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+The Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La Jangada
+ Huit cent lieues sur l'Amazone
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: January 25, 2005 [EBook #14806]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
+
+
+
+Jules Verne
+
+LA JANGADA
+
+Huit cent lieues sur l'Amazone
+
+(1881)
+
+
+Table des matières
+
+PREMIER ÉPISODE
+CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS
+CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ
+CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL
+CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS
+CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE
+CHAPITRE SIXIÈME TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE
+CHAPITRE SEPTIÈME EN SUIVANT UNE LIANE
+CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA
+CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN
+CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS
+CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
+CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE
+CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS
+CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE
+CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS
+CHAPITRE SEIZIÈME EGA
+CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE
+CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE
+CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE
+CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES
+DEUXIÈME ÉPISODE
+CHAPITRE PREMIER MANAO
+CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS
+CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ
+CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES
+CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES
+CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP
+CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS
+CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES
+CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES
+CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON
+CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI
+CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT
+CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES
+CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD
+CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS
+CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES
+CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT
+CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO
+CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO
+CHAPITRE VINGTIÈME LE BAS-AMAZONE
+
+
+
+
+PREMIER ÉPISODE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+UN CAPITAINE DES BOIS
+
+_«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
+hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
+qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
+zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
+zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»_
+
+L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre
+assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques
+instants pensif, après l'avoir attentivement relu.
+
+Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas
+même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des
+années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces
+hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.
+
+Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies?
+Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces
+langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes:
+ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils
+présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur
+ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le
+coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme
+de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux
+tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances
+de la plus haute gravité.
+
+L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple
+capitaine des bois.
+
+Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato»,
+les agents employés à la recherche des nègres marrons.
+
+C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées
+anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de
+quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore
+avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées.
+Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits
+naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir,
+et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que
+la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer.
+
+En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,--
+il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des
+capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons
+d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation
+générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà
+les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour
+n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel
+tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un
+seul esclave parmi ses dix millions d'habitants.
+
+En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à
+disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les
+bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient
+sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les
+profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des
+bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement
+composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime,
+il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne
+devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très
+probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu
+recommandable milice des «capitães do mato».
+
+Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un
+Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un
+blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction
+que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait
+voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant
+dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où
+la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les
+mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce
+n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité
+personnelle.
+
+En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.
+
+Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques
+jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se
+développe le cours du Haut-Amazone.
+
+Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur
+qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient
+pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une
+santé de fer.
+
+De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la
+démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des
+tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus
+sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec,
+des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas
+encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt
+se contracter sous l'influence des passions mauvaises.
+
+Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois.
+Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il
+portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur
+ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige
+d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce
+costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce
+qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient
+la poitrine.
+
+Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident
+qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où
+il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de
+ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs.
+Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement,
+un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de
+chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était
+muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à
+la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les
+forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à
+craindre.
+
+En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier
+fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel
+ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois
+du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En
+effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri
+prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement
+comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les
+branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale,
+serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;--
+ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de
+laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la
+fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne
+peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par
+l'éclat de ses beuglements.
+
+Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la
+voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un
+arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute
+ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de
+grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de
+l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des
+bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier
+document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à
+chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le
+sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui,
+et alors il souriait d'un mauvais sourire.
+
+Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases
+que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt
+péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:
+
+«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement
+écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il
+ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de
+vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!»
+
+Et regardant le document d'un oeil avide:
+
+«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette
+dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son
+prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle
+donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de
+s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le
+nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens
+véritable échapperait encore!»
+
+Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.
+
+«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait
+cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au
+Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne
+rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document
+m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines
+de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à
+réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!»
+
+Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se
+refermaient déjà sur des rouleaux d'or.
+
+Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.
+
+«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas
+les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de
+l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir
+quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors,
+comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en
+montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le
+toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!»
+
+Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile:
+
+«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il
+saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et
+lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les
+lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux,
+de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah!
+mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce
+document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je
+trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache
+depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il
+faisait ma fortune!»
+
+Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après
+l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre,
+qui lui servait aussi de porte-monnaie.
+
+En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet
+étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût
+passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies
+d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis
+de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars
+vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le
+double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus,
+et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme
+ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très
+embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise.
+
+Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir
+abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il
+exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin
+de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire
+péruvien.
+
+À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses
+pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour
+son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa
+nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de
+bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il
+achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour
+l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin.
+
+Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le
+couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le
+replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho,
+crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de
+lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était
+étendu.
+
+C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher!
+
+Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la
+bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge
+aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui
+portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de
+deux milles.
+
+Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se
+guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil
+au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter
+l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune
+ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et
+quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le
+lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un
+fourré, en pleine forêt.
+
+Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de
+confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la
+matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir
+se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le
+mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur
+l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le
+sommeil.
+
+Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans
+s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il
+avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte
+liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie
+surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la
+fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion.
+
+Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il
+portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue
+généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus
+particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone.
+C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc
+doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le
+capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé,
+croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia.
+
+Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita
+la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu
+près vide.
+
+«À renouveler!» dit-il simplement.
+
+Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac
+âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet
+antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la
+vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des
+solanées.
+
+Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier
+choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès
+n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il
+battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse,
+connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains
+hyménoptères, et il alluma sa pipe.
+
+À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui
+échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans
+une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil.
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+VOLEUR ET VOLÉ
+
+Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se
+fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers,
+comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant
+certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde
+contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de
+l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais
+ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put
+arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été
+aperçu.
+
+Ce n'était point un homme, c'était un «guariba».
+
+De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du
+Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à
+poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur
+face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original.
+D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du
+«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche
+le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se
+signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble
+aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a
+pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution.
+En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse
+pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette
+situation et hors d'état de se défendre.
+
+Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de
+grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient
+faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol
+qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la
+forêt.
+
+Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il
+jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa
+queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est
+pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des
+quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont
+véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal
+possède une parfaite faculté de préhension.
+
+Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton,
+qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme
+redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir
+l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur
+l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança
+donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas
+de lui.
+
+Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents
+acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une
+façon peu rassurante pour le capitaine des bois.
+
+Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba
+des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières
+d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard
+lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains
+animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont
+reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en
+réserve contre les coureurs des bois.
+
+En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il
+convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il
+appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un
+Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi
+pour le plaisir de le manger.
+
+Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à
+intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier
+que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à
+dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à
+détruire un de ses ennemis naturels.
+
+Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba
+commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement,
+retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son
+attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un
+seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé,
+et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait
+plus qu'à un fil.
+
+En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de
+l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du
+dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper.
+
+Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans
+le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa
+fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.
+
+Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper
+l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe,
+avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement
+distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des
+idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa
+l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses
+yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter.
+Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner
+les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta.
+Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à
+sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne
+cherchèrent point à l'entamer.
+
+Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une
+nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec
+un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit
+bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour
+jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa
+main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une
+branche sèche.
+
+À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens
+toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil
+à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt
+debout.
+
+En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire.
+
+«Un guariba!» s'écria-t-il.
+
+Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit
+en état de défense.
+
+Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant
+un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide
+gambade, il se glissa sous les arbres.
+
+«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans
+plus de cérémonie!»
+
+Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas
+et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le
+narguer, il aperçut son précieux étui.
+
+«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque
+fait pis! Il m'a volé!»
+
+La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas
+pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est
+l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte,
+irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances.
+
+«Mille diables!» s'écria-t-il.
+
+Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui,
+Torrès s'élança à la poursuite du guariba.
+
+Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce
+n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les
+branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté
+aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais
+Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa
+houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir
+l'en frapper.
+
+Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint
+que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le
+malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc
+d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à
+s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre
+chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença
+dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois
+disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à
+ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat.
+
+«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à
+bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière
+brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement
+des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à
+t'empoigner!...»
+
+Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec
+une nouvelle ardeur!
+
+Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun
+résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment,
+sans ce document, pourrait-il battre monnaie?
+
+La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du
+pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que
+par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.
+
+Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre
+haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses
+broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le
+guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses
+racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il
+buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à
+moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre.
+
+Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut
+obligé de s'arrêter.
+
+«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à
+travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je
+l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes
+jambes pourront me porter, et nous verrons!...»
+
+Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait
+cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût
+loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout
+mouvement à Torrès.
+
+Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois
+racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de
+temps en temps tinter l'étui à son oreille.
+
+Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais
+sans lui faire grand mal à cette distance.
+
+Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à
+poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre,
+cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette
+réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement
+vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était
+désespérant.
+
+Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait
+venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait
+embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse
+forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles
+des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir.
+
+Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et,
+finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il
+allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui,
+quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à
+tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il
+se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.
+
+Il se releva donc.
+
+Le guariba se releva aussi.
+
+Il fit quelques pas en avant.
+
+Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de
+s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied
+d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont
+si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.
+
+Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un
+clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux
+premières branches étendues horizontalement à quarante pieds
+au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point
+où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un
+jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.
+
+Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en
+cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main.
+Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de
+manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était
+vide!
+
+Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers
+l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus
+défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper
+aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait
+d'abandonner pour un autre.
+
+Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille!
+
+Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le
+guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait
+impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de
+métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un
+Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire
+de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un
+homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de
+plus cruelle sous cette latitude équatoriale.
+
+Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de
+tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine.
+
+Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de
+racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il
+donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait
+plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui
+ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un
+mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une
+autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas
+demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui
+lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et
+tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour
+se mouvoir.
+
+Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et
+revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre.
+Oui! un bruit de voix humaines.
+
+On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté
+le capitaine des bois.
+
+Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré.
+En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au
+moins à qui il pouvait avoir affaire.
+
+Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque
+tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu.
+
+Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba
+lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès.
+
+«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est
+arrivée à propos!»
+
+Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré,
+lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.
+
+C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir,
+chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse,
+serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À
+leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils
+étaient de sang portugais.
+
+Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication
+espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue
+portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces
+forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès.
+
+Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance
+oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été
+frappé d'une balle en pleine tête.
+
+En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte
+de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les
+chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et
+autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux
+dans ces forêts.
+
+Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et
+il continua de courir vers le corps du singe.
+
+Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction,
+avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de
+quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès.
+
+Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit.
+
+«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord
+de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant
+animal, un grand service!»
+
+Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui
+leur valait ces remerciements.
+
+Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation.
+
+«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité,
+vous avez tué un voleur!
+
+Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux,
+c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas
+moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.»
+
+Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le
+guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore
+crispée.
+
+«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur?
+
+--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et
+ne put retenir un énorme soupir de soulagement.
+
+«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui
+vient de m'être rendu?
+
+--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne,
+répondit le jeune homme.
+
+--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est
+toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.
+
+--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que
+j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à
+monsieur...?
+
+Benito Garral», répondit Manoel.
+
+Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour
+ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le
+jeune homme ajouta obligeamment:
+
+«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles
+d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...?
+
+Torrès, répondit l'aventurier.
+
+--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez
+hospitalièrement reçu.
+
+--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par
+cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je
+crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident
+que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut
+que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte
+descendre jusqu'au Para...
+
+--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que
+nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père
+et toute sa famille auront pris le même chemin que vous.
+
+--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la
+frontière brésilienne?...
+
+--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du
+moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?»
+
+Manoel fit un signe de tête affirmatif.
+
+«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que
+nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon
+regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie
+néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.»
+
+Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son
+salut et reprirent le chemin de la ferme.
+
+Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut
+perdus de vue:
+
+«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il
+la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage,
+Joam Garral!»
+
+Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant
+vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le
+plus court, disparut dans l'épaisse forêt.
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+LA FAMILLE GARRAL
+
+Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de
+l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans
+cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon,
+et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à
+cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne.
+
+Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces
+agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent
+dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce
+siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique
+population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez
+loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se
+tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont
+dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La
+race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent
+contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et,
+aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à
+laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois
+familles de métis.
+
+Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de
+chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le
+village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une
+esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du
+fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il
+se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi
+cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la
+hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes
+variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de
+lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de
+palmiers de la plus élégante espèce.
+
+À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à
+modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient
+à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux
+envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple
+chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un
+chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce
+village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se
+réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la
+Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église.
+
+Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au
+village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du
+Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant
+le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement
+où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable.
+
+C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux
+jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois.
+
+Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de
+cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette
+ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays,
+cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la
+bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et
+c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait
+riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau,
+tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la
+séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des
+bestiaux.
+
+C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant
+l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par
+le propriétaire de la fazenda.
+
+Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle
+d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment
+fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.
+
+Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille
+race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa
+mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon
+travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait
+défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il
+possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il
+se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son
+commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne
+prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais
+étaient-elles quelque peu embarrassées.
+
+Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors
+vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il
+était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources.
+Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la
+forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda
+pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La
+mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait
+touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour
+quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie
+entière.
+
+Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la
+ferme d'Iquitos.
+
+Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans
+fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier,
+en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la
+permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,--
+malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il
+voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait
+un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque
+fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait
+dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme
+sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à
+fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en
+mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.
+
+Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer
+tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un
+bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par
+jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le
+favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la
+paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals
+qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois
+seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle
+que le jeune homme devait la désirer.
+
+Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra
+résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes
+ses forces.
+
+Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires
+se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone,
+s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam
+Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à
+grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à
+l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure
+charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi
+cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores,
+des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un
+réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de
+lianes capricieuses.
+
+Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes
+arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où
+demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des
+noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de
+roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison
+forestière.
+
+Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes,
+offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut
+une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où
+un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent
+d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des
+bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques
+«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des
+parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre
+exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement
+des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse,
+du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral
+à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus
+riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction
+imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires
+du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour.
+
+Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce
+qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son
+mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son
+exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait
+son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre
+eux deux.
+
+Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui
+reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à
+lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle
+l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté
+insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille,
+soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander
+en mariage.
+
+Un grave incident hâta la solution.
+
+Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement
+blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à
+la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son
+côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en
+lui faisant jurer de la prendre pour femme.
+
+«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que
+si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré!
+
+Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur,
+sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous
+dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont
+vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!»
+
+Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas
+d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.
+
+Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous
+deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort
+de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union.
+
+Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral
+devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de
+tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.
+
+La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces
+deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son
+mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une
+fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais,
+devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de
+Joam et Yaquita.
+
+La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda.
+Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature
+des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère,
+l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle
+été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem?
+Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus
+privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement
+formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui
+réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la
+fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle
+situation à venir.
+
+Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison
+qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la
+donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche
+fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait
+d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence
+vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge
+de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la
+direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une
+éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien
+dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui
+fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne
+lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui
+s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces
+vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit
+se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne
+du nom d'homme.
+
+Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait
+fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un
+négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que
+Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne
+tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux
+inséparables compagnons.
+
+Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait
+plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait
+laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études
+furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût
+passionné pour cette noble profession, et son intention était
+d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait
+attiré.
+
+À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito,
+Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était
+venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait
+l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à
+la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui
+seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita
+comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en
+faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près
+de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un
+lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur.
+
+En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début
+de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans.
+Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa
+sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute
+de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses
+cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière,
+grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain.
+L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens
+était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le
+caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en
+lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La
+netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne
+devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de
+sa personne.
+
+Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel
+tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme
+un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu
+vaincre.
+
+Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les
+conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas
+l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être
+heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer
+cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif
+de constante préoccupation pour sa femme.
+
+Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où
+ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su
+résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu
+durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type
+portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si
+naturellement à la dignité de l'âme.
+
+Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de
+toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux.
+
+Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique,
+tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus
+sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito,
+après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda,
+d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle;
+d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé,
+chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes
+du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne
+pénétrera pas tous les secrets.
+
+Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille,
+brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur
+l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle
+rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son
+frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous.
+À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes
+serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander
+à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»!
+Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu
+sans quelque partialité.
+
+Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui
+manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux
+personnel de la fazenda.
+
+Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de
+soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave
+par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la
+nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la
+fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était
+passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du
+fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à
+Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle
+n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve
+de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au
+service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui
+en coulait devant ses yeux.
+
+Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y
+avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille,
+et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une
+de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une
+grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs
+maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était
+permis dans la maison.
+
+Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens,
+au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la
+fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres
+encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam
+Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En
+ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du
+Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec
+douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu
+chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les
+plantations étrangères.
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+HÉSITATIONS
+
+Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille
+répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils
+étaient vraiment dignes l'un de l'autre.
+
+Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments
+qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert
+à Benito.
+
+«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu
+as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir!
+Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir
+te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!»
+
+Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à
+apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le
+coeur des deux jeunes gens.
+
+Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en
+convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais
+d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se
+pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis
+contente!» était sorti de son coeur.
+
+La réponse précédait presque la question: elle était claire.
+Benito n'en demanda pas davantage.
+
+Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet
+d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas
+aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage,
+ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien
+être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce
+mariage serait célébré.
+
+En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du
+village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et
+Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha,
+qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque,
+comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait
+avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient
+à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de
+l'état civil n'avait été chargé d'établir.
+
+Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le
+mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le
+concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était
+sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet.
+
+«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais
+consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous
+marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se
+transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans
+être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi
+sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous
+conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt
+la mienne! Nous approuvez-vous?»
+
+À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de
+Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère
+assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce
+projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam
+Garral.
+
+Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans
+la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari.
+
+Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande
+salle de l'habitation.
+
+Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un
+divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue,
+vint se placer près de lui.
+
+Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa
+fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha
+ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux
+d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et
+appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter
+la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse
+question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était
+arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un
+jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement
+entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam
+envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au
+littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir,
+après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée
+ne semblait lui être venue de l'accompagner.
+
+Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de
+la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que
+l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie,
+il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard.
+
+Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral
+n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille
+en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et
+pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont
+Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois
+fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle
+avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour
+quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de
+tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux
+reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas
+heureux ici?» répondait-il.
+
+Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont
+l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas
+insister.
+
+Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire
+valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de
+conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son
+mari.
+
+Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel
+Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si
+légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à
+elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de
+son enfant, et comment ne le partagerait-il pas?
+
+Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix
+caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude
+travailleur:
+
+«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons
+ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous
+le sommes, nos enfants et moi.
+
+De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam.
+
+Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union
+ils trouveront le bonheur...»
+
+Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir
+pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés
+ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme.
+
+«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle.
+
+Minha?... se marier?... murmurait Joam.
+
+Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque
+objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu
+pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille?
+
+Oui!... Et depuis un an!...
+
+Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de
+sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable
+impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu,
+ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta
+pensif en la regardant.
+
+Yaquita lui prit la main.
+
+«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la
+pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à
+notre fille toutes les conditions du bonheur?
+
+Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant,
+Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand
+se ferait-il? ... Prochainement?
+
+--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam.
+
+--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?»
+
+Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question
+qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une
+hésitation bien compréhensible.
+
+«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien!
+J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une
+proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois
+déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille
+et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que
+nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux
+qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire
+notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela
+pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont
+réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est
+pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant
+distraire quelques semaines de tes travaux!»
+
+Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir
+dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse.
+Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari:
+c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce
+qu'elle avait à dire.
+
+«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus
+dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va
+nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura
+causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si
+prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner
+jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que
+nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer
+auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que
+Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se
+marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta
+mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!»
+
+Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement
+qu'il ne put réprimer.
+
+«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito
+et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à
+descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du
+littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation
+serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je
+pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde
+mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais
+moins étrangère aux actes de sa vie!»
+
+Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la
+regarda longuement, sans rien répondre encore.
+
+Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire
+une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait
+devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses
+affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques
+semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son
+intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la
+fazenda! Et cependant il hésitait toujours!
+
+Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et
+elle la serrait plus tendrement.
+
+«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de
+céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens
+de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus
+cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près
+de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce
+bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que
+nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos.
+Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la
+situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec
+les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où
+doit s'écouler la plus grande partie de son existence!»
+
+Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans
+ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir
+avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation
+contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme
+sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat
+secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se
+reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas,
+elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui
+coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus
+jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison
+de ce refus inexplicable.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était
+allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter
+un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde,
+où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt
+ans.
+
+Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait
+pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de
+s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont
+cessé.
+
+«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est
+nécessaire! Quand veux-tu que nous partions?
+
+Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour
+moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui
+vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur.
+En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la
+porte de l'habitation.
+
+Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil,
+presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.
+
+«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons
+tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une
+parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille.
+«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se
+célèbre le mariage?
+
+--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la
+fixerons à Bélem!
+
+--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha,
+comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous
+allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son
+parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!»
+
+Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol,
+s'adressant à son frère et à Manoel:
+
+«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres,
+toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin
+magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout
+voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!»
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+L'AMAZONE
+
+«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain
+Benito à Manoel Valdez.
+
+Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite
+méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces
+molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes,
+allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan
+Atlantique.
+
+«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus
+considérable! répondit Manoel.
+
+--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une
+grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de
+la côte, fait encore dériver les navires!
+
+--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente
+degrés en latitude!
+
+--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins
+de vingt-cinq degrés!
+
+--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette
+vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui
+s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la
+déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon!
+
+--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille
+tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents,
+venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents
+sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne
+sont que de simples ruisseaux!
+
+--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots,
+fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles
+seules la monnaie d'un royaume!
+
+--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des
+lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la
+Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis!
+
+--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas
+dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de
+mètres cubes d'eau à l'heure!
+
+--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques,
+et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique,
+comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par
+son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique!
+
+--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île,
+Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de
+tour!...
+
+--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en
+soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une
+«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets
+des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la
+brise!
+
+--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que
+les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille
+kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!
+
+--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et
+sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers
+tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza,
+de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à
+l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne
+nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable
+fût complet!
+
+--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique
+qui soit au monde!»
+
+Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de
+l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet
+Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des
+chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur,
+la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise,
+française, hollandaise et brésilienne!
+
+Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les
+lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du
+globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations.
+Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance!
+L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur,
+la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité.
+
+Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît
+au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et
+qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième
+et douzième degrés de latitude sud.
+
+À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des
+montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le
+véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du
+Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais
+repoussée.
+
+À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le
+nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se
+dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important
+tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires
+colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt
+Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais
+francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio
+Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou
+Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve
+encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de
+Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû
+aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont
+les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il
+existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio
+Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve.
+
+Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un
+magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune
+sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu
+rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux.
+Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il
+oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon
+intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels
+il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa
+source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt,
+il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours.
+
+Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand
+nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le
+Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le
+Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le
+Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission
+de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré
+qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à
+deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux
+peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux
+cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite
+enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir
+promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de
+Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se
+termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de
+nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est
+d'Arica.
+
+Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos.
+En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits
+des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les
+contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens
+allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de
+l'Amazone.
+
+Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays
+du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés
+au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une
+qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le
+Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi
+qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone
+coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique
+méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents
+généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de
+hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine,
+mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine
+tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques
+peuvent librement parcourir.
+
+Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue
+insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le
+centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un
+souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une
+évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne
+s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle
+rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et
+même des plus délicieux».
+
+Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu
+constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de
+vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais
+au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une
+moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés
+seulement.
+
+Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que
+le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées
+de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles.
+
+La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible
+aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique.
+
+Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles
+l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui
+est déjà l'un des plus beaux de la terre.
+
+Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone
+ne soit pas connu!
+
+Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères
+Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve
+en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après
+dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit
+merveilleux, il atteignait son embouchure.
+
+En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone
+jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.
+
+En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à
+l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des
+Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son
+confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31
+juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite
+de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de
+fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--,
+visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait
+devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des
+résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était
+établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque
+certain qu'il communiquait avec l'Orénoque.
+
+Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient
+les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon
+jusqu'au rio Napo.
+
+Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité
+en lui-même et dans tous ses principaux affluents.
+
+En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le
+lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien
+Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop
+fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à
+1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et
+enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve,
+remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des
+principaux tributaires.
+
+Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement
+brésilien est celui-ci:
+
+Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière
+entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de
+l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et,
+afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil
+traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les
+voies fluviales dans le bassin de l'Amazone.
+
+Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement
+installés, qui correspondent directement avec Liverpool,
+desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres
+remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le
+Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou
+et de la Bolivie.
+
+On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans
+tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.
+
+Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès
+ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races
+indigènes.
+
+Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà
+disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le
+Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas
+l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et
+les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit
+nombre, dans les forêts du Japura!
+
+Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y
+a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du
+Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des
+débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le
+Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des
+anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les
+bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et
+d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations
+différentes.
+
+C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race
+anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant
+les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique.
+Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la
+colonisation française.
+
+Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de
+communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le
+voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois,
+surtout dans les conditions où il allait se faire.
+
+De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis
+regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds:
+
+«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu
+le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court!
+
+--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque
+Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!»
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE
+
+La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet
+sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes.
+Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de
+quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être
+accompagnés d'une partie du personnel de la ferme.
+
+Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam
+Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À
+partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut
+un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du
+voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive
+satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral
+réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il
+était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva
+l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante
+atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes.
+
+Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ
+allaient être bien remplies.
+
+Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de
+l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à
+vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve
+et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait
+que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent,
+les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements
+littoraux.
+
+Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un
+tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant,
+lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze
+rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de
+marchandises; des «égariteas», grossièrement construites,
+largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un
+toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur
+laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de
+radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et
+supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à
+l'Indien et à sa famille.
+
+Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille
+de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre
+transport de gens et d'objets de commerce.
+
+Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas»,
+jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de
+voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues
+pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas»,
+mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un
+roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles
+carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire
+par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut
+d'un gaillard d'avant.
+
+Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du
+moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé
+à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de
+marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu
+importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai.
+Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait
+rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le
+jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et
+pour cause.
+
+Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de
+transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener
+un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve
+dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité.
+
+Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui
+se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce
+qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs,
+dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.
+
+L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son
+exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont,
+pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du
+Sud-Amérique.
+
+Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois,
+riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très
+propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie,
+de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices
+considérables.
+
+En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits
+des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que
+ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral,
+jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il
+un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers,
+poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous
+la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du
+fleuve et la direction des courants.
+
+En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait
+les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il
+comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire
+commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le
+commencement de juin était l'époque favorable pour le départ,
+puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin,
+allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre.
+
+Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car
+le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il
+s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt,
+située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un
+angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,--
+tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à
+laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot.
+
+Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre
+embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas
+accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa
+famille, son personnel et sa cargaison.
+
+«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains,
+lorsqu'elle avait connu le projet de son père.
+
+--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous
+atteindrons Bélem sans danger ni fatigue!
+
+--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts
+de la rive, ajouta Benito.
+
+--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne
+conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus
+rapide pour descendre l'Amazone?»
+
+Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du
+jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir
+alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda.
+«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et
+prête à dériver.
+
+--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage»,
+répondit l'intendant.
+
+Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et
+de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai,
+firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens,
+peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en
+voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence,
+tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais
+il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur
+les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de
+l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt
+ne devait pas même laisser un vide appréciable.
+
+L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de
+Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des
+broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui
+l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient
+armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut
+s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames,
+un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds,
+solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes
+manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le
+sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et
+ouvert de larges trouées au plus profond des futaies.
+
+Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la
+ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de
+cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se
+montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur
+tour.
+
+Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient
+d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en
+agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les
+fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être
+consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt
+condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et
+avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il
+n'avait peut-être jamais caressé.
+
+Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque
+ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient,
+comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces
+palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à
+leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des
+châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix
+tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des
+«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui
+s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce
+roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le
+fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au
+tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces
+magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi
+des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres
+voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où
+sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un
+violet clair, est spécialement demandé pour les constructions
+navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus
+particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si
+serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de
+combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des
+«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces
+vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des
+«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux
+naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se
+rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de
+leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la
+tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les
+plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc
+neigeux.
+
+Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres
+qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait
+pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral
+n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt
+que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau
+de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les
+jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la
+limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les
+troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où
+seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps
+prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles.
+
+Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et
+de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté,
+ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de
+caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs,
+d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la
+riche plantation forestière.
+
+La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous
+les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de
+flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de
+l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada
+qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des
+équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant.
+Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue,
+viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines
+de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.
+
+Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était
+entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le
+lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée
+d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du
+radeau.
+
+Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de
+départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût
+s'en aller de là où l'on se trouvait si bien.
+
+«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait
+sans cesse Yaquita.
+
+Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait
+invariablement Cybèle.
+
+De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les
+concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles
+d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les
+mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune
+mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle
+était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu
+gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci
+d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle
+était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la
+séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question.
+
+Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux
+qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de
+ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme
+il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve.
+
+Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre
+l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure,
+et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait
+l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le
+partage fut très inégal, et cela se comprend.
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+EN SUIVANT UNE LIANE
+
+Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de
+prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère
+s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui
+adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion
+dans la campagne.
+
+Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les
+accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite
+de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda.
+
+C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui
+sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en
+chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir
+après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,--
+et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa
+maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de
+deux à trois lieues n'était pas pour effrayer.
+
+Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux.
+D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il
+ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De
+l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le
+personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre.
+
+Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers
+onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux
+jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent
+des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous
+s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme,
+et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils
+atteignirent la rive droite de l'Amazone.
+
+L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères
+arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds,
+d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert
+aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale.
+
+«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous
+faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger
+dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et
+vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison!
+
+--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins
+maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda
+d'Iquitos, et, là-bas comme ici...
+
+--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes
+pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez
+pour quelques heures que vous êtes fiancés!...
+
+--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel.
+
+--Cependant, si Minha te l'ordonne!
+
+--Minha ne me l'ordonnera pas!
+
+--Qui sait? dit Lina en riant.
+
+--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel.
+Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est
+rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas
+fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son
+ami!...
+
+--Par exemple! s'écria Benito.
+
+--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la
+jeune mulâtresse en battant des mains.
+
+--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la
+jeune fille, qui se rencontrent, se saluent...
+
+--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha.
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune
+fille du plus grand sérieux.
+
+--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère
+voulût bien le présenter...
+
+--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise
+idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant
+qu'il vous plaira! Soyez-le toujours!
+
+--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que
+les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant
+de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue.
+«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!»
+
+cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.
+
+Mais Minha n'était pas pressée.
+
+«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu
+voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas
+gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te
+demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et
+même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en
+personne, d'oublier...
+
+--D'oublier?...
+
+--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère!
+
+--Quoi! tu me défends?...
+
+--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces
+perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui
+volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour
+le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si
+quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit!
+
+--Mais... fit Benito.
+
+--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons,
+nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous!
+
+--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en
+regardant son ami Manoel.
+
+--Je le crois bien! répondit le jeune homme.
+
+--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour
+que tu enrages! En route!»
+
+Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous
+ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du
+soleil d'arriver jusqu'au sol.
+
+Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de
+l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant
+d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a
+pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En
+outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y
+avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles
+de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les
+nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect
+général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette
+singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes
+parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel
+un indigène n'aurait pu se méprendre.
+
+La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à
+travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant,
+le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin,
+lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en
+fuite des milliers d'oiseaux.
+
+Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé,
+qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus
+beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets
+verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels
+de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs
+variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues
+en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent
+emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé,
+bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des
+«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un
+assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan
+déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou
+piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points
+pourpres. C'était l'enchantement des yeux.
+
+Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime
+des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato»,
+l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait
+fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il
+s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans
+les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige,
+l'effroi de toute la gent ailée des forêts.
+
+Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il
+n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des
+provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille
+plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants
+de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il
+n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez
+d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements,
+pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute
+espèce.
+
+Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille.
+En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La
+vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante
+ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de
+singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et
+là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois.
+En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble
+plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au
+développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou
+plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur
+sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein
+même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.
+
+Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des
+cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt
+sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de
+cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux
+ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à
+reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines,
+longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles
+«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une
+armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou
+pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres
+vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la
+nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements
+multicolores!
+
+«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille.
+
+--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito,
+et voilà comment tu parles de tes richesses!
+
+--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de
+louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de
+la main de Dieu et appartiennent à tout le monde!
+
+--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est
+poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces
+beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras,
+adieu la poésie!
+
+--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille.
+
+--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.»
+
+Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son
+frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une
+véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et
+il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.
+
+En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez
+larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de
+l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles
+allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de
+dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les
+grands volatiles qu'ils escortent.
+
+«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en
+remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il
+venait instinctivement d'épauler.
+
+--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de
+grands destructeurs de serpents.
+
+--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce
+qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils
+vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il
+faudrait tout respecter!»
+
+Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude
+épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs
+rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et,
+certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur
+fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café
+au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés
+des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des
+lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à
+test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre
+des édentés.
+
+Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un
+véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux
+qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants,
+déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses
+affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur
+rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à
+celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui
+est un morceau de roi!
+
+Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais,
+fidèle à son serment, il le laissait au repos.
+
+Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup
+partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un
+«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut
+être considéré comme un coup de maître dans les annales
+cynégétiques.
+
+Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus
+que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars,
+indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du
+Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près.
+
+«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très
+bien, mais se promener sans but...
+
+Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir,
+c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de
+l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est
+de leur dire un dernier adieu!
+
+Ah! une idée!»
+
+C'était Lina qui parlait ainsi.
+
+«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito
+en secouant la tête.
+
+--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina,
+quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but
+que tu regrettes qu'elle n'ait pas!
+
+--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en
+suis sûre, répondit la jeune mulâtresse.
+
+--Quelle est ton idée? demanda Minha.
+
+--Vous voyez bien cette liane?»
+
+Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos»,
+enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles,
+légères comme des plumes, se referment au moindre bruit.
+
+«Eh bien? dit Benito.
+
+--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette
+liane jusqu'à son extrémité!...
+
+--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre
+cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis,
+rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien,
+passer quand même...
+
+--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha.
+Lina est un peu folle!
+
+--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle,
+pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve!
+
+--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha.
+Suivons la liane!
+
+--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel.
+
+--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne
+parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha
+t'attendait au bout!
+
+Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis!
+
+Suivons la liane!»
+
+Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances!
+
+Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient
+à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela
+près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du
+labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus
+profondément.
+
+C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces
+cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur
+mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur
+n'était pas engagé dans l'affaire.
+
+Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité,
+tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici
+sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque
+châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces
+palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été
+justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail
+mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus,
+capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont
+on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil;
+c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le
+caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin,
+élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives
+de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à
+fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies
+blanchâtres.
+
+Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse
+bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le
+retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites.
+
+«Là! là! disait Lina, je l'aperçois!
+
+--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une
+liane d'une autre espèce!
+
+--Mais non! Lina a raison, disait Benito.
+
+--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là,
+discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles
+personne ne voulait céder.
+
+Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les
+arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en
+relever la véritable direction.
+
+Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de
+touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des
+bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées
+à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des
+«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les
+pattes d'un jeune chat!
+
+Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle
+difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des
+heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses,
+des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de
+bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches,
+sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui
+était grenadille, brindille, vigne folle et sarments!
+
+Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme
+on reprenait la promenade un instant interrompue!
+
+Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient
+ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre
+leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne
+cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les
+singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le
+chemin.
+
+Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une
+trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une
+haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se
+déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait
+la roche.
+
+Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre,
+qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des
+tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de
+Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa
+civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones
+torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du
+cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une
+extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans
+la forêt.
+
+«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel.
+
+--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint
+le bout de la liane!
+
+--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de
+songer au retour!
+
+--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina.
+
+--Toujours! toujours!» ajouta Benito.
+
+Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt,
+qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus
+facilement.
+
+En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers
+le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre,
+puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de
+remonter ensuite.
+
+Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit
+affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de
+lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de
+branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux
+filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à
+l'autre.
+
+Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier
+vacillant de cette passerelle végétale.
+
+Manoel voulut retenir la jeune fille.
+
+«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui
+plaît, mais nous l'attendrons ici!
+
+Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez
+pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous
+découvrirons son extrémité!»
+
+Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment
+derrière Benito.
+
+«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il
+faut bien les suivre!»
+
+Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus
+du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le
+dôme des grands arbres.
+
+Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant
+l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous
+s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison.
+
+«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la
+jeune fille.
+
+--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer
+qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu
+dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes
+secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel.
+
+--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher
+qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de
+le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux
+jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place.
+Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer
+vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté.
+
+Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux!
+
+Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane,
+souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant,
+et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore
+dans les dernières convulsions de l'agonie.
+
+Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son
+couteau de chasse il avait tranché le cipo.
+
+Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui
+donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop
+tard.
+
+«Le pauvre homme! murmurait Minha.
+
+--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire
+encore! Son coeur bat! Il faut le sauver!
+
+--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était
+temps d'arriver!»
+
+Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez
+mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert.
+
+À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un
+bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de
+tortue, se rattachait par une fibre.
+
+«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce
+qui a pu le pousser à cela!»
+
+Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le
+pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux,
+si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre.
+
+«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito.
+
+--Un ex-pendu, à ce que je vois!
+
+--Mais, votre nom?...
+
+--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la
+main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si
+j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous
+accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un
+barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!...
+
+--Et comment avez-vous pu songer?...
+
+--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant
+Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si
+les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays
+à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas
+fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!»
+
+Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure
+qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai.
+C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
+Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
+Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens,
+Indiennes, qui les apprécient fort.
+
+Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas
+mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un
+instant perdu la tête... et on sait le reste.
+
+«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la
+fazenda d'Iquitos.
+
+--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez
+dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre!
+
+--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre
+promenade! dit Lina.
+
+--Je le crois bien! répondit la jeune fille.
+
+--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous
+finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!
+
+--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!»
+répondit Fragoso.
+
+Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui
+s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée
+qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le
+chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à
+n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste
+besogne!
+
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+LA JANGADA
+
+Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers
+revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les
+arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève.
+
+Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les
+Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui
+est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction
+maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants
+ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des
+bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et
+pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces
+énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une
+scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main
+adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle.
+
+Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans
+le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder
+autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été
+symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait
+encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve.
+C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que
+l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment
+serait venu de la conduire à destination.
+
+Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense
+cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier
+phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_.
+
+Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande
+artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent,
+l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au
+sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des
+territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont
+soumis à des climats très différents.
+
+L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis
+le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de
+l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles
+sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes
+conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours.
+
+De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies
+tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en
+septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au
+contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents
+de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux
+qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette
+alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son
+maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en
+octobre.
+
+C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce
+phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la
+jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du
+fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de
+l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le
+minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au
+fazender toute facilité pour agir.
+
+La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les
+troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de
+leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En
+effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la
+densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de
+l'eau.
+
+Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs
+juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils
+furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la
+solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient
+l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre.
+Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier,
+très abondant sur les rives du fleuve, est universellement
+employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion,
+se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un
+article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde.
+
+Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer
+les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la
+jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il
+y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans
+peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait
+mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de
+soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout
+entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.
+
+Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis
+sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent
+terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour,
+fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce
+brave Fragoso.
+
+Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle
+situation à la fazenda.
+
+Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le
+barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait
+offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait,
+lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et
+arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur,
+et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre
+utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très
+intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux
+mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire
+bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties
+joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous.
+
+Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir
+contracté la plus grosse dette.
+
+«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il
+sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment,
+c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas
+toujours un pauvre diable de barbier au bout!
+
+--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et
+je vous assure que vous ne me devez rien!
+
+--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la
+prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma
+reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma
+vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par
+nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de
+mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de
+pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous,
+et vous aurez beau dire...»
+
+La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au
+fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse
+d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point
+insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très
+franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas
+d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la
+vieille Cybèle et de biens d'autres.
+
+Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut
+décidé que son installation serait aussi complète et aussi
+confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs
+mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune
+fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui
+devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il
+fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le
+pilote auquel serait confiée la direction de la jangada.
+
+Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service
+du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des
+tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui
+l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il
+n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras
+nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à
+maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.
+
+Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à
+l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir
+cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres
+devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina
+et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à
+Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la
+moins confortablement disposée.
+
+Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches
+imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait
+les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres
+latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le
+devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle
+commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie
+antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de
+sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre,
+qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à
+l'intérieur une température moyenne.
+
+Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les
+plans de Joam Garral, Minha intervint.
+
+«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par
+tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre
+fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma
+mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la
+fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu
+n'as pas quitté Iquitos!
+
+--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce
+triste sourire qui lui revenait quelquefois.
+
+--Ce sera charmant!
+
+--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille!
+
+--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut
+pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le
+nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années
+d'absence!
+
+--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si
+nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton
+mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!»
+
+À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre
+volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin
+d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et
+de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les
+choses.
+
+Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda
+trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les
+renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de
+l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes,
+étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier
+d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans
+la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la
+collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes
+présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la
+planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient
+sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures,
+faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis»,
+qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des
+plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne.
+Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement
+tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs
+moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie
+roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres.
+Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers,
+matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et
+fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de
+l'Amazone.
+
+Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis
+riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus
+précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi
+de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie,
+qui parlent sans rien dire!
+
+En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et
+c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût
+pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau
+bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle
+descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait
+pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à
+elle.
+
+Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins
+les yeux au dehors qu'au dedans.
+
+En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût
+et d'imagination.
+
+La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement
+jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis
+d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur,
+que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies
+sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus
+n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante!
+Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de
+pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments
+enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur
+les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait
+suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la
+fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces
+parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle
+s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les
+saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort
+et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus
+rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un
+énorme buisson en fleur.
+
+Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur,
+l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la
+jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours
+fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.
+
+En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina
+furent contentes, il est inutile d'y insister.
+
+«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des
+arbres sur la jangada!
+
+Oh! des arbres! répondit Minha.
+
+--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre
+sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils
+prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de
+climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement
+sous le même parallèle!
+
+--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie
+pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles
+et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs
+bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour
+aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique?
+Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un
+jardin flottant?
+
+--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne
+doutait de rien.
+
+--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses
+oiseaux, ses singes!...
+
+--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito.
+
+--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel.
+
+--Et même ses anthropophages!
+
+--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant
+l'alerte barbier remonter la berge.
+
+--Chercher la forêt! répondit Fragoso.
+
+--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a
+offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle
+en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai
+qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!»
+
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+LE SOIR DU 5 JUIN
+
+Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral
+s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui
+comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les
+provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées.
+
+Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet
+arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont
+les habitants des contrées intertropicales font leur principale
+nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient
+par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique
+dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique
+du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut
+préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on
+réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes
+façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des
+indigènes.
+
+Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de
+cette utile production, qui était réservée à l'alimentation
+générale.
+
+Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de
+moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles
+consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons
+«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on
+comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques
+Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas--
+et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les
+forêts riveraines de l'Amazone.
+
+Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation
+quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler
+écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin,
+d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois
+comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des
+esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités
+considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à
+prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de
+bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou
+petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si
+grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits
+du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et
+des serviteurs.
+
+Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être
+pratiquées d'une façon régulière.
+
+Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce
+que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du
+Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que
+distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil,
+sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de
+l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du
+bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du
+«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la
+couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée
+d'eau, donne un breuvage excellent.
+
+Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin
+violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les
+Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en
+trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui
+seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.
+
+Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à
+Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques
+centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto,
+rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique
+du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines
+dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une
+eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju
+national.
+
+Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se
+contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de
+l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz,
+c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé
+de toute l'Amérique centrale.
+
+Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation
+principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout
+formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs
+serviteurs personnels.
+
+Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les
+baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce
+personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la
+fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer
+sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel,
+il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à
+la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité,
+il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du
+Haut-Amazone.
+
+Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets,
+sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était
+supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à
+travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs
+suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on
+comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et
+enfants, seraient logés comme ils le sont à terre.
+
+Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs
+ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils
+étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une
+seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens,
+accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu
+s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui
+convenait mieux à la vie des noirs.
+
+Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les
+marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps
+que le produit de ses forêts.
+
+Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la
+riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle
+eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.
+
+En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la
+partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de
+ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada
+emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette
+smilacée qui forme une branche importante du commerce
+d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus
+en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se
+montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la
+récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de
+«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles;
+sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures,
+ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et
+une certaine quantité de bois précieux complétaient cette
+cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du
+Para.
+
+Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs
+embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre
+de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand
+nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines
+de l'Amazone?
+
+C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont
+point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait
+sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des
+rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches
+se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu
+le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des
+échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre,
+de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais
+ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par
+groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga
+était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces
+coureurs de bois.
+
+En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des
+villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert
+que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se
+colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait
+donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.
+
+Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que
+de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui
+achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.
+
+À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à
+l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En
+effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire
+usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune
+action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été
+manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen
+de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit,
+qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait
+sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle
+pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait
+de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas,
+deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient
+de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se
+bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du
+courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques
+qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa
+place était et devait être à l'avant.
+
+Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine
+--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre
+personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre
+Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.
+
+Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû
+saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un
+vieux prêtre qu'elle vénérait.
+
+Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme
+de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être
+charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les
+représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des
+vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands
+missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu
+des régions les plus sauvages du monde.
+
+Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la
+Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait
+de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui
+qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis
+recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les
+avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux
+aussi, la bénédiction nuptiale.
+
+L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son
+laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui.
+Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus
+jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses
+jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux
+serviteurs de Dieu.
+
+Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de
+descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne?
+On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et,
+arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce
+jeune couple, Minha et Manoel.
+
+Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait
+s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui
+faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel
+soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre
+confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi
+bien logé dans son modeste presbytère.
+
+Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il
+lui fallait aussi la chapelle.
+
+La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada,
+et un petit clocher la surmontait.
+
+Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le
+personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam
+Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le
+padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre
+église d'Iquitos.
+
+Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout
+le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le
+fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et
+observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.
+
+Tout était prêt à la date du 5 juin.
+
+Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans,
+très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à
+boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à
+plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de
+bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir.
+
+Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y
+voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia,
+tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi
+ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de
+cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue.
+
+La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis
+plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve
+s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le
+maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève
+de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de
+bois.
+
+Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur
+possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de
+l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque
+émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause
+inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour
+déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail
+eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se
+serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se
+retrouver dans des conditions identiques.
+
+Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada
+étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une
+centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte
+d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille,
+Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et
+quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.
+
+Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il
+descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points
+de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de
+les atteindre.
+
+«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous
+emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel
+devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!»
+
+Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une
+nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures
+nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs,
+était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne
+pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à
+flotter.
+
+Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des
+environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était
+venue assister à cet intéressant spectacle.
+
+On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans
+cette foule impressionnée.
+
+Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur
+à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève
+disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.
+
+Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme
+charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle
+ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.
+
+Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers
+craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait
+peu à peu les troncs de leur lit de sable.
+
+Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada
+flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du
+fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement
+se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la
+bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les
+destinées sont entre les mains de Dieu!
+
+
+
+CHAPITRE DIXIÈME
+D'IQUITOS À PEVAS
+
+Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs
+adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à
+la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses
+passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--,
+et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire,
+de sa maison.
+
+Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à
+l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes,
+se tinrent à leur poste de manoeuvre.
+
+Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération
+du démarrage.
+
+Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes
+s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne
+tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle
+laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta.
+
+Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit
+cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait
+l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de
+l'avenir.
+
+Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du
+soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui
+viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là,
+après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento.
+Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût
+ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée;
+mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui
+eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer
+aux bénéfices d'un pareil moteur.
+
+Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai
+dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne
+peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre
+Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand
+cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre
+par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont
+l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée.
+
+Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau
+moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par
+vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore
+à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on
+l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres.
+
+Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait
+naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la
+vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en
+tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve,
+les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds
+qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement
+perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se
+diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq
+kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.
+
+La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre,
+d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots
+d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une
+flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant
+d'obstacles à une rapide navigation.
+
+L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière
+une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées
+roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan
+très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.
+
+La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les
+nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine
+depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa.
+
+Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en
+puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de
+cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient
+simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans
+l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir.
+
+Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de
+mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait
+des apprêts du déjeuner.
+
+Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en
+compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille
+s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de
+l'habitation.
+
+«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable
+manière de voyager?
+
+--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est
+véritablement voyager avec tout son chez soi!
+
+--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des
+centaines de milles!
+
+--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris
+passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous
+sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du
+fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la
+dérive? Seulement...
+
+--Seulement?... répéta le padre Passanha.
+
+--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos
+propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les
+îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière!
+
+--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous
+de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas
+de te gronder devant Manoel.
+
+--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il
+faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est
+beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses
+défauts.
+
+--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la
+permission pour vous rappeler...
+
+--Quoi donc?
+
+--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda,
+et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui
+concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très
+imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada
+dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom!
+
+--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille.
+
+--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait
+retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées
+toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains,
+eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les
+numérotent...
+
+--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes!
+répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système
+numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre,
+l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième
+avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha?
+
+--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la
+jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms,
+les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se
+développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs
+feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les
+entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine
+se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques
+viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques
+monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles
+qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la
+nôtre!
+
+--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit
+observer le padre Passanha.
+
+--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de
+sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on
+entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de
+l'habitation.
+
+La jeune fille s'en alla, courant et souriant.
+
+«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre
+Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va
+s'enfuir avec vous, mon ami!
+
+--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le
+padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il
+est encore temps! Elle nous resterait!
+
+--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi,
+l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!»
+
+Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste,
+promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens
+eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos.
+
+Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali,
+Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios
+Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la
+droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la
+lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa
+paisiblement à la surface de l'Amazone.
+
+Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de
+Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à
+quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est
+maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose
+d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de
+plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait
+peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont
+quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou
+trois ubas à demi échouées sur ses rives.
+
+Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la
+rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires
+inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher
+à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi
+par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le
+fil du courant.
+
+Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée
+île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le
+nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par
+une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir
+arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.
+
+Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le
+travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en
+deux bras avant de tomber dans l'Amazone.
+
+Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy,
+allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il
+compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale
+verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des
+mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du
+Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une
+certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du
+Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de
+l'Amazone.
+
+Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils
+avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure
+flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le
+lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes
+rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient.
+Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord.
+
+On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages;
+mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le
+fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des
+témoignages qui manquent encore aujourd'hui.
+
+Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur
+une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui
+dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des
+bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges
+feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.
+
+Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait
+l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du
+fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne
+s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement
+vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la
+dame-jeanne.
+
+Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces
+nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du
+cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le
+fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était
+d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large
+pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou
+trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito
+signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus
+que d'incertains vestiges.
+
+Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada
+alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans
+que sa charpente subît le moindre attouchement suspect.
+
+Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam
+Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le
+côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa
+chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne
+disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà
+l'importance d'un véritable mémoire.
+
+Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la
+direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un
+groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir,
+soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc
+de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était
+pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer
+au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient
+avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais,
+les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient
+même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient
+figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito
+les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y
+opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il
+s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou
+blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour
+Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point
+comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant:
+c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler,
+oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur
+les divers marchés du bassin de l'Amazone.
+
+Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de
+l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle
+s'amarra à la rive.
+
+Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito
+débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux
+chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite
+bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de
+perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse
+excursion.
+
+À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante
+habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec
+les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants
+en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de
+salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le
+Bas-Amazone, et leur magasin était vide.
+
+La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce
+petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après
+avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses
+embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la
+droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles.
+
+Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front,
+portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure,
+des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils
+étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent
+point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication
+avec la jangada.
+
+
+
+CHAPITRE ONZIÈME
+DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
+
+Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne
+présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long
+train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte.
+Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer
+latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent
+d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à
+laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la
+jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés.
+
+Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit
+aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par
+les produits de la pêche.
+
+En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des
+«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et
+certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au
+ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On
+recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de
+petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont
+bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment
+aventuré dans leurs parages.
+
+Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien
+d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les
+fleuves, pendant des heures entières.
+
+C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze
+pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont
+la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne
+cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux
+dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur
+queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à
+l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de
+jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant
+d'arcs-en-ciel.
+
+Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains
+hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande
+île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au
+village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de
+l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de
+l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique
+avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait
+escale à la hauteur de la Mission de Cocha.
+
+C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux
+flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail
+d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une
+figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,--
+dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent
+par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent
+avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le
+bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts
+amazoniennes, allaient à peu près nus.
+
+La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain,
+qui voulut rendre visite au padre Passanha.
+
+Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit
+même de s'asseoir à la table de la famille.
+
+Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à
+la cuisinière indienne.
+
+Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le
+plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de
+farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de
+tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de
+vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid
+saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine,
+réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le
+retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce
+propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à
+un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc
+l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques
+présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la
+Mission.
+
+Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du
+fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus
+nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait
+aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre
+les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes
+fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la
+jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors
+la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez
+difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de
+Nuestra-Senora-de-Loreto.
+
+Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur
+la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du
+Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une
+vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement
+accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et
+d'argile.
+
+C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires
+jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au
+nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux
+épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table
+chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de
+bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On
+n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de
+l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante
+sous la main de grands chefs.
+
+À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou
+trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades,
+du poisson salé et de la salsepareille.
+
+Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques
+ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les
+marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un
+travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre.
+Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec
+Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien
+faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser
+quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères.
+
+Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et
+ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.
+
+«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les
+rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de
+Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère
+Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la
+patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre,
+l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou
+plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici
+méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères
+gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de
+soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge!
+
+--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à
+quoi servent les moustiques?
+
+--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je
+serais très embarrassé pour vous donner une meilleure
+explication!»
+
+Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop
+vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito
+revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un
+millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le
+cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.
+
+«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces
+maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada
+deviendra absolument inhabitable!
+
+Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà
+trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer
+la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le
+fil du courant.
+
+À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est,
+entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors
+sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de
+l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche,
+pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long
+de la grande île de Jahuma.
+
+Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait
+une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les
+zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La
+lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et
+remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces
+basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les
+étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine
+du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à
+l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille
+milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de
+l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.
+
+Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés,
+se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les
+reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt
+ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en
+ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait
+épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces
+«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime
+tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau
+sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire.
+Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits
+des tropiques!»
+
+Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis»
+qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte
+de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord
+parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile;
+«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le
+cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs
+congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui
+reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont
+la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs.
+
+Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans
+l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait
+voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres.
+La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un
+campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au
+bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà
+plus la force d'en soulever l'étamine.
+
+À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus
+_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois
+tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur
+tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus
+précipités de la petite cloche.
+
+Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était
+restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais
+du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam
+Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes
+gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.
+
+«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la
+jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau
+américain ne se lassait jamais.
+
+--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en
+comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons,
+maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a
+des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si
+merveilleuses descriptions!
+
+--Un peu fabuleuses! répliqua Benito.
+
+--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal
+de notre Amazone!
+
+--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler
+qu'il a ses légendes!
+
+--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha.
+
+--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne
+sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je
+ne les connais pas!
+
+--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de
+Bélem? répondit en riant la jeune fille.
+
+--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien!
+répondit Manoel.
+
+--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait
+plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile,
+nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les
+eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent
+s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque!
+
+--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal?
+demanda Manoel.
+
+--Hélas non! répondit Lina.
+
+--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso.
+
+--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et
+redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux
+du fleuve les imprudents qui la contemplent?
+
+--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina.
+On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle
+disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle!
+
+--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu
+l'apercevras, viens me prévenir.
+
+--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve?
+Jamais, monsieur Benito!
+
+--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha.
+
+--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors
+Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina.
+
+--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le
+tronc de Manao?
+
+--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il
+paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de
+«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le
+Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au
+Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient
+dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte,
+rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et
+retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un
+jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux
+s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre
+jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le
+remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les
+amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé!
+
+--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse.
+
+--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit
+Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de
+route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu!
+
+--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina.
+
+--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons
+dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu
+passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire!
+
+--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille.
+
+--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre
+fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent
+bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car
+elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais!
+
+--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les
+histoires qui font pleurer!
+
+--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito.
+
+--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant!
+
+--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel.
+
+--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont
+illustré ces rives au XVIIIe siècle.
+
+--Nous vous écoutons, dit Minha.
+
+--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux
+savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour
+mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un
+astronome fort distingué nommé Godin des Odonais.
+
+«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le
+Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants,
+son beau-père et son beau-frère.
+
+«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là
+commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car
+en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.
+
+«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de
+l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une
+fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille;
+mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du
+gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre
+à madame des Odonais et aux siens.
+
+«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette
+autorisation pût être accordée.
+
+«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de
+remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais,
+au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il
+ne put mettre son projet à exécution.
+
+«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame
+des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant
+l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin
+qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même
+temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du
+Haut-Amazone.
+
+«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez
+bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers
+d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit.
+
+--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais
+fait comme elle!
+
+--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au
+sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin
+français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière
+brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.
+
+«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des
+affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les
+difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les
+fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des
+quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart
+disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui
+fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en
+voulant porter secours au médecin français.
+
+«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en
+dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à
+terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est
+réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin
+offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu
+quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend
+plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus.
+
+«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent
+inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut
+rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la
+route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables!
+
+«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à
+un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de
+quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!
+
+Oh! la malheureuse femme! dit Lina.
+
+Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se
+trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre!
+Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La
+mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres
+mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari!
+
+«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du
+Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la
+conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte!
+
+«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa
+route étaient semées de tombes!
+
+«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a
+quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone,
+comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son
+mari, après dix-neuf années de séparation!
+
+--Pauvre femme! dit la jeune fille.
+
+--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le
+pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici
+devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière!
+
+--La frontière!» répondit Joam.
+
+Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il
+regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le
+courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour
+chasser un souvenir.
+
+«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement
+involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et
+son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir
+jusqu'au bout.
+
+
+
+CHAPITRE DOUZIÈME
+FRAGOSO À L'OUVRAGE
+
+«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue
+espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil»
+pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De
+là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du
+Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se
+rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure,
+l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il
+s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil»
+lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît
+comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil
+tropical.
+
+Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du
+XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote
+Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y
+établirent partiellement, il est resté portugais, et possède
+toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple.
+C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique
+méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don
+Pedro.
+
+«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien
+qu'il rencontrait au Havre.
+
+C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit
+simplement l'Indien.
+
+La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le
+plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens
+firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils
+défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier
+rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.
+
+Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire
+Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de
+don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal.
+
+Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire
+et le Pérou, son voisin.
+
+La chose n'était pas facile.
+
+Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le
+Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire
+huit degrés plus à l'ouest.
+
+Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher
+l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait
+au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de
+meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier
+l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir
+un poste.
+
+Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des
+deux pays passe par le milieu de cette île.
+
+Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi
+qu'il a été dit.
+
+Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des
+Amazones.
+
+Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant
+Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive
+gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui
+dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive
+droite.
+
+Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de
+donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc
+s'effectuer que le 27, dans la matinée.
+
+Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à
+Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient
+manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la
+bourgade.
+
+On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous
+Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute,
+ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de
+l'Amazone et de ses petits affluents.
+
+Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques
+années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est
+une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée
+que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui
+est le véritable commandant de la place.
+
+Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont
+taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet
+endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La
+demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en
+équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent
+pas de là au pied d'un grand arbre.
+
+Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les
+villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve,
+si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne
+s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa
+sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là
+pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à
+l'ordre.
+
+Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas,
+au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus
+et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise
+de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons
+recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour
+d'une place centrale.
+
+Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga
+sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez
+largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet
+endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre
+de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la
+fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un
+certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques
+du Haut-Amazone.
+
+Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une
+station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide
+développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs
+brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui
+le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des
+passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou
+américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un
+mouvement commercial des plus considérables.
+
+Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien
+évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à
+Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de
+l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette
+espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux
+de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une
+vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet,
+que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.
+
+Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se
+prépara à débarquer, afin de visiter la ville.
+
+Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une
+cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et
+de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de
+possession.
+
+On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix
+à cette visite.
+
+Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait
+déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina,
+elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol
+brésilien.
+
+Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam
+Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:
+
+«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à
+la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si
+hospitalièrement, je vous dois...
+
+--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam
+Garral. Donc, n'insistez pas...
+
+--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure
+de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord
+de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais
+nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute
+probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane...
+
+--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre
+reconnaissance, dit Joam Garral.
+
+--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que
+je lui dois, pas plus qu'à vous.
+
+--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos
+adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga?
+
+--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de
+vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du
+moins, reprendre mon ancien métier.
+
+--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me
+demander, mon ami?
+
+--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce
+que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se
+rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas
+mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le
+savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu
+coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur
+Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du
+Haut-Amazone.
+
+--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour
+les indigènes...
+
+--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes
+surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée
+très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque
+chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela,
+ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis
+dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,--
+c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort
+agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera
+formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un
+mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de
+mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,--
+c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de
+Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et
+mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait
+pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les
+Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos
+élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà
+pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à
+ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent,
+j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à
+Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et,
+si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me
+rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise
+dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre,
+croyez-le bien!
+
+--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais
+faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous
+en repartirons demain dès l'aube.
+
+--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de
+prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque!
+
+--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis
+pleuvoir dans votre poche!
+
+Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à
+verse sur votre dévoué serviteur!»
+
+Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.
+
+Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La
+jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le
+débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état,
+taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête
+du plateau.
+
+Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un
+pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de
+l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà
+et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis
+que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs
+femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres
+produits de ce mélange de race.
+
+Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au
+contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à
+bord de la jangada.
+
+Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut
+pris pour onze heures.
+
+En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse,
+accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du
+poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour
+l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la
+fois chef de la douane et chef militaire.
+
+Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller
+chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était
+refusé à le suivre.
+
+Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au
+lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant
+à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la
+berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de
+Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des
+soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses
+habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser
+quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes
+moitiés.
+
+Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et
+épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le
+meilleur accueil.
+
+Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux
+ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.
+
+Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé,
+reconnu, entouré.
+
+Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston,
+pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants,
+à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de
+parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du
+public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso
+avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses
+doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui
+servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle
+grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont
+les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur,
+eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui
+suit son maître!»
+
+Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards,
+enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous
+leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable
+opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur
+débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse
+humeur.
+
+Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans
+qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils
+soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même
+aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de
+plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part
+de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même
+crédulité que chez les badauds du monde civilisé.
+
+Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était
+allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de
+la place, sorte de boutique servant de cabaret.
+
+Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là,
+pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt
+reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et
+en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié
+liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans
+un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce
+bassin de l'Amazone.
+
+Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins
+d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau
+du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute,
+puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes
+chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur
+qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne
+et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero!
+
+Et les encouragements de l'artiste à la foule!
+
+«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne
+vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont
+les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles
+d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et
+vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!»
+
+Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de
+graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela
+emplâtrait comme du ciment.
+
+Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces
+monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous
+les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans,
+cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y
+trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni
+chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient
+point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les
+chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native!
+Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs
+naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines
+parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de
+l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient
+envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple
+et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné
+devant son rival d'outremer!
+
+Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre
+laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--,
+de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec
+une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se
+ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle
+incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de
+Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de
+l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces
+indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive
+gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui
+habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans
+les villages du Javary.
+
+Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la
+place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains
+de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient
+sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.
+
+Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur
+n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi
+dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et
+d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de
+fer.
+
+Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces
+opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de
+liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un
+événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre
+Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du
+Haut-Amazone!
+
+
+
+CHAPITRE TREIZIÈME
+TORRÈS
+
+À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus,
+et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit
+pour satisfaire la foule des expectants.
+
+En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute
+cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.
+
+Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso
+attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute,
+l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.
+
+C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un
+assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments
+de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux
+n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu
+longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur.
+
+«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule
+de Fragoso.
+
+Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés
+en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes.
+
+«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle
+rebelle d'une tête mayorunasse.
+
+Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos
+services.
+
+Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir
+«terminé madame»!
+
+Et ce fut fait en deux coups de fer.
+
+Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante,
+cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune
+réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi
+reculé.
+
+Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon
+l'habitude de ses collègues:
+
+«Que désire monsieur? demanda-t-il.
+
+Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger.
+
+À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans
+l'épaisse chevelure de son client.
+
+Et aussitôt les ciseaux de faire leur office.
+
+«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer
+sans grande abondance de paroles.
+
+Je viens des environs d'Iquitos.
+
+--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu
+l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre
+nom?
+
+--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.»
+
+Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière
+mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment,
+comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son
+opération, puis, enfin:
+
+«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous
+reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus
+quelque part?
+
+--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès.
+
+--Je me trompe alors!» répondit Fragoso.
+
+Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après,
+Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait
+interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il.
+
+--D'Iquitos à Tabatinga?
+
+--Oui.
+
+--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un
+digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.
+
+--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela,
+et si votre fazender voulait me prendre...
+
+--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve?
+
+--Précisément.
+
+--Jusqu'au Para?
+
+--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire.
+
+--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il
+vous rendrait volontiers ce service.
+
+--Vous le pensez?
+
+--Je dirais même que j'en suis sûr.
+
+--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda
+nonchalamment Torrès.
+
+Joam Garral», répondit Fragoso.
+
+Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu
+cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser
+tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause.
+«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me
+donner passage?
+
+--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce
+qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas
+de le faire pour vous, un compatriote!
+
+--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada?
+
+--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec
+toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure
+--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui
+font partie du personnel de la fazenda.
+
+--Il est riche, ce fazender?
+
+--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois
+flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte
+constituent toute une fortune!
+
+--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière
+brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès.
+
+--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le
+fiancé de mademoiselle Minha.
+
+--Ah! il a une fille? dit Torrès.
+
+--Une charmante fille.
+
+--Et elle va se marier?...
+
+--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin
+militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous
+serons arrivés au terme du voyage.
+
+--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait
+appeler un voyage de fiançailles!
+
+--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit
+Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur
+le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la
+première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré
+à la ferme du Vieux Magalhaës.
+
+--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est
+accompagnée de quelques serviteurs?
+
+--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis
+cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle
+Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune
+maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et
+des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les
+lianes...»
+
+Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute,
+et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si
+Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client.
+
+«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier.
+
+--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent
+sur la frontière, il ne peut être question de cela!
+
+--Cependant, répondit Torrès, je voudrais...
+
+--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.
+
+--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam
+Garral de me permettre...
+
+--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous
+l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être
+utile en cette circonstance.»
+
+En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville,
+après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de
+voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.
+
+Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux
+jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais!
+s'écria-t-il.
+
+Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.
+
+--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils
+m'ont tiré d'un assez grand embarras!
+
+--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.
+
+--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais
+pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux
+jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me
+remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.
+
+--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne
+mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques
+difficultés avec un guariba?...
+
+--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai
+continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière
+en même temps que vous!
+
+--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point
+oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon
+père?
+
+--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.
+
+--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela
+vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos
+fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant
+de journées de marche d'épargnées!
+
+--En effet, répondit Torrès.
+
+--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors
+Fragoso. Il va jusqu'à Manao.
+
+--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la
+jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se
+fera un devoir de vous y donner passage.
+
+--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous
+remercier d'avance!»
+
+Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait
+l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait
+attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y
+avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de
+cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint
+de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne
+voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.
+
+«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous
+suivre jusqu'au port.
+
+Venez!» répondit Benito.
+
+Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito
+le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les
+circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui
+demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.
+
+«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service,
+répondit Joam Garral.
+
+--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main
+à son hôte, se retint comme malgré lui.
+
+--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous
+pouvez donc vous installer à bord...
+
+--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma
+personne et rien de plus.
+
+--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès
+prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.
+
+À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait
+à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait,
+non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre
+Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du
+Haut-Amazone.
+
+
+
+CHAPITRE QUATORZIÈME
+EN DESCENDANT ENCORE
+
+Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient
+larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.
+
+Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce
+Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao,
+avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser
+soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait
+encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que
+la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam
+Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes
+le service qu'il allait lui rendre.
+
+En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment
+d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette
+époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore
+le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens
+de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un
+service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était
+réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait
+dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance
+inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.
+
+Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait
+rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait
+se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui
+était libre de prendre part à la vie commune si cela lui
+convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur
+insociable.
+
+Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne
+cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il
+se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui
+adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse.
+
+S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un,
+c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette
+idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le
+questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur
+les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne
+le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent,
+lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il
+restait dans sa cabine.
+
+Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam
+Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la
+conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.
+
+Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque
+groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce
+tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du
+sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît
+enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure
+environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles
+au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même
+nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps
+la propriété.
+
+Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler
+dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui
+se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de
+telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes.
+«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner
+ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance.
+
+Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles
+Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont
+pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin,
+le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de
+Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.
+
+Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et
+rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à
+l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la
+capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que
+n'en fit la cuisinière de la jangada.
+
+C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque
+peu à un grand terre-neuve.
+
+«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont
+de la jangada.
+
+--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection
+d'un muséum! ajouta Manoel.
+
+--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal?
+demanda Minha.
+
+--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là
+pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et
+il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur
+le flanc!»
+
+Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins
+grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières,
+dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues
+pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui
+peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main,
+que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il
+faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que
+le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre
+lui-même périt dans cette étreinte».
+
+Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de
+San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses
+îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées
+d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom
+Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi,
+elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou
+petits affluents aux eaux noires.
+
+La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il
+appartient en propre à un certain nombre de tributaires de
+l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer
+combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la
+distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du
+fleuve.
+
+«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières,
+dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à
+le faire d'une manière satisfaisante.
+
+--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet
+d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe
+mordorée qui affleurait la jangada.
+
+--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme
+vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant
+plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia
+qui domine dans toute cette coloration.
+
+--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants
+ne sont pas d'accord!
+
+--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux
+caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car
+ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de
+préférence pour s'y ébattre.
+
+--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces
+animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé
+de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces
+eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à
+ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches
+de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à
+l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y
+a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à
+boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont
+sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de
+cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans
+inconvénient.»
+
+L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu
+avantageusement remplacer les eaux de table si employées en
+Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de
+l'office.
