atteint la chute d\rquote eau du Satkhound, qui tombe d\rquote une hauteur de cinquante toises, en se d\'e9chirant \'e0 + la saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussi\'e8re tourbillonnait dans le d\'e9fil\'e9 et se f\'fbt nuanc\'e9e des sept couleurs de l\rquote arc-en-ciel, si la lune e\'fbt \'e9clair\'e9 l\rquote +horizon dans cette belle nuit de printemps. +\par +\par Le Nana, Balao Rao et K\'e2lagani \'e9taient arriv\'e9s. Au brusque d\'e9tour du d\'e9fil\'e9, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vall\'e9e enrichie par ces chefs-d\rquote \'9cuvre de l\rquote architecture bouddhique. L\'e0 +, sur les murailles de ces temples, orn\'e9s \'e0 profusion de colonnes, de rosaces, d\rquote arabesques, de v\'e9randahs, peupl\'e9s de figures colossales d\rquote animaux aux formes fantastiques, creus\'e9s de sombres cellules qu\rquote +habitaient autrefois les pr\'eatres, gardiens de ces demeures sacr\'e9es, l\rquote artiste peut encore admirer quelques fresques que l\rquote on dirait peintes d\rquote hier, et qui repr\'e9sentent des c\'e9r\'e9monies royales, de +s processions religieuses, des batailles o\'f9 figurent toutes les armes de l\rquote \'e9poque, telles qu\rquote elles furent dans ce splendide pays de l\rquote Inde, aux premiers temps de l\rquote \'e8re chr\'e9tienne. +\par +\par Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces myst\'e9rieuses hypog\'e9es. Plus d\rquote une fois, ses compagnons et lui, trop press\'e9s par les troupes royales, y avaient trouv\'e9 refuge aux mauvais jours de l\rquote +insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les plus \'e9troits tunnels m\'e9nag\'e9s dans le massif quartzeux, les sinueux conduits crois\'e9s sous tous les angles, les mille ramifications de ce labyrinthe, dont l\rquote enchev\'ea +trement e\'fbt lass\'e9 les plus patients, tout cela lui \'e9tait familier. Il ne pouvait s\rquote y perdre, m\'eame quand une torche n\rquote \'e9clairait pas leurs sombres profondeurs. +\par +\par Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme s\'fbr de ce qu\rquote il fait, alla droit \'e0 l\rquote une des excavations les moins importantes du groupe. L\rquote ouverture en \'e9tait obstru\'e9e par un rideau d\rquote arbustes \'e9 +pais et un amas de grosses pierres qu\rquote un \'e9boulement ancien semblait avoir jet\'e9es l\'e0, entre les broussailles du sol et les plantes lapidaires de la roche. +\par +\par Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab pour signaler sa pr\'e9sence \'e0 l\rquote orifice de l\rquote excavation. +\par +\par Deux ou trois t\'eates d\rquote Indous apparurent aussit\'f4t entre les interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bient\'f4t des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents, form\'e8rent un groupe d\rquote une quarantaine d +\rquote hommes bien arm\'e9s. +\par +\par \'ab\~En route\~!\~\'bb dit Nana Sahib. +\par +\par Et sans demander une explication, sans savoir o\'f9 il les conduisait, ces fid\'e8les compagnons du nabab le suivirent, pr\'eats \'e0 se faire tuer sur un signe de lui. Ils \'e9taient \'e0 pied, mais leurs jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d +\rquote un cheval. +\par +\par La petite troupe s\rquote enfon\'e7a \'e0 travers le d\'e9fil\'e9 qui c\'f4toyait l\rquote ab\'eeme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la montagne. Une heure apr\'e8 +s, elle avait atteint la route du Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra. +\par +\par L\rquote embranchement que jette le railway de Bombay \'e0 Allahabad sur Nagpore, et la voie principale elle-m\'eame, qui court vers le nord-est, furent d\'e9pass\'e9s au point du jour. +\par +\par \'c0 ce moment, le train de Calcutta filait \'e0 toute vitesse, jetant sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses hennissements aux fauves effar\'e9s des jungles. +\par +\par Le nabab avait arr\'eat\'e9 son cheval, et, d\rquote une voix forte, la main tendue vers le train qui fuyait\~: +\par +\par \'ab\~Va, s\rquote \'e9cria-t-il, va dire au vice-roi de l\rquote Inde que Nana Sahib est toujours vivant, et que ce railway, \'9cuvre maudite de leurs mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017365}CHAPITRE V\line Le G\'e9ant d\rquote Acier.{\*\bkmkend _Toc98017365} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Je ne sais pas de plus compl\'e8te stup\'e9faction que celle dont les passants arr\'eat\'e9s sur la grande route de Calcutta \'e0 Chandernagor, hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu\rquote Anglais, donnaient des marques non \'e9 +quivoques dans la matin\'e9e du 6 mai. Franchement, un profond sentiment de surprise \'e9tait bien naturel. +\par +\par En effet, au lever du soleil, de l\rquote un des derniers faubourgs de la capitale de l\rquote Inde, entre deux \'e9paisses haies de curieux, sortait un \'e9trange \'e9quipage, \endash \~si toutefois ce nom peut s\rquote appliquer \'e0 l\rquote appareil +\'e9tonnant qui remontait la rive de l\rquote Hougly. +\par +\par En t\'eate, et comme unique moteur du convoi, un \'e9l\'e9phant gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large \'e0 proportion, s\rquote avan\'e7ait tranquillement et myst\'e9rieusement. Sa trompe \'e9tait \'e0 demi recourb\'e9e, comme une \'e9 +norme corne d\rquote abondance, la pointe en l\rquote air. Ses d\'e9fenses, toutes dor\'e9es, se dressaient hors de son \'e9norme m\'e2choire, semblables \'e0 deux faux mena\'e7antes. Sur son corps d\rquote un vert sombre, bizarrement tachet\'e9, se d\'e9 +veloppait une riche draperie de couleurs voyantes, rehauss\'e9e de filigranes d\rquote argent et d\rquote or, que bordait une frange de gros glands \'e0 torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle tr\'e8s orn\'e9e, couronn\'e9e d\rquote un d\'f4 +me arrondi \'e0 la mode indienne, et dont les parois \'e9taient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux hublots d\rquote une cabine de navire. +\par +\par Ce que tra\'eenait cet \'e9l\'e9phant, c\rquote \'e9tait un train compos\'e9 de deux \'e9normes chars, ou plut\'f4t deux v\'e9ritables maisons, sortes de bungalows roulants, mont\'e9s chacun sur quatre roues sculpt\'e9 +es aux moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que le segment inf\'e9rieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient \'e0 demi le soubassement de ces \'e9normes appareils de locomotion. Une passerelle articul\'e9e, se pr\'ea +tant aux caprices des tournants, reliait la premi\'e8re voiture \'e0 la seconde. +\par +\par Comment un seul \'e9l\'e9phant, si fort qu\rquote il f\'fbt, pouvait-il tra\'eener ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent\~? Il le faisait, cependant, l\rquote \'e9tonnant animal\~! Ses larges pattes se relevaient et s\rquote +abaissaient automatiquement avec une r\'e9gularit\'e9 toute m\'e9canique, et il passait imm\'e9diatement du pas au trot, sans que ni la voix ni la main d\rquote un \'ab\~mahout\~\'bb se fissent voir ou entendre. +\par +\par Voil\'e0 ce dont les curieux devaient tout d\rquote abord s\rquote \'e9tonner, s\rquote ils se tenaient \'e0 quelque distance. Mais s\rquote ils s\rquote approchaient du colosse, voici ce qu\rquote ils d\'e9couvraient, et leur surprise faisait a +lors place \'e0 l\rquote admiration. +\par +\par En effet, l\rquote oreille \'e9tait frapp\'e9e, avant tout, par une sorte de mugissement cadenc\'e9, tr\'e8s semblable au cri particulier de ces g\'e9ants de la faune indienne. De plus, \'e0 petits intervalles, il s\rquote \'e9chappait de la trompe dress +\'e9e vers le ciel un vif tourbillon de vapeur. +\par +\par Et cependant, c\rquote \'e9tait bien l\'e0 un \'e9l\'e9phant\~! Sa peau rugueuse, d\rquote un vert noir\'e2tre, recouvrait, \'e0 n\rquote en pas douter, une de ces ossatures puissantes dont la nature a gratifi\'e9 le roi des pachydermes\~ +! Ses yeux brillaient de l\rquote \'e9clat de la vie\~! Ses membres \'e9taient dou\'e9s de mouvement\~! +\par +\par Oui\~! Mais si quelque curieux se f\'fbt hasard\'e9 \'e0 poser sa main sur l\rquote \'e9norme animal, tout se f\'fbt expliqu\'e9. Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un merveilleux trompe-l\rquote \'9cil, une imitation surprenante, ayant toutes les app +arences de la vie, m\'eame de pr\'e8s. +\par +\par En effet, cet \'e9l\'e9phant \'e9tait en t\'f4le d\rquote acier, et toute une locomotive routi\'e8re se cachait dans ses flancs. +\par +\par Quant au train, au \'ab\~Steam-House\~\'bb, pour employer la qualification qui lui convient, c\rquote \'e9tait l\rquote habitation roulante promise par l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par Le premier char, ou plut\'f4t la premi\'e8re maison, servait d\rquote habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, \'e0 Banks et \'e0 moi. +\par +\par La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le personnel de l\rquote exp\'e9dition. +\par +\par Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la sienne, et voil\'e0 pourquoi, dans cette matin\'e9e du 6 mai, nous \'e9tions partis en cet extraordinaire \'e9quipage, afin de visiter les r\'e9gions septentrionales de la p\'e9ninsule indienne. + +\par +\par Mais \'e0 quoi bon cet \'e9l\'e9phant artificiel\~? Pourquoi cette fantaisie, en d\'e9saccord avec l\rquote esprit si pratique des Anglais\~? Jamais jusqu\rquote alors on n\rquote avait imagin\'e9 de donner \'e0 une locomotive, destin\'e9e \'e0 + circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur les rails des voies ferr\'e9es, la forme d\rquote un quadrup\'e8de quelconque\~! +\par +\par Il faut bien l\rquote avouer, la premi\'e8re fois que nous f\'fbmes admis \'e0 voir cette surprenante machine, il y eut un \'e9bahissement g\'e9n\'e9ral. Les pourquoi et les comment tomb\'e8rent dru sur notre ami Banks. C\rquote \'e9tait d\rquote apr\'e8 +s ses plans et sous sa direction que cette locomotive routi\'e8re avait \'e9t\'e9 construite. Qui donc avait pu lui donner l\rquote id\'e9e bizarre de la dissimuler entre les parois d\rquote acier d\rquote un \'e9l\'e9phant m\'e9canique\~? +\par +\par \'ab\~Mes amis, se contenta de r\'e9pondre tr\'e8s s\'e9rieusement Banks, connaissez-vous le rajah de Bouthan\~? +\par +\par \endash \~Je le connais, r\'e9pondit le capitaine Hod, o\'f9 plut\'f4t je le connaissais, car il est mort depuis trois mois. +\par +\par \endash \~Eh bien, avant de mourir, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, le rajah de Bouthan \'e9tait non seulement vivant, mais il vivait autrement qu\rquote un autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce f\'fbt. Il ne se refusait rien, +\endash \~je dis rien de ce qui avait pu une fois lui passer par la t\'eate. Son cerveau s\rquote usait \'e0 imaginer l\rquote impossible, et, si elle n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 in\'e9puisable, sa bourse se f\'fbt \'e9puis\'e9e \'e0 le r\'e9 +aliser en toutes choses. Il \'e9tait riche comme les nababs d\rquote autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses caisses. S\rquote il se donnait jamais quelque mal, ce n\rquote \'e9tait que pour d\'e9penser ses \'e9cus d\rquote une fa\'e7 +on un peu moins banale que ses confr\'e8res en millions. Or, un jour, il lui vint une id\'e9e, qui bient\'f4t l\rquote obs\'e9da au point de ne plus le laisser dormir, une id\'e9e dont Salomon e\'fbt \'e9t\'e9 fier, et qu\rquote il aurait certainement r +\'e9alis\'e9e, s\rquote il e\'fbt connu la vapeur\~: c\rquote \'e9tait de voyager d\rquote une fa\'e7on absolument nouvelle jusqu\rquote \'e0 lui, et d\rquote avoir un \'e9quipage comme personne n\rquote en aurait jamais pu r\'ea +ver. Il me connaissait, il me fit venir \'e0 sa cour, il me dessina lui-m\'eame le plan de son appareil de locomotion. Ah\~! si vous croyez, mes amis, que j\rquote \'e9clatai de rire \'e0 la proposition du rajah, vous vous trompez\~ +! Je compris parfaitement que cette grandiose id\'e9e avait d\'fb naturellement prendre naissance dans le cerveau d\rquote un souverain indou, et je n\rquote eus plus qu\rquote un d\'e9sir, la r\'e9aliser au plus t\'f4t, dans des conditions qui p +ussent satisfaire mon po\'e9tique client et moi-m\'eame. Un ing\'e9nieur s\'e9rieux n\rquote a pas tous les jours l\rquote occasion d\rquote aborder le fantastique, et d\rquote ajouter un animal de sa fa\'e7on \'e0 la faune de l\rquote +Apocalypse ou aux cr\'e9ations des }{\i Mille et une Nuits}{. En somme, la fantaisie du rajah \'e9tait r\'e9alisable. Vous savez tout ce que l\rquote on fait, ce que l\rquote on peut faire, ce que l\rquote on fera en m\'e9canique. Je me mis donc \'e0 l +\rquote \'9cuvre, et, dans cette enveloppe de t\'f4le d\rquote acier qui figure un \'e9l\'e9phant, je parvins \'e0 enfermer la chaudi\'e8re, le m\'e9canisme et le tender d\rquote une locomotive routi\'e8re avec tous ses accessoires. La trompe articul\'e9 +e, qui peut au besoin se lever et s\rquote abattre, me servit de chemin\'e9e\~; un excentrique me permit d\rquote atteler les jambes de mon animal aux roues de l\rquote appareil\~; je disposai ses yeux comme les lentilles d\rquote un phare, de mani\'e8re +\'e0 projeter deux jets de lumi\'e8re \'e9lectrique, et l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel fut achev\'e9. Mais la cr\'e9ation n\rquote avait pas \'e9t\'e9 spontan\'e9e. J\rquote avais trouv\'e9 plus d\rquote une difficult\'e9 \'e0 vaincre, qui ne s +\rquote \'e9tait pas r\'e9solue du premier coup. Ce moteur, \endash \~joujou immense si vous voulez, \endash \~me co\'fbta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se tenait pas d\rquote +impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de l\rquote ajusteur e\'fbt permis \'e0 son \'e9l\'e9phant de prendre sa course \'e0 travers champs. L\rquote infortun\'e9 n\rquote +avait pas eu le temps d\rquote essayer sa maison roulante\~! Mais ses h\'e9ritiers, moins fantasques que lui, consid\'e9r\'e8rent cet appareil avec terreur et superstition, comme l\rquote \'9cuvre d\rquote un fou. Ils n\rquote +eurent donc rien de plus press\'e9 que de s\rquote en d\'e9faire \'e0 vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et pourquoi nous seuls au monde, j\rquote en r\'e9ponds, nous avons \'e0 + notre disposition un \'e9l\'e9phant \'e0 vapeur de la force de quatre-vingts chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts \'e9l\'e9phants de trois cents kilogramm\'e8tres\~! +\par +\par \endash \~Bravo\~! Banks, bravo\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Un ma\'eetre ing\'e9nieur qui est pardessus le march\'e9 un artiste, un po\'e8te en fer et en acier, c\rquote est l\rquote oiseau rare entre tous\~! +\par +\par \endash \~Le rajah mort, r\'e9pondit Banks, et son \'e9quipage rachet\'e9, je n\rquote ai pas eu le courage de d\'e9truire mon \'e9l\'e9phant et de restituer \'e0 la locomotive sa forme ordinaire\~! +\par +\par \endash \~Et vous avez mille fois bien fait\~! r\'e9pliqua le capitaine. Il est superbe, notre \'e9l\'e9phant, superbe\~! Et quel effet nous ferons avec ce gigantesque animal, lorsqu\rquote il nous prom\'e8nera au milieu des plaines et \'e0 + travers les jungles de l\rquote Indoustan\~! C\rquote est une id\'e9e de rajah\~! Eh bien, cette id\'e9e, nous la mettrons \'e0 profit, n\rquote est-ce pas, mon colonel\~?\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro avait presque souri. C\rquote \'e9tait l\rquote \'e9quivalent d\rquote une approbation compl\'e8te, donn\'e9e par lui aux paroles du capitaine. Le voyage fut donc r\'e9solu, et voil\'e0 comment un \'e9l\'e9phant d\rquote +acier, un animal unique en son genre, un L\'e9viathan artificiel, en fut r\'e9duit \'e0 tra\'eener la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de promener dans toute sa pompe l\rquote un des plus opulents rajahs de la p\'e9ninsule indienne. +\par +\par Comment est dispos\'e9e cette locomotive routi\'e8re, \'e0 laquelle Banks avait ing\'e9nieusement apport\'e9 tous les perfectionnements de la science moderne\~? Le voici\~: +\par +\par Entre les quatre roues s\rquote allonge l\rquote ensemble du m\'e9canisme, cylindres, bielles, tiroirs, pompe d\rquote alimentation, excentriques, que recouvre le corps de la chaudi\'e8re. Cette chaudi\'e8 +re tubulaire, sans retour de flammes, offre soixante m\'e8tres carr\'e9s de surface de chauffe. Elle est enti\'e8rement contenue dans la partie ant\'e9rieure du corps de l\rquote \'e9l\'e9phant de t\'f4le, dont la partie post\'e9 +rieure recouvre le tender, destin\'e9 \'e0 porter l\rquote eau et le combustible. La chaudi\'e8re et le tender, tous deux mont\'e9s sur le m\'eame truk, sont s\'e9par\'e9s par un intervalle, laiss\'e9 libre pour le service du chauffeur. Le m\'e9 +canicien, lui, se tient dans la tourelle, construite \'e0 l\rquote \'e9preuve de la balle, qui surmonte le corps de l\rquote animal, et dans laquelle, en cas de s\'e9rieuse attaque, tout notre monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du m\'e9 +canicien se trouvent les soupapes de s\'fbret\'e9 et le manom\'e8tre indiquant la tension du fluide\~; sous sa main, le r\'e9gulateur et le levier qui lui servent, l\rquote un \'e0 r\'e9gler l\rquote introduction de la vapeur, l\rquote autre \'e0 man\'9c +uvrer les tiroirs, et par cons\'e9quent \'e0 provoquer la marche avant ou arri\'e8re de l\rquote appareil. De cette tourelle, \'e0 travers d\rquote \'e9pais verres lenticulaires, dispos\'e9s ad hoc dans d\rquote \'e9 +troites embrasures, il peut observer la route qui se d\'e9veloppe devant ses yeux, et une p\'e9dale lui permet, en modifiant l\rquote angle des roues ant\'e9rieures, d\rquote en suivre les courbes, quelles qu\rquote elles soient. +\par +\par Des ressorts, du meilleur acier, fix\'e9s aux essieux, supportent la chaudi\'e8re et le tender, de mani\'e8re \'e0 amortir les secousses caus\'e9es par les in\'e9galit\'e9s du sol. Quant aux roues, d\rquote une solidit\'e9 \'e0 toute \'e9 +preuve, elles sont ray\'e9es \'e0 leurs jantes, afin de pouvoir mordre le terrain, ce qui les emp\'eache de \'ab\~patiner\~\'bb. +\par +\par Ainsi que nous l\rquote a dit Banks, la force nominale de la machine est de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette machine, combin\'e9e suivant les principes du \'ab\~syst +\'e8me Field\~\'bb, est \'e0 double cylindre, avec d\'e9tente variable. Une bo\'eete herm\'e9tiquement close enveloppe tout le m\'e9canisme, de mani\'e8re \'e0 le soustraire \'e0 la poussi\'e8re des routes, qui en alt\'e9 +rerait rapidement les organes. Son extr\'eame perfectionnement consiste surtout en ceci\~: c\rquote est qu\rquote elle d\'e9pense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la d\'e9pense moyenne, compar\'e9e \'e0 l\rquote effet utilis\'e9, n\rquote a \'e9t +\'e9 si bien m\'e9nag\'e9e, que l\rquote on chauffe au charbon ou que l\rquote on chauffe au bois, car les grilles du foyer sont propres \'e0 br\'fbler toutes sortes de combustible. Quant \'e0 la vitesse normale de cette locomotive routi\'e8re, l\rquote +ing\'e9nieur l\rquote estime \'e0 vingt-cinq kilom\'e8tres \'e0 l\rquote heure, mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante. Les roues, je l\rquote ai dit, ne sont pas expos\'e9es \'e0 patiner, non seulement par l\rquote +effet de cette morsure que leurs jantes font au sol, mais aussi parce que la suspension de l\rquote appareil sur des ressorts de premier choix est parfaitement \'e9tablie et r\'e9partit \'e9galement le poids que les cahots tendent \'e0 in\'e9galiser. En o +utre, ces roues peuvent \'eatre ais\'e9ment command\'e9es par des freins atmosph\'e9riques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un calage instantan\'e9, qui produit un arr\'eat presque subit. +\par +\par Quant \'e0 la facilit\'e9 qu\rquote a cette machine de gravir les pentes, elle est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux r\'e9sultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive exerc\'e9 +e sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle ais\'e9ment franchir des pentes de dix \'e0 douze centim\'e8tres par m\'e8tre, \endash \~ce qui est consid\'e9rable. +\par +\par D\rquote ailleurs, les routes que les Anglais ont \'e9tablies dans l\rquote Inde, et dont le r\'e9seau comporte un d\'e9veloppement de plusieurs milliers de milles, sont magnifiques. Elles doivent se pr\'eater excellemment \'e0 + ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road, qui traverse la p\'e9ninsule, il s\rquote \'e9tend sur un espace ininterrompu de douze cents milles, soit pr\'e8s de deux mille kilom\'e8tres. +\par +\par Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel tra\'eenait apr\'e8s lui. +\par +\par Ce que Banks avait rachet\'e9 des h\'e9ritiers du nabab pour le compte du colonel Munro, ce n\rquote \'e9tait pas uniquement la locomotive routi\'e8re, c\rquote \'e9tait aussi le train qu\rquote elle remorquait. On ne s\rquote \'e9 +tonnera pas que le rajah de Bouthan l\rquote e\'fbt fait construire \'e0 sa fantaisie et suivant la mode indoue. Je l\rquote ai d\'e9j\'e0 appel\'e9 un bungalow roulant\~; il m\'e9rite ce nom, et, en v\'e9rit\'e9 +, les deux chars qui le composent sont tout simplement une merveille de l\rquote architecture du pays. +\par +\par Que l\rquote on se figure deux esp\'e8ces de pagodes sans minarets, avec leurs toits \'e0 double fa\'eetage, arrondis en d\'f4mes ventrus, l\rquote encorbellement de leurs fen\'eatres que supportent des pilastres sculpt\'e9s, leur ornementation en d\'e9 +coupages multicolores de bois pr\'e9cieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes \'e9l\'e9gantes, les v\'e9randahs si richement dispos\'e9es, qui les terminent \'e0 l\rquote avant et \'e0 l\rquote arri\'e8re. Oui\~! deux pagodes que l +\rquote on croirait d\'e9tach\'e9es de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reli\'e9es l\rquote une \'e0 l\rquote autre, \'e0 la remorque de cet \'e9l\'e9phant d\rquote acier, allaient courir les grandes routes\~! +\par +\par Et ce qu\rquote il faut ajouter, car cela compl\'e8te bien ce prodigieux appareil de locomotion, c\rquote est qu\rquote il peut flotter. En effet, la partie inf\'e9rieure du corps de l\rquote \'e9l\'e9phant, qui contient chaudi\'e8re et machine, fo +rme bateaux de t\'f4le l\'e9g\'e8re, dont une heureuse disposition de bo\'eetes \'e0 air assure la flottabilit\'e9. Un cours d\rquote eau se pr\'e9sente-t-il, l\rquote \'e9l\'e9phant s\rquote y lance, le train suit, et les pattes de l\rquote +animal, mues par les bielles, entra\'eenent tout Steam-House. Avantage inappr\'e9ciable dans cette vaste contr\'e9e de l\rquote Inde, o\'f9 abondent des fleuves dont les ponts sont encore \'e0 construire. +\par +\par Tel \'e9tait donc ce train, unique en son genre, et tel l\rquote avait voulu le capricieux rajah de Bouthan. +\par +\par Mais si Banks avait respect\'e9 cette fantaisie qui donnait au moteur la forme d\rquote un \'e9l\'e9phant, et aux voitures l\rquote apparence de pagodes, il avait cru devoir am\'e9nager l\rquote int\'e9rieur au go\'fbt anglais, en l\rquote +appropriant pour un voyage de longue dur\'e9e. C\rquote \'e9tait tr\'e8s r\'e9ussi. +\par +\par Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui, int\'e9rieurement, ne mesuraient pas moins de six m\'e8tres de largeur. Ils d\'e9passaient, par cons\'e9quent, les essieux des roues, qui n\rquote en avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts tr +\'e8s longs et d\rquote une extr\'eame flexibilit\'e9, les cahots leur \'e9taient aussi peu sensibles que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien \'e9tablie. +\par +\par Le premier char avait une longueur de quinze m\'e8tres. \'c0 l\rquote avant, son \'e9l\'e9gante v\'e9randah, port\'e9e sur de l\'e9gers pilastres, abritait un large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se tenir \'e0 l\rquote +aise. Deux fen\'eatres et une porte s\rquote ouvraient sur le salon, \'e9clair\'e9 en outre par deux fen\'eatres lat\'e9rales. Ce salon, meubl\'e9 d\rquote une table et d\rquote une biblioth\'e8que, garni de divans moelleux dans toute sa largeur, \'e9 +tait artistement d\'e9cor\'e9 et tendu de riches \'e9toffes. Un \'e9pais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des \'ab\~tattis\~\'bb, sortes d\rquote \'e9crans de v\'e9tiver, dispos\'e9s devant les fen\'eatres, et sans cesse arros\'e9s d\rquote +eau parfum\'e9e, entretenaient une agr\'e9able fra\'eecheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines qui servaient de chambres. Au plafond pendait une \'ab\~punka\~\'bb, qu\rquote +une courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche du train, ou que le bras d\rquote un serviteur mettait en mouvement pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens possibles aux exc\'e8s d\rquote une temp\'e9 +rature qui, durant certains mois de l\rquote ann\'e9e, s\rquote \'e9l\'e8ve \'e0 l\rquote ombre au-dessus de quarante-cinq degr\'e9s centigrades\~? +\par +\par \'c0 l\rquote arri\'e8re du salon, une seconde porte, en bois pr\'e9cieux, faisant face \'e0 la porte de la v\'e9randah, s\rquote ouvrait sur la salle \'e0 manger, \'e9clair\'e9e, non seulement par les fen\'eatres lat\'e9 +rales, mais aussi par un plafond en verre d\'e9poli. Autour de la table qui en occupait le milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n\rquote \'e9tions que quatre\~: c\rquote est assez dire que nous serions \'e0 l\rquote aise. Buffets et cr\'e9 +dences, charg\'e9s de tout ce luxe d\rquote argenterie, de verreries et de porcelaines qu\rquote exige le confort anglais, meublaient cette salle \'e0 manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, \'e0 demi engag\'e9s dans des entailles sp\'e9 +ciales, ainsi que cela se fait \'e0 bord des navires, \'e9taient \'e0 l\rquote abri des chocs, m\'eame sur les plus mauvaises routes, si notre train \'e9tait jamais forc\'e9 de s\rquote y aventurer. +\par +\par La porte, \'e0 l\rquote arri\'e8re de la salle \'e0 manger, donnait acc\'e8s sur un couloir, qui aboutissait \'e0 un balcon post\'e9rieur, \'e9galement recouvert d\rquote une seconde v\'e9randah. Le long de ce couloir \'e9taient am\'e9nag\'e9 +es quatre chambres, \'e9clair\'e9es lat\'e9ralement, contenant un lit, une toilette, une armoire, un divan, et dispos\'e9es comme les cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La premi\'e8re de ces chambres, \'e0 gauche, \'e9tait occup\'e9 +e par le colonel Munro\~; la seconde, \'e0 droite, par l\rquote ing\'e9nieur Banks. La chambre du capitaine Hod faisait suite, \'e0 droite, \'e0 celle de l\rquote ing\'e9nieur\~; la mienne, \'e0 gauche, \'e0 celle du colonel Munro. +\par +\par Le second char, long de douze m\'e8tres, poss\'e9dait, comme le premier, un balcon \'e0 v\'e9randah, qui s\rquote ouvrait sur une large cuisine, flanqu\'e9e lat\'e9ralement de deux offices, et munie de tout son mat\'e9riel. Cette cuisine commun +iquait avec un couloir qui s\rquote \'e9vasait en quadrilat\'e8re dans sa partie centrale, et formait pour le personnel de l\rquote exp\'e9dition une seconde salle \'e0 manger, \'e9clair\'e9e par une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, \'e9 +taient dispos\'e9es quatre cabines, occup\'e9es par le sergent Mac Neil, le m\'e9canicien, le chauffeur et l\rquote ordonnance du colonel Munro\~; puis, \'e0 l\rquote arri\'e8re, deux autres cabines, l\rquote une destin\'e9e au cuisinier, l\rquote +autre au brosseur du capitaine Hod\~; plus, d\rquote autres chambres, servant d\rquote armurerie, de glaci\'e8re, de compartiment de bagages, etc., et s\rquote ouvrant sur le balcon \'e0 v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re. +\par +\par On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement dispos\'e9 les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient \'eatre chauff\'e9es, pendant l\rquote hiver, au moyen d\rquote un appareil dont l\rquote +air chaud, fourni par la machine, circulait \'e0 travers les chambres, sans compter deux petites chemin\'e9es, install\'e9es dans le salon et la salle \'e0 manger. Nous \'e9tions donc en mesure de braver les rigueurs de la saison froide, m\'eame sur les +premi\'e8res pentes des montagnes du Thibet. +\par +\par L\rquote importante question des provisions n\rquote avait pas \'e9t\'e9 n\'e9glig\'e9e, on le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi nourrir pendant un an tout le personnel de l\rquote exp\'e9dition. Ce dont nous avions le p +lus abondamment, c\rquote \'e9taient des bo\'eetes de viandes conserv\'e9es des meilleures marques, principalement du b\'9cuf bouilli et du b\'9cuf en daube, et des p\'e2t\'e9s de ces \'ab\~mourghis\~\'bb, ou poulets, dont la consommation est si consid +\'e9rable dans toute la p\'e9ninsule indienne. +\par +\par Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le d\'e9jeuner du matin, qui pr\'e9c\'e8de le d\'e9jeuner s\'e9rieux, ni le bouillon pour le \'ab\~tiffin\~\'bb, qui pr\'e9c\'e8de le d\'eener du soir, gr\'e2ce aux pr\'e9 +parations nouvelles qui permettent de les transporter au loin \'e0 l\rquote \'e9tat concentr\'e9. +\par +\par Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 soumis \'e0 l\rquote \'e9vaporation, de mani\'e8re \'e0 prendre une consistance p\'e2teuse, le lait est enferm\'e9 dans des bo\'eetes herm\'e9tiquement closes, d\rquote +une contenance de quatre cent cinquante grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les aditionnant d\rquote un quintuple poids d\rquote eau. Dans ces conditions, il est identique par sa composition au lait normal et de bonne qualit\'e9. M +\'eame r\'e9sultat pour le bouillon, qui, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 conserv\'e9 par des moyens analogues et r\'e9duit en tablettes, donne par dissolution d\rquote excellents potages. +\par +\par Quant \'e0 la glace, d\rquote un emploi si utile sous ces chaudes latitudes, il nous \'e9tait facile de la produire, en peu d\rquote instants, au moyen de ces appareils Carr\'e9, qui provoquent l\rquote abaissement de la temp\'e9rature par l\rquote \'e9 +vaporation du gaz ammoniac liqu\'e9fi\'e9. Un des compartiments d\rquote arri\'e8re \'e9tait m\'eame dispos\'e9 comme une glaci\'e8re, et soit par l\rquote \'e9vaporation de l\rquote ammoniaque, soit par la volatilisation de l\rquote \'e9ther m\'e9 +thylique, le produit de nos chasses pouvait \'eatre ind\'e9finiment conserv\'e9, gr\'e2ce \'e0 l\rquote application des proc\'e9d\'e9s dus \'e0 un Fran\'e7ais, mon compatriote Ch. Tellier. C\rquote \'e9tait l\'e0, on en conviendra, une ressource pr\'e9 +cieuse, qui devait mettre \'e0 notre disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure qualit\'e9. +\par +\par En ce qui concerne les boissons, la cave en \'e9tait bien fournie. Vins de France, bi\'e8res diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des places sp\'e9ciales et en quantit\'e9 suffisante pour les premiers besoins. +\par +\par Il faut remarquer, d\rquote ailleurs, que notre itin\'e9raire ne devait pas nous \'e9carter sensiblement des provinces habit\'e9es de la p\'e9ninsule. L\rquote Inde n\rquote est pas un d\'e9sert, il s\rquote en faut. \'c0 la condition de ne point m\'e9 +nager les roupies, il est ais\'e9 de s\rquote y procurer, non seulement le n\'e9cessaire, mais aussi le superflu. Peut-\'eatre, lorsque nous hivernerions dans les r\'e9gions septentrionales, \'e0 la base de l\rquote Himalaya, serions-nous r\'e9duits \'e0 + nos seules ressources. Dans ce cas encore, il serait facile de faire face \'e0 toutes les exigences d\rquote une existence confortable. L\rquote esprit pratique de notre ami Banks avait tout pr\'e9vu, et l\rquote +on pouvait se reposer sur lui du soin de nous ravitailler en route. +\par +\par En somme, voici quel est l\rquote itin\'e9raire de ce voyage, \endash \~itin\'e9raire qui fut arr\'eat\'e9 en principe, sauf les quelques modifications que des circonstances impr\'e9vues pouvaient y apporter\~: +\par +\par Partir de Calcutta en suivant la vall\'e9e du Gange jusqu\rquote \'e0 Allahabad, s\rquote \'e9lever \'e0 travers le royaume d\rquote Oude de mani\'e8re \'e0 gagner les premi\'e8res rampes du Thibet, camper pendant quelques mois, tant\'f4 +t en un endroit, tant\'f4t en un autre, en donnant au capitaine Hod toute facilit\'e9 pour organiser ses chasses, puis redescendre jusqu\rquote \'e0 Bombay. +\par +\par C\rquote \'e9tait pr\'e8s de neuf cents lieues \'e0 faire. Mais notre maison et tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui se refuserait \'e0 faire plusieurs fois le tour du monde\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017366}CHAPITRE VI\line Premi\'e8res \'e9tapes.{\*\bkmkend _Toc98017366} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 6 mai, d\'e8s l\rquote aube, j\rquote avais quitt\'e9 l\rquote h\'f4tel Spencer, l\rquote un des meilleurs de Calcutta, o\'f9 je demeurais depuis mon arriv\'e9e dans la capitale de l\rquote Inde. Cette grande cit\'e9 n\rquote a +vait plus maintenant de secrets pour moi. Promenades du matin, \'e0 pied, pendant les premi\'e8res heures du jour\~; promenades du soir, en voiture, dans le Strand, jusqu\rquote \'e0 l\rquote esplanade du fort William, au milieu des splendides \'e9 +quipages des Europ\'e9ens qui croisent assez d\'e9daigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras babous indig\'e8nes\~; excursions \'e0 travers ces curieuses rues marchandes, qui portent tr\'e8s justement le nom de bazars\~ +; visites aux champs d\rquote incin\'e9ration des morts, sur les bords du Gange, aux jardins botaniques du naturaliste Hooker, \'e0 \'ab\~madame K\'e2li\~\'bb, l\rquote horrible femme \'e0 quatre bras, cette farouche d\'e9 +esse de la mort, qui se cache dans un petit temple de l\rquote un de ces faubourgs, dans lesquels se c\'f4toient la civilisation moderne et la barbarie native, c\rquote \'e9tait fait. Contempler le palais du vice-roi, qui s\rquote \'e9l\'e8ve pr\'e9cis +\'e9ment en face de l\rquote h\'f4tel Spencer\~; admirer le curieux palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacr\'e9 \'e0 la m\'e9moire des grands hommes de notre \'e9poque\~; \'e9tudier en d\'e9tail l\rquote int\'e9ressante mosqu\'e9e d\rquote +Hougly\~; courir le port, encombr\'e9 des plus beaux b\'e2timents de commerce de la marine anglaise\~; dire enfin adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes, \endash \~ces oiseaux ont tant de noms\~! \endash \~qui sont charg\'e9 +s de nettoyer les rues et de tenir la ville dans un parfait \'e9tat de salubrit\'e9, cela \'e9tait fait aussi, et je n\rquote avais plus qu\rquote \'e0 partir. +\par +\par Donc, ce matin-l\'e0, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture \'e0 deux chevaux et \'e0 quatre roues, \endash \~indigne de figurer parmi les confortables produits de la carrosserie anglaise, \endash \~vint me prendre sur la place du Gouvernement et m +\rquote eut bient\'f4t d\'e9pos\'e9 \'e0 la porte du bungalow du colonel Munro. +\par +\par \'c0 cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 emm\'e9nager, \endash \~c\rquote est le mot. +\par +\par Il va sans dire que nos bagages avaient \'e9t\'e9 pr\'e9alablement d\'e9pos\'e9s dans leur compartiment sp\'e9cial. Nous n\rquote emportions d\rquote ailleurs que le n\'e9cessaire. Seulement, en fait d\rquote armes, le capitaine Hod n\rquote +avait pas pens\'e9 que l\rquote indispensable p\'fbt comprendre moins de quatre carabines Enfield, \'e0 balles explosibles, quatre fusils de chasse, deux canardi\'e8res, sans compter un certain nombre de fusils et de revolvers, \endash \~ +de quoi armer tout notre monde. Cet attirail mena\'e7ait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on n\rquote e\'fbt pas fait entendre raison \'e0 ce sujet au Nemrod de l\rquote exp\'e9dition. +\par +\par Il \'e9tait enchant\'e9 d\rquote ailleurs, le capitaine Hod\~! Le plaisir d\rquote arracher son colonel \'e0 la solitude de sa retraite, la joie de partir pour les provinces septentrionales de l\rquote Inde dans un \'e9quipage + sans pareil, la perspective d\rquote exercices ultra-cyn\'e9g\'e9tiques et d\rquote excursions dans les r\'e9gions himalayennes, tout cela l\rquote animait, le surexcitait, se manifestait par d\rquote interminables interjections et des poign\'e9 +es de main \'e0 vous briser les os. +\par +\par L\rquote heure du d\'e9part avait sonn\'e9. La chaudi\'e8re \'e9tait en pression, la machine pr\'eate \'e0 fonctionner. Le m\'e9canicien se tenait \'e0 son poste, la main sur le r\'e9gulateur. Le coup de sifflet r\'e9glementaire fut lanc\'e9. +\par +\par \'ab\~En route\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, G\'e9ant d\rquote Acier, en route\~!\~\'bb +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de donner au merveilleux moteur de notre train, il le m\'e9ritait bien, et ce nom lui resta. +\par +\par Un mot sur le personnel de l\rquote exp\'e9dition, qui occupait la seconde maison roulante\~: +\par +\par Le m\'e9canicien Storr, un Anglais, appartenait \'e0 la Compagnie du \'ab\~Great Southern of India\~\'bb, qu\rquote il avait quitt\'e9e depuis quelques mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort capable, l\rquote +avait fait entrer au service du colonel Munro. C\rquote \'e9tait un homme de quarante ans, ouvrier habile, tr\'e8s entendu aux choses de son m\'e9tier, et qui devait nous rendre de grands services. +\par +\par Le chauffeur s\rquote appelait K\'e2louth. Il \'e9tait de cette classe d\rquote Indous, si recherch\'e9s par les Compagnies de chemins de fer, qui peuvent impun\'e9ment supporter cette chaleur tropicale des Indes, doubl\'e9e de la chaleur de leur chaudi +\'e8re. Il en est de m\'eame des Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le service des chaufferies pendant la travers\'e9e de la mer Rouge. Ces braves gens se contentent tout au plus de bouillir, l\'e0 o\'f9 des Europ\'e9ens r\'f4 +tiraient en quelques instants. Bon choix \'e9galement. +\par +\par L\rquote ordonnance du colonel Munro \'e9tait un Indou \'e2g\'e9 de trente-cinq ans, Gourgkah de race, nomm\'e9 Go\'fbmi. Il appartenait \'e0 ce r\'e9giment qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l\rquote usage des nouvelles munitions, dont l +\rquote emploi fut l\rquote occasion premi\'e8re ou tout au moins le pr\'e9texte de la r\'e9volte des Cipayes. Petit, leste, bien d\'e9coupl\'e9, d\rquote un d\'e9vouement \'e0 toute \'e9preuve, il portait encore l\rquote uniforme noir de la brigade des +\'ab\~rifles\~\'bb, auquel il tenait comme \'e0 sa propre peau. +\par +\par Le sergent Mac Neil et Go\'fbmi \'e9taient, de corps et d\rquote \'e2me, les deux fid\'e8les du colonel Munro. +\par +\par Apr\'e8s s\rquote \'eatre battus \'e0 ses c\'f4t\'e9s dans toutes les guerres de l\rquote Inde, apr\'e8s l\rquote avoir aid\'e9 dans ses infructueuses tentatives pour retrouver Nana Sahib, ils l\rquote +avaient suivi dans sa retraite et ne devaient jamais le quitter. +\par +\par Si Go\'fbmi \'e9tait l\rquote ordonnance du colonel, Fox, \endash \~un Anglais pur sang, tr\'e8s gai, tr\'e8s communicatif, \endash \~\'e9tait le brosseur du capitaine Hod, et non moins enrag\'e9 chasseur que lui. Ce brave gar\'e7on n\rquote e\'fb +t pas chang\'e9 cette situation sociale pour une autre, quelle qu\rquote elle f\'fbt. Sa finesse le rendait digne du nom qu\rquote il portait\~: Fox\~! Renard\~! mais un renard qui en \'e9tait \'e0 son trente-septi\'e8me tigre, \endash \~ +trois de moins que son capitaine. Il comptait bien, d\rquote ailleurs, ne pas en rester l\'e0. +\par +\par Il faut citer encore, pour compl\'e9ter le personnel de l\rquote exp\'e9dition, notre cuisinier n\'e8gre, qui r\'e9gnait \'e0 la partie ant\'e9rieure de la seconde maison entre les deux offices. Fran\'e7ais d\rquote origine, ayant d\'e9j\'e0 r\'f4 +ti et fricass\'e9 sous toutes les latitudes, \'ab\~monsieur Parazard\~\'bb, \endash \~c\rquote \'e9tait son nom, \endash \~s\rquote imaginait remplir, non un vulgaire m\'e9tier, mais une fonction de haute importance. Il pontifiait, v\'e9ritableme +nt, lorsque sa main se promenait d\rquote un fourneau \'e0 l\rquote autre, distribuant, avec la pr\'e9cision d\rquote un chimiste, le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses pr\'e9parations savantes. En somme, comme monsieur Parazard \'e9 +tait habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanit\'e9 culinaire. +\par +\par Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi, d\rquote une part, Mac Neil, Storr, K\'e2louth, Go\'fbmi, Fox et monsieur Parazard, de l\rquote autre, \endash \~en tout dix personnes, \endash \~telle \'e9tait l\rquote exp\'e9dition qu +\rquote emportait vers le nord de la p\'e9ninsule le G\'e9ant d\rquote Acier avec son train de deux maisons roulantes. N\rquote oublions pas les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n\rquote en \'e9tait plus \'e0 appr\'e9cier les qualit\'e9 +s dans ses chasses au gibier de poil et de plume. +\par +\par Le Bengale est peut-\'eatre, sinon la plus curieuse, du moins la plus riche des pr\'e9sidences de l\rquote Indoustan. Ce n\rquote est \'e9videmment pas le pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus sp\'e9cialement le centre de ce vaste royaume\~ +; mais cette province s\rquote \'e9tend sur un territoire tr\'e8s peupl\'e9, qui peut \'eatre consid\'e9r\'e9 comme le vrai pays des Indous. Elle se d\'e9veloppe, au nord, jusqu\rquote aux infranchissables fronti\'e8res de l\rquote Himalaya, et notre itin +\'e9raire allait nous permettre de la couper obliquement. +\par +\par Apr\'e8s discussion au sujet des premi\'e8res \'e9tapes, nous nous \'e9tions tous ralli\'e9s \'e0 ce projet\~: remonter pendant quelques lieues l\rquote Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur la droite la ville fran\'e7 +aise de Chandernagor, de l\'e0 suivre la ligne du chemin de fer jusqu\rquote \'e0 Burdwan, puis prendre de biais \'e0 travers le B\'e9har, de mani\'e8re \'e0 retrouver le Gange \'e0 B\'e9nar\'e8s. +\par +\par \'ab\~Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne absolument la direction du voyage\'85 D\'e9cidez sans moi. Tout ce que vous ferez sera bien fait. +\par +\par \endash \~Mon cher Munro, r\'e9pondit Banks, il convient, cependant, que tu donnes ton avis\'85 +\par +\par \endash \~Non, Banks, reprit le colonel, je t\rquote appartiens, et n\rquote ai vraiment pas de pr\'e9f\'e9rence \'e0 visiter une province plut\'f4t qu\rquote une autre. Une seule question, cependant\~: lorsque vous aurez atteint B\'e9nar\'e8 +s, quelle direction comptez-vous suivre\~? +\par +\par \endash \~La direction du nord\~! s\rquote \'e9cria imp\'e9tueusement le capitaine Hod, la route qui remonte directement jusqu\rquote aux premi\'e8res rampes de l\rquote Himalaya \'e0 travers le royaume d\rquote Oude\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, mes amis, \'e0 ce moment\'85 r\'e9pondit le colonel Munro, peut-\'eatre vous demanderai-je de\'85 Mais nous en parlerons lorsqu\rquote il sera temps. Jusque-l\'e0, allez comme bon vous semble\~!\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9ponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m\rquote \'e9tonner quelque peu. Quelle \'e9tait donc sa pens\'e9e\~? N\rquote avait-il consenti \'e0 entreprendre ce voyage qu\rquote avec l\rquote id\'e9e que le hasard le servirait peut-\'ea +tre mieux que sa volont\'e9 n\rquote avait pu le faire\~? Se disait-il que si Nana Sahib n\rquote \'e9tait pas mort, il parviendrait peut-\'eatre \'e0 le retrouver dans le nord de l\rquote Inde\~? Avait-il enfin conserv\'e9 quelque esp\'e9 +rance de pouvoir se venger encore\~? Pour moi, j\rquote avais comme un pressentiment que quelque arri\'e8re-pens\'e9e guidait le colonel Munro, et il me sembla que le sergent Mac Neil devait \'eatre dans le secret de son ma\'eetre. +\par +\par Pendant les premi\'e8res heures de cette matin\'e9e, nous avions pris place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fen\'eatres de la v\'e9randah \'e9taient ouvertes, et la punka, en agitant l\rquote air, rendait la temp\'e9 +rature plus supportable. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait maintenu au pas par le r\'e9gulateur de Storr. Une petite lieue \'e0 l\rquote heure, c\rquote \'e9tait tout ce que lui demandaient, pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu\rquote ils traversaient. + +\par +\par Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions \'e9t\'e9 suivis par un certain nombre d\rquote Europ\'e9ens, qu\rquote \'e9merveillait notre \'e9quipage, et par une foule d\rquote Indous qui le consid\'e9raient avec une sorte d\rquote admiration m\'eal +\'e9e de crainte. Cette foule s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu \'e9claircie, mais nous n\rquote \'e9chappions pas \'e0 l\rquote \'e9bahissement des passants qui prodiguaient leurs \'ab\~wahs\~! wahs\~!\~\'bb + admiratifs. Il va sans dire que toutes ces interjections \'e9taient moins pour les deux superbes chars que pour le gigantesque \'e9l\'e9phant qui les tra\'eenait en vomissant des tourbillons de vapeur. +\par +\par \'c0 dix heures, la table fut dress\'e9e dans la salle \'e0 manger, et moins secou\'e9s, certainement, que nous ne l\rquote eussions \'e9t\'e9 dans le compartiment d\rquote un wagon-salon de premi\'e8re classe, nous f\'eemes honneur au d\'e9 +jeuner de monsieur Parazard. +\par +\par La route que suivait notre train c\'f4toyait alors la rive gauche de l\rquote Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont l\rquote ensemble comprend l\rquote inextricable r\'e9 +seau du delta des Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation alluvionnaire. +\par +\par \'ab\~Ce que vous voyez l\'e0, mon cher Maucler, me dit Banks, c\rquote est une conqu\'eate du fleuve sacr\'e9 sur le golfe non moins sacr\'e9 du Bengale. Affaire de temps. Il n\rquote y a peut-\'ea +tre pas une parcelle de cette terre qui ne soit venue des fronti\'e8res de l\rquote Himalaya, transport\'e9e par le courant du Gange. Le fleuve a peu \'e0 peu \'e9gren\'e9 la montagne pour en composer le sol de cette province, o\'f9 il s\rquote est m\'e9 +nag\'e9 un lit\'85 +\par +\par \endash \~Qu\rquote il abandonne souvent pour un autre\~! ajouta le capitaine Hod. Ah\~! c\rquote est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange\~! On b\'e2tit une ville sur ses bords, et, quelques si\'e8 +cles plus tard, la ville est au milieu d\rquote une plaine, ses quais sont \'e0 sec, le fleuve a chang\'e9 sa direction et son embouchure\~! Ainsi Rajmahal, ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baign\'e9es par l\rquote infid\'e8le cours d\rquote +eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des rizi\'e8res dess\'e9ch\'e9es de la plaine\~! +\par +\par \endash \~Eh\~! r\'e9pondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit r\'e9serv\'e9 \'e0 Calcutta\~? +\par +\par \endash \~Qui sait\~? +\par +\par \endash \~Bon\~! ne sommes-nous pas l\'e0\~! r\'e9pliqua Banks. Ce n\rquote est qu\rquote une question de digues\~! Si cela est n\'e9cessaire, les ing\'e9nieurs sauront bien contenir les d\'e9bordements de ce Gange\~! On lui mettra la camisole de force\~! + +\par +\par \endash \~Heureusement pour vous, mon cher Banks, r\'e9pondis-je, les Indous ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacr\'e9\~! Ils ne vous le pardonneraient pas\~! +\par +\par \endash \~En effet, r\'e9pondit Banks, le Gange, c\rquote est un fils de Dieu, s\rquote il n\rquote est Dieu lui-m\'eame, et rien de ce qu\rquote il fait n\rquote est mal \'e0 leurs yeux\~! +\par +\par \endash \~Pas m\'eame les fi\'e8vres, le chol\'e9ra, la peste qu\rquote il entretient \'e0 l\rquote \'e9tat end\'e9mique\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Il est vrai que les tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne s +\rquote en portent pas plus mal. Au contraire\~! On dirait, vraiment, que l\rquote air empest\'e9 convient \'e0 ces animaux-l\'e0 comme l\rquote air pur d\rquote un sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah\~! ces carnassiers\~! \endash \~ +Fox\~? dit Hod en se retournant vers son brosseur, qui desservait la table. +\par +\par \endash \~Mon capitaine\~? r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~N\rquote est-ce pas l\'e0 que tu as tu\'e9 ton trente-septi\'e8me\~? +\par +\par \endash \~Oui, mon capitaine, \'e0 deux milles de Port-Canning, r\'e9pondit Fox. C\rquote \'e9tait un soir\'85 +\par +\par \endash \~Il suffit, Fox\~! reprit le capitaine en achevant un grand verre de grog, je connais l\rquote histoire du trente-septi\'e8me. Celle du trente-huiti\'e8me m\rquote int\'e9resserait davantage\~! +\par +\par \endash \~Le trente-huiti\'e8me n\rquote est pas encore tu\'e9, mon capitaine\~! +\par +\par \endash \~Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et uni\'e8me\~!\~\'bb Dans les conversations du capitaine Hod et de son brosseur, le mot \'ab\~tigre\~\'bb, on le voit, n\rquote \'e9tait jamais prononc\'e9. C\rquote \'e9 +tait inutile. Les deux chasseurs se comprenaient. +\par +\par Cependant, \'e0 mesure que nous avancions, l\rquote Hougly, qui est large de pr\'e8s d\rquote un kilom\'e8tre devant Calcutta, resserrait peu \'e0 peu son lit. En amont de la ville, ce sont d\rquote +assez basses rives que celles qui contiennent son cours. L\'e0, trop souvent, s\rquote engouffrent de formidables cyclones, qui \'e9tendent leurs d\'e9sastres sur toute la province. Quartiers enti\'e8rement d\'e9truits, centaines de maisons \'e9cras\'e9 +es les unes contre les autres, immenses plantations d\'e9vast\'e9es, milliers de cadavres jonchant la cit\'e9 et la campagne, telles sont les ruines que ces irr\'e9sistibles m\'e9t\'e9ores laissent apr\'e8s eux, et dont le cyclone de 1864 a \'e9t\'e9 l +\rquote un des plus terribles exemples. +\par +\par On sait que le climat de l\rquote Inde comprend trois saisons\~: la saison pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette derni\'e8re est la plus courte, mais c\rquote est aussi la plus p\'e9nible \'e0 + passer. Mars, avril et mai sont trois mois particuli\'e8rement redoutables. Entre tous, mai est le plus chaud. \'c0 cette \'e9poque, affronter le soleil, pendant certaines heures de la journ\'e9e, c\rquote est risquer sa vie, \endash \~ +du moins pour les Europ\'e9ens. Il n\rquote est pas rare, en effet, que, m\'eame \'e0 l\rquote ombre, la colonne thermom\'e9trique s\rquote \'e9l\'e8ve \'e0 cent six degr\'e9s Fahrenheit (environ 41\'b0 centigrades). +\par +\par \'ab\~Les hommes, dit M.\~de\~Valbezen, soufflent alors comme des chevaux cornards, et, pendant la guerre de r\'e9pression, officiers et soldats \'e9taient oblig\'e9s de recourir aux douches sur la t\'eate afin de pr\'e9venir les congestions.\~\'bb +\par +\par Toutefois, gr\'e2ce \'e0 la marche de Steam-House, \'e0 l\rquote agitation de la couche d\rquote air provoqu\'e9e par les battements de la punka, \'e0 l\rquote atmosph\'e8re humide qui circulait \'e0 travers les \'e9crans de v\'e9tiver fr\'e9 +quemment arros\'e9s, nous ne souffrions pas trop de la chaleur. D\rquote ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin jusqu\rquote au mois d\rquote octobre, n\rquote \'e9tait pas \'e9loign\'e9e, et il \'e9tait \'e0 craindre qu\rquote +elle f\'fbt plus d\'e9sagr\'e9able que la saison chaude. Apr\'e8s tout, dans les conditions o\'f9 s\rquote op\'e9rait notre voyage, nous n\rquote avions rien de grave \'e0 redouter. +\par +\par Vers une heure de l\rquote apr\'e8s-midi, apr\'e8s une d\'e9licieuse promenade au petit pas, qui s\rquote \'e9tait faite sans sortir de notre maison, nous sommes arriv\'e9s \'e0 Chandernagor. +\par +\par J\rquote avais d\'e9j\'e0 visit\'e9 ce coin de territoire, \endash \~le seul qui reste \'e0 la France dans toute la pr\'e9sidence du Bengale. Cette ville, abrit\'e9e par le drapeau tricolore et qui n\rquote a pas le droit d\rquote +entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle, cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIII}{\super e}{ si\'e8cle, est aujourd\rquote hui bien d\'e9chue, sans industrie, sans commerce, ses bazars abandonn\'e9s, son + fort vide. Peut-\'eatre Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalit\'e9, si le railway d\rquote Allahabad e\'fbt travers\'e9 ou tout au moins long\'e9 ses murs\~; mais, devant les exigences du gouvernement fran\'e7ais, la compagnie anglaise a d\'fb + faire obliquer sa voie, de mani\'e8re \'e0 contourner notre territoire, et Chandernagor a perdu l\'e0 l\rquote unique occasion de retrouver quelque importance commerciale. +\par +\par Notre train n\rquote entra donc pas dans la ville. Il s\rquote arr\'eata \'e0 trois milles, sur la route, \'e0 l\rquote entr\'e9e d\rquote un bois de lataniers. Lorsque le campement eut \'e9t\'e9 organis\'e9 +, on aurait dit un commencement de village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village \'e9tait mobile, et, d\'e8s le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche interrompue, apr\'e8s une nuit calme, pass\'e9e dans nos confortables cabines. +\par +\par Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible. Bien que la machine e\'fbt peu consomm\'e9, il tenait \'e0 ce que le tender port\'e2t toujours sa pleine charge, c\rquote est-\'e0-dire, en eau, en bois ou en charbon, de quo +i marcher pendant soixante heures. +\par +\par Cette r\'e8gle, le capitaine Hod et son fid\'e8le Fox ne manquaient pas de l\rquote appliquer \'e0 eux-m\'eames, et leur foyer int\'e9rieur, \endash \~je veux dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe, \endash \~\'e9 +tait toujours muni de ce combustible azot\'e9, indispensable pour faire marcher bien et longtemps la machine humaine. +\par +\par Cette fois, l\rquote \'e9tape devait \'eatre plus longue. Nous allions voyager deux jours, nous reposer deux nuits, de mani\'e8re \'e0 atteindre Burdwan et \'e0 visiter cette ville pendant la journ\'e9e du 9. +\par +\par \'c0 six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, purgeait ses cylindres, et le G\'e9ant d\rquote Acier prenait une allure un peu plus rapide que la veille. +\par +\par Pendant quelques heures, nous avions c\'f4toy\'e9 la voie ferr\'e9e, qui, par Burdwan, va rejoindre \'e0 Rajmahal la vall\'e9e du Gange, qu\rquote elle suit alors jusqu\rquote au del\'e0 de B\'e9nar\'e8s. Le train de Calcutta vint \'e0 passer, \'e0 + grande vitesse. Il semblait nous d\'e9fier par les exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne r\'e9pond\'eemes pas \'e0 leur d\'e9fi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus confortablement, non\~! +\par +\par Le pays qui fut travers\'e9 pendant ces deux jours \'e9tait invariablement plat et, par cela m\'eame, assez monotone. \'c7a et l\'e0 se balan\'e7aient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers \'e9chantillons allaient rester en arri\'e8re, au del +\'e0 de Burdwan. Ces arbres, qui appartiennent \'e0 la grande famille des palmiers, sont amis des c\'f4tes et aiment \'e0 retrouver quelques mol\'e9cules d\rquote air marin dans l\rquote atmosph\'e8re qu\rquote ils respirent. Aussi, en dehors d\rquote un +e zone assez \'e9troite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on plus, et il est inutile de les chercher dans l\rquote Inde centrale. Mais la flore de l\rquote int\'e9rieur n\rquote en est pas moins int\'e9ressante et vari\'e9e. +\par +\par De chaque c\'f4t\'e9 de la route, ce n\rquote \'e9tait, \'e0 proprement parler, qu\rquote un immense \'e9chiquier de rizi\'e8res, qui se dessinait \'e0 perte de vue. Le sol \'e9tait divis\'e9 en quadrilat\'e8res, endigu\'e9 +s comme les marais salants ou les parcs aux hu\'eetres d\rquote un littoral. Mais la couleur verte dominait, et la r\'e9colte promettait d\rquote \'eatre belle sur cet humide et chaud territoire, dont les bu\'e9es indiquaient la prodigieuse fertilit\'e9. + +\par +\par Le lendemain soir, \'e0 l\rquote heure dite, avec une exactitude qu\rquote un express e\'fbt envi\'e9e, la machine donnait son dernier coup de vapeur et s\rquote arr\'eatait aux portes de Burdwan. +\par +\par Administrativement, cette cit\'e9 est le chef-lieu d\rquote un district anglais, mais le district appartient en propre \'e0 un maharajah, qui ne paye pas moins de dix millions d\rquote imp\'f4ts au gouvernement. La ville est, en grande partie, compos\'e9 +e de maisons basses, que s\'e9parent de belles all\'e9es d\rquote arbres, cocotiers et ar\'e9quipiers. Ces all\'e9es \'e9taient assez larges pour livrer passage \'e0 notre train. Nous all\'e2mes donc camper en un endroit charmant, plein d\rquote +ombre et de fra\'eecheur. Ce soir-l\'e0, la capitale du maharajah compta un petit quartier de plus. C\rquote \'e9tait notre hameau portatif, notre village de deux maisons, et nous ne l\rquote aurions pas chang\'e9 pour tout le quartier o\'f9 s\rquote \'e9 +l\'e8ve le splendide palais d\rquote architecture anglo-indienne du souverain de Burdwan. +\par +\par Notre \'e9l\'e9phant, on le pense, produisit l\'e0 son effet accoutum\'e9, c\rquote est-\'e0-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces Bengalis, qui accouraient de toutes parts, t\'eate nue, les cheveux coup\'e9s \'e0 + la Titus, et ayant pour unique v\'eatement, les hommes un pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les enveloppait de la t\'eate aux pieds. +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai qu\rquote une crainte\~! dit le capitaine Hod, c\rquote est que le maharajah ne veuille acheter notre G\'e9ant d\rquote Acier, et qu\rquote il en offre une telle somme, que nous soyons oblig\'e9s de le vendre \'e0 Sa Hautesse\~! + +\par +\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria Banks. Je lui fabriquerai un autre \'e9l\'e9phant, quand il le voudra, et si puissant qu\rquote il pourra tramer sa capitale tout enti\'e8re d\rquote un bout de ses \'c9tats \'e0 l\rquote autre\~! Mais le n\'f4 +tre, nous ne le vendrons \'e0 aucun prix, n\rquote est-ce pas, Munro\~? +\par +\par \endash \~\'c0 aucun prix\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel du ton d\rquote un homme que l\rquote offre d\rquote un million n\rquote aurait pu s\'e9duire. +\par +\par D\rquote ailleurs, l\rquote achat de notre colosse n\rquote eut pas lieu d\rquote \'eatre discut\'e9. Le maharajah n\rquote \'e9tait point \'e0 Burdwan. La seule visite que nous re\'e7\'fbmes fut celle de son \'ab\~k\'e2mdar\~\'bb, sorte de secr\'e9 +taire intime, qui vint examiner notre \'e9quipage. Cela fait, ce personnage nous offrit, \endash \~ce qui fut accept\'e9 volontiers, \endash \~d\rquote explorer les jardins du palais, plant\'e9s des plus beaux \'e9chantillons de la v\'e9g\'e9tation t +ropicale, arros\'e9s d\rquote eaux vives qui se distribuent en \'e9tangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orn\'e9 de kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapiss\'e9 de pelouses verdoyantes, peupl\'e9 + de chevreuils, de cerfs, de daims, d\rquote \'e9l\'e9phants, repr\'e9sentants de la faune domestique, et de tigres, de lions, de panth\'e8res, d\rquote ours, repr\'e9sentants de la faune sauvage, log\'e9s dans des m\'e9nageries superbes. +\par +\par \'ab\~Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine\~! s\rquote \'e9cria Fox. Si cela ne fait pas piti\'e9\~! +\par +\par \endash \~Oui, Fox\~! r\'e9pondit le capitaine. Si on les consultait, ces honn\'eates fauves, ils aimeraient mieux r\'f4der librement dans les jungles\'85 m\'eame \'e0 port\'e9e d\rquote une carabine \'e0 balle explosive\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! comme je comprends cela, mon capitaine\~!\~\'bb r\'e9pondit le brosseur, en laissant \'e9chapper un soupir. +\par +\par Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien approvisionn\'e9, franchissait la voie ferr\'e9e sur un passage \'e0 niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville situ\'e9e \'e0 soixante-quinze lieues environ de Calcutta. +\par +\par Cet itin\'e9raire, il est vrai, laissait sur notre droite l\rquote importante ville de Mourchedabad, qui n\rquote est curieuse ni dans sa partie indienne, ni dans sa partie anglaise\~; Monghir, une sorte de Birmingham de l\rquote Indoustan, perch\'e9 +e sur un promontoire qui domine le cours du fleuve sacr\'e9\~; Patna, la capitale de ce royaume du B\'e9har que nous allions traverser obliquement, riche centre de commerce pour l\rquote opium, et qui tend \'e0 dispara\'eetre sous l\rquote +envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne. Mais nous avions mieux \'e0 faire\~: c\rquote \'e9tait de suivre une direction plus m\'e9ridionale, \'e0 deux degr\'e9s au-dessous de la vall\'e9e du Gange. +\par +\par Pendant cette partie du voyage, le G\'e9ant d\rquote Acier fut un peu plus pouss\'e9 et soutint un l\'e9ger trot, qui nous permit d\rquote appr\'e9cier l\rquote excellente installation de nos maisons suspendues. La route \'e9tait belle, d\rquote +ailleurs, et se pr\'eatait \'e0 l\rquote \'e9preuve. Les carnassiers s\rquote effrayaient ils au passage du gigantesque \'e9l\'e9phant, vomissant fum\'e9e et vapeur, cela est possible\~! En tout cas, au grand \'e9tonnement du capitaine Hod, nous n\rquote +en voyions aucun au milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c\rquote \'e9tait \'e0 travers les r\'e9gions septentrionales de l\rquote Inde, non dans les provinces du Bengale, qu\rquote +il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et il ne songeait pas encore \'e0 se plaindre. +\par +\par Le 15 mai, nous \'e9tions pr\'e8s de Ramghur, \'e0 cinquante lieues environ de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait \'e9t\'e9 d\rquote une quinzaine de lieues par douze heures, pas davantage. +\par +\par Trois jours apr\'e8s, le 18, le train s\rquote arr\'eatait, cent kilom\'e8tres plus loin, pr\'e8s de la petite ville de Chittra. +\par +\par Aucun incident, n\rquote avait marqu\'e9 cette premi\'e8re p\'e9riode du voyage. Les journ\'e9es \'e9taient chaudes, mais combien la sieste \'e9tait facile \'e0 l\rquote abri des v\'e9randahs\~! Nous y passions les heures les plus ardentes dan +s un farniente d\'e9licieux. +\par +\par Le soir venu, Storr et K\'e2louth, sous les yeux de Banks, s\rquote occupaient de nettoyer la chaudi\'e8re et de visiter la machine. +\par +\par Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagn\'e9s de Fox, de Go\'fbmi et des deux chiens d\rquote arr\'eat, nous allions chasser aux environs du campement. Ce n\rquote \'e9tait encore que le petit gibier de poil et de plume\~ +; mais si le capitaine en faisait fi comme chasseur, il n\rquote en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, \'e0 son extr\'eame contentement comme \'e0 la grande satisfaction de monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pi\'e8 +ces savoureuses, qui \'e9conomisaient nos conserves. +\par +\par Quelquefois, Go\'fbmi et Fox restaient pour faire l\rquote office de b\'fbcherons et de porteurs d\rquote eau. Ne fallait-il pas r\'e9approvisionner le tender pour la journ\'e9e du lendemain\~ +? Aussi, autant que possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords d\rquote un ruisseau, \'e0 proximit\'e9 de quelque bois. Tout ce ravitaillement indispensable s\rquote op\'e9rait sous la direction de l\rquote ing\'e9nieur, qui ne n\'e9 +gligeait aucun d\'e9tail. +\par +\par Puis, lorsque tout \'e9tait termin\'e9, nous allumions nos cigares, \endash \~d\rquote excellents \'ab\~cherouts\~\'bb de Manille, \endash \~et nous fumions en causant de ce pays que Hod et Banks connaissaient \'e0 fond. Quant au capitaine, d\'e9 +daignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses vigoureux poumons, \'e0 travers un tuyau long de vingt pieds, la fum\'e9e aromatis\'e9e d\rquote un \'ab\~houkah\~\'bb, soigneusement bourr\'e9 par la main de son brosseur. +\par +\par Notre plus grand d\'e9sir e\'fbt \'e9t\'e9 que le colonel Munro nous suiv\'eet pendant ces rapides excursions aux abords du campement. Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais, invariablement aussi, il d\'e9 +clinait notre offre et restait avec le sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route, allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu, mais ils semblaient s\rquote entendre \'e0 merveille, et n\rquote +avaient plus besoin d\rquote \'e9changer des paroles pour \'e9changer des pens\'e9es. Ils \'e9taient l\rquote un et l\rquote autre enti\'e8rement absorb\'e9s dans ces funestes souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait m\'ea +me si ces souvenirs ne se ravivaient pas, \'e0 mesure que sir Edward Munro et le sergent se rapprochaient du th\'e9\'e2tre de la sanglante insurrection\~! +\par +\par \'c9videmment, quelque id\'e9e fixe, que nous ne conna\'eetrons que plus tard, et non le simple d\'e9sir de ne pas se s\'e9parer de nous, avait engag\'e9 le colonel Munro \'e0 se joindre \'e0 cette exp\'e9dition dans le nord de l\rquote +Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod partageaient ma mani\'e8re de voir \'e0 cet \'e9gard. Aussi, tous trois, non sans une certaine inqui\'e9tude pour l\rquote avenir, nous nous demandions si cet \'e9l\'e9phant d\rquote acier, en courant \'e0 + travers les plaines de la p\'e9ninsule, n\rquote entra\'eenait pas tout un drame avec lui. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017367}CHAPITRE VII\line Les p\'e8lerins du Phalgou.{\*\bkmkend _Toc98017367} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le Behar formait autrefois l\rquote empire de Magadha. C\rquote \'e9tait une sorte de territoire sacr\'e9, au temps des Bouddhistes, et il est encore couvert de temples et de monast\'e8res. Mais, depuis bien des si\'e8cles, les brahmanes ont succ\'e9d\'e9 + aux pr\'eatres de Bouddha. Ils se sont empar\'e9s des \'ab\~viharas\~\'bb, ils les exploitent, ils vivent des produits du culte\~; les fid\'e8les leur arrivent de toutes parts\~; ils font concurrence aux eaux sacr\'e9es du Gange, aux p\'e8lerinages de B +\'e9nar\'e8s, aux c\'e9r\'e9monies de Jaggernaut\~; enfin, on peut dire que la contr\'e9e leur appartient. +\par +\par Riche pays, avec ses immenses rizi\'e8res d\rquote un vert \'e9meraude et ses vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, perdues dans la verdure, ombrag\'e9es de palmiers, de manguiers, de dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jet +\'e9, comme un filet, un inextricable r\'e9seau de lianes. Les routes que suit Steam-House forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient la fra\'eecheur. Nous avan\'e7ons, la carte sous les yeux, sans jamais craindre de nous \'e9 +garer. Les hennissements de notre \'e9l\'e9phant se m\'ealent aux assourdissants concerts de la gent ail\'e9e et aux discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fum\'e9e enroule d\rquote \'e9paisses volutes aux ph\'e9nix champ\'ea +tres, aux bananiers, dont les fruits dor\'e9s se d\'e9tachent comme des \'e9toiles au milieu de l\'e9gers nuages. Sur son passage se l\'e8vent des vol\'e9es de ces fr\'ea +les oiseaux de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches spirales de la vapeur. \'c7a et l\'e0, des groupes de banians, des bouquets de pamplemousses, des carr\'e9s de \'ab\~dalhs\~\'bb, esp\'e8ces de poi +s arborescents que supporte une tige haute d\rquote un m\'e8tre, se d\'e9tachent en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arri\'e8re-plans. +\par +\par Mais quelle chaleur\~! \'c0 peine un peu d\rquote air humide se propage-t-il \'e0 travers les nattes de v\'e9tiver de nos fen\'eatres\~! Les \'ab\~hot winds\~\'bb, \endash \~les vents chauds, \endash \~qui se sont charg\'e9 +s de calorique en caressant la surface des longues plaines de l\rquote ouest, couvrent la campagne de leur haleine embras\'e9e. Il est temps que la mousson de juin vienne modifier l\rquote \'e9tat atmosph\'e9rique. Nul ne + pourrait supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans \'eatre menac\'e9 de quelque suffocation mortelle. +\par +\par Aussi, la campagne est-elle d\'e9serte. Les \'ab\~ra\'efots\~\'bb eux-m\'eames, quoique bien aguerris \'e0 ces jets de rayons embras\'e9s, ne pourraient se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule praticable, et encore \'e0 + la condition de la parcourir \'e0 l\rquote abri de notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur K\'e2louth soit, je ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone pur, pour ne pas +entrer en fusion devant la grille ardente de sa chaudi\'e8re. Non\~! le brave Indou r\'e9siste. Il s\rquote est fait comme une seconde nature r\'e9fractaire, \'e0 vivre sur la plate-forme des locomotives, en courant les railways de l\rquote Inde centrale +\~! +\par +\par Le thermom\'e8tre, suspendu aux parois de la salle \'e0 manger, a marqu\'e9 cent six degr\'e9s Fahrenheit (41\'b011 centig.) dans la journ\'e9e du 19 mai. Ce soir-l\'e0, nous n\rquote avons pu faire notre hygi\'e9nique promenade de l\rquote \'ab\~hawakana +\~\'bb. Ce mot signifie proprement \'ab\~manger de l\rquote air\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote apr\'e8s les \'e9touffements produits par une journ\'e9e tropicale, on va respirer un peu de l\rquote air ti\'e8de et pur du soir. Cette fois, c +\rquote est l\rquote atmosph\'e8re qui nous aurait d\'e9vor\'e9s. +\par +\par \'ab\~Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec une batterie de deux pi\'e8ces seulement, essayait de faire br\'e8che \'e0 l\rquote +enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions pass\'e9 la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 une seule fois d\'e9brid\'e9s. Nous nous battions entre d\rquote \'e9 +normes murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d\rquote un haut fourneau. Dans nos rangs passaient des \'ab\~chitsis\~\'bb qui portaient de l\rquote eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions le coup de feu, ils +nous la versaient sur la t\'eate, sans quoi nous serions tomb\'e9s foudroy\'e9s. Tenez\~! Je me souviens\~! J\rquote \'e9tais \'e9puis\'e9. Mon cr\'e2ne \'e9clatait. J\rquote allais tomber\'85 Le colonel Munro me voit, et, arrachant l\rquote +outre des mains d\rquote un chitsi, il la verse sur moi\'85 et c\rquote \'e9tait la derni\'e8re que les porteurs avaient pu se procurer\~!\'85 Cela ne s\rquote oublie pas, voyez-vous\~! Non\~! goutte de sang pour goutte d\rquote eau\~! Alors m\'eame que j +\rquote aurais donn\'e9 tout le mien pour mon colonel, je serais encore son d\'e9biteur\~! +\par +\par \endash \~Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis notre d\'e9part, le colonel Munro a l\rquote air plus pr\'e9occup\'e9 que d\rquote habitude\~? Il semble que chaque jour\'85 +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Mac Neil, qui m\rquote interrompit assez vivement, mais cela n\rquote est que trop naturel\~! Mon colonel se rapproche de Lucknow, de Cawnpore, l\'e0 o\'f9 Nana Sahib a fait massacrer\'85 Ah\~ +! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me monte \'e0 la t\'eate\~! Peut-\'eatre e\'fbt-il mieux valu modifier l\rquote itin\'e9raire de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la r\'e9volte a d\'e9vast\'e9es\~! Nous sommes encore trop pr +\'e8s de ces terribles \'e9v\'e9nements pour que le souvenir s\rquote en soit affaibli\~! +\par +\par \endash \~Pourquoi ne pas changer notre route\~! dis-je alors. Si vous le voulez, Mac Neil, je vais en parler \'e0 Banks, au capitaine Hod\'85 +\par +\par \endash \~Il est trop tard, r\'e9pondit le sergent. J\rquote ai lieu de penser, d\rquote ailleurs, que mon colonel tient \'e0 revoir, une derni\'e8re fois peut-\'eatre, le th\'e9\'e2tre de cette guerre horrible, qu\rquote il veut aller l\'e0 o\'f9 + lady Munro a trouv\'e9 la mort, et quelle mort\~! +\par +\par \endash \~Si vous le pensez, Mac Neil, r\'e9pondis-je, mieux vaut laisser faire le colonel Munro, et ne rien changer \'e0 nos projets. C\rquote est souvent une consolation et comme un adoucissement \'e0 la douleur que d\rquote +aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers\'85 +\par +\par \endash \~Sur la tombe, oui\~! s\rquote \'e9cria Mac Neil. Mais est-ce donc une tombe, ce puits de Cawnpore, o\'f9 tant de victimes ont \'e9t\'e9 pr\'e9cipit\'e9es p\'eale-m\'eale\~! Est-ce l\'e0 un monument fun\'e9 +raire qui nous rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos cimeti\'e8res d\rquote \'c9cosse, au milieu des fleurs, sous l\rquote ombre des beaux arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n\rquote est plus\~! Ah\~ +! monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit \'e9pouvantable\~! Mais, je vous le r\'e9p\'e8te, il est trop tard maintenant pour le d\'e9tourner de ce chemin. Qui sait s\rquote il ne refuserait pas d\'e8s lors de nous suivre\~! Oui\~ +! laissons aller les choses, et que Dieu nous conduise\~!\~\'bb +\par +\par \'c9videmment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait \'e0 quoi s\rquote en tenir sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout et n\rquote \'e9tait-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait d\'e9cid\'e9 le colonel \'e0 quitter Calcutta +\~? Quoi qu\rquote il en soit, c\rquote \'e9tait maintenant comme un aimant qui l\rquote attirait vers le th\'e9\'e2tre o\'f9 s\rquote \'e9tait fait le d\'e9nouement de ce funeste drame\~!\'85 Il fallait laisser faire\~! +\par +\par J\rquote eus alors la pens\'e9e de demander au sergent s\rquote il avait renonc\'e9, lui, pour son propre compte, \'e0 toute id\'e9e de vengeance, en un mot s\rquote il croyait que Nana Sahib f\'fbt mort. +\par +\par \'ab\~Non, me r\'e9pondit nettement Mac Neil. Bien que je n\rquote aie aucun indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas, je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir \'e9t\'e9 puni de tant de crimes\~! Non\~ +! Et, cependant, je ne sais rien, je n\rquote ai rien appris\~!\'85 C\rquote est comme un instinct qui me pousse\~!\'85 Ah\~! monsieur\~! se faire un but d\rquote une vengeance l\'e9gitime, ce serait quelque chose dans la vie\~ +! Fasse le ciel que mes pressentiments ne me trompent pas, et un jour\'85\~\'bb +\par +\par Le sergent n\rquote acheva pas\'85 Son geste indiqua ce que sa bouche n\rquote avait pas voulu dire. Le serviteur \'e9tait \'e0 l\rquote unisson du ma\'eetre\~! +\par +\par Lorsque je rapportai le sens de cette conversation \'e0 Banks et au capitaine Hod, tous deux furent d\rquote accord que l\rquote itin\'e9raire ne devait et ne pouvait \'eatre modifi\'e9. D\rquote ailleurs, il n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 + question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi \'e0 B\'e9nar\'e8s, nous devions nous \'e9lever directement dans le nord, en traversant la partie orientale des royaumes de l\rquote Oude et du Rohilkhande. Quoi que p\'fb +t penser Mac Neil, il n\rquote \'e9tait pas certain que sir Edward Munro voul\'fbt revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui rappelleraient tant d\rquote horribles souvenirs\~; mais enfin, s\rquote il le voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point. +\par +\par Quant \'e0 Nana Sahib\~? sa notori\'e9t\'e9 \'e9tait telle, que si la notice qui signalait sa r\'e9apparition dans la pr\'e9sidence de Bombay avait dit la v\'e9rit\'e9, nous aurions d\'fb en entendre parler de nouveau. Mais, \'e0 notre d\'e9 +part de Calcutta, il n\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 plus question du nabab, et les renseignements recueillis sur notre route donnaient \'e0 penser que l\rquote autorit\'e9 avait \'e9t\'e9 induite en erreur. +\par +\par En tout cas, si, par impossible, il y avait l\'e0 quelque chose de vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait para\'eetre \'e9tonnant que Banks, son plus intime ami, n\rquote en f\'fbt pas le confident, de pr\'e9f\'e9 +rence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait sans doute, ainsi que le dit Banks, \'e0 ce qu\rquote il e\'fbt tout fait pour emp\'eacher le colonel de se lancer dans de p\'e9rilleuses et inutiles recherches, tandis que le sergent devait l\rquote y pousser\~ +! +\par +\par Le 19 mai, vers midi, nous avions d\'e9pass\'e9 la bourgade de Chittra. Steam-House se trouvait maintenant \'e0 quatre cent cinquante kilom\'e8tres de son point de d\'e9part. +\par +\par Le lendemain, 20 mai, \'e0 la nuit tombante, le G\'e9ant d\rquote Acier arrivait, apr\'e8s une journ\'e9e torride, aux environs de Gaya. La halte se fit sur le bord d\rquote une rivi\'e8re sacr\'e9e, le Phalgou, qui est bien connue des p\'e8 +lerins. Les deux maisons s\rquote \'e9tablirent sur une jolie berge, ombrag\'e9e de beaux arbres, \'e0 deux milles \'e0 peu pr\'e8s de la ville. +\par +\par Notre intention \'e9tait de passer trente-six heures en cet endroit, c\rquote est-\'e0-dire deux nuits et un jour, car le lieu \'e9tait tr\'e8s curieux \'e0 visiter, ainsi que je l\rquote ai dit plus haut. +\par +\par Le lendemain, d\'e8s quatre heures du matin, afin d\rquote \'e9viter les chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya. +\par +\par On affirme que cent cinquante mille d\'e9vots affluent annuellement dans ce centre des \'e9tablissements brahmaniques. En effet, aux approches de la ville, les chemins \'e9taient envahis par un tr\'e8s grand nombre d\rquote +hommes, de femmes, de vieillards, d\rquote enfants. Tout ce monde s\rquote en allait processionnellement \'e0 travers la campagne, ayant brav\'e9 les mille fatigues d\rquote un long p\'e8lerinage, pour accomplir ses devoirs religieux. +\par +\par Banks avait d\'e9j\'e0 visit\'e9 ce territoire du Behar \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 il faisait les \'e9tudes d\rquote un chemin de fer, qui n\rquote est pas encore en cours d\rquote ex\'e9 +cution. Il connaissait donc le pays, et nous ne pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d\rquote ailleurs oblig\'e9 le capitaine Hod \'e0 laisser au campement tout son attirail de chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonn\'e2 +t en route. +\par +\par Un peu avant d\rquote arriver \'e0 la ville, \'e0 laquelle on peut justement donner le nom de Cit\'e9 sainte, Banks nous fit arr\'eater devant un arbre sacr\'e9, autour duquel des p\'e8lerins de tout \'e2ge et de tout sexe se tenaient dans la posture de l +\rquote adoration. +\par +\par Cet arbre \'e9tait un \'ab\~p\'eepal\~\'bb, au tronc \'e9norme\~; mais, bien que la plupart de ses branches fussent d\'e9j\'e0 tomb\'e9es de vieillesse, il ne devait pas compter plus de deux \'e0 trois cents ans d\rquote existence. C\rquote +est ce que devait constater M.\~Louis Rousselet, deux ans plus tard, pendant son int\'e9ressant voyage \'e0 travers l\rquote Inde des Rajahs. +\par +\par Arbre Boddhi, tel \'e9tait, en religion, le nom de ce dernier repr\'e9sentant de la g\'e9n\'e9ration de p\'eepals sacr\'e9s, qui ombrag\'e8rent cette place m\'eame, pendant une longue s\'e9rie de si\'e8cles, et dont le premier fut plant\'e9 + cinq cents ans avant l\rquote \'e8re chr\'e9tienne. Il est probable que, pour les fanatiques prostern\'e9s \'e0 ses pieds, c\rquote \'e9tait l\rquote arbre m\'ea +me que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse maintenant sur une terrasse en ruines, tout pr\'e8s d\rquote un temple de briques, dont l\rquote origine est \'e9videmment tr\'e8s ancienne. +\par +\par La pr\'e9sence de trois Europ\'e9ens, au milieu de ces milliers d\rquote Indous, ne fut pas vue d\rquote un tr\'e8s bon \'9cil. On ne nous dit rien, cependant, mais nous ne p\'fbmes arriver jusqu\rquote \'e0 la terrasse ni p\'e9n\'e9 +trer dans les ruines du temple. Du reste, les p\'e8lerins les encombraient, et il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de se frayer un chemin parmi eux. +\par +\par \'ab\~S\rquote il y avait eu l\'e0 quelque brahmane, dit Banks, notre visite aurait \'e9t\'e9 plus compl\'e8te, et nous eussions peut-\'eatre pu visiter l\rquote \'e9difice jusque dans ses profondeurs. +\par +\par \endash \~Comment\~! r\'e9pondis-je, un pr\'eatre e\'fbt \'e9t\'e9 moins s\'e9v\'e8re que ses propres fid\'e8les\~? +\par +\par \endash \~Mon cher Maucler, r\'e9pondit Banks, il n\rquote y a pas de s\'e9v\'e9rit\'e9 qui tienne devant l\rquote offre de quelques roupies. Apr\'e8s tout, il faut bien que les brahmanes vivent\~! +\par +\par \endash \~Je n\rquote en vois pas la n\'e9cessit\'e9, r\'e9pondit le capitaine Hod, qui avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs m\'9curs, leurs pr\'e9jug\'e9s, leurs coutumes et les objets de leur v\'e9n\'e9ration, la tol\'e9 +rance que ses compatriotes leur accordent tr\'e8s justement. +\par +\par Pour le moment, l\rquote Inde n\rquote \'e9tait pour lui qu\rquote un vaste territoire de \'ab\~chasses r\'e9serv\'e9es\~\'bb, et, \'e0 la population des villes ou des campagnes, il pr\'e9f\'e9rait incontestablement les f\'e9roces carnassiers des jungles. + +\par +\par Apr\'e8s une station convenable au pied de l\rquote arbre sacr\'e9, Banks nous conduisit sur la route dans la direction de Gaya. \'c0 mesure que nous approchions de la ville sainte, la foule des p\'e8lerins s\rquote accroissait. Bient\'f4t, dans une \'e9 +claircie de verdure, Gaya nous apparut sur la cime du rocher qu\rquote elle couronne de ses constructions pittoresques. +\par +\par Ce qui attire surtout l\rquote attention des touristes en cet endroit, c\rquote est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne, puisqu\rquote il a \'e9t\'e9 reb\'e2ti, voil\'e0 quelques ann\'e9es seulement, par la reine d\rquote +Holcar. La grande curiosit\'e9 de ce temple, ce sont les empreintes laiss\'e9es par Vishnou en personne, lorsqu\rquote il daigna descendre sur la terre pour lutter avec le d\'e9mon Maya. La lutte entre un dieu et un diable ne pouvait \'ea +tre longtemps douteuse. Le d\'e9mon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l\rquote enceinte m\'eame de Vishnou-Pad, t\'e9moigne, par les profondes empreintes des pieds de son adversaire, que ce diable avait affaire \'e0 forte partie. +\par +\par Je dis \'ab\~un bloc de pierre visible\~\'bb, et je me h\'e2te d\rquote ajouter \'ab\~visible pour les Indous seulement\~\'bb. En effet, aucun Europ\'e9en n\rquote est admis \'e0 contempler ces divins vestiges. Peut-\'ea +tre, pour bien les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste, qui ne se rencontre plus chez les croyants des contr\'e9es occidentales. Cette fois, quoiqu\rquote il en e\'fbt, Banks en fut pour l\rquote offre de ses roupies. Aucun pr +\'eatre ne voulut accepter ce qui e\'fbt \'e9t\'e9 le prix d\rquote un sacril\'e8ge. La somme ne fut-elle pas \'e0 la hauteur d\rquote une conscience de brahmane, je n\rquote oserais d\'e9cider ce point. Toujours est-il que nous ne p\'fbmes p\'e9n\'e9 +trer dans le temple, et j\rquote en suis encore \'e0 savoir quelle est la \'ab\~pointure\~\'bb de ce doux et beau jeune homme d\rquote une couleur azur\'e9e, v\'eatu comme un roi des anciens temps, c\'e9l\'e8bre par ses dix incarnations, qui repr\'e9 +sente le principe conservateur oppos\'e9 \'e0 Siva, le farouche embl\'e8me du principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente millions de dieux qui peuplent leur mythologie \'e9 +minemment polyth\'e9iste. +\par +\par Mais il n\rquote y avait pas lieu de regretter notre excursion \'e0 la ville sainte, ni au Vishnou-Pad. D\'e9peindre le p\'eale-m\'eale de temples, la succession de cours, l\rquote agglom\'e9ration de viharas qu\rquote +il nous fallut contourner ou traverser pour arriver jusqu\rquote \'e0 lui, ce serait impossible. Th\'e9s\'e9e lui-m\'eame, le fil d\rquote Ariane \'e0 la main, se serait perdu dans ce labyrinthe\~! Nous redescend\'eemes donc le rocher de Gaya. +\par +\par Le capitaine Hod \'e9tait furieux. Il avait voulu faire un mauvais parti au brahmane qui nous refusait l\rquote acc\'e8s du Vishnou-Pad. +\par +\par \'ab\~Y pensez-vous, Hod\~? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne savez-vous pas que les Indous regardent leurs pr\'eatres, les brahmanes, non seulement comme des \'eatres d\rquote un sang illustre, mais aussi comme des \'eatres d\rquote une origine sup +\'e9rieure\~?\~\'bb +\par +\par Lorsque nous f\'fbmes arriv\'e9s \'e0 la partie du Phalgou qui baigne le rocher de Gaya, la prodigieuse agglom\'e9ration des p\'e8lerins se d\'e9veloppa largement sous nos regards. L\'e0 se coudoyaient, dans un p\'eale-m\'ea +le sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants, citadins et ruraux, riches babous et pauvres ra\'efots de la plus infime cat\'e9gorie, des Va\'efchyas, marchands et agriculteurs, des Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, mis\'e9 +rables artisans de sectes diff\'e9rentes, des parias, qui sont hors la loi, et dont les yeux souillent les objets qu\rquote ils regardent, \endash \~en un mot, toutes les classes ou toutes les castes de l\rquote +Inde, le Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les gens du Pendjab oppos\'e9s aux mahom\'e9tans du Scinde. Les uns sont venus en palanquins, les autres dans des voitures tra\'een\'e9es par les grands b\'9cufs \'e0 + bosse. Ceux-ci sont \'e9tendus pr\'e8s de leurs chameaux, dont la t\'eate vip\'e9rine s\rquote allonge sur le sol, ceux-l\'e0 ont fait la route \'e0 pied, et il en arrive encore de toutes les parties de la p\'e9ninsule. \'c7a et l\'e0 se + dressent des tentes, \'e7a et l\'e0 des charrettes d\'e9tel\'e9es, \'e7a et l\'e0 des huttes de branches, qui servent de demeures provisoires \'e0 tout ce monde. +\par +\par \'ab\~Quelle cohue\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Les eaux du Phalgou ne seront pas agr\'e9ables \'e0 boire au coucher du soleil\~! fit observer Banks. +\par +\par \endash \~Et pourquoi\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Parce que ces eaux sont sacr\'e9es, et que toute cette foule suspecte va s\rquote y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux du Gange. +\par +\par \endash \~Sommes-nous donc en aval\~? s\rquote \'e9cria Hod, en tendant la main dans la direction o\'f9 se trouvait notre campement. +\par +\par \endash \~Non, mon capitaine, rassurez-vous, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, nous sommes en amont. +\par +\par \endash \~\'c0 la bonne heure, Banks\~! Il ne faut pas qu\rquote on abreuve \'e0 cette source impure notre G\'e9ant d\rquote Acier\~!\~\'bb Cependant, nous passions au milieu de ces milliers d\rquote Indous, entass\'e9s sur un espace assez restreint. + +\par +\par L\rquote oreille \'e9tait tout d\rquote abord frapp\'e9e d\rquote un bruit discordant de cha\'eenes et de sonnettes. C\rquote \'e9taient les mendiants qui taisaient appel \'e0 la charit\'e9 publique. +\par +\par L\'e0 fourmillaient des \'e9chantillons vari\'e9s de cette confr\'e9rie truandi\'e8re, si consid\'e9rable dans toute la p\'e9ninsule indienne. La plupart \'e9talaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou du moyen \'e2 +ge. Mais si les mendiants de profession sont de faux infirmes pour la plupart, il n\rquote en est pas ainsi des fanatiques. En effet, il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de pousser la conviction plus loin. +\par +\par Des faquirs, des goussa\'efns \'e9taient l\'e0, presque nus, couverts de cendre\~; celui-ci, le bras ankylos\'e9 par une tension prolong\'e9e\~; celui-l\'e0, la main travers\'e9e par les ongles de ses propres doigts. +\par +\par D\rquote autres s\rquote \'e9taient impos\'e9 la condition de mesurer avec leur corps tout le chemin parcouru depuis leur d\'e9part. S\rquote \'e9tendant sur le sol, se relevant, s\rquote \'e9tendant encore, ils avaient fait +des centaines de lieues de cette fa\'e7on, comme s\rquote ils eussent servi de cha\'eene d\rquote arpenteur. +\par +\par Ici, des fid\'e8les, enivr\'e9s par le hang, \endash \~opium liquide m\'eal\'e9 d\rquote une infusion de chanvre, \endash \~\'e9taient attach\'e9s \'e0 des branches d\rquote arbres par des crocs de fer enfonc\'e9s dans leurs \'e9 +paules. Ainsi pendus, ils tournaient sur eux-m\'eames jusqu\rquote \'e0 ce que leur chair v\'eent \'e0 manquer et qu\rquote ils tombassent dans les eaux du Phalgou. +\par +\par L\'e0, d\rquote autres, en l\rquote honneur de Siva, les jambes perc\'e9es, la langue perfor\'e9e, des fl\'e8ches les traversant d\rquote outre en outre, faisaient l\'e9cher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies. +\par +\par Tout ce spectacle ne pouvait \'eatre que fort r\'e9pugnant pour le regard d\rquote un Europ\'e9en. Aussi, avais-je h\'e2te de passer, lorsque Banks, m\rquote arr\'eatant tout d\rquote un coup\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote heure de la pri\'e8re\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher de Gaya avait cach\'e9 jusqu\rquote alors. +\par +\par Le premier rayon, lanc\'e9 par l\rquote astre radieux, fut le signal. La foule, \'e0 peu pr\'e8s nue, entra dans les eaux sacr\'e9es. Il y eut alors de simples immersions, comme aux premiers temps du bapt\'eame\~; mais, je dois le dire, elles ne tard\'e8 +rent pas \'e0 se changer en v\'e9ritables parties de pleine eau, dont le caract\'e8re religieux \'e9tait difficile \'e0 saisir. J\rquote ignore si les initi\'e9s, en r\'e9citant les \'ab\~slocas\~\'bb + ou versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les pr\'eatres, songeaient plus \'e0 laver leur corps que leur \'e2me. La v\'e9rit\'e9 est qu\rquote apr\'e8s avoir pris de l\rquote eau dans le creux de la main, apr\'e8s en avoir asperg\'e9 + les quatre points cardinaux, ils s\rquote en jetaient quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s\rquote amusent dans les premi\'e8res lames d\rquote une gr\'e8ve de bains de mer. Je dois ajouter, d\rquote ailleurs, qu\rquote ils n\rquote +oubliaient pas de s\rquote arracher au moins un cheveu pour chaque p\'e9ch\'e9 qu\rquote ils avaient commis. Combien y en avait-il l\'e0 qui eussent m\'e9rit\'e9 de sortir chauves des eaux du Phalgou\~! +\par +\par Et tels \'e9taient les \'e9bats baln\'e9aires de ces fid\'e8les, tant\'f4t troublant l\rquote eau par leurs subits plongeons, tant\'f4t la battant du talon comme un nageur \'e9m\'e9rite, que les alligators effray\'e9s s\rquote enfuyaient \'e0 + la rive oppos\'e9e. L\'e0, d\rquote un \'9cil glauque fix\'e9 sur toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l\rquote air du claquement de leurs formidables m\'e2choires. Les p\'e8 +lerins, d\rquote ailleurs, ne s\rquote en souciaient pas plus que de l\'e9zards inoffensifs. +\par +\par Il \'e9tait temps de laisser ces singuliers d\'e9vots se mettre en \'e9tat d\rquote entrer dans le Ka\'eflas, qui est le paradis de Brahma. Nous remont\'e2mes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le campement. +\par +\par Le d\'e9jeuner nous r\'e9unit tous \'e0 table, et le reste de la journ\'e9e, qui avait \'e9t\'e9 extr\'eamement chaude, se passa sans incidents. Le capitaine Hod, vers le soir, a +lla battre la plaine environnante et rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, K\'e2louth et Go\'fbmi refaisaient la provision d\rquote eau et de combustible, et chargeaient le foyer. Il \'e9tait, en effet, question de partir au petit jour. + +\par +\par \'c0 neuf heures du soir, nous avions tous regagn\'e9 nos chambres. Une nuit tr\'e8s calme, mais assez obscure, se pr\'e9parait. D\rquote \'e9pais nuages cachaient les \'e9toiles et alourdissaient l\rquote atmosph\'e8 +re. La chaleur ne perdait rien de son intensit\'e9, m\'eame avec le coucher du soleil. +\par +\par J\rquote eus quelque peine \'e0 m\rquote endormir, tant la temp\'e9rature \'e9tait \'e9touffante. \'c0 travers ma fen\'eatre, que j\rquote avais laiss\'e9e ouverte, ne p\'e9n\'e9trait qu\rquote un air br\'fblant, qui me paraissait tr\'e8 +s impropre au fonctionnement r\'e9gulier des poumons. +\par +\par Minuit arriva, sans que j\rquote eusse trouv\'e9 un seul instant de repos. J\rquote avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou quatre heures avant le d\'e9part, mais j\rquote +avais aussi le tort de vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volont\'e9 n\rquote y peut rien, au contraire. +\par +\par Il devait \'eatre une heure du matin, environ, lorsque je crus entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du Phalgou. +\par +\par L\rquote id\'e9e me vint d\rquote abord que, sous l\rquote influence d\rquote une atmosph\'e8re tr\'e8s satur\'e9e d\rquote \'e9lectricit\'e9, quelque vent d\rquote orage commen\'e7ait \'e0 se lever dans l\rquote ouest. Il serait br\'fb +lant, sans doute, mais enfin il d\'e9placerait les couches de l\rquote air, et le rendrait peut-\'eatre plus respirable. +\par +\par Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement gardait une absolue immobilit\'e9. +\par +\par Je passai la t\'eate \'e0 travers la baie de ma fen\'eatre, et j\rquote \'e9coutai. Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. La nappe du Phalgou \'e9tait enti\'e8rement sombre, sans aucun de ces reflets tremblotants qu\rquote +eut produits une agitation quelconque de sa surface. Le bruit ne venait ni de l\rquote eau ni de l\rquote air. +\par +\par Cependant, je n\rquote aper\'e7us rien de suspect. Je me recouchai donc, et, la fatigue l\rquote emportant, je commen\'e7ai \'e0 m\rquote assoupir. \'c0 de certains intervalles, quelques bouff\'e9es de cet inexplicable murmure m\rquote +arrivaient encore, mais je finis par m\rquote endormir tout \'e0 fait. +\par +\par Deux heures apr\'e8s, au moment o\'f9 les premi\'e8res blancheurs de l\rquote aube se glissaient \'e0 travers les t\'e9n\'e8bres, je fus brusquement r\'e9veill\'e9. +\par +\par On appelait l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \'ab\~Monsieur Banks\~? +\par +\par \endash \~Que me veut-on\~? +\par +\par \endash \~Venez donc.\~\'bb J\rquote avais reconnu la voix de Banks et celle du m\'e9canicien qui venait d\rquote entrer dans le couloir. Je me levai aussit\'f4t et quittai ma cabine. Banks et Storr \'e9taient d\'e9j\'e0 sous la v\'e9randah de l\rquote +avant. Le colonel Munro m\rquote y avait pr\'e9c\'e9d\'e9, et le capitaine Hod ne tarda pas \'e0 nous rejoindre. \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Regardez, monsieur, \'bb r\'e9pondit Storr. +\par +\par Quelques lueurs du jour naissant permettaient d\rquote observer les rives du Phalgou et une partie de la route qui se d\'e9veloppait en avant sur un espace de plusieurs milles. +\par +\par Notre surprise fut grande, lorsque nous aper\'e7\'fbmes plusieurs centaines d\rquote Indous, couch\'e9s par groupes, qui encombraient les berges et le chemin. +\par +\par \'ab\~Ce sont nos p\'e8lerins d\rquote hier, dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Que font-ils l\'e0\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Ils attendent, sans doute, que le soleil se l\'e8ve, r\'e9pondit le capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacr\'e9es\~! +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions \'e0 Gaya m\'eame\~? S\rquote ils s\rquote ont venus ici, c\rquote est que\'85 +\par +\par \endash \~C\rquote est que notre G\'e9ant d\rquote Acier a produit son effet habituel\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Ils auront su qu\rquote un \'e9l\'e9phant gigantesque, un colosse, comme ils n\rquote en avaient jamais vu, \'e9 +tait dans le voisinage, et ils sont venus l\rquote admirer\~! +\par +\par \endash \~Pourvu qu\rquote ils s\rquote en tiennent \'e0 l\rquote admiration\~! r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, en secouant la t\'eate. +\par +\par \endash \~Que crains-tu donc, Banks\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Eh\~! je crains\'85 que ces fanatiques ne barrent le passage et ne g\'eanent notre marche\~! +\par +\par \endash \~En tout cas, sois prudent\~! Avec de tels d\'e9vots, on ne saurait trop prendre de pr\'e9cautions. +\par +\par \endash \~En effet, \'bb r\'e9pondit Banks. Puis, appelant le chauffeur\~: \'ab\~K\'e2louth, demanda-t-il, les feux sont-ils pr\'eats\~? +\par +\par \endash \~Oui, monsieur. +\par +\par \endash \~Eh bien, allume. +\par +\par \endash \~Oui, allume, K\'e2louth\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Chauffe, K\'e2louth, et que notre \'e9l\'e9phant crache \'e0 la figure de tous ces p\'e8lerins, son haleine de fum\'e9e et de vapeur\~!\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait qu\rquote une demi-heure, au plus, pour que la machine f\'fbt en pression. Les feux furent aussit\'f4t allum\'e9s, le bois p\'e9tilla dans le foyer, et une fum\'e9e noire s\rquote \'e9 +chappa de la gigantesque trompe de l\rquote \'e9l\'e9phant, dont l\rquote extr\'e9mit\'e9 se perdait dans les branches des grands arbres. +\par +\par En ce moment, quelques groupes d\rquote Indous se rapproch\'e8rent. Il se fit un mouvement g\'e9n\'e9ral dans la foule. Notre train fut serr\'e9 de plus pr\'e8s. Aux premiers rangs de ces p\'e8lerins, on levait les bras en l\rquote air, on les \'e9 +tendait vers l\rquote \'e9l\'e9phant, on se courbait, on s\rquote agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussi\'e8re. C\rquote \'e9tait \'e9videmment de l\rquote adoration, port\'e9e au plus haut point. +\par +\par Nous \'e9tions donc l\'e0, sous la v\'e9randah, le colonel Munro, le capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir o\'f9 s\rquote arr\'eaterait ce fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait silencieusement. Quant \'e0 Banks, il \'e9tait all\'e9 + prendre place avec Storr dans la tourelle que portait l\rquote \'e9norme animal, et d\rquote o\'f9 il pouvait le man\'9cuvrer \'e0 son gr\'e9. +\par +\par \'c0 quatre heures, la chaudi\'e8re ronflait d\'e9j\'e0. Ce ronflement sonore devait \'eatre pris par les Indous pour le grondement irrit\'e9 d\rquote un \'e9l\'e9phant d\rquote un ordre surnaturel. En ce moment, le manom\'e8 +tre indiquait une pression de cinq atmosph\'e8res, et Storr laissait fuir la vapeur par les soupapes, comme si elle e\'fbt transpir\'e9 \'e0 travers la peau du gigantesque pachyderme. +\par +\par \'ab\~Nous sommes en pression, Munro\~! cria Banks. +\par +\par \endash \~Va, Banks, r\'e9pondit le colonel, mais va prudemment et n\rquote \'e9crasons personne\~!