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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Jangada + Huit cent lieues sur l'Amazone + +Author: Jules Verne + +Release Date: January 25, 2005 [EBook #14806] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + +LA JANGADA + +Huit cent lieues sur l'Amazone + +(1881) + + +Table des matières + +PREMIER ÉPISODE +CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS +CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ +CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL +CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS +CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE +CHAPITRE SIXIÈME TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE +CHAPITRE SEPTIÈME EN SUIVANT UNE LIANE +CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA +CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN +CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS +CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE +CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE +CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS +CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE +CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS +CHAPITRE SEIZIÈME EGA +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE +CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE +CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES +DEUXIÈME ÉPISODE +CHAPITRE PREMIER MANAO +CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS +CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ +CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES +CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES +CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP +CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS +CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES +CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES +CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON +CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI +CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT +CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES +CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD +CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS +CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT +CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO +CHAPITRE VINGTIÈME LE BAS-AMAZONE + + + + +PREMIER ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +UN CAPITAINE DES BOIS + +_«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»_ + +L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre +assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques +instants pensif, après l'avoir attentivement relu. + +Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas +même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des +années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces +hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre. + +Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies? +Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces +langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes: +ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils +présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur +ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le +coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme +de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux +tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances +de la plus haute gravité. + +L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple +capitaine des bois. + +Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato», +les agents employés à la recherche des nègres marrons. + +C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées +anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de +quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore +avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées. +Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits +naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir, +et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que +la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer. + +En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,-- +il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des +capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons +d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation +générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà +les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour +n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel +tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un +seul esclave parmi ses dix millions d'habitants. + +En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à +disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les +bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient +sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les +profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des +bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement +composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime, +il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne +devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très +probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu +recommandable milice des «capitães do mato». + +Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un +Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un +blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction +que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait +voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant +dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où +la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les +mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce +n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité +personnelle. + +En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil. + +Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques +jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se +développe le cours du Haut-Amazone. + +Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur +qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient +pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une +santé de fer. + +De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la +démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des +tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus +sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec, +des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas +encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt +se contracter sous l'influence des passions mauvaises. + +Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois. +Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il +portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur +ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige +d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce +costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce +qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient +la poitrine. + +Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident +qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où +il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de +ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs. +Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement, +un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de +chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était +muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à +la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les +forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à +craindre. + +En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier +fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel +ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois +du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En +effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri +prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement +comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les +branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale, +serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;-- +ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de +laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la +fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne +peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par +l'éclat de ses beuglements. + +Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la +voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un +arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute +ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de +grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de +l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des +bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier +document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à +chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le +sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui, +et alors il souriait d'un mauvais sourire. + +Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases +que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt +péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs: + +«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement +écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il +ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de +vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!» + +Et regardant le document d'un oeil avide: + +«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette +dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son +prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle +donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de +s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le +nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens +véritable échapperait encore!» + +Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement. + +«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait +cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au +Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne +rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document +m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines +de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à +réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!» + +Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se +refermaient déjà sur des rouleaux d'or. + +Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours. + +«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas +les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de +l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir +quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors, +comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en +montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le +toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!» + +Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile: + +«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il +saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et +lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les +lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux, +de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah! +mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce +document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je +trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache +depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il +faisait ma fortune!» + +Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après +l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre, +qui lui servait aussi de porte-monnaie. + +En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet +étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût +passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies +d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis +de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars +vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le +double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, +et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme +ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très +embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise. + +Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir +abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il +exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin +de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire +péruvien. + +À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses +pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour +son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa +nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de +bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il +achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour +l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin. + +Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le +couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le +replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, +crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de +lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était +étendu. + +C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher! + +Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la +bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge +aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui +portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de +deux milles. + +Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se +guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil +au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter +l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune +ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et +quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le +lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un +fourré, en pleine forêt. + +Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de +confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la +matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir +se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le +mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur +l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le +sommeil. + +Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans +s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il +avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte +liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie +surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la +fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion. + +Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il +portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue +généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus +particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone. +C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc +doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le +capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé, +croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia. + +Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita +la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu +près vide. + +«À renouveler!» dit-il simplement. + +Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac +âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet +antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la +vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des +solanées. + +Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier +choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès +n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il +battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse, +connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains +hyménoptères, et il alluma sa pipe. + +À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui +échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans +une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +VOLEUR ET VOLÉ + +Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se +fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers, +comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant +certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde +contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de +l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais +ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put +arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été +aperçu. + +Ce n'était point un homme, c'était un «guariba». + +De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du +Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à +poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur +face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original. +D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du +«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche +le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se +signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble +aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a +pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution. +En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse +pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette +situation et hors d'état de se défendre. + +Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de +grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient +faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol +qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la +forêt. + +Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il +jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa +queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est +pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des +quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont +véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal +possède une parfaite faculté de préhension. + +Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton, +qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme +redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir +l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur +l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança +donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas +de lui. + +Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents +acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une +façon peu rassurante pour le capitaine des bois. + +Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba +des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières +d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard +lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains +animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont +reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en +réserve contre les coureurs des bois. + +En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il +convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il +appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un +Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi +pour le plaisir de le manger. + +Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à +intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier +que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à +dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à +détruire un de ses ennemis naturels. + +Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba +commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement, +retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son +attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un +seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé, +et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait +plus qu'à un fil. + +En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de +l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du +dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper. + +Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans +le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa +fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie. + +Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper +l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe, +avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement +distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des +idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa +l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses +yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. +Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner +les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta. +Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à +sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne +cherchèrent point à l'entamer. + +Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une +nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec +un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit +bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour +jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa +main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une +branche sèche. + +À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens +toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil +à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt +debout. + +En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire. + +«Un guariba!» s'écria-t-il. + +Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit +en état de défense. + +Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant +un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide +gambade, il se glissa sous les arbres. + +«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans +plus de cérémonie!» + +Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas +et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le +narguer, il aperçut son précieux étui. + +«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque +fait pis! Il m'a volé!» + +La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas +pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est +l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte, +irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances. + +«Mille diables!» s'écria-t-il. + +Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui, +Torrès s'élança à la poursuite du guariba. + +Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce +n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les +branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté +aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais +Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa +houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir +l'en frapper. + +Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint +que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le +malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc +d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à +s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre +chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença +dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois +disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à +ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat. + +«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à +bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière +brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement +des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à +t'empoigner!...» + +Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec +une nouvelle ardeur! + +Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun +résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment, +sans ce document, pourrait-il battre monnaie? + +La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du +pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que +par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui. + +Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre +haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses +broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le +guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses +racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il +buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à +moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre. + +Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut +obligé de s'arrêter. + +«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à +travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je +l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes +jambes pourront me porter, et nous verrons!...» + +Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait +cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût +loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout +mouvement à Torrès. + +Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois +racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de +temps en temps tinter l'étui à son oreille. + +Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais +sans lui faire grand mal à cette distance. + +Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à +poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre, +cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette +réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement +vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était +désespérant. + +Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait +venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait +embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse +forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles +des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir. + +Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et, +finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il +allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui, +quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à +tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il +se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort. + +Il se releva donc. + +Le guariba se releva aussi. + +Il fit quelques pas en avant. + +Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de +s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied +d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont +si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone. + +Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un +clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux +premières branches étendues horizontalement à quarante pieds +au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point +où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un +jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants. + +Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en +cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main. +Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de +manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était +vide! + +Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers +l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus +défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper +aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait +d'abandonner pour un autre. + +Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille! + +Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le +guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait +impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de +métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un +Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire +de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un +homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de +plus cruelle sous cette latitude équatoriale. + +Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de +tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine. + +Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de +racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il +donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait +plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui +ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un +mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une +autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas +demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui +lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et +tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour +se mouvoir. + +Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et +revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre. +Oui! un bruit de voix humaines. + +On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté +le capitaine des bois. + +Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré. +En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au +moins à qui il pouvait avoir affaire. + +Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque +tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu. + +Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba +lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès. + +«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est +arrivée à propos!» + +Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré, +lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres. + +C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir, +chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse, +serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À +leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils +étaient de sang portugais. + +Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication +espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue +portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces +forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès. + +Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance +oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été +frappé d'une balle en pleine tête. + +En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte +de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les +chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et +autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux +dans ces forêts. + +Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et +il continua de courir vers le corps du singe. + +Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction, +avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de +quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès. + +Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit. + +«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord +de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant +animal, un grand service!» + +Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui +leur valait ces remerciements. + +Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation. + +«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité, +vous avez tué un voleur! + +Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux, +c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas +moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.» + +Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le +guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore +crispée. + +«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur? + +--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et +ne put retenir un énorme soupir de soulagement. + +«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui +vient de m'être rendu? + +--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne, +répondit le jeune homme. + +--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est +toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito. + +--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que +j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à +monsieur...? + +Benito Garral», répondit Manoel. + +Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour +ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le +jeune homme ajouta obligeamment: + +«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles +d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...? + +Torrès, répondit l'aventurier. + +--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez +hospitalièrement reçu. + +--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par +cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je +crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident +que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut +que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte +descendre jusqu'au Para... + +--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que +nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père +et toute sa famille auront pris le même chemin que vous. + +--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la +frontière brésilienne?... + +--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du +moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?» + +Manoel fit un signe de tête affirmatif. + +«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que +nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon +regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie +néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.» + +Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son +salut et reprirent le chemin de la ferme. + +Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut +perdus de vue: + +«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il +la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage, +Joam Garral!» + +Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant +vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le +plus court, disparut dans l'épaisse forêt. + + + +CHAPITRE TROISIÈME +LA FAMILLE GARRAL + +Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de +l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans +cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon, +et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à +cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne. + +Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces +agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent +dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce +siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique +population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez +loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se +tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont +dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La +race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent +contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, +aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à +laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois +familles de métis. + +Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de +chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le +village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une +esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du +fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il +se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi +cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la +hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes +variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de +lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de +palmiers de la plus élégante espèce. + +À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à +modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient +à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux +envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple +chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un +chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce +village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se +réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la +Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église. + +Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au +village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du +Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant +le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement +où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable. + +C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux +jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois. + +Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de +cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette +ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays, +cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la +bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et +c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait +riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau, +tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la +séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des +bestiaux. + +C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant +l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par +le propriétaire de la fazenda. + +Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle +d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment +fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve. + +Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille +race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa +mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon +travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait +défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il +possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il +se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son +commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne +prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais +étaient-elles quelque peu embarrassées. + +Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors +vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il +était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. +Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la +forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda +pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La +mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait +touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour +quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie +entière. + +Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la +ferme d'Iquitos. + +Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans +fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, +en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la +permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,-- +malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il +voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait +un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque +fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait +dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme +sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à +fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en +mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier. + +Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer +tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un +bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par +jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le +favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la +paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals +qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois +seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle +que le jeune homme devait la désirer. + +Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra +résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes +ses forces. + +Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires +se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone, +s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam +Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à +grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à +l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure +charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi +cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, +des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un +réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de +lianes capricieuses. + +Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes +arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où +demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des +noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de +roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison +forestière. + +Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes, +offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut +une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où +un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent +d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des +bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques +«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des +parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre +exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement +des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, +du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral +à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus +riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction +imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires +du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour. + +Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce +qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son +mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son +exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait +son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre +eux deux. + +Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui +reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à +lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle +l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté +insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, +soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander +en mariage. + +Un grave incident hâta la solution. + +Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement +blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à +la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son +côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en +lui faisant jurer de la prendre pour femme. + +«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que +si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré! + +Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur, +sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous +dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont +vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!» + +Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas +d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite. + +Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous +deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort +de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union. + +Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral +devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de +tous ceux qui composaient le personnel de la ferme. + +La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces +deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son +mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une +fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, +devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de +Joam et Yaquita. + +La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. +Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature +des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère, +l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle +été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem? +Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus +privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement +formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui +réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la +fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle +situation à venir. + +Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison +qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la +donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche +fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait +d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence +vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge +de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la +direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une +éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien +dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui +fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne +lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui +s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces +vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit +se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne +du nom d'homme. + +Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait +fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un +négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que +Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne +tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux +inséparables compagnons. + +Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait +plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait +laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études +furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût +passionné pour cette noble profession, et son intention était +d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait +attiré. + +À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito, +Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était +venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait +l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à +la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui +seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita +comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en +faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près +de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un +lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur. + +En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début +de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans. +Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa +sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute +de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses +cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière, +grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain. +L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens +était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le +caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en +lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La +netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne +devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de +sa personne. + +Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel +tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme +un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu +vaincre. + +Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les +conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas +l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être +heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer +cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif +de constante préoccupation pour sa femme. + +Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où +ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su +résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu +durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type +portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si +naturellement à la dignité de l'âme. + +Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de +toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux. + +Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, +tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus +sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito, +après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda, +d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle; +d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé, +chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes +du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne +pénétrera pas tous les secrets. + +Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille, +brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur +l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle +rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son +frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous. +À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes +serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander +à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»! +Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu +sans quelque partialité. + +Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui +manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux +personnel de la fazenda. + +Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de +soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave +par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la +nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la +fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était +passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du +fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à +Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle +n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve +de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au +service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui +en coulait devant ses yeux. + +Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y +avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille, +et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une +de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une +grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs +maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était +permis dans la maison. + +Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens, +au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la +fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres +encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam +Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En +ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du +Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec +douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu +chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les +plantations étrangères. + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +HÉSITATIONS + +Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille +répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils +étaient vraiment dignes l'un de l'autre. + +Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments +qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert +à Benito. + +«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu +as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir! +Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir +te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!» + +Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à +apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le +coeur des deux jeunes gens. + +Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en +convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais +d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se +pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis +contente!» était sorti de son coeur. + +La réponse précédait presque la question: elle était claire. +Benito n'en demanda pas davantage. + +Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet +d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas +aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage, +ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien +être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce +mariage serait célébré. + +En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du +village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et +Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha, +qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque, +comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait +avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient +à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de +l'état civil n'avait été chargé d'établir. + +Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le +mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le +concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était +sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet. + +«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais +consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous +marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se +transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans +être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi +sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous +conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt +la mienne! Nous approuvez-vous?» + +À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de +Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère +assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce +projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam +Garral. + +Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans +la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari. + +Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande +salle de l'habitation. + +Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un +divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue, +vint se placer près de lui. + +Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa +fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha +ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux +d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et +appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter +la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse +question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était +arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un +jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement +entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam +envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au +littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir, +après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée +ne semblait lui être venue de l'accompagner. + +Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de +la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que +l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie, +il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard. + +Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral +n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille +en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et +pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont +Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois +fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle +avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour +quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de +tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux +reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas +heureux ici?» répondait-il. + +Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont +l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas +insister. + +Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire +valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de +conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son +mari. + +Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel +Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si +légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à +elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de +son enfant, et comment ne le partagerait-il pas? + +Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix +caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude +travailleur: + +«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons +ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous +le sommes, nos enfants et moi. + +De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam. + +Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union +ils trouveront le bonheur...» + +Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir +pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés +ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme. + +«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle. + +Minha?... se marier?... murmurait Joam. + +Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque +objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu +pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille? + +Oui!... Et depuis un an!... + +Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de +sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable +impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu, +ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta +pensif en la regardant. + +Yaquita lui prit la main. + +«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la +pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à +notre fille toutes les conditions du bonheur? + +Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant, +Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand +se ferait-il? ... Prochainement? + +--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam. + +--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?» + +Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question +qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une +hésitation bien compréhensible. + +«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien! +J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une +proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois +déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille +et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que +nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux +qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire +notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela +pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont +réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est +pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant +distraire quelques semaines de tes travaux!» + +Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir +dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse. +Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari: +c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce +qu'elle avait à dire. + +«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus +dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va +nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura +causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si +prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner +jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que +nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer +auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que +Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se +marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta +mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!» + +Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement +qu'il ne put réprimer. + +«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito +et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à +descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du +littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation +serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je +pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde +mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais +moins étrangère aux actes de sa vie!» + +Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la +regarda longuement, sans rien répondre encore. + +Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire +une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait +devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses +affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques +semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son +intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la +fazenda! Et cependant il hésitait toujours! + +Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et +elle la serrait plus tendrement. + +«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de +céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens +de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus +cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près +de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce +bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que +nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos. +Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la +situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec +les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où +doit s'écouler la plus grande partie de son existence!» + +Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans +ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir +avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation +contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme +sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat +secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se +reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas, +elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui +coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus +jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison +de ce refus inexplicable. + +Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était +allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter +un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, +où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt +ans. + +Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait +pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de +s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont +cessé. + +«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est +nécessaire! Quand veux-tu que nous partions? + +Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour +moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui +vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur. +En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la +porte de l'habitation. + +Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil, +presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre. + +«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons +tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une +parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. +«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se +célèbre le mariage? + +--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la +fixerons à Bélem! + +--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha, +comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous +allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son +parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!» + +Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol, +s'adressant à son frère et à Manoel: + +«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres, +toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin +magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout +voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!» + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +L'AMAZONE + +«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain +Benito à Manoel Valdez. + +Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite +méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces +molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes, +allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan +Atlantique. + +«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus +considérable! répondit Manoel. + +--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une +grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de +la côte, fait encore dériver les navires! + +--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente +degrés en latitude! + +--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins +de vingt-cinq degrés! + +--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette +vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui +s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la +déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon! + +--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille +tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, +venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents +sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne +sont que de simples ruisseaux! + +--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots, +fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles +seules la monnaie d'un royaume! + +--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des +lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la +Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis! + +--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas +dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de +mètres cubes d'eau à l'heure! + +--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques, +et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique, +comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par +son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique! + +--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île, +Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de +tour!... + +--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en +soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une +«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets +des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la +brise! + +--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que +les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille +kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison! + +--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et +sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers +tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza, +de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à +l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne +nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable +fût complet! + +--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique +qui soit au monde!» + +Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de +l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet +Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des +chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, +la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, +française, hollandaise et brésilienne! + +Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les +lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du +globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations. +Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance! +L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur, +la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité. + +Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît +au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et +qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième +et douzième degrés de latitude sud. + +À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des +montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le +véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du +Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais +repoussée. + +À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le +nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se +dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important +tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires +colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt +Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais +francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio +Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou +Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve +encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de +Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû +aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont +les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il +existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio +Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve. + +Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un +magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune +sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu +rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux. +Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il +oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon +intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels +il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa +source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt, +il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours. + +Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand +nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le +Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le +Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le +Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission +de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré +qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à +deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux +peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux +cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite +enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir +promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de +Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se +termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de +nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est +d'Arica. + +Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos. +En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits +des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les +contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens +allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de +l'Amazone. + +Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays +du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés +au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une +qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le +Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi +qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone +coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique +méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents +généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de +hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, +mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine +tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques +peuvent librement parcourir. + +Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue +insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le +centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un +souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une +évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne +s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle +rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et +même des plus délicieux». + +Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu +constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de +vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais +au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une +moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés +seulement. + +Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que +le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées +de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles. + +La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible +aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique. + +Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles +l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui +est déjà l'un des plus beaux de la terre. + +Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone +ne soit pas connu! + +Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères +Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve +en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après +dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit +merveilleux, il atteignait son embouchure. + +En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone +jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues. + +En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à +l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des +Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son +confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31 +juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite +de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de +fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--, +visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait +devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des +résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était +établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque +certain qu'il communiquait avec l'Orénoque. + +Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient +les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon +jusqu'au rio Napo. + +Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité +en lui-même et dans tous ses principaux affluents. + +En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le +lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien +Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop +fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à +1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et +enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve, +remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des +principaux tributaires. + +Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement +brésilien est celui-ci: + +Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière +entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de +l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et, +afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil +traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les +voies fluviales dans le bassin de l'Amazone. + +Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement +installés, qui correspondent directement avec Liverpool, +desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres +remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le +Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou +et de la Bolivie. + +On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans +tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde. + +Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès +ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races +indigènes. + +Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà +disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le +Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas +l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et +les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit +nombre, dans les forêts du Japura! + +Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y +a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du +Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des +débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le +Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des +anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les +bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et +d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations +différentes. + +C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race +anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant +les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique. +Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la +colonisation française. + +Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de +communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le +voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, +surtout dans les conditions où il allait se faire. + +De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis +regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds: + +«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu +le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court! + +--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque +Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!» + + + +CHAPITRE SIXIÈME +TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE + +La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet +sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes. +Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de +quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être +accompagnés d'une partie du personnel de la ferme. + +Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam +Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À +partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut +un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du +voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive +satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral +réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il +était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva +l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante +atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes. + +Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ +allaient être bien remplies. + +Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de +l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à +vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve +et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait +que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, +les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements +littoraux. + +Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un +tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant, +lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze +rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de +marchandises; des «égariteas», grossièrement construites, +largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un +toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur +laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de +radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et +supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à +l'Indien et à sa famille. + +Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille +de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre +transport de gens et d'objets de commerce. + +Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas», +jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de +voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues +pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas», +mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un +roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles +carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire +par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut +d'un gaillard d'avant. + +Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du +moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé +à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de +marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu +importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai. +Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait +rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le +jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et +pour cause. + +Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de +transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener +un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve +dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité. + +Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui +se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce +qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs, +dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases. + +L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son +exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont, +pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du +Sud-Amérique. + +Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois, +riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très +propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie, +de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices +considérables. + +En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits +des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que +ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral, +jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il +un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers, +poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous +la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du +fleuve et la direction des courants. + +En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait +les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il +comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire +commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le +commencement de juin était l'époque favorable pour le départ, +puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin, +allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre. + +Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car +le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il +s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt, +située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un +angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,-- +tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à +laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot. + +Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre +embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas +accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa +famille, son personnel et sa cargaison. + +«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains, +lorsqu'elle avait connu le projet de son père. + +--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous +atteindrons Bélem sans danger ni fatigue! + +--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts +de la rive, ajouta Benito. + +--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne +conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus +rapide pour descendre l'Amazone?» + +Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du +jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir +alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda. +«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et +prête à dériver. + +--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage», +répondit l'intendant. + +Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et +de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai, +firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens, +peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en +voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence, +tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais +il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur +les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de +l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt +ne devait pas même laisser un vide appréciable. + +L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de +Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des +broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui +l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient +armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut +s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames, +un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds, +solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes +manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le +sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et +ouvert de larges trouées au plus profond des futaies. + +Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la +ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de +cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se +montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur +tour. + +Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient +d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en +agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les +fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être +consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt +condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et +avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il +n'avait peut-être jamais caressé. + +Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque +ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient, +comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces +palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à +leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des +châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix +tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des +«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui +s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce +roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le +fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au +tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces +magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi +des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres +voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où +sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un +violet clair, est spécialement demandé pour les constructions +navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus +particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si +serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de +combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des +«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces +vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des +«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux +naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se +rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de +leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la +tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les +plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc +neigeux. + +Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres +qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait +pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral +n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt +que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau +de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les +jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la +limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les +troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où +seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps +prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles. + +Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et +de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté, +ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de +caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs, +d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la +riche plantation forestière. + +La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous +les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de +flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de +l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada +qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des +équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant. +Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue, +viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines +de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique. + +Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était +entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le +lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée +d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du +radeau. + +Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de +départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût +s'en aller de là où l'on se trouvait si bien. + +«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait +sans cesse Yaquita. + +Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait +invariablement Cybèle. + +De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les +concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles +d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les +mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune +mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle +était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu +gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci +d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle +était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la +séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question. + +Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux +qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de +ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme +il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve. + +Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre +l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, +et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait +l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le +partage fut très inégal, et cela se comprend. + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +EN SUIVANT UNE LIANE + +Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de +prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère +s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui +adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion +dans la campagne. + +Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les +accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite +de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda. + +C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui +sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en +chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir +après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,-- +et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa +maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de +deux à trois lieues n'était pas pour effrayer. + +Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux. +D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il +ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De +l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le +personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre. + +Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers +onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux +jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent +des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous +s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme, +et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils +atteignirent la rive droite de l'Amazone. + +L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères +arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds, +d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert +aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale. + +«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous +faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger +dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et +vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison! + +--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins +maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda +d'Iquitos, et, là-bas comme ici... + +--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes +pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez +pour quelques heures que vous êtes fiancés!... + +--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel. + +--Cependant, si Minha te l'ordonne! + +--Minha ne me l'ordonnera pas! + +--Qui sait? dit Lina en riant. + +--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel. +Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est +rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas +fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son +ami!... + +--Par exemple! s'écria Benito. + +--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la +jeune mulâtresse en battant des mains. + +--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la +jeune fille, qui se rencontrent, se saluent... + +--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha. + +--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune +fille du plus grand sérieux. + +--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère +voulût bien le présenter... + +--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise +idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant +qu'il vous plaira! Soyez-le toujours! + +--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que +les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant +de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue. +«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!» + +cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras. + +Mais Minha n'était pas pressée. + +«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu +voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas +gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te +demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et +même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en +personne, d'oublier... + +--D'oublier?... + +--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère! + +--Quoi! tu me défends?... + +--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces +perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui +volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour +le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si +quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit! + +--Mais... fit Benito. + +--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, +nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous! + +--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en +regardant son ami Manoel. + +--Je le crois bien! répondit le jeune homme. + +--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour +que tu enrages! En route!» + +Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous +ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du +soleil d'arriver jusqu'au sol. + +Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de +l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant +d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a +pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En +outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y +avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles +de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les +nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect +général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette +singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes +parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel +un indigène n'aurait pu se méprendre. + +La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à +travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant, +le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, +lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en +fuite des milliers d'oiseaux. + +Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé, +qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus +beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets +verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels +de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs +variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues +en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent +emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé, +bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des +«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un +assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan +déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou +piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points +pourpres. C'était l'enchantement des yeux. + +Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime +des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato», +l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait +fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il +s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans +les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige, +l'effroi de toute la gent ailée des forêts. + +Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il +n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des +provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille +plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants +de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il +n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez +d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, +pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute +espèce. + +Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille. +En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La +vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante +ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de +singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et +là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois. +En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble +plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au +développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou +plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur +sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein +même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère. + +Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des +cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt +sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de +cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux +ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à +reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, +longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles +«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une +armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou +pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres +vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la +nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements +multicolores! + +«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille. + +--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito, +et voilà comment tu parles de tes richesses! + +--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de +louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de +la main de Dieu et appartiennent à tout le monde! + +--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est +poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces +beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, +adieu la poésie! + +--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille. + +--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.» + +Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son +frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une +véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et +il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups. + +En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez +larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de +l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles +allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de +dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les +grands volatiles qu'ils escortent. + +«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en +remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il +venait instinctivement d'épauler. + +--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de +grands destructeurs de serpents. + +--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce +qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils +vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il +faudrait tout respecter!» + +Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude +épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs +rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et, +certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur +fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café +au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés +des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des +lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à +test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre +des édentés. + +Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un +véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux +qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants, +déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses +affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur +rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à +celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui +est un morceau de roi! + +Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais, +fidèle à son serment, il le laissait au repos. + +Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup +partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un +«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut +être considéré comme un coup de maître dans les annales +cynégétiques. + +Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus +que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars, +indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du +Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près. + +«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très +bien, mais se promener sans but... + +Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir, +c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de +l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est +de leur dire un dernier adieu! + +Ah! une idée!» + +C'était Lina qui parlait ainsi. + +«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito +en secouant la tête. + +--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, +quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but +que tu regrettes qu'elle n'ait pas! + +--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en +suis sûre, répondit la jeune mulâtresse. + +--Quelle est ton idée? demanda Minha. + +--Vous voyez bien cette liane?» + +Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos», +enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, +légères comme des plumes, se referment au moindre bruit. + +«Eh bien? dit Benito. + +--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette +liane jusqu'à son extrémité!... + +--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre +cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis, +rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien, +passer quand même... + +--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha. +Lina est un peu folle! + +--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle, +pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve! + +--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha. +Suivons la liane! + +--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel. + +--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne +parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha +t'attendait au bout! + +Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis! + +Suivons la liane!» + +Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances! + +Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient +à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela +près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du +labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus +profondément. + +C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces +cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur +mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur +n'était pas engagé dans l'affaire. + +Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité, +tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici +sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque +châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces +palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été +justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail +mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus, +capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont +on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil; +c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le +caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin, +élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives +de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à +fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies +blanchâtres. + +Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse +bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le +retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites. + +«Là! là! disait Lina, je l'aperçois! + +--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une +liane d'une autre espèce! + +--Mais non! Lina a raison, disait Benito. + +--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là, +discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles +personne ne voulait céder. + +Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les +arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en +relever la véritable direction. + +Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de +touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des +bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées +à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des +«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les +pattes d'un jeune chat! + +Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle +difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des +heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses, +des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de +bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches, +sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui +était grenadille, brindille, vigne folle et sarments! + +Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme +on reprenait la promenade un instant interrompue! + +Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient +ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre +leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne +cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les +singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le +chemin. + +Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une +trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une +haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se +déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait +la roche. + +Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre, +qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des +tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de +Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa +civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones +torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du +cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une +extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans +la forêt. + +«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel. + +--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint +le bout de la liane! + +--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de +songer au retour! + +--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina. + +--Toujours! toujours!» ajouta Benito. + +Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt, +qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus +facilement. + +En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers +le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre, +puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de +remonter ensuite. + +Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit +affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de +lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de +branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux +filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à +l'autre. + +Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier +vacillant de cette passerelle végétale. + +Manoel voulut retenir la jeune fille. + +«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui +plaît, mais nous l'attendrons ici! + +Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez +pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous +découvrirons son extrémité!» + +Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment +derrière Benito. + +«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il +faut bien les suivre!» + +Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus +du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le +dôme des grands arbres. + +Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant +l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous +s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison. + +«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la +jeune fille. + +--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer +qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu +dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes +secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel. + +--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher +qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de +le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux +jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place. +Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer +vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté. + +Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux! + +Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane, +souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant, +et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore +dans les dernières convulsions de l'agonie. + +Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son +couteau de chasse il avait tranché le cipo. + +Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui +donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop +tard. + +«Le pauvre homme! murmurait Minha. + +--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire +encore! Son coeur bat! Il faut le sauver! + +--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était +temps d'arriver!» + +Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez +mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert. + +À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un +bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de +tortue, se rattachait par une fibre. + +«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce +qui a pu le pousser à cela!» + +Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le +pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux, +si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre. + +«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito. + +--Un ex-pendu, à ce que je vois! + +--Mais, votre nom?... + +--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la +main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si +j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous +accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un +barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!... + +--Et comment avez-vous pu songer?... + +--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant +Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si +les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays +à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas +fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!» + +Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure +qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai. +C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du +Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les +Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens, +Indiennes, qui les apprécient fort. + +Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas +mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un +instant perdu la tête... et on sait le reste. + +«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la +fazenda d'Iquitos. + +--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez +dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre! + +--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre +promenade! dit Lina. + +--Je le crois bien! répondit la jeune fille. + +--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous +finirions par trouver un homme au bout de notre cipo! + +--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!» +répondit Fragoso. + +Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui +s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée +qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le +chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à +n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste +besogne! + + + +CHAPITRE HUITIÈME +LA JANGADA + +Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers +revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les +arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève. + +Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les +Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui +est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction +maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants +ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des +bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et +pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces +énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une +scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main +adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle. + +Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans +le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder +autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été +symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait +encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. +C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que +l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment +serait venu de la conduire à destination. + +Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense +cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier +phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_. + +Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande +artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, +l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au +sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des +territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont +soumis à des climats très différents. + +L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis +le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de +l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles +sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes +conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours. + +De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies +tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en +septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au +contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents +de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux +qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette +alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son +maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en +octobre. + +C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce +phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la +jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du +fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de +l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le +minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au +fazender toute facilité pour agir. + +La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les +troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de +leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En +effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la +densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de +l'eau. + +Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs +juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils +furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la +solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient +l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre. +Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier, +très abondant sur les rives du fleuve, est universellement +employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, +se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un +article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde. + +Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer +les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la +jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il +y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans +peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait +mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de +soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout +entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone. + +Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis +sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent +terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, +fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce +brave Fragoso. + +Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle +situation à la fazenda. + +Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le +barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait +offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, +lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et +arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, +et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre +utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très +intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux +mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire +bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties +joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous. + +Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir +contracté la plus grosse dette. + +«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il +sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment, +c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas +toujours un pauvre diable de barbier au bout! + +--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et +je vous assure que vous ne me devez rien! + +--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la +prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma +reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma +vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par +nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de +mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de +pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, +et vous aurez beau dire...» + +La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au +fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse +d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point +insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très +franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas +d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la +vieille Cybèle et de biens d'autres. + +Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut +décidé que son installation serait aussi complète et aussi +confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs +mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune +fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui +devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il +fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le +pilote auquel serait confiée la direction de la jangada. + +Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service +du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des +tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui +l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il +n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras +nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à +maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives. + +Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à +l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir +cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres +devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina +et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à +Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la +moins confortablement disposée. + +Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches +imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait +les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres +latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le +devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle +commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie +antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de +sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, +qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à +l'intérieur une température moyenne. + +Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les +plans de Joam Garral, Minha intervint. + +«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par +tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre +fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma +mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la +fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu +n'as pas quitté Iquitos! + +--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce +triste sourire qui lui revenait quelquefois. + +--Ce sera charmant! + +--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille! + +--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut +pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le +nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années +d'absence! + +--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si +nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton +mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!» + +À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre +volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin +d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et +de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les +choses. + +Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda +trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les +renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de +l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes, +étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier +d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans +la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la +collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes +présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la +planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient +sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures, +faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis», +qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des +plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne. +Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement +tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs +moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie +roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres. +Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers, +matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et +fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de +l'Amazone. + +Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis +riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus +précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi +de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, +qui parlent sans rien dire! + +En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et +c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût +pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau +bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle +descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait +pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à +elle. + +Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins +les yeux au dehors qu'au dedans. + +En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût +et d'imagination. + +La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement +jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis +d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, +que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies +sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus +n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante! +Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de +pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments +enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur +les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait +suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la +fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces +parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle +s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les +saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort +et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus +rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un +énorme buisson en fleur. + +Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur, +l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la +jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours +fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne. + +En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina +furent contentes, il est inutile d'y insister. + +«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des +arbres sur la jangada! + +Oh! des arbres! répondit Minha. + +--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre +sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils +prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de +climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement +sous le même parallèle! + +--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie +pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles +et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs +bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour +aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique? +Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un +jardin flottant? + +--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne +doutait de rien. + +--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses +oiseaux, ses singes!... + +--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito. + +--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel. + +--Et même ses anthropophages! + +--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant +l'alerte barbier remonter la berge. + +--Chercher la forêt! répondit Fragoso. + +--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a +offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle +en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai +qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +LE SOIR DU 5 JUIN + +Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral +s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui +comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les +provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées. + +Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet +arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont +les habitants des contrées intertropicales font leur principale +nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient +par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique +dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique +du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut +préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on +réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes +façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des +indigènes. + +Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de +cette utile production, qui était réservée à l'alimentation +générale. + +Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de +moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles +consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons +«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on +comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques +Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas-- +et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les +forêts riveraines de l'Amazone. + +Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation +quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler +écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin, +d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois +comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des +esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités +considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à +prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de +bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou +petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si +grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits +du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et +des serviteurs. + +Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être +pratiquées d'une façon régulière. + +Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce +que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du +Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que +distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil, +sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de +l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du +bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du +«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la +couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée +d'eau, donne un breuvage excellent. + +Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin +violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les +Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en +trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui +seraient vides, sans doute, en arrivant au Para. + +Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à +Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques +centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, +rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique +du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines +dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une +eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju +national. + +Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se +contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de +l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, +c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé +de toute l'Amérique centrale. + +Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation +principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout +formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs +serviteurs personnels. + +Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les +baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce +personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la +fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer +sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, +il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à +la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, +il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du +Haut-Amazone. + +Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets, +sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était +supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à +travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs +suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on +comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et +enfants, seraient logés comme ils le sont à terre. + +Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs +ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils +étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une +seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, +accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu +s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui +convenait mieux à la vie des noirs. + +Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les +marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps +que le produit de ses forêts. + +Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la +riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle +eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire. + +En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la +partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de +ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada +emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette +smilacée qui forme une branche importante du commerce +d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus +en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se +montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la +récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de +«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; +sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, +ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et +une certaine quantité de bois précieux complétaient cette +cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du +Para. + +Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs +embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre +de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand +nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines +de l'Amazone? + +C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont +point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait +sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des +rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches +se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu +le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des +échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, +de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais +ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par +groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga +était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces +coureurs de bois. + +En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des +villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert +que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se +colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait +donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir. + +Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que +de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui +achevaient de lui donner un très pittoresque aspect. + +À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à +l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En +effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire +usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune +action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été +manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen +de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, +qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait +sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle +pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait +de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, +deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient +de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se +bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du +courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques +qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa +place était et devait être à l'avant. + +Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine +--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre +personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre +Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos. + +Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû +saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un +vieux prêtre qu'elle vénérait. + +Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme +de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être +charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les +représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des +vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands +missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu +des régions les plus sauvages du monde. + +Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la +Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait +de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui +qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis +recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les +avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux +aussi, la bénédiction nuptiale. + +L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son +laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. +Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus +jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses +jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux +serviteurs de Dieu. + +Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de +descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne? +On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et, +arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce +jeune couple, Minha et Manoel. + +Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait +s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui +faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel +soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre +confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi +bien logé dans son modeste presbytère. + +Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il +lui fallait aussi la chapelle. + +La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada, +et un petit clocher la surmontait. + +Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le +personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam +Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le +padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre +église d'Iquitos. + +Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout +le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le +fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et +observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. + +Tout était prêt à la date du 5 juin. + +Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans, +très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à +boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à +plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de +bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir. + +Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y +voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, +tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi +ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de +cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue. + +La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis +plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve +s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le +maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève +de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de +bois. + +Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur +possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de +l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque +émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause +inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour +déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail +eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se +serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se +retrouver dans des conditions identiques. + +Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada +étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une +centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte +d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, +Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et +quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. + +Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il +descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points +de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de +les atteindre. + +«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous +emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel +devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!» + +Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une +nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures +nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, +était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne +pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à +flotter. + +Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des +environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était +venue assister à cet intéressant spectacle. + +On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans +cette foule impressionnée. + +Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur +à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève +disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide. + +Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme +charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle +ne fût entièrement soulevée et détachée du fond. + +Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers +craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait +peu à peu les troncs de leur lit de sable. + +Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada +flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du +fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement +se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la +bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les +destinées sont entre les mains de Dieu! + + + +CHAPITRE DIXIÈME +D'IQUITOS À PEVAS + +Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs +adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à +la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses +passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--, +et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, +de sa maison. + +Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à +l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes, +se tinrent à leur poste de manoeuvre. + +Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération +du démarrage. + +Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes +s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne +tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle +laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta. + +Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit +cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait +l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de +l'avenir. + +Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du +soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui +viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là, +après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento. +Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût +ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée; +mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui +eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer +aux bénéfices d'un pareil moteur. + +Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai +dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne +peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre +Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand +cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre +par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont +l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée. + +Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau +moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par +vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore +à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on +l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres. + +Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait +naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la +vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en +tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, +les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds +qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement +perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se +diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq +kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. + +La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, +d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots +d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une +flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant +d'obstacles à une rapide navigation. + +L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière +une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées +roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan +très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon. + +La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les +nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine +depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa. + +Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en +puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de +cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient +simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans +l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir. + +Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de +mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait +des apprêts du déjeuner. + +Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en +compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille +s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de +l'habitation. + +«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable +manière de voyager? + +--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est +véritablement voyager avec tout son chez soi! + +--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des +centaines de milles! + +--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris +passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous +sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du +fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la +dérive? Seulement... + +--Seulement?... répéta le padre Passanha. + +--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos +propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les +îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière! + +--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous +de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas +de te gronder devant Manoel. + +--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il +faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est +beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses +défauts. + +--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la +permission pour vous rappeler... + +--Quoi donc? + +--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, +et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui +concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très +imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada +dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom! + +--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille. + +--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait +retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées +toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, +eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les +numérotent... + +--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes! +répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système +numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre, +l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième +avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha? + +--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la +jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, +les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se +développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs +feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les +entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine +se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques +viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques +monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles +qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la +nôtre! + +--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit +observer le padre Passanha. + +--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de +sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on +entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de +l'habitation. + +La jeune fille s'en alla, courant et souriant. + +«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre +Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va +s'enfuir avec vous, mon ami! + +--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le +padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il +est encore temps! Elle nous resterait! + +--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi, +l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!» + +Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste, +promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens +eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos. + +Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, +Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios +Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la +droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la +lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa +paisiblement à la surface de l'Amazone. + +Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de +Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à +quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est +maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose +d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de +plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait +peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont +quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou +trois ubas à demi échouées sur ses rives. + +Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la +rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires +inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher +à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi +par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le +fil du courant. + +Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée +île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le +nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par +une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir +arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones. + +Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le +travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en +deux bras avant de tomber dans l'Amazone. + +Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, +allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il +compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale +verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des +mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du +Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une +certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du +Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de +l'Amazone. + +Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils +avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure +flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le +lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes +rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. +Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord. + +On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; +mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le +fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des +témoignages qui manquent encore aujourd'hui. + +Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur +une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui +dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des +bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges +feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine. + +Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait +l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du +fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne +s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement +vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la +dame-jeanne. + +Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces +nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du +cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le +fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était +d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large +pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou +trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito +signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus +que d'incertains vestiges. + +Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada +alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans +que sa charpente subît le moindre attouchement suspect. + +Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam +Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le +côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa +chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne +disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà +l'importance d'un véritable mémoire. + +Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la +direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un +groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir, +soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc +de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était +pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer +au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient +avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, +les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient +même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient +figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito +les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y +opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il +s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou +blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour +Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point +comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant: +c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler, +oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur +les divers marchés du bassin de l'Amazone. + +Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de +l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle +s'amarra à la rive. + +Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito +débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux +chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite +bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de +perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse +excursion. + +À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante +habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec +les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants +en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de +salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le +Bas-Amazone, et leur magasin était vide. + +La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce +petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après +avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses +embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la +droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles. + +Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front, +portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, +des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils +étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent +point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication +avec la jangada. + + + +CHAPITRE ONZIÈME +DE PEVAS À LA FRONTIÈRE + +Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne +présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long +train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. +Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer +latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent +d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à +laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la +jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés. + +Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit +aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par +les produits de la pêche. + +En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des +«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et +certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au +ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On +recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de +petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont +bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment +aventuré dans leurs parages. + +Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien +d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les +fleuves, pendant des heures entières. + +C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze +pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont +la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne +cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux +dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur +queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à +l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de +jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant +d'arcs-en-ciel. + +Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains +hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande +île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au +village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de +l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de +l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique +avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait +escale à la hauteur de la Mission de Cocha. + +C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux +flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail +d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une +figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,-- +dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent +par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent +avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le +bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts +amazoniennes, allaient à peu près nus. + +La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, +qui voulut rendre visite au padre Passanha. + +Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit +même de s'asseoir à la table de la famille. + +Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à +la cuisinière indienne. + +Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le +plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de +farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de +tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de +vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid +saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, +réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le +retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce +propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à +un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc +l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques +présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la +Mission. + +Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du +fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus +nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait +aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre +les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes +fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la +jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors +la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez +difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de +Nuestra-Senora-de-Loreto. + +Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur +la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du +Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une +vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement +accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et +d'argile. + +C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires +jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au +nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux +épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table +chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de +bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On +n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de +l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante +sous la main de grands chefs. + +À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou +trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, +du poisson salé et de la salsepareille. + +Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques +ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les +marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un +travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. +Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec +Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien +faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser +quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères. + +Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et +ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres. + +«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les +rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de +Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère +Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la +patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, +l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou +plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici +méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères +gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de +soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge! + +--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à +quoi servent les moustiques? + +--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je +serais très embarrassé pour vous donner une meilleure +explication!» + +Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop +vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito +revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un +millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le +cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils. + +«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces +maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada +deviendra absolument inhabitable! + +Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà +trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer +la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le +fil du courant. + +À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, +entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors +sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de +l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, +pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long +de la grande île de Jahuma. + +Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait +une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les +zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La +lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et +remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces +basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les +étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine +du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à +l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille +milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de +l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. + +Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, +se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les +reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt +ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en +ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait +épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces +«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime +tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau +sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. +Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits +des tropiques!» + +Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» +qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte +de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord +parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; +«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le +cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs +congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui +reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont +la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs. + +Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans +l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait +voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. +La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un +campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au +bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà +plus la force d'en soulever l'étamine. + +À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus +_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois +tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur +tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus +précipités de la petite cloche. + +Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était +restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais +du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam +Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes +gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher. + +«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la +jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau +américain ne se lassait jamais. + +--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en +comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons, +maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a +des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si +merveilleuses descriptions! + +--Un peu fabuleuses! répliqua Benito. + +--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal +de notre Amazone! + +--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler +qu'il a ses légendes! + +--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha. + +--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne +sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je +ne les connais pas! + +--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de +Bélem? répondit en riant la jeune fille. + +--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien! +répondit Manoel. + +--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait +plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, +nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les +eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent +s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque! + +--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal? +demanda Manoel. + +--Hélas non! répondit Lina. + +--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso. + +--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et +redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux +du fleuve les imprudents qui la contemplent? + +--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina. +On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle +disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle! + +--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu +l'apercevras, viens me prévenir. + +--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve? +Jamais, monsieur Benito! + +--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha. + +--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors +Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina. + +--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le +tronc de Manao? + +--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il +paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de +«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le +Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au +Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient +dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte, +rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et +retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un +jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux +s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre +jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le +remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les +amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé! + +--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse. + +--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit +Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de +route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu! + +--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina. + +--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons +dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu +passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire! + +--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille. + +--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre +fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent +bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car +elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais! + +--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les +histoires qui font pleurer! + +--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito. + +--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant! + +--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel. + +--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont +illustré ces rives au XVIIIe siècle. + +--Nous vous écoutons, dit Minha. + +--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux +savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour +mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un +astronome fort distingué nommé Godin des Odonais. + +«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le +Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, +son beau-père et son beau-frère. + +«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là +commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car +en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. + +«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de +l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une +fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille; +mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du +gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre +à madame des Odonais et aux siens. + +«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette +autorisation pût être accordée. + +«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de +remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais, +au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il +ne put mettre son projet à exécution. + +«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame +des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant +l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin +qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même +temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du +Haut-Amazone. + +«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez +bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers +d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit. + +--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais +fait comme elle! + +--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au +sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin +français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière +brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte. + +«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des +affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les +difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les +fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des +quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart +disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui +fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en +voulant porter secours au médecin français. + +«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en +dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à +terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est +réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin +offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu +quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend +plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus. + +«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent +inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut +rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la +route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables! + +«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à +un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de +quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts! + +Oh! la malheureuse femme! dit Lina. + +Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se +trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! +Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La +mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres +mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari! + +«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du +Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la +conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte! + +«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa +route étaient semées de tombes! + +«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a +quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone, +comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son +mari, après dix-neuf années de séparation! + +--Pauvre femme! dit la jeune fille. + +--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le +pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici +devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière! + +--La frontière!» répondit Joam. + +Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il +regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le +courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour +chasser un souvenir. + +«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement +involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et +son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir +jusqu'au bout. + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +FRAGOSO À L'OUVRAGE + +«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue +espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil» +pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De +là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du +Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se +rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure, +l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il +s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil» +lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît +comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil +tropical. + +Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du +XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote +Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y +établirent partiellement, il est resté portugais, et possède +toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. +C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique +méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don +Pedro. + +«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien +qu'il rencontrait au Havre. + +C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit +simplement l'Indien. + +La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le +plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens +firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils +défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier +rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation. + +Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire +Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de +don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal. + +Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire +et le Pérou, son voisin. + +La chose n'était pas facile. + +Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le +Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire +huit degrés plus à l'ouest. + +Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher +l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait +au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de +meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier +l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir +un poste. + +Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des +deux pays passe par le milieu de cette île. + +Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi +qu'il a été dit. + +Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des +Amazones. + +Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant +Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive +gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui +dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive +droite. + +Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de +donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc +s'effectuer que le 27, dans la matinée. + +Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à +Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient +manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la +bourgade. + +On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous +Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, +ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de +l'Amazone et de ses petits affluents. + +Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques +années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est +une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée +que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui +est le véritable commandant de la place. + +Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont +taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet +endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La +demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en +équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent +pas de là au pied d'un grand arbre. + +Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les +villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, +si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne +s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa +sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là +pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à +l'ordre. + +Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, +au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus +et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise +de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons +recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour +d'une place centrale. + +Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga +sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez +largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet +endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre +de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la +fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un +certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques +du Haut-Amazone. + +Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une +station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide +développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs +brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui +le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des +passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou +américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un +mouvement commercial des plus considérables. + +Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien +évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à +Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de +l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette +espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux +de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une +vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, +que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne. + +Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se +prépara à débarquer, afin de visiter la ville. + +Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une +cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et +de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de +possession. + +On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix +à cette visite. + +Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait +déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, +elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol +brésilien. + +Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam +Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici: + +«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à +la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si +hospitalièrement, je vous dois... + +--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam +Garral. Donc, n'insistez pas... + +--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure +de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord +de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais +nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute +probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane... + +--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre +reconnaissance, dit Joam Garral. + +--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que +je lui dois, pas plus qu'à vous. + +--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos +adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga? + +--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de +vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du +moins, reprendre mon ancien métier. + +--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me +demander, mon ami? + +--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce +que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se +rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas +mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le +savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu +coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur +Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du +Haut-Amazone. + +--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour +les indigènes... + +--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes +surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée +très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque +chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, +ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis +dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,-- +c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort +agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera +formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un +mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de +mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,-- +c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de +Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et +mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait +pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les +Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos +élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà +pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à +ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, +j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à +Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, +si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me +rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise +dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, +croyez-le bien! + +--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais +faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous +en repartirons demain dès l'aube. + +--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de +prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque! + +--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis +pleuvoir dans votre poche! + +Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à +verse sur votre dévoué serviteur!» + +Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement. + +Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La +jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le +débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état, +taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête +du plateau. + +Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un +pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de +l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà +et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis +que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs +femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres +produits de ce mélange de race. + +Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au +contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à +bord de la jangada. + +Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut +pris pour onze heures. + +En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse, +accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du +poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour +l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la +fois chef de la douane et chef militaire. + +Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller +chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était +refusé à le suivre. + +Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au +lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant +à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la +berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de +Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des +soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses +habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser +quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes +moitiés. + +Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et +épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le +meilleur accueil. + +Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux +ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. + +Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé, +reconnu, entouré. + +Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston, +pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants, +à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de +parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du +public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso +avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses +doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui +servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle +grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont +les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, +eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui +suit son maître!» + +Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards, +enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous +leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable +opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur +débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse +humeur. + +Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans +qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils +soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même +aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de +plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part +de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même +crédulité que chez les badauds du monde civilisé. + +Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était +allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de +la place, sorte de boutique servant de cabaret. + +Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là, +pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt +reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et +en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié +liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans +un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce +bassin de l'Amazone. + +Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins +d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau +du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute, +puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes +chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur +qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne +et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero! + +Et les encouragements de l'artiste à la foule! + +«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne +vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont +les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles +d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et +vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!» + +Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de +graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela +emplâtrait comme du ciment. + +Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces +monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous +les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, +cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y +trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni +chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient +point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les +chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! +Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs +naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines +parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de +l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient +envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple +et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné +devant son rival d'outremer! + +Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre +laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--, +de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec +une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se +ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle +incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de +Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de +l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces +indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive +gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui +habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans +les villages du Javary. + +Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la +place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains +de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient +sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient. + +Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur +n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi +dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et +d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de +fer. + +Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces +opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de +liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un +événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre +Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du +Haut-Amazone! + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +TORRÈS + +À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus, +et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit +pour satisfaire la foule des expectants. + +En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute +cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge. + +Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso +attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, +l'examen le satisfit, car il entra dans la loja. + +C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un +assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments +de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux +n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu +longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur. + +«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule +de Fragoso. + +Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés +en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes. + +«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle +rebelle d'une tête mayorunasse. + +Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos +services. + +Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir +«terminé madame»! + +Et ce fut fait en deux coups de fer. + +Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante, +cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune +réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi +reculé. + +Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon +l'habitude de ses collègues: + +«Que désire monsieur? demanda-t-il. + +Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger. + +À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans +l'épaisse chevelure de son client. + +Et aussitôt les ciseaux de faire leur office. + +«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer +sans grande abondance de paroles. + +Je viens des environs d'Iquitos. + +--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu +l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre +nom? + +--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.» + +Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière +mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment, +comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son +opération, puis, enfin: + +«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous +reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus +quelque part? + +--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès. + +--Je me trompe alors!» répondit Fragoso. + +Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après, +Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait +interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il. + +--D'Iquitos à Tabatinga? + +--Oui. + +--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un +digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille. + +--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela, +et si votre fazender voulait me prendre... + +--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve? + +--Précisément. + +--Jusqu'au Para? + +--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire. + +--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il +vous rendrait volontiers ce service. + +--Vous le pensez? + +--Je dirais même que j'en suis sûr. + +--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda +nonchalamment Torrès. + +Joam Garral», répondit Fragoso. + +Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu +cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser +tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause. +«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me +donner passage? + +--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce +qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas +de le faire pour vous, un compatriote! + +--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada? + +--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec +toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure +--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui +font partie du personnel de la fazenda. + +--Il est riche, ce fazender? + +--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois +flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte +constituent toute une fortune! + +--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière +brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès. + +--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le +fiancé de mademoiselle Minha. + +--Ah! il a une fille? dit Torrès. + +--Une charmante fille. + +--Et elle va se marier?... + +--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin +militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous +serons arrivés au terme du voyage. + +--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait +appeler un voyage de fiançailles! + +--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit +Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur +le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la +première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré +à la ferme du Vieux Magalhaës. + +--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est +accompagnée de quelques serviteurs? + +--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis +cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle +Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune +maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et +des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les +lianes...» + +Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute, +et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si +Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client. + +«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier. + +--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent +sur la frontière, il ne peut être question de cela! + +--Cependant, répondit Torrès, je voudrais... + +--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada. + +--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam +Garral de me permettre... + +--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous +l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être +utile en cette circonstance.» + +En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, +après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de +voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions. + +Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux +jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! +s'écria-t-il. + +Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris. + +--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils +m'ont tiré d'un assez grand embarras! + +--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez. + +--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais +pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux +jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me +remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il. + +--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne +mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques +difficultés avec un guariba?... + +--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai +continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière +en même temps que vous! + +--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point +oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon +père? + +--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès. + +--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela +vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos +fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant +de journées de marche d'épargnées! + +--En effet, répondit Torrès. + +--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors +Fragoso. Il va jusqu'à Manao. + +--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la +jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se +fera un devoir de vous y donner passage. + +--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous +remercier d'avance!» + +Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait +l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait +attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y +avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de +cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint +de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne +voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger. + +«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous +suivre jusqu'au port. + +Venez!» répondit Benito. + +Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito +le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les +circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui +demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao. + +«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, +répondit Joam Garral. + +--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main +à son hôte, se retint comme malgré lui. + +--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous +pouvez donc vous installer à bord... + +--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma +personne et rien de plus. + +--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès +prenait possession d'une cabine près de celle du barbier. + +À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait +à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, +non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre +Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du +Haut-Amazone. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +EN DESCENDANT ENCORE + +Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient +larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve. + +Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce +Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, +avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser +soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait +encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que +la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam +Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes +le service qu'il allait lui rendre. + +En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment +d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette +époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore +le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens +de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un +service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était +réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait +dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance +inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada. + +Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait +rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait +se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui +était libre de prendre part à la vie commune si cela lui +convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur +insociable. + +Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne +cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il +se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui +adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse. + +S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, +c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette +idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le +questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur +les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne +le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, +lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il +restait dans sa cabine. + +Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam +Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la +conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé. + +Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque +groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce +tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du +sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît +enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure +environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles +au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même +nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps +la propriété. + +Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler +dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui +se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de +telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. +«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner +ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance. + +Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles +Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont +pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, +le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de +Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures. + +Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et +rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à +l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la +capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que +n'en fit la cuisinière de la jangada. + +C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque +peu à un grand terre-neuve. + +«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont +de la jangada. + +--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection +d'un muséum! ajouta Manoel. + +--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? +demanda Minha. + +--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là +pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et +il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur +le flanc!» + +Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins +grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, +dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues +pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui +peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, +que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il +faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que +le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre +lui-même périt dans cette étreinte». + +Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de +San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses +îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées +d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom +Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, +elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou +petits affluents aux eaux noires. + +La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il +appartient en propre à un certain nombre de tributaires de +l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer +combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la +distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du +fleuve. + +«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, +dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à +le faire d'une manière satisfaisante. + +--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet +d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe +mordorée qui affleurait la jangada. + +--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme +vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant +plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia +qui domine dans toute cette coloration. + +--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants +ne sont pas d'accord! + +--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux +caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car +ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de +préférence pour s'y ébattre. + +--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces +animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé +de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces +eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à +ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches +de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à +l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y +a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à +boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont +sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de +cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans +inconvénient.» + +L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu +avantageusement remplacer les eaux de table si employées en +Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de +l'office. + +Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada +était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par +milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des +écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très +suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens +dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient +arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces +objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces +Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus +du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et +sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le +pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui +sont devenues très habiles dans cette fabrication? + +San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins +de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. +Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être +qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, +et reprise par des missionnaires jésuites. + +Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom +signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare +coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux +planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur +façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme +toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur +forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne +déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets. + +Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. +Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun +désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas +connaître, cependant. + +Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer +qu'il n'était pas curieux. + +Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la +cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent +accueil des principales autorités de la ville, le commandant de +place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient +aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune +négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour +leur compte, soit à Manao, soit à Bélem. + +La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur +un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. +Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce +qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la +modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait +que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de +Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les +plus catholiques du monde. + +Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de +dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam +Garral avec les égards dus à leur rang. + +Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il +raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, +en homme qui paraissait connaître le pays. + +Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de +demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y +trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat +de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de +la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de +questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même +assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque +étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout +particulièrement les questions assez singulières que posait +Torrès. + +Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les +autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il +chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon +toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans +sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août. + +Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le +soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à +descendre le cours du fleuve. + +À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce +tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, +puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un +affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, +en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents. + +Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du +Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, +et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents +mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos. + +Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, +Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes +couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande +ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +EN DESCENDANT TOUJOURS + +On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la +veille, promettait quelques prochains orages. De grandes +chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes +le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros +voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles +Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion +instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui +sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui +s'est imprudemment endormi dans les campines. + +«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. +Elles me font horreur! + +--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune +fille. N'est-il pas vrai, Manoel? + +--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces +vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner +aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et +principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils +continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable +fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite +des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs +heures, qui ne se sont plus réveillés! + +--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit +Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit! + +--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous +veillerons sur leur sommeil! + +--Silence! dit Benito. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel. + +--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit +Benito en montrant la rive droite. + +--En effet, répondit Yaquita. + +--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des +galets qui roulent sur la plage des îles! + +--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du +jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et +les petites tortues fraîches!» + +Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par +d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la +ponte attirait sur les îles. + +C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir +l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs. + +L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec +l'aube. + +À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve +pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies +par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures +une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde +de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait +plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient +avec leurs carapaces, de manière à le tasser. + +C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone +et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent +l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs +au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une +appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à +l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même +temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines +grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont +le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné +le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est +fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux +libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font +ripaille des restes de ces amphibies. + +Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce +extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est +de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne +sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve +vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les +parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde +assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre +ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair +fraîche de ces animaux. + +On procède autrement avec les petites tortues qui viennent +d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur +écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les +mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. +Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables. + +Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse +des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du +Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire +du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits +de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque +année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais +les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, +et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs +sous le sable des grèves. + +Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement +les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de +l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri +pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une +pataque[11] brésilienne. + +Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens +prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des +grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire +que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre. + +Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient +la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été +déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent +quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les +extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois +auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur +emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites +tortues couraient sur la grève. + +Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de +ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour +l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et +le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en +restait plus guère. + +Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg +situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les +bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont +existé. + +Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de +San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis +l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de +largeur. + +Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. +En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent +d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les +Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce +qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses +tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité +de leurs tatouages. + +L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de +Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de +cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante +lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six +pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux +dans l'ouest de l'Amérique. + +Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par +des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà +l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche +de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande +longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais, +pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille +Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces +heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses +observations, et les langues ne chômaient pas. + +Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre +une part plus active à la conversation. Les particularités de ses +divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de +nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup +vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le +plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il +faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha. +Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel, +n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir +intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès +une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher. + +Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche +du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel +cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest, +après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas. + +En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect +véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais +encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote +pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à +l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant +son imperturbable direction. + +Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal +naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de +l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau +principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais, +si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante +pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada +aurait eu quelque peine à passer. + +Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après +avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest, +jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, +après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de +soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de +ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit +son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite +ville de Fonteboa. + +En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui +donna quelque repos à l'équipe. + +Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, +n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, +pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est +probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence +nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour +lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, +couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de +Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier +d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent +de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À +cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides +chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de +lamantins. + +Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils +assister à une très intéressante expédition de ce genre. + +Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les +eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait +six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux +museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. + +Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces +points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de +Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des +souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient +avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration. + +Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du +rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la +fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la +surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois. + +Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé +d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--, +se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres +pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de +respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, +et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou +moins restreint. + +En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points +noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de +vapeurs s'élancèrent bruyamment. + +Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; +l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la +hauteur de sa vertèbre caudale. + +Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à +se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde +le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à +la grève, au pied du village. + +Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à +peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces +pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les +eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le +temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept +pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et +quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de +l'Afrique! + +Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En +effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à +celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois +pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, +lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une +alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une +capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce +tende à sa complète destruction. + +Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile +pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre +arrobes espagnols, équivalant à un quintal. + +Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et +se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument +désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du +plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros +cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. + +Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de +gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer +jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à +travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de +sous-affluents. + +«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il +conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes +guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire +que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de +tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui +accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les +Juruas, ont une grande réputation de vaillance.» + +La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone +présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir +quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands +affluents, courait presque parallèlement au fleuve. + +Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des +lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile +l'hydrographie de cette contrée. + +Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son +expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le +voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du +grand fleuve. + +En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, +après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada +put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il +était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour +reprendre la route de l'Amazone. + +Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît +halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada +séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le +lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à +Ega. + +Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du +train de bois. + +La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée, +et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur +enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui +n'éclata pas à l'entrée du lac. + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +EGA + +Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les +deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada. + +Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à +terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de +sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les +accompagner pendant leur excursion. + +Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à +la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en +aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver. + +Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes +raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de +peu d'importance auprès de cette petite ville. + +Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où +résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une +cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire +commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de +droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de +tout rang. + +Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, +habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs +n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait +ses frais. + +Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à +Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina +accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la +jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina. + +«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart. + +Mademoiselle Lina? répondit Fragoso. + +--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous +accompagner à Ega. + +--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je +vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami! + +--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage, +avant qu'il en eût manifesté l'intention. + +--Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je +crains d'avoir fait une sottise! + +--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me +plaît guère, monsieur Fragoso. + +--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai +toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le +trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un +point: c'est que l'impression était loin d'être bonne! + +--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce +Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait +peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été! + +--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans +quelles circonstances?... Je ne retrouve pas! + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina! + +--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant +notre absence! + +--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester +tout une journée sans vous voir! + +--Je vous le demande! + +--C'est un ordre?... + +--C'est une prière! Je resterai. + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina? + +--Je vous remercie! + +--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit +Fragoso. Ça vaut bien cela!» + +Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques +instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et +voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se +fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci +s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à +tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour +n'en pas tenir compte. + +Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la +ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue +contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un +trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue +occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût +voilé de légers nuages. + +Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, +c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable +pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en +revenir rapidement, sans même courir des bordées. + +La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit +la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut +recommandé à Fragoso de faire bonne garde. + +Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. +Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne +Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville +en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la +domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève +plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les +embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites +goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de +l'Atlantique. + +Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles, +lorsqu'elles entrèrent dans Ega. + +«Ah! la grande ville! s'écria Minha. + +--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux +s'agrandissaient encore pour mieux voir. + +--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze +cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes +ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les +séparent! + +--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il +se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes +dans la province des Amazones et du Para! + +--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce +que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil! + +--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car +vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous +vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem! + +--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront +été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les +premières cités du Haut-Amazone. + +--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon +frère? Vous vous moquez?... + +--Non, Minha! je vous jure... + +--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien, +ma chère maîtresse, car cela est très beau!» + +Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou +blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou +de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites +en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets +peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers +en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une +caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une +cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos. + +Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un +joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, +qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et +au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de +Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif +des vieux oliviers de sa grève. + +Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause +d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce +furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement +assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras +converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les +femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants +de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes, +passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui +est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris. + +«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans +leurs belles robes! + +Lina en deviendra folle! s'écria Benito. + +--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha, +ne seraient peut-être pas aussi ridicules! + +--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de +cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes +mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et +drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur +race! + +--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à +envier à personne!» + +Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les +rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur +la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui +étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans +un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit +sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada. + +Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de +tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une +dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant +dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu +désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville +qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa +promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les +sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse +Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé. + +Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu +au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. +On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé +aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers +le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du +soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la +jangada. + +Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart: + +«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui +demanda-t-elle. + +--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère +quitté sa cabine où il a lu et écrit. + +--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger, +comme je le craignais? + +--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est +promené sur l'avant de la jangada. + +--Et que faisait-il? + +--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter +avec attention, et marmottait je ne sais quels mots +incompréhensibles! + +--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le +croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux +papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur, +ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain! + +--Vous avez bien raison! + +--Veillons encore, monsieur Fragoso. + +--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le +lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au +pilote le signal du départ. + +À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, +l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un +instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches +dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque +golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes +de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours +que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son +confluent. + +Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, +après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus +facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs +d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc +ni échouage. + +Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de +hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des +pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir +les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme +les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du +Haut-Amazone. + +Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, +afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur +cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, +apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et +puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait +autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. + +Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, +maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de +sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que +renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier +nain dont on a enlevé la moelle. + +Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son +temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer +ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras +ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de +trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font +d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une +feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de +neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées +avec le «curare». + +Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent +les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée +et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de +fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, +qu'on y mélange. + +«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque +directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se +font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas +atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des +fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui +commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas +d'antidote!» + +Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations +hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. +Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres. + +À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière +les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre +flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant +deux ou trois minutes, et les Muras disparurent. + +Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur +répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là +fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher +de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait +volontiers. + +Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt +lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses +eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq +heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary. + +Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec +l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six +affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un +étroit furo les déverse dans la principale artère. + +Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté +sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre +l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, +la jangada s'amarra, afin de passer la nuit. + +La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de +maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs +d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect +de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de +l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, +ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de +profondeur pour communiquer avec l'Amazone. + +Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa +devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si +enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au +matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana. + +Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui +s'accomplissait avec une régularité presque méthodique. + +Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller +Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie +passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, +et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le +barbier. + +Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours +les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers +à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente +froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs, +qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et +qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait +les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre +patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel, +très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus, +malencontreusement embarqué sur la jangada. + +Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci: + +Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après +une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral. + +«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait +la pirogue. + +--Oui, répondit l'Indien. + +--Tu y seras?... + +--Dans huit jours. + +Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de +remettre une lettre à son adresse? + +--Volontiers. + +--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.» + +L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une +poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à +faire. + +Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation, +n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il +entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et +l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile +de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le +surprendre. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +UNE ATTAQUE + +Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque +scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de +s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès. + +«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada, +j'ai à te parler.» + +Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et +tout son visage s'assombrit. + +«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès? + +--Oui, Benito! + +--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel. + +--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en +pâlissant. + +--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un +pareil homme? dit vivement Benito. + +--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle +injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle +a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il +s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer +continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et +à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta +famille, qui est déjà la mienne! + +--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour +ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon +sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai +pas osé! + +--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son +ami. Tu n'as pas osé!... + +--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès, +n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur! +Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais +pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin +ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée +haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable! + +--Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que +Torrès en veut à Joam Garral? + +--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un +pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa +physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon +père vient à passer à la portée de son regard! + +--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de +plus pour le chasser! + +--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune +homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger +mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le +répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de +m'expliquer à moi-même cette peur!» + +Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il +parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre? + +--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous +tenir sur nos gardes! + +--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous +serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est +donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours +débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui! + +--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito. + +--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je +ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes +craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet +aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu! + +--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, +mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que +faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous +l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé +dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger +ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de +voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous +attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou +serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois +fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!... +Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! +pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur +notre jangada! + +--Calme-toi, Benito... je t'en prie! + +--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se +contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet +homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais +hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de +mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, +d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être +tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en +ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la +jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne +garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que +soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, +attendons encore!» + +L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la +conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, +mais il ne leur adressa pas la parole. + +Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de +l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes +les fois qu'il ne se sentait pas observé. + +Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de +Torrès devenait sinistre en regardant son père! + +Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse +même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié +à l'autre? + +La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, +maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par +Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas +sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne +le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être. + +Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de +le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en +éveil. + +Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos +Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu +de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des +Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq +heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos. + +Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui +du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le +nom scientifique est «siphonia elastica». + +On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de +ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de +seringueiras soit encore très considérables sur les bords du +Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. + +Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le +caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les +mois de mai, juin et juillet. + +Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du +fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre +pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la +récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne. + +Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient +attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre +heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut +aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé +au pied de l'arbre. + +Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules +résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu +de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois +qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa +coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie. +Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de +la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et +prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la +fabrication est achevée. + +Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute +la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont +élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était +suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits. + +Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les +bouches du Purus. + +C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et +il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, +même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et +mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir +coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers +«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se +jette dans l'Amazone[12]. + +En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une +grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et, +en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à +deux lieues au moins. + +Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui, +le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y +passer la nuit. + +Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette +rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque +perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait +succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de +théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe. + +Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant +l'habitation. + +Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme +s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par +l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la +famille, était enfin rentré dans sa cabine. + +Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à +leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le +courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne. + +Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air +indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada +en attendant l'heure du repos. + +Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit: + +«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu +pas?... On dirait vraiment... + +On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y +avoir des caïmans endormis sur la grève voisine! + +--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se +trahissent ainsi! + +--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux +assez redoutables.» + +Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à +s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément +pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans +lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte +et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils +n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour +l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour +tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que +l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies. + +C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent +et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire +longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se +reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et +aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité +naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito, +ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre +en garde contre leurs attaques. + +Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant: + +«Caïmans! caïmans!» + +Manoel et Benito se redressent et regardent. + +Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient +parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux +fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et +aux noirs de revenir en arrière. + +À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé! + +Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter +directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord. + +Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans +la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et +les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases. + +Au moment de refermer la porte de la maison: + +«Et Minha? dit Manoel. + +Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la +chambre de sa maîtresse. + +--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère. + +Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle +est donc à l'avant de la jangada? dit Benito. + +--Minha!» cria Manoel. + +Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au +danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main. + +À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant +demi-tour, couraient sur eux. + +Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito, +arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit +avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc. + +Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y +avait plus moyen de l'éviter. + +En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam +Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait +sur lui, les mâchoires ouvertes. + +À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la +main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la +mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en +défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et, +volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve. + +«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné +l'avant de la jangada. + +Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée +dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée +par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha +fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas +à six pieds d'elle. + +Minha tomba. + +Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman! +Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles +volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée. + +Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter, +l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par +l'animal, le renversa à son tour. + +Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman +s'ouvrait pour la broyer!... + +Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un +couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé +par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement. + +Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le +choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux +devinrent rouges sur un large espace. + +«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller +sur le bord de la jangada. + +Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de +l'Amazone... Il était sain et sauf. + +Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui +revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient +Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle +répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse. + +Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à +l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut. + +Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet +aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre. + +Manoel interpella tout bas Benito. + +«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce +sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes +soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un +homme, tout en ne voulant pas sa mort!» + +Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès», +dit-il en lui tendant la main. + +L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre. + +«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au +terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans +quelques jours! Je vous dois... + +Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie +m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai +réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à +Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?» + +Joam Garral répondit par un signe affirmatif. + +En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi, +fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune +homme se contint, non sans un violent effort. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +LE DÎNER D'ARRIVÉE + +Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant +d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on +repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la +jangada devait avoir touché au port de Manao. + +La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur; +ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui +avaient risqué leur vie pour elle. + +Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers +le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée! + +«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en +lui souriant. + +--Et comment, mademoiselle Lina? + +--Oh! vous le savez bien! + +Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit +l'aimable garçon. + +Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la +fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps +que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple +resterait à Bélem près des jeunes mariés. + +«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais +jamais cru que le Para fût si loin!» + +Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation +au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question +d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur. + +«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès. + +Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était +échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue. + +Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus +que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non +plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, +c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour +descendre jusqu'à Bélem. + +«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis +comprendre! dit Benito. + +Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il +est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton +père. Pour le surplus, nous veillerons encore!» + +Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se +montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la +famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une +détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être, +sentaient la gravité. + +Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île +Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est +alimenté par une série confuse de petits tributaires. + +La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé +de veiller avec grand soin. + +Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près +la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea +entre la berge et les îles. + +Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et +petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres +lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait +l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents +de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que +portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il +allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours +d'eau du monde. + +Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des +conditions fort curieuses. + +Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre, +était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce +qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau +moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue. + +De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont +les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se +rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau. + +Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée, +qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des +arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout +l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une +incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une +immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains +surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite. +La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être +établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un +vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères, +dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à +l'intérieur. + +Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer +sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve. +Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une +extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche. + +En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut +d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la +forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, +et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu +faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement +complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du +personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait. + +«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort +agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si +paisible, à l'abri des rayons du soleil! + +--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, +répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à +craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, +mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve. + +--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette +forêt, dit le pilote. + +--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses +passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de +singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les +oiseaux qui se mirent dans cette eau pure! + +--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, +et que le courant berce comme une brise! + +--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un +arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse. + +--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était +pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt +d'Iquitos! + +--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se +moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!» + +Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les +fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis +c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des +paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges +élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et +se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un +chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre +ces hautes touffes agitées par le courant. + +Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux +tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une +patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des +ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres +phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire. + +Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides +couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, +dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent +l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer. + +Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces +serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se +déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous +leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas +rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de +trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en +existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et +qui sont aussi gros qu'une barrique! + +En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, +eût été aussi redoutable qu'un caïman! + +Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les +gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt +inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents. + +Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao. + +Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du +rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones. + +En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la +pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du +fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une +distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote +Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit +approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient +trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il +importait avant tout d'y voir clair. + +Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première +partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La +moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela +valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu +que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques +verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de +Porto ou de Setubal. + +En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de +la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la +fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune +maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple, +auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance! + +Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester +au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service +de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la +place d'honneur, qui leur fut réservée. + +Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de +la cuisine de la jangada. + +L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, +écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la +conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait +attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son +père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve, +cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle. + +Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille. + +Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en +somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation +qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à +Bélem. + +Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso +de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement +tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples +que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para. + +«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la +conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles! +Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la +fois! + +--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous +une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras +si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux! + +--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage +de Benito! + +--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit +Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde! + +--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu +que le monde entier convolât avec lui. + +--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton +mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et +Manoel, comme je l'ai été près de ton père! + +--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors +Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à +personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main! + +On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de +l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et, +voulant réagir contre ce sentiment: + +«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait +pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada? + +--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que +Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois? + +--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel +crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait +chercher celui de la jeune fille. + +«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha. +À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en +rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de +vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie +errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage! + +--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non! +D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes +fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument +étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances +particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile! + +--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette +arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part. + +--De la province de Minas Geraës. + +--Et vous êtes né?... + +--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.» + +Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de +la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès. + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +HISTOIRE ANCIENNE + +Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit +presque aussitôt en ces termes: + +«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des +diamants? + +--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de +cette province? + +--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le +nord du Brésil, répondit Fragoso. + +Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel? +demanda Torrès.» + +Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse. + +«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune +Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation, +vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal +diamantin? + +Jamais, répondit sèchement Benito. + +--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui, +inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse +fini par y trouver quelque diamant de grande valeur! + +--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, +Fragoso? demanda Lina. + +--Je l'aurais vendu! + +--Alors vous seriez riche maintenant? + +--Très riche! + +--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement, +vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane? + +--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas +venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu +fait bien ce qu'il fait! + +--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie +avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au +change! + +--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso, +mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber +ce sujet de conversation, car il reprit la parole: + +«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui +ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu +parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée +à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les +mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once! +Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil +perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière +d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio! + +Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso. + +--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur +général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le +roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou +dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent +leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de +là de bonnes rentes! + +--Vous sans doute? dit très sèchement Benito. + +--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous +avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en +s'adressant à Joam Garral, cette fois. + +Jamais, répondit Joam en regardant Torrès. + +--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un +jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district +des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, +quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et +qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux +enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la +province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est +l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la +production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah! +il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les +grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime +des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient +en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux +mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement, +sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le +sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode! + +--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé! + +--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à +la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers +1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un +drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant +rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup +d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute... + +--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une +voix singulièrement calme. + +--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des +diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, +c'est un million, quelquefois deux!» + +Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de +cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de +fermer la main. + +«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est +d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. +On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir +séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces +lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. +Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez +qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, +quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à +pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le +général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi +reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de +précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un +jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans +au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans +les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il +s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le +jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces +malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de +Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à +l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci +se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à +l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put +s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. +L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que +les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il +avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car +son corps ne fut jamais retrouvé. + +Et ce Dacosta? demanda Joam Garral. + +--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes +circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. +Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il +qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure +de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. +Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, +arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation +entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures. + +--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso. + +--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de +Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant +l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par +plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper. + +--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda +Joam Garral. + +--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et +maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec +le produit du vol qu'il aura su réaliser. + +--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit +Joam Garral. + +--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta +le padre Passanha. + +À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner +achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le +soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler +encore, avant que la nuit ne fût faite. + +«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner +de fiançailles avait mieux commencé! + +--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina. + +--Comment, ma faute? + +--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de +ces diamants, dont nous n'avons que faire! + +--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que +cela finirait de cette façon! + +--Vous êtes donc le premier coupable! + +--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai +pas entendue rire au dessert!» + +Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada. +Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler. +Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous +ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils +eussent pressenti quelque grave éventualité. + +Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée, +semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment, +lui mettant la main sur l'épaule: + +«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart +d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il. + +Non! en particulier! + +Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent, +et la porte se referma sur eux. + +Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque +Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y +avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender +d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur +suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait +s'interroger. + +«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il +entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao! + +Oui!... il le faut!... répondit Manoel. + +Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon +père... je le tuerai!» + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +ENTRE CES DEUX HOMMES + +Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait +ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient, +sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à +parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un +silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites? + +Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de +cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un +accusateur. + +«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez +Dacosta.» + +À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put +retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien. + +«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois +ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et +c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et +d'assassinat!» + +Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de +surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant +son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces +terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait +venir Torrès. + +«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez +été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime, +condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison +de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?» + +Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de +faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. +Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement +son accusateur, sans baisser la tête. + +«Répondrez-vous? reprit Torrès. + +--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam +Garral. + +--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller +trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est +là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même +après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est +l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des +assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est +soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est +Joam Dacosta. + +--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous, +Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez? + +--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à +parler de cette affaire. + +Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de +l'argent que je dois acheter votre silence? + +--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez! + +--Que voulez-vous donc alors? + +Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne +vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous +que vous êtes en mon pouvoir. + +Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral. + +Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont +il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il +s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des +larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands +crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les +bras: + +«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux +l'épouser.» + +Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel +homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme. + +«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille +d'un assassin et d'un voleur? + +--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit +Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai. + +--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser +Manoel Valdez? + +--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez. + +--Et si ma fille refuse? + +--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, +répondit impudemment Torrès. + +--Tout? + +--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur +de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas! + +--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement +Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas. + +--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces +mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda +bien en face: + +«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam +Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du +crime pour lequel il a été condamné! + +--Vraiment! + +--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve +de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de +la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille! + +--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la +voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez +me refuser votre fille! + +--Je vous écoute, Torrès. + +--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles, +comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres, +oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable +coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence! + +--Et le misérable qui a commis le crime?... + +--Il est mort. + +--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui, +comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter. + +--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps +après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait +écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des +diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant +sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était +réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une +vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille +heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le +bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec +l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort +venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne +pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de +Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut. + +--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put +maîtriser. + +--Vous le saurez, quand je serai de votre famille! + +--Et cet écrit?...» + +Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le +fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence. + +«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne +l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. +Maintenant, me la refusez-vous encore? + +--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la +moitié de ma fortune est à vous! + +--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la +condition que Minha me l'apportera en mariage! + +--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant, +d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de +réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait! + +--C'est ainsi. + +--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un +grand misérable! + +--Soit. + +--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas +faits pour nous entendre! + +--Ainsi, vous refusez?... + +--Je refuse! + +--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans +l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le +savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le +gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines. +Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous +dénonce!» + +Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se +contenir. Il allait s'élancer sur Torrès... + +Un geste de ce coquin fit tomber sa colère. + +«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la +femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les +enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!» + +Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et +ses traits recouvrèrent leur calme habituel. + +«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte, +et je sais ce qu'il me reste à faire! + +Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne +pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué. + +Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui +s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et +tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille +était réunie. + +Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde, +s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était +encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses +yeux. + +Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui, +presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les +siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès +qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce +pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous +demande une dernière réponse! + +Ma réponse, la voici.» + +Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances +particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé +antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel. + +Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa +tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain. + +Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se +rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle +eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses +bras pour la protéger, pour la défendre! + +«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam +Garral et Torrès, que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix +qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, +c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur +la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une +conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme +à moi de ne pas différer davantage! + +--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme. + +--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam +Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui +s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard +d'une insolence sans égale. + +«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers +Joam Garral. + +--Non, ce n'est pas mon dernier mot. + +--Quel est-il donc? + +Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît, +et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant +même! + +Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le +bord!» + +Torrès haussa les épaules. + +«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me +convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez +de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous +revoir! + +--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous +reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je +serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat +de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous +l'osez, venez m'y retrouver! + +--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment +décontenancé. + +Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral. + +Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême +mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer +sans retard sur le point le plus rapproché de l'île. + +Le misérable, enfin, disparut. + +La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef. +Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la +situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de +Joam Garral. + +«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait +dès demain, sur la jangada... + +Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur +Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa +chambre avec lui. + +L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, +qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de +l'habitation se rouvrit enfin. + +Manoel en sortit seul. + +Ses regards brillaient d'une généreuse résolution. + +Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma +femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et +Fragoso, il dit à tous: «À demain!» + +Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès. +Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite +d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, +sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à +l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam +Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de +faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne +pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la +terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps +pour lui-même! + +Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam +Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur +même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré! + +Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de +l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre +les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge +l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier +avait dit vrai. + +Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le +padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux +mariages. + +Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la +cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était +détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada. + +Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao, +et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se +fit connaître et monta à bord. + +À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête, +sortaient de l'habitation. + +«Joam Garral! demanda le chef de police. + +Me voici, répondit Joam Garral. + +Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam +Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous +arrête.» + +À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient +arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un +assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral. +D'un geste, son père lui imposa silence. + +«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une +voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu +duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de +droit de Manao, par le juge Ribeiro? + +--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre +de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro, +frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à +deux heures, sans avoir repris connaissance. + +--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette +nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il +s'adressa à sa femme et à ses enfants: + +«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes +bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est +pas une raison pour moi de désespérer!» + +Et se tournant vers Manoel: + +«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si +la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!» + +Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui +s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral. + +«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir. +Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de +l'horrible méprise dont vous êtes victime! + +--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral. +Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam +Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a +condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du +vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois +pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de +votre mère! + +--Toute communication entre vous et les vôtres vous est +interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier, +Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.» + +Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs +consternés: + +«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la +justice de Dieu!» + +Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue. + +Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral +fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si +inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé! + +DEUXIÈME ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +MANAO + +La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude +australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. +Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et +dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro. + +Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la +rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus +remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--, +que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine +environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de +ses édifices publics. + +Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa +source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre +le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de +Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire +avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le +Cassiquaire. + +Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro +vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux +noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un +espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et +puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent +et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend +jusqu'aux îles Anavilhanas. + +C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse +le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les +unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable, +les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui +sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect +quelque peu hollandais. + +Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à +s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de +Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de +construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, +salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson +salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux +cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio +Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, +l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de +l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre +toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité. + +Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est +appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement +partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent +dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la +capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son +nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les +territoires du Centre-Amérique. + +Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette +ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée, +disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que +le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro. +Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut +en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de +poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la +pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification +faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse +aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans +valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or. + +En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette +mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de +cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins +trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils +à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la +présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans +compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait +d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le +versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les +pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on +saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils +de la cité. + +Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus +de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de +Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une +tumescence qui domine Manao. + +C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments +il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en +1850, et dont il ne reste plus que des ruines. + +La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué +plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, +elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et +d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro. + +Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; +elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien +leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la +rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une +magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent +religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la +cité nouvelle. + +Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de +ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que +desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces +iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands +terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs +éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres +magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque +végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme +s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure. + +Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi +quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes +couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées +du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de +leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des +négociants portugais. + +Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la +promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces +habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec +redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de +couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en +grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la +dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train +de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait +rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de +l'Amazone. + +Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au +lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la +jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au +milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se +dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse +affaire. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +LES PREMIERS INSTANTS + +À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam +Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle +disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel. + +«Que sais-tu? lui demanda-t-il. + +--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta +Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a +vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis! + +--Il t'a tout dit, Manoel? + +--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne +voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait +devenir son second fils, en épousant sa fille! + +--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la +produire au grand jour? + +--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans +d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam +Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus +de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom +qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent! +Réhabilitez-le!» + +--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un +instant hésité à le croire? s'écria Benito. + +Pas un instant, frère!» répondit Manoel. + +Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et +cordiale étreinte. + +Puis Benito allant au padre Passanha: + +«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs +chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne +doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez! +Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne +nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce +serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons +quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa +réhabilitation!» + +Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord +terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita +Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas +de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée +que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui +n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de +bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé! +Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne +la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte! + +Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir +ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation. + +Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls. + +«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce +que t'a dit mon père. + +--Je n'ai rien à te cacher, Benito. + +--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada? + +--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé. + +--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts +d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec +mon père? + +--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se +dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une +ignoble opération de chantage, préparée de longue main. + +--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et +toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a +brusquement changé son plan de conduite?... + +--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire +brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière +péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga, +où il attendait, où il épiait notre arrivée. + +--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria +Benito avec un mouvement de désespoir. + +--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait +rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une +pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions +retrouvé à Manao! + +--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé, +maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations +inutiles! Voyons!... + +Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, +cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire. + +«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon +père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet +abominable crime de Tijuco? + +--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton +père l'ignore aussi. + +--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral +sous lequel se cachait Joam Dacosta? + +--Évidemment. + +--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant +d'années, s'était réfugié mon père? + +--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je +ne puis le comprendre! + +--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès +a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé +son expulsion? + +--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta, +si celui-ci refusait de lui acheter son silence. + +--Et à quel prix?... + +--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter, +mais pâle de colère. + +--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito. + +--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton +père a faite! + +--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il +a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non! +cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on +est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai? + +--Oui! sur sa dénonciation! + +--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers +la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut +que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut +qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il +parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me +restera à faire! + +--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus +froidement, mais non moins résolument Manoel. + +--Non... Manoel... non!... à moi seul! + +--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une +vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua +pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris. +En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du +fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé, +demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île +Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre +avant la nuit, et elle devait être examinée de près. + +En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû +déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la +curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux. +Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le +condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui +avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on +craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui +n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il +pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive +droite du fleuve, à quelques milles de Manao? + +Le pour et le contre de la question furent pesés. + +«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner +mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de +faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans +retard! + +Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!» + +Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter +l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de +prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du +rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui +s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche. + +Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada, +rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement. +Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par +les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la +direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe. + +Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de +l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce +fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure +de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent. + +Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée +le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle +n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez +rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous. + +Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, +près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons +mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés +«froxas», dont les Indiens font des armes offensives. + +Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas +douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au +mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam +Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces +Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur +la réserve. + +L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir +même. Manoel l'en dissuada. + +«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas +que nous quittions la jangada! + +Soit! à demain!» répondit Benito. + +En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, +sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le +visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait +énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout, +à faire son devoir comme à user de son droit. + +Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez +ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma +conscience m'ordonne de le faire. + +Je vous écoute!» répondit Manoel. + +Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après +l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous +êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la +main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout +alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé! + +--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il +y a eu une hésitation!... + +--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta +n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la +même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la +justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille +d'un condamné à la peine capitale... + +--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel, +qui ne put se contenir plus longtemps. + +--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement +tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir. + +«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi +votre fils! + +--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita, +et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de +ses yeux. + +Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une +heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille, +si cruellement éprouvée! + + + +CHAPITRE TROISIÈME +UN RETOUR SUR LE PASSÉ + +C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam +Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument! + +Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier +magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à +l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de +l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce +fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il +prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces +du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une +simple conviction d'office, mais la certitude que son client était +incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part +quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol +des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un +mot, que Joam Dacosta était innocent. + +Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent +son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans +l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du +crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les +conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ +secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait +l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les +soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à +faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime. + +Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son +coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut +affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de +meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas +le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner +à mort. + +Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de +peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à +l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la +nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé, +Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On +sait le reste. + +Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à +Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce +changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener +la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il +savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet +devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut +donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la +nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la +province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait +aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire. +Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en +être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il +demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette +horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir +sans plus tarder. + +En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta +avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune +médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les +rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un +jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu. + +Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un +nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer +dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le +chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une +condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce +mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli +le sien propre! Non! jamais! + +On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans +après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé +à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la +ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient +à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester +seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, +il voulut que leur union se fît sans retard. + +Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le +serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de +Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint +impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne +la retira pas. + +Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout +avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si +hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la +prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son +bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à +mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu! + +Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait +mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam +Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune +fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa +femme. + +«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me +pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû +la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer +dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en +finir avec cette existence!» + +Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa +femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres, +surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire +descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il +connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas +s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le +courage lui manqua! + +Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille +qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il +allait peut-être briser sans retour! + +Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source +sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il +garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait +pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se +cacher lui-même! + +Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel +pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas +sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce +mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai. + +Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps +à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom +sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille, +et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la +justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où +sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique +jugement rendu à Villa-Rica. + +Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de +l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à +l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la +province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait +entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret. + +Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation +inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs +que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la +charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait +se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait +défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa +joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier +supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son +évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat +pouvait-il le faire aujourd'hui? + +«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas +abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une +nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale, +puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus +convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!» + +À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le +magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client +à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait +reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il +fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans +l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces +complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué +le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis +l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas +produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à +protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge +Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui +en incombait réellement la criminalité. + +Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais +ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de +retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette +entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta, +malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête +homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et, +lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis +sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette +vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le +bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus +touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la +réhabilitation du condamné de Tijuco. + +Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces +deux hommes. + +Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit +au juge Ribeiro: + +«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du +premier magistrat de la province! + +Venez donc!» répondit Ribeiro. + +La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta +s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. +Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils, +on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il +restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des +comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de +mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir +à la révision de son procès. + +Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la +dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir +ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par +laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée. + +Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le +magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette +grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien. + +Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une +attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation +de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la +noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta +était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus +là pour le défendre! + +Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit, +le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer. + +Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si +inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en +jeu, c'était l'honneur de tous les siens! + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +PREUVES MORALES + +Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam +Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui +devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des +Amazones jusqu'à la nomination de son successeur. + +Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit +bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure +criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour +les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé +et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu, +quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible. +Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa +conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement +entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de +la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait +volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été +passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un +accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses +yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable. + +Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez. +Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à +observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure +ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des +anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait +une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait +certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles +écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de +la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant +sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui +s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop +courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment +lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat. + +Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne +quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne +dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il +était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois, +énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, +comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme +par profession--, il faisait son passe-temps principal. + +C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam +Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause +venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs, +la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à +faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger +des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles +du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation. +Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités +n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé, +condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la +prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune +demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun +pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc, +en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution +qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à +suivre son cours. + +Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il +dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat, +quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute +la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait +donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de +sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en +mesure de les produire? + +Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire. + +Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et +en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour +affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à +redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser +même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat +judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de +la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout +prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en +conviendra. + +Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez +se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le +prisonnier avait été enfermé. + +Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur +le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus +volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu +approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux +d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc +point une de ces tristes cellules que comporte le système +pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une +fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain +vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre, +quelques ustensiles grossiers, rien de plus. + +Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut +extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des +interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent. + +Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute +chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât +dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine +lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la +plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de +justice, prêt à consigner les demandes et les réponses. + +Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du +magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent. + +Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était +incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni +impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui +fussent posées pour y répondre. + +«Votre nom? dit le juge Jarriquez. + +--Joam Dacosta. + +--Votre âge? + +--Cinquante-deux ans. + +--Vous demeuriez?... + +--Au Pérou, au village d'Iquitos. + +--Sous quel nom? + +--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère. + +--Et pourquoi portiez-vous ce nom? + +Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux +poursuites de la justice brésilienne.» + +Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien +indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé +et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces +procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude. + +«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle +exercer des poursuites contre vous? + +Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans +l'affaire des diamants de Tijuco. + +--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?... + +--Je suis Joam Dacosta.» + +Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du +monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous +leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira +toute seule!» + +Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable +question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute +catégorie, protestant de leur innocence. + +Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille +sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à +Iquitos? + +--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement +agricole qui est considérable. + +--Il est en voie de prospérité? + +--De très grande prospérité. + +--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda? + +--Depuis neuf semaines environ. + +--Pourquoi? + +--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un +prétexte, mais en réalité j'avais un motif. + +--Quel a été le prétexte? + +--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une +cargaison des divers produits de l'Amazone. + +--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de +votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous +allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des +mensonges!» + +«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était +la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de +mon pays! + +--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil. +Vous livrer... de vous-même?... + +--De moi-même! + +--Et pourquoi? + +--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette +existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux +nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes +enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que... + +--Parce que?... + +--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui +le juge Jarriquez. + +Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus +accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait +clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais +je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!» + +Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante +disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. +Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, +sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre +aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa +condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence +honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur +ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si +dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,-- +celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de +son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y +obligeât. + +Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne +l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir +successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la +même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta +déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas +un mouvement pour le prendre. + +«Vous avez fini? dit-il. + +Oui, monsieur. + +--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que +pour venir réclamer la révision de votre jugement? + +--Je n'ai pas eu d'autre motif. + +--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a +amené votre arrestation, vous vous seriez livré? + +--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta. + +--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si +vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous +dites. + +--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes +mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute. + +--Laquelle? + +--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge +Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée. + +--Ah! vous aviez écrit?... + +--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne +peut tarder à vous être remise! + +--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu +incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?... + +--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam +Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui +m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la +bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus +tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui +ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais +entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et +c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en +personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé +inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez +je ne retrouve pas le juge Ribeiro!» + +Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir, +au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais +il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots: + +«Très fort, en vérité, très fort!» + +Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était +à l'abri de toute surprise. + +En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli +cacheté à l'adresse du magistrat. + +Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il +l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de +sourcils, et dit: + +«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la +lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et +qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter +de ce que vous avez dit à ce sujet. + +--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de +toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire +connaître, et dont il n'est pas permis de douter! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous +protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font +autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions +morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle? + +Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta. + +Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus +fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour +se remettre. + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +PREUVES MATÉRIELLES + +Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait +être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur +son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de +la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé: + +«Parlez», dit-il. + +Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à +rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes: + +«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des +présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance, +sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces +preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...» + +Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant +que tel n'était pas son avis. + +«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves +matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit +Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel +crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé +de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner +un espoir qui pourrait être déçu. + +Au fait, répondit le juge Jarriquez. + +--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la +veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une +dénonciation adressée au chef de police. + +--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire +que cette dénonciation est anonyme. + +--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un +misérable, appelé Torrès. + +--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi +ce... dénonciateur? + +--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta. +Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à +moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un +marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé, +quelles que soient les conséquences de sa dénonciation! + +--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les +autres pour se décharger soi-même!» + +Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit +que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier, +jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et +qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de +l'attentat de Tijuco. + +«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez, +ébranlé dans son indifférence. + +--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de +me le nommer. + +--Et ce coupable est vivant?... + +--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus +rapidement, et il ne put se retenir de répondre: + +«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un +accusé est toujours mort! + +--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta, +Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière +de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les +mains! Il m'a offert de me la vendre! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été +trop cher que la payer de toute votre fortune! + +--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais +abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez +raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son +honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus +que ma fortune! + +--Quoi donc?... + +--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai +refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant +devant vous! + +--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge +Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage, +qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du +juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?... + +--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une +voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but +en quittant Iquitos pour venir à Manao.» + +Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez +sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur +où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore. + +Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet +interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont +suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne +peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve +matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude +que le document existe, qu'il contient cette attestation, et +peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre +d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est +que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est +habitué à ces invariables protestations des prévenus que la +justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui +est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et, +en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la +culpabilité a pour lui force de chose jugée. + +Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta +jusque dans ses derniers retranchements. + +«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la +déclaration que vous a faite ce Torrès? + +--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne +plaide pas pour moi! + +--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement? + +--Je pense qu'il doit être à Manao. + +--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre +bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix +qu'il en demandait? + +--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation, +maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par +conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de +reprendre son marché dans les conditions où il voulait le +conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, +qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or, +puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela +puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son +intérêt.» + +Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge +Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection +possible: + +«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous +vendre ce document... si ce document existe! + +S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix +pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des +hommes, en attendant la justice de Dieu!» + +Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins +indifférent, cette fois: + +«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant +raconter les particularités de votre vie et protester de votre +innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat. +Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez +comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu +à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances +atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité +dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la +peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par +une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous +soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans, +vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous +reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans +l'affaire de l'arrayal diamantin? + +--Je suis Joam Dacosta. + +--Vous êtes prêt à signer cette déclaration? + +--Je suis prêt.» + +Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au +bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de +faire rédiger par son greffier. + +«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio +de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant +que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous +condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la +preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres, +faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile! +L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice +suivrait son cours!» + +Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma +femme, mes enfants? demanda-t-il. + +Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez. +Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous, +dès qu'ils se présenteront.» + +Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent +dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta. + +Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête. + +«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais +pensé!» murmura-t-il. + + + +CHAPITRE SIXIÈME +LE DERNIER COUP + +Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, +sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et +elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers +quatre heures du soir. + +Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et +Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui +serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita +Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante +compagne de toute sa vie. + +Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso +qui causaient sur l'avant de la jangada. + +«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander. + +--Lequel? + +--À vous aussi, Fragoso. + +--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier. + +--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont +l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable +résolution. + +--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas? +dit Benito. + +--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai +commis le crime! + +--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet +que j'avais formé hier. + +--Retrouver Torrès? demanda Manoel. + +--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon +père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu +autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas +quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a +trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le +sache, ou malheur à Torrès!» + +La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni +Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son +projet. + +«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les +deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que +Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence +maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!» + +Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent +vers la ville. + +Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en +quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait, +pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord +aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se +réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné +son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter +tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté +Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des +jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de +s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était +effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été +anonyme. + +Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues +principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs +boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants +eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils +donnaient le signalement avec une extrême précision. + +Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir +de le rejoindre? + +Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en +feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès! + +Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis +sur la véritable piste. + +Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement +qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en +question était descendu la veille dans la loja. + +«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso. + +--Oui, répondit l'aubergiste. + +--Est-il là en ce moment? + +--Non, il est sorti. + +--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à +partir? + +--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il +rentrera sans doute pour le souper. + +--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant? + +--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse +ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.» + +Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants +après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis +sur la piste de Torrès. + +Il est là! s'écria Benito. + +--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la +campagne, du côté de l'Amazone. + +--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le +fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio +Negro jusqu'à son embouchure. + +Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les +dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en +faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada. + +La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter +au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient +remplacé les forêts d'autrefois. + +Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel +et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous +trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive +du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure +après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu. + +Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent +rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin +qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de +passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau +à leur confluent. + +Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible, +se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de +ne pas se laisser distancer par lui. + +La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart +de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie +de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de +quelques centaines de pas. + +Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de +ces tumescences sablonneuses. + +«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le +laisser seul un instant!» + +Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit +entendre. + +Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et +Torrès s'étaient-ils déjà rejoints? + +Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement +tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés +en face l'un de l'autre. + +C'était Torrès et Benito. + +En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté. + +On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait +Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où +il se retrouverait en présence de l'aventurier. + +Il n'en fut rien. + +Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la +certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement +complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il +retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui. + +Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans +prononcer une parole. + +Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton +d'effronterie dont il avait l'habitude: + +«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral? + +Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme. + +En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de +monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!» + +Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier, +Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait +s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint: + +«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant +de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur +mes gardes!» + +Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette +arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais +un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme. + +«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait +pas bougé devant cette attitude provocatrice. + +--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à +rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous? + +--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir +du passé de mon père! + +--Vraiment! + +--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, +pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les +forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?... + +--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit +Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa +jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une +proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!» + +À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en +feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens +de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi, +Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant: +«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont +fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret +qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de +chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant. + +--Et de quoi? + +--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta +dans le fazender d'Iquitos! + +--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes +affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les +raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque +j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco! + +--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la +possession de lui-même. + +--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé +mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh +bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est +moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un +voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend! + +--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta +de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par +un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois +contre un! dit Torrès. + +Non! Un contre un! répondit Benito. + +--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du +fils d'un assassin! + +--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un +chien enragé! + +--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta, +et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se +mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire. + +Benito avait reculé de quelques pas. + +«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un +instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé, +vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un +innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!» + +Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès. +Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher +tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait +compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui +renfermait la preuve matérielle de son innocence. + +Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve, +il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre +au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce +document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la +haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son +intérêt. + +D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il +avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était +robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt +ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les +chances étaient pour lui. + +Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se +battre à la place de Benito. + +«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul +de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans +les règles, tu seras mon témoin! + +Benito!... + +--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie +de servir de témoin à cet homme? + +--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! +--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout +bonnement tué comme une bête fauve!» + +L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, +qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone +d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent +très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, +en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base. + +Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de +cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait +bien vite acculé à l'abîme. + +Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur +l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une +sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur +celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie +qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard. + +Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté +par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; +mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se +saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus +se lâcher. + +Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa +manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit +fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il +riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main. + +Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le +regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de +Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, +le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, +poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à +prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la +sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque +l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups. + +Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un +endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il +comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le +terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide +s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le +bras qui le menaçait. + +«Meurs donc!» cria Benito. + +Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la +manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de +Torrès. + +Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas +atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de +reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta +était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps. + +Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au +coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui +manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une +dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une +touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut +sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de +Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas +donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était +légère. + +«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous +l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une +parole. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à +laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se +précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les +mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer. + +«Mon fils! mon frère!» + +Ces cris étaient partis à la fois. + +--À la prison!... dit Benito. + +--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita. + +Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois +débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus +tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui +avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les +introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre +occupée par le prisonnier. + +La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et +Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita. + +Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur +ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur. + +--Mon Joam innocent! + +--Innocent et vengé!... s'écria Benito. + +--Vengé! Que veux-tu dire? + +Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se +raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!... +s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!» + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +RÉSOLUTIONS + +Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada, +était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce +juste qu'un dernier coup venait de frapper! + +Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les +supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de +Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans +les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur +lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas +laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la +sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée +contre le dénonciateur de son père! + +Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter +la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au +juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi, +dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès, +s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir +entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à +ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel +document fut en la possession de ce misérable? + +Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la +bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la +preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement! +que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de +l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, +l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de +remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce +document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que +Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était +englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans +même avoir prononcé le nom du vrai coupable! + +À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être +considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, +d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double +coup dont il ne pourrait se relever! + +Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao, +injustement passionnée comme toujours, était toute contre le +prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait +en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis +vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal +diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion, +quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé, +commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o +Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après +avoir relaté toutes les circonstances du crime, était +manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à +l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que +savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir! + +Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée. +La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda +pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. +Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent +s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a +vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait +craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses +propres mains! + +Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et +serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la +fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous, +d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des +siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et +venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam +Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares, +auraient pu se porter! + +La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût +faite contre la jangada. + +Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso, +qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit +d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après +l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y +avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir. + +«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un +homme, redeviens un fils! + +Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!... + +--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible +que tout ne soit pas perdu! + +--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme, +passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même. + +«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous +mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel +est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a +commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps! + +Et le temps nous presse! ajouta Fragoso. + +--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à +découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne +pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en +est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et +il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque +Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même. +Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du +coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits +détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce +document existe! + +--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document +a péri avec ce misérable!... + +--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te +rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance +de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait +un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait +singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures +lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu +croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans +cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et +ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il +laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main +du singe? + +--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je +lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...! + +--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!... +répondit Manoel. + +--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient +maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à +Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de +surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et +relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je +ne pouvais comprendre! + +--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet +espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas +dû le déposer en lieu sûr? + +--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que +Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur +lui, et sans doute, dans cet étui!... + +--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens! +Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai +porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous +son poncho un corps dur... comme une plaque de métal... + +--C'était l'étui! s'écria Fragoso. + +--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il +était dans une poche de sa vareuse! + +--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons! + +--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu +indéchiffrable! + +--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient +était hermétiquement fermé! + +--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier +espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous +fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire, +mais nous le retrouverons!» + +Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on +allait entreprendre. + +«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au +confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à +retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux +ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.» + +Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito +alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient +tenter pour rentrer en possession du document. + +«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il. +Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait! + +Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous +assiste dans vos recherches!» + +Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la +jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient +près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès, +mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve. + + + +CHAPITRE HUITIÈME +PREMIÈRES RECHERCHES + +Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour +deux raisons graves: + +La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette +preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût +produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet, +cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être +qu'un ordre d'exécution. + +La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès +séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de +retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir. + +Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et +d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état +du fleuve, à son confluent avec le rio Negro. + +«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord +entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien +long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface +par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours. + +--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut +qu'aujourd'hui même nous ayons réussi! + +--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris +dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons +pas une heure sans l'avoir retrouvé. + +À l'oeuvre donc!» répondit Benito. + +Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations +s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues +gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à +l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de +combat. + +L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une +traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui +s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là, +de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient +la place même où le cadavre avait disparu. + +Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en +aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme +dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la +grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une +rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès +n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le +lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus +aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore +aucun fil de courant ne se faisait sentir. + +Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc +le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la +circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en +laissèrent pas un seul point inexploré. + +Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de +l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du +lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin. + +Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à +reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait +dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où +l'action du courant commençait à se faire sentir. + +«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de +renoncer à nos recherches! + +--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute +sa largeur et dans toute sa longueur? + +--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute +sa longueur, non!... heureusement! + +--Et pourquoi? demanda Manoel. + +--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec +le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le +fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une +sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de +barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent +seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule +entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de +cette dépression!» + +C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo +ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux +pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier +de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant +s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent +donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond, +rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois +s'y était trouvé en détresse. + +Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était +encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux +du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il +est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz, +il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil +du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de +la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se +produire avant quelques jours. + +On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant +mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait +que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de +l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant +toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le +retrouver. + +Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le +cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base +des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce +serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il +conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations. + +C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et +la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et +les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies +des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point +n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens. + +Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de +la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût +pu être ramené à la surface du fleuve. + +Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils +prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne. + +Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le +pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en +quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro +et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit +du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne +parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond +lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses, +faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet, +furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient +poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux +qui devaient racler le fond en tous sens. + +Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons +s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées +à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le +bassin que terminait en aval le barrage de Frias. + +Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des +travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, +faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps +si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes +pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la +couche de sable. + +Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration +entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, +Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les +encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le +fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de +cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les +maîtres et les serviteurs! + +Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la +nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute +perdue, tous ne le savaient que trop. + +Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, +trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, +donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent +au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada. + +L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été +conduite, n'avait pas abouti! + +Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès +devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement +ne le poussât à quelque acte de désespoir! + +Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner +ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette +suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce +fut lui qui interpella ses compagnons en disant: + +«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, +si cela est possible! + +--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à +faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement +exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond! + +--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens +ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il +est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu +passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour +qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il +y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes +lèvres si je ne le retrouve pas!» + +Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande +valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir. + +Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et +préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir +répondre: + +«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et +nous le retrouverons, si... + +Si?... fit le pilote. + +S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso +attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. +Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il +voulait réfléchir avant de répondre. + +«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à +la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez +bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de +s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du +fleuve? + +Pas un seul, répondit Fragoso. + +Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a +pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun +intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de +mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires +qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été +attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit +il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se +réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et +là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de +Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus +aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone +qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!» + +Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la +serra et se contenta de répondre: + +«À demain! mes amis.» + +Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada. + +Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de +son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le +pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à +quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle +n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, +elle pourrait lui en apprendre le succès. + +Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit +que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers +lui. «Rien? dit-elle. + +Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres +de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus +question de ce qui s'était passé. + +Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au +moins une ou deux heures de repos. + +«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +SECONDES RECHERCHES + +Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit +Manoel à part et lui dit: + +«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À +recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons +peut-être pas plus heureux! + +Il le faut cependant, répondit Manoel. + +--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera +pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il +revienne à la surface du fleuve? + +--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et +non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à +six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé +mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le +faire reparaître?» + +Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque +explication. + +Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la +condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son +corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une +personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se +laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le +nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il +n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie +est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il +redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, +n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité +de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement +immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une +immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans +les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le +corps coule par le fond. + +Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà +mort, il est dans des conditions très différentes et plus +favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé +plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide +n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a +pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement. + +Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas +d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe +à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est +nécessairement plus long que dans le second. + +Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on +moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la +décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension +de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son +poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, +il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de +flottabilité. + +«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient +favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans +le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des +circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître +avant trois jours. + +--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne +pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles +recherches, mais autrement. + +--Que prétends-tu faire? demanda Manoel. + +--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito. +Chercher de mes yeux, chercher de mes mains... + +--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense +comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche +directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des +gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi +que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, +remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes +d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous +risquerions d'échouer une seconde fois! + +--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, +qui dévorait son ami du regard. + +--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire +providentielle, qui peut nous venir en aide! + +--Parle donc! parle donc! + +--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la +réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces +travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. +Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera +possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus +favorables! + +--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit +immédiatement Benito. + +Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions +prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous +deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au +bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens. + +Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se +rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à +l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de +mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée. + +«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous +aider? + +Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades +pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel. + +--Mais qui revêtira le scaphandre? + +--Moi, répondit Benito. + +--Benito, toi! s'écria Manoel. + +--Je le veux!» + +Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant +la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait +dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations. + +On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de +descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le +fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur +revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont +terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de +sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la +hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient +se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée +d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du +plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se +rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui +est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en +communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie +un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le +plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile +au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond +du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, +suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe. + +Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger +qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait +assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans +l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle +aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les +profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer +Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et +l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des +affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, +le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre +placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler +rapidement à la surface. + +Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il +allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête +disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte +d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus +accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il +fut affalé par le fond. + +Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt +à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la +jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec +leurs longues gaffes dans la direction convenue. + +Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, +plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient +prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, +retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de +l'Amazone. + + + +CHAPITRE DIXIÈME +UN COUP DE CANON + +Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait +encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de +les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand +fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis +le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans +doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été +entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam +Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la +descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être +évitées! + +Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient +craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze +pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très +accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu. + +Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de +plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la +veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout +l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans +ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il +était tombé. + +En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une +des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito +obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes +des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête. + +La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, +sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans +nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les +conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une +profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement +bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du +fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans +que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve. + +Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en +fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des +«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient +comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des +milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers +les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient +sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de +leur fourmilière. + +Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive +inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. +Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et +il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du +remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être +s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir +à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement +s'accroître. + +Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès +qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est +pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le +radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait +été préalablement arrêté. + +Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il +sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se +retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre +de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du +fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente +pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque +équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique +et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre +d'exercice. + +Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau +commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une +minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point +produire dans ses organes internes les funestes effets de la +décompression. + +Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère +métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et +s'assit, afin de prendre un peu de repos. + +Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso, +Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler. + +«Eh bien? demanda Manoel. + +--Rien encore!... rien! + +--Tu n'as aperçu aucune trace? + +--Aucune. + +--Veux-tu que je cherche à mon tour? + +Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux +aller... laisse-moi faire!» + +Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de +visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de +Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de +Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, +si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il +voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin +cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, +jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment +pénétrer. + +Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en +conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à +Benito. + +«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le +radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, +Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, +peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à +supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc +qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait +t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé +faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles +bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et +nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le +faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir +dans ces profondes couches du fleuve.» + +Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, +dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que +la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui +serait peut-être le plus nécessaire. + +Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de +nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, +et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux. + +Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la +rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du +fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il +n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le +soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se +déplacer qu'avec une extrême lenteur. + +Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. +Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la +longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une +profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc +là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau +normal. + +Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de +ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière +pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur +le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le +sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et +l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une +poussière lumineuse. + +Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son +épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la +corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à +l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, +le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions. + +Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de +l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression. + +Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, +et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très +restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se +déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les +rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un +instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du +sable reprenait toute sa valeur. + +Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à +l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse +liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de +ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance +que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans +ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets +physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement +s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était +toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans +son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu +extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage +et continua à descendre plus profondément. + +Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse +attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un +corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques. + +Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son +bâton il remua cette masse. + +Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état +de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque +dans le lit de l'Amazone. + +Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée +lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé +dans les profondes couches du bassin de Frias!... + +Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à +atteindre le fond même de la dépression. + +Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix +à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de +trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore +davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches. + +Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs +inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême +limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: +non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner +convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne +fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante. + +Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale +et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un +inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; +il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de +cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets +pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou +des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs. + +Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! +oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme +endormi, les bras repliés sous la tête! + +Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était +malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui +gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue! + +Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un +instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême +effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre. + +Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer +tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, +malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à +coups redoublés. + +«Un gymnote!» se dit-il. + +Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres. + +Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent +au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur +lui. + +Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau +noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un +appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles +verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande +puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés +électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De +ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les +autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus +rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix +pouces. + +Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que +dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, +longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un +arc, venait de se précipiter sur le plongeur. + +Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce +redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. +Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en +plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, +épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance. + +Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à +demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les +effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur +son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient +plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut +pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal. + +Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient +imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un +redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait +plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre. + +Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!