+
+Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada
+était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par
+milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des
+écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très
+suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens
+dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient
+arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces
+objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces
+Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus
+du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et
+sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le
+pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui
+sont devenues très habiles dans cette fabrication?
+
+San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins
+de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines.
+Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être
+qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692,
+et reprise par des missionnaires jésuites.
+
+Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom
+signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare
+coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux
+planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur
+façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme
+toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur
+forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne
+déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.
+
+Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre.
+Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun
+désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas
+connaître, cependant.
+
+Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer
+qu'il n'était pas curieux.
+
+Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la
+cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent
+accueil des principales autorités de la ville, le commandant de
+place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient
+aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune
+négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour
+leur compte, soit à Manao, soit à Bélem.
+
+La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur
+un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit.
+Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce
+qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la
+modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait
+que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de
+Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les
+plus catholiques du monde.
+
+Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de
+dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam
+Garral avec les égards dus à leur rang.
+
+Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il
+raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil,
+en homme qui paraissait connaître le pays.
+
+Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de
+demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y
+trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat
+de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de
+la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de
+questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même
+assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque
+étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout
+particulièrement les questions assez singulières que posait
+Torrès.
+
+Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les
+autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il
+chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon
+toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans
+sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.
+
+Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le
+soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à
+descendre le cours du fleuve.
+
+À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce
+tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal,
+puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un
+affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve,
+en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.
+
+Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du
+Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires,
+et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents
+mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.
+
+Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico,
+Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes
+couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande
+ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.
+
+
+
+CHAPITRE QUINZIÈME
+EN DESCENDANT TOUJOURS
+
+On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la
+veille, promettait quelques prochains orages. De grandes
+chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes
+le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros
+voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles
+Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion
+instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui
+sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui
+s'est imprudemment endormi dans les campines.
+
+«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux.
+Elles me font horreur!
+
+--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune
+fille. N'est-il pas vrai, Manoel?
+
+--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces
+vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner
+aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et
+principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils
+continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable
+fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite
+des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs
+heures, qui ne se sont plus réveillés!
+
+--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit
+Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!
+
+--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous
+veillerons sur leur sommeil!
+
+--Silence! dit Benito.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.
+
+--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit
+Benito en montrant la rive droite.
+
+--En effet, répondit Yaquita.
+
+--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des
+galets qui roulent sur la plage des îles!
+
+--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du
+jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et
+les petites tortues fraîches!»
+
+Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par
+d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la
+ponte attirait sur les îles.
+
+C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir
+l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.
+
+L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec
+l'aube.
+
+À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve
+pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies
+par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures
+une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde
+de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait
+plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient
+avec leurs carapaces, de manière à le tasser.
+
+C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone
+et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent
+l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs
+au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une
+appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à
+l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même
+temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines
+grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont
+le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné
+le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est
+fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux
+libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font
+ripaille des restes de ces amphibies.
+
+Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce
+extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est
+de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne
+sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve
+vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les
+parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde
+assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre
+ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair
+fraîche de ces animaux.
+
+On procède autrement avec les petites tortues qui viennent
+d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur
+écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les
+mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire.
+Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables.
+
+Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse
+des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du
+Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire
+du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits
+de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque
+année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais
+les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin,
+et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs
+sous le sable des grèves.
+
+Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement
+les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de
+l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri
+pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une
+pataque[11] brésilienne.
+
+Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens
+prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des
+grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire
+que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.
+
+Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient
+la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été
+déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent
+quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les
+extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois
+auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur
+emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites
+tortues couraient sur la grève.
+
+Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de
+ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour
+l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et
+le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en
+restait plus guère.
+
+Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg
+situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les
+bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont
+existé.
+
+Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de
+San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis
+l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de
+largeur.
+
+Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone.
+En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent
+d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les
+Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce
+qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses
+tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité
+de leurs tatouages.
+
+L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de
+Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de
+cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante
+lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six
+pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux
+dans l'ouest de l'Amérique.
+
+Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par
+des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà
+l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche
+de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande
+longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais,
+pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille
+Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces
+heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses
+observations, et les langues ne chômaient pas.
+
+Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre
+une part plus active à la conversation. Les particularités de ses
+divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de
+nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup
+vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le
+plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il
+faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha.
+Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel,
+n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir
+intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès
+une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher.
+
+Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche
+du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel
+cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest,
+après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas.
+
+En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect
+véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais
+encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote
+pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à
+l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant
+son imperturbable direction.
+
+Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal
+naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de
+l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau
+principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais,
+si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante
+pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada
+aurait eu quelque peine à passer.
+
+Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après
+avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest,
+jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds,
+après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de
+soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de
+ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit
+son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite
+ville de Fonteboa.
+
+En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui
+donna quelque repos à l'équipe.
+
+Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone,
+n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte,
+pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est
+probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence
+nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour
+lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons,
+couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de
+Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier
+d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent
+de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À
+cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides
+chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de
+lamantins.
+
+Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils
+assister à une très intéressante expédition de ce genre.
+
+Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les
+eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait
+six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux
+museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins.
+
+Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces
+points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de
+Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des
+souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient
+avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.
+
+Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du
+rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la
+fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la
+surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois.
+
+Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé
+d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--,
+se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres
+pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de
+respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus,
+et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou
+moins restreint.
+
+En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points
+noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de
+vapeurs s'élancèrent bruyamment.
+
+Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps;
+l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la
+hauteur de sa vertèbre caudale.
+
+Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à
+se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde
+le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à
+la grève, au pied du village.
+
+Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à
+peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces
+pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les
+eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le
+temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept
+pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et
+quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de
+l'Afrique!
+
+Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En
+effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à
+celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois
+pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair,
+lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une
+alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une
+capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce
+tende à sa complète destruction.
+
+Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile
+pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre
+arrobes espagnols, équivalant à un quintal.
+
+Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et
+se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument
+désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du
+plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros
+cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.
+
+Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de
+gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer
+jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à
+travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de
+sous-affluents.
+
+«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il
+conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes
+guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire
+que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de
+tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui
+accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les
+Juruas, ont une grande réputation de vaillance.»
+
+La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone
+présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir
+quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands
+affluents, courait presque parallèlement au fleuve.
+
+Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des
+lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile
+l'hydrographie de cette contrée.
+
+Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son
+expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le
+voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du
+grand fleuve.
+
+En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi,
+après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada
+put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il
+était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour
+reprendre la route de l'Amazone.
+
+Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît
+halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada
+séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le
+lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à
+Ega.
+
+Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du
+train de bois.
+
+La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée,
+et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur
+enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui
+n'éclata pas à l'entrée du lac.
+
+
+
+CHAPITRE SEIZIÈME
+EGA
+
+Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les
+deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada.
+
+Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à
+terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de
+sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les
+accompagner pendant leur excursion.
+
+Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à
+la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en
+aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver.
+
+Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes
+raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de
+peu d'importance auprès de cette petite ville.
+
+Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où
+résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une
+cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire
+commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de
+droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de
+tout rang.
+
+Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants,
+habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs
+n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait
+ses frais.
+
+Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à
+Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina
+accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la
+jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina.
+
+«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart.
+
+Mademoiselle Lina? répondit Fragoso.
+
+--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous
+accompagner à Ega.
+
+--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je
+vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami!
+
+--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage,
+avant qu'il en eût manifesté l'intention.
+
+--Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je
+crains d'avoir fait une sottise!
+
+--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me
+plaît guère, monsieur Fragoso.
+
+--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai
+toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le
+trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un
+point: c'est que l'impression était loin d'être bonne!
+
+--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce
+Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait
+peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été!
+
+--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans
+quelles circonstances?... Je ne retrouve pas!
+
+--Monsieur Fragoso?
+
+--Mademoiselle Lina!
+
+--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant
+notre absence!
+
+--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester
+tout une journée sans vous voir!
+
+--Je vous le demande!
+
+--C'est un ordre?...
+
+--C'est une prière! Je resterai.
+
+--Monsieur Fragoso?
+
+--Mademoiselle Lina?
+
+--Je vous remercie!
+
+--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit
+Fragoso. Ça vaut bien cela!»
+
+Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques
+instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et
+voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se
+fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci
+s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à
+tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour
+n'en pas tenir compte.
+
+Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la
+ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue
+contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un
+trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue
+occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût
+voilé de légers nuages.
+
+Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest,
+c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable
+pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en
+revenir rapidement, sans même courir des bordées.
+
+La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit
+la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut
+recommandé à Fragoso de faire bonne garde.
+
+Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega.
+Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne
+Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville
+en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la
+domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève
+plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les
+embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites
+goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de
+l'Atlantique.
+
+Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles,
+lorsqu'elles entrèrent dans Ega.
+
+«Ah! la grande ville! s'écria Minha.
+
+--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux
+s'agrandissaient encore pour mieux voir.
+
+--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze
+cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes
+ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les
+séparent!
+
+--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il
+se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes
+dans la province des Amazones et du Para!
+
+--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce
+que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil!
+
+--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car
+vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous
+vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem!
+
+--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront
+été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les
+premières cités du Haut-Amazone.
+
+--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon
+frère? Vous vous moquez?...
+
+--Non, Minha! je vous jure...
+
+--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien,
+ma chère maîtresse, car cela est très beau!»
+
+Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou
+blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou
+de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites
+en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets
+peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers
+en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une
+caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une
+cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos.
+
+Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un
+joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs,
+qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et
+au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de
+Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif
+des vieux oliviers de sa grève.
+
+Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause
+d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce
+furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement
+assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras
+converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les
+femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants
+de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes,
+passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui
+est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris.
+
+«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans
+leurs belles robes!
+
+Lina en deviendra folle! s'écria Benito.
+
+--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha,
+ne seraient peut-être pas aussi ridicules!
+
+--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de
+cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes
+mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et
+drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur
+race!
+
+--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à
+envier à personne!»
+
+Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les
+rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur
+la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui
+étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans
+un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit
+sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada.
+
+Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de
+tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une
+dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant
+dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu
+désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville
+qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa
+promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les
+sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse
+Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé.
+
+Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu
+au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée.
+On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé
+aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers
+le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du
+soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la
+jangada.
+
+Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart:
+
+«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui
+demanda-t-elle.
+
+--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère
+quitté sa cabine où il a lu et écrit.
+
+--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger,
+comme je le craignais?
+
+--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est
+promené sur l'avant de la jangada.
+
+--Et que faisait-il?
+
+--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter
+avec attention, et marmottait je ne sais quels mots
+incompréhensibles!
+
+--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le
+croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux
+papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur,
+ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain!
+
+--Vous avez bien raison!
+
+--Veillons encore, monsieur Fragoso.
+
+--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le
+lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au
+pilote le signal du départ.
+
+À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo,
+l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un
+instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches
+dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque
+golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes
+de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours
+que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son
+confluent.
+
+Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura,
+après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus
+facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs
+d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc
+ni échouage.
+
+Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de
+hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des
+pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir
+les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme
+les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du
+Haut-Amazone.
+
+Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua,
+afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur
+cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon,
+apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et
+puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait
+autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve.
+
+Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant,
+maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de
+sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que
+renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier
+nain dont on a enlevé la moelle.
+
+Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son
+temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer
+ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras
+ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de
+trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font
+d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une
+feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de
+neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées
+avec le «curare».
+
+Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent
+les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée
+et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de
+fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi,
+qu'on y mélange.
+
+«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque
+directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se
+font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas
+atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des
+fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui
+commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas
+d'antidote!»
+
+Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations
+hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée.
+Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres.
+
+À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière
+les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre
+flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant
+deux ou trois minutes, et les Muras disparurent.
+
+Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur
+répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là
+fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher
+de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait
+volontiers.
+
+Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt
+lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses
+eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq
+heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary.
+
+Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec
+l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six
+affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un
+étroit furo les déverse dans la principale artère.
+
+Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté
+sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre
+l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves,
+la jangada s'amarra, afin de passer la nuit.
+
+La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de
+maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs
+d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect
+de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de
+l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide,
+ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de
+profondeur pour communiquer avec l'Amazone.
+
+Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa
+devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si
+enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au
+matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana.
+
+Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui
+s'accomplissait avec une régularité presque méthodique.
+
+Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller
+Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie
+passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet,
+et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le
+barbier.
+
+Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours
+les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers
+à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente
+froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs,
+qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et
+qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait
+les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre
+patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel,
+très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus,
+malencontreusement embarqué sur la jangada.
+
+Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci:
+
+Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après
+une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral.
+
+«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait
+la pirogue.
+
+--Oui, répondit l'Indien.
+
+--Tu y seras?...
+
+--Dans huit jours.
+
+Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de
+remettre une lettre à son adresse?
+
+--Volontiers.
+
+--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.»
+
+L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une
+poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à
+faire.
+
+Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation,
+n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il
+entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et
+l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile
+de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le
+surprendre.
+
+
+
+CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
+UNE ATTAQUE
+
+Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque
+scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de
+s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès.
+
+«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada,
+j'ai à te parler.»
+
+Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et
+tout son visage s'assombrit.
+
+«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès?
+
+--Oui, Benito!
+
+--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel.
+
+--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en
+pâlissant.
+
+--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un
+pareil homme? dit vivement Benito.
+
+--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle
+injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle
+a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il
+s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer
+continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et
+à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta
+famille, qui est déjà la mienne!
+
+--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour
+ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon
+sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai
+pas osé!
+
+--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son
+ami. Tu n'as pas osé!...
+
+--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès,
+n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur!
+Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais
+pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin
+ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée
+haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable!
+
+--Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que
+Torrès en veut à Joam Garral?
+
+--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un
+pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa
+physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon
+père vient à passer à la portée de son regard!
+
+--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de
+plus pour le chasser!
+
+--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune
+homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger
+mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le
+répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de
+m'expliquer à moi-même cette peur!»
+
+Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il
+parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre?
+
+--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous
+tenir sur nos gardes!
+
+--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous
+serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est
+donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours
+débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui!
+
+--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito.
+
+--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je
+ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes
+craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet
+aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu!
+
+--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito,
+mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que
+faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous
+l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé
+dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger
+ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de
+voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous
+attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou
+serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois
+fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!...
+Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah!
+pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur
+notre jangada!
+
+--Calme-toi, Benito... je t'en prie!
+
+--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se
+contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet
+homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais
+hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de
+mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions,
+d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être
+tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en
+ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la
+jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne
+garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que
+soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc,
+attendons encore!»
+
+L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la
+conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous,
+mais il ne leur adressa pas la parole.
+
+Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de
+l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes
+les fois qu'il ne se sentait pas observé.
+
+Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de
+Torrès devenait sinistre en regardant son père!
+
+Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse
+même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié
+à l'autre?
+
+La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès,
+maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par
+Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas
+sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne
+le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être.
+
+Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de
+le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en
+éveil.
+
+Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos
+Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu
+de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des
+Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq
+heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos.
+
+Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui
+du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le
+nom scientifique est «siphonia elastica».
+
+On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de
+ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de
+seringueiras soit encore très considérables sur les bords du
+Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve.
+
+Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le
+caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les
+mois de mai, juin et juillet.
+
+Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du
+fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre
+pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la
+récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne.
+
+Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient
+attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre
+heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut
+aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé
+au pied de l'arbre.
+
+Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules
+résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu
+de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois
+qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa
+coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie.
+Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de
+la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et
+prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la
+fabrication est achevée.
+
+Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute
+la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont
+élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était
+suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits.
+
+Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les
+bouches du Purus.
+
+C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et
+il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable,
+même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et
+mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir
+coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers
+«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se
+jette dans l'Amazone[12].
+
+En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une
+grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et,
+en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à
+deux lieues au moins.
+
+Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui,
+le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y
+passer la nuit.
+
+Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette
+rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque
+perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait
+succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de
+théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe.
+
+Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant
+l'habitation.
+
+Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme
+s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par
+l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la
+famille, était enfin rentré dans sa cabine.
+
+Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à
+leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le
+courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne.
+
+Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air
+indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada
+en attendant l'heure du repos.
+
+Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit:
+
+«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu
+pas?... On dirait vraiment...
+
+On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y
+avoir des caïmans endormis sur la grève voisine!
+
+--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se
+trahissent ainsi!
+
+--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux
+assez redoutables.»
+
+Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à
+s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément
+pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans
+lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte
+et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils
+n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour
+l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour
+tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que
+l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies.
+
+C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent
+et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire
+longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se
+reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et
+aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité
+naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito,
+ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre
+en garde contre leurs attaques.
+
+Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant:
+
+«Caïmans! caïmans!»
+
+Manoel et Benito se redressent et regardent.
+
+Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient
+parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux
+fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et
+aux noirs de revenir en arrière.
+
+À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé!
+
+Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter
+directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord.
+
+Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans
+la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et
+les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases.
+
+Au moment de refermer la porte de la maison:
+
+«Et Minha? dit Manoel.
+
+Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la
+chambre de sa maîtresse.
+
+--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère.
+
+Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle
+est donc à l'avant de la jangada? dit Benito.
+
+--Minha!» cria Manoel.
+
+Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au
+danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main.
+
+À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant
+demi-tour, couraient sur eux.
+
+Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito,
+arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit
+avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.
+
+Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y
+avait plus moyen de l'éviter.
+
+En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam
+Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait
+sur lui, les mâchoires ouvertes.
+
+À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la
+main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la
+mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en
+défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et,
+volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.
+
+«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné
+l'avant de la jangada.
+
+Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée
+dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée
+par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha
+fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas
+à six pieds d'elle.
+
+Minha tomba.
+
+Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman!
+Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles
+volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée.
+
+Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter,
+l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par
+l'animal, le renversa à son tour.
+
+Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman
+s'ouvrait pour la broyer!...
+
+Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un
+couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé
+par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement.
+
+Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le
+choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux
+devinrent rouges sur un large espace.
+
+«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller
+sur le bord de la jangada.
+
+Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de
+l'Amazone... Il était sain et sauf.
+
+Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui
+revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient
+Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle
+répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse.
+
+Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à
+l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut.
+
+Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet
+aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre.
+
+Manoel interpella tout bas Benito.
+
+«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce
+sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes
+soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un
+homme, tout en ne voulant pas sa mort!»
+
+Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès»,
+dit-il en lui tendant la main.
+
+L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre.
+
+«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au
+terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans
+quelques jours! Je vous dois...
+
+Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie
+m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai
+réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à
+Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?»
+
+Joam Garral répondit par un signe affirmatif.
+
+En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi,
+fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune
+homme se contint, non sans un violent effort.
+
+
+
+CHAPITRE DIX-HUITIÈME
+LE DÎNER D'ARRIVÉE
+
+Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant
+d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on
+repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la
+jangada devait avoir touché au port de Manao.
+
+La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur;
+ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui
+avaient risqué leur vie pour elle.
+
+Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers
+le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée!
+
+«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en
+lui souriant.
+
+--Et comment, mademoiselle Lina?
+
+--Oh! vous le savez bien!
+
+Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit
+l'aimable garçon.
+
+Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la
+fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps
+que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple
+resterait à Bélem près des jeunes mariés.
+
+«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais
+jamais cru que le Para fût si loin!»
+
+Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation
+au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question
+d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur.
+
+«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès.
+
+Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était
+échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.
+
+Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus
+que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non
+plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore,
+c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour
+descendre jusqu'à Bélem.
+
+«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis
+comprendre! dit Benito.
+
+Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il
+est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton
+père. Pour le surplus, nous veillerons encore!»
+
+Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se
+montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la
+famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une
+détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être,
+sentaient la gravité.
+
+Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île
+Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est
+alimenté par une série confuse de petits tributaires.
+
+La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé
+de veiller avec grand soin.
+
+Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près
+la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea
+entre la berge et les îles.
+
+Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et
+petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres
+lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait
+l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents
+de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que
+portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il
+allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours
+d'eau du monde.
+
+Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des
+conditions fort curieuses.
+
+Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre,
+était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce
+qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau
+moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue.
+
+De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont
+les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se
+rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau.
+
+Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée,
+qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des
+arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout
+l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une
+incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une
+immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains
+surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite.
+La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être
+établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un
+vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères,
+dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à
+l'intérieur.
+
+Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer
+sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve.
+Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une
+extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.
+
+En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut
+d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la
+forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes,
+et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu
+faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement
+complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du
+personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.
+
+«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort
+agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si
+paisible, à l'abri des rayons du soleil!
+
+--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha,
+répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à
+craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois,
+mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.
+
+--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette
+forêt, dit le pilote.
+
+--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses
+passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de
+singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les
+oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!
+
+--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha,
+et que le courant berce comme une brise!
+
+--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un
+arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.
+
+--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était
+pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt
+d'Iquitos!
+
+--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se
+moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»
+
+Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les
+fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis
+c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des
+paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges
+élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et
+se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un
+chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre
+ces hautes touffes agitées par le courant.
+
+Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux
+tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une
+patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des
+ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres
+phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.
+
+Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides
+couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes,
+dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent
+l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.
+
+Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces
+serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se
+déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous
+leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas
+rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de
+trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en
+existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et
+qui sont aussi gros qu'une barrique!
+
+En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada,
+eût été aussi redoutable qu'un caïman!
+
+Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les
+gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt
+inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.
+
+Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.
+
+Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du
+rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.
+
+En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la
+pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du
+fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une
+distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote
+Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit
+approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient
+trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il
+importait avant tout d'y voir clair.
+
+Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première
+partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La
+moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela
+valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu
+que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques
+verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de
+Porto ou de Setubal.
+
+En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de
+la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la
+fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune
+maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple,
+auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!
+
+Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester
+au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service
+de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la
+place d'honneur, qui leur fut réservée.
+
+Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de
+la cuisine de la jangada.
+
+L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne,
+écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la
+conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait
+attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son
+père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve,
+cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.
+
+Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.
+
+Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en
+somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation
+qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à
+Bélem.
+
+Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso
+de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement
+tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples
+que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.
+
+«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la
+conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles!
+Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la
+fois!
+
+--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous
+une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras
+si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux!
+
+--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage
+de Benito!
+
+--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit
+Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!
+
+--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu
+que le monde entier convolât avec lui.
+
+--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton
+mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et
+Manoel, comme je l'ai été près de ton père!
+
+--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors
+Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à
+personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!
+
+On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de
+l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et,
+voulant réagir contre ce sentiment:
+
+«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait
+pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada?
+
+--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que
+Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois?
+
+--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel
+crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait
+chercher celui de la jeune fille.
+
+«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha.
+À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en
+rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de
+vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie
+errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage!
+
+--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non!
+D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes
+fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument
+étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances
+particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile!
+
+--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette
+arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.
+
+--De la province de Minas Geraës.
+
+--Et vous êtes né?...
+
+--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.»
+
+Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de
+la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.
+
+
+
+CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
+HISTOIRE ANCIENNE
+
+Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit
+presque aussitôt en ces termes:
+
+«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des
+diamants?
+
+--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de
+cette province?
+
+--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le
+nord du Brésil, répondit Fragoso.
+
+Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel?
+demanda Torrès.»
+
+Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.
+
+«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune
+Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation,
+vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal
+diamantin?
+
+Jamais, répondit sèchement Benito.
+
+--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui,
+inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse
+fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!
+
+--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur,
+Fragoso? demanda Lina.
+
+--Je l'aurais vendu!
+
+--Alors vous seriez riche maintenant?
+
+--Très riche!
+
+--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement,
+vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane?