\~\'bb Il faisait presque jour alors. La route qui longe la rive du Phalgou \'e9tait enti\'e8rement occup\'e9e par cette foule de d\'e9vots, peu dispos\'e9 +e \'e0 nous livrer passage. Dans ces conditions, aller de l\rquote avant et n\rquote \'e9craser personne, ce n\rquote \'e9tait pas chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels les p\'e8lerins r\'e9pondirent par des hurlements fr\'e9n +\'e9tiques. \'ab\~Rangez-vous\~! Rangez-vous\~!\~\'bb cria l\rquote ing\'e9nieur, en ordonnant au m\'e9canicien d\rquote ouvrir un peu le r\'e9gulateur. Les mugissements de la vapeur, qui se pr\'e9 +cipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine s\rquote \'e9branla d\rquote un demi-tour de roue. Un puissant jet de fum\'e9e blanche s\rquote \'e9chappa de la trompe. La foule s\rquote \'e9tait un instant \'e9cart\'e9e. Le r\'e9 +gulateur fut alors ouvert \'e0 demi. Les hennissements du G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote accrurent, et notre train commen\'e7a \'e0 se mouvoir entre les rangs press\'e9s des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui faire place. \'ab\~ +Banks, prenez garde\~!\~\'bb m\rquote \'e9criai-je tout \'e0 coup. En me penchant en dehors de la v\'e9randah, je venais de voir une douzaine de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volont\'e9 bien \'e9vidente de se faire \'e9 +craser sous les roues de la lourde machine. \'ab\~Attention\~! attention\~! Retirez-vous, \'bb disait le colonel Munro, qui leur faisait signe de se relever. +\par +\par \endash \~Les imb\'e9ciles\~! criait \'e0 son tour le capitaine Hod. Ils prennent notre appareil pour le char de Jaggernaut\~! Ils veulent se faire broyer sous les pieds de l\rquote \'e9l\'e9phant sacr\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Sur un signe de Banks, le m\'e9canicien ferma l\rquote introduction de la vapeur. Les p\'e8lerins, \'e9tendus en travers du chemin, paraissaient d\'e9cid\'e9s \'e0 ne point se relever. Autour d\rquote eux, la foule fanatis\'e9 +e poussait des cris et les encourageait du geste. +\par +\par La machine s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9e. Banks ne savait plus que faire et \'e9tait tr\'e8s embarrass\'e9. Tout \'e0 coup, une id\'e9e lui vint. \'ab\~Nous allons bien voir\~!\~\'bb dit-il. Il ouvrit aussit\'f4 +t le robinet des purgeurs des cylindres, et d\rquote intenses jets de vapeur fus\'e8rent au ras du sol, pendant que l\rquote air retentissait de sifflets stridents. \'ab\~Hurrah\~! hurrah\~! hurrah\~! s\rquote \'e9 +cria le capitaine Hod. Cinglez-les, ami Banks, cinglez-les\~!\~\'bb Le moyen \'e9tait bon. Les fanatiques, atteints par les jets de vapeur, se relev\'e8rent en poussant des cris d\rquote \'e9chaud\'e9s. Se faire \'e9craser, bien\~! Se faire br\'fbler, non +\~! La foule recula et le chemin redevint libre. Le r\'e9gulateur fut alors ouvert en grand, les roues mordirent profond\'e9ment le sol. \'ab\~En avant\~! en avant\~!\~\'bb cria le capitaine Hod, qui battait des mains et riait de bon c\'9cur. Et, d +\rquote un train plus rapide, le G\'e9ant d\rquote Acier, filant droit sur la route, disparut bient\'f4t aux yeux de la foule \'e9bahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017368}CHAPITRE VIII\line Quelques heures \'e0 B\'e9nar\'e8s.{\*\bkmkend _Toc98017368} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La grande route \'e9tait maintenant ouverte devant Steam-House, \endash \~cette route qui, par Sasser\'e2m, allait nous conduire \'e0 la rive droite du Gange, en face de B\'e9nar\'e8s. +\par +\par Un mille au del\'e0 du campement, la machine ralentie prit une allure plus mod\'e9r\'e9e, soit environ deux lieues et demie \'e0 l\rquote heure. L\rquote intention de Banks \'e9tait de camper le soir m\'eame \'e0 + vingt-cinq lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs de la petite ville de Sasser\'e2m. +\par +\par En g\'e9n\'e9ral, les routes de l\rquote Inde \'e9vitent autant que possible les cours d\rquote eau, qui n\'e9cessitent des ponts, lesquels sont assez co\'fbteux \'e0 \'e9tablir sur ces terrains de formation alluvionnaire. Aussi sont-ils encore \'e0 + construire en beaucoup d\rquote endroits, o\'f9 il n\rquote a pas \'e9t\'e9 possible d\rquote emp\'eacher une rivi\'e8re ou un fleuve de barrer le chemin. Il est vrai, le bac est l\'e0 +, cet antique et rudimentaire appareil, qui, pour transporter notre train, e\'fbt \'e9t\'e9 insuffisant, \'e0 coup s\'fbr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment, pendant cette journ\'e9e, il fallut franchir un important cours d\rquote eau, la S\'f4ne. Cette rivi\'e8re, aliment\'e9e au-dessus de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre dans le Gange, \'e0 peu pr\'e8 +s entre Arrah et Dinapore. +\par +\par Rien ne fut plus ais\'e9 que ce passage. L\rquote \'e9l\'e9phant se transforma tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une pente douce, entra dans le fleuve, se maintint \'e0 sa surface, et, de ses larges pattes battant l\rquote +eau comme les aubes d\rquote une roue motrice, il entra\'eena doucement le train, qui flottait \'e0 sa suite. +\par +\par Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie. +\par +\par \'ab\~Une maison roulante\~! s\rquote \'e9criait-il, une maison qui est \'e0 la fois une voiture et un bateau \'e0 vapeur\~! Il ne lui manque plus que des ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l\rquote espace\~! +\par +\par \endash \~Cela se fera un jour ou l\rquote autre, ami Hod, r\'e9pondit s\'e9rieusement l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Je le sais bien, ami Banks, r\'e9pondit non moins s\'e9rieusement le capitaine. Tout se fera\~! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que l\rquote existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces merveilles\~! La vie n\rquote +est pas gaie tous les jours, et, cependant, je consentirais volontiers \'e0 vivre dix si\'e8cles, \endash \~par pure curiosit\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Le soir, \'e0 douze heures de Gaya, apr\'e8s avoir franchi le magnifique pont tubulaire qui porte le railway, \'e0 quatre-vingts pieds au-dessus du lit de la S\'f4ne, nous campions aux environs de Sasser\'e2m. Il n\rquote \'e9 +tait question que de passer une nuit en cet endroit, pour refaire le bois et l\rquote eau, et de repartir \'e0 l\rquote aube naissante. +\par +\par Ce programme fut ex\'e9cut\'e9 de tous points, et le lendemain matin, 22 mai, avant ces heures br\'fblantes que nous r\'e9servait l\rquote ardent soleil de midi, nous avions repris notre route. +\par +\par Le pays \'e9tait toujours le m\'eame, c\rquote est-\'e0-dire tr\'e8s riche, tr\'e8s cultiv\'e9. Tel il appara\'eet aux abords de la merveilleuse vall\'e9e du Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au milieu des immenses rizi\'e8 +res, entre les bouquets de palmiers taras \'e0 l\rquote \'e9pais feuillage en vo\'fbte, sous l\rquote ombrage des manguiers et autres arbres de magnifique venue. D\rquote ailleurs nous ne nous arr\'eations pas. Si, parfois, le chemin \'e9tait barr\'e9 + par quelque charrette, tra\'een\'e9e au pas lent des z\'e9bus, deux ou trois coups de sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand \'e9bahissement des ra\'efots. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, j\rquote eus le plaisir charmant de voir bon nombre de champs de ros\'e9s. En effet, nous n\rquote \'e9tions pas \'e9loign\'e9s de Ghazipore, grand centre de production de l\rquote eau ou plut\'f4t de l\rquote +essence faite avec ces fleurs. +\par +\par Je demandai \'e0 Banks s\rquote il pouvait me donner quelques renseignements sur ce produit si recherch\'e9, qui para\'eet \'eatre le dernier mot de l\rquote art en mati\'e8re de parfumerie. +\par +\par \'ab\~Voici des chiffres, cher ami, me r\'e9pondit Banks, et ils vous montreront combien cette fabrication est co\'fbteuse. Quarante livres de ros\'e9s sont pr\'e9alablement soumises \'e0 + une sorte de distillation lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres d\rquote eau de roses. Cette eau est jet\'e9e sur un nouveau paquet de quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu\rquote au moment o\'f9 le m\'e9 +lange est r\'e9duit \'e0 vingt livres. On expose ce m\'e9lange, pendant douze heures, \'e0 l\rquote air frais de la nuit, et, le lendemain, on trouve, fig\'e9e \'e0 sa surface, quoi\~? une once d\rquote +huile odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de ros\'e9s, \endash \~quantit\'e9 qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille fleurs, \endash \~on n\rquote a retir\'e9 finalement qu\rquote une once de liquide. C\rquote est un v\'e9 +ritable massacre\~! Aussi ne s\rquote \'e9tonnera-t-on pas que, m\'eame dans le pays de production, l\rquote essence de roses co\'fbte quarante roupies ou cent francs l\rquote once. +\par +\par \endash \~Eh\~! r\'e9pond\'eet le capitaine Hod, si pour fabriquer une once d\rquote eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voil\'e0 qui mettrait le grog \'e0 un fier prix\~!\~\'bb +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, nous e\'fbmes encore \'e0 franchir la Karamnaca, l\rquote un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette innocente rivi\'e8 +re une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu\rquote on lui confie, elle les porte tout droit \'e0 l\rquote enfer brahmanique. +Je ne discute pas ces croyances\~; mais, quant \'e0 admettre que l\rquote eau de cette diabolique rivi\'e8re soit d\'e9sagr\'e9able au go\'fbt et malsaine \'e0 l\rquote estomac, je proteste. Elle est excellente. +\par +\par Le soir, apr\'e8s avoir travers\'e9 un pays tr\'e8s peu accident\'e9, entre les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizi\'e8res, nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l\rquote antique J\'e9 +rusalem des Indous, la ville sainte de B\'e9nar\'e8s. +\par +\par \'ab\~Vingt-quatre heures de halte\~! dit Banks. +\par +\par \endash \~\'c0 quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta\~? demandai-je \'e0 l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~\'c0 trois cent cinquante milles environ, me r\'e9pondit-il, et vous avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aper\'e7us ni de la longueur du chemin ni des fatigues de la route\~!\~\'bb +\par +\par Le Gange\~! Est-il un fleuve dont le nom \'e9voque de plus po\'e9tiques l\'e9gendes, et ne semble-t-il pas que toute l\rquote Inde se r\'e9sume en lui\~? Est-il au monde une vall\'e9e comparable \'e0 celle qui, pour diriger son cours superbe, se d\'e9 +veloppe sur un espace de cinq cents lieues et ne compte pas moins de cent millions d\rquote habitants\~? Est-il un endroit du globe o\'f9 plus de merveilles aient \'e9t\'e9 entass\'e9es depuis l\rquote apparition des races asiatiques\~? Qu\rquote +aurait donc dit du Gange Victor Hugo, qui a si fi\'e8rement chant\'e9 le Danube\~! Oui\~! on peut parler haut, quand on a\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'85 comme une mer sa houle, +\par Quand sur le globe on se d\'e9roule, +\par Comme un serpent, et quand on roule +\par De l\rquote occident \'e0 l\rquote orient\~! +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les ouragans du fleuve europ\'e9en\~! Lui aussi se d\'e9roule comme un serpent dans les plus po\'e9tiques contr\'e9es du monde\~! Lui aussi coule de l\rquote occident \'e0 l\rquote orient\~ +! Mais ce n\rquote est pas dans un m\'e9diocre massif de collines qu\rquote il va prendre sa source\~! C\rquote est de la plus haute cha\'eene du globe, c\rquote est des montagnes du Thibet qu\rquote il se pr\'e9c +ipite en absorbant tous les affluents de sa route\~! C\rquote est de l\rquote Himalaya qu\rquote il descend\~! +\par +\par Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d\rquote eau miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes d\rquote alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers rayons du jour. Ils \'e9taient immobiles, tourn\'e9 +s vers l\rquote astre radieux, comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 les plus fid\'e8les sectateurs de Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les arrach\'e8rent \'e0 leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, on a dit qu +\rquote ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu\rquote il n\rquote y a rien de vrai dans cette observation. Un instant apr\'e8s, les monstres se jetaient sur cette proie, que leur + fournissent quotidiennement les cours d\rquote eau de la p\'e9ninsule, et ils l\rquote entra\'eenaient dans les profondeurs du fleuve. +\par +\par Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer \'e0 Allahabad pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, suit constamment la rive droite du Gange, dont il \'e9conomise par sa rectitude les nombreuses sinuosit\'e9s. \'c0 + la station de Mogul-Sera\'ef, dont nous n\rquote \'e9tions \'e9loign\'e9s que de quelques milles, un petit embranchement se d\'e9tache, qui dessert B\'e9nar\'e8s en traversant le fleuve, et, par la vall\'e9e de la Go\'fbmti, va jusqu\rquote \'e0 + Jaunpore sur un parcours d\rquote une soixantaine de kilom\'e8tres. +\par +\par B\'e9nar\'e8s est donc sur la rive gauche. Mais ce n\rquote \'e9tait pas en cet endroit que nous devions franchir le Gange. C\rquote \'e9tait seulement \'e0 Allahabad. Le G\'e9ant d\rquote Acier resta donc au campement qui avait \'e9t\'e9 + choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles \'e9taient amarr\'e9es \'e0 la rive, et pr\'eates \'e0 nous conduire \'e0 la ville sainte, que je d\'e9sirais visiter avec quelque soin. +\par +\par Le colonel Munro n\rquote avait rien \'e0 apprendre, rien \'e0 voir de ces cit\'e9s si souvent visit\'e9es par lui. Cependant, ce jour-l\'e0, il eut un instant la pens\'e9e de nous accompagner\~; mais, apr\'e8s r\'e9flexion, il se d\'e9cida \'e0 + faire une excursion sur les rives du fleuve, en compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quitt\'e8rent Steam-House, avant m\'eame que nous ne fussions partis. Quant au capitaine Hod, qui avait d\'e9j\'e0 tenu garnison \'e0 B\'e9nar\'e8 +s, son intention \'e9tait d\rquote aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, Banks et moi, \endash \~l\rquote ing\'e9nieur avait voulu me servir de guide, \endash \~nous f\'fbmes les seuls qu\rquote un sentiment de curiosit\'e9 allait entra\'ee +ner vers la ville. +\par +\par Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison \'e0 B\'e9nar\'e8s, il faut savoir que les troupes de l\rquote arm\'e9e royale ne r\'e9sident pas habituellement dans les cit\'e9s indoues. Leurs casernes sont situ\'e9es au milieu de \'ab\~ +cantonnements\~\'bb, qui, par le fait, deviennent de v\'e9ritables villes anglaises. Ainsi \'e0 Allahabad, ainsi \'e0 B\'e9nar\'e8s, ainsi en d\rquote autres points du territoire, o\'f9 non seulement les soldats, mais les fonctionnaires, les n\'e9 +gociants, les rentiers, se groupent de pr\'e9f\'e9rence. Chacune de ces grandes cit\'e9s est donc double, l\rquote une avec tout le confort de l\rquote Europe moderne, l\rquote autre ayant conserv\'e9 + les coutumes du pays et les usages indous dans toute leur couleur locale\~! +\par +\par La ville anglaise annex\'e9e \'e0 B\'e9nar\'e8s, c\rquote est S\'e9crole, dont les bungalows, les avenues, les \'e9glises chr\'e9tiennes, sont peu int\'e9ressants \'e0 visiter. L\'e0 se trouvent aussi les principaux h\'f4 +tels que recherchent les touristes. S\'e9crole est une de ces cit\'e9s toutes faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient exp\'e9dier dans des caisses, et que l\rquote on remonterait sur place. Donc, rien de curieux \'e0 + voir. Aussi, Banks et moi, apr\'e8s nous \'eatre embarqu\'e9s dans une gondole, nous travers\'e2mes obliquement le Gange, de mani\'e8re \'e0 prendre tout d\rquote abord une vue d\rquote ensemble de ce magnifique amphith\'e9\'e2tre que d\'e9crit B\'e9nar +\'e8s au-dessus d\rquote une haute berge. +\par +\par \'ab\~B\'e9nar\'e8s, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacr\'e9e de l\rquote Inde. C\rquote est la Mecque indoue, et quiconque y a v\'e9cu, ne f\'fbt-ce que vingt-quatre heures, est assur\'e9 d\rquote une part dans les f\'e9licit\'e9s \'e9 +ternelles. On comprend d\'e8s lors quelle affluence de p\'e8lerins une telle croyance peut provoquer, et quel nombre d\rquote habitants doit compter une cit\'e9 \'e0 laquelle Brahma a r\'e9serv\'e9 des immunit\'e9s de cette importance.\~\'bb +\par +\par On donne \'e0 B\'e9nar\'e8s plus de trente si\'e8cles d\rquote existence. Elle aurait donc \'e9t\'e9 fond\'e9e \'e0 peu pr\'e8s \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 Troie allait dispara\'eetre. Apr\'e8s avoir toujours exerc\'e9 une tr\'e8 +s grande influence, non politique, mais spirituelle, sur l\rquote Indoustan, elle fut le centre le plus autoris\'e9 de la religion bouddhique jusqu\rquote au neuvi\'e8me si\'e8cle. Une r\'e9volution religieuse s\rquote accomplit alors. Le brahmanisme d +\'e9truisit l\rquote ancien culte. B\'e9nar\'e8s devint la capitale des brahmanes, le centre d\rquote attraction des fid\'e8les, et l\rquote on affirme que trois cent mille p\'e8lerins la visitent annuellement. +\par +\par L\rquote autorit\'e9 m\'e9tropolitaine a conserv\'e9 son rajah \'e0 la ville sainte. Ce prince, assez maigrement appoint\'e9 par l\rquote Angleterre, habite une magnifique r\'e9sidence \'e0 Ramnagur, sur le Gange. C\rquote est un aut +hentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de B\'e9nar\'e8s, mais il n\rquote a plus aucune influence, et s\rquote en consolerait, si sa pension n\rquote \'e9tait pas r\'e9duite \'e0 un lakh de roupies, \endash \~ +soit cent mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui constituent \'e0 peine l\rquote argent de poche d\rquote un nabab d\rquote autrefois. +\par +\par B\'e9nar\'e8s, comme presque toutes les villes de la vall\'e9e du Gange, fut touch\'e9e un instant par la grande insurrection de 1857. \'c0 cette \'e9poque, sa garnison se composait du 37}{\super e}{ r\'e9giment d\rquote infanterie native, d\rquote +un corps de cavalerie irr\'e9guli\'e8re, d\rquote un demi-r\'e9giment sikh. En troupes royales, elle ne poss\'e9dait qu\rquote une demi-batterie d\rquote artillerie europ\'e9enne. Cette poign\'e9e d\rquote hommes ne pouvait pr\'e9tendre \'e0 d\'e9 +sarmer les soldats indig\'e8nes. Aussi, les autorit\'e9s attendirent-elles, non sans impatience, l\rquote arriv\'e9e du colonel Neil, qui s\rquote \'e9tait mis en route pour Allahabad avec le 10}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9 +e royale. Le colonel Neil entra \'e0 B\'e9nar\'e8s avec deux cent cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonn\'e9e sur le champ de man\'9cuvres. +\par +\par Lorsque les Cipayes eurent \'e9t\'e9 r\'e9unis, ordre leur fut donn\'e9 de d\'e9poser les armes. Ils refus\'e8rent. La lutte s\rquote engagea entre eux et l\rquote infanterie du colonel Neil. Aux r\'e9volt\'e9s se joignirent presque aussit\'f4 +t la cavalerie irr\'e9guli\'e8re, puis les Sikhs, qui se crurent trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les insurg\'e9s de mitraille, et, malgr\'e9 leur valeur, malgr\'e9 leur acharnement, tous furent mis en d\'e9route. +\par +\par Ce combat s\rquote \'e9tait livr\'e9 en dehors de la ville. Au dedans, il n\rquote y eut qu\rquote une simple tentative d\rquote insurrection des musulmans, qui hiss\'e8rent le drapeau vert, \endash \~tentative aussit\'f4t avort\'e9 +e. Depuis ce jour, pendant toute la dur\'e9e de la r\'e9volte, B\'e9nar\'e8s ne fut plus troubl\'e9e, m\'eame aux heures o\'f9 l\rquote insurrection parut \'eatre triomphante dans les provinces de l\rquote Ouest. +\par +\par Banks m\rquote avait donn\'e9 ces quelques d\'e9tails, tandis que notre gondole glissait lentement sur les eaux du Gange. +\par +\par \'ab\~Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter B\'e9nar\'e8s, bien\~! Mais, si ancienne que soit cette capitale, vous n\rquote y trouverez aucun monument qui compte plus de trois cents ans d\rquote existence. Ne vous en \'e9tonnez pas. C\rquote +est la cons\'e9quence des luttes religieuses, dans lesquelles le fer et le feu ont jou\'e9 un trop regrettable r\'f4le. Quoi qu\rquote il en soit, B\'e9nar\'e8s n\rquote en est pas moins une ville curieuse, et vous ne regretterez pas votre promenade\~!\~ +\'bb +\par +\par Bient\'f4t notre gondole s\rquote arr\'eata \'e0 bonne distance pour nous permettre de contempler, au fond d\rquote une baie bleue comme la baie de Naples, le pittoresque amphith\'e9\'e2tre des maisons qui s\rquote \'e9tagent sur la colline, et l\rquote +entassement des palais, dont tout un massif menace de s\rquote \'e9crouler par suite d\rquote un fl\'e9chissement de leur base, incessamment min\'e9e par les eaux du fleuve. Une pagode n\'e9palaise, d\rquote architecture chinoise, qui est consacr\'e9e +\'e0 Bouddha, une for\'eat de tours, d\rquote aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent les mosqu\'e9es et les temples, domin\'e9s par la fl\'e8che d\rquote or du lingam de Siva et les deux maigres fl\'e8ches de la mosqu\'e9e d\rquote +Aureng-Zeb, couronne ce merveilleux panorama. +\par +\par Au lieu de d\'e9barquer imm\'e9diatement \'e0 l\rquote un des \'ab\~gh\'e2ts\~\'bb ou escaliers qui relient les rives \'e0 la plate-forme des berges, Banks fit passer la gondole devant les quais, dont les premi\'e8res assises baignent dans le fleuve. + +\par +\par Je retrouvai l\'e0 une reproduction de la sc\'e8ne de Gaya, mais dans un autre paysage. Au lieu des for\'eats vertes du Phalgou, c\rquote \'e9taient les arri\'e8re-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau. Quant au sujet, il \'e9tait \'e0 + peu pr\'e8s le m\'eame. +\par +\par En effet, des milliers de p\'e8lerins couvraient la berge, les terrasses, les escaliers, et venaient d\'e9votement se plonger dans le fleuve par triples ou quadruples rang\'e9 +es. Il ne faudrait pas croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge, sabre au c\'f4t\'e9, occupant les derni\'e8res marches des gh\'e2ts, exigeaient le tribut, en compagnie d\rquote +industrieux brahmanes, qui vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de pi\'e9t\'e9. +\par +\par En outre, il y avait non seulement des p\'e8lerins qui se baignaient pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l\rquote unique commerce \'e9tait de puiser \'e0 ces eaux sacro-saintes pour les colporter jusque dans les territoires \'e9loign +\'e9s de la p\'e9ninsule. Comme garantie, chaque fiole est marqu\'e9e du sceau des brahmanes. On peut croire cependant que la fraude s\rquote exerce sur une vaste \'e9chelle, tant l\rquote exportation de ce miraculeux liquide est devenue consid\'e9rable. + +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre m\'eame, me dit Banks, toute l\rquote eau du Gange ne suffirait-elle pas aux besoins des fid\'e8les\~!\~\'bb +\par +\par Je lui demandai alors si ces \'ab\~baignades\~\'bb n\rquote entra\'eenaient pas souvent des accidents, qu\rquote on ne cherchait gu\'e8re \'e0 pr\'e9venir. Il n\rquote y avait pas l\'e0 de ma\'eetres nageurs pour arr\'eater les imprudents qui s\rquote +aventuraient dans le rapide courant du fleuve. +\par +\par \'ab\~Les accidents sont fr\'e9quents, en effet, me r\'e9pondit Banks, mais si le corps du d\'e9vot est perdu, son \'e2me est sauv\'e9e. Aussi n\rquote y regarde-t-on pas de trop pr\'e8s. +\par +\par \endash \~Et les crocodiles\~? ajoutai-je. +\par +\par \endash \~Les crocodiles, me r\'e9pondit Banks, se tiennent g\'e9n\'e9ralement \'e0 l\rquote \'e9cart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres qui sont \'e0 redouter, mais plut\'f4 +t des malfaiteurs, qui plongent, se glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les entra\'eenent et leur arrachent leurs bijoux. On cite m\'eame un de ces coquins qui, coiff\'e9 d\rquote une t\'eate m\'e9canique, a longtemps jou\'e9 le r +\'f4le de faux crocodile, et avait gagn\'e9 une petite fortune \'e0 ce m\'e9tier, \'e0 la fois profitable et p\'e9rilleux. En effet, un jour cet intrus a \'e9t\'e9 d\'e9vor\'e9 par un v\'e9ritable alligator, et l\rquote on n\rquote a plus retrouv\'e9 + que sa t\'eate en peau tann\'e9e, qui surnageait \'e0 la surface du fleuve.\~\'bb +\par +\par Du reste, il est aussi de ces enrag\'e9s fanatiques qui viennent volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y mettent m\'eame quelque raffinement. Autour de leur corps est li\'e9 un chapelet d\rquote urnes vides, mais d\'e9bouch\'e9 +es. Peu \'e0 peu l\rquote eau p\'e9n\'e8tre dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands applaudissements des d\'e9vots. +\par +\par Notre gondole nous eut bient\'f4t amen\'e9s devant le Manmenka Gh\'e2t. L\'e0 se superposent en \'e9tages les b\'fbchers auxquels on a confi\'e9 les cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie future. La cr\'e9 +mation, en ce saint lieu, est recherch\'e9e avidement des fid\'e8les, et les b\'fbchers br\'fblent nuit et jour. Les riches babous des territoires \'e9loign\'e9s se font transporter \'e0 B\'e9nar\'e8s, d\'e8s qu\rquote ils se sentent atteints d\rquote +une maladie qui ne leur pardonnera pas. C\rquote est que B\'e9nar\'e8s est, sans contredit, le meilleur point de d\'e9part pour le \'ab\~voyage dans l\rquote autre monde\~\'bb. Si le d\'e9funt n\rquote a que des fautes v\'e9nielles \'e0 se reprocher, son +\'e2me, emport\'e9e sur ces fum\'e9es du Manmenka, ira droit au s\'e9jour des f\'e9licit\'e9s \'e9ternelles. S\rquote il a \'e9t\'e9 grand p\'e9cheur, son \'e2me, au contraire, devra pr\'e9alablement se r\'e9g\'e9n\'e9 +rer dans le corps de quelque brahmane \'e0 na\'eetre. Il faut donc esp\'e9rer que, pendant cette seconde incarnation, sa vie ayant \'e9t\'e9 exemplaire, un troisi\'e8me avatar ne lui sera pas impos\'e9, avant qu\rquote il ne soit d\'e9finitivement admis +\'e0 partager les d\'e9lices du ciel de Brahma. +\par +\par Nous consacr\'e2mes le reste de la journ\'e9e \'e0 visiter la ville, ses principaux monuments, ses bazars bord\'e9s de boutiques sombres, \'e0 la mode arabe. L\'e0 se vendent principalement de fines mousselines d\rquote un tissu pr\'e9cieux, et le \'ab\~ +kink\'f4b\~\'bb, sorte d\rquote \'e9toffe de soie broch\'e9e d\rquote or, qui est un des principaux produits de l\rquote industrie de B\'e9nar\'e8s. Les rues \'e9taient proprement entretenues, mais \'e9troites, comme il convient aux cit\'e9 +s que les rayons d\rquote un soleil tropical frappent presque normalement. Si l\rquote on y trouvait de l\rquote ombre, la chaleur y \'e9tait encore \'e9 +touffante. Je plaignais les porteurs de notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se plaindre. +\par +\par D\rquote ailleurs, ces pauvres diables avaient l\'e0 une occasion de gagner quelques roupies, et cela suffisait \'e0 leur donner force et courage. Mais il n\rquote en \'e9tait pas ainsi d\rquote un certain Indou, ou plut\'f4t un Bengali, \'e0 l\rquote +\'9cil vif, \'e0 la physionomie rus\'e9e, qui, sans trop chercher \'e0 s\rquote en cacher, nous suivit pendant toute notre excursion. +\par +\par En d\'e9barquant sur le quai du Manmenka Gh\'e2t, j\rquote avais, en causant avec Banks, prononc\'e9 \'e0 voix haute le nom du colonel Munro. Le Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n\rquote avait pu s\rquote emp\'eacher de tressaillir. Je n +\rquote y avais pas fait attention plus qu\rquote il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je retrouvai cette esp\'e8ce d\rquote espion incessamment attach\'e9 \'e0 nos pas. Il ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derri\'e8 +re, quelques instants plus tard. \'c9tait-ce un ami ou un ennemi\~? je ne savais, mais c\rquote \'e9tait un homme pour qui le nom du colonel Munro, \'e0 coup s\'fbr, n\rquote \'e9tait pas indiff\'e9rent. +\par +\par Notre palanquin ne tarda pas \'e0 s\rquote arr\'eater au bas du large escalier de cent marches qui monte du quai \'e0 la mosqu\'e9e d\rquote Aureng-Zeb. +\par +\par Autrefois, les d\'e9vots ne gravissaient qu\rquote \'e0 genoux cette sorte de }{\i Santa Scala}{, \'e0 l\rquote imitation des fid\'e8les de Rome. C\rquote \'e9tait alors le temple de Vishnou qui se dressait \'e0 cette place, auquel s\rquote est substitu +\'e9e la mosqu\'e9e du conqu\'e9rant. +\par +\par J\rquote aurais aim\'e9 \'e0 contempler B\'e9nar\'e8s du haut de l\rquote un des minarets de cette mosqu\'e9e, dont la construction est regard\'e9e comme un tour de force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont \'e0 peine le diam\'e8tre d +\rquote une simple chemin\'e9e d\rquote usine, et pourtant, un escalier tournant se d\'e9veloppe dans leur f\'fbt cylindrique\~; mais il n\rquote est plus permis d\rquote y monter, et non sans raison. D\'e9j\'e0 ces deux minarets s\rquote \'e9 +cartent sensiblement de la verticale, et, moins dou\'e9s de vitalit\'e9 que la tour de Pis\'e9, ils finiront par tomber quelque jour. +\par +\par En quittant la mosqu\'e9e d\rquote Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui nous attendait \'e0 la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et il baissa les yeux. Avant d\rquote attirer l\rquote +attention de Banks sur cet incident, je voulus voir si la conduite \'e9quivoque de cet individu persisterait, et je ne dis rien. +\par +\par C\rquote est par centaines que les pagodes et les mosqu\'e9es se comptent dans cette merveilleuse ville de B\'e9nar\'e8s. Il en est de m\'eame de ces splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient au + roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, n\'e9gligent d\rquote avoir un pied \'e0 terre dans la cit\'e9 sainte, et ils y viennent \'e0 l\rquote \'e9poque des grandes f\'eates religieuses de M\'e9la. +\par +\par Je ne pouvais avoir la pr\'e9tention de visiter tous ces \'e9difices dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc \'e0 rendre visite au temple de Bich\'eashwar, o\'f9 se dresse le lingam de Siva. Cette pierre informe, regard\'e9 +e comme une partie du corps du plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un puits, dont l\rquote eau croupissante poss\'e8de, dit-on, des vertus miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacr\'e9 +e, dans laquelle se baignent les d\'e9vots pour le plus grand profit des brahmanes, puis le M\'e2n-Mundir, observatoire b\'e2ti il y a deux cents ans par l\rquote empereur Akbar, et dont tous les instruments, d\rquote une immobilit\'e9 marmor\'e9 +enne, ne sont que figur\'e9s en pierre. +\par +\par J\rquote avais aussi entendu parler d\rquote un palais des singes, que les touristes ne manquent pas de visiter \'e0 B\'e9nar\'e8s. Un Parisien devait naturellement croire qu\rquote il allait se retrouver devant la c\'e9l\'e8 +bre cage du Jardin des Plantes, il n\rquote en \'e9tait rien. +\par +\par Ce palais n\rquote est qu\rquote un temple, le Dourga-Khound, situ\'e9 un peu en dehors des faubourgs. Il date du IX}{\super e}{ si\'e8cle, et compte parmi les plus anciens monuments de la ville. Les singes n\rquote y sont point enferm\'e9 +s dans une cage grill\'e9e. Ils errent librement \'e0 travers les cours, sautent d\rquote un mur \'e0 l\rquote autre, grimpent \'e0 la cime d\rquote \'e9normes manguiers, se disputent \'e0 grands cris les grains grill\'e9s, dont ils sont tr\'e8 +s friands, et que les visiteurs leur apportent. L\'e0, comme partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, pr\'e9l\'e8vent une petite r\'e9tribution, qui fait \'e9videmment de cette profession une des plus lucratives de l\rquote Inde. +\par +\par Il va sans dire que nous \'e9tions passablement fatigu\'e9s par la chaleur, lorsque, vers le soir, nous songe\'e2mes \'e0 revenir \'e0 Steam-House. Nous avions d\'e9jeun\'e9 et d\'een\'e9 \'e0 S\'e9crole, dans un des meilleurs h\'f4 +tels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. +\par +\par Lorsque la gondole revint au pied du G\'e2th pour nous ramener \'e0 la rive droite du Gange, je retrouvai une derni\'e8re fois le Bengali, \'e0 deux pas de l\rquote embarcation. Un canot, mont\'e9 par un Indou, l\rquote attendait. Il s\rquote +embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et nous suivre encore jusqu\rquote au campement\~? Cela devenait tr\'e8s suspect. +\par +\par \'ab\~Banks, dis-je alors, \'e0 voix basse, en montrant le Bengali, voici un espion qui ne nous a pas quitt\'e9s d\rquote une semelle\'85 +\par +\par \endash \~Je l\rquote ai bien vu, r\'e9pondit Banks, et j\rquote ai observ\'e9 que c\rquote est le nom du colonel, prononc\'e9 par vous, qui lui a donn\'e9 l\rquote \'e9veil. +\par +\par \endash \~N\rquote y a-t-il pas lieu\~?\'85 dis-je alors. +\par +\par \endash \~Non\~! Laissons-le faire, r\'e9pondit Banks. Mieux vaut qu\rquote il ne se sache pas soup\'e7onn\'e9\'85 D\rquote ailleurs, il n\rquote est d\'e9j\'e0 plus l\'e0.\~\'bb +\par +\par En effet, le canot du Bengali avait d\'e9j\'e0 disparu au milieu des nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre marinier\~: \'ab\~Connais-tu cet homme\~ +? lui demanda-t-il d\rquote un ton qui affectait l\rquote indiff\'e9rence. +\par +\par \endash \~Non, c\rquote est la premi\'e8re fois que je le vois, \'bb r\'e9pondit le marinier. La nuit \'e9tait venue. Des centaines de bateaux pavois\'e9s, illumin\'e9s de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et d\rquote +instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en f\'eate. De la rive gauche s\rquote \'e9levaient des feux d\rquote artifice tr\'e8s vari\'e9s, me rappelant que nous n\rquote \'e9tions pas loin du C\'e9leste-Empire, o\'f9 + ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une description de ce spectacle, qui \'e9tait vraiment incomparable. \'c0 quel propos se c\'e9l\'e9brait cette f\'eate de nuit, qui paraissait improvis\'e9e, et \'e0 + laquelle les Indous de toutes classes prenaient part, je ne pus le savoir. Au moment o\'f9 elle finissait, la gondole avait d\'e9j\'e0 accost\'e9 l\rquote autre rive. Ce fut donc comme une vision. Elle n\rquote eut que la dur\'e9e de ces feux \'e9ph\'e9m +\'e8res qui illumin\'e8rent un instant l\rquote espace et s\rquote \'e9teignirent dans la nuit. Mais l\rquote Inde, je l\rquote ai dit, r\'e9v\'e8re trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints et sous-saints de toute esp\'e8ce, et l\rquote ann\'e9 +e n\rquote a pas m\'eame assez d\rquote heures, de minutes et de secondes qui puissent \'eatre consacr\'e9es \'e0 chacune de ces divinit\'e9s. Lorsque nous f\'fbmes de retour au campement, le colonel Munro et Mac Neil y \'e9taient d\'e9j\'e0 + revenus. Banks demanda au sergent s\rquote il ne s\rquote \'e9tait rien produit de nouveau pendant notre absence. \'ab\~Rien, r\'e9pondit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Vous n\rquote avez vu r\'f4der aucune figure suspecte\~? +\par +\par \endash \~Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de soup\'e7onner\'85 +\par +\par \endash \~Nous avons \'e9t\'e9 espionn\'e9s pendant notre excursion \'e0 B\'e9nar\'e8s, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et je n\rquote aime pas qu\rquote on nous espionne\~! +\par +\par \endash \~Cet espion, c\rquote \'e9tait\'85 +\par +\par \endash \~Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donn\'e9 l\rquote \'e9veil. +\par +\par \endash \~Que peut nous vouloir cet homme\~? +\par +\par \endash \~Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller\~! +\par +\par \endash \~On veillera, \'bb r\'e9pondit le sergent. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017369}CHAPITRE IX\line Allahabad.{\*\bkmkend _Toc98017369} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Entre B\'e9nar\'e8s et Allahabad la distance est environ de cent trente kilom\'e8tres. La route suit presque invariablement la rive droite du Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s\rquote \'e9tait procur\'e9 du charbon en briquettes, et il + en avait charg\'e9 le tender. L\rquote \'e9l\'e9phant avait donc sa nourriture assur\'e9e pour plusieurs jours. Bien nettoy\'e9, \endash \~j\rquote allais dire bien \'e9trill\'e9, \endash \~propre comme s\rquote il sortait de l\rquote atelier d\rquote +ajustage, il attendait impatiemment le moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais quelques fr\'e9missements de ses roues attestaient la tension des vapeurs qui emplissaient ses poumons d\rquote acier. +\par +\par Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de trois \'e0 quatre milles \'e0 l\rquote heure. +\par +\par La nuit s\rquote \'e9tait pass\'e9e sans incidents, et nous n\rquote avions pas revu le Bengali. +\par +\par Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque journ\'e9e, comprenant heures du lever, heures du coucher, d\'e9jeuners, lunchs, d\'eeners, sieste, s\rquote accomplissait avec une exactitude militaire. L\rquote existence \'e0 + Steam-House s\rquote \'e9coulait aussi r\'e9guli\'e8rement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se modifiait incessamment \'e0 nos regards, sans que notre habitation e\'fbt sembl\'e9 se d\'e9placer. Nous \'e9tions absolument faits \'e0 + cette nouvelle vie, comme un passager \'e0 la vie de bord d\rquote un transatlantique, \endash \~moins la monotonie, car nous n\rquote \'e9tions pas toujours enferm\'e9s dans un m\'eame horizon de mer. +\par +\par \'c0 onze heures, ce jour-l\'e0, apparut dans la plaine un curieux mausol\'e9e, d\rquote architecture mongole, qui a \'e9t\'e9 dress\'e9 en l\rquote honneur de deux saints personnages de l\rquote Islam, Kassim-Soliman, p\'e8re et fils. Une demi-heure apr +\'e8s, c\rquote \'e9tait l\rquote importante forteresse de Chunar, dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, \'e9lev\'e9 \'e0 pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. +\par +\par Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette forteresse, une des plus importantes de la vall\'e9e du Gange, situ\'e9e de mani\'e8re \'e0 pouvoir \'e9conomiser la poudre et les boulets en cas d\rquote attaque. En effet, toute colonne d\rquote +assaut qui chercherait \'e0 atteindre ses murailles, serait \'e9cras\'e9e par une avalanche de rochers dispos\'e9s \'e0 cet effet. +\par +\par Au pied s\rquote \'e9tend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes habitations disparaissent sous la verdure. +\par +\par \'c0 B\'e9nar\'e8s, on l\rquote a vu, il existe plusieurs lieux privil\'e9gi\'e9s, qui sont consid\'e9r\'e9s par les Indous comme les plus sacr\'e9s du monde. \'c0 bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, \'e0 la surface de la p\'e9 +ninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, poss\'e8de une de ces miraculeuses stations. L\'e0, on vous montre une plaque de marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient r\'e9guli\'e8 +rement faire sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. Aussi n\rquote avons-nous pas cherch\'e9 \'e0 le voir. +\par +\par Le soir, le G\'e9ant d\rquote Acier faisait halte pr\'e8s de Mirzapore pour y passer la nuit. Si la ville n\rquote est point d\'e9 +pourvue de temples, elle a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cit\'e9 commer\'e7ante. +\par +\par Le lendemain, 25 mai, vers deux heures apr\'e8s midi, nous franchissions \'e0 gu\'e9 la petite rivi\'e8re la Tonsa, qui, \'e0 cette \'e9poque, n\rquote avait pas un pied d\rquote eau. \'c0 cinq heures, \'e9tait d\'e9pass\'e9 le point o\'f9 + se soude le grand embranchement de Bombay \'e0 Calcutta. Presque \'e0 l\rquote endroit o\'f9 la Jumn +a tombe dans le Gange, nous admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe affluent. Arriv\'e9s au pont de bateaux, long d\rquote un kilom\'e8tre, qui r\'e9unit la rive droite \'e0 + la rive gauche du fleuve, nous le traversions sans trop de difficult\'e9s, et, dans la soir\'e9e, nous venions camper \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de l\rquote un des faubourgs d\rquote Allahabad. +\par +\par La journ\'e9e du 26 devait \'eatre consacr\'e9e \'e0 la visite de cette importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de fer de l\rquote +Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la Jumna et du Gange. +\par +\par La nature a certainement tout fait pour qu\rquote Allahabad soit la capitale de l\rquote Inde anglaise, le centre du gouvernement, la r\'e9sidence du vice-roi. Il n\rquote est donc pas impossible qu\rquote +elle le devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours \'e0 Calcutta, la m\'e9tropole actuelle. Ce qui est certain, c\rquote est que quelques bons esprits ont d\'e9j\'e0 entrevu et pr\'e9vu cette \'e9ventualit\'e9 +. Dans ce grand corps qui s\rquote appelle l\rquote Inde, Allahabad est plac\'e9e l\'e0 o\'f9 est le c\'9cur, comme Paris est au c\'9cur de la France. Il est vrai que Londres n\rquote est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi Londres n\rquote +a-t-elle pas sur les grandes cit\'e9s anglaises, Liverpool, Manchester, Birmingham, la pr\'e9\'e9minence de Paris sur toutes les autres villes de France. +\par +\par \'ab\~Et \'e0 partir de ce point, demandai-je \'e0 Banks, allons-nous marcher directement dans le nord\~? +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad est, dans l\rquote ouest, la limite de cette premi\'e8re partie de notre exp\'e9dition. +\par +\par \endash \~Enfin\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, les grandes villes, c\rquote est bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c\rquote est mieux\~! \'c0 continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par rouler dessus, et notre G +\'e9ant d\rquote Acier passerait \'e0 l\rquote \'e9tat de simple locomotive\~! Quelle d\'e9ch\'e9ance\~! +\par +\par \endash \~Rassurez-vous, Hod, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, cela n\rquote arrivera pas. Nous allons nous aventurer bient\'f4t sur vos territoires de pr\'e9dilection. +\par +\par \endash \~Ainsi, Banks, nous irons droit \'e0 la fronti\'e8re indo-chinoise, sans traverser Lucknow\~? +\par +\par \endash \~Mon avis est d\rquote \'e9viter cette ville, et surtout Cawnpore, trop pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Vous avez raison, r\'e9pliquai-je, et nous n\rquote en passerons jamais assez loin\~! +\par +\par \endash \~Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre visite \'e0 B\'e9nar\'e8s, vous n\rquote avez rien appris sur Nana Sahib\~? +\par +\par \endash \~Rien, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Il est probable que le gouverneur de Bombay aura \'e9t\'e9 une fois de plus induit en erreur, et que le Nana n\rquote a jamais reparu dans la pr\'e9sidence de Bombay. +\par +\par \endash \~C\rquote est probable, en effet, r\'e9pondit le capitaine, sans quoi l\rquote ancien rebelle aurait d\'e9j\'e0 fait parler de lui\~! +\par +\par \endash \~Quoi qu\rquote il en soit, dit Banks, j\rquote ai h\'e2te de quitter cette vall\'e9e du Gange, qui a \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre de tant de d\'e9sastres pendant l\rquote insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu\rquote \'e0 + Cawnpore. Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononc\'e9 devant le colonel que le nom de Nana Sahib\~! Laissons-le ma\'eetre de sa pens\'e9e.\~\'bb +\par +\par Le lendemain, Banks voulut encore m\rquote accompagner pendant les quelques heures que j\rquote allais consacrer \'e0 visiter Allahabad. Peut-\'eatre aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes qui la composent. Mais, +en somme, elle est moins curieuse que B\'e9nar\'e8s, bien qu\rquote elle compte, elle aussi, parmi les cit\'e9s saintes. +\par +\par De la ville indoue, il n\rquote y a rien \'e0 dire. C\rquote est une agglom\'e9ration de maisons basses, que s\'e9parent des rues \'e9troites, domin\'e9es \'e7a et l\'e0 par des tamarins, qui sont magnifiques. +\par +\par De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles avenues bien plant\'e9es, riches habitations, larges places, tous les \'e9l\'e9ments d\rquote une ville destin\'e9e \'e0 devenir une grande capitale. +\par +\par Le tout est situ\'e9 dans une vaste plaine, limit\'e9e au nord et au sud par le double cours de la Jumna et du Gange. On l\rquote appelle la \'ab\~plaine des Aum\'f4nes\~\'bb, parce que les princes indous y sont venus de tout temps faire \'9c +uvres de charit\'e9. D\rquote apr\'e8s ce que rapporte M.\~Rousselet, qui cite un passage de la }{\i Vie de Hionen Thsang}{, \'ab\~il est plus m\'e9ritoire de donner en ce lieu une pi\'e8ce de monnaie que cent mille ailleurs.\~\'bb +\par +\par Le Dieu des chr\'e9tiens, lui, ne rend qu\rquote au centuple. C\rquote est cent fois moins, sans doute, mais il m\rquote inspire plus de confiance. +\par +\par Un mot du fort d\rquote Allahabad, qui est curieux \'e0 visiter. Il est construit \'e0 l\rquote ouest de cette grande plaine des Aum\'f4nes, et profile hardiment ses hautes murailles en gr\'e8s rouge, dont les projectiles peuvent, qu\rquote +on nous passe l\rquote expression, \'ab\~casser les bras\~\'bb aux deux fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, autrefois r\'e9sidence pr\'e9f\'e9r\'e9e du sultan Akbar, \endash \~dans un des coins, le L\'e2t de F\'e9 +roze-Schachs, superbe monolithe de trente-six pieds, qui supporte un lion, \endash \~non loin, un petit temple, que les Indous, auxquels on refuse l\rquote entr\'e9e du fort, ne peuvent visiter, bien qu\rquote il soit un des endroits les plus sacr\'e9 +s du monde\~: tels sont les principaux points de la forteresse qui attirent l\rquote attention des touristes. +\par +\par Banks m\rquote apprit que le fort d\rquote Allahabad avait aussi sa l\'e9gende, qui rappelle la l\'e9gende biblique, relative \'e0 la reconstruction du temple de Salomon, \'e0 J\'e9rusalem. +\par +\par Lorsque le sultan voulut b\'e2tir le fort d\rquote Allahabad, il para\'eet que les pierres se montr\'e8rent fort r\'e9calcitrantes. Un mur \'e9tait-il construit, il s\rquote \'e9croulait aussit\'f4t. On consulta l\rquote oracle. L\rquote oracle r\'e9 +pondit, comme toujours, qu\rquote il fallait une victime volontaire pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s\rquote offrit en holocauste. Il fut sacrifi\'e9, et le fort s\rquote acheva. Cet Indou se nommait Brog, et voil\'e0 pou +rquoi la ville est encore d\'e9sign\'e9e aujourd\rquote hui sous le double nom de Brog-Allahabad. +\par +\par Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont c\'e9l\'e8bres et m\'e9ritent leur c\'e9l\'e9brit\'e9. L\'e0, sous l\rquote ombrage des plus beaux tamarins du monde, s\rquote \'e9l\'e8vent plusieurs mausol\'e9es mahom\'e9tans. L\rquote un d +\rquote eux est la derni\'e8re demeure du sultan dont ces jardins portent le nom. Sur l\rquote un des murs en marbre blanc est incrust\'e9e la paume d\rquote une main \'e9norme. On nous la montra avec une complaisance qui nous avait manqu\'e9 + pour les empreintes sacr\'e9es de Gaya. +\par +\par Il est vrai, ce n\rquote \'e9tait pas la trace du pied d\rquote un dieu, mais celle de la main d\rquote un simple mortel, petit neveu de Mahomet. +\par +\par Pendant l\rquote insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus \'e9pargn\'e9 \'e0 Allahabad qu\rquote aux autres villes de la vall\'e9e du Gange. Le combat livr\'e9 par l\rquote arm\'e9e royale aux r\'e9volt\'e9s, sur le champ de man\'9cuvres de B\'e9nar +\'e8s, provoqua le soul\'e8vement des troupes natives, et, en particulier, la r\'e9volte du 6}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e du Bengale. Huit enseignes furent massacr\'e9s, tout d\rquote abord\~; mais, gr\'e2ce \'e0 l\rquote attitude \'e9 +nergique de quelques artilleurs europ\'e9ens, qui appartenaient au corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par d\'e9poser les armes. +\par +\par Dans les cantonnements, ce fut plus s\'e9rieux. Les natifs se soulev\'e8rent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pill\'e9s, les habitations europ\'e9ennes furent incendi\'e9es. Sur ces entrefaites, le colonel Neil, apr\'e8s avoir r\'e9tabli l +\rquote ordre \'e0 B\'e9nar\'e8s, arriva avec son r\'e9giment et cent fusiliers du r\'e9giment de Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurg\'e9s, enleva les faubourgs de la ville dans la journ\'e9e du 18 juin, dispersa les membres d\rquote +un gouvernement provisoire qu\rquote un musulman avait install\'e9, et redevint ma\'eetre de la province. +\par +\par Pendant cette courte excursion \'e0 Allahabad, Banks et moi nous observ\'e2mes avec soin si nous \'e9tions suivis comme nous l\rquote avions \'e9t\'e9 \'e0 B\'e9nar\'e8s. Mais, cette fois, nous ne v\'eemes rien de suspect. +\par +\par \'ab\~N\rquote importe, me dit l\rquote ing\'e9nieur, il faut toujours se d\'e9fier\~! J\rquote aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est trop connu des natifs de cette province\~!\~\'bb +\par +\par Nous \'e9tions de retour \'e0 six heures pour le d\'eener. Sir Edward Munro, qui avait quitt\'e9 le campement pendant une heure ou deux, \'e9tait de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui \'e9tait all\'e9 rendre visite \'e0 + quelques-uns de ses camarades en garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en m\'eame temps que nous. +\par +\par J\rquote observai alors et je fis observer \'e0 Banks que le colonel Munro paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que d\rquote habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que les larmes auraient d\'fb y avoir noy\'e9 + depuis longtemps\~! +\par +\par \'ab\~Vous avez raison, me r\'e9pondit Banks, il y a quelque chose\~! Que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? +\par +\par \endash \~Si vous interrogiez Mac Neil\~? dis-je. +\par +\par \endash \~Oui, Mac Neil saura peut-\'eatre\'85\~\'bb Et l\rquote ing\'e9nieur, quittant le salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent n\rquote \'e9tait pas l\'e0. \'ab\~O\'f9 est Mac Neil\~? demanda Banks \'e0 Go\'fb +mi, qui se disposait \'e0 nous servir \'e0 table. +\par +\par \endash \~Il a quitt\'e9 le campement, r\'e9pondit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Depuis quand\~? +\par +\par \endash \~Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. +\par +\par \endash \~Vous ne savez pas o\'f9 il est all\'e9\~? +\par +\par \endash \~Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est parti. +\par +\par \endash \~Il n\rquote y a rien eu de nouveau ici depuis noire d\'e9part\~? +\par +\par \endash \~Rien.\~\'bb Banks revint, m\rquote apprit l\rquote absence du sergent pour un motif que personne ne connaissait, et r\'e9p\'e9ta\~: +\par +\par \'ab\~Je ne sais ce qu\rquote il y a, mais tr\'e8s certainement il y a quelque chose\~! Attendons.\~\'bb +\par +\par On se mit \'e0 table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait part \'e0 la conversation pendant les repas. Il aimait \'e0 se faire raconter nos excursions. Il s\rquote int\'e9ressait \'e0 ce que nous avions fait pendant la journ\'e9e. J\rquote +avais soin de ne jamais lui parler de ce qui pouvait lui rappeler, m\'eame de loin, l\rquote insurrection des Cipayes. Je crois qu\rquote il s\rquote en apercevait\~; mais me tenait-il compte de ma r\'e9serve\~? Cela, d\rquote ailleurs, ne laissait pas d +\rquote \'eatre assez difficile, lorsqu\rquote il s\rquote agissait de villes, telles que B\'e9nar\'e8s ou Allahabad, qui avaient \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre de sc\'e8nes insurrectionnelles. +\par +\par Aujourd\rquote hui, et pendant ce d\'eener, je pouvais donc craindre d\rquote \'eatre oblig\'e9 de parler d\rquote Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro n\rquote interrogea ni Banks ni moi sur l\rquote emploi de notre journ\'e9e. Il rest +a muet pendant toute la dur\'e9e du repas. Sa pr\'e9occupation semblait m\'eame s\rquote accro\'eetre avec l\rquote heure. Il regardait fr\'e9quemment vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois m\'eame qu\rquote +il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour mieux voir dans cette direction. C\rquote \'e9tait \'e9videmment le retour du sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. +\par +\par Le d\'eener se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu\rquote il y avait. Or, Banks n\rquote en savait pas plus que lui. +\par +\par Lorsque le d\'eener fut achev\'e9, le colonel Munro, au lieu de rester \'e0 faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de la v\'e9randah, fit quelques pas sur la route, y jeta une derni\'e8re fois un long regard\~; puis +, se retournant vers nous\~: +\par +\par \'ab\~Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous m\rquote accompagner jusqu\rquote aux premi\'e8res maisons des cantonnements\~?\~\'bb +\par +\par Nous quitt\'e2mes imm\'e9diatement la table, \'e0 la suite du colonel, qui marchait lentement, sans prononcer une parole. +\par +\par Apr\'e8s avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s\rquote arr\'eata devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur lequel une notice \'e9tait affich\'e9e. +\par +\par \'ab\~Lisez, \'bb dit-il. +\par +\par C\rquote \'e9tait la notice, vieille de plus de deux mois d\'e9j\'e0, qui mettait \'e0 prix la t\'eate du nabab Nana Sahib, et d\'e9non\'e7ait sa pr\'e9sence dans la pr\'e9sidence de Bombay. +\par +\par Banks et Hod ne purent retenir un geste de d\'e9sappointement. Jusqu\rquote alors, aussi bien \'e0 Calcutta que pendant le cours du voyage, ils \'e9taient parvenus \'e0 \'e9viter que cette notice tomb\'e2t sous les yeux du colonel. Un f\'e2 +cheux hasard venait de d\'e9jouer leurs pr\'e9cautions\~! +\par +\par \'ab\~Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l\rquote ing\'e9nieur, tu connaissais cette notice\~?\~\'bb +\par +\par Banks ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \'ab\~Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la pr\'e9sence de Nana Sahib venait d\rquote \'eatre signal\'e9e dans la pr\'e9sidence de Bombay, et tu ne m\rquote as rien dit\~!\~\'bb +\par +\par Banks restait muet, ne sachant que r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Eh bien, oui, mon colonel, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, oui, nous le savions, mais pourquoi vous le dire\~? Qui prouve que le fait qu\rquote annonce cette notice soit vrai, et \'e0 + quoi bon vous rappeler des souvenirs qui vous font tant de mal\~! +\par +\par \endash \~Banks, s\rquote \'e9cria le colonel Munro, dont la figure venait comme de se transformer, as-tu donc oubli\'e9 que c\rquote est \'e0 moi, \'e0 moi plus qu\rquote \'e0 tout autre, qu\rquote il appartient de faire justice de cet homme\~ +! Sache ceci\~: si j\rquote ai consenti \'e0 quitter Calcutta, c\rquote est que ce voyage devait me ramener vers le nord de l\rquote Inde, c\rquote est que je n\rquote ai pas cru, un seul jour, \'e0 la mort de Nana Sahib, c\rquote est que je n\rquote +ai jamais oubli\'e9 mes devoirs de justicier\~! En partant avec vous, je n\rquote ai eu qu\rquote une id\'e9e, qu\rquote un espoir\~! J\rquote ai compt\'e9, pour me rapprocher de mon but, sur les hasards du voyage et sur l\rquote aide de Dieu\~! J\rquote +ai eu raison\~! Dieu m\rquote a conduit devant cette notice\~! Ce n\rquote est plus au nord qu\rquote il faut aller chercher Nana Sahib, c\rquote est au sud\~! Soit\~! J\rquote irai au sud\~!\~\'bb +\par +\par Nos pressentiments ne nous avaient donc pas tromp\'e9s\~! Il n\rquote \'e9tait que trop vrai\~! Une arri\'e8re-pens\'e9e, mieux que cela, une id\'e9e fixe, dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il venait de nous la d\'e9 +voiler tout enti\'e8re. +\par +\par \'ab\~Munro, r\'e9pondit Banks, si je ne t\rquote ai parl\'e9 de rien, c\rquote est que je ne croyais pas \'e0 la pr\'e9sence de Nana Sahib dans la pr\'e9sidence de Bombay. L\rquote autorit\'e9, ce n\rquote est pas douteux, a \'e9t\'e9 tromp\'e9 +e une fois de plus. En effet, cette notice est dat\'e9e du 6 mars, et, depuis cette \'e9poque, rien n\rquote est venu confirmer la nouvelle de l\rquote apparition du nabab.\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro ne r\'e9pondit pas, tout d\rquote abord, \'e0 cette observation de l\rquote ing\'e9nieur. Il jeta encore un dernier regard sur la route. Puis\~: +\par +\par \'ab\~Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu\rquote il en est. Mac Neil est all\'e9 \'e0 Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un instant, je saurai si Nana Sahib a en effet s\'e9rieusement reparu dans une des provinces de l\rquote +ouest, s\rquote il y est encore ou s\rquote il a disparu. +\par +\par \endash \~Et s\rquote il y a \'e9t\'e9 vu, si le fait est indubitable, Munro, que feras-tu\~? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. +\par +\par \endash \~Je partirai\~! r\'e9pondit sir Edward Munro. J\rquote irai partout o\'f9, au nom de la supr\'eame justice, il est de mon devoir d\rquote aller\~! +\par +\par \endash \~Cela est absolument d\'e9cid\'e9, Munro\~? +\par +\par \endash \~Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, mes amis\'85 D\'e8s ce soir, j\rquote aurai pris le train de Bombay. +\par +\par \endash \~Soit, mais tu n\rquote iras pas seul\~! r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, en se retournant vers nous. Nous t\rquote accompagnerons, Munro\~! +\par +\par \endash \~Oui\~! oui\~! mon colonel\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Nous ne vous laisserons pas partir sans nous\~! Au lieu de chasser les fauves, eh bien\~! nous chasserons les coquins\~! +\par +\par \endash \~Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au capitaine et \'e0 vos amis\~! +\par +\par \endash \~Oui, Maucler, r\'e9pondit Banks, et, d\'e8s ce soir, nous aurons tous quitt\'e9 Allahabad\'85 +\par +\par \endash \~Inutile\~!\~\'bb dit une voix grave. Nous nous retourn\'e2mes. Le sergent Mac Neil \'e9tait devant nous, un journal \'e0 la main. \'ab\~Lisez, mon colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m\rquote a dit de mettre sous vos yeux.\~\'bb +\par +\par Et sir Edward Munro lut ce qui suit\~: +\par +\par \'ab\~Le gouverneur de la pr\'e9sidence de Bombay porte \'e0 la connaissance du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab Dandou-Pant, doit \'eatre consid\'e9r\'e9e comme n\rquote ayant plus d\rquote objet. Hier, Nana Sahib, attaqu\'e9 + dans les d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra, o\'f9 il s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 avec sa troupe, a \'e9t\'e9 tu\'e9 dans la lutte. Il n\rquote y a aucun doute possible sur son identit\'e9. Il a \'e9t\'e9 + reconnu par des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait \'e0 la main gauche, et l\rquote on sait que Nana Sahib avait fait l\rquote amputation de l\rquote un de ses doigts, au moment o\'f9, par de fausses obs\'e8 +ques, il voulut faire croire \'e0 sa mort. Le royaume de l\rquote Inde n\rquote a donc plus rien \'e0 craindre des man\'9cuvres du cruel nabab qui lui a co\'fbt\'e9 tant de sang.\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro avait lu ces lignes d\rquote une voix sourde\~; puis, il laissa tomber le journal. +\par +\par Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette fois, nous d\'e9livrait de toute crainte dans l\rquote avenir. +\par +\par Le colonel Munro, apr\'e8s quelques minutes de silence, passa sa main sur ses yeux comme pour effacer d\rquote affreux souvenirs. Puis\~: +\par +\par \'ab\~Quand devons-nous quitter Allahabad\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Demain, au point du jour, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arr\'eater quelques heures \'e0 Cawnpore\~? +\par +\par \endash \~Tu veux\~?\'85 +\par +\par \endash \~Oui, Banks, je voudrais\'85 je veux revoir encore une fois\'85 une derni\'e8re fois Cawnpore\~! +\par +\par \endash \~Nous y serons dans deux jours\~! r\'e9pondit simplement l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Et apr\'e8s\~?\'85 reprit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Apr\'e8s\~?\'85 r\'e9pondit Banks, nous continuerons notre exp\'e9dition vers le nord de l\rquote Inde\~! +\par +\par \endash \~Oui\~!\'85 au nord\~! au nord\~!\'85\~\'bb dit le colonel d\rquote une voix qui me remua jusqu\rquote au fond du c\'9cur. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, il \'e9tait \'e0 croire que sir Edward Munro conservait encore quelque doute sur l\rquote issue de cette derni\'e8re lutte entre Nana Sahib et les agents de l\rquote autorit\'e9 anglaise. Avait-il raison contre ce qui semblait \'eatre l +\rquote \'e9vidence m\'eame\~? +\par +\par L\rquote avenir nous l\rquote apprendra. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017370}CHAPITRE X\line Via Dolorosa.{\*\bkmkend _Toc98017370} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le royaume d\rquote Oude \'e9tait autrefois un des plus importants de la p\'e9ninsule, et, aujourd\rquote hui, c\rquote est encore l\rquote un des plus riches de l\rquote Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-l\'e0 faibles. La faiblesse de l +\rquote un d\rquote eux, Wajad-Ali-Schah, amena l\rquote annexion de son royaume au domaine de la Compagnie, le 6 f\'e9vrier 1857. On le voit, c\rquote \'e9tait quelques mois \'e0 peine avant le d\'e9but de l\rquote insurrection, et c\rquote est pr\'e9cis +\'e9ment sur ce territoire que furent commis les plus affreux massacres, suivis des plus terribles repr\'e9sailles. +\par +\par Deux noms de villes sont rest\'e9s tristement c\'e9l\'e8bres depuis cette \'e9poque, Lucknow et Cawnpore. +\par +\par Lucknow est la capitale, Cawnpore est l\rquote une des principales cit\'e9s de l\rquote ancien royaume. +\par +\par C\rquote est \'e0 Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c\rquote est l\'e0 que nous arriv\'e2mes dans la matin\'e9e du 29 mai, apr\'e8s avoir suivi la rive droite du Gange, \'e0 travers une plaine plate o\'f9 s\rquote \'e9talaient d\rquote +immenses champs d\rquote indigotiers. Pendant deux jours, le G\'e9ant d\rquote Acier avait march\'e9 avec une vitesse moyenne de trois lieues \'e0 l\rquote heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilom\'e8tres qui s\'e9parent Cawnpore d\rquote +Allahabad. +\par +\par Nous \'e9tions alors \'e0 pr\'e8s de mille kilom\'e8tres de Calcutta, notre point de d\'e9part. +\par +\par Cawnpore est une ville de soixante mille \'e2mes environ. Elle occupe sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq milles. Il s\rquote y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont casern\'e9s sept mille hommes. +\par +\par Le touriste chercherait en vain, dans cette cit\'e9, quelque monument digne d\rquote attirer son attention, bien qu\rquote elle soit de tr\'e8s ancienne origine et ant\'e9rieure, dit-on, \'e0 l\rquote \'e8re chr\'e9tienne. Aucun sentiment de curiosit\'e9 + ne nous e\'fbt donc amen\'e9s \'e0 Cawnpore. La volont\'e9 seule de sir Edward Munro nous y avait conduits. +\par +\par Dans la matin\'e9e du 30 mai, nous avions quitt\'e9 notre campement. Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir Edward Munro avait voulu refaire une derni\'e8 +re fois les stations. +\par +\par Voici ce qu\rquote il faut savoir, et ce que je vais dire bri\'e8vement, en rapportant le r\'e9cit que Banks m\rquote avait fait. +\par +\par \'ab\~Cawnpore, qui \'e9tait garnie de troupes tr\'e8s s\'fbres au moment de l\rquote annexion du royaume d\rquote Oude, ne comptait plus au d\'e9but de l\rquote insurrection que deux cent cinquante soldats de l\rquote arm\'e9e royale contre trois r\'e9 +giments natifs d\rquote infanterie, les 1}{\super er}{, 53}{\super e}{ et 56}{\super e}{, deux r\'e9giments de cavalerie et une batterie d\rquote artillerie de l\rquote arm\'e9e du Bengale. En outre, il s\rquote y trouvait un nombre assez consid\'e9 +rable d\rquote Europ\'e9ens, employ\'e9s, fonctionnaires, n\'e9gociants, etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32}{\super e }{r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale, qui tenait garnison \'e0 Lucknow. +\par +\par \'ab\~Depuis plusieurs ann\'e9es, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce fut l\'e0 qu\rquote il connut la jeune fille dont il fit sa femme. +\par +\par \'ab\~Mis Laurence Honlay \'e9tait une jeune Anglaise charmante, intelligente, d\rquote un caract\'e8re plein d\rquote \'e9l\'e9vation, d\rquote un c\'9cur noble, d\rquote une nature h\'e9ro\'efque, digne d\rquote \'eatre aim\'e9e d\rquote +un homme comme le colonel, qui l\rquote admirait et l\rquote adorait. Elle habitait avec sa m\'e8re un bungalow aux environs de la ville, et ce fut l\'e0, en 1855, qu\rquote Edward Munro l\rquote \'e9pousa. +\par +\par \'ab\~Deux ans apr\'e8s son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes de la r\'e9volte \'e9clat\'e8rent \'e0 Mir\'e2t, le colonel Munro dut rejoindre son r\'e9giment, sans perdre un jour. Il fut donc oblig\'e9 de laisser sa femme et sa belle-m\'e8re +\'e0 Cawnpore, en leur recommandant de faire imm\'e9diatement leurs pr\'e9paratifs de d\'e9part pour Calcutta. Le colonel Munro pensait que Cawnpore n\rquote \'e9tait pas s\'fbre, h\'e9las\~! et les faits n\rquote avaient par la suite que trop justifi\'e9 + ses pressentiments. +\par +\par \'ab\~Le d\'e9part de Mrs. Honlay et de lady Munro \'e9prouva des retards qui eurent des cons\'e9quences funestes. Les malheureuses femmes furent surprises par les \'e9v\'e9nements et ne purent quitter Cawnpore. +\par +\par \'ab\~La division \'e9tait alors command\'e9e par le g\'e9n\'e9ral sir Hugh Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait \'eatre bient\'f4t victime des astucieuses man\'9cuvres de Nana Sahib. +\par +\par \'ab\~Le nabab occupait alors, \'e0 dix milles de Cawnpore, son ch\'e2teau de Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les meilleurs termes avec les Europ\'e9ens. +\par +\par \'ab\~Vous savez, mon cher Maucler, que les premi\'e8res tentatives de l\rquote insurrection se produisirent \'e0 Mir\'e2t et \'e0 Delhi. La nouvelle en arriva le 14 mai \'e0 Cawnpore. Ce jour m\'eame, le 1}{\super er}{ r\'e9 +giment de Cipayes montrait des dispositions hostiles. +\par +\par \'ab\~Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons offices. Le g\'e9n\'e9ral Wheeler fut assez malavis\'e9 pour croire \'e0 la bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent aussit\'f4t occuper les b\'e2timents de la Tr\'e9 +sorerie. +\par +\par \'ab\~Le m\'eame jour, un r\'e9giment irr\'e9gulier de Cipayes, de passage \'e0 Cawnpore, massacrait ses officiers europ\'e9ens aux portes m\'eames de la ville. +\par +\par \'ab\~Le danger apparut alors tel qu\rquote il \'e9tait, immense. Le g\'e9n\'e9ral Wheeler donna ordre \'e0 tous les Europ\'e9ens de se r\'e9fugier dans la caserne o\'f9 demeuraient les femmes et les enfants du 32}{\super e}{ r\'e9giment de Lucknow, +\endash \~caserne situ\'e9e au point le plus voisin de la route d\rquote Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. +\par +\par C\rquote est l\'e0 que lady Munro et sa m\'e8re durent s\rquote enfermer. Pendant toute la dur\'e9e de cet emprisonnement, la jeune femme montra un d\'e9vouement sans bornes pour ses compagnons d\rquote +infortune. Elle les soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce qu\rquote elle \'e9tait, un grand c\'9cur, et, comme je vous l\rquote ai dit, une femme h\'e9ro\'efque. +\par +\par \'ab\~Cependant, l\rquote arsenal ne tarda pas \'e0 \'eatre confi\'e9 \'e0 la garde des soldats de Nana Sahib. +\par +\par \'ab\~Le tra\'eetre d\'e9ploya alors le drapeau de l\rquote insurrection, et, sur ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaqu\'e8rent la caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la d\'e9fendre. +\par +\par \'ab\~Ces braves se d\'e9fendirent, cependant, sous le feu des assi\'e9geants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans vivres, car les approvisionnements \'e9taient insuf +fisants, sans eau, car les puits furent bient\'f4t taris. +\par +\par \'ab\~Cette r\'e9sistance dura jusqu\rquote au 27 juin. +\par +\par \'ab\~Nana Sahib proposa alors une capitulation, \'e0 laquelle le g\'e9n\'e9ral Wheeler commit l\rquote impardonnable faute de souscrire, malgr\'e9 les adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. +\par +\par \'ab\~Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, cinq cents personnes environ, \endash \~lady Munro et sa m\'e8re \'e9taient de ce nombre, \endash \~furent embarqu\'e9s sur des bateaux qui devaient redescendre le Gange et les ramener +\'e0 Allahabad. +\par +\par \'ab\~\'c0 peine ces bateaux sont-ils d\'e9tach\'e9s de la rive, que le feu est ouvert par les Cipayes. Gr\'eale de boulets et de mitraille\~! Les uns coul\'e8rent, d\rquote autres furent incendi\'e9s. L\rquote une de ces embarcations parvint, cependant, +\'e0 redescendre le fleuve pendant quelques milles. +\par +\par \'ab\~Lady Munro et sa m\'e8re \'e9taient sur cette embarcation. Elles purent croire un instant qu\rquote elles seraient sauv\'e9es. Mais les soldats du Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramen\'e8rent aux cantonnements. +\par +\par \'ab\~L\'e0, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent imm\'e9diatement pass\'e9s par les armes. Quant aux femmes et aux enfants, on les r\'e9unit aux autres enfants et femmes qui n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 massacr\'e9s le 27 juin. + +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait un total de deux cents victimes, auxquelles une longue agonie \'e9tait r\'e9serv\'e9e, et qui furent enferm\'e9es dans un bungalow, dont le nom, Bibi-Ghar, est rest\'e9 tristement c\'e9l\'e8bre. +\par +\par \endash \~Mais comment avez-vous connu ces horribles d\'e9tails\~? demandai-je \'e0 Banks. +\par +\par \endash \~Par un vieux sergent du 32}{\super e}{ r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale, me r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Cet homme, \'e9chapp\'e9 par miracle, fut recueilli par le rajah de Ra\'efschwarah, l\rquote une des provinces du royaume d +\rquote Oude, lequel le re\'e7ut, ainsi que quelques autres fugitifs, avec la plus grande humanit\'e9. +\par +\par \endash \~Et lady Munro et sa m\'e8re, que devinrent-elles\~? +\par +\par \endash \~Mon cher ami, me r\'e9pondit Banks, nous n\rquote avons plus le t\'e9moignage direct de ce qui s\rquote est pass\'e9 depuis cette date, mais il n\rquote est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes \'e9taient ma\'ee +tres de Cawnpore. Ils le furent jusqu\rquote au 15 juillet, et pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf si\'e8cles\~! les malheureuses victimes attendirent \'e0 chaque heure un secours qui ne devait arriver que trop tard. +\par +\par \'ab\~Depuis quelque temps d\'e9j\'e0, le g\'e9n\'e9ral Havelock, parti de Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, apr\'e8s avoir battu les r\'e9volt\'e9s \'e0 plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. +\par +\par \'ab\~Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes royales avaient franchi la rivi\'e8re de Pandou-Naddi, il r\'e9solut de signaler par d\rquote \'e9pouvantables massacres les derni\'e8 +res heures de son occupation. Tout lui semblait permis vis-\'e0-vis des envahisseurs de l\rquote Inde\~! +\par +\par \'ab\~Quelques prisonniers, qui avaient partag\'e9 la captivit\'e9 des prisonni\'e8res du Bibi-Ghar, furent amen\'e9s devant lui et \'e9gorg\'e9s sous ses yeux. +\par +\par \'ab\~Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, lady Munro et sa m\'e8re. Un peloton du 6}{\super e}{ r\'e9giment de Cipayes re\'e7ut l\rquote ordre de les fusiller \'e0 travers les fen\'eatres du Bibi-Ghar. L\rquote ex\'e9 +cution commen\'e7a, mais, comme elle ne se faisait pas assez vite au gr\'e9 du Nana, oblig\'e9 de battre en retraite, ce prince sanguinaire m\'eala des bouchers musulmans aux soldats de sa garde\'85 Ce fut la tuerie d\rquote un abattoir\~! +\par +\par \'ab\~Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, \'e9taient pr\'e9cipit\'e9s dans un puits voisin, et, lorsque les soldats d\rquote Havelock arriv\'e8rent, ce puits, combl\'e9 de cadavres jusqu\rquote \'e0 la margelle, fumait encore\~! +\par +\par \'ab\~Alors les repr\'e9sailles commenc\'e8rent. Un certain nombre de r\'e9volt\'e9s, complices de Nana Sahib, \'e9taient tomb\'e9s entre les mains du g\'e9n\'e9ral Havelock. Celui-ci lan\'e7a le terrible ordre du jour suivant, dont je n\rquote +oublierai jamais les termes\~: +\par +\par \'ab\~Le puits dans lequel repose la d\'e9pouille mortelle des pauvres femmes et des enfants massacr\'e9s par ordre du m\'e9cr\'e9ant Nana Sahib sera combl\'e9 et couvert avec soin en forme de tombeau. Un d\'e9tachement de soldats europ\'e9ens, command +\'e9 par un officier, remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres o\'f9 le massacre a eu lieu ne seront pas nettoy\'e9es ou blanchies par les compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte du sang innocent soit nettoy\'e9 +e ou l\'e9ch\'e9e de la langue par les condamn\'e9s, avant l\rquote ex\'e9cution, proportionnellement \'e0 leur rang de caste et \'e0 la part qu\rquote ils ont prise dans le massacre. En cons\'e9quence, apr\'e8 +s avoir entendu la lecture de la sentence de mort, tout condamn\'e9 sera conduit \'e0 la maison du massacre et forc\'e9 de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de rendre la t\'e2che aussi r\'e9voltante que possible aux sentiments reli +gieux du condamn\'e9, et le pr\'e9v\'f4t-mar\'e9chal n\rquote \'e9pargnera pas la lani\'e8re, s\rquote il en est besoin. La t\'e2che accomplie, la sentence sera ex\'e9cut\'e9e \'e0 la potence \'e9lev\'e9e pr\'e8s de la maison.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Tel fut, reprit Banks fort \'e9mu, cet ordre du jour. Il fut suivi dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n\rquote \'e9taient plus. Elles avaient \'e9t\'e9 massacr\'e9es, mutil\'e9es, d\'e9chir\'e9es\~! Lorsque le colonel Munro, arriv\'e9 + deux jours apr\'e8s, voulut essayer de reconna\'eetre quelque reste de lady Munro et de sa m\'e8re, il ne retrouva rien\'85 rien\~!\~\'bb +\par +\par Voil\'e0 ce que m\rquote avait racont\'e9 Banks, avant notre arriv\'e9e \'e0 Cawnpore, et maintenant, c\rquote \'e9tait vers le lieu m\'eame o\'f9 s\rquote \'e9tait accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. +\par +\par Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow o\'f9 avait demeur\'e9 lady Munro, o\'f9 elle avait pass\'e9 sa jeunesse, cette demeure o\'f9 il l\rquote avait vue pour la derni\'e8re fois, le seuil sur lequel il avait re\'e7u ses derniers embrassements. + +\par +\par Ce bungalow \'e9tait b\'e2ti un peu en dehors des faubourgs de la ville, non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des pans de murs encore noircis, quelques arbres couch\'e9s \'e0 terre et dess\'e9ch\'e9s, voil\'e0 + tout ce qui restait de l\rquote habitation. Le colonel n\rquote avait pas permis que rien f\'fbt r\'e9par\'e9. Le bungalow \'e9tait tel, apr\'e8s six ans, que l\rquote avait fait la main des incendiaires. +\par +\par Nous pass\'e2mes une heure en ce lieu d\'e9sol\'e9. Sir Edward Munro allait silencieusement \'e0 travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs sortaient pour lui. Sa pens\'e9e \'e9voquait toute cette existence de bonheur que rien ne pouvait d\'e9sor +mais lui rendre. Il revoyait la jeune fille, heureuse, dans cette maison o\'f9 elle \'e9tait n\'e9e, o\'f9 il l\rquote avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour mieux la revoir\~! +\par +\par Mais enfin, brusquement, comme s\rquote il e\'fbt d\'fb se faire violence \'e0 lui-m\'eame, il revint en arri\'e8re et nous entra\'eena au dehors. +\par +\par Banks avait esp\'e9r\'e9 que le colonel se bornerait peut-\'eatre \'e0 visiter ce bungalow\'85 Mais non\~! Sir Edward Munro avait r\'e9solu d\rquote \'e9puiser jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re les amertumes que lui r\'e9servait cette ville funeste\~! Apr +\'e8s l\rquote habitation de lady Munro, il voulut revoir la caserne o\'f9 tant de victimes, auxquelles l\rquote \'e9nergique femme s\rquote \'e9tait si h\'e9ro\'efquement d\'e9vou\'e9e, avaient subi toutes les horreurs d\rquote un si\'e8ge. +\par +\par Cette caserne \'e9tait situ\'e9e dans la plaine, en dehors de la ville, et l\rquote on b\'e2tissait alors une \'e9glise sur son emplacement, l\'e0 o\'f9 la population de Cawnpore avait d\'fb chercher refuge. Pour nous y rendre, nous suiv\'ee +mes une route macadamis\'e9e, ombrag\'e9e par de beaux arbres. +\par +\par C\rquote est l\'e0 que s\rquote \'e9tait accompli le premier acte de l\rquote horrible trag\'e9die. L\'e0 avaient v\'e9cu, souffert, agonis\'e9, lady Munro et sa m\'e8re, jusqu\rquote au moment o\'f9 + la capitulation remit aux mains de Nana Sahib cette troupe de victimes, d\'e9j\'e0 vou\'e9es \'e0 un \'e9pouvantable massacre, et que le tra\'eetre avait promis de faire conduire saines et sauves \'e0 Allahabad. +\par +\par Autour des constructions inachev\'e9es, on distinguait encore des restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de d\'e9fense qui avaient \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9s par le g\'e9n\'e9ral Wheeler.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Depuis cette \'e9poque, l\rquote \'e9glise comm\'e9morative a \'e9t\'e9 achev\'e9 +e. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions rappellent la m\'e9moire des ing\'e9nieurs du chemin de fer East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs blessures pendant la grande insurrection de 1857, la m\'e9 +moire des officiers, sergents et soldats du 34e r\'e9giment de l\rquote arm\'e9e royale tu\'e9s au combat du 17 novembre devant Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers, hommes et femmes, du 32e r\'e9giment, morts pendant les si\'e8 +ges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant l\rquote insurrection, la m\'e9moire enfin des martyrs du Bibi-Ghar, massacr\'e9s en juillet 1857.}}}{ +\par +\par Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces ruines. \'c0 son souvenir se pr\'e9sentaient plus vivement les affreuses sc\'e8nes dont elles avaient \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre. Apr\'e8s le bungalow o\'f9 lady Munro avait v\'e9 +cu heureuse, la caserne dans laquelle elle avait souffert au del\'e0 de tout ce qu\rquote on peut imaginer\~! +\par +\par Il restait \'e0 visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit une prison, o\'f9 se creusait ce puits au fond duquel les victimes avaient \'e9t\'e9 confondues dans la mort. +\par +\par Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce c\'f4t\'e9, il lui saisit le bras comme pour l\rquote arr\'eater. +\par +\par Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d\rquote une voix horriblement calme\~: +\par +\par \'ab\~Marchons\~! dit-il. +\par +\par \endash \~Munro\~! je t\rquote en prie\~!\'85 +\par +\par \endash \~J\rquote irai donc seul.\~\'bb Il n\rquote y avait pas \'e0 r\'e9sister. Nous nous sommes alors dirig\'e9s vers le Bibi-Ghar, que pr\'e9c\'e8dent des jardins bien dessin\'e9s et plant\'e9s de beaux arbres. +\par +\par L\'e0 s\rquote \'e9l\'e8ve une colonnade en style gothique, de forme octogonale. Elle entoure l\rquote endroit o\'f9 se creusait le puits, dont l\rquote orifice est maintenant ferm\'e9 par un rev\'eatement de pierres. C\rquote +est une sorte de socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l\rquote Ange de la Piti\'e9, l\rquote un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur Marochetti. +\par +\par Ce fut lord Canning, gouverneur g\'e9n\'e9ral des Indes pendant la terrible insurrection de 1857, qui fit \'e9lever ce monument expiatoire, construit sur les dessins du colonel du g\'e9nie Yule, et qu\rquote il voulut m\'eame payer de ses propres deniers. + +\par +\par Devant ce puits o\'f9 les deux femmes, la m\'e8re et la fille, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 frapp\'e9es par les bouchers de Nana Sahib, avaient \'e9t\'e9 pr\'e9cipit\'e9es, encore vivantes peut-\'eatre, sir Edward Munro ne put retenir ses larmes. Il tomba +\'e0 genoux sur la pierre du monument. +\par +\par Le sergent Mac Neil, pr\'e8s de lui, pleurait en silence. +\par +\par Nous avions tous le c\'9cur bris\'e9, ne trouvant rien \'e0 dire pour consoler cette inconsolable douleur, esp\'e9rant que sir Edward Munro \'e9puiserait l\'e0 les derni\'e8res larmes de ses yeux\~! +\par +\par Ah\~! s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 de ces premiers soldats de l\rquote arm\'e9e royale qui entr\'e8rent \'e0 Cawnpore, qui p\'e9n\'e9tr\'e8rent dans ce Bibi-Ghar, apr\'e8s l\rquote effroyable massacre, il serait mort de douleur\~! +\par +\par En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais, \endash \~r\'e9cit qui a \'e9t\'e9 recueilli par M.\~Rousselet\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 peine entr\'e9s \'e0 Cawnpore, nous cour\'fbmes \'e0 la recherche des pauvres femmes que nous savions entre les mains de l\rquote odieux Nana, mais bient\'f4t nous appr\'eemes l\rquote affreuse ex\'e9cution. Tortur\'e9 +s par une terrible soif de vengeance, et p\'e9n\'e9tr\'e9s du sentiment des \'e9pouvantables souffrances qu\rquote avaient d\'fb endurer les malheureuses victimes, nous sentions se r\'e9veiller en nous d\rquote \'e9tranges et sauvages id\'e9 +es. Ardents et \'e0 moiti\'e9 fous, nous courons vers le triste lieu du martyre. Le sang coagul\'e9, m\'eal\'e9 de d\'e9bris sans nom, couvrait le sol de la petite chambre o\'f9 elles \'e9taient enferm\'e9es et nous montait jusqu\rquote +aux chevilles. De longues tresses de cheveux longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers d\rquote enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouill\'e9. Les murs, barbouill\'e9s de sang, portaient les traces de l\rquote +horrible agonie. Je ramassai un petit livre de pri\'e8res, dont la premi\'e8re page portait ces touchantes inscriptions\~: \'ab\~27 juin, quitt\'e9 les bateaux\'85 7 juillet, prisonniers du Nana\'85 fatale journ\'e9e.\~\'bb Mais ce n\rquote \'e9 +taient point l\'e0 les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus horrible encore \'e9tait la vue du puits profond et \'e9troit o\'f9 \'e9taient entass\'e9s les restes mutil\'e9s de ces tendres cr\'e9atures\~!\'85\~\'bb +\par +\par Sir Edward Munro n\rquote \'e9tait pas l\'e0, aux premi\'e8res heures o\'f9 les soldats d\rquote Havelock s\rquote emparaient de la ville\~! Il n\rquote arriva que deux jours apr\'e8s l\rquote odieuse immolation\~! Et maintenant, il n\rquote avait plus l +\'e0 devant les yeux que l\rquote emplacement o\'f9 s\rquote ouvrait le funeste puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib\~! +\par +\par Cette fois, Banks, aid\'e9 du sergent, parvint \'e0 l\rquote entra\'eener de force. +\par +\par Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l\rquote un des soldats d\rquote Havelock avait trac\'e9s avec sa ba\'efonnette sur la margelle du puits\~: +\par +\par \'ab\~Remember Cawnpore\~! +\par +\par \'ab\~Souviens-toi de Cawnpore.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017371}CHAPITRE XI\line Le changement de mousson.{\*\bkmkend _Toc98017371} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 onze heures, nous \'e9tions de retour au campement, ayant, on le comprend, la plus grande h\'e2te de quitter Cawnpore\~; mais quelques r\'e9parations \'e0 faire \'e0 la pompe d\rquote alimentation de la machine ne permettaient pas de part +ir avant le lendemain matin. +\par +\par Il me restait donc une demi-journ\'e9e. Je ne crus pas pouvoir mieux l\rquote employer qu\rquote \'e0 visiter Lucknow. L\rquote intention de Banks \'e9tait de ne point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se serait retrouv\'e9 sur l +\rquote un des principaux th\'e9\'e2tres de la guerre. Il avait raison\~! C\rquote \'e9taient encore l\'e0 des souvenirs trop poignants pour lui. +\par +\par Donc, \'e0 midi, apr\'e8s avoir quitt\'e9 Steam-House, je pris le petit tron\'e7on de railway qui relie Cawnpore \'e0 Lucknow. Le parcours ne d\'e9passe pas une vingtaine de lieues, et j\rquote +arrivai en deux heures dans cette importante capitale du royaume d\rquote Oude, dont je ne voulais prendre qu\rquote une vue sommaire, \endash \~ce qu\rquote on appelle une impression. +\par +\par Je reconnus, du reste, la v\'e9rit\'e9 de ce que j\rquote avais entendu dire \'e0 propos des monuments de Lucknow, b\'e2tis sous le r\'e8gne des empereurs musulmans au XVII}{\super e }{si\'e8cle. +\par +\par Ce fut un Fran\'e7ais, un Lyonnais, nomm\'e9 Martin, un simple soldat de l\rquote arm\'e9e de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui fut le cr\'e9ateur, l\rquote ordonnateur, on pourrait dire l\rquote architecte de ces pr\'e9 +tendues merveilles de la capitale de l\rquote Oude. La r\'e9sidence officielle des souverains, le Kaiser-b\'e2gh, h\'e9t\'e9roclite assemblage de tous les styles qui pouvaient sortir de l\rquote imagination d\rquote un caporal, n\rquote est qu\rquote une +\'9cuvre de surface. Rien au dedans, tout en dehors, mais ce dehors est \'e0 la fois indou, chinois, mauresque et\'85 europ\'e9en. Il en est de m\'eame d\rquote un autre palais plus petit, le Farid B\'e2kch, qui est \'e9galement l\rquote +ouvrage de Martin. Quant \'e0 l\rquote Im\'e2mbara, b\'e2ti au milieu de la forteresse par Ka\'effi\'e2toulla, le premier architecte des Indes au XVII}{\super e}{ si\'e8cle, il est r\'e9 +ellement superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons qui h\'e9rissent ses courtines. +\par +\par Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, qui est encore l\rquote \'9cuvre personnelle du caporal fran\'e7ais, et porte le nom de palais de la Martini\'e8re. Je voulus voir aussi le jardin voisin, le Secunder B\'e2gh, o\'f9 + furent massacr\'e9s par centaines les Cipayes qui avaient viol\'e9 la tombe de l\rquote humble soldat avant d\rquote abandonner la ville. +\par +\par Il faut ajouter que le nom de Martin n\rquote est pas le seul nom fran\'e7ais qui soit en honneur \'e0 Lucknow. Un ancien sous-officier de chasseurs d\rquote Afrique, appel\'e9 Duprat, se distingua tellement par sa bravoure pendant la p\'e9riode in +surrectionnelle, que les r\'e9volt\'e9s lui offrirent de se mettre \'e0 leur t\'eate. Duprat refusa noblement, malgr\'e9 les richesses qui lui furent promises, malgr\'e9 les menaces dont on l\rquote accabla. Il resta fid\'e8le aux Anglais. Mais, particuli +\'e8rement d\'e9sign\'e9 aux coups des Cipayes qui n\rquote avaient pu faire de lui un tra\'eetre, il fut tu\'e9 dans une rencontre\~: \'ab\~Chien d\rquote infid\'e8le, avaient dit les r\'e9volt\'e9s, nous t\rquote aurons malgr\'e9 toi\~!\~\'bb Ils l +\rquote eurent, mort. +\par +\par Les noms de ces deux soldats fran\'e7ais avaient donc \'e9t\'e9 unis dans les m\'eames repr\'e9sailles. Les Cipayes, qui avaient viol\'e9 la tombe de l\rquote un et creus\'e9 la tombe de l\rquote autre, furent massacr\'e9s sans piti\'e9. +\par +\par Enfin, apr\'e8s avoir admir\'e9 les parcs superbes qui font \'e0 cette grande cit\'e9 de cinq cent mille habitants comme une ceinture de verdure et de fleurs, apr\'e8s avoir parcouru \'e0 dos d\rquote \'e9l\'e9 +phant ses rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je repris le railway et revins le soir m\'eame \'e0 Cawnpore. +\par +\par Le lendemain, 31 mai, d\'e8s l\rquote aube, nous \'e9tions en route. +\par +\par \'ab\~Enfin, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, c\rquote en est donc fini avec les Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me soucie comme d\rquote une cartouche vide\~! +\par +\par \endash \~Oui, c\rquote est fini, Hod, r\'e9pondit Banks, et maintenant, nous allons marcher directement vers le nord, de mani\'e8re \'e0 rejoindre presque en droite ligne la base de l\rquote Himalaya. +\par +\par \endash \~Bravo\~! reprit le capitaine. Ce que j\rquote appelle l\rquote Inde par excellence, ce ne sont pas les provinces h\'e9riss\'e9es de villes ou peupl\'e9es d\rquote Indous, c\rquote est le pays o\'f9 vivent en libert\'e9 mes amis les \'e9l\'e9phan +ts, les lions, les tigres, les panth\'e8res, les gu\'e9pards, les ours, les buffles, les serpents\~! L\'e0 est la seule partie v\'e9ritablement habitable de la p\'e9ninsule\~! Vous verrez cela, Maucler, et vous n\rquote aurez pas \'e0 + regretter les merveilles de la vall\'e9e du Gange\~! +\par +\par \endash \~Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d\rquote autres villes tr\'e8s int\'e9ressantes, Delhi, Agra, Lahore\'85 +\par +\par \endash \~Eh\~! ami Banks, s\rquote \'e9cria Hod, qui a jamais entendu parler de ces mis\'e9rables bourgades\~! +\par +\par \endash \~Mis\'e9rables bourgades\~! r\'e9pliqua Banks, non pas, Hod, mais des cit\'e9s magnifiques\~! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta l\rquote ing\'e9nieur en se retournant vers moi, nous t\'e2cherons de vous montrer cela, sans d\'e9 +ranger les plans de campagne du capitaine. +\par +\par \endash \~\'c0 la bonne heure, Banks, r\'e9pondit Hod, mais c\rquote est d\rquote aujourd\rquote hui seulement que notre voyage va commencer\~!\~\'bb Puis, d\rquote une voix forte\~: \'ab\~Fox\~?\~\'bb cria-t-il. +\par +\par Le brosseur accourut. \'ab\~Pr\'e9sent\~! mon capitaine, dit-il. +\par +\par \endash \~Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en \'e9tat\~! +\par +\par \endash \~Ils le sont. +\par +\par \endash \~Visite les batteries. +\par +\par \endash \~Elles sont visit\'e9es. +\par +\par \endash \~Pr\'e9pare les cartouches. +\par +\par \endash \~Elles sont pr\'e9par\'e9es. +\par +\par \endash \~Tout est pr\'eat\~? +\par +\par \endash \~Tout est pr\'eat. +\par +\par \endash \~Que ce soit encore plus pr\'eat, si c\rquote est possible\~! +\par +\par \endash \~Ce le sera. +\par +\par \endash \~Le trente-huiti\'e8me ne tardera pas \'e0 prendre rang sur cette liste qui fait ta gloire, Fox\~! +\par +\par \endash \~Le trente-huiti\'e8me\~! s\rquote \'e9cria le brosseur, dont un rapide \'e9clair alluma l\rquote \'9cil. Je vais lui pr\'e9parer une bonne petite balle explosive dont il n\rquote aura pas lieu de se plaindre\~! +\par +\par \endash \~Va, Fox, va\~!\~\'bb Fox salua militairement, fit demi-tour et alla s\rquote enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est l\rquote itin\'e9raire de cette seconde partie de notre voyage, \endash \~itin\'e9raire qui ne doit point \'eatre m +odifi\'e9, \'e0 moins d\rquote \'e9v\'e9nements impossibles \'e0 pr\'e9voir. Pendant soixante-quinze kilom\'e8tres environ, cet itin\'e9raire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le nord-ouest\~; mais, \'e0 + partir de ce point, il se redresse, court droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre affluent important de la Goutmi. Il \'e9vite ainsi un certain nombre de cours d\rquote eau, qui se dispersent \'e0 droite et \'e0 + gauche, et, par Biswah, il s\rquote \'e9l\'e8ve obliquement jusqu\rquote aux premi\'e8res ondulations des montagnes du N\'e9paul, \'e0 travers la partie occidentale du royaume d\rquote Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait \'e9t\'e9 + judicieusement choisi par l\rquote ing\'e9nieur, de mani\'e8re \'e0 tourner toutes difficult\'e9s. Si le charbon devenait plus difficile \'e0 trouver dans le nord de l\rquote Indoustan, le bois ne devait jamais faire d\'e9faut. Quant \'e0 notre G\'e9 +ant d\rquote Acier, il pourrait ais\'e9ment circuler, sous n\rquote importe quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, \'e0 travers les plus belles for\'eats de la p\'e9ninsule indienne. Quatre-vingts kilom\'e8tres environ nous s\'e9 +paraient de la petite ville de Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse tr\'e8s mod\'e9r\'e9e, \endash \~en six jours. Cela permettait de s\rquote arr\'eater lorsque le site plairait, et les chasseurs de l\rquote exp\'e9 +dition auraient le temps d\rquote accomplir leurs prouesses. D\rquote ailleurs, le capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Go\'fbmi se joignait volontiers, pourraient facilement battre l\rquote estrade, tandis que le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote +en irait \'e0 pas compt\'e9s. Il ne m\rquote \'e9tait pas d\'e9fendu de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un chasseur peu exp\'e9riment\'e9, et je me joignis \'e0 eux quelquefois. Je dois dire que depuis ce moment o\'f9 + notre voyage entra dans une nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins \'e0 l\rquote \'e9cart. Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des villes, au milieu des for\'eats et des plaines, loin de la vall\'e9 +e du Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il semblait retrouver le calme de cette existence qu\rquote il menait \'e0 Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante s\rquote \'e9levait vers ce nord de l\rquote +Inde, o\'f9 l\rquote attirait quelque fatalit\'e9 irr\'e9sistible\~! Quoi qu\rquote il en soit, sa conversation \'e9tait plus anim\'e9e pendant les repas, pendant la sieste, et souvent m\'eame, aux heures de halte, elle se prolongeait fort avant + dans ces belles nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant \'e0 Mac Neil, depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus sombre que d\rquote habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc raviv\'e9 en lui une haine qu\rquote +il esp\'e9rait encore assouvir\~? \'ab\~Nana Sahib, me dit-il un jour, non, monsieur, non\~! il n\rquote est pas possible qu\rquote ils nous l\rquote aient tu\'e9\~!\~\'bb La premi\'e8re journ\'e9e se passa sans incidents qui vaillent la peine d\rquote +\'eatre rapport\'e9s. Ni le capitaine Hod ni Fox n\rquote eurent l\rquote occasion de mettre en joue le moindre animal. C\rquote \'e9tait d\'e9solant, et m\'eame assez extraordinaire pour qu\rquote on p\'fbt se demander si l\rquote apparition du G\'e9 +ant d\rquote Acier ne tenait pas \'e0 distance les terribles fauves de ces plaines. En effet, on c\'f4toya quelques jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres carnassiers de la race f\'e9line. Pas un ne se montra. Les deux chasseurs s +\rquote \'e9taient cependant \'e9cart\'e9s d\rquote un ou deux milles sur les flancs de notre convoi. Ils durent donc se r\'e9signer \'e0 emmener Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur Parazard r\'e9 +clamait sa fourniture quotidienne. Il n\rquote entendait pas raison l\'e0-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui parlait de tigres, de gu\'e9pards ou autres b\'eates peu comestibles, il haussait d\'e9daigneusement les \'e9paules en disant\~: + +\par +\par \'ab\~Est-ce que cela se mange\~!\~\'bb +\par +\par Ce soir-l\'e0, nous camp\'e2mes \'e0 l\rquote abri d\rquote un groupe d\rquote \'e9normes banians. Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait \'e9t\'e9 calme. Le silence ne fut pas m\'eame troubl\'e9 par des hurlements de fauves. Notre \'e9l\'e9 +phant reposait, cependant. Ses hennissements ne se faisaient plus entendre. Les feux du campement \'e9taient \'e9teints, et, pour satisfaire le capitaine, Banks n\rquote avait pas m\'eame \'e9tabli le courant \'e9lectrique, qui changeait les yeux du G\'e9 +ant d\rquote Acier en deux puissants fanaux. Mais rien\~! +\par +\par Il en fut de m\'eame pendant les journ\'e9es du 1}{\super er}{ et du 2 juin. C\rquote \'e9tait d\'e9sesp\'e9rant. +\par +\par \'ab\~On m\rquote a chang\'e9 mon royaume d\rquote Oude\~! r\'e9p\'e9tait le capitaine Hod. On l\rquote a transport\'e9 en pleine Europe\~! Il n\rquote y a pas plus de tigres ici que dans les basses terres d\rquote \'c9cosse\~! +\par +\par \endash \~Il est possible, mon cher Hod, r\'e9pondit le colonel Munro, que des battues aient \'e9t\'e9 r\'e9cemment faites sur ces territoires, et que les animaux aient \'e9migr\'e9 en masse. Mais ne vous d\'e9sesp\'e9 +rez pas, et attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du N\'e9paul. Vous aurez l\'e0 de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. +\par +\par \endash \~Il faut l\rquote esp\'e9rer, mon colonel, r\'e9pondit Hod en secouant la t\'eate, sans quoi nous n\rquote aurions plus qu\rquote \'e0 refondre nos balles pour en faire du petit plomb\~!\~\'bb +\par +\par La journ\'e9e du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions encore endur\'e9es. Si la route n\rquote avait pas \'e9t\'e9 ombrag\'e9e par de grands arbres, je crois que nous aurions litt\'e9ralement cuit dans notre demeure roulante. Le thermom\'e8 +tre monta \'e0 quarante-sept degr\'e9s \'e0 l\rquote ombre, et il n\rquote y avait pas un souffle de vent. Il \'e9tait donc possible que, par une pareille temp\'e9rature, dans cette atmosph\'e8re de feu, les carnassiers ne songeassent point \'e0 + quitter leurs tani\'e8res, m\'eame pendant la nuit. +\par +\par Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l\rquote horizon, pour la premi\'e8re fois, se montra assez brumeux dans l\rquote ouest. Nous e\'fbmes alors le magnifique spectacle de l\rquote un de ces ph\'e9nom\'e8 +nes de mirage que, dans certaines parties de l\rquote Inde, on appelle \'ab\~seekote\~\'bb, ou ch\'e2teaux a\'e9riens, et, dans d\rquote autres, \'ab\~dessasur\~\'bb, ou illusion. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point une pr\'e9tendue nappe d\rquote eau avec ses curieux effets de r\'e9fraction, qui se d\'e9veloppait devant nos regards, c\rquote \'e9tait toute une cha\'eene de collines peu \'e9lev\'e9es, charg\'e9e des plus fantastiques ch\'e2 +teaux du monde, quelque chose comme les hauteurs d\rquote une vall\'e9e du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. Nous nous trouvions en un instant transport\'e9s, non seulement dans la portion romane de la vieille Europe, mais \'e0 + cinq ou six cents ans en arri\'e8re, en plein moyen \'e2ge. +\par +\par Ce ph\'e9nom\'e8ne, dont la nettet\'e9 \'e9tait surprenante, nous donnait le sentiment d\rquote une r\'e9alit\'e9 absolue. Aussi, le G\'e9ant d\rquote Acier, avec tout l\rquote attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville du onzi\'e8me si +\'e8cle, me semblait-il beaucoup plus d\'e9pays\'e9 que lorsqu\rquote il courait, tout empanach\'e9 de vapeurs, le pays de Vishnou et de Brahma. +\par +\par \'ab\~Merci, dame nature\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Apr\'e8s tant de minarets et de coupoles, apr\'e8s tant de mosqu\'e9es et de pagodes, voici donc quelque vieille cit\'e9 de l\rquote \'e9poque f\'e9 +odale, avec les merveilles romanes ou gothiques qu\rquote elle d\'e9ploie \'e0 mes yeux\~! +\par +\par \endash \~Quel po\'e8te, ce matin, que notre ami Hod\~! r\'e9pondit Banks. A-t-il donc, avant d\'e9jeuner, aval\'e9 quelque ballade\~? +\par +\par \endash \~Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous\~! riposta le capitaine Hod, mais regardez\~! Voici les objets qui s\rquote agrandissent aux premiers plans\~! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les collines qui deviennent des montagnes, les +\'85 +\par +\par \endash \~Les simples chats qui deviendraient des tigres, s\rquote il y avait des chats, n\rquote est-ce pas, Hod\~? +\par +\par \endash \~Ah\~! Banks\~! ce ne serait pas \'e0 d\'e9daigner\~!\'85 Bon\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, voil\'e0 mes ch\'e2teaux du Rhin qui s\rquote effondrent, la ville qui s\rquote \'e9croule, et nous retombons dans le r\'e9 +el, un simple paysage du royaume d\rquote Oude, que les fauves ne veulent m\'eame plus habiter\~!\~\'bb +\par +\par Le soleil, d\'e9bordant l\rquote horizon de l\rquote est, venait de modifier instantan\'e9ment les jeux de la r\'e9fraction. Les burgs, comme des ch\'e2teaux de cartes, s\rquote abattaient avec la colline qui se transformait en plaine. +\par +\par \'ab\~Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu\rquote avec lui s\rquote est dissip\'e9e toute la verve po\'e9tique du capitaine Hod, voulez-vous, mes amis, savoir ce que ce ph\'e9nom\'e8ne pr\'e9sage\~? +\par +\par \endash \~Dites, ing\'e9nieur\~! s\rquote \'e9cria le capitaine. +\par +\par \endash \~Un tr\'e8s prochain changement de temps, r\'e9pondit Banks. Du reste, nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des modifications climat\'e9riques. Le renversement de la mousson va amener la saison des pluies p\'e9riodiques. + +\par +\par \endash \~Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n\rquote est-il pas vrai\~? Eh bien, vienne la pluie\~! F\'fbt-elle diluvienne, elle me para\'eet pr\'e9f\'e9rable \'e0 ces chaleurs\'85 +\par +\par \endash \~Vous serez satisfait, mon cher ami, r\'e9pondit Banks. Je crois que la pluie n\rquote est pas loin, et que nous verrons bient\'f4t monter les premiers nuages du sud-ouest\~!\~\'bb +\par +\par Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l\rquote horizon occidental commen\'e7a \'e0 se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s\rquote \'e9tablir pendant la nuit. C\rquote \'e9tait l\rquote oc +\'e9an Indien qui nous envoyait, \'e0 travers la p\'e9ninsule, ses brumes satur\'e9es d\rquote \'e9lectricit\'e9, comme autant de grosses outres du dieu \'c9ole, qui contenaient l\rquote ouragan et l\rquote orage. +\par +\par Quelques autres ph\'e9nom\'e8nes, auxquels un Anglo-Indien n\rquote e\'fbt pu se m\'e9prendre, s\rquote \'e9taient manifest\'e9s aussi pendant cette journ\'e9e. Des volutes d\rquote une poussi\'e8re tr\'e8s t\'e9nue avaient tourbillonn\'e9 + sur la route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu rapide d\rquote ailleurs, \endash \~aussi bien les roues de notre moteur que celles des deux chars roulants, \endash \~auraient certainement pu soulever cette poussi\'e8 +re, mais non pas avec une telle intensit\'e9. On e\'fbt dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine \'e9lectrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc \'eatre compar\'e9 \'e0 un immense r\'e9cepteur, dans lequel l\rquote \'e9lectricit\'e9 + se serait emmagasin\'e9e depuis plusieurs jours. En outre, cette poussi\'e8re se teignait de reflets jaun\'e2tres, du plus singulier effet, et dans chaque mol\'e9cule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu des instants o\'f9 + tout notre appareil semblait marcher au milieu des flammes, \endash \~flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni par leur vivacit\'e9, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. +\par +\par Storr nous raconta qu\rquote il avait quelquefois vu des trains courir ainsi sur leurs rails au milieu d\rquote une double haie de poussi\'e8re lumineuse, et Banks confirma le dire du m\'e9canicien. Pendant un quart d\rquote heure, j\rquote +avais pu observer tr\'e8s exactement ce singulier ph\'e9nom\'e8ne \'e0 travers les hublots de la tourelle, d\rquote o\'f9 je dominais la route sur un parcours de cinq \'e0 six kilom\'e8tres. Le chemin, sans arbres, \'e9tait poudreux, chauff\'e9 \'e0 + blanc par les rayons verticaux du soleil. \'c0 ce moment, il me sembla que la chaleur de l\rquote atmosph\'e8re dominait encore celle du foyer de la machine. C\rquote \'e9tait v\'e9ritablement insoutenable, et, lorsque je v +ins respirer un air plus frais sous le battement d\rquote ailes de la punka, j\rquote \'e9tais \'e0 demi suffoqu\'e9. +\par +\par Le soir, vers sept heures, Steam-House s\rquote arr\'eata. Le lieu de halte, choisi par Banks, fut la lisi\'e8re d\rquote une for\'eat de magnifiques banians, qui paraissait s\rquote \'e9tendre \'e0 l\rquote +infini dans le nord. Une assez belle route la traversait, et nous promettait pour le lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges d\'f4mes de verdure. +\par +\par Les banians, ces g\'e9ants de la flore indoue, sont de v\'e9ritables grands-p\'e8res, on pourrait dire des chefs de famille v\'e9g\'e9tale, qu\rquote entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s\rquote \'e9lan\'e7ant d\rquote +une racine commune, montent droit autour du tronc principal, dont ils sont compl\'e8tement d\'e9gag\'e9s, et vont se perdre dans la haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l\rquote air d\rquote \'eatre couv\'e9s sous cet \'e9 +pais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur m\'e8re. De l\'e0 le curieux aspect que pr\'e9sentent ces for\'eats plusieurs fois s\'e9culaires. Les vieux arbres ressemblent \'e0 des piliers isol\'e9s, supportant l\rquote immense vo\'fb +te, dont les fines nervures s\rquote appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers \'e0 leur tour. +\par +\par Ce soir-l\'e0, le campement fut organis\'e9 plus compl\'e8tement qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire. En effet, si la journ\'e9e du lendemain devait \'eatre aussi chaude que celle-ci l\rquote avait \'e9t\'e9 +, Banks se proposait de prolonger la halte, quitte \'e0 voyager pendant la nuit. +\par +\par Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques heures dans cette belle for\'eat, si ombreuse, si calme. Tous s\rquote \'e9taient rang\'e9s \'e0 son avis, les uns parce qu\rquote ils avaient v\'e9 +ritablement besoin de repos, les autres parce qu\rquote il voulaient essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil d\rquote un Anderson ou d\rquote un G\'e9rard. On devine quels \'e9taient ces derniers. +\par +\par \'ab\~Fox, Go\'fbmi, il n\rquote est que sept heures\~! cria le capitaine Hod, Un tour dans la for\'eat, avant que la nuit ne soit tout \'e0 fait venue\~! \endash \~Nous accompagnerez-vous, Maucler\~? +\par +\par \endash \~Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n\rquote eusse pu r\'e9pondre, vous feriez mieux de ne pas vous \'e9loigner du campement. Les menaces du ciel sont s\'e9rieuses. Que l\rquote orage se d\'e9cha\'eene, vous aurez peut-\'eatre quelque peine +\'e0 nous rejoindre. Demain, si nous restons \'e0 notre lieu de halte, vous irez\'85 +\par +\par \endash \~Demain, il fera jour, r\'e9pondit le capitaine Hod, et l\rquote heure est propice pour tenter l\rquote aventure\~! +\par +\par \endash \~Je le sais, Hod, mais la nuit qui se pr\'e9pare n\rquote est vraiment pas rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument \'e0 partir, ne vous \'e9loignez pas. Dans une heure il fera d\'e9j\'e0 tr\'e8s noir, et vous pourriez \'ea +tre fort embarrass\'e9s pour retrouver le campement. +\par +\par \endash \~Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures \'e0 peine, et je ne demande \'e0 mon colonel qu\rquote une permission de dix heures. +\par +\par \endash \~Allez donc, mon cher Hod, r\'e9pondit sir Edward Munro, mais tenez compte des recommandations de Banks. +\par +\par \endash \~Oui, mon colonel.\~\'bb Le capitaine Hod, Fox et Go\'fbmi, arm\'e9s d\rquote excellentes carabines de chasse, quitt\'e8rent le campement et disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la route. +\par +\par J\rquote avais \'e9t\'e9 si fatigu\'e9 par la chaleur, pendant cette journ\'e9e, que je pr\'e9f\'e9rai rester \'e0 Steam-House. +\par +\par Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d\rquote \'eatre compl\'e8tement \'e9teints, furent seulement repouss\'e9s au fond du foyer, de mani\'e8re \'e0 conserver une ou deux atmosph\'e8res de pression dans la chaudi\'e8re. L\rquote ing\'e9 +nieur voulait \'eatre, le cas \'e9ch\'e9ant, pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement. +\par +\par Storr et K\'e2louth s\rquote occup\'e8rent alors de refaire le combustible et l\rquote eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, leur fournit le liquide n\'e9cessaire, +et les arbres voisins le bois dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, monsieur Parazard vaquait \'e0 ses occupations habituelles, et, tout en desservant les restes du d\'eener du jour, il m\'e9ditait le menu du d\'ee +ner du lendemain. +\par +\par Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent Mac Neil et moi, nous all\'e2mes faire la sieste sur le bord du ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafra\'eechissait l\rquote atmosph\'e8re, qui \'e9tait r\'e9ellement \'e9 +touffante, m\'eame \'e0 cette heure. Le soleil n\rquote \'e9tait pas encore couch\'e9. Sa lumi\'e8re, par opposition, teintait d\rquote une couleur d\rquote encre bleue la masse des vapeurs, que l\rquote on voyait s\rquote accumuler peu \'e0 peu au z\'e9 +nith, \'e0 travers les grandes d\'e9chirures du feuillage. C\rquote \'e9taient des nuages lourds, \'e9pais, condens\'e9s, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui paraissaient avoir leur moteur en eux-m\'eames. +\par +\par Notre causerie dura jusqu\rquote \'e0 huit heures environ. De temps en temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus \'e9tendue de l\rquote horizon, en s\rquote avan\'e7ant jusqu\rquote \'e0 la lisi\'e8re de la for\'ea +t qui coupait brusquement la plaine, \'e0 moins d\rquote un quart de mille du campement. Lorsqu\rquote il revenait, il hochait la t\'eate d\rquote un air peu rassur\'e9. +\par +\par La derni\'e8re fois, nous l\rquote avions accompagn\'e9. D\'e9j\'e0 l\rquote obscurit\'e9 commen\'e7ait \'e0 se faire sous le couvert des banians. Arriv\'e9s \'e0 la lisi\'e8re, je vis qu\rquote une immense plaine s\rquote \'e9tendait vers l\rquote +ouest jusqu\rquote \'e0 une s\'e9rie de petites collines vaguement profil\'e9es, qui se confondaient d\'e9j\'e0 avec les nuages. +\par +\par L\rquote aspect du ciel \'e9tait alors terrible dans son calme. Aucun souffle de vent n\rquote agitait les hautes feuilles des arbres. Ce n\rquote \'e9tait pas le repos de la nature endormie, que les po\'e8tes ont si souvent chant\'e9\~; c\rquote \'e9 +tait, au contraire, un sommeil pesant et maladif. Il semblait qu\rquote il y e\'fbt comme une tension contenue de l\rquote atmosph\'e8re. Je ne puis mieux comparer l\rquote espace qu\rquote \'e0 la bo\'eete \'e0 vapeur d\rquote une chaudi\'e8 +re, lorsque le fluide trop comprim\'e9 est pr\'eat \'e0 faire explosion. +\par +\par L\rquote explosion \'e9tait imminente. +\par +\par Les nuages orageux, en effet, \'e9taient tr\'e8s \'e9lev\'e9s, ainsi que cela se produit g\'e9n\'e9ralement au-dessus des plaines, et ils pr\'e9sentaient de larges contours curvilignes, tr\'e8s nettement arr\'eat\'e9s. Ils semblaient m\'ea +me se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de grandeur, tout en restant attach\'e9s \'e0 la m\'eame base. \'c9videmment, avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui accro\'eetrait la densit\'e9 du nuage unique. D\'e9j\'e0 + les petites nu\'e9es additionnelles, subissant une sorte d\rquote influence attractive, heurt\'e9es, repouss\'e9es, \'e9cras\'e9es les unes contre les autres, se perdaient confus\'e9ment dans l\rquote ensemble. +\par +\par Vers huit heures et demie, un \'e9clair en zig-zag, \'e0 angles tr\'e8s aigus, d\'e9chira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq cents \'e0 trois mille m\'e8tres. +\par +\par Soixante-cinq secondes apr\'e8s, un coup de tonnerre \'e9clatait et prolongeait ses roulements sourds, sp\'e9ciaux \'e0 la nature de ce genre d\rquote \'e9clairs, qui dur\'e8rent environ, quinze secondes. +\par +\par \'ab\~Vingt et un kilom\'e8tres, dit Banks, apr\'e8s avoir consult\'e9 sa montre. C\rquote est presque la distance maximum \'e0 laquelle le tonnerre peut se faire entendre. Mais l\rquote orage, une fois d\'e9cha\'een\'e9, viendra vite, et il ne faut pas l +\rquote attendre. Rentrons, mes amis. +\par +\par \endash \~Et le capitaine Hod\~? dit le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Le tonnerre lui donne l\rquote ordre de revenir, r\'e9pondit Banks. J\rquote esp\'e8re qu\rquote il ob\'e9ira.\~\'bb +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s, nous \'e9tions de retour au campement, et nous prenions place sous la v\'e9randah du salon. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017372}CHAPITRE XII\line Triples feux.{\*\bkmkend _Toc98017372} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par L\rquote Inde partage avec certains territoires du Br\'e9sil, \endash \~celui de Rio-Janeiro entre autres, \endash \~le privil\'e8ge d\rquote \'eatre de tous les pays du globe le plus troubl\'e9 + par les orages. Si en France, on Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l\rquote Europe, on n\rquote estime pas \'e0 plus de vingt par an le nombre des jours o\'f9 les \'e9clats du tonnerre se font entendre, il convie +nt de savoir que, dans la p\'e9ninsule indienne, ce nombre s\rquote \'e9l\'e8ve annuellement au del\'e0 de cinquante. +\par +\par Voil\'e0 pour la m\'e9t\'e9orologie g\'e9n\'e9rale. Dans ce cas particulier, en raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous devions attendre un orage d\rquote une violence extr\'eame. +\par +\par D\'e8s que nous f\'fbmes rentr\'e9s \'e0 Steam-House, je consultai le barom\'e8tre. Une baisse de deux pouces s\rquote \'e9tait subitement faite dans la colonne mercurielle, \endash \~de vingt-neuf \'e0 vingt-sept pouces.}{\cs30\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ sept cent trente millim\'e8tres.}}}{ +\par +\par Je le fis observer au colonel Munro. +\par +\par \'ab\~Je suis inquiet de l\rquote absence du capitaine Hod et de ses compagnons, me r\'e9pondit-il. L\rquote orage est imminent, la nuit vient, les t\'e9n\'e8bres s\rquote accroissent. Des chasseurs s\rquote \'e9loignent toujours plus qu\rquote +ils ne le promettent et m\'eame plus qu\rquote ils ne le veulent. Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde obscurit\'e9\~? +\par +\par \endash \~Les enrag\'e9s\~! dit Banks. Il a \'e9t\'e9 impossible de leur faire entendre raison\~! Tr\'e8s certainement, ils auraient mieux fait de ne pas partir\~! +\par +\par \endash \~Sans doute, Banks, mais ils sont partis, r\'e9pondit le colonel Munro, et il faut tout faire pour qu\rquote ils reviennent. +\par +\par \endash \~N\rquote y a-t-il pas un moyen de signaler l\rquote endroit o\'f9 nous sommes\~? demandai-je \'e0 l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Si, r\'e9pondit Banks, en allumant nos fanaux \'e9lectriques, qui sont d\rquote une grande puissance \'e9clairante et se voient de tr\'e8s loin. Je vais \'e9tablir le courant. +\par +\par \endash \~Excellente id\'e9e, Banks. +\par +\par \endash \~Voulez-vous que j\rquote aille \'e0 la recherche du capitaine Hod\~? demanda le sergent. +\par +\par \endash \~Non, mon vieux Neil, r\'e9pondit le colonel Munro, tu ne le retrouverais pas et tu t\rquote \'e9garerais \'e0 ton tour.\~\'bb +\par +\par Banks se mit en mesure d\rquote utiliser les feux dont il disposait. Les \'e9l\'e9ments de la pile furent mis en activit\'e9, le courant \'e9tabli, et bient\'f4t les deux yeux du G\'e9ant d\rquote Acier, comme deux phares \'e9lectrique +s, projetaient leur faisceau lumineux \'e0 travers le sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit obscure, la port\'e9e de ces feux devait \'eatre tr\'e8s consid\'e9rable et pouvait guider nos chasseurs. +\par +\par En ce moment, une sorte d\rquote ouragan, d\rquote une violence extr\'eame, se d\'e9cha\'eena. Il d\'e9chira la cime des arbres, obliqua vers le sol et siffla \'e0 travers les colonnettes des banians, comme s\rquote il e\'fbt travers\'e9 + les tuyaux sonores d\rquote un buffet d\rquote orgues. +\par +\par Ce fut subit. +\par +\par Une gr\'eale de branches mortes, une averse de feuilles arrach\'e9es, cribla la route. Les toitures de Steam-House r\'e9sonn\'e8rent lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement continu. +\par +\par Il fallut nous mettre \'e0 l\rquote abri dans le salon et fermer toutes les fen\'eatres. La pluie ne tombait pas encore. +\par +\par \'ab\~C\rquote est une esp\'e8ce de \'ab\~tofan\~\'bb, dit Banks. +\par +\par Les Indous donnent ce nom aux ouragans imp\'e9tueux et soudains, qui d\'e9vastent plus particuli\'e8rement les r\'e9gions montagneuses et sont fort redout\'e9s dans le pays. +\par +\par \'ab\~Storr\~! cria Banks au m\'e9canicien, as-tu soigneusement clos les embrasures de la tourelle\~? +\par +\par \endash \~Oui, monsieur Banks, r\'e9pondit le m\'e9canicien. Il n\rquote y a rien \'e0 craindre de ce c\'f4t\'e9. +\par +\par \endash \~O\'f9 est K\'e2louth\~? +\par +\par \endash \~Il finit d\rquote arrimer le combustible dans le tender. +\par +\par \endash \~Demain, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, nous n\rquote aurons plus que la peine de ramasser le bois\~! Le vent se fait b\'fbcheron, et il nous \'e9pargne de la besogne\~! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre \'e0 l\rquote abri. + +\par +\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, monsieur. +\par +\par \endash \~Tes b\'e2ches sont pleines, K\'e2louth\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Oui, monsieur Banks, r\'e9pondit le chauffeur. La r\'e9serve d\rquote eau est maintenant compl\'e8te. +\par +\par \endash \~Bien\~! Rentre\~! rentre\~!\~\'bb Le m\'e9canicien et le chauffeur eurent bient\'f4t pris place dans la seconde voiture. Les \'e9clairs \'e9taient fr\'e9quents alors, et l\rquote explosion des nu\'e9es \'e9 +lectriques faisait entendre un roulement sourd. Le tofan n\rquote avait pas rafra\'eechi l\rquote atmosph\'e8re. C\rquote \'e9tait un vent torride, un souffle embras\'e9, qui br\'fblait comme s\rquote il f\'fbt sorti de la gueule d\rquote un four. +\par +\par Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le salon que pour aller sous la v\'e9randah. En regardant la haute ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d\rquote \'e9 +clair qui ne f\'fbt suivi, \'e0 quelques secondes pr\'e8s, des \'e9clats du tonnerre. Un \'e9cho n\rquote avait pas le temps de s\rquote \'e9teindre, qu\rquote un nouveau coup de foudre \'e9tait r\'e9percut\'e9 par lui. Aussi, une basse profonde se d\'e9 +roulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se d\'e9tachaient ces d\'e9tonations s\'e8ches que Lucr\'e8ce a si justement compar\'e9es \'e0 l\rquote aigre cri du papier qui se d\'e9chire. +\par +\par \'ab\~Comment l\rquote orage ne les a-t-il pas ramen\'e9s encore\~? disait le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Peut-\'eatre, r\'e9pondit le sergent, le capitaine Hod et ses compagnons auront-ils trouv\'e9 un abri dans la for\'eat, dans le creux de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils que demain matin\~ +! Le campement sera toujours l\'e0 pour les recevoir\~!\~\'bb +\par +\par Banks secoua la t\'eate en homme qui n\rquote est pas rassur\'e9. Il ne semblait pas partager l\rquote avis de Mac Neil. +\par +\par En ce moment, \endash \~il \'e9tait pr\'e8s de neuf heures, \endash \~la pluie commen\'e7a \'e0 tomber avec une violence extr\'eame. Elle \'e9tait m\'e9lang\'e9e d\rquote \'e9normes gr\'ealons, qui nous lapidaient et cr\'e9 +pitaient sur la toiture sonore de Steam-House. C\rquote \'e9tait comme un roulement sec de tambours. Il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de s\rquote entendre parler, quand bien m\'eame les \'e9clats du tonnerre n\rquote auraient pas rempli l\rquote +espace. Les feuilles des banians, hach\'e9es par cette gr\'eale, tourbillonnaient de toutes parts. +\par +\par Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant tumulte, tendit alors le bras et nous montra les gr\'ealons qui frappaient les flancs du G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par C\rquote \'e9tait \'e0 ne pas le croire\~! Tout scintillait au contact de ces corps durs. On e\'fbt dit que ce qui tombait des nuages \'e9tait de v\'e9ritables gouttes d\rquote un m\'e9tal en fusion, qui, en choquant la t\'f4 +le, renvoyaient un jet lumineux. Ce ph\'e9nom\'e8ne indiquait \'e0 quel point l\rquote atmosph\'e8re \'e9tait satur\'e9e d\rquote \'e9lectricit\'e9. La mati\'e8re fulminante la traversait incessamment, au point que tout l\rquote espace semblait \'ea +tre en feu. +\par +\par Banks, d\rquote un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la porte qui s\rquote ouvrait sur la v\'e9randah. Il y avait certainement danger \'e0 s\rquote exposer, en plein air, au choc des effluences \'e9lectriques. +\par +\par Nous nous trouvions \'e0 l\rquote int\'e9rieur, dans une obscurit\'e9 que rendait plus compl\'e8te la fulguration du dehors. Quel fut notre \'e9tonnement, lorsque nous v\'eemes que notre salive elle-m\'eame \'e9tait lumineuse\~ +! Il fallait que nous fussions impr\'e9gn\'e9s du fluide ambiant \'e0 un point extraordinaire. +\par +\par \'ab\~Nous crachions du feu\~\'bb, pour employer l\rquote expression qui a servi \'e0 caract\'e9riser ce ph\'e9nom\'e8ne, rarement observ\'e9, toujours effrayant. En v\'e9rit\'e9, au milieu de cette d\'e9 +flagration continue, feu au dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentu\'e9s par de grands \'e9clats de foudre, le c\'9cur le plus ferme ne pouvait s\rquote emp\'eacher de battre plus rapidement. +\par +\par \'ab\~Et eux\~! dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Eux\~!\'85 oui\~!\'85 eux\~!\~\'bb r\'e9pondit Banks. C\rquote \'e9tait horriblement inqui\'e9tant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au capitaine Hod et \'e0 ses compagnons, tr\'e8s s\'e9rieusement menac\'e9s. En effet, s\rquote +ils avaient trouv\'e9 quelque abri, ce ne pouvait \'eatre que sous les arbres, et l\rquote on sait, dans ces conditions, quels dangers on court pendant les orages. Au milieu de cette for\'eat si dense, comment auraient-ils pu se placer \'e0 cinq o\'f9 + six m\'e8tres de la verticale qui passe par l\rquote extr\'e9mit\'e9 des plus longues branches, \endash \~ainsi que cela est recommand\'e9 aux personnes qui se trouvent surprises dans le voisinage des arbres\~? Toutes ces r\'e9flexions me venaient \'e0 l +\rquote esprit, lorsqu\rquote un coup de tonnerre, plus sec que les autres, \'e9clata soudain. Un intervalle d\rquote une demi-seconde \'e0 peine l\rquote avait s\'e9par\'e9 de l\rquote \'e9clair. Steam-House en trembla et fut comme soulev\'e9 +e sur ses ressorts. Je crus que le train allait \'eatre culbut\'e9. En m\'eame temps, une odeur forte emplit l\rquote espace, \endash \~odeur p\'e9n\'e9trante des vapeurs nitreuses, \endash \~et tr\'e8s certainement, l\rquote +eau de pluie, recueillie pendant cette tourmente, e\'fbt contenu une grande quantit\'e9 d\rquote acide nitrique. \'ab\~La foudre est tomb\'e9e\'85 dit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Storr\~! K\'e2louth\~! Parazard\~!\~\'bb cria Banks. Les trois hommes accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n\rquote avait \'e9t\'e9 frapp\'e9. L\rquote ing\'e9nieur repoussa alors la porte de la v\'e9randah, et s\rquote avan\'e7 +a sur le balcon. \'ab\~L\'e0\~!\'85 voyez\~!\'85\~\'bb dit-il. Un \'e9norme banian venait d\rquote \'eatre foudroy\'e9, \'e0 dix pas, \'e0 la gauche de la route. Sous l\rquote incessante lueur \'e9lectrique, on y voyait alors comme en plein jour. L +\rquote immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus soutenir, \'e9tait tomb\'e9 en travers sur les arbres voisins. Il \'e9tait nettement d\'e9cortiqu\'e9 dans toute sa longueur, et une longue lani\'e8re d\rquote \'e9 +corce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en cinglant l\rquote air. Il fallait que la d\'e9cortication se f\'fbt op\'e9r\'e9e de bas en haut, sous l\rquote action d\rquote un coup de foudre ascendant d\rquote une extr\'eame violence. + +\par +\par \'ab\~Un peu plus, Steam-House \'e9tait foudroy\'e9e\~! dit l\rquote ing\'e9nieur. Restons, cependant. C\rquote est encore un abri plus s\'fbr que celui des arbres\~! +\par +\par \endash \~Restons\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se firent entendre. \'c9taient-ce nos compagnons qui revenaient enfin\~? +\par +\par \'ab\~C\rquote est la voix de Parazard, \'bb dit Storr. +\par +\par En effet, le cuisinier, qui \'e9tait sous la derni\'e8re v\'e9randah, nous appelait \'e0 grands cris. +\par +\par Nous all\'e2mes aussit\'f4t le rejoindre. +\par +\par \'c0 moins de cent m\'e8tres, en arri\'e8re et sur la droite du campement, la for\'eat de banians \'e9tait embras\'e9e. Les plus hautes cimes des arbres disparaissaient d\'e9j\'e0 dans un rideau de flammes. L\rquote incendie se d\'e9 +veloppait avec une incroyable intensit\'e9 et se dirigeait sur Steam-House plus rapidement qu\rquote on ne l\rquote aurait pu croire. +\par +\par Le danger \'e9tait imminent. Une longue s\'e9cheresse, l\rquote \'e9l\'e9vation de la temp\'e9rature pendant les trois mois de la saison chaude, avaient dess\'e9ch\'e9 arbres, arbustes, herbes. L\rquote embrasement s\rquote +alimentait de tout ce combustible extr\'eamement inflammable. Ainsi que cela arrive fr\'e9quemment aux Indes, la for\'eat tout enti\'e8re mena\'e7ait d\rquote \'eatre d\'e9vor\'e9e. +\par +\par En effet, on voyait le feu \'e9tendre son cercle d\rquote embrasement et gagner de proche en proche. S\rquote il atteignait le lieu du campement, en quelques minutes les deux chars seraient d\'e9truits, car leurs minces panneaux ne pouvaient les d\'e9 +fendre du feu, comme font les \'e9paisses parois de t\'f4le d\rquote un coffre-fort. +\par +\par Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se croisait les bras. Puis\~: \'ab\~Banks, dit-il simplement, c\rquote est \'e0 toi de nous tirer de l\'e0\~! +\par +\par \endash \~Oui, Munro, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et puisque nous n\rquote avons aucun moyen d\rquote \'e9teindre cet incendie, il faut le fuir\~! +\par +\par \endash \~\'c0 pied\~? m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Non, avec notre train. +\par +\par \endash \~Et le capitaine Hod, et ses compagnons\~? dit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Nous ne pouvons rien pour eux\~! S\rquote ils ne sont pas de retour avant notre d\'e9part, nous partirons quand m\'eame\~! +\par +\par \endash \~Il ne faut pas les abandonner\~! dit le colonel. +\par +\par \endash \~Munro, r\'e9pondit Banks, lorsque le train sera en s\'fbret\'e9, hors des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret jusqu\rquote \'e0 ce que nous les ayons retrouv\'e9s\~! +\par +\par \endash \~Fais donc, Banks, r\'e9pondit le colonel Munro, qui dut se rendre \'e0 l\rquote avis de l\rquote ing\'e9nieur, en r\'e9alit\'e9 le seul \'e0 suivre. +\par +\par \endash \~Storr, dit Banks, \'e0 ta machine\~! K\'e2louth, \'e0 ta chaudi\'e8re, et pousse les feux\~! \endash \~Quelle pression au manom\'e8tre\~? +\par +\par \endash \~Deux atmosph\'e8res, r\'e9pondit le m\'e9canicien. +\par +\par \endash \~Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre\~! Allez\~! mes amis, allez\~!\~\'bb Le m\'e9canicien et le chauffeur ne perdirent pas un instant. Bient\'f4t des torrents de fum\'e9e noire jaillirent de la trompe de l\rquote \'e9l\'e9 +phant et se m\'eal\'e8rent aux torrents de pluie, que le g\'e9ant semblait braver. Aux \'e9clairs qui embrasaient l\rquote espace, il r\'e9pondait par des tourbillons d\rquote \'e9tincelles. Un jet de vapeur sifflait dans la chemin\'e9 +e, et le tirage artificiel activait la combustion du bois que K\'e2louth entassait dans son fourneau. Sir Edward Munro, Banks et moi, nous \'e9tions rest\'e9s sous la v\'e9randah d\rquote arri\'e8re, observant les progr\'e8s de l\rquote incendie \'e0 + travers la for\'eat. Ils \'e9taient rapides et effrayants. Les grands arbres s\rquote effondraient dans cet immense foyer, les branches cr\'e9pitaient comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d\rquote un tronc \'e0 l\rquote +autre, le feu se communiquait presque imm\'e9diatement \'e0 des foyers nouveaux. En cinq minutes, l\rquote embrasement avait gagn\'e9 cinquante m\'e8tres en avant, et les flammes, \'e9chevel\'e9es, on pourrait dire b\'e2illonn\'e9es par la rafale, s +\rquote \'e9levaient \'e0 une telle hauteur, que les \'e9clairs les sillonnaient en tous sens. +\par +\par \'ab\~Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitt\'e9 la place\~! dit Banks, ou tout prendra feu\~! +\par +\par \endash \~Il va vite, cet incendie\~! r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~Nous irons plus vite que lui\~! +\par +\par \endash \~Si Hod \'e9tait l\'e0, si ses compagnons \'e9taient de retour\~! dit sir Edward Munro. +\par +\par \endash \~Des coups de sifflet\~! des coups de sifflet\~! s\rquote \'e9cria Banks. Ils les entendront peut-\'eatre\~!\~\'bb Et, se pr\'e9cipitant vers la tourelle, il fit aussit\'f4t retentir l\rquote +air de sons aigus, qui tranchaient sur les roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut se figurer cette situation, on ne saurait la d\'e9peindre. D\rquote une part, n\'e9cessit\'e9 de fuir au plus vite\~; de l\rquote +autre, obligation d\rquote attendre ceux qui n\rquote \'e9taient pas de retour\~! +\par +\par Banks \'e9tait revenu sous la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re. La lisi\'e8re de l\rquote incendie se d\'e9veloppait maintenant \'e0 moins de cinquante pieds de Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l\rquote air br\'fb +lant deviendrait bient\'f4t irrespirable. De nombreuses flamm\'e8ches tombaient d\'e9j\'e0 jusque sur notre train. Tr\'e8s heureusement, les torrentielles averses le prot\'e9geaient dans une certaine mesure, mais elles ne pourraient \'e9videmment pas le d +\'e9fendre de l\rquote attaque directe du feu. +\par +\par La machine lan\'e7ait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni Fox, ni Go\'fbmi, ne reparaissaient. En ce moment, le m\'e9canicien rejoignit Banks. \'ab\~Nous sommes en pression, dit-il. +\par +\par \endash \~Eh bien, en route, Storr\~! r\'e9pondit Banks, mais pas trop vite\~!\'85 Ce qu\rquote il faut seulement pour nous tenir hors de port\'e9e de l\rquote incendie\~! +\par +\par \endash \~Attends, Banks, attends\~! dit le colonel Munro, qui ne pouvait se d\'e9cider \'e0 quitter le campement. +\par +\par \endash \~Encore trois minutes, Munro, r\'e9pondit froidement Banks, mais pas davantage. Dans trois minutes, l\rquote arri\'e8re du train commencera \'e0 prendre feu\~!\~\'bb +\par +\par Deux minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent. Il \'e9tait maintenant impossible de rester sous la v\'e9randah. La main m\'eame ne pouvait se poser sur les t\'f4les br\'fblantes qui commen\'e7aient \'e0 se gondoler. Demeurer quelques instants de plus, c\rquote +\'e9tait de la derni\'e8re imprudence\~! +\par +\par \'ab\~En route, Storr\~! cria Banks. +\par +\par \endash \~Ah\~! s\rquote \'e9cria le sergent. +\par +\par \endash \~Eux\~!\'85\~\'bb dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Go\'fbmi, comme un corps inerte, et ils arriv\'e8rent au marche-pied de l\rquote arri\'e8re. \'ab\~Mort\~! s\rquote \'e9 +cria Banks. +\par +\par \endash \~Non, frapp\'e9 de la foudre, qui a bris\'e9 son fusil dans sa main, r\'e9pondit le capitaine Hod, et paralys\'e9 seulement de la jambe gauche\~! +\par +\par \endash \~Dieu soit lou\'e9\~! dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Merci, Banks\~! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, nous n\rquote aurions pu retrouver le campement\~! +\par +\par \endash \~En route\~! s\rquote \'e9cria Banks, en route\~!\~\'bb Hod et Fox s\rquote \'e9taient jet\'e9s dans le train, et Go\'fbmi, qui n\rquote avait pas perdu l\rquote usage de ses sens, fut d\'e9pos\'e9 dans sa cabine. +\par +\par \'ab\~Quelle pression avons-nous\~? demanda Banks, qui venait de rejoindre le m\'e9canicien. +\par +\par \endash \~Pr\'e8s de cinq atmosph\'e8res, \'bb r\'e9pondit Storr. +\par +\par \endash \~En route\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta Banks. Il \'e9tait dix heures et demie. Banks et Storr all\'e8rent se placer dans la tourelle. Le r\'e9gulateur fut ouvert, la vapeur se pr\'e9 +cipita dans les cylindres, les premiers hennissements se firent entendre, et le train s\rquote avan\'e7a \'e0 petite vitesse, au milieu de cette triple intensit\'e9 de lumi\'e8re, produite par l\rquote incendie de la for\'eat, les feux \'e9 +lectriques des fanaux, les fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous raconta ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 pendant son excursion. Ses compagnons et lui n\rquote avaient rencontr\'e9 aucune trace d\rquote animaux. Avec l\rquote +orage qui montait, l\rquote obscurit\'e9 se fit plus rapidement et surtout plus profond\'e9ment qu\rquote ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par le premier coup de tonnerre, lorsqu\rquote ils se trouvaient d\'e9j\'e0 \'e0 + plus de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur leurs pas\~; mais, quoi qu\rquote ils fissent pour s\rquote orienter, ils ne tard\'e8rent pas \'e0 se perdre au milieu de ces groupes de banians qui se ressemblent, et sans qu\rquote +aucun sentier leur indiqu\'e2t la direction \'e0 suivre. L\rquote orage \'e9clata bient\'f4t avec une extr\'eame violence. \'c0 ce moment, tous trois se trouvaient hors de port\'e9e des feux \'e9 +lectriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne vers Steam-House. La gr\'eale et la pluie tombaient \'e0 torrents. D\rquote abris, point, si ce n\rquote est l\rquote insuffisant d\'f4me des arbres, qui ne tarda pas \'e0 \'eatre cribl\'e9 +. Soudain, un coup de tonnerre \'e9clata dans un \'e9clair intense. Go\'fbmi tomba foudroy\'e9 pr\'e8s du capitaine Hod, aux pieds de Fox. Du fusil qu\rquote il tenait \'e0 la main il ne restait plus que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait +\'e9t\'e9 instantan\'e9ment d\'e9pouill\'e9 de tout ce qui \'e9tait m\'e9tal. Ses compagnons le crurent mort. Il n\rquote en \'e9tait rien, heureusement\~; mais sa jambe gauche, bien qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 dire +ctement atteinte par le fluide, \'e9tait paralys\'e9e. Impossible au pauvre Go\'fbmi de faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il qu\rquote on le laiss\'e2t, quitte \'e0 venir le reprendre plus tard. Ses compagnons n\rquote +y voulurent pas consentir, et, l\rquote un le tenant par les \'e9paules, l\rquote autre par les pieds, ils s\rquote aventur\'e8rent tant bien que mal au milieu de l\rquote obscure for\'eat. +\par +\par Pendant deux heures, Hod et Fox err\'e8rent au hasard, h\'e9sitant, s\rquote arr\'eatant, reprenant leur marche, sans aucun point de rep\'e8re qui p\'fbt leur indiquer la direction de Steam-House. +\par +\par Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que n\rquote eussent \'e9t\'e9 des coups de fusil au milieu de ce fracas des \'e9l\'e9ments, retentirent dans la rafale. C\rquote \'e9tait la voix du G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, tous trois arrivaient au moment o\'f9 le lieu de halte allait \'eatre abandonn\'e9. Il n\rquote \'e9tait que temps\~! +\par +\par Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la for\'eat, l\rquote incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le danger plus mena\'e7ant, c\rquote est que le vent avait vari\'e9, ainsi qu\rquote il fait fr\'e9 +quemment pendant ces m\'e9t\'e9ores troublants des orages. Au lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l\rquote arri\'e8re, et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un ventilateur qui sature un foyer d\rquote oxyg\'e8 +ne. Le feu gagnait visiblement. Les branches en ignition, les flamm\'e8ches ardentes pleuvaient au milieu d\rquote un nuage de cendres chaudes, soulev\'e9es du sol, comme si quelque crat\'e8re e\'fbt vomi dans l\rquote espace des mati\'e8res \'e9 +ruptives. Et v\'e9ritablement, on ne pouvait mieux comparer cet incendie qu\rquote \'e0 la marche d\rquote un fleuve de lave, se d\'e9roulant \'e0 travers la campagne et d\'e9vorant tout sur son passage. +\par +\par Banks vit cela. Il ne l\rquote e\'fbt pas vu qu\rquote il l\rquote aurait senti au souffle torr\'e9fiant qui passait dans l\rquote atmosph\'e8re. +\par +\par La marche fut donc h\'e2t\'e9e, bien qu\rquote il y e\'fbt quelque danger \'e0 le faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les eaux du ciel, \'e9tait si profond\'e9ment ravin\'e9e, que la machine ne put \'eatre pouss\'e9e autant que l +\rquote ing\'e9nieur l\rquote aurait voulu. +\par +\par Vers onze heures et demie, nouvel \'e9clat de tonnerre, qui fut terrible, nouveau coup de foudre\~! Un cri nous \'e9chappa. Nous cr\'fbmes que Banks et Storr avaient \'e9t\'e9 foudroy\'e9s tous deux dans la tourelle d\rquote o\'f9 + ils dirigeaient la marche du train. +\par +\par Ce malheur nous avait \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9. C\rquote \'e9tait notre \'e9l\'e9phant qui venait d\rquote \'eatre frapp\'e9 par la d\'e9charge \'e9lectrique \'e0 la pointe de l\rquote une de ses longues oreilles pendantes. +\par +\par Il n\rquote en \'e9tait r\'e9sult\'e9, heureusement, aucun dommage pour la machine, et il sembla que le G\'e9ant d\rquote Acier voul\'fbt r\'e9pondre aux coups de l\rquote orage par ses hennissements plus pr\'e9cipit\'e9s. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! cria le capitaine Hod, hurrah\~! Un \'e9l\'e9phant d\rquote os et de chair serait tomb\'e9 sur le coup\~! Toi, tu braves la foudre, et rien ne peut t\rquote arr\'eater\~! Hurrah\~! G\'e9ant d\rquote Acier, hurrah\~!\~\'bb +\par +\par Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne le lan\'e7ait qu\rquote \'e0 la vitesse n\'e9cessaire pour ne pas \'eatre atteint par le feu. +\par +\par De la v\'e9randah o\'f9 le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les projections lumineuses de l\rquote incendie et des \'e9clairs. C\rquote \'e9taient enfin des fauves\~! +\par +\par Par pr\'e9caution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il \'e9tait possible que ces b\'eates effar\'e9es voulussent se jeter sur le train pour y chercher un abri ou un refuge. +\par +\par Et, en effet, un \'e9norme tigre le tenta\~; mais, en s\rquote \'e9lan\'e7ant d\rquote un bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de banians. L\rquote arbre principal, se courbant alors sous la temp\'ea +te, tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui \'e9trangl\'e8rent l\rquote animal. +\par +\par \'ab\~Pauvre b\'eate\~! dit Fox. +\par +\par \endash \~Ces fauves-l\'e0, r\'e9pondit le capitaine Hod indign\'e9, c\rquote est fait pour \'eatre tu\'e9 par une honn\'eate balle de carabine\~! Oui\~! pauvre b\'eate\~!\~\'bb +\par +\par Vraiment, c\rquote \'e9tait bien l\'e0 sa mauvaise chance, au capitaine Hod\~! Lorsqu\rquote il cherchait des tigres, il n\rquote en voyait pas, et, lorsqu\rquote il ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu\rquote il p\'fb +t les tirer, ou ils s\rquote \'e9tranglaient comme une souris dans les fils d\rquote une sourici\'e8re\~! +\par +\par \'c0 une heure du matin, le danger, si grand qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 jusque-l\'e0, redoubla encore. +\par +\par Sous l\rquote influence de ces vents affol\'e9s, qui sautaient \'e0 tous les points du compas, l\rquote incendie avait gagn\'e9 l\rquote avant de la route, et, maintenant, nous \'e9tions absolument cern\'e9s. +\par +\par Cependant, l\rquote orage avait beaucoup diminu\'e9 de violence, ainsi que cela arrive presque invariablement, lorsque ces m\'e9t\'e9ores passent au-dessus d\rquote une for\'eat, dont les arbres soutirent et \'e9puisent peu \'e0 peu la mati\'e8re \'e9 +lectrique. Mais si les \'e9clairs \'e9taient plus rares, les coups de tonnerre plus espac\'e9s, si la pluie tombait avec moins de force, le vent courait toujours \'e0 la surface du sol avec une incroyable fureur. +\par +\par Co\'fbte que co\'fbte, il fallut presser la marche du train, au risque de le heurter contre un obstacle, ou de le pr\'e9cipiter dans quelque large fondri\'e8re. +\par +\par C\rquote est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid \'e9tonnant, les yeux coll\'e9s aux verres lenticulaires de la tourelle, la main sur le r\'e9gulateur, qu\rquote elle ne quittait plus. +\par +\par La route semblait encore \'eatre \'e0 demi ouverte entre deux haies de feu. Donc, n\'e9cessit\'e9 de passer entre ces deux haies. +\par +\par Banks s\rquote y lan\'e7a r\'e9solument avec une vitesse de six \'e0 sept milles \'e0 l\rquote heure. +\par +\par Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu\rquote il fallut franchir un endroit tr\'e8s restreint de la fournaise pendant un espace de cinquante m\'e8tres. Les roues du train cri\'e8rent sur les charbons ardents qui jonchaient le sol, et une atmosph +\'e8re br\'fblante l\rquote enveloppa tout entier\~!\'85 +\par +\par Nous avions pass\'e9\~! Enfin, \'e0 deux heures du matin, l\rquote extr\'eame lisi\'e8re du bois apparut dans la lueur des rares \'e9clairs. Derri\'e8re nous se d\'e9veloppait un vaste panorama de flammes. L\rquote incendie ne devait s\rquote \'e9 +teindre qu\rquote apr\'e8s avoir d\'e9vor\'e9 jusqu\rquote au dernier banian de l\rquote immense for\'eat. Au jour, le train s\rquote arr\'eata enfin\~; l\rquote orage s\rquote \'e9tait enti\'e8rement dissip\'e9, et l\rquote +on disposa un campement provisoire. Notre \'e9l\'e9phant, qui fut visit\'e9 avec soin, avait la pointe de l\rquote oreille droite perc\'e9e de plusieurs trous, dont les rebarbes s\rquote infl\'e9chissaient en +directions inverses. Certes, sous un tel coup de foudre, tout autre animal qu\rquote un animal d\rquote acier f\'fbt tomb\'e9 pour ne plus se relever, et l\rquote incendie e\'fbt rapidement d\'e9vor\'e9 le train en d\'e9tresse\~! +\par +\par \'c0 six heures du matin, apr\'e8s un repos tr\'e8s sommaire, la route \'e9tait reprise, et, \'e0 midi, nous venions camper aux environs de Rewah. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017373}CHAPITRE XIII\line Prouesses du capitaine Hod.{\*\bkmkend _Toc98017373} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La demi-journ\'e9e du 5 juin et la nuit suivante furent tranquillement pass\'e9es au campement. Apr\'e8s tant de fatigues, accrues de tant de dangers, ce repos nous \'e9tait bien d\'fb. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait plus le royaume d\rquote Oude qui d\'e9veloppait maintenant ses riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors \'e0 travers ce territoire, fertile encore, mais coup\'e9 de \'ab\~nullahs\~\'bb, ou ravins, qui +forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste carr\'e9 de cent cinquante-cinq milles de c\'f4tes, tr\'e8s arros\'e9 par les nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, plant\'e9 \'e7a et l\'e0 de groupes de magnifiques manguiers, sem +\'e9 d\rquote \'e9paisses jungles, qui tendent \'e0 dispara\'eetre devant la culture. +\par +\par L\'e0 fut le centre de l\rquote insurrection, apr\'e8s la prise de Delhi\~; l\'e0 se fit une des campagnes de sir Colin Campbell\~; l\'e0, la colonne du brigadier Walpole ne fut pas heureuse \'e0 ses d\'e9buts\~; l\'e0 p\'e9rit un ami de sir Edwar +d Munro, le colonel du 93}{\super e }{\'e9cossais, qui s\rquote \'e9tait distingu\'e9 aux deux assauts de Lucknow dans l\rquote affaire du 14 avril. +\par +\par \'c9tant donn\'e9e la constitution de ce territoire, aucun autre n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 plus favorable \'e0 la marche de notre train. Belles routes, tr\'e8s \'e9galement nivel\'e9es, cours d\rquote eau faciles \'e0 franchir entre les deux art\'e8 +res plus importantes qui descendent du nord, tout concourait \'e0 rendre facile cette partie de l\rquote itin\'e9raire. Il ne nous restait plus que quelques centaines de kilom\'e8tres \'e0 parcourir, avant de sent +ir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine aux montagnes du N\'e9paul. +\par +\par Seulement, il fallait maintenant compter tr\'e8s s\'e9rieusement avec la saison des pluies. +\par +\par La mousson qui r\'e8gne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers mois de l\rquote ann\'e9e, venait d\rquote \'eatre renvers\'e9e. La p\'e9riode pluvieuse est plus violente sur le littoral qu\rquote \'e0 l\rquote int\'e9rieur de la p\'e9 +ninsule, et un peu plus tardive aussi. Cela tient \'e0 ce que les nuages s\rquote \'e9puisent avant d\rquote atteindre le centre de l\rquote Inde. En outre, leur direction est quelque peu modifi\'e9e par la barri\'e8 +re des hautes montagnes, qui forme comme une esp\'e8ce de remous atmosph\'e9rique. Sur la c\'f4te de Malabar, la mousson commence au mois de mai\~; au milieu des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir que quel +ques semaines plus tard, au mois de juin. +\par +\par Or, nous \'e9tions en juin, et c\rquote est dans ces circonstances particuli\'e8res, mais pr\'e9vues, que notre voyage allait d\'e9sormais s\rquote effectuer. +\par +\par Je dois dire, tout d\rquote abord, que, d\'e8s le lendemain, notre brave Go\'fbmi, si malencontreusement d\'e9sarm\'e9 par la foudre, alla mieux. Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n\rquote +en conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du ciel. +\par +\par Pendant les deux journ\'e9es des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit meilleure chasse avec l\rquote aide de Phann et de Black. Il put tuer un couple de ces antilopes appel\'e9es \'ab\~nilgaus\~\'bb dans le pays. Ce sont les b\'9cufs bleus des Indous, qu +\rquote il serait plus juste d\rquote appeler cerfs, puisqu\rquote ils ressemblent plus aux cerfs qu\rquote aux cong\'e9n\'e8res du dieu Apis. Il faudrait m\'eame les nommer cerfs gris-perle, et leur couleur rappelle assur\'e9 +ment mieux la couleur du ciel orageux que celle du ciel azur\'e9. On assure cependant que, chez quelques-unes de ces magnifiques b\'eates, \'e0 petites cornes ac\'e9r\'e9es et droites, \'e0 t\'eate longue et l\'e9g\'e8rement bomb\'e9 +e, la robe devient presque bleue, \endash \~teinte que la nature semble avoir invariablement refus\'e9e aux quadrup\'e8des, m\'eame au renard bleu, dont la fourrure est plut\'f4t noire. +\par +\par Ce n\rquote \'e9taient pas encore les carnassiers que r\'eavait le capitaine Hod. Cependant, le nilgau, s\rquote il n\rquote est pas f\'e9roce, n\rquote en est pas moins dangereux, quand, bless\'e9 l\'e9g\'e8rement, il revient sur le chasseur. Une premi +\'e8re balle du capitaine, une seconde de Fox, arr\'eat\'e8rent net dans leur \'e9lan ces deux superbes animaux. Ils furent tu\'e9s comme au vol. Aussi, pour Fox, n\rquote \'e9tait-ce que du gibier de plume\~! +\par +\par Monsieur Parazard, lui, fut d\rquote une tout autre opinion, et les excellents cuissots, r\'f4tis \'e0 point, qu\rquote il nous servit le jour m\'eame, nous rang\'e8rent \'e0 son avis. +\par +\par Le 8 juin, d\'e8s l\rquote aube, nous quittions notre campement, qui avait \'e9t\'e9 \'e9tabli pr\'e8s d\rquote un petit village du Rohilkhande. Nous l\rquote avions atteint la veille au soir, apr\'e8s avoir franchi les quarante kilom\'e8tres qui le s\'e9 +parent de Rewah. Notre train n\rquote avait donc march\'e9 qu\rquote avec une vitesse tr\'e8s mod\'e9r\'e9e sur un sol que les pluies continuaient \'e0 d\'e9tremper. En outre, les ruisseaux commen\'e7aient \'e0 se gonfler, et plusieurs gu\'e9s nous caus +\'e8rent un retard de quelques heures. Mais, apr\'e8s tout, nous n\rquote \'e9tions pas \'e0 un ou deux jours pr\'e8s. Cette r\'e9gion montagneuse, o\'f9 nous comptions installer Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d\rquote \'e9t\'e9 +, comme au milieu d\rquote un sanitarium, nous \'e9tions assur\'e9s de l\rquote atteindre avant la fin de juin. Donc, nulle inqui\'e9tude \'e0 cet \'e9gard. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e du 8, le capitaine Hod eut \'e0 regretter un beau coup de fusil. +\par +\par Le chemin \'e9tait bord\'e9 d\rquote \'e9paisses jungles de bambous, comme il s\rquote en rencontre fr\'e9quemment autour de ces villages, qui semblent b\'e2tis dans des corbeilles de fleurs. Ce n\rquote \'e9tait pas encore la jungle v\'e9 +ritable, celle qui, au sens indou, s\rquote applique \'e0 la plaine \'e2pre, nue, st\'e9rile, que dominent des lignes de buissons gris\'e2tres. Nous \'e9tions, au contraire, en pays cultiv\'e9, au milieu d\rquote +un fertile territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizi\'e8res mar\'e9cageuses. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote en allait tranquillement, dirig\'e9 par la main de Storr, lan\'e7ant ses jolis panaches de vapeur, que le vent \'e9parpillait sur les bambous de la route. +\par +\par Tout \'e0 coup, un animal bondit avec une agilit\'e9 surprenante et se jeta sur le cou de notre \'e9l\'e9phant. +\par +\par \'ab\~Un tch\'eeta, un tch\'eeta\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le m\'e9canicien. +\par +\par \'c0 ce cri, le capitaine Hod s\rquote \'e9lan\'e7a sur le balcon ant\'e9rieur, et saisit son fusil, toujours pr\'eat et toujours l\'e0. \'ab\~Un tch\'eeta\~! s\rquote \'e9cria-t-il \'e0 son tour. +\par +\par \endash \~Tirez-le donc\~! m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~J\rquote ai le temps\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod, qui se contenta de tenir l\rquote animal en joue. Le tch\'eeta est une sorte de l\'e9 +opard particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque aussi redoutable, tant il est vif, souple d\rquote \'e9chine, robuste de membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la v\'e9randah, nous l\rquote +observions, attendant le coup de fusil du capitaine. +\par +\par \'c9videmment, ce l\'e9opard avait \'e9t\'e9 tromp\'e9 \'e0 la vue de notre \'e9l\'e9phant. Il s\rquote \'e9tait hardiment pr\'e9cipit\'e9 sur lui\~; mais l\'e0 o\'f9 il croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il p\'fb +t enfoncer ses dents ou ses griffes, c\rquote \'e9tait une chair de t\'f4le que ni ses griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa d\'e9convenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, et il allait l\rquote +abandonner sans doute, lorsqu\rquote il nous aper\'e7ut. +\par +\par Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un chasseur, s\'fbr de son coup, qui ne veut frapper la b\'eate qu\rquote au bon moment et au bon endroit. +\par +\par Le tch\'eeta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-\'eatre cherchait-il le moment favorable pour s\rquote \'e9lancer sur la v\'e9randah. +\par +\par En effet, nous le v\'eemes bient\'f4t grimper \'e0 la t\'eate de l\rquote \'e9l\'e9phant, embrasser de ses pattes la trompe qui servait de chemin\'e9e, puis monter presque \'e0 son orifice, d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chappaient les jets de vapeur. +\par +\par \'ab\~Tirez donc, Hod\~! dis-je encore. +\par +\par \endash \~J\rquote ai le temps, \'bb r\'e9pondit le capitaine. Puis, s\rquote adressant \'e0 moi, sans toutefois perdre de vue le l\'e9opard, qui nous regardait\~: \'ab\~Vous n\rquote avez jamais tu\'e9 de tch\'eeta, Maucler\~? me demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Jamais. +\par +\par \endash \~Voulez-vous en tuer un\~? +\par +\par \endash \~Capitaine, r\'e9pondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup magnifique\'85 +\par +\par \endash \~Peuh\~! fit Hod, ce n\rquote est pas l\'e0 un coup de chasseur\~! Prenez un fusil, ajustez-moi cette b\'eate-l\'e0 au d\'e9faut de l\rquote \'e9paule\~! Si vous la manquez, je la rattraperai au vol\~! +\par +\par \endash \~Soit.\~\'bb Fox, qui \'e9tait venu nous rejoindre, me passa une carabine double qu\rquote il tenait \'e0 la main. Je la pris, je l\rquote armai, j\rquote ajustai au d\'e9faut de l\rquote \'e9paule le l\'e9opard toujours immobile, et je tirai. L +\rquote animal, bless\'e9, mais l\'e9g\'e8rement, fit un bond \'e9norme, et, passant par-dessus la tourelle du m\'e9canicien, il vint tomber sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon chasseur qu\rquote il f\'fbt, n\rquote +avait pas eu le temps de le saisir au passage\'85 +\par +\par \'ab\~\'c0 nous, Fox, \'e0 nous\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et tous deux, s\rquote \'e9lan\'e7ant hors de la v\'e9randah, all\'e8rent se poster dans la tourelle. +\par +\par Le l\'e9opard, qui allait et venait, s\rquote \'e9lan\'e7a sur le second toit, apr\'e8s avoir franchi la passerelle d\rquote un bond. Au moment o\'f9 le capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l\rquote animal, qui se pr\'e9 +cipita sur le sol, se releva d\rquote un vigoureux \'e9lan, et disparut dans la jungle. \'ab\~Stoppe\~! stoppe\~!\~\'bb cria vivement Banks au m\'e9canicien, qui, fermant l\rquote introduction de la vapeur, cala instantan\'e9 +ment les roues du train tout entier avec le frein atmosph\'e9rique. Le capitaine et Fox saut\'e8rent sur la route, et s\rquote \'e9lanc\'e8rent dans le fourr\'e9 afin d\rquote atteindre le tch\'eeta. Quelques minutes se pass\'e8rent. Nous \'e9 +coutions, non sans une certaine impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux chasseurs revinrent les mains vides. \'ab\~Disparu\~! envol\'e9\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et pas m\'eame une trace de sang sur les herbes\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est ma faute\~! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de tirer ce tch\'eeta \'e0 ma place\~! Il n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 manqu\'e9\~! +\par +\par \endash \~Bon\~! vous l\rquote avez touch\'e9, r\'e9pondit Hod, j\rquote en suis s\'fbr, mais pas au bon endroit\~! +\par +\par \endash \~Ce n\rquote est pas celui-l\'e0, mon capitaine, qui fera mon trente-huiti\'e8me ni votre quarante et uni\'e8me\~! dit Fox, assez d\'e9contenanc\'e9. +\par +\par \endash \~Bah\~! fit Hod, avec un ton d\rquote insouciance un peu affect\'e9, un tch\'eeta n\rquote est point un tigre\~! Sans cela, mon cher Maucler, je n\rquote aurais pu prendre sur moi de vous c\'e9der ce coup de fusil\~! +\par +\par \endash \~\'c0 table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le d\'e9jeuner nous attend et vous consolera\'85 +\par +\par \endash \~D\rquote autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c\rquote est la faute \'e0 Fox\~! +\par +\par \endash \~Ma faute\~? r\'e9pondit le brosseur, tr\'e8s interloqu\'e9 par cette observation inattendue. +\par +\par \endash \~Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as remise \'e0 monsieur Maucler n\rquote \'e9tait charg\'e9e qu\rquote avec du six\~!\~\'bb Et Mac Neil montrait la seconde cartouche qu\rquote il venait de retirer de l\rquote +arme dont je m\rquote \'e9tais servi. Elle ne contenait effectivement que du plomb \'e0 perdreaux. \'ab\~Fox\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Mon capitaine\~? +\par +\par \endash \~Deux jours de salle de police\~! +\par +\par \endash \~Oui, mon capitaine\~!\~\'bb Et Fox s\rquote en alla dans sa cabine, r\'e9solu \'e0 ne pas repara\'eetre devant nous avant quarante-huit heures. Il \'e9tait tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le le +ndemain, 9 juin, le capitaine Hod, Go\'fbmi et moi, nous all\'e2mes battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journ\'e9e de halte que Banks venait d\rquote accorder. Il avait plu pendant toute la matin\'e9e\~; mais, vers midi, le ciel s +\rquote \'e9tait un peu rass\'e9r\'e9n\'e9, et l\rquote on pouvait compter sur une \'e9claircie de quelques heures. Du reste, ce n\rquote \'e9tait pas Hod, le chasseur de fauves, qui m\rquote emmenait cette fois, c\rquote \'e9 +tait le chasseur de gibier. Dans l\rquote int\'e9r\'eat de la table, il allait tranquillement fl\'e2ner sur le bord des rizi\'e8res, en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait savoir au capitaine que l\rquote office \'e9 +tait vide, et il attendait de Son Honneur que Son Honneur voul\'fbt bien \'ab\~prendre les mesures n\'e9cessaires\~\'bb pour le remplir. Le capitaine Hod se r\'e9signa, et nous part\'eemes, arm\'e9 +s de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, notre battue n\rquote eut d\rquote autre r\'e9sultat que de faire envoler quelques perdrix ou lever quelques li\'e8vres, mais \'e0 de telles distances, que, malgr\'e9 + le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer \'e0 tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod \'e9tait-il de fort mauvaise humeur. D\rquote ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, sans jungles, sans taillis, sem\'e9 +e de villages et de fermes, il ne pouvait compter sur la rencontre d\rquote un carnassier quelconque, qui l\rquote e\'fbt d\'e9dommag\'e9 du l\'e9opard manqu\'e9 de la veille. Il n\rquote \'e9tait venu l\'e0 qu\rquote en qualit\'e9 + de pourvoyeur, et songeait \'e0 la r\'e9ception que lui ferait monsieur Parazard s\rquote il rentrait le carnier vide. Ce n\rquote \'e9tait pas notre faute, cependant. \'c0 quatre heures, nous n\rquote avions pas eu l\rquote +occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je l\rquote ai dit, tout le gibier se levait hors de port\'e9e. \'ab\~Mon cher ami, me dit alors le capitaine Hod, d\'e9cid\'e9ment, \'e7a ne va pas\~ +! En quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une mauvaise chance, une fatalit\'e9 persistante, \'e0 laquelle je ne comprends rien, m\rquote emp\'eache de tenir ma promesse\~! +\par +\par \endash \~Bon\~! mon capitaine, r\'e9pondis-je, il ne faut pas d\'e9sesp\'e9rer. Si j\rquote \'e9prouve quelque regret, c\rquote est moins pour moi que pour vous\~!\'85 Nous nous rattraperons, d\rquote ailleurs, dans les montagnes du N\'e9paul\~! +\par +\par \endash \~Oui, dit le capitaine Hod, l\'e0, sur ces premi\'e8res rampes de l\rquote Himalaya, les conditions seront meilleures pour op\'e9rer. Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout s +on attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son \'e9l\'e9phant gigantesque, effraye ces damn\'e9s fauves, plus encore que ne les effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu\rquote il sera en marche\~! Au repos, il faut l +\rquote esp\'e9rer, nous serons plus heureux. En v\'e9rit\'e9\~! ce l\'e9opard \'e9tait un fou\~! Il fallait qu\rquote il mour\'fbt de faim pour se jeter sur notre G\'e9ant d\rquote Acier, et il \'e9tait digne d\rquote \'eatre tu\'e9 raide d\rquote +une bonne balle de calibre\~! Satan\'e9 Fox\~! je n\rquote oublierai jamais ce qu\rquote il a fait l\'e0\~! \endash \~Quelle heure est-il maintenant\~? +\par +\par \endash \~Il est pr\'e8s de cinq heures\~! +\par +\par \endash \~Cinq heures d\'e9j\'e0, et nous n\rquote avons pas encore pu br\'fbler une seule cartouche\~! +\par +\par \endash \~On ne nous attend qu\rquote \'e0 sept heures au campement. Peut-\'eatre d\rquote ici l\'e0\~!\'85 +\par +\par \endash \~Non\~! La chance est contre nous, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et, voyez-vous, la chance, cela fait la moiti\'e9 du succ\'e8s\~! +\par +\par \endash \~La pers\'e9v\'e9rance aussi, r\'e9pondis-je. Eh bien, convenons, capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides\~! Cela vous va-t-il\~? +\par +\par \endash \~Si cela me va\~! s\rquote \'e9cria Hod. Meure qui se d\'e9dit\~! +\par +\par \endash \~Entendu. +\par +\par \endash \~Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un \'e9cureuil plut\'f4t que de revenir bredouille\~!\~\'bb +\par +\par Le capitaine Hod, Go\'fbmi et moi, nous \'e9tions dans cette disposition d\rquote esprit o\'f9 tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continu\'e9e avec un ent\'eatement digne d\rquote un meilleur sort\~ +; mais il semblait que les plus inoffensifs oiseaux eussent devin\'e9 nos intentions hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. +\par +\par Nous allions ainsi entre les rizi\'e8res, battant tant\'f4t un c\'f4t\'e9 de la route, tant\'f4t l\rquote autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas trop nous \'e9loigner du campement. Peine inutile. \'c0 + six heures et demie du soir, les cartouches de nos fusils \'e9taient encore intactes. Nous aurions pu venir l\'e0 une canne \'e0 la main. Le r\'e9sultat e\'fbt \'e9t\'e9 le m\'eame. +\par +\par Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serr\'e9es. Sur son front, un gros pli, profond\'e9ment creus\'e9 entre les deux sourcils, annon\'e7ait une rage sourde. Il marmottait entre ses l\'e8vres pinc\'e9 +es je ne sais quelles vaines menaces contre tout \'eatre vivant de plume ou de poil, dont il n\rquote apparaissait pas un seul \'e9chantillon sur cette plaine. \'c9videmment, il en arriverait \'e0 d\'e9 +charger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher, \endash \~une fa\'e7on cyn\'e9g\'e9tique de passer sa col\'e8re. Son arme lui br\'fblait les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la rejetait en bandouli\'e8re, il l\rquote +\'e9paulait, comme malgr\'e9 lui. +\par +\par Go\'fbmi le regardait. \'ab\~Le capitaine deviendra enrag\'e9, si cela continue\~! me dit-il, en secouant la t\'eate. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus modeste des pigeons domestiques qu\rquote une main charitable lui lancerait \'e0 bonne port\'e9e\~! \'c7a le calmerait\~!\~\'bb +\par +\par Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le triple, on n\rquote e\'fbt pu, \'e0 cette heure, se procurer le moins co\'fbteux et le plus vulgaire des gibiers. La campagne \'e9tait d\'e9serte alors, et nous n\rquote +apercevions plus ni ferme ni village. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, je crois que si cela e\'fbt \'e9t\'e9 possible, j\rquote aurais envoy\'e9 Go\'fbmi acheter \'e0 tout prix un volatile quelconque, f\'fbt-ce un poulet d\'e9plum\'e9, pour le livrer en repr\'e9sailles aux coups de notre d\'e9pit\'e9 + capitaine\~! +\par +\par La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus assez jour pour qu\rquote il f\'fbt possible de continuer cette infructueuse exp\'e9dition. Bien que nous fussions convenus de ne point repara\'eetre au campement, la carnassi\'e8 +re vide, nous y serions pourtant bien oblig\'e9s, \'e0 moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans compter que cette nuit mena\'e7ait d\rquote \'eatre pluvieuse, le colonel Munro et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient \'e9t\'e9 + dans une inqui\'e9tude qu\rquote il fallait leur \'e9pargner. +\par +\par Le capitaine Hod, l\rquote \'9cil d\'e9mesur\'e9ment ouvert, jetant son regard de gauche \'e0 droite et de droite \'e0 gauche avec la prestesse d\rquote un oiseau, marchait \'e0 dix pas en avant, et dans une directi +on qui ne nous rapprochait pas positivement de Steam-House. +\par +\par J\rquote allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer enfin \'e0 lutter contre la mauvaise chance, lorsqu\rquote un fort bruit d\rquote ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. +\par +\par Une masse blanch\'e2tre s\rquote \'e9levait lentement au-dessus d\rquote un fourr\'e9. +\par +\par Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, j\rquote \'e9paulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. +\par +\par Le volatile inconnu que je venais de tirer s\rquote abattit lourdement sur le bord d\rquote une rizi\'e8re. +\par +\par Phann s\rquote \'e9lan\'e7a d\rquote un bond, s\rquote empara du gibier que je venais d\rquote abattre, et le rapporta au capitaine. +\par +\par \'ab\~Enfin\~! s\rquote \'e9cria Hod, si monsieur Parazard n\rquote est pas content, qu\rquote il se pr\'e9cipite dans sa marmite, la t\'e8te la premi\'e8re\~! +\par +\par \endash \~Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Certainement\'85 \'e0 d\'e9faut d\rquote autre\~! r\'e9pliqua le capitaine. +\par +\par \endash \~Tr\'e8s heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler\~! me dit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Qu\rquote ai-je donc fait de r\'e9pr\'e9hensible\~? +\par +\par \endash \~Eh\~! vous avez tu\'e9 un paon, et il est d\'e9fendu de tuer les paons, qui sont des oiseaux sacr\'e9s dans toute l\rquote Inde. +\par +\par \endash \~Le diable emporte les oiseaux sacr\'e9s et ceux qui les consacrent\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Celui-ci est tu\'e9, on le mangera\'85 d\'e9votement, si vous voulez, mais on le mangera\~!\~\'bb +\par +\par En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l\rquote exp\'e9dition d\rquote Alexandre, \'e9poque \'e0 laquelle il se r\'e9pandit dans la p\'e9ninsule, le paon est un animal sacr\'e9 entre tous. Les indous en ont fait l\rquote embl\'e8me de la d\'e9 +esse Saravasti, qui pr\'e9side aux naissances et aux mariages. Il est d\'e9fendu de d\'e9truire ce volatile sous des peines que la loi anglaise a confirm\'e9es. +\par +\par Cet \'e9chantillon des gallinac\'e9es, qui faisait la joie du capitaine Hod, \'e9tait magnifique, avec ses ailes vert fonc\'e9 aux reflets m\'e9talliques, que bordait un liser\'e9 d\rquote or. Sa queue, bien fournie et finement ocell\'e9 +e, formait un superbe \'e9ventail de barbes soyeuses. +\par +\par \'ab\~En route\~! en route\~! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard nous fera manger du paon, quoi qu\rquote en puissent penser tous les brahmanes de l\rquote Inde\~! Si le paon n\rquote est, en somme, qu\rquote un poulet pr\'e9 +tentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relev\'e9es, fera bon effet sur notre table\~! +\par +\par \endash \~Enfin, vous voil\'e0 satisfait, mon capitaine\~? +\par +\par \endash \~Satisfait\'85 de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de moi du tout\~! Ma mauvaise chance n\rquote est pas encore pass\'e9e, et il faudra bien qu\rquote elle se passe\~! En route\~!\~\'bb +\par +\par Nous voil\'e0 donc, revenant sur nos pas du c\'f4t\'e9 du campement, dont nous devions \'eatre \'e9loign\'e9s de trois milles environ. Sur la route qui tra\'e7ait son sinueux lacet \'e0 travers les \'e9paisses jungles de bambous, nous marchions l\rquote +un pr\'e8s de l\rquote autre, le capitaine Hod et moi. Go\'fbmi, portant notre gibier, \'e9tait \'e0 deux ou trois pas en arri\'e8re. Le soleil n\rquote avait pas encore dis +paru, mais de gros nuages le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une demi-obscurit\'e9. +\par +\par Tout \'e0 coup, un formidable rugissement \'e9clata dans un fourr\'e9 \'e0 droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m\rquote arr\'eatai brusquement, comme malgr\'e9 moi. +\par +\par Le capitaine Hod me saisit la main. +\par +\par \'ab\~Un tigre\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par Puis, un juron lui \'e9chappa. +\par +\par \'ab\~Tonnerre des Indes\~! s\rquote \'e9cria-t-il, il n\rquote y a que du plomb \'e0 perdreaux dans nos fusils\~!\~\'bb +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait que trop vrai, et ni Hod, ni Go\'fbmi, ni moi, nous n\rquote avions de cartouches \'e0 balle\~! +\par +\par D\rquote ailleurs, nous n\rquote aurions pas eu le temps de recharger nos armes. Dix secondes apr\'e8s avoir pouss\'e9 son rugissement, l\rquote animal s\rquote \'e9lan\'e7ait hors du fourr\'e9 et retombait d\rquote un seul bond \'e0 + vingt pas sur la route. +\par +\par C\rquote \'e9tait un magnifique tigre, de cette esp\'e8ce que les Indous appellent les mangeurs d\rquote hommes, \'ab\~men eater\~\'bb, f\'e9roces carnassiers, dont les victimes se comptent annuellement par centaines. +\par +\par La situation \'e9tait terrible. +\par +\par Je regardais le tigre, je le d\'e9vorais des yeux, mon, fusil tremblant dans ma main, je l\rquote avoue. Il mesurait neuf \'e0 dix pieds de longueur, robe couleur orange, z\'e9br\'e9e de rayures blanches et noires. Il nous regardait aussi. Son \'9c +il de chat flamboyait dans la demi-ombre. Sa queue balayait f\'e9brilement le sol. Il se rasait et se ramassait comme pour s\rquote \'e9lancer. Hod n\rquote avait rien perdu de son sang-froid. Il tenait l\rquote +animal en joue, et murmurait avec un accent impossible \'e0 rendre\~: \'ab\~Du six\~! Foudroyer un tigre avec du six\~! Si je ne le tire pas \'e0 bout portant, dans les yeux, nous sommes\'85\~\'bb Le capitaine ne put achever. Le tigre s\rquote avan\'e7 +ait, non par bonds, mais \'e0 petits pas. Go\'fbmi, accroupi en arri\'e8re, le visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. Quant au mien, il n\rquote \'e9tait m\'eame plus charg\'e9. Je voulus prendre une cartouche dans ma cartouchi\'e8 +re. \'ab\~Pas un mouvement\~! me souffla le capitaine \'e0 voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas qu\rquote il bondisse\~!\~\'bb +\par +\par Tous trois nous restions donc sans bouger. +\par +\par Le tigre avan\'e7ait lentement. Sa t\'eate, qu\rquote il balan\'e7ait tout \'e0 l\rquote heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais comme en dessous. De sa vaste m\'e2choire entr\rquote ouverte, baiss\'e9 +e au ras du sol, il semblait en aspirer les \'e9manations. +\par +\par Bient\'f4t, la formidable b\'eate ne fut plus qu\rquote \'e0 dix pas du capitaine. +\par +\par Hod, bien camp\'e9 sur ses jambes, immobile comme une statue, concentrait toute sa vie dans son regard. L\rquote effroyable lutte qui se pr\'e9parait, dont nul de nous n\rquote allait peut-\'eatre sortir vivant, ne lui faisait m\'ea +me pas battre plus rapidement le c\'9cur\~! +\par +\par Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. +\par +\par Il fit cinq pas encore. J\rquote eus besoin de toute mon \'e9nergie pour ne pas crier au capitaine Hod\~: +\par +\par \'ab\~Mais tirez donc\~! tirez donc\~!\~\'bb +\par +\par Non\~! Le capitaine l\rquote avait dit, \endash \~et c\rquote \'e9tait \'e9videmment le seul moyen de salut, \endash \~il voulait br\'fbler les yeux \'e0 l\rquote animal\~; mais, pour cela, il fallait ne le tirer qu\rquote \'e0 bout portant. +\par +\par Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s\rquote \'e9lancer\'85 +\par +\par Une violente d\'e9tonation retentit, qui fut presque aussit\'f4t suivie d\rquote une seconde. +\par +\par Cette seconde d\'e9tonation s\rquote \'e9tait produite dans le corps m\'eame de l\rquote animal, qui, apr\'e8s trois ou quatre soubresauts et des rugissements de douleur, retomba inanim\'e9 sur le sol. +\par +\par \'ab\~Prodige\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Mon fusil \'e9tait donc charg\'e9 \'e0 balle\~! et \'e0 balle explosible\~! Ah\~! cette fois, merci, Fox, merci\~! +\par +\par \endash \~Est-il possible\~! m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Voyez\~!\~\'bb Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la cartouche du canon de gauche. C\rquote \'e9tait une cartouche \'e0 balle. Tout s\rquote expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine d +ouble et un fusil double, tous les deux du m\'eame calibre. Or, en m\'eame temps que Fox, par erreur, avait charg\'e9 la carabine avec les cartouches \'e0 plomb de chasse, il avait charg\'e9 le fusil de chasse avec les cartouches \'e0 + balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait sauv\'e9 la vie au l\'e9opard, aujourd\rquote hui elle nous l\rquote avait sauv\'e9e\~! +\par +\par \'ab\~Oui, r\'e9pondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouv\'e9 plus pr\'e8s de la mort\~!\~\'bb Une demi-heure apr\'e8s, nous \'e9tions de retour au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. + +\par +\par \endash \~Mon capitaine, r\'e9pondit le brosseur, cela prouve qu\rquote au lieu de deux jours de consigne, j\rquote en m\'e9rite quatre, puisque je me suis tromp\'e9 deux fois\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est mon avis, r\'e9pondit le capitaine Hod\~; mais puisque ton erreur m\rquote a valu le quarante et uni\'e8me, c\rquote est aussi mon avis de t\rquote offrir cette guin\'e9e\'85 +\par +\par \endash \~Comme le mien est de la prendre, \'bb r\'e9pondit Fox, qui empocha la pi\'e8ce d\rquote or. +\par +\par Tels furent les incidents qui marqu\'e8rent la premi\'e8re rencontre du capitaine Hod et de son quarante et uni\'e8me tigre. +\par +\par Le 12 juin au soir, notre train faisait halte pr\'e8s d\rquote une bourgade peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir les cent cinquante kilom\'e8tres qui nous s\'e9paraient encore des montagnes du N\'e9paul. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017374}CHAPITRE XIV\line Un contre trois.{\*\bkmkend _Toc98017374} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premi\'e8res rampes de ces r\'e9gions septentrionales de l\rquote Inde, qui, d\rquote \'e9tage en \'e9tage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont att +eindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu\rquote alors, le sol n\rquote avait subi qu\rquote une d\'e9nivellation insensible, sa d\'e9clivit\'e9 ne s\rquote accusait que l\'e9g\'e8rement, et notre G\'e9ant d\rquote Acier ne semblait m\'eame pas s +\rquote en apercevoir. +\par +\par Le temps \'e9tait orageux, pluvieux surtout, mais la temp\'e9rature se maintenait \'e0 une moyenne supportable. Les chemins n\rquote \'e9taient pas encore mauvais et r\'e9sistaient bien aux larges jantes des roues du train, si pesant qu\rquote il f\'fb +t. Lorsque quelque orni\'e8re les ravinait trop profond\'e9ment, un l\'e9ger coup de la main de Storr au r\'e9gulateur, provoquant une pouss\'e9e plus violente de l\rquote ob\'e9issant fluide, suffisait \'e0 passer l\rquote +obstacle. La puissance ne manquait pas \'e0 notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprim\'e9 aux valves d\rquote introduction, ajoutait instantan\'e9ment \'e0 sa force effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, nous n\rquote avions jusqu\rquote ici qu\rquote \'e0 nous louer aussi bien de ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopt\'e9 et du confort de nos maisons roulantes, toujours en qu\'eate de nouveau +x horizons, qui se modifiaient incessamment \'e0 nos regards. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait plus, en effet, cette plaine infinie qui s\rquote \'e9tend depuis la vall\'e9e du Gange jusque sur les territoires de l\rquote Oude et du Rohilkhande. Les sommets de l\rquote Himalaya formaient dans le nord une g +igantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages chass\'e9s par le vent du sud-ouest. Il \'e9tait encore impossible de bien voir le pittoresque profil d\rquote une cha\'eene qui se d\'e9coupait \'e0 une moyenne de huit mille m\'e8 +tres au-dessus du niveau de la mer\~; mais, aux approches de la fronti\'e8re thib\'e9taine, l\rquote aspect du pays devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux d\'e9pens des champs cultiv\'e9s. +\par +\par Aussi la flore de cette partie du territoire indou n\rquote \'e9tait-elle plus la m\'eame. D\'e9j\'e0, les palmiers avaient disparu pour faire place \'e0 ces magnifiques bananiers, \'e0 ces manguiers touffus qui fournissent le meilleur fruit de l\rquote +Inde, et plus particuli\'e8rement aux groupes de bambous, dont la ramure s\rquote \'e9panouissait en gerbe jusqu\rquote \'e0 cent pieds au-dessus du sol. L\'e0, aussi, apparaissaient des magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l\rquote +air de parfums p\'e9n\'e9trants, des \'e9rables superbes, des ch\'eanes d\rquote esp\'e8ces vari\'e9es, des marronniers aux fruits h\'e9riss\'e9s de pointes comme des oursins de mer, des arbres \'e0 caoutchouc, dont la s\'e8 +ve coulait par leurs veines entr\rquote ouvertes, des pins aux \'e9normes feuilles de l\rquote esp\'e8ce des pendanus\~; puis, plus modestes de taille, plus \'e9clatants de couleurs, des g\'e9raniums, des rhododendrons, des lauriers, dispos\'e9 +s en plates-bandes, qui bordaient les routes. +\par +\par Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient encore, mais s\'e9par\'e9s d\'e9j\'e0 par un plus grand nombre de milles. La population diminuait \'e0 l\rquote +approche des hautes terres. +\par +\par Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant \'e9tendre un ciel gris et brumeux. J\rquote ajouterai m\'eame que la pluie tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, du 13 au 17 juin, nous n\rquote e\'fbmes peut- +\'eatre pas une demi-journ\'e9e d\rquote accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, n\'e9cessit\'e9 de tromper les longues heures comme on l\rquote e\'fbt fait dans une habitation s\'e9 +dentaire, en fumant, en causant, en jouant au whist. +\par +\par Pendant ce temps, les fusils ch\'f4maient, au grand d\'e9plaisir du capitaine Hod\~; mais deux \'ab\~schlems\~\'bb, qu\rquote il fit dans une seule soir\'e9e, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. +\par +\par \'ab\~On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours faire un schlem\~!\~\'bb +\par +\par Il n\rquote y avait rien \'e0 r\'e9pondre \'e0 une proposition si juste et si nettement formul\'e9e. +\par +\par Le 17 juin, le campement fut dress\'e9 pr\'e8s d\rquote un s\'e9ra\'ef, \endash \~nom que portent les bungalows sp\'e9cialement r\'e9serv\'e9s aux voyageurs. Le temps s\rquote \'e9tait un peu \'e9clairci, et le G\'e9ant d\rquote +Acier, qui avait rudement travaill\'e9 pendant ces quatre jours, r\'e9clamait, sinon quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer la demi-journ\'e9e et la nuit suivante en cet endroit. +\par +\par Le s\'e9ra\'ef, c\rquote est le caravans\'e9rail, l\rquote auberge publique des grandes routes de la p\'e9ninsule, un quadrilat\'e8re de b\'e2timents peu \'e9lev\'e9s entourant une cour int\'e9rieure, et, le plus ordinairement, surmont\'e9 +s de quatre tourelles d\rquote angle, ce qui lui donne un air tout \'e0 fait oriental. L\'e0, dans ces s\'e9ra\'efs, fonctionne un personnel sp\'e9cialement affect\'e9 au service int\'e9rieur, le \'ab\~bhisti\~\'bb, ou porteur d\rquote +eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu exigeants, savent se contenter d\rquote \'9cufs et de poulets, et le \'ab\~khansama\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on peut traiter directement et assez g\'e9n +\'e9ralement \'e0 bas prix. +\par +\par Le gardien du s\'e9ra\'ef, le p\'e9on, est simplement un agent de la tr\'e8s honorable Compagnie, \'e0 laquelle la plupart de ces \'e9tablissements appartiennent, et qui les fait inspecter par l\rquote ing\'e9nieur en chef du district. +\par +\par Une r\'e8gle assez bizarre, mais rigoureusement appliqu\'e9e dans ces \'e9tablissements, est celle-ci\~: tout voyageur peut occuper le s\'e9ra\'ef pendant vingt-quatre heures\~; dans le cas o\'f9 il veut y s\'e9 +journer plus longtemps, il lui faut une permission de l\rquote inspecteur. Faute de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut exiger qu\rquote il lui c\'e8de la place. +\par +\par Il va sans dire que, d\'e8s que nous f\'fbmes arriv\'e9s \'e0 notre lieu de halte, le G\'e9ant d\rquote Acier produisit son effet habituel, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il fut tr\'e8s remarqu\'e9, tr\'e8s envi\'e9 peut-\'ea +tre. Cependant, je dois constater que les h\'f4tes actuels du s\'e9ra\'ef le regard\'e8rent plut\'f4t avec une sorte de d\'e9dain, \endash \~d\'e9dain trop affect\'e9 pour \'eatre r\'e9el. +\par +\par Nous n\rquote avions pas affaire, il est vrai, \'e0 de simples mortels, voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne s\rquote agissait l\'e0 ni de quelque officier anglais, regagnant les cantonnements de la fronti\'e8re n\'e9 +palaise, ni de quelque marchand indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l\rquote Afghanistan, au del\'e0 de Lahore ou de Peshawar. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils d\rquote un rajah ind\'e9pendant du Guzarate, rajah lui-m\'eame, et qui voyageait en grande pompe dans le nord de la p\'e9ninsule indienne. +\par +\par Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du s\'e9ra\'ef, mais encore tous les abords, qui avaient \'e9t\'e9 am\'e9nag\'e9s de mani\'e8re \'e0 loger les gens de sa suite. +\par +\par Je n\rquote avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, d\'e8s que notre halte eut \'e9t\'e9 organis\'e9e \'e0 un quart de mille environ du s\'e9ra\'ef, dans un site charmant, sur le bord d\rquote un petit cours d\rquote eau et \'e0 l\rquote +abri de magnifiques pendanus, j\rquote allai, en compagnie du capitaine Hod et de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. +\par +\par Le fils d\rquote un rajah qui se d\'e9place ne se d\'e9place pas seul, il s\rquote en faut\~! S\rquote il est des gens que je n\rquote envie pas, ce sont bien ceux qui ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussit\'f4 +t en mouvement quelques centaines d\rquote hommes\~! Mieux vaut \'eatre simple pi\'e9ton, sac au dos, b\'e2ton \'e0 la main, fusil \'e0 l\rquote \'e9paule, que prince voyageant dans les Indes, avec tout le c\'e9r\'e9monial que son rang lui impose. +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est pas un homme qui va d\rquote une ville \'e0 l\rquote autre, me dit Banks, c\rquote est une bourgade tout enti\'e8re qui modifie ses coordonn\'e9es g\'e9ographiques\~! +\par +\par \endash \~J\rquote aime mieux Steam-House, r\'e9pondis-je, et je ne changerais pas avec ce fils de rajah\~! +\par +\par \endash \~Et qui sait, r\'e9pliqua le capitaine Hod, si ce prince ne pr\'e9f\'e9rerait pas notre maison roulante \'e0 tout cet encombrant attirail de campagne\~! +\par +\par \endash \~Il n\rquote a qu\rquote un mot \'e0 dire, s\rquote \'e9cria Banks, et je lui fabriquerai un palais \'e0 vapeur, pourvu qu\rquote il y mette le prix\~! Mais, en attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s\rquote il en vaut la peine\~!\~ +\'bb +\par +\par La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux cents chariots \'e9taient dispos\'e9s sym\'e9triquement comme les tentes d\rquote un vaste camp. Pour les tra\'ee +ner, les uns avaient des z\'e9bus, les autres des buffles, sans compter trois magnifiques \'e9l\'e9phants qui portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays \'e0 l\rquote ouest de l +\rquote Indus, qui s\rquote attellent \'e0 la Daumont. Rien ne manquait \'e0 cette caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa Hautesse, ni les bayad\'e8res qui enchantaient ses yeux, ni les faiseurs de + tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs et deux cents hallebardiers compl\'e9taient ce personnel, dont la solde e\'fbt \'e9puis\'e9 toute autre bourse que la bourse d\rquote un rajah ind\'e9pendant de l\rquote Inde. +\par +\par Les musiciens, c\rquote \'e9taient des joueurs de tambourin, de cymbales, de tamtam, appartenant \'e0 cette \'e9cole qui remplace les sons par les bruits\~; puis des r\'e2cleurs de guitares et de violons \'e0 quatre cordes, dont les instruments n\rquote +avaient jamais pass\'e9 par la main de l\rquote accordeur. +\par +\par Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces \'ab\~sapwallahs\~\'bb, ou charmeurs de serpents, qui, par leurs incantations, chassent et attirent les reptiles\~; des \'ab\~nutuis\~\'bb, tr\'e8s habites aux exercices du sabre\~ +; des acrobates qui dansent sur la corde l\'e2che, coiff\'e9s d\rquote une pyramide de pots de terre et chauss\'e9s de cornes de buffles\~; et enfin de ces escamoteurs qui ont le talent de changer en venimeuses \'ab\~cobras\~\'bb + de vieilles peaux de serpents, ou r\'e9ciproquement, au gr\'e9 du spectateur. +\par +\par Quant aux bayad\'e8res, elles appartenaient \'e0 la classe de ces jolies \'ab\~boundelis\~\'bb, si recherch\'e9es pour les \'ab\~nautchs\~\'bb ou soir\'e9es, dans lesquelles elles remplissent le double r\'f4le de chanteuses et de danseuses. Tr\'e8s d\'e9 +cemment v\'eatues, les unes de mousselines brod\'e9es d\rquote or, les autres de jupes pliss\'e9es et d\rquote \'e9charpes qu\rquote elles d\'e9ploient dans leurs passes, ces ballerines \'e9taient par\'e9es de riches bijoux, bracelets pr\'e9 +cieux aux bras, bagues d\rquote or aux doigts des pieds et des mains, grelots d\rquote argent \'e0 la cheville. Ainsi accoutr\'e9es, elles ex\'e9cutent la fameuse danse des \'9cufs avec une gr\'e2ce et une adresse v\'e9ritablement extraordinaires, et j +\rquote esp\'e9rais bien qu\rquote il me serait donn\'e9 de les admirer par invitation sp\'e9ciale du rajah. +\par +\par Puis, un certain nombre d\rquote hommes, de femmes, d\rquote enfants, figuraient je ne sais \'e0 quel titre dans le personnel de la caravane. Les hommes \'e9taient drap\'e9s dans une longue bande d\rquote \'e9toffe, qu\rquote on appelle \'ab\~dhoti\~\'bb +, ou v\'eatus de la chemise \'ab\~angarkah\~\'bb et de la longue robe blanche \'ab\~jamah\~\'bb, qui leur faisait un costume tr\'e8s pittoresque. +\par +\par Les femmes portaient le \'ab\~choli\~\'bb, sorte de jaquette \'e0 manches courtes, et le \'ab\~sari\~\'bb, l\rquote \'e9quivalent du dhoti des hommes, qu\rquote elles enroulent autour de leur taille et dont l\rquote extr\'e9mit\'e9 + se rejette coquettement sur leur t\'eate. +\par +\par Ces Indous, \'e9tendus sous les arbres, en attendant l\rquote heure du repas, fumaient des cigarettes envelopp\'e9es d\rquote une feuille verte, ou le gargouli, destin\'e9 \'e0 l\rquote incin\'e9ration du \'ab\~gurago\~\'bb, sorte de confiture noir\'e2 +tre qui se compose de tabac, de m\'e9lasse et d\rquote opium. D\rquote autres m\'e2chaient ce m\'e9lange de feuilles de b\'e9tel, de noix d\rquote arec et de chaux \'e9teinte, qui a certainement des propri\'e9t\'e9s digestives, tr\'e8s utiles sous l +\rquote ardent climat de l\rquote Inde. +\par +\par Tout ce monde, habitu\'e9 au mouvement des caravanes, vivait en bon accord, et ne montrait d\rquote animation qu\rquote \'e0 l\rquote heure des f\'eates. On e\'fbt dit de ces figurants d\rquote un cort\'e8ge de th\'e9\'e2 +tre, qui retombent dans la plus compl\'e8te apathie d\'e8s qu\rquote ils ne sont plus en sc\'e8ne. +\par +\par Cependant, lorsque nous arriv\'e2mes au campement, ces Indous s\rquote empress\'e8rent de nous adresser quelques \'ab\~salams\~\'bb en s\rquote inclinant jusqu\rquote \'e0 terre. La plupart criaient\~: \'ab\~Sahib\~! sahib\~!\~\'bb ce qui veut dire\~ +: Monsieur\~! monsieur\~! et nous leur r\'e9pondions par des gestes d\rquote amiti\'e9. +\par +\par Je l\rquote ai dit, il m\rquote \'e9tait venu \'e0 la pens\'e9e que le prince Gourou Singh voudrait peut-\'eatre donner en notre honneur une de ces f\'eates dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, tout indiqu\'e9e pour une c\'e9r +\'e9monie de ce genre, me semblait admirablement appropri\'e9e aux danses des bayad\'e8res, aux incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J\rquote aurais \'e9t\'e9 ravi, je l\rquote avoue, de pouvoir assister \'e0 ce spectacle au milieu d +\rquote un s\'e9ra\'ef, sous l\rquote ombrage de magnifiques arbres, et avec cette mise en sc\'e8ne naturelle qu\rquote eut form\'e9e le personnel de la caravane. Cela aurait mieux valu que les planches d\rquote un \'e9troit th\'e9\'e2tre +, avec ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa figuration restreinte. +\par +\par Je communiquai ma pens\'e9e \'e0 mes compagnons, qui, tout en partageant ce d\'e9sir, ne crurent pas \'e0 sa r\'e9alisation. +\par +\par \'ab\~Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un ind\'e9pendant, qui s\rquote est \'e0 peine soumis, apr\'e8s la r\'e9volte des Cipayes, pendant laquelle sa conduite a \'e9t\'e9 au moins louche. Il n\rquote +aime point les Anglais, et son fils ne fera rien pour nous \'eatre agr\'e9able. +\par +\par \endash \~Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod, avec un d\'e9daigneux mouvement d\rquote \'e9paules. +\par +\par Il devait en \'eatre ainsi, et nous ne f\'fbmes pas m\'eame admis \'e0 visiter l\rquote int\'e9rieur du s\'e9ra\'ef. Peut-\'eatre le prince Gourou Singh attendait-il la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n\rquote avait rien \'e0 demander +\'e0 ce personnage, il n\rquote en attendait rien, il ne se d\'e9rangea pas. +\par +\par Nous rev\'eenmes donc au lieu de halte, et nous f\'eemes honneur \'e0 l\rquote excellent d\'eener que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs jours, la chasse nous avait \'e9t\'e9 + interdite pour cause de mauvais temps\~; mais notre cuisinier \'e9tait un habile homme, et, sous sa main savante, les viandes et les l\'e9gumes conserv\'e9s reprirent leur fra\'eecheur et leur saveur naturelles. +\par +\par Pendant toute la soir\'e9e, et quoi qu\rquote eut dit Banks, un sentiment de curiosit\'e9 me poussant, j\rquote attendis une invitation qui ne vint pas. Le capitaine Hod plaisanta mes go\'fbts pour les ballets en plein air, et me soutint m\'eame que \'ab +\~c\rquote \'e9tait beaucoup mieux\~\'bb \'e0 l\rquote Op\'e9ra. Je n\rquote en voulus rien croire, mais, vu le peu d\rquote amabilit\'e9 du prince, il me fut impossible de le constater. +\par +\par Le lendemain, 18 juin, tout fut dispos\'e9 pour que notre d\'e9part s\rquote effectu\'e2t au lever du jour. +\par +\par \'c0 cinq heures, K\'e2louth commen\'e7a \'e0 chauffer. Notre \'e9l\'e9phant, qui avait \'e9t\'e9 d\'e9tel\'e9, se trouvait \'e0 une cinquantaine de pas du train, et le m\'e9canicien s\rquote occupait \'e0 refaire la provision d\rquote eau. +\par +\par Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite rivi\'e8re. +\par +\par Quarante minutes plus tard, la chaudi\'e8re \'e9tait suffisamment en pression, et Storr allait commencer sa man\'9cuvre en arri\'e8re, lorsqu\rquote un groupe d\rquote Indous s\rquote approcha. +\par +\par Ils \'e9taient l\'e0 cinq ou six, richement v\'eatus, robes blanches, tuniques de soie, turbans orn\'e9s de broderies d\rquote or. Une douzaine de gardes, arm\'e9s de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L\rquote +un de ces soldats portait une couronne de feuillage vert, \endash \~ce qui indiquait la pr\'e9sence de quelque personnage important. +\par +\par En effet, le personnage important, c\rquote \'e9tait le prince Gourou Singh en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l\rquote air hautain, \endash \~type assez r\'e9ussi des descendants de ces rajahs l\'e9 +gendaires, dans les traits duquel se retrouvait le caract\'e8re maharatte. +\par +\par Le prince ne daigna m\'eame pas s\rquote apercevoir de notre pr\'e9sence. Il fit quelques pas en avant, et s\rquote approcha du gigantesque \'e9l\'e9phant que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, apr\'e8s l\rquote avoir consid\'e9r\'e9 +, non sans un certain sentiment de curiosit\'e9, quoiqu\rquote il n\rquote en voul\'fbt rien laisser voir\~: +\par +\par \'ab\~Qui a fait cette machine\~?\~\'bb demanda-t-il \'e0 Storr. +\par +\par Le m\'e9canicien montra l\rquote ing\'e9nieur, qui nous avait rejoints et se tenait \'e0 quelques pas. +\par +\par Le prince Gourou Singh s\rquote exprimait tr\'e8s facilement en anglais, et, se retournant vers Banks\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est vous qui avez\~?\'85 dit-il du bout des l\'e8vres. +\par +\par \endash \~C\rquote est moi qui ai\~! r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Ne m\rquote a-t-on pas dit que c\rquote \'e9tait une fantaisie du d\'e9funt rajah de Bouthan\~?\~\'bb Banks fit de la t\'eate un signe affirmatif. \'ab\~\'c0 quoi bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les \'e9paules, \'e0 + quoi bon se faire tra\'eener par une m\'e9canique, lorsqu\rquote on a des \'e9l\'e9phants de chair et d\rquote os \'e0 son service\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est que probablement, r\'e9pondit Banks, cet \'e9l\'e9phant est plus puissant que tous ceux dont le d\'e9funt rajah faisait usage. +\par +\par \endash \~Oh\~! fit Gourou Singh, en avan\'e7ant d\'e9daigneusement la bouche, plus puissant\~!\'85 +\par +\par \endash \~Infiniment plus\~! r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Pas un des v\'f4tres, dit alors le capitaine Hod, \'e0 qui ces fa\'e7ons d\'e9plaisaient souverainement, pas un des v\'f4tres ne serait capable de lui faire bouger une patte, \'e0 cet \'e9l\'e9phant-l\'e0, s\rquote il ne le voulait pas. +\par +\par \endash \~Vous dites\~?\'85 fit le prince. +\par +\par \endash \~Mon ami affirme, r\'e9pliqua l\rquote ing\'e9nieur, et j\rquote affirme apr\'e8s lui, que cet animal artificiel pourrait r\'e9sister \'e0 la traction de dix couples de chevaux, et que vos trois \'e9l\'e9phants, attel\'e9 +s ensemble, ne parviendraient pas \'e0 le faire reculer d\rquote une semelle\~! +\par +\par \endash \~Je n\rquote en crois absolument rien, r\'e9pondit le prince. +\par +\par \endash \~Vous avez tort de n\rquote en croire absolument rien, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta Banks, je m\rquote engage \'e0 lui en fournir un qui aura la force de vingt \'e9l\'e9phants choisis parmi les meilleurs de ses \'e9curies\~! +\par +\par \endash \~Cela se dit, r\'e9pliqua tr\'e8s s\'e8chement Gourou Singh. +\par +\par \endash \~Et cela se fait, \'bb r\'e9pondit Banks. Le prince commen\'e7ait \'e0 s\rquote animer. On voyait qu\rquote il ne supportait pas facilement la contradiction. \'ab\~On pourrait faire l\rquote exp\'e9rience ici m\'eame, dit-il, apr\'e8 +s un instant de r\'e9flexion. +\par +\par \endash \~On le peut, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Et m\'eame, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette exp\'e9rience l\rquote objet d\rquote un pari consid\'e9rable, \endash \~\'e0 moins que vous ne reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre \'e9l\'e9 +phant, sans doute, s\rquote il avait \'e0 lutter avec les miens\~! +\par +\par \endash \~G\'e9ant d\rquote Acier, reculer\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Qui ose pr\'e9tendre que G\'e9ant d\rquote Acier reculerait\~? +\par +\par \endash \~Moi, r\'e9pondit Gourou Singh. +\par +\par \endash \~Et que parierait Votre Hautesse\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur, en se croisant les bras. +\par +\par \endash \~Quatre mille roupies, r\'e9pondit le prince, si vous aviez quatre mille roupies \'e0 perdre\~!\~\'bb +\par +\par Cela faisait environ dix mille francs. L\rquote enjeu \'e9tait consid\'e9rable, et je vis bien que Banks, quelque confiance qu\rquote il e\'fbt, ne se souciait gu\'e8re de risquer une pareille somme. +\par +\par Le capitaine Hod, lui, en e\'fbt tenu le double, si sa modeste solde le lui e\'fbt permis. \'ab\~Vous refusez\~! dit alors Sa Hautesse, pour laquelle quatre mille roupies repr\'e9sentaient \'e0 peine le prix d\rquote une fantaisie passag\'e8 +re. Vous craignez de risquer quatre mille roupies\~? +\par +\par \endash \~Tenu, \'bb dit le colonel Munro, qui venait de s\rquote approcher et intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. \'ab\~Le colonel Munro tient quatre mille roupies\~? demanda le prince Gourou Singh. +\par +\par \endash \~Et m\'eame dix mille, r\'e9pondit sir Edward Munro, si cela convient \'e0 Votre Hautesse. +\par +\par \endash \~Soit\~!\~\'bb r\'e9pondit Gourou Singh. En v\'e9rit\'e9, cela devenait int\'e9ressant. L\rquote ing\'e9nieur avait serr\'e9 la main du colonel, comme pour le remercier de ne pas l\rquote avoir laiss\'e9 en affront devant ce d\'e9 +daigneux rajah, mais ses sourcils s\rquote \'e9taient fronc\'e9s un instant, et je me demandai s\rquote il n\rquote avait pas trop pr\'e9sum\'e9 de la puissance m\'e9 +canique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, il se frottait les mains, et, s\rquote avan\'e7ant vers l\rquote \'e9l\'e9phant\~: +\par +\par \'ab\~Attention. G\'e9ant d\rquote Acier\~! s\rquote \'e9cria-t il. Il s\rquote agit de travailler pour l\rquote honneur de notre vieille Angleterre\~!\~\'bb +\par +\par Tous nos gens s\rquote \'e9taient rang\'e9s sur un des c\'f4t\'e9s de la route. Une centaine d\rquote Indous avaient quitt\'e9 le campement du s\'e9ra\'ef et accouraient pour assister \'e0 la lutte qui se pr\'e9parait. +\par +\par Banks nous avait quitt\'e9s pour monter dans la tourelle, pr\'e8s de Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lan\'e7ant un jet de vapeur \'e0 travers la trompe de G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns de ses serviteurs \'e9taient all\'e9s au s\'e9ra\'ef, et ils ramenaient les trois \'e9l\'e9phants, d\'e9barrass\'e9s de tout leur attirail de voyage. C\rquote \'e9 +taient trois magnifiques b\'eates, originaires du Bengale, et d\rquote une taille plus \'e9lev\'e9e que celle de leurs cong\'e9n\'e8res de l\rquote Inde m\'e9ridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l\rquote \'e2ge, ne laiss\'e8 +rent pas de m\rquote inspirer une sorte d\rquote inqui\'e9tude. +\par +\par Les \'ab\~mahouts\~\'bb, juch\'e9s sur leur \'e9norme cou, les dirigeaient de la main et les excitaient de la voix. +\par +\par Lorsque ces \'e9l\'e9phants pass\'e8rent devant Sa Hautesse, le plus grand des trois, \endash \~un v\'e9ritable g\'e9ant de l\rquote esp\'e8ce, \endash \~s\rquote arr\'eata, fl\'e9 +chit les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan bien styl\'e9 qu\rquote il \'e9tait. Puis, ses deux compagnons et lui s\rquote approch\'e8rent de G\'e9ant d\rquote Acier, qu\rquote ils sembl\'e8rent regarder avec un \'e9tonnement m +\'eal\'e9 de quelque effroi. +\par +\par De fortes cha\'eenes de fer furent alors fix\'e9es sur le b\'e2ti du tender, aux barres d\rquote attelage, que cachait l\rquote arri\'e8re-train de notre \'e9l\'e9phant. +\par +\par J\rquote avoue que le c\'9cur me battait. Le capitaine Hod, lui, d\'e9vorait sa moustache et ne pouvait rester en place. +\par +\par Quant au colonel Munro, il \'e9tait aussi calme, je dirai m\'eame plus calme, que le prince Gourou Singh. +\par +\par \'ab\~Nous sommes pr\'eats, dit l\rquote ing\'e9nieur. Quand il plaira \'e0 Sa Hautesse\~?\'85 +\par +\par \endash \~Il me pla\'eet, \'bb r\'e9pondit le prince. Gourou Singh fit un signe, les mahouts pouss\'e8rent un sifflement particulier, et les trois \'e9l\'e9phants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, tir\'e8 +rent avec un parfait ensemble. La machine commen\'e7a \'e0 reculer de quelques pas. +\par +\par Un cri m\rquote \'e9chappa. Hod frappa du pied. +\par +\par \'ab\~Cale les roues\~!\~\'bb dit simplement l\rquote ing\'e9nieur, en se retournant vers le m\'e9canicien. +\par +\par Et, d\rquote un coup rapide, qui fut suivi d\rquote un hennissement de vapeur, le sabotage atmosph\'e9rique fut appliqu\'e9 instantan\'e9ment. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote arr\'eata et ne bougea plus. +\par +\par Les mahouts excit\'e8rent les trois \'e9l\'e9phants, qui, les muscles tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre \'e9l\'e9phant semblait \'eatre enracin\'e9 au sol. Le prince Gourou Singh se mordit les l\'e8vres jusqu\rquote +au sang. Le capitaine Hod battit des mains. \'ab\~En avant\~! cria Banks. +\par +\par \endash \~Oui, en avant, r\'e9p\'e9ta le capitaine, en avant\~!\~\'bb +\par +\par Le r\'e9gulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur s\rquote \'e9chapp\'e8rent coup sur coup de la trompe, les roues d\'e9cal\'e9es tourn\'e8rent lentement en mordant le macadam de la route, et voil\'e0 les trois \'e9l\'e9phants, malgr\'e9 + leur r\'e9sistance effroyable, entra\'een\'e9s \'e0 reculons, en creusant dans le sol de profondes orni\'e8res. +\par +\par }{\lang2057 \'ab\~Go ahead\~! Go ahead\~!\~\'bb hurlait le capitaine Hod. +\par +\par }{Et, le G\'e9ant d\rquote Acier allant toujours de l\rquote avant, les trois \'e9normes animaux tomb\'e8rent sur le flanc, et furent tra\'een\'e9s pendant une vingtaine de pas, sans que notre \'e9l\'e9phant par\'fbt m\'eame s\rquote en apercevoir. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! hurrah\~! hurrah\~! criait le capitaine Hod, qui n\rquote \'e9tait plus ma\'eetre de lui. On peut joindre \'e0 ses \'e9l\'e9phants tout le s\'e9ra\'ef de Sa Hautesse\~! Cela ne p\'e8sera pas plus qu\rquote une guigne \'e0 notre G\'e9ant d +\rquote Acier\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le r\'e9gulateur, et l\rquote appareil s\rquote arr\'eata. +\par +\par Rien de plus piteux \'e0 voir que les trois \'e9l\'e9phants de Sa Hautesse, la trompe affol\'e9e, les pattes en l\rquote air, qui s\rquote agitaient comme de gigantesques scarab\'e9es renvers\'e9s sur le dos\~! +\par +\par Quant au prince, non moins irrit\'e9 que honteux, il \'e9tait parti, sans m\'eame attendre la fin de l\rquote exp\'e9rience. +\par +\par Les trois \'e9l\'e9phants furent alors d\'e9tel\'e9s. Ils se relev\'e8rent, tr\'e8s visiblement humili\'e9s de leur d\'e9faite. Lorsqu\rquote ils repass\'e8rent devant le G\'e9ant d\rquote Acier, le plus grand, en d\'e9pit de son cornac, ne put s\rquote +emp\'eacher de fl\'e9chir le genou et de saluer de la trompe, comme il l\rquote avait fait devant le prince Gourou Singh. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, un Indou, le \'ab\~k\'e2mdar\~\'bb ou secr\'e9taire de Sa Hautesse, arrivait \'e0 notre campement et remettait au colonel un sac contenant dix mille roupies, l\rquote enjeu du pari perdu. +\par +\par Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec d\'e9dain\~: +\par +\par \'ab\~Pour les gens de Sa Hautesse\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. +\par +\par On ne pouvait mieux remettre \'e0 sa place le prince arrogant, qui nous avait si d\'e9daigneusement provoqu\'e9s. +\par +\par Cependant, le G\'e9ant d\rquote Acier attel\'e9, Banks donna aussit\'f4t le signal du d\'e9part, et, au milieu d\rquote un \'e9norme concours d\rquote Indous \'e9merveill\'e9s, notre train partit \'e0 grande vitesse. +\par +\par Des cris le salu\'e8rent \'e0 son passage, et bient\'f4t nous avions perdu de vue, derri\'e8re un tournant de la route, le s\'e9ra\'ef du prince Gourou Singh. +\par +\par Le lendemain, Steam-House commen\'e7a \'e0 s\rquote \'e9lever sur les premi\'e8res rampes, qui relient le pays plat \'e0 la base de la fronti\'e8re himalayenne. Ce ne fut qu\rquote un jeu pour notre G\'e9ant d\rquote +Acier, auquel les quatre-vingts chevaux enferm\'e9s dans ses flancs avaient permis de lutter sans peine contre les trois \'e9l\'e9phants du prince Gourou Singh. Il s\rquote aventura donc ais\'e9ment sur les routes ascendantes de cette r\'e9gion, sans qu +\rquote il f\'fbt n\'e9cessaire de d\'e9passer la pression normale de la vapeur. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait un spectacle curieux de voir le colosse, vomissant des gerbes d\rquote \'e9tincelles, tra\'eener avec des hennissements moins pr\'e9cipit\'e9s mais plus expansifs, les deux chars qui s\rquote \'e9 +levaient sur le lacet des chemins. La jante ray\'e9e des roues striait le sol, dont le macadam grin\'e7ait en s\rquote \'e9grenant. Il faut bien l\rquote avouer, notre pesant animal laissait apr\'e8s lui de profondes orni\'e8 +res et endommageait la route, d\'e9j\'e0 d\'e9tremp\'e9e par les pluies torrentielles. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, Steam-House s\rquote \'e9levait peu \'e0 peu, le panorama s\rquote \'e9largissait en arri\'e8re, la plaine s\rquote abaissait, et, vers le sud, l\rquote horizon, se d\'e9roulant sur un plus large p\'e9rim\'e8tre, reculait \'e0 + perte de vue. +\par +\par L\rquote effet produit \'e9tait plus sensible encore, lorsque, pendant quelques heures, la route s\rquote engageait sous les arbres d\rquote une \'e9paisse for\'eat. Quelque vaste clairi\'e8re s\rquote ouvrait-elle alors, comme une immense fen\'ea +tre sur la croupe de la montagne, le train s\rquote arr\'eatait, \endash \~un instant, si quelque humide brouillard embrumait alors le paysage, \endash \~une demi-journ\'e9e, si le paysage se dessinait plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoud +\'e9s sous la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re, nous venions longuement contempler le magnifique panorama qui se d\'e9veloppait \'e0 nos yeux. +\par +\par Cette ascension, coup\'e9e par des haltes plus ou moins prolong\'e9es, suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin. +\par +\par \'ab\~Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train monterait jusqu\rquote aux derni\'e8res cimes de l\rquote Himalaya\~! +\par +\par \endash \~Pas tant d\rquote ambition, mon capitaine, r\'e9pondait l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Il le ferait, Banks\~! +\par +\par \endash \~Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas \'e0 lui manquer bient\'f4t, et \'e0 la condition d\rquote emporter du combustible, qu\rquote il ne trouverait plus \'e0 travers les glaciers, et de l\rquote +air respirable, qui lui ferait d\'e9faut \'e0 deux mille toises de hauteur. Mais nous n\rquote avons que faire de d\'e9passer la zone habitable de l\rquote Himalaya. Lorsque le G\'e9ant d\rquote Acier aura atteint l\rquote +altitude moyenne des sanitarium, il s\rquote arr\'eatera dans quelque site agr\'e9able, sur la lisi\'e8re d\rquote une for\'eat alpestre, au milieu d\rquote une atmosph\'e8re rafra\'eechie par les courants sup\'e9rieurs de l\rquote +espace. Notre ami Munro aura transport\'e9 son bungalow de Calcutta dans les montagnes du N\'e9paul, voil\'e0 tout, et nous y s\'e9journerons tant qu\rquote il le voudra.\~\'bb +\par +\par Ce lieu de halte, o\'f9 nous devions camper pendant quelques mois, fut heureusement trouv\'e9 dans la journ\'e9e du 25 juin. Depuis quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins praticable, soit qu\rquote elle f\'fbt incompl\'e8tement \'e9 +tablie, soit que les pluies l\rquote eussent ravin\'e9e trop profond\'e9ment. Le G\'e9ant d\rquote Acier eut l\'e0 \'ab\~du tirage\~\'bb, comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour d\'e9 +vorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, ajout\'e9s au foyer de K\'e2louth, suffisaient \'e0 accro\'eetre la pression de la vapeur, mais il ne fut jamais n\'e9 +cessaire de charger les soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une tension de sept atmosph\'e8res, \endash \~tension qui ne fut point d\'e9pass\'e9e. +\par +\par Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s\rquote aventurait sur un territoire \'e0 peu pr\'e8s d\'e9sert. De bourgades ou de villages, il ne s\rquote en rencontrait plus. \'c0 peine quelques habitations isol\'e9 +es, parfois une ferme, perdue dans ces grandes for\'eats de pins qui h\'e9rissent la croupe m\'e9ridionale des contreforts. Trois ou quatre fois, de rares montagnards nous salu\'e8rent de leurs interjections admiratives. \'c0 + voir cet appareil merveilleux s\rquote \'e9lever dans la montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible hauteur de la fronti\'e8re n\'e9palaise\~? +\par +\par Enfin, dans cette journ\'e9e du 25 juin, Banks nous jeta une derni\'e8re fois le mot\~: \'ab\~Halte\~!\~\'bb qui terminait cette premi\'e8re partie de notre voyage dans l\rquote Inde septentrionale. Le train s\rquote arr\'eatait au milieu d\rquote un +e vaste clairi\'e8re, pr\'e8s d\rquote un torrent, dont l\rquote eau limpide devait suffire \'e0 tous les besoins d\rquote un campement de quelques mois. De l\'e0, le regard pouvait embrasser la plaine sur un p\'e9rim\'e8tre de cinquante \'e0 + soixante milles. +\par +\par Steam-House se trouvait alors \'e0 trois cent vingt-cinq lieues de son point de d\'e9part, \'e0 deux mille m\'e8tres environ au-dessus du niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se perdait \'e0 vingt-cinq mille pieds dans les airs. + +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017375}CHAPITRE XV\line Le p\'e2l de Tand\'eet.{\*\bkmkend _Toc98017375} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses compagnons, l\rquote ing\'e9nieur Banks, le capitaine Hod, le Fran\'e7ais Maucler, et interrompre pendant quelques pages le r\'e9cit de ce voyage, dont la premi\'e8re partie, comprenant l +\rquote itin\'e9raire de Calcutta \'e0 la fronti\'e8re indo-chinoise, se termine \'e0 la base des montagnes du Thibet. +\par +\par On se rappelle l\rquote incident qui avait marqu\'e9 le passage de Steam-House \'e0 Allahabad. Un num\'e9ro du journal de la ville, dat\'e9 du 25 mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette nouvelle, souvent r\'e9pandue, toujours d\'e9 +mentie, \'e9tait-elle vraie cette fois\~? Sir Edward Munro, apr\'e8s des d\'e9tails si pr\'e9cis, pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin \'e0 se faire justice du r\'e9volt\'e9 de 1857\~? +\par +\par On en jugera. +\par +\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 depuis cette nuit du 7 au 8 mars, pendant laquelle Nana Sahib, accompagn\'e9 de Balao Rao, son fr\'e8re, escort\'e9 de ses plus fid\'e8les compagnons d\rquote armes, et suivi de l\rquote Indou K\'e2 +lagani, avait quitt\'e9 les caves d\rquote Adjuntah. +\par +\par Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les \'e9troits d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra, apr\'e8s avoir travers\'e9 la Tapi, qui va se jeter \'e0 la c\'f4te ouest de la p\'e9ninsule, pr\'e8s de Surate. Il se trouvait alors \'e0 cent milles d +\rquote Adjuntah, dans une partie peu fr\'e9quent\'e9e de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait quelque s\'e9curit\'e9. +\par +\par L\rquote endroit \'e9tait bien choisi. +\par +\par Les monts Sautpourra, de m\'e9diocre hauteur, commandent au sud le bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronn\'e9e par les monts Vindhyas. Ces deux cha\'eenes, courant presque parall\'e8lement l\rquote une \'e0 l\rquote autre, enchev +\'eatrent leurs ramifications et m\'e9nagent, dans ce pays accident\'e9, des retraites difficiles \'e0 d\'e9couvrir. Mais si les Vindhyas, \'e0 la hauteur du vingt-troisi\'e8me degr\'e9 de latitude, coupent l\rquote Inde presque enti\'e8rement de l +\rquote ouest \'e0 l\rquote est, en formant un des grands c\'f4t\'e9s du triangle central de la p\'e9ninsule, il n\rquote en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne d\'e9passent pas le soixante-quinzi\'e8me degr\'e9 de longitude, et viennent s\rquote +y souder au mont Kaligong. +\par +\par L\'e0, Nana Sahib se trouvait \'e0 l\rquote entr\'e9e du pays des Gounds, redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, imparfaitement soumises, qu\rquote il voulait pousser \'e0 la r\'e9volte. +\par +\par Un territoire de deux cents milles carr\'e9s, une population de plus de trois millions d\rquote habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont M.\~Rousselet consid\'e8re les habitants comme autochtones et dans lequel les ferments de r\'e9 +bellion sont toujours pr\'eats \'e0 lever. C\rquote est l\'e0 une importante portion de l\rquote Indoustan, et, \'e0 vrai dire, elle n\rquote est que nominalement sous la domination anglaise. Le railway de Bombay \'e0 Allahabad traverse bien cette contr +\'e9e du sud-ouest au nord-est, il jette m\'eame un embranchement jusqu\rquote au centre de la province de Nagpore, mais les tribus sont rest\'e9es sauvages, r\'e9fractaires \'e0 toute id\'e9e de civilisation, impatientes du joug europ\'e9en, en somme, tr +\'e8s difficiles \'e0 r\'e9duire dans leurs montagnes, \endash \~et Nana Sahib le savait bien. +\par +\par C\rquote \'e9tait donc l\'e0 qu\rquote il avait voulu tout d\rquote abord chercher asile, afin d\rquote \'e9chapper aux recherches de la police anglaise, en attendant l\rquote heure de provoquer le mouvement insurrectionnel. +\par +\par Si le nabab r\'e9ussissait dans son entreprise, si les Gounds se levaient \'e0 sa voix et marchaient \'e0 sa suite, la r\'e9volte pourrait rapidement prendre une extension consid\'e9rable. +\par +\par En effet\~; au nord du Goudwana, c\rquote est le Bundelkund, qui comprend toute la r\'e9gion montagneuse situ\'e9e entre le plateau sup\'e9rieur des Vindhyas et l\rquote important cours d\rquote eau de la Jumna. Dans ce pays, couvert ou plut\'f4t h\'e9 +riss\'e9 des plus belles for\'eats vierges de l\rquote Indoustan, vit un peuple de Bound\'e9las, fourbe et cruel, chez lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent volontiers et trouvent facilement refuge\~; l\'e0 +, se masse une population de deux millions et demi d\rquote habitants sur une surface de vingt-huit mille kilom\'e8tres carr\'e9s\~; l\'e0, les provinces sont rest\'e9es barbares\~; l\'e0, vivent encore de ces vieux partisans, qui lutt\'e8 +rent contre les envahisseurs sous Tippo Sahib\~; l\'e0, sont n\'e9s les c\'e9l\'e8bres \'e9trangleurs Thugs, si longtemps l\rquote \'e9pouvante de l\rquote Inde, fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait d\rquote +innombrables victimes\~; l\'e0, les bandes de Pindarris ont exerc\'e9 presque impun\'e9ment les plus odieux massacres\~; l\'e0, pullulent encore ces terribles Dacoits, secte d\rquote empoisonneurs qui marchent sur les traces des Thugs\~; l\'e0, enfin, s +\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 r\'e9fugi\'e9 Nana Sahib lui-m\'eame, apr\'e8s avoir \'e9chapp\'e9 aux troupes royales, ma\'eetresses de Jansie\~; l\'e0, il avait d\'e9pist\'e9 toutes les recherches, avant d\rquote aller demander un asile plus s\'fb +r aux inaccessibles retraites de la fronti\'e8re indo-chinoise. +\par +\par \'c0 l\rquote est du Goudwana, c\rquote est le Khondistan, ou pays des Khounds. Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces sanglants adeptes des \'ab\~m\'e9riahs\~\'bb +, ou sacrifices humains, que les Anglais ont tant de peine \'e0 d\'e9truire, ces sauvages dignes d\rquote \'eatre compar\'e9s aux naturels des \'eeles les plus barbares de la Polyn\'e9sie, contre lesquels, de 1840 \'e0 1854, le major g\'e9n\'e9 +ral John Campbell, les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de p\'e9nibles et longues exp\'e9ditions, \endash \~fanatiques pr\'eats \'e0 tout oser, lorsque, sous quelque pr\'e9texte religieux, une puissante main les pousserait en avant. + +\par +\par \'c0 l\rquote ouest du Goudwana, c\rquote est un pays de quinze cent mille \'e0 deux millions d\rquote \'e2mes, occup\'e9 par les Bh\'eels, puissants autrefois dans le Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divis\'e9s en clans, r\'e9pandus dans toute la r\'e9 +gion des Vindhyas, presque toujours ivres de cette eau-de-vie que leur fournit l\rquote arbre de \'ab\~mhowah\~\'bb, mais braves, audacieux, robustes, agiles, l\rquote oreille toujours ouverte au \'ab\~kisri\~\'bb +, qui est leur cri de guerre et de pillage. +\par +\par On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette r\'e9gion centrale de la p\'e9ninsule, au lieu d\rquote une simple insurrection militaire, il esp\'e9rait, cette fois, provoquer un mouvement national, auquel prendraient part les Indous de toute caste. + +\par +\par Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le pays, afin d\rquote agir efficacement sur les populations dans la mesure que les circonstances permettaient. Donc, n\'e9cessit\'e9 de trouver un asile s\'fbr, momentan\'e9 +ment du moins, quitte \'e0 l\rquote abandonner, s\rquote il devenait suspect. +\par +\par Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l\rquote avaient suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans toute la pr\'e9sidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la m\'ea +me immunit\'e9, n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 sa ressemblance avec son fr\'e8re. Depuis sa fuite jusqu\rquote aux fronti\'e8res du N\'e9paul, l\rquote attention n\rquote avait plus \'e9t\'e9 attir\'e9e sur sa personne, et l\rquote +on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris pour Nana Sahib, il e\'fbt \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, \endash \~ce qu\rquote il fallait \'e9viter \'e0 tout prix. +\par +\par Ainsi donc, pour ces deux fr\'e8res unis dans la m\'eame pens\'e9e, marchant au m\'eame but, un unique asile \'e9tait n\'e9cessaire. Quant \'e0 le trouver, cela ne devait \'eatre ni long ni difficile dans ces d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra. +\par +\par Et, en effet, cet asile fut tout d\rquote abord indiqu\'e9 par un des Indous de la troupe, un Gound, qui connaissait la vall\'e9e jusque dans ses plus profondes retraites. +\par +\par Sur la rive droite d\rquote un petit affluent de la Nerbudda se trouvait un p\'e2l abandonn\'e9, nomm\'e9 le p\'e2l de Tandit. +\par +\par Le p\'e2l, c\rquote est moins qu\rquote un village, \'e0 peine un hameau, une r\'e9union de huttes, souvent m\'eame une habitation isol\'e9e. La nomade famille, qui l\rquote occupe, est venue s\rquote y fixer temporairement. Apr\'e8s avoir br\'fbl\'e9 + quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. Mais, comme le pays n\rquote est rien moins que s\'fbr, la maison a pris l\rquote aspect d\rquote un f +ortin. Un rang de palissades l\rquote entoure, et elle peut se d\'e9fendre contre une surprise. Cach\'e9e, d\rquote ailleurs, dans quelque \'e9pais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de cactus et de broussailles, il n\rquote est pas ais\'e9 + de la d\'e9couvrir. +\par +\par Le plus ordinairement, le p\'e2l couronne quelque monticule, sur le revers d\rquote une vall\'e9e \'e9troite, entre deux contreforts escarp\'e9s, au milieu d\rquote imp\'e9n\'e9trables futaies. Il ne semble pas que des cr\'e9 +atures humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, point\~; de sentiers qui y donnent acc\'e8s, on ne voit pas trace. Pour l\rquote atteindre, il faut quelquefois remonter le lit ravin\'e9 d\rquote un torrent, dont l\rquote +eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne laisse aucun vestige apr\'e8s lui. Dans la saison chaude, on s\rquote y mouille jusqu\rquote \'e0 la cheville, dans la saison froide, jusqu\rquote aux genoux, et rien n\rquote indique qu\rquote un \'ea +tre vivant y a pass\'e9. En outre, une avalanche de roches, que la main d\rquote un enfant suffirait \'e0 pr\'e9cipiter, \'e9craserait quiconque tenterait d\rquote arriver au p\'e2l contre la volont\'e9 de ses habitants. +\par +\par Cependant, si isol\'e9s qu\rquote ils soient dans leurs aires inaccessibles, les Gounds peuvent rapidement communiquer de p\'e2l \'e0 p\'e2l. Du haut de ces croupes in\'e9 +gales des Sautpourra, les signaux se propagent en quelques minutes sur vingt lieues de pays. C\rquote est un feu allum\'e9 \'e0 la cime d\rquote une roche aigu\'eb, c\rquote est un arbre chang\'e9 en torche gigantesque, c\rquote est une simple fum\'e9 +e qui empanache le sommet d\rquote un contrefort. On sait ce que cela signifie. L\rquote ennemi, c\rquote est-\'e0-dire un d\'e9tachement de soldats de l\rquote arm\'e9e royale, une escouade d\rquote agents de la police anglaise, a p\'e9n\'e9tr\'e9 + dans la vall\'e9e, remonte le cours de la Nerbudda, fouille les gorges de la cha\'eene, en qu\'eate de quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri de guerre, si familier \'e0 l\rquote oreille des montagnards, devient cri d\rquote +alarme. Un \'e9tranger le confondrait avec le hululement des oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne s\rquote y trompe pas. Il faut veiller, on veille\~; il faut fuir, on fuit. Les p\'e2ls suspects sont abandonn\'e9s, br\'fbl\'e9 +s m\'eame. Ces nomades se r\'e9fugient en d\rquote autres retraites, qu\rquote ils abandonneront encore, s\rquote ils sont press\'e9s de trop pr\'e8s, et, sur ces terrains recouverts de cendres, les agents de l\rquote autorit\'e9 + ne trouvent plus que des ruines. +\par +\par C\rquote \'e9tait \'e0 l\rquote un de ces p\'e2ls, \endash \~le p\'e2l de Tand\'eet, \endash \~que Nana Sahib et les siens \'e9taient venus demander refuge. L\'e0, les avait tout d\rquote abord conduits le fid\'e8le Gound d\'e9vou\'e9 \'e0 + la personne du nabab. L\'e0, ils s\rquote install\'e8rent dans la journ\'e9e du 12 mars. +\par +\par Le premier soin des deux fr\'e8res, d\'e8s qu\rquote ils eurent pris possession du p\'e2l de Tand\'eet, fut d\rquote en reconna\'eetre soigneusement les abords. Ils observ\'e8rent dans quelle direction et \'e0 quelle port\'e9e le regard pouvait s\rquote +\'e9tendre. Ils se firent indiquer quelles \'e9taient les habitations les plus rapproch\'e9es, et s\rquote enquirent de ceux qui les occupaient. La position de cette croupe isol\'e9e, que couronnait le p\'e2l de Tand\'eet, au milieu d\rquote un massif d +\rquote arbres, ils l\rquote \'e9tudi\'e8rent, et se rendirent finalement compte de l\rquote impossibilit\'e9 d\rquote y avoir acc\'e8s, sans suivre le lit d\rquote un torrent, le torrent de Nazzur, qu\rquote ils venaient de remonter eux-m\'eames. +\par +\par Le p\'e2l de Tand\'eet offrait donc toutes les conditions de s\'e9curit\'e9, d\rquote autant mieux qu\rquote il s\rquote \'e9levait au-dessus d\rquote un souterrain, dont les secr\'e8tes issues s\rquote ouvraient sur le flanc du contrefort, e +t permettaient de s\rquote enfuir, le cas \'e9ch\'e9ant. +\par +\par Nana Sahib et son fr\'e8re n\rquote auraient pu trouver un plus s\'fbr asile. +\par +\par Mais il ne suffisait pas \'e0 Balao Rao de savoir ce qu\rquote \'e9tait actuellement le p\'e2l de Tand\'eet, il voulait apprendre ce qu\rquote il avait \'e9t\'e9, et, pendant que le nabab visitait l\rquote int\'e9rieur du fortin, il continua d\rquote +interroger le Gound. +\par +\par \'ab\~Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce p\'e2l est-il abandonn\'e9\~? +\par +\par \endash \~Depuis plus d\rquote un an, r\'e9pondit le Gound. +\par +\par \endash \~Qui l\rquote habitait\~? +\par +\par \endash \~Une famille de nomades, qui n\rquote y est rest\'e9e que quelques mois. +\par +\par \endash \~Pourquoi l\rquote ont-ils quitt\'e9\~? +\par +\par \endash \~Parce que le sol, destin\'e9 \'e0 les nourrir, ne pouvait plus leur assurer la nourriture. +\par +\par \endash \~Et depuis leur d\'e9part, personne, \'e0 ta connaissance, n\rquote y a cherch\'e9 refuge\~? +\par +\par \endash \~Personne. +\par +\par \endash \~Jamais un soldat de l\rquote arm\'e9e royale, jamais un agent de la police n\rquote a mis le pied dans l\rquote enceinte de ce p\'e2l\~? +\par +\par \endash \~Jamais. +\par +\par \endash \~Aucun \'e9tranger ne l\rquote a visit\'e9\~? +\par +\par \endash \~Aucun\'85 r\'e9pondit le Gound, si ce n\rquote est une femme. +\par +\par \endash \~Une femme\~? r\'e9pliqua vivement Balao Rao. +\par +\par \endash \~Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par \endash \~Quelle est cette femme\~? +\par +\par \endash \~Ce qu\rquote elle est, je l\rquote ignore, r\'e9pondit le Gound. D\rquote o\'f9 elle vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vall\'e9e, personne n\rquote en sait plus que moi sur son compte\~! Est-ce une \'e9trang\'e8 +re, est-ce une Indoue, on n\rquote a jamais pu le savoir\~!\~\'bb +\par +\par Balao Rao r\'e9fl\'e9chit un instant\~; puis, reprenant\~: \'ab\~Que fait cette femme\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Elle va, elle vient, r\'e9pondit le Gound. Elle vit uniquement d\rquote aum\'f4nes. On a pour elle, dans toute la vall\'e9e, une sorte de v\'e9n\'e9ration superstitieuse. Plusieurs fois, je l\rquote ai re\'e7ue dans mon propre p\'e2 +l. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu\rquote elle est muette, et je ne serais pas \'e9tonn\'e9 qu\rquote elle le f\'fbt. La nuit, on la voit se promener, tenant \'e0 la main une branche r\'e9sineuse allum\'e9e. Aussi, ne la conna\'ee +t-on que sous le nom de la \'ab\~Flamme Errante\~!\~\'bb +\par +\par \endash \~Mais, dit Balao Rao, si cette femme conna\'eet le p\'e2l de Tand\'eet, ne peut-elle y revenir pendant que nous l\rquote occuperons, et n\rquote avons-nous rien \'e0 craindre d\rquote elle\~? +\par +\par \endash \~Rien, r\'e9pondit le Gound. Cette femme n\rquote a pas sa raison. Sa t\'eate ne lui appartient plus\~; ses yeux ne regardent pas ce qu\rquote ils voient\~; ses oreilles n\rquote \'e9coutent pas ce qu\rquote elles entendent\~; sa lan +gue ne sait plus prononcer une parole\~! Elle est ce que serait une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du dehors. C\rquote est une folle, et, une folle, c\rquote est une morte qui continue \'e0 vivre\~!\~\'bb +\par +\par Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, venait de tracer le portrait d\rquote une \'e9trange cr\'e9ature, tr\'e8s connue dans la vall\'e9e, la \'ab\~Flamme Errante\~\'bb de la Nerbudda. +\par +\par C\rquote \'e9tait une femme, dont la figure p\'e2le, belle encore, vieillie et non vieille, mais priv\'e9e de toute expression, n\rquote indiquait ni l\rquote origine, ni l\rquote \'e2ge. On e\'fbt dit que ses yeux hagards venaient de se fermer \'e0 + la vie intellectuelle sur quelque effroyable sc\'e8ne, qu\rquote ils continuaient \'e0 voir \'ab\~en dedans.\~\'bb +\par +\par \'c0 cette cr\'e9ature inoffensive et priv\'e9e de sa raison, les montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, comme pour toutes les populations sauvages, sont des \'eatres sacr\'e9s que prot\'e8 +ge un superstitieux respect. Aussi recevait on hospitali\'e8rement la Flamme Errante partout o\'f9 elle se pr\'e9sentait. Aucun p\'e2l ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle avait faim, on la couchait lorsqu\rquote +elle tombait de fatigue, sans attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus formuler. +\par +\par Depuis combien de temps durait cette existence\~? D\rquote o\'f9 venait cette femme\~? Vers quelle \'e9poque avait-elle apparu dans le Goudwana\~? Il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de le pr\'e9ciser. Pourquoi se promenait-elle, une flamme \'e0 la main\~? \'c9 +tait-ce pour guider ses pas\~? \'c9tait-ce pour \'e9loigner les fauves\~? on n\rquote e\'fbt pu le dire. Il lui arrivait de dispara\'eetre pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors\~? Quittait-elle les d\'e9fil\'e9 +s des monts Sautpourra pour les gorges des Vindhyas\~? S\rquote \'e9garait-elle au del\'e0 de la Nerbudda, jusque dans le Malwa ou le Bundelkund\~? Nul ne le savait. Plus d\rquote une fois, tant + son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait pris fin. Mais non\~! On la revoyait revenir toujours la m\'eame, sans que ni la fatigue, ni la maladie, ni le d\'e9nuement, parussent avoir \'e9prouv\'e9 sa nature, si fr\'ea +le en apparence. +\par +\par Balao Rao avait \'e9cout\'e9 l\rquote Indou avec une extr\'eame attention. Il se demandait toujours s\rquote il n\rquote y avait pas quelque danger dans cette circonstance que la Flamme Errante connaissait le p\'e2l de Tand\'eet, qu\rquote elle y avait d +\'e9j\'e0 cherch\'e9 refuge, que son instinct pouvait l\rquote y ramener. +\par +\par Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les siens savaient o\'f9 se trouvait actuellement cette folle. +\par +\par \'ab\~Je l\rquote ignore, r\'e9pondit le Gound. Voil\'e0 plus de six mois que personne ne l\rquote a revue dans la vall\'e9e. Il est donc possible qu\rquote elle soit morte. Mais enfin, repar\'fbt-elle et rev\'eent-elle au p\'e2l de Tand\'eet, il n +\rquote y aurait rien \'e0 redouter de sa pr\'e9sence. Ce n\rquote est qu\rquote une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous \'eates. Elle entrerait, elle s\rquote assoirait \'e0 + votre foyer, pour un jour, pour deux jours, puis elle rallumerait sa r\'e9sine \'e9teinte, vous quitterait, et recommencerait \'e0 errer de maison en maison. C\rquote est l\'e0 toute sa vie. D\rquote +ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu\rquote il est probable qu\rquote elle ne reviendra jamais. Celle qui \'e9tait d\'e9j\'e0 morte d\rquote esprit doit \'eatre maintenant morte de corps\~!\~\'bb +\par +\par Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident \'e0 Nana Sahib, et lui-m\'eame n\rquote y attacha bient\'f4t plus aucune importance. +\par +\par Un mois apr\'e8s leur arriv\'e9e au p\'e2l de Tand\'eet, le retour de la Flamme Errante n\rquote avait pas \'e9t\'e9 signal\'e9 dans la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017376}CHAPITRE XVI\line La Flamme Errante.{\*\bkmkend _Toc98017376} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta cach\'e9 dans le p\'e2l. Il voulait donner aux autorit\'e9s anglaises le temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, soit en se lan\'e7ant sur de fausses pistes. +\par +\par Si, pendant le jour, les deux fr\'e8res ne sortaient pas, leurs fid\'e8les parcouraient la vall\'e9e, visitaient les villages et les hameaux, annon\'e7aient \'e0 mots couverts la prochaine apparition d\rquote un \'ab\~redoutable moulti\~\'bb, moiti\'e9 + dieu, moiti\'e9 homme, et ils pr\'e9paraient les esprits \'e0 un soul\'e8vement national. +\par +\par La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient \'e0 quitter leur retraite. Ils s\rquote aventuraient jusque sur les rives de la Nerbudda. Ils allaient de village en village, de p\'e2l en p\'e2l, en attendant l\rquote heure \'e0 + laquelle ils pourraient parcourir avec quelque s\'e9curit\'e9 le domaine des rajahs inf\'e9od\'e9s aux Anglais. Nana Sahib savait, d\rquote ailleurs, que plusieurs semi-ind\'e9pendants, impatients du joug \'e9tranger, se rallieraient \'e0 + sa voix. Mais, en ce moment, il ne s\rquote agissait que des populations sauvages du Goudwana. +\par +\par Ces Bh\'eels barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu civilis\'e9s que les naturels des \'eeles du Pacifique, le Nana les trouva pr\'eats \'e0 se lever, pr\'eats \'e0 le suivre. Si, par prudence, il ne se fit conna\'eetre qu\rquote \'e0 + deux ou trois puissants chefs de tribu, cela suffit \'e0 lui prouver que son nom seul entra\'eenerait plusieurs millions de ces Indous, qui sont r\'e9partis sur le plateau central de l\rquote Indoustan. +\par +\par Lorsque les deux fr\'e8res \'e9taient rentr\'e9s au p\'e2l de Tand\'eet, ils se rendaient mutuellement compte de ce qu\rquote ils avaient entendu, vu, fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes parts la nouvelle que l\rquote +esprit de r\'e9volte soufflait comme un vent d\rquote orage dans la vall\'e9e de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient qu\rquote \'e0 jeter le \'ab\~kisri\~\'bb, le cri de guerre des montagnards, et \'e0 se pr\'e9 +cipiter sur les cantonnements militaires de la pr\'e9sidence. +\par +\par Le moment n\rquote \'e9tait pas venu. +\par +\par Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contr\'e9e comprise entre les monts Sautpourra et les Vindhyas f\'fbt en feu. Il fallait encore que l\rquote incendie p\'fbt gagner de proche en proche. Donc, n\'e9cessit\'e9 d\rquote entasser les \'e9l\'e9 +ments combustibles dans les provinces voisines de la Nerbudda, qui \'e9taient plus directement sous l\rquote autorit\'e9 anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du Ma +lwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il importait de faire un immense foyer, pr\'eat \'e0 s\rquote allumer. Mais Nana Sahib, avec raison, ne voulait s\rquote en rapporter qu\rquote \'e0 + lui seul du soin de visiter les anciens partisans de l\rquote insurrection de 1857, tous ces natifs, qui, rest\'e9s fid\'e8les \'e0 sa cause et n\rquote ayant jamais cru \'e0 sa mort, s\rquote attendaient \'e0 le voir repara\'eetre de jour en jour. + +\par +\par Un mois apr\'e8s son arriv\'e9e au p\'e2l de Tand\'eet, Nana Sahib crut pouvoir agir en toute s\'e9curit\'e9. Il pensa que le fait de sa r\'e9apparition dans la province avait \'e9t\'e9 reconnu faux. Des affid\'e9 +s le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la pr\'e9sidence de Bombay avait fait pour op\'e9rer sa capture. Il savait que, pendant les premiers jours, l\rquote autorit\'e9 s\rquote \'e9tait livr\'e9e aux recher +ches les plus actives, mais sans r\'e9sultat. Le p\'eacheur d\rquote Aurungabad, l\rquote ancien prisonnier du Nana, \'e9tait tomb\'e9 sous le poignard, et nul n\rquote avait pu soup\'e7onner que le faquir fugitif f\'fbt le nabab Dandou-Pant, dont la t +\'eate venait d\rquote \'eatre mise \'e0 prix. Une semaine apr\'e8s, les rumeurs s\rquote apais\'e8rent, les aspirants \'e0 la prime de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana Sahib retomba dans l\rquote oubli. +\par +\par Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d\rquote \'eatre reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tant\'f4t sous le costume d\rquote un parsi, tant\'f4t sous celui d\rquote un simple ra\'efot, un jour seul, un autre accompagn +\'e9 de son fr\'e8re, il commen\'e7a \'e0 s\rquote \'e9loigner du p\'e2l de Tand\'eet, \'e0 remonter vers le nord, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la Nerbudda, et m\'eame au del\'e0 du revers septentrional des Vindhyas. +\par +\par Un espion, qui e\'fbt voulu le suivre dans toutes ses d\'e9marches, l\rquote aurait trouv\'e9 \'e0 Indore, d\'e8s le 12 avril. +\par +\par L\'e0, dans cette capitale du royaume d\rquote Holcar, Nana Sahib, tout en conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec la nombreuse population rurale, employ\'e9e \'e0 la culture des champs de pavots. C\rquote \'e9 +taient des Rihillas, des M\'e9kranis, des Valayalis, ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes d\'e9serteurs de l\rquote arm\'e9e native, qui se cachaient sous l\rquote habit du paysan indou. +\par +\par Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court vers le nord, sur la fronti\'e8re occidentale du Bundelkund, et, le 19 avril, \'e0 travers une magnifique vall\'e9e dans laquelle les dattiers et les manguiers se multiplient \'e0 profusi +on, il arrivait \'e0 Souari. +\par +\par L\'e0 s\rquote \'e9l\'e8vent de curieuses constructions, d\rquote une tr\'e8s haute antiquit\'e9. Ce sont des \'ab\~topes\~\'bb, sortes de tumuli, coiff\'e9s de d\'f4mes h\'e9misph\'e9riques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au nord de la vall +\'e9e. De ces monuments fun\'e9raires, de ces demeures des morts, dont les autels, consacr\'e9s aux rites bouddhiques, sont abrit\'e9s sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis tant de si\'e8cles, sortirent, \'e0 + la voix de Nana Sahib, des centaines de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour \'e9chapper aux terribles repr\'e9sailles des Anglais, un mot suffit \'e0 leur faire comprendre ce que le nabab attendait de leur concours\~; un geste suffirait, l\rquote +heure venue, \'e0 les jeter en masse sur les envahisseurs. +\par +\par Le 24 avril, Nana Sahib \'e9tait \'e0 Bhilsa, le chef-lieu d\rquote un district important du Malwa, et, dans les ruines de l\rquote ancienne ville, il rassemblait des \'e9l\'e9ments de r\'e9volte, que ne lui e\'fbt pas fournis la nouvelle. +\par +\par Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, pr\'e8s de la fronti\'e8re du royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cit\'e9 de Sangor, non loin de l\rquote endroit o\'f9 le g\'e9n\'e9ral sir Hugh Rose livra aux insurg\'e9 +s une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de Maudanpore, la clef des d\'e9fil\'e9s des Vindhyas. +\par +\par L\'e0, le nabab fut rejoint par son fr\'e8re, que K\'e2lagani accompagnait, et tous deux se firent conna\'eetre des chefs des principales tribus, dont ils \'e9taient absolument s\'fbrs. Dans ces conciliabules, les pr\'e9liminaires d\rquote +une insurrection g\'e9n\'e9rale furent discut\'e9s et arr\'eat\'e9s. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao op\'e9reraient au sud, leurs alli\'e9s devaient man\'9cuvrer sur le revers septentrional des Vindhyas. +\par +\par Avant de regagner la vall\'e9e de la Nerbudda, les deux fr\'e8res voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s\rquote aventur\'e8rent le long de la Keyne, sous le couvert de teks g\'e9ants, de bambous colosses, \'e0 l\rquote +abri de ces innombrables multipliants qui semblent destin\'e9s \'e0 envahir l\rquote Inde enti\'e8re. L\'e0, furent enr\'f4l\'e9s de nombreux et farouches adeptes parmi ce mis\'e9rable personnel qui exploite, pour le compte du +rajah, les riches mines diamantif\'e8res du territoire. Ce rajah, dit M.\~Rousselet, \'ab\~comprenant la position que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a pr\'e9f\'e9r\'e9 le r\'f4le d\rquote un riche propri\'e9taire foncier \'e0 + celui d\rquote un insignifiant principicule.\~\'bb Riche propri\'e9taire, il l\rquote est en effet\~! La r\'e9gion adamantif\'e8re qu\rquote il poss\'e8de s\rquote \'e9tend sur une longueur de trente kilom\'e8tres au nord de Pannah, et l\rquote +exploitation de ses mines de diamants, les plus estim\'e9s sur les march\'e9s de B\'e9nar\'e8s et d\rquote Allahabad, emploie un grand nombre d\rquote Indous. Mais, chez ces malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait d\'e9capiter d\'e8 +s que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib devait trouver des milliers de partisans, pr\'eats \'e0 se faire tuer pour l\rquote ind\'e9pendance de leur pays, et il les trouva. +\par +\par \'c0 partir de ce point, les deux fr\'e8res redescendirent vers la Nerbudda, afin de regagner le p\'e2l de Tand\'eet. Cependant, avant d\rquote aller provoquer le soul\'e8vement du sud, qui devait co\'efncider avec celui du nord, ils voulurent s\rquote +arr\'eater \'e0 Bhopal. C\rquote est une importante ville musulmane, qui est rest\'e9e la capitale de l\rquote islamisme dans l\rquote Inde, et dont la b\'e9gum demeura fid\'e8le aux Anglais pendant toute la p\'e9riode insurrectionnelle. +\par +\par Nana Sahib et Balao Rao, accompagn\'e9s d\rquote une douzaine de Gounds, arriv\'e8rent \'e0 Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces f\'eates du Moharum, institu\'e9es pour c\'e9l\'e9brer le renouvellement de l\rquote ann\'e9 +e musulmane. Tous deux avaient rev\'eatu le costume des \'ab\~joguis\~\'bb, sinistres mendiants religieux, arm\'e9s de longs poignards \'e0 lame arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal ni danger. +\par +\par Les deux fr\'e8res, m\'e9connaissables sous ce d\'e9guisement, avaient suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des nombreux \'e9l\'e9phants, qui portaient sur leurs dos des \'ab\~tadzias\~\'bb, sorte de petits temples hauts de vingt pieds +\~; ils avaient pu se m\'ealer aux musulmans, richement v\'eatus de tuniques brod\'e9es d\rquote or et coiff\'e9s de toques de mousseline\~; ils s\rquote \'e9taient confondus dans les rangs des musiciens, des soldats, des bayad\'e8res, des jeunes g +ens travestis en femmes, \endash \~bizarre agglom\'e9ration qui donnait \'e0 cette c\'e9r\'e9monie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fid\'e8les, ils avaient pu \'e9 +changer une sorte de signe ma\'e7onnique, familier aux anciens r\'e9volt\'e9s de 1857. +\par +\par Le soir venu, tout ce monde s\rquote \'e9tait port\'e9 vers le lac qui baigne le faubourg oriental de la ville. +\par +\par L\'e0, au milieu de cris assourdissants, de d\'e9tonations d\rquote armes \'e0 feu, de cr\'e9pitations de p\'e9tards, \'e0 la lueur de milliers de torches, tous ces fanatiques pr\'e9cipit\'e8rent les tadzias dans les eaux du lac. Les f\'eates du Moharum +\'e9taient finies. +\par +\par \'c0 ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son \'e9paule. Il se retourna. Un Bengali \'e9tait \'e0 ses c\'f4t\'e9s. +\par +\par Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons d\rquote armes de Lucknow. Il l\rquote interrogea du regard. +\par +\par Le Bengali se borna \'e0 murmurer les mots suivants, que Nana Sahib entendit sans qu\rquote un geste e\'fbt trahi son \'e9motion. +\par +\par \'ab\~Le colonel Munro a quitt\'e9 Calcutta. +\par +\par \endash \~O\'f9 est-il\~? +\par +\par \endash \~Il \'e9tait hier \'e0 B\'e9nar\'e8s. +\par +\par \endash \~O\'f9 va-t-il\~? +\par +\par \endash \~\'c0 la fronti\'e8re du N\'e9paul. +\par +\par \endash \~Dans quel but\~? +\par +\par \endash \~Pour y s\'e9journer quelques mois. +\par +\par \endash \~Et ensuite\~?\'85 +\par +\par \endash \~Revenir \'e0 Bombay.\~\'bb Un sifflement retentit. Un Indou, se glissant \'e0 travers la foule, arriva pr\'e8s de Nana Sahib. +\par +\par C\rquote \'e9tait K\'e2lagani. +\par +\par \'ab\~Pars \'e0 l\rquote instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le nord. Attache-toi \'e0 lui. Impose-toi par quelque service rendu, et risque ta vie, s\rquote il le faut. Ne le quitte pas avant qu\rquote il n\rquote ait redescendu au del +\'e0 des Vindhyas, jusqu\rquote \'e0 la vall\'e9e de la Nerbudda. Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa pr\'e9sence.\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani se contenta de r\'e9pondre par un signe affirmatif, et disparut dans la foule. Un geste du nabab \'e9tait pour lui un ordre. Dix minutes apr\'e8s, il avait quitt\'e9 Bhopal. \'c0 ce moment, Balao Rao s\rquote approcha de son fr\'e8re. \'ab\~ +Il est temps de partir, lui dit-il. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le jour au p\'e2l de Tand\'eet. +\par +\par \endash \~En route.\~\'bb Tous deux, suivis de leurs Gounds, remont\'e8rent la rive septentrionale du lac jusqu\rquote \'e0 une ferme isol\'e9e. L\'e0, des chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C\rquote \'e9 +taient de ces chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture tr\'e8s \'e9pic\'e9e, et qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. \'c0 huit heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le nabab voulait arriver avant l +\rquote aube au p\'e2l do Tand\'eet, ce n\rquote \'e9tait que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour dans la vall\'e9e pass\'e2t inaper\'e7u. +\par +\par La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux. +\par +\par Nana Sahib et Balao Rao, l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre, ne se parlaient pas, mais la m\'eame pens\'e9e occupait leur esprit. De cette excursion au del\'e0 des Vindhyas, ils rapport\'e8rent plus que l\rquote espoir, la certitude que d\rquote +innombrables partisans se ralliaient \'e0 leur cause. Le plateau central de l\rquote Inde \'e9tait tout entier dans leurs mains. Les cantonnements militaires, r\'e9partis sur ce vaste territoire, ne pourraient r\'e9sister aux premiers assauts des insurg +\'e9s. Leur an\'e9antissement ferait place libre \'e0 la r\'e9volte, qui ne tarderait pas \'e0 \'e9lever d\rquote un littoral \'e0 l\rquote autre toute une muraille d\rquote Indous fanatis\'e9s, contre laquelle viendrait se briser l\rquote arm\'e9 +e royale. +\par +\par Mais, en m\'eame temps, Nana Sahib songeait \'e0 cet heureux coup du sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de quitter Calcutta, o\'f9 il \'e9tait difficile de l\rquote atteindre. D\'e9sormais, aucun de ses mouvements n\rquote \'e9 +chapperait au nabab. Sans qu\rquote il p\'fbt s\rquote en douter, la main de K\'e2lagani le guiderait vers cette sauvage contr\'e9e des Vindhyas, et, l\'e0, nul ne pourrait le soustraire au supplice que lui r\'e9servait la haine de Nana Sahib. +\par +\par Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s\rquote \'e9tait dit entre le Bengali et son fr\'e8re. Ce ne fut qu\rquote aux abords du p\'e2l de Tand\'eet, pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se borna \'e0 + le lui apprendre en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Munro a quitt\'e9 Calcutta et se dirige vers Bombay. +\par +\par \endash \~La route de Bombay, s\rquote \'e9cria Balao Rao, va jusqu\rquote au rivage de l\rquote oc\'e9an Indien\~! +\par +\par \endash \~La route de Bombay, cette fois, r\'e9pondit Nana Sahib, s\rquote arr\'eatera aux Vindhyas\~!\~\'bb Cette r\'e9ponse disait tout. +\par +\par Les chevaux repartirent au galop et se lanc\'e8rent \'e0 travers le massif d\rquote arbres, qui se dressait \'e0 la lisi\'e8re de la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par Il \'e9tait alors cinq heures du matin. Le jour commen\'e7ait \'e0 se faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient d\rquote arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le p\'e2l. +\par +\par Les chevaux s\rquote arr\'eat\'e8rent en cet endroit et furent laiss\'e9s \'e0 la garde de deux Gounds, charg\'e9s de les conduire au plus proche village. +\par +\par Les autres suivirent les deux fr\'e8res, qui gravissaient les marches tremblantes sous l\rquote eau du torrent. +\par +\par Tout \'e9tait tranquille. Les premiers bruits du jour n\rquote avaient pas encore interrompu le silence de la nuit. +\par +\par Soudain, un coup de feu \'e9clata et fut suivi de plusieurs autres. En m\'eame temps, ces cris se faisaient entendre\~: +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! hurrah\~! en avant\~!\~\'bb +\par +\par Un officier, pr\'e9c\'e9dant une cinquantaine de soldats de l\rquote arm\'e9e royale, apparut sur la cr\'eate du p\'e2l. +\par +\par \'ab\~Feu\~! Que pas un ne s\rquote \'e9chappe\~!\~\'bb cria-t-il encore. +\par +\par Nouvelle d\'e9charge, dirig\'e9e presque \'e0 bout portant sur le groupe de Gounds qui entourait Nana Sahib et son fr\'e8re. +\par +\par Cinq ou six Indous tomb\'e8rent. Les autres, se rejetant dans le lit du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la for\'eat. +\par +\par \'ab\~Nana Sahib\~! Nana Sahib\~!\~\'bb cri\'e8rent les Anglais, en s\rquote engageant dans l\rquote \'e9troit ravin. +\par +\par Alors, un de ceux qui avaient \'e9t\'e9 frapp\'e9s mortellement, se redressa, la main tendue vers eux. +\par +\par \'ab\~Mort aux envahisseurs\~!\~\'bb cria-t-il d\rquote une voix terrible encore, et il retomba sans mouvement. +\par +\par L\rquote officier s\rquote approcha du cadavre. +\par +\par \'ab\~Est-ce bien Nana Sahib\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \~C\rquote est lui, r\'e9pondirent deux soldats du d\'e9tachement, qui, pour avoir tenu garnison \'e0 Cawnpore, connaissaient parfaitement le nabab. +\par +\par \endash \~Aux autres, maintenant\~!\~\'bb cria l\rquote officier. Et tout le d\'e9tachement se jeta dans la for\'eat \'e0 la poursuite des Gounds. \'c0 peine avait-il disparu, qu\rquote une ombre se glissait sur l\rquote escarpement que couronnait le p +\'e2l. C\rquote \'e9tait la Flamme Errante, envelopp\'e9e d\rquote un long pagne brun, que le cordon d\rquote un langouti serrait \'e0 la ceinture. La veille au soir, cette folle avait \'e9t\'e9 le guide inconscient de l\rquote +officier anglais et de ses hommes. Rentr\'e9e dans la vall\'e9e depuis la veille, elle regagnait machinalement le p\'e2l de Tand\'eet, vers lequel une sorte d\rquote instinct la ramenait. Mais, cette fois, l\rquote \'e9trange cr\'e9ature, que l\rquote +on croyait muette, laissait \'e9chapper de ses l\'e8vres un nom, rien qu\rquote un seul, celui du massacreur de Cawnpore\~! \'ab\~Nana Sahib\~! Nana Sahib\~!\~\'bb r\'e9p\'e9tait-elle, comme si l\rquote image du nabab, par quelque +inexplicable pressentiment, se f\'fbt dress\'e9e dans son souvenir. +\par +\par Ce nom fit tressaillir l\rquote officier. Il s\rquote attacha aux pas de la folle. Celle-ci ne parut pas m\'eame le voir, ni les soldats qui la suivirent jusqu\rquote au p\'e2l. \'c9tait-ce donc l\'e0 que s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 le nabab dont la t +\'eate \'e9tait mise \'e0 prix\~? L\rquote officier prit les mesures n\'e9cessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s\rquote y furent engag\'e9s, il les accueillit par une d\'e9 +charge, qui en jeta plusieurs \'e0 terre, et, parmi eux, le chef de l\rquote insurrection des Cipayes. +\par +\par Telle fut la rencontre que le t\'e9l\'e9graphe signala le jour m\'eame au gouverneur de la pr\'e9sidence de Bombay. Ce t\'e9l\'e9gramme se r\'e9pandit dans toute la p\'e9ninsule, les journaux le reproduisirent imm\'e9diatement, et ce + fut ainsi que le colonel Munro put en prendre connaissance \'e0 la date du 26 mai, dans la Gazette d\rquote Allahabad. +\par +\par Il n\rquote y avait pas \'e0 douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son identit\'e9 avait \'e9t\'e9 constat\'e9e, et le journal pouvait dire avec raison\~: \'ab\~Le royaume de l\rquote Inde n\rquote a plus rien \'e0 craindre d\'e9 +sormais du cruel rajah qui lui a co\'fbt\'e9 tant de sang\~!\~\'bb +\par +\par Cependant, la folle, apr\'e8s avoir quitt\'e9 le p\'e2l, descendait le lit du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d\rquote un feu interne, qui se serait soudainement rallum\'e9 en elle, et, machinalement, ses l\'e8vres laissaient \'e9 +chapper le nom du nabab. +\par +\par Elle arriva ainsi \'e0 l\rquote endroit o\'f9 gisaient les cadavres, et s\rquote arr\'eata devant celui qui avait \'e9t\'e9 reconnu par les soldats de Lucknow. La figure contract\'e9e de ce mort semblait encore menacer. On e\'fbt dit qu\rquote apr\'e8s n +\rquote avoir v\'e9cu que pour la vengeance, la haine survivait en lui. +\par +\par La folle s\rquote agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps trou\'e9 de balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda longuement, puis, se relevant et secouant la t\'eate, elle descendit lentement le lit du Nazzur. +\par +\par Mais alors, la Flamme Errante \'e9tait retomb\'e9e dans son indiff\'e9rence habituelle, et sa bouche ne r\'e9p\'e9tait plus le nom maudit de Nana Sahib. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN DE LA PREMI\'c8RE PARTIE +\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017377}DEUXIEME PARTIE{\*\bkmkend _Toc98017377} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017378}CHAPITRE I\line Notre sanitarium.{\*\bkmkend _Toc98017378} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les incommensurables de la cr\'e9ation\~!\~\'bb cette expression superbe, dont le min\'e9ralogiste Ha\'fcy s\rquote est servi pour qualifier les Andes am\'e9ricaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l\rquote appliquait \'e0 l\rquote +ensemble de cette cha\'eene de l\rquote Himalaya, que l\rquote homme est encore impuissant \'e0 mesurer avec une pr\'e9cision math\'e9matique\~? +\par +\par Tel est le sentiment que j\rquote \'e9prouve \'e0 l\rquote aspect de cette r\'e9gion incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine Hod, Banks et moi nous allons s\'e9journer pendant quelques semaines. +\par +\par \'ab\~Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit l\rquote ing\'e9nieur, mais leur cime doit \'eatre regard\'e9e comme inaccessible, puisque l\rquote organisme humain ne peut fonctionner \'e0 de telles hauteurs, o\'f9 l\rquote air n\rquote +est plus assez dense pour suffire aux besoins de la respiration\~!\~\'bb +\par +\par Une barri\'e8re de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, longue de deux mille cinq cents kilom\'e8tres, qui se dresse depuis le soixante-douzi\'e8me m\'e9ridien jusqu\rquote au quatre-vingt-quinzi\'e8me, en couvrant deux pr\'e9 +sidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le Bouthan et le N\'e9paul\~; \endash \~une cha\'eene, dont la hauteur moyenne, sup\'e9rieure d\rquote un tiers \'e0 la cime du Mont-Blanc, comprend trois zones distinctes, la premi\'e8 +re, haute de cinq mille pieds, plus temp\'e9r\'e9e que la plaine inf\'e9rieure, donnant une moisson de bl\'e9 pendant l\rquote hiver, une moisson de riz pendant l\rquote \'e9t\'e9\~; la deuxi\'e8me, de cinq \'e0 + neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du printemps\~; la troisi\'e8me, de neuf mille pieds \'e0 vingt-cinq mille, couverte d\rquote \'e9paisses glaces, qui, m\'eame en la saison chaude, d\'e9fient les rayons solaires\~; \endash \~\'e0 + travers cette grandiose tumescence du globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne \'e0 vingt mille pieds d\rquote altitude, et qui, incessamment menac\'e9es par les avalanches, ravin\'e9 +es par les torrents, envahies par les glaciers, ne permettent d\rquote aller de l\rquote Inde au Thibet qu\rquote au prix de difficult\'e9s extr\'eames\~; \endash \~au-dessus de cette cr\'eate, tant\'f4t arrondie en larges coupoles, tant\'f4 +t rase comme la Table du cap de Bonne-Esp\'e9rance, sept \'e0 huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le Doukia et le Kinchinjunga, qui s\rquote \'e9l\'e8vent au del\'e0 de sept mille m\'e8 +tres, le Dhiodounga \'e0 huit mille, le Dawaghaliri \'e0 huit mille cinq cents, le Tchamoulari \'e0 huit mille sept cents, le mont Everest, dressant \'e0 neuf mille m\'e8tres son pic du haut duquel l\rquote \'9cil d\rquote un observateur parcourrait une p +\'e9riph\'e9rie \'e9gale \'e0 celle de la France enti\'e8re\~; \endash \~un entassement de montagnes, enfin, que les Alpes sur les Alpes, les Pyr\'e9n\'e9es sur les Andes, ne d\'e9passeraient pas dans l\rquote \'e9 +chelle des hauteurs terrestres, tel est ce soul\'e8vement colossal, dont le pied des plus hardis ascensionnistes ne foulera peut-\'eatre jamais les derni\'e8res cimes, et qui s\rquote appelle les monts Himalaya\~! +\par +\par Les premiers gradins de ces propyl\'e9es gigantesques sont largement et fortement bois\'e9s. On y trouve encore divers repr\'e9sentants de cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone sup\'e9rieure, vont c\'e9der la place aux vastes for\'ea +ts de ch\'eanes, de cypr\'e8s et de pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbac\'e9es. +\par +\par Banks, qui nous donne ces d\'e9tails, nous apprend aussi que, si la ligne inf\'e9rieure des neiges descend \'e0 quatre mille m\'e8tres sur le versant indou de la cha\'eene, elle se rel\'e8ve \'e0 six mille sur le versant thib\'e9tain. Cela tient \'e0 + ce que les vapeurs, amen\'e9es par les vents du sud, sont arr\'eat\'e9es par l\rquote \'e9norme barri\'e8re. C\rquote est pourquoi, sur l\rquote autre c\'f4t\'e9, des villages ont pu s\rquote \'e9tablir jusqu\rquote \'e0 + une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d\rquote orge et de prairies magnifiques. \'c0 en croire les indig\'e8nes, il suffit d\rquote une nuit pour qu\rquote une moisson d\rquote herbe tapisse ces p\'e2turages\~! +\par +\par Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, repr\'e9sentent la gent ail\'e9e. Les ch\'e8vres y abondent, les moutons y foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l\rquote +aigle est seul \'e0 planer au-dessus de rares v\'e9g\'e9taux, qui ne sont plus que les humbles \'e9chantillons d\rquote une flore arctique. +\par +\par Mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi ce Nemrod serait-il venu dans la r\'e9gion himalayenne, s\rquote il ne s\rquote \'e9tait agi que de continuer son m\'e9tier de chasseur au gibier domestique\~? Tr\'e8 +s heureusement pour lui, les grands carnassiers, dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas faire d\'e9faut. +\par +\par En effet, au pied des premi\'e8res rampes de la cha\'eene, s\rquote \'e9tend une zone inf\'e9rieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. C\rquote est une longue plaine d\'e9clive, large de sept \'e0 huit kilom\'e8tres, humide, chaude, \'e0 v +\'e9g\'e9tation sombre, couverte de for\'eats \'e9paisses, dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden du chasseur qui aime les fortes \'e9motions de la lutte, notre campement ne le dominait que de quinze cents m\'e8tres. Il \'e9 +tait donc facile de redescendre sur ce terrain r\'e9serv\'e9, qui se gardait tout seul. +\par +\par Ainsi, il \'e9tait probable que le capitaine Hod visiterait les gradins inf\'e9rieurs de l\rquote Himalaya plus volontiers que les zones sup\'e9rieures. L\'e0, pourtant, m\'eame apr\'e8s le plus humoriste des voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore +\'e0 faire d\rquote importantes d\'e9couvertes g\'e9ographiques. +\par +\par \'ab\~On ne conna\'eet donc que tr\'e8s imparfaitement cette \'e9norme cha\'eene\~? demandai-je \'e0 Banks. +\par +\par \endash \~Tr\'e8s imparfaitement, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. L\rquote Himalaya, c\rquote est comme une sorte de petite plan\'e8te, qui s\rquote est coll\'e9e \'e0 notre globe, et qui garde ses secrets. +\par +\par \endash \~On l\rquote a parcourue, cependant, r\'e9pondis-je, on l\rquote a fouill\'e9e autant que cela a \'e9t\'e9 possible\~! +\par +\par \endash \~Oh\~! les voyageurs himalayens n\rquote ont pas manqu\'e9\~! r\'e9pondit Banks. Les fr\'e8res G\'e9 +rard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, H\'fcgel, les missionnaires Huc et Gabet, et plus r\'e9cemment les fr\'e8 +res Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et Montgomery, \'e0 la suite de travaux consid\'e9rables, ont fait conna\'eetre dans une large mesure la disposition orographique de ce soul\'e8vement. N\'e9 +anmoins, mes amis, bien des desiderata restent \'e0 r\'e9aliser. La hauteur exacte des principaux pics a donn\'e9 lieu \'e0 des rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri \'e9tait le roi de toute la cha\'eene\~; puis, apr\'e8 +s de nouvelles mesures, il a d\'fb c\'e9der la place au Kintchindjinga, qui para\'eet \'eatre d\'e9tr\'f4n\'e9 maintenant par le mont Everest. Jusqu\rquote ici, ce dernier l\rquote +emporte sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, \endash \~auquel, il est vrai, les m\'e9thodes pr\'e9cises des g\'e9om\'e8tres europ\'e9ens n\rquote ont pas encore \'e9t\'e9 appliqu\'e9es, \endash \~d\'e9 +passerait quelque peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l\rquote Himalaya qu\rquote il faudrait chercher le point le plus \'e9lev\'e9 de notre globe. Mais, en r\'e9alit\'e9, ces mesures ne pourront \'eatre consid\'e9r\'e9es comme math\'e9 +matiques que le jour o\'f9 on les aura obtenues barom\'e9triquement, et avec toutes les pr\'e9cautions que comporte cette d\'e9termination directe. Et comment les obtenir, sans emporter un barom\'e8tre \'e0 la pointe extr\'ea +me de ces pics presque inaccessibles\~? Or, c\rquote est ce qui n\rquote a encore pu \'eatre fait. +\par +\par \endash \~Cela se fera, r\'e9pondit le capitaine Hod, comme se feront, un jour, les voyages au p\'f4le sud et au p\'f4le nord\~! +\par +\par \endash \~\'c9videmment\~! +\par +\par \endash \~Le voyage jusque dans les derni\'e8res profondeurs de l\rquote Oc\'e9an\~! +\par +\par \endash \~Sans aucun doute\~! +\par +\par \endash \~Le voyage au centre de la terre\~! +\par +\par \endash \~Bravo, Hod\~! +\par +\par \endash \~Comme tout se fera\~! ajoutai-je. +\par +\par \endash \~M\'eame un voyage dans chacune des plan\'e8tes du monde solaire\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, que rien n\rquote arr\'eatait plus. +\par +\par \endash \~Non, capitaine, r\'e9pondis-je. L\rquote homme, simple habitant de la terre, ne saurait en franchir les bornes\~! Mais s\rquote il est riv\'e9 \'e0 son \'e9corce, il peut en p\'e9n\'e9trer tous les secrets. +\par +\par \endash \~Il le peut, il le doit\~! reprit Banks. Tout ce qui est dans la limite du possible doit \'eatre et sera accompli. Puis, lorsque l\rquote homme n\rquote aura plus rien \'e0 conna\'eetre du globe qu\rquote il habite\'85 +\par +\par \endash \~Il dispara\'eetra avec le sph\'e9ro\'efde qui n\rquote aura plus de myst\'e8res pour lui, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Non pas\~! reprit Banks. Il en jouira en ma\'eetre, alors, et il en tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans la contr\'e9e himalayenne, je vais vous indiquer \'e0 faire, entre autres, une curieuse d\'e9 +couverte qui vous int\'e9ressera certainement. +\par +\par \endash \~De quoi s\rquote agit-il, Banks\~? +\par +\par \endash \~Dans le r\'e9cit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d\rquote un arbre singulier, que l\rquote on appelle au Thibet \'ab\~l\rquote arbre aux dix mille images\~\'bb. Suivant la l\'e9gende indoue, Tong Kabac, le r\'e9 +formateur de la religion bouddhiste, aurait \'e9t\'e9 chang\'e9 en arbre, quelque mille ans apr\'e8s que la m\'eame aventure fut arriv\'e9e \'e0 Phil\'e9mon, \'e0 Baucis, \'e0 Daphn\'e9, ces curieux \'eatres v\'e9g\'e9 +taux de la flore mythologique. La chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre sacr\'e9, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu, \endash \~de ses yeux vu, \endash \~des caract\'e8res thib\'e9tains, distinctement form +\'e9s par les traits de leurs nervures. +\par +\par \endash \~Un arbre qui produit des feuilles imprim\'e9es\~! m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Cela vaut la peine d\rquote \'eatre v\'e9rifi\'e9, dis-je en riant. +\par +\par \endash \~V\'e9rifiez-le donc, mes amis, r\'e9pondit Banks. S\rquote il existe de ces arbres dans la partie m\'e9ridionale du Thibet, il doit s\rquote en trouver aussi dans la zone sup\'e9rieure, sur le versant sud de l\rquote +Himalaya. Donc, pendant vos excursions, cherchez ce\'85 comment dirai-je\~?\'85 ce \'ab\~sentencier\~\'bb\'85 +\par +\par \endash \~Ma foi non\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Je suis ici pour chasser, et je n\rquote ai rien \'e0 gagner au m\'e9tier d\rquote ascensionniste\~! +\par +\par \endash \~Bon, ami Hod\~! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous fera bien quelque ascension dans la cha\'eene\~? +\par +\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria le capitaine. +\par +\par \endash \~Pourquoi donc\~? +\par +\par \endash \~J\rquote ai renonc\'e9 aux ascensions\~! +\par +\par \endash \~Et depuis quand\~?\'85 +\par +\par \endash \~Depuis le jour o\'f9, apr\'e8s y avoir vingt fois risqu\'e9 ma vie, r\'e9pondit le capitaine Hod, je suis parvenu \'e0 atteindre le sommet du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais \'eatre humain n\rquote avait foul\'e9 + du pied la cime de ce pic\~! J\rquote y mettais donc quelque amour-propre\~! Enfin, apr\'e8s mille dangers, j\rquote arrive au fa\'eete, et que vois-je\~? ces mots grav\'e9s sur une roche\~: \'ab\~Durand, dentiste, 14, rue Caumartin, Paris\~!\~\'bb + Depuis lors, je ne grimpe plus\~!\~\'bb\'85 +\par +\par Brave capitaine\~! Il faut pourtant avouer qu\rquote en nous racontant cette d\'e9convenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu\rquote il \'e9tait impossible de ne pas rire de bon c\'9cur\~! +\par +\par J\rquote ai parl\'e9 plusieurs fois des \'ab\~sanitariums\~\'bb de la p\'e9ninsule. Ces stations, situ\'e9es dans la montagne, sont tr\'e8s fr\'e9quent\'e9es, pendant l\rquote \'e9t\'e9, par les rentiers, les fonctionnaires, les n\'e9gociants de l\rquote +Inde, que d\'e9vore l\rquote ardente canicule de la plaine. +\par +\par Au premier rang, il faut nommer Simla, situ\'e9e sur le trente et uni\'e8me parall\'e8le et \'e0 l\rquote ouest du soixante-quinzi\'e8me m\'e9ridien. C\rquote est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses ruisseaux, ses chalets agr\'e9 +ablement dispos\'e9s sous l\rquote ombrage des c\'e8dres et des pins, \'e0 deux mille m\'e8tres au-dessus du niveau de la mer. +\par +\par Apr\'e8s Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que domine le Kinchinjinga, \'e0 cinq cents kilom\'e8tres au nord de Calcutta, et \'e0 deux mille trois cent m\'e8tres d\rquote altitude, pr\'e8s du quatre-vingt-sixi\'e8me degr\'e9 de longitude + et du vingt-septi\'e8me degr\'e9 de latitude, \endash \~une situation ravissante dans le plus beau pays du monde. +\par +\par D\rquote autres sanitariums se sont aussi fond\'e9s en divers points de la cha\'eene himalayenne. +\par +\par Et maintenant, \'e0 ces stations fra\'eeches et saines, que rend indispensables ce br\'fblant climat de l\rquote Inde, il convient d\rquote ajouter notre Steam-House. Mais celle-l\'e0 + nous appartient. Elle offre tout le confort des plus luxueuses habitations de la p\'e9ninsule. Nous y trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie moderne, un calme que l\rquote on chercherait vainement \'e0 Simla ou \'e0 Dorjiling, o +\'f9 les Anglo-Indiens abondent. +\par +\par L\rquote emplacement a \'e9t\'e9 judicieusement choisi. La route, qui dessert la portion inf\'e9rieure de la montagne, se bifurque \'e0 cette hauteur pour relier quelques bourgades \'e9parses dans l\rquote est et dans l\rquote ouest. Le plus rapproch\'e9 + de ces villages est \'e0 cinq milles de Steam-House. Il est occup\'e9 par une race hospitali\'e8re de montagnards, \'e9leveurs de ch\'e8vres et de moutons, cultivateurs de riches champs de bl\'e9 et d\rquote orge. +\par +\par Gr\'e2ce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, il n\rquote a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans lequel nous devons s\'e9journer pendant six ou sept semaines. +\par +\par Un des contreforts, d\'e9tach\'e9 de ces capricieux cha\'eenons qui contreboutent l\rquote \'e9norme charpente de l\rquote Himalaya, nous a offert un plateau doucement ondul\'e9, long d\rquote +un mille environ sur un demi-mille de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une \'e9paisse moquette d\rquote une herbe courte, serr\'e9e, plucheuse, pourrait-on dire, et pointill\'e9e d\rquote +un semis de violettes. Des touffes de rhododendrons arborescents, grands comme de petits ch\'eanes, des corbeilles naturelles de cam\'e9lias, y forment une centaine de houppes d\rquote un effet charmant. La nature n\rquote a pas eu besoin des ouvriers d +\rquote Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute laine v\'e9g\'e9tale. Quelques milliers de graines, apport\'e9es par le vent du midi sur ce terrain f\'e9cond, un peu d\rquote eau, un peu de soleil, ont suffi \'e0 + faire ce tissu moelleux et inusable. +\par +\par Une douzaine de groupes d\rquote arbres magnifiques se d\'e9veloppent sur ce plateau. On dirait qu\rquote ils se sont d\'e9tach\'e9s, comme des irr\'e9guliers, de l\rquote immense for\'eat qui h\'e9risse les flancs du contrefort, en remontant sur les cha +\'eenons voisins, \'e0 une hauteur de six cents m\'e8tres. C\'e8dres, ch\'eanes, pendanus \'e0 longues feuilles, h\'eatres, \'e9rables, se m\'ealent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces g +\'e9ants \'e9tendent leurs derni\'e8res branches \'e0 plus de cent pieds au-dessus du sol. Ils semblent avoir \'e9t\'e9 dispos\'e9s en cet endroit pour ombrager quelque habitation foresti\'e8re. Steam-House, venue \'e0 point, a compl\'e9t\'e9 + le paysage. Les toits arrondis de ses deux pagodes se marient heureusement \'e0 toute cette ramure vari\'e9e, branches raides ou flexibles, feuilles petites et fr\'eales comme des ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies polyn\'e9 +siennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de verdure et de fleurs. Rien ne d\'e9c\'e8le la maison mobile, et il n\rquote y a plus l\'e0 qu\rquote une habitation s\'e9dentaire, fix\'e9e au sol, faite pour n\rquote en plus bouger. +\par +\par En arri\'e8re, un torrent, dont on peut suivre le lacet argent\'e9 jusqu\rquote \'e0 plusieurs mille pieds de hauteur, coule \'e0 droite du tableau sur le flanc du contrefort, et se pr\'e9cipite dans un bassin naturel qu\rquote ombrage un bouque +t de beaux arbres. +\par +\par De ce bassin, le trop-plein s\rquote \'e9chappe en ruisseau, court \'e0 travers la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un gouffre dont la profondeur \'e9chappe au regard. +\par +\par Voici comment Steam-House a \'e9t\'e9 dispos\'e9e pour la plus grande commodit\'e9 de la vie commune et le plus parfait agr\'e9ment des yeux. +\par +\par Si l\rquote on se porte \'e0 la cr\'eate ant\'e9rieure du plateau, on le voit dominer d\rquote autres croupes moins importantes du soubassement de l\rquote Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu\rquote \'e0 la +plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de l\rquote embrasser dans tout son ensemble. +\par +\par \'c0 droite, la premi\'e8re maison de Steam-House est plac\'e9e obliquement, de telle sorte que la vue de l\rquote horizon du sud est m\'e9nag\'e9e aussi bien au balcon de la v\'e9randah qu\rquote aux fen\'eatres lat\'e9rales du salon, de la salle \'e0 + manger et des cabines de gauche. De grands c\'e8dres planent au-dessus et se d\'e9coupent vigoureusement en noir sur le fond \'e9loign\'e9 de la grande cha\'eene, que tapisse une neige \'e9ternelle. +\par +\par \'c0 gauche, la seconde maison est adoss\'e9e au flanc d\rquote un \'e9norme rocher de granit, dor\'e9 par le soleil. Ce rocher, autant par sa forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques \'ab\~plum-puddings\~\'bb + de pierre, dont parle M.\~Russell-Killough dans le r\'e9cit de son voyage \'e0 travers l\rquote Inde m\'e9ridionale. De cette habitation, r\'e9serv\'e9e au sergent Mac Neil et \'e0 ses compagnons du personnel, on ne voit que le flanc. Elle est plac\'e9e +\'e0 vingt pas de l\rquote habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus importante. \'c0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de l\rquote un des toits qui la couronnent, un petit filet de fum\'e9e bleu\'e2tre s\rquote \'e9 +chappe du laboratoire culinaire de monsieur Parazard. Plus \'e0 gauche, un groupe d\rquote arbres, \'e0 peine d\'e9tach\'e9s de la for\'eat, remonte sur l\rquote \'e9paulement de l\rquote ouest, et forme le plan lat\'e9ral de ce paysage. +\par +\par Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque mastodonte. C\rquote est notre G\'e9ant d\rquote Acier. Il a \'e9t\'e9 remis\'e9 sous un berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relev\'e9e, on dirait qu\rquote il en \'ab\~broute\~\'bb + les branches sup\'e9rieures. Mais il est stationnaire. Il se repose, bien qu\rquote il n\rquote ait nul besoin de repos. Maintenant, in\'e9branlable gardien de Steam-House, comme un \'e9norme animai ant\'e9diluvien, il en d\'e9fend l\rquote entr\'e9e, +\'e0 l\rquote amorce de cette route par laquelle il a remorqu\'e9 tout ce hameau mobile. +\par +\par Par exemple, si colossal que soit notre \'e9l\'e9phant. \endash \~\'e0 moins de le d\'e9tacher par la pens\'e9e de la cha\'eene qui se dresse \'e0 six mille m\'e8tres au-dessus du plateau, \endash \~il ne para\'eet plus rien avoir de ce g\'e9 +ant artificiel dont la main de Banks a dot\'e9 la faune indoue. +\par +\par \'ab\~Une mouche sur la fa\'e7ade d\rquote une cath\'e9drale\~!\~\'bb dit le capitaine Hod, non sans un certain d\'e9pit. +\par +\par Et rien n\rquote est plus vrai. Il y a, en arri\'e8re, un bloc de granit, dans lequel on taillerait ais\'e9ment mille \'e9l\'e9phants de la grandeur du n\'f4tre, et ce bloc n\rquote est qu\rquote +un simple gradin, une des cent marches de cet escalier qui monte jusqu\rquote \'e0 la cr\'eate de la cha\'eene et que le Dwalaghiri domine de son pic aigu. +\par +\par Parfois, le ciel de ce tableau s\rquote abaisse \'e0 l\rquote \'9cil de l\rquote observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la cr\'eate moyenne de la cha\'eene, disparaissent un instant. Ce sont d\rquote \'e9 +paisses vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l\rquote Himalaya et embrument toute sa partie sup\'e9rieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, par un effet d\rquote optique, on dirait que les habitations, les arbres, les croupes voisines, et le G +\'e9ant d\rquote Acier lui-m\'eame, reprennent leur grandeur r\'e9elle. +\par +\par Il arrive aussi que, pouss\'e9s par certains vents humides, les nuages, moins \'e9lev\'e9s encore, se d\'e9roulent au-dessous du plateau. L\rquote \'9cil ne voit plus alors qu\rquote une mer moutonnante de nu\'e9es, et le soleil provoque \'e0 + leur surface d\rquote \'e9tonnants jeux de lumi\'e8re. En haut, comme en bas, l\rquote horizon a disparu, et il semble que nous soyons transport\'e9s dans quelque r\'e9gion a\'e9rienne, en dehors des limites de la terre. +\par +\par Mais le vent change, une brise du nord, se pr\'e9cipitant par les br\'e8ches de la cha\'eene, vient balayer tout ce brouillard, la mer de vapeurs se condense presque instantan\'e9ment, la plaine remonte \'e0 l\rquote +horizon du sud, les sublimes projections de l\rquote Himalaya se profilent \'e0 nouveau sur le fond nettoy\'e9 du ciel, le cadre du tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne limite plus la port\'e9e, saisit tous les d\'e9tails d +\rquote une vue panoramique sur un horizon de soixante milles. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017379}CHAPITRE II\line Mathias Van Guitt.{\*\bkmkend _Toc98017379} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me r\'e9veilla d\'e8s l\rquote aube. Je me levai aussit\'f4t. Le capitaine Hod et son brosseur Fox \'e9taient en grande conversation dans la salle \'e0 manger de Steam-House. Je vins aussit\'f4 +t les rejoindre. +\par +\par Au m\'eame instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine l\rquote interpellait de sa voix sonore\~: +\par +\par \'ab\~Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voil\'e0 enfin arriv\'e9s \'e0 bon port\~! Cette fois, c\rquote est d\'e9finitif. Il ne s\rquote agit plus d\rquote une halte de quelques heures, mais d\rquote un s\'e9jour de quelques mois. +\par +\par \endash \~Oui, mon cher Hod, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et vous pouvez organiser vos chasses tout \'e0 votre aise. Le coup de sifflet de G\'e9ant d\rquote Acier ne vous rappellera plus au campement. +\par +\par \endash \~Tu entends, Fox\~? +\par +\par \endash \~Oui, mon capitaine, r\'e9pondit le brosseur. +\par +\par \endash \~Le ciel me vienne en aide\~! s\rquote \'e9cria Hod, mais je ne quitterai pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquanti\'e8me ne soit tomb\'e9 sous mes coups\~! Le cinquanti\'e8me, Fox\~! J\rquote ai comme une id\'e9e que celui-l\'e0 + sera particuli\'e8rement difficile \'e0 d\'e9crocher\~! +\par +\par \endash \~On le d\'e9crochera pourtant, r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~D\rquote o\'f9 vous vient cette id\'e9e, capitaine Hod\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Oh\~! Maucler, c\rquote est un pressentiment\'85 un pressentiment de chasseur, rien de plus\~! +\par +\par \endash \~Ainsi donc, dit Banks, d\'e8s aujourd\rquote hui, vous allez quitter le campement et vous mettre en campagne\~? +\par +\par \endash \~D\'e8s aujourd\rquote hui, r\'e9pondit le capitaine Hod. Nous commencerons d\rquote abord par reconna\'eetre le terrain, de mani\'e8re \'e0 explorer la zone inf\'e9rieure, en descendant jusqu\rquote aux for\'eats du Tarryani. Pourvu que les tig +res n\rquote aient pas abandonn\'e9 cette r\'e9sidence\~! +\par +\par \endash \~Pouvez-vous croire\~?\'85 +\par +\par \endash \~Eh\~! ma mauvaise chance\~! +\par +\par \endash \~Mauvaise chance\~!\'85 dans l\rquote Himalaya\~!\'85 r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Est-ce que cela est possible\~! +\par +\par \endash \~Enfin, nous verrons\~! \endash \~Vous nous accompagnerez, Maucler\~? demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi. +\par +\par \endash \~Oui, certainement. +\par +\par \endash \~Et vous, Banks\~? +\par +\par \endash \~Moi aussi, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, et je pense que Munro se joindra \'e0 vous comme je vais le faire\'85 en amateur\~! +\par +\par \endash \~Oh\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, en amateurs, soit\~! mais en amateurs bien arm\'e9s\~! Il ne s\rquote agit pas d\rquote aller se promener la canne \'e0 la main\~! Voil\'e0 qui humilierait les fauves du Tarryani\~! +\par +\par \endash \~Convenu\~! r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s\rquote adressant \'e0 son brosseur, pas d\rquote erreur, cette fois\~! Nous sommes dans le pays des tigres\~! Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, deux fusils \'e0 + balle explosive pour toi et pour Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Soyez tranquille, mon capitaine, r\'e9pondit Fox. Le gibier n\rquote aura pas \'e0 se plaindre\~!\~\'bb +\par +\par Cette journ\'e9e devait donc \'eatre consacr\'e9e \'e0 la reconnaissance de cette for\'eat du Tarryani qui h\'e9risse la partie inf\'e9rieure de l\rquote Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze heures, apr\'e8s le d\'e9 +jeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, Go\'fbmi et moi, tous bien arm\'e9s, nous descendions la route qui oblique vers la plaine, apr\'e8s avoir eu soin de laisser au campement les deux chiens, dont nous n\rquote avions que faire dans cette exp\'e9 +dition. +\par +\par Le sergent Mac Neil \'e9tait rest\'e9 \'e0 Steam-House, avec Storr, K\'e2louth et le cuisinier, afin d\rquote achever les travaux d\rquote installation. Apr\'e8s un voyage de deux mois, le G\'e9ant d\rquote Acier avait besoin d\rquote \'eatre, int\'e9 +rieurement et ext\'e9rieurement, visit\'e9, nettoy\'e9, mis en \'e9tat. Cela constituait une besogne longue, minutieuse, d\'e9licate, qui ne laisserait pas ch\'f4mer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le m\'e9canicien. +\par +\par \'c0 onze heures, nous avions quitt\'e9 le sanitarium, et, quelques minutes apr\'e8s, au premier tournant de la route, Steam-House disparaissait derri\'e8re son \'e9pais rideau d\rquote arbres. +\par +\par Il ne pleuvait plus. Sous la pouss\'e9e d\rquote un vent frais du nord-est, les nuages, plus \'ab\~d\'e9braill\'e9s\~\'bb, courant dans les hautes zones de l\rquote atmosph\'e8re, chassaient avec vitesse. Le ciel \'e9tait gris, \endash \~temp\'e9 +rature convenable pour des pi\'e9tons\~; mais, aussi, absence de ces jeux de lumi\'e8re et d\rquote ombre qui sont le charme des grands bois. +\par +\par Deux mille m\'e8tres \'e0 descendre sur un chemin direct, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 l\rquote affaire de vingt-cinq \'e0 trente minutes, si la route ne se f\'fbt allong\'e9e de toutes les sinuosit\'e9s pa +r lesquelles elle rachetait la raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d\rquote une heure et demie pour atteindre la limite sup\'e9rieure des for\'eats du Tarryani, \'e0 cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin s\rquote \'e9 +tait fait en belle humeur. +\par +\par \'ab\~Attention\~! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des tigres, des lions, des panth\'e8res, des gu\'e9pards et autres animaux bienfaisants de la r\'e9gion himalayenne\~! C\rquote est bien de d\'e9truire les fauves, mais c\rquote +est mieux de ne pas \'eatre d\'e9truit par eux\~! Donc, ne nous \'e9loignons pas les uns des autres, et soyons prudents\~!\~\'bb +\par +\par Une telle recommandation dans la bouche du d\'e9termin\'e9 chasseur avait une valeur consid\'e9rable. Aussi, chacun de nous en tint-il compte. Les carabines et les fusils furent charg\'e9s, les batteries visit\'e9es, les chiens mis au cran de s\'fbret\'e9 +. Nous \'e9tions pr\'eats \'e0 tout \'e9v\'e9nement. +\par +\par J\rquote ajouterai qu\rquote il y avait \'e0 se d\'e9fier non seulement des carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se rencontrent dans les for\'eats de l\rquote Inde. Les \'ab\~belongas\~\'bb +, les serpents verts, les serpents-fouets, et bien d\rquote autres, sont extr\'eamement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois plus consid\'e9 +rable que celui des animaux domestiques ou des hommes qui p\'e9rissent sous la dent des fauves. +\par +\par Donc, dans cette r\'e9gion du Tarryani, avoir l\rquote \'9cil \'e0 tout, regarder o\'f9 l\rquote on pose le pied, o\'f9 l\rquote on appuie la main, pr\'eater l\rquote oreille aux moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent \'e0 + travers les buissons, ce n\rquote est que stricte prudence. +\par +\par \'c0 midi et demi, nous \'e9tions entr\'e9s sous le couvert des grands arbres group\'e9s \'e0 la lisi\'e8re de la for\'eat. Leur haute ramure se d\'e9veloppait au-dessus de quelques larges all\'e9es, par lesquelles le G\'e9ant d\rquote Acier, suivi du tra +in qu\rquote il tra\'eenait d\rquote ordinaire, e\'fbt pass\'e9 facilement. En effet, cette partie de la for\'eat \'e9tait depuis longtemps am\'e9nag\'e9e pour les charrois des bois exploit\'e9s par les montagnards. Cela se voyait \'e0 de certaines orni +\'e8res fra\'eechement creus\'e9es dans la glaise molle. Ces all\'e9es principales couraient dans le sens de la cha\'eene, et, suivant la plus grande longueur du Tarryani, reliaient entre elles les clairi\'e8res m\'e9nag\'e9es \'e7a et l\'e0 + par la hache du b\'fbcheron\~; mais, de chaque c\'f4t\'e9, elles ne donnaient acc\'e8s qu\rquote \'e0 d\rquote \'e9troites sentes, qui se perdaient sous des futaies imp\'e9n\'e9trables. +\par +\par Nous suivions donc ces avenues, plut\'f4t en g\'e9om\'e8tres qu\rquote en chasseurs, de mani\'e8re \'e0 reconna\'eetre leur direction g\'e9n\'e9rale. Aucun hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De larges empreintes, cependant, r +\'e9cemment laiss\'e9es sur le sol, prouvaient que les carnassiers n\rquote avaient point abandonn\'e9 le Tarryani. +\par +\par Soudain, au moment o\'f9 nous tournions un des coudes de l\rquote all\'e9e, rejet\'e9e sur la droite par le pied d\rquote un contrefort, une exclamation du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arr\'eater. +\par +\par \'c0 vingt pas, \'e0 l\rquote angle d\rquote une clairi\'e8re, bord\'e9e de grands pendanus, s\rquote \'e9levait une construction, au moins singuli\'e8re par sa forme. Ce n\rquote \'e9tait pas une maison\~: elle n\rquote avait ni chemin\'e9e ni fen\'ea +tres. Ce n\rquote \'e9tait pas une hutte de chasseurs\~: elle n\rquote avait ni meurtri\'e8res ni embrasures. On e\'fbt plut\'f4t dit une tombe indoue, perdue au plus profond de cette for\'eat. +\par +\par En effet, qu\rquote on imagine une sorte de long cube, form\'e9 de troncs, juxtapos\'e9s verticalement, solidement fich\'e9s dans le sol, reli\'e9s \'e0 leur partie sup\'e9rieure par un \'e9pais cordon de branchages. Pour toit, d\rquote +autres troncs transversaux, fortement emmortais\'e9s dans le b\'e2ti sup\'e9rieur. Tr\'e8s \'e9videmment, le constructeur de ce r\'e9duit avait voulu lui donner une solidit\'e9 \'e0 toute \'e9preuve sur ses cinq c\'f4t\'e9 +s. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et cinq de large. D\rquote ouverture, nulle apparence, \'e0 moins qu\rquote elle ne f\'fbt cach\'e9e, sur sa face ant\'e9rieure, par un \'e9pais madrier, dont la t\'eate arrondie d\'e9passait qu +elque peu l\rquote ensemble de la construction. +\par +\par Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, singuli\'e8rement dispos\'e9es et reli\'e9es entre elles. \'c0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un n\'9cud coulant, ou plut\'f4t + une boucle, form\'e9e par une grosse tresse de lianes. +\par +\par \'ab\~Eh\~! qu\rquote est cela\~? m\rquote \'e9criai-je. +\par +\par \endash \~Cela, r\'e9pondit Banks, apr\'e8s avoir bien regard\'e9, c\rquote est tout simplement une sourici\'e8re, mais je vous laisse \'e0 penser, mes amis, quelles souris elle est destin\'e9e \'e0 prendre\~! +\par +\par \endash \~Un pi\'e8ge \'e0 tigres\~? s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Banks, un pi\'e8ge \'e0 tigres, dont la porte, ferm\'e9e par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retomb\'e9e, parce que la bascule int\'e9rieure a \'e9t\'e9 touch\'e9e par quelque animal. +\par +\par \endash \~C\rquote est la premi\'e8re fois, r\'e9pondit Hod, que je vois dans une for\'eat de l\rquote Inde un pi\'e8ge de ce genre. Une sourici\'e8re, en effet\~! Voil\'e0 qui n\rquote est pas digne d\rquote un chasseur\~! +\par +\par \endash \~Ni d\rquote un tigre, ajouta Fox. +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit Banks, mais s\rquote il s\rquote agit de d\'e9truire ces f\'e9roces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur pi\'e8ge est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me para\'eet ing\'e9nieusement dispos\'e9 + pour attirer et retenir des fauves, si m\'e9fiants et si vigoureux qu\rquote ils soient\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l\rquote \'e9quilibre de la bascule qui retenait la porte du pi\'e8ge a \'e9t\'e9 rompu, c\rquote est que probablement quelque animal s\rquote y est fait prendre. +\par +\par \endash \~Nous le saurons bien\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, et si la souris n\rquote est pas morte\~!\'85\~\'bb Le capitaine, joignant le geste aux paroles, fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l\rquote imit\'e8rent et se tinrent pr\'ea +ts \'e0 faire feu. \'c9videmment, nous ne pouvions mettre en doute que cette construction ne f\'fbt un pi\'e8ge, du genre de ceux qui se rencontrent fr\'e9quemment dans les for\'eats de la Malaisie. Mais, s\rquote il n\rquote \'e9tait pas l\rquote \'9c +uvre d\rquote un Indou, il pr\'e9sentait toutes les conditions qui rendent tr\'e8s pratiques ces engins de destruction\~: sensibilit\'e9 excessive, solidit\'e9 \'e0 toute \'e9preuve. Nos dispositions prises, le capitaine Hod, Fox et Go\'fbmi s\rquote +approch\'e8rent du pi\'e8ge dont ils voulaient d\rquote abord faire le tour. Nul interstice entre les troncs verticaux ne leur permit de regarder \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Ils \'e9cout\'e8rent avec attention. Aucun bruit ne d\'e9celait la pr\'e9sence d +\rquote un \'eatre vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu\rquote une tombe. Le capitaine Hod et ses compagnons revinrent \'e0 la face ant\'e9rieure. Ils s\rquote assur\'e8rent que le madrier mobile avait gliss\'e9 + dans deux larges rainures verticalement dispos\'e9es. Il suffisait donc de le relever pour p\'e9n\'e9trer \'e0 l\rquote int\'e9rieur du pi\'e8ge. +\par +\par \'ab\~Pas le moindre bruit\~! dit le capitaine Hod, qui avait coll\'e9 son oreille contre la porteras le moindre souffle\~! La sourici\'e8re est vide\~! +\par +\par \endash \~N\rquote importe, soyez prudents\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel Munro. Et il alla s\rquote asseoir sur un tronc d\rquote arbre, \'e0 gauche de la clairi\'e8re. Je me pla\'e7ai pr\'e8s de lui. +\par +\par \'ab\~Allons, Go\'fbmi\~!\~\'bb dit le capitaine Hod. +\par +\par Go\'fbmi, leste, bien d\'e9coupl\'e9 dans sa petite taille, agile comme un singe, souple comme un l\'e9opard, un v\'e9ritable clown indou, comprit ce que voulait le capitaine. Son adresse le d\'e9signait tout naturellement pour le service qu\rquote +on attendait de lui. Il sauta d\rquote un bond sur le toit du pi\'e8ge, et, en un instant, il eut atteint, \'e0 la force du poignet, une des perches qui formaient l\rquote armature sup\'e9rieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu\rquote \'e0 l +\rquote anneau de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu\rquote \'e0 la t\'eate du madrier qui fermait l\rquote ouverture. +\par +\par Cet anneau fut alors pass\'e9 dans un \'e9paulement m\'e9nag\'e9 \'e0 la t\'eate du madrier. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 produire un mouvement de bascule, en pesant sur l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 du levier. +\par +\par Mais alors, il fallut faire appel aux forces r\'e9unies de notre petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous all\'e2mes donc \'e0 l\rquote arri\'e8re du pi\'e8ge, afin de produire ce mouvement. +\par +\par Go\'fbmi \'e9tait rest\'e9 dans l\rquote armature, pour d\'e9gager le levier, au cas o\'f9 quelque obstacle l\rquote e\'fbt emp\'each\'e9 de fonctionner librement. +\par +\par \'ab\~Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s\rquote il est n\'e9cessaire que je me joigne \'e0 vous, j\rquote irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, je pr\'e9f\'e8re rester par le travers du pi\'e8ge. Au moins, s\rquote +il en sort un tigre, il sera salu\'e9 d\rquote une balle \'e0 son passage\~! +\par +\par \endash \~Et celui-l\'e0 comptera-t-il pour le quarante-deuxi\'e8me\~? demandai-je au capitaine. +\par +\par \endash \~Pourquoi pas\~? r\'e9pondit Hod. S\rquote il tombe sous mon coup de fusil, il sera du moins tomb\'e9 en toute libert\'e9\~! +\par +\par \endash \~Ne vendons pas la peau de l\rquote ours\'85 r\'e9pliqua l\rquote ing\'e9nieur, avant qu\rquote il ne soit par terre\~! +\par +\par \endash \~Surtout quand cet ours pourrait bien \'eatre un tigre\~!\'85 ajouta le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble\~!\~\'bb Le madrier \'e9tait pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous parv\'eenmes \'e0 l\rquote \'e9branler. Il oscilla un instant et demeura suspendu \'e0 + un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, \'e0 demi courb\'e9, sa carabine en joue, cherchait \'e0 voir si quelque \'e9norme patte ou quelque gueule haletante ne se montrait pas \'e0 l\rquote orifice du pi\'e8ge. +\par +\par Rien n\rquote apparaissait encore. +\par +\par \'ab\~Encore un effort, mes amis\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Et gr\'e2ce \'e0 Go\'fbmi, qui vint donner quelques secousses \'e0 l\rquote arri\'e8re du levier, le madrier commen\'e7a \'e0 remonter peu \'e0 peu. Bient\'f4t l\rquote ouverture fut suffisante pour livrer passage, m\'eame \'e0 un animal de grande taille. + +\par +\par Pas d\rquote animal, quel qu\rquote il f\'fbt. +\par +\par Mais il \'e9tait possible, apr\'e8s tout, qu\rquote au bruit qui se faisait autour du pi\'e8ge, le prisonnier se f\'fbt r\'e9fugi\'e9 \'e0 la partie la plus recul\'e9e de sa prison. Peut-\'eatre m\'eame n\rquote attendait-il que le moment favorable pour s +\rquote \'e9lancer d\rquote un bond, renverser quiconque s\rquote opposerait \'e0 sa fuite, et dispara\'eetre dans les profondeurs de la for\'eat. +\par +\par C\rquote \'e9tait assez palpitant. +\par +\par Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le doigt sur la g\'e2chette de sa carabine, et man\'9cuvrer de mani\'e8re \'e0 plonger son regard jusqu\rquote au fond du pi\'e8ge. +\par +\par Le madrier, \'e9tait enti\'e8rement relev\'e9 alors, et la lumi\'e8re entrait largement par l\rquote orifice. +\par +\par En ce moment, un l\'e9ger bruit de se produire \'e0 travers les parois, puis un ronflement sourd, ou plut\'f4t un formidable b\'e2illement que je trouvai tr\'e8s suspect. +\par +\par \'c9videmment, un animal \'e9tait l\'e0, qui dormait, et nous venions de le r\'e9veiller brusquement. +\par +\par Le capitaine Hod s\rquote approcha encore et braqua sa carabine sur une masse qu\rquote il vit remuer dans la p\'e9nombre. +\par +\par Soudain, un mouvement se fit \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Un cri de terreur retentit, qui fut aussit\'f4t suivi de ces mots, prononc\'e9s en bon anglais\~: +\par +\par \'ab\~Ne tirez pas, pour Dieu\~! Ne tirez pas\~!\~\'bb +\par +\par Un homme s\rquote \'e9lan\'e7a hors du pi\'e8ge. +\par +\par Notre \'e9tonnement fut tel, que, nos mains l\'e2chant l\rquote armature, le madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l\rquote orifice, qu\rquote il boucha de nouveau. +\par +\par Cependant, le personnage si inattendu qui venait d\rquote appara\'eetre, revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en pleine poitrine, et d\rquote un ton assez pr\'e9tentieux, accompagn\'e9 d\rquote un geste emphatique\~: +\par +\par \'ab\~Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n\rquote est point \'e0 un tigre du Tarryani que vous avez affaire\~!\~\'bb +\par +\par Le capitaine Hod, apr\'e8s quelque h\'e9sitation, remit sa carabine dans une position moins mena\'e7ante. +\par +\par \'ab\~\'c0 qui avons-nous l\rquote honneur de parler\~? demanda Banks, en s\rquote avan\'e7ant vers ce personnage. +\par +\par \endash \~Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers et autres mammif\'e8res pour la maison Charles Rice de Londres et la maison Hagenbeck de Hambourg\~!\~\'bb +\par +\par Puis, nous d\'e9signant d\rquote un geste circulaire\~: \'ab\~Messieurs\~?\'85 +\par +\par \endash \~Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, r\'e9pondit Banks, qui nous montra de la main. +\par +\par \endash \~En promenade dans les for\'eats de l\rquote Himalaya\~! reprit le fournisseur. Charmante excursion, en v\'e9rit\'e9\~! \'c0 vous rendre mes devoirs, messieurs, \'e0 vous les rendre\~!\~\'bb +\par +\par Quel \'e9tait cet original \'e0 qui nous avions affaire\~? Ne pouvait-on penser que sa cervelle s\rquote \'e9tait d\'e9traqu\'e9e pendant cet emprisonnement dans le pi\'e8ge \'e0 tigres\~? \'c9tait-il fou ou avait-il son bon sens\~? Enfin, \'e0 quelle cat +\'e9gorie de bimanes appartenait cet individu\~? +\par +\par Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux apprendre \'e0 conna\'eetre ce personnage singulier, qui se qualifiait de naturaliste et l\rquote avait \'e9t\'e9 en effet. +\par +\par Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de m\'e9nageries, \'e9tait un homme \'e0 lunettes, \'e2g\'e9 de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux clignotants, son nez \'e0 l\rquote \'e9vent, le remuement perp\'e9 +tuel de toute sa personne, ses gestes ultra-expressifs, appropri\'e9s \'e0 chacune des phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le type tr\'e8s connu du vieux com\'e9dien de province. Qui n\rquote a pas rencontr\'e9 + de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute l\rquote existence, limit\'e9e \'e0 l\rquote horizon d\rquote une rampe et d\rquote un rideau de fond, s\rquote est \'e9coul\'e9e entre le \'ab\~c\'f4t\'e9 cour\~\'bb et le \'ab\~c\'f4t\'e9 jardin\~ +\'bb d\rquote un th\'e9\'e2tre de m\'e9lodrame\~? Parleurs infatigables, gesticulateurs g\'eanants, poseurs infatu\'e9s d\rquote eux-m\'eames, ils portent haut, en la rejetant en arri\'e8re, leur t\'eate, trop vide dans la vieillesse pour avoir jamais +\'e9t\'e9 bien remplie dans l\rquote \'e2ge m\'fbr. Il y avait certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt. +\par +\par J\rquote ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au sujet d\rquote un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner par un geste sp\'e9cial tous les mots de son r\'f4le. +\par +\par Ainsi, dans l\rquote op\'e9ra de }{\i Masaniello}{, lorsqu\rquote il entonnait \'e0 pleine voix\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Si d\rquote un p\'eacheur Napolitain\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par son bras droit, tendu vers la salle, remuait f\'e9brilement comme s\rquote il e\'fbt tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer son hame\'e7on. Puis, continuant\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Le Ciel voulait faire un monarque, +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par tandis que l\rquote une de ses mains se dressait droit vers le z\'e9nith pour indiquer le ciel, l\rquote autre, tra\'e7ant un cercle autour de sa t\'eate fi\'e8rement relev\'e9e, figurait une couronne royale. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Rebelle aux arr\'eats du destin, +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Tout son corps r\'e9sistait violemment \'e0 une pouss\'e9e qui tendait \'e0 le rejeter en arri\'e8re, +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Il dirait en guidant sa barque\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Et alors ses deux bras, vivement ramen\'e9s de gauche \'e0 droite et de droite \'e0 gauche, comme s\rquote il e\'fbt man\'9cuvr\'e9 la godille, t\'e9moignaient de son adresse \'e0 diriger une embarcation. +\par +\par Eh bien, ces proc\'e9d\'e9s, familiers au chanteur en question, c\rquote \'e9taient, \'e0 peu pr\'e8s, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il n\rquote employait dans son langage que des termes choisis, et devait \'eatre tr\'e8s g\'eanant pour l\rquote +interlocuteur, qui ne pouvait se mettre hors du rayon de ses gestes. +\par +\par Ainsi que nous l\rquote appr\'eemes plus tard et de sa bouche m\'eame, Mathias Van Guitt \'e9tait un ancien professeur d\rquote histoire naturelle au Mus\'e9um de Rotterdam, auquel le professorat n\rquote avait pas r\'e9ussi. Il est certain que + ce digne homme devait pr\'eater \'e0 rire, et que si les \'e9l\'e8ves venaient en foule \'e0 sa chaire, c\rquote \'e9tait pour s\rquote amuser, non pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait que, las de professer sans succ\'e8 +s la zoologie th\'e9orique, il \'e9tait venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce lui r\'e9ussit mieux, et il devint le fournisseur attitr\'e9 des importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles s\rquote +approvisionnent g\'e9n\'e9ralement les m\'e9nageries publiques et priv\'e9es des deux mondes. +\par +\par Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, c\rquote est qu\rquote une importante commande de fauves pour l\rquote Europe l\rquote y avait amen\'e9. En effet, son campement n\rquote \'e9tait pas \'e0 plus de deux milles de ce pi\'e8 +ge, dont nous venions de l\rquote extraire. +\par +\par Mais pourquoi le fournisseur \'e9tait-il dans ce pi\'e8ge\~? C\rquote est ce que Banks lui demanda tout d\rquote abord, et voici ce qu\rquote il r\'e9pondit dans un langage soutenu par une grande vari\'e9t\'e9 de gestes. +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait hier. Le soleil avait d\'e9j\'e0 accompli le demi-cercle de sa rotation, diurne. La pens\'e9e me vint alors d\rquote aller visiter l\rquote un des pi\'e8ges \'e0 tigres dress\'e9 +s par mes mains. Je quittai donc mon kraal, que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et j\rquote arrivai \'e0 cette clairi\'e8re. J\rquote \'e9tais seul, mon personnel vaquait \'e0 des travaux urgents, et je n\rquote avais pas voulu l +\rquote en distraire. C\rquote \'e9tait une imprudence. Lorsque je fus devant ce pi\'e8ge, je constatai tout d\rquote abord que la trappe, form\'e9e par le madrier mobile, \'e9tait relev\'e9e. D\rquote o\'f9 je conclus, non sans quelque logique, qu +\rquote aucun fauve ne s\rquote y \'e9tait laiss\'e9 prendre. Cependant, je voulus v\'e9rifier si l\rquote app\'e2t \'e9tait toujours en place, et si le bon fonctionnement de la bascule \'e9tait assur\'e9. C\rquote est pourquoi, d\rquote +un adroit mouvement de reptation, je me glissai par l\rquote \'e9troite ouverture.\~\'bb +\par +\par La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation \'e9l\'e9gante le mouvement d\rquote un serpent qui se faufile \'e0 travers les grandes herbes. +\par +\par \'ab\~Quand je fus arriv\'e9 au fond du pi\'e8ge, reprit le fournisseur, j\rquote examinai le quartier de ch\'e8vre, dont les \'e9manations devaient attirer les h\'f4tes de cette partie de la for\'eat. L\rquote app\'e2t \'e9tait intact. J\rquote +allais me retirer, lorsqu\rquote un choc involontaire de mon bras fit jouer la bascule\~; l\rquote armature se d\'e9tendit, la trappe retomba, et je me trouvai pris \'e0 mon propre pi\'e8ge, sans aucun moyen d\rquote en pouvoir sortir.\~\'bb +\par +\par Ici, Mathias Van Guitt s\rquote arr\'eata un instant pour mieux faire comprendre toute la gravit\'e9 de sa situation. +\par +\par \'ab\~Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que j\rquote envisageai tout d\rquote abord la chose par son c\'f4t\'e9 comique. J\rquote \'e9tais emprisonn\'e9, soit\~! Pas de ge\'f4lier pour m\rquote ouvrir la porte de ma prison, d +\rquote accord\~! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant pas repara\'eetre au kraal, s\rquote inqui\'e9teraient de mon absence prolong\'e9e et se livreraient \'e0 des recherches qui t\'f4t ou tard aboutiraient. Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote +une affaire de temps. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Car que faire en un g\'eete, \'e0 moins que l\rquote on ne songe, +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par a dit un fabuliste fran\'e7ais. Je songeai donc, et des heures s\rquote \'e9coul\'e8rent sans que rien v\'eent modifier ma situation. Le soir venu, la faim se fit sentir. J\rquote imaginai que ce que j\rquote avais de mieux \'e0 faire, c\rquote \'e9 +tait de la tromper par le sommeil. Je pris donc mon parti en philosophe, et je m\rquote endormis profond\'e9ment. La nuit fut calme au milieu des grands silences de la for\'eat. Rien ne troubla mon sommeil, et peut-\'eatre dormirais-je encore, si je n +\rquote eusse \'e9t\'e9 r\'e9veill\'e9 par un bruit insolite. La trappe du pi\'e8ge se relevait, le jour entrait \'e0 flots dans mon r\'e9duit obscur, je n\rquote avais plus qu\rquote \'e0 m\rquote \'e9lancer au dehors\~!\'85 + Quel fut mon trouble, quand je vis l\rquote instrument de mort dirig\'e9 vers ma poitrine\~! Encore un instant, j\rquote allais \'eatre frapp\'e9\~! L\rquote heure de ma d\'e9livrance aurait \'e9t\'e9 la derni\'e8re de ma vie\~!\'85 + Mais monsieur le capitaine voulut bien reconna\'eetre en moi une cr\'e9ature de son esp\'e8ce\'85 et il ne me reste qu\rquote \'e0 vous remercier, messieurs, de m\rquote avoir rendu \'e0 la libert\'e9.\~\'bb +\par +\par Tel fut le r\'e9cit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut pas sans peine que nous parv\'eenmes \'e0 ma\'eetriser le sourire que provoquaient son ton et ses gestes. +\par +\par \'ab\~Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est \'e9tabli dans cette portion du Tarryani\~? +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. Comme j\rquote ai eu le plaisir de vous l\rquote apprendre, mon kraal n\rquote est pas \'e0 plus de deux milles d\rquote ici, et si vous voulez l\rquote honorer de votre pr\'e9 +sence, je serai heureux de vous y recevoir. +\par +\par \endash \~Certainement, monsieur Van Guitt, r\'e9pondit le colonel Munro, nous irons vous rendre visite\~! +\par +\par \endash \~Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et l\rquote installation d\rquote un kraal nous int\'e9ressera. +\par +\par \endash \~Chasseurs\~! s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, chasseurs\~!\~\'bb Et il ne put emp\'eacher sa physionomie d\rquote exprimer qu\rquote il n\rquote avait pour les fils de Nemrod qu\rquote une estime fort mod\'e9r\'e9e. +\par +\par \'ab\~Vous chassez les fauves\'85 pour les tuer, sans doute\~? reprit-il en s\rquote adressant au capitaine. +\par +\par \endash \~Uniquement pour les tuer, r\'e9pondit Hod. +\par +\par \endash \~Et moi, uniquement pour les prendre\~! r\'e9pliqua le fournisseur, qui eut l\'e0 un beau mouvement de fiert\'e9. +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas concurrence\~!\~\'bb riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la t\'eate. Toutefois, notre qualit\'e9 de chasseur n\rquote \'e9tait pas pour le faire revenir sur son invitation. \'ab\~ +Quand vous voudrez me suivre, messieurs\~!\~\'bb dit-il en s\rquote inclinant avec gr\'e2ce. +\par +\par Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, et une demi-douzaine d\rquote Indous apparurent au tournant de la grande all\'e9e, qui se d\'e9veloppait au del\'e0 de la clairi\'e8re. +\par +\par \'ab\~Ah\~! voil\'e0 mes gens, \'bb dit Mathias Van Guitt. +\par +\par Puis, s\rquote approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en avan\'e7ant quelque peu les l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Pas un mot de mon aventure\~! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le personnel du kraal sache que je me suis laiss\'e9 prendre \'e0 mon pi\'e8ge comme un vulgaire animal\~! Cela pourrait affaiblir le degr\'e9 + de correction que je dois toujours conserver \'e0 ses yeux\~!\~\'bb +\par +\par Un signe d\rquote acquiescement de notre part rassura le fournisseur. +\par +\par \'ab\~Ma\'eetre, dit alors un des Indous, dont l\rquote impassible et intelligente figure attira mon attention, ma\'eetre, nous vous cherchons depuis plus d\rquote une heure sans avoir\'85 +\par +\par \endash \~J\rquote \'e9tais avec ces messieurs qui veulent bien m\rquote accompagner jusqu\rquote au kraal, r\'e9pondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la clairi\'e8re, il convient de remettre ce pi\'e8ge en \'e9tat.\~\'bb +\par +\par Sur l\rquote ordre du fournisseur, les Indous proc\'e9d\'e8rent donc \'e0 la r\'e9installation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt nous invita \'e0 visiter l\rquote int\'e9rieur du pi\'e8ge. Le capitaine Hod s\rquote y glissa \'e0 + sa suite, et je le suivis. La place \'e9tait un peu \'e9troite pour le d\'e9veloppement des gestes de notre h\'f4te, qui op\'e9rait l\'e0 comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 dans un salon. \'ab\~Mes compliments, dit le capitaine Hod, apr\'e8s avoir examin +\'e9 l\rquote appareil. C\rquote est fort bien imagin\'e9\~! +\par +\par \endash \~N\rquote en doutez pas, monsieur le capitaine, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. Ce genre de pi\'e8ge est infiniment pr\'e9f\'e9rable aux anciennes fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles recourb\'e9 +s en arcs que maintient un n\'9cud coulant. Dans le premier cas, l\rquote animal s\rquote \'e9ventre\~; dans le second, il se strangule. Cela importe peu, \'e9videmment, lorsqu\rquote il ne s\rquote agit que de d\'e9truire les fauves\~! Mais, \'e0 + moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, sans aucune d\'e9t\'e9rioration\~! +\par +\par \endash \~\'c9videmment, r\'e9pondit le capitaine Hod, nous ne proc\'e9dons pas de la m\'eame mani\'e8re. +\par +\par \endash \~La mienne est peut-\'eatre la bonne\~! r\'e9pliqua le fournisseur. Si l\rquote on consultait les fauves\'85 +\par +\par \endash \~Je ne les consulte pas\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine. D\'e9cid\'e9ment, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine \'e0 s\rquote entendre. +\par +\par \'ab\~Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris au pi\'e8ge, comment faites-vous pour les en retirer\~? +\par +\par \endash \~Une cage roulante est amen\'e9e pr\'e8s de la trappe, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, les prisonniers s\rquote y jettent d\rquote eux-m\'eames, et je n\rquote ai plus qu\rquote \'e0 + les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de mes buffles domestiques.\~\'bb +\par +\par Cette phrase \'e9tait \'e0 peine achev\'e9e, que des cris se faisaient entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et \'e0 moi, fut de nous pr\'e9cipiter hors du pi\'e8ge. Que s\rquote \'e9tait-il donc pass\'e9\~? +\par +\par Un serpent-fouet, de la plus maligne esp\'e8ce, venait d\rquote \'eatre coup\'e9 en deux par la baguette qu\rquote un Indou tenait \'e0 la main, et cela, au moment m\'eame o\'f9 le venimeux reptile s\rquote \'e9lan\'e7ait sur le colonel. +\par +\par Cet Indou \'e9tait celui que j\rquote avais d\'e9j\'e0 remarqu\'e9. Son intervention rapide avait certainement sauv\'e9 sir Edward Munro d\rquote une mort imm\'e9diate, comme il nous fut donn\'e9 de le voir. +\par +\par En effet, les cris que nous avions entendus \'e9taient pouss\'e9s par un des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les derni\'e8res contorsions de l\rquote agonie. +\par +\par Par une d\'e9plorable fatalit\'e9, la t\'eate du serpent, coup\'e9e net, avait saut\'e9 sur sa poitrine, ses crochets s\rquote y \'e9taient fix\'e9s, et le malheureux, p\'e9n\'e9tr\'e9 par le subtile poison, expirait en moins d\rquote une minute, sans qu +\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 possible de lui porter secours. +\par +\par Tout d\rquote abord atterr\'e9s par cet affreux spectacle, nous nous \'e9tions ensuite pr\'e9cipit\'e9s vers le colonel Munro. +\par +\par \'ab\~Tu n\rquote as pas \'e9t\'e9 touch\'e9\~? demanda Banks, qui lui saisit pr\'e9cipitamment la main. +\par +\par \endash \~Non, Banks, rassure-toi.\~\'bb r\'e9pondit sir Edward Munro. Puis, se relevant et allant vers l\rquote Indou, auquel il devait la vie\~: \'ab\~Merci, ami, \'bb lui dit-il. L\rquote Indou, d\rquote un geste, fit comprendre qu\rquote +aucun remerciement ne lui \'e9tait d\'fb pour cela. \'ab\~Quel est ton nom\~? lui demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani, \'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017380}CHAPITRE III\line Le kraal.{\*\bkmkend _Toc98017380} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionn\'e9s, surtout dans les conditions o\'f9 elle venait de se produire. Mais la morsure du serpent-fouet, l\rquote un des plus venimeux de la p\'e9ninsule, ne pardonne pas. C\rquote \'e9 +tait une victime de plus \'e0 ajouter aux milliers que font annuellement dans l\rquote Inde ces redoutables reptiles.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid { +\cs30\b\fs36\super \chftn }{ En 1877, 1677 \'eatres humains ont p\'e9ri par la morsure des serpents. Les primes pay\'e9es par le gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent qu\rquote en cette m\'eame ann\'e9e on en a tu\'e9 127,295.}}}{ + +\par +\par On a dit, \endash \~plaisamment, je suppose, \endash \~qu\rquote il n\rquote y avait pas de serpents, autrefois, \'e0 la Martinique, et que ce sont les Anglais qui les y ont import\'e9s, lorsqu\rquote ils ont d\'fb rendre l\rquote \'eele \'e0 + la France. Les Fran\'e7ais n\rquote ont pas eu \'e0 user de ce genre de repr\'e9sailles, quand ils ont abandonn\'e9 leurs conqu\'eates de l\rquote Inde. C\rquote \'e9tait inutile, et il faut convenir que la nature s\rquote est montr\'e9e prodigue \'e0 + cet \'e9gard. +\par +\par Le corps de l\rquote Indou, sous l\rquote influence du venin, se d\'e9composait rapidement. On dut proc\'e9der \'e0 son inhumation imm\'e9diate. Ses compagnons s\rquote y employ\'e8rent, et il fut d\'e9pos\'e9 + dans une fosse assez profonde pour que les carnassiers ne pussent le d\'e9terrer. +\par +\par D\'e8s que cette triste c\'e9r\'e9monie eut \'e9t\'e9 achev\'e9e, Mathias Van Guitt nous invita \'e0 l\rquote accompagner au kraal, \endash \~invitation qui fut accept\'e9e avec empressement. +\par +\par Une demi-heure nous suffit pour atteindre l\rquote \'e9tablissement du fournisseur. Cet \'e9tablissement justifiait bien ce nom de \'ab\~kraal\~\'bb, qui est plus sp\'e9cialement employ\'e9 par les colons du sud de l\rquote Afrique. +\par +\par C\rquote \'e9tait un grand enclos oblong, dispos\'e9 au plus profond de la for\'eat, au milieu d\rquote une vaste clairi\'e8re. Mathias Van Guitt l\rquote avait am\'e9nag\'e9 avec une parfaite entente des besoins du m\'e9 +tier. Un rang de hautes palissades, perc\'e9 d\rquote une porte assez large pour livrer passage aux chariots, l\rquote entourait sur ses quatre c\'f4t\'e9s. Au fond, au milieu, une longue case, faite de troncs d\rquote arbres et de planches, servait d +\rquote unique habitation \'e0 tous les habitants du kraal. Six cages, divis\'e9es en plusieurs compartiments, mont\'e9es sur quatre roues chacune, \'e9taient rang\'e9es en \'e9querre \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 gauche de l\rquote +enceinte. Aux rugissements qui s\rquote en \'e9chappaient alors, on pouvait juger que les h\'f4tes ne leur manquaient pas. \'c0 droite, une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras p\'e2turages de la montagne, \'e9taient parqu\'e9s en plein air. C +\rquote \'e9tait l\rquote attelage ordinaire de la m\'e9nagerie roulante. Six charretiers, pr\'e9pos\'e9s \'e0 la conduite des chariots, dix Indous, sp\'e9cialement exerc\'e9s \'e0 la chasse des fauves, compl\'e9taient le personnel de l\rquote \'e9 +tablissement. +\par +\par Les charretiers \'e9taient lou\'e9s seulement pour la dur\'e9e de la campagne. Leur service consistait \'e0 conduire les chariots sur les lieux de chasse, puis \'e0 les ramener \'e0 la plus prochaine station du railway. L\'e0 +, ces chariots prenaient place sur des truks et pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit Calcutta. +\par +\par Les chasseurs, Indous de race, appartenaient \'e0 cette cat\'e9gorie de gens du m\'e9tier qu\rquote on appelle \'ab\~chikaris\~\'bb. Ils ont pour emploi de rechercher les traces des animaux f\'e9roces, de les d\'e9busquer et d\rquote en op\'e9r +er la capture. +\par +\par Tel \'e9tait le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s\rquote y trouvaient expos\'e9s, non seulement aux attaques des animaux f\'e9roces, mais aussi aux fi\'e8vres dont le Tarryani est particuli\'e8 +rement infest\'e9. L\rquote humidit\'e9 des nuits, l\rquote \'e9vaporation des ferments pernicieux du sol, la chaleur aqueuse d\'e9velopp\'e9e sous le couvert des arbres que les vapeurs solaires ne p\'e9n\'e8trent qu\rquote +imparfaitement, font de la zone inf\'e9rieure de l\rquote Himalaya une contr\'e9e malsaine. +\par +\par Et cependant, le fournisseur et ses Indous \'e9taient si bien acclimat\'e9s \'e0 cette r\'e9gion, que la \'ab\~malaria\~\'bb ne les atteignait pas plus que les tigres ou autres habitu\'e9s du Tarryani. Mais il ne nous e\'fbt pas \'e9t\'e9 permis, \'e0 + nous, de s\'e9journer impun\'e9ment dans le kraal. Cela n\rquote entrait pas, d\rquote ailleurs, dans le plan du capitaine Hod. \'c0 part quelques nuits pass\'e9es \'e0 l\rquote aff\'fbt, nous devions vivre \'e0 Steam-House, dans cette zone sup\'e9 +rieure, que les bu\'e9es de la plaine ne peuvent atteindre. +\par +\par Nous \'e9tions donc arriv\'e9s au campement de Mathias Van Guitt. La porte s\rquote ouvrit pour nous y donner acc\'e8s. +\par +\par Mathias Van Guitt paraissait \'eatre tr\'e8s particuli\'e8rement flatt\'e9 de notre visite. +\par +\par \'ab\~Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire les honneurs du kraal. Cet \'e9tablissement r\'e9pond \'e0 toutes les exigences de mon art. En r\'e9alit\'e9, ce n\rquote est qu\rquote une hutte en grand, ce que, dans la p\'e9 +ninsule, les chasseurs appellent un \'ab\~houddi\~\'bb. +\par +\par Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins luxueux. Une premi\'e8re chambre pour le ma\'eetre, une seconde pour les chikaris, une troisi\'e8me pour les charretiers\~ +; dans chacune de ces chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp\~; une quatri\'e8me salle, plus grande, servant \'e0 la fois de cuisine et de salle \'e0 manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n\rquote \'e9tait qu\rquote \'e0 l\rquote +\'e9tat rudimentaire et m\'e9ritait justement la qualification de houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus. +\par +\par Apr\'e8s avoir visit\'e9 l\rquote habitation de \'ab\~ces bimanes appartenant au premier groupe des mammif\'e8res, \'bb nous f\'fbmes convi\'e9s \'e0 voir de plus pr\'e8s la demeure des quadrup\'e8des. +\par +\par C\rquote \'e9tait la partie int\'e9ressante de l\rquote am\'e9nagement du kraal. Elle rappelait plut\'f4t la disposition d\rquote une m\'e9nagerie foraine que les installations confortables d\rquote un jardin zoologique. Il n\rquote +y manquait, en effet, que ces toiles peintes \'e0 la d\'e9trempe, suspendues au-dessus des tr\'e9teaux, et repr\'e9sentant avec des couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de velours, au milieu d\rquote +une horde bondissante de ces fauves, qui, la gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet d\rquote un Bidel ou d\rquote un Pezon h\'e9ro\'efque\~! Il est vrai, le public n\rquote \'e9tait pas l\'e0 pour envahir la loge. +\par +\par \'c0 quelques pas \'e9taient group\'e9s les buffles domestiques. Ils occupaient, \'e0 droite, une portion lat\'e9rale du kraal, dans laquelle on leur apportait quotidiennement leur ration d\rquote herbe fra\'eeche. Il e\'fbt \'e9t\'e9 + impossible de laisser ces animaux errer dans les p\'e2turages voisins. Ainsi que le dit \'e9l\'e9gamment Mathias Van Guitt, \'ab\~cette libert\'e9 de pacage, permise dans les contr\'e9es du Royaume-Uni, est incompatible avec les dangers que pr\'e9 +sentent les for\'eats himalayennes.\~\'bb +\par +\par La m\'e9nagerie proprement dite comprenait six cages, mont\'e9es sur quatre roues. Chaque cage, grillag\'e9e \'e0 sa face ant\'e9rieure, \'e9tait divis\'e9e en trois compartiments. Des portes, ou plut\'f4 +t des cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les animaux d\rquote un compartiment dans l\rquote autre pour les besoins du service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, trois panth\'e8res et deux l\'e9opards. +\par +\par Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait compl\'e9t\'e9 que lorsqu\rquote il aurait encore captur\'e9 deux l\'e9opards, trois tigres et un lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du railway la plus rapproch\'e9 +e, et prendrait la direction de Bombay. +\par +\par Les fauves, que l\rquote on pouvait facilement observer dans leurs cages, \'e9taient magnifiques, mais particuli\'e8rement f\'e9roces. Ils avaient \'e9t\'e9 trop r\'e9cemment pris pour \'eatre d\'e9j\'e0 faits \'e0 cet \'e9tat de s\'e9que +stration. Cela se reconnaissait \'e0 leurs rugissements effroyables, \'e0 leurs brusques all\'e9es et venues d\rquote une cloison \'e0 l\rquote autre, aux violents coups de patte qu\rquote ils allongeaient \'e0 travers les barreaux, fauss\'e9 +s en maint endroit. +\par +\par \'c0 notre arriv\'e9e devant les cages, ces violences redoubl\'e8rent encore, sans que Mathias Van Guitt par\'fbt s\rquote en \'e9mouvoir. +\par +\par \'ab\~Pauvres b\'eates\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Pauvres b\'eates\~! r\'e9p\'e9ta Fox. +\par +\par \endash \~Croyez-vous donc qu\rquote elles soient plus \'e0 plaindre que celles que vous tuez\~? demanda le fournisseur d\rquote un ton assez sec. +\par +\par \endash \~Moins \'e0 plaindre qu\rquote \'e0 bl\'e2mer\'85 de s\rquote \'eatre laiss\'e9 prendre\~!\~\'bb riposta le capitaine Hod. +\par +\par S\rquote il est vrai qu\rquote un long je\'fbne s\rquote impose quelquefois aux carnassiers dans les pays tels que le continent africain, o\'f9 sont rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n\rquote en est pas de m\'ea +me dans toute cette zone du Tarryani. L\'e0 abondent les bisons, les buffles, les z\'e9bus, les sangliers, les antilopes, auxquels lions, tigres et panth\'e8res donnent incessamment la chasse. En outre, les ch\'e8vres, les moutons, sans parler des \'ab\~ +ra\'efots\~\'bb qui les gardent, leur offrent une proie assur\'e9e et facile. Ils trouvent donc, dans les for\'eats de l\rquote Himalaya, \'e0 satisfaire ais\'e9ment leur faim. Aussi, leur f\'e9rocit\'e9, qui ne d\'e9sarme jamais, n\rquote a-t-elle pas d +\rquote excuse. +\par +\par C\rquote \'e9tait principalement de chair de bison et de z\'e9bu que le fournisseur nourrissait les h\'f4tes de sa m\'e9nagerie, et aux chikaris revenait le soin de les ravitailler \'e0 de certains jours. +\par +\par On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien au contraire. Le tigre lui-m\'eame a beaucoup \'e0 redouter du buffle sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu\rquote il est bless\'e9. Plus d\rquote un chasseur l\rquote a vu d\'e9 +raciner \'e0 coups de cornes l\rquote arbre sur lequel il avait cherch\'e9 refuge. Sans doute, on dit bien que l\rquote \'9cil du ruminant est une v\'e9ritable lentille grossissante, que la grandeur des objets se triple \'e0 ses yeux, que l\rquote +homme, sous cet aspect gigantesque, lui impose. On pr\'e9tend aussi que la position verticale de l\rquote \'eatre humain, en marche, est de nature \'e0 effrayer les animaux f\'e9roces, et que mieux vaut les braver debout qu\rquote accroupi ou couch\'e9. + +\par +\par Je ne sais ce qu\rquote il y a de vrai dans ces observations, mais il est certain que l\rquote homme, m\'eame quand il se redresse de toute sa taille, ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient \'e0 lui manquer, il est \'e0 peu pr +\'e8s perdu. +\par +\par Il en est ainsi du bison de l\rquote Inde, \'e0 t\'eate courte et carr\'e9e, aux cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux, \endash \~cette contexture le rapproche de son cong\'e9n\'e8re d\rquote Am\'e9rique, \endash \~aux pat +tes blanches depuis le sabot jusqu\rquote au genou, et dont la taille, mesur\'e9e de la naissance de la queue \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 du museau, compte parfois quatre m\'e8tres. Lui aussi, s\rquote il est peut-\'eatre moins farouche, lorsqu\rquote +il pa\'eet en troupe dans les hautes herbes de la plaine, devient terrible \'e0 tout chasseur qui l\rquote attaque imprudemment. +\par +\par Tels \'e9taient donc les ruminants plus particuli\'e8rement destin\'e9s \'e0 nourrir les carnassiers de la m\'e9nagerie Van Guitt. Aussi, afin de s\rquote en emparer plus s\'fbrement et presque sans danger, les chikaris cherchaient-ils de pr\'e9f\'e9 +rence \'e0 les prendre dans des trappes, d\rquote o\'f9 ils ne les retiraient que morts ou peu s\rquote en fallait. +\par +\par D\rquote ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son m\'e9tier, ne dispensait que tr\'e8s parcimonieusement la nourriture \'e0 ses h\'f4tes. Une fois par jour, \'e0 midi, quatre \'e0 cinq livres de viande leur \'e9taient distribu\'e9 +es, et rien de plus. Et m\'eame, \endash \~ce n\rquote \'e9tait certes pas pour ce motif \'ab\~dominical\~\'bb\~? \endash \~les laissait-on je\'fbner du samedi au lundi. Triste dimanche de di\'e8te, en v\'e9rit\'e9\~! Aussi, lorsque, apr\'e8 +s quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance, c\rquote \'e9tait une rage impossible \'e0 contenir, un concert de hurlements, une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient \'e0 + faire craindre qu\rquote elles ne se d\'e9molissent\~! +\par +\par Oui, pauvres b\'eates\~! serait-on tent\'e9 de r\'e9p\'e9ter avec le capitaine Hod. Mais Mathias Van Guitt n\rquote agissait pas ainsi sans raison. Cette abstinence dans la s\'e9questration \'e9pargnait des affections cutan\'e9es \'e0 ses fauves et haus +sait leur prix sur les march\'e9s de l\rquote Europe. +\par +\par Cependant, on doit ais\'e9ment l\rquote imaginer, tandis que Mathias Van Guitt nous exhibait sa collection, plut\'f4t en naturaliste qu\rquote en montreur de b\'eates, sa bouche ne ch\'f4mait pas. Au contraire. Il parlait, il contait, il + racontait, et comme les carnassiers du Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes p\'e9riodes, cela nous int\'e9ressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous quitter le kraal que lorsque la zoologie de l\rquote +Himalaya nous aurait livr\'e9 ses derniers secrets. +\par +\par \'ab\~Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m\rquote apprendre si les b\'e9n\'e9fices du m\'e9tier sont en rapport avec ses risques\~? +\par +\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit le fournisseur, ils \'e9taient autrefois tr\'e8s r\'e9mun\'e9rateurs. Cependant, depuis quelques ann\'e9es, je suis oblig\'e9 de le reconna\'eetre, les animaux f\'e9 +roces sont en baisse. Vous pourriez en juger par les prix courants de la derni\'e8re cote. Notre principal march\'e9, c\rquote est le jardin zoologique d\rquote Anvers. Volatiles, ophidiens, \'e9chantillons des familles simiennes et sauriennes, repr\'e9 +sentants des carnassiers des deux mondes, c\rquote est l\'e0 que j\rquote exp\'e9die consu\'e9tudinairement\'85\~\'bb +\par +\par Le capitaine Hod s\rquote inclina devant ce mot. \'ab\~\'85 les produits de nos aventureuses battues dans les for\'eats de la p\'e9ninsule. Quoi qu\rquote il en soit, le go\'fbt du public semble se modifier, et les prix de vente arriveront \'e0 \'ea +tre inf\'e9rieurs aux prix de revient\~! Ainsi, derni\'e8rement, une autruche m\'e2le ne s\rquote est vendue que onze cents francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panth\'e8re noire n\rquote a trouv\'e9 acqu\'e9reur qu\rquote \'e0 + seize cents francs, une tigresse de Java \'e0 deux mille quatre cents, et une famille de lions, \endash \~le p\'e8re, la m\'e8re, un oncle, deux lionceaux pleins d\rquote avenir, \endash \~\'e0 sept mille francs en bloc\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est vraiment pour rien\~! r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Quant aux proboscidiens\'85 reprit Mathias Van Guitt. +\par +\par \endash \~Proboscidiens\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels la nature a confi\'e9 une trompe. +\par +\par \endash \~Les \'e9l\'e9phants alors\~! +\par +\par \endash \~Oui, les \'e9l\'e9phants, depuis l\rquote \'e9poque quaternaire, les mastodontes dans les p\'e9riodes pr\'e9historiques\'85 +\par +\par \endash \~Je vous remercie, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut renoncer \'e0 en op\'e9rer la capture, si ce n\rquote est pour r\'e9colter leurs d\'e9fenses, car la consommation de l\rquote ivoire n\rquote a pas diminu\'e9 +. Mais, depuis que des auteurs dramatiques, \'e0 bout de proc\'e9d\'e9s, ont imagin\'e9 de les exhiber dans leurs pi\'e8ces, les impr\'e9sarios les prom\'e8nent de ville en ville, et le m\'eame \'e9l\'e9phant, courant la province avec la t +roupe ambulante, suffit \'e0 la curiosit\'e9 de tout un pays. Aussi les \'e9l\'e9phants sont-ils moins recherch\'e9s qu\rquote autrefois. +\par +\par \endash \~Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu\rquote aux m\'e9nageries de l\rquote Europe ces \'e9chantillons de la faune indoue\~?\~\'bb +\par +\par \endash \~Vous me pardonnerez, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, si \'e0 ce sujet monsieur, je me permets, sans \'eatre trop curieux, de vous poser une simple question.\~\'bb Je m\rquote inclinai en signe d\rquote acquiescement. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates Fran\'e7ais, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se reconna\'eet non seulement \'e0 votre accent, mais aussi \'e0 votre type, qui est un m\'e9lange agr\'e9able de gallo-romain et de celte. Or, comme Fran\'e7ais, vous devez n\rquote +avoir que peu de propension pour les voyages lointains, et, sans doute, vous n\rquote avez pas fait le tour du monde\~?\~\'bb +\par +\par Ici, le geste de Mathias Van Guitt d\'e9crivit un des grands cercles de la sph\'e8re. \'ab\~Je n\rquote ai pas encore eu ce plaisir\~! r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non pas si vous \'eates venu aux Indes, puisque vous y \'eates, mais si vous connaissez \'e0 fond la p\'e9ninsule indienne\~? +\par +\par \endash \~Imparfaitement encore, r\'e9pondis-je. Cependant, j\rquote ai d\'e9j\'e0 visit\'e9 Bombay, Calcutta, B\'e9nar\'e8s, Allahabad, la vall\'e9e du Gange. J\rquote ai vu leurs monuments, j\rquote ai admir\'e9\'85 +\par +\par \endash \~Eh\~! qu\rquote est cela, monsieur, qu\rquote est cela\~!\~\'bb r\'e9pondit Mathias Van Guitt, d\'e9tournant la t\'eate, tandis que sa main, f\'e9brilement agit\'e9e, exprimait un d\'e9dain supr\'eame. Puis, proc\'e9dant par hypotypose, c +\rquote est-\'e0-dire se livrant \'e0 une description vive et anim\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~Oui, qu\rquote est cela, si vous n\rquote avez pas visit\'e9 les m\'e9nageries de ces puissants rajahs, qui ont conserv\'e9 le culte des animaux superbes dont s\rquote honore le territoire sacr\'e9 de l\rquote Inde\~! Alors, monsieur, reprenez le b +\'e2ton du touriste\~! Allez dans le Guicowar rendre hommage au roi de Baroda\~! Voyez ses m\'e9nageries, qui me doivent la plupart de leurs h\'f4tes, lions du Kattyvar, ours, panth\'e8res, tchitas, lynx, tigres\~! Assistez \'e0 la c\'e9r\'e9 +monie du mariage de ses soixante mille pigeons, qui se c\'e9l\'e8bre, chaque ann\'e9e, en grande pompe\~! Admirez ses cinq cents \'ab\~boulbouls\~\'bb, rossignols de la p\'e9ninsule, dont on soigne l\rquote \'e9ducation comme s\rquote ils \'e9taient les h +\'e9ritiers du tr\'f4ne\~! Contemplez ses \'e9l\'e9phants, dont l\rquote un, vou\'e9 au m\'e9tier d\rquote ex\'e9cuteur des hautes-\'9cuvres, a pour mission d\rquote \'e9craser la t\'eate du condamn\'e9 sur la pierre du suppl\'e9e\~! Puis, t +ransportez-vous aux \'e9tablissements du rajah de Ma\'efssour, le plus riche des souverains de l\rquote Asie\~! P\'e9n\'e9trez dans ce palais o\'f9 se comptent par centaines les rhinoc\'e9ros, les \'e9l\'e9 +phants, les tigres, et tous les fauves de haut rang qui appartiennent \'e0 l\rquote aristocratie animali\'e8re de l\rquote Inde\~! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-\'eatre alors ne pourrez-vous plus \'eatre accus\'e9 d\rquote ignorance \'e0 l +\rquote endroit des merveilles de cet incomparable pays\~!\~\'bb +\par +\par Je n\rquote avais qu\rquote \'e0 m\rquote incliner devant les observations de Mathias Van Guitt. Sa fa\'e7on passionn\'e9e de pr\'e9senter les choses ne permettait \'e9videmment pas la discussion. +\par +\par Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la faune sp\'e9ciale \'e0 cette r\'e9gion du Tarryani. +\par +\par \'ab\~Quelques renseignements, s\rquote il vous pla\'eet, lui demanda-t-il, \'e0 propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie de l\rquote Inde. Bien que je ne sois qu\rquote un chasseur, je vous le r\'e9p\'e8 +te, je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et m\'eame, si je puis vous aider \'e0 prendre quelques-uns des tigres qui manquent encore \'e0 votre collection, je m\rquote y emploierai volontiers. Mais, la m\'e9 +nagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me livre \'e0 la destruction de ces animaux pour mon agr\'e9ment personnel\~!\~\'bb +\par +\par Mathias Van Guitt prit l\rquote attitude d\rquote un homme r\'e9sign\'e9 \'e0 subir ce qu\rquote il d\'e9sapprouve, mais ce qu\rquote il ne saurait emp\'eacher. Il convint, d\rquote ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre consid\'e9rable de b\'ea +tes malfaisantes, g\'e9n\'e9ralement peu demand\'e9es sur les march\'e9s de l\rquote Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis. +\par +\par \'ab\~Tuez les sangliers, j\rquote y consens, r\'e9pondit-il. Bien que ces suilliens, de l\rquote ordre des pachydermes, ne soient pas des carnaires\'85 +\par +\par \endash \~Des carnaires\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~J\rquote entends par l\'e0 qu\rquote ils sont herbivores\~; leur f\'e9rocit\'e9 est si profonde, qu\rquote ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs assez audacieux pour les attaquer\~! +\par +\par \endash \~Et les loups\~? +\par +\par \endash \~Les loups sont nombreux dans toute la p\'e9ninsule, et tr\'e8s \'e0 redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme solitaire. Ces animaux-l\'e0 ressemblent quelque peu au loup fauve de Pologne, et je n\rquote +en fais pas plus de cas que des chacals ou des chiens sauvages. Je ne nie point, d\rquote ailleurs, les ravages qu\rquote ils commettent, mais comme ils n\rquote ont aucune valeur marchande et sont +indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je vous les abandonne aussi, capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Et les ours\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Les ours ont du bon, monsieur, r\'e9pondit le fournisseur en approuvant d\rquote un signe de t\'eate. Si ceux de l\rquote Inde ne sont pas recherch\'e9s aussi avidement que leurs cong\'e9n\'e8res de la famille des oursins, ils poss\'e8dent n\'e9 +anmoins une certaine valeur commerciale qui les recommande \'e0 la bienveillante attention des connaisseurs. Le go\'fbt peut h\'e9siter entre les deux types que nous devons aux vall\'e9es du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf peut-\'ea +tre dans la p\'e9riode d\rquote hibernation, ces animaux sont presque inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts cyn\'e9g\'e9tiques d\rquote un v\'e9ritable chasseur, tel que se pr\'e9sente \'e0 mes yeux le capitaine Hod.\~\'bb +\par +\par Le capitaine s\rquote inclina d\rquote un air significatif, indiquant bien qu\rquote avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s\rquote en rapporterait qu\rquote \'e0 lui-m\'eame sur ces questions sp\'e9ciales. +\par +\par \'ab\~D\rquote ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des animaux botanophages\'85 +\par +\par \endash \~Botanophages\~? dit le capitaine. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de v\'e9g\'e9taux, et n\rquote ont rien de commun avec les esp\'e8ces f\'e9roces, dont la p\'e9ninsule s\rquote enorgueillit \'e0 juste titre. +\par +\par \endash \~Comptez-vous le l\'e9opard au nombre de ces fauves\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Sans contredit, monsieur. Ce f\'e9lin est agile, audacieux, plein de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela m\'eame, il est quelquefois plus redoutable que le tigre\'85 +\par +\par \endash \~Oh\~! fit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit Mathias Van Guitt d\rquote un ton sec, quand un chasseur n\rquote est plus assur\'e9 de trouver refuge dans les arbres, il est bien pr\'e8s d\rquote \'eatre chass\'e9 \'e0 son tour\~! +\par +\par \endash \~Et la panth\'e8re\~? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper court \'e0 cette discussion. +\par +\par \endash \~Superbe, la panth\'e8re, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, et vous pouvez voir, messieurs, que j\rquote en ai de magnifiques sp\'e9cimens\~! \'c9tonnants animaux, qui, par une singuli\'e8 +re contradiction, une antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent \'eatre dress\'e9s aux luttes de la chasse\~! Oui, messieurs, dans le Guicowar sp\'e9cialement, les rajahs exercent les panth\'e8res \'e0 ce noble exercice\~! On les am\'e8 +ne dans un palanquin, la t\'eate encapuchonn\'e9e comme un gerfaut ou un \'e9merillon\~! En v\'e9rit\'e9, ce sont de v\'e9ritables faucons \'e0 quatre pattes\~! D\'e8s que les chasseurs sont en vue d\rquote un troupeau d\rquote antilopes, la panth\'e8 +re est d\'e9chaperonn\'e9e et s\rquote \'e9lance sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu\rquote elles soient, ne peuvent d\'e9rober \'e0 ses terribles griffes\~! Oui, monsieur le capitaine, oui\~! Vous trouverez des panth\'e8 +res dans le Tarryani\~! Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-\'eatre, mais je vous pr\'e9viens charitablement que celles-l\'e0 ne sont pas apprivois\'e9es\~! +\par +\par \endash \~Je l\rquote esp\'e8re bien, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Pas plus que les lions, d\rquote ailleurs, ajouta le fournisseur, assez vex\'e9 de cette r\'e9ponse. +\par +\par \endash \~Ah\~! les lions\~! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions, s\rquote il vous pla\'eet\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces pr\'e9tendus rois de l\rquote animalit\'e9 comme inf\'e9rieurs \'e0 leurs cong\'e9n\'e8res de l\rquote antique Lybie. Ici les m\'e2les ne portent pas cette crini\'e8re qui est l\rquote +apanage du lion africain et ce ne sont plus, \'e0 mon avis, que des Samsons regrettablement tondus\~! Ils ont d\rquote ailleurs, presque enti\'e8rement disparu de l\rquote Inde centrale pour se r\'e9fugier dans le Kattyawar, le d\'e9 +sert de Theil, et dans le Tarryani. Ces f\'e9lins d\'e9g\'e9n\'e9r\'e9s, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne peuvent se retremper \'e0 la fr\'e9quentation de leurs semblables. Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l\rquote \'e9 +chelle des quadrup\'e8des. En v\'e9rit\'e9, messieurs, on peut \'e9chapper au lion\~: au tigre, jamais\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! les tigres\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui\~! les tigres\~! r\'e9p\'e9ta Fox. +\par +\par \endash \~Le tigre, r\'e9pondit Mathias Van Guitt en s\rquote animant, \'e0 lui la couronne\~! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c\rquote est justice\~! L\rquote Inde lui appartient tout enti\'e8re et se r\'e9sume en lui\~! N\rquote a-t-il pas +\'e9t\'e9 le premier occupant du sol\~? N\rquote est-ce pas son droit de consid\'e9rer comme envahisseur, non seulement les repr\'e9sentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la race solaire\~? N\rquote est-ce pas lui qui est le v\'e9 +ritable enfant de cette terre sainte de l\rquote Argavarta\~? Aussi voit-on ces admirables fauves r\'e9pandus sur toute la surface de la p\'e9ninsule, et n\rquote ont-ils pas abandonn\'e9 un seul des districts de leurs anc\'ea +tres, depuis le cap Comorin jusqu\rquote \'e0 la barri\'e8re himalayenne\~!\~\'bb +\par +\par Et le bras de Mathias Van Guitt, apr\'e8s avoir figur\'e9 un promontoire avanc\'e9 du sud, remonta au nord pour dessiner toute une cr\'eate de montagnes. +\par +\par \'ab\~Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux\~! L\'e0, ils r\'e8gnent en ma\'eetres, et malheur \'e0 qui tenterait de leur disputer ce territoire\~! Dans les Nilgheries, ils r\'f4dent en masse, comme des chats sauvages, +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Si parva licet componere magnis\~!}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Vous comprendrez, d\'e8s lors, pourquoi ces f\'e9lins superbes sont demand\'e9s sur tous les march\'e9s de l\rquote Europe et font l\rquote orgueil des belluaires\~! Quelle est la grande attraction des m\'e9nageries publiques ou priv\'e9es\~? Le tigre\~ +! Quand craignez-vous pour la vie du dompteur\~? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre\~! Quel animal les rajahs payent-ils au poids de l\rquote or pour l\rquote ornement de leurs jardins royaux\~? Le tigre\~! Qui fait prime aux bourses animali +\'e8res de Londres, d\rquote Anvers, de Hambourg\~? Le tigre\~! Dans quelles chasses s\rquote illustrent les chasseurs indiens, officiers de l\rquote arm\'e9e royale ou de l\rquote arm\'e9e native\~? Dans la chasse au tigre\~ +! Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l\rquote Inde ind\'e9pendante offrent \'e0 leurs h\'f4tes\~? On am\'e8ne un tigre royal dans une cage. La cage est plac\'e9e au milieu d\rquote une vaste plaine. Le rajah, ses invit\'e9 +s, ses officiers, ses gardes, sont arm\'e9s de lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart mont\'e9s sur de vaillants solip\'e8des\'85 +\par +\par \endash \~Solip\'e8des\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Leurs chevaux, si vous pr\'e9f\'e9rez ce mot un peu vulgaire. Mais d\'e9j\'e0 ces solip\'e8des, effray\'e9s par le voisinage du f\'e9lin, son odeur sauvage, l\rquote \'e9clair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut toute l\rquote +adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la porte de la cage est ouverte\~! Le monstre s\rquote \'e9lance, il bondit, il vole, il se jette sur les groupes \'e9pars, il immole \'e0 sa rage une h\'e9catombe de victimes\~ +! Si quelquefois il parvient \'e0 briser le cercle de fer et de feu qui l\rquote \'e9treint, le plus souvent il succombe, un contre cent\~! Mais, au moins, sa mort est glorieuse, elle est veng\'e9e d\rquote avance\~! +\par +\par \endash \~Bravo\~! monsieur Mathias Van Guitt, s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui s\rquote animait \'e0 son tour. Oui\~! cela doit \'eatre un beau spectacle\~! Oui\~! le tigre est le roi des animaux\~! +\par +\par \endash \~Une royaut\'e9 qui d\'e9fie les r\'e9volutions\~! ajouta le fournisseur. +\par +\par \endash \~Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, r\'e9pondit le capitaine Hod, moi j\rquote en ai tu\'e9, et j\rquote esp\'e8re, ne pas quitter le Tarryani avant que le cinquanti\'e8me ne soit tomb\'e9 sous mes coups\~! +\par +\par \endash \~Capitaine, dit le fournisseur en fron\'e7ant le sourcil, je vous ai abandonn\'e9 les sangliers, les loups, les ours, les buffles\~! Cela ne suffit donc pas \'e0 votre rage de chasseur\~?\~\'bb +\par +\par Je vis que notre ami Hod allait \'ab\~s\rquote emballer\~\'bb avec autant d\rquote entrain que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante. +\par +\par L\rquote un avait-il pris plus de tigres que l\rquote autre n\rquote en avait tu\'e9\~? quelle mati\'e8re \'e0 discussion\~! Valait-il mieux les capturer que les d\'e9truire\~? quelle th\'e8se \'e0 faire valoir\~! +\par +\par Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commen\'e7aient d\'e9j\'e0 \'e0 \'e9changer des phrases rapides, et, pour tout dire, \'e0 parler \'e0 la fois, sans plus se comprendre. +\par +\par Banks intervint. +\par +\par \'ab\~Les tigres, dit-il, sont les rois de la cr\'e9ation, c\rquote est entendu, messieurs, mais je me permettrai d\rquote ajouter que ce sont des rois tr\'e8s dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces excellents f\'e9lins ont d\'e9vor +\'e9 tous les t\'e9l\'e9graphistes de la station de l\rquote \'eele Sangor. On cite \'e9galement une tigresse qui, en trois ans, n\rquote a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui, dans le m\'eame espace de temps, a d\'e9 +truit cent vingt-sept personnes. C\rquote est trop, m\'eame pour des reines\~! Enfin, depuis le d\'e9sarmement des Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent cinquante-quatre individus ont p\'e9ri sous la dent des tigres. +\par +\par \endash \~Mais, monsieur, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, vous semblez oublier que ces animaux sont omophages\~? +\par +\par \endash \~Omophages\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui, mangeurs de chair crue, et m\'eame les Indous pr\'e9tendent que, lorsqu\rquote ils ont go\'fbt\'e9 une fois de la chair humaine, ils n\rquote en veulent plus d\rquote autre\~! +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur\~?\'85 dit Banks. +\par +\par \endash \~Eh bien, monsieur, r\'e9pondit en souriant Mathias Van Guitt, ils ob\'e9issent \'e0 leur nature\~!\'85 Il faut bien qu\rquote ils mangent\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017381}CHAPITRE IV\line Une reine du Tarryani.{\*\bkmkend _Toc98017381} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal. L\rquote heure \'e9tait venue de regagner Steam-House. +\par +\par En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se s\'e9paraient pas les deux meilleurs amis du monde. Si l\rquote un voulait d\'e9truire les fauves du Tarryani, l\rquote +autre voulait les prendre, et cependant il y en avait assez pour les contenter tous les deux. +\par +\par Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fr\'e9quents entre le kraal et le sanitarium. On s\rquote avertirait r\'e9ciproquement des beaux coups \'e0 faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, tr\'e8s au courant de ce genre exp\'e9 +dition, connaissant les d\'e9tours du Tarryani, \'e9taient \'e0 m\'eame de rendre service au capitaine Hod, en lui signalant des passes d\rquote animaux. Le fournisseur les mit obligeamment \'e0 sa disposition, et plus sp\'e9cialement K\'e2 +lagani. Cet Indou, bien que r\'e9cemment entr\'e9 dans le personnel du kraal, se montrait tr\'e8s entendu, et l\rquote on pouvait absolument compter sur lui. +\par +\par En revanche, le capitaine Hod promit d\rquote aider, dans la limite de ses moyens, \'e0 la capture des fauves qui manquaient au stock de Mathias Van Guitt. +\par +\par Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait probablement pas y faire de fr\'e9quentes visites, remercia encore une fois K\'e2lagani, dont l\rquote intervention l\rquote avait sauv\'e9. Il lui dit qu\rquote il serait toujours le bienvenu +\'e0 Steam-House. +\par +\par L\rquote Indou s\rquote inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction qu\rquote il \'e9prouv\'e2t \'e0 entendre ainsi parler l\rquote homme qui lui devait la vie, il n\rquote en laissa rien para\'eetre. +\par +\par Nous \'e9tions rentr\'e9s pour l\rquote heure du d\'eener. Mathias Van Guitt, on le pense bien, fit les frais de la conversation. +\par +\par \'ab\~Mille diables\~! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur\~! r\'e9p\'e9tait le capitaine Hod. Quel choix de mots\~! Quel tour d\rquote expressions\~! Seulement, s\rquote il ne voit dans les fauves que des sujets d\rquote exhibition, il se trompe +\~!\~\'bb +\par +\par Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une telle violence que nos chasseurs, si enrag\'e9s qu\rquote ils fussent, ne purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d\rquote ailleurs, les traces sont impossibles \'e0 reconna\'ee +tre, et les carnassiers, qui n\rquote aiment pas plus l\rquote eau que les chats, ne quittent pas volontiers leur g\'eete. +\par +\par Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce jour-l\'e0, le capitaine Hod, Fox, Go\'fbmi et moi, nous f\'eemes nos pr\'e9paratifs pour descendre au kraal. +\par +\par Pendant la matin\'e9e quelques montagnards vinrent nous rendre visite. Ils avaient entendu dire qu\rquote une pagode miraculeuse s\rquote \'e9tait transport\'e9e dans la r\'e9gion de l\rquote Himalaya, et un vif sentiment de curiosit\'e9 ve +nait de les conduire \'e0 Steam-House. +\par +\par Beaux types que ceux de cette race de la fronti\'e8re thib\'e9taine, indig\'e8nes aux vertus guerri\'e8res, d\rquote une loyaut\'e9 \'e0 toute \'e9preuve, pratiquant largement l\rquote hospitalit\'e9, bien sup\'e9 +rieurs, moralement et physiquement, aux Indous des plaines. +\par +\par Si la pr\'e9tendue pagode les \'e9merveilla, le G\'e9ant d\rquote Acier les impressionna jusqu\rquote \'e0 provoquer de leur part des signes d\rquote adoration. Il \'e9tait au repos, cependant. Qu\rquote auraient-ils donc \'e9prouv\'e9, ces braves gens, s +\rquote ils l\rquote avaient vu, vomissant fum\'e9e et flamme, gravir d\rquote un pas assur\'e9 les rudes rampes de leurs montagnes\~! +\par +\par Le colonel Munro fit bon accueil \'e0 ces indig\'e8nes, dont quelques-uns parcourent le plus habituellement les territoires du N\'e9paul, \'e0 la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur cette partie de la fronti\'e8re o\'f9 + Nana Sahib avait cherch\'e9 refuge, apr\'e8s la d\'e9faite des Cipayes, lorsqu\rquote il fut traqu\'e9 sur tout le territoire de l\rquote Inde. +\par +\par Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions nous-m\'eames. Le bruit de la mort du nabab \'e9tait venu jusqu\rquote \'e0 eux, et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant \'e0 ceux de ses compagnons qui lui avaient surv\'e9 +cu, il n\rquote en \'e9tait plus question. Peut-\'eatre avaient-ils \'e9t\'e9 chercher un asile plus s\'fbr jusque dans les profondeurs du Thibet\~; mais les retrouver dans cette contr\'e9e e\'fbt \'e9t\'e9 difficile. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, si le colonel Munro avait eu cette pens\'e9e, en s\rquote \'e9levant vers le nord de la p\'e9ninsule, de tirer au clair tout ce qui touchait de pr\'e8s ou de loin \'e0 Nana Sahib, cette r\'e9ponse \'e9tait bien faite pour l\rquote en d +\'e9tourner. Cependant, en \'e9coutant ces montagnards, il resta songeur et ne prit plus part \'e0 la conversation. +\par +\par Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais \'e0 un tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus particuli\'e8rement des tigres, faisaient d\rquote effrayants ravages dans la zone inf\'e9rieure de l\rquote +Himalaya. Des fermes et m\'eame des villages entiers avaient d\'fb \'eatre abandonn\'e9s par leurs habitants. Plusieurs troupeaux de ch\'e8vres et de moutons \'e9taient d\'e9j\'e0 d\'e9truits, et l\rquote on +comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indig\'e8nes. Malgr\'e9 la prime consid\'e9rable offerte au nom du gouvernement, \endash \~trois cents roupies par t\'eate de tigre, \endash \~le nombre de ces f\'e9lins ne semblait pas diminuer, et l +\rquote on se demandait si l\rquote homme n\rquote en serait pas bient\'f4t r\'e9duit \'e0 leur c\'e9der la place. +\par +\par Les montagnards ajout\'e8rent aussi ce renseignement\~: c\rquote est que les tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout o\'f9 la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre +\'e0 l\rquote aff\'fbt, on les rencontrait en grand nombre. +\par +\par \'ab\~Malfaisantes b\'eates\~!\~\'bb dirent-ils. +\par +\par Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas \'e0 l\rquote endroit des tigres les m\'eames id\'e9es que le fournisseur Mathias Van Guitt et notre ami le capitaine Hod. +\par +\par Les montagnards se retir\'e8rent, enchant\'e9s de l\rquote accueil qu\rquote ils avaient re\'e7u, et promirent de renouveler leur visite \'e0 Steam-House. +\par +\par Apr\'e8s leur d\'e9part, nos pr\'e9paratifs \'e9tant achev\'e9s, le capitaine Hod, nos deux compagnons et moi, bien arm\'e9s, pr\'eats \'e0 toute rencontre, nous descend\'eemes vers le Tarryani. +\par +\par En arrivant \'e0 la clairi\'e8re, o\'f9 se dressait le pi\'e8ge dont nous avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se pr\'e9senta \'e0 nos yeux, non sans quelque c\'e9r\'e9monie. +\par +\par Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, K\'e2lagani, \'e9taient occup\'e9s \'e0 faire passer du pi\'e8ge dans une cage roulante un tigre qui s\rquote \'e9tait laiss\'e9 prendre pendant la nuit. +\par +\par Magnifique animal, en v\'e9rit\'e9, et s\rquote il fit envie au capitaine Hod, cela va sans dire\~! +\par +\par \'ab\~Un de moins dans le Tarryani\~! murmura-t-il entre deux soupirs, qui trouv\'e8rent un \'e9cho dans la poitrine de Fox. +\par +\par \endash \~Un de plus dans la m\'e9nagerie, r\'e9pondit le fournisseur. Encore deux tigres, un lion, deux l\'e9opards, et je serai en mesure de faire honneur \'e0 mes engagements avant la fin de la campagne. Venez-vous avec moi au kraal, messieurs\~? + +\par +\par \endash \~Nous vous remercions, dit le capitaine Hod\~; mais, aujourd\rquote hui, nous chassons pour notre compte. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani est \'e0 votre disposition, capitaine Hod, r\'e9pondit le fournisseur. Il conna\'eet bien la for\'eat et peut vous \'eatre utile. +\par +\par \endash \~Nous l\rquote acceptons volontiers pour guide. +\par +\par \endash \~Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance\~! Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer\~! +\par +\par \endash \~Nous vous en laisserons\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod. Et Mathias Van Guitt, nous saluant d\rquote un geste superbe, disparut sous les arbres \'e0 la suite de la cage roulante. \'ab\~En route, dit le capitaine Hod, en route, mes amis. +\'c0 mon quarante-deuxi\'e8me\~! +\par +\par \endash \~\'c0 mon trente-huiti\'e8me\~! r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~\'c0 mon premier\~!\~\'bb ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je pronon\'e7ai ces mots fit sourire le capitaine. \'c9videmment, je n\rquote avais pas le feu sacr\'e9. Hod s\rquote \'e9tait retourn\'e9 vers K\'e2lagani. \'ab\~ +Tu connais bien le Tarryani\~? lui demanda-t-il. +\par +\par \endash \~Je l\rquote ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les directions, r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~As-tu entendu dire qu\rquote un tigre ait \'e9t\'e9 plus particuli\'e8rement signal\'e9 aux environs du kraal\~? +\par +\par \endash \~Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a \'e9t\'e9 vue \'e0 deux milles d\rquote ici, dans le haut de la for\'eat, et, depuis quelques jours, on cherche \'e0 s\rquote en emparer. Voulez-vous que\'85 +\par +\par \endash \~Si nous voulons\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod, sans laisser \'e0 l\rquote Indou le temps d\rquote achever sa phrase. En effet, nous n\rquote avions rien de mieux \'e0 faire qu\rquote \'e0 suivre K\'e2lagani, et c\rquote +est ce qui fut fait. +\par +\par Il n\rquote est pas douteux que les fauves ne soient tr\'e8s nombreux dans le Tarryani, et l\'e0, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de deux b\'9cufs par semaine pour leur consommation particuli\'e8re\~! Calculez ce que cet \'ab\~entretien\~\'bb co +\'fbte \'e0 la p\'e9ninsule enti\'e8re\~! +\par +\par Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu\rquote on ne s\rquote imagine pas qu\rquote ils courent les territoires sans n\'e9cessit\'e9. Tant que la faim ne les pousse pas, ils restent cach\'e9s dans leurs repaires, et ce serait une erreur de penser qu +\rquote on les rencontre \'e0 chaque pas. Combien de voyageurs ont parcouru les for\'eats ou les jungles, sans en avoir jamais vu\~! Aussi, lorsqu\rquote une chasse s\rquote organise, doit-on commencer par reconna\'ee +tre les passes habituelles de ces animaux, et, surtout, d\'e9couvrir le ruisseau ou la source \'e0 laquelle ils vont ordinairement se d\'e9salt\'e9rer. +\par +\par Cela ne suffit m\'eame pas, et il faut encore les attirer. On le fait assez facilement, en pla\'e7ant un quartier de b\'9cuf, attach\'e9 \'e0 un poteau, dans quelque endroit entour\'e9 d\rquote arbres ou de rochers, qui peuvent servir d\rquote +abri aux chasseurs. C\rquote est ainsi, du moins, que l\rquote on proc\'e8de en for\'eat. +\par +\par En plaine, c\rquote est autre chose, et l\rquote \'e9l\'e9phant devient le plus utile auxiliaire de l\rquote homme dans ces dangereuses chasses \'e0 courre. Mais ces animaux doivent \'eatre parfaitement dress\'e9s \'e0 cette man\'9cuvre. Malgr\'e9 + tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend tr\'e8s p\'e9rilleuse la position des chasseurs juch\'e9s sur leur dos. Il convient de dire aussi que le tigre n\rquote h\'e9site pas \'e0 se jeter sur l\rquote \'e9l\'e9phant. La lutte entre l\rquote +homme et lui se fait alors sur le dos du gigantesque pachyderme, qui s\rquote emporte, et il est rare qu\rquote elle ne se termine pas \'e0 l\rquote avantage du fauve. +\par +\par C\rquote est ainsi, cependant, que s\rquote accomplissent les grandes chasses des rajahs et des riches sportsmen de l\rquote Inde, dignes de figurer dans les annales cyn\'e9g\'e9tiques. +\par +\par Mais telle n\rquote \'e9tait point la mani\'e8re de proc\'e9der du capitaine Hod. C\rquote \'e9tait \'e0 pied qu\rquote il s\rquote en allait \'e0 la recherche des tigres, c\rquote \'e9tait \'e0 pied qu\rquote il avait coutume de les combattre. +\par +\par Cependant, nous suivions K\'e2lagani, qui marchait d\rquote un bon pas. R\'e9serv\'e9 comme un Indou, il causait peu et se bornait \'e0 r\'e9pondre bri\'e8vement aux questions qui lui \'e9taient pos\'e9es. +\par +\par Une heure apr\'e8s, nous faisions halte pr\'e8s d\rquote un ruisseau torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d\rquote animaux, fra\'eeches encore. Au milieu d\rquote une petite clairi\'e8 +re se dressait un poteau, auquel pendait tout un quartier de b\'9cuf. +\par +\par L\rquote app\'e2t n\rquote avait pas \'e9t\'e9 enti\'e8rement respect\'e9. Il venait d\rquote \'eatre r\'e9cemment d\'e9chiquet\'e9 par la dent des chacals, ces filous de la faune indienne, toujours en qu\'eate de quelque proie, cette proie ne leur f\'fb +t-elle pas destin\'e9e. Une douzaine de ces carnassiers s\rquote enfuirent \'e0 notre approche et nous laiss\'e8rent la place libre. +\par +\par \'ab\~Capitaine, dit K\'e2lagani. c\rquote est ici que nous allons attendre la tigresse. Vous voyez que l\rquote endroit est favorable pour un aff\'fbt.\~\'bb +\par +\par En effet, il \'e9tait facile de se poster dans les arbres ou derri\'e8re les roches, de mani\'e8re \'e0 pouvoir croiser ses feux sur le poteau isol\'e9 au milieu de la clairi\'e8re. +\par +\par C\rquote est ce qui fut fait imm\'e9diatement. Go\'fbmi et moi, nous avions pris place sur la m\'eame branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux perch\'e9s \'e0 la premi\'e8re bifurcation de deux grands ch\'eanes verts, se faisaient vis-\'e0-vis. +\par +\par K\'e2lagani, lui, s\rquote \'e9tait \'e0 demi cach\'e9 derri\'e8re une haute roche, qu\rquote il pouvait gravir si le danger devenait imminent. +\par +\par L\rquote animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne pourrait sortir. Toutes les chances \'e9taient donc contre lui, bien qu\rquote il fall\'fbt, pourtant, compter avec l\rquote impr\'e9vu. +\par +\par Nous n\rquote avions plus qu\rquote \'e0 attendre. +\par +\par Les chacals, dispers\'e9s \'e7a et l\'e0, faisaient toujours entendre leurs rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n\rquote osaient plus venir s\rquote attaquer au quartier de b\'9cuf. +\par +\par Une heure ne s\rquote \'e9tait pas \'e9coul\'e9e, que ces aboiements cess\'e8rent subitement. Presque aussit\'f4t, deux ou trois chacals bondirent hors du fourr\'e9, travers\'e8rent la clairi\'e8re et disparurent au plus \'e9pais du bois. +\par +\par Un signe de K\'e2lagani, qui se pr\'e9parait \'e0 gravir la roche, nous pr\'e9vint de nous tenir sur nos gardes. +\par +\par En effet, cette fuite pr\'e9cipit\'e9e des chacals n\rquote avait pu \'eatre provoqu\'e9e que par l\rquote approche de quelque fauve, \endash \~la tigresse sans doute, \endash \~et il fallait se pr\'e9parer \'e0 la voir para\'eetre d\rquote un instant +\'e0 l\rquote autre sur quelque point de la clairi\'e8re. +\par +\par Nos armes \'e9taient pr\'eates. Les carabines du capitaine Hod et de son brosseur, d\'e9j\'e0 braqu\'e9es vers l\rquote endroit du taillis d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9taient \'e9chapp\'e9s les chacals, n\rquote attendaient qu\rquote +une pression de doigt pour \'e9clater. +\par +\par Bient\'f4t, je crus voir se produire une l\'e9g\'e8re agitation des branches sup\'e9rieures du fourr\'e9. Un craquement de bois sec se fit entendre au m\'eame instant. Un animal, quel qu\rquote il f\'fbt, s\rquote avan\'e7ait, mais prudemment, sans se h +\'e2ter. De ces chasseurs qui le guettaient \'e0 l\rquote abri d\rquote un \'e9pais feuillage, il ne pouvait \'e9videmment rien voir. Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que l\rquote endroit n\rquote \'e9tait pas s\'fbr pour lui. Tr\'e8 +s certainement, s\rquote il n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 pouss\'e9 par la faim, si le quartier de b\'9cuf ne l\rquote e\'fbt attir\'e9 par ses \'e9manations, il ne se serait pas hasard\'e9 plus loin. +\par +\par Il se montra, cependant, \'e0 travers les branches d\rquote un buisson, et s\rquote arr\'eata, par un sentiment de d\'e9fiance. +\par +\par C\rquote \'e9tait bien une tigresse, de grande taille, puissante de t\'eate, souple de corps. Elle commen\'e7a \'e0 s\rquote avancer en se rasant, avec le mouvement ondulatoire d\rquote un reptile. +\par +\par D\rquote un commun accord, nous la laiss\'e2mes s\rquote approcher vers le poteau. Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros dos, comme un \'e9norme chat qui ne cherche pas \'e0 bondir. +\par +\par Soudain, deux coups de carabine \'e9clat\'e8rent. +\par +\par \'ab\~Quarante-deux\~! cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Trente-huit\~!\~\'bb cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient tir\'e9 en m\'eame temps, et si juste, que la tigresse, frapp\'e9e d\rquote une balle au c\'9cur, si ce n\rquote est de deux, roulait sur le sol. +\par +\par K\'e2lagani s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9 vers l\rquote animal. Nous avions aussit\'f4t saut\'e9 \'e0 terre. +\par +\par La tigresse ne remuait plus. +\par +\par Mais \'e0 qui revenait l\rquote honneur de l\rquote avoir mortellement frapp\'e9e\~? Au capitaine ou \'e0 Fox\~? Cela importait, comme on pense\~! La b\'eate fut ouverte. Le c\'9cur avait \'e9t\'e9 travers\'e9 de deux balles. \'ab\~Allons, + dit le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi \'e0 chacun de nous\~! +\par +\par \endash \~Un demi, mon capitaine\~!\~\'bb r\'e9pondit Fox du m\'eame ton. Et je crois que ni l\rquote un ni l\rquote autre n\rquote aurait c\'e9d\'e9 la part qu\rquote il convenait d\rquote inscrire \'e0 son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le r +\'e9sultat le plus net \'e9tait que l\rquote animal avait succomb\'e9 sans lutte, et, cons\'e9quemment, sans danger pour les assaillants, \endash \~r\'e9sultat bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Go\'fbmi rest\'e8 +rent sur le champ de bataille, afin de d\'e9pouiller la b\'eate de sa superbe fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions \'e0 Steam-House. Mon intention n\rquote est pas de noter par le menu les incidents de nos exp\'e9 +ditions dans le Tarryani, \'e0 moins qu\rquote ils ne pr\'e9sentent quelque caract\'e8re particulier. Je me borne donc \'e0 dire, d\'e8s \'e0 pr\'e9sent, que le capitaine Hod et Fox n\rquote eurent point \'e0 + se plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans qu\rquote ils eussent couru de r\'e9els dangers. Le houddi, d\rquote ailleurs, est bien dispos\'e9 pour l +\rquote aff\'fbt des grands fauves. C\rquote est une sorte de petit fortin cr\'e9nel\'e9, dont les murailles, perc\'e9es de meurtri\'e8res, commandent les bords d\rquote un ruisseau, auquel les animaux ont l\rquote habitude d\rquote aller boire. Accoutum +\'e9s \'e0 voir ces constructions, ils ne peuvent se d\'e9fier, et s\rquote exposent directement aux coups de feu. Mais, l\'e0 comme partout, il s\rquote agit de les frapper mortellement d\rquote une premi\'e8 +re balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi ne met pas toujours le chasseur \'e0 l\rquote abri des bonds formidables de ces b\'eates que leur blessure rend furieuses. +\par +\par Ce fut ce qui arriva pr\'e9cis\'e9ment dans cette occasion, ainsi qu\rquote on va le voir. +\par +\par Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-\'eatre esp\'e9rait-il qu\rquote un tigre, l\'e9g\'e8rement bless\'e9, pourrait \'eatre emmen\'e9 au kraal, o\'f9 il se chargerait de le soigner et de le gu\'e9rir. +\par +\par Or, ce jour-l\'e0, notre troupe de chasseurs eut affaire \'e0 trois tigres, que la premi\'e8re d\'e9charge n\rquote emp\'eacha pas de s\rquote \'e9lancer sur les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du fournisseur, furent tu\'e9s d\rquote +une seconde balle, lorsqu\rquote ils franchissaient l\rquote enceinte cr\'e9nel\'e9e. Quant au troisi\'e8me, il bondit jusque dans l\rquote int\'e9rieur, l\rquote \'e9paule en sang, mais non mortellement touch\'e9. +\par +\par \'ab\~Celui-l\'e0, nous l\rquote aurons\~! s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, qui s\rquote aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l\rquote aurons vivant\~!\'85\~\'bb +\par +\par Il n\rquote avait pas achev\'e9 son imprudente phrase, que l\rquote animal se pr\'e9cipitait sur lui, le renversait, et c\rquote en \'e9tait fait du fournisseur, si une balle du capitaine Hod n\rquote e\'fbt frapp\'e9 \'e0 la t\'ea +te le tigre, qui tomba foudroy\'e9. +\par +\par Mathias Van Guitt s\rquote \'e9tait relev\'e9 lestement. +\par +\par \'ab\~Eh\~! capitaine, s\rquote \'e9cria-t-il, au lieu de remercier notre compagnon, vous auriez bien pu attendre\~!\'85 +\par +\par \endash \~Attendre\'85 quoi\~?\'85 r\'e9pondit le capitaine Hod\'85 Que cet animal vous e\'fbt ouvert la poitrine d\rquote un coup de griffe\~? +\par +\par \endash \~Un coup de griffe n\rquote est pas mortel\~!\'85 +\par +\par \endash \~Soit\~! r\'e9pliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois, j\rquote attendrai\~!\~\'bb Quoi qu\rquote il en soit, la b\'eate, hors d\rquote \'e9tat de figurer dans la m\'e9nagerie du kraal, n\rquote \'e9tait plus bonne qu\rquote \'e0 + faire une descente de lit\~; mais cette heureuse exp\'e9dition porta \'e0 quarante-deux pour le capitaine et \'e0 trente-huit pour son brosseur le chiffre des tigres tu\'e9s par eux, sans compter la demi-tigresse qui figurait d\'e9j\'e0 \'e0 + leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur Parazard ne l\rquote e\'fbt pas permis. Antilopes, chamois, grosses outardes, qui \'e9taient tr\'e8s nombreuses autour de Steam-House, perdrix, li +\'e8vres, fournissaient \'e0 notre table une grande vari\'e9t\'e9 de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il \'e9tait rare que Banks se joign\'eet \'e0 nous. Si ces exp\'e9ditions commen\'e7aient \'e0 m\rquote int\'e9resser, lui n\rquote +y mordait gu\'e8re. Les zones sup\'e9rieures de l\rquote Himalaya lui offraient \'e9videmment plus d\rquote attrait, et il se plaisait \'e0 ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro consentait \'e0 l\rquote +accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les promenades de l\rquote ing\'e9nieur se firent dans ces conditions. Il avait pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward Munro \'e9 +tait redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus \'e0 l\rquote \'e9cart, il conf\'e9rait quelquefois avec le sergent Mac Neil. M\'e9ditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu\rquote ils voulaient cacher, m\'eame \'e0 Banks\~ +? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt vint nous rendre visite. Moins favoris\'e9 que le capitaine Hod, il n\rquote avait pu ajouter un nouvel h\'f4te \'e0 sa m\'e9nagerie. Ni tigres, ni lions, ni l\'e9opards, ne paraissaient dispos\'e9s \'e0 se laiss +er prendre. L\rquote id\'e9e d\rquote aller s\rquote exhiber dans les contr\'e9es de l\rquote extr\'eame Occident ne les s\'e9duisait pas, sans doute. De l\'e0, un tr\'e8s r\'e9el d\'e9pit que le fournisseur ne cherchait pas \'e0 dissimuler. +\par +\par K\'e2lagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias Van Guitt pendant cette visite. +\par +\par L\rquote installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester \'e0 d\'eener. Il accepta avec empressement, et promit de faire honneur \'e0 notre table. +\par +\par En attendant le d\'eener, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House, dont le confort contrastait avec sa modeste installation du kraal. Les deux maisons roulantes provoqu\'e8rent de sa part quelque compliment\~; mais je dois avouer que le G\'e9ant d +\rquote Acier n\rquote excita point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que rester insensible devant ce chef-d\rquote \'9cuvre de m\'e9canique. Comment e\'fbt-il approuv\'e9, si remarquable qu\rquote elle f\'fbt, la cr\'e9 +ation de cette b\'eate artificielle\~! +\par +\par \'ab\~Ne pensez pas de mal de notre \'e9l\'e9phant, monsieur Mathias Van Guitt\~! lui dit Banks. C\rquote est un puissant animal, et, s\rquote il le fallait, il ne serait pas embarrass\'e9 de tra\'eener, avec nos deux chars, toutes les cages de votre m +\'e9nagerie roulante\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ai mes buffles, r\'e9pondit le fournisseur, et je pr\'e9f\'e8re leur pas tranquille et s\'fbr. +\par +\par \endash \~Le G\'e9ant d\rquote Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Sans doute, messieurs, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, mais pourquoi les fauves l\rquote attaqueraient-ils\~? Ils font peu de cas d\rquote une chair de t\'f4le\~!\~\'bb +\par +\par En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indiff\'e9rence pour notre \'e9l\'e9phant, ses Indous, et K\'e2lagani plus particuli\'e8rement, ne cessaient de le d\'e9 +vorer des yeux. On sentait que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait une certaine dose de superstitieux respect. +\par +\par K\'e2lagani parut m\'eame tr\'e8s surpris lorsque l\rquote ing\'e9nieur r\'e9p\'e9ta que le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait plus puissant que tout l\rquote attelage du kraal. Ce fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans quelque fiert +\'e9, notre aventure avec les trois \'ab\~proboscidiens\~\'bb du prince Gourou Singh. Un certain sourire d\rquote incr\'e9dulit\'e9 erra sur les l\'e8vres du fournisseur, mais il n\rquote insista pas. +\par +\par Le d\'eener se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l\rquote office \'e9tait agr\'e9ablement garni des produits de nos derni\'e8res chasses, et que monsieur Parazard avait tenu \'e0 + se surpasser. +\par +\par La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons vari\'e9es, que parut appr\'e9cier notre h\'f4te, surtout deux ou trois verres de vin de France, dont l\rquote absorption fut suivie d\rquote un claquement de langue incomparable. +\par +\par Si bien qu\rquote apr\'e8s d\'eener, au moment de nous s\'e9parer, on put juger, \'e0 \'ab\~l\rquote incertitude de sa d\'e9ambulation\~\'bb, que, si le vin lui montait \'e0 la t\'eate, il lui descendait aussi dans les jambes. +\par +\par La nuit venue, on se s\'e9para les meilleurs amis du monde, et, gr\'e2ce \'e0 ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal sans encombre. +\par +\par Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille entre le fournisseur et le capitaine Hod. +\par +\par Un tigre fut tu\'e9 par le capitaine, au moment o\'f9 il allait entrer dans un des pi\'e8ges \'e0 bascule. Mais si celui-l\'e0 fit son quarante-troisi\'e8me, il ne fit pas le huiti\'e8me du fournisseur. +\par +\par Toutefois, apr\'e8s un \'e9change d\rquote explications un peu vives, les bons rapports furent repris, gr\'e2ce \'e0 l\rquote intervention du colonel Munro, et le capitaine Hod s\rquote engagea \'e0 respecter les fauves, qui \'ab\~auraient l\rquote +intention\~\'bb de se faire prendre dans les pi\'e8ges de Mathias Van Guitt. +\par +\par Pendant les jours suivants, le temps fut d\'e9testable. Il fallut, bon gr\'e9 mal gr\'e9, rester \'e0 Steam-House. Nous avions h\'e2te que la saison des pluies touch\'e2t \'e0 sa fin, \endash \~ce qui ne pouvait tarder, puisqu\rquote elle durait d\'e9j +\'e0 depuis plus de trois mois. Si le programme de notre voyage s\rquote ex\'e9cutait dans les conditions que Banks avait \'e9tablies, il ne nous restait plus que six semaines \'e0 passer au sanitarium. +\par +\par Le 23 juillet, quelques montagnards de la fronti\'e8re vinrent rendre une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nomm\'e9 Souari, n\rquote \'e9tait situ\'e9 qu\rquote \'e0 cinq milles de notre campement, presque \'e0 la. limite sup\'e9 +rieure du Tarryani. +\par +\par L\rquote un d\rquote eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse faisait d\rquote effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les troupeaux \'e9taient d\'e9cim\'e9s, et l\rquote on parlait d\'e9j\'e0 d\rquote +abandonner Souari, devenu inhabitable. Il n\rquote y avait plus de s\'e9curit\'e9, ni pour les animaux domestiques, ni pour les gens. Pi\'e8ges, trappes, aff\'fbts, rien n\rquote avait eu raison de cette f\'e9roce b\'eate, qui prenait d\'e9j\'e0 + rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux montagnards eussent jamais entendu parler. +\par +\par Ce r\'e9cit, on le pense, \'e9tait bien fait pour surexciter les instincts du capitaine Hod. Il offrit imm\'e9diatement aux montagnards de les accompagner au village de Souari, tout dispos\'e9 \'e0 mettre son exp\'e9rience de chasseur et la s\'fbret\'e9 + de son coup d\rquote \'9cil au service de ces braves gens, qui, je l\rquote imagine, comptaient un peu sur cette offre. +\par +\par \'ab\~Viendrez-vous, Maucler\~? me demanda le capitaine Hod, du ton d\rquote un homme que ne cherche point \'e0 influencer une d\'e9termination. +\par +\par \endash \~Certainement, r\'e9pondis-je. Je ne veux pas manquer une exp\'e9dition aussi int\'e9ressante\~! +\par +\par \endash \~Je vous accompagnerai, cette fois, dit l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Voil\'e0 une excellente id\'e9e, Banks. +\par +\par \endash \~Oui, Hod\~! J\rquote ai un vif d\'e9sir de vous voir \'e0 l\rquote \'9cuvre. +\par +\par \endash \~Est-ce que je n\rquote en serai pas, mon capitaine\~? demanda Fox. +\par +\par \endash \~Ah\~! l\rquote intrigant\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Il ne serait pas f\'e2ch\'e9 de compl\'e9ter sa demi-tigresse\~! Oui, Fox\~! oui\~! tu en seras\~!\~\'bb Comme il s\rquote agissait de quitter Steam-House pour trois ou quat +re jours. Banks demanda au colonel s\rquote il lui conviendrait de nous accompagner au village de Souari. +\par +\par Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre absence pour visiter la zone moyenne de l\rquote Himalaya, au-dessus du Tarryani, avec Go\'fbmi et le sergent Mac Neil. +\par +\par Banks n\rquote insista pas. Il fut donc d\'e9cid\'e9 que nous partirions le jour m\'eame pour le kraal, afin d\rquote emprunter \'e0 Mathias Van Guitt quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous \'eatre utiles. Une heure apr\'e8s, vers midi, nous +\'e9tions arriv\'e9s. Le fournisseur fut mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secr\'e8te satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, \'ab\~bien faite, dit-il, pour rehausser dans l\rquote esprit des connaisseurs la r\'e9 +putation des f\'e9lins de la p\'e9ninsule.\~\'bb Puis, il mit \'e0 notre disposition trois de ses Indous, sans compter K\'e2lagani, toujours pr\'eat \'e0 + marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait prendre vivante, elle appartiendrait de droit \'e0 la m\'e9nagerie de Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu\rquote +une notice, appendue aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres \'e9loquents les hauts faits de \'ab\~l\rquote une des reines du Tarryani, qui n\rquote a pas d\'e9vor\'e9 moins de cent trente-huit personnes des deux sexes\~!\~\'bb +\par +\par Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l\rquote apr\'e8s-midi. Avant quatre heures, apr\'e8s avoir remont\'e9 obliquement dans l\rquote est, elle arrivait \'e0 Souari sans incidents. +\par +\par La panique \'e9tait l\'e0 \'e0 son comble. Dans la matin\'e9e m\'eame, une malheureuse Indoue, inopin\'e9ment surprise par la tigresse pr\'e8s d\rquote un ruisseau, avait \'e9t\'e9 emport\'e9e dans la for\'eat. +\par +\par La maison de l\rquote un des montagnards, riche fermier anglais du territoire, nous re\'e7ut hospitali\'e8rement. Notre h\'f4te avait eu plus que tout autre \'e0 se plaindre de l\rquote imprenable fauve, et il e\'fbt volontiers pay\'e9 + sa peau de plusieurs milliers de roupies. +\par +\par \'ab\~Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques ann\'e9es, dans les provinces du centre, une tigresse a oblig\'e9 les habitants de treize villages \'e0 prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carr\'e9s de bon sol ont d\'fb rester en friche\~ +! Eh bien, ici, pour peu que cela continue, ce sera la province enti\'e8re qu\rquote il faudra abandonner\~! +\par +\par \endash \~Vous avez employ\'e9 tous les moyens de destruction possibles contre cette tigresse\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Tous, monsieur l\rquote ing\'e9nieur, pi\'e8ges, fosses, m\'eame les app\'e2ts pr\'e9par\'e9s \'e0 la strychnine\~! Rien n\rquote a r\'e9ussi\~! +\par +\par \endash \~Mon ami, dit le capitaine Hod, je n\rquote affirme pas que nous arriverons \'e0 vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre mieux\~!\~\'bb +\par +\par D\'e8s que notre installation \'e0 Souari eut \'e9t\'e9 achev\'e9e, une battue fut organis\'e9e le jour m\'eame. \'c0 nous, \'e0 + nos gens, aux chikaris du kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s\rquote agissait d\rquote op\'e9rer. +\par +\par Banks, si peu chasseur qu\rquote il f\'fbt, me parut devoir suivre notre exp\'e9dition avec le plus vif int\'e9r\'eat. +\par +\par Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie de la montagne fut fouill\'e9e, sans que nos recherches eussent amen\'e9 aucun r\'e9sultat, si ce n\rquote est que deux autres tigres, auxquels on ne songeait gu\'e8re, tomb\'e8 +rent encore sous la balle du capitaine. +\par +\par \'ab\~Quarante-cinq\~!\~\'bb se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement d\rquote importance. +\par +\par Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau m\'e9fait. Un buffle, appartenant \'e0 notre h\'f4te, disparut d\rquote un p\'e2turage voisin de Souari, et l\rquote on n\rquote en retrouva plus que les restes \'e0 + un quart de mille du village. L\rquote assassinat, \endash \~meurtre avec pr\'e9m\'e9ditation, e\'fbt dit un l\'e9giste, \endash \~s\rquote \'e9tait accompli un peu avant le lever du jour. L\rquote assassin ne pouvait \'eatre loin. +\par +\par Mais l\rquote auteur principal du crime, \'e9tait-ce bien cette tigresse, si inutilement recherch\'e9e jusqu\rquote alors\~? +\par +\par Les Indous de Souari n\rquote en dout\'e8rent pas. +\par +\par \'ab\~C\rquote est mon oncle, ce ne peut \'eatre que lui, qui a fait le coup\~!\~\'bb nous dit un des montagnards. Mon oncle\~! C\rquote est ainsi que les Indous d\'e9signent g\'e9n\'e9ralement le tigre dans la plupart des territoires de la p\'e9 +ninsule. Cela tient \'e0 ce qu\rquote ils croient que chacun de leurs anc\'eatres est log\'e9 pour l\rquote \'e9ternit\'e9 dans le corps de l\rquote un de ces membres de la famille des f\'e9lins. Cette fois, ils auraient pu plus justement dire\~: C +\rquote est ma tante\~! +\par +\par La d\'e9cision fut aussit\'f4t prise de se mettre en qu\'eate de l\rquote animal, sans m\'eame attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se mieux d\'e9rober aux recherches. Il devait \'eatre repu, d\rquote ailleurs, et n\rquote +aurait plus quitt\'e9 son repaire avant deux ou trois jours. +\par +\par On se mit en campagne. \'c0 partir de l\rquote endroit o\'f9 le buffle avait \'e9t\'e9 saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit taillis, qui avait \'e9t\'e9 battu d\'e9j\'e0 + plusieurs fois, sans qu\rquote on y p\'fbt rien d\'e9couvrir. On r\'e9solut donc de cerner ce taillis, de mani\'e8re \'e0 former un cercle que l\rquote animal ne pourrait pas franchir, du moins sans \'eatre vu. +\par +\par Les montagnards se dispers\'e8rent de mani\'e8re \'e0 se rabattre peu \'e0 peu vers le centre, en r\'e9tr\'e9cissant leur cercle. Le capitaine Hod, K\'e2lagani et moi, nous \'e9tions d\rquote un c\'f4t\'e9, Banks et Fox de l\rquote +autre, mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du village. \'c9videmment, chaque point de cette circonf\'e9rence \'e9tait dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer de la rompre. +\par +\par Nul doute, d\rquote ailleurs, que l\rquote animal ne f\'fbt dans le taillis. En effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un c\'f4t\'e9, ne reparaissaient pas de l\rquote autre. Que l\'e0 f\'fbt sa retraite habituelle, ce n\rquote \'e9tait pas prouv +\'e9, car on l\rquote y avait d\'e9j\'e0 cherch\'e9 sans succ\'e8s\~; mais, en ce moment, toutes les pr\'e9somptions \'e9taient pour que ce taillis lui serv\'eet de refuge. +\par +\par Il \'e9tait alors huit heures du matin. Toutes les dispositions prises, nous avancions peu \'e0 peu, sans bruit, en resserrant de plus en plus le cercle d\rquote investissement. Une demi-heure apr\'e8s, nous \'e9tions \'e0 la limite des premiers arbres. + +\par +\par Aucun incident ne s\rquote \'e9tait produit, rien ne d\'e9non\'e7ait la pr\'e9sence de l\rquote animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne man\'9cuvrions pas en pure perte. +\par +\par \'c0 ce moment, il n\rquote \'e9tait plus possible de se voir qu\rquote \'e0 ceux qui occupaient un arc restreint de la circonf\'e9rence, et il importait, cependant, de marcher avec un parfait ensemble. +\par +\par Il avait donc \'e9t\'e9 pr\'e9alablement convenu qu\rquote un coup de fusil serait tir\'e9 au moment o\'f9 le premier de nous p\'e9n\'e9trerait dans le bois. +\par +\par Le signal fut donn\'e9 par le capitaine Hod, qui \'e9tait toujours en avant, et la lisi\'e8re fut franchie. Je regardai l\rquote heure \'e0 ma montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s\~; le cercle s\rquote \'e9tant resserr\'e9, on se touchait les coudes, et l\rquote on s\rquote arr\'eatait dans la partie la plus \'e9paisse du taillis, sans avoir rien rencontr\'e9. +\par +\par Le silence n\rquote avait \'e9t\'e9 troubl\'e9 jusque-l\'e0 que par le bruit des branches s\'e8ches qui, quelques pr\'e9cautions que l\rquote on pr\'eet, s\rquote \'e9crasaient sous nos pieds. +\par +\par En ce moment, un hurlement se fit entendre. +\par +\par \'ab\~La b\'eate est l\'e0\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en montrant l\rquote orifice d\rquote une caverne, creus\'e9e dans un amoncellement de rocs que couronnait un groupe de grands arbres. +\par +\par Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n\rquote \'e9tait pas le repaire habituel de la tigresse, c\rquote \'e9tait l\'e0 du moins qu\rquote elle s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9e, se sentant traqu\'e9e par toute une bande de chasseurs. +\par +\par Hod, Banks, Fox, K\'e2lagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous \'e9tions approch\'e9s de l\rquote \'e9troite ouverture, \'e0 laquelle venaient aboutir les empreintes sanglantes. +\par +\par \'ab\~Il faut p\'e9n\'e9trer l\'e0 dedans, dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Man\'9cuvre dangereuse\~! fit observer Banks. Il y a risque de blessures graves pour le premier qui entrera. +\par +\par \endash \~J\rquote entrerai, cependant\~! dit Hod, en s\rquote assurant que sa carabine \'e9tait pr\'eate \'e0 faire feu. +\par +\par \endash \~Apr\'e8s moi, mon capitaine\~! r\'e9pondit Fox, qui se baissa vers l\rquote ouverture de la caverne. +\par +\par \endash \~Non, Fox, non\~! s\rquote \'e9cria Hod. Ceci me regarde\~! +\par +\par \endash \~Ah\~! mon capitaine\~! r\'e9pondit doucement Fox, avec un accent de reproche, je suis en retard de sept\~!\'85\~\'bb Ils en \'e9taient \'e0 compter leurs tigres dans un pareil moment\~! +\par +\par \'ab\~Ni l\rquote un ni l\rquote autre vous n\rquote entrerez l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Banks. Non\~! Je ne vous laisserai pas\'85 +\par +\par \endash \~Il y aurait peut-\'eatre un moyen, dit alors K\'e2lagani, en interrompant l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Lequel\~? +\par +\par \endash \~Ce serait d\rquote enfumer ce repaire, r\'e9pondit l\rquote Indou. L\rquote animal serait forc\'e9 de d\'e9guerpir. Nous aurions moins de risques et plus de facilit\'e9 pour le tuer au dehors. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, des herbes s\'e8ches\~! Obstruez-moi convenablement cette ouverture\~! Le vent chassera les flammes et la fum\'e9e \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Il faudra bien que la b\'ea +te se laisse griller ou se sauve\~! +\par +\par \endash \~Elle se sauvera, reprit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Soit\~! r\'e9pondit le capitaine Hou. Nous serons l\'e0 pour la saluer au passage\~!\~\'bb En un instant, des broussailles, des herbes s\'e8ches, du bois mort, \endash \~et il n\rquote en manquait pas dans ce taillis, \endash \~ +tout un amas de mati\'e8res combustibles fut empil\'e9 devant l\rquote entr\'e9e de la caverne. Rien n\rquote avait boug\'e9 \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Rien n\rquote apparaissait dans ce boyau sombre, qui devait \'ea +tre assez profond. Cependant, nos oreilles n\rquote avaient pu nous tromper. Le hurlement \'e9tait certainement parti de l\'e0. Le feu fut mis aux herbes, et le tout flamba. De ce foyer se d\'e9gageait une fum\'e9e acre et \'e9 +paisse que le vent rabattit, et qui devait rendre l\rquote air irrespirable au dedans. Un second rugissement, plus furieux que le premier, \'e9clata alors. L\rquote animal se sentait accul\'e9 dans son dernier retranchement, et, pour ne pas \'ea +tre suffoqu\'e9, il allait \'eatre contraint de s\rquote \'e9lancer au dehors. Nous l\rquote attendions, post\'e9s en \'e9querre sur les faces lat\'e9rales du rocher, \'e0 demi couverts par les troncs d\rquote arbres, de mani\'e8re \'e0 \'e9 +viter le choc d\rquote un premier bond. Le capitaine, lui, avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la plus p\'e9rilleuse. C\rquote \'e9tait \'e0 l\rquote entr\'e9e d\rquote une trou\'e9e du taillis, la seule qui p\'fbt livrer passage +\'e0 la tigresse, lorsqu\rquote elle essayerait de fuir \'e0 travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin de mieux assurer son coup, et sa carabine \'e9tait solidement \'e9paul\'e9e\~; tout son \'eatre avait l\rquote immobilit\'e9 d\rquote +un marbre. Trois minutes s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es \'e0 peine depuis le moment o\'f9 le feu avait \'e9t\'e9 mis au tas de bois, qu\rquote un troisi\'e8me hurlement, ou plut\'f4t, cette fois, un r\'e2le de suffocation, retentit \'e0 l\rquote +orifice du repaire. Le foyer fut dispers\'e9 en un instant, et un \'e9norme corps apparut dans les tourbillons de fum\'e9e. C\rquote \'e9tait bien la tigresse. \'ab\~Feu\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Dix coups de fusil \'e9clat\'e8rent, mais nous p\'fbmes constater plus tard qu\rquote aucune balle n\rquote avait touch\'e9 l\rquote animal. Son apparition avait \'e9t\'e9 trop rapide. Comment l\rquote e\'fb +t-on pu viser avec quelque justesse au milieu des volutes de vapeur qui l\rquote enveloppaient\~? +\par +\par Mais, apr\'e8s son premier bond, si la tigresse avait touch\'e9 terre, ce n\rquote avait \'e9t\'e9 que pour reprendre un point d\rquote appui et s\rquote \'e9lancer vers le fourr\'e9 par un autre bond plus allong\'e9 encore. +\par +\par Le capitaine Hod attendait l\rquote animal avec le plus grand sang-froid, et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle qui ne l\rquote atteignit qu\rquote au d\'e9faut de l\rquote \'e9paule. +\par +\par Dans la dur\'e9e d\rquote un \'e9clair, la tigresse s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9e sur notre compagnon, elle l\rquote avait renvers\'e9, elle allait lui fracasser la t\'eate d\rquote un coup de ses formidables pattes\'85 +\par +\par K\'e2lagani bondit, un large couteau \'e0 la main. +\par +\par Le cri qui nous \'e9chappa durait encore, que le courageux Indou, tombant sur le fauve, le saisissait \'e0 la gorge au moment o\'f9 sa griffe droite allait s\rquote abattre sur le cr\'e2ne du capitaine. +\par +\par L\rquote animal, d\'e9tourn\'e9 par cette brusque attaque, renversa l\rquote Indou d\rquote un mouvement de hanche, et s\rquote acharna contre lui. +\par +\par Mais le capitaine Hod s\rquote \'e9tait relev\'e9 d\rquote un bond, et, ramassant le couteau que K\'e2lagani avait laiss\'e9 tomber, d\rquote une main s\'fbre il le plongea tout entier dans le c\'9cur de la b\'eate. +\par +\par La tigresse roula \'e0 terre. +\par +\par Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses p\'e9rip\'e9ties de cette \'e9mouvante sc\'e8ne. +\par +\par Le capitaine Hod \'e9tait encore \'e0 genoux quand nous arriv\'e2mes pr\'e8s de lui. K\'e2lagani, l\rquote \'e9paule ensanglant\'e9e, venait de se relever. +\par +\par \'ab\~Bag mahryaga\~! Bag mahryaga\~!\~\'bb criaient les Indous, \endash \~ce qui signifiait\~: la tigresse est morte\~! +\par +\par Oui, bien morte\~! Quel superbe animal\~! Dix pieds de longueur du museau \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la queue, taille \'e0 proportion, des pattes \'e9normes, arm\'e9es de longues griffes ac\'e9r\'e9es, qui semblaient avoir \'e9t\'e9 aff\'fbt\'e9 +es sur la meule de l\rquote aiguiseur\~! +\par +\par Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, tr\'e8s rancuniers et \'e0 bon droit, l\rquote accablaient d\rquote invectives. Quant \'e0 K\'e2lagani, il s\rquote \'e9tait approch\'e9 du capitaine Hod. +\par +\par \'ab\~Merci, capitaine\~! dit-il. +\par +\par \endash \~Comment\~! merci\~? s\rquote \'e9cria Hod. Mais c\rquote est bien moi, mon brave, qui te dois des remerciements\~! Sans ton aide, c\rquote en \'e9tait fait de l\rquote un des capitaines du 1}{\super er}{ escadron de carabiniers de l\rquote arm +\'e9e royale\~! +\par +\par \endash \~Sans vous, je serais mort\~! r\'e9pondit froidement l\rquote indou. +\par +\par \endash \~Eh\~! mille diables\~! Ne t\rquote es-tu pas \'e9lanc\'e9, le couteau \'e0 la main, pour poignarder cette tigresse, au moment o\'f9 elle allait me fracasser le cr\'e2ne\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est vous qui l\rquote avez tu\'e9e, capitaine, et cela fait votre quarante-sixi\'e8me\~! +\par +\par \endash \~Hurrah\~! hurrah\~! cri\'e8rent les Indous\~! Hurrah pour le capitaine Hod\~!\~\'bb +\par +\par Et, en v\'e9rit\'e9, le capitaine avait bien le droit de porter cette tigresse \'e0 son compte, mais il paya K\'e2lagani d\rquote une bonne poign\'e9e de main. +\par +\par \'ab\~Revenez \'e0 Steam-House, dit Banks \'e0 K\'e2lagani. Vous avez l\rquote \'e9paule d\'e9chir\'e9e d\rquote un coup de griffe, mais nous trouverons dans la pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani s\rquote inclina en signe d\rquote acquiescement, et tous, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 des montagnards de Souari, qui n\rquote \'e9pargn\'e8rent pas leurs remerciements, nous nous dirige\'e2mes vers le sanitarium. +\par +\par Les chikaris nous quitt\'e8rent pour retourner au kraal. Cette fois encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt avait compt\'e9 sur cette \'ab\~reine du Tarryani\~\'bb +, il lui faudrait en faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de la prendre vivante. +\par +\par Vers midi, nous \'e9tions arriv\'e9s \'e0 Steam-House. L\'e0, incident inattendu. \'c0 notre extr\'eame d\'e9sappointement, le colonel Munro, le sergent Mac Neil et Go\'fbmi \'e9taient partis. +\par +\par Un billet, adress\'e9 \'e0 Banks, lui disait de ne pas s\rquote inqui\'e9ter de leur absence, que sir Edward Munro, d\'e9sireux de pousser une reconnaissance jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re du N\'e9paul, voulait encore \'e9 +claircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, et qu\rquote il serait de retour avant l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle nous devions quitter l\rquote Himalaya. +\par +\par \'c0 la lecture de ce billet, il me sembla qu\rquote un mouvement de contrari\'e9t\'e9, presque involontaire, \'e9chappait \'e0 K\'e2lagani. +\par +\par Pourquoi ce mouvement\~? Je me trompais, sans doute. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017382}CHAPITRE V\line Attaque nocturne.{\*\bkmkend _Toc98017382} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le d\'e9part du colonel n\rquote \'e9tait pas sans nous laisser de vives inqui\'e9tudes. Il se rattachait \'e9videmment \'e0 un pass\'e9 que nous avions cru ferm\'e9 \'e0 jamais. Mais que faire\~? Se lancer sur les traces de sir Edward Munro\~ +? Nous ignorions quelle direction il avait prise, quel point de la fronti\'e8re n\'e9palaise il se proposait d\rquote atteindre. Nous ne pouvions, d\rquote autre part, nous dissimuler que, s\rquote il n\rquote avait parl\'e9 de rien \'e0 Banks, c\rquote +est parce qu\rquote il craignait les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette exp\'e9dition. +\par +\par Il fallait donc se r\'e9signer et attendre. Le colonel Munro serait certainement de retour avant la fin d\rquote ao\'fbt, \endash \~ce mois \'e9tant le dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, \'e0 travers le sud-ou +est, la route de Bombay. +\par +\par K\'e2lagani, bien soign\'e9 par Banks, ne resta que vingt-quatre heures \'e0 Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il nous quitta pour aller reprendre son service au kraal. +\par +\par Le mois d\rquote ao\'fbt commen\'e7a encore par des pluies violentes, \endash \~un temps \'e0 enrhumer des grenouilles, \endash \~disait le capitaine Hod\~; mais, en somme, il devait \'eatre moins pluvieux que le mois de juillet, et, par cons\'e9 +quent, plus propice \'e0 nos excursions dans le Tarryani. +\par +\par Cependant, les rapports \'e9taient fr\'e9quents avec le kraal. Mathias Van Guitt ne laissait pas d\rquote \'eatre peu satisfait. Il comptait, lui aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. Or, un lion, deux tigres, deux l\'e9 +opards, manquaient encore \'e0 sa m\'e9nagerie, et il se demandait s\rquote il pourrait compl\'e9ter sa troupe. +\par +\par En revanche, \'e0 d\'e9faut des acteurs qu\rquote il voulait engager pour le compte de ses commettants, d\rquote autres vinrent se pr\'e9senter \'e0 son agence, dont il n\rquote avait que faire. +\par +\par C\rquote est ainsi que, dans la journ\'e9e du 4 ao\'fbt, un bel ours se fit prendre dans l\rquote un de ses pi\'e8ges. +\par +\par Nous \'e9tions pr\'e9cis\'e9ment au kraal, lorsque ses chikaris lui amen\'e8rent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, fourrure noire, griffes ac\'e9r\'e9es, longues oreilles garnies de poils, \endash \~ce qui est sp\'e9cial \'e0 ces repr +\'e9sentants de la famille des oursins dans les Indes. +\par +\par \'ab\~Eh\~! qu\rquote ai-je besoin de cet inutile tardigrade\~! s\rquote \'e9cria le fournisseur, en haussant les \'e9paules. +\par +\par \endash \~Fr\'e8re Ballon\~! fr\'e8re Ballon\~!\~\'bb r\'e9p\'e9taient les Indous. Il para\'eet que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les fr\'e8res des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degr\'e9 de parent\'e9, re\'e7 +ut fr\'e8re Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur peu \'e9quivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, ce n\rquote \'e9tait pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune b\'eate\~ +? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer dans ses frais. L\rquote ours indien n\rquote est que peu demand\'e9 sur les march\'e9s de l\rquote Europe. Il n\rquote a pas la valeur marchande du grizzly d\rquote Am\'e9rique ni celle de l +\rquote ours polaire. C\rquote est pourquoi Mathias Van Guitt, bon commer\'e7ant, ne se souciait pas d\rquote un animal encombrant, dont il ne trouverait que difficilement \'e0 se d\'e9faire\~! +\par +\par \'ab\~Le voulez-vous\~? demanda-t-il au capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Et que voulez-vous que j\rquote en fasse\~! r\'e9pondit le capitaine. +\par +\par \endash \~Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois je puis employer cette catachr\'e8se\~! +\par +\par \endash \~Monsieur Van Guitt, r\'e9pondit s\'e9rieusement Banks, la catachr\'e8se est une figure permise, quand, \'e0 d\'e9faut de toute autre expression, elle rend convenablement la pens\'e9e. +\par +\par \endash \~C\rquote est aussi mon avis, r\'e9pliqua le fournisseur. +\par +\par \endash \~Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas l\rquote ours de monsieur Van Guitt\~? +\par +\par \endash \~Ma foi non\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks d\rquote ours, quand l\rquote ours est tu\'e9, passe encore\~; mais tuer l\rquote ours expr\'e8s, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en app\'e9tit\~! +\par +\par \endash \~Alors, qu\rquote on rende ce plantigrade \'e0 la libert\'e9, \'bb dit Mathias Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On ob\'e9it au fournisseur. La cage fut ramen\'e9e hors du kraal. Un des Indous en ouvrit la porte. +\par +\par Fr\'e8re Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit un petit hochement de t\'eate que l\rquote on pouvait prendre pour un remerciement, et il d\'e9 +tala en poussant un grognement de satisfaction. +\par +\par \'ab\~C\rquote est une bonne action que vous avez faite l\'e0, dit Banks. Cela vous portera bonheur, monsieur Van Guitt\~!\~\'bb +\par +\par Banks ne savait pas dire si juste. La journ\'e9e du 6 ao\'fbt devait r\'e9compenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui manquaient \'e0 sa m\'e9nagerie. +\par +\par Voici dans quelles circonstances\~: +\par +\par Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagn\'e9s de Fox, du m\'e9canicien Storr et de K\'e2lagani, nous battions, depuis l\rquote aube, un \'e9pais fourr\'e9 de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements \'e0 demi \'e9 +touffes se firent entendre. +\par +\par Aussit\'f4t, nos fusils pr\'eats \'e0 faire feu, bien group\'e9s tous les six, de mani\'e8re \'e0 nous garder contre une attaque isol\'e9e, nous nous dirigeons vers l\rquote endroit suspect. +\par +\par Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. \'c0 la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il s\rquote agissait, et, en s\rquote adressant tout sp\'e9cialement au capitaine Hod. +\par +\par \'ab\~Surtout pas de coup de feu inutile, \'bb dit-il. +\par +\par Puis, s\rquote \'e9tant avanc\'e9 de quelques pas, tandis que, sur un signe de lui, nous restions en arri\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~Un lion\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par En effet, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote une forte corde, attach\'e9e \'e0 la fourche d\rquote une solide branche d\rquote arbre, un animal se d\'e9battait. +\par +\par C\rquote \'e9tait bien un lion, un de ces lions sans crini\'e8re, \endash \~que cette particularit\'e9 distingue de leurs cong\'e9n\'e8res d\rquote Afrique, \endash \~mais un v\'e9ritable lion, le lion r\'e9clam\'e9 par Mathias Van Guitt. +\par +\par La farouche b\'eate, pendue par une de ses pattes de devant, que serrait le n\'9cud coulant de la corde, donnait de terribles secousses, sans parvenir \'e0 se d\'e9gager. +\par +\par Le premier mouvement du capitaine Hod, malgr\'e9 la recommandation du fournisseur, fut de faire feu. +\par +\par \'ab\~Ne tirez pas, capitaine\~! s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, Je vous en conjure, ne tirez pas\~! +\par +\par \endash \~Mais\'85 +\par +\par \endash \~Non\~! non\~! vous dis-je\~! Ce lion s\rquote est pris \'e0 l\rquote un de mes pi\'e8ges et il m\rquote appartient\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait un pi\'e8ge, en effet, \endash \~un pi\'e8ge-potence, \'e0 la fois tr\'e8s simple et tr\'e8s ing\'e9 +nieux. Une corde r\'e9sistante est fix\'e9e \'e0 une branche d\rquote arbre forte et flexible. Cette branche est recourb\'e9e vers le sol, de mani\'e8re que l\rquote extr\'e9mit\'e9 inf\'e9rieure de la corde, termin\'e9e par un n\'9cud coulant, puisse +\'eatre engag\'e9e dans l\rquote entaille d\rquote un pieu solidement fich\'e9 en terre. \'c0 ce pieu on place un app\'e2t, de telle fa\'e7on que si un animal veut y toucher, il devra engager dans le n\'9cud soit sa t\'eate, soit l\rquote +une de ses pattes. Mais \'e0 peine l\rquote a-t-il fait, que l\rquote app\'e2t, si peu qu\rquote il ait \'e9t\'e9 remu\'e9, d\'e9gage la corde de l\rquote entaille, la branche se redresse, l\rquote animal est enlev\'e9, et, au m\'ea +me moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la corde, tombe sur le n\'9cud, l\rquote assujettit fortement et emp\'eache qu\rquote il puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de pi\'e8ge est fr\'e9quemment dress\'e9 + dans les for\'eats de l\rquote Inde, et les fauves s\rquote y laissent prendre beaucoup plus commun\'e9ment qu\rquote on ne serait tent\'e9 de le croire. Le plus souvent, il arrive que la b\'eate est saisie par le cou, ce qui am\'e8 +ne une strangulation presque imm\'e9diate, en m\'eame temps que sa t\'eate est \'e0 demi fracass\'e9e par le lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se d\'e9battait sous nos yeux n\rquote avait \'e9t\'e9 pris que par la patte. Il \'e9 +tait donc vivant, bien vivant, et digne de figurer parmi les h\'f4tes du fournisseur. Mathias Van Guitt, enchant\'e9 de l\rquote aventure, d\'e9p\'eacha K\'e2lagani vers le kraal, avec ordre d\rquote en ramener la cage roulante sous la conduite d\rquote +un charretier. Pendant ce temps, nous p\'fbmes observer tout \'e0 l\rquote aise l\rquote animal, dont notre pr\'e9sence redoublait la fureur. Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait autour de l\rquote arbre, ayant soin, d\rquote +ailleurs, de se tenir hors de port\'e9e des coups de griffe que le lion d\'e9tachait \'e0 droite et \'e0 gauche. Une demi-heure apr\'e8s, arrivait la cage, tra\'een\'e9e par deux buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous repr +enions le chemin du kraal. +\par +\par \'ab\~Je commen\'e7ais v\'e9ritablement \'e0 d\'e9sesp\'e9rer, nous dit Mathias Van Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi les b\'eates n\'e9morales de l\rquote Inde\'85 +\par +\par \endash \~N\'e9morales\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Oui, les b\'eates qui hantent les for\'eats, et je m\rquote applaudis d\rquote avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur \'e0 ma m\'e9nagerie\~!\~\'bb +\par +\par Du reste, Mathias Van Guitt, \'e0 dater de ce jour, n\rquote eut plus \'e0 se plaindre de la malchance. +\par +\par Le 11 ao\'fbt, deux l\'e9opards furent pris conjointement dans ce premier pi\'e8ge \'e0 tigres, dont nous avions extrait le fournisseur. +\par +\par C\rquote \'e9taient deux tchitas, semblables \'e0 celui qui avait si audacieusement attaqu\'e9 le G\'e9ant d\rquote Acier dans les plaines du Rohilkhande, et dont nous n\rquote avions pu nous emparer. +\par +\par Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias Van Guitt f\'fbt complet. +\par +\par Nous \'e9tions au 15 ao\'fbt. Le colonel Munro n\rquote avait pas encore reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks \'e9tait inquiet plus qu\rquote il ne le voulait para\'eetre. Il interrogea K\'e2lagani, qui connaissait la fronti\'e8re n\'e9 +palaise, sur les dangers que pouvait courir sir Edward Munro \'e0 s\rquote aventurer sur ces territoires ind\'e9pendants. L\rquote Indou lui assura qu\rquote il ne restait plus un seul des partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, +il parut regretter que le colonel ne l\rquote e\'fbt pas choisi pour guide. Ses services lui auraient \'e9t\'e9 tr\'e8s utiles, dans un pays dont les moindres sentiers lui \'e9taient connus. Mais il ne fallait pas songer maintenant \'e0 le rejoindre. + +\par +\par Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particuli\'e8rement, continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aid\'e9s des chikaris du kraal, ils parvinrent \'e0 + tuer trois autres tigres de moyenne taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent port\'e9s au compte du capitaine, le troisi\'e8me au compte du brosseur. +\par +\par \'ab\~Quarante-huit\~! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le chiffre rond de cinquante, avant de quitter l\rquote Himalaya. +\par +\par \endash Trente-neuf\~!\~\'bb avait dit Fox, sans parler d\rquote une redoutable panth\'e8re, qui \'e9tait tomb\'e9e sous ses balles. +\par +\par Le 20 ao\'fbt, l\rquote avant-dernier des tigres r\'e9clam\'e9s par Mathias Van Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit instinct, soit hasard, ils avaient \'e9chapp\'e9 jusqu\rquote alors. L\rquote animal, ainsi qu\rquote +il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais la blessure ne pr\'e9sentait aucune gravit\'e9. Quelques jours de repos suffiraient \'e0 assurer sa gu\'e9rison, et il n\rquote y devait plus rien para\'ee +tre, lorsque la livraison serait faite pour le compte de Hagenbeck, de Hambourg. +\par +\par L\rquote emploi de ces fosses est regard\'e9 par les connaisseurs comme une m\'e9thode barbare. Lorsqu\rquote il ne s\rquote agit que de d\'e9truire les animaux, il est \'e9vident que tout moyen est bon\~; mais, quand on tient \'e0 + les prendre vivants, la mort est trop souvent la cons\'e9quence de leur chute, surtout lorsqu\rquote ils tombent dans ces fosses, profondes de quinze \'e0 vingt pieds, qui sont destin\'e9es \'e0 la capture des \'e9l\'e9phants. Sur dix, \'e0 + peine peut-on compter en retrouver un qui n\rquote ait quelque fracture mortelle. Aussi, m\'eame dans le Mysore, o\'f9 ce syst\'e8me \'e9tait surtout pr\'e9conis\'e9, nous dit le fournisseur, on commence \'e0 l\rquote abandonner. +\par +\par En fin de compte, il ne manquait plus qu\rquote un tigre \'e0 la m\'e9nagerie du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. Il avait h\'e2te de partir pour Bombay. +\par +\par Ce tigre, il ne devait pas tarder \'e0 s\rquote en rendre ma\'eetre, mais \'e0 quel prix\~! Cela demande \'e0 \'eatre racont\'e9 avec quelques d\'e9tails, car l\rquote animal fut ch\'e8rement, \endash \~trop ch\'e8rement, \endash \~pay\'e9. +\par +\par Une exp\'e9dition avait \'e9t\'e9 organis\'e9e, par les soins du capitaine Hod, pour la nuit du 26 ao\'fbt. Les circonstances se pr\'eataient \'e0 ce que la chasse se f\'eet dans des circonstances favorables, ciel d\'e9gag\'e9 de nuages, atmosph\'e8 +re calme, lune en d\'e9croissance. Lorsque les t\'e9n\'e8bres sont tr\'e8s profondes, les fauves quittent moins volontiers leurs repaires, tandis qu\rquote une demi-obscurit\'e9 les y invite. Pr\'e9cis\'e9ment, le m\'e9nisque, \endash \~ +un mot de Mathias Van Guitt qui s\rquote applique au croissant lunaire, \endash \~le m\'e9nisque allait jeter quelques lueurs apr\'e8s minuit. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait go\'fbt, nous formions le noyau de cette exp\'e9dition, \'e0 laquelle devaient se joindre le fournisseur, K\'e2lagani et quelques-uns de ses Indous. +\par +\par Donc, le d\'eener achev\'e9, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 de Banks, qui avait d\'e9clin\'e9 l\rquote invitation de nous accompagner, nous quitt\'e2mes Steam-House vers sept heures du soir, et, \'e0 + huit, nous arrivions au kraal, sans avoir fait aucune rencontre f\'e2cheuse. +\par +\par Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous re\'e7ut avec ses d\'e9monstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de chasse fut aussit\'f4t arr\'eat\'e9. +\par +\par Il s\rquote agissait d\rquote aller prendre l\rquote aff\'fbt sur le bord d\rquote un torrent, au fond de l\rquote un de ces ravins qu\rquote on appelle \'ab\~nullah\~\'bb, \'e0 deux milles du kraal, en un endroit qu\rquote +un couple de tigres visitait assez r\'e9guli\'e8rement pendant la nuit. Aucun app\'e2t n\rquote y avait \'e9t\'e9 pr\'e9alablement plac\'e9. Au dire des Indous, c\rquote \'e9tait inutile. Une battue, r\'e9 +cemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait que le besoin de se d\'e9salt\'e9rer suffisait \'e0 attirer les tigres au fond de cette nullah. On savait aussi qu\rquote il serait facile de s\rquote y poster avantageusement. +\par +\par Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n\rquote \'e9tait encore que sept heures. Il s\rquote agissait donc d\rquote attendre sans trop s\rquote ennuyer le moment du d\'e9part. +\par +\par \'ab\~Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout enti\'e8re \'e0 votre disposition. Je vous engage \'e0 faire comme moi, \'e0 vous coucher. Il s\rquote ag\'eet d\rquote \'ea +tre plus que matinal, et quelques heures de sommeil ne peuvent que nous mieux pr\'e9parer \'e0 la lutte \endash \~Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler\~? me demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondis-je, et j\rquote aime mieux attendre l\rquote heure en me promenant, que d\rquote \'eatre forc\'e9 de me r\'e9veiller en plein sommeil. +\par +\par \endash \~Comme il vous plaira, messieurs, r\'e9pondit le fournisseur. Pour moi, j\rquote \'e9prouve d\'e9j\'e0 ce clignotement spasmodique des paupi\'e8res que provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j\rquote en suis d\'e9j\'e0 + aux mouvements de pendiculation\~!\~\'bb +\par +\par Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la t\'eate et le tronc en arri\'e8re par une involontaire extension des muscles abdominaux, laissa \'e9chapper quelques b\'e2illements significatifs. +\par +\par Donc, quand il eut bien \'ab\~pendicul\'e9\~\'bb tout \'e0 son aise, il nous fit un dernier geste d\rquote adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il ne tarda pas \'e0 s\rquote y endormir. \'ab\~Et nous, qu\rquote allons-nous faire\~? demandai-je. + +\par +\par \endash \~Promenons-nous, Maucler, me r\'e9pondit le capitaine Hod, promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus dispos au d\'e9part, que si je me mettais trois ou quatre heures de sommeil sur les yeux. D\rquote +ailleurs, si le sommeil est notre meilleur ami, c\rquote est un ami qui souvent se fait bien attendre\~!\~\'bb +\par +\par Nous voil\'e0 donc arpentant le kraal, songeant et causant tour \'e0 tour. Storr, \'ab\~que son meilleur ami n\rquote avait pas l\rquote habitude de faire attendre\~\'bb, \'e9tait couch\'e9 au pied d\rquote un arbre et dormait d\'e9j\'e0 +. Les chikaris et les charretiers s\rquote \'e9taient \'e9galement blottis dans leur coin, et il n\rquote y avait plus personne qui veill\'e2t dans l\rquote enceinte. +\par +\par C\rquote \'e9tait inutile, en somme, puisque le kraal, entour\'e9 d\rquote une solide palissade, \'e9tait parfaitement clos. +\par +\par K\'e2lagani alla s\rquote assurer lui-m\'eame que la porte avait \'e9t\'e9 soigneusement ferm\'e9e\~; puis, cela fait, apr\'e8s nous avoir donn\'e9 le bonsoir en passant, il regagna la demeure commune \'e0 ses compagnons et \'e0 lui. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, nous \'e9tions absolument seuls. +\par +\par Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques et les fauves dormaient \'e9galement, ceux-ci dans leurs cages, ceux-l\'e0 group\'e9s sous les grands arbres, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 + du kraal. Silence complet au dedans comme au dehors. +\par +\par Notre promenade nous amena d\rquote abord vers la place occup\'e9e par les buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n\rquote \'e9taient pas m\'eame entrav\'e9s. Habitu\'e9s \'e0 reposer sous le feuillage de gigantesques \'e9 +rables, nous les voyions l\'e0, tranquillement \'e9tendus, les cornes enchev\'eatr\'e9es, les pattes repli\'e9es sous eux, et l\rquote on entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces masses \'e9normes. +\par +\par Ils ne se r\'e9veill\'e8rent m\'eame pas \'e0 notre approche. L\rquote un deux, seulement, redressa un instant sa grosse t\'eate, jeta sur nous ce regard sans fixit\'e9 qui est particulier aux animaux de cette esp\'e8 +ce, puis il se confondit de nouveau dans l\rquote ensemble. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 \'e0 quel \'e9tat les r\'e9duit la domesticit\'e9, ou plut\'f4t la domestication, dis-je au capitaine. +\par +\par \endash \~Oui, me r\'e9pondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de terribles animaux, quand ils vivent \'e0 l\rquote \'e9tat sauvage. Mais, s\rquote ils ont pour eux la force, ils n\rquote +ont pas la souplesse, et que peuvent leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres\~? D\'e9cid\'e9ment, l\rquote avantage est aux fauves.\~\'bb +\par +\par Tout en causant, nous \'e9tions revenus vers les cages. L\'e0, aussi, repos absolu. Tigres, lions, panth\'e8res, l\'e9opards, dormaient dans leurs compartiments s\'e9par\'e9s. Mathias Van Guitt ne les r\'e9unissait que lorsqu\rquote ils \'e9 +taient assouplis par quelques semaines de captivit\'e9, et il avait raison. Tr\'e8s certainement, en effet, ces f\'e9roces animaux, aux premiers jours de leur s\'e9questration, se seraient d\'e9vor\'e9s entre eux. +\par +\par Les trois lions, absolument immobiles, \'e9taient couch\'e9s en demi-cercle comme de gros chats. On ne voyait plus leur t\'eate, perdue dans un \'e9pais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du sommeil du juste. +\par +\par Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. Des yeux ardents flamboyaient dans l\rquote ombre. Une grosse patte s\rquote allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. C\rquote \'e9 +tait un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein. +\par +\par \'ab\~Ils font de mauvais r\'eaves, et je comprends cela\~!\~\'bb dit le compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient aussi les trois panth\'e8res, ou, tout au moins, quelques regrets. \'c0 + cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la for\'eat\~! Elles auraient r\'f4d\'e9 autour des p\'e2turages, en qu\'eate de chair vivante\~! Quant aux quatre l\'e9 +opards, nul cauchemar ne troublait leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces f\'e9lins, le m\'e2le et la femelle, occupaient la m\'eame chambre \'e0 coucher, et se trouvaient aussi bien l\'e0 que s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 + au fond de leur tani\'e8re. Un seul compartiment \'e9tait vide encore, \endash \~celui que devait occuper le sixi\'e8me et imprenable tigre, dont Mathias Van Guitt n\rquote +attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. Notre promenade dura une heure \'e0 peu pr\'e8s. Apr\'e8s avoir fait le tour de l\rquote enceinte int\'e9rieure du kraal, nous rev\'eenmes prendre place au pied d\rquote un \'e9norme mimosa. +\par +\par Un silence absolu r\'e9gnait dans la for\'eat tout enti\'e8re. Le vent, qui bruissait encore \'e0 travers le feuillage \'e0 la tomb\'e9e du jour, s\rquote \'e9tait tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L\rquote espace \'e9tait aussi calme \'e0 + la surface du sol que dans ces hautes r\'e9gions, vides d\rquote air, o\'f9 la lune promenait son disque \'e0 demi rong\'e9. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, assis l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre, nous ne causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. C\rquote \'e9tait plut\'f4t cette sorte d\rquote absorption, plus morale que physique, dont on subit l\rquote +influence pendant le repos parfait de la nature. On pense, mais on ne formule point sa pens\'e9e. On r\'eave, comme r\'eaverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les paupi\'e8res ne voilent pas encore, tend plut\'f4t \'e0 + se perdre dans quelque vision fantasmatique. +\par +\par Cependant, une particularit\'e9 \'e9tonnait le capitaine, et, parlant \'e0 voix basse ainsi qu\rquote on le fait presque inconsciemment, lorsque tout se tait autour de soi, il me dit\~: +\par +\par \'ab\~Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre\~! Les fauves rugissent habituellement dans l\rquote ombre, et, pendant la nuit, la for\'eat est bruyante. \'c0 d\'e9faut de tigres ou de panth\'e8res, ce sont les chacals, qui ne ch\'f4 +ment jamais. Ce kraal, empli d\rquote \'eatres vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous n\rquote entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt \'e9tait \'e9veill +\'e9, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il trouverait quelque mot \'e9tonnant pour exprimer sa surprise\~! +\par +\par \endash \~Votre observation est juste, mon cher Hod, r\'e9pondis-je, et je ne sais \'e0 quelle cause attribuer l\rquote absence de ces r\'f4deurs de nuit. Mais prenons garde \'e0 nous-m\'ea +mes, ou bien, au milieu de ce calme, nous finirions par nous endormir\~! +\par +\par \endash \~R\'e9sistons, r\'e9sistons\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, en se d\'e9tirant les bras. L\rquote heure approche, \'e0 laquelle il faudra partir.\~\'bb Et nous nous repr\'eemes \'e0 causer par phrases qui tra\'eenaient, entrecoup\'e9 +es de longs silences. Combien de temps dura cette r\'eaverie, je n\rquote aurais pu le dire\~; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me tira subitement de cet \'e9tat de somnolence. Le capitaine Hod, \'e9galement secou\'e9 de sa torpeur, s +\rquote \'e9tait lev\'e9 en m\'eame temps que moi. Il n\rquote y avait pas \'e0 en douter, cette agitation venait de se produire dans la cage des fauves. +\par +\par Lions, tigres, panth\'e8res, l\'e9opards, tout \'e0 l\rquote heure si paisibles, faisaient entendre maintenant un sourd murmure de col\'e8re. Debout dans leurs compartiments, allant et venant \'e0 petits pas, ils aspiraient fortement quelque \'e9 +manation du dehors, et se dressaient en ren\'e2clant contre les barreaux de fer de leurs compartiments. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote ont-ils donc\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Je ne sais, r\'e9pondit le capitaine Hod, mais je crains qu\rquote ils n\rquote aient senti l\rquote approche de\'85\~\'bb Tout \'e0 coup, de formidables rugissements \'e9clat\'e8rent autour de l\rquote enceinte du kraal. \'ab\~Des tigres\~!\~ +\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en se pr\'e9cipitant vers la case de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait \'e9t\'e9 la violence de ces rugissements, que tout le personnel du kraal \'e9tait d\'e9j\'e0 sur pied, et le fournis +seur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. \'ab\~Une attaque\~!\'85 s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par \endash \~Je le crois, r\'e9pondit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Attendez\~! Il faut voir\~!\'85\~\'bb Et, sans prendre le temps d\rquote achever sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une \'e9chelle, la dressa contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier \'e9chelon. \'ab\~ +Dix tigres et une douzaine de panth\'e8res\~! s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par \endash \~Ce sera s\'e9rieux, r\'e9pondit le capitaine Hod. Nous voulions aller les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse\~! +\par +\par \endash \~Aux fusils\~! aux fusils\~!\~\'bb cria le fournisseur. Et tous, ob\'e9issant \'e0 ses ordres, en vingt secondes nous \'e9tions pr\'eats \'e0 faire feu. Ces attaques d\rquote +une bande de fauves ne sont pas rares aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires fr\'e9quent\'e9s par les tigres, plus particuli\'e8rement ceux des Sunderbunds, n\rquote ont-ils pas \'e9t\'e9 assi\'e9g\'e9s dans leurs habitations\~! C +\rquote est l\'e0 une redoutable \'e9ventualit\'e9, et, trop souvent, c\rquote est aux assaillants que reste l\rquote avantage\~! +\par +\par Cependant, \'e0 ces rugissements du dehors s\rquote \'e9taient joints les hurlements du dedans. Le kraal r\'e9pondait \'e0 la for\'eat. On ne pouvait plus s\rquote entendre dans l\rquote enceinte. +\par +\par \'ab\~Aux palissades\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre par le geste plut\'f4t que par la voix. +\par +\par Et chacun de nous se pr\'e9cipita vers l\rquote enceinte. +\par +\par En ce moment, les buffles, en proie \'e0 l\rquote \'e9pouvante, se d\'e9menaient pour quitter la place o\'f9 ils \'e9taient parqu\'e9s. Les charretiers essayaient en vain de les y retenir. +\par +\par Soudain, la porte, dont la barre \'e9tait mal assujettie sans doute, s\rquote ouvrit violemment, et une bande de fauves for\'e7a l\rquote entr\'e9e du kraal. +\par +\par Cependant, K\'e2lagani avait ferm\'e9 cette porte avec le plus grand soin, ainsi qu\rquote il le faisait chaque soir\~! +\par +\par \'ab\~\'c0 la case\~! \'c0 la case\~!\~\'bb cria Mathias Van Guitt, en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers la maison, qui seule pouvait offrir un refuge. +\par +\par Mais aurions-nous le temps d\rquote y arriver\~? +\par +\par D\'e9j\'e0 deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de rouler \'e0 terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, fuyaient \'e0 travers le kraal, cherchant un abri quelconque. +\par +\par Le fournisseur, Storr et six des Indous \'e9taient d\'e9j\'e0 dans la maison, dont la porte fut referm\'e9e au moment o\'f9 deux panth\'e8res allaient s\rquote y pr\'e9cipiter. +\par +\par K\'e2lagani, Fox et les autres, s\rquote accrochant aux arbres, s\rquote \'e9taient hiss\'e9s dans les premi\'e8res branches. +\par +\par Le capitaine Hod et moi, nous n\rquote avions eu ni le temps ni la possibilit\'e9 de rejoindre Mathias Van Guitt. +\par +\par \'ab\~Maucler\~! Maucler\~!\~\'bb cria le capitaine Hod, dont le bras droit venait d\rquote \'eatre d\'e9chir\'e9 par un coup de griffe. +\par +\par D\rquote un coup de sa queue, un \'e9norme tigre m\rquote avait jet\'e9 \'e0 terre. Je me relevais au moment o\'f9 l\rquote animal revenait sur moi, et je courus au capitaine Hod pour lui porter secours. +\par +\par Un seul refuge nous restait alors\~: c\rquote \'e9tait le compartiment vide de la sixi\'e8me cage. En un instant, Hod et moi nous nous y \'e9tions blottis, et la porte referm\'e9e nous mettait momentan\'e9ment \'e0 l\rquote abri des fauves, qui se jet\'e8 +rent en hurlant sur les barreaux de fer. +\par +\par Tel fut alors l\rquote acharnement de ces b\'eates furieuses, joint \'e0 la col\'e8re des tigres emprisonn\'e9s dans les compartiments voisins, que la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d\rquote \'eatre chavir\'e9e. +\par +\par Mais les tigres l\rquote abandonn\'e8rent bient\'f4t pour s\rquote attaquer \'e0 quelque proie plus s\'fbre. +\par +\par Quelle sc\'e8ne, dont nous ne perdions aucun d\'e9tail, en regardant \'e0 travers les barreaux de notre compartiment\~! +\par +\par \'ab\~C\rquote est le monde renvers\'e9\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui enrageait. Eux dehors, et nous dedans\~! +\par +\par \endash \~Et votre blessure\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Ce n\rquote est rien\~!\~\'bb Cinq ou six coups de feu \'e9clat\'e8rent en ce moment. Ils partaient de la case, occup\'e9e par Mathias Van Guitt, contre laquelle s\rquote acharnaient deux tigres et trois panth\'e8res. L\rquote +un de ces animaux tomba foudroy\'e9 d\rquote une balle explosible, qui devait sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s\rquote \'e9taient tout d\rquote abord pr\'e9cipit\'e9 +s sur le groupe des buffles, et ces malheureux ruminants allaient se trouver sans d\'e9fense contre de tels adversaires. Fox, K\'e2lagani et les Indous, qui avaient d\'fb jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne pouvaient leur venir en + aide. Cependant, le capitaine Hod, passant sa carabine \'e0 travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien que son bras droit, \'e0 demi paralys\'e9 par sa blessure, ne lui perm\'eet pas de tirer avec sa pr\'e9cision habituelle, il eut la chance d +\rquote abattre son quarante-neuvi\'e8me tigre. \'c0 ce moment, les buffles, affol\'e9s, se pr\'e9cipit\'e8rent en beuglant \'e0 travers l\rquote enceinte. Vainement, ils essay\'e8rent de faire t\'eate aux tigres, qui, par des bonds formidables, \'e9 +chappaient aux coups de cornes. L\rquote un d\rquote eux, coiff\'e9 d\rquote une panth\'e8re, dont les griffes lui d\'e9chiraient le garrot, arriva devant la porte du kraal et s\rquote \'e9lan\'e7a au dehors. Cinq ou six autres, serr\'e9s de plus pr\'e8 +s par les fauves, s\rquote \'e9chapp\'e8rent \'e0 sa suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent \'e0 leur poursuite\~; mais ceux de ces buffles qui n\rquote avaient pu abandonner le kraal, \'e9gorg\'e9s, \'e9ventr\'e9s, gisaient d\'e9j\'e0 + sur le sol. Cependant, d\rquote autres coups de feu \'e9clataient \'e0 travers les fen\'eatres de la case. De notre c\'f4t\'e9, le capitaine Hod et moi, nous faisions de notre mieux. Un nouveau danger nous mena\'e7ait. Les animaux renferm\'e9 +s dans les cages, surexcit\'e9s par l\rquote acharnement de la lutte, l\rquote odeur du sang, les hurlements de leurs cong\'e9n\'e8res, se d\'e9battaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils parvenir \'e0 briser leurs barreaux\~? Nous devions v +\'e9ritablement le craindre. En effet, une des cages \'e0 tigres fui renvers\'e9e. Je crus un instant que ses parois rompues leur avaient livr\'e9 passage\~!\'85 Il n\rquote en \'e9tait rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient m\'ea +me plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c\rquote \'e9tait la face grillag\'e9e de leur cage qui posait sur le sol. +\par +\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, il y en a trop\~!\~\'bb murmura le capitaine Hod, en rechargeant sa carabine. +\par +\par \'c0 ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes aidant, il parvint \'e0 s\rquote accrocher \'e0 la fourche d\rquote un arbre, sur laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge. +\par +\par L\rquote un de ces malheureux, saisi \'e0 la gorge, essaya vainement de r\'e9sister et fut pr\'e9cipit\'e9 \'e0 terre. +\par +\par Une panth\'e8re vint disputer au tigre ce corps d\'e9j\'e0 priv\'e9 de vie, dont les os craqu\'e8rent au milieu d\rquote une mare de sang. +\par +\par \'ab\~Mais feu\~! feu donc\~!\~\'bb criait le capitaine Hod, comme s\rquote il e\'fbt pu se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons. +\par +\par Quant \'e0 nous, impossible d\rquote intervenir maintenant\~! Nos cartouches \'e9taient \'e9puis\'e9es, et nous ne pouvions plus \'eatre que les spectateurs impuissants de cette lutte\~! +\par +\par Mais voici que, dans le compartiment voisin du n\'f4tre, un tigre, qui cherchait \'e0 briser ses barreaux, parvint, en donnant une secousse violente, \'e0 rompre l\rquote \'e9quilibre de la cage. Elle oscilla un instant et se renversa presque aussit\'f4t. + +\par +\par Contusionn\'e9s l\'e9g\'e8rement dans la chute, nous nous \'e9tions relev\'e9s sur les genoux. Les parois avaient r\'e9sist\'e9, mais nous ne pouvions plus rien voir de ce qui se passait au dehors. +\par +\par Si l\rquote on ne voyait pas, on entendait, du moins\~! Quel sabbat de hurlements dans l\rquote enceinte du kraal\~! Quelle odeur de sang impr\'e9gnait l\rquote atmosph\'e8re\~! Il semblait que la lutte e\'fbt pris un caract\'e8re plus violent. Que s +\rquote \'e9tait-il donc pass\'e9\~? Les prisonniers des autres cages s\rquote \'e9taient-ils \'e9chapp\'e9s\~? Attaquaient-ils la case de Mathias Van Guitt\~? Tigres et panth\'e8res s\rquote \'e9lan\'e7aient-ils sur les arbres pour en arracher les Indous +\~? +\par +\par \'ab\~Et ne pouvoir sortir de cette bo\'eete\~!\~\'bb s\rquote \'e9criait le capitaine Hod, en proie \'e0 une rage v\'e9ritable. +\par +\par Un quart d\rquote heure environ, \endash \~un quart d\rquote heure dont nous comptions les interminables minutes\~! \endash \~s\rquote \'e9coula dans ces conditions. +\par +\par Puis, le bruit de la lutte diminua peu \'e0 peu. Les hurlements s\rquote affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre avait-il donc pris fin\~? +\par +\par Soudain, j\rquote entendis la porte du kraal qui se refermait avec fracas. Puis, K\'e2lagani nous appela \'e0 grands cris. \'c0 sa voix se joignait celle de Fox, r\'e9p\'e9tant\~: +\par +\par \'ab\~Mon capitaine\~! mon capitaine\~! +\par +\par \endash \~Par ici\~!\~\'bb r\'e9pondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussit\'f4t, je sentis que la cage se relevait. Un instant apr\'e8s, nous \'e9tions libres. \'ab\~Fox\~! Storr\~! s\rquote \'e9cria le capitaine, dont la premi\'e8re pens\'e9 +e fut pour ses compagnons. +\par +\par \endash \~Pr\'e9sents\~!\~\'bb r\'e9pondirent le m\'e9canicien et le brosseur. Ils n\rquote \'e9taient pas m\'eame bless\'e9s. Mathias Van Guitt et K\'e2lagani se trouvaient \'e9galement sains et saufs. Deux tigres et une panth\'e8 +re gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitt\'e9 le kraal, dont K\'e2lagani venait de refermer la porte. Nous \'e9tions tous en s\'fbret\'e9. +\par +\par Aucun des fauves de la m\'e9nagerie n\rquote \'e9tait parvenu \'e0 s\rquote \'e9chapper pendant la lutte, et, m\'eame, le fournisseur comptait un prisonnier de plus. C\rquote \'e9tait un jeune tigre, emprisonn\'e9 dans la petite cage roulante, qui s +\rquote \'e9tait renvers\'e9e sur lui, et sous laquelle il avait \'e9t\'e9 pris comme dans un pi\'e8ge. +\par +\par Le stock de Mathias Van Guitt \'e9tait donc au complet\~; mais que cela lui co\'fbtait cher\~! Cinq de ses buffles \'e9taient \'e9gorg\'e9s, les autres avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutil\'e9 +s, nageaient dans leur sang sur le sol du kraal\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017383}CHAPITRE VI\line Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.{\*\bkmkend _Toc98017383} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en dedans, ni en dehors de l\rquote enceinte. La porte avait \'e9t\'e9 solidement assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s\rquote ouvrir au moment o\'f9 + la bande des fauves contournait la palissade\~? Cela ne laissait pas d\rquote \'eatre inexplicable, puisque K\'e2lagani avait lui-m\'eame repouss\'e9 dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la fermeture. +\par +\par La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que ce ne f\'fbt qu\rquote une \'e9raflure de la peau. Mais peu s\rquote en \'e9tait fallu qu\rquote il ne perd\'eet l\rquote usage du bras droit. +\par +\par Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue qui m\rquote avait jet\'e9 \'e0 terre. +\par +\par Nous r\'e9sol\'fbmes donc de retourner \'e0 Steam-House, d\'e8s que le jour commencerait \'e0 para\'eetre. +\par +\par Quant \'e0 Mathias Van Guitt, si ce n\rquote est le regret tr\'e8s r\'e9el d\rquote avoir perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement d\'e9sesp\'e9r\'e9 de la situation, bien que la privation de ses buffles d\'fb +t le mettre dans un certain embarras, au moment de son d\'e9part. +\par +\par \'ab\~Ce sont les chances du m\'e9tier, nous dit-il, et j\rquote avais comme un pressentiment qu\rquote il m\rquote arriverait quelque aventure de ce genre.\~\'bb +\par +\par Puis, il fit proc\'e9der \'e0 l\rquote enterrement des trois Indous, dont les restes furent d\'e9pos\'e9s dans un coin du kraal, et assez profond\'e9ment pour que les fauves ne pussent les d\'e9terrer. +\par +\par Cependant, l\rquote aube ne tarda pas \'e0 blanchir les dessous du Tarryani, et, apr\'e8s force poign\'e9es de mains, nous pr\'eemes cong\'e9 de Mathias Van Guitt. +\par +\par Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage \'e0 travers la for\'eat, le fournisseur voulut mettre \'e0 notre disposition K\'e2lagani et deux de ses Indous. Son offre fut accept\'e9e, et, \'e0 six heures, nous franchissions l\rquote +enceinte du kraal. +\par +\par Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de panth\'e8res, il n\rquote y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement repus, avaient sans doute regagn\'e9 leur repaire, et ce n\rquote \'e9tait pas le moment d\rquote +aller les y relancer. +\par +\par Quant aux buffles qui s\rquote \'e9taient \'e9chapp\'e9s du kraal, ou bien ils \'e9taient \'e9gorg\'e9s et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, \'e9gar\'e9s dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter que leur instinct les ramen\'e2 +t au kraal. Ils devaient donc \'eatre consid\'e9r\'e9s comme d\'e9finitivement perdus pour le fournisseur. +\par +\par \'c0 la lisi\'e8re de la for\'eat, K\'e2lagani et les deux Indous nous quitt\'e8rent. Une heure apr\'e8s, Phann et Black annon\'e7aient par leurs aboiements notre retour \'e0 Steam-House. +\par +\par Je fis \'e0 Banks le r\'e9cit de nos aventures. S\rquote il nous f\'e9licita d\rquote en avoir \'e9t\'e9 quittes \'e0 si bon march\'e9, cela va sans dire\~! Trop souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n\rquote +a pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants\~! +\par +\par Quant au capitaine Hod, il dut, bon gr\'e9, mal gr\'e9, porter son bras en \'e9charpe\~; mais l\rquote ing\'e9nieur, qui \'e9tait le v\'e9ritable m\'e9decin de l\rquote exp\'e9dition, ne trouva rien de grave \'e0 + sa blessure, et il affirma que dans quelques jours il n\rquote y para\'eetrait plus. +\par +\par Au fond, le capitaine Hod \'e9tait tr\'e8s mortifi\'e9 d\rquote avoir re\'e7u un coup sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajout\'e9 un tigre aux quarante-huit qui figuraient \'e0 son actif. +\par +\par Le lendemain, 27 ao\'fbt, dans l\rquote apr\'e8s-midi, les aboiements des chiens retentirent avec force, mais joyeusement. +\par +\par C\rquote \'e9taient le colonel Munro, Mac Neil et Go\'fbmi qui rentraient au sanitarium. Leur retour nous procura un v\'e9ritable soulagement. Sir Edward Munro avait-il men\'e9 \'e0 bonne fin son exp\'e9dition\~? nous ne le s +avions pas encore. Il revenait sain et sauf. L\'e0 \'e9tait l\rquote important. +\par +\par Tout d\rquote abord, Banks avait couru \'e0 lui, il lui serrait la main, il l\rquote interrogeait du regard. +\par +\par \'ab\~Rien\~!\~\'bb se contenta de r\'e9pondre le colonel Munro par un simple signe de t\'eate. +\par +\par Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur la fronti\'e8re n\'e9palaise n\rquote avaient donn\'e9 aucun r\'e9sultat, mais aussi que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait nous dire qu\rquote il n\rquote +y avait plus lieu d\rquote en parler. +\par +\par Mac Neil et Go\'fbmi, que Banks interrogea dans la soir\'e9e, furent plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait effectivement voulu revoir cette portion de l\rquote Indoustan, o\'f9 Nana Sahib s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 avant sa r +\'e9apparition dans la pr\'e9sidence de Bombay. S\rquote assurer de ce qu\rquote \'e9taient devenus les compagnons du nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la fronti\'e8re indo-chinoise, il ne restait plus trace, t\'e2cher d\rquote +apprendre si, \'e0 d\'e9faut de Nana Sahib, son fr\'e8re Balao Rao ne se cachait pas dans cette contr\'e9e soustraite encore \'e0 la domination anglaise, tel avait \'e9t\'e9 le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il r\'e9sultait, \'e0 n +\rquote en plus douter, que les rebelles avaient quitt\'e9 le pays. De leur campement, o\'f9 avaient \'e9t\'e9 c\'e9l\'e9br\'e9es les fausses obs\'e8ques destin\'e9es \'e0 accr\'e9diter la mort de Nana Sahib, il n\rquote +y avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses compagnons, rien qui p\'fbt permettre de se lancer sur leur piste. Le nabab tu\'e9 dans les d\'e9fil\'e9s des monts Sautpourra, les siens dispers\'e9s tr\'e8s probablement au del\'e0 + des limites de la p\'e9ninsule, l\rquote \'9cuvre du justicier n\rquote \'e9tait plus \'e0 faire. Quitter la fronti\'e8re himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin notre itin\'e9raire de Calcutta \'e0 Bombay, c\rquote est \'e0 + quoi nous devions uniquement songer. +\par +\par Le d\'e9part fut donc arr\'eat\'e9 et fix\'e9 \'e0 huit jours de l\'e0, au 3 septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps n\'e9cessaire \'e0 la compl\'e8te gu\'e9rison de sa blessure. D\rquote +autre part, le colonel Munro, visiblement fatigu\'e9 par cette rude excursion dans un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. +\par +\par Pendant ce temps, Banks commencerait \'e0 faire ses pr\'e9paratifs. Remettre notre train en \'e9tat pour redescendre dans la plaine et prendre la route de l\rquote Himalaya \'e0 la pr\'e9sidence de Bombay, c\rquote \'e9tait l\'e0 de quoi l\rquote +occuper pendant toute une semaine. +\par +\par Tout d\rquote abord, il fut convenu que l\rquote itin\'e9raire serait une seconde fois modifi\'e9, de mani\'e8re \'e0 \'e9viter ces grandes villes du nord-ouest, Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles la r\'e9volte de 1857 avai +t laiss\'e9 trop de d\'e9sastres. Avec les derniers rebelles de l\rquote insurrection devait dispara\'eetre tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures roulantes iraient donc \'e0 travers les provinces, sans s\rquote arr\'ea +ter aux cit\'e9s principales, mais le pays valait la peine d\rquote \'eatre visit\'e9 rien que pour ses beaut\'e9s naturelles. L\rquote immense royaume du Sindia, sous ce rapport, ne le c\'e8de \'e0 aucun autre. Devant notre G\'e9ant d\rquote +Acier allaient s\rquote ouvrir les plus pittoresques routes de la p\'e9ninsule. +\par +\par La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la p\'e9riode ne se prolonge pas au del\'e0 du mois d\rquote ao\'fbt. Les premiers jours de septembre promettaient une temp\'e9rature agr\'e9able, qui devait rendre moins p\'e9 +nible cette seconde partie du voyage. +\par +\par Pendant la deuxi\'e8me semaine de notre s\'e9jour au sanitarium, Fox et Go\'fbmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l\rquote office. Accompagn\'e9s des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne o\'f9 + pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces volatiles, conserv\'e9s dans la glaci\'e8re de Steam-House, devaient fournir un gibier excellent pour la route. +\par +\par Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. L\'e0, Mathias Van Guitt, lui aussi, s\rquote occupait \'e0 pr\'e9parer son d\'e9part pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient au-dessus des petites ou grandes mis\'e8res de l +\rquote existence. +\par +\par On sait que, par la capture du dixi\'e8me tigre, qui avait co\'fbt\'e9 si cher, la m\'e9nagerie \'e9tait au complet. Mathias Van Guitt n\rquote avait donc plus qu\rquote \'e0 se pr\'e9occuper de refaire ses attelages de buffles. Pas un des ruminants qui s +\rquote \'e9taient enfuis pendant l\rquote attaque n\rquote avait reparu au kraal. Toutes les probabilit\'e9s \'e9taient pour que, dispers\'e9s \'e0 travers la for\'eat, ils eussent p\'e9ri de mort violente. Il s\rquote agissait donc de les remplacer, +\endash \~ce qui, en ces circonstances, ne laissait pas d\rquote \'eatre difficile. Dans ce but, le fournisseur avait envoy\'e9 K\'e2lagani visiter les fermes et les bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec quelque impatience. + +\par +\par Cette derni\'e8re semaine de notre s\'e9jour au sanitarium se passa sans incidents. La blessure du capitaine Hod se gu\'e9rissait peu \'e0 peu. Peut-\'eatre m\'eame comptait-il clore sa campagne par une derni\'e8re exp\'e9dition\~ +; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel Munro. Puisqu\rquote il n\rquote \'e9tait plus aussi s\'fbr de son bras, pourquoi s\rquote exposer\~? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant le reste du voyage, n\rquote aurait-il pas l +\'e0 une occasion toute naturelle de prendre sa revanche\~? +\par +\par \'ab\~D\rquote ailleurs, lui fit observer Banks, vous \'eates encore vivant, mon capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans compter les bless\'e9s. La balance est donc encore en votre faveur\~! +\par +\par \endash \~Oui, quarante-neuf\~! r\'e9pondit en soupirant le capitaine Hod, mais j\rquote aurais bien voulu compl\'e9ter la cinquantaine\~!\~\'bb \'c9videmment, cela lui tenait au c\'9cur. Le 2 septembre arriva. Nous \'e9tions \'e0 la veille du d\'e9 +part. Ce jour-l\'e0, dans la matin\'e9e, Go\'fbmi vint nous annoncer la visite du fournisseur. +\par +\par En effet, Mathias Van Guitt, accompagn\'e9 de K\'e2lagani, arrivait \'e0 Steam-House. Sans doute, au moment du d\'e9part, il voulait nous faire ses adieux suivant toutes les r\'e8gles. +\par +\par Le colonel Munro le re\'e7ut avec cordialit\'e9. Mathias Van Guitt se lan\'e7a dans une suite de p\'e9riodes o\'f9 se retrouvait tout l\rquote inattendu de sa phras\'e9ologie habituelle. Mais il me sembla que ses compliments cachaient quelque arri\'e8 +re-pens\'e9e qu\rquote il h\'e9sitait \'e0 formuler. +\par +\par Et, pr\'e9cis\'e9ment, Banks toucha le vif de la question, lorsqu\rquote il demanda \'e0 Mathias Van Guitt s\rquote il avait eu l\rquote heureuse chance de pouvoir renouveler ses attelages. +\par +\par \'ab\~Non, monsieur Banks, r\'e9pondit le fournisseur, K\'e2lagani a vainement parcouru les villages. Bien qu\rquote il f\'fbt muni de mes pleins pouvoirs, il n\rquote a pu se procurer un seul couple de ces utiles ruminants. Je suis donc oblig\'e9 + de confesser, \'e0 regret, que, pour diriger ma m\'e9nagerie vers la station la plus rapproch\'e9e, le moteur me fait absolument d\'e9faut. La dispersion de mes buffles, provoqu\'e9e par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 ao\'fb +t, me met donc dans un certain embarras\'85 Mes cages, avec leurs h\'f4tes \'e0 quatre pattes, sont lourdes\'85 et\'85 +\par +\par \endash \~Et comment allez-vous faire pour les conduire \'e0 la station\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Je ne sais trop, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. Je cherche\'85 je combine\'85 j\rquote h\'e9site\'85 Cependant\'85 l\rquote heure du d\'e9part a sonn\'e9, et c\rquote est le 20 septembre, c\rquote est-\'e0 +-dire dans dix-huit jours, que je dois livrer \'e0 Bombay ma commande de f\'e9lins\'85 +\par +\par \endash \~Dix-huit jours\~! r\'e9pondit Banks, mais alors vous n\rquote avez pas une heure \'e0 perdre\~! +\par +\par \endash \~Je le sais, monsieur l\rquote ing\'e9nieur. Aussi n\rquote ai-je plus qu\rquote un moyen, un seul\~!\'85 +\par +\par \endash \~Lequel\~? +\par +\par \endash \~C\rquote est, tout en ne voulant aucunement le g\'eaner, d\rquote adresser au colonel une demande tr\'e8s indiscr\'e8te\'85 sans doute\'85 +\par +\par \endash \~Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.\~\'bb +\par +\par Mathias Van Guitt s\rquote inclina, sa main droite se porta \'e0 ses l\'e8vres, la partie sup\'e9rieure de son corps s\rquote agita doucement, et toute son attitude fut celle d\rquote un homme qui se sent accabl\'e9 par des bont\'e9s inattendues. +\par +\par En somme, le fournisseur demanda, \'e9tant donn\'e9e la puissance de traction du G\'e9ant d\rquote Acier, s\rquote il ne serait pas possible d\rquote atteler ses cages roulantes \'e0 la queue de notre train, et de les remorquer jusqu\rquote \'e0 + Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi \'e0 Allahabad. +\par +\par C\rquote \'e9tait un trajet qui ne d\'e9passait pas trois cent cinquante kilom\'e8tres, sur une route assez facile. \'ab\~Est-il possible de satisfaire monsieur Van Guitt\~? demanda le colonel \'e0 l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Je n\rquote y vois aucune difficult\'e9, r\'e9pondit Banks, et le G\'e9ant d\rquote Acier ne s\rquote apercevra m\'eame pas de ce surcro\'eet de charge. +\par +\par \endash \~Accord\'e9, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous conduirons votre mat\'e9riel jusqu\rquote \'e0 Etawah. Entre voisins, il faut savoir s\rquote entr\rquote aider, m\'eame dans l\rquote Himalaya. +\par +\par \endash \~Colonel, r\'e9pondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre bont\'e9, et, pour \'eatre franc, comme il s\rquote agissait de me tirer d\rquote embarras, j\rquote avais un peu compt\'e9 sur votre obligeance\~! +\par +\par \endash \~Vous aviez eu raison, \'bb r\'e9pondit le colonel Munro. Tout \'e9tant ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa \'e0 retourner au kraal, afin de cong\'e9dier une pa +rtie de son personnel, qui lui devenait inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, n\'e9cessaires \'e0 l\rquote entretien des cages. \'ab\~\'c0 demain donc, dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~\'c0 demain, messieurs, r\'e9pondit Mathias Van Guitt. J\rquote attendrai au kraal l\rquote arriv\'e9e de votre G\'e9ant d\rquote Acier\~!\~\'bb +\par +\par Et le fournisseur, tr\'e8s heureux du succ\'e8s de sa visite \'e0 Steam-House, se retira, non sans avoir fait sa sortie \'e0 la mani\'e8re d\rquote un acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de la com\'e9die moderne. +\par +\par K\'e2lagani, apr\'e8s avoir longuement regard\'e9 le colonel Munro, dont le voyage \'e0 la fronti\'e8re du N\'e9paul paraissait l\rquote avoir s\'e9rieusement pr\'e9occup\'e9, suivit le fournisseur. +\par +\par Nos derniers pr\'e9paratifs \'e9taient achev\'e9s. Le mat\'e9riel avait \'e9t\'e9 remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus rien. Les deux chars roulants n\rquote attendaient plus que notre G\'e9ant d\rquote Acier. L\rquote \'e9l +\'e9phant devait les descendre d\rquote abord jusqu\rquote \'e0 la plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour former le train. Cela fait, il s\rquote en irait directement \'e0 travers les plaines du Rohilkhande. +\par +\par Le lendemain, 3 septembre, \'e0 sept heures du matin, le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait pr\'eat \'e0 reprendre les fonctions qu\rquote il avait si consciencieusement remplies jusqu\rquote alors. Mais, \'e0 cet instant, un incident, tr\'e8 +s inattendu, se produisit au grand \'e9bahissement de tous. +\par +\par Le foyer de la chaudi\'e8re, enferm\'e9e dans les flancs de l\rquote animal, avait \'e9t\'e9 charg\'e9 de combustible. K\'e2louth, qui venait de l\rquote allumer, eut alors l\rquote id\'e9e d\rquote ouvrir la bo\'eete \'e0 fum\'e9e, \endash \~\'e0 + la paroi de laquelle se soudent les tubes destin\'e9s \'e0 conduire les produits de la combustion \'e0 travers la chaudi\'e8re, \endash \~afin de voir si rien ne g\'eanait le tirage. +\par +\par Mais, \'e0 peine eut-il ouvert les portes de cette bo\'eete, qu\rquote il recula pr\'e9cipitamment, et une vingtaine de lani\'e8res furent projet\'e9es au dehors avec un sifflement bizarre. +\par +\par Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la cause de ce ph\'e9nom\'e8ne. +\par +\par \'ab\~Eh\~! K\'e2louth, qu\rquote y a-t-il\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Une pluie de serpents, monsieur\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le chauffeur. En effet, ces lani\'e8res \'e9taient des serpents, qui avaient \'e9lu domicile dans les tubes de la chaudi\'e8re, pour y mieux dormir sans doute. Les premi\'e8 +res flammes du foyer venaient de les atteindre. Quelques-uns de ces reptiles, d\'e9j\'e0 br\'fbl\'e9s, \'e9taient tomb\'e9s sur le sol, et si K\'e2louth n\rquote e\'fbt pas ouvert la bo\'eete \'e0 fum\'e9e, ils eussent tous \'e9t\'e9 r\'f4 +tis en un instant. \'ab\~Comment\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui accourut, notre G\'e9ant d\rquote Acier a un nid de serpents dans les entrailles\~!\~\'bb Oui, ma foi\~! et des plus dangereux, de ces \'ab\~whip snakes\~\'bb, serpents-fouets, +\'ab\~goulabis\~\'bb, cobras noirs, najas \'e0 lunettes, appartenant aux plus venimeuses esp\'e8ces. Et, en m\'eame temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait sa t\'eate pointue \'e0 l\rquote orifice sup\'e9rieur de la chemin\'e9e, c +\rquote est-\'e0-dire \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la trompe de l\rquote \'e9l\'e9phant, qui se d\'e9roulait au milieu des premi\'e8res volutes de vapeur. Les serpents, sortis vivants des tubes, s\rquote \'e9taient rapidement et lestement dispers\'e9 +s dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les d\'e9truire. Mais le python ne put d\'e9guerpir si ais\'e9ment du cylindre de t\'f4le. Aussi le capitaine Hod se h\'e2ta-t-il d\rquote aller prendre sa carabine, et, d\rquote +une balle, il lui brisa la t\'eate. Go\'fbmi, grimpant alors sur le G\'e9ant d\rquote Acier, se hissa \'e0 l\rquote orifice sup\'e9rieur de sa trompe, et, avec l\rquote aide de K\'e2louth et de Storr, il parvint \'e0 en retirer l\rquote \'e9 +norme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec sa robe d\rquote un vert m\'eal\'e9 de bleu, d\'e9cor\'e9e d\rquote anneaux r\'e9guliers et qui semblait avoir \'e9t\'e9 taill\'e9e dans une peau de tigre. Il ne mesurait pas moins de cinq m\'e8 +tres de long sur une grosseur \'e9gale \'e0 celle du bras. C\rquote \'e9tait donc un superbe \'e9chantillon de ces ophidiens de l\rquote Inde, et il e\'fbt avantageusement figur\'e9 dans la m\'e9nagerie de Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu +\rquote on lui donne. Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir le porter \'e0 son propre compte. +\par +\par Cette ex\'e9cution faite, K\'e2louth referma la bo\'eete \'e0 fum\'e9e, le tirage s\rquote op\'e9ra r\'e9guli\'e8rement, le feu du foyer s\rquote activa au passage du courant d\rquote air, la chaudi\'e8re ne tarda pas \'e0 + ronfler sourdement, et, trois quarts d\rquote heure apr\'e8s, le manom\'e8tre indiquait une pression suffisante de la vapeur. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 partir. +\par +\par Les deux chars furent attel\'e9s l\rquote un \'e0 l\rquote autre, et le G\'e9ant d\rquote Acier man\'9cuvra de mani\'e8re \'e0 venir prendre la t\'eate du train. +\par +\par Un dernier coup d\rquote \'9cil fut donn\'e9 \'e0 l\rquote admirable panorama qui se d\'e9roulait dans le sud, un dernier regard \'e0 cette merveilleuse cha\'ee +ne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce territoire de l\rquote Inde septentrionale, et un coup de sifflet annon\'e7a le d\'e9part. +\par +\par La descente sur la route sinueuse s\rquote op\'e9ra sans difficult\'e9. Le serre-frein atmosph\'e9rique retenait irr\'e9sistiblement les roues sur les pentes trop raides. Une heure apr\'e8s, notre train s\rquote arr\'eatait \'e0 la limite inf\'e9 +rieure du Tarryani, \'e0 la lisi\'e8re de la plaine. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier fut alors d\'e9tach\'e9, et, sous la conduite de Banks, du m\'e9canicien et du chauffeur, il s\rquote enfon\'e7a lentement sur l\rquote une des larges routes de la for\'eat. +\par +\par Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et il d\'e9bouchait de l\rquote \'e9pais massif, remorquant les six cages de la m\'e9nagerie. +\par +\par D\'e8s son arriv\'e9e, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au colonel Munro. Les cages, pr\'e9c\'e9d\'e9es d\rquote une voiture destin\'e9e au logement du fournisseur et de ses hommes, furent attel\'e9es \'e0 notre train, \endash \~un v\'e9 +ritable convoi, compos\'e9 de huit wagons. +\par +\par Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet r\'e9glementaire, et le G\'e9ant d\rquote Acier, s\rquote \'e9branlant, s\rquote avan\'e7a m +ajestueusement sur la magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les cages de Mathias Van Guitt, charg\'e9es de fauves, ne semblaient pas plus lui peser qu\rquote une simple voiture de d\'e9m\'e9nagement. +\par +\par \'ab\~Eh bien, qu\rquote en pensez-vous, monsieur le fournisseur\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Je pense, capitaine, r\'e9pondit, non sans quelque raison, Mathias Van Guitt, que si cet \'e9l\'e9phant \'e9tait de chair et d\rquote os, il serait encore plus extraordinaire\~!\~\'bb +\par +\par Cette route n\rquote \'e9tait plus celle qui nous avait amen\'e9s au pied de l\rquote Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite ville qui se trouvait \'e0 cent cinquante kilom\'e8tres de notre point de d\'e9part. +\par +\par Ce trajet se fit tranquillement, \'e0 une vitesse mod\'e9r\'e9e, sans ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement place \'e0 la table de Steam-House, o\'f9 son magnifique app\'e9tit faisait toujours honneur \'e0 + la cuisine de monsieur Parazard. L\rquote entretien de l\rquote office exigea bient\'f4t que les pourvoyeurs habituels fussent mis \'e0 contribution, et le capitaine Hod, bien gu\'e9ri, \endash \~le coup de feu \'e0 l\rquote adresse du python l\rquote +avait prouv\'e9, \endash \~reprit son fusil de chasseur. D\rquote ailleurs, en m\'eame temps que les gens du personnel, il fallait songer \'e0 nourrir les h\'f4tes de la m\'e9nagerie. Ce soin revenait aux chikaris. Ces habiles Ind +ous, sous la direction de K\'e2lagani, tr\'e8s adroit tireur lui-m\'eame, ne laiss\'e8rent pas s\rquote appauvrir la r\'e9serve de chair de bison et d\rquote antilope. Ce K\'e2lagani \'e9tait vraiment un homme \'e0 part. Bien qu\rquote il f\'fb +t peu communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, n\rquote \'e9tant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 septembre, le train contournait Philibit, sans s\rquote y arr\'eater, mais il ne put \'e9viter un rassemblement consid +\'e9rable d\rquote Indous, qui vinrent lui rendre visite. D\'e9cid\'e9ment, les fauves de Mathias Van Guitt, si remarquables qu\rquote ils fussent, ne pouvaient supporter aucune comparaison avec le G\'e9ant d\rquote Acier. On ne les regardait m\'eame pas +\'e0 travers les barreaux de leurs cages, et toutes les admirations allaient \'e0 l\rquote \'e9l\'e9phant m\'e9canique. +\par +\par Le train continua \'e0 descendre ces longues plaines de l\rquote Inde septentrionale, en laissant, \'e0 quelques lieues dans l\rquote ouest\~; Bareilli, l\rquote une des principales villes du Rohilkhande. Il s\rquote avan\'e7ait, tant\'f4 +t au milieu de for\'eats peupl\'e9es d\rquote un monde d\rquote oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer \'ab\~l\rquote \'e9clatant pennage\~\'bb, tant\'f4t en plaine, \'e0 travers ces fourr\'e9s d\rquote acacias \'e9pineux, hauts de deux \'e0 + trois m\'e8tres, nomm\'e9s par les Anglais \'ab\~wait-a-bit-bush\~\'bb. L\'e0 se rencontraient en grand nombre des sangliers, tr\'e8s friands de la baie jaun\'e2tre que produisent ces arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tu\'e9s, non sans p\'e9 +ril, car ce sont des animaux v\'e9ritablement sauvages et dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et K\'e2lagani eurent lieu de d\'e9ployer ce sang-froid et cette adresse qui en faisaient deux chasseurs hors ligne. +\par +\par Entre Philibit et la station d\rquote Etawah, le train dut franchir une portion du haut Gange, et, peu de temps apr\'e8s, l\rquote un de ses importants tributaires, le Kali-Nadi. +\par +\par Tout le mat\'e9riel roulant de la m\'e9nagerie fut d\'e9tach\'e9, et Steam-House, transform\'e9 en appareil flottant, se transporta ais\'e9ment d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre \'e0 la surface du fleuve. +\par +\par Il n\rquote en fut pas de m\'eame pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac fut mis en r\'e9quisition, et les cages durent traverser les deux cours d\rquote eau l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre. Si ce passage exigea un certain temps, il s\rquote +effectua, du moins, sans grandes difficult\'e9s. Le fournisseur n\rquote en \'e9tait pas \'e0 son coup d\rquote essai, et ses gens avaient eu d\'e9j\'e0 \'e0 franchir plusieurs fleuves, lorsqu\rquote ils se rendaient \'e0 la fronti\'e8re himalayenne. + +\par +\par Bref, sans incidents dignes d\rquote \'eatre relat\'e9s, \'e0 la date du 17 septembre, nous avions atteint le railway de Delhi \'e0 Allahabad, \'e0 moins de cent pas de la station d\rquote Etawah. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui n\rquote \'e9taient pas destin\'e9es \'e0 se rejoindre. +\par +\par La premi\'e8re devait continuer \'e0 descendre vers le sud \'e0 travers les territoires du vaste royaume de Scindia, de mani\'e8re \'e0 gagner les Vindhyas et la pr\'e9sidence de Bombay. +\par +\par La seconde, plac\'e9e sur les truks du chemin de fer, allait rejoindre Allahabad, et, de l\'e0, par le railway de Bombay, atteindre le littoral de la mer des Indes. +\par +\par On s\rquote arr\'eata donc, et le campement fut organis\'e9 pour la nuit. Le lendemain, d\'e8s l\rquote aube, pendant que le fournisseur prendrait la route du sud-est, nous devions, en coupant cette route \'e0 angle droit, suivre \'e0 peu pr\'e8 +s le soixante-dix-septi\'e8me m\'e9ridien. +\par +\par Mais, en m\'eame temps qu\rquote il nous quittait, Mathias Van Guitt allait se s\'e9parer de la partie de son personnel qui ne lui \'e9tait plus utile. \'c0 l\rquote exception de deux Indous, n\'e9 +cessaires au service des cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois jours, il n\rquote avait besoin de personne. Arriv\'e9 au port de Bombay, o\'f9 l\rquote attendait un navire en partance pour l\rquote +Europe, le transbordement de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. +\par +\par De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et en particulier K\'e2lagani. +\par +\par On sait comment et pourquoi nous nous \'e9tions v\'e9ritablement attach\'e9s \'e0 cet Indou, depuis les services qu\rquote il avait rendus au colonel Munro et au capitaine Hod. +\par +\par Lorsque Mathias Van Guitt eut cong\'e9di\'e9 ses hommes, Banks crut voir que K\'e2lagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s\rquote il lui conviendrait de nous accompagner jusqu\rquote \'e0 Bombay. +\par +\par K\'e2lagani, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi un instant, accepta l\rquote offre de l\rquote ing\'e9nieur, et le colonel Munro lui t\'e9moigna la satisfaction qu\rquote il \'e9prouvait \'e0 lui venir en aide en cette occasion. L\rquote +Indou allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa connaissance de toute cette partie de l\rquote Inde, il pouvait nous \'eatre fort utile. +\par +\par Le lendemain, le camp \'e9tait lev\'e9. Il n\rquote y avait plus aucun int\'e9r\'eat \'e0 prolonger notre halte. Le G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait en pression. Banks donna \'e0 Storr l\rquote ordre de se tenir pr\'eat. +\par +\par Il ne restait plus qu\rquote \'e0 prendre cong\'e9 de notre ami le fournisseur. Ce fut tr\'e8s simple de notre part. De la sienne, ce fut naturellement plus th\'e9\'e2tral. +\par +\par Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait de lui rendre le colonel Munro prirent n\'e9cessairement la forme amplicative. Il \'ab\~joua\~\'bb remarquablement ce dernier acte, et fut parfait dans la grande sc\'e8ne des adieux. +\par +\par Par un mouvement des muscles de l\rquote avant-bras, sa main droite se pla\'e7a en pronation, de telle sorte que la paume en \'e9tait tourn\'e9e vers la terre. Cela voulait dire qu\rquote ici-bas, il n\rquote oublierait jamais ce qu\rquote +il devait au colonel Munro, et que si la reconnaissance \'e9tait bannie de ce monde, elle trouverait un dernier asile dans son c\'9cur. +\par +\par Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il en retourna la paume, en l\rquote \'e9levant vers le z\'e9nith. Ce qui signifiait que, m\'eame l\'e0-haut, les sentiments ne s\rquote \'e9 +teindraient pas en lui, et que toute une \'e9ternit\'e9 de gratitude ne saurait acquitter les obligations qu\rquote il avait contract\'e9es. +\par +\par Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, et, quelques minutes apr\'e8s, le fournisseur des maisons de Hambourg et de Londres avait disparu \'e0 nos yeux. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017384}CHAPITRE VII\line Le passage de la Betwa.{\*\bkmkend _Toc98017384} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 cette date pr\'e9cise du 18 septembre, voici quelle \'e9tait exactement notre position, calcul\'e9e du point de d\'e9part, du point de halte, du point d\rquote arriv\'e9e\~: +\par +\par 1\'b0 De Calcutta, treize cents kilom\'e8tres\~; +\par +\par 2\'b0 Du sanitarium de l\rquote Himalaya, trois cent quatre-vingts kilom\'e8tres\~; +\par +\par 3\'b0 De Bombay, seize cents kilom\'e8tres. +\par +\par \'c0 ne consid\'e9rer que la distance, nous n\rquote avions pas encore accompli la moiti\'e9 de notre itin\'e9raire\~; mais, en tenant compte des sept semaines que Steam-House avait pass\'e9es sur la fronti\'e8re himalayenne, plus de la moiti\'e9 + du temps qui devait \'eatre consacr\'e9 \'e0 ce voyage \'e9tait \'e9coul\'e9e. Nous avions quitt\'e9 Calcutta le 6 mars. Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous pensions avoir atteint le littoral ouest de l\rquote Indoustan. +\par +\par Notre itin\'e9raire, d\rquote ailleurs, allait \'eatre r\'e9duit dans une certaine mesure. La r\'e9solution prise d\rquote \'e9viter les grandes villes compromises dans la r\'e9volte de 1857, nous obligeait \'e0 descendre plus directement au sud. \'c0 + travers les magnifiques provinces du royaume de Scindia, s\rquote ouvraient de belles routes carrossables, et le G\'e9ant d\rquote Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins jusqu\rquote aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de s +\rquote accomplir dans les meilleures conditions de facilit\'e9 et de s\'e9curit\'e9. +\par +\par Ce qui devait le rendre plus ais\'e9 encore, c\rquote \'e9tait la pr\'e9sence de K\'e2lagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait admirablement toute cette partie de la p\'e9ninsule. Banks put le constater ce jour-l\'e0. Apr\'e8s d\'e9 +jeuner, pendant que le colonel Munro et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en quelle qualit\'e9 il avait maintes fois parcouru ces provinces. +\par +\par \'ab\~J\rquote \'e9tais attach\'e9, r\'e9pondit K\'e2lagani, \'e0 l\rquote une de ces nombreuses caravanes de Banjaris, qui transportent \'e0 dos de b\'9cufs des approvisionnements de c\'e9r\'e9ales, soit pour le co +mpte du gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette qualit\'e9, j\rquote ai vingt fois remont\'e9 ou descendu les territoires du centre et du nord de l\rquote Inde. +\par +\par \endash \~Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la p\'e9ninsule\~? demanda l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit K\'e2lagani, et, \'e0 cette \'e9poque de l\rquote ann\'e9e, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une troupe de Banjaris en marche vers le nord. +\par +\par \endash \~Eh bien, K\'e2lagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons \'e0 travers les campagnes, et vous serez notre guide. + +\par +\par \endash \~Volontiers, monsieur, \'bb r\'e9pondit l\rquote Indou, de ce ton froid qui lui \'e9tait habituel et auquel je n\rquote \'e9tais pas encore parvenu \'e0 m\rquote accoutumer. Puis, il ajouta\~: \'ab\~Voulez-vous que je vous indique d\rquote une fa +\'e7on g\'e9n\'e9rale la direction qu\rquote il faudra suivre\~? +\par +\par \endash \~S\rquote il vous pla\'eet.\~\'bb Et, ce disant, Banks \'e9tala sur la table une carte \'e0 grands points qui retra\'e7ait cette portion de l\rquote Inde, afin de contr\'f4ler l\rquote exactitude des renseignements de K\'e2lagani. \'ab\~Rien n +\rquote est plus simple, reprit l\rquote Indou. Une ligne presque droite va nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font leur jonction \'e0 Allahabad. De la station d\rquote Etawah que nous venons de quitter \'e0 la fronti\'e8 +re du Bundelkund, il n\rquote y aura qu\rquote un cours d\rquote eau important \'e0 franchir, la Jumna, et de cette fronti\'e8re aux monts Vindhyas, un second cours d\rquote eau, la Betwa. Au cas m\'eame o\'f9 ces deux rivi\'e8res seraient d\'e9bord\'e9 +es \'e0 la suite de la saison des pluies, le train flottant ne sera pas g\'ean\'e9, je pense, pour passer d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre. +\par +\par \endash \~Il n\rquote y aura aucune difficult\'e9 s\'e9rieuse, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur\~; et, une fois arriv\'e9s aux Vindhyas\~?\'85 +\par +\par \endash \~Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col praticable. L\'e0 encore, aucun obstacle n\rquote entravera notre marche. Je connais un passage dont les pentes sont mod\'e9r\'e9es. C\rquote +est le col de Sirgour, que les attelages prennent de pr\'e9f\'e9rence. +\par +\par \endash \~Partout o\'f9 passent des chevaux, dis-je, notre G\'e9ant d\rquote Acier ne peut-il passer\~? +\par +\par \endash \~Il le peut certainement, r\'e9pondit Banks\~; mais, au del\'e0 du col de Sirgour, le pays est tr\'e8s accident\'e9. N\rquote y aurait-il pas lieu d\rquote aborder les Vindhyas, en prenant direction \'e0 travers le Bhopal\~? +\par +\par \endash \~L\'e0, les villes sont nombreuses, r\'e9pondit K\'e2lagani, il sera difficile de les \'e9viter, et les Cipayes s\rquote y sont plus particuli\'e8rement signal\'e9s dans la guerre de l\rquote ind\'e9pendance.\~\'bb +\par +\par Je fus un peu surpris de cette qualification, \'ab\~guerre de l\rquote ind\'e9pendance\~\'bb, que K\'e2lagani donnait \'e0 la r\'e9volte de 1857. Mais il ne fallait pas oublier que c\rquote \'e9 +tait un Indou, non un Anglais, qui parlait. Il ne semblait pas, d\rquote ailleurs, que K\'e2lagani e\'fbt pris part \'e0 la r\'e9volte, ou, du moins, il n\rquote avait jamais rien dit qui p\'fbt le faire croire. +\par +\par \'ab\~Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans l\rquote ouest, et si vous \'eates certain que le col de Sirgour nous donne acc\'e8s \'e0 quelque route praticable\'85 +\par +\par \endash \~Une route que j\rquote ai souvent parcourue, monsieur, et qui, apr\'e8s avoir contourn\'e9 le lac Puturia, va, \'e0 quarante milles de l\'e0, aboutir au railway de Bombay \'e0 Allahabad, pr\'e8s de Jubbulpore. +\par +\par \endash \~En effet, r\'e9pondit Banks, qui suivait sur la carte les indications donn\'e9es par l\rquote Indou\~; et \'e0 partir de ce point\~?\'85 +\par +\par \endash \~La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi dire la voie ferr\'e9e jusqu\rquote \'e0 Bombay. +\par +\par \endash \~C\rquote est entendu, r\'e9pondit Banks. Je ne vois aucun obstacle s\'e9rieux \'e0 traverser les Vindhyas, et cet itin\'e9raire nous convient. Aux services que vous nous avez d\'e9j\'e0 rendus, K\'e2lagani, vous en ajoutez un autre, que nous n +\rquote oublierons pas.\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani s\rquote inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, il revint vers l\rquote ing\'e9nieur. \'ab\~Vous avez une question \'e0 me faire\~? dit Banks. +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit l\rquote Indou. Pourrais-je vous demander pourquoi vous tenez plus particuli\'e8rement \'e0 \'e9viter les principales villes du Bundelkund\~?\~\'bb +\par +\par Banks me regarda. Il n\rquote y avait aucune raison pour cacher \'e0 K\'e2lagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l\rquote Indou fut mis au courant de la situation du colonel. +\par +\par K\'e2lagani \'e9couta tr\'e8s attentivement ce que lui apprit l\rquote ing\'e9nieur. Puis, d\rquote un ton qui d\'e9notait quelque surprise\~: +\par +\par \'ab\~Le colonel Munro, dit-il, n\rquote a plus rien \'e0 redouter de Nana Sahib, au moins dans ces provinces. +\par +\par \endash \~Ni dans ces provinces ni ailleurs, r\'e9pondit Banks. Pourquoi dites-vous \'ab\~dans ces provinces\~?\~\'bb +\par +\par \endash \~Parce que, si le nabab a reparu, comme on l\rquote a pr\'e9tendu, il y a quelques mois, dans la pr\'e9sidence de Bombay, dit K\'e2lagani, les recherches n\rquote ont pu faire conna\'eetre sa retraite, et il est tr\'e8s probable qu\rquote il a +de nouveau franchi la fronti\'e8re indochinoise.\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9ponse semblait prouver ceci\~: c\rquote est que K\'e2lagani ignorait ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 dans la r\'e9gion des monts Sautpourra, et que, le mois de mai dernier, Nana Sahib avait \'e9t\'e9 tu\'e9 par des soldats de l\rquote arm\'e9 +e royale au p\'e2l de Tand\'eet. +\par +\par \'ab\~Je vois, K\'e2lagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent l\rquote Inde ont quelque peine \'e0 arriver jusqu\rquote aux forets de l\rquote Himalaya\~!\~\'bb L\rquote Indou nous regarda fixement, sans r\'e9 +pondre, comme un homme qui ne comprend pas. \'ab\~Oui, reprit Banks, vous semblez ignorer que Nana Sahib est mort. +\par +\par \endash \~Nana Sahib est mort\~? s\rquote \'e9cria K\'e2lagani. +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit Banks, et c\rquote est le gouvernement qui a fait conna\'eetre dans quelles circonstances il a \'e9t\'e9 tu\'e9. +\par +\par \endash \~Tu\'e9\~? dit K\'e2lagani, en secouant la t\'eate. O\'f9 donc Nana Sahib aurait-il \'e9t\'e9 tu\'e9\~? +\par +\par \endash \~Au p\'e2l de Tand\'eet, dans les monts Sautpourra. +\par +\par \endash \~Et quand\~?\'85 +\par +\par \endash \~Il y a pr\'e8s de quatre mois d\'e9j\'e0, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, le 25 mai dernier.\~\'bb K\'e2lagani, dont le regard me parut singulier en ce moment, s\rquote \'e9tait crois\'e9 les bras et restait silencieux. \'ab\~ +Avez-vous des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire \'e0 la mort de Nana Sahib\~? +\par +\par \endash \~Aucune, messieurs, se contenta de r\'e9pondre K\'e2lagani. Je crois ce que vous me dites.\~\'bb Un instant apr\'e8s, Banks et moi, nous \'e9tions seuls, et l\rquote ing\'e9nieur ajoutait, non sans raison\~: +\par +\par \'ab\~Tous les Indous en sont l\'e0\~! Le chef des Cipayes r\'e9volt\'e9s est devenu l\'e9gendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu\rquote il a \'e9t\'e9 tu\'e9, puisqu\rquote ils ne l\rquote ont pas vu pendre\~! +\par +\par \endash \~Il en est d\rquote eux, r\'e9pondis-je, comme des vieux grognards de l\rquote Empire, qui, vingt ans apr\'e8s sa mort, soutenaient que Napol\'e9on vivait toujours\~!\~\'bb +\par +\par Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectu\'e9 quinze jours auparavant, un fertile pays d\'e9veloppait ses magnifiques routes devant le G\'e9ant d\rquote Acier. C\rquote \'e9tait le Do\'e2 +b, compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de se rejoindre pr\'e8s d\rquote Allahabad. Plaines alluvionnaires, d\'e9frich\'e9es par les brahmanes vingt si\'e8cles avant l\rquote \'e8re chr\'e9tienne, proc\'e9d\'e9 +s de culture encore tr\'e8s rudimentaires chez les paysans, grands travaux de canalisation dus aux ing\'e9nieurs anglais, champs de cotonniers qui prosp\'e8rent plus sp\'e9cialement sur ce territoire, g\'e9missements de la presse \'e0 + coton qui fonctionne aupr\'e8s de chaque village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles sont les impressions qui me sont rest\'e9es de ce Do\'e2b, o\'f9 fut autrefois fond\'e9e la primitive \'e9glise. +\par +\par Le voyage s\rquote accomplissait dans les meilleures conditions. Les sites variaient, on pourrait dire, au gr\'e9 de notre fantaisie. L\rquote habitation se d\'e9pla\'e7ait, sans fatigue, pour le plaisir de nos yeux. N\rquote \'e9tait-ce donc pas l\'e0 +, ainsi que l\rquote avait pr\'e9tendu Banks, le dernier mot du progr\'e8s dans l\rquote art de la locomotion\~? Charrettes \'e0 b\'9cufs, voitures \'e0 chevaux ou \'e0 mules, wagons de railways, qu\rquote \'eates-vous aupr\'e8s de nos maisons roulantes\~ +! +\par +\par Le 19 septembre. Steam-House s\rquote arr\'eatait sur la rive gauche de la Jumna. Cet important cours d\rquote eau d\'e9limite dans la partie centrale de la p\'e9ninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de l\rquote +Indoustan, qui est plus particuli\'e8rement le pays des Indous. +\par +\par Une premi\'e8re crue commen\'e7ait \'e0 \'e9lever les eaux de la Jumna. Le courant se faisait plus rapidement sentir\~; mais, tout en rendant notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l\rquote emp\'eacher. Banks prit quelques pr\'e9 +cautions, Il fallut chercher un meilleur point d\rquote atterrissement. On le trouva. Une demi-heure apr\'e8s, Steam-House remontait la berge oppos\'e9e du fleuve. Aux trains des railways, il faut des ponts \'e9tablis \'e0 grands frais, et l\rquote +un de ces ponts, de construction tubulaire, enjambe la Jumna pr\'e8s de la forteresse de Selimgarh, pr\'e8s de Delhi. \'c0 notre G\'e9ant d\rquote Acier, aux deux chars qu\rquote il remorquait, les cours d\rquote +eau offraient une voie aussi facile que les plus belles routes macadamis\'e9es de la p\'e9ninsule. +\par +\par Au del\'e0 de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un certain nombre de ces villes que la pr\'e9voyance de l\rquote ing\'e9nieur voulait \'e9carter de son itin\'e9raire. Sur la gauche, c\rquote \'e9tait Gwalior, au bord de la rivi\'e8 +re de Sawunrika, camp\'e9e sur son bloc de basalte, avec sa superbe mosqu\'e9e de Musjid, son palais de P\'e2l, sa curieuse porte des \'c9l\'e9phants, sa forteresse c\'e9l\'e8bre, son Vihara de cr\'e9ation bouddhique\~; vieille cit\'e9, \'e0 + laquelle la ville moderne de Lashkar, b\'e2tie \'e0 deux kilom\'e8tres plus loin, fait maintenant une s\'e9rieuse concurrence. L\'e0, au fond de ce Gibraltar de l\rquote Inde, la Rani de Jansi, la compagne d\'e9vou\'e9e de Nana Sahib, avait lutt\'e9 h +\'e9ro\'efquement jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re heure. L\'e0, dans cette rencontre avec deux escadrons du 8}{\super e}{ hussards de l\rquote arm\'e9e royale, elle fut tu\'e9e, on le sait, de la main m\'eame du colonel Munro, qui avait pris part \'e0 l +\rquote action avec un bataillon de son r\'e9giment. De ce jour, on le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab avait poursuivi la satisfaction jusqu\rquote \'e0 son dernier soupir\~! Oui\~! mieux valait que sir Edward Munro n +\rquote all\'e2t pas raviver ses souvenirs aux portes de Gwalior\~! +\par +\par Apr\'e8s Gwalior, dans l\rquote ouest de notre nouvel itin\'e9raire, c\rquote \'e9tait Antri, et sa vaste plaine, d\rquote o\'f9 \'e9mergent \'e7a et l\'e0 de nombreux pics, comme les \'eelots d\rquote un archipel. C\rquote \'e9 +tait Duttiah, qui ne compte pas encore cinq si\'e8cles d\rquote existence, dont on admire les maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples \'e0 fl\'e8ches vari\'e9es, le palais abandonn\'e9 de Birsing-Deo, l\rquote arsenal de T\'f4pe-Kana, +\endash \~le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, d\'e9coup\'e9 dans l\rquote angle nord du Bundelkund, et qui s\rquote est rang\'e9 sous la protection de l\rquote Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah avaient \'e9t\'e9 + gravement touch\'e9es par le mouvement insurrectionnel de 1857. +\par +\par C\rquote \'e9tait enfin Jansi, dont nous passions \'e0 moins de quarante kilom\'e8tres, \'e0 la date du 22 septembre. Cette cit\'e9 forme la plus importante station militaire du Bundelkund, et l\rquote esprit de r\'e9 +volte y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville relativement moderne, fait un important commerce de mousselines indig\'e8nes et de cotonnades bleues. Il ne s\rquote y trouve aucun monument ant\'e9rieur \'e0 + sa fondation, qui ne date que du XVII}{\super e}{ si\'e8cle. Cependant, il est int\'e9ressant de visiter sa citadelle, dont les projectiles anglais n\rquote ont pu d\'e9truire les murailles ext\'e9rieures, et sa n\'e9cropole des rajahs, d\rquote +un aspect extr\'eamement pittoresque. Mais l\'e0 fut la principale forteresse des Cipayes r\'e9volt\'e9s de l\rquote Inde centrale. L\'e0, l\rquote intr\'e9pide Rani provoqua le premier soul\'e8vement qui devait bient\'f4t envahir tout le Bundelkund. L +\'e0, sir Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. L\'e0, malgr\'e9 leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, fr\'e8re de Nana Sahib, la Rani enfin, bien qu\rquote +ils fussent aid\'e9s d\rquote une garnison de douze mille Cipayes et secourus par une arm\'e9e de vingt mille, durent c\'e9der \'e0 la sup\'e9riorit\'e9 des armes anglaises\~! L\'e0, ainsi que nous l\rquote avait racont\'e9 + Mac Neil, le colonel Munro avait sauv\'e9 la vie de son sergent, en lui faisant aum\'f4ne de la derni\'e8re goutte d\rquote eau qui lui restait. Oui\~! Jansi, plus que n\rquote importe quelle autre de ces cit\'e9s aux funestes souvenirs, devait \'eatre +\'e9cart\'e9e d\rquote un itin\'e9raire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les \'e9tapes\~! +\par +\par Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda pendant quelques heures, vint justifier une des observations pr\'e9c\'e9demment faites par K\'e2lagani. +\par +\par Il \'e9tait onze heures du matin. Le d\'e9jeuner achev\'e9, nous \'e9tions tous assis pour la sieste, les uns sous la v\'e9randah, les autres dans le salon de Steam-House. Le G\'e9ant d\rquote Acier marchait \'e0 raison de neuf \'e0 dix kilom\'e8tres \'e0 + l\rquote heure. Une magnifique route, ombrag\'e9e de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de cotonniers et de c\'e9r\'e9ales. Le temps \'e9tait beau, le soleil vif. Un arrosage \'ab\~municipal\~\'bb de ce grand chemin n\rquote e\'fb +t pas \'e9t\'e9 \'e0 d\'e9daigner, il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussi\'e8re blanche en avant de notre train. +\par +\par Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une port\'e9e de deux ou trois milles, l\rquote atmosph\'e8re nous parut emplie de tels tourbillons de poussi\'e8re, qu\rquote un violent simoun n\rquote e\'fbt pas soulev\'e9 de plus \'e9pais nuage dans le d +\'e9sert lybique. +\par +\par \'ab\~Je ne comprends pas comment peut se produire ce ph\'e9nom\'e8ne, dit Banks, puisque la brise est l\'e9g\'e8re. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani nous expliquera cela, \'bb r\'e9pondit le colonel Munro. On appela l\rquote Indou, qui vint jusqu\rquote \'e0 la v\'e9randah, observa la route, et, sans h\'e9siter\~: \'ab\~C\rquote est une longue carava +ne qui remonte vers le nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai pr\'e9venu, monsieur Banks, c\rquote est tr\'e8s probablement une caravane de Banjaris. +\par +\par \endash \~Eh bien, K\'e2lagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver l\'e0 quelques-uns de vos anciens compagnons\~? +\par +\par \endash \~C\rquote est possible, monsieur, r\'e9pondit l\rquote Indou, puisque j\rquote ai longtemps v\'e9cu parmi ces tribus nomades. +\par +\par \endash \~Avez-vous donc l\rquote intention de nous quitter pour vous joindre \'e0 eux\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Nullement, \'bb r\'e9pondit K\'e2lagani. L\rquote Indou ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9. Une demi-heure plus tard, le G\'e9ant d\rquote Acier, si puissant qu\rquote il f\'fbt, \'e9tait forc\'e9 + de suspendre sa marche devant une muraille de ruminants. +\par +\par Mais il n\rquote y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui s\rquote offrait \'e0 nos yeux valait la peine d\rquote \'eatre observ\'e9. +\par +\par Un troupeau, comptant au moins quatre \'e0 cinq mille b\'9cufs, encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs kilom\'e8tres. Ainsi que venait de l\rquote annoncer K\'e2lagani, ce convoi de ruminants appartenait \'e0 + une caravane de Banjaris. +\par +\par \'ab\~Les Banjaris, nous dit Banks, sont les v\'e9ritables Zingaris de l\rquote Indoustan. Peuple plut\'f4t que tribu, sans demeure fixe, ils vivent l\rquote \'e9t\'e9 sous la tente, l\rquote hiver sous la hutte. Ce sont les porte-faix de la p\'e9 +ninsule, et je les ai vus \'e0 l\rquote \'9cuvre pendant l\rquote insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre les bellig\'e9rants, on laissait leurs convois traverser les provinces troubl\'e9es par la r\'e9volte. C\rquote \'e9 +taient, en effet, les approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l\rquote arm\'e9e royale que l\rquote arm\'e9e native. S\rquote il fallait absolument leur assigner une patrie dans l\rquote Inde, \'e0 + ces nomades, ce serait le Rapoutana, et plus sp\'e9cialement peut-\'eatre le royaume de Milwar. Mais, puisqu\rquote ils vont d\'e9filer devant nous, mon cher Maucler. je vous engage \'e0 examiner attentivement ces Banjaris.\~\'bb +\par +\par Notre train s\rquote \'e9tait prudemment rang\'e9 sur l\rquote un des c\'f4t\'e9s de la grande route. Il n\rquote aurait pu r\'e9sister \'e0 cette avalanche de b\'eates cornues, devant laquelle les fauves eux-m\'eames n\rquote h\'e9sitent pas \'e0 d\'e9 +guerpir. +\par +\par Ainsi que me l\rquote avait recommand\'e9 Banks, j\rquote observai avec attention ce long cort\'e8ge\~; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, en cette circonstance, ne parut pas produire son effet ordinaire. Le G\'e9ant d\rquote +Acier, si habitu\'e9 \'e0 provoquer l\rquote admiration g\'e9n\'e9rale, attira \'e0 peine l\rquote attention de ces Banjaris, accoutum\'e9s sans doute \'e0 ne s\rquote \'e9tonner de rien. +\par +\par Hommes et femmes de cette race boh\'e9mienne \'e9taient admirables\~; \endash \~ceux-l\'e0 grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les cheveux boucl\'e9s, couleur d\rquote un bronze dans lequel le cuivre rouge dominerait l\rquote \'e9tain, v +\'eatus de la longue tunique et du turban, arm\'e9s de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande \'e9p\'e9e qui se porte en sautoir\~; \endash \~celles-l\'e0, hautes de stature, bien proportionn\'e9es, fi\'e8res comme les hommes de leur clan, +le buste emprisonn\'e9 dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis d\rquote une large jupe, le tout envelopp\'e9, de la t\'eate aux pieds, dans une draperie \'e9l\'e9 +gante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en coquillages. +\par +\par Pr\'e8s de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d\rquote un pas paisible des milliers de b\'9cufs, sans selle ni licou, agitant les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs t\'eates, portant sur l\rquote \'e9 +chine un double sac, qui contient le bl\'e9 ou autres c\'e9r\'e9ales. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 une tribu tout enti\'e8re, partie en caravane, sous la direction d\rquote un chef \'e9lu, le \'ab\~naik\~\'bb, dont le pouvoir est sans limite pendant la dur\'e9e de son mandat. \'c0 + lui seul de diriger le convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de campement. +\par +\par En t\'eate marchait un taureau de grande taille, aux allures superbes, drap\'e9 d\rquote \'e9toffes \'e9clatantes, agr\'e9ment\'e9 d\rquote une grappe de sonnettes et d\rquote ornements de coquillages. Je demandai \'e0 Banks s\rquote il savait quelles +\'e9taient les fonctions de ce magnifique animal. +\par +\par \'ab\~K\'e2lagani pourrait nous le dire avec certitude, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. O\'f9 donc est-il\~?\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani fut appel\'e9. Il ne parut pas. On le chercha. Il n\rquote \'e9tait plus \'e0 Steam-House. +\par +\par \'ab\~Il est all\'e9 sans doute renouveler connaissance avec quelqu\rquote un de ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous rejoindra avant le d\'e9part.\~\'bb +\par +\par Rien de plus naturel. Aussi n\rquote y avait-il pas \'e0 s\rquote inqui\'e9ter de l\rquote absence momentan\'e9e de l\rquote Indou\~; et, cependant, \'e0 part moi, elle ne laissa pas de me pr\'e9occuper. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans les caravanes de Banjaris, est le repr\'e9sentant de leur divinit\'e9. Par o\'f9 il va, on va. Quand il s\rquote arr\'eate, on campe, mais j\rquote imagine bien qu\rquote il ob\'e9 +it secr\'e8tement aux injonctions du naik. Bref, c\rquote est en lui que se r\'e9sume toute la religion de ces nomades.\~\'bb +\par +\par Ce ne fut que deux heures apr\'e8s le commencement du d\'e9fil\'e9, que nous commen\'e7\'e2mes \'e0 apercevoir la fin de cet interminable cort\'e8ge. Je cherchais K\'e2lagani dans l\rquote arri\'e8re-garde, lorsqu\rquote il parut, accompagn\'e9 d\rquote +un Indou qui n\rquote appartenait pas au type banjari. Sans doute, c\rquote \'e9tait un de ces indig\'e8nes qui louent temporairement leurs services aux caravanes, ainsi que l\rquote avait fait plusieurs fois K\'e2lagani. Tous deux causaient froidement, +\'e0 mi-l\'e8vres, pourrait-on dire. De qui ou de quoi parlaient-ils\~? Probablement du pays que venait de traverser la tribu en marche, \endash \~pays dans lequel nous allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. +\par +\par Cet indig\'e8ne, qui \'e9tait rest\'e9 \'e0 la queue de la caravane, s\rquote arr\'eata un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec int\'e9r\'eat le train pr\'e9c\'e9d\'e9 de son \'e9l\'e9phant artificiel, et il me sembla qu\rquote +il regardait plus particuli\'e8rement le colonel Munro, mais il ne nous adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d\rquote adieu \'e0 K\'e2lagani, il rejoignit le cort\'e8ge et eut bient\'f4t disparu dans un nuage de poussi\'e8re. +\par +\par Lorsque K\'e2lagani fut revenu pr\'e8s de nous, il s\rquote adressa au colonel Munro sans attendre d\rquote \'eatre interrog\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service de la caravane, \'bb se contenta-t-il de dire. +\par +\par Ce fut tout. K\'e2lagani reprit sa place dans notre train, et bient\'f4t Steam-House courait sur la route, frapp\'e9e de larges empreintes par le sabot de ces milliers de b\'9cufs. +\par +\par Le lendemain, 24 septembre, le train s\rquote arr\'eatait pour passer la nuit \'e0 cinq ou six kilom\'e8tres dans l\rquote est d\rquote Ourtcha, sur la rive gauche de la Betwa, l\rquote un des principaux tributaires de la Jumna. +\par +\par D\rquote Ourtcha, rien \'e0 dire ni \'e0 voir. C\rquote est l\rquote ancienne capitale du Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la premi\'e8re moiti\'e9 du dix-septi\'e8me si\'e8cle. Mais les Mongols d\rquote une part, les Maharates de l\rquote +autre, lui port\'e8rent de terribles coups, dont elle ne se releva pas. Et, maintenant, l\rquote une des grandes cit\'e9s de l\rquote Inde centrale n\rquote est plus qu\rquote une bourgade, qui abrite mis\'e9rablement quelques centaines de paysans. +\par +\par J\rquote ai dit que nous \'e9tions venus camper sur les bords de la Betwa. Il est plus juste de dire que le train fit halte \'e0 une certaine distance de sa rive gauche. +\par +\par En effet, cet important cours d\rquote eau, en pleine crue, d\'e9bordait alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De l\'e0 quelques difficult\'e9s, peut-\'eatre, pour effectuer notre passage. Ce serait \'e0 examiner le lendemain. La nuit \'e9 +tait d\'e9j\'e0 trop sombre pour permettre \'e0 Banks d\rquote aviser. +\par +\par Il s\rquote ensuit donc qu\rquote aussit\'f4t apr\'e8s la sieste du soir, chacun de nous regagna sa cabine et alla se coucher. +\par +\par Jamais, \'e0 moins de circonstances particuli\'e8res, nous ne faisions surveiller le campement pendant la nuit. \'c0 quoi bon\~? Pouvait-on enlever nos maisons roulantes\~? Non\~! Pouvait-on voler notre \'e9l\'e9phant\~? Pas davantage. Il se serait d\'e9 +fendu rien que par son propre poids. Quant \'e0 la possibilit\'e9 d\rquote une attaque de la part des quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 bien invraisemblable. D\rquote +ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, \'e9taient l\'e0, qui nous auraient pr\'e9venus de toute approche suspecte. +\par +\par C\rquote est pr\'e9cis\'e9ment ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux heures du matin, des aboiements nous r\'e9veill\'e8rent. Je me levai aussit\'f4t et trouvai mes compagnons sur pied. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Les chiens aboient, r\'e9pondit Banks, et, certainement, ils ne le font pas sans raison. +\par +\par \endash \~Quelque panth\'e8re qui aura touss\'e9 dans les fourr\'e9s voisins\~! dit le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisi\'e8re du bois, et, par pr\'e9caution, prenons nos fusils.\~\'bb +\par +\par Le sergent Mac Neil, K\'e2lagani, Go\'fbmi, \'e9taient d\'e9j\'e0 sur le front du campement, \'e9coutant, discutant, t\'e2chant de se rendre compte de ce qui se passait dans l\rquote ombre. Nous les rejoign\'eemes. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit le capitaine Hod, n\rquote avons-nous pas affaire \'e0 deux ou trois fauves qui seront venus boire sur la berge\~? +\par +\par \endash \~K\'e2lagani ne le pense pas, r\'e9pondit Mac Neil. +\par +\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il, selon vous\~? demanda le colonel Munro \'e0 l\rquote Indou, qui venait de nous rejoindre. +\par +\par \endash \~Je ne sais, colonel Munro, r\'e9pondit K\'e2lagani, mais il ne s\rquote agit l\'e0 ni de tigres, ni de panth\'e8res, ni m\'eame de chacals. Je crois entrevoir sous les arbres une masse confuse\'85 +\par +\par \endash \~Nous le saurons bien\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, songeant toujours au cinquanti\'e8me tigre qui lui manquait. +\par +\par \endash \~Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est toujours bon de se d\'e9fier des coureurs de grandes routes. +\par +\par \endash \~Nous sommes en nombre et bien arm\'e9s\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Je veux en avoir le c\'9cur net\~! +\par +\par \endash \~Soit\~!\~\'bb dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans manifester aucun sympt\'f4me de cette col\'e8re qu\rquote eut in\'e9vitablement provoqu\'e9e l\rquote approche d\rquote animaux f\'e9roces. +\par +\par \'ab\~Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, K\'e2lagani et moi, nous irons en reconnaissance. +\par +\par \endash \~Venez-vous\~?\~\'bb cria le capitaine Hod, qui, en m\'eame temps, fit signe \'e0 Fox de l\rquote accompagner. Phann et Black, d\'e9j\'e0 sous le couvert des premiers arbres, montraient le chemin. Il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 les suivre. + +\par +\par \'c0 peine \'e9tions-nous sons bois, qu\rquote un bruit de pas se fit entendre. \'c9videmment, une troupe nombreuse battait l\rquote estrade sur la lisi\'e8re de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, qui s\rquote enfuyaient \'e0 + travers les fourr\'e9s. +\par +\par Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient \'e0 quelques pas en avant. +\par +\par \'ab\~Qui va l\'e0\~?\~\'bb cria le capitaine Hod. +\par +\par Pas de r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Ou ces gens-l\'e0 ne veulent pas r\'e9pondre, dit Banks, ou ils ne comprennent pas l\rquote anglais. +\par +\par \endash \~Eh bien, ils comprennent l\rquote indou, r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani, dit Banks, criez en indou que si l\rquote on ne r\'e9pond pas, nous faisons feu.\~\'bb K\'e2lagani, employant l\rquote idiome particulier aux indig\'e8nes de l\rquote Inde centrale, donna l\rquote ordre aux r\'f4deurs d\rquote +avancer. +\par +\par Pas plus de r\'e9ponse que la premi\'e8re fois. +\par +\par Un coup de fusil \'e9clata alors. L\rquote impatient capitaine Hod venait de tirer, au jug\'e9, sur une ombre qui se d\'e9robait entre les arbres. Une confuse agitation suivit la d\'e9tonation de la carabine. Il nous sembla que toute une troupe d\rquote +individus se dispersait \'e0 droite et \'e0 gauche. Cela fut m\'eame certain, lorsque Phann et Black, qui s\rquote \'e9taient lanc\'e9s en avant, revinrent tranquillement, ne donnant plus aucun signe d\rquote inqui\'e9tude. \'ab\~Quels qu\rquote +ils soient, r\'f4deurs ou maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-l\'e0 ont battu vite en retraite\~! +\par +\par \endash \~\'c9videmment, r\'e9pondit Banks, et nous n\rquote avons plus qu\rquote \'e0 revenir \'e0 Steam-House. Mais, par pr\'e9caution, on veillera jusqu\rquote au jour.\~\'bb +\par +\par Quelques instants apr\'e8s, nous avions rejoint nos compagnons. Mac Neil, Go\'fbmi, Fox, s\rquote arrang\'e8rent pour prendre \'e0 tour de r\'f4le la garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines. +\par +\par La nuit s\rquote acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, voyant Steam-House bien d\'e9fendue, les visiteurs avaient renonc\'e9 \'e0 prolonger leur visite. +\par +\par Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les pr\'e9paratifs du d\'e9part, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac Neil, K\'e2lagani et moi, nous voul\'fbmes explorer une derni\'e8re fois la lisi\'e8re de la for\'eat. +\par +\par De la bande qui s\rquote y \'e9tait aventur\'e9e pendant la nuit, il ne restait aucune trace. En tout cas, nulle n\'e9cessit\'e9 de s\rquote en pr\'e9occuper. +\par +\par Lorsque nous f\'fbmes de retour, Banks prit ses dispositions pour effectuer le passage de la Betwa. Cette rivi\'e8re, largement d\'e9bord\'e9e, promenait ses eaux jaun\'e2tres bien au del\'e0 de ses berges. Le courant se d\'e9pla\'e7ait avec une extr\'ea +me rapidit\'e9, et il serait n\'e9cessaire que le G\'e9ant d\rquote Acier lui f\'eet t\'eate, afin de ne pas \'eatre entra\'een\'e9 trop en aval. +\par +\par L\rquote ing\'e9nieur s\rquote \'e9tait d\rquote abord occup\'e9 de trouver l\rquote endroit le plus propice au d\'e9barquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de d\'e9couvrir le point o\'f9 il conviendrait d\rquote +atteindre la rive droite. Le lit de la Betwa se d\'e9veloppait, en cette portion de son cours sur une largeur d\rquote un mille environ, Ce serait donc le plus long trajet nautique que le train flottant aurait eu \'e0 faire jusqu\rquote ici. +\par +\par \'ab\~Mais, demandai-je, comment s\rquote y prennent les voyageurs ou les marchands, lorsqu\rquote ils se trouvent arr\'eat\'e9s devant les cours d\rquote eau par de pareilles crues\~? Il me semble difficile que des bacs puissent r\'e9sister \'e0 + de tels courants, qui ressemblent \'e0 des rapides. +\par +\par \endash \~Eh bien, r\'e9pondit le capitaine Hod, rien n\rquote est plus simple\~! Ils ne passent pas\~! +\par +\par \endash \~Si, r\'e9pondit Banks, ils passent, quand ils ont des \'e9l\'e9phants \'e0 leur disposition. +\par +\par \endash \~Eh quoi\~! des \'e9l\'e9phants peuvent-ils donc franchir de telles distances \'e0 la nage\~? +\par +\par \endash \~Sans doute, et voici comment on proc\'e8de, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Tous les bagages sont plac\'e9s sur le dos de ces\'85 +\par +\par \endash \~Proboscidiens\~!\'85 dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami Mathias Van Guitt. +\par +\par \endash \~Et les mahouts les forcent d\rquote entrer dans le courant, reprit Banks. Tout d\rquote abord, l\rquote animal h\'e9site, il recule, il pousse des hennissements\~; mais, prenant bient\'f4t son parti, il entre dans le fleuve, il se met \'e0 + la nage et traverse bravement le cours d\rquote eau. Quelques-uns, j\rquote en conviens, sont parfois entra\'een\'e9s et disparaissent au milieu des rapides\~; mais c\rquote est assez rare, lorsqu\rquote ils sont dirig\'e9s par un guide adroit. +\par +\par \endash \~Bon\~! dit le capitaine Hod, si nous n\rquote avons pas \'ab\~des\~\'bb \'e9l\'e9phants, nous en avons un\'85 +\par +\par \endash \~Et celui-l\'e0 nous suffira, r\'e9pondit Banks. N\rquote est-il pas semblable \'e0 cet }{\i Oructor Amphibolis}{ de l\rquote Am\'e9ricain Evans, qui, d\'e8s 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux\~?\~\'bb +\par +\par Chacun reprit sa place dans le train, K\'e2louth \'e0 son foyer, Storr dans sa tourelle, Banks pr\'e8s de lui, faisant office de timonier. +\par +\par Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge inond\'e9e, avant d\rquote atteindre les premi\'e8res nappes du courant. Doucement, le G\'e9ant d\rquote Acier s\rquote \'e9branla et se mit en marche. Ses larges pattes se mouill\'e8 +rent, mais il ne flottait pas encore. Le passage du terrain solide \'e0 la surface liquide ne devait se faire qu\rquote avec pr\'e9caution. +\par +\par Soudain, le bruit de cette agitation qui s\rquote \'e9tait produite pendant la nuit, se propagea jusqu\rquote \'e0 nous. Une centaine d\rquote individus, gesticulant et grima\'e7ant, venaient de sortir du bois. \'ab\~Mille diables\~! C\rquote \'e9 +taient des singes\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en riant de bon c\'9cur. Et, en effet, toute une troupe de ces repr\'e9sentants de la gent simiesque s\rquote avan\'e7ait vers Steam-House en un groupe compact. \'ab\~Que veulent-ils\~ +? demanda Mac Neil. +\par +\par \endash \~Nous attaquer, sans doute\~! r\'e9pondit le capitaine Hod, toujours pr\'eat \'e0 la d\'e9fense. +\par +\par \endash \~Non\~! Il n\rquote y a rien \'e0 craindre, dit K\'e2lagani, qui avait eu le temps d\rquote observer la bande de singes. +\par +\par \endash \~Mais enfin que veulent-ils\~? demanda une seconde fois le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Passer la rivi\'e8re en notre compagnie, et rien de plus\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. K\'e2lagani ne se trompait pas. Nous n\rquote avions point affaire \'e0 des gibbons aux longs bras velus, importuns et insolents, ni \'e0 des \'ab\~ +membres de l\rquote aristocratique famille\~\'bb qui habite le palais de B\'e9nar\'e8s. C\rquote \'e9taient des singes de l\rquote esp\'e8ce des Langours, les plus grands de la p\'e9ninsule, souples quadrumanes, \'e0 la peau noire, \'e0 + la face glabre, entour\'e9e d\rquote un collier de favoris blancs, qui leur donne l\rquote aspect de vieux avocats. En fait de poses bizarres et de gestes d\'e9mesur\'e9s, ils en auraient remontr\'e9 \'e0 Mathias Van Guitt lui-m\'ea +me. Leur fourrure chinchilla \'e9tait grise au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. Ce que j\rquote appris alors, c\rquote est que ces Langours sont des animaux sacr\'e9s dans toute l\rquote Inde. Une l\'e9gende dit qu\rquote +ils descendent de ces guerriers du Rama qui conquirent l\rquote \'eele de Ceylan. \'c0 Amber, ils occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les honneurs aux touristes. Il est express\'e9ment d\'e9fendu de les tuer, et la d\'e9sob\'e9 +issance \'e0 cette loi a d\'e9j\'e0 co\'fbt\'e9 la vie \'e0 plusieurs officiers anglais. Ces singes, assez doux de caract\'e8re, facilement domesticables, sont tr\'e8s dangereux lorsqu\rquote on les attaque, et, s\rquote ils ne sont que bless\'e9s, M.\~ +Louis Rousselet a pu justement dire qu\rquote ils devenaient aussi redoutables que des hy\'e8nes ou des panth\'e8res. +\par +\par Mais il n\rquote \'e9tait pas question d\rquote attaquer ces Langours, et le capitaine Hod mit son fusil au repos. +\par +\par K\'e2lagani avait-il donc raison de pr\'e9tendre que toute cette troupe, n\rquote osant affronter le courant de ces eaux d\'e9bord\'e9es, voulait profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait possible, et nous l\rquote allions bien voir. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier, qui avait travers\'e9 la berge, venait d\rquote atteindre le lit de la rivi\'e8re. Bient\'f4t tout le train y flotta avec lui. Un coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous d\rquote eaux stagnantes\~ +; et, tout d\rquote abord, Steam-House demeura \'e0 peu pr\'e8s immobile. +\par +\par La troupe de singes s\rquote \'e9tait approch\'e9e et barbottait d\'e9j\'e0 dans la nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge. +\par +\par Pas de d\'e9monstrations hostiles. Mais, tout \'e0 coup, les voil\'e0, m\'e2les, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui semblait les attendre. +\par +\par En quelques secondes, il y en eut dix sur le G\'e9ant d\rquote Acier, trente sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on pourrait dire causeurs, \endash \~du moins entre eux, \endash \~et se f\'e9licitant, sans doute, d\rquote +avoir rencontr\'e9 si \'e0 propos un appareil de navigation qui leur perm\'eet de continuer leur voyage. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier entra aussit\'f4t dans le courant, et, se tournant vers l\rquote amont, il lui fit t\'eate. +\par +\par Banks avait pu un instant craindre que le train ne f\'fbt trop pesant avec cette surcharge de passagers. Il n\rquote en fut rien. Ces singes s\rquote \'e9taient r\'e9partis d\rquote une fa\'e7 +on fort judicieuse. Il y en avait sur la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l\rquote \'e9l\'e9phant, jusqu\rquote \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de sa trompe, et qui ne s\rquote +effrayaient nullement des jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcbout\'e9s sur leurs pattes, ceux-l\'e0 pendus par la queue, m\'eame sous la v\'e9 +randah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne de flottaison, gr\'e2ce \'e0 l\rquote heureuse disposition de ses bo\'eetes \'e0 air, et il n\rquote y avait rien \'e0 redouter de cet exc\'e8s de poids. +\par +\par Le capitaine Hod et Fox \'e9taient \'e9merveill\'e9s, \endash \~le brosseur surtout. Pour un peu, il e\'fbt fait les honneurs de Steam-House \'e0 cette troupe grima\'e7ante et sans g\'eane. Il parlait \'e0 + ces Langours, il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait volontiers \'e9puis\'e9 toutes les sucreries de l\rquote office, si monsieur Parazard, formalis\'e9 de se trouver dans une soci\'e9t\'e9 pareille, n\rquote y e\'fb +t mis bon ordre. +\par +\par Cependant, le G\'e9ant d\rquote Acier travaillait rudement de ses quatre pattes, qui battaient l\rquote eau et fonctionnaient comme de larges pagaies. Tout en d\'e9rivant, il suivait la ligne oblique par laquelle nous devions gagner le point d\rquote +atterrissement. +\par +\par Une demi-heure apr\'e8s, il l\rquote avait atteint\~; mais, \'e0 peine eut-il accost\'e9 la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes sauta sur la berge et disparut avec force gambades. +\par +\par \'ab\~Ils auraient bien pu dire merci\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Fox, m\'e9content du sans-fa\'e7on de ces compagnons de passage. +\par +\par Un \'e9clat de rire lui r\'e9pondit. C\rquote \'e9tait tout ce que m\'e9ritait l\rquote observation du brosseur. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017385}CHAPITRE VIII\line Hod contre Banks.{\*\bkmkend _Toc98017385} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La Betwa \'e9tait franchie. Cent kilom\'e8tres nous s\'e9paraient d\'e9j\'e0 de la station d\rquote Etawah. +\par +\par Quatre jours s\rquote \'e9coul\'e8rent sans incidents, \endash \~pas m\'eame des incidents de chasse. Les fauves \'e9taient peu nombreux dans cette partie du royaume de Scindia. +\par +\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, r\'e9p\'e9tait le capitaine Hod, non sans un certain d\'e9pit, j\rquote arriverai \'e0 Bombay sans avoir tu\'e9 mon cinquanti\'e8me\~!\~\'bb +\par +\par K\'e2lagani nous guidait avec une merveilleuse sagacit\'e9 \'e0 travers cette portion la moins peupl\'e9e du territoire dont il connaissait bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commen\'e7ait \'e0 + monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d\rquote aller prendre passage au col de Sirgour. +\par +\par Jusqu\rquote ici notre travers\'e9e du Bundelkund s\rquote \'e9tait effectu\'e9e sans encombre. Ce pays, cependant, est l\rquote un des plus suspects de l\rquote Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs de grands chemins n\rquote +y manquent pas. C\rquote est l\'e0 que les Dacoits se livrent plus particuli\'e8rement \'e0 leur double m\'e9tier d\rquote empoisonneurs et de voleurs. Il est donc prudent de se garder tr\'e8s s\'e9rieusement, lorsqu\rquote on traverse ce territoire. + +\par +\par La partie la plus mauvaise du Bundelkund est pr\'e9cis\'e9ment cette r\'e9gion montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait p\'e9n\'e9trer. Le parcours n\rquote \'e9tait pas long, \endash \~cent kilom\'e8tres au plus, \endash \~jusqu\rquote +\'e0 Jubbulpore, la station la plus rapproch\'e9e du railway de Bombay \'e0 Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, aussi ais\'e9ment que nous l\rquote avions fait \'e0 travers les plaines du Scindia, il n\rquote +y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes insuffisamment \'e9tablies, sol rocailleux, tournants brusques, \'e9troitesse de certaines portions des chemins, tout devait concourir \'e0 r\'e9 +duire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait pas obtenir plus de quinze \'e0 vingt kilom\'e8tres dans les dix heures dont se composaient nos journ\'e9es de marche. J\rquote ajoute que, jour et nuit, on prendrait soin de surveiller l\rquote +abord des routes et des campements avec une extr\'eame vigilance. +\par +\par K\'e2lagani avait \'e9t\'e9 le premier \'e0 nous donner ces conseils. Ce n\rquote est pas que nous ne fussions en force et bien arm\'e9s. Notre petite troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle, \endash \~v\'e9ritable casemate que le G\'e9ant d +\rquote Acier portait sur son dos, \endash \~offrait une certaine \'ab\~surface de r\'e9sistance\~\'bb, pour employer une expression \'e0 la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, f\'fbt-ce m\'eame des Thugs, \endash \~s\rquote +il en restait encore dans cette portion sauvage du Bundelkund, \endash \~eussent h\'e9sit\'e9, sans doute, \'e0 nous assaillir. Enfin, la prudence n\rquote est jamais un mal, et mieux valait \'eatre pr\'eats \'e0 toute \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Pendant les premi\'e8res heures de cette journ\'e9e, le col de Sirgour fut atteint, et le train s\rquote y engagea sans trop de peine. Par instants, en remontant des d\'e9fil\'e9s un peu ardus, il fallut forcer de vapeur\~; mais le G\'e9ant d\rquote +Acier, sous la main de Storr, d\'e9ployait instantan\'e9ment la puissance n\'e9cessaire, et, plusieurs fois, certaines rampes de douze \'e0 quinze centim\'e8tres par m\'e8tre furent franchies. +\par +\par Quant aux erreurs d\rquote itin\'e9raire, il ne semblait pas qu\rquote elles fussent \'e0 craindre. K\'e2lagani connaissait parfaitement ces sinueuses passes de la r\'e9gion des Vindhyas, et plus particuli\'e8rement ce col de Sirgour. Aussi n\rquote h\'e9 +sitait-il jamais, m\'eame lorsque plusieurs routes venaient s\rquote amorcer \'e0 quelque carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges resserr\'e9es au milieu de ces \'e9paisses for\'eats d\rquote arbres alpestres qui limitaient \'e0 + deux ou trois centaines de pas la port\'e9e du regard. S\rquote il nous quittait parfois, s\rquote il allait en avant, tant\'f4t seul, tant\'f4t accompagn\'e9 de Banks, de moi ou de tout autre de nos compagnons, c\rquote \'e9tait pour reconna\'ee +tre, non la route, mais son \'e9tat de viabilit\'e9. +\par +\par En effet, les pluies, pendant l\rquote humide saison qui venait \'e0 peine de finir, n\rquote \'e9taient pas sans avoir d\'e9t\'e9rior\'e9 les chauss\'e9es, ravin\'e9 le sol, \endash \~circonstances dont il convenait de tenir compte, avant de s\rquote +engager sur des chemins o\'f9 le recul n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 facile. +\par +\par Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien que possible. La pluie avait absolument cess\'e9. Le ciel, \'e0 demi voil\'e9 par de l\'e9g\'e8 +res brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne contenait aucune menace de ces orages dont on redoute particuli\'e8rement la violence dans la r\'e9gion centrale de la p\'e9ninsule. La chaleur, sans \'eatre intense, ne laissait pas de nous \'e9 +prouver un peu pendant quelques heures du jour\~; mais, en somme, la temp\'e9rature se tenait \'e0 un degr\'e9 moyen, tr\'e8 +s supportable pour des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la table, sans s\rquote \'e9carter de Steam-House plus qu\rquote il ne convenait. +\par +\par Seul, le capitaine Hod, \endash \~Fox aussi, sans doute, \endash \~pouvaient regretter l\rquote absence de ces fauves, qui abondaient dans le Tarryani. Mais devaient-ils s\rquote attendre \'e0 rencontrer des lions, des tigres, des panth\'e8res, l\'e0 o +\'f9 les ruminants, n\'e9cessaires \'e0 leur nourriture, faisaient d\'e9faut\~? +\par +\par Cependant, si ces carnassiers manquaient \'e0 la faune des Vindhyas, l\rquote occasion se pr\'e9senta pour nous de faire plus amplement connaissance avec les \'e9l\'e9phants de l\rquote Inde, \endash \~je veux dire les \'e9l\'e9phan +ts sauvages, dont nous n\rquote avions aper\'e7u jusqu\rquote ici que de rares \'e9chantillons. +\par +\par Ce fut dans la journ\'e9e du 30 septembre, vers midi, qu\rquote un couple de ces superbes animaux fut signal\'e9 \'e0 l\rquote avant du train. \'c0 notre approch\'e9, ils se jet\'e8rent sur les c\'f4t\'e9s de la route, afin de laisser passer cet \'e9 +quipage nouveau pour eux, qui les effrayait sans doute. +\par +\par Les tuer sans n\'e9cessit\'e9, par pure satisfaction de chasseur, \'e0 quoi bon\~? Le capitaine Hod n\rquote y songea m\'eame pas. Il se contenta d\rquote admirer ces magnifiques b\'eates, en pleine libert\'e9, parcourant ces gorges d\'e9sertes, o\'f9 + ruisseaux, torrents et p\'e2turages devaient suffire \'e0 tous leurs besoins. +\par +\par \'ab\~Une belle occasion, dit-il, qu\rquote aurait l\'e0 notre ami Van Guitt de nous faire un cours de zoologie pratique\~!\~\'bb +\par +\par On sait que l\rquote Inde est, par excellence, le pays des \'e9l\'e9phants. Ces pachydermes appartiennent tous \'e0 une m\'eame esp\'e8ce, qui est un peu inf\'e9rieure \'e0 celle des \'e9l\'e9phants d\rquote Afrique, \endash \~ +aussi bien ceux qui parcourent les diff\'e9rentes provinces de la p\'e9ninsule, que ceux dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume de Siam et jusque dans tous les territoires situ\'e9s \'e0 l\rquote est du golfe de Bengale. +\par +\par Comment les prend-on\~? Le plus ordinairement, dans un \'ab\~kiddah\~\'bb, enceinte entour\'e9e de palissades. Lorsqu\rquote il s\rquote agit de capturer un troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois \'e0 quatre cents, sous la conduite sp\'e9 +ciale d\rquote un \'ab\~djamadar\~\'bb ou \'ab\~sergent indig\'e8ne, les repoussent peu \'e0 peu dans le kiddah, les y enferment, les s\'e9parent les uns des autres avec l\rquote aide d\rquote \'e9l\'e9phants domestiques, dress\'e9 +s ad hoc, les entravent aux pieds de derri\'e8re, et la capture est op\'e9r\'e9e. +\par +\par Mais cette m\'e9thode, qui exige du temps et un certain d\'e9ploiement de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu\rquote on veut s\rquote emparer des gros m\'e2les. Ceux-l\'e0, en effe +t, sont des animaux plus malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, et ils savent \'e9viter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, des femelles apprivois\'e9es sont-elles charg\'e9es de suivre ces m\'e2 +les pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, envelopp\'e9s dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les \'e9l\'e9 +phants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, encha\'een\'e9s, entra\'een\'e9s, sans m\'eame avoir eu le temps de se reconna\'eetre. +\par +\par Autrefois, \endash \~j\rquote ai d\'e9j\'e0 eu occasion de le dire, \endash \~on capturait les \'e9l\'e9phants au moyen de fosses, creus\'e9es sur leurs pistes, et profondes d\rquote une quinzaine de pieds\~; mais, dans sa chute, l\rquote +animal se blessait, ou se tuait, et l\rquote on a presque g\'e9n\'e9ralement renonc\'e9 \'e0 ce moyen barbare. +\par +\par Enfin, le lasso est encore employ\'e9 dans le Bengale et dans le N\'e9paul. C\rquote est une vraie chasse, avec d\rquote int\'e9ressantes p\'e9rip\'e9ties. Des \'e9l\'e9phants, bien dress\'e9s, sont mont\'e9 +s par trois hommes. Sur leur cou, un mahout, qui les dirige\~; sur leur arri\'e8re-train, un aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc\~; sur leur dos, l\rquote Indou, qui est charg\'e9 de lancer le lasso, muni de son n\'9cud coulant. Ainsi +\'e9quip\'e9s, ces pachydermes poursuivent l\rquote \'e9l\'e9phant sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, \'e0 travers les for\'eats, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui les montent, et, finalement, la b\'ea +te, une fois \'ab\~lass\'e9e\~\'bb, tombe lourdement sur le sol, \'e0 la merci des chasseurs. +\par +\par Avec ces diverses m\'e9thodes, il se prend annuellement dans l\rquote Inde un grand nombre d\rquote \'e9l\'e9phants. Ce n\rquote est pas une mauvaise sp\'e9culation. On vend jusqu\rquote \'e0 sept mille francs une femelle, vingt mille un m\'e2le, et m\'ea +me cinquante mille francs, lorsqu\rquote il est pur sang. +\par +\par Sont-ils donc r\'e9ellement utiles, ces animaux, qu\rquote on les paye de tels prix\~? Oui, et, \'e0 condition de les nourrir convenablement, \endash \~soit six \'e0 sept cents livres de fourrage vert par dix-huit heures, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 + peu pr\'e8s ce qu\rquote ils peuvent porter en poids pour une \'e9tape moyenne, on en obtient de r\'e9els services\~: transport de soldats et d\rquote approvisionnements militaires, transport de l\rquote +artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des particuliers qui les emploient comme b\'eates de trait. Ces g\'e9 +ants, puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par suite d\rquote un instinct sp\'e9cial qui les porte \'e0 l\rquote ob\'e9issance, sont d\rquote un emploi g\'e9n\'e9ral dans les diverses provinces de l\rquote +Idoustan. Or, comme ils ne multiplient pas \'e0 l\rquote \'e9tat de domesticit\'e9, il faut les chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la p\'e9ninsule et de l\rquote \'e9tranger. +\par +\par Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les moyens susdits. Et cependant, malgr\'e9 la consommation qui s\rquote en fait, leur nombre ne para\'eet pas diminuer\~; il en reste en quantit\'e9s consid\'e9 +rables sur les divers territoires de l\rquote Inde. +\par +\par Et, j\rquote ajoute, il en reste \'ab\~trop\~\'bb, ainsi qu\rquote on va bien le voir. +\par +\par Les deux \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9taient rang\'e9s, comme je l\rquote ai dit, de mani\'e8re \'e0 laisser passer notre train\~; mais, apr\'e8s lui, ils avaient repris leur marche, un moment interrompue. Presque aussit\'f4t, d\rquote autres \'e9l\'e9 +phants apparaissaient en arri\'e8re, et, pressant le pas, rejoignaient le couple que nous venions de d\'e9passer. Un quart d\rquote heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant \'e0 + une distance de cinquante m\'e8tres au plus. Ils ne paraissaient point d\'e9sireux de nous rattraper\~; de nous abandonner, pas davantage. Or, cela leur \'e9tait d\rquote autant plus facil +e, que, sur ces rampes qui contournaient les principales croupes des Vindhyas, le G\'e9ant d\rquote Acier ne pouvait acc\'e9l\'e9rer son pas. +\par +\par Un \'e9l\'e9phant, d\rquote ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus consid\'e9rable qu\rquote on n\rquote est tent\'e9 de le croire, \endash \~vitesse qui, suivant M.\~Sanderson, tr\'e8s comp\'e9tent en cette mati\'e8re, d\'e9 +passe quelquefois vingt-cinq kilom\'e8tres \'e0 l\rquote heure. \'c0 ceux qui \'e9taient l\'e0, rien de plus ais\'e9, cons\'e9quemment, soit de nous atteindre, soit de nous devancer. +\par +\par Mais il ne paraissait pas que ce f\'fbt leur intention, \endash \~en ce moment du moins. Se r\'e9unir en plus grand nombre, c\rquote est ce qu\rquote ils voulaient sans doute. En effet, \'e0 certains cris, lanc\'e9s comme un appel par leur vaste gosier, r +\'e9pondaient des cris de retardataires qui suivaient le m\'eame chemin. +\par +\par Vers une heure apr\'e8s-midi, une trentaine d\rquote \'e9l\'e9phants, mass\'e9s sur la route, marchaient \'e0 notre suite. C\rquote \'e9tait maintenant toute une bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s\rquote accro\'ee +trait pas encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement de trente \'e0 quarante individus, qui forment une famille de parents plus ou moins rapproch\'e9s, il n\rquote est pas rare de rencontrer des agglom\'e9rations d\rquote +une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne sauraient envisager sans une certaine inqui\'e9tude cette \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, K\'e2lagani, moi, nous avions pris place sous la v\'e9randah de la seconde voiture, et nous observions ce qui se passait \'e0 l\rquote arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s\rquote accro\'eetra sans doute de tous les \'e9l\'e9phants dispers\'e9s sur le territoire\~! +\par +\par \endash \~Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s\rquote entendre au del\'e0 d\rquote une distance assez restreinte. +\par +\par \endash \~Non, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur, mais ils se sentent, et telle est la finesse de leur odorat, que des \'e9l\'e9phants domestiques reconnaissent la pr\'e9sence d\rquote \'e9l\'e9phants sauvages, m\'eame \'e0 trois ou quatre milles. +\par +\par \endash \~C\rquote est une v\'e9ritable migration, dit alors le colonel Munro. Voyez\~! Il y a l\'e0, derri\'e8re notre train, tout un troupeau, s\'e9par\'e9 par groupes de dix \'e0 douze \'e9l\'e9phants, et ces groupes v +iennent prendre part au mouvement g\'e9n\'e9ral. Il faudra presser notre marche, Banks. +\par +\par \endash \~Le G\'e9ant d\rquote Acier fait ce qu\rquote il peut, Munro, r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. Nous sommes \'e0 cinq atmosph\'e8res de pression, il y a du tirage, et la route est tr\'e8s raide\~! +\par +\par \endash \~Mais \'e0 quoi bon se presser\~? s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, dont ces incidents ne manquaient jamais d\rquote exciter la bonne humeur. Laissons-les nous accompagner, ces aimables b\'eates\~! C\rquote est un cort\'e8 +ge digne de notre train\~! Le pays \'e9tait d\'e9sert, il ne l\rquote est plus, et voil\'e0 que nous marchons escort\'e9s comme des rajahs en voyage\~! +\par +\par \endash \~Les laisser faire, r\'e9pondit Banks, il le faut bien\~! Je ne vois pas, d\rquote ailleurs, comment nous pourrions les emp\'eacher de nous suivre\~! +\par +\par \endash \~Mais que craignez-vous\~? demanda le capitaine Hod. Vous ne l\rquote ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu\rquote un \'e9l\'e9phant solitaire\~! Ces animaux-l\'e0 sont excellents\~!\'85 Des moutons, de grands moutons \'e0 + trompe, voil\'e0 tout\~! +\par +\par \endash \~Bon\~! Hod qui s\rquote enthousiasme d\'e9j\'e0\~! dit le colonel Munro. Je veux bien convenir que, si ce troupeau reste en arri\'e8re et conserve sa distance, nous n\rquote avons rien \'e0 redouter\~; mais s\rquote +il lui prend fantaisie de vouloir nous d\'e9passer sur cette \'e9troite route, il en pourrait r\'e9sulter plus d\rquote un dommage pour Steam-House\~! +\par +\par \endash \~Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu\rquote ils se trouveront, pour la premi\'e8re fois, face \'e0 face avec notre G\'e9ant d\rquote Acier, je ne sais trop quel accueil ils lui feront\~! +\par +\par \endash \~Ils le salueront, mille diables\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Ils le salueront comme l\rquote ont salu\'e9 les \'e9l\'e9phants du prince Gourou Singh\~! +\par +\par \endash \~Ceux-l\'e0 \'e9taient des \'e9l\'e9phants apprivois\'e9s, fit observer, non sans raison, le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s\rquote apprivoiseront, ou plut\'f4t, devant notre g\'e9ant, ils seront frapp\'e9s d\rquote un \'e9tonnement qui se changera en respect\~!\~\'bb +\par +\par On voit que notre ami n\rquote avait rien perdu de son enthousiasme pour l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel, \'ab\~ce chef-d\rquote \'9cuvre de la cr\'e9ation m\'e9canique, cr\'e9\'e9 par la main d\rquote un ing\'e9nieur anglais\~!\~\'bb +\par +\par \'ab\~D\rquote ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens, \endash \~il tenait v\'e9ritablement \'e0 ce mot, \endash \~ces proboscidiens sont tr\'e8s intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils associent leurs id\'e9es, ils font preuve d +\rquote une intelligence quasi humaine\~! +\par +\par \endash \~Cela est contestable, r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Comment, contestable\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Mais il ne faudrait pas avoir v\'e9cu aux Indes pour parler ainsi\~! Est-ce qu\rquote on ne les emploie pas, ces dignes animaux, \'e0 tous les usages domestiques\~ +? Y a-t-il un serviteur \'e0 deux pieds sans plumes qui puisse les \'e9galer\~? Dans la maison de son ma\'eetre, l\rquote \'e9l\'e9phant n\rquote est-il pas pr\'eat \'e0 tous les bons offices\~? Ne savez-vous donc pas, Maucler, ce qu\rquote +en disent les auteurs qui l\rquote ont le mieux connu\~? \'c0 les en croire, l\rquote \'e9l\'e9phant est pr\'e9venant pour ceux qu\rquote il aime, il les d\'e9charge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs ou des fruits, il qu\'ea +te pour la communaut\'e9 comme le font les \'e9l\'e9phants de la c\'e9l\'e8bre pagode de Willenoor, pr\'e8s de Pondich\'e9ry, il paye dans les bazars les cannes \'e0 sucre, les bananes ou les mangues qu\rquote il ach\'e8te pour son propre compte, il prot +\'e8ge dans le Sunderbund les troupeaux et l\rquote habitation de son ma\'eetre contre les fauves, il pompe l\rquote eau des citernes, il prom\'e8ne les enfants qu\rquote on lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute l\rquote +Angleterre\~! Et humain, reconnaissant, car sa m\'e9moire est prodigieuse, il n\rquote oublie pas plus les bienfaits que les injustices\~! Tenez, mes amis, \'e0 ces g\'e9ants de l\rquote humanit\'e9, \endash \~oui, je dis de l\rquote humanit\'e9, \endash +\~on ne ferait pas \'e9craser un inoffensif insecte\~! Un de mes amis, \endash \~ce sont l\'e0 des traits qu\rquote on ne peut oublier, \endash \~a vu placer une petite b\'eate \'e0 bon Dieu sur une pierre, et ordonner \'e0 un \'e9l\'e9 +phant domestique de l\rquote \'e9craser\~! En bien, l\rquote excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu\rquote il passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne l\rquote auraient d\'e9termin\'e9 \'e0 la poser sur l\rquote insecte\~ +! Bien au contraire, si on lui commandait de l\rquote apporter, il le prenait d\'e9licatement avec cette sorte de main merveilleuse qu\rquote il a au bout de sa trompe, et il lui donnait la libert\'e9\~! Direz-vous, maintenant, Banks, que l\rquote \'e9l +\'e9phant n\rquote est pas bon, g\'e9n\'e9reux, sup\'e9rieur \'e0 tous les autres animaux, m\'eame au singe, m\'eame au chien, et ne faut-il pas reconna\'eetre que les Indous ont raison, lorsqu\rquote ils lui accordent presque autant d\rquote +intelligence qu\rquote \'e0 l\rquote homme\~!\~\'bb +\par +\par Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de mieux que d\rquote \'f4ter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, qui nous suivait \'e0 pas compt\'e9s. \'ab\~Bien parl\'e9, capitaine Hod\~! r\'e9 +pondit le colonel Munro en souriant. Les \'e9l\'e9phants ont en vous un chaud d\'e9fenseur\~! +\par +\par \endash \~Mais n\rquote ai-je pas absolument raison, mon colonel\~? demanda le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il est possible que le capitaine Hod ait raison, r\'e9pondit Banks, mais je crois que j\rquote aurai raison avec Sanderson, un chasseur d\rquote \'e9l\'e9phants, pass\'e9 ma\'eetre en tout ce qui les concerne. +\par +\par \endash \~Et que dit-il donc, votre Sanderson\~? s\rquote \'e9cria le capitaine d\rquote un ton assez d\'e9daigneux. +\par +\par \endash \~Il pr\'e9tend que l\rquote \'e9l\'e9phant n\rquote a qu\rquote une moyenne d\rquote intelligence tr\'e8s ordinaire, que les actes les plus \'e9tonnants qu\rquote on voie ces animaux accomplir ne r\'e9sultent que d\rquote une ob\'e9 +issance assez servile aux ordres que leur donnent plus ou moins secr\'e8tement leurs cornacs\~! +\par +\par \endash \~Par exemple\~! riposta le capitaine Hod, qui s\rquote \'e9chauffait. +\par +\par \endash \~Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n\rquote ont jamais choisi l\rquote \'e9l\'e9phant comme un symbole d\rquote intelligence, pour leurs sculptures ou leurs dessins sacr\'e9s, et qu\rquote ils ont accord\'e9 la pr\'e9f\'e9 +rence au renard, au corbeau et au singe\~! +\par +\par \endash \~Je proteste\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, dont le bras, en gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d\rquote une trompe. +\par +\par \endash \~Protestez, mon capitaine, mais \'e9coutez\~! reprit Banks. Sanderson ajoute que ce qui distingue plus particuli\'e8rement l\rquote \'e9l\'e9phant, c\rquote est qu\rquote il a au plus haut degr\'e9 la bosse de l\rquote ob\'e9 +issance, et cela doit faire une jolie protub\'e9rance sur son cr\'e2ne\~! Il observe aussi que l\rquote \'e9l\'e9phant se laisse prendre \'e0 des pi\'e8ges enfantins, \endash \~c\rquote est le mot, \endash \~ +tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu\rquote il ne fait aucun effort pour en sortir\~! Il remarque qu\rquote il se laisse traquer dans des enclos o\'f9 il serait impossible de pousser d\rquote autres animaux sauvages\~ +! Enfin, il constate que les \'e9l\'e9phants captifs, qui parviennent \'e0 se sauver, se font reprendre avec une facilit\'e9 qui n\rquote est pas \'e0 l\rquote honneur de leur bon sens\~! L\rquote exp\'e9rience ne leur apprend pas m\'eame \'e0 \'ea +tre prudents\~! +\par +\par \endash \~Pauvres b\'eates\~! riposta le capitaine Hod d\rquote un ton comique, comme cet ing\'e9nieur vous arrange\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ajoute enfin, et c\rquote est un dernier argument en faveur de ma th\'e8se, r\'e9pondit Banks, que les \'e9l\'e9phants r\'e9sistent souvent \'e0 toutes les tentatives de domestication, faute d\rquote +une intelligence suffisante, et il est souvent bien difficile de les r\'e9duire, surtout lorsqu\rquote ils sont jeunes, ou lorsqu\rquote ils appartiennent au sexe faible\~! +\par +\par \endash \~C\rquote est une ressemblance de plus avec les \'eatres humains\~! r\'e9pondit le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles \'e0 mener que les enfants et les femmes\~? +\par +\par \endash \~Mon capitaine, r\'e9pondit Banks, nous sommes tous les deux trop c\'e9libataires pour \'eatre comp\'e9tents en cette mati\'e8re-l\'e0\~! +\par +\par \endash \~Bien r\'e9pondu\~! +\par +\par \endash \~Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu\rquote il ne faut pas se fier \'e0 la bont\'e9 surfaite de l\rquote \'e9l\'e9phant, qu\rquote il serait impossible de r\'e9sister \'e0 une troupe de ces g\'e9ants, si quelque cause les rendait furieux, et j +\rquote aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud\~! +\par +\par \endash \~D\rquote autant plus, Banks, r\'e9pondit le colonel Munro, que, pendant que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s\rquote accro\'eet dans une proportion inqui\'e9tante\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017386}CHAPITRE IX\line Cent contre un.{\*\bkmkend _Toc98017386} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante \'e0 soixante \'e9l\'e9phants marchait maintenant derri\'e8re notre train. Ils allaient en rangs press\'e9s, et d\'e9j\'e0 les premiers s\rquote \'e9taient assez rapproch\'e9s de Steam-House, +\endash \~\'e0 moins de dix m\'e8tres, \endash \~pour qu\rquote il f\'fbt possible de les observer minutieusement. +\par +\par En t\'eate marchait alors l\rquote un des plus grands du groupe, quoique sa taille, mesur\'e9e verticalement \'e0 l\rquote \'e9paule, ne d\'e9pass\'e2t certainement pas trois m\'e8tres. Ainsi que je l\rquote ai dit, c\rquote est une taille inf\'e9rieure +\'e0 celle des \'e9l\'e9phants d\rquote Afrique, dont quelques-uns atteignent quatre m\'e8tres. Ses d\'e9fenses, \'e9galement moins longues que celles de son cong\'e9n\'e8re africain, n\rquote avaient pas plus d\rquote un m\'e8tre cinquante \'e0 + la courbure ext\'e9rieure, sur quarante \'e0 leur sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l\rquote on rencontre \'e0 l\rquote \'eele de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont priv\'e9 +s de ces appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces \'ab\~mucknas\~\'bb, \endash \~c\rquote est le nom qu\rquote on leur donne, \endash \~sont assez rares sur les territoires proprement dits de l\rquote Indoustan. +\par +\par En arri\'e8re de cet \'e9l\'e9phant venaient plusieurs femelles, qui sont les v\'e9ritables directrices de la caravane. Sans la pr\'e9sence de Steam-House, elles auraient form\'e9 l\rquote avant-garde, et ce m\'e2le f\'fbt certainement rest\'e9 en arri +\'e8re dans les rangs de ses compagnons. En effet, les m\'e2les n\rquote entendent rien \'e0 la conduite du troupeau. Ils n\rquote ont point la charge de leurs petits\~; ils ne peuvent savoir quand il est n\'e9cessaire de faire halte pour les besoins de c +es \'ab\~b\'e9b\'e9s\~\'bb, ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les femelles qui, moralement, portent \'ab\~les d\'e9fenses\~\'bb, dans le m\'e9nage, et dirigent les grandes migrations. +\par +\par Maintenant, \'e0 la question de savoir pourquoi s\rquote en allait ainsi toute cette troupe, si le besoin de quitter des p\'e2turages \'e9puis\'e9s, la n\'e9cessit\'e9 de fuir la piq\'fbre de certaines mouches tr\'e8s pernicieuses, ou peut-\'eatre l +\rquote envie de suivre notre singulier \'e9quipage, la poussait \'e0 travers les d\'e9fil\'e9s des Vindhyas, il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de r\'e9pondre. Le pays \'e9tait assez d\'e9couvert, et, conform\'e9ment \'e0 leur habitude, lorsqu\rquote +ils ne sont plus dans les r\'e9gions bois\'e9es, ces \'e9l\'e9phants voyageaient en plein jour. S\rquote arr\'eateraient-ils, la nuit venue, comme nous serions oblig\'e9s de le faire nous-m\'eames\~? nous le verrions bien. +\par +\par \'ab\~Capitaine Hod, demandai-je \'e0 notre ami, voici cette arri\'e8re-garde d\rquote \'e9l\'e9phants qui s\rquote augmente\~! Persistez-vous \'e0 ne rien craindre\~?\'85 +\par +\par \endash \~Peuh\~! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces b\'eates-l\'e0 nous voudraient-elles du mal\~? Ce ne sont pas les tigres, n\rquote est-ce pas, Fox\~? +\par +\par \endash \~Pas m\'eame des panth\'e8res\~!\~\'bb r\'e9pondit le brosseur, qui naturellement s\rquote associait aux id\'e9es de son ma\'eetre. Mais, \'e0 cette r\'e9ponse, je vis K\'e2lagani hocher la t\'eate en signe de d\'e9sapprobation. \'c9 +videmment, il ne partageait pas la parfaite qui\'e9tude des deux chasseurs. +\par +\par \'ab\~Vous ne paraissez pas rassur\'e9, K\'e2lagani, lui dit Banks, qui le regardait au m\'eame moment. +\par +\par \endash \~Ne peut-on presser un peu la marche du train\~? se contenta de r\'e9pondre l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~C\rquote est assez difficile, r\'e9pliqua l\rquote ing\'e9nieur. Nous allons, cependant, essayer.\~\'bb +\par +\par Et Banks, quittant la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re, regagna la tourelle dans laquelle se tenait Storr. Presque aussit\'f4t, les hennissements du G\'e9ant d\rquote Acier devinrent plus pr\'e9cipit\'e9s, et la vitesse du train s\rquote acc\'e9l\'e9ra. + +\par +\par C\rquote \'e9tait peu, car la route \'e9tait dure. Mais e\'fbt-on doubl\'e9 la marche du train, l\rquote \'e9tat des choses ne se f\'fbt aucunement modifi\'e9. Le troupeau d\rquote \'e9l\'e9phants aurait h\'e2t\'e9 son pas, voil\'e0 tout. C\rquote est m +\'eame ce qu\rquote il fit, et la distance qui le s\'e9parait de Steam-House ne diminua pas. +\par +\par Plusieurs heures se pass\'e8rent ainsi, sans modification importante. Apr\'e8s le d\'eener, nous rev\'eenmes prendre place sous la v\'e9randah de la seconde voiture. +\par +\par En ce moment, la route pr\'e9sentait en arri\'e8re une direction rectiligne de deux milles au moins. La port\'e9e du regard n\rquote \'e9tait donc plus limit\'e9e par de brusques tournants. +\par +\par Quelle fut notre tr\'e8s s\'e9rieuse inqui\'e9tude, en voyant que le nombre des \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9tait encore accru depuis une heure\~! On ne pouvait en compter moins d\rquote une centaine. +\par +\par Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la largeur du chemin, silencieusement, du m\'eame pas, pour ainsi dire, les uns la trompe relev\'e9e, les autres les d\'e9fenses en l\rquote air. C\rquote \'e9tait comme le moutonnement d +\rquote une mer, que soul\'e8vent de grandes lames de fond. Rien ne d\'e9ferlait encore, pour continuer la m\'e9taphore\~; mais si une temp\'eate d\'e9cha\'eenait cette masse mouvante, \'e0 quels dangers ne serions-nous pas expos\'e9s\~? +\par +\par Cependant, la nuit venait peu \'e0 peu, \endash \~une nuit \'e0 laquelle allaient manquer la lumi\'e8re de la lune et la lueur des \'e9toiles. Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel. +\par +\par Ainsi que l\rquote avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde, on ne pourrait s\rquote obstiner \'e0 suivre ces routes difficiles, il faudrait bien s\rquote arr\'eater. L\rquote ing\'e9nieur r\'e9solut donc de faire halte, d\'e8s qu\rquote +un large \'e9vasement de la vall\'e9e, ou quelque fond dans une gorge moins \'e9troite, pourrait permettre au mena\'e7ant troupeau de passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers le sud. +\par +\par Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plut\'f4t sur le lieu o\'f9 nous camperions nous-m\'eames\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait la grosse question. +\par +\par Il fut, d\rquote ailleurs, visible qu\rquote avec la tomb\'e9e de la nuit, les \'e9l\'e9phants manifestaient quelque appr\'e9hension, dont nous n\rquote avions observ\'e9 aucun sympt\'f4me pendant le jour. Une sorte de mugissement, puissant mais sourd, s +\rquote \'e9chappa de leurs vastes poumons. \'c0 ce brouhaha inqui\'e9tant succ\'e9da un autre bruit d\rquote une nature particuli\'e8re. +\par +\par \'ab\~Quel est donc ce bruit\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~C\rquote est le son que produisent ces animaux, r\'e9pondit K\'e2lagani, lorsque quelque ennemi se trouve en leur pr\'e9sence\~! +\par +\par \endash \~Et c\rquote est nous, ce ne peut \'eatre que nous qu\rquote ils consid\'e8rent comme tels\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Je le crains\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. Ce bruit ressemblait alors \'e0 un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l\rquote on produit dans les coulisses d\rquote un th\'e9\'e2tre par la vibration d\rquote une t\'f4 +le suspendue. En frottant l\rquote extr\'e9mit\'e9 de leur trompe sur le sol, les \'e9l\'e9phants chassaient d\rquote \'e9normes bouff\'e9es d\rquote air, emmagasin\'e9 par une aspiration prolong\'e9e. De l\'e0 cette sonorit\'e9 + puissante et profonde qui vous serrait le c\'9cur comme un roulement de foudre. +\par +\par Il \'e9tait alors neuf heures du soir. +\par +\par En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire, large d\rquote un demi-mille, servait de d\'e9bouch\'e9 \'e0 la route qui conduisait au lac Puturia, pr\'e8s duquel K\'e2lagani avait eu la pens\'e9e d\rquote +asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore \'e0 quinze kilom\'e8tres, et il fallait renoncer \'e0 l\rquote atteindre avant la nuit. +\par +\par Banks donna donc le signal d\rquote arr\'eat. Le G\'e9ant d\rquote Acier demeura stationnaire, mais on ne le d\'e9tela pas. Les feux ne furent pas m\'eame repouss\'e9s au fond du foyer. Storr re\'e7ut l\rquote +ordre de se tenir toujours en pression, afin que le train rest\'e2t en \'e9tat de partir au premier signal. Il fallait \'eatre pr\'eat \'e0 toute \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant \'e0 Banks et au capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je pr\'e9f\'e9rai demeurer avec eux. Tout le personnel, d\rquote ailleurs, \'e9tait sur pied. Mais que pourrions-nous faire, s\rquote +il prenait fantaisie aux \'e9l\'e9phants de se jeter sur Steam-House\~? +\par +\par Pendant la premi\'e8re heure de veille, un sourd murmure continua \'e0 se propager autour du campement. \'c9videmment, ces grandes masses se d\'e9ployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser et poursuivre leur route au sud\~? +\par +\par \'ab\~C\rquote est possible, apr\'e8s tout, dit Banks. +\par +\par \endash \~C\rquote est m\'eame probable, \'bb ajouta le capitaine Hod, dont l\rquote optimisme ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu \'e0 peu, et, dix minutes apr\'e8s, il avait totalement cess\'e9. +\par +\par La nuit, alors, \'e9tait parfaitement calme. Le moindre son \'e9tranger f\'fbt arriv\'e9 jusqu\rquote \'e0 notre oreille. On n\rquote entendait rien, si ce n\rquote est le sourd ronflement du G\'e9ant d\rquote Acier dans l\rquote ombre. On n +e voyait rien, si ce n\rquote est cette gerbe d\rquote \'e9tincelles qui s\rquote \'e9chappait parfois de sa trompe. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison\~? Ils sont partis, ces braves \'e9l\'e9phants\~! +\par +\par \endash \~Bon voyage\~! r\'e9pliquai-je. +\par +\par \endash \~Partis\~! r\'e9pondit Banks, en hochant la t\'eate. C\rquote est ce que nous allons savoir\~! Puis, appelant le m\'e9canicien\~: \'ab\~Storr, dit-il, les fanaux. +\par +\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, monsieur Banks\~!\~\'bb Vingt secondes apr\'e8s, deux faisceaux \'e9lectriques jaillissaient des yeux du G\'e9ant d\rquote Acier, et, par un m\'e9canisme automatique, ils se promenaient \'e0 tous les points de l\rquote +horizon. Les \'e9l\'e9phants \'e9taient l\'e0, en grand cercle, autour de Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-\'eatre. Ces feux, qui \'e9clairaient confus\'e9ment leurs masses profondes, semblaient les animer d\rquote une vi +e surnaturelle. Par une simple illusion d\rquote optique, ceux de ces monstres sur lesquels se plaquaient de violents m\'e9nisques de lumi\'e8re, prenaient alors des proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du G\'e9ant d\rquote +Acier. Frapp\'e9s de ces vives projections, ils se relevaient soudain, comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 touch\'e9s par un aiguillon de feu. Leur trompe pointait en avant, leurs d\'e9fenses se redressaient. On e\'fbt dit qu\rquote ils allaient s +\rquote \'e9lancer \'e0 l\rquote assaut du train. Des grognements rauques s\rquote \'e9chappaient de leur vaste m\'e2choire. Bient\'f4t, m\'eame, cette subite fureur se communiqua \'e0 tous, et il s\rquote \'e9 +leva autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent clairons eussent \'e0 la fois sonn\'e9 quelque retentissant appel. +\par +\par \'ab\~\'c9teins\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Le courant \'e9lectrique fut subitement interrompu, et le sabbat cessa presque instantan\'e9ment. +\par +\par \'ab\~Ils sont l\'e0, camp\'e9s en cercle, dit l\rquote ing\'e9nieur et ils seront encore l\'e0 au lever du jour\~! +\par +\par \endash \~Hum\~!\~\'bb fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque peu \'e9branl\'e9e. Quel parti prendre\~? K\'e2lagani fut consult\'e9. Il ne cacha point l\rquote inqui\'e9tude qu\rquote il \'e9prouvait. Pouvait-on songer \'e0 + quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure\~? C\rquote \'e9tait impossible. \'c0 quoi cela e\'fbt-il servi, d\rquote ailleurs\~? La troupe d\rquote \'e9l\'e9phants nous aurait certainement suivis, et les difficult\'e9s eussent \'e9t\'e9 + plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu que le d\'e9part ne s\rquote effectuerait qu\rquote \'e0 la premi\'e8re aube. On marcherait avec toute la prudence et toute la c\'e9l\'e9rit\'e9 possibles, mais sans effaroucher ce redoutable cort\'e8 +ge. \'ab\~Et si ces animaux s\rquote ent\'eatent \'e0 nous escorter\~? demandai-je. +\par +\par \endash \~Nous essayerons de gagner quelque endroit o\'f9 Steam-House puisse se mettre hors de leurs atteintes, r\'e9pondit Banks. +\par +\par \endash \~Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il en est un, r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Lequel\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Le lac Puturia. +\par +\par \endash \~\'c0 quelle distance est-il\~? +\par +\par \endash \~\'c0 neuf milles environ. +\par +\par \endash \~Mais les \'e9l\'e9phants nagent, r\'e9pondit Banks, et mieux peut-\'eatre qu\rquote aucun autre quadrup\'e8de\~! On en a vu se soutenir \'e0 la surface de l\rquote eau pendant plus d\rquote une demi-journ\'e9e\~! Or, n\rquote est-il pas \'e0 + craindre qu\rquote ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de Steam-House n\rquote en soit encore plus compromise\~? +\par +\par \endash \~Je ne vois pas d\rquote autre moyen de se soustraire \'e0 leur attaque\~! dit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Nous le tenterons donc\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote ing\'e9nieur. C\rquote \'e9tait, en effet, le seul parti \'e0 prendre. Peut-\'eatre les \'e9l\'e9phants n\rquote oseraient-ils pas s\rquote aventurer \'e0 la nage dans ces conditions, et peut- +\'eatre aussi pourrions-nous les gagner de vitesse\~! On attendit impatiemment le jour. Il ne tarda pas \'e0 para\'eetre. Aucune d\'e9monstration hostile n\rquote avait \'e9t\'e9 faite pendant le reste de la nuit\~; mais, au lever du soleil, pas un \'e9l +\'e9phant n\rquote avait boug\'e9, et Steam-House \'e9tait entour\'e9e de toutes parts. Il se fit alors un remuement g\'e9n\'e9ral sur le lieu de halte. On e\'fbt dit que les \'e9l\'e9phants ob\'e9issaient \'e0 un mot d\rquote ordre. Ils secou\'e8 +rent leur trompe, frott\'e8rent leurs d\'e9fenses contre le sol, firent leur toilette en s\rquote aspergeant d\rquote eau fra\'eeche, achev\'e8rent de brouter \'e7a et l\'e0 quelques poign\'e9es d\rquote une herbe \'e9paisse, dont ce p\'e2turage \'e9 +tait amplement fourni, et, finalement, ils se rapproch\'e8rent de Steam-House au point qu\rquote on aurait pu les atteindre \'e0 coups de piques \'e0 travers les fen\'eatres. +\par +\par Banks, cependant, nous fit l\rquote expresse recommandation de ne point les provoquer. L\rquote important \'e9tait de ne donner aucun pr\'e9texte \'e0 une agression soudaine. +\par +\par Cependant, quelques-uns de ces \'e9l\'e9phants serraient de plus pr\'e8s notre G\'e9ant d\rquote Acier. \'c9videmment ils tenaient \'e0 reconna\'eetre ce qu\rquote \'e9tait cet \'e9norme animal, immobile alors. Le consid\'e9 +raient-ils comme un de leurs cong\'e9n\'e8res\~? Soup\'e7onnaient-ils qu\rquote il y e\'fbt en lui une merveilleuse puissance\~? La veille, ils n\rquote avaient point eu l\rquote occasion de le voir \'e0 l\rquote \'9cuvre, puisque leurs premiers rangs s +\rquote \'e9taient toujours tenus \'e0 une certaine distance sur l\rquote arri\'e8re du train. +\par +\par Mais que feraient-ils, quand ils l\rquote entendraient hennir, lorsque sa trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient lever et abaisser ses larges pattes articul\'e9es, se mettre en marche, tra\'eener les deux chars roulants \'e0 + sa suite\~? +\par +\par Le colonel Munro, le capitaine Hod, K\'e2lagani et moi, nous avions pris place \'e0 l\rquote avant du train. Le sergent Mac Neil et ses compagnons se tenaient \'e0 l\rquote arri\'e8re. +\par +\par K\'e2louth \'e9tait devant le foyer de sa chaudi\'e8re, qu\rquote il continuait \'e0 charger de combustible, bien que la pression de la vapeur e\'fbt d\'e9j\'e0 atteint cinq atmosph\'e8res. +\par +\par Banks, dans la tourelle, pr\'e8s de Storr, appuyait sa main sur le r\'e9gulateur. +\par +\par Le moment de partir \'e9tait venu. Sur un signe de Banks, le m\'e9canicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de sifflet se fit entendre. +\par +\par Les \'e9l\'e9phants dress\'e8rent l\rquote oreille\~; puis, reculant un peu, ils laiss\'e8rent la route libre sur un espace de quelques pas. +\par +\par Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement, actionn\'e8rent les pattes du G\'e9ant d\rquote Acier, et le train s\rquote \'e9branla tout d\rquote une pi\'e8ce. +\par +\par Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j\rquote affirme qu\rquote il y eut tout d\rquote abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se pressaient aux premiers rangs. Entre eux s\rquote ouvrit un plus large passage, et la route parut +\'eatre assez d\'e9gag\'e9e pour permettre d\rquote imprimer \'e0 Steam-House une vitesse qui e\'fbt \'e9gal\'e9 celle d\rquote un cheval au petit trot. +\par +\par Mais, aussit\'f4t, toute la \'ab\~masse proboscidienne\~\'bb, \endash \~une expression du capitaine Hod, \endash \~de se mouvoir en avant, en arri\'e8re. Les premiers groupes prirent la t\'eate du cort\'e8 +ge, les derniers suivirent le train. Tous paraissaient bien d\'e9cid\'e9s \'e0 ne point l\rquote abandonner. +\par +\par En m\'eame temps, sur les c\'f4t\'e9s de la route, plus large en cet endroit, d\rquote autres \'e9l\'e9phants nous accompagn\'e8rent, comme des cavaliers aux porti\'e8res d\rquote un carrosse. M\'e2les et femelles \'e9taient m\'e9lang\'e9 +s. Il y en avait de toutes tailles, de tout \'e2ge, des adultes de vingt-cinq ans, des \'ab\~hommes faits\~\'bb de soixante, de vieux pachydermes plus que centenaires, des b\'e9b\'e9s pr\'e8s de leurs m\'e8res, qui, les l\'e8vres appliqu\'e9es \'e0 leu +rs mamelles, et non leur trompe, \endash \~comme on l\rquote a cru quelquefois, \endash \~les t\'e9taient en marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se pressait pas plus qu\rquote il ne fallait, r\'e9glait son pas sur celui du G\'e9ant d +\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote ils nous escortent ainsi jusqu\rquote au lac, dit le colonel Munro, j\rquote y consens\'85 +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit K\'e2lagani, mais qu\rquote arrivera-t-il, lorsque la route redeviendra plus \'e9troite\~?\~\'bb L\'e0 \'e9tait le danger. +\par +\par Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent employ\'e9es \'e0 franchir douze kilom\'e8tres sur les quinze que mesurait la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois seulement, quelques \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9 +taient port\'e9s en travers de la route, comme si leur intention e\'fbt \'e9t\'e9 de la barrer\~; mais le G\'e9ant d\rquote Acier, ses d\'e9fenses point\'e9es horizontalement, marcha sur eux, leur cracha sa vapeur \'e0 la face, et ils s\rquote \'e9cart +\'e8rent pour lui livrer passage. +\par +\par \'c0 dix heures du matin, quatre \'e0 cinq kilom\'e8tres restaient \'e0 faire pour atteindre le lac. L\'e0, \endash \~on l\rquote esp\'e9rait du moins, \endash \~nous serions relativement en s\'fbret\'e9. +\par +\par Il va sans dire que, si les d\'e9monstrations hostiles de l\rquote \'e9norme troupeau ne s\rquote accentuaient pas avant notre arriv\'e9e au lac, Banks comptait laisser le Puturia dans l\rquote ouest, sans s\rquote y arr\'eater, de mani\'e8re \'e0 + sortir le lendemain de la r\'e9gion des Vindhyas. De l\'e0 \'e0 la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu\rquote une question de quelques heures. +\par +\par J\rquote ajouterai ici que le pays \'e9tait non seulement tr\'e8s sauvage, mais absolument d\'e9sert. Pas un village, pas une ferme, \endash \~ce que motivait l\rquote insuffisance des p\'e2turages, \endash \~pas une caravane, pas m\'ea +me un voyageur. Depuis notre entr\'e9e dans cette partie montagneuse du Bundelkund, nous n\rquote avions rencontr\'e9 \'e2me qui vive. +\par +\par Vers onze heures, la vall\'e9e que suivait Steam-House, entre deux puissants contreforts de la cha\'eene, commen\'e7a \'e0 se resserrer. Ainsi que l\rquote avait dit K\'e2lagani, la route allait redevenir tr\'e8s \'e9troite jusqu\rquote \'e0 l\rquote +endroit o\'f9 elle d\'e9bouchait sur le lac. +\par +\par Notre situation, d\'e9j\'e0 fort inqui\'e9tante, ne pouvait donc que s\rquote aggraver encore. En effet, si les files d\rquote \'e9l\'e9phants s\rquote \'e9taient tout simplement allong\'e9es en avant et en arri\'e8re du train, la difficult\'e9 ne se f +\'fbt pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les flancs n\rquote y pouvaient rester. Ils nous eussent broy\'e9s contre les parois rocheuses de la route, ou ils auraient \'e9t\'e9 culbut\'e9s dans les pr\'e9 +cipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct, ils tent\'e8rent donc de se placer, soit en t\'eate, soit en queue. Il en r\'e9sulta bient\'f4t qu\rquote il ne fut plus possible ni de reculer ni d\rquote avancer. \'ab\~ +Cela se complique, dit le colonel Munro. +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Banks, et nous voil\'e0 dans la n\'e9cessit\'e9 d\rquote enfoncer cette masse. +\par +\par \endash \~Eh bien, fon\'e7ons, enfon\'e7ons\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Que diable\~! Les d\'e9fenses d\rquote acier de notre g\'e9ant valent bien les d\'e9fenses d\rquote ivoire de ces sottes b\'eates\~!\~\'bb Les proboscidiens n\rquote \'e9 +taient plus que de \'ab\~sottes b\'eates\~\'bb pour le mobile et changeant capitaine\~! \'ab\~Sans doute, r\'e9pondit le sergent Mac Neil, mais nous sommes un contre cent\~! +\par +\par \endash \~En avant, quand m\'eame\~! s\rquote \'e9cria Banks, ou tout ce troupeau va nous passer dessus\~!\~\'bb +\par +\par Quelques coups de vapeur imprim\'e8rent un mouvement plus rapide au G\'e9ant d\rquote Acier. Ses d\'e9fenses atteignirent \'e0 la croupe un des \'e9l\'e9phants qui se trouvaient devant lui. +\par +\par Cri de douleur de l\rquote animal, auquel r\'e9pondirent les clameurs furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait pr\'e9voir l\rquote issue, \'e9tait imminente. +\par +\par Nous avions pris nos armes, les fusils charg\'e9s de balles coniques, les carabines charg\'e9es de balles explosibles, les revolvers garnis de leurs cartouches. Il fallait \'eatre pr\'eat \'e0 repousser toute agression. +\par +\par La premi\'e8re attaque vint d\rquote un gigantesque m\'e2le, de farouche mine, qui, les d\'e9fenses en arr\'eat, les pattes de derri\'e8re puissamment arcbout\'e9es sur le sol, se retourna contre le G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~Un \'ab\~gunesh\~\'bb\~! s\rquote \'e9cria K\'e2lagani. +\par +\par \endash \~Bah\~! il n\rquote a qu\rquote une d\'e9fense\~! r\'e9pliqua le capitaine Hod, qui haussa les \'e9paules en signe de m\'e9pris. +\par +\par \endash \~Il n\rquote en est que plus terrible\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. K\'e2lagani avait donn\'e9 \'e0 cet \'e9l\'e9phant le nom dont les chasseurs se servent pour d\'e9signer les m\'e2les qui ne portent qu\rquote une seule d\'e9 +fense. Ce sont des animaux particuli\'e8rement r\'e9v\'e9r\'e9s des Indous, surtout lorsque c\rquote est la d\'e9fense droite qui leur manque. Tel \'e9tait celui-ci, et, ainsi que l\rquote avait dit K\'e2lagani, il \'e9tait tr\'e8 +s redoutable, comme tous ceux de son esp\'e8ce. On le vit bien. Ce gunesh poussa une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les \'e9l\'e9phants ne se servent jamais pour combattre, et se pr\'e9cipita contre notre G\'e9ant d\rquote Acier. Sa d +\'e9fense frappa normalement la t\'f4le de la poitrine, la traversa de part en part\~; mais, rencontrant l\rquote \'e9paisse armure du foyer int\'e9rieur, elle se brisa net au choc. Le train tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise l +\rquote entra\'eena en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant t\'eate, essaya vainement de r\'e9sister. Mais son appel avait \'e9t\'e9 entendu et compris. Toute la masse ant\'e9rieure du troupeau s\rquote arr\'eata et pr\'e9 +senta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au m\'eame moment, les groupes de l\rquote arri\'e8re, continuant leur marche, se pouss\'e8rent violemment contre la v\'e9randah. Comment r\'e9sister \'e0 une pareille force d\rquote \'e9crasement\~? En m +\'eame temps, quelques-uns de ceux que nous avions en flanc, leurs trompes lev\'e9es, se cramponnaient aux montants des voitures qu\rquote ils secouaient avec violence. Il ne fallait pas s\rquote arr\'eater, ou c\rquote en \'e9 +tait fait du train, mais il fallait se d\'e9fendre. Plus d\rquote h\'e9sitation possible. Fusils et carabines furent braqu\'e9s sur les assaillants. \'ab\~Que pas un coup ne soit perdu\~! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les \'e0 + la naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de l\rquote \'9cil. C\rquote est souverain\~!\~\'bb Le capitaine Hod fut ob\'e9i. Plusieurs d\'e9tonations \'e9clat\'e8rent, qui furent suivies de hurlements de douleur. Trois ou quatre \'e9l +\'e9phants, touch\'e9s au bon endroit, \'e9taient tomb\'e9s, en arri\'e8re et lat\'e9ralement, \endash \~circonstance heureuse, puisque leurs cadavres n\rquote obstruaient pas la route. Les premiers groupes s\rquote \'e9taient un peu recul\'e9 +s, et le train put continuer sa marche. +\par +\par \'ab\~Rechargez et attendez\~!\~\'bb cria le capitaine Hod. +\par +\par Si ce qu\rquote il commandait d\rquote attendre \'e9tait l\rquote attaque du troupeau tout entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, que nous nous cr\'fbmes perdus. Un concert de furieux et rauques hurlements \'e9clata soudain. On e +\'fbt dit de ces \'e9l\'e9phants de combat que les Indous, par un traitement particulier, am\'e8nent \'e0 cette surexcitation de la rage nomm\'e9e \'ab\~musth\~\'bb. Rien n\rquote est plus terrible, et les plus audacieux \'ab\~\'e9l\'e9phantadors\~\'bb, +\'e9lev\'e9s dans le Guicowar pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement recul\'e9 devant les assaillants de Steam-House. \'ab\~En avant\~! criait Banks. +\par +\par \endash \~Feu\~!\~\'bb criait Hod. +\par +\par Et, aux hennissements plus pr\'e9cipit\'e9s de la machine, se joignaient les d\'e9tonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il devenait difficile de viser juste, ainsi que l\rquote avait recommand\'e9 le + capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair \'e0 trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les \'e9l\'e9phants, bless\'e9s, redoublaient-ils de fureur, et, \'e0 nos coups de fusil, ils r\'e9pondaient par des coups de d\'e9 +fenses, qui \'e9ventraient les parois de Steam-House. +\par +\par Cependant, aux d\'e9tonations des carabines, d\'e9charg\'e9es \'e0 l\rquote avant et \'e0 l\rquote arri\'e8re du train, \'e0 l\rquote \'e9clatement des balles explosibles dans le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, surchauff\'e9 +e par le tirage artificiel. La pression montait toujours. Le G\'e9ant d\rquote Acier entrait dans le tas, le divisait, le repoussait. En m\'eame temps, sa trompe mobile, se levant et s\rquote abattant comme une massue formidable, frappait \'e0 + coups redoubl\'e9s sur la masse charnue que d\'e9chiraient ses d\'e9fenses. +\par +\par Et l\rquote on avan\'e7ait sur l\rquote \'e9troite route. Quelquefois, les roues patinaient \'e0 la surface du sol, mais elles finissaient par le remordre de leurs jantes ray\'e9es, et nous gagnions du c\'f4t\'e9 du lac. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au plus fort de la m\'eal\'e9e. +\par +\par \endash \~Hurrah\~! hurrah\~!\~\'bb r\'e9p\'e9tions-nous apr\'e8s lui. Mais, bient\'f4t, une trompe s\rquote abat sur la v\'e9randah de l\rquote avant. Je vois le moment o\'f9 le colonel Munro, enlev\'e9 par ce lasso vivant, va \'eatre pr\'e9cipit\'e9 + sous les pieds des \'e9l\'e9phants. Et il en e\'fbt \'e9t\'e9 ainsi, sans l\rquote intervention de K\'e2lagani, qui trancha la trompe d\rquote un vigoureux coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part \'e0 la d\'e9fense commune, l\rquote +Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce d\'e9vouement \'e0 la personne du colonel, qui ne s\rquote \'e9tait jamais d\'e9menti, il semblait comprendre que c\rquote \'e9tait celui de nous qu\rquote il fallait avant tout prot\'e9ger. Ah\~ +! quelle puissance notre G\'e9ant d\rquote Acier contenait dans ses flancs\~! Avec quelle s\'fbret\'e9 il s\rquote enfon\'e7ait dans la masse, \'e0 la mani\'e8re d\rquote un coin, dont la force de p\'e9n\'e9tration est pour ainsi dire infinie\~ +! Et, comme au m\'eame moment, les \'e9l\'e9phants de l\rquote arri\'e8re-garde nous poussaient de la t\'eate, le train s\rquote avan\'e7ait sans arr\'eat, sinon sans secousses, et marchait m\'eame plus vite que nous n\rquote eussions pu l\rquote esp\'e9 +rer. +\par +\par Tout \'e0 coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme g\'e9n\'e9ral. +\par +\par C\rquote \'e9tait la seconde voiture qu\rquote un groupe d\rquote \'e9l\'e9phants \'e9crasait contre les roches de la route. \'ab\~Rejoignez-nous\~! rejoignez-nous\~!\~\'bb cria Banks \'e0 ceux de nos compagnons qui d\'e9fendaient l\rquote arri\'e8 +re de Steam-House. D\'e9j\'e0, Go\'fbmi, le sergent, Fox, avaient pr\'e9cipitamment pass\'e9 de la seconde voiture dans la premi\'e8re. \'ab\~Et Parazard\~? dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il ne veut pas quitter sa cuisine, r\'e9pondit Fox. +\par +\par \endash \~Enlevez-le\~! enl\'e8ves-le\~!\~\'bb Sans doute notre chef pensait que c\rquote \'e9tait un d\'e9shonneur pour lui d\rquote abandonner le poste qui lui avait \'e9t\'e9 confi\'e9. Mais r\'e9sister aux bras vigoureux de Go\'fb +mi, lorsque ces bras se mettaient \'e0 l\rquote \'9cuvre, autant aurait valu pr\'e9tendre \'e9chapper aux m\'e2choires d\rquote une cisaille. Monsieur Parazard fut donc d\'e9pos\'e9 dans la salle \'e0 manger. \'ab\~Vous y \'eates tous\~? cria Banks. + +\par +\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Coupez la barre d\rquote attelage\~! +\par +\par \endash \~Abandonner la moiti\'e9 du train\~!\'85 s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Il le faut\~!\~\'bb r\'e9pondit Banks. Et la barre coup\'e9e, la passerelle bris\'e9e \'e0 coups de hache, notre seconde voiture resta en arri\'e8re. Il \'e9tait temps. Cette voiture venait d\rquote \'eatre \'e9branl\'e9e, soulev\'e9 +e, puis chavir\'e9e, et les \'e9l\'e9phants, se jetant sur elle, achev\'e8rent de l\rquote \'e9craser de tout leur poids. Ce n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une ruine informe, qui maintenant obstruait la route en arri\'e8re. \'ab\~Hein\~ +! fit le capitaine Hod, d\rquote un ton qui nous e\'fbt fait rire, si la situation y e\'fbt pr\'eat\'e9, et dire que ces animaux n\rquote \'e9craseraient m\'eame pas une b\'eate \'e0 bon Dieu\~!\~\'bb Si les \'e9l\'e9phants, devenus f\'e9 +roces, traitaient la premi\'e8re voiture comme ils avaient trait\'e9 la seconde, il n\rquote y avait plus aucune illusion \'e0 se faire sur le sort qui nous attendait. +\par +\par \'ab\~Force les feux, K\'e2louth\~!\~\'bb cria l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par Un demi-kilom\'e8tre encore, un dernier effort, et le lac Puturia \'e9tait peut-\'eatre atteint\~! +\par +\par Ce dernier effort qu\rquote on attendait du G\'e9ant d\rquote Acier, le puissant animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le r\'e9gulateur. Il fit une v\'e9ritable trou\'e9e \'e0 travers ce rempart d\rquote \'e9l\'e9phants, dont les arri +\'e8re-trains se dessinaient au-dessus de la masse comme ces \'e9normes croupes de chevaux qu\rquote on voit dans les tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas de les larder de ses d\'e9fenses\~; il leur lan\'e7a des fus\'e9 +es de vapeur br\'fblante, ainsi qu\rquote il avait fait aux p\'e8lerins du Phalgou, il leur cingla des jets d\rquote eau bouillante\~!\'85 Il \'e9tait magnifique\~! +\par +\par Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. +\par +\par S\rquote il pouvait r\'e9sister dix minutes encore, notre train y serait relativement en s\'fbret\'e9. +\par +\par Les \'e9l\'e9phants, sans doute, sentirent cela, \endash \~ce qui prouvait en faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu la cause. Ils voulurent une derni\'e8re fois renverser notre voiture. +\par +\par Mais les armes \'e0 feu tonn\'e8rent de nouveau. Les balles s\rquote abattirent comme gr\'eale jusque sur les premiers groupes. \'c0 peine cinq ou six \'e9l\'e9phants nous barraient-ils encore le passage. La plupart tomb\'e8rent, et les roues grinc\'e8 +rent sur un sol rouge de sang. +\par +\par \'c0 cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui formaient un dernier obstacle. +\par +\par \'ab\~Encore\~! encore\~!\~\'bb cria Banks au m\'e9canicien. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier ronflait comme s\rquote il e\'fbt renferm\'e9 un atelier de d\'e9videuses m\'e9caniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les soupapes sous une pression de huit atmosph\'e8res. \'c0 les charger, si peu que ce f\'fbt, on e +\'fbt fait \'e9clater la chaudi\'e8re, dont les t\'f4les fr\'e9missaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de G\'e9ant d\rquote Acier \'e9tait maintenant irr\'e9sistible. On e\'fbt pu croire qu\rquote +il bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le suivit, \'e9crasant les membres des \'e9l\'e9phants jet\'e9s \'e0 terre, au risque d\rquote \'eatre culbut\'e9. Si un pareil accident se f\'fbt produit, c\rquote en \'e9 +tait fait de tous les h\'f4tes de Steam-House. +\par +\par L\rquote accident n\rquote arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le train flotta bient\'f4t sur les eaux tranquilles. +\par +\par \'ab\~Dieu soit lou\'e9\~!\~\'bb dit le colonel Munro. +\par +\par Deux ou trois \'e9l\'e9phants, aveugl\'e9s par la fureur, se pr\'e9cipit\'e8rent dans le lac, et ils essay\'e8rent de poursuivre \'e0 sa surface ceux qu\rquote ils n\rquote avaient pu an\'e9antir en terre ferme. +\par +\par Mais les pattes du G\'e9ant firent leur office. Le train s\rquote \'e9loigna peu \'e0 peu de la rive, et quelques derni\'e8res balles, convenablement ajust\'e9es, nous d\'e9livr\'e8rent de ces \'ab\~monstres marins\~\'bb +, au moment ou leurs trompes allaient s\rquote abattre sur la v\'e9randah de l\rquote arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Eh bien, mon capitaine, s\rquote \'e9cria Banks, que pensez-vous de la douceur des \'e9l\'e9phants de l\rquote Inde\~? +\par +\par \endash \~Peuh\~! fit le capitaine Hod, \'e7a ne vaut pas les fauves\~! Mettez-moi une trentaine de tigres seulement \'e0 la place de cette centaine de pachydermes, et que je perde ma commission, si, \'e0 l\rquote heure qu\rquote +il est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter l\rquote aventure\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017387}CHAPITRE X\line Le lac Puturia.{\*\bkmkend _Toc98017387} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver provisoirement refuge, est situ\'e9 \'e0 quarante kilom\'e8tres environ dans l\rquote est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province anglaise \'e0 laquelle elle a donn\'e9 + son nom, est en voie de prosp\'e9rit\'e9, et avec ses douze mille habitants, renforc\'e9s d\rquote une petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du Bundelkund. Mais, au del\'e0 + de ses murailles, surtout vers la partie orientale du pays, dans la plus inculte r\'e9gion des Vindhyas, dont le lac occupe le centre, son influence ne se fait que difficilement sentir. +\par +\par Apr\'e8s tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que cette rencontre d\rquote \'e9l\'e9phants, dont nous nous \'e9tions tir\'e9s sains et saufs\~? +\par +\par La situation, cependant, ne laissait pas d\rquote \'eatre inqui\'e9tante, puisque la plus grande partie de notre mat\'e9riel avait disparu. L\rquote une des voitures composant le train de Steam-House \'e9tait an\'e9antie. Il n\rquote +y avait aucun moyen de la \'ab\~renflouer\~\'bb, pour employer une expression de la langue maritime. Renvers\'e9e sur le sol, \'e9cras\'e9e contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait in\'e9vitablement pass\'e9 la masse des \'e9l\'e9 +phants, il ne devait plus rester que des d\'e9bris informes. +\par +\par Et cependant, en m\'eame temps qu\rquote elle servait \'e0 loger le personnel de l\rquote exp\'e9dition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine et l\rquote office, mais aussi la r\'e9 +serve de nourriture et de munitions. De celles-ci, il ne nous restait plus qu\rquote une douzaine de cartouches, mais il n\rquote \'e9tait pas probable que nous eussions \'e0 faire usage des armes \'e0 feu avant notre arriv\'e9e \'e0 Jubbulpore. +\par +\par Quant \'e0 la nourriture, c\rquote \'e9tait une autre question, et plus difficile \'e0 r\'e9soudre. +\par +\par En effet, il n\rquote y avait plus rien des provisions de l\rquote office. En admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la station, encore \'e9loign\'e9e de soixante-dix kilom\'e8tres, il faudrait se r\'e9signer \'e0 + passer vingt-quatre heures sans manger. +\par +\par Ma foi, on en prendrait son parti\~! +\par +\par Dans cette circonstance, le plus d\'e9sol\'e9 de tous, ce fut naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la destruction de son laboratoire, la dispersion de sa r\'e9serve, l\rquote avaient frapp\'e9 au c\'9cur. Il ne cacha pas son d\'e9 +sespoir, et, oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement d\rquote \'e9chapper, il ne se montra pr\'e9occup\'e9 que de la situation personnelle qui lui \'e9tait faite. +\par +\par Donc, au moment o\'f9, r\'e9unis dans le salon, nous allions discuter le parti qu\rquote il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda \'e0 \'ab\~faire une communication de la plus + haute gravit\'e9.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Parlez, monsieur Parazard, lui r\'e9pondit le colonel Munro, en l\rquote invitant \'e0 entrer. +\par +\par \endash \~Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n\rquote \'eates pas sans savoir que tout le mat\'e9riel qu\rquote emportait la seconde habitation de Steam-House a \'e9t\'e9 d\'e9truit dans cette catastrophe\~! Au cas m\'eame o\'f9 + il nous serait rest\'e9 quelques provisions, j\rquote aurais \'e9t\'e9 fort g\'ean\'e9, faute de cuisine, pour vous pr\'e9parer un repas, si modeste qu\rquote il f\'fbt. +\par +\par \endash \~Nous le savons, monsieur Parazard, r\'e9pondit le colonel Munro. Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et nous je\'fbnerons, s\rquote il faut je\'fbner. +\par +\par \endash \~Cela est d\rquote autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit notre chef, qu\rquote \'e0 la vue de ces groupes d\rquote \'e9l\'e9phants qui nous assaillaient, et dont plus d\rquote un est tomb\'e9 sous vos balles meurtri\'e8res\'85 + +\par +\par \endash \~Belle phrase, monsieur Parazard\~! dit le capitaine Hod. Avec quelques le\'e7ons, vous arriveriez \'e0 vous exprimer avec autant d\rquote \'e9l\'e9gance que notre ami Mathias Van Guitt.\~\'bb +\par +\par Monsieur Parazard s\rquote inclina devant ce compliment, qu\rquote il prit tr\'e8s au s\'e9rieux, et, apr\'e8s un soupir, il continua ainsi\~: +\par +\par \'ab\~Je dis donc, messieurs, qu\rquote une occasion unique de me signaler dans mes fonctions m\rquote \'e9tait offerte. La chair d\rquote \'e9l\'e9phant, quoi qu\rquote on ait pu penser, n\rquote +est pas bonne en toutes ses parties, dont quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces\~; mais il semble que l\rquote Auteur de toutes choses ait voulu m\'e9nager, dans cette masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d\rquote \'ea +tre servis sur la table du vice-roi des Indes. J\rquote ai nomm\'e9 la langue de l\rquote animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu\rquote elle est pr\'e9par\'e9e d\rquote apr\'e8s une recette dont l\rquote application m\rquote +est exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme\'85 +\par +\par \endash \~Pachyderme\~?\'85 Tr\'e8s bien, quoique proboscidien soit plus \'e9l\'e9gant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. +\par +\par \endash \~\'85 Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis le repr\'e9sentant \'e0 Steam-House. +\par +\par \endash \~Vous nous mettez l\rquote eau \'e0 la bouche, monsieur Parazard, r\'e9pondit Banks. Malheureusement d\rquote une part, heureusement de l\rquote autre, les \'e9l\'e9phants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien qu\rquote +il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage de pied et au rago\'fbt de langue de ce savoureux mais redoutable animal. +\par +\par \endash \~Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner \'e0 terre pour se procurer\~?\'85 +\par +\par \endash \~Cela n\rquote est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites qu\rquote eussent \'e9t\'e9 vos pr\'e9parations, nous ne pouvons courir ce risque. +\par +\par \endash \~Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir l\rquote expression de tous les regrets que me fait \'e9prouver cette d\'e9plorable aventure. +\par +\par \endash \~Vos regrets sont exprim\'e9s, monsieur Parazard, r\'e9pondit le colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au d\'eener et au d\'e9jeuner, ne vous en pr\'e9occupez pas avant notre arriv\'e9e \'e0 Jubbulpore. +\par +\par \endash \~Il ne me reste donc qu\rquote \'e0 me retirer, \'bb dit monsieur Parazard, en s\rquote inclinant, sans rien perdre de la gravit\'e9 qui lui \'e9tait habituelle. Nous aurions ri volontiers de l\rquote attitude de notre chef, si nous n\rquote +eussions ob\'e9i \'e0 d\rquote autres pr\'e9occupations. +\par +\par En effet, une complication venait s\rquote ajouter \'e0 tant d\rquote autres. Banks nous apprit qu\rquote en ce moment le plus regrettable n\rquote \'e9tait ni le manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le d\'e9faut de combustible. Rien d +\rquote \'e9tonnant \'e0 cela, puisque, depuis quarante-huit heures, il n\rquote avait pas \'e9t\'e9 possible de renouveler la provision de bois n\'e9cessaire \'e0 l\rquote alimentation de la machine. Toute la r\'e9serve \'e9tait \'e9puis\'e9e \'e0 + notre arriv\'e9e au lac. Une heure de marche de plus, il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de l\rquote atteindre, et la premi\'e8re voiture de Steam-House aurait eu le m\'eame sort que la seconde. +\par +\par \'ab\~Maintenant, ajouta Banks, nous n\rquote avons plus rien \'e0 br\'fbler, la pression baisse, elle est d\'e9j\'e0 tomb\'e9e \'e0 deux atmosph\'e8res, et il n\rquote est aucun moyen de la relever\~! +\par +\par \endash \~La situation est-elle donc aussi grave que tu sembl\'e9s le croire, Banks\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~S\rquote il ne s\rquote agissait que de revenir \'e0 la rive dont nous sommes peu \'e9loign\'e9s encore, r\'e9pondit Banks, ce serait faisable. Un quart d\rquote heure suffirait \'e0 nous y ramener. Mais retourner l\'e0 o\'f9 le troupeau d +\rquote \'e9l\'e9phants est encore r\'e9uni sans doute, ce serait trop imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et chercher sur sa rive du sud un point de d\'e9barquement. +\par +\par \endash \~Quelle peut \'eatre la largeur du lac en cet endroit\~? demanda le colonel Munro. +\par +\par \endash \~K\'e2lagani \'e9value cette distance \'e0 sept ou huit milles environ. Or, dans les conditions o\'f9 nous sommes, plusieurs heures seraient n\'e9cessaires pour la franchir, et, je vous le r\'e9p\'e8 +te, avant quarante minutes, la machine ne sera plus en \'e9tat de fonctionner. +\par +\par \endash \~Eh bien, r\'e9pondit sir Edward Munro, passons tranquillement la nuit sur le lac. Nous y sommes en s\'fbret\'e9. Demain, nous aviserons.\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait ce qu\rquote il y avait de mieux \'e0 faire. Nous avions, d\rquote ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, entour\'e9 de ce cercle d\rquote \'e9l\'e9phants, personne n\rquote avait pu dormir \'e0 + Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait \'e9t\'e9 une nuit blanche. +\par +\par Mais si celle-l\'e0 avait \'e9t\'e9 blanche, celle ci devait \'eatre noire, et plus m\'eame qu\rquote il ne convenait. +\par +\par En effet, vers sept heures, un l\'e9ger brouillard commen\'e7a \'e0 se lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient d\'e9j\'e0 dans les hautes zones du ciel pendant la nuit pr\'e9c\'e9dente. Ici, une modification s\rquote \'e9 +tait produite, due aux diff\'e9rences de localit\'e9s. Si, au campement des \'e9l\'e9phants, ces vapeurs s\rquote \'e9taient maintenues \'e0 quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n\rquote en fut pas de m\'eame \'e0 la surface du Puturia, gr\'e2 +ce \'e0 l\rquote \'e9vaporation des eaux. Apr\'e8s une journ\'e9e assez chaude, il y eut confusion entre les hautes et les basses couches de l\rquote atmosph\'e8re, et tout le lac ne tarda pas \'e0 dispara\'eetre sous un brouillard, peu intense d\rquote +abord, mais qui s\rquote \'e9paississait d\rquote instant en instant. +\par +\par Ceci \'e9tait donc, comme l\rquote avait dit Banks, une complication dont il y avait lieu de tenir compte. +\par +\par Ainsi qu\rquote il l\rquote avait \'e9galement annonc\'e9, vers sept heures et demie, les derniers g\'e9missements du G\'e9ant d\rquote Acier se firent entendre, les coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articul\'e9es cess\'e8 +rent de battre l\rquote eau, la pression descendit au-dessous d\rquote une atmosph\'e8re. Plus de combustible, ni aucun moyen de s\rquote en procurer. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier et l\rquote unique voiture qu\rquote il remorquait alors flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se d\'e9pla\'e7aient plus. +\par +\par Dans ces conditions, au milieu des brumes, il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la machine avait fonctionn\'e9, le train s\rquote \'e9tait dirig\'e9 vers la rive sud-est du lac, afin d\rquote +y chercher un point de d\'e9barquement. Or, comme le Puturia affecte la forme d\rquote un ovale assez allong\'e9, il \'e9tait possible que Steam-House ne f\'fbt plus trop \'e9loign\'e9 de l\rquote une ou l\rquote autre de ses rives. +\par +\par Il va sans dire que les cris des \'e9l\'e9phants, qui nous avaient poursuivis pendant une heure environ, maintenant \'e9teints dans l\rquote \'e9loignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc des diverses \'e9ventualit\'e9s que nous r\'e9 +servait cette nouvelle situation. Banks fit appeler K\'e2lagani, qu\rquote il tenait \'e0 consulter. L\rquote Indou vint aussit\'f4t et fut invit\'e9 \'e0 donner son avis. +\par +\par Nous \'e9tions r\'e9unis alors dans la salle \'e0 manger, qui, recevant le jour par la claire-voie sup\'e9rieure, n\rquote avait point de fen\'eatres lat\'e9rales. De cette fa\'e7on, l\rquote \'e9clat des lampes allum\'e9es ne po +uvait se transmettre au dehors. Pr\'e9caution utile, en somme, car mieux valait que la situation de Steam-House ne p\'fbt \'eatre connue des r\'f4deurs qui couraient peut-\'eatre les rives du lac. +\par +\par Aux questions qui lui furent pos\'e9es, K\'e2lagani, \endash \~du moins cela me parut ainsi, \endash \~sembla tout d\rquote abord h\'e9siter \'e0 r\'e9pondre. Il s\rquote agissait de d\'e9 +terminer la position que devait occuper le train flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la r\'e9ponse ne laissait pas d\rquote \'eatre embarrassante. Peut-\'eatre une faible brise de nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House\~ +? Peut-\'eatre aussi un l\'e9ger courant nous entra\'eenait-il vers la pointe inf\'e9rieure du lac. +\par +\par \'ab\~Voyons, K\'e2lagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez parfaitement quelle est l\rquote \'e9tendue du Puturia\~? +\par +\par \endash \~Sans doute, monsieur, r\'e9pondit l\rquote Indou, mais il est difficile, au milieu de cette brume\'85 +\par +\par \endash \~Pouvez-vous estimer approximativement la distance \'e0 laquelle nous sommes actuellement de la rive la plus rapproch\'e9e\~? +\par +\par \endash \~Oui, r\'e9pondit l\rquote Indou, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi quelque temps. Cette distance ne doit pas d\'e9passer un mille et demi. +\par +\par \endash \~Dans l\rquote est\~? demanda Banks. +\par +\par \endash \~Dans l\rquote est. +\par +\par \endash \~Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus pr\'e8s de Jubbulpore que de Dumoh\~? +\par +\par \endash \~Assur\'e9ment. +\par +\par \endash \~C\rquote est donc \'e0 Jubbulpore qu\rquote il conviendrait de nous ravitailler, dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre la rive\~! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions sont \'e9puis\'e9es\~! +\par +\par \endash \~Mais, dit K\'e2lagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l\rquote un de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit m\'eame\~? +\par +\par \endash \~Et comment\~? +\par +\par \endash \~En gagnant la rive \'e0 la nage. +\par +\par \endash \~Un mille et demi, au milieu de cet \'e9pais brouillard\~! r\'e9pondit Banks. Ce serait risquer sa vie\'85 +\par +\par \endash \~Ce n\rquote est point une raison pour ne pas l\rquote essayer, \'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de K\'e2lagani n\rquote avait pas sa franchise habituelle. +\par +\par \'ab\~Tenteriez-vous de traverser le lac \'e0 la nage\~? demanda le colonel Munro, qui observait attentivement l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Oui, colonel, et j\rquote ai lieu de croire que j\rquote y r\'e9ussirais. +\par +\par \endash \~Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez l\'e0 un grand service\~! Une fois \'e0 terre, il vous serait facile d\rquote atteindre la station de Jubbulpore et d\rquote en amener les secours dont nous avons besoin. +\par +\par \endash \~Je suis pr\'eat \'e0 partir\~!\~\'bb r\'e9pondit simplement K\'e2lagani. +\par +\par J\rquote attendais que le colonel Munro remerci\'e2t notre guide, qui s\rquote offrait \'e0 remplir une t\'e2che assez p\'e9rilleuse, en somme\~; mais, apr\'e8s l\rquote avoir regard\'e9 avec une attention plus soutenue encore, il appela Go\'fbmi. +\par +\par Go\'fbmi parut aussit\'f4t. +\par +\par \'ab\~Go\'fbmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur\~? +\par +\par \endash \~Oui, mon colonel. +\par +\par \endash \~Un mille et demi \'e0 faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du lac, ne t\rquote embarrasseraient pas\~? +\par +\par \endash \~Ni un mille, ni deux. +\par +\par \endash \~Eh bien, reprit le colonel Munro, voici K\'e2lagani qui s\rquote offre pour gagner \'e0 la nage la rive la plus rapproch\'e9 +e de Jubbulpore. Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, ont plus de chance de r\'e9ussir. \endash \~Veux-tu accompagner K\'e2lagani\~? +\par +\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, mon colonel, r\'e9pondit Go\'fbmi. +\par +\par \endash \~Je n\rquote ai besoin de personne, r\'e9pondit K\'e2lagani, mais si le colonel Munro y tient, j\rquote accepte volontiers Go\'fbmi pour compagnon. +\par +\par \endash \~Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que vous \'eates courageux\~!\~\'bb +\par +\par Cela convenu, le colonel Munro, prenant Go\'fbmi \'e0 l\rquote \'e9cart, lui fit quelques recommandations, bri\'e8vement formul\'e9es. Cinq minutes apr\'e8s, les deux Indous, un paquet de v\'eatements sur leur t\'eate, se laissaient glisser dans les e +aux du lac. Le brouillard \'e9tait tr\'e8s intense alors, et quelques brasses suffirent \'e0 les mettre hors de vue. +\par +\par Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si d\'e9sireux d\rquote adjoindre un compagnon \'e0 K\'e2lagani. \'ab\~Mes amis, r\'e9pondit sir Edward Munro, les r\'e9ponses de cet Indou, dont je n\rquote avais jamais suspect\'e9 jusqu\rquote +ici la fid\'e9lit\'e9, ne m\rquote ont pas paru \'eatre franches\~! +\par +\par \endash \~J\rquote ai \'e9prouv\'e9 la m\'eame impression, dis-je. +\par +\par \endash \~Pour mon compte, je n\rquote ai rien remarqu\'e9\'85 fit observer l\rquote ing\'e9nieur. +\par +\par \endash \~\'c9coute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se rendre \'e0 terre, K\'e2lagani avait une arri\'e8re-pens\'e9e. +\par +\par \endash \~Laquelle\~? +\par +\par \endash \~Je ne sais, mais s\rquote il a demand\'e9 \'e0 d\'e9barquer, ce n\rquote est pas pour aller chercher des secours \'e0 Jubbulpore\~! +\par +\par \endash \~Hein\~!\~\'bb fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en fron\'e7ant les sourcils. Puis\~: \'ab\~Munro, dit-il, jusqu\rquote ici cet Indou s\rquote est toujours montr\'e9 tr\'e8s d\'e9vou\'e9, et plus particuli\'e8rement envers toi\~ +! Aujourd\rquote hui, tu pr\'e9tends que K\'e2lagani nous trahit\~! Quelle preuve en as-tu\~? +\par +\par \endash \~Pendant que K\'e2lagani parlait, r\'e9pondit le colonel Munro, j\rquote ai vu sa peau noircir, et lorsque les gens \'e0 peau cuivr\'e9e noircissent, c\rquote est qu\rquote ils mentent\~! Vingt fois, j\rquote +ai pu confondre ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis tromp\'e9. Je r\'e9p\'e8te donc que K\'e2lagani, malgr\'e9 toutes les pr\'e9somptions en sa faveur, n\rquote a pas dit la v\'e9rit\'e9.\~\'bb +\par +\par Cette observation de sir Edward Munro, \endash \~je l\rquote ai souvent constat\'e9 depuis, \endash \~\'e9tait fond\'e9e. +\par +\par Quand ils mentent, les Indous noircissent l\'e9g\'e8rement comme les blancs rougissent. Ce sympt\'f4me n\rquote avait pu \'e9chapper \'e0 la perspicacit\'e9 du colonel, et il fallait tenir compte de son observation. +\par +\par \'ab\~Mais quels seraient donc les projets de K\'e2lagani, demanda Banks, et pourquoi nous trahirait-il\~? +\par +\par \endash \~C\rquote est ce que nous saurons plus tard\'85 r\'e9pondit le colonel Munro, trop tard peut-\'eatre\~! +\par +\par \endash \~Trop tard, mon colonel\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod\~! Eh\~! nous ne sommes pas en perdition, j\rquote imagine\~! +\par +\par \endash \~En tout cas, Munro, reprit l\rquote ing\'e9nieur, tu as bien fait de lui adjoindre Go\'fbmi. Celui-l\'e0 nous sera d\'e9vou\'e9 jusqu\rquote \'e0 la mort. Adroit, intelligent, s\rquote il soup\'e7onne quelque danger, il saura\'85 +\par +\par \endash \~D\rquote autant mieux, r\'e9pondit le colonel Munro, qu\rquote il est pr\'e9venu et se d\'e9fiera de son compagnon. +\par +\par \endash \~Bien, dit Banks. Maintenant, nous n\rquote avons plus qu\rquote \'e0 attendre le jour. Ce brouillard se l\'e8vera sans doute avec le soleil, et nous verrons alors quel parti prendre\~!\~\'bb +\par +\par Attendre, en effet\~! Cette nuit devait donc se passer encore dans une insomnie compl\'e8te. +\par +\par Le brouillard s\rquote \'e9tait \'e9paissi, mais rien ne faisait pr\'e9sager l\rquote approche du mauvais temps. Et cela \'e9tait heureux, car, si notre train pouvait flotter, il n\rquote \'e9tait pas fait pour \'ab\~tenir la mer.\~\'bb + On pouvait donc esp\'e9rer que toutes ces v\'e9sicules de vapeur se condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle journ\'e9e pour le lendemain. +\par +\par Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle \'e0 manger, nous nous install\'e2mes sur les divans du salon, causant peu, mais pr\'eatant l\rquote oreille \'e0 tous les bruits du dehors. +\par +\par Tout \'e0 coup, vers deux heures apr\'e8s minuit, un concert de fauves vint troubler le silence de la nuit. +\par +\par La rive \'e9tait donc l\'e0, dans la direction du sud-est, mais elle devait \'eatre assez \'e9loign\'e9e encore. Ces hurlements \'e9taient encore tr\'e8s affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne l\rquote \'e9valua pas \'e0 moins d\rquote +un bon mille. Une troupe d\rquote animaux sauvages, sans doute, \'e9tait venue se d\'e9salt\'e9rer \'e0 la pointe extr\'eame du lac. +\par +\par Mais, bient\'f4t aussi, il fut constat\'e9 que, sous l\rquote influence d\rquote une l\'e9g\'e8re brise, le train flottant d\'e9rivait vers la rive, d\rquote une fa\'e7on lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient plus distinctement +\'e0 notre oreille, mais on distinguait d\'e9j\'e0 le grave rugissement du tigre du hurlement enrou\'e9 des panth\'e8res. +\par +\par \'ab\~Hein\~! ne put s\rquote emp\'eacher de dire le capitaine Hod, quelle occasion de tuer l\'e0 son cinquanti\'e8me\~! +\par +\par \endash \~Une autre fois, mon capitaine\~! r\'e9pondit Banks. Le jour venu, j\rquote aime \'e0 penser qu\rquote au moment o\'f9 nous accosterons la rive, cette bande de fauves nous aura c\'e9d\'e9 la place\~! +\par +\par \endash \~Y aurait-il quelque inconv\'e9nient, demandai-je, \'e0 mettre les fanaux \'e9lectriques en activit\'e9\~? +\par +\par \endash \~Je ne le pense pas, r\'e9pondit Banks. Cette partie de la berge n\rquote est tr\'e8s probablement occup\'e9e que par des animaux en train de boire. Il n\rquote y a donc aucun inconv\'e9nient \'e0 tenter de la reconna\'eetre.\~\'bb +\par +\par Et, sur l\rquote ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projet\'e9s dans la direction du sud-est. Mais la lumi\'e8re \'e9lectrique, impuissante \'e0 percer cette opaque brume, ne put l\rquote \'e9 +clairer que dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura absolument invisible \'e0 nos regards. +\par +\par Cependant, ces hurlements, dont l\rquote intensit\'e9 s\rquote accroissait peu \'e0 peu, indiquaient que le train ne cessait de d\'e9river \'e0 la surface du lac. \'c9videmment, les animaux, rassembl\'e9s en cet endroit, devaient \'eatre fort nombreux. +\'c0 cela rien d\rquote \'e9tonnant, puisque le lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de cette partie du Bundelkund. +\par +\par \'ab\~Pourvu que Go\'fbmi et K\'e2lagani ne soient pas tomb\'e9s au milieu de la bande\~! dit le capitaine Hod. +\par +\par \endash \~Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Go\'fbmi\~!\~\'bb r\'e9pondit le colonel Munro. D\'e9cid\'e9ment, les soup\'e7ons n\rquote avaient fait que grandir dans l\rquote esprit du colonel. Pour ma part, je commen\'e7ais \'e0 + les partager. Et pourtant, les bons offices de K\'e2lagani, depuis notre arriv\'e9e dans la r\'e9gion de l\rquote Himalaya, ses services incontestables, son d\'e9vouement dans ces deux circonstances o\'f9 il avait risqu\'e9 + sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine Hod, tout t\'e9moignait en sa faveur. Mais, lorsque l\rquote esprit se laisse entra\'eener au doute, la valeur des faits accomplis s\rquote alt\'e8re, leur physionomie change, on oublie le pass\'e9 +, on craint pour l\rquote avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou \'e0 nous trahir\~? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les h\'f4tes de Steam-House\~? Non, assur\'e9ment\~! Pourquoi les aurait-il attir\'e9 +s dans un guet-apens\~? C\rquote \'e9tait inexplicable. Chacun se livrait donc \'e0 des pens\'e9es fort confuses, et l\rquote impatience nous prenait \'e0 attendre le d\'e9nouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du matin, les animaux cess +\'e8rent brusquement leurs cris. Ce qui nous frappa tous, c\rquote est qu\rquote ils ne semblaient pas s\rquote \'eatre \'e9loign\'e9s peu \'e0 peu, les uns apr\'e8s les autres, donnant un dernier coup de gueule apr\'e8s une derni\'e8re lamp\'e9 +e. Non, ce fut instantan\'e9. On e\'fbt dit qu\rquote une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur op\'e9ration, et avait provoqu\'e9 leur fuite. \'c9videmment, ils regagnaient leurs tani\'e8res, non en b\'eates qui y rentrent, mais en b\'ea +tes qui se sauvent. Le silence avait donc succ\'e9d\'e9 au bruit, sans transition. Il y avait l\'e0 un effet dont la cause nous \'e9chappait encore, mais qui ne laissa pas d\rquote accro\'eetre notre inqui\'e9tude. Par prudence, Banks donna l\rquote +ordre d\rquote \'e9teindre les fanaux. Si les animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande route qui fr\'e9quentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, maintenant, n +\rquote \'e9tait plus m\'eame troubl\'e9 par le l\'e9ger clapotis des eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait \'e0 d\'e9river sous l\rquote influence d\rquote un courant, il \'e9tait impossible de le savoir. Mais le jour ne pouvait tarder +\'e0 para\'eetre, et il balayerait sans doute ces brumes, qui n\rquote occupaient que les basses couches de l\rquote atmosph\'e8re. Je regardai ma montre. Il \'e9tait cinq heures. Sans le brouillard, l\rquote aube e\'fbt d\'e9j\'e0 \'e9larg +i le cercle de vision sur une port\'e9e de quelques milles. La rive aurait donc \'e9t\'e9 en vue. Mais le voile ne se d\'e9chirait pas. Il fallait patienter encore. +\par +\par Le colonel Munro, Mac Neil et moi, \'e0 l\rquote avant du salon, Fox, K\'e2louth et monsieur Parazard, \'e0 l\rquote arri\'e8re de la salle \'e0 manger, Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juch\'e9 sur le dos du gigantesque animal, pr\'e8 +s de la trompe, comme un matelot de garde \'e0 l\rquote avant d\rquote un navire, nous attendions que l\rquote un de nous cri\'e2t\~: Terre\~! +\par +\par Vers six heures, une petite brise se leva, \'e0 peine sensible, mais elle fra\'eechit bient\'f4t. Les premiers rayons du soleil perc\'e8rent la brume, et l\rquote horizon se d\'e9couvrit \'e0 nos regards. +\par +\par La rive apparut dans le sud-est. Elle formait \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 du lac une sorte d\rquote anse aigu\'eb, tr\'e8s bois\'e9e sur son arri\'e8re-plan. Les vapeurs mont\'e8rent peu \'e0 peu et laiss\'e8 +rent voir un fond de montagnes, dont les cimes se d\'e9gag\'e8rent rapidement. +\par +\par \'ab\~Terre\~!\~\'bb avait cri\'e9 le capitaine Hod. +\par +\par Le train flottant n\rquote \'e9tait pas alors \'e0 plus de deux cents m\'e8tres du fond de l\rquote anse du Puturia, et il d\'e9rivait sous la pouss\'e9e de la brise, qui soufflait du nord-ouest. +\par +\par Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un \'eatre humain. Elle semblait \'eatre absolument d\'e9serte. Pas une habitation, d\rquote ailleurs, pas une ferme sous l\rquote \'e9pais couvert des premiers arbres. Il semblait donc que l\rquote on p\'fb +t atterrir sans danger. +\par +\par Le vent aidant, l\rquote accostage se fit avec facilit\'e9 pr\'e8s d\rquote une berge plate comme une gr\'e8ve de sable. Mais, faute de vapeur, il n\rquote \'e9tait possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, \'e0 + consulter la direction donn\'e9e par la boussole, devait \'eatre la route de Jubbulpore. +\par +\par Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, le premier, avait saut\'e9 sur la berge. +\par +\par \'ab\~Au combustible\~! cria Banks. Dans une heure, nous serons en pression, et en avant\~!