-- +venait de lui apparaître! + +Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait +appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne +pouvait laisser échapper aucun son! + +En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des +décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les +tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le +fouet de l'animal. + +Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux +s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!... + +Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de +raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se +produisit devant ses regards. + +Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches +liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements +coururent dans les couches sous-marines, troublées par les +secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de +bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières +profondeurs du fleuve. + +Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une +effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux. + +Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se +redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme +s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts +convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant! + +C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé +jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la +figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont +le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux! + +Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à +ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le +retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se +redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou +dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, +il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes +nappes de l'Amazone! + + + +CHAPITRE ONZIÈME +CE QUI EST DANS L'ÉTUI + +Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici +l'explication. + +La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui +remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de +Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle +avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon +brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était +produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant +jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de +Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en +facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du +noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de +l'Amazone. + +Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, +mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans +cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches. + +À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des +pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que +l'on ramenait le plongeur au radeau. + +Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de +Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé +dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît +encore en lui par un seul mouvement extérieur. + +N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les +eaux de l'Amazone? + +Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son +vêtement de scaphandre. + +Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des +décharges du gymnote. + +Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, +chercha à retrouver les battements de son coeur. + +«Il bat! il bat!» s'écria-t-il. + +Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, +les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie. + +«Le corps! le corps!» + +Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la +bouche de Benito. + +«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait +au radeau avec le cadavre de Torrès. + +--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce +le manque d'air?... + +--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce +bruit?... cette détonation?... + +--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a +ramené le cadavre à la surface du fleuve!» + +En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de +Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour +dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement +reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible. + +Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à +déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux. + +En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira +l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait +distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû +être produite par un coup de couteau. + +«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je +me rappelle maintenant... + +Quoi? demanda Manoel. + +--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la +province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu +l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des +capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce +misérable! + +--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!... +L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements +du cadavre pour les fouiller... + +Manoel l'arrêta. + +«Un instant, Benito», dit-il. + +Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient +pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait +être suspecté plus tard: + +«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons +ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment +les choses se sont passées.» + +Les hommes s'approchèrent de la pirogue. + +Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de +Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse: + +«L'étui!» s'écria-t-il. + +Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour +l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait... + +«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il +ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des +magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent +affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès! + +Tu as raison, répondit Benito. + +Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, +fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.» + +Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le +couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir +souffert de son séjour dans l'eau. + +«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui +ne pouvait se contenir. + +--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui +seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document! + +--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À +Manao! mes amis, à Manao!» + +Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui +s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient +s'éloigner, lorsque Fragoso de dire: + +«Et le corps de Torrès? + +La pirogue s'arrêta. + +En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de +l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve. + +«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement +risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais +il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!» + +Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le +cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait +enterré. + +Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait +au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de +ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues +pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans +l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le +corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le +gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, +pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les +eaux de l'Amazone. + +Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au +port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et +s'élancèrent à travers les rues de la ville. + +En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge +Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses +serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement. + +Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet. + +Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le +moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une +rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur +son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le +contremaître. + +Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait +dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui +avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire +d'incrédulité. + +«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a +été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là +même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!» + +Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et +le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il +l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, +rendirent un son métallique. + +Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce +papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que +Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette +preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle +irrémédiablement perdue? + +On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les +spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une +parole, il sentait son coeur prêt à se briser. + +«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin +d'une voix brisée. + +Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce +couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, +en roulant sur la table, quelques pièces d'or. + +«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito, +qui se retenait à la table pour ne pas tomber. + +Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non +sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que +l'eau paraissait avoir respecté. + +«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien +là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!» + +Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il +le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui +étaient couverts d'une assez grosse écriture. + +«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est +bien un document! + +--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste +l'innocence de mon père! + +--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que +ce ne soit peut-être difficile à savoir! + +--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort. + +--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, +répondit le juge Jarriquez, et que ce langage... + +--Eh bien? + +--Nous n'en avons pas la clef! + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +LE DOCUMENT + +C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam +Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui +n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire +le savent--, le document était écrit sous une forme +indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage +dans la cryptologie. + +Mais lequel? + +C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire +preuve un cerveau humain allait être employée. + +Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit +faire une copie exacte du document dont il voulait garder +l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux +jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier. + +Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, +et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils +se rendirent aussitôt à la prison. + +Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils +lui firent connaître tout ce qui s'était passé. + +Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, +secouant la tête, il le rendit à son fils. + +«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai +jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute +l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus +rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre +les mains de Dieu!» + +Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable, +la situation du condamné était au pire! + +«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de +document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez +confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour +ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir +guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider +notre esprit pour le lire!» + +Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois +jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à +la jangada, où Yaquita les attendait. + +Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents +qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps +de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous +laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de +l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne +le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains +étrangères. + +Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue +complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que +Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette +milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira. + +«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré? +demanda la jeune mulâtresse. + +--C'était pendant une de mes courses à travers la province des +Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village +pour exercer mon métier. + +--Et cette cicatrice?... + +--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission +des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, +s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain +monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup +de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est +moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà +comment j'ai fait sa connaissance! + +--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache +ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela +n'avancera pas beaucoup les choses! + +--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire +ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera +alors aux yeux de tous!» + +C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. +Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, +passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette +notice. + +Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point +--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez. + +Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son +interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le +magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait +lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette +affaire. Il ne devait pas en être ainsi. + +En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le +juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa +spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le +résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, +rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son +véritable élément. + +Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la +justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses +instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un +cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. +Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y +travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire. + +Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était +installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait +quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son +nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de +mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il +saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait +bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne +magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus +volontiers tout haut que tout bas. + +«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. +Sans logique, pas de succès possible.» + +Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien +comprendre, d'un bout à l'autre. + +Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient +divisées en six paragraphes. + +«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir +m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait +perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au +contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit +présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces +conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se +résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me +mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il +est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer +au dernier paragraphe.» + +Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il +avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de +son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe. + +Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre +sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste +allait employer ses facultés à la découverte de la vérité. + +«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.» + +Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document +n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la +ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre +la lecture beaucoup plus difficile. + +«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres +semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre +des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!... +Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot +_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette +ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette +cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc +du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_... +_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ... +Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons! +encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...» + +Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à +réfléchir pendant quelques instants. + +«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement +faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur +provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect +hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun +air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui +échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas +facile d'établir la clef de ce cryptogramme!» + +Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une +sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés +endormies. + +«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans +ce paragraphe. + +Il compta, le crayon à la main. + +«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de +déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres +se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.» + +Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait +repris le document; puis, son crayon à la main, il notait +successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un +quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant: + +_a _= 3 fois. +_b _= 4 fois. +_c _= 3 fois. +_d _= 16 fois. +_e _= 9 fois. +_f _= 10 fois. +_g _= 13 fois. +_h _= 23 fois. +_i _= 4 fois. +_j _= 8 fois. +_k _= 9 fois. +_l _= 9 fois. +_m _= 9 fois. +_n _= 9 fois. +_o _= 12 fois. +_p _= 16 fois. +_q _= 16 fois. +_r _= 12 fois. +_s _= 10 fois. + +_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12 + +TOTAL...276 fois. + +«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me +frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres +de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet, +que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes +pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien +rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce +peut être un simple effet du hasard.» + +Puis, passant à un autre ordre d'idées: + +«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les +voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.» + +Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et +obtint le calcul suivant: + +_a_ = 3 fois. +_e _= 9 fois. +_i_ = 4 fois. +_o_ = 12 fois. +_u_ = 17 fois. +_y_ = 19 fois. + +TOTAL... 64 voyelles. + +«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, +soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes! + +Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un +cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six +voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce +document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la +signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si +elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été +représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par +un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à +Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à +faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie +analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!» + +Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une +nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. +Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_? + +Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de +chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de +points et virgules, est soumis à une méthode véritablement +mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions +extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne +peuvent avoir oubliées. + +Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la +découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et +de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre +devait donc être bien autrement intéressante. + +Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, +connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés +par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. +En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si +la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait +constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire +le document relatif à Joam Dacosta. + +«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé +par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des +lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus +souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est +la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que +cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que +_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit +représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans +notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit +en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute; +en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_. +Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h +_signifie _a_ ou _o_.» + +Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre +qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la +notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant: + +_h _= 23 fois. + +_y _=19-- + +_u _=17-- + +_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l +n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3-- + +«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement, +s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus +souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa +signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_, +quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans +notre langue? Cherchons.» + +Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui +dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette +nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier +américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand +analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, +correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à +le lire couramment. + +Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point +inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les +logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres +énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des +lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, +à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces +jeux d'esprit. + +En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre +dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, +voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir +commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si +son procédé était juste, devait lui donner la signification +véritable des lettres employées dans le document. + +Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres +de cet alphabet à celles de la notice. + +Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le +juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance +intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de +l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va +voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe. + +«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne +tenais pas le mot de l'énigme!» + +Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, +troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez; +puis, il se courba de nouveau sur sa table. + +Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il +commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les +lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement +à chaque lettre cryptographique. + +Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis +pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi +jusqu'à la fin de l'alinéa. + +L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en +écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots +compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit +s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, +c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout +d'une haleine. + +Cela fait: + +«Lisons!» s'écria-t-il. + +Et il lut. + +Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec +les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle +du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais +elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En +somme, c'était tout aussi hiéroglyphique! + +«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez. + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES + +Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé +dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--, +avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, +lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet. + +Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale +du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur +intense qui se dégageait de sa tête! + +Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la +porte s'ouvrit, et Manoel se présenta. + +Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux +prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir +le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux +dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin +découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme. + +Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel. + +Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude +exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, +surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de +pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme. + +«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. +Avez-vous mieux réussi que nous?... + +Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva +et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions +debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de +l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!» + +Manoel s'assit et répéta sa question. + +«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je +n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai +acquis une certitude! + +Laquelle, monsieur, laquelle? + +--C'est que le document est basé, non sur des signes +conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en +cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre! + +--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver +à lire un document de ce genre? + +--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est +invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par +exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_... +sinon... non! + +--Et dans ce document?... + +--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le +chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui +aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus +tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre! + +--Et dans ce cas?... + +--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme +est absolument indéchiffrable! + +--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons +par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un +homme!» + +Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait +maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si +désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive. + +Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix +plus calme: + +«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser +que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le +disiez, que c'est un nombre? + +Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous +serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit +le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du +travail qu'il avait fait. + +«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le +faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, +c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la +proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, +j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de +notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait +réussi, a échoué!... + +Échoué! s'écria Manoel. + +--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que +le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En +vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé! + +--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je +ne puis... + +--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous +attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le +tout entier. + +Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de +certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat. + +--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième +fois peut-être, parcouru les lignes du document. + +--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous +le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière. + +--Vous n'y voyez rien d'anormal? + +--Rien. + +--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus +absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre. + +--Et c'est?... demanda Manoel. + +--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à +deux places différentes!» + +Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer +l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent +cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, +les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et +deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés +consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas +d'abord frappé le magistrat. + +«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction +il devait tirer de cet assemblage. + +--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document +repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque +lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et +suivant la place qu'ils occupent! + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le +triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il +y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre. + +«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le +magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de +migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput! + +--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper +le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, +qu'entendez-vous par un chiffre? + +--Disons un nombre! + +--Un nombre, si vous le voulez. + +--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute +explication!» + +Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, +un crayon, et dit: + +«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première +venue, celle-ci, par exemple: + +_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._ + +«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et +j'obtiens cette ligne: + +_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t +r è s i n g é n i e u x_ + +Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait +contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--, +regarda Manoel bien en face, en disant: + +«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de +donner à cette succession naturelle de mots une forme +cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de +trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose +ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de +fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et +de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. +Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit +très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 +342342342 + +«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la +lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant +suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci: + +_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i +e _--3= _h_ + +et ainsi de suite. + +«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en +question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de +lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le +commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon +nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme +après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je +recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas: + +_z _moins 3 égale _c._ + +«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système +cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été +arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous +connaissez est alors remplacée par celle-ci: + +_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._ + +«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout +à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en +ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée +par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre +cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas +toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_ +est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le +troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond +au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un +est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot +_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_, +tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien +que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez +jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le +nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera +indéchiffrable!» + +En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, +Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête: + +«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir +de découvrir ce nombre! + +--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les +lignes du document avaient été divisées par mots! + +--Et pourquoi? + +--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer +en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du +document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes +précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam +Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées +par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends +les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--, +il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est +la clef du document. + +--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, +demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir. + +--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, +par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,-- +mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme +par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en +disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant +en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à +l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante: + +«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u +_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _-- +_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z +_--3-- + +«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par +cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres +423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété. + +Oui! cela est! répondit Manoel. + +--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre +alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le +descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à +reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement +423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme! + +--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le +nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant +successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des +six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver... + +--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, +mais à une condition cependant! + +--Laquelle? + +--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément +tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous +m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable! + +--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, +sentait la dernière chance lui échapper. + +--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge +Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir +dans des recherches de ce genre! + +--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous +livrer ce nombre? + +--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de +chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de +neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de +chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme, +qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, +sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent +soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si +plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de +combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en +n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents +minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, +il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de +trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous +demandez là l'impossible! + +--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit +condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand +vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence! +Voilà ce qui est impossible! + +--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après +tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre +les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier +soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta? + +Qui le dit!...» répéta Manoel. + +Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait +d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de +l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de +tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, +aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie! + +«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se +levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se +rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre! +Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!» + +Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la +jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +À TOUT HASARD + +Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion +publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait +succédé la commisération. La population ne se portait plus à la +prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le +prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être +l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que +ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté +immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre. + +Ce revirement se comprenait. + +En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces +deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce +cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires, +trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut +s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on +était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve +matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle +émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce +changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que +l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le +craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui +devaient être expédiées de Rio de Janeiro. + +Cela ne pouvait tarder, cependant. + +En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le +lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28. +Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une +décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la +«justice suivrait son cours!» + +Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que +la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document, +cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni +même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec +passion les phases de cette dramatique affaire. + +Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou +indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements, +quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même +qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il +existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre +de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le +comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce +document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et, +cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce +misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de +chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne +prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de +Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de +revenir sur le fait accompli. + +Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre, +et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut +point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam +Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait +pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret +cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant +trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait +irréparablement frappé le condamné de Tijuco. + +Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme, +c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus +encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de +ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument +fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné +sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie, +demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il +pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce +document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en +aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne +mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à +combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure! + +À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le +cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très +peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état +permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou +blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement, +sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à +passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original, +et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa +tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la +tension des vapeurs. + +Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne +magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux +ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction +semblait être impuissante à le faire connaître. + +Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge +Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette +journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés. + +Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se +perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé +plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on +ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc +impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et +c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se +donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans +quelques heures de sommeil. + +Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé +les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait +trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son +bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de +lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête. + +«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il +soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On +pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est +réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat +et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y +trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_, +_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de +leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à +reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un +mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize +lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le +gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que +pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la +potence!» + +Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer +ce peu charitable souhait. + +«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller +chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne +puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement +soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une +chance qu'il ne faut pas négliger?» + +Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez +essaya successivement si les lettres qui commençaient ou +finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre +à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait +nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_. + +Il n'en était rien. + +En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres +par lesquelles il débutait, la formule fut: + +_P _= _D_ + +_h _= _a_ + +_y _= _c_ + +_j _= _o_ + +_s _= _s_ + +_l _= _t_ + +_y _= _a_ + +Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses +calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre +alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et +que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut +évidemment être modifiée que par un seul. + +Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe +_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui +ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il +en était séparé également par douze lettres. + +Donc, ce nom ne figurait pas à cette place. + +Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent +successivement essayés, et dont la construction ne correspondait +pas davantage à la série des lettres cryptographiques. + +Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, +arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de +rugissement dont le bruit fit partir toute une volée +d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, +et il revint au document. + +Il le prit, il le tourna et le retourna. + +«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par +me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit! +Ce n'est pas le moment!» + +Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne +ablution d'eau froide: + +«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un +nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre +a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit +aussi l'auteur du crime de Tijuco!» + +C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le +magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette +méthode ne manquait pas d'une certaine logique. + +«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur +n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître +Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,-- +ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui? +Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris +comme nombre cryptologique!» + +Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du +paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois +fois, obtint cette nouvelle formule: + +1804 1804 1804 + +_phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres +que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante: + +_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore +lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des +points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les +trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres +correspondantes en remontant la série alphabétique. + +«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons +d'un autre nombre!» + +Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du +document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans +laquelle le crime avait été commis. + +Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la +formule: + +1826 1826 1826 + +_Phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +ce qui lui donna: + +_o.vd_ _rdv._ _cid._ + +Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs +lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et +pour des raisons semblables. + +«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à +celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de +contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants +volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre +contos[15]. + +La formule fut donc ainsi établie: + +834 834 834 834 + +_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_ + +ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres: + +_het_ _bph_ _pa._ _ic._ + +«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge +Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la +chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!» + +Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait +point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait +pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit +pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit +son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent +essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que +devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, +la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de +Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au +nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours +rien! + +Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait +réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés +mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il +eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup: + +«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la +logique est impuissante!» + +Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de +travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança +jusqu'à la porte qu'il ouvrit: + +«Bobo!» cria-t-il. + +Quelques instants se passèrent. + +Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge +Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait +pas entrer dans la chambre de son maître. + +Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son +intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion! + +Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa +le cordon. Cette fois, Bobo parut. + +«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur +le seuil de la porte. + +Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont +le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança. + +«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que +je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le +temps de réfléchir, ou je...» + +Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses +pieds dans la position du soldat sans armes et attendit. + +«Y es-tu? lui demanda son maître. + +J'y suis. + +--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier +nombre qui te passera par la tête! + +--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout +d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son +maître en lui répondant par un nombre aussi élevé. + +Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, +il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,-- +lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette +circonstance. + +On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, +76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document. + +Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du +juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de +détaler au plus vite. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +DERNIERS EFFORTS + +Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en +stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un +travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, +duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, +Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais +toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur +échappait toujours! + +«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune +mulâtresse, trouvez donc! + +Je trouverai!» répondait Fragoso. + +Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso +avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne +voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans +son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche +de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des +bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document +chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, +la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette +milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques +années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, +n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le +fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la +Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se +rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté +Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au +plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens +camarades de l'aventurier. + +«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? +Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? +Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est +mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? +Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans +lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela +donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en +connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux +hommes ne sont plus!» + +Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne +pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus +fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, +bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la +Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre +partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait +plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, +enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat? + +Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le +lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait +furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une +de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement +l'Amazone. + +Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de +toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la +jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur +si dévoué dans des circonstances aussi graves! + +Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si +le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, +lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la +jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême! + +Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait +donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé +Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il +l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une +troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le +seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du +condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de +son père, des terribles éventualités qui en seraient la +conséquence! + +En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire +que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, +l'aventurier eût fini par livrer le document? + +Fragoso quittait furtivement la jangada. + +À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se +serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle +pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans +doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet +homme était mort de la main de Benito! + +Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à +Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles +responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge! + +Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les +heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un +désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse +Yaquita ne perdait rien de son énergie morale. + +On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne +compagne du fazender d'Iquitos. + +L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la +soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain +rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été +qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse. + +Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été +la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne +laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien +défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa +réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, +il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce +document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était +décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de +son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. +Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de +l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement +pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances +regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la +situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette +situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon +présent, voilà toute une honnête existence de travail et de +dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier +jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! +Me voici! Jugez-moi!» + +La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé +sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une +impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses +serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui. + +«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai +foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et +qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, +sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!» + +Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le +temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une +passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion +publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document +faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce +quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la +justification du condamné. + +Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en +déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o +Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires +autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur +les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui +pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce +«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. + +En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut +promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et +permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que +de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le +sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme. + +Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est +probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient +vainement consumé leurs veilles. + +Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait +être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la +rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était +encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute! + +En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête, +le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite +d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait +maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à +l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du +coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il +que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus +uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment +de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste +condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain +phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne +saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes +pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de +compte, ne rien trouver, non, rien! + +Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa +tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il +fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à +le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez +lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est +pis, de la rage impuissante! + +Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière +partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--, +ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait +pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les +dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa +vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue! +Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà! + +Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu +à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la +lumière, il le reprit de cette façon. + +Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette +nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat! + +Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir +en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur +pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile +encore! + +Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de +lettres complètement énigmatiques! + +À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains, +brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de +remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre! + +Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt, +malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit +brusquement. + +Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir, +Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la +force de se soutenir lui-même. + +Le magistrat s'était vivement relevé. + +«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il. + +--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur. +Le chiffre du document! ... + +--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez. + +--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?... + +--Rien!... rien! + +--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant +une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le +magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans +peine, à le désarmer. + +«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre +calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à +l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à +faire qu'à vous tuer! + +--Quoi donc?... s'écria Benito. + +--Vous avez à tenter de lui sauver la vie! + +--Et comment?... + +C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à +moi de vous le dire! + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +DISPOSITIONS PRISES + +Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils +avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler +en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire +évader le condamné que menaçait le dernier supplice. + +Il n'y avait pas autre chose à faire. + +En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de +Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur, +qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait +déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait +pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement, +puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était +possible. + +Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se +soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement. + +Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret +de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni +Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs +tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui +ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances +imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement! + +La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette +occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement +en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu. +Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était +devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en +prévenir. + +Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en +viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille +Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner +aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du +condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de +Torrès! + +Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de +son concours. + +Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se +dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et +s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette +heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la +prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur +lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison +d'arrêt. + +C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le +plus grand soin. + +Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus +du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était +enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en +assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier, +si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal +jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses +saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était +possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la +lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un +des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait +crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant +enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et +Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du +prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au +moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit +que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces +manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour, +pourrait être en sûreté. + +Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à +ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une +précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la +disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux +choisi pour lancer la corde. + +«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta +devra-t-il être prévenu? + +--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné +à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer! + +--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut +tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la +prison serait attirée au moment de l'évasion... + +--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme! +répondit Benito. + +--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la +prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la +jangada. Où devra-t-il chercher refuge?» + +C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et +voici comment elle le fut. + +À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de +ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio +Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le +fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif. +Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à +parcourir. + +Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la +jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du +pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le +rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le +terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges, +elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du +prisonnier. + +Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta +cherchât refuge? + +Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les +deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question +eurent été minutieusement pesés. + +Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de +périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à +travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de +l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez +rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui +offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas +le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta, +toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus +songer à y reprendre sa vie d'autrefois. + +S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou +même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus +de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son +premier soin devait être de se soustraire à des poursuites +immédiates. + +Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes +abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du +condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait +donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le +littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se +cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute +une mer entre la justice et lui? + +Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni +les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait +quelque chance de salut. + +C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la +pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet +affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des +deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en +longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, +naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi +l'embouchure de la Madeira. + +Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi +d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale +ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait +donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et +se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà +de la frontière brésilienne. + +Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait, +pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de +rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un +navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire +le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était +sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute +sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher +au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y +finir cette existence si cruellement et si injustement agitée. + +Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation, +sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, +qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une +question qui n'avait même plus à être discutée. + +«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et +nous n'avons pas un instant à perdre.» + +Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal +jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la +pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage +d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis, +descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà +fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la +jangada. + +Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez +maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes +qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout +espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être +éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam +Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa +faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que +la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite. + +«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous +n'aurons plus rien à craindre pour notre père! + +Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient +si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard. + +De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de +rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu +de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par +tous les moyens en son pouvoir. + +«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui +ne put retenir ses pleurs. + +Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient +aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance +qu'il venait de faire entendre! + +D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa +visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se +dirigea rapidement vers Manao. + +Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le +pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le +plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au +sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait +de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif. + +Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter +aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont +il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il +devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite +l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la +pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en +descendaient incessamment le cours. + +Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la +Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était +aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le +cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent +milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par +impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction, +on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au +centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à +vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de +danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique. + +L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux +jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du +pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce +brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût +certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender +d'Iquitos. + +Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des +préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une +forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à +toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit +ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à +la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort +duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets. + +Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour +plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux +jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à +l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus. + +Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du +personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote +choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la +tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. +Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient +coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs +soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à +risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître. + +Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait +plus qu'à attendre la nuit. + +Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge +Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de +nouveau à lui apprendre sur le document. + +Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le +retour de sa mère et de sa soeur. + +Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il +fut reçu immédiatement. + +Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était +toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé +par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous +ses yeux. + +«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant +cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?... + +--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé... +mais d'un moment à l'autre!... + +--Et le document? + +--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a +pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien! + +--Rien! + +--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document... +un seul!... + +--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot? + +--Fuir!» + +Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge +Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment +d'agir. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +LA DERNIÈRE NUIT + +La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce +qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux +époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de +ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait +peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait. +C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait +un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes +deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du +prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être +soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu +de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer. + +Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes +paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement +dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce +Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non! +Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco! + +Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût +apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par +l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la +justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse +hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se +regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à +toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la +tâche de plaider pour lui! + +Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles +paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être, +s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été +depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois +pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il +semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette +affaire, quel qu'il fût, était prochain. + +Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras +reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête. + +Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que +la justice humaine, après avoir failli une première fois, +prononcerait enfin son acquittement? + +Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez +établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif, +qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de +Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice. + +On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son +entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où +la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao. + +Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il +revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il +était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la +hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été +admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver +à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe: +le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de +l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul +employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation, +sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les +efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la +cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son +évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage +surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à +la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif, +dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender +Magalhaës! + +Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si +brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées, +perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier +qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les +secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le +grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré +l'attention d'un homme moins absorbé. + +Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa +jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se +revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux +Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement +d'Iquitos. + +Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son +bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule +faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni +d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës +avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu +voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime! + +En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer +l'attention du prisonnier. + +Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent +vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme +inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses +mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos. + +Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait +que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique +maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction. +Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa +pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance +de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient +seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué +son terrible secret! + +L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau +de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes. + +Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille +Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser +s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à +ce jeune homme les mystères de sa vie? Non! + +Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir +réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation +qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors +venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce +misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver +son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis +l'arrestation!... + +En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit +brusquement. + +Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent +comme une ombre. + +Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et, +un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été +dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui. + +Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en +laissa pas le temps. + +«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est +brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans +le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin +de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront +être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge +lui-même nous en a donné le conseil! + +--Il le faut! ajouta Manoel. + +--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!... + +Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement +jusqu'au fond de la chambre. + +«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel +restèrent interdits. + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance. +Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion +viendraient du prisonnier lui-même. + +Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il +lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il +l'entendît et se laissât convaincre. + +«Jamais, avez-vous dit, mon père? + +Jamais. + +--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous +donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons +qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous +restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même! + +--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père! +L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous +croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, +si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y +a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut +fuir!... Fuyez!» + +Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il +l'entraîna vers la fenêtre. + +Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une +seconde fois. + +«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est +inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec +moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis +librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays, +je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je +l'attendrai! + +--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne +peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre +innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut +fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous +n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort! + +--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je +mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une +première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui! +j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour +combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant, +recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache +sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister +les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que +j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager +avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt +ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre +jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais! + +--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer +devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait +saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers +la fenêtre. «Non!... non!... + +Vous voulez donc me rendre fou! + +Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je +me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire +que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le +croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne +recommencerai pas!» + +Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les +mains... Il le suppliait... + +«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver +aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de +mort! + +L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas! +Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta +innocent ne fuira pas!» + +La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait +contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre, +prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule +s'ouvrit. + +Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef +de la prison et de quelques soldats. + +Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être +faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que +c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus +profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, +comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût +échappé de cette prison? + +Il était trop tard! + +Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers +le prisonnier. + +«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, +monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas +voulu!» + +Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il +essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre +vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio +de Janeiro. + +Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito. + +Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras +sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence? + +--Oui! + +--Et ce sera?... + +--Pour demain!» + +Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois +l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats +vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte. + +Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent +emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable +scène, qui avait déjà trop duré. + +«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de +l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre +Passanha que je vous prie de faire prévenir? + +Il sera prévenu. + +--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une +dernière fois ma femme et mes enfants? + +--Vous les verrez. + +--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et +maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on +m'arrache d'ici malgré moi!» + +Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec +le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus +maintenant que quelques heures à vivre, resta seul. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +FRAGOSO + +Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le +prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la +sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu +être produite. La justice devait avoir son cours. + +C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le +condamné devait périr par le gibet. + +La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à +moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois, +elle allait frapper un blanc. + +Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs +à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la +loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce. + +Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non +seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre. + +Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de +toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de +sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête +tombait, incapable de se porter plus avant. + +Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il +lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible, +et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il +s'élança dans la direction de la ville. + +Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche +du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de +ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée +de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao. + +C'était Fragoso. + +Un homme accourait vers Manao. + +Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise +dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à +laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui +pouvait encore sauver Joam Dacosta? + +Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême +hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre +pendant cette courte excursion. + +Voici ce qui s'était passé: + +Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès +un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces +riveraines de la Madeira. + +Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il +apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux +environs. + +Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non +sans peine, il parvint à le rejoindre. + +Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita +pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut +faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire. + +Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso +furent celles-ci: + +«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a +quelques mois, à votre milice? + +Oui. + +À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos +compagnons qui est mort récemment? + +--En effet. + +--Et cet homme se nommait?... + +--Ortega.» + +Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils +de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était +vraiment pas supposable. + +Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la +milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui +apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements +sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable +importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le +véritable auteur du crime de Tijuco. + +Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun +renseignement à cet égard. + +Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien +des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée +entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que +Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier +soupir. + +Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne +pouvait en dire davantage. + +Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il +repartit aussitôt. + +Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega +fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de +faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la +vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice +était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments. + +Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en +question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus +probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont +Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa +culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas +de la mettre en doute. + +Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait +été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait +été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour! + +Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions +de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé, +certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette +affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le +brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à +laquelle avait appartenu Torrès. + +Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au +juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre, +et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait, +brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao. + +Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la +franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment +irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à +croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre +ses mains. + +Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent +irrésistiblement pris racine dans le sol. + +Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle +s'ouvrait une des portes de la ville. + +Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une +vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait +une corde. + +Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses +yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et +ces mots s'échappèrent de ses lèvres: + +«Trop tard! trop tard!...» + +Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas +trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de +cette corde! + +«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso. + +Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il +remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur +le seuil de la maison du magistrat. + +La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à +cette porte. + +Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait +recevoir personne. + +Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait +l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet +du juge. + +«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de +capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit +vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution! + +Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le +chiffre du document?...» + +Fragoso ne répondit pas. + +«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui, +en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour +l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est +là! dit-il. + +--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une +vérité qui ne peut se faire jour! + +--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut! + +--Encore une fois, avez-vous le chiffre?... + +--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas +menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement +lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que +cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam +Dacosta! + +--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas +douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui +disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!» + +Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il +se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent! +s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui +qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès, +l'auteur du document! C'est Ortega!...» + +À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de +calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait, +il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa +table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux: + +«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!» + +Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso, +comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement +essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières +lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante: + +_O r t e g a P h y j s l_ + +«Rien! dit-il, cela ne donne rien!» + +Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un +chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un +rang antérieur à celui de la lettre _r_. + +Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_, +seuls se chiffraient par 1, 4, 5. + +Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle +qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres, +impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne +correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_. + +En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des +cris de désespoir. + +Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que +le magistrat n'eût pu l'en empêcher. + +La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le +condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule +s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet. + +Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe, +dévorait les lignes du document. + +«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les +dernières lettres!» + +C'était le suprême espoir. + +Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque +d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières +lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six +premières. + +Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six +dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à +celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, +elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre. + +Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la +lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il +obtint: + +_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_ + +Le nombre, ainsi composé, était 432513. + +Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la +formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui +avaient été précédemment essayés? + +En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui +trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques +minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné! + +Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il +voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait +mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège, +l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...» + +Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu +au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant +de fois qu'il était nécessaire, comme suit: + +432513432513432513432513 + +_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_ + +Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre +alphabétique, il lut: + +_Le véritable auteur du vol de..._ + +Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le +nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le +refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait +incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans +en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans +la rue, criant: + +«Arrêtez! Arrêtez!» + +Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison, +que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses +enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne +fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez. + +Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa +main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses +lèvres: + +«Innocent! innocent!» + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +LE CRIME DE TIJUCO + +À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté. + +Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri +qui s'échappait de toutes les poitrines: + +«Innocent! innocent!» + +Puis, un silence complet s'établit. + +On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être +prononcées. + +Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là, +pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis +que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait +tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre, +et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre +qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il +les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix. + +Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence: + +_Le véritable auteur du vol des diamants et de_ + +43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34 + +_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des +soldats qui escortaient le convoi,_ + +32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343 + +_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la +nuit du vingt-deux janvier mil huit_ + +251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134 + +_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, +n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_ + +3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325 + +_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à +mort; c'est moi, le misérable employé de_ + +13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43 + +_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh +l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_ + +251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325 + +_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_ + +_qui signe de mon vrai nom, Ortega._ + +134 32513 43 251 3432 513 432513 + +_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._ + +Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables +hurrahs se fussent élevés dans l'air. + +Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui +résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument +l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette +victime d'une effroyable erreur judiciaire! + +Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne +pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui. +Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait, +des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son +coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de +le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la +dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser +s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste! + +Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever +aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait +lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans +lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au +moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice +cryptogrammatique. + +Or, voici ce qu'avouait Ortega. + +Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui, +à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin. +Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de +Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de +s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux +contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco. + +Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi +au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de +l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par +ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à +ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte. + +Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps +après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à +commettre le crime. + +Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega +s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts +du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato». +Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable +troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait. +Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues +années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes. + +Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen +d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent +intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint +peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime +lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa +place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta! +Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier +supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation +capitale! + +Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice, +entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière +péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans +Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta. + +Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible, +l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna +dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco; +mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son +intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le +chiffre qui permettait de le lire. + +La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de +réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de +la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était +alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui +avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le +document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le +faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et +l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce +nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument +indéchiffrable. + +Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa +mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont +il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un +odieux chantage. + +Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre, +et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté +par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom +avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge +Jarriquez. + +Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était +l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à +la vie, rendu à l'honneur! + +Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute +voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette +terrible histoire. + +Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable +preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam +Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être +demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre +demeure. + +Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours +de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les +siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du +magistrat comme un triomphateur. + +En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout +ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et, +s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui, +il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice +n'eût pas été définitivement consommée! + +Et, dans tout cela, que devenait Fragoso? + +Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito, +Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas! +Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il +n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui +devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en +Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée +qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès +avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la +situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même +pas la valeur! + +Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins +sauvé Joam Dacosta! + +Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers, +qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au +moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos, +l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre +de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la +jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu +quelque part! + +«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi +qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina! + +À moi! répondit la jeune mulâtresse. + +Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que +j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!» + +Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête +famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient +faits à Manao, il est inutile d'y insister. + +Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans +cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de +ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument +indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il +pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il +reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega, +reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous +les deux, étaient seuls à connaître? + +Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas! + +Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un +rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le +document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il +fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du +ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent +l'élargissement immédiat du prisonnier. + +C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta +et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute +inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et +continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage +devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de +Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le +départ. + +Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en +liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en +était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district +diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec +les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement +écrit de sa main. + +L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La +réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue. + +Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de +la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les +siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient +l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la +fazenda d'Iquitos. + +Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du +départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils, +tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée, +commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au +tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée +sur la rive, retentissaient encore. + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +LE BAS-AMAZONE + +Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait +s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite +de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait +d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens. + +La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore +gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village +de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette +Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces +trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de +la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les +îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de +Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a +définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes, +dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de +Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella, +qui est le grand marché de guarana de toute la province, +restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il +du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur +laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des +femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque, +légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des +Amazones. + +Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la +juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille, +émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait +dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à +l'est que l'Atlantique. + +«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille. + +--Que c'est long! murmurait Manoel. + +--Que c'est beau! répétait Lina. + +--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso. + +Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de +points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et +Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa +bonne humeur d'autrefois. + +Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de +cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des +chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des +exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de +Monte-Alegre. + +Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux +noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une +«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations, +important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve +plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem. + +On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris, +descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne +compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart, +et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de +sable blanc. + +Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en +descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait +jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de +haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du +commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement. + +À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon +se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui +l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des +collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et, +en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant +sur le fond lointain du ciel. + +Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient +encore rien vu de pareil. + +Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il +pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu +à peu la vallée du grand fleuve. + +«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit +en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva, +dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts! + +--Alors on approche? répétait Fragoso. + +--On approche!» répondait Manoel. + +Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit +hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la +demande et la réponse. + +Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se +faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada, +la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de +Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens +Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les +têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle. + +Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et +comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt +s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds, +hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux. +Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en +décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en +arrière. + +Là, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait +vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait +vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo. +C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins +de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais +et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest, +elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux +qu'elle compte par milliers. + +Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé +l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents +d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après +avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une +embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi +rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui, +pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune, +n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner +le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage. + +C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous. +Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal +des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux +éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées +d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait +parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts +magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros +palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas +à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal +des Brèves. + +La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce +nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs +mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de +cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les +Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus +avec les populations blanches, et leur race finira par s'y +absorber. + +Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au +risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les +racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques +crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert +pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui +la renvoyaient au fil du courant. + +Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux +divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de +l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade +de Santa-Ana. + +Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans +aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût +obligé à se dérouler d'aval en amont. + +Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, +égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens +caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de +l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux +chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre. + +Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la +«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées +de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis +sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora +de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts, +qui la relient commercialement avec l'ancien monde. + +Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils +touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne +pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les +retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur +itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de +cette province du Para? + +Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi +après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut +à un brusque tournant du fleuve. + +L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours. +Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On +l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique +accueil aux siens et à lui! + +Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du +fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui +voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long +exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des +milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien +avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez +vaste et assez solide pour porter toute une population. + +Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues +avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser +dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si +la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme +un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa +nouvelle famille? + +Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada +au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait +être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit +cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là, les +carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui +renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis; +puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante +tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour; +puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait +alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem. + +Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada +même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de +Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double +union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite +chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction +nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls +membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas +là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette +cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant +l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les +gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse +de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le +héros du jour? + +Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent +célébrés en grande pompe. + +Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la +jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait +voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses +habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées +de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et +les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette +flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve. + +Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut +comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un +instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la +jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des +mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les +pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie +éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces +joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs +qui s'échappaient par milliers dans les airs! + +La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à +travers la foule vers la petite chapelle. + +Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques. +Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le +gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune +médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie +du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa +fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la +main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille +Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double +rangée du personnel de la jangada. + +Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la +chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains +qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette +fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants. + +Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des +longues séparations. + +En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission +pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à +exercer utilement sa profession comme médecin civil. + +Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux +qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres. + +Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde; +mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la +voir à Bélem. + +Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là +comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre +Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier +paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne +mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada +avait mis tant de mois à descendre. + +L'importante opération commerciale, bien menée par Benito, +s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait +été cette jangada,--c'est-à-dire un train de bois formé de toute +une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien. + +Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et +Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots +de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont +Benito allait prendre la direction. + +Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute +une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière +brésilienne! + +Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter: + +«Hein! sans la liane!» + +Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui +le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon. + +«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même +chose?» + + + + [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie +française, et un conto de reis vaut 3 000 francs. + [2] 174 000 francs. + [3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille, +qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille, +qui vaut 6 180 mètres. + [4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100 +francs. + [5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de +nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne +peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le +Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements, +paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de +l'Amazone. + [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres. + [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25 +litres. + [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe +portugais vaut un peu plus, soit 32 livres. + [9] Environ 6 centimes. + [10] De nombreuses observations faites par les +voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de +Humboldt. + [11] La pataque vaut 1 franc environ. + [12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues +par M. Bates, un savant géographe anglais. + [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant +l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle. + [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes. + [15] Environ 2 500 000 francs. + [16] 300 000 francs. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** + +***** This file should be named 14806-8.txt or 14806-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14806/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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