+
+--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas
+venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu
+fait bien ce qu'il fait!
+
+--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie
+avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au
+change!
+
+--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso,
+mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber
+ce sujet de conversation, car il reprit la parole:
+
+«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui
+ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu
+parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée
+à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les
+mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once!
+Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil
+perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière
+d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!
+
+Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.
+
+--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur
+général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le
+roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou
+dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent
+leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de
+là de bonnes rentes!
+
+--Vous sans doute? dit très sèchement Benito.
+
+--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous
+avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en
+s'adressant à Joam Garral, cette fois.
+
+Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.
+
+--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un
+jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district
+des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil,
+quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et
+qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux
+enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la
+province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est
+l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la
+production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah!
+il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les
+grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime
+des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient
+en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux
+mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement,
+sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le
+sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode!
+
+--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!
+
+--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à
+la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers
+1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un
+drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant
+rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup
+d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute...
+
+--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une
+voix singulièrement calme.
+
+--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des
+diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main,
+c'est un million, quelquefois deux!»
+
+Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de
+cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de
+fermer la main.
+
+«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est
+d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année.
+On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir
+séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces
+lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro.
+Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez
+qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant,
+quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à
+pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le
+général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi
+reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de
+précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un
+jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans
+au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans
+les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il
+s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le
+jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces
+malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de
+Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à
+l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci
+se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à
+l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put
+s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat.
+L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que
+les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il
+avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car
+son corps ne fut jamais retrouvé.
+
+Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.
+
+--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes
+circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui.
+Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il
+qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure
+de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer.
+Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé,
+arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation
+entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.
+
+--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.
+
+--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de
+Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant
+l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par
+plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.
+
+--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda
+Joam Garral.
+
+--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et
+maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec
+le produit du vol qu'il aura su réaliser.
+
+--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit
+Joam Garral.
+
+--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta
+le padre Passanha.
+
+À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner
+achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le
+soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler
+encore, avant que la nuit ne fût faite.
+
+«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner
+de fiançailles avait mieux commencé!
+
+--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.
+
+--Comment, ma faute?
+
+--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de
+ces diamants, dont nous n'avons que faire!
+
+--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que
+cela finirait de cette façon!
+
+--Vous êtes donc le premier coupable!
+
+--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai
+pas entendue rire au dessert!»
+
+Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada.
+Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler.
+Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous
+ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils
+eussent pressenti quelque grave éventualité.
+
+Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée,
+semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment,
+lui mettant la main sur l'épaule:
+
+«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart
+d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il.
+
+Non! en particulier!
+
+Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent,
+et la porte se referma sur eux.
+
+Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque
+Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y
+avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender
+d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur
+suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait
+s'interroger.
+
+«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il
+entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao!
+
+Oui!... il le faut!... répondit Manoel.
+
+Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon
+père... je le tuerai!»
+
+
+
+CHAPITRE VINGTIÈME
+ENTRE CES DEUX HOMMES
+
+Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait
+ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient,
+sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à
+parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un
+silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites?
+
+Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de
+cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un
+accusateur.
+
+«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez
+Dacosta.»
+
+À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put
+retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.
+
+«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois
+ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et
+c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et
+d'assassinat!»
+
+Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de
+surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant
+son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces
+terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait
+venir Torrès.
+
+«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez
+été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime,
+condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison
+de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?»
+
+Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de
+faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir.
+Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement
+son accusateur, sans baisser la tête.
+
+«Répondrez-vous? reprit Torrès.
+
+--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam
+Garral.
+
+--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller
+trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est
+là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même
+après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est
+l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des
+assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est
+soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est
+Joam Dacosta.
+
+--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous,
+Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez?
+
+--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à
+parler de cette affaire.
+
+Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de
+l'argent que je dois acheter votre silence?
+
+--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!
+
+--Que voulez-vous donc alors?
+
+Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne
+vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous
+que vous êtes en mon pouvoir.
+
+Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral.
+
+Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont
+il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il
+s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des
+larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands
+crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les
+bras:
+
+«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux
+l'épouser.»
+
+Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel
+homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.
+
+«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille
+d'un assassin et d'un voleur?
+
+--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit
+Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.
+
+--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser
+Manoel Valdez?
+
+--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.
+
+--Et si ma fille refuse?
+
+--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira,
+répondit impudemment Torrès.
+
+--Tout?
+
+--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur
+de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas!
+
+--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement
+Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.
+
+--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces
+mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda
+bien en face:
+
+«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam
+Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du
+crime pour lequel il a été condamné!
+
+--Vraiment!
+
+--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve
+de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de
+la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille!
+
+--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la
+voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez
+me refuser votre fille!
+
+--Je vous écoute, Torrès.
+
+--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles,
+comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres,
+oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable
+coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!
+
+--Et le misérable qui a commis le crime?...
+
+--Il est mort.
+
+--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui,
+comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.
+
+--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps
+après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait
+écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des
+diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant
+sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était
+réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une
+vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille
+heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le
+bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec
+l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort
+venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne
+pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de
+Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.
+
+--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put
+maîtriser.
+
+--Vous le saurez, quand je serai de votre famille!
+
+--Et cet écrit?...»
+
+Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le
+fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.
+
+«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne
+l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme.
+Maintenant, me la refusez-vous encore?
+
+--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la
+moitié de ma fortune est à vous!
+
+--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la
+condition que Minha me l'apportera en mariage!
+
+--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant,
+d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de
+réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait!
+
+--C'est ainsi.
+
+--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un
+grand misérable!
+
+--Soit.
+
+--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas
+faits pour nous entendre!
+
+--Ainsi, vous refusez?...
+
+--Je refuse!
+
+--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans
+l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le
+savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le
+gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines.
+Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous
+dénonce!»
+
+Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se
+contenir. Il allait s'élancer sur Torrès...
+
+Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.
+
+«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la
+femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les
+enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!»
+
+Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et
+ses traits recouvrèrent leur calme habituel.
+
+«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte,
+et je sais ce qu'il me reste à faire!
+
+Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne
+pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.
+
+Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui
+s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et
+tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille
+était réunie.
+
+Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde,
+s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était
+encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses
+yeux.
+
+Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui,
+presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les
+siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès
+qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce
+pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous
+demande une dernière réponse!
+
+Ma réponse, la voici.»
+
+Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances
+particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé
+antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.
+
+Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa
+tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.
+
+Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se
+rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle
+eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses
+bras pour la protéger, pour la défendre!
+
+«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam
+Garral et Torrès, que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix
+qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel,
+c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur
+la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une
+conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme
+à moi de ne pas différer davantage!
+
+--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme.
+
+--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam
+Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui
+s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard
+d'une insolence sans égale.
+
+«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers
+Joam Garral.
+
+--Non, ce n'est pas mon dernier mot.
+
+--Quel est-il donc?
+
+Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît,
+et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant
+même!
+
+Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le
+bord!»
+
+Torrès haussa les épaules.
+
+«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me
+convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez
+de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous
+revoir!
+
+--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous
+reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je
+serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat
+de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous
+l'osez, venez m'y retrouver!
+
+--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment
+décontenancé.
+
+Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral.
+
+Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême
+mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer
+sans retard sur le point le plus rapproché de l'île.
+
+Le misérable, enfin, disparut.
+
+La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef.
+Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la
+situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de
+Joam Garral.
+
+«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait
+dès demain, sur la jangada...
+
+Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur
+Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa
+chambre avec lui.
+
+L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure,
+qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de
+l'habitation se rouvrit enfin.
+
+Manoel en sortit seul.
+
+Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.
+
+Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma
+femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et
+Fragoso, il dit à tous: «À demain!»
+
+Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès.
+Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite
+d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année,
+sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à
+l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam
+Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de
+faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne
+pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la
+terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps
+pour lui-même!
+
+Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam
+Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur
+même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré!
+
+Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de
+l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre
+les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge
+l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier
+avait dit vrai.
+
+Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le
+padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux
+mariages.
+
+Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la
+cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était
+détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.
+
+Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao,
+et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se
+fit connaître et monta à bord.
+
+À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête,
+sortaient de l'habitation.
+
+«Joam Garral! demanda le chef de police.
+
+Me voici, répondit Joam Garral.
+
+Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam
+Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous
+arrête.»
+
+À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient
+arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un
+assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral.
+D'un geste, son père lui imposa silence.
+
+«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une
+voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu
+duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de
+droit de Manao, par le juge Ribeiro?
+
+--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre
+de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro,
+frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à
+deux heures, sans avoir repris connaissance.
+
+--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette
+nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il
+s'adressa à sa femme et à ses enfants:
+
+«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes
+bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est
+pas une raison pour moi de désespérer!»
+
+Et se tournant vers Manoel:
+
+«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si
+la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!»
+
+Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui
+s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.
+
+«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir.
+Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de
+l'horrible méprise dont vous êtes victime!
+
+--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral.
+Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam
+Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a
+condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du
+vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois
+pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de
+votre mère!
+
+--Toute communication entre vous et les vôtres vous est
+interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier,
+Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.»
+
+Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs
+consternés:
+
+«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la
+justice de Dieu!»
+
+Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.
+
+Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral
+fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si
+inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé!
+
+DEUXIÈME ÉPISODE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+MANAO
+
+La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude
+australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.
+Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et
+dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.
+
+Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la
+rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus
+remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--,
+que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine
+environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de
+ses édifices publics.
+
+Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa
+source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre
+le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de
+Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire
+avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le
+Cassiquaire.
+
+Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro
+vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux
+noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un
+espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et
+puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent
+et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend
+jusqu'aux îles Anavilhanas.
+
+C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse
+le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les
+unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable,
+les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui
+sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect
+quelque peu hollandais.
+
+Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à
+s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de
+Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de
+construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café,
+salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson
+salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux
+cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio
+Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest,
+l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de
+l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre
+toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité.
+
+Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est
+appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement
+partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent
+dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la
+capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son
+nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les
+territoires du Centre-Amérique.
+
+Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette
+ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée,
+disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que
+le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro.
+Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut
+en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de
+poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la
+pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification
+faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse
+aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans
+valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or.
+
+En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette
+mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de
+cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins
+trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils
+à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la
+présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans
+compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait
+d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le
+versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les
+pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on
+saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils
+de la cité.
+
+Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus
+de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de
+Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une
+tumescence qui domine Manao.
+
+C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments
+il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en
+1850, et dont il ne reste plus que des ruines.
+
+La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué
+plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats,
+elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et
+d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.
+
+Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville;
+elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien
+leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la
+rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une
+magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent
+religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la
+cité nouvelle.
+
+Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de
+ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que
+desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces
+iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands
+terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs
+éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres
+magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque
+végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme
+s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.
+
+Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi
+quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes
+couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées
+du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de
+leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des
+négociants portugais.
+
+Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la
+promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces
+habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec
+redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de
+couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en
+grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la
+dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train
+de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait
+rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de
+l'Amazone.
+
+Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au
+lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la
+jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au
+milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se
+dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse
+affaire.
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+LES PREMIERS INSTANTS
+
+À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam
+Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle
+disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.
+
+«Que sais-tu? lui demanda-t-il.
+
+--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta
+Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a
+vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis!
+
+--Il t'a tout dit, Manoel?
+
+--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne
+voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait
+devenir son second fils, en épousant sa fille!
+
+--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la
+produire au grand jour?
+
+--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans
+d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam
+Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus
+de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom
+qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent!
+Réhabilitez-le!»
+
+--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un
+instant hésité à le croire? s'écria Benito.
+
+Pas un instant, frère!» répondit Manoel.
+
+Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et
+cordiale étreinte.
+
+Puis Benito allant au padre Passanha:
+
+«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs
+chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne
+doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez!
+Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne
+nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce
+serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons
+quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa
+réhabilitation!»
+
+Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord
+terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita
+Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas
+de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée
+que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui
+n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de
+bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé!
+Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne
+la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte!
+
+Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir
+ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation.
+
+Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls.
+
+«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce
+que t'a dit mon père.
+
+--Je n'ai rien à te cacher, Benito.
+
+--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada?
+
+--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé.
+
+--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts
+d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec
+mon père?
+
+--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se
+dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une
+ignoble opération de chantage, préparée de longue main.
+
+--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et
+toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a
+brusquement changé son plan de conduite?...
+
+--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire
+brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière
+péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga,
+où il attendait, où il épiait notre arrivée.
+
+--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria
+Benito avec un mouvement de désespoir.
+
+--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait
+rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une
+pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions
+retrouvé à Manao!
+
+--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé,
+maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations
+inutiles! Voyons!...
+
+Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front,
+cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire.
+
+«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon
+père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet
+abominable crime de Tijuco?
+
+--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton
+père l'ignore aussi.
+
+--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral
+sous lequel se cachait Joam Dacosta?
+
+--Évidemment.
+
+--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant
+d'années, s'était réfugié mon père?
+
+--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je
+ne puis le comprendre!
+
+--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès
+a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé
+son expulsion?
+
+--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta,
+si celui-ci refusait de lui acheter son silence.
+
+--Et à quel prix?...
+
+--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter,
+mais pâle de colère.
+
+--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito.
+
+--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton
+père a faite!
+
+--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il
+a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non!
+cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on
+est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai?
+
+--Oui! sur sa dénonciation!
+
+--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers
+la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut
+que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut
+qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il
+parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me
+restera à faire!
+
+--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus
+froidement, mais non moins résolument Manoel.
+
+--Non... Manoel... non!... à moi seul!
+
+--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une
+vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua
+pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris.
+En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du
+fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé,
+demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île
+Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre
+avant la nuit, et elle devait être examinée de près.
+
+En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû
+déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la
+curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux.
+Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le
+condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui
+avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on
+craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui
+n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il
+pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive
+droite du fleuve, à quelques milles de Manao?
+
+Le pour et le contre de la question furent pesés.
+
+«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner
+mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de
+faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans
+retard!
+
+Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!»
+
+Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter
+l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de
+prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du
+rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui
+s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche.
+
+Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada,
+rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement.
+Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par
+les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la
+direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe.
+
+Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de
+l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce
+fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure
+de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.
+
+Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée
+le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle
+n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez
+rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous.
+
+Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro,
+près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons
+mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés
+«froxas», dont les Indiens font des armes offensives.
+
+Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas
+douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au
+mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam
+Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces
+Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur
+la réserve.
+
+L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir
+même. Manoel l'en dissuada.
+
+«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas
+que nous quittions la jangada!
+
+Soit! à demain!» répondit Benito.
+
+En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha,
+sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le
+visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait
+énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout,
+à faire son devoir comme à user de son droit.
+
+Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez
+ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma
+conscience m'ordonne de le faire.
+
+Je vous écoute!» répondit Manoel.
+
+Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après
+l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous
+êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la
+main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout
+alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé!
+
+--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il
+y a eu une hésitation!...
+
+--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta
+n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la
+même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la
+justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille
+d'un condamné à la peine capitale...
+
+--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel,
+qui ne put se contenir plus longtemps.
+
+--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement
+tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir.
+
+«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi
+votre fils!
+
+--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita,
+et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de
+ses yeux.
+
+Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une
+heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille,
+si cruellement éprouvée!
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+UN RETOUR SUR LE PASSÉ
+
+C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam
+Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument!
+
+Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier
+magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à
+l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de
+l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce
+fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il
+prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces
+du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une
+simple conviction d'office, mais la certitude que son client était
+incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part
+quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol
+des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un
+mot, que Joam Dacosta était innocent.
+
+Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent
+son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans
+l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du
+crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les
+conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ
+secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait
+l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les
+soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à
+faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.
+
+Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son
+coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut
+affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de
+meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas
+le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner
+à mort.
+
+Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de
+peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à
+l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la
+nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé,
+Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On
+sait le reste.
+
+Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à
+Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce
+changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener
+la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il
+savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet
+devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut
+donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la
+nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la
+province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait
+aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire.
+Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en
+être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il
+demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette
+horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir
+sans plus tarder.
+
+En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta
+avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune
+médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les
+rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un
+jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.
+
+Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un
+nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer
+dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le
+chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une
+condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce
+mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli
+le sien propre! Non! jamais!
+
+On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans
+après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé
+à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la
+ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient
+à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester
+seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient,
+il voulut que leur union se fît sans retard.
+
+Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le
+serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de
+Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint
+impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne
+la retira pas.
+
+Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout
+avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si
+hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la
+prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son
+bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à
+mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu!
+
+Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait
+mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam
+Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune
+fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa
+femme.
+
+«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me
+pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû
+la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer
+dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en
+finir avec cette existence!»
+
+Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa
+femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres,
+surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire
+descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il
+connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas
+s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le
+courage lui manqua!
+
+Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille
+qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il
+allait peut-être briser sans retour!
+
+Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source
+sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il
+garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait
+pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se
+cacher lui-même!
+
+Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel
+pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas
+sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce
+mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai.
+
+Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps
+à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom
+sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille,
+et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la
+justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où
+sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique
+jugement rendu à Villa-Rica.
+
+Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de
+l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à
+l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la
+province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait
+entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret.
+
+Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation
+inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs
+que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la
+charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait
+se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait
+défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa
+joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier
+supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son
+évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat
+pouvait-il le faire aujourd'hui?
+
+«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas
+abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une
+nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale,
+puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus
+convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!»
+
+À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le
+magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client
+à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait
+reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il
+fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans
+l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces
+complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué
+le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis
+l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas
+produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à
+protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge
+Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui
+en incombait réellement la criminalité.
+
+Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais
+ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de
+retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette
+entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta,
+malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête
+homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et,
+lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis
+sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette
+vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le
+bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus
+touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la
+réhabilitation du condamné de Tijuco.
+
+Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces
+deux hommes.
+
+Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit
+au juge Ribeiro:
+
+«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du
+premier magistrat de la province!
+
+Venez donc!» répondit Ribeiro.
+
+La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta
+s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs.
+Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils,
+on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il
+restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des
+comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de
+mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir
+à la révision de son procès.
+
+Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la
+dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir
+ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par
+laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.
+
+Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le
+magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette
+grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien.
+
+Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une
+attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation
+de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la
+noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta
+était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus
+là pour le défendre!
+
+Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit,
+le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer.
+
+Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si
+inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en
+jeu, c'était l'honneur de tous les siens!
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+PREUVES MORALES
+
+Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam
+Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui
+devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des
+Amazones jusqu'à la nomination de son successeur.
+
+Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit
+bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure
+criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour
+les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé
+et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu,
+quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible.
+Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa
+conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement
+entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de
+la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait
+volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été
+passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un
+accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses
+yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable.
+
+Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez.
+Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à
+observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure
+ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des
+anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait
+une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait
+certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles
+écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de
+la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant
+sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui
+s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop
+courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment
+lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat.
+
+Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne
+quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne
+dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il
+était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois,
+énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont,
+comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme
+par profession--, il faisait son passe-temps principal.
+
+C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam
+Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause
+venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs,
+la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à
+faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger
+des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles
+du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation.
+Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités
+n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé,
+condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la
+prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune
+demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun
+pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc,
+en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution
+qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à
+suivre son cours.
+
+Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il
+dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat,
+quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute
+la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait
+donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de
+sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en
+mesure de les produire?
+
+Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire.
+
+Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et
+en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour
+affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à
+redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser
+même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat
+judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de
+la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout
+prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en
+conviendra.
+
+Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez
+se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le
+prisonnier avait été enfermé.
+
+Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur
+le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus
+volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu
+approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux
+d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc
+point une de ces tristes cellules que comporte le système
+pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une
+fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain
+vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre,
+quelques ustensiles grossiers, rien de plus.
+
+Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut
+extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des
+interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent.
+
+Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute
+chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât
+dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine
+lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la
+plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de
+justice, prêt à consigner les demandes et les réponses.
+
+Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du
+magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent.
+
+Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était
+incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni
+impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui
+fussent posées pour y répondre.
+
+«Votre nom? dit le juge Jarriquez.
+
+--Joam Dacosta.
+
+--Votre âge?
+
+--Cinquante-deux ans.
+
+--Vous demeuriez?...
+
+--Au Pérou, au village d'Iquitos.
+
+--Sous quel nom?
+
+--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère.
+
+--Et pourquoi portiez-vous ce nom?
+
+Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux
+poursuites de la justice brésilienne.»
+
+Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien
+indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé
+et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces
+procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude.
+
+«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle
+exercer des poursuites contre vous?
+
+Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans
+l'affaire des diamants de Tijuco.
+
+--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?...
+
+--Je suis Joam Dacosta.»
+
+Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du
+monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous
+leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira
+toute seule!»
+
+Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable
+question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute
+catégorie, protestant de leur innocence.
+
+Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille
+sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à
+Iquitos?
+
+--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement
+agricole qui est considérable.
+
+--Il est en voie de prospérité?
+
+--De très grande prospérité.
+
+--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda?
+
+--Depuis neuf semaines environ.
+
+--Pourquoi?
+
+--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un
+prétexte, mais en réalité j'avais un motif.
+
+--Quel a été le prétexte?
+
+--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une
+cargaison des divers produits de l'Amazone.
+
+--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de
+votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous
+allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des
+mensonges!»
+
+«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était
+la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de
+mon pays!
+
+--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil.
+Vous livrer... de vous-même?...
+
+--De moi-même!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette
+existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux
+nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes
+enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que...
+
+--Parce que?...
+
+--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui
+le juge Jarriquez.
+
+Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus
+accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait
+clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais
+je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!»
+
+Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante
+disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir.
+Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement,
+sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre
+aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa
+condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence
+honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur
+ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si
+dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,--
+celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de
+son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y
+obligeât.
+
+Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne
+l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir
+successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la
+même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta
+déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas
+un mouvement pour le prendre.
+
+«Vous avez fini? dit-il.
+
+Oui, monsieur.
+
+--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que
+pour venir réclamer la révision de votre jugement?
+
+--Je n'ai pas eu d'autre motif.
+
+--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a
+amené votre arrestation, vous vous seriez livré?
+
+--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.
+
+--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si
+vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous
+dites.
+
+--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes
+mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.
+
+--Laquelle?
+
+--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge
+Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.
+
+--Ah! vous aviez écrit?...
+
+--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne
+peut tarder à vous être remise!
+
+--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu
+incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?...
+
+--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam
+Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui
+m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la
+bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus
+tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui
+ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais
+entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et
+c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en
+personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé
+inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez
+je ne retrouve pas le juge Ribeiro!»
+
+Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir,
+au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais
+il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots:
+
+«Très fort, en vérité, très fort!»
+
+Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était
+à l'abri de toute surprise.
+
+En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli
+cacheté à l'adresse du magistrat.
+
+Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il
+l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de
+sourcils, et dit:
+
+«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la
+lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et
+qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter
+de ce que vous avez dit à ce sujet.
+
+--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de
+toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire
+connaître, et dont il n'est pas permis de douter!
+
+--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous
+protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font
+autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions
+morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle?
+
+Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta.
+
+Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus
+fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour
+se remettre.
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+PREUVES MATÉRIELLES
+
+Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait
+être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur
+son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de
+la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé:
+
+«Parlez», dit-il.
+
+Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à
+rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes:
+
+«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des
+présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance,
+sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces
+preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...»
+
+Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant
+que tel n'était pas son avis.
+
+«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves
+matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit
+Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel
+crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé
+de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner
+un espoir qui pourrait être déçu.