\~\'bb +\par +\par La r\'e9colte \'e9tait facile. Du bois, il y en avait partout sur le sol, et il \'e9tait assez sec pour \'eatre imm\'e9diatement utilis\'e9. Il suffisait donc d\rquote en emplir le foyer, d\rquote en charger le tender. +\par +\par Tout le monde se mit \'e0 l\rquote \'9cuvre. K\'e2louth seul demeura devant sa chaudi\'e8re, pendant que nous ramassions du combustible pour vingt-quatre heures. C\rquote \'e9tait plus qu\rquote il ne fallait pour atteindre la station de Jubbulpore, o\'f9 + le charbon ne nous manquerait pas. Quant \'e0 la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien\~! il ne serait pas interdit aux chasseurs de l\rquote exp\'e9dition d\rquote y pourvoir en route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de K\'e2 +louth, et nous apaiserions notre faim tant bien que mal. +\par +\par Trois quarts d\rquote heure apr\'e8s, la vapeur avait atteint une pression suffisante, le G\'e9ant d\rquote Acier se mettait en mouvement, et il prenait enfin pied sur le talus de la berge, \'e0 l\rquote entr\'e9e de la route. +\par +\par \'ab\~\'c0 Jubbulpore\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Mais Storr n\rquote avait pas eu le temps de donner un demi-tour au r\'e9gulateur, que des cris furieux \'e9clataient \'e0 la lisi\'e8re de la for\'eat. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se jetait sur Steam-House. La tourelle du G\'e9 +ant d\rquote Acier, la voiture, par l\rquote avant et l\rquote arri\'e8re, \'e9taient envahies, avant m\'eame que nous eussions pu nous reconna\'eetre\~! +\par +\par Presque aussit\'f4t, les Indous nous entra\'eenaient \'e0 cinquante pas du train, et nous \'e9tions mis dans l\rquote impossibilit\'e9 de fuir\~! +\par +\par Que l\rquote on juge de notre col\'e8re, de notre rage, devant la sc\'e8ne de destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache \'e0 la main, se pr\'e9cipit\'e8rent \'e0 l\rquote assaut de Steam-House. Tout fut pill\'e9, d\'e9vast\'e9, an\'e9 +anti. Du mobilier int\'e9rieur, il ne resta bient\'f4t plus rien\~! Puis, le feu acheva l\rquote \'9cuvre de ruine, et, en quelques minutes, tout ce qui pouvait br\'fbler de notre derni\'e8re voiture fut d\'e9truit par les flammes\~! +\par +\par \'ab\~Les gueux\~! les canailles\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, que plusieurs Indous pouvaient \'e0 peine contenir. +\par +\par Mais, comme nous, il en \'e9tait r\'e9duit \'e0 d\rquote inutiles injures, que ces Indous ne semblaient m\'eame pas comprendre. Quant \'e0 \'e9chapper \'e0 ceux qui nous gardaient, il n\rquote y fallait pas songer. +\par +\par Les derni\'e8res flammes s\rquote \'e9teignirent, et il ne resta bient\'f4t plus que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de traverser une moiti\'e9 de la p\'e9ninsule\~! +\par +\par Les Indous s\rquote \'e9taient ensuite attaqu\'e9s \'e0 notre G\'e9ant d\rquote Acier. Ils auraient voulu le d\'e9truire, lui aussi\~! Mais l\'e0, ils furent impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre l\rquote \'e9paisse armature de t\'f4 +le qui formait le corps de l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel, ni contre la machine qu\rquote il portait en lui. Malgr\'e9 leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. +\par +\par En ce moment, un homme parut. Ce devait \'eatre le chef de ces Indous. +\par +\par Toute la bande vint aussit\'f4t se ranger devant lui. +\par +\par Un autre homme l\rquote accompagnait. Tout s\rquote expliqua. Cet homme, c\rquote \'e9tait notre guide, c\rquote \'e9tait K\'e2lagani. +\par +\par De Go\'fbmi, il n\rquote y avait pas trace. Le fid\'e8le avait disparu, le tra\'eetre \'e9tait rest\'e9. Sans doute, le d\'e9vouement de notre brave serviteur lui avait co\'fbt\'e9 la vie, et nous ne devions plus le revoir\~! K\'e2lagani s\rquote avan\'e7 +a vers le colonel Munro, et, froidement, sans baisser les yeux, le d\'e9signant\~: +\par +\par \'ab\~Celui-ci\~!\~\'bb dit-il. +\par +\par Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entra\'een\'e9, et il disparut au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans avoir pu ni nous serrer une derni\'e8re fois la main, ni nous donner un dernier adieu\~! +\par +\par Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu nous d\'e9gager pour l\rquote arracher aux mains de ces Indous\~!\'85 +\par +\par Cinquante bras nous avaient couch\'e9s \'e0 terre. Un mouvement de plus, nous \'e9tions \'e9gorg\'e9s. +\par +\par \'ab\~Pas de r\'e9sistance\~!\~\'bb dit Banks. +\par +\par L\rquote ing\'e9nieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, pour d\'e9livrer le colonel Munro. Mieux valait donc se r\'e9server en vue des \'e9v\'e9nements ult\'e9rieurs. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, les Indous nous abandonnaient \'e0 leur tour, et se lan\'e7aient sur les traces de la premi\'e8re bande. Les suivre e\'fbt amen\'e9 une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, c +ependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre\'85 +\par +\par \'ab\~Pas un pas de plus, \'bb dit Banks. +\par +\par On lui ob\'e9it. +\par +\par En somme, c\rquote \'e9tait donc bien au colonel Munro, \'e0 lui seul, qu\rquote en voulaient ces Indous, amen\'e9s par K\'e2lagani. Quelles \'e9taient les intentions de ce tra\'eetre\~? Il ne pouvait agir pour son propre compte, \'e9 +videmment. Mais alors \'e0 qui ob\'e9issait-il\~?\'85 Le nom de Nana Sahib se pr\'e9senta \'e0 mon esprit\~!\'85 +\par +\par Ici s\rquote arr\'eate le manuscrit qui a \'e9t\'e9 r\'e9dig\'e9 par Maucler. Le jeune Fran\'e7ais ne devait plus rien voir des \'e9v\'e9nements qui allaient pr\'e9cipiter le d\'e9nouement de ce drame. Mais ces \'e9v\'e9nements ont \'e9t\'e9 + connus plus tard, et, r\'e9unis sous la forme d\rquote un r\'e9cit, ils compl\'e8tent la relation de ce voyage \'e0 travers l\rquote Inde septentrionale. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017388}CHAPITRE XI\line Face \'e0 face.{\*\bkmkend _Toc98017388} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les Thugs, de sanglante m\'e9moire, dont l\rquote Indoustan semble \'eatre d\'e9livr\'e9, ont laiss\'e9 cependant des successeurs dignes d\rquote eux. Ce sont les Dacoits, sortes de Thugs transform\'e9s. Les proc\'e9d\'e9s d\rquote ex\'e9 +cution de ces malfaiteurs ont chang\'e9, le but des assassins n\rquote est plus le m\'eame, mais le r\'e9sultat est identique\~: c\rquote est le meurtre pr\'e9m\'e9dit\'e9, l\rquote assassinat. +\par +\par Il ne s\rquote agit plus, sans doute, d\rquote offrir une victime \'e0 la farouche K\'e2li, d\'e9esse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n\rquote op\'e8rent pas par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux \'e9trangleurs ont succ\'e9d\'e9 + des criminels plus pratiques, mais tout aussi redoutables. +\par +\par Les Dacoits, qui forment des bandes \'e0 part sur certains territoires de la p\'e9ninsule, accueillent tout ce que la justice anglo-indoue laisse passer de meurtriers \'e0 + travers les mailles de son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout dans les r\'e9gions les plus sauvages, et l\rquote on sait que le Bundelkund offre des th\'e9\'e2tres tout pr\'e9par\'e9s pour ces sc\'e8 +nes de violence et de pillage. Souvent m\'eame, ces bandits se r\'e9unissent en plus grand nombre pour attaquer un village isol\'e9. La population n\rquote a qu\rquote une ressource alors, c\rquote est de prendre la fuite\~ +; mais la torture, avec tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des Dacoits. L\'e0 reparaissent les traditions des chauffeurs de l\rquote extr\'eame Occident. \'c0 en croire M.\~Louis Rousselet, les \'ab\~ruses de ces mis\'e9 +rables, leurs moyens d\rquote action, d\'e9passent tout ce que les plus fantastiques romanciers ont jamais imagin\'e9\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait au pouvoir d\rquote une bande de Dacoits, amen\'e9s par K\'e2lagani, qu\rquote \'e9tait tomb\'e9 le colonel Munro. Avant qu\rquote il e\'fbt eu le temps de se reconna\'eetre, brutalement s\'e9par\'e9 de ses compagnons, il avait \'e9t\'e9 + entra\'een\'e9 sur la route de Jubbulpore. +\par +\par La conduite de K\'e2lagani, depuis le jour o\'f9 il \'e9tait entr\'e9 en relation avec les h\'f4tes de Steam-House, n\rquote avait \'e9t\'e9 que celle d\rquote un tra\'eetre. C\rquote \'e9tait bien par Nana Sahib qu\rquote il avait \'e9t\'e9 d\'e9p\'each +\'e9. C\rquote \'e9tait bien par lui seul qu\rquote il avait \'e9t\'e9 choisi pour pr\'e9parer ses vengeances. +\par +\par On se souvient que, le 24 mai dernier, \'e0 Bh\'f4pal, pendant les derni\'e8res f\'eates du Moharum, auxquelles il s\rquote \'e9tait audacieusement m\'eal\'e9, le nabab avait \'e9t\'e9 pr\'e9venu du d\'e9 +part de sir Edward Munro pour les provinces septentrionales de l\rquote Inde. Sur son ordre, K\'e2lagani, l\rquote un des Indous les plus absolument d\'e9vou\'e9s \'e0 sa cause et \'e0 sa personne, avait quitt\'e9 Bh\'f4 +pal. Se lancer sur les traces du colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer sa vie, s\rquote il le fallait, pour se faire admettre dans l\rquote entourage de l\rquote implacable ennemi de Nana Sahib, telle \'e9tait sa mission. + +\par +\par K\'e2lagani \'e9tait parti sur l\rquote heure, se dirigeant vers les contr\'e9es du nord. \'c0 Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait guett\'e9 des occasions qui ne vinrent pas. C +\rquote est pourquoi, pendant que le colonel Munro et ses compagnons s\rquote installaient au sanitarium de l\rquote Himalaya, il se d\'e9cidait \'e0 entrer au service de Mathias Van Guitt. +\par +\par L\rquote instinct de K\'e2lagani lui disait que des rapports presque quotidiens s\rquote \'e9tabliraient forc\'e9ment entre le kraal et le sanitarium. C\rquote est ce qui arriva, et, d\'e8 +s le premier jour, il fut assez heureux, non seulement pour se signaler \'e0 l\rquote attention du colonel Munro, mais aussi pour acqu\'e9rir des droits \'e0 sa reconnaissance. +\par +\par Le plus fort \'e9tait fait. On sait le reste. L\rquote Indou vint souvent \'e0 Steam-House. Il fut mis au courant des projets ult\'e9rieurs de ses h\'f4tes, il connut l\rquote itin\'e9raire que Banks se proposait de suivre. D\'e8s lors, une seule id\'e9 +e domina tous ses actes\~: arriver \'e0 se faire accepter comme le guide de l\rquote exp\'e9dition, lorsqu\rquote elle redescendrait vers le sud. +\par +\par Pour atteindre ce but, K\'e2lagani ne n\'e9gligea rien. Il n\rquote h\'e9sita pas \'e0 risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans quelles circonstances\~? on ne l\rquote a pas oubli\'e9. +\par +\par En effet, la pens\'e9e lui \'e9tait venue que, s\rquote il accompagnait l\rquote exp\'e9dition, d\'e8s le d\'e9but du voyage, tout en restant au service de Mathias Van Guitt, cela d\'e9jouerait tout soup\'e7on et am\'e8nerait peut-\'ea +tre le colonel Munro \'e0 lui offrir ce qu\rquote il voulait pr\'e9cis\'e9ment obtenir. +\par +\par Mais, pour en arriver l\'e0, il fallait que le fournisseur, priv\'e9 de ses attelages de buffles, en f\'fbt r\'e9duit \'e0 r\'e9clamer l\rquote aide du G\'e9ant d\rquote Acier. De l\'e0 cette attaque des fauves, \endash \~attaque inattendue, il est vrai, +\endash \~mais dont K\'e2lagani sut profiter. Au risque de provoquer un d\'e9sastre, il n\rquote h\'e9sita pas, sans qu\rquote on s\rquote en aper\'e7\'fbt, \'e0 retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, les panth\'e8res, se pr +\'e9cipit\'e8rent dans l\rquote enceinte, les buffles furent dispers\'e9s ou an\'e9antis, plusieurs Indous succomb\'e8rent, mais le plan de K\'e2lagani avait r\'e9ussi. Mathias Van Guitt allait \'eatre forc\'e9 d\rquote +avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa m\'e9nagerie roulante le chemin de Bombay. +\par +\par En effet, renouveler ses attelages, dans cette r\'e9gion presque d\'e9serte de l\rquote Himalaya, e\'fbt \'e9t\'e9 difficile. En tout cas, ce fut K\'e2lagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du fournisseur. Il va de soi qu\rquote il n +\rquote y r\'e9ussit point, et c\rquote est ainsi que Mathias Van Guitt, marchant \'e0 la remorque du G\'e9ant d\rquote Acier, descendit avec tout son personnel jusqu\rquote \'e0 la station d\rquote Etawah. +\par +\par L\'e0, le chemin de fer devait emporter le mat\'e9riel de la m\'e9nagerie. Les chikaris furent donc cong\'e9di\'e9s, et K\'e2lagani, qui n\rquote \'e9tait plus utile, allait partager leur sort. C\rquote est alors qu\rquote il se montra tr\'e8s embarrass +\'e9 de ce qu\rquote il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit que cet Indou, intelligent et d\'e9vou\'e9, connaissant parfaitement toute cette partie de l\rquote Inde, pourrait rendre de v\'e9ritables services. Il lui offrit d\rquote \'ea +tre leur guide jusqu\rquote \'e0 Bombay, et, de ce jour, le sort de l\rquote exp\'e9dition fut dans les mains de K\'e2lagani. +\par +\par Nul ne pouvait soup\'e7onner un tra\'eetre dans cet Indou, toujours pr\'eat \'e0 payer de sa personne. +\par +\par Un instant, K\'e2lagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste d\rquote incr\'e9dulit\'e9, et secoua la t\'eate en homme qui n\rquote y pouvait croire. Mais n\rquote en e\'fbt-il pas \'e9t +\'e9 ainsi de tout Indou, pour qui le l\'e9gendaire nabab \'e9tait un de ces \'eatres surnaturels que la mort ne peut atteindre\~! +\par +\par K\'e2lagani, \'e0 ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, lorsque, \endash \~ce ne fut point un hasard, \endash \~il rencontra un de ses anciens compagnons dans la caravane des Banjaris\~? On l\rquote ignore, mais il est \'e0 supposer qu +\rquote il sut exactement \'e0 quoi s\rquote en tenir. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, le tra\'eetre n\rquote abandonna pas ses odieux desseins, comme s\rquote il e\'fbt voulu reprendre \'e0 son compte les projets du nabab. +\par +\par C\rquote est pourquoi Steam-House continua sa route \'e0 travers les d\'e9fil\'e9s des Vindhyas, et, apr\'e8s les p\'e9rip\'e9ties que l\rquote on conna\'eet, les voyageurs arriv\'e8rent sur les bords du lac Puturia, auquel il fallut demander refuge. + +\par +\par L\'e0, lorsque K\'e2lagani voulut quitter le train flottant, sous pr\'e9texte de se rendre \'e0 Jubbulpore, il se laissa deviner. Si ma\'eetre de lui qu\rquote il f\'fbt, un simple ph\'e9nom\'e8ne physiologique, qui ne pouvait \'e9chapper \'e0 + la perspicacit\'e9 du colonel, l\rquote avait rendu suspect, et l\rquote on sait maintenant que les soup\'e7ons de sir Edward Munro n\rquote \'e9taient que trop justifi\'e9s. +\par +\par On le laissa partir, mais Go\'fbmi lui fut adjoint. Tous deux se pr\'e9cipit\'e8rent dans les eaux du lac, et, une heure apr\'e8s, ils avaient atteint la rive sud-est du Puturia. +\par +\par Les voil\'e0 donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l\rquote un soup\'e7onnant l\rquote autre, l\rquote autre ne se sachant pas soup\'e7onn\'e9. L\rquote avantage \'e9tait alors pour Go\'fbmi, ce second Mac Neil du colonel Munro. +\par +\par Pendant trois heures, les deux Indous all\'e8rent ainsi sur cette grande route, qui traverse les cha\'eenons m\'e9ridionaux des Vindhyas pour aboutir \'e0 la station de Jubbulpore. Le brouillard \'e9 +tait beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Go\'fbmi surveillait de pr\'e8s son compagnon. Un solide couteau \'e9tait attach\'e9 \'e0 sa ceinture. Au premier mouvement suspect, tr\'e8s exp\'e9ditif de caract\'e8 +re, il se proposait de bondir sur K\'e2lagani et de le mettre hors d\rquote \'e9tat de nuire. +\par +\par Malheureusement, le fid\'e8le Indou n\rquote eut pas le temps d\rquote agir comme il l\rquote esp\'e9rait. +\par +\par La nuit, sans lune, \'e9tait noire. \'c0 vingt pas, on n\rquote e\'fbt pas distingu\'e9 un homme en marche. +\par +\par Il arriva donc, \'e0 l\rquote un des tournants du chemin, qu\rquote une voix se fit brusquement entendre, appelant K\'e2lagani. +\par +\par \'ab\~Oui\~! Nassim\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par Et, au m\'eame moment, un cri aigu, tr\'e8s bizarre, retentit sur la gauche de la route. +\par +\par Ce cri, c\rquote \'e9tait le \'ab\~kisri\~\'bb de ces farouches tribus du Gondwana, que Go\'fbmi connaissait bien\~! +\par +\par Go\'fbmi, surpris, n\rquote avait pu rien tenter. D\rquote ailleurs, K\'e2lagani mort, qu\rquote aurait-il pu faire contre toute une bande d\rquote Indous \'e0 + laquelle ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de fuir, pour essayer le pr\'e9venir ses compagnons. Oui\~! rester libre, d\rquote abord, puis revenir au lac, et chercher \'e0 rejoindre \'e0 la nage le G\'e9ant d\rquote Acier pour l +\rquote emp\'eacher d\rquote accoster la rive, il n\rquote y avait pas autre chose \'e0 faire. +\par +\par Go\'fbmi n\rquote h\'e9sita pas. Au moment o\'f9 K\'e2lagani rejoignait ce Nassim qui lui avait r\'e9pondu, il se jeta de c\'f4t\'e9 et disparut dans les jungles qui bordaient la route. +\par +\par Et, lorsque K\'e2lagani revint avec son complice, dans l\rquote intention de se d\'e9barrasser du compagnon que lui avait impos\'e9 le colonel Munro, Go\'fbmi n\rquote \'e9tait plus l\'e0. +\par +\par Nassim \'e9tait le chef d\rquote une bande de Dacoits, d\'e9vou\'e9 \'e0 la cause de Nana Sahib. Lorsqu\rquote il apprit la disparition de Go\'fbmi, il lan\'e7a ses hommes \'e0 travers les jungles. \'c0 + tout prix, il voulait reprendre le hardi serviteur qui venait de s\rquote \'e9chapper. +\par +\par Les recherches furent inutiles. Go\'fbmi, soit qu\rquote il se f\'fbt perdu dans l\rquote obscurit\'e9, soit qu\rquote un trou quelconque lui serv\'eet de refuge, avait disparu, et il fallut renoncer \'e0 le retrouver. +\par +\par Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Go\'fbmi, livr\'e9 \'e0 ses seules ressources, au milieu de cette r\'e9gion sauvage, \'e0 trois heures de marche d\'e9j\'e0 du lac Puturia, qu\rquote il ne pourrait, quelle que f\'fb +t sa diligence, rejoindre avant eux\~? +\par +\par K\'e2lagani en prit donc son parti. Il conf\'e9ra un instant avec le chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, redescendant la route, se port\'e8rent \'e0 grands pas dans la direction du lac. +\par +\par Et maintenant, si cette troupe avait quitt\'e9 les gorges des Vindhyas, o\'f9 elle campait depuis quelque temps, c\rquote est que K\'e2lagani avait pu faire conna\'eetre la prochaine arriv\'e9e du colonel Munro aux environs du lac Puturia. Par qui\~ +? Par cet Indou, qui n\rquote \'e9tait autre que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. \'c0 qui\~? \'c0 celui dont la main dirigeait dans l\rquote ombre toute cette machination\~! +\par +\par En effet, ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, ce qui se passait alors, c\rquote \'e9tait le r\'e9sultat d\rquote un plan bien arr\'eat\'e9, auquel le colonel Munro et ses compagnons ne pouvaient se soustraire. C\rquote est pourquoi, au moment o\'f9 + le train accostait la pointe m\'e9ridionale du lac, les Dacoits purent l\rquote attaquer sous les ordres de Nassim et de K\'e2lagani. +\par +\par Mais c\rquote \'e9tait au colonel Munro qu\rquote on en voulait, \'e0 lui seul. Ses compagnons, abandonn\'e9s dans ce pays, leur derni\'e8re maison d\'e9truite, n\rquote \'e9taient plus \'e0 craindre. Il fut donc entra\'een\'e9, et, \'e0 + sept heures du matin, six milles le s\'e9paraient d\'e9j\'e0 du lac Puturia. +\par +\par Que sir Edward Munro f\'fbt conduit par K\'e2lagani \'e0 la station de Jubbulpore, ce n\rquote \'e9tait pas admissible. Aussi se disait-il qu\rquote il ne devait pas quitter la r\'e9gion des Vindhyas, et que, tomb\'e9 au pouvoir de ses ennemis, il n +\rquote en sortirait peut-\'eatre jamais. +\par +\par Cependant, cet homme courageux n\rquote avait rien perdu de son sang-froid. Il allait, au milieu de ces farouches Indous, pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement. Il affectait m\'eame de ne pas apercevoir K\'e2lagani. Le tra\'eetre avait pris la t\'ea +te de la troupe, et il en \'e9tait bien le chef en effet. Quant \'e0 fuir, ce n\rquote \'e9tait pas possible. Bien qu\rquote il ne f\'fbt pas garrott\'e9, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni en arri\'e8 +re, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui e\'fbt pu lui livrer passage. D\rquote ailleurs, il aurait \'e9t\'e9 repris imm\'e9diatement. +\par +\par Il r\'e9fl\'e9chissait donc aux cons\'e9quences de sa situation. Pouvait-il croire que la main de Nana Sahib f\'fbt dans tout ceci\~? Non\~! Pour lui, le nabab \'e9tait bien mort. Mais, quelque compagnon de l\rquote +ancien chef des rebelles, Balao Rao peut \'eatre, n\rquote avait-il pas r\'e9solu de satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, \'e0 laquelle son fr\'e8re avait vou\'e9 sa vie\~? Sir Edward Munro pressentait quelque man\'9cuvre de ce genre. + +\par +\par En m\'eame temps, il songeait au malheureux Go\'fbmi, qui n\rquote \'e9tait pas prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s\rquote \'e9chapper\~? c\rquote \'e9tait possible. N\rquote avait-il pas tout d\rquote abord succomb\'e9\~? c\rquote \'e9 +tait plus probable. Pouvait-on compter sur son aide, au cas o\'f9 il serait sain et sauf\~? c\rquote \'e9tait difficile. +\par +\par En effet, si Go\'fbmi avait cru devoir pousser jusqu\rquote \'e0 la station de Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. +\par +\par Si, au contraire, il \'e9tait venu rejoindre Banks et ses compagnons \'e0 la pointe m\'e9ridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque d\'e9pourvus de munitions\~? Se jetteraient-ils sur la route de Jubbulpore\~?\'85 Mais, avant qu\rquote +ils eussent pu l\rquote atteindre, le prisonnier aurait d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 dans quelque inaccessible retraite des Vindhyas\~! +\par +\par Donc, de ce c\'f4t\'e9, il ne fallait garder aucun espoir. +\par +\par Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne d\'e9sesp\'e9rait pas, n\rquote \'e9tant point homme \'e0 se laisser abattre, mais il pr\'e9f\'e9rait voir les choses dans toute leur r\'e9alit\'e9, au lieu de s\rquote abandonner \'e0 + quelque illusion indigne d\rquote un esprit que rien ne pouvait troubler. +\par +\par Cependant, la troupe marchait avec une extr\'eame rapidit\'e9. \'c9videmment, Nassim et K\'e2lagani voulaient arriver, avant le coucher du soleil, \'e0 quelque rendez-vous convenu, o\'f9 se d\'e9ciderait le sort du colonel. Si le tra\'eetre \'e9tait press +\'e9, sir Edward Munro ne l\rquote \'e9tait pas moins d\rquote en finir, quelle que f\'fbt la fin qui l\rquote attendit. +\par +\par Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, K\'e2lagani fit faire halte. Les Dacoits \'e9taient pourvus de vivres et mang\'e8rent sur le bord d\rquote un petit ruisseau. +\par +\par Un peu de pain et de viande s\'e8che fut mis \'e0 la disposition du colonel, qui ne refusa point d\rquote y toucher. Il n\rquote avait rien pris depuis la veille, et ne voulait pas donner \'e0 ses ennemis la joie de le voir faiblir physiquement \'e0 l +\rquote heure supr\'eame. +\par +\par \'c0 ce moment, pr\'e8s de seize milles avaient \'e9t\'e9 franchis pendant cette marche forc\'e9e. Sur l\rquote ordre de K\'e2lagani, on se remit en route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. +\par +\par Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le colonel Munro avait pu conserver un semblant d\rquote espoir, tant qu\rquote il le suivait, il comprit alors qu\rquote il n +\rquote \'e9tait plus qu\rquote entre les mains de Dieu. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, K\'e2lagani et les siens traversaient un \'e9troit d\'e9fil\'e9, qui formait l\rquote extr\'eame limite de la vall\'e9e de la Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. +\par +\par L\rquote endroit \'e9tait situ\'e9 \'e0 trois cent cinquante kilom\'e8tres environ du p\'e2l de Tandit, dans l\rquote est de ces monts Sautpourra, que l\rquote on peut consid\'e9rer comme le prolongement occidental des Vindhyas. +\par +\par L\'e0, sur un des derniers contreforts, s\rquote \'e9levait la vieille forteresse de Ripore, abandonn\'e9e depuis longtemps, parce qu\rquote elle ne pouvait \'eatre ravitaill\'e9e, pour peu que les d\'e9fil\'e9s de l\rquote ouest fussent occup\'e9s par l +\rquote ennemi. +\par +\par Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la cha\'eene, une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui surplombait un large \'e9vasement de la gorge, au milieu des croupes avoisinantes. On ne pouvait y acc\'e9der que par un \'e9 +troit sentier, tortueusement \'e9vid\'e9 dans le massif rocheux, sentier \'e0 peine praticable pour des pi\'e9tons. +\par +\par L\'e0, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines d\'e9mantel\'e9es, quelques bastions en ruines. Au milieu de l\rquote esplanade, ferm\'e9e sur l\rquote ab\'eeme par un parapet de pierre, se dressait un b\'e2timent, \'e0 demi d\'e9 +truit, qui servait autrefois de caserne \'e0 la petite garnison de Ripore, et dont on n\rquote aurait pas voulu maintenant pour \'e9table. +\par +\par Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous ceux qui s\rquote allongeaient autrefois \'e0 travers les embrasures du parapet. C\rquote \'e9tait un \'e9norme canon, braqu\'e9 vers la face ant\'e9rieure de l\rquote esplanade +. Trop lourd pour \'eatre descendu, trop d\'e9t\'e9rior\'e9, d\rquote ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait \'e9t\'e9 laiss\'e9 l\'e0, sur son aff\'fbt, livr\'e9 aux morsures de la rouille qui rongeait son enveloppe de fer. +\par +\par C\rquote \'e9tait bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant du c\'e9l\'e8bre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de Jehanghir, \'e9norme pi\'e8ce, longue de six m\'e8tres, avec un calibre de quarante-quatre. On e\'fb +t pu le comparer \'e9galement au non moins fameux canon de Bidjapour, dont la d\'e9tonation, au dire des indig\'e8nes, n\rquote e\'fbt pas laiss\'e9 debout un seul des monuments de la cit\'e9. +\par +\par Telle \'e9tait la forteresse de Ripore, o\'f9 le prisonnier fut amen\'e9 par la troupe de K\'e2lagani. Il \'e9tait cinq heures du soir, quand il y arriva, apr\'e8s une journ\'e9e de marche de plus de vingt-cinq milles. +\par +\par En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se trouver\~? Il ne devait pas tarder \'e0 l\rquote apprendre. +\par +\par Un groupe d\rquote Indous occupait alors le b\'e2timent en ruines, qui s\rquote \'e9levait au fond de l\rquote esplanade. Ce groupe s\rquote en d\'e9tacha, tandis que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. +\par +\par Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras crois\'e9s, il attendait. +\par +\par K\'e2lagani quitta la place qu\rquote il occupait dans le rang, et fit quelques pas au devant du groupe. +\par +\par Un Indou, simplement v\'eatu, marchait en t\'eate. +\par +\par K\'e2lagani s\rquote arr\'eata devant lui et s\rquote inclina. L\rquote Indou lui tendit une main que K\'e2lagani baisa respectueusement. Un signe de t\'eate lui t\'e9moigna qu\rquote on \'e9tait content de ses services. +\par +\par Puis, l\rquote Indou s\rquote avan\'e7a vers le prisonnier, lentement, mais l\rquote \'9cil en feu, avec tous les sympt\'f4mes d\rquote une col\'e8re \'e0 peine contenue. On e\'fbt dit d\rquote un fauve marchant sur sa proie. +\par +\par Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d\rquote un pas, le regardant avec autant de fixit\'e9 qu\rquote il \'e9tait regard\'e9 lui-m\'eame. +\par +\par Lorsque l\rquote Indou ne fut plus qu\rquote \'e0 cinq pas de lui\~: +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est que Balao Rao, le fr\'e8re du nabab\~! dit le colonel, d\rquote un ton qui indiquait le plus profond m\'e9pris. +\par +\par \endash \~Regarde mieux\~! r\'e9pondit l\rquote Indou. +\par +\par \endash \~Nana Sahib\~! s\rquote \'e9cria le colonel Munro, en reculant, cette fois, malgr\'e9 lui. Nana Sahib vivant\~!\'85\~\'bb Oui, le nabab lui-m\'eame, l\rquote ancien chef de la r\'e9volte des Cipayes, l\rquote implacable ennemi de Munro\~ +! Mais qui avait donc succomb\'e9 dans la rencontre au p\'e2l de Tand\'eet\~? C\rquote \'e9tait Balao Rao, son fr\'e8re. +\par +\par L\rquote extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux gr\'eal\'e9s \'e0 la face, tous deux amput\'e9s du m\'eame doigt de la m\'eame main, avait tromp\'e9 les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n\rquote avaient pas h\'e9sit\'e9 \'e0 + reconna\'eetre le nabab dans celui qui n\rquote \'e9tait que son fr\'e8re, et il e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de ne pas commettre cette m\'e9prise. Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorit\'e9s, annon\'e7 +a la mort du nabab, Nana Sahib vivait encore\~: c\rquote \'e9tait Balao Rao qui n\rquote \'e9tait plus. +\par +\par Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de l\rquote exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une s\'e9curit\'e9 presque absolue. En effet, son fr\'e8re ne devait pas \'eatre recherch\'e9 par la police anglaise avec le m\'ea +me acharnement que lui, et il ne le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui \'e9taient point imput\'e9s, mais il n\rquote avait pas sur les Indous du centre l\rquote influence pernicieuse que poss\'e9dait le nabab. +\par +\par Nana Sahib, se voyant traqu\'e9 de si pr\'e8s, avait donc r\'e9solu de faire le mort jusqu\rquote au moment o\'f9 il pourrait d\'e9finitivement agir, et, renon\'e7ant temporairement \'e0 ses projets insurrectionnels, il s\rquote \'e9tait donn\'e9 + tout entier \'e0 sa vengeance. Jamais, d\rquote ailleurs, les circonstances n\rquote avaient \'e9t\'e9 plus favorables. Le colonel Munro, toujours surveill\'e9 par ses agents, venait de quitter Calcutta pour un voyage qui devait le conduire \'e0 + Bombay. Ne serait-il pas possible de l\rquote amener dans la r\'e9gion des Vindhyas, \'e0 travers les provinces du Bundelkund\~? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce but qu\rquote il lui d\'e9p\'eacha l\rquote intelligent K\'e2lagani. +\par +\par Le nabab quitta alors le p\'e2l de Tand\'eet, qui ne lui offrait plus un abri s\'fbr. Il s\rquote enfon\'e7a dans la vall\'e9e de la Nerbudda, jusqu\rquote aux derni\'e8res gorges des Vindhyas. L\'e0 s\rquote \'e9 +levait la forteresse de Ripore, qui lui parut un lieu de refuge o\'f9 la police ne songerait gu\'e8re \'e0 le relancer, puisqu\rquote elle devait le croire mort. +\par +\par Nana Sahib s\rquote y installa donc avec les quelques Indous d\'e9vou\'e9s \'e0 sa personne. Il les renfor\'e7a bient\'f4t d\rquote une bande de Dacoits, dignes de se ranger sous les ordres d\rquote un tel chef, et il attendit. +\par +\par Mais qu\rquote attendait-il depuis quatre mois\~? Que K\'e2lagani e\'fbt rempli sa mission, et lui fit conna\'eetre la prochaine arriv\'e9e, du colonel Munro dans cette partie des Vindhyas, o\'f9 il serait sous sa main. +\par +\par Toutefois, une crainte s\rquote empara de Nana Sahib. Ce fut que la nouvelle de sa mort, r\'e9pandue dans toute la p\'e9ninsule, n\rquote arriv\'e2t aux oreilles de K\'e2lagani. Si celui-ci y ajoutait foi, n\rquote abandonnerait-il pas son \'9c +uvre de trahison vis-\'e0-vis du colonel Munro\~? +\par +\par De l\'e0, l\rquote envoi d\rquote un autre Indou \'e0 travers les routes du Bundelkund, ce Nassim qui, m\'eal\'e9 \'e0 la caravane des Banjaris, rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit en communication avec K\'e2lagani, et l +\rquote instruisit du v\'e9ritable \'e9tat des choses. +\par +\par Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint \'e0 la forteresse de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 depuis le jour o\'f9 K\'e2lagani avait quitt\'e9 Bhopal. Le colonel Munro et ses compagnons s\rquote avan\'e7 +aient \'e0 petites journ\'e9es vers les Vindhyas, K\'e2lagani les guidait, et c\rquote \'e9tait aux environs du lac Puturia qu\rquote il fallait les attendre. +\par +\par Tout avait donc r\'e9ussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne pouvait plus lui \'e9chapper. +\par +\par Et, en effet, ce soir-l\'e0, le colonel Munro \'e9tait seul, d\'e9sarm\'e9, en sa pr\'e9sence, \'e0 sa merci. +\par +\par Apr\'e8s les premiers mots \'e9chang\'e9s, ces deux hommes se regard\'e8rent un instant sans prononcer une seule parole. +\par +\par Mais, soudain, l\rquote image de lady Munro repassant plus vivement devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son c\'9cur \'e0 sa t\'eate. Il s\rquote \'e9lan\'e7a sur le meurtrier des prisonniers de Cawnpore\~!\'85 +\par +\par Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arri\'e8re. +\par +\par Trois Indous s\rquote \'e9taient subitement jet\'e9s sur le colonel, et ils le ma\'eetris\'e8rent, non sans peine. +\par +\par Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-m\'eame. Le nabab le comprit sans doute, car, d\rquote un geste, il \'e9carta les Indous. +\par +\par Les deux ennemis se retrouv\'e8rent de nouveau face \'e0 face. +\par +\par \'ab\~Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attach\'e9 \'e0 la bouche de leurs canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce jour, plus de douze cents Cipayes ont p\'e9ri de cette \'e9pouvantable mort\~! Les tiens ont massacr\'e9 sans piti +\'e9 les fugitifs de Lahore, ils ont \'e9gorg\'e9, apr\'e8s la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf membres de la famille du roi, ils ont massacr\'e9 \'e0 Lucknow six mille des n\'f4tres, et trois mille apr\'e8s la campagne du Pendjab\~ +! En tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indig\'e8nes ont pay\'e9 de leur vie ce soul\'e8vement pour l\rquote ind\'e9pendance nationale\~! +\par +\par \endash \~\'c0 mort\~! \'e0 mort\~!\~\'bb s\rquote \'e9cri\'e8rent les Dacoits et les Indous rang\'e9s autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et attendit que le colonel Munro voul\'fbt lui r\'e9pondre. Le colonel ne r\'e9 +pondit pas. \'ab\~Quant \'e0 toi, Munro, reprit le nabab, tu as tu\'e9 de ta main la Rani de Jansi, ma fid\'e8le compagne\'85 et elle n\rquote est pas encore veng\'e9e\~!\~\'bb Pas de r\'e9ponse du colonel Munro. +\par +\par \'ab\~Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon fr\'e8re Balao Rao est tomb\'e9 sous les balles anglaises dirig\'e9es contre moi\'85 et mon fr\'e8re n\rquote est pas encore veng\'e9\~! +\par +\par \endash \~\'c0 mort\~! \'c0 mort\~!\~\'bb Ces cris \'e9clat\'e8rent avec plus de violence, celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le prisonnier. +\par +\par \'ab\~Silence\~! s\rquote \'e9cria Nana Sahib. Attendez l\rquote heure de la justice\~!\~\'bb +\par +\par Tous se turent. +\par +\par \'ab\~Munro, reprit le nabab, c\rquote est un de tes anc\'eatres, c\rquote est Hector Munro, qui a os\'e9 appliquer pour la premi\'e8re fois cet \'e9pouvantable supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la guerre de 1857\~! C\rquote +est lui qui a donn\'e9 l\rquote ordre d\rquote attacher vivants, \'e0 la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos fr\'e8res\'85\~\'bb +\par +\par Nouveaux cris, nouvelles d\'e9monstrations, que Nana Sahib n\rquote aurait pu r\'e9primer cette fois. Aussi\~: +\par +\par \'ab\~Repr\'e9sailles pour repr\'e9sailles\~! ajouta-t-il. Munro, tu p\'e9riras comme tant des n\'f4tres ont p\'e9ri\~!\~\'bb +\par +\par Puis, se retournant\~: +\par +\par \'ab\~Vois ce canon\~!\~\'bb +\par +\par Et le nabab montrait l\rquote \'e9norme pi\'e8ce, longue de plus de cinq m\'e8tres, qui occupait le centre de l\rquote esplanade. +\par +\par \'ab\~Tu vas \'eatre attach\'e9, dit-il, \'e0 la bouche de ce canon\~! Il est charg\'e9, et demain, au lever du soleil, sa d\'e9tonation, se prolongeant jusqu\rquote aux fonds de Vindhyas, apprendra \'e0 + tous que la vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie\~!\~\'bb +\par +\par Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que l\rquote annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien, dit-il, tu fais ce que j\rquote aurais fait, si tu \'e9tais tomb\'e9 entre mes mains\~!\~\'bb +\par +\par Et, de lui-m\'eame, le colonel Munro alla se placer devant la bouche du canon, \'e0 laquelle, les mains li\'e9es derri\'e8re le dos, il fut attach\'e9 par de fortes cordes. +\par +\par Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits et d\rquote Indous vint l\rquote insulter l\'e2chement. On e\'fbt d\'eet des Sioux de l\rquote Am\'e9rique du Nord autour d\rquote un prisonnier encha\'een\'e9 au poteau du supplice. +\par +\par Le colonel Munro demeura impassible devant l\rquote outrage, comme il voulait l\rquote \'eatre devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, K\'e2lagani et Nassim se retir\'e8 +rent dans la vieille caserne. Toute la bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir Edward Munro resta en pr\'e9sence de la mort et de Dieu. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017389}CHAPITRE XII\line \'c0 la bouche d\rquote un canon.{\*\bkmkend _Toc98017389} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient \'e9t\'e9 mises \'e0 la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu\rquote ils mangeaient, on pouvait les entendre crier, vocif\'e9rer, sous l\rquote influence de cette violente liqueur d +\rquote arak, dont ils faisaient un usage immod\'e9r\'e9. +\par +\par Mais tout ce vacarme s\rquote apaisa peu \'e0 peu. Le sommeil ne devait pas tarder \'e0 s\rquote emparer de ces brutes, tr\'e8s surmen\'e9es d\'e9j\'e0 par une longue journ\'e9e de fatigue. +\par +\par Sir Edward Munro allait-il donc \'eatre laiss\'e9 sans gardien jusqu\rquote au moment o\'f9 sonnerait l\rquote heure de sa mort\~? Nana Sahib ne ferait-il pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement attach\'e9 par les triples tou +rs de corde qui lui cerclaient les bras et la poitrine, f\'fbt hors d\rquote \'e9tat de faire un mouvement\~? +\par +\par Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un Indou quitter la caserne et s\rquote avancer sur l\rquote esplanade. +\par +\par Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit aupr\'e8s du colonel Munro. +\par +\par Tout d\rquote abord, apr\'e8s avoir travers\'e9 obliquement le plateau, il vint droit au canon, afin de s\rquote assurer que le prisonnier \'e9tait toujours l\'e0. D\rquote une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne c\'e9d\'e8 +rent point. Puis, sans s\rquote adresser au colonel, mais se parlant \'e0 lui-m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Dix livres de bonne poudre\~! dit-il. Il y a longtemps que le vieux canon de Ripore n\rquote a parl\'e9, mais, demain, il parlera\~!\'85\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9flexion amena un sourire de d\'e9dain sur le fier visage du colonel Munro. La mort n\rquote \'e9tait pas pour l\rquote effrayer, si \'e9pouvantable qu\rquote elle d\'fbt \'eatre. +\par +\par L\rquote indou, apr\'e8s avoir examin\'e9 la partie ant\'e9rieure de la bouche \'e0 feu, revint un peu en arri\'e8re, caressa de sa main l\rquote \'e9paisse culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumi\'e8re, que la poudre de l\rquote +amorce emplissait jusqu\rquote \'e0 l\rquote orifice. +\par +\par Puis, l\rquote Indou resta appuy\'e9 sur le bouton de la culasse. Il semblait avoir absolument oubli\'e9 que le prisonnier f\'fbt l\'e0, comme un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se d\'e9robe sous lui. +\par +\par Indiff\'e9rence ou effet de l\rquote arak qu\rquote il venait de boire, l\rquote Indou chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il s\rquote interrompait et recommen\'e7ait, comme un homme auquel, sous l\rquote influence d\rquote une dem +i-ivresse, sa pens\'e9e \'e9chappe peu \'e0 peu. +\par +\par Un quart d\rquote heure plus tard, l\rquote Indou se redressa. Sa main se promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s\rquote arr\'eatant devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d\rquote incoh\'e9rentes paroles. Par instinct, + ses doigts saisirent une derni\'e8re fois les cordes, comme pour les serrer plus solidement\~; puis, hochant la t\'eate, en homme qui est rassur\'e9, il alla s\rquote accouder sur le parapet, \'e0 une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche \'e0 feu. + +\par +\par Pendant dix minutes encore, l\rquote Indou demeura dans cette position, tant\'f4t tourn\'e9 vers le plateau, tant\'f4t pench\'e9 en dehors, et plongeant ses regards dans l\rquote ab\'eeme qui se creusait au pied de la forteresse. +\par +\par Il \'e9tait visible qu\rquote il faisait un dernier effort pour ne pas succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l\rquote emportant, il se laissa glisser jusqu\rquote au sol, s\rquote y \'e9tendit, et l\rquote +ombre du parapet le rendit absolument invisible. +\par +\par La nuit, d\rquote ailleurs, \'e9tait d\'e9j\'e0 profonde. D\rquote \'e9pais nuages, immobiles, s\rquote allongeaient sur le ciel. L\rquote atmosph\'e8re \'e9tait aussi calme que si les mol\'e9cules de l\rquote air eussent \'e9t\'e9 soud\'e9es l\rquote +une \'e0 l\rquote autre. Les bruits de la vall\'e9e n\rquote arrivaient pas \'e0 cette hauteur. Le silence \'e9tait absolu. +\par +\par Ce qu\rquote allait \'eatre une telle nuit d\rquote angoisses pour le colonel Munro, il convient de le dire, \'e0 l\rquote honneur de cet homme \'e9nergique. Pas un instant, il ne songea \'e0 cette derni\'e8 +re seconde de sa vie, pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses membres effroyablement dispers\'e9s, iraient se perdre dans l\rquote espace. Ce ne serait qu\rquote un coup de foudre, apr\'e8s tout, et ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 + de quoi \'e9branler une nature sur laquelle jamais effroi physique ou moral n\rquote avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore \'e0 vivre\~: elles appartenaient \'e0 cette existence, qui avait \'e9t\'e9 si heureuse pendant sa plus longue p\'e9 +riode. Sa vie se rouvrait tout enti\'e8re avec une singuli\'e8re pr\'e9cision. Tout son pass\'e9 se repr\'e9sentait \'e0 son esprit. +\par +\par L\rquote image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il l\rquote entendait, cette infortun\'e9e qu\rquote il pleurait comme aux premiers jours, non plus des yeux, mais du c\'9cur\~ +! Il la retrouvait jeune fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette habitation o\'f9 il l\rquote avait pour la premi\'e8re fois admir\'e9e, connue, aim\'e9e\~! Ces quelques ann\'e9es de bonheur, brusquement termin\'e9es par la plus +\'e9pouvantable des catastrophes, se raviv\'e8rent dans son esprit. Tous leurs d\'e9tails, si l\'e9gers qu\rquote ils fussent, lui revinrent \'e0 la m\'e9moire avec une telle nettet\'e9, que la r\'e9alit\'e9 n\rquote eut peut-\'eatre pas \'e9t\'e9 plus +\'ab\~r\'e9elle\~\'bb\~! Le milieu de la nuit \'e9tait d\'e9j\'e0 pass\'e9 que sir Edward Munro ne s\rquote en \'e9tait pas aper\'e7u. Il avait v\'e9cu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l\rquote en e\'fbt pu distraire, l\'e0-bas, pr\'e8 +s de sa femme ador\'e9e. En trois heures s\rquote \'e9taient r\'e9sum\'e9s les trois ans qu\rquote il avait v\'e9cu pr\'e8s d\rquote elle\~! Oui\~! son imagination l\rquote avait irr\'e9sistiblement enlev\'e9 + de ce plateau de la forteresse de Ripore, elle l\rquote avait arrach\'e9 \'e0 la bouche de ce canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, enflammer l\rquote amorce\~! +\par +\par Mais alors, l\rquote horrible d\'e9nouement du si\'e8ge de Cawnpore lui apparut, l\rquote emprisonnement de lady Munro et de sa m\'e8 +re dans le Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois auparavant, il \'e9tait all\'e9 une derni\'e8re fois pleurer. +\par +\par Et cet odieux Nana Sahib qui \'e9tait l\'e0, \'e0 quelques pas, derri\'e8re des murs de cette caserne en ruines, l\rquote ordonnateur des massacres, le meurtrier de lady Munro et de tant d\rquote autres infortun\'e9es\~! Et c\rquote \'e9 +tait entre ses mains qu\rquote il venait de tomber, lui, qui avait voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n\rquote avait pu atteindre\~! +\par +\par Sir Edward Munro, sous la pouss\'e9e d\rquote une col\'e8re aveugle, fit un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9 pour rompre ses liens. Les cordes craqu\'e8rent, et les n\'9cuds, resserr\'e9s, lui entr\'e8 +rent dans les chairs. Il poussa un cri, non de douleur, mais d\rquote impuissante rage. +\par +\par \'c0 ce cri, l\rquote Indou, \'e9tendu dans l\rquote ombre du parapet, redressa la t\'eate. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu\rquote il \'e9tait le gardien du prisonnier. +\par +\par Il se releva donc, s\rquote avan\'e7a en h\'e9sitant vers le colonel Munro, lui posa la main sur l\rquote \'e9paule, pour s\rquote assurer qu\rquote il \'e9tait toujours l\'e0, et, du ton d\rquote un homme \'e0 moiti\'e9 endormi\~: +\par +\par \'ab\~Demain, dit-il, au lever du soleil\'85 Boum\~!\~\'bb +\par +\par Puis, il retourna vers le parapet, afin d\rquote y reprendre un point d\rquote appui. D\'e8s qu\rquote il l\rquote eut touch\'e9, il se coucha sur le sol et ne tarda pas \'e0 s\rquote assoupir compl\'e8tement. +\par +\par \'c0 la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris le colonel Munro. Le cours de ses pens\'e9es se modifia, sans qu\rquote il songe\'e2t davantage au sort qui l\rquote attendait. Par une association d\rquote id\'e9 +es toute naturelle, il pensa \'e0 ses amis, \'e0 ses compagnons. Il se demanda si, eux aussi, n\rquote \'e9taient pas tomb\'e9s entre les mains d\rquote une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les Vindhyas, si on ne leur r\'e9 +servait pas un sort identique au sien, et cette pens\'e9e lui serra le c\'9cur. +\par +\par Mais, presque aussit\'f4t, il se dit que cela ne pouvait \'eatre. En effet, si le nabab avait r\'e9solu leur mort, il les aurait r\'e9unis \'e0 lui dans le m\'eame supplice. Il e\'fbt voulut doubler ses angoisses de celles de ses amis. Non\~! ce n\rquote +\'e9tait que sur lui, sur lui seul, \endash \~il essayait de l\rquote esp\'e9rer, \endash \~que Nana Sahib voulait assouvir sa haine\~! +\par +\par Cependant, si d\'e9j\'e0 et par impossible, Banks, le capitaine Hod, Maucler, \'e9taient libres, que faisaient-ils\~? Avaient-ils pris la route de Jubbulpore, sur laquelle le G\'e9ant d\rquote Acier, que n\rquote avaient pu d\'e9 +truire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement\~? L\'e0, les secours ne manqueraient pas\~! Mais \'e0 quoi bon\~? Comment auraient-ils su o\'f9 \'e9tait le colonel Munro\~ +? Nul ne connaissait cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, d\rquote ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu \'e0 la pens\'e9e\~? Nana Sahib n\rquote \'e9tait-il pas mort pour eux\~? N\rquote avait-il pas succomb\'e9 \'e0 + l\rquote attaque du p\'e2l de Tand\'eet\~? Non\~! ils ne pouvaient rien pour le prisonnier\~! +\par +\par Du c\'f4t\'e9 de Go\'fbmi, nul espoir non plus. K\'e2lagani avait eu tout int\'e9r\'eat \'e0 se d\'e9faire de ce d\'e9vou\'e9 serviteur, et puisque Go\'fbmi n\rquote \'e9tait pas l\'e0, c\rquote est qu\rquote il avait pr\'e9c\'e9d\'e9 son ma\'eet +re dans la mort\~! +\par +\par Compter sur une chance quelconque de salut, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 inutile. Le colonel Munro n\rquote \'e9tait point homme \'e0 s\rquote illusionner. Il voyait les choses dans leur vrai, et il revint \'e0 ses premi\'e8res pens\'e9 +es, au souvenir des jours heureux qui emplissait son c\'9cur. +\par +\par Combien d\rquote heures s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es, pendant qu\rquote il r\'eavait ainsi, il lui e\'fbt \'e9t\'e9 difficile de l\rquote \'e9valuer. La nuit \'e9tait toujours obscure. Rien n\rquote apparaissait encore \'e0 + la cime des montagnes de l\rquote est, qui annon\'e7\'e2t les premi\'e8res lueurs de l\rquote aube. +\par +\par Cependant, il devait \'eatre environ quatre heures du matin, lorsque l\rquote attention du colonel Munro fut attir\'e9e par un ph\'e9nom\'e8ne assez singulier. Jusqu\rquote \'e0 ce moment, pendant ce retour sur son existence pass\'e9e, il avait plut\'f4 +t regard\'e9 en dedans qu\rquote en dehors de lui. Les objets ext\'e9rieurs, peu distincts au milieu de ces profondes t\'e9n\'e8bres, n\rquote auraient pu le distraire\~; mais alors, ses yeux devinrent plus fixes, et toutes les images, \'e9voqu\'e9 +es dans son souvenir, s\rquote effac\'e8rent soudain devant une sorte d\rquote apparition, aussi inattendue qu\rquote inexplicable. +\par +\par En effet, le colonel Munro n\rquote \'e9tait plus seul sur le plateau de Ripore. Une lumi\'e8re, encore ind\'e9cise, venait de se montrer vers l\rquote extr\'e9mit\'e9 du sentier, \'e0 + la poterne de la forteresse. Elle allait et venait, vacillante, trouble, mena\'e7ant de s\rquote \'e9teindre, reprenant son \'e9clat, comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 tenue par une main peu s\'fbre. +\par +\par Dans la situation o\'f9 se trouvait le prisonnier, tout incident pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quitt\'e8rent donc plus ce feu. Il observa qu\rquote une sorte de vapeur fuligineuse s\rquote en d\'e9gageait et qu\rquote il \'e9tait mobile. D +\rquote o\'f9 cette conclusion qu\rquote il ne devait pas \'eatre enferm\'e9 dans un fanal. +\par +\par \'ab\~Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro\'85 Go\'fbmi peut-\'eatre\~! Mais non\~!\'85 Il ne serait pas l\'e0 avec une lumi\'e8re qui le trahirait\'85 Qu\rquote est-ce donc\~?\~\'bb +\par +\par Le feu s\rquote approchait lentement. Il glissa, d\rquote abord, le long du mur de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu\rquote il ne f\'fbt aper\'e7u de quelques-uns des Indous endormis au dedans. +\par +\par Il n\rquote en fut rien. Le feu passa sans \'eatre remarqu\'e9. Parfois, lorsque la main qui le portait s\rquote agitait d\rquote un mouvement f\'e9brile, il se ravivait et brillait d\rquote un plus vif \'e9clat. +\par +\par Bient\'f4t le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la cr\'eate, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d\rquote orage. +\par +\par Alors le colonel Munro commen\'e7a \'e0 distinguer une sorte de fant\'f4me, sans forme appr\'e9ciable, une \'ab\~ombre\~\'bb, que cette lumi\'e8re \'e9clairait vaguement. L\rquote \'eatre quelconque, qui s\rquote avan\'e7ait ainsi, devait \'ea +tre recouvert d\rquote un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa t\'eate. +\par +\par Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il craignait d\rquote effaroucher cette apparition, de voir s\rquote \'e9teindre la flamme dont la clart\'e9 la guidait dans l\rquote ombre. Il \'e9tait aussi immobile que la pesante pi\'e8ce de m\'e9 +tal qui semblait le tenir dans son \'e9norme gueule. +\par +\par Cependant, le fant\'f4me continuait \'e0 glisser le long du parapet. Ne pouvait-il arriver qu\rquote il heurt\'e2t le corps de l\rquote Indou endormi\~? Non. L\rquote Indou \'e9tait \'e9tendu \'e0 gauche du canon, et l\rquote apparition venait par la dro +ite, s\rquote arr\'eatant parfois, puis reprenant sa marche, \'e0 petits pas. +\par +\par Enfin, elle fut bient\'f4t assez rapproch\'e9e pour que le colonel Munro p\'fbt la distinguer plus nettement. +\par +\par C\rquote \'e9tait un \'eatre de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait une branche de r\'e9sine enflamm\'e9e. +\par +\par \'ab\~Quelque fou, qui a l\rquote habitude de visiter le campement des Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus garde\~! Au lieu d\rquote un feu, que n\rquote a-t-il un poignard \'e0 la main\~!\'85 Peut-\'eatre pourrais-je\~?\'85\~\'bb + +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait \'e0 peu pr\'e8s devin\'e9. +\par +\par C\rquote \'e9tait la folle de la vall\'e9e de la Nerbudda, l\rquote inconsciente cr\'e9ature, qui, depuis quatre mois, errait \'e0 travers les Vindhyas, toujours respect\'e9e et hospitali\'e8 +rement accueillie de ces Gounds superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne savaient quelle part la \'ab\~Flamme Errante\~\'bb avait prise \'e0 l\rquote attaque du p\'e2l de Tand\'eet. Souvent ils l\rquote avaient rencontr\'e9 +e dans cette partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s\rquote \'e9taient jamais inqui\'e9t\'e9s de sa pr\'e9sence. Plusieurs fois d\'e9j\'e0, dans ses courses incessantes, elle avait port\'e9 ses pas jusqu\rquote \'e0 la forteresse de Ripore, et nul n +\rquote avait song\'e9 \'e0 l\rquote en chasser. Ce n\rquote \'e9tait que le hasard de ses p\'e9r\'e9grinations nocturnes qui venait de l\rquote y amener cette nuit m\'eame. +\par +\par Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De la Flamme Errante, il n\rquote avait jamais entendu parler, et pourtant, cet \'eatre inconnu qui s\rquote approchait, qui allait le toucher, lui parler peut-\'eatre, faisait battre son c +\'9cur avec une inexplicable violence. +\par +\par Peu \'e0 peu, la folle s\rquote \'e9tait rapproch\'e9e du canon. Sa r\'e9sine ne jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le prisonnier, bien qu\rquote elle f\'fbt en face de lui, et que ses yeux fussent presque visibles \'e0 + travers ce pagne, perc\'e9 de trous comme la cagoule d\rquote un p\'e9nitent. +\par +\par Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de t\'eate, ni par un mot, il n\rquote essayait d\rquote attirer l\rquote attention de cette \'e9trange cr\'e9ature. +\par +\par D\rquote ailleurs, elle revint presque aussit\'f4t sur ses pas, de mani\'e8re \'e0 faire le tour de l\rquote \'e9norme pi\'e8ce, \'e0 la surface de laquelle sa r\'e9sine dessinait de petites ombres flottantes. +\par +\par Comprenait-elle, l\rquote insens\'e9e, \'e0 quoi devait servir ce canon, allong\'e9 l\'e0 comme un monstre, pourquoi cet homme \'e9tait attach\'e9 \'e0 cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l\rquote \'e9clair au premier rayon du jour\~? +\par +\par Non, sans doute. La Flamme Errante \'e9tait l\'e0, comme elle \'e9tait partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu\rquote elle l\rquote avait d\'e9j\'e0 + fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle regagnerait la vall\'e9e, et reporterait ses pas l\'e0 o\'f9 la pousserait son imagination falote. +\par +\par Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la t\'eate, suivait tous ses mouvements. Il la vit passer derri\'e8re la pi\'e8ce. De l\'e0, elle se dirigea de mani\'e8re \'e0 rejoindre le mur du parapet, afin de le suivre, sans doute, jusqu\rquote +au point o\'f9 il se reliait \'e0 la poterne. +\par +\par En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s\rquote \'e9tant arr\'eat\'e9e soudain, \'e0 quelques pas de l\rquote Indou endormi, elle se retourna. Quelque lien invisible l\rquote emp\'eachait-il donc d\rquote aller plus avant\~? Quoi qu\rquote +il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. +\par +\par Cette fois, le c\'9cur de sir Edward Munro battit avec une telle force, qu\rquote il e\'fbt voulu y porter ses mains pour le contenir\~! +\par +\par La Flamme Errante s\rquote \'e9tait approch\'e9e plus pr\'e8s. Elle avait \'e9lev\'e9 sa r\'e9sine \'e0 la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle e\'fbt voulu le mieux voir. \'c0 travers les trous de sa cagoule, ses yeux s\rquote allum\'e8rent d +\rquote une flamme ardente. +\par +\par Le colonel Munro, involontairement fascin\'e9 par ce feu, la d\'e9vorait du regard. +\par +\par Alors, la main gauche de la folle \'e9carta peu \'e0 peu les plis de son pagne. Bient\'f4t son visage se montra \'e0 d\'e9couvert, et, \'e0 ce moment, de sa main droite, elle agita la r\'e9sine, qui jeta une lueur plus intense. +\par +\par Un cri\~! \endash \~un cri \'e0 demi \'e9touff\'e9, \endash \~s\rquote \'e9chappa de la poitrine du prisonnier. +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Laurence\~!\~\'bb +\par +\par Il se crut fou \'e0 son tour\~!\'85 Ses yeux se ferm\'e8rent un instant. +\par +\par C\rquote \'e9tait lady Munro\~! Oui\~! lady Munro elle-m\'eame, \endash \~qui se dressait devant lui\~! +\par +\par \'ab\~Laurence\'85 toi\'85 toi\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta-t-il. +\par +\par Lady Munro ne r\'e9pondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne semblait m\'eame pas l\rquote entendre. +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Folle\~! folle, oui\~!\'85 mais vivante\~!\~\'bb +\par +\par Sir Edward Munro n\rquote avait pu se tromper \'e0 une pr\'e9tendue ressemblance. L\rquote image de sa jeune femme \'e9tait trop profond\'e9ment grav\'e9e en lui. Non\~! m\'eame apr\'e8s neuf ann\'e9es d\rquote une s\'e9paration qu\rquote +il devait croire \'e9ternelle, c\rquote \'e9tait lady Munro, chang\'e9e sans doute, mais belle encore, c\rquote \'e9tait lady Munro, \'e9chapp\'e9e par miracle aux bourreaux de Nana Sahib, qui \'e9tait devant lui\~! +\par +\par L\rquote infortun\'e9e, apr\'e8s avoir tout fait pour d\'e9fendre sa m\'e8re, \'e9gorg\'e9e sous ses yeux, \'e9tait tomb\'e9e. Frapp\'e9e, mais non mortellement, et confondue avec tant d\rquote autres, une des derni\'e8res elle fut pr\'e9cipit\'e9 +e dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncel\'e9es qui le remplissaient d\'e9j\'e0. La nuit venue, un supr\'eame instinct de conservation la ramena \'e0 la margelle du puits, \endash \~l\rquote instinct seul, car la raison, \'e0 + la suite de ces effroyables sc\'e8nes, l\rquote avait d\'e9j\'e0 abandonn\'e9e. Apr\'e8s tout ce qu\rquote elle avait souffert depuis le commencement du si\'e8ge, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le th\'e9\'e2tre du massacre, apr\'e8s avoir vu \'e9 +gorger sa m\'e8re, sa t\'eate s\rquote \'e9tait perdue. Elle \'e9tait folle, folle, mais vivante\~! ainsi que venait de le reconna\'eetre Munro. Folle, elle s\rquote \'e9tait tra\'een\'e9e hors du puits, elle avait r\'f4d\'e9 + aux environs, elle avait pu quitter la ville, au moment o\'f9 Nana Sahib et les siens l\rquote abandonnaient, apr\'e8s la sanglante ex\'e9cution. Folle, elle s\rquote \'e9tait sauv\'e9e dans les t\'e9n\'e8bres, allant devant elle, \'e0 + travers la campagne. \'c9vitant les villes, fuyant les territoires habit\'e9s, \'e7a et l\'e0 recueillie par de pauvres ra\'efots, respect\'e9e comme un \'eatre priv\'e9 de raison, la pauvre folle \'e9tait all\'e9e ainsi jusqu\rquote +aux monts Sautpourra, jusqu\rquote aux Vindhyas\~! Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l\rquote esprit toujours frapp\'e9 par le souvenir des incendies du si\'e8ge, elle errait sans cesse\~! +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait bien elle\~! +\par +\par Le colonel Munro l\rquote appela encore\'85 Elle ne r\'e9pondit pas. Que n\rquote aurait-il pas donn\'e9 pour pouvoir l\rquote \'e9treindre dans ses bras, l\rquote enlever, l\rquote emporter, recommencer pr\'e8s d\rquote +elle une nouvelle existence, lui rendre la raison \'e0 force de soins et d\rquote amour\~!\'85 Et il \'e9tait li\'e9 \'e0 cette masse de m\'e9tal, le sang coulait de ses bras par les entailles qu\rquote y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait l +\rquote arracher avec elle de ce lieu maudit\~! +\par +\par Quel supplice, quelle torture, que n\rquote avait m\'eame pu r\'eaver la cruelle imagination de Nana Sahib\~! Ah\~! si ce monstre e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0, s\rquote il e\'fbt su que lady Munro \'e9tait en son pouvoir, quelle horrible joie il en e\'fb +t ressenti\~! Quel raffinement il aurait sans doute ajout\'e9 aux angoisses du prisonnier\~! +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Laurence\~!\~\'bb r\'e9p\'e9tait sir Edward Munro. +\par +\par Et il l\rquote appelait \'e0 voix haute, au risque de r\'e9veiller l\rquote Indou, endormi \'e0 quelques pas, au risque d\rquote attirer les Dacoits, couch\'e9s dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-m\'eame\~! +\par +\par Mais lady Munro, sans comprendre, continuait \'e0 le regarder de ses yeux hagards. Elle ne voyait rien, des \'e9pouvantables souffrances que subissait cet infortun\'e9, qui la retrouvait au moment o\'f9 lui-m\'eame allait mourir\~! Sa t\'eate se balan\'e7 +ait, comme si elle n\rquote e\'fbt pas voulu r\'e9pondre\~! +\par +\par Quelques minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent ainsi\~; puis, sa main s\rquote abaissa, son voile retomba sur sa figure, et elle recula d\rquote un pas. +\par +\par Le colonel Munro crut qu\rquote elle allait s\rquote enfuir\~! +\par +\par \'ab\~Laurence\~!\~\'bb cria-t-il une derni\'e8re fois, comme s\rquote il lui e\'fbt jet\'e9 un supr\'eame adieu. +\par +\par Mais non\~! Lady Munro ne songeait pas \'e0 quitter le plateau de Ripore, et la situation, quelque \'e9pouvantable qu\rquote elle f\'fbt d\'e9j\'e0, allait encore s\rquote aggraver. +\par +\par En effet, lady Munro s\rquote arr\'eata. \'c9videmment, ce canon avait attir\'e9 son attention. Peut-\'eatre s\rquote \'e9veillait-il en elle quelque souvenir obscurci du si\'e8ge de Cawnpore\~! Elle revint donc, \'e0 pas lents. Sa main, qui tenait la r +\'e9sine, promenait sa flamme sur le tube de m\'e9tal, et il suffisait d\rquote une \'e9tincelle, enflammant l\rquote amorce, pour que le coup part\'eet\~! +\par +\par Munro allait-il donc mourir de cette main\~? +\par +\par Cette id\'e9e, il ne put la supporter\~! Mieux valait p\'e9rir sous les yeux de Nana Sahib et des siens\~! +\par +\par Munro allait appeler, r\'e9veiller ses bourreaux\~!\'85 +\par +\par Soudain, il sentit de l\rquote int\'e9rieur du canon une main presser ses mains, attach\'e9es derri\'e8re son dos. C\rquote \'e9tait la pression d\rquote une main amie qui cherchait \'e0 d\'e9nouer ses liens. Bient\'f4t, le froid d\rquote une lame d +\rquote acier, se glissant avec pr\'e9caution entre les cordes et ses poignets, l\rquote avertit que, dans l\rquote \'e2me m\'eame de cette pi\'e8ce \'e9norme, se tenait, mais par quel miracle\~! un lib\'e9rateur. +\par +\par Il ne pouvait s\rquote y tromper\~! On coupait les cordes qui l\rquote attachaient\~!\'85 +\par +\par En une seconde, ce fut fait\~! Il put faire un pas en avant. Il \'e9tait libre\~! +\par +\par Si ma\'eetre de lui qu\rquote il f\'fbt, un cri allait le perdre\~!\'85 +\par +\par Une main s\rquote allongea hors de la pi\'e8ce\'85 Munro la saisit, il la tira, et un homme, qui venait de se d\'e9gager par un dernier effort de l\rquote orifice du canon, tombait \'e0 ses pieds. +\par +\par C\rquote \'e9tait Go\'fbmi\~! +\par +\par Le fid\'e8le serviteur, apr\'e8s s\rquote \'eatre \'e9chapp\'e9, avait continu\'e9 \'e0 remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arriv\'e9 au chemin de Ripore, il avait d\'fb + se cacher une seconde fois. Un groupe d\rquote Indous \'e9tait l\'e0, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirig\'e9s par K\'e2lagani, allaient amener \'e0 la forteresse, o\'f9 Nana Sahib lui r\'e9servait la mort par le canon. Sans h\'e9siter, Go +\'fbmi s\rquote \'e9tait gliss\'e9 dans l\rquote ombre jusqu\rquote au sentier tournant, il avait atteint l\rquote esplanade, en ce moment d\'e9serte. Et alors, l\rquote id\'e9e h\'e9ro\'efque lui \'e9tait venue de s\rquote introduire dans l\rquote \'e9 +norme engin, en v\'e9ritable clown qu\rquote il \'e9tait, avec la pens\'e9e de d\'e9livrer son ma\'eetre, si les circonstances s\rquote y pr\'eataient, ou, s\rquote il ne pouvait le sauver, de se confondre avec lui dans la m\'eame mort\~! +\par +\par \'ab\~Le jour va venir\~! dit Go\'fbmi \'e0 voix basse. Fuyons\~! +\par +\par \endash \~Et lady Munro\~?\~\'bb Le colonel montrait la folle, debout, immobile. Sa main \'e9tait, en ce moment, pos\'e9e sur la culasse du canon. +\par +\par \'ab\~Dans nos bras\'85 ma\'eetre\'85\~\'bb r\'e9pondit Go\'fbmi, sans demander d\rquote autre explication. +\par +\par Il \'e9tait trop tard\~! +\par +\par Au moment o\'f9 le colonel et Go\'fbmi s\rquote approchaient d\rquote elle pour la saisir, lady Munro, voulant leur \'e9chapper, se raccrocha de la main \'e0 la pi\'e8ce, sa r\'e9sine s\rquote abattit sur l\rquote amorce, et une effroyable d\'e9 +tonation, r\'e9percut\'e9e par les \'e9chos des Vindhyas, remplit d\rquote un roulement de tonnerre toute la vall\'e9e de la Nerbudda. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017390}CHAPITRE XIII\line G\'e9ant d\rquote Acier\~!{\*\bkmkend _Toc98017390} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Au bruit de cette d\'e9tonation, lady Munro \'e9tait tomb\'e9e \'e9vanouie dans les bras de son mari. +\par +\par Sans perdre un instant, le colonel s\rquote \'e9lan\'e7a \'e0 travers l\rquote esplanade, suivi de Go\'fbmi. L\rquote Indou, arm\'e9 de son large couteau, eut en un instant raison du gardien ahuri que la d\'e9 +tonation avait remis sur ses pieds. Puis, tous deux se jet\'e8rent dans l\rquote \'e9troit sentier qui conduisait au chemin de Ripore. +\par +\par Sir Edward Munro et Go\'fbmi avaient \'e0 peine franchi la poterne que la troupe de Nana Sahib, brusquement r\'e9veill\'e9e, envahissait le plateau. +\par +\par Il y eut l\'e0, parmi les Indous, un moment d\rquote h\'e9sitation qui pouvait \'eatre favorable aux fugitifs. +\par +\par En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit enti\'e8re dans la forteresse. La veille, apr\'e8s avoir fait attacher le colonel Munro \'e0 la bouche du canon, il \'e9tait all\'e9 rejoindre quelques chefs de tribus du Goundwana, qu\rquote il ne visitait ja +mais au grand jour. Mais c\rquote \'e9tait l\rquote heure \'e0 laquelle il rentrait ordinairement, et il ne pouvait tarder \'e0 repara\'eetre. +\par +\par K\'e2lagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, \'e9taient pr\'eats \'e0 se lancer \'e0 la poursuite du prisonnier. Une pens\'e9e les retenait encore. Ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, ils l\rquote +ignoraient absolument. Le cadavre de l\rquote Indou, qui avait \'e9t\'e9 pr\'e9pos\'e9 \'e0 la garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. +\par +\par Or, de toutes les probabilit\'e9s, il devait r\'e9sulter ceci pour eux\~: c\rquote est que, par une circonstance fortuite, le feu avait \'e9t\'e9 mis au canon, avant l\rquote heure fix\'e9 +e pour le supplice, et que du prisonnier il ne restait plus maintenant que d\rquote informes d\'e9bris\~! +\par +\par La fureur de K\'e2lagani et des autres se manifesta par un concert de mal\'e9dictions. Ni Nana Sahib ni aucun d\rquote eux n\rquote auraient donc cette joie d\rquote assister aux derniers moments du colonel Munro\~! +\par +\par Mais le nabab n\rquote \'e9tait pas loin. Il avait d\'fb entendre la d\'e9tonation. Il allait revenir en toute h\'e2te \'e0 la forteresse. Que lui r\'e9pondrait-on, lorsqu\rquote il demanderait compte du prisonnier qu\rquote il y avait laiss\'e9\~? +\par +\par De l\'e0, chez tous, une h\'e9sitation, qui avait donn\'e9 aux fugitifs le temps de prendre quelque avance, avant d\rquote avoir \'e9t\'e9 aper\'e7us. +\par +\par Aussi, sir Edward Munro et Go\'fbmi, pleins d\rquote espoir, apr\'e8s cette miraculeuse d\'e9livrance, descendaient-ils rapidement le sinueux sentier. Lady Munro, bien qu\rquote \'e9vanouie, ne pesait gu\'e8re aux bras vigoureux du colonel. Son serviteur +\'e9tait l\'e0, d\rquote ailleurs, pour lui venir en aide. +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s avoir pass\'e9 la poterne, tous deux \'e9taient \'e0 moiti\'e9 chemin du plateau et de la vall\'e9e. Mais le jour commen\'e7ait \'e0 se faire, et les premi\'e8res blancheurs de l\rquote aube p\'e9n\'e9traient d\'e9j\'e0 jusqu\rquote +au fond de l\rquote \'e9troite gorge. +\par +\par De violents cris \'e9clat\'e8rent alors au-dessus de leur t\'eate. +\par +\par Pench\'e9 au-dessus du parapet, K\'e2lagani venait d\rquote apercevoir vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L\rquote un de ces hommes ne pouvait \'eatre que le prisonnier de Nana Sahib\~! +\par +\par \'ab\~Munro\~! C\rquote est Munro\~!\~\'bb cria K\'e2lagani, ivre de fureur. +\par +\par Et, franchissant la poterne, il se jeta \'e0 sa poursuite, suivi de toute sa bande. +\par +\par \'ab\~Nous avons \'e9t\'e9 aper\'e7us\~! dit le colonel, sans ralentir son pas. +\par +\par \endash \~J\rquote arr\'eaterai les premiers\~! r\'e9pondit Go\'fbmi. Ils me tueront, mais cela vous donnera peut-\'eatre le temps de gagner la route\~! +\par +\par \endash \~Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur \'e9chapperons ensemble\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Munro. +\par +\par Le colonel et Go\'fbmi avaient h\'e2t\'e9 leur marche. Arriv\'e9s sur la partie inf\'e9rieure du sentier, d\'e9j\'e0 moins raide, ils pouvaient courir. Il ne s\rquote en fallait plus que d\rquote une quarantaine de pas qu\rquote ils eusse +nt atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait \'e0 la grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. +\par +\par Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, c\rquote \'e9tait inutile. Tous deux auraient \'e9t\'e9 bient\'f4t d\'e9couverts. Donc, n\'e9cessit\'e9 de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant eux du dernier d\'e9fil\'e9 + des Vindhyas. +\par +\par La r\'e9solution du colonel Munro fut aussit\'f4t prise. Il ne retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait de lui \'eatre rendue, il la frapperait du poignard de Go\'fbmi, plut\'f4 +t que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait ensuite\~! +\par +\par Tous deux avaient alors une avance de pr\'e8s de cinq minutes. Au moment o\'f9 les premiers Indous franchissaient la poterne, le colonel Munro et Go\'fbmi entrevoyaient d\'e9j\'e0 le chemin auquel se reliait le sentier, et la grande route n\rquote \'e9 +tait qu\rquote \'e0 un quart de mille. +\par +\par \'ab\~Hardi, ma\'eetre\~! disait Go\'fbmi, pr\'eat \'e0 faire au colonel un rempart de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de Jubbulpore\~! +\par +\par \endash \~Dieu fasse que nous y trouvions du secours\~!\~\'bb murmura le colonel Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus distinctes. Au moment o\'f9 les fugitifs d\'e9 +bouchaient sur le chemin, deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du sentier. Il faisait assez jour alors pour que l\rquote on p\'fbt se reconna\'eetre, et deux noms, comme deux cris de haine, se r\'e9pondirent \'e0 la fois\~: \'ab\~ +Munro\~! +\par +\par \endash \~Nana Sahib\~!\~\'bb Le nabab, au bruit de la d\'e9tonation, \'e9tait accouru et remontait en toute h\'e2te \'e0 la forteresse. Il ne pouvait comprendre pourquoi ses ordres avaient \'e9t\'e9 ex\'e9cut\'e9s avant l\rquote heure. Un Indou l\rquote +accompagnait, mais, avant que cet Indou n\rquote e\'fbt pu faire ni un pas ni m\'eame un geste, il tombait aux pieds de Go\'fbmi, mortellement frapp\'e9 de ce couteau qui avait coup\'e9 les liens du colonel. \'ab\~\'c0 moi\~ +! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui descendait le sentier. +\par +\par \endash \~Oui, \'e0 toi\~!\~\'bb r\'e9pondit Go\'fbmi. Et, plus prompt que l\rquote \'e9clair, il se jeta sur le nabab. Son intention avait \'e9t\'e9, \endash \~du moins s\rquote il ne parvenait pas \'e0 le tuer du premier coup, \endash \~ +de lutter du moins avec lui, de mani\'e8re \'e0 donner au colonel Munro le temps de gagner la route\~; mais la main de fer du nabab avait arr\'eat\'e9 la sienne, et son couteau venait de lui \'e9chapper. +\par +\par Furieux de se sentir d\'e9sarm\'e9, Go\'fbmi saisit alors son adversaire \'e0 la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l\rquote emporta dans ses bras vigoureux, d\'e9cid\'e9 \'e0 se pr\'e9cipiter avec lui dans le premier ab\'eeme qu\rquote +il rencontrerait. +\par +\par Cependant, K\'e2lagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient atteindre l\rquote extr\'e9mit\'e9 inf\'e9rieure du sentier, et alors plus d\rquote esp\'e9rance de pouvoir leur \'e9chapper\~! +\par +\par \'ab\~Encore un effort\~! r\'e9p\'e9ta Go\'fbmi. Je tiendrai bon pendant quelques minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab\~! Fuyez, ma\'eetre, fuyez sans moi\~!\~\'bb +\par +\par Mais trois minutes \'e0 peine s\'e9paraient maintenant les fugitifs de ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait K\'e2lagani d\rquote une voix \'e9touff\'e9e. +\par +\par Tout \'e0 coup, \'e0 vingt pas en avant, des cris retentirent. +\par +\par \'ab\~Munro\~! Munro\~!\~\'bb +\par +\par Banks \'e9tait l\'e0, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod, Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, \'e0 cent pas d\rquote eux, sur la grande route, le G\'e9ant d\rquote Acier, lan\'e7ant des tourbillons de fum\'e9 +e, les attendait avec Storr et K\'e2louth\~! +\par +\par Apr\'e8s la destruction de la derni\'e8re maison de Steam-House, l\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons n\rquote avaient plus qu\rquote un parti \'e0 prendre\~: utiliser comme v\'e9hicule l\rquote \'e9l\'e9phant que la bande des Dacoits n\rquote +avait pu d\'e9truire. Donc, juch\'e9s sur le G\'e9ant d\rquote Acier, ils avaient aussit\'f4t quitt\'e9 le lac Puturia et remont\'e9 la route de Jubbulpore. Mais, au moment o\'f9 ils passaient devant le chemin qui menait \'e0 + la forteresse, une formidable d\'e9tonation avait retenti au-dessus de leurs t\'eates, et ils s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9s. +\par +\par Un pressentiment, un instinct, si l\rquote on veut, les avait pouss\'e9s \'e0 se lancer sur ce chemin. Qu\rquote esp\'e9raient-ils\~? Ils n\rquote auraient pu le dire. +\par +\par Toujours est-il que, quelques minutes apr\'e8s, le colonel \'e9tait devant eux, qui leur criait\~: +\par +\par \'ab\~Sauvez lady Munro\~! +\par +\par \endash \~Et tenez bon Nana Sahib, le vrai\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Go\'fbmi. Il avait, dans un dernier effort de furie, jet\'e9 \'e0 terre le nabab, \'e0 demi suffoqu\'e9 +, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox. Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens rejoignirent le G\'e9ant d\rquote Acier sur la route. Par ordre du colonel, qui voulait le livrer \'e0 + la justice anglaise, Nana Sahib fut attach\'e9 sur le cou de l\rquote \'e9l\'e9phant. Quant \'e0 lady Munro, on la d\'e9posa dans la tourelle, et son mari prit place \'e0 ses c\'f4t\'e9s. Tout \'e0 sa femme, qui commen\'e7ait \'e0 reprendre ses sens, il +\'e9piait en elle quelque lueur de raison. L\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons s\rquote \'e9taient hiss\'e9s rapidement sur le dos du G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~\'c0 toute vitesse\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Il faisait jour alors. Un premier groupe d\rquote Indous apparaissait d\'e9j\'e0 \'e0 une centaine de pas en arri\'e8re. \'c0 tout prix il fallait atteindre, avant eux, le poste avanc\'e9 du cantonnement militaire de Jubbulpore, qui commande le dernier d +\'e9fil\'e9 des Vindhyas. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui \'e9tait n\'e9cessaire pour le maintenir en pression et lui donner son maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques, il ne pouvait se lancer en aveugle. +\par +\par Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait visiblement sur lui. +\par +\par \'ab\~Il faudra se d\'e9fendre, dit le sergent Mac Neil. +\par +\par \endash \~Nous nous d\'e9fendrons\~!\~\'bb r\'e9pondit le capitaine Hod. Il restait encore une douzaine de coups \'e0 tirer. Donc, n\'e9cessit\'e9 de ne pas perdre une seule balle, car les Indous \'e9taient arm\'e9s, et il importait de les tenir \'e0 + distance. Le capitaine Hod et Fox, leur carabine \'e0 la main, se post\'e8rent sur la croupe de l\rquote \'e9l\'e9phant, un peu en arri\'e8re de la tourelle. Go\'fbmi, en avant, le fusil \'e0 l\rquote \'e9paule, se tenait de mani\'e8re \'e0 + pouvoir tirer obliquement. Mac Neil, pr\'e8s de Nana Sahib, un revolver d\rquote une main, un poignard de l\rquote autre, \'e9tait pr\'eat \'e0 le frapper, si les Indous arrivaient jusqu\rquote \'e0 lui. K\'e2 +louth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du G\'e9ant d\rquote Acier. La poursuite durait d\'e9j\'e0 depuis dix minutes. Deux cents pas, au plus, s\'e9 +paraient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-l\'e0 allaient plus vite, l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel pouvait aller plus longtemps qu\rquote eux. Toute la tactique consistait donc \'e0 les emp\'eacher de gagner de l\rquote avant. +\par +\par En ce moment, une dizaine de coups de feu \'e9clat\'e8rent. +\par +\par Les balles pass\'e8rent en sifflant au-dessus du G\'e9ant d\rquote Acier, sauf une, qui le frappa \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de sa trompe. +\par +\par \'ab\~Ne tirez pas\~! Il ne faut tirer qu\rquote \'e0 coup s\'fbr\~! cria le capitaine Hod. M\'e9nageons nos balles\~! Ils sont encore trop loin\~!\~\'bb +\par +\par Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se d\'e9veloppait presque en ligne droite, ouvrit largement le r\'e9gulateur, et le G\'e9ant d\rquote Acier, accroissant sa vitesse, laissa la bande de plusieurs centaines de pas en arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Hurrah\~! hurrah pour notre G\'e9ant\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, qui ne pouvait se contenir\~! Ah\~! les canailles\~! Ils ne l\rquote auront pas\~!\~\'bb +\par +\par Mais, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de cette partie rectiligne de la route, une sorte de d\'e9fil\'e9 montant et sinueux, dernier col du revers m\'e9ridional des Vindhyas, allait n\'e9cessairement retarder la marche de Banks et de ses compagnons. K\'e2 +lagani et les autres, le sachant bien, n\rquote abandonn\'e8rent pas leur poursuite. +\par +\par Le G\'e9ant d\rquote Acier eut rapidement atteint cet \'e9tranglement du chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux. +\par +\par Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu\rquote avec une extr\'eame pr\'e9caution. Par suite de ce retard, les Indous regagn\'e8rent tout le terrain perdu. S\rquote ils n\rquote avaient plus l\rquote espoir de sauver Nana Sahib, qui \'e9 +tait \'e0 la merci d\rquote un coup de poignard, du moins ils vengeraient sa mort. +\par +\par Bient\'f4t, de nouvelles d\'e9tonations \'e9clat\'e8rent, mais sans atteindre aucun de ceux qu\rquote emportait le G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \'ab\~Cela va devenir s\'e9rieux\~! dit le capitaine Hod, en \'e9paulant sa carabine. Attention\~!\~\'bb +\par +\par Go\'fbmi et lui firent feu, simultan\'e9ment. Deux des Indous les plus rapproch\'e9s, frapp\'e9s en pleine poitrine, tomb\'e8rent sur le sol. \'ab\~Deux de moins\~! dit Go\'fbmi, en rechargeant son arme. +\par +\par \endash \~Deux pour cent\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod. Ce n\rquote est pas assez\~! Il faut leur prendre plus cher que cela\~!\~\'bb +\par +\par Et les carabines du capitaine et de Go\'fbmi, auxquelles se joignit le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous. +\par +\par Mais, \'e0 s\rquote avancer \'e0 travers ce sinueux d\'e9fil\'e9, on n\rquote allait pas vite. En m\'eame temps qu\rquote elle se r\'e9tr\'e9cissait, la route, on le sait, offrait une rampe tr\'e8s prononc\'e9e. Pourtant, encore un demi-mille, et la derni +\'e8re rampe des Vindhyas serait franchie, et le G\'e9ant d\rquote Acier d\'e9boucherait \'e0 cent pas d\rquote un poste, presque en vue de la station de Jubbulpore\~! +\par +\par Les Indous n\rquote \'e9taient pas gens \'e0 reculer devant le feu du capitaine Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il s\rquote agissait de sauver ou de venger Nana Sahib\~! Dix, vingt d\rquote +entre eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient encore l\'e0 pour se jeter sur le G\'e9ant d\rquote Acier et avoir raison de la petite troupe, \'e0 laquelle il servait de citadelle roulante\~! Aussi redoubl\'e8rent-ils d\rquote +efforts afin de rejoindre ceux qu\rquote ils poursuivaient. +\par +\par K\'e2lagani n\rquote ignorait pas, d\rquote ailleurs, que le capitaine Hod et les siens devaient en \'eatre \'e0 leurs derni\'e8res cartouches, et que bient\'f4t fusils et carabines ne seraient plus que des armes inutiles entre leurs mains. +\par +\par En effet, les fugitifs avaient \'e9puis\'e9 la moiti\'e9 des munitions qui leur restaient, et ils allaient \'eatre dans l\rquote impossibilit\'e9 de se d\'e9fendre. +\par +\par Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre Indous tomb\'e8rent. +\par +\par Il ne restait plus au capitaine Hod et \'e0 Fox que deux coups \'e0 tirer. +\par +\par \'c0 ce moment, K\'e2lagani, qui s\rquote \'e9tait m\'e9nag\'e9 jusque-l\'e0, se porta en avant plus que la prudence ne le voulait. +\par +\par \'ab\~Ah\~! toi\~! je te tiens\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en le visant avec le plus grand calme. +\par +\par La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper le tra\'eetre au milieu du front. Ses mains s\rquote agit\'e8rent un instant, il tourna sur lui-m\'eame et tomba. +\par +\par \'c0 cet instant, l\rquote extr\'e9mit\'e9 sud du d\'e9fil\'e9 apparut. Le G\'e9ant d\rquote Acier fit un supr\'eame effort. Une derni\'e8re fois, la carabine de Fox se fit entendre. Un dernier Indou roula \'e0 terre. +\par +\par Mais les Indous s\rquote aper\'e7urent presque aussit\'f4t que le feu avait cess\'e9, et ils se lanc\'e8rent \'e0 l\rquote assaut de l\rquote \'e9l\'e9phant, dont ils n\rquote \'e9taient plus qu\rquote \'e0 cinquante pas. +\par +\par \'ab\~\'c0 terre\~! \'e0 terre\~!\~\'bb cria Banks. +\par +\par Oui\~! En l\rquote \'e9tat des choses, mieux valait abandonner le G\'e9ant d\rquote Acier, et courir vers le poste qui n\rquote \'e9tait plus \'e9loign\'e9. +\par +\par Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur la route. +\par +\par Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient imm\'e9diatement saut\'e9 \'e0 terre. +\par +\par Seul, Banks \'e9tait rest\'e9 dans la tourelle. +\par +\par \'ab\~Et ce gueux\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib, attach\'e9 au cou de l\rquote \'e9l\'e9phant. +\par +\par \endash \~Laisse-moi faire, mon capitaine\~!\~\'bb r\'e9pondit Banks d\rquote un ton singulier. Puis, donnant un dernier tour au r\'e9gulateur, il descendit \'e0 son tour. Tous s\rquote enfuirent alors, le poignard \'e0 la main, pr\'eats \'e0 vendre ch +\'e8rement leur vie. Cependant, sous la pouss\'e9e de la vapeur, le G\'e9ant d\rquote Acier, bien qu\rquote abandonn\'e9 \'e0 lui-m\'eame, continuait \'e0 remonter la rampe\~; mais, n\rquote \'e9tant plus dirig\'e9, il vint buter contre le tal +us gauche du chemin, comme un b\'e9lier qui veut faire t\'eate, et, s\rquote arr\'eatant brusquement, il barra presque enti\'e8rement la roule. +\par +\par Banks et les siens en \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e0 une trentaine de pas, lorsque les Indous se jet\'e8rent en masse sur le G\'e9ant d\rquote Acier, afin de d\'e9livrer Nana Sahib. +\par +\par Soudain, un fracas \'e9pouvantable, \'e9gal aux plus violents coups de tonnerre, secoua les couches d\rquote air avec une indescriptible violence. +\par +\par Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement charg\'e9 les soupapes de l\rquote appareil. La vapeur atteignit donc une tension extr\'eame, et, lorsque le G\'e9ant d\rquote Acier buta contre la paroi de roc, cette vapeur, ne trouvant plus d +\rquote issue par les cylindres, fit \'e9clater la chaudi\'e8re, dont les d\'e9bris se dispers\'e8rent en toutes directions. +\par +\par \'ab\~Pauvre G\'e9ant\~! s\rquote \'e9cria le capitaine Hod, mort pour nous sauver\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017391}CHAPITRE XIV\line Le cinquanti\'e8me tigre du capitaine Hod.{\*\bkmkend _Toc98017391} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n\rquote avaient plus rien \'e0 craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s\rquote \'e9taient attach\'e9s \'e0 sa fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait form\'e9 + une redoutable bande dans cette partie du Bundelkund. +\par +\par Au bruit de l\rquote explosion, les soldats du poste de Jubbulpore \'e9taient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussit\'f4t pris la fuite. +\par +\par Le colonel Munro se fit reconna\'eetre. Une demi-heure apr\'e8s, tous arrivaient \'e0 la station, o\'f9 ils trouv\'e8rent abondamment ce qui leur manquait, et particuli\'e8rement les vivres, dont ils avaient le plus pressant besoin. +\par +\par Lady Munro fut log\'e9e dans un confortable h\'f4tel, en attendant le moment de la conduire \'e0 Bombay. L\'e0, sir Edward Munro esp\'e9rait rendre la vie de l\rquote \'e2me \'e0 + celle qui ne vivait plus que de la vie du corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu\rquote elle n\rquote aurait pas recouvr\'e9 la raison\~! +\par +\par \'c0 vrai dire, aucun de ses amis ne se r\'e9signait \'e0 d\'e9sesp\'e9rer de la prochaine gu\'e9rison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance un \'e9v\'e9nement qui seul pouvait profond\'e9ment modifier l\rquote existence du colonel. +\par +\par Il fut convenu que, d\'e8s le lendemain, on partirait pour Bombay. Le premier train ram\'e8nerait tous les h\'f4tes de Steam-House vers la capitale de l\rquote Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire locomotive qui les emporterait \'e0 + toute vitesse, et non plus l\rquote infatigable G\'e9ant d\rquote Acier, dont il ne restait maintenant que des d\'e9bris informes. +\par +\par Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son cr\'e9ateur ing\'e9nieux, ni aucun des membres de l\rquote exp\'e9dition, ne devaient jamais oublier ce \'ab\~fid\'e8le animal\~\'bb, auquel ils avaient fini par accorder une vie r\'e9 +elle. Longtemps le bruit de l\rquote explosion qui l\rquote avait an\'e9anti retentirait dans leur souvenir. Aussi ne s\rquote \'e9tonnera-t-on pas qu\rquote avant de quitter Jubbulpore, Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Go\'fb +mi, eussent voulu retourner sur le th\'e9\'e2tre de la catastrophe. +\par +\par Il n\rquote y avait \'e9videmment plus rien \'e0 craindre de la bande des Dacoits. Toutefois, par surcro\'eet de pr\'e9caution, lorsque l\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons arriv\'e8rent au poste des Vindhyas, un d\'e9tachement de soldats se joignit +\'e0 eux, et vers onze heures, ils atteignaient l\rquote entr\'e9e du d\'e9fil\'e9. +\par +\par Tout d\rquote abord, ils trouv\'e8rent, \'e9pars sur le sol, cinq ou six cadavres mutil\'e9s. C\rquote \'e9taient ceux des assaillants, qui s\rquote \'e9taient jet\'e9s sur le G\'e9ant d\rquote Acier, afin de d\'e9gager Nana Sahib. +\par +\par Mais c\rquote \'e9tait tout. Du reste de la bande, il n\rquote y avait plus trace. Au lieu de retourner \'e0 leur repaire de Ripore, maintenant connu, les derniers fid\'e8les de Nana Sahib avaient d\'fb se disperser dans la vall\'e9e de la Nerbudda. + +\par +\par Quant au G\'e9ant d\rquote Acier, il \'e9tait enti\'e8rement d\'e9truit par l\rquote explosion de la chaudi\'e8re. L\rquote une de ses larges pattes avait \'e9t\'e9 rejet\'e9e \'e0 une grande distance. Une partie de sa trompe, lanc\'e9e contre le talus, s +\rquote y \'e9tait enfonc\'e9e et ressortait comme un bras gigantesque. Partout des t\'f4les gondol\'e9es, des \'e9crous, des boulons, des grilles, des d\'e9bris de cylindre, des articulations de bielles. Au moment de l\rquote +explosion, lorsque les soupapes charg\'e9es ne pouvaient plus lui offrir d\rquote issue, la tension de la vapeur avait du \'eatre effroyable et d\'e9passer peut-\'eatre vingt atmosph\'e8res. +\par +\par Et maintenant, de l\rquote \'e9l\'e9phant artificiel dont les h\'f4tes de Steam-House se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la superstitieuse admiration des Indous, du chef-d\rquote \'9cuvre m\'e9canique de l\rquote ing\'e9 +nieur Banks, de ce r\'eave r\'e9alis\'e9 du fantaisiste rajah de Bouthan, il ne restait plus rien qu\rquote une carcasse m\'e9connaissable et sans valeur\~! +\par +\par \'ab\~Pauvre b\'eate\~! ne put s\rquote emp\'eacher de s\rquote \'e9crier le capitaine Hod, devant le cadavre de son cher G\'e9ant d\rquote Acier. +\par +\par \endash \~On pourra en fabriquer un autre\'85 un autre, qui sera plus puissant encore\~! dit Banks. +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit le capitaine, en laissant \'e9chapper un gros soupir, mais ce ne sera plus lui\~!\~\'bb +\par +\par Pendant qu\rquote ils se livraient \'e0 ces investigations, l\rquote ing\'e9nieur et ses compagnons eurent la pens\'e9e de rechercher s\rquote ils ne trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. \'c0 d\'e9faut de la figure du nabab, facile \'e0 reconna +\'eetre, celle de ses mains \'e0 laquelle il manquait un doigt leur e\'fbt suffi pour constater l\rquote identit\'e9. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve incontestable de la mort de celui qu\rquote +on ne pouvait plus confondre avec Balao Rao, son fr\'e8re. +\par +\par Mais aucun des d\'e9bris sanglants, qui jonchaient le sol, ne semblait avoir appartenu \'e0 celui qui fut Nana Sahib. Ses fanatiques avaient-ils emport\'e9 jusqu\rquote au dernier vestige de ses reliques\~? Cela \'e9tait plus que probable. +\par +\par Il devait n\'e9anmoins en r\'e9sulter ceci\~: c\rquote est que, puisqu\rquote il n\rquote y avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la l\'e9gende allait reprendre ses droits\~; c\rquote est que, dans l\rquote esprit des populations de l +\rquote Inde centrale, l\rquote insaisissable nabab passerait toujours pour vivant, en attendant que l\rquote on fit un dieu immortel de l\rquote ancien chef des Cipayes. +\par +\par Mais, pour Banks et les siens, il n\rquote \'e9tait pas admissible que Nana Sahib e\'fbt pu survivre \'e0 l\rquote explosion. +\par +\par Ils revinrent \'e0 la station, non sans que le capitaine Hod e\'fbt ramass\'e9 un morceau d\rquote une des d\'e9fenses du G\'e9ant d\rquote Acier, \endash \~pr\'e9cieux d\'e9bris, dont il voulait faire un souvenir. +\par +\par Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon mis \'e0 la disposition du colonel Munro et de son personnel. Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Gh\'e2tes occidentales, ces Andes indoues, qui se d\'e9 +veloppent sur une longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d\rquote \'e9paisses for\'eats de banians, de sycomores, de teks, entrem\'eal\'e9s de palmiers, de cocotiers, d\rquote areks, de poivriers, de sandals, de bambous. Quelques heures apr\'e8 +s, le railway les d\'e9posait \'e0 l\rquote \'eele de Bombay, qui, avec les \'eeles Salcette, \'c9l\'e9phanta et autres, forme une magnifique rade et porte \'e0 son extr\'e9mit\'e9 sud-est la capitale de la Pr\'e9sidence. +\par +\par Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, o\'f9 se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des Abyssiniens, des Parsis ou Gu\'e8bres, des Scindes, des Europ\'e9ens de toutes nationalit\'e9s, et m\'eame, \endash \~para\'ee +t-il, \endash \~des Indous. +\par +\par Les m\'e9decins, consult\'e9s sur l\rquote \'e9tat de lady Munro, recommand\'e8rent de la conduire dans une villa des environs, o\'f9 le calme, joint \'e0 leurs soins de tous les jours, au d\'e9vouement incessant de son mari, ne pouvait manquer de pr +oduire un salutaire effet. +\par +\par Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses serviteurs n\rquote avait song\'e9 \'e0 le quitter. Le jour, qui n\rquote \'e9tait pas \'e9loign\'e9, o\'f9 l\rquote on pourrait entrevoir la gu\'e9 +rison de la jeune femme, ils voulaient tous \'eatre l\'e0. +\par +\par Ils eurent enfin cette joie. Peu \'e0 peu lady Munro revint \'e0 la raison. Ce charmant esprit se reprit \'e0 penser. De ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas m\'eame le souvenir. +\par +\par \'ab\~Laurence\~! Laurence\~!\~\'bb s\rquote \'e9tait \'e9cri\'e9 le colonel, et lady Munro, le reconnaissant enfin \'e9tait tomb\'e9e dans ses bras. +\par +\par Une semaine plus tard, les h\'f4tes de Steam-House \'e9taient r\'e9unis dans le bungalow de Calcutta. L\'e0 allait recommencer une existence bien diff\'e9rente de celle qui avait empli jusqu\rquote alors la riche habitation. + Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui laisseraient, le capitaine Hod les cong\'e9s dont il pourrait disposer. Quant \'e0 Mac Neil et Go\'fbmi, ils \'e9taient de la maison et ne devaient jamais se s\'e9parer du colonel Munro. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque, Maucler fut oblig\'e9 de quitter Calcutta pour revenir en Europe. Il le fit en m\'eame temps que le capitaine Hod, dont le cong\'e9 \'e9tait expir\'e9 et que le d\'e9vou\'e9 Fox allait suivre aux cantonnements militaires de Madras. + +\par +\par \'ab\~Adieu\~! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de penser que vous n\rquote avez rien \'e0 regretter de votre voyage \'e0 travers l\rquote Inde septentrionale, si ce n\rquote est peut-\'eatre de n\rquote avoir pas tu\'e9 + votre cinquanti\'e8me tigre. +\par +\par \endash \~Mais il est tu\'e9, mon colonel. +\par +\par \endash \~Comment\~! Il est tu\'e9\~? +\par +\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit le capitaine Hod avec un geste superbe. Quarante-neuf tigres et\'85 K\'e2lagani\'85 cela ne fait-il pas mes cinquante\~?\~\'bb +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN DE LA DEUXI\'c8ME ET DERNI\'c8RE PARTIE +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of La maison \'e0 vapeur, by Jules Verne +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON \'c0 VAPEUR *** +\par +\par ***** This file should be named 14810-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14810-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/4/8/1/14810/ +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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Redistribution is +\par subject to the trademark license, especially commercial +\par redistribution. +\par +\par +\par +\par *** START: FULL LICENSE *** +\par +\par THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +\par PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK +\par +\par To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +\par distribution of electronic works, by using or distributing this work +\par (or any other work associated in any way with the phrase "Project +\par Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect +\par Gutenberg-tm License (available with this file or online at +\par https://gutenberg.org/license). +\par +\par +\par Section 1. General Terms of Use and Redi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tributing Project Gutenberg-tm +\par electronic works +\par +\par 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +\par electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +\par and accept all the terms of this license and intellectual property +\par (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +\par the terms of this agreement, you must cease using and return or d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 stroy +\par all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your posse}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 sion. +\par If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +\par Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +\par terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +\par entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +\par +\par 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. 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Unless you have removed all references to Project Gutenberg: +\par +\par 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immed}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ate +\par access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prom}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 nently +\par whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +\par phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +\par Gutenberg" is associated) is accessed, di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 played, performed, viewed, +\par copied or distributed: +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par 1.E.2. 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LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +\par of Replacement or Refund" described in par}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 graph 1.F.3, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +\par Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +\par Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +\par liability to you for damages, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal +\par fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +\par LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +\par PROVIDED IN PARAGRAPH F3. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other +\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. 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