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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:25 -0700 |
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Il semblait avoir été écrit depuis des +années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces +hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre. + +Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies? +Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces +langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes: +ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils +présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur +ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le +coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme +de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux +tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances +de la plus haute gravité. + +L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple +capitaine des bois. + +Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato», +les agents employés à la recherche des nègres marrons. + +C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées +anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de +quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore +avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées. +Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits +naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir, +et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que +la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer. + +En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,-- +il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des +capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons +d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation +générale; mais, déjà , le noir avait le droit de se racheter, déjà +les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour +n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel +tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un +seul esclave parmi ses dix millions d'habitants. + +En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à +disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les +bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient +sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les +profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des +bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement +composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime, +il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne +devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très +probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu +recommandable milice des «capitães do mato». + +Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un +Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un +blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction +que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait +voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant +dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où +la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les +mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce +n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité +personnelle. + +En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil. + +Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques +jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se +développe le cours du Haut-Amazone. + +Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur +qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient +pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une +santé de fer. + +De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la +démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des +tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus +sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec, +des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas +encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt +se contracter sous l'influence des passions mauvaises. + +Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois. +Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il +portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur +ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige +d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce +costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce +qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient +la poitrine. + +Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident +qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où +il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de +ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs. +Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement, +un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de +chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était +muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à +la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les +forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à +craindre. + +En tout cas, ce jour-là , 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier +fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel +ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois +du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En +effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri +prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement +comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les +branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale, +serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;-- +ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de +laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la +fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne +peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par +l'éclat de ses beuglements. + +Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la +voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un +arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute +ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de +grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de +l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des +bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier +document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à +chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le +sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui, +et alors il souriait d'un mauvais sourire. + +Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases +que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt +péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs: + +«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement +écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il +ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de +vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!» + +Et regardant le document d'un oeil avide: + +«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette +dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son +prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle +donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de +s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le +nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens +véritable échapperait encore!» + +Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement. + +«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait +cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au +Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne +rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document +m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines +de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à +réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!» + +Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se +refermaient déjà sur des rouleaux d'or. + +Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours. + +«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas +les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de +l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir +quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors, +comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là , et, en +montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le +toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!» + +Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile: + +«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il +saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et +lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les +lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux, +de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah! +mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce +document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je +trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache +depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il +faisait ma fortune!» + +Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après +l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre, +qui lui servait aussi de porte-monnaie. + +En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet +étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût +passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies +d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis +de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars +vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le +double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, +et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme +ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très +embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise. + +Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir +abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il +exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin +de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire +péruvien. + +À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses +pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour +son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa +nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de +bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il +achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour +l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin. + +Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le +couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le +replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, +crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de +lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était +étendu. + +C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher! + +Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la +bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge +aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui +portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de +deux milles. + +Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se +guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil +au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter +l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune +ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et +quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le +lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un +fourré, en pleine forêt. + +Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de +confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la +matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir +se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le +mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur +l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le +sommeil. + +Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans +s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il +avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte +liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie +surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la +fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion. + +Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il +portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue +généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus +particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone. +C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc +doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le +capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé, +croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia. + +Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita +la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu +près vide. + +«À renouveler!» dit-il simplement. + +Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac +âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet +antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la +vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des +solanées. + +Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier +choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès +n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il +battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse, +connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains +hyménoptères, et il alluma sa pipe. + +À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui +échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans +une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +VOLEUR ET VOLÉ + +Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se +fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers, +comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant +certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde +contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de +l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais +ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put +arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été +aperçu. + +Ce n'était point un homme, c'était un «guariba». + +De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du +Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à +poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur +face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original. +D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du +«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche +le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se +signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble +aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a +pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution. +En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse +pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette +situation et hors d'état de se défendre. + +Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de +grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient +faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol +qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la +forêt. + +Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il +jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa +queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est +pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des +quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont +véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal +possède une parfaite faculté de préhension. + +Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton, +qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme +redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir +l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur +l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança +donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas +de lui. + +Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents +acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une +façon peu rassurante pour le capitaine des bois. + +Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba +des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières +d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard +lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains +animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont +reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en +réserve contre les coureurs des bois. + +En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il +convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il +appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un +Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi +pour le plaisir de le manger. + +Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à +intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier +que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à +dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à +détruire un de ses ennemis naturels. + +Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba +commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement, +retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son +attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un +seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé, +et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait +plus qu'à un fil. + +En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de +l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du +dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper. + +Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans +le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa +fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie. + +Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper +l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe, +avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement +distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des +idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa +l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses +yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. +Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner +les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta. +Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à +sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne +cherchèrent point à l'entamer. + +Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une +nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec +un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit +bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour +jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa +main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une +branche sèche. + +À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens +toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil +à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt +debout. + +En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire. + +«Un guariba!» s'écria-t-il. + +Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit +en état de défense. + +Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant +un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide +gambade, il se glissa sous les arbres. + +«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans +plus de cérémonie!» + +Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas +et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le +narguer, il aperçut son précieux étui. + +«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque +fait pis! Il m'a volé!» + +La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas +pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est +l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte, +irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances. + +«Mille diables!» s'écria-t-il. + +Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui, +Torrès s'élança à la poursuite du guariba. + +Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce +n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les +branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté +aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais +Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa +houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir +l'en frapper. + +Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint +que par surprise. De là , nécessité pour Torrès de ruser avec le +malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc +d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à +s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre +chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença +dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois +disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à +ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat. + +«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à +bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière +brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement +des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à +t'empoigner!...» + +Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec +une nouvelle ardeur! + +Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun +résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment, +sans ce document, pourrait-il battre monnaie? + +La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du +pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que +par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui. + +Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre +haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses +broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le +guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses +racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il +buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à +moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre. + +Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut +obligé de s'arrêter. + +«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à +travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je +l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes +jambes pourront me porter, et nous verrons!...» + +Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait +cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût +loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout +mouvement à Torrès. + +Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois +racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de +temps en temps tinter l'étui à son oreille. + +Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais +sans lui faire grand mal à cette distance. + +Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à +poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre, +cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette +réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement +vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était +désespérant. + +Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait +venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait +embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse +forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles +des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir. + +Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et, +finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il +allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui, +quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à +tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il +se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort. + +Il se releva donc. + +Le guariba se releva aussi. + +Il fit quelques pas en avant. + +Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de +s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied +d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont +si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone. + +Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un +clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux +premières branches étendues horizontalement à quarante pieds +au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point +où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un +jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants. + +Là , installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en +cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main. +Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de +manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était +vide! + +Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers +l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus +défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper +aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait +d'abandonner pour un autre. + +Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille! + +Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le +guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait +impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de +métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un +Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à -dire +de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un +homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de +plus cruelle sous cette latitude équatoriale. + +Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de +tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine. + +Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de +racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il +donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait +plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui +ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un +mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une +autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas +demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui +lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et +tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour +se mouvoir. + +Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et +revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre. +Oui! un bruit de voix humaines. + +On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté +le capitaine des bois. + +Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré. +En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au +moins à qui il pouvait avoir affaire. + +Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque +tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu. + +Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba +lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès. + +«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est +arrivée à propos!» + +Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré, +lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres. + +C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir, +chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse, +serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À +leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils +étaient de sang portugais. + +Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication +espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue +portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces +forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès. + +Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance +oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été +frappé d'une balle en pleine tête. + +En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte +de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les +chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et +autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux +dans ces forêts. + +Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et +il continua de courir vers le corps du singe. + +Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction, +avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de +quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès. + +Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit. + +«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord +de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant +animal, un grand service!» + +Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui +leur valait ces remerciements. + +Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation. + +«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité, +vous avez tué un voleur! + +Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux, +c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas +moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.» + +Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le +guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore +crispée. + +«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur? + +--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et +ne put retenir un énorme soupir de soulagement. + +«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui +vient de m'être rendu? + +--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne, +répondit le jeune homme. + +--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est +toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito. + +--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que +j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à +monsieur...? + +Benito Garral», répondit Manoel. + +Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour +ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le +jeune homme ajouta obligeamment: + +«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles +d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...? + +Torrès, répondit l'aventurier. + +--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez +hospitalièrement reçu. + +--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par +cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je +crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident +que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut +que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte +descendre jusqu'au Para... + +--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que +nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père +et toute sa famille auront pris le même chemin que vous. + +--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la +frontière brésilienne?... + +--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du +moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?» + +Manoel fit un signe de tête affirmatif. + +«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que +nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon +regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie +néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.» + +Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son +salut et reprirent le chemin de la ferme. + +Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut +perdus de vue: + +«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il +la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage, +Joam Garral!» + +Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant +vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le +plus court, disparut dans l'épaisse forêt. + + + +CHAPITRE TROISIÈME +LA FAMILLE GARRAL + +Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de +l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans +cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon, +et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à +cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne. + +Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces +agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent +dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce +siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique +population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez +loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se +tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont +dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La +race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent +contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, +aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à +laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois +familles de métis. + +Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de +chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le +village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une +esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du +fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il +se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi +cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la +hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes +variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de +lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de +palmiers de la plus élégante espèce. + +À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à +modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient +à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux +envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple +chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un +chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce +village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se +réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la +Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église. + +Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au +village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du +Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant +le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement +où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable. + +C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux +jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois. + +Là , sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de +cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette +ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays, +cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la +bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et +c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait +riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau, +tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la +séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des +bestiaux. + +C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant +l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par +le propriétaire de la fazenda. + +Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle +d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment +fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve. + +Là , Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille +race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa +mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon +travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait +défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il +possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il +se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son +commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne +prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais +étaient-elles quelque peu embarrassées. + +Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors +vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il +était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. +Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la +forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda +pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La +mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait +touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour +quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie +entière. + +Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la +ferme d'Iquitos. + +Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans +fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, +en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la +permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,-- +malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il +voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait +un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque +fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait +dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme +sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à +fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en +mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier. + +Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer +tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un +bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par +jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le +favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la +paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals +qu'au moment de la récolte, c'est-à -dire pendant quelques mois +seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle +que le jeune homme devait la désirer. + +Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra +résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes +ses forces. + +Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires +se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone, +s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam +Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à +grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à +l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure +charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi +cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, +des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un +réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de +lianes capricieuses. + +Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes +arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où +demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des +noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de +roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison +forestière. + +Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes, +offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut +une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où +un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent +d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des +bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques +«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des +parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre +exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement +des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, +du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral +à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus +riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction +imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires +du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour. + +Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce +qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son +mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son +exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait +son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre +eux deux. + +Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui +reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à +lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle +l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté +insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, +soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander +en mariage. + +Un grave incident hâta la solution. + +Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement +blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à +la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son +côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en +lui faisant jurer de la prendre pour femme. + +«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que +si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré! + +Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur, +sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous +dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont +vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!» + +Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas +d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite. + +Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous +deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort +de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union. + +Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral +devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de +tous ceux qui composaient le personnel de la ferme. + +La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces +deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son +mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une +fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, +devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de +Joam et Yaquita. + +La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. +Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature +des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère, +l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle +été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem? +Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus +privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement +formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui +réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la +fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle +situation à venir. + +Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison +qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la +donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà , le riche +fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait +d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence +vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge +de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là , sous la +direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une +éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien +dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui +fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne +lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui +s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces +vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit +se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne +du nom d'homme. + +Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait +fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un +négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que +Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne +tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux +inséparables compagnons. + +Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait +plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait +laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études +furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût +passionné pour cette noble profession, et son intention était +d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait +attiré. + +À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito, +Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était +venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait +l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à +la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui +seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita +comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en +faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près +de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un +lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur. + +En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début +de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans. +Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa +sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute +de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses +cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière, +grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain. +L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens +était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le +caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en +lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La +netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne +devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de +sa personne. + +Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel +tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme +un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu +vaincre. + +Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les +conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas +l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être +heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer +cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif +de constante préoccupation pour sa femme. + +Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où +ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su +résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu +durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type +portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si +naturellement à la dignité de l'âme. + +Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de +toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux. + +Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, +tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus +sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito, +après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda, +d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle; +d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé, +chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes +du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne +pénétrera pas tous les secrets. + +Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille, +brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur +l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle +rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son +frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous. +À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes +serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander +à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»! +Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu +sans quelque partialité. + +Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui +manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux +personnel de la fazenda. + +Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de +soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave +par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la +nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la +fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était +passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du +fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à +Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle +n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve +de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au +service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui +en coulait devant ses yeux. + +Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y +avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille, +et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une +de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une +grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs +maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était +permis dans la maison. + +Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens, +au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la +fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres +encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam +Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En +ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du +Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec +douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu +chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les +plantations étrangères. + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +HÉSITATIONS + +Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille +répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils +étaient vraiment dignes l'un de l'autre. + +Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments +qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert +à Benito. + +«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu +as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir! +Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir +te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!» + +Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à +apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le +coeur des deux jeunes gens. + +Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en +convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais +d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se +pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis +contente!» était sorti de son coeur. + +La réponse précédait presque la question: elle était claire. +Benito n'en demanda pas davantage. + +Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet +d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas +aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage, +ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien +être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce +mariage serait célébré. + +En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du +village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là , Joam et +Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha, +qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque, +comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait +avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient +à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de +l'état civil n'avait été chargé d'établir. + +Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le +mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le +concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était +sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet. + +«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais +consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous +marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se +transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans +être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi +sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous +conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt +la mienne! Nous approuvez-vous?» + +À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de +Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère +assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce +projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam +Garral. + +Et si, ce jour-là , les deux jeunes gens étaient allés chasser dans +la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari. + +Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande +salle de l'habitation. + +Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un +divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue, +vint se placer près de lui. + +Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa +fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha +ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux +d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et +appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter +la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse +question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était +arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un +jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement +entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam +envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au +littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir, +après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée +ne semblait lui être venue de l'accompagner. + +Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de +la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que +l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie, +il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard. + +Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral +n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille +en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et +pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont +Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois +fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle +avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour +quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de +tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux +reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas +heureux ici?» répondait-il. + +Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont +l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas +insister. + +Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire +valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de +conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son +mari. + +Là , elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel +Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si +légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à +elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de +son enfant, et comment ne le partagerait-il pas? + +Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix +caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude +travailleur: + +«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons +ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous +le sommes, nos enfants et moi. + +De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam. + +Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union +ils trouveront le bonheur...» + +Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir +pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés +ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme. + +«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle. + +Minha?... se marier?... murmurait Joam. + +Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque +objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà , n'avais-tu +pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille? + +Oui!... Et depuis un an!... + +Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de +sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable +impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu, +ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta +pensif en la regardant. + +Yaquita lui prit la main. + +«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la +pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à +notre fille toutes les conditions du bonheur? + +Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant, +Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand +se ferait-il? ... Prochainement? + +--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam. + +--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?» + +Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question +qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une +hésitation bien compréhensible. + +«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien! +J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une +proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois +déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille +et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que +nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux +qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire +notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela +pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont +réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est +pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant +distraire quelques semaines de tes travaux!» + +Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir +dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse. +Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari: +c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce +qu'elle avait à dire. + +«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus +dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va +nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura +causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si +prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner +jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que +nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer +auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que +Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se +marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta +mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!» + +Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement +qu'il ne put réprimer. + +«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito +et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à +descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du +littoral qu'il traverse! Il me semble que là -bas, la séparation +serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je +pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde +mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais +moins étrangère aux actes de sa vie!» + +Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la +regarda longuement, sans rien répondre encore. + +Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire +une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait +devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses +affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques +semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son +intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la +fazenda! Et cependant il hésitait toujours! + +Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et +elle la serrait plus tendrement. + +«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de +céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens +de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus +cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près +de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce +bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que +nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos. +Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la +situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec +les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où +doit s'écouler la plus grande partie de son existence!» + +Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans +ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir +avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation +contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme +sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat +secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se +reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas, +elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui +coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus +jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison +de ce refus inexplicable. + +Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était +allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là , il semblait jeter +un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, +où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt +ans. + +Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait +pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de +s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont +cessé. + +«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est +nécessaire! Quand veux-tu que nous partions? + +Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour +moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui +vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur. +En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la +porte de l'habitation. + +Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil, +presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre. + +«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons +tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une +parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. +«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se +célèbre le mariage? + +--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la +fixerons à Bélem! + +--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha, +comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous +allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son +parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!» + +Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol, +s'adressant à son frère et à Manoel: + +«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres, +toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin +magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout +voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!» + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +L'AMAZONE + +«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain +Benito à Manoel Valdez. + +Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite +méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces +molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes, +allaient se perdre à huit cents lieues de là , dans l'océan +Atlantique. + +«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus +considérable! répondit Manoel. + +--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une +grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de +la côte, fait encore dériver les navires! + +--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente +degrés en latitude! + +--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins +de vingt-cinq degrés! + +--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette +vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui +s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la +déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon! + +--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille +tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, +venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents +sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne +sont que de simples ruisseaux! + +--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots, +fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles +seules la monnaie d'un royaume! + +--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des +lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la +Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis! + +--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas +dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de +mètres cubes d'eau à l'heure! + +--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques, +et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique, +comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par +son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique! + +--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île, +Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de +tour!... + +--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en +soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une +«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets +des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la +brise! + +--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que +les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille +kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison! + +--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et +sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers +tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza, +de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à +l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne +nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable +fût complet! + +--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique +qui soit au monde!» + +Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de +l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet +Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des +chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, +la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, +française, hollandaise et brésilienne! + +Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les +lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du +globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations. +Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance! +L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur, +la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité. + +Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît +au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et +qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième +et douzième degrés de latitude sud. + +À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des +montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le +véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du +Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais +repoussée. + +À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le +nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se +dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important +tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires +colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt +Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais +francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio +Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou +Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve +encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de +Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû +aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont +les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il +existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio +Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve. + +Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un +magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune +sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu +rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux. +Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il +oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon +intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels +il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa +source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt, +il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours. + +Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand +nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le +Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le +Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le +Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission +de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré +qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à +deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux +peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux +cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite +enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir +promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de +Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se +termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de +nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est +d'Arica. + +Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos. +En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits +des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les +contenir. Mais, ces affluents-là , Joam Garral et les siens +allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de +l'Amazone. + +Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays +du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés +au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une +qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le +Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi +qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone +coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique +méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents +généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de +hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, +mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine +tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques +peuvent librement parcourir. + +Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue +insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le +centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un +souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une +évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne +s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle +rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et +même des plus délicieux». + +Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu +constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de +vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais +au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une +moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés +seulement. + +Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que +le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées +de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles. + +La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible +aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique. + +Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles +l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui +est déjà l'un des plus beaux de la terre. + +Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone +ne soit pas connu! + +Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères +Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve +en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après +dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit +merveilleux, il atteignait son embouchure. + +En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone +jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues. + +En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à +l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des +Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son +confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31 +juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite +de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de +fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--, +visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait +devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des +résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était +établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque +certain qu'il communiquait avec l'Orénoque. + +Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient +les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon +jusqu'au rio Napo. + +Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité +en lui-même et dans tous ses principaux affluents. + +En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le +lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien +Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop +fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à +1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et +enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve, +remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des +principaux tributaires. + +Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement +brésilien est celui-ci: + +Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière +entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de +l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et, +afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil +traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les +voies fluviales dans le bassin de l'Amazone. + +Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement +installés, qui correspondent directement avec Liverpool, +desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres +remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le +Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou +et de la Bolivie. + +On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans +tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde. + +Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès +ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races +indigènes. + +Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà +disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le +Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas +l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et +les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit +nombre, dans les forêts du Japura! + +Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y +a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du +Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des +débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le +Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des +anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les +bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et +d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations +différentes. + +C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race +anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant +les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique. +Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la +colonisation française. + +Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de +communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le +voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, +surtout dans les conditions où il allait se faire. + +De là , cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis +regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds: + +«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu +le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court! + +--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque +Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!» + + + +CHAPITRE SIXIÈME +TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE + +La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet +sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes. +Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de +quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être +accompagnés d'une partie du personnel de la ferme. + +Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam +Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À +partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut +un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du +voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive +satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral +réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il +était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva +l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante +atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes. + +Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ +allaient être bien remplies. + +Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de +l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à +vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve +et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait +que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, +les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements +littoraux. + +Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un +tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant, +lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze +rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de +marchandises; des «égariteas», grossièrement construites, +largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un +toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur +laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de +radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et +supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à +l'Indien et à sa famille. + +Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille +de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre +transport de gens et d'objets de commerce. + +Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas», +jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de +voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues +pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas», +mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un +roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles +carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire +par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut +d'un gaillard d'avant. + +Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du +moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé +à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de +marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu +importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai. +Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait +rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le +jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et +pour cause. + +Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de +transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener +un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve +dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité. + +Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui +se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce +qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs, +dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases. + +L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son +exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont, +pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du +Sud-Amérique. + +Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois, +riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très +propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie, +de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices +considérables. + +En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits +des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que +ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral, +jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il +un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers, +poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous +la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du +fleuve et la direction des courants. + +En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait +les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il +comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire +commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le +commencement de juin était l'époque favorable pour le départ, +puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin, +allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre. + +Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car +le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il +s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt, +située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à -dire tout un +angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,-- +tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à +laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot. + +Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre +embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas +accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa +famille, son personnel et sa cargaison. + +«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains, +lorsqu'elle avait connu le projet de son père. + +--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous +atteindrons Bélem sans danger ni fatigue! + +--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts +de la rive, ajouta Benito. + +--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne +conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus +rapide pour descendre l'Amazone?» + +Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du +jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir +alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda. +«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et +prête à dériver. + +--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage», +répondit l'intendant. + +Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et +de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai, +firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens, +peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en +voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence, +tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais +il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur +les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de +l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt +ne devait pas même laisser un vide appréciable. + +L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de +Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des +broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui +l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient +armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut +s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames, +un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds, +solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes +manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le +sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et +ouvert de larges trouées au plus profond des futaies. + +Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la +ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de +cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se +montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur +tour. + +Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient +d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en +agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les +fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être +consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt +condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et +avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il +n'avait peut-être jamais caressé. + +Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque +ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là , poussaient, +comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces +palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à +leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là , des +châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix +tricornes; là , des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des +«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui +s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce +roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le +fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là , des bombax au +tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces +magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi +des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres +voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où +sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un +violet clair, est spécialement demandé pour les constructions +navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus +particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si +serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de +combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des +«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces +vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des +«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux +naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se +rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de +leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la +tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les +plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc +neigeux. + +Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres +qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait +pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral +n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt +que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau +de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les +jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la +limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les +troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où +seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps +prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles. + +Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et +de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté, +ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de +caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs, +d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la +riche plantation forestière. + +La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous +les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de +flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de +l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada +qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des +équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant. +Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue, +viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines +de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique. + +Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était +entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le +lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée +d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du +radeau. + +Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de +départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût +s'en aller de là où l'on se trouvait si bien. + +«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait +sans cesse Yaquita. + +Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait +invariablement Cybèle. + +De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les +concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles +d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les +mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune +mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle +était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu +gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci +d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle +était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la +séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question. + +Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux +qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de +ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme +il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve. + +Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre +l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, +et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait +l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le +partage fut très inégal, et cela se comprend. + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +EN SUIVANT UNE LIANE + +Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de +prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère +s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui +adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion +dans la campagne. + +Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les +accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite +de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda. + +C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui +sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en +chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir +après le gibier, on pouvait là -dessus s'en rapporter à Manoel,-- +et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa +maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de +deux à trois lieues n'était pas pour effrayer. + +Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux. +D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il +ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De +l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le +personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre. + +Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là , vers +onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux +jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent +des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous +s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme, +et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils +atteignirent la rive droite de l'Amazone. + +L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères +arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds, +d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert +aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale. + +«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous +faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger +dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et +vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison! + +--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins +maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda +d'Iquitos, et, là -bas comme ici... + +--Ah çà ! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes +pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez +pour quelques heures que vous êtes fiancés!... + +--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel. + +--Cependant, si Minha te l'ordonne! + +--Minha ne me l'ordonnera pas! + +--Qui sait? dit Lina en riant. + +--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel. +Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est +rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas +fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son +ami!... + +--Par exemple! s'écria Benito. + +--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la +jeune mulâtresse en battant des mains. + +--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la +jeune fille, qui se rencontrent, se saluent... + +--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha. + +--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune +fille du plus grand sérieux. + +--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère +voulût bien le présenter... + +--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise +idée que j'ai eue là !... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant +qu'il vous plaira! Soyez-le toujours! + +--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que +les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant +de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue. +«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!» + +cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras. + +Mais Minha n'était pas pressée. + +«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu +voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas +gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te +demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et +même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en +personne, d'oublier... + +--D'oublier?... + +--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère! + +--Quoi! tu me défends?... + +--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces +perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui +volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour +le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si +quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit! + +--Mais... fit Benito. + +--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, +nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous! + +--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en +regardant son ami Manoel. + +--Je le crois bien! répondit le jeune homme. + +--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour +que tu enrages! En route!» + +Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous +ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du +soleil d'arriver jusqu'au sol. + +Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de +l'Amazone. Là , dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant +d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a +pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En +outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y +avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles +de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les +nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect +général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette +singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes +parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel +un indigène n'aurait pu se méprendre. + +La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à +travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant, +le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, +lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en +fuite des milliers d'oiseaux. + +Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé, +qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus +beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets +verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels +de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs +variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues +en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent +emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé, +bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des +«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un +assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan +déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou +piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points +pourpres. C'était l'enchantement des yeux. + +Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime +des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato», +l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait +fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il +s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans +les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige, +l'effroi de toute la gent ailée des forêts. + +Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il +n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des +provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille +plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants +de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il +n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez +d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, +pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute +espèce. + +Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille. +En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La +vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante +ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de +singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et +là , quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois. +En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble +plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au +développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou +plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur +sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein +même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère. + +Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des +cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt +sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de +cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux +ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à +reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, +longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles +«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une +armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou +pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres +vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la +nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements +multicolores! + +«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille. + +--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito, +et voilà comment tu parles de tes richesses! + +--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de +louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de +la main de Dieu et appartiennent à tout le monde! + +--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est +poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces +beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, +adieu la poésie! + +--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille. + +--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.» + +Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son +frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une +véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et +il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups. + +En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez +larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de +l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles +allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de +dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les +grands volatiles qu'ils escortent. + +«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en +remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il +venait instinctivement d'épauler. + +--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de +grands destructeurs de serpents. + +--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce +qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils +vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là , il +faudrait tout respecter!» + +Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude +épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs +rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et, +certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur +fuite. Puis, çà et là , apparaissaient des dindons au pelage café +au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés +des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des +lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à +test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre +des édentés. + +Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un +véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux +qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants, +déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses +affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur +rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à +celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui +est un morceau de roi! + +Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais, +fidèle à son serment, il le laissait au repos. + +Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup +partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un +«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut +être considéré comme un coup de maître dans les annales +cynégétiques. + +Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus +que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars, +indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du +Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près. + +«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très +bien, mais se promener sans but... + +Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir, +c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de +l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est +de leur dire un dernier adieu! + +Ah! une idée!» + +C'était Lina qui parlait ainsi. + +«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito +en secouant la tête. + +--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, +quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but +que tu regrettes qu'elle n'ait pas! + +--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en +suis sûre, répondit la jeune mulâtresse. + +--Quelle est ton idée? demanda Minha. + +--Vous voyez bien cette liane?» + +Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos», +enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, +légères comme des plumes, se referment au moindre bruit. + +«Eh bien? dit Benito. + +--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette +liane jusqu'à son extrémité!... + +--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre +cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis, +rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien, +passer quand même... + +--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha. +Lina est un peu folle! + +--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle, +pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve! + +--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha. +Suivons la liane! + +--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel. + +--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne +parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha +t'attendait au bout! + +Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis! + +Suivons la liane!» + +Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances! + +Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient +à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela +près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du +labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus +profondément. + +C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces +cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur +mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur +n'était pas engagé dans l'affaire. + +Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité, +tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici +sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque +châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces +palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été +justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail +mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus, +capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont +on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil; +c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le +caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin, +élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives +de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à +fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies +blanchâtres. + +Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse +bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le +retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites. + +«Là ! là ! disait Lina, je l'aperçois! + +--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une +liane d'une autre espèce! + +--Mais non! Lina a raison, disait Benito. + +--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là , +discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles +personne ne voulait céder. + +Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les +arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en +relever la véritable direction. + +Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de +touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des +bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées +à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des +«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les +pattes d'un jeune chat! + +Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle +difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des +heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses, +des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de +bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches, +sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui +était grenadille, brindille, vigne folle et sarments! + +Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme +on reprenait la promenade un instant interrompue! + +Depuis une heure déjà , jeunes gens et jeunes filles allaient +ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre +leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne +cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les +singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le +chemin. + +Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une +trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une +haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se +déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait +la roche. + +Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là , dans cet air plus libre, +qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des +tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de +Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa +civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones +torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du +cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une +extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans +la forêt. + +«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel. + +--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint +le bout de la liane! + +--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de +songer au retour! + +--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina. + +--Toujours! toujours!» ajouta Benito. + +Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt, +qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus +facilement. + +En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers +le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre, +puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de +remonter ensuite. + +Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit +affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de +lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de +branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux +filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à +l'autre. + +Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier +vacillant de cette passerelle végétale. + +Manoel voulut retenir la jeune fille. + +«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui +plaît, mais nous l'attendrons ici! + +Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez +pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous +découvrirons son extrémité!» + +Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment +derrière Benito. + +«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il +faut bien les suivre!» + +Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus +du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le +dôme des grands arbres. + +Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant +l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous +s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison. + +«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la +jeune fille. + +--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer +qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu +dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes +secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel. + +--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher +qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de +le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux +jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place. +Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer +vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté. + +Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux! + +Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane, +souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant, +et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore +dans les dernières convulsions de l'agonie. + +Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son +couteau de chasse il avait tranché le cipo. + +Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui +donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop +tard. + +«Le pauvre homme! murmurait Minha. + +--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire +encore! Son coeur bat! Il faut le sauver! + +--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était +temps d'arriver!» + +Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez +mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert. + +À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un +bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de +tortue, se rattachait par une fibre. + +«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce +qui a pu le pousser à cela!» + +Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le +pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux, +si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre. + +«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito. + +--Un ex-pendu, à ce que je vois! + +--Mais, votre nom?... + +--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la +main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si +j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous +accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un +barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!... + +--Et comment avez-vous pu songer?... + +--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant +Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si +les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays +à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas +fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!» + +Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure +qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai. +C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du +Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les +Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens, +Indiennes, qui les apprécient fort. + +Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas +mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un +instant perdu la tête... et on sait le reste. + +«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la +fazenda d'Iquitos. + +--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez +dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre! + +--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre +promenade! dit Lina. + +--Je le crois bien! répondit la jeune fille. + +--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous +finirions par trouver un homme au bout de notre cipo! + +--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!» +répondit Fragoso. + +Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui +s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée +qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le +chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à +n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste +besogne! + + + +CHAPITRE HUITIÈME +LA JANGADA + +Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers +revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les +arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève. + +Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les +Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui +est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction +maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants +ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des +bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et +pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces +énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une +scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main +adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle. + +Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans +le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder +autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été +symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait +encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. +C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que +l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment +serait venu de la conduire à destination. + +Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense +cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier +phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_. + +Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande +artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, +l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au +sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des +territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont +soumis à des climats très différents. + +L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis +le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de +l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles +sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes +conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours. + +De là , deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies +tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en +septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au +contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents +de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux +qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette +alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son +maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en +octobre. + +C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce +phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la +jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du +fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de +l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le +minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au +fazender toute facilité pour agir. + +La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les +troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de +leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En +effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la +densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de +l'eau. + +Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs +juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils +furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la +solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient +l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre. +Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier, +très abondant sur les rives du fleuve, est universellement +employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, +se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un +article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde. + +Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer +les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la +jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il +y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans +peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait +mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de +soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout +entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone. + +Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis +sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent +terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, +fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce +brave Fragoso. + +Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle +situation à la fazenda. + +Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le +barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait +offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, +lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et +arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, +et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre +utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très +intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux +mains», c'est-à -dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire +bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties +joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous. + +Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir +contracté la plus grosse dette. + +«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il +sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment, +c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas +toujours un pauvre diable de barbier au bout! + +--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et +je vous assure que vous ne me devez rien! + +--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la +prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma +reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma +vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par +nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de +mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de +pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, +et vous aurez beau dire...» + +La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au +fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse +d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point +insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très +franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas +d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la +vieille Cybèle et de biens d'autres. + +Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut +décidé que son installation serait aussi complète et aussi +confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs +mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune +fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui +devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il +fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le +pilote auquel serait confiée la direction de la jangada. + +Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service +du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des +tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui +l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il +n'imprimait pas la direction. De là , ces cent soixante bras +nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à +maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives. + +Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à +l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir +cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres +devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina +et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à +Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la +moins confortablement disposée. + +Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches +imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait +les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres +latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le +devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle +commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie +antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de +sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, +qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à +l'intérieur une température moyenne. + +Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les +plans de Joam Garral, Minha intervint. + +«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par +tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre +fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma +mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la +fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu +n'as pas quitté Iquitos! + +--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce +triste sourire qui lui revenait quelquefois. + +--Ce sera charmant! + +--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille! + +--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut +pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le +nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années +d'absence! + +--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si +nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton +mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!» + +À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre +volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin +d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et +de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les +choses. + +Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda +trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les +renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de +l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes, +étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier +d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans +la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la +collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes +présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la +planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient +sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures, +faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis», +qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des +plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne. +Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement +tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs +moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie +roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres. +Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers, +matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et +fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de +l'Amazone. + +Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis +riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus +précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi +de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, +qui parlent sans rien dire! + +En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et +c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût +pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau +bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle +descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait +pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à +elle. + +Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins +les yeux au dehors qu'au dedans. + +En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût +et d'imagination. + +La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement +jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis +d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, +que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies +sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus +n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante! +Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de +pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments +enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur +les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait +suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la +fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces +parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle +s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les +saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort +et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus +rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un +énorme buisson en fleur. + +Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur, +l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la +jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours +fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne. + +En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina +furent contentes, il est inutile d'y insister. + +«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des +arbres sur la jangada! + +Oh! des arbres! répondit Minha. + +--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre +sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils +prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de +climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement +sous le même parallèle! + +--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie +pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles +et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs +bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour +aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique? +Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un +jardin flottant? + +--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne +doutait de rien. + +--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses +oiseaux, ses singes!... + +--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito. + +--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel. + +--Et même ses anthropophages! + +--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant +l'alerte barbier remonter la berge. + +--Chercher la forêt! répondit Fragoso. + +--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a +offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle +en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai +qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +LE SOIR DU 5 JUIN + +Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral +s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui +comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les +provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées. + +Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet +arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont +les habitants des contrées intertropicales font leur principale +nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient +par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique +dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique +du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut +préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on +réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes +façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des +indigènes. + +Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de +cette utile production, qui était réservée à l'alimentation +générale. + +Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de +moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles +consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons +«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on +comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques +Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas-- +et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les +forêts riveraines de l'Amazone. + +Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation +quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler +écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin, +d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois +comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des +esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités +considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à +prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de +bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou +petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si +grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits +du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et +des serviteurs. + +Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être +pratiquées d'une façon régulière. + +Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce +que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du +Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que +distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil, +sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de +l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du +bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du +«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la +couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée +d'eau, donne un breuvage excellent. + +Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin +violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les +Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en +trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui +seraient vides, sans doute, en arrivant au Para. + +Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à +Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques +centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, +rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique +du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines +dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une +eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju +national. + +Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se +contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de +l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, +c'est-à -dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé +de toute l'Amérique centrale. + +Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation +principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout +formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs +serviteurs personnels. + +Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les +baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce +personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la +fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer +sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, +il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à +la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, +il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du +Haut-Amazone. + +Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets, +sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était +supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à +travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs +suspendus à l'intérieur. Là , ces indigènes, parmi lesquels on +comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et +enfants, seraient logés comme ils le sont à terre. + +Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs +ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils +étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une +seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, +accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu +s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui +convenait mieux à la vie des noirs. + +Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les +marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps +que le produit de ses forêts. + +Là , dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la +riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle +eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire. + +En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la +partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de +ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada +emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette +smilacée qui forme une branche importante du commerce +d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus +en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se +montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la +récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de +«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; +sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, +ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et +une certaine quantité de bois précieux complétaient cette +cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du +Para. + +Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs +embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre +de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand +nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines +de l'Amazone? + +C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont +point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait +sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des +rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches +se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu +le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des +échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, +de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais +ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par +groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga +était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces +coureurs de bois. + +En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des +villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert +que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se +colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait +donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir. + +Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que +de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui +achevaient de lui donner un très pittoresque aspect. + +À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à +l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En +effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire +usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune +action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été +manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen +de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, +qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait +sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle +pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait +de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, +deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient +de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se +bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du +courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques +qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa +place était et devait être à l'avant. + +Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine +--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre +personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre +Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos. + +Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû +saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un +vieux prêtre qu'elle vénérait. + +Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme +de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être +charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les +représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des +vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands +missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu +des régions les plus sauvages du monde. + +Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la +Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait +de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui +qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis +recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les +avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux +aussi, la bénédiction nuptiale. + +L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son +laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. +Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus +jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses +jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux +serviteurs de Dieu. + +Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de +descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne? +On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et, +arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce +jeune couple, Minha et Manoel. + +Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait +s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui +faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel +soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre +confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi +bien logé dans son modeste presbytère. + +Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il +lui fallait aussi la chapelle. + +La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada, +et un petit clocher la surmontait. + +Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le +personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam +Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le +padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre +église d'Iquitos. + +Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout +le cours de l'Amazone. Il était là , sur la grève attendant que le +fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et +observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. + +Tout était prêt à la date du 5 juin. + +Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans, +très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à +boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à +plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de +bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir. + +Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y +voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, +tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi +ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de +cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue. + +La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis +plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve +s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le +maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève +de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de +bois. + +Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur +possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de +l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque +émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause +inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour +déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail +eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se +serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se +retrouver dans des conditions identiques. + +Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada +étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une +centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte +d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, +Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et +quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. + +Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il +descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points +de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de +les atteindre. + +«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous +emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel +devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!» + +Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une +nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures +nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, +était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne +pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à +flotter. + +Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des +environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était +venue assister à cet intéressant spectacle. + +On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans +cette foule impressionnée. + +Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur +à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève +disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide. + +Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme +charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle +ne fût entièrement soulevée et détachée du fond. + +Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers +craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait +peu à peu les troncs de leur lit de sable. + +Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada +flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du +fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement +se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la +bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les +destinées sont entre les mains de Dieu! + + + +CHAPITRE DIXIÈME +D'IQUITOS À PEVAS + +Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs +adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à +la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses +passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--, +et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, +de sa maison. + +Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à +l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes, +se tinrent à leur poste de manoeuvre. + +Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération +du démarrage. + +Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes +s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne +tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle +laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta. + +Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit +cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait +l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de +l'avenir. + +Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du +soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui +viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là , +après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento. +Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût +ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée; +mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui +eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer +aux bénéfices d'un pareil moteur. + +Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai +dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne +peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre +Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand +cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre +par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont +l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée. + +Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau +moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par +vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore +à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on +l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres. + +Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait +naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la +vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en +tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, +les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds +qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement +perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se +diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq +kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. + +La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, +d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots +d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une +flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant +d'obstacles à une rapide navigation. + +L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière +une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées +roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan +très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon. + +La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les +nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine +depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa. + +Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en +puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de +cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient +simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans +l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir. + +Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de +mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait +des apprêts du déjeuner. + +Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en +compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille +s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de +l'habitation. + +«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable +manière de voyager? + +--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est +véritablement voyager avec tout son chez soi! + +--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des +centaines de milles! + +--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris +passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous +sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du +fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la +dérive? Seulement... + +--Seulement?... répéta le padre Passanha. + +--Cette île-là , padre, c'est nous qui l'avons faite de nos +propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les +îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière! + +--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous +de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas +de te gronder devant Manoel. + +--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il +faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est +beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses +défauts. + +--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la +permission pour vous rappeler... + +--Quoi donc? + +--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, +et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui +concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très +imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada +dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom! + +--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille. + +--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait +retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées +toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, +eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les +numérotent... + +--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes! +répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système +numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre, +l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième +avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha? + +--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la +jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, +les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se +développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs +feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les +entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine +se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques +viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques +monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles +qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la +nôtre! + +--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit +observer le padre Passanha. + +--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de +sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on +entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de +l'habitation. + +La jeune fille s'en alla, courant et souriant. + +«Vous aurez là , Manoel, une aimable compagne! dit le padre +Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va +s'enfuir avec vous, mon ami! + +--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le +padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il +est encore temps! Elle nous resterait! + +--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi, +l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!» + +Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste, +promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens +eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos. + +Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, +Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios +Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la +droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la +lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa +paisiblement à la surface de l'Amazone. + +Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de +Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à +quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est +maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose +d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de +plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait +peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont +quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou +trois ubas à demi échouées sur ses rives. + +Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la +rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires +inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher +à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi +par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le +fil du courant. + +Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée +île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le +nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par +une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir +arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones. + +Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le +travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en +deux bras avant de tomber dans l'Amazone. + +Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, +allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il +compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale +verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des +mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du +Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une +certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du +Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de +l'Amazone. + +Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils +avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure +flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le +lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes +rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. +Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord. + +On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; +mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le +fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des +témoignages qui manquent encore aujourd'hui. + +Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur +une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui +dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des +bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges +feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine. + +Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait +l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du +fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne +s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement +vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la +dame-jeanne. + +Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces +nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du +cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le +fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était +d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large +pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou +trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito +signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus +que d'incertains vestiges. + +Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada +alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans +que sa charpente subît le moindre attouchement suspect. + +Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam +Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le +côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa +chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne +disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà +l'importance d'un véritable mémoire. + +Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la +direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un +groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir, +soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc +de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était +pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer +au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient +avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, +les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient +même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient +figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito +les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y +opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il +s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou +blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour +Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point +comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant: +c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler, +oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur +les divers marchés du bassin de l'Amazone. + +Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de +l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle +s'amarra à la rive. + +Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito +débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux +chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite +bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de +perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse +excursion. + +À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante +habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec +les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants +en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de +salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le +Bas-Amazone, et leur magasin était vide. + +La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce +petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après +avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses +embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la +droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles. + +Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front, +portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, +des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils +étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent +point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication +avec la jangada. + + + +CHAPITRE ONZIÈME +DE PEVAS À LA FRONTIÈRE + +Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne +présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long +train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. +Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer +latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent +d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à +laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la +jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés. + +Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit +aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par +les produits de la pêche. + +En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des +«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et +certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au +ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On +recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de +petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont +bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment +aventuré dans leurs parages. + +Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien +d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les +fleuves, pendant des heures entières. + +C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze +pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont +la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne +cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux +dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur +queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à +l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de +jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant +d'arcs-en-ciel. + +Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains +hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande +île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au +village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de +l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de +l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique +avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait +escale à la hauteur de la Mission de Cocha. + +C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux +flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail +d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une +figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,-- +dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent +par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent +avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le +bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts +amazoniennes, allaient à peu près nus. + +La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, +qui voulut rendre visite au padre Passanha. + +Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit +même de s'asseoir à la table de la famille. + +Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à +la cuisinière indienne. + +Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le +plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de +farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de +tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de +vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid +saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, +réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le +retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce +propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à +un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc +l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques +présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la +Mission. + +Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du +fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus +nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait +aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre +les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes +fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la +jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors +la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez +difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de +Nuestra-Senora-de-Loreto. + +Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur +la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du +Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une +vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement +accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et +d'argile. + +C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires +jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au +nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux +épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table +chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de +bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On +n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de +l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante +sous la main de grands chefs. + +À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou +trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, +du poisson salé et de la salsepareille. + +Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques +ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les +marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un +travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. +Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec +Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien +faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser +quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères. + +Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et +ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres. + +«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les +rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de +Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là , chère +Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la +patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, +l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou +plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici +méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères +gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de +soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge! + +--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à +quoi servent les moustiques? + +--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je +serais très embarrassé pour vous donner une meilleure +explication!» + +Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop +vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito +revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un +millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le +cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils. + +«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces +maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada +deviendra absolument inhabitable! + +Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà +trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer +la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le +fil du courant. + +À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, +entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors +sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de +l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, +pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long +de la grande île de Jahuma. + +Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait +une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les +zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La +lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et +remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces +basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les +étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine +du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à +l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille +milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de +l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. + +Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, +se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les +reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt +ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en +ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait +épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces +«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime +tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau +sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. +Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits +des tropiques!» + +Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» +qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte +de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord +parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; +«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le +cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs +congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui +reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont +la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs. + +Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans +l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait +voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. +La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un +campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au +bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà +plus la force d'en soulever l'étamine. + +À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus +_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois +tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur +tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus +précipités de la petite cloche. + +Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était +restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais +du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam +Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes +gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher. + +«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la +jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau +américain ne se lassait jamais. + +--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en +comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons, +maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a +des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si +merveilleuses descriptions! + +--Un peu fabuleuses! répliqua Benito. + +--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal +de notre Amazone! + +--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler +qu'il a ses légendes! + +--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha. + +--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne +sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je +ne les connais pas! + +--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de +Bélem? répondit en riant la jeune fille. + +--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien! +répondit Manoel. + +--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait +plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, +nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les +eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent +s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque! + +--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal? +demanda Manoel. + +--Hélas non! répondit Lina. + +--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso. + +--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et +redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux +du fleuve les imprudents qui la contemplent? + +--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina. +On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle +disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle! + +--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu +l'apercevras, viens me prévenir. + +--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve? +Jamais, monsieur Benito! + +--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha. + +--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors +Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina. + +--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le +tronc de Manao? + +--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il +paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de +«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le +Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au +Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient +dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte, +rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et +retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un +jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux +s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre +jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le +remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les +amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé! + +--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse. + +--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit +Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de +route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu! + +--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina. + +--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons +dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu +passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire! + +--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille. + +--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre +fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent +bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car +elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais! + +--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les +histoires qui font pleurer! + +--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito. + +--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant! + +--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel. + +--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont +illustré ces rives au XVIIIe siècle. + +--Nous vous écoutons, dit Minha. + +--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux +savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour +mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un +astronome fort distingué nommé Godin des Odonais. + +«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le +Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, +son beau-père et son beau-frère. + +«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là +commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car +en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. + +«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de +l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une +fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille; +mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du +gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre +à madame des Odonais et aux siens. + +«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette +autorisation pût être accordée. + +«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de +remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais, +au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il +ne put mettre son projet à exécution. + +«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame +des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant +l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin +qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même +temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du +Haut-Amazone. + +«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez +bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers +d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit. + +--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais +fait comme elle! + +--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au +sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin +français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière +brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte. + +«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des +affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les +difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les +fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des +quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart +disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui +fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en +voulant porter secours au médecin français. + +«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en +dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à +terre, et là , à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est +réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin +offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu +quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend +plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus. + +«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent +inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut +rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la +route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables! + +«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à +un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de +quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts! + +Oh! la malheureuse femme! dit Lina. + +Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se +trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! +Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La +mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres +mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari! + +«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du +Bobonasa! Là , elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la +conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte! + +«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa +route étaient semées de tombes! + +«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a +quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone, +comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son +mari, après dix-neuf années de séparation! + +--Pauvre femme! dit la jeune fille. + +--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le +pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici +devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière! + +--La frontière!» répondit Joam. + +Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il +regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le +courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour +chasser un souvenir. + +«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement +involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et +son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir +jusqu'au bout. + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +FRAGOSO À L'OUVRAGE + +«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue +espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil» +pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De +là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du +Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se +rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure, +l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il +s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil» +lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît +comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil +tropical. + +Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du +XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote +Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y +établirent partiellement, il est resté portugais, et possède +toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. +C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique +méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don +Pedro. + +«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien +qu'il rencontrait au Havre. + +C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit +simplement l'Indien. + +La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le +plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens +firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils +défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier +rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation. + +Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire +Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de +don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal. + +Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire +et le Pérou, son voisin. + +La chose n'était pas facile. + +Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le +Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à -dire +huit degrés plus à l'ouest. + +Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher +l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait +au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de +meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier +l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir +un poste. + +Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des +deux pays passe par le milieu de cette île. + +Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi +qu'il a été dit. + +Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des +Amazones. + +Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant +Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive +gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui +dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive +droite. + +Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de +donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc +s'effectuer que le 27, dans la matinée. + +Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à +Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient +manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la +bourgade. + +On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous +Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, +ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de +l'Amazone et de ses petits affluents. + +Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques +années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est +une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée +que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui +est le véritable commandant de la place. + +Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont +taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet +endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La +demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en +équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent +pas de là au pied d'un grand arbre. + +Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les +villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, +si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne +s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa +sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là +pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à +l'ordre. + +Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, +au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus +et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là , sur une falaise +de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons +recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour +d'une place centrale. + +Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga +sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez +largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet +endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre +de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la +fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un +certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques +du Haut-Amazone. + +Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une +station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide +développement. Là , en effet, devront s'arrêter les vapeurs +brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui +le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des +passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou +américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un +mouvement commercial des plus considérables. + +Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien +évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à +Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de +l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette +espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux +de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une +vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, +que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne. + +Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se +prépara à débarquer, afin de visiter la ville. + +Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une +cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et +de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de +possession. + +On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix +à cette visite. + +Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait +déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, +elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol +brésilien. + +Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam +Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici: + +«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à +la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si +hospitalièrement, je vous dois... + +--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam +Garral. Donc, n'insistez pas... + +--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure +de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord +de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais +nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute +probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane... + +--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre +reconnaissance, dit Joam Garral. + +--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que +je lui dois, pas plus qu'à vous. + +--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos +adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga? + +--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de +vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du +moins, reprendre mon ancien métier. + +--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me +demander, mon ami? + +--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce +que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se +rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas +mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le +savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu +coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur +Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du +Haut-Amazone. + +--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour +les indigènes... + +--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes +surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée +très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque +chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, +ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis +dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,-- +c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort +agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera +formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un +mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de +mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,-- +c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de +Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et +mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait +pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les +Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos +élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà +pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à +ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, +j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à +Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, +si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me +rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise +dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, +croyez-le bien! + +--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais +faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous +en repartirons demain dès l'aube. + +--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de +prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque! + +--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis +pleuvoir dans votre poche! + +Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à +verse sur votre dévoué serviteur!» + +Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement. + +Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La +jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le +débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état, +taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête +du plateau. + +Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un +pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de +l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà +et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis +que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs +femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres +produits de ce mélange de race. + +Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au +contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à +bord de la jangada. + +Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut +pris pour onze heures. + +En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse, +accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du +poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour +l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la +fois chef de la douane et chef militaire. + +Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller +chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était +refusé à le suivre. + +Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au +lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant +à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la +berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de +Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des +soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses +habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser +quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes +moitiés. + +Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et +épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le +meilleur accueil. + +Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux +ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. + +Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé, +reconnu, entouré. + +Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston, +pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants, +à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de +parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du +public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso +avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses +doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui +servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle +grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont +les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, +eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui +suit son maître!» + +Tous les indigènes étaient là , hommes, femmes, vieillards, +enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous +leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable +opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur +débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse +humeur. + +Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans +qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils +soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même +aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de +plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part +de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même +crédulité que chez les badauds du monde civilisé. + +Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était +allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de +la place, sorte de boutique servant de cabaret. + +Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là , +pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt +reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et +en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié +liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans +un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce +bassin de l'Amazone. + +Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins +d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau +du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute, +puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes +chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur +qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne +et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero! + +Et les encouragements de l'artiste à la foule! + +«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne +vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont +les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles +d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et +vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!» + +Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de +graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela +emplâtrait comme du ciment. + +Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces +monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous +les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, +cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y +trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni +chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient +point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les +chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! +Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs +naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines +parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de +l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient +envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple +et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné +devant son rival d'outremer! + +Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre +laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--, +de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec +une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se +ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle +incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de +Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de +l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces +indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive +gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui +habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans +les villages du Javary. + +Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la +place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains +de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient +sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient. + +Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur +n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi +dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et +d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de +fer. + +Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces +opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de +liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un +événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre +Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du +Haut-Amazone! + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +TORRÈS + +À cinq heures du soir, Fragoso était encore là , n'en pouvant plus, +et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit +pour satisfaire la foule des expectants. + +En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute +cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge. + +Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso +attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, +l'examen le satisfit, car il entra dans la loja. + +C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un +assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments +de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux +n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu +longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur. + +«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule +de Fragoso. + +Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés +en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes. + +«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle +rebelle d'une tête mayorunasse. + +Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos +services. + +Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir +«terminé madame»! + +Et ce fut fait en deux coups de fer. + +Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante, +cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune +réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi +reculé. + +Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon +l'habitude de ses collègues: + +«Que désire monsieur? demanda-t-il. + +Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger. + +À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans +l'épaisse chevelure de son client. + +Et aussitôt les ciseaux de faire leur office. + +«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer +sans grande abondance de paroles. + +Je viens des environs d'Iquitos. + +--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu +l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre +nom? + +--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.» + +Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière +mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment, +comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son +opération, puis, enfin: + +«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous +reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus +quelque part? + +--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès. + +--Je me trompe alors!» répondit Fragoso. + +Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après, +Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait +interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il. + +--D'Iquitos à Tabatinga? + +--Oui. + +--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un +digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille. + +--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela, +et si votre fazender voulait me prendre... + +--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve? + +--Précisément. + +--Jusqu'au Para? + +--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire. + +--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il +vous rendrait volontiers ce service. + +--Vous le pensez? + +--Je dirais même que j'en suis sûr. + +--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda +nonchalamment Torrès. + +Joam Garral», répondit Fragoso. + +Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu +cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser +tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause. +«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me +donner passage? + +--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce +qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas +de le faire pour vous, un compatriote! + +--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada? + +--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec +toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure +--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui +font partie du personnel de la fazenda. + +--Il est riche, ce fazender? + +--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois +flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte +constituent toute une fortune! + +--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière +brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès. + +--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le +fiancé de mademoiselle Minha. + +--Ah! il a une fille? dit Torrès. + +--Une charmante fille. + +--Et elle va se marier?... + +--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin +militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous +serons arrivés au terme du voyage. + +--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait +appeler un voyage de fiançailles! + +--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit +Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur +le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la +première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré +à la ferme du Vieux Magalhaës. + +--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est +accompagnée de quelques serviteurs? + +--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis +cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle +Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune +maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et +des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les +lianes...» + +Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute, +et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si +Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client. + +«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier. + +--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent +sur la frontière, il ne peut être question de cela! + +--Cependant, répondit Torrès, je voudrais... + +--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada. + +--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam +Garral de me permettre... + +--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous +l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être +utile en cette circonstance.» + +En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, +après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de +voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions. + +Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux +jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! +s'écria-t-il. + +Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris. + +--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils +m'ont tiré d'un assez grand embarras! + +--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez. + +--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais +pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux +jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me +remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il. + +--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne +mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques +difficultés avec un guariba?... + +--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai +continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière +en même temps que vous! + +--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point +oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon +père? + +--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès. + +--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela +vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos +fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant +de journées de marche d'épargnées! + +--En effet, répondit Torrès. + +--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors +Fragoso. Il va jusqu'à Manao. + +--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la +jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se +fera un devoir de vous y donner passage. + +--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous +remercier d'avance!» + +Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait +l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait +attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y +avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de +cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint +de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne +voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger. + +«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous +suivre jusqu'au port. + +Venez!» répondit Benito. + +Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito +le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les +circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui +demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao. + +«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, +répondit Joam Garral. + +--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main +à son hôte, se retint comme malgré lui. + +--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous +pouvez donc vous installer à bord... + +--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma +personne et rien de plus. + +--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès +prenait possession d'une cabine près de celle du barbier. + +À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait +à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, +non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre +Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du +Haut-Amazone. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +EN DESCENDANT ENCORE + +Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient +larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve. + +Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce +Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, +avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser +soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait +encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que +la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam +Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes +le service qu'il allait lui rendre. + +En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment +d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette +époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore +le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens +de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un +service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était +réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait +dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance +inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada. + +Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait +rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait +se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui +était libre de prendre part à la vie commune si cela lui +convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur +insociable. + +Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne +cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il +se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui +adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse. + +S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, +c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette +idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le +questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur +les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne +le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, +lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il +restait dans sa cabine. + +Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam +Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la +conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé. + +Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque +groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce +tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du +sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît +enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure +environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles +au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même +nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps +la propriété. + +Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler +dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui +se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de +telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. +«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner +ce genre de navigation, c'est-à -dire naviguer de confiance. + +Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles +Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont +pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, +le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de +Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures. + +Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et +rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à +l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la +capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que +n'en fit la cuisinière de la jangada. + +C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque +peu à un grand terre-neuve. + +«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont +de la jangada. + +--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection +d'un muséum! ajouta Manoel. + +--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? +demanda Minha. + +--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là +pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là , et +il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur +le flanc!» + +Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins +grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, +dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues +pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui +peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, +que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il +faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que +le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre +lui-même périt dans cette étreinte». + +Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de +San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses +îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées +d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom +Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, +elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou +petits affluents aux eaux noires. + +La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il +appartient en propre à un certain nombre de tributaires de +l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer +combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la +distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du +fleuve. + +«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, +dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à +le faire d'une manière satisfaisante. + +--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet +d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe +mordorée qui affleurait la jangada. + +--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme +vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant +plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia +qui domine dans toute cette coloration. + +--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants +ne sont pas d'accord! + +--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux +caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car +ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de +préférence pour s'y ébattre. + +--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces +animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé +de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces +eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à +ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches +de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à +l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y +a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à +boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont +sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de +cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans +inconvénient.» + +L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu +avantageusement remplacer les eaux de table si employées en +Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de +l'office. + +Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada +était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par +milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des +écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très +suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens +dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient +arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces +objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces +Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus +du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et +sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le +pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui +sont devenues très habiles dans cette fabrication? + +San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins +de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. +Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être +qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, +et reprise par des missionnaires jésuites. + +Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom +signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare +coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux +planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur +façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme +toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur +forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne +déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets. + +Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. +Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun +désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas +connaître, cependant. + +Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer +qu'il n'était pas curieux. + +Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la +cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent +accueil des principales autorités de la ville, le commandant de +place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient +aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune +négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour +leur compte, soit à Manao, soit à Bélem. + +La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur +un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. +Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce +qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la +modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait +que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de +Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les +plus catholiques du monde. + +Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de +dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam +Garral avec les égards dus à leur rang. + +Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il +raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, +en homme qui paraissait connaître le pays. + +Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de +demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y +trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat +de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de +la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de +questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même +assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque +étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout +particulièrement les questions assez singulières que posait +Torrès. + +Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les +autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il +chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon +toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans +sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août. + +Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le +soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à +descendre le cours du fleuve. + +À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce +tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, +puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un +affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, +en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents. + +Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du +Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, +et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents +mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos. + +Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, +Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes +couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande +ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +EN DESCENDANT TOUJOURS + +On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la +veille, promettait quelques prochains orages. De grandes +chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes +le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros +voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles +Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion +instinctive. C'étaient là , en effet, de ces horribles vampires qui +sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui +s'est imprudemment endormi dans les campines. + +«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. +Elles me font horreur! + +--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune +fille. N'est-il pas vrai, Manoel? + +--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces +vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner +aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et +principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils +continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable +fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite +des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs +heures, qui ne se sont plus réveillés! + +--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit +Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit! + +--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous +veillerons sur leur sommeil! + +--Silence! dit Benito. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel. + +--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit +Benito en montrant la rive droite. + +--En effet, répondit Yaquita. + +--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des +galets qui roulent sur la plage des îles! + +--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du +jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et +les petites tortues fraîches!» + +Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par +d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la +ponte attirait sur les îles. + +C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir +l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs. + +L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec +l'aube. + +À ce moment déjà , la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve +pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies +par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures +une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde +de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait +plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient +avec leurs carapaces, de manière à le tasser. + +C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone +et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent +l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs +au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une +appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à +l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même +temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines +grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont +le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné +le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est +fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux +libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font +ripaille des restes de ces amphibies. + +Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce +extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est +de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à -dire que l'on retourne +sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve +vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les +parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde +assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre +ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair +fraîche de ces animaux. + +On procède autrement avec les petites tortues qui viennent +d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur +écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les +mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. +Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables. + +Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse +des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du +Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à -dire +du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits +de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque +année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais +les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, +et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs +sous le sable des grèves. + +Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement +les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de +l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri +pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une +pataque[11] brésilienne. + +Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens +prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des +grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire +que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre. + +Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient +la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été +déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent +quatre-vingt-dix. Ceux-là , il n'était pas question de les +extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois +auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur +emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites +tortues couraient sur la grève. + +Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de +ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour +l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et +le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en +restait plus guère. + +Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg +situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les +bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont +existé. + +Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de +San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis +l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de +largeur. + +Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. +En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent +d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les +Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce +qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses +tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité +de leurs tatouages. + +L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de +Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de +cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante +lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six +pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux +dans l'ouest de l'Amérique. + +Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par +des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà +l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche +de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande +longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais, +pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille +Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces +heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses +observations, et les langues ne chômaient pas. + +Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre +une part plus active à la conversation. Les particularités de ses +divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de +nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup +vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le +plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il +faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha. +Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel, +n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir +intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès +une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher. + +Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche +du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel +cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest, +après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas. + +En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect +véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais +encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote +pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à +l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant +son imperturbable direction. + +Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal +naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de +l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau +principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais, +si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante +pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada +aurait eu quelque peine à passer. + +Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après +avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest, +jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, +après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de +soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de +ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit +son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite +ville de Fonteboa. + +En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui +donna quelque repos à l'équipe. + +Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, +n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, +pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est +probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence +nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour +lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, +couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de +Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier +d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent +de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À +cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides +chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de +lamantins. + +Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils +assister à une très intéressante expédition de ce genre. + +Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les +eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait +six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux +museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. + +Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces +points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de +Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des +souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient +avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration. + +Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du +rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la +fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la +surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois. + +Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé +d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--, +se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres +pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de +respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, +et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou +moins restreint. + +En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points +noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de +vapeurs s'élancèrent bruyamment. + +Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; +l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la +hauteur de sa vertèbre caudale. + +Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à +se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde +le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à +la grève, au pied du village. + +Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à +peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces +pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les +eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le +temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept +pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et +quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de +l'Afrique! + +Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En +effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à +celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois +pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, +lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une +alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une +capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce +tende à sa complète destruction. + +Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile +pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre +arrobes espagnols, équivalant à un quintal. + +Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et +se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument +désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du +plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros +cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. + +Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de +gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer +jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à +travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de +sous-affluents. + +«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il +conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes +guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire +que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de +tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui +accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les +Juruas, ont une grande réputation de vaillance.» + +La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone +présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir +quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands +affluents, courait presque parallèlement au fleuve. + +Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des +lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile +l'hydrographie de cette contrée. + +Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son +expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le +voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du +grand fleuve. + +En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, +après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada +put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il +était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour +reprendre la route de l'Amazone. + +Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît +halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada +séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le +lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à +Ega. + +Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du +train de bois. + +La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée, +et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur +enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui +n'éclata pas à l'entrée du lac. + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +EGA + +Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les +deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada. + +Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à +terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de +sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les +accompagner pendant leur excursion. + +Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à +la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en +aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver. + +Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes +raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de +peu d'importance auprès de cette petite ville. + +Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où +résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une +cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à -dire +commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de +droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de +tout rang. + +Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, +habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs +n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait +ses frais. + +Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à +Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina +accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la +jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina. + +«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart. + +Mademoiselle Lina? répondit Fragoso. + +--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous +accompagner à Ega. + +--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je +vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami! + +--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage, +avant qu'il en eût manifesté l'intention. + +--Oui, et ce jour-là , s'il faut vous dire toute ma pensée, je +crains d'avoir fait une