+
+Au fait, répondit le juge Jarriquez.
+
+--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la
+veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une
+dénonciation adressée au chef de police.
+
+--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire
+que cette dénonciation est anonyme.
+
+--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un
+misérable, appelé Torrès.
+
+--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi
+ce... dénonciateur?
+
+--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta.
+Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à
+moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un
+marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé,
+quelles que soient les conséquences de sa dénonciation!
+
+--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les
+autres pour se décharger soi-même!»
+
+Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit
+que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier,
+jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et
+qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de
+l'attentat de Tijuco.
+
+«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez,
+ébranlé dans son indifférence.
+
+--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de
+me le nommer.
+
+--Et ce coupable est vivant?...
+
+--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus
+rapidement, et il ne put se retenir de répondre:
+
+«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un
+accusé est toujours mort!
+
+--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta,
+Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière
+de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les
+mains! Il m'a offert de me la vendre!
+
+--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été
+trop cher que la payer de toute votre fortune!
+
+--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais
+abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez
+raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son
+honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus
+que ma fortune!
+
+--Quoi donc?...
+
+--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai
+refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant
+devant vous!
+
+--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge
+Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage,
+qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du
+juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?...
+
+--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une
+voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but
+en quittant Iquitos pour venir à Manao.»
+
+Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez
+sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur
+où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.
+
+Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet
+interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont
+suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne
+peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve
+matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude
+que le document existe, qu'il contient cette attestation, et
+peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre
+d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est
+que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est
+habitué à ces invariables protestations des prévenus que la
+justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui
+est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et,
+en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la
+culpabilité a pour lui force de chose jugée.
+
+Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta
+jusque dans ses derniers retranchements.
+
+«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la
+déclaration que vous a faite ce Torrès?
+
+--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne
+plaide pas pour moi!
+
+--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement?
+
+--Je pense qu'il doit être à Manao.
+
+--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre
+bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix
+qu'il en demandait?
+
+--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation,
+maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par
+conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de
+reprendre son marché dans les conditions où il voulait le
+conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune,
+qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or,
+puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela
+puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son
+intérêt.»
+
+Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge
+Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection
+possible:
+
+«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous
+vendre ce document... si ce document existe!
+
+S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix
+pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des
+hommes, en attendant la justice de Dieu!»
+
+Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins
+indifférent, cette fois:
+
+«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant
+raconter les particularités de votre vie et protester de votre
+innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat.
+Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez
+comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu
+à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances
+atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité
+dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la
+peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par
+une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous
+soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans,
+vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous
+reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans
+l'affaire de l'arrayal diamantin?
+
+--Je suis Joam Dacosta.
+
+--Vous êtes prêt à signer cette déclaration?
+
+--Je suis prêt.»
+
+Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au
+bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de
+faire rédiger par son greffier.
+
+«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio
+de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant
+que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous
+condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la
+preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres,
+faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile!
+L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice
+suivrait son cours!»
+
+Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma
+femme, mes enfants? demanda-t-il.
+
+Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez.
+Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous,
+dès qu'ils se présenteront.»
+
+Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent
+dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta.
+
+Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête.
+
+«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais
+pensé!» murmura-t-il.
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+LE DERNIER COUP
+
+Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita,
+sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et
+elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers
+quatre heures du soir.
+
+Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et
+Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui
+serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita
+Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante
+compagne de toute sa vie.
+
+Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso
+qui causaient sur l'avant de la jangada.
+
+«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander.
+
+--Lequel?
+
+--À vous aussi, Fragoso.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier.
+
+--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont
+l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable
+résolution.
+
+--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas?
+dit Benito.
+
+--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai
+commis le crime!
+
+--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet
+que j'avais formé hier.
+
+--Retrouver Torrès? demanda Manoel.
+
+--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon
+père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu
+autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas
+quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a
+trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le
+sache, ou malheur à Torrès!»
+
+La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni
+Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son
+projet.
+
+«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les
+deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que
+Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence
+maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!»
+
+Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent
+vers la ville.
+
+Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en
+quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait,
+pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord
+aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se
+réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné
+son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter
+tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté
+Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des
+jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de
+s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était
+effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été
+anonyme.
+
+Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues
+principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs
+boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants
+eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils
+donnaient le signalement avec une extrême précision.
+
+Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir
+de le rejoindre?
+
+Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en
+feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès!
+
+Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis
+sur la véritable piste.
+
+Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement
+qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en
+question était descendu la veille dans la loja.
+
+«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso.
+
+--Oui, répondit l'aubergiste.
+
+--Est-il là en ce moment?
+
+--Non, il est sorti.
+
+--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à
+partir?
+
+--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il
+rentrera sans doute pour le souper.
+
+--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?
+
+--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse
+ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.»
+
+Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants
+après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis
+sur la piste de Torrès.
+
+Il est là! s'écria Benito.
+
+--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la
+campagne, du côté de l'Amazone.
+
+--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le
+fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio
+Negro jusqu'à son embouchure.
+
+Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les
+dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en
+faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada.
+
+La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter
+au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient
+remplacé les forêts d'autrefois.
+
+Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel
+et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous
+trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive
+du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure
+après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu.
+
+Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent
+rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin
+qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de
+passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau
+à leur confluent.
+
+Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible,
+se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de
+ne pas se laisser distancer par lui.
+
+La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart
+de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie
+de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de
+quelques centaines de pas.
+
+Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de
+ces tumescences sablonneuses.
+
+«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le
+laisser seul un instant!»
+
+Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit
+entendre.
+
+Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et
+Torrès s'étaient-ils déjà rejoints?
+
+Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement
+tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés
+en face l'un de l'autre.
+
+C'était Torrès et Benito.
+
+En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté.
+
+On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait
+Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où
+il se retrouverait en présence de l'aventurier.
+
+Il n'en fut rien.
+
+Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la
+certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement
+complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il
+retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui.
+
+Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans
+prononcer une parole.
+
+Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton
+d'effronterie dont il avait l'habitude:
+
+«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?
+
+Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme.
+
+En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de
+monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!»
+
+Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier,
+Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait
+s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:
+
+«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant
+de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur
+mes gardes!»
+
+Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette
+arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais
+un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme.
+
+«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait
+pas bougé devant cette attitude provocatrice.
+
+--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à
+rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?
+
+--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir
+du passé de mon père!
+
+--Vraiment!
+
+--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu,
+pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les
+forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?...
+
+--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit
+Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa
+jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une
+proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»
+
+À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en
+feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens
+de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi,
+Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant:
+«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont
+fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret
+qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de
+chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
+
+--Et de quoi?
+
+--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta
+dans le fazender d'Iquitos!
+
+--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes
+affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les
+raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque
+j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco!
+
+--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la
+possession de lui-même.
+
+--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé
+mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh
+bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est
+moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un
+voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend!
+
+--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta
+de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par
+un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois
+contre un! dit Torrès.
+
+Non! Un contre un! répondit Benito.
+
+--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du
+fils d'un assassin!
+
+--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un
+chien enragé!
+
+--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta,
+et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se
+mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire.
+
+Benito avait reculé de quelques pas.
+
+«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un
+instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé,
+vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un
+innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!»
+
+Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès.
+Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher
+tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait
+compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui
+renfermait la preuve matérielle de son innocence.
+
+Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve,
+il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre
+au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce
+document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la
+haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son
+intérêt.
+
+D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il
+avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était
+robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt
+ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les
+chances étaient pour lui.
+
+Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se
+battre à la place de Benito.
+
+«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul
+de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans
+les règles, tu seras mon témoin!
+
+Benito!...
+
+--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie
+de servir de témoin à cet homme?
+
+--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela!
+--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout
+bonnement tué comme une bête fauve!»
+
+L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate,
+qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone
+d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent
+très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement,
+en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.
+
+Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de
+cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait
+bien vite acculé à l'abîme.
+
+Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur
+l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une
+sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur
+celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie
+qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.
+
+Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté
+par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors;
+mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se
+saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus
+se lâcher.
+
+Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa
+manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit
+fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il
+riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.
+
+Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le
+regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de
+Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement,
+le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu,
+poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à
+prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la
+sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque
+l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.
+
+Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un
+endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il
+comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le
+terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide
+s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le
+bras qui le menaçait.
+
+«Meurs donc!» cria Benito.
+
+Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la
+manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de
+Torrès.
+
+Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas
+atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de
+reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta
+était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps.
+
+Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au
+coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui
+manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une
+dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une
+touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut
+sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de
+Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas
+donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était
+légère.
+
+«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous
+l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une
+parole.
+
+Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à
+laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se
+précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les
+mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.
+
+«Mon fils! mon frère!»
+
+Ces cris étaient partis à la fois.
+
+--À la prison!... dit Benito.
+
+--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita.
+
+Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois
+débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus
+tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui
+avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les
+introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre
+occupée par le prisonnier.
+
+La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et
+Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita.
+
+Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur
+ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.
+
+--Mon Joam innocent!
+
+--Innocent et vengé!... s'écria Benito.
+
+--Vengé! Que veux-tu dire?
+
+Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se
+raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!...
+s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!»
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+RÉSOLUTIONS
+
+Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada,
+était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce
+juste qu'un dernier coup venait de frapper!
+
+Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les
+supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de
+Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans
+les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur
+lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas
+laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la
+sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée
+contre le dénonciateur de son père!
+
+Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter
+la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au
+juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi,
+dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès,
+s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir
+entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à
+ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel
+document fut en la possession de ce misérable?
+
+Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la
+bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la
+preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement!
+que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de
+l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir,
+l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de
+remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce
+document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que
+Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était
+englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans
+même avoir prononcé le nom du vrai coupable!
+
+À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être
+considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro,
+d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double
+coup dont il ne pourrait se relever!
+
+Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao,
+injustement passionnée comme toujours, était toute contre le
+prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait
+en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis
+vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal
+diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion,
+quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé,
+commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o
+Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après
+avoir relaté toutes les circonstances du crime, était
+manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à
+l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que
+savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir!
+
+Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée.
+La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda
+pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort.
+Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent
+s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a
+vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait
+craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses
+propres mains!
+
+Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et
+serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la
+fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous,
+d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des
+siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et
+venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam
+Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares,
+auraient pu se porter!
+
+La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût
+faite contre la jangada.
+
+Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso,
+qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit
+d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après
+l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y
+avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir.
+
+«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un
+homme, redeviens un fils!
+
+Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!...
+
+--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible
+que tout ne soit pas perdu!
+
+--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme,
+passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même.
+
+«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous
+mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel
+est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a
+commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps!
+
+Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.
+
+--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à
+découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne
+pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en
+est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et
+il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque
+Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même.
+Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du
+coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits
+détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce
+document existe!
+
+--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document
+a péri avec ce misérable!...
+
+--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te
+rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance
+de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait
+un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait
+singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures
+lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu
+croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans
+cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et
+ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il
+laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main
+du singe?
+
+--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je
+lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...!
+
+--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!...
+répondit Manoel.
+
+--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient
+maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à
+Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de
+surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et
+relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je
+ne pouvais comprendre!
+
+--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet
+espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas
+dû le déposer en lieu sûr?
+
+--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que
+Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur
+lui, et sans doute, dans cet étui!...
+
+--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens!
+Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai
+porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous
+son poncho un corps dur... comme une plaque de métal...
+
+--C'était l'étui! s'écria Fragoso.
+
+--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il
+était dans une poche de sa vareuse!
+
+--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons!
+
+--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu
+indéchiffrable!
+
+--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient
+était hermétiquement fermé!
+
+--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier
+espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous
+fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire,
+mais nous le retrouverons!»
+
+Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on
+allait entreprendre.
+
+«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au
+confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à
+retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux
+ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.»
+
+Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito
+alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient
+tenter pour rentrer en possession du document.
+
+«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il.
+Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait!
+
+Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous
+assiste dans vos recherches!»
+
+Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la
+jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient
+près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès,
+mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve.
+
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+PREMIÈRES RECHERCHES
+
+Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour
+deux raisons graves:
+
+La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette
+preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût
+produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet,
+cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être
+qu'un ordre d'exécution.
+
+La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès
+séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de
+retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir.
+
+Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et
+d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état
+du fleuve, à son confluent avec le rio Negro.
+
+«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord
+entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien
+long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface
+par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours.
+
+--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut
+qu'aujourd'hui même nous ayons réussi!
+
+--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris
+dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons
+pas une heure sans l'avoir retrouvé.
+
+À l'oeuvre donc!» répondit Benito.
+
+Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations
+s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues
+gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à
+l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de
+combat.
+
+L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une
+traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui
+s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là,
+de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient
+la place même où le cadavre avait disparu.
+
+Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en
+aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme
+dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la
+grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une
+rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès
+n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le
+lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus
+aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore
+aucun fil de courant ne se faisait sentir.
+
+Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc
+le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la
+circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en
+laissèrent pas un seul point inexploré.
+
+Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de
+l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du
+lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin.
+
+Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à
+reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait
+dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où
+l'action du courant commençait à se faire sentir.
+
+«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de
+renoncer à nos recherches!
+
+--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute
+sa largeur et dans toute sa longueur?
+
+--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute
+sa longueur, non!... heureusement!
+
+--Et pourquoi? demanda Manoel.
+
+--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec
+le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le
+fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une
+sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de
+barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent
+seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule
+entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de
+cette dépression!»
+
+C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo
+ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux
+pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier
+de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant
+s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent
+donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond,
+rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois
+s'y était trouvé en détresse.
+
+Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était
+encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux
+du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il
+est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz,
+il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil
+du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de
+la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se
+produire avant quelques jours.
+
+On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant
+mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait
+que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de
+l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant
+toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le
+retrouver.
+
+Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le
+cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base
+des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce
+serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il
+conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations.
+
+C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et
+la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et
+les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies
+des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point
+n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.
+
+Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de
+la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût
+pu être ramené à la surface du fleuve.
+
+Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils
+prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne.
+
+Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le
+pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en
+quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro
+et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit
+du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne
+parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond
+lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses,
+faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet,
+furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient
+poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux
+qui devaient racler le fond en tous sens.
+
+Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons
+s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées
+à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le
+bassin que terminait en aval le barrage de Frias.
+
+Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des
+travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond,
+faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps
+si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes
+pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la
+couche de sable.
+
+Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration
+entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito,
+Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les
+encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le
+fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de
+cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les
+maîtres et les serviteurs!
+
+Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la
+nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute
+perdue, tous ne le savaient que trop.
+
+Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo,
+trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité,
+donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent
+au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.
+
+L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été
+conduite, n'avait pas abouti!
+
+Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès
+devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement
+ne le poussât à quelque acte de désespoir!
+
+Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner
+ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette
+suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce
+fut lui qui interpella ses compagnons en disant:
+
+«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions,
+si cela est possible!
+
+--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à
+faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement
+exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!
+
+--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens
+ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il
+est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu
+passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour
+qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il
+y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes
+lèvres si je ne le retrouve pas!»
+
+Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande
+valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.
+
+Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et
+préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir
+répondre:
+
+«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et
+nous le retrouverons, si...
+
+Si?... fit le pilote.
+
+S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso
+attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire.
+Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il
+voulait réfléchir avant de répondre.
+
+«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à
+la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez
+bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de
+s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du
+fleuve?
+
+Pas un seul, répondit Fragoso.
+
+Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a
+pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun
+intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de
+mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires
+qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été
+attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit
+il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se
+réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et
+là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de
+Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus
+aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone
+qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»
+
+Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la
+serra et se contenta de répondre:
+
+«À demain! mes amis.»
+
+Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.
+
+Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de
+son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le
+pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à
+quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle
+n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain,
+elle pourrait lui en apprendre le succès.
+
+Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit
+que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers
+lui. «Rien? dit-elle.
+
+Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres
+de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus
+question de ce qui s'était passé.
+
+Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au
+moins une ou deux heures de repos.
+
+«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»
+
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+SECONDES RECHERCHES
+
+Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit
+Manoel à part et lui dit:
+
+«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À
+recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons
+peut-être pas plus heureux!
+
+Il le faut cependant, répondit Manoel.
+
+--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera
+pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il
+revienne à la surface du fleuve?
+
+--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et
+non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à
+six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé
+mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le
+faire reparaître?»
+
+Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque
+explication.
+
+Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la
+condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son
+corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une
+personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se
+laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le
+nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il
+n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie
+est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il
+redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps,
+n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité
+de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement
+immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une
+immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans
+les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le
+corps coule par le fond.
+
+Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà
+mort, il est dans des conditions très différentes et plus
+favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé
+plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide
+n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a
+pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.
+
+Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas
+d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe
+à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est
+nécessairement plus long que dans le second.
+
+Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on
+moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la
+décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension
+de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son
+poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace,
+il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de
+flottabilité.
+
+«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient
+favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans
+le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des
+circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître
+avant trois jours.
+
+--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne
+pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles
+recherches, mais autrement.
+
+--Que prétends-tu faire? demanda Manoel.
+
+--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito.
+Chercher de mes yeux, chercher de mes mains...
+
+--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense
+comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche
+directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des
+gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi
+que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger,
+remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes
+d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous
+risquerions d'échouer une seconde fois!
+
+--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito,
+qui dévorait son ami du regard.
+
+--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire
+providentielle, qui peut nous venir en aide!
+
+--Parle donc! parle donc!
+
+--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la
+réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces
+travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre.
+Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera
+possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus
+favorables!
+
+--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit
+immédiatement Benito.
+
+Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions
+prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous
+deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au
+bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.
+
+Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se
+rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à
+l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de
+mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.
+
+«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous
+aider?
+
+Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades
+pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.
+
+--Mais qui revêtira le scaphandre?
+
+--Moi, répondit Benito.
+
+--Benito, toi! s'écria Manoel.
+
+--Je le veux!»
+
+Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant
+la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait
+dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.
+
+On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de
+descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le
+fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur
+revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont
+terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de
+sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la
+hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient
+se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée
+d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du
+plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se
+rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui
+est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en
+communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie
+un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le
+plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile
+au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond
+du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau,
+suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.
+
+Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger
+qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait
+assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans
+l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle
+aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les
+profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer
+Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et
+l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des
+affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque,
+le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre
+placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler
+rapidement à la surface.
+
+Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il
+allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête
+disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte
+d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus
+accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il
+fut affalé par le fond.
+
+Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt
+à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la
+jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec
+leurs longues gaffes dans la direction convenue.
+
+Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel,
+plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient
+prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito,
+retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de
+l'Amazone.
+
+
+
+CHAPITRE DIXIÈME
+UN COUP DE CANON
+
+Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait
+encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de
+les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand
+fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis
+le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans
+doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été
+entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam
+Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la
+descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être
+évitées!
+
+Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient
+craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze
+pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très
+accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.
+
+Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de
+plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la
+veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout
+l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans
+ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il
+était tombé.
+
+En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une
+des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito
+obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes
+des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.
+
+La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires,
+sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans
+nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les
+conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une
+profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement
+bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du
+fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans
+que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.
+
+Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en
+fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des
+«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient
+comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des
+milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers
+les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient
+sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de
+leur fourmilière.
+
+Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive
+inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut.
+Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et
+il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du
+remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être
+s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir
+à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement
+s'accroître.
+
+Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès
+qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est
+pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le
+radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait
+été préalablement arrêté.
+
+Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il
+sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se
+retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre
+de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du
+fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente
+pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque
+équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique
+et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre
+d'exercice.
+
+Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau
+commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une
+minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point
+produire dans ses organes internes les funestes effets de la
+décompression.
+
+Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère
+métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et
+s'assit, afin de prendre un peu de repos.
+
+Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso,
+Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.
+
+«Eh bien? demanda Manoel.
+
+--Rien encore!... rien!
+
+--Tu n'as aperçu aucune trace?
+
+--Aucune.
+
+--Veux-tu que je cherche à mon tour?
+
+Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux
+aller... laisse-moi faire!»
+
+Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de
+visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de
+Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de
+Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi,
+si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il
+voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin
+cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit,
+jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment
+pénétrer.
+
+Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en
+conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à
+Benito.
+
+«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le
+radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent,
+Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait,
+peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à
+supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc
+qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait
+t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé
+faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles
+bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et
+nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le
+faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir
+dans ces profondes couches du fleuve.»
+
+Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations,
+dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que
+la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui
+serait peut-être le plus nécessaire.
+
+Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de
+nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner,
+et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.
+
+Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la
+rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du
+fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il
+n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le
+soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se
+déplacer qu'avec une extrême lenteur.
+
+Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme.
+Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la
+longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une
+profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc
+là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau
+normal.
+
+Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de
+ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière
+pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur
+le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le
+sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et
+l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une
+poussière lumineuse.
+
+Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son
+épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la
+corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à
+l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis,
+le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.
+
+Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de
+l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.
+
+Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui,
+et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très
+restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se
+déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les
+rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un
+instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du
+sable reprenait toute sa valeur.
+
+Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à
+l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse
+liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de
+ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance
+que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans
+ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets
+physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement
+s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était
+toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans
+son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu
+extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage
+et continua à descendre plus profondément.
+
+Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse
+attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un
+corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.
+
+Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son
+bâton il remua cette masse.
+
+Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état
+de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque
+dans le lit de l'Amazone.
+
+Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée
+lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé
+dans les profondes couches du bassin de Frias!...
+
+Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à
+atteindre le fond même de la dépression.
+
+Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix
+à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de
+trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore
+davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.
+
+Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs
+inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême
+limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine:
+non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner
+convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne
+fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.
+
+Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale
+et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un
+inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme;
+il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de
+cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets
+pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou
+des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.
+
+Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre!
+oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme
+endormi, les bras repliés sous la tête!
+
+Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était
+malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui
+gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!
+
+Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un
+instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême
+effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.
+
+Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer
+tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et,
+malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à
+coups redoublés.
+
+«Un gymnote!» se dit-il.
+
+Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.
+
+Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent
+au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur
+lui.
+
+Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau
+noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un
+appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles
+verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande
+puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés
+électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De
+ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les
+autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus
+rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix
+pouces.
+
+Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que
+dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes,
+longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un
+arc, venait de se précipiter sur le plongeur.
+
+Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce
+redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger.
+Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en
+plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où,
+épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.
+
+Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à
+demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les
+effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur
+son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient
+plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut
+pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.
+
+Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient
+imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un
+redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait
+plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.
+
+Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!--
+venait de lui apparaître!
+
+Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait
+appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne
+pouvait laisser échapper aucun son!
+
+En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des
+décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les
+tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le
+fouet de l'animal.
+
+Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux
+s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!...
+
+Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de
+raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se
+produisit devant ses regards.
+
+Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches
+liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements
+coururent dans les couches sous-marines, troublées par les
+secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de
+bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières
+profondeurs du fleuve.
+
+Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une
+effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.
+
+Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se
+redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme
+s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts
+convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!
+
+C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé
+jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la
+figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont
+le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!
+
+Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à
+ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le
+retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se
+redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou
+dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques,
+il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes
+nappes de l'Amazone!
+
+
+
+CHAPITRE ONZIÈME
+CE QUI EST DANS L'ÉTUI
+
+Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici
+l'explication.
+
+La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui
+remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de
+Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle
+avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon
+brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était
+produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant
+jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de
+Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en
+facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du
+noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de
+l'Amazone.
+
+Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre,
+mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans
+cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches.
+
+À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des
+pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que
+l'on ramenait le plongeur au radeau.
+
+Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de
+Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé
+dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît
+encore en lui par un seul mouvement extérieur.
+
+N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les
+eaux de l'Amazone?
+
+Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son
+vêtement de scaphandre.
+
+Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des
+décharges du gymnote.
+
+Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration,
+chercha à retrouver les battements de son coeur.
+
+«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.
+
+Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes,
+les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.
+
+«Le corps! le corps!»
+
+Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la
+bouche de Benito.
+
+«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait
+au radeau avec le cadavre de Torrès.
+
+--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce
+le manque d'air?...
+
+--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce
+bruit?... cette détonation?...
+
+--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a
+ramené le cadavre à la surface du fleuve!»
+
+En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de
+Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour
+dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement
+reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.
+
+Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à
+déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.
+
+En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira
+l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait
+distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû
+être produite par un coup de couteau.
+
+«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je
+me rappelle maintenant...
+
+Quoi? demanda Manoel.
+
+--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la
+province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu
+l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des
+capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce
+misérable!
+
+--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!...
+L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements
+du cadavre pour les fouiller...
+
+Manoel l'arrêta.
+
+«Un instant, Benito», dit-il.
+
+Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient
+pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait
+être suspecté plus tard:
+
+«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons
+ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment
+les choses se sont passées.»
+
+Les hommes s'approchèrent de la pirogue.
+
+Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de
+Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:
+
+«L'étui!» s'écria-t-il.
+
+Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour
+l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait...
+
+«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il
+ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des
+magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent
+affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!
+
+Tu as raison, répondit Benito.
+
+Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau,
+fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»
+
+Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le
+couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir
+souffert de son séjour dans l'eau.
+
+«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui
+ne pouvait se contenir.
+
+--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui
+seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!
+
+--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À
+Manao! mes amis, à Manao!»
+
+Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui
+s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient
+s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:
+
+«Et le corps de Torrès?
+
+La pirogue s'arrêta.
+
+En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de
+l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.
+
+«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement
+risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais
+il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»
+
+Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le
+cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait
+enterré.
+
+Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait
+au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de
+ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues
+pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans
+l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le
+corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le
+gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et,
+pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les
+eaux de l'Amazone.
+
+Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au
+port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et
+s'élancèrent à travers les rues de la ville.
+
+En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge
+Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses
+serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.
+
+Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.
+
+Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le
+moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une
+rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur
+son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le
+contremaître.
+
+Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait
+dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui
+avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire
+d'incrédulité.
+
+«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a
+été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là
+même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»
+
+Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et
+le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il
+l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur,
+rendirent un son métallique.
+
+Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce
+papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que
+Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette
+preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle
+irrémédiablement perdue?
+
+On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les
+spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une
+parole, il sentait son coeur prêt à se briser.
+
+«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin
+d'une voix brisée.
+
+Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce
+couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent,
+en roulant sur la table, quelques pièces d'or.
+
+«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito,
+qui se retenait à la table pour ne pas tomber.
+
+Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non
+sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que
+l'eau paraissait avoir respecté.
+
+«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien
+là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»
+
+Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il
+le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui
+étaient couverts d'une assez grosse écriture.
+
+«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est
+bien un document!
+
+--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste
+l'innocence de mon père!
+
+--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que
+ce ne soit peut-être difficile à savoir!
+
+--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.
+
+--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique,
+répondit le juge Jarriquez, et que ce langage...
+
+--Eh bien?
+
+--Nous n'en avons pas la clef!
+
+
+
+CHAPITRE DOUZIÈME
+LE DOCUMENT
+
+C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam
+Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui
+n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire
+le savent--, le document était écrit sous une forme
+indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage
+dans la cryptologie.
+
+Mais lequel?
+
+C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire
+preuve un cerveau humain allait être employée.
+
+Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit
+faire une copie exacte du document dont il voulait garder
+l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux
+jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.
+
+Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent,
+et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils
+se rendirent aussitôt à la prison.
+
+Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils
+lui firent connaître tout ce qui s'était passé.
+
+Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis,
+secouant la tête, il le rendit à son fils.
+
+«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai
+jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute
+l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus
+rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre
+les mains de Dieu!»
+
+Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable,
+la situation du condamné était au pire!
+
+«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de
+document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez
+confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour
+ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir
+guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider
+notre esprit pour le lire!»
+
+Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois
+jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à
+la jangada, où Yaquita les attendait.
+
+Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents
+qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps
+de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous
+laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de
+l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne
+le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains
+étrangères.
+
+Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue
+complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que
+Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette
+milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.
+
+«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré?
+demanda la jeune mulâtresse.
+
+--C'était pendant une de mes courses à travers la province des
+Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village
+pour exercer mon métier.
+
+--Et cette cicatrice?...
+
+--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission
+des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu,
+s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain
+monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup
+de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est
+moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà
+comment j'ai fait sa connaissance!
+
+--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache
+ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela
+n'avancera pas beaucoup les choses!
+
+--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire
+ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera
+alors aux yeux de tous!»
+
+C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha.
+Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation,
+passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette
+notice.
+
+Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point
+--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.
+
+Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son
+interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le
+magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait
+lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette
+affaire. Il ne devait pas en être ainsi.
+
+En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le
+juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa
+spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le
+résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades,
+rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son
+véritable élément.
+
+Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la
+justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses
+instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un
+cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens.
+Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y
+travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.
+
+Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était
+installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait
+quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son
+nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de
+mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il
+saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait
+bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne
+magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus
+volontiers tout haut que tout bas.
+
+«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique.
+Sans logique, pas de succès possible.»
+
+Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien
+comprendre, d'un bout à l'autre.
+
+Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient
+divisées en six paragraphes.
+
+«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir
+m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait
+perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au
+contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit
+présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces
+conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se
+résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me
+mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il
+est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer
+au dernier paragraphe.»
+
+Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il
+avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de
+son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.
+
+Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre
+sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste
+allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.
+
+«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
+hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
+qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
+zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
+zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.»
+
+Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document
+n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la
+ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre
+la lecture beaucoup plus difficile.
+
+«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres
+semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre
+des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!...
+Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot
+_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette
+ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette
+cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc
+du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_...
+_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ...
+Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons!
+encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...»
+
+Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à
+réfléchir pendant quelques instants.
+
+«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement
+faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur
+provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect
+hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun
+air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui
+échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas
+facile d'établir la clef de ce cryptogramme!»
+
+Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une
+sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés
+endormies.
+
+«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans
+ce paragraphe.
+
+Il compta, le crayon à la main.
+
+«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de
+déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres
+se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.»
+
+Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait
+repris le document; puis, son crayon à la main, il notait
+successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un
+quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant:
+
+_a _= 3 fois.
+_b _= 4 fois.
+_c _= 3 fois.
+_d _= 16 fois.
+_e _= 9 fois.
+_f _= 10 fois.
+_g _= 13 fois.
+_h _= 23 fois.
+_i _= 4 fois.
+_j _= 8 fois.
+_k _= 9 fois.
+_l _= 9 fois.
+_m _= 9 fois.
+_n _= 9 fois.
+_o _= 12 fois.
+_p _= 16 fois.
+_q _= 16 fois.
+_r _= 12 fois.
+_s _= 10 fois.
+
+_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12
+
+TOTAL...276 fois.
+
+«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me
+frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres
+de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet,
+que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes
+pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien
+rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce
+peut être un simple effet du hasard.»
+
+Puis, passant à un autre ordre d'idées:
+
+«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les
+voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.»
+
+Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et
+obtint le calcul suivant:
+
+_a_ = 3 fois.
+_e _= 9 fois.
+_i_ = 4 fois.
+_o_ = 12 fois.
+_u_ = 17 fois.
+_y_ = 19 fois.
+
+TOTAL... 64 voyelles.
+
+«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite,
+soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!
+
+Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un
+cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six
+voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce
+document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la
+signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si
+elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été
+représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par
+un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à
+Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à
+faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie
+analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»
+
+Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une
+nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre.
+Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_?
+
+Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de
+chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de
+points et virgules, est soumis à une méthode véritablement
+mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions
+extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne
+peuvent avoir oubliées.
+
+Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la
+découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et
+de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre
+devait donc être bien autrement intéressante.
+
+Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or,
+connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés
+par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion.
+En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si
+la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait
+constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire
+le document relatif à Joam Dacosta.
+
+«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé
+par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des
+lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus
+souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est
+la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que
+cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que
+_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit
+représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans
+notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit
+en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute;
+en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_.
+Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h
+_signifie _a_ ou _o_.»
+
+Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre
+qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la
+notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:
+
+_h _= 23 fois.
+
+_y _=19--
+
+_u _=17--
+
+_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l
+n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3--
+
+«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement,
+s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus
+souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa
+signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_,
+quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans
+notre langue? Cherchons.»
+
+Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui
+dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette
+nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier
+américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand
+analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet,
+correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à
+le lire couramment.
+
+Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point
+inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les
+logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres
+énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des
+lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main,
+à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces
+jeux d'esprit.
+
+En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre
+dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent,
+voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir
+commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si
+son procédé était juste, devait lui donner la signification
+véritable des lettres employées dans le document.
+
+Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres
+de cet alphabet à celles de la notice.
+
+Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le
+juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance
+intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de
+l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va
+voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.
+
+«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne
+tenais pas le mot de l'énigme!»
+
+Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres,
+troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez;
+puis, il se courba de nouveau sur sa table.
+
+Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il
+commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les
+lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement
+à chaque lettre cryptographique.
+
+Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis
+pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi
+jusqu'à la fin de l'alinéa.
+
+L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en
+écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots
+compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit
+s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait,
+c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout
+d'une haleine.
+
+Cela fait:
+
+«Lisons!» s'écria-t-il.
+
+Et il lut.
+
+Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec
+les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle
+du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais
+elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En
+somme, c'était tout aussi hiéroglyphique!
+
+«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez.
+
+
+
+CHAPITRE TREIZIÈME
+OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES
+
+Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé
+dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--,
+avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos,
+lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.
+
+Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale
+du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur
+intense qui se dégageait de sa tête!
+
+Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la
+porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.
+
+Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux
+prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir
+le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux
+dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin
+découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.
+
+Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.
+
+Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude
+exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait,
+surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de
+pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.
+
+«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question.
+Avez-vous mieux réussi que nous?...
+
+Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva
+et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions
+debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de
+l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!»
+
+Manoel s'assit et répéta sa question.
+
+«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je
+n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai
+acquis une certitude!
+
+Laquelle, monsieur, laquelle?
+
+--C'est que le document est basé, non sur des signes
+conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en
+cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!
+
+--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver
+à lire un document de ce genre?
+
+--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est
+invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par
+exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_...
+sinon... non!
+
+--Et dans ce document?...
+
+--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le
+chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui
+aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus
+tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre!
+
+--Et dans ce cas?...
+
+--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme
+est absolument indéchiffrable!
+
+--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons
+par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un
+homme!»
+
+Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait
+maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si
+désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.
+
+Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix
+plus calme:
+
+«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser
+que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le
+disiez, que c'est un nombre?
+
+Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous
+serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit
+le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du
+travail qu'il avait fait.
+
+«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le
+faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard,
+c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la
+proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue,
+j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de
+notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait
+réussi, a échoué!...
+
+Échoué! s'écria Manoel.
+
+--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que
+le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En
+vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé!
+
+--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je
+ne puis...
+
+--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous
+attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le
+tout entier.
+
+Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de
+certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.
+
+--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième
+fois peut-être, parcouru les lignes du document.
+
+--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous
+le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière.
+
+--Vous n'y voyez rien d'anormal?
+
+--Rien.
+
+--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus
+absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.
+
+--Et c'est?... demanda Manoel.
+
+--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à
+deux places différentes!»
+
+Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer
+l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent
+cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre,
+les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et
+deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés
+consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas
+d'abord frappé le magistrat.
+
+«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction
+il devait tirer de cet assemblage.
+
+--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document
+repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque
+lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et
+suivant la place qu'ils occupent!
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le
+triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il
+y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.
+
+«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le
+magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de
+migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput!
+
+--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper
+le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore,
+qu'entendez-vous par un chiffre?
+
+--Disons un nombre!
+
+--Un nombre, si vous le voulez.
+
+--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute
+explication!»
+
+Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier,
+un crayon, et dit:
+
+«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première
+venue, celle-ci, par exemple:
+
+_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._
+
+«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et
+j'obtiens cette ligne:
+
+_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t
+r è s i n g é n i e u x_
+
+Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait
+contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--,
+regarda Manoel bien en face, en disant:
+
+«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de
+donner à cette succession naturelle de mots une forme
+cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de
+trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose
+ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de
+fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et
+de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre.
+Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit
+très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342
+342342342
+
+«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la
+lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant
+suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:
+
+_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i
+e _--3= _h_
+
+et ainsi de suite.
+
+«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en
+question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de
+lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le
+commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon
+nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme
+après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je
+recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas:
+
+_z _moins 3 égale _c._
+
+«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système
+cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été
+arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous
+connaissez est alors remplacée par celle-ci:
+
+_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._
+
+«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout
+à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en
+ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée
+par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre
+cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas
+toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_
+est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le
+troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond
+au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un
+est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot
+_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_,
+tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien
+que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez
+jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le
+nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera
+indéchiffrable!»
+
+En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée,
+Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête:
+
+«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir
+de découvrir ce nombre!
+
+--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les
+lignes du document avaient été divisées par mots!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer
+en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du
+document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes
+précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam
+Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées
+par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends
+les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--,
+il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est
+la clef du document.
+
+--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur,
+demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.
+
+--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons,
+par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,--
+mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme
+par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en
+disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant
+en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à
+l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante:
+
+«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u
+_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _--
+_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z
+_--3--
+
+«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par
+cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres
+423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.
+
+Oui! cela est! répondit Manoel.
+
+--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre
+alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le
+descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à
+reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement
+423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!
+
+--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le
+nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant
+successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des
+six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...
+
+--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez,
+mais à une condition cependant!
+
+--Laquelle?
+
+--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément
+tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous
+m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!
+
+--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité,
+sentait la dernière chance lui échapper.
+
+--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge
+Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir
+dans des recherches de ce genre!
+
+--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous
+livrer ce nombre?
+
+--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de
+chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de
+neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de
+chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme,
+qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous,
+sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent
+soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si
+plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de
+combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en
+n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents
+minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres,
+il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de
+trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous
+demandez là l'impossible!
+
+--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit
+condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand
+vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence!
+Voilà ce qui est impossible!
+
+--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après
+tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre
+les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier
+soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta?
+
+Qui le dit!...» répéta Manoel.
+
+Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait
+d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de
+l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de
+tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même,
+aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie!
+
+«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se
+levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se
+rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre!
+Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!»
+
+Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la
+jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.
+
+
+
+CHAPITRE QUATORZIÈME
+À TOUT HASARD
+
+Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion
+publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait
+succédé la commisération. La population ne se portait plus à la
+prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le
+prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être
+l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que
+ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté
+immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre.
+
+Ce revirement se comprenait.
+
+En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces
+deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce
+cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires,
+trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut
+s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on
+était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve
+matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle
+émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce
+changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que
+l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le
+craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui
+devaient être expédiées de Rio de Janeiro.
+
+Cela ne pouvait tarder, cependant.
+
+En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le
+lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28.
+Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une
+décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la
+«justice suivrait son cours!»
+
+Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que
+la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document,
+cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni
+même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec
+passion les phases de cette dramatique affaire.
+
+Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou
+indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements,
+quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même
+qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il
+existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre
+de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le
+comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce
+document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et,
+cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce
+misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de
+chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne
+prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de
+Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de
+revenir sur le fait accompli.
+
+Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre,
+et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut
+point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam
+Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait
+pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret
+cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant
+trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait
+irréparablement frappé le condamné de Tijuco.
+
+Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme,
+c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus
+encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de
+ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument
+fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné
+sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie,
+demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il
+pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce
+document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en
+aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne
+mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à
+combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure!
+
+À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le
+cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très
+peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état
+permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou
+blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement,
+sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à
+passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original,
+et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa
+tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la
+tension des vapeurs.
+
+Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne
+magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux
+ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction
+semblait être impuissante à le faire connaître.
+
+Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge
+Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette
+journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.
+
+Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se
+perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé
+plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on
+ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc
+impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et
+c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se
+donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans
+quelques heures de sommeil.
+
+Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé
+les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait
+trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son
+bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de
+lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.
+
+«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il
+soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On
+pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est
+réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat
+et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y
+trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_,
+_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de
+leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à
+reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un
+mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize
+lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le
+gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que
+pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la
+potence!»
+
+Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer
+ce peu charitable souhait.
+
+«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller
+chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne
+puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement
+soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une
+chance qu'il ne faut pas négliger?»
+
+Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez
+essaya successivement si les lettres qui commençaient ou
+finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre
+à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait
+nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_.
+
+Il n'en était rien.
+
+En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres
+par lesquelles il débutait, la formule fut:
+
+_P _= _D_
+
+_h _= _a_
+
+_y _= _c_
+
+_j _= _o_
+
+_s _= _s_
+
+_l _= _t_
+
+_y _= _a_
+
+Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses
+calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre
+alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et
+que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut
+évidemment être modifiée que par un seul.
+
+Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe
+_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui
+ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il
+en était séparé également par douze lettres.
+
+Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.
+
+Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent
+successivement essayés, et dont la construction ne correspondait
+pas davantage à la série des lettres cryptographiques.
+
+Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva,
+arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de
+rugissement dont le bruit fit partir toute une volée
+d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa,
+et il revint au document.
+
+Il le prit, il le tourna et le retourna.
+
+«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par
+me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit!
+Ce n'est pas le moment!»
+
+Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne
+ablution d'eau froide:
+
+«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un
+nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre
+a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit
+aussi l'auteur du crime de Tijuco!»
+
+C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le
+magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette
+méthode ne manquait pas d'une certaine logique.
+
+«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur
+n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître
+Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,--
+ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui?
+Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris
+comme nombre cryptologique!»
+
+Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du
+paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois
+fois, obtint cette nouvelle formule:
+
+1804 1804 1804
+
+_phyj_ _slyd_ _dqfd_
+
+Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres
+que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante:
+
+_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore
+lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des
+points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les
+trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres
+correspondantes en remontant la série alphabétique.
+
+«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons
+d'un autre nombre!»
+
+Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du
+document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans
+laquelle le crime avait été commis.
+
+Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la
+formule:
+
+1826 1826 1826
+
+_Phyj_ _slyd_ _dqfd_
+
+ce qui lui donna:
+
+_o.vd_ _rdv._ _cid._
+
+Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs
+lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et
+pour des raisons semblables.
+
+«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à
+celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de
+contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants
+volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre
+contos[15].
+
+La formule fut donc ainsi établie:
+
+834 834 834 834
+
+_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_
+
+ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres:
+
+_het_ _bph_ _pa._ _ic._
+
+«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge
+Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la
+chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!»
+
+Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait
+point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait
+pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit
+pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit
+son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent
+essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que
+devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation,
+la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de
+Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au
+nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours
+rien!
+
+Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait
+réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés
+mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il
+eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup:
+
+«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la
+logique est impuissante!»
+
+Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de
+travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança
+jusqu'à la porte qu'il ouvrit:
+
+«Bobo!» cria-t-il.
+
+Quelques instants se passèrent.
+
+Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge
+Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait
+pas entrer dans la chambre de son maître.
+
+Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son
+intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!
+
+Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa
+le cordon. Cette fois, Bobo parut.
+
+«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur
+le seuil de la porte.
+
+Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont
+le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança.
+
+«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que
+je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le
+temps de réfléchir, ou je...»
+
+Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses
+pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.
+
+«Y es-tu? lui demanda son maître.
+
+J'y suis.
+
+--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier
+nombre qui te passera par la tête!
+
+--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout
+d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son
+maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.
+
+Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main,
+il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,--
+lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette
+circonstance.
+
+On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre,
+76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.
+
+Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du
+juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de
+détaler au plus vite.
+
+
+
+CHAPITRE QUINZIÈME
+DERNIERS EFFORTS
+
+Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en
+stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un
+travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret,
+duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté,
+Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais
+toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur
+échappait toujours!
+
+«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune
+mulâtresse, trouvez donc!
+
+Je trouverai!» répondait Fragoso.
+
+Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso
+avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne
+voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans
+son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche
+de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des
+bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document
+chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or,
+la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette
+milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques
+années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait,
+n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le
+fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la
+Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se
+rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté
+Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au
+plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens
+camarades de l'aventurier.
+
+«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après?
+Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse?
+Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est
+mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime?
+Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans
+lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela
+donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en
+connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux
+hommes ne sont plus!»
+
+Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne
+pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus
+fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir,
+bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la
+Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre
+partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait
+plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis,
+enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?
+
+Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le
+lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait
+furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une
+de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement
+l'Amazone.
+
+Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de
+toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la
+jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur
+si dévoué dans des circonstances aussi graves!
+
+Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si
+le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué,
+lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la
+jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!
+
+Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait
+donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé
+Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il
+l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une
+troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le
+seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du
+condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de
+son père, des terribles éventualités qui en seraient la
+conséquence!
+
+En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire
+que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt,
+l'aventurier eût fini par livrer le document?
+
+Fragoso quittait furtivement la jangada.
+
+À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se
+serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle
+pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans
+doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet
+homme était mort de la main de Benito!
+
+Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à
+Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles
+responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!
+
+Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les
+heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un
+désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse
+Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.
+
+On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne
+compagne du fazender d'Iquitos.
+
+L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la
+soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain
+rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été
+qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse.
+
+Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été
+la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne
+laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien
+défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa
+réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire,
+il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce
+document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était
+décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de
+son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales.
+Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de
+l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement
+pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances
+regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la
+situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette
+situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon
+présent, voilà toute une honnête existence de travail et de
+dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier
+jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer!
+Me voici! Jugez-moi!»
+
+La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé
+sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une
+impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses
+serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui.
+
+«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai
+foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et
+qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle,
+sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!»
+
+Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le
+temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une
+passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion
+publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document
+faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce
+quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la
+justification du condamné.
+
+Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en
+déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o
+Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires
+autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur
+les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui
+pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce
+«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence.
+
+En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut
+promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et
+permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que
+de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le
+sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme.
+
+Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est
+probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient
+vainement consumé leurs veilles.
+
+Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait
+être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la
+rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était
+encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute!
+
+En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête,
+le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite
+d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait
+maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à
+l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du
+coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il
+que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus
+uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment
+de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste
+condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain
+phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne
+saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes
+pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de
+compte, ne rien trouver, non, rien!
+
+Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa
+tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il
+fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à
+le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez
+lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est
+pis, de la rage impuissante!
+
+Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière
+partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--,
+ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait
+pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les
+dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa
+vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue!
+Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà!
+
+Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu
+à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la
+lumière, il le reprit de cette façon.
+
+Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette
+nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat!
+
+Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir
+en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur
+pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile
+encore!
+
+Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de
+lettres complètement énigmatiques!
+
+À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains,
+brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de
+remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre!
+
+Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt,
+malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit
+brusquement.
+
+Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir,
+Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la
+force de se soutenir lui-même.
+
+Le magistrat s'était vivement relevé.
+
+«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il.
+
+--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur.
+Le chiffre du document! ...
+
+--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez.
+
+--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?...
+
+--Rien!... rien!
+
+--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant
+une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le
+magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans
+peine, à le désarmer.
+
+«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre
+calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à
+l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à
+faire qu'à vous tuer!
+
+--Quoi donc?... s'écria Benito.
+
+--Vous avez à tenter de lui sauver la vie!
+
+--Et comment?...
+
+C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à
+moi de vous le dire!
+
+
+
+CHAPITRE SEIZIÈME
+DISPOSITIONS PRISES
+
+Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils
+avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler
+en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire
+évader le condamné que menaçait le dernier supplice.
+
+Il n'y avait pas autre chose à faire.
+
+En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de
+Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur,
+qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait
+déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait
+pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement,
+puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était
+possible.
+
+Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se
+soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement.
+
+Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret
+de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni
+Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs
+tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui
+ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances
+imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement!
+
+La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette
+occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement
+en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu.
+Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était
+devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en
+prévenir.
+
+Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en
+viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille
+Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner
+aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du
+condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de
+Torrès!
+
+Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de
+son concours.
+
+Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se
+dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et
+s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette
+heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la
+prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur
+lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison
+d'arrêt.
+
+C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le
+plus grand soin.
+
+Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus
+du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était
+enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en
+assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier,
+si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal
+jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses
+saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était
+possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la
+lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un
+des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait
+crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant
+enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et
+Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du
+prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au
+moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit
+que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces
+manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour,
+pourrait être en sûreté.
+
+Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à
+ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une
+précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la
+disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux
+choisi pour lancer la corde.
+
+«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta
+devra-t-il être prévenu?
+
+--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné
+à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer!
+
+--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut
+tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la
+prison serait attirée au moment de l'évasion...
+
+--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme!
+répondit Benito.
+
+--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la
+prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la
+jangada. Où devra-t-il chercher refuge?»
+
+C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et
+voici comment elle le fut.
+
+À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de
+ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio
+Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le
+fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif.
+Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à
+parcourir.
+
+Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la
+jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du
+pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le
+rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le
+terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges,
+elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du
+prisonnier.
+
+Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta
+cherchât refuge?
+
+Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les
+deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question
+eurent été minutieusement pesés.
+
+Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de
+périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à
+travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de
+l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez
+rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui
+offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas
+le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta,
+toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus
+songer à y reprendre sa vie d'autrefois.
+
+S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou
+même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus
+de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son
+premier soin devait être de se soustraire à des poursuites
+immédiates.
+
+Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes
+abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du
+condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait
+donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le
+littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se
+cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute
+une mer entre la justice et lui?
+
+Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni
+les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait
+quelque chance de salut.
+
+C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la
+pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet
+affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des
+deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en
+longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles,
+naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi
+l'embouchure de la Madeira.
+
+Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi
+d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale
+ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait
+donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et
+se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà
+de la frontière brésilienne.
+
+Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait,
+pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de
+rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un
+navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire
+le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était
+sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute
+sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher
+au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y
+finir cette existence si cruellement et si injustement agitée.
+
+Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation,
+sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel,
+qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une
+question qui n'avait même plus à être discutée.
+
+«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et
+nous n'avons pas un instant à perdre.»
+
+Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal
+jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la
+pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage
+d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis,
+descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà
+fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la
+jangada.
+
+Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez
+maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes
+qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout
+espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être
+éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam
+Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa
+faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que
+la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite.
+
+«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous
+n'aurons plus rien à craindre pour notre père!
+
+Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient
+si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard.
+
+De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de
+rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu
+de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par
+tous les moyens en son pouvoir.
+
+«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui
+ne put retenir ses pleurs.
+
+Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient
+aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance
+qu'il venait de faire entendre!
+
+D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa
+visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se
+dirigea rapidement vers Manao.
+
+Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le
+pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le
+plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au
+sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait
+de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif.
+
+Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter
+aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont
+il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il
+devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite
+l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la
+pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en
+descendaient incessamment le cours.
+
+Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la
+Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était
+aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le
+cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent
+milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par
+impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction,
+on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au
+centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à
+vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de
+danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique.
+
+L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux
+jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du
+pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce
+brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût
+certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender
+d'Iquitos.
+
+Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des
+préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une
+forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à
+toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit
+ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à
+la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort
+duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets.
+
+Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour
+plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux
+jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à
+l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus.
+
+Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du
+personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote
+choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la
+tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux.
+Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient
+coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs
+soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à
+risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître.
+
+Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait
+plus qu'à attendre la nuit.
+
+Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge
+Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de
+nouveau à lui apprendre sur le document.
+
+Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le
+retour de sa mère et de sa soeur.
+
+Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il
+fut reçu immédiatement.
+
+Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était
+toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé
+par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous
+ses yeux.
+
+«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant
+cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?...
+
+--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé...
+mais d'un moment à l'autre!...
+
+--Et le document?
+
+--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a
+pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien!
+
+--Rien!
+
+--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document...
+un seul!...
+
+--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot?
+
+--Fuir!»
+
+Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge
+Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment
+d'agir.
+
+
+
+CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
+LA DERNIÈRE NUIT
+
+La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce
+qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux
+époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de
+ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait
+peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait.
+C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait
+un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes
+deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du
+prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être
+soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu
+de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer.
+
+Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes
+paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement
+dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce
+Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non!
+Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco!
+
+Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût
+apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par
+l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la
+justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse
+hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se
+regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à
+toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la
+tâche de plaider pour lui!
+
+Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles
+paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être,
+s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été
+depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois
+pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il
+semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette
+affaire, quel qu'il fût, était prochain.
+
+Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras
+reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête.
+
+Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que
+la justice humaine, après avoir failli une première fois,
+prononcerait enfin son acquittement?
+
+Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez
+établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif,
+qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de
+Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice.
+
+On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son
+entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où
+la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao.
+
+Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il
+revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il
+était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la
+hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été
+admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver
+à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe:
+le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de
+l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul
+employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation,
+sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les
+efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la
+cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son
+évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage
+surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à
+la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif,
+dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender
+Magalhaës!
+
+Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si
+brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées,
+perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier
+qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les
+secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le
+grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré
+l'attention d'un homme moins absorbé.
+
+Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa
+jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se
+revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux
+Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement
+d'Iquitos.
+
+Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son
+bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule
+faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni
+d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës
+avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu
+voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime!
+
+En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer
+l'attention du prisonnier.
+
+Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent
+vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme
+inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses
+mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos.
+
+Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait
+que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique
+maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction.
+Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa
+pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance
+de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient
+seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué
+son terrible secret!
+
+L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau
+de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes.
+
+Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille
+Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser
+s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à
+ce jeune homme les mystères de sa vie? Non!
+
+Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir
+réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation
+qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors
+venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce
+misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver
+son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis
+l'arrestation!...
+
+En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit
+brusquement.
+
+Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent
+comme une ombre.
+
+Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et,
+un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été
+dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui.
+
+Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en
+laissa pas le temps.
+
+«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est
+brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans
+le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin
+de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront
+être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge
+lui-même nous en a donné le conseil!
+
+--Il le faut! ajouta Manoel.
+
+--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!...
+
+Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement
+jusqu'au fond de la chambre.
+
+«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel
+restèrent interdits.
+
+Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance.
+Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion
+viendraient du prisonnier lui-même.
+
+Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il
+lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il
+l'entendît et se laissât convaincre.
+
+«Jamais, avez-vous dit, mon père?
+
+Jamais.
+
+--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous
+donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons
+qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous
+restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même!
+
+--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père!
+L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous
+croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique,
+si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y
+a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut
+fuir!... Fuyez!»
+
+Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il
+l'entraîna vers la fenêtre.
+
+Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une
+seconde fois.
+
+«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est
+inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec
+moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis
+librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays,
+je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je
+l'attendrai!
+
+--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne
+peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre
+innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut
+fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous
+n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort!
+
+--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je
+mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une
+première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui!
+j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour
+combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant,
+recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache
+sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister
+les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que
+j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager
+avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt
+ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre
+jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais!
+
+--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer
+devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait
+saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers
+la fenêtre. «Non!... non!...
+
+Vous voulez donc me rendre fou!
+
+Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je
+me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire
+que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le
+croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne
+recommencerai pas!»
+
+Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les
+mains... Il le suppliait...
+
+«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver
+aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de
+mort!
+
+L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas!
+Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta
+innocent ne fuira pas!»
+
+La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait
+contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre,
+prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule
+s'ouvrit.
+
+Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef
+de la prison et de quelques soldats.
+
+Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être
+faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que
+c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus
+profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi,
+comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût
+échappé de cette prison?
+
+Il était trop tard!
+
+Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers
+le prisonnier.
+
+«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer,
+monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas
+voulu!»
+
+Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il
+essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre
+vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio
+de Janeiro.
+
+Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito.
+
+Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras
+sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence?
+
+--Oui!
+
+--Et ce sera?...
+
+--Pour demain!»
+
+Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois
+l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats
+vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte.
+
+Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent
+emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable
+scène, qui avait déjà trop duré.
+
+«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de
+l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre
+Passanha que je vous prie de faire prévenir?
+
+Il sera prévenu.
+
+--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une
+dernière fois ma femme et mes enfants?
+
+--Vous les verrez.
+
+--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et
+maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on
+m'arrache d'ici malgré moi!»
+
+Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec
+le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus
+maintenant que quelques heures à vivre, resta seul.
+
+
+
+CHAPITRE DIX-HUITIÈME
+FRAGOSO
+
+Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le
+prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la
+sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu
+être produite. La justice devait avoir son cours.
+
+C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le
+condamné devait périr par le gibet.
+
+La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à
+moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois,
+elle allait frapper un blanc.
+
+Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs
+à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la
+loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce.
+
+Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non
+seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre.
+
+Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de
+toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de
+sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête
+tombait, incapable de se porter plus avant.
+
+Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il
+lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible,
+et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il
+s'élança dans la direction de la ville.
+
+Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche
+du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de
+ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée
+de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao.
+
+C'était Fragoso.
+
+Un homme accourait vers Manao.
+
+Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise
+dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à
+laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui
+pouvait encore sauver Joam Dacosta?
+
+Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême
+hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre
+pendant cette courte excursion.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès
+un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces
+riveraines de la Madeira.
+
+Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il
+apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux
+environs.
+
+Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non
+sans peine, il parvint à le rejoindre.
+
+Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita
+pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut
+faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire.
+
+Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso
+furent celles-ci:
+
+«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a
+quelques mois, à votre milice?
+
+Oui.
+
+À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos
+compagnons qui est mort récemment?
+
+--En effet.
+
+--Et cet homme se nommait?...
+
+--Ortega.»
+
+Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils
+de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était
+vraiment pas supposable.
+
+Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la
+milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui
+apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements
+sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable
+importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le
+véritable auteur du crime de Tijuco.
+
+Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun
+renseignement à cet égard.
+
+Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien
+des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée
+entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que
+Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier
+soupir.
+
+Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne
+pouvait en dire davantage.
+
+Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il
+repartit aussitôt.
+
+Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega
+fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de
+faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la
+vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice
+était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments.
+
+Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en
+question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus
+probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont
+Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa
+culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas
+de la mettre en doute.
+
+Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait
+été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait
+été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour!
+
+Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions
+de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé,
+certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette
+affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le
+brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à
+laquelle avait appartenu Torrès.
+
+Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au
+juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre,
+et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait,
+brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao.
+
+Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la
+franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment
+irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à
+croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre
+ses mains.
+
+Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent
+irrésistiblement pris racine dans le sol.
+
+Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle
+s'ouvrait une des portes de la ville.
+
+Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une
+vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait
+une corde.
+
+Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses
+yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et
+ces mots s'échappèrent de ses lèvres:
+
+«Trop tard! trop tard!...»
+
+Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas
+trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de
+cette corde!
+
+«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso.
+
+Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il
+remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur
+le seuil de la maison du magistrat.
+
+La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à
+cette porte.
+
+Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait
+recevoir personne.
+
+Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait
+l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet
+du juge.
+
+«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de
+capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit
+vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution!
+
+Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le
+chiffre du document?...»
+
+Fragoso ne répondit pas.
+
+«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui,
+en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour
+l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est
+là! dit-il.
+
+--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une
+vérité qui ne peut se faire jour!
+
+--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut!
+
+--Encore une fois, avez-vous le chiffre?...
+
+--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas
+menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement
+lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que
+cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam
+Dacosta!
+
+--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas
+douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui
+disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!»
+
+Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il
+se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent!
+s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui
+qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès,
+l'auteur du document! C'est Ortega!...»
+
+À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de
+calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait,
+il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa
+table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux:
+
+«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!»
+
+Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso,
+comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement
+essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières
+lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante:
+
+_O r t e g a P h y j s l_
+
+«Rien! dit-il, cela ne donne rien!»
+
+Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un
+chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un
+rang antérieur à celui de la lettre _r_.
+
+Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_,
+seuls se chiffraient par 1, 4, 5.
+
+Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle
+qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres,
+impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne
+correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_.
+
+En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des
+cris de désespoir.
+
+Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que
+le magistrat n'eût pu l'en empêcher.
+
+La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le
+condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule
+s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet.
+
+Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe,
+dévorait les lignes du document.
+
+«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les
+dernières lettres!»
+
+C'était le suprême espoir.
+
+Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque
+d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières
+lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six
+premières.
+
+Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six
+dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à
+celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent,
+elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.
+
+Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la
+lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il
+obtint:
+
+_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_
+
+Le nombre, ainsi composé, était 432513.
+
+Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la
+formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui
+avaient été précédemment essayés?
+
+En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui
+trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques
+minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné!
+
+Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il
+voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait
+mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège,
+l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...»
+
+Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu
+au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant
+de fois qu'il était nécessaire, comme suit:
+
+432513432513432513432513
+
+_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_
+
+Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre
+alphabétique, il lut:
+
+_Le véritable auteur du vol de..._
+
+Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le
+nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le
+refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait
+incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans
+en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans
+la rue, criant:
+
+«Arrêtez! Arrêtez!»
+
+Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison,
+que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses
+enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne
+fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez.
+
+Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa
+main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses
+lèvres:
+
+«Innocent! innocent!»
+
+
+
+CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
+LE CRIME DE TIJUCO
+
+À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté.
+
+Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri
+qui s'échappait de toutes les poitrines:
+
+«Innocent! innocent!»
+
+Puis, un silence complet s'établit.
+
+On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être
+prononcées.
+
+Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là,
+pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis
+que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait
+tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre,
+et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre
+qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il
+les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix.
+
+Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence:
+
+_Le véritable auteur du vol des diamants et de_
+
+43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34
+
+_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des
+soldats qui escortaient le convoi,_
+
+32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343
+
+_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la
+nuit du vingt-deux janvier mil huit_
+
+251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134
+
+_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six,
+n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_
+
+3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325
+
+_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à
+mort; c'est moi, le misérable employé de_
+
+13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43
+
+_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh
+l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_
+
+251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325
+
+_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_
+
+_qui signe de mon vrai nom, Ortega._
+
+134 32513 43 251 3432 513 432513
+
+_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._
+
+Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables
+hurrahs se fussent élevés dans l'air.
+
+Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui
+résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument
+l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette
+victime d'une effroyable erreur judiciaire!
+
+Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne
+pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui.
+Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait,
+des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son
+coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de
+le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la
+dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser
+s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste!
+
+Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever
+aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait
+lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans
+lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au
+moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice
+cryptogrammatique.
+
+Or, voici ce qu'avouait Ortega.
+
+Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui,
+à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin.
+Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de
+Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de
+s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux
+contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco.
+
+Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi
+au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de
+l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par
+ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à
+ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte.
+
+Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps
+après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à
+commettre le crime.
+
+Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega
+s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts
+du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato».
+Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable
+troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait.
+Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues
+années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes.
+
+Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen
+d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent
+intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint
+peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime
+lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa
+place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta!
+Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier
+supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation
+capitale!
+
+Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice,
+entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière
+péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans
+Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta.
+
+Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible,
+l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna
+dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco;
+mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son
+intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le
+chiffre qui permettait de le lire.
+
+La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de
+réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de
+la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était
+alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui
+avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le
+document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le
+faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et
+l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce
+nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument
+indéchiffrable.
+
+Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa
+mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont
+il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un
+odieux chantage.
+
+Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre,
+et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté
+par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom
+avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge
+Jarriquez.
+
+Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était
+l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à
+la vie, rendu à l'honneur!
+
+Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute
+voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette
+terrible histoire.
+
+Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable
+preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam
+Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être
+demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre
+demeure.
+
+Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours
+de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les
+siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du
+magistrat comme un triomphateur.
+
+En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout
+ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et,
+s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui,
+il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice
+n'eût pas été définitivement consommée!
+
+Et, dans tout cela, que devenait Fragoso?
+
+Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito,
+Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas!
+Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il
+n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui
+devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en
+Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée
+qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès
+avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la
+situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même
+pas la valeur!
+
+Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins
+sauvé Joam Dacosta!
+
+Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers,
+qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au
+moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos,
+l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre
+de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la
+jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu
+quelque part!
+
+«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi
+qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina!
+
+À moi! répondit la jeune mulâtresse.
+
+Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que
+j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!»
+
+Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête
+famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient
+faits à Manao, il est inutile d'y insister.
+
+Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans
+cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de
+ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument
+indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il
+pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il
+reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega,
+reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous
+les deux, étaient seuls à connaître?
+
+Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas!
+
+Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un
+rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le
+document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il
+fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du
+ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent
+l'élargissement immédiat du prisonnier.
+
+C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta
+et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute
+inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et
+continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage
+devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de
+Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le
+départ.
+
+Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en
+liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en
+était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district
+diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec
+les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement
+écrit de sa main.
+
+L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La
+réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue.
+
+Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de
+la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les
+siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient
+l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la
+fazenda d'Iquitos.
+
+Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du
+départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils,
+tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée,
+commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au
+tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée
+sur la rive, retentissaient encore.
+
+
+
+CHAPITRE VINGTIÈME
+LE BAS-AMAZONE
+
+Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait
+s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite
+de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait
+d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens.
+
+La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore
+gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village
+de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette
+Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces
+trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de
+la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les
+îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de
+Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a
+définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes,
+dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de
+Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella,
+qui est le grand marché de guarana de toute la province,
+restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il
+du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur
+laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des
+femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque,
+légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des
+Amazones.
+
+Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la
+juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille,
+émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait
+dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à
+l'est que l'Atlantique.
+
+«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille.
+
+--Que c'est long! murmurait Manoel.
+
+--Que c'est beau! répétait Lina.
+
+--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso.
+
+Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de
+points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et
+Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa
+bonne humeur d'autrefois.
+
+Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de
+cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des
+chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des
+exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de
+Monte-Alegre.
+
+Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux
+noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une
+«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations,
+important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve
+plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem.
+
+On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris,
+descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne
+compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart,
+et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de
+sable blanc.
+
+Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en
+descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait
+jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de
+haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du
+commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement.
+
+À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon
+se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui
+l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des
+collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et,
+en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant
+sur le fond lointain du ciel.
+
+Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient
+encore rien vu de pareil.
+
+Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il
+pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu
+à peu la vallée du grand fleuve.
+
+«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit
+en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva,
+dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts!
+
+--Alors on approche? répétait Fragoso.
+
+--On approche!» répondait Manoel.
+
+Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit
+hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la
+demande et la réponse.
+
+Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se
+faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada,
+la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de
+Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens
+Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les
+têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle.
+
+Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et
+comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt
+s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds,
+hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux.
+Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en
+décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en
+arrière.
+
+Là, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait
+vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait
+vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo.
+C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins
+de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais
+et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest,
+elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux
+qu'elle compte par milliers.
+
+Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé
+l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents
+d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après
+avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une
+embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi
+rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui,
+pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune,
+n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner
+le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage.
+
+C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous.
+Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal
+des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux
+éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées
+d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait
+parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts
+magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros
+palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas
+à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal
+des Brèves.
+
+La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce
+nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs
+mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de
+cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les
+Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus
+avec les populations blanches, et leur race finira par s'y
+absorber.
+
+Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au
+risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les
+racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques
+crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert
+pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui
+la renvoyaient au fil du courant.
+
+Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux
+divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de
+l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade
+de Santa-Ana.
+
+Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans
+aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût
+obligé à se dérouler d'aval en amont.
+
+Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas,
+égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens
+caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de
+l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux
+chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre.
+
+Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la
+«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées
+de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis
+sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora
+de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts,
+qui la relient commercialement avec l'ancien monde.
+
+Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils
+touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne
+pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les
+retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur
+itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de
+cette province du Para?
+
+Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi
+après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut
+à un brusque tournant du fleuve.
+
+L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours.
+Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On
+l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique
+accueil aux siens et à lui!
+
+Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du
+fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui
+voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long
+exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des
+milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien
+avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez
+vaste et assez solide pour porter toute une population.
+
+Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues
+avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser
+dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si
+la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme
+un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa
+nouvelle famille?
+
+Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada
+au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait
+être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit
+cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là, les
+carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui
+renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis;
+puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante
+tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour;
+puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait
+alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem.
+
+Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada
+même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de
+Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double
+union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite
+chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction
+nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls
+membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas
+là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette
+cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant
+l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les
+gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse
+de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le
+héros du jour?
+
+Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent
+célébrés en grande pompe.
+
+Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la
+jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait
+voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses
+habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées
+de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et
+les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette
+flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve.
+
+Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut
+comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un
+instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la
+jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des
+mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les
+pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie
+éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces
+joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs
+qui s'échappaient par milliers dans les airs!
+
+La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à
+travers la foule vers la petite chapelle.
+
+Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques.
+Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le
+gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune
+médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie
+du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa
+fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la
+main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille
+Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double
+rangée du personnel de la jangada.
+
+Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la
+chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains
+qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette
+fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
+
+Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des
+longues séparations.
+
+En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission
+pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à
+exercer utilement sa profession comme médecin civil.
+
+Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux
+qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres.
+
+Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde;
+mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la
+voir à Bélem.
+
+Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là
+comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre
+Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier
+paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne
+mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada
+avait mis tant de mois à descendre.
+
+L'importante opération commerciale, bien menée par Benito,
+s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait
+été cette jangada,--c'est-à-dire un train de bois formé de toute
+une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien.
+
+Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et
+Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots
+de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont
+Benito allait prendre la direction.
+
+Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute
+une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière
+brésilienne!
+
+Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter:
+
+«Hein! sans la liane!»
+
+Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui
+le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon.
+
+«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même
+chose?»
+
+
+
+ [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie
+française, et un conto de reis vaut 3 000 francs.
+ [2] 174 000 francs.
+ [3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille,
+qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille,
+qui vaut 6 180 mètres.
+ [4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100
+francs.
+ [5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de
+nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne
+peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le
+Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements,
+paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de
+l'Amazone.
+ [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres.
+ [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25
+litres.
+ [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe
+portugais vaut un peu plus, soit 32 livres.
+ [9] Environ 6 centimes.
+ [10] De nombreuses observations faites par les
+voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de
+Humboldt.
+ [11] La pataque vaut 1 franc environ.
+ [12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues
+par M. Bates, un savant géographe anglais.
+ [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant
+l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle.
+ [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes.
+ [15] Environ 2 500 000 francs.
+ [16] 300 000 francs.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA ***
+
+***** This file should be named 14806-8.txt or 14806-8.zip *****
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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