sottise! + +--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me +plaît guère, monsieur Fragoso. + +--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai +toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le +trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un +point: c'est que l'impression était loin d'être bonne! + +--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce +Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait +peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été! + +--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans +quelles circonstances?... Je ne retrouve pas! + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina! + +--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant +notre absence! + +--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester +tout une journée sans vous voir! + +--Je vous le demande! + +--C'est un ordre?... + +--C'est une prière! Je resterai. + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina? + +--Je vous remercie! + +--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit +Fragoso. Ça vaut bien cela!» + +Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques +instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et +voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se +fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci +s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à +tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour +n'en pas tenir compte. + +Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la +ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue +contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un +trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue +occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût +voilé de légers nuages. + +Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, +c'est-à -dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable +pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en +revenir rapidement, sans même courir des bordées. + +La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit +la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut +recommandé à Fragoso de faire bonne garde. + +Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. +Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne +Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville +en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la +domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève +plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les +embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites +goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de +l'Atlantique. + +Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles, +lorsqu'elles entrèrent dans Ega. + +«Ah! la grande ville! s'écria Minha. + +--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux +s'agrandissaient encore pour mieux voir. + +--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze +cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes +ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les +séparent! + +--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il +se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes +dans la province des Amazones et du Para! + +--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce +que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil! + +--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car +vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous +vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem! + +--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront +été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les +premières cités du Haut-Amazone. + +--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon +frère? Vous vous moquez?... + +--Non, Minha! je vous jure... + +--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien, +ma chère maîtresse, car cela est très beau!» + +Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou +blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou +de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites +en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets +peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers +en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une +caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une +cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos. + +Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un +joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, +qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et +au-delà , à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de +Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif +des vieux oliviers de sa grève. + +Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause +d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce +furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement +assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras +converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les +femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants +de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes, +passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui +est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris. + +«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans +leurs belles robes! + +Lina en deviendra folle! s'écria Benito. + +--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha, +ne seraient peut-être pas aussi ridicules! + +--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de +cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes +mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et +drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur +race! + +--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à +envier à personne!» + +Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les +rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur +la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui +étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans +un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit +sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada. + +Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de +tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une +dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant +dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu +désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville +qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa +promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les +sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse +Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé. + +Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu +au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. +On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé +aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers +le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du +soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la +jangada. + +Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart: + +«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui +demanda-t-elle. + +--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère +quitté sa cabine où il a lu et écrit. + +--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger, +comme je le craignais? + +--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est +promené sur l'avant de la jangada. + +--Et que faisait-il? + +--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter +avec attention, et marmottait je ne sais quels mots +incompréhensibles! + +--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le +croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux +papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur, +ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain! + +--Vous avez bien raison! + +--Veillons encore, monsieur Fragoso. + +--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le +lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au +pilote le signal du départ. + +À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, +l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un +instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches +dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque +golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes +de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours +que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son +confluent. + +Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, +après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus +facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs +d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc +ni échouage. + +Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de +hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des +pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir +les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme +les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du +Haut-Amazone. + +Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, +afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur +cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, +apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et +puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait +autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. + +Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, +maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de +sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que +renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier +nain dont on a enlevé la moelle. + +Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son +temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer +ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras +ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de +trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font +d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une +feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de +neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées +avec le «curare». + +Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent +les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée +et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de +fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, +qu'on y mélange. + +«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque +directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se +font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas +atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des +fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui +commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas +d'antidote!» + +Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations +hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. +Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres. + +À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière +les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre +flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant +deux ou trois minutes, et les Muras disparurent. + +Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur +répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là +fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher +de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait +volontiers. + +Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt +lieues de là , à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses +eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq +heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary. + +Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec +l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six +affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un +étroit furo les déverse dans la principale artère. + +Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté +sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre +l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, +la jangada s'amarra, afin de passer la nuit. + +La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de +maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs +d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect +de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de +l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, +ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de +profondeur pour communiquer avec l'Amazone. + +Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa +devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si +enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au +matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana. + +Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui +s'accomplissait avec une régularité presque méthodique. + +Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller +Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie +passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, +et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le +barbier. + +Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours +les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers +à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente +froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs, +qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et +qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait +les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre +patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel, +très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus, +malencontreusement embarqué sur la jangada. + +Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci: + +Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après +une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral. + +«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait +la pirogue. + +--Oui, répondit l'Indien. + +--Tu y seras?... + +--Dans huit jours. + +Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de +remettre une lettre à son adresse? + +--Volontiers. + +--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.» + +L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une +poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à +faire. + +Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation, +n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il +entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et +l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile +de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le +surprendre. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +UNE ATTAQUE + +Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque +scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de +s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès. + +«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada, +j'ai à te parler.» + +Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et +tout son visage s'assombrit. + +«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès? + +--Oui, Benito! + +--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel. + +--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en +pâlissant. + +--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un +pareil homme? dit vivement Benito. + +--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle +injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle +a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il +s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer +continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et +à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta +famille, qui est déjà la mienne! + +--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour +ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon +sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai +pas osé! + +--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son +ami. Tu n'as pas osé!... + +--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès, +n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur! +Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais +pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin +ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée +haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable! + +--Que dis-tu là , Benito? Aurais-tu des raisons de penser que +Torrès en veut à Joam Garral? + +--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un +pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa +physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon +père vient à passer à la portée de son regard! + +--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de +plus pour le chasser! + +--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune +homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger +mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le +répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de +m'expliquer à moi-même cette peur!» + +Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il +parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre? + +--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous +tenir sur nos gardes! + +--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous +serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est +donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours +débarrassés de sa présence! Jusque-là , ayons l'oeil sur lui! + +--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito. + +--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je +ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes +craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet +aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu! + +--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, +mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que +faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous +l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé +dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger +ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de +voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous +attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou +serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois +fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!... +Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! +pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur +notre jangada! + +--Calme-toi, Benito... je t'en prie! + +--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se +contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet +homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais +hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de +mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, +d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être +tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en +ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la +jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne +garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que +soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, +attendons encore!» + +L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la +conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, +mais il ne leur adressa pas la parole. + +Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de +l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes +les fois qu'il ne se sentait pas observé. + +Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de +Torrès devenait sinistre en regardant son père! + +Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse +même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié +à l'autre? + +La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, +maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par +Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas +sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne +le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être. + +Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de +le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en +éveil. + +Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos +Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu +de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des +Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq +heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos. + +Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui +du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le +nom scientifique est «siphonia elastica». + +On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de +ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de +seringueiras soit encore très considérables sur les bords du +Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. + +Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le +caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les +mois de mai, juin et juillet. + +Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du +fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre +pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la +récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne. + +Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient +attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre +heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut +aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé +au pied de l'arbre. + +Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules +résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu +de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois +qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa +coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie. +Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de +la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et +prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la +fabrication est achevée. + +Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute +la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont +élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était +suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits. + +Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les +bouches du Purus. + +C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et +il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, +même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et +mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir +coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers +«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se +jette dans l'Amazone[12]. + +En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une +grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et, +en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à +deux lieues au moins. + +Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui, +le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y +passer la nuit. + +Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette +rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque +perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait +succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de +théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe. + +Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant +l'habitation. + +Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme +s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par +l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la +famille, était enfin rentré dans sa cabine. + +Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à +leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le +courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne. + +Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air +indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada +en attendant l'heure du repos. + +Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit: + +«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu +pas?... On dirait vraiment... + +On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y +avoir des caïmans endormis sur la grève voisine! + +--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se +trahissent ainsi! + +--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux +assez redoutables.» + +Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à +s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément +pour passer la nuit. Là , blottis à l'orifice de trous dans +lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte +et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils +n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour +l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour +tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que +l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies. + +C'est là , sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent +et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire +longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se +reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et +aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité +naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito, +ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre +en garde contre leurs attaques. + +Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant: + +«Caïmans! caïmans!» + +Manoel et Benito se redressent et regardent. + +Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient +parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux +fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et +aux noirs de revenir en arrière. + +À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé! + +Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter +directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord. + +Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans +la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et +les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases. + +Au moment de refermer la porte de la maison: + +«Et Minha? dit Manoel. + +Elle n'est pas là ! répondit Lina, qui venait de courir à la +chambre de sa maîtresse. + +--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère. + +Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle +est donc à l'avant de la jangada? dit Benito. + +--Minha!» cria Manoel. + +Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au +danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main. + +À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant +demi-tour, couraient sur eux. + +Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito, +arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit +avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc. + +Mais déjà le second était là , il se jetait en avant, et il n'y +avait plus moyen de l'éviter. + +En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam +Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait +sur lui, les mâchoires ouvertes. + +À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la +main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la +mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en +défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et, +volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve. + +«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné +l'avant de la jangada. + +Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée +dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée +par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha +fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas +à six pieds d'elle. + +Minha tomba. + +Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman! +Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles +volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée. + +Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter, +l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par +l'animal, le renversa à son tour. + +Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman +s'ouvrait pour la broyer!... + +Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un +couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé +par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement. + +Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le +choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux +devinrent rouges sur un large espace. + +«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller +sur le bord de la jangada. + +Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de +l'Amazone... Il était sain et sauf. + +Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui +revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient +Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle +répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse. + +Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à +l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut. + +Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet +aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre. + +Manoel interpella tout bas Benito. + +«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce +sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes +soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un +homme, tout en ne voulant pas sa mort!» + +Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès», +dit-il en lui tendant la main. + +L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre. + +«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au +terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans +quelques jours! Je vous dois... + +Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie +m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai +réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à +Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?» + +Joam Garral répondit par un signe affirmatif. + +En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi, +fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune +homme se contint, non sans un violent effort. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +LE DÃŽNER D'ARRIVÉE + +Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant +d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on +repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la +jangada devait avoir touché au port de Manao. + +La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur; +ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui +avaient risqué leur vie pour elle. + +Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers +le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée! + +«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en +lui souriant. + +--Et comment, mademoiselle Lina? + +--Oh! vous le savez bien! + +Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit +l'aimable garçon. + +Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la +fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps +que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple +resterait à Bélem près des jeunes mariés. + +«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais +jamais cru que le Para fût si loin!» + +Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation +au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question +d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur. + +«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès. + +Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était +échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue. + +Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus +que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non +plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, +c'est-à -dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour +descendre jusqu'à Bélem. + +«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis +comprendre! dit Benito. + +Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il +est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton +père. Pour le surplus, nous veillerons encore!» + +Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se +montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la +famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une +détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être, +sentaient la gravité. + +Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île +Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est +alimenté par une série confuse de petits tributaires. + +La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé +de veiller avec grand soin. + +Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près +la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea +entre la berge et les îles. + +Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et +petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres +lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait +l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents +de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que +portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il +allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours +d'eau du monde. + +Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des +conditions fort curieuses. + +Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre, +était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce +qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau +moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue. + +De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont +les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se +rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau. + +Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée, +qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des +arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout +l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une +incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une +immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains +surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite. +La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être +établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un +vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères, +dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à +l'intérieur. + +Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer +sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve. +Impossible de reculer. De là , obligation de manoeuvrer avec une +extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche. + +En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut +d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la +forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, +et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu +faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement +complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du +personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait. + +«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort +agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si +paisible, à l'abri des rayons du soleil! + +--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, +répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à +craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, +mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve. + +--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette +forêt, dit le pilote. + +--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses +passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de +singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les +oiseaux qui se mirent dans cette eau pure! + +--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, +et que le courant berce comme une brise! + +--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un +arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse. + +--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était +pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt +d'Iquitos! + +--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se +moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!» + +Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les +fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis +c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des +paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges +élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et +se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un +chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre +ces hautes touffes agitées par le courant. + +Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux +tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une +patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des +ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres +phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire. + +Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides +couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, +dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent +l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer. + +Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces +serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se +déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous +leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas +rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de +trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en +existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et +qui sont aussi gros qu'une barrique! + +En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, +eût été aussi redoutable qu'un caïman! + +Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les +gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt +inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents. + +Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao. + +Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du +rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones. + +En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la +pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du +fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une +distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote +Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là , la nuit +approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient +trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il +importait avant tout d'y voir clair. + +Ce soir-là , le dîner, qui devait être le dernier de cette première +partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La +moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela +valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu +que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques +verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de +Porto ou de Setubal. + +En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de +la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la +fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune +maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple, +auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance! + +Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester +au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service +de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la +place d'honneur, qui leur fut réservée. + +Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de +la cuisine de la jangada. + +L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, +écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la +conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait +attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son +père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve, +cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle. + +Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille. + +Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en +somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation +qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à +Bélem. + +Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso +de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement +tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples +que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para. + +«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la +conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles! +Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la +fois! + +--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous +une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras +si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux! + +--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage +de Benito! + +--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit +Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde! + +--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu +que le monde entier convolât avec lui. + +--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton +mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et +Manoel, comme je l'ai été près de ton père! + +--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors +Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à +personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main! + +On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de +l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et, +voulant réagir contre ce sentiment: + +«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait +pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada? + +--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que +Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois? + +--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel +crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait +chercher celui de la jeune fille. + +«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha. +À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en +rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de +vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie +errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage! + +--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non! +D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes +fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument +étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances +particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile! + +--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette +arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part. + +--De la province de Minas Geraës. + +--Et vous êtes né?... + +--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.» + +Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de +la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès. + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +HISTOIRE ANCIENNE + +Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit +presque aussitôt en ces termes: + +«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des +diamants? + +--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de +cette province? + +--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le +nord du Brésil, répondit Fragoso. + +Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel? +demanda Torrès.» + +Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse. + +«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune +Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation, +vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal +diamantin? + +Jamais, répondit sèchement Benito. + +--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui, +inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse +fini par y trouver quelque diamant de grande valeur! + +--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, +Fragoso? demanda Lina. + +--Je l'aurais vendu! + +--Alors vous seriez riche maintenant? + +--Très riche! + +--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement, +vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane? + +--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas +venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu +fait bien ce qu'il fait! + +--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie +avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au +change! + +--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso, +mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber +ce sujet de conversation, car il reprit la parole: + +«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui +ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu +parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée +à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les +mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once! +Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil +perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière +d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio! + +Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso. + +--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur +général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le +roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou +dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent +leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de +là de bonnes rentes! + +--Vous sans doute? dit très sèchement Benito. + +--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous +avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en +s'adressant à Joam Garral, cette fois. + +Jamais, répondit Joam en regardant Torrès. + +--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un +jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district +des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, +quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et +qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux +enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la +province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est +l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la +production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah! +il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les +grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime +des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient +en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux +mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement, +sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le +sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode! + +--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé! + +--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à +la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers +1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un +drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant +rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup +d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute... + +--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une +voix singulièrement calme. + +--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des +diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, +c'est un million, quelquefois deux!» + +Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de +cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de +fermer la main. + +«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est +d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. +On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir +séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces +lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. +Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez +qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, +quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à +pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le +général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi +reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de +précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un +jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans +au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans +les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il +s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le +jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces +malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de +Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à +l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci +se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à +l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put +s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. +L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que +les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il +avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car +son corps ne fut jamais retrouvé. + +Et ce Dacosta? demanda Joam Garral. + +--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes +circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. +Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il +qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure +de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. +Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, +arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation +entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures. + +--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso. + +--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de +Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant +l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par +plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper. + +--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda +Joam Garral. + +--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et +maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec +le produit du vol qu'il aura su réaliser. + +--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit +Joam Garral. + +--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta +le padre Passanha. + +À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner +achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le +soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler +encore, avant que la nuit ne fût faite. + +«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner +de fiançailles avait mieux commencé! + +--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina. + +--Comment, ma faute? + +--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de +ces diamants, dont nous n'avons que faire! + +--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que +cela finirait de cette façon! + +--Vous êtes donc le premier coupable! + +--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai +pas entendue rire au dessert!» + +Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada. +Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler. +Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous +ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils +eussent pressenti quelque grave éventualité. + +Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée, +semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment, +lui mettant la main sur l'épaule: + +«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart +d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il. + +Non! en particulier! + +Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent, +et la porte se referma sur eux. + +Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque +Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y +avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender +d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur +suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait +s'interroger. + +«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il +entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao! + +Oui!... il le faut!... répondit Manoel. + +Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon +père... je le tuerai!» + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +ENTRE CES DEUX HOMMES + +Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait +ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient, +sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à +parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un +silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites? + +Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de +cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un +accusateur. + +«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez +Dacosta.» + +À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put +retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien. + +«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois +ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et +c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et +d'assassinat!» + +Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de +surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant +son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces +terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait +venir Torrès. + +«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez +été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime, +condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison +de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?» + +Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de +faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. +Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement +son accusateur, sans baisser la tête. + +«Répondrez-vous? reprit Torrès. + +--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam +Garral. + +--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller +trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est +là , dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même +après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est +l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des +assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est +soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est +Joam Dacosta. + +--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous, +Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez? + +--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à +parler de cette affaire. + +Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de +l'argent que je dois acheter votre silence? + +--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez! + +--Que voulez-vous donc alors? + +Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne +vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous +que vous êtes en mon pouvoir. + +Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral. + +Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont +il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il +s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des +larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands +crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les +bras: + +«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux +l'épouser.» + +Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel +homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme. + +«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille +d'un assassin et d'un voleur? + +--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit +Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai. + +--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser +Manoel Valdez? + +--Vous vous dégagerez vis-à -vis de Manoel Valdez. + +--Et si ma fille refuse? + +--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, +répondit impudemment Torrès. + +--Tout? + +--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur +de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas! + +--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement +Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas. + +--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces +mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda +bien en face: + +«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam +Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du +crime pour lequel il a été condamné! + +--Vraiment! + +--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve +de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de +la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille! + +--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la +voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez +me refuser votre fille! + +--Je vous écoute, Torrès. + +--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles, +comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres, +oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable +coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence! + +--Et le misérable qui a commis le crime?... + +--Il est mort. + +--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui, +comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter. + +--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps +après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait +écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des +diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant +sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était +réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une +vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille +heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le +bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec +l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort +venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne +pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de +Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut. + +--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put +maîtriser. + +--Vous le saurez, quand je serai de votre famille! + +--Et cet écrit?...» + +Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le +fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence. + +«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne +l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. +Maintenant, me la refusez-vous encore? + +--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la +moitié de ma fortune est à vous! + +--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la +condition que Minha me l'apportera en mariage! + +--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant, +d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de +réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait! + +--C'est ainsi. + +--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un +grand misérable! + +--Soit. + +--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas +faits pour nous entendre! + +--Ainsi, vous refusez?... + +--Je refuse! + +--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans +l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le +savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le +gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines. +Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous +dénonce!» + +Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se +contenir. Il allait s'élancer sur Torrès... + +Un geste de ce coquin fit tomber sa colère. + +«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la +femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les +enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!» + +Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et +ses traits recouvrèrent leur calme habituel. + +«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte, +et je sais ce qu'il me reste à faire! + +Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne +pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué. + +Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui +s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et +tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille +était réunie. + +Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde, +s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était +encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses +yeux. + +Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui, +presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les +siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès +qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce +pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous +demande une dernière réponse! + +Ma réponse, la voici.» + +Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances +particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé +antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel. + +Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa +tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain. + +Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se +rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle +eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses +bras pour la protéger, pour la défendre! + +«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam +Garral et Torrès, que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix +qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, +c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur +la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une +conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme +à moi de ne pas différer davantage! + +--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme. + +--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam +Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui +s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard +d'une insolence sans égale. + +«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers +Joam Garral. + +--Non, ce n'est pas mon dernier mot. + +--Quel est-il donc? + +Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît, +et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant +même! + +Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le +bord!» + +Torrès haussa les épaules. + +«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me +convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez +de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous +revoir! + +--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous +reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je +serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat +de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous +l'osez, venez m'y retrouver! + +--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment +décontenancé. + +Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral. + +Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême +mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer +sans retard sur le point le plus rapproché de l'île. + +Le misérable, enfin, disparut. + +La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef. +Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la +situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de +Joam Garral. + +«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait +dès demain, sur la jangada... + +Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur +Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa +chambre avec lui. + +L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, +qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de +l'habitation se rouvrit enfin. + +Manoel en sortit seul. + +Ses regards brillaient d'une généreuse résolution. + +Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma +femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et +Fragoso, il dit à tous: «À demain!» + +Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès. +Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite +d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, +sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à +l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam +Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de +faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne +pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la +terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps +pour lui-même! + +Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam +Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur +même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré! + +Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de +l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre +les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge +l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier +avait dit vrai. + +Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le +padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux +mariages. + +Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la +cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était +détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada. + +Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao, +et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se +fit connaître et monta à bord. + +À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête, +sortaient de l'habitation. + +«Joam Garral! demanda le chef de police. + +Me voici, répondit Joam Garral. + +Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam +Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous +arrête.» + +À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient +arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un +assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral. +D'un geste, son père lui imposa silence. + +«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une +voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu +duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de +droit de Manao, par le juge Ribeiro? + +--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre +de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro, +frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à +deux heures, sans avoir repris connaissance. + +--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette +nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il +s'adressa à sa femme et à ses enfants: + +«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes +bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est +pas une raison pour moi de désespérer!» + +Et se tournant vers Manoel: + +«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si +la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!» + +Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui +s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral. + +«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir. +Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de +l'horrible méprise dont vous êtes victime! + +--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral. +Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam +Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a +condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du +vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois +pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de +votre mère! + +--Toute communication entre vous et les vôtres vous est +interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier, +Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.» + +Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs +consternés: + +«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la +justice de Dieu!» + +Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue. + +Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral +fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si +inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé! + +DEUXIÈME ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +MANAO + +La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude +australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. +Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et +dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro. + +Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la +rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus +remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--, +que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine +environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de +ses édifices publics. + +Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa +source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre +le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de +Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à -dire +avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le +Cassiquaire. + +Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro +vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux +noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un +espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et +puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent +et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend +jusqu'aux îles Anavilhanas. + +C'est là , dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse +le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les +unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable, +les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui +sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect +quelque peu hollandais. + +Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à +s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de +Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de +construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, +salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson +salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux +cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio +Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, +l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de +l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre +toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité. + +Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est +appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement +partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent +dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la +capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son +nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les +territoires du Centre-Amérique. + +Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette +ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée, +disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que +le Branco supérieur, c'est-à -dire un simple affluent du rio Negro. +Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut +en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de +poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la +pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification +faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse +aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans +valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or. + +En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette +mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de +cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins +trois mille employés. De là , un certain nombre de bâtiments civils +à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la +présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans +compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait +d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le +versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les +pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on +saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils +de la cité. + +Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus +de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de +Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une +tumescence qui domine Manao. + +C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments +il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en +1850, et dont il ne reste plus que des ruines. + +La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué +plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, +elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et +d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro. + +Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; +elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien +leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la +rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une +magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent +religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la +cité nouvelle. + +Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de +ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que +desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces +iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands +terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs +éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres +magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque +végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme +s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure. + +Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi +quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes +couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées +du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de +leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des +négociants portugais. + +Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la +promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces +habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec +redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de +couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en +grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la +dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train +de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait +rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de +l'Amazone. + +Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au +lecteur pour les besoins de cette histoire. Là , le voyage de la +jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au +milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se +dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse +affaire. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +LES PREMIERS INSTANTS + +À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam +Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle +disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel. + +«Que sais-tu? lui demanda-t-il. + +--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta +Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a +vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis! + +--Il t'a tout dit, Manoel? + +--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne +voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait +devenir son second fils, en épousant sa fille! + +--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la +produire au grand jour? + +--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans +d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam +Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus +de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom +qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent! +Réhabilitez-le!» + +--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un +instant hésité à le croire? s'écria Benito. + +Pas un instant, frère!» répondit Manoel. + +Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et +cordiale étreinte. + +Puis Benito allant au padre Passanha: + +«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs +chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne +doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez! +Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne +nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce +serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons +quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa +réhabilitation!» + +Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord +terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita +Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas +de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée +que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui +n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de +bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé! +Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne +la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte! + +Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir +ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation. + +Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls. + +«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce +que t'a dit mon père. + +--Je n'ai rien à te cacher, Benito. + +--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada? + +--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé. + +--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts +d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec +mon père? + +--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se +dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une +ignoble opération de chantage, préparée de longue main. + +--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et +toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a +brusquement changé son plan de conduite?... + +--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire +brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière +péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga, +où il attendait, où il épiait notre arrivée. + +--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria +Benito avec un mouvement de désespoir. + +--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait +rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une +pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions +retrouvé à Manao! + +--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé, +maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations +inutiles! Voyons!... + +Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, +cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire. + +«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon +père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet +abominable crime de Tijuco? + +--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton +père l'ignore aussi. + +--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral +sous lequel se cachait Joam Dacosta? + +--Évidemment. + +--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant +d'années, s'était réfugié mon père? + +--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je +ne puis le comprendre! + +--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès +a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé +son expulsion? + +--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta, +si celui-ci refusait de lui acheter son silence. + +--Et à quel prix?... + +--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter, +mais pâle de colère. + +--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito. + +--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton +père a faite! + +--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il +a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non! +cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on +est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai? + +--Oui! sur sa dénonciation! + +--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers +la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut +que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut +qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il +parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me +restera à faire! + +--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus +froidement, mais non moins résolument Manoel. + +--Non... Manoel... non!... à moi seul! + +--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une +vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua +pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris. +En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du +fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé, +demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île +Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre +avant la nuit, et elle devait être examinée de près. + +En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû +déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la +curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux. +Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le +condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui +avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on +craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui +n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il +pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive +droite du fleuve, à quelques milles de Manao? + +Le pour et le contre de la question furent pesés. + +«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner +mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de +faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans +retard! + +Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!» + +Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter +l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de +prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du +rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui +s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche. + +Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada, +rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement. +Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par +les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la +direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe. + +Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de +l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce +fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure +de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent. + +Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée +le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle +n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez +rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous. + +Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, +près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons +mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés +«froxas», dont les Indiens font des armes offensives. + +Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas +douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au +mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam +Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces +Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur +la réserve. + +L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir +même. Manoel l'en dissuada. + +«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas +que nous quittions la jangada! + +Soit! à demain!» répondit Benito. + +En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, +sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le +visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait +énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout, +à faire son devoir comme à user de son droit. + +Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez +ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma +conscience m'ordonne de le faire. + +Je vous écoute!» répondit Manoel. + +Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après +l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous +êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la +main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout +alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé! + +--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il +y a eu une hésitation!... + +--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta +n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la +même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la +justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille +d'un condamné à la peine capitale... + +--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel, +qui ne put se contenir plus longtemps. + +--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement +tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir. + +«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi +votre fils! + +--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita, +et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de +ses yeux. + +Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une +heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille, +si cruellement éprouvée! + + + +CHAPITRE TROISIÈME +UN RETOUR SUR LE PASSÉ + +C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam +Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument! + +Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à -dire le premier +magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à +l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de +l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce +fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il +prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces +du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une +simple conviction d'office, mais la certitude que son client était +incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part +quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol +des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un +mot, que Joam Dacosta était innocent. + +Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent +son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans +l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du +crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les +conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ +secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait +l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les +soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à +faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime. + +Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son +coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut +affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de +meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas +le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner +à mort. + +Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de +peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à +l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la +nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé, +Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On +sait le reste. + +Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à +Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce +changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener +la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il +savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet +devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut +donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la +nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la +province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait +aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire. +Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en +être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il +demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette +horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir +sans plus tarder. + +En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta +avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune +médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les +rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un +jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu. + +Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un +nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer +dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le +chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une +condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce +mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli +le sien propre! Non! jamais! + +On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans +après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé +à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la +ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient +à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester +seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, +il voulut que leur union se fît sans retard. + +Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le +serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de +Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint +impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne +la retira pas. + +Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout +avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si +hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la +prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son +bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à +mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu! + +Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait +mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam +Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune +fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa +femme. + +«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me +pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû +la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer +dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en +finir avec cette existence!» + +Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa +femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres, +surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire +descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il +connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas +s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le +courage lui manqua! + +Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille +qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il +allait peut-être briser sans retour! + +Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source +sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il +garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait +pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se +cacher lui-même! + +Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel +pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas +sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce +mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai. + +Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps +à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom +sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille, +et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la +justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où +sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique +jugement rendu à Villa-Rica. + +Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de +l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à +l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la +province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait +entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret. + +Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation +inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs +que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la +charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait +se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait +défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa +joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier +supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son +évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat +pouvait-il le faire aujourd'hui? + +«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas +abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une +nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale, +puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus +convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!» + +À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le +magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client +à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait +reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il +fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans +l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces +complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué +le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis +l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas +produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à +protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge +Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui +en incombait réellement la criminalité. + +Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais +ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de +retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette +entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta, +malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête +homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et, +lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis +sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette +vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le +bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus +touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la +réhabilitation du condamné de Tijuco. + +Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces +deux hommes. + +Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit +au juge Ribeiro: + +«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du +premier magistrat de la province! + +Venez donc!» répondit Ribeiro. + +La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta +s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. +Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils, +on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il +restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des +comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de +mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir +à la révision de son procès. + +Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la +dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir +ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par +laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée. + +Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le +magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette +grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien. + +Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une +attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation +de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la +noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta +était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus +là pour le défendre! + +Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit, +le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer. + +Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si +inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en +jeu, c'était l'honneur de tous les siens! + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +PREUVES MORALES + +Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam +Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui +devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des +Amazones jusqu'à la nomination de son successeur. + +Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit +bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure +criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour +les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé +et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu, +quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible. +Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa +conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement +entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de +la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait +volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été +passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un +accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses +yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable. + +Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez. +Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à +observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure +ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des +anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait +une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait +certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles +écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de +la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant +sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui +s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop +courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment +lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat. + +Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne +quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne +dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il +était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois, +énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, +comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme +par profession--, il faisait son passe-temps principal. + +C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam +Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause +venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs, +la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à +faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger +des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles +du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation. +Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités +n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé, +condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la +prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune +demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun +pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc, +en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution +qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à +suivre son cours. + +Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il +dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat, +quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute +la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait +donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de +sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en +mesure de les produire? + +Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire. + +Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et +en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour +affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à +redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser +même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat +judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de +la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout +prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en +conviendra. + +Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez +se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le +prisonnier avait été enfermé. + +Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur +le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus +volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu +approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux +d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc +point une de ces tristes cellules que comporte le système +pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une +fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain +vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre, +quelques ustensiles grossiers, rien de plus. + +Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut +extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des +interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent. + +Le juge Jarriquez était là , devant son bureau, juché sur sa haute +chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât +dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine +lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la +plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de +justice, prêt à consigner les demandes et les réponses. + +Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du +magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent. + +Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était +incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni +impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui +fussent posées pour y répondre. + +«Votre nom? dit le juge Jarriquez. + +--Joam Dacosta. + +--Votre âge? + +--Cinquante-deux ans. + +--Vous demeuriez?... + +--Au Pérou, au village d'Iquitos. + +--Sous quel nom? + +--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère. + +--Et pourquoi portiez-vous ce nom? + +Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux +poursuites de la justice brésilienne.» + +Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien +indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé +et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces +procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude. + +«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle +exercer des poursuites contre vous? + +Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans +l'affaire des diamants de Tijuco. + +--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?... + +--Je suis Joam Dacosta.» + +Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du +monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous +leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira +toute seule!» + +Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable +question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute +catégorie, protestant de leur innocence. + +Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille +sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à +Iquitos? + +--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement +agricole qui est considérable. + +--Il est en voie de prospérité? + +--De très grande prospérité. + +--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda? + +--Depuis neuf semaines environ. + +--Pourquoi? + +--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un +prétexte, mais en réalité j'avais un motif. + +--Quel a été le prétexte? + +--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une +cargaison des divers produits de l'Amazone. + +--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de +votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous +allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des +mensonges!» + +«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était +la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de +mon pays! + +--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil. +Vous livrer... de vous-même?... + +--De moi-même! + +--Et pourquoi? + +--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette +existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux +nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes +enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que... + +--Parce que?... + +--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui +le juge Jarriquez. + +Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus +accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait +clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais +je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!» + +Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante +disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. +Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, +sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre +aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa +condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence +honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur +ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si +dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,-- +celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de +son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y +obligeât. + +Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne +l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir +successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la +même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta +déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas +un mouvement pour le prendre. + +«Vous avez fini? dit-il. + +Oui, monsieur. + +--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que +pour venir réclamer la révision de votre jugement? + +--Je n'ai pas eu d'autre motif. + +--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a +amené votre arrestation, vous vous seriez livré? + +--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta. + +--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si +vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous +dites. + +--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes +mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute. + +--Laquelle? + +--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge +Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée. + +--Ah! vous aviez écrit?... + +--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne +peut tarder à vous être remise! + +--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu +incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?... + +--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam +Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui +m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la +bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus +tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui +ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais +entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et +c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en +personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé +inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez +je ne retrouve pas le juge Ribeiro!» + +Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir, +au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais +il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots: + +«Très fort, en vérité, très fort!» + +Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était +à l'abri de toute surprise. + +En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli +cacheté à l'adresse du magistrat. + +Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il +l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de +sourcils, et dit: + +«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la +lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et +qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter +de ce que vous avez dit à ce sujet. + +--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de +toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire +connaître, et dont il n'est pas permis de douter! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous +protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font +autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions +morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle? + +Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta. + +Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus +fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour +se remettre. + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +PREUVES MATÉRIELLES + +Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait +être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur +son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de +la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé: + +«Parlez», dit-il. + +Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à +rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes: + +«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des +présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance, +sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces +preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...» + +Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant +que tel n'était pas son avis. + +«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves +matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit +Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel +crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé +de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner +un espoir qui pourrait être déçu. + +Au fait, répondit le juge Jarriquez. + +--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la +veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une +dénonciation adressée au chef de police. + +--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire +que cette dénonciation est anonyme. + +--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un +misérable, appelé Torrès. + +--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi +ce... dénonciateur? + +--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta. +Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à +moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un +marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé, +quelles que soient les conséquences de sa dénonciation! + +--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les +autres pour se décharger soi-même!» + +Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit +que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier, +jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et +qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de +l'attentat de Tijuco. + +«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez, +ébranlé dans son indifférence. + +--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de +me le nommer. + +--Et ce coupable est vivant?... + +--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus +rapidement, et il ne put se retenir de répondre: + +«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un +accusé est toujours mort! + +--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta, +Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière +de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les +mains! Il m'a offert de me la vendre! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été +trop cher que la payer de toute votre fortune! + +--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais +abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez +raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son +honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus +que ma fortune! + +--Quoi donc?... + +--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai +refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant +devant vous! + +--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge +Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage, +qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du +juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?... + +--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une +voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but +en quittant Iquitos pour venir à Manao.» + +Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez +sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur +où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore. + +Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet +interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont +suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne +peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve +matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude +que le document existe, qu'il contient cette attestation, et +peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre +d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est +que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est +habitué à ces invariables protestations des prévenus que la +justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui +est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et, +en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la +culpabilité a pour lui force de chose jugée. + +Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta +jusque dans ses derniers retranchements. + +«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la +déclaration que vous a faite ce Torrès? + +--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne +plaide pas pour moi! + +--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement? + +--Je pense qu'il doit être à Manao. + +--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre +bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix +qu'il en demandait? + +--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation, +maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par +conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de +reprendre son marché dans les conditions où il voulait le +conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, +qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or, +puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela +puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son +intérêt.» + +Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge +Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection +possible: + +«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous +vendre ce document... si ce document existe! + +S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix +pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des +hommes, en attendant la justice de Dieu!» + +Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins +indifférent, cette fois: + +«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant +raconter les particularités de votre vie et protester de votre +innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat. +Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez +comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu +à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances +atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité +dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la +peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par +une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous +soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans, +vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous +reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans +l'affaire de l'arrayal diamantin? + +--Je suis Joam Dacosta. + +--Vous êtes prêt à signer cette déclaration? + +--Je suis prêt.» + +Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au +bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de +faire rédiger par son greffier. + +«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio +de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant +que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous +condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la +preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres, +faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile! +L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice +suivrait son cours!» + +Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma +femme, mes enfants? demanda-t-il. + +Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez. +Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous, +dès qu'ils se présenteront.» + +Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent +dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta. + +Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête. + +«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais +pensé!» murmura-t-il. + + + +CHAPITRE SIXIÈME +LE DERNIER COUP + +Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, +sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et +elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers +quatre heures du soir. + +Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et +Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui +serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita +Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante +compagne de toute sa vie. + +Ce jour-là , vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso +qui causaient sur l'avant de la jangada. + +«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander. + +--Lequel? + +--À vous aussi, Fragoso. + +--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier. + +--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont +l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable +résolution. + +--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas? +dit Benito. + +--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai +commis le crime! + +--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet +que j'avais formé hier. + +--Retrouver Torrès? demanda Manoel. + +--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon +père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu +autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas +quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a +trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le +sache, ou malheur à Torrès!» + +La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni +Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son +projet. + +«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les +deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que +Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence +maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!» + +Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent +vers la ville. + +Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en +quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait, +pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord +aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se +réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné +son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter +tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté +Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des +jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de +s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était +effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été +anonyme. + +Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues +principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs +boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants +eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils +donnaient le signalement avec une extrême précision. + +Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir +de le rejoindre? + +Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en +feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès! + +Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis +sur la véritable piste. + +Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement +qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en +question était descendu la veille dans la loja. + +«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso. + +--Oui, répondit l'aubergiste. + +--Est-il là en ce moment? + +--Non, il est sorti. + +--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à +partir? + +--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il +rentrera sans doute pour le souper. + +--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant? + +--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse +ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.» + +Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants +après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis +sur la piste de Torrès. + +Il est là ! s'écria Benito. + +--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la +campagne, du côté de l'Amazone. + +--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le +fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio +Negro jusqu'à son embouchure. + +Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les +dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en +faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada. + +La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter +au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient +remplacé les forêts d'autrefois. + +Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel +et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous +trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive +du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure +après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu. + +Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent +rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin +qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de +passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau +à leur confluent. + +Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible, +se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de +ne pas se laisser distancer par lui. + +La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart +de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie +de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de +quelques centaines de pas. + +Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de +ces tumescences sablonneuses. + +«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le +laisser seul un instant!» + +Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit +entendre. + +Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et +Torrès s'étaient-ils déjà rejoints? + +Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement +tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés +en face l'un de l'autre. + +C'était Torrès et Benito. + +En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté. + +On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait +Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où +il se retrouverait en présence de l'aventurier. + +Il n'en fut rien. + +Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la +certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement +complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il +retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui. + +Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans +prononcer une parole. + +Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton +d'effronterie dont il avait l'habitude: + +«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral? + +Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme. + +En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de +monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!» + +Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier, +Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait +s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint: + +«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant +de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur +mes gardes!» + +Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette +arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais +un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme. + +«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait +pas bougé devant cette attitude provocatrice. + +--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à +rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous? + +--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir +du passé de mon père! + +--Vraiment! + +--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, +pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les +forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?... + +--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit +Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa +jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une +proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!» + +À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en +feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens +de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi, +Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant: +«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont +fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret +qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de +chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant. + +--Et de quoi? + +--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta +dans le fazender d'Iquitos! + +--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes +affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les +raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque +j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco! + +--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la +possession de lui-même. + +--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé +mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh +bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est +moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un +voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend! + +--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta +de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par +un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois +contre un! dit Torrès. + +Non! Un contre un! répondit Benito. + +--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du +fils d'un assassin! + +--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un +chien enragé! + +--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta, +et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se +mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire. + +Benito avait reculé de quelques pas. + +«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un +instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé, +vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un +innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!» + +Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès. +Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher +tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait +compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui +renfermait la preuve matérielle de son innocence. + +Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve, +il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre +au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce +document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la +haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son +intérêt. + +D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il +avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était +robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt +ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les +chances étaient pour lui. + +Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se +battre à la place de Benito. + +«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul +de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans +les règles, tu seras mon témoin! + +Benito!... + +--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie +de servir de témoin à cet homme? + +--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! +--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout +bonnement tué comme une bête fauve!» + +L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, +qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone +d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent +très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, +en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base. + +Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de +cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait +bien vite acculé à l'abîme. + +Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur +l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une +sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur +celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie +qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard. + +Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté +par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; +mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se +saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus +se lâcher. + +Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa +manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit +fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il +riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main. + +Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le +regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de +Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, +le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, +poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à +prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la +sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque +l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups. + +Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un +endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il +comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le +terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide +s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le +bras qui le menaçait. + +«Meurs donc!» cria Benito. + +Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la +manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de +Torrès. + +Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas +atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de +reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta +était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps. + +Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au +coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui +manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une +dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une +touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut +sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de +Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas +donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était +légère. + +«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous +l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une +parole. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à +laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se +précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les +mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer. + +«Mon fils! mon frère!» + +Ces cris étaient partis à la fois. + +--À la prison!... dit Benito. + +--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita. + +Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois +débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus +tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui +avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les +introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre +occupée par le prisonnier. + +La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et +Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita. + +Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur +ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur. + +--Mon Joam innocent! + +--Innocent et vengé!... s'écria Benito. + +--Vengé! Que veux-tu dire? + +Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se +raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!... +s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!» + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +RÉSOLUTIONS + +Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada, +était réunie dans la salle commune. Tous étaient là ,--moins ce +juste qu'un dernier coup venait de frapper! + +Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les +supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de +Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans +les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur +lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas +laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la +sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée +contre le dénonciateur de son père! + +Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter +la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au +juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi, +dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès, +s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir +entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à +ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel +document fut en la possession de ce misérable? + +Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la +bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la +preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement! +que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de +l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, +l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de +remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce +document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que +Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était +englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans +même avoir prononcé le nom du vrai coupable! + +À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être +considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, +d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double +coup dont il ne pourrait se relever! + +Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao, +injustement passionnée comme toujours, était toute contre le +prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait +en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis +vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal +diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion, +quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé, +commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o +Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après +avoir relaté toutes les circonstances du crime, était +manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à +l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que +savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir! + +Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée. +La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda +pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. +Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent +s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a +vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait +craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses +propres mains! + +Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et +serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la +fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous, +d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des +siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et +venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam +Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares, +auraient pu se porter! + +La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût +faite contre la jangada. + +Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso, +qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit +d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après +l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y +avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir. + +«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un +homme, redeviens un fils! + +Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!... + +--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible +que tout ne soit pas perdu! + +--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme, +passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même. + +«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous +mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel +est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a +commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps! + +Et le temps nous presse! ajouta Fragoso. + +--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à +découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne +pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en +est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et +il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque +Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même. +Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du +coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits +détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce +document existe! + +--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document +a péri avec ce misérable!... + +--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te +rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance +de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait +un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait +singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures +lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu +croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans +cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et +ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il +laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main +du singe? + +--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je +lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...! + +--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!... +répondit Manoel. + +--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient +maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à +Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de +surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et +relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je +ne pouvais comprendre! + +--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet +espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas +dû le déposer en lieu sûr? + +--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que +Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur +lui, et sans doute, dans cet étui!... + +--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens! +Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai +porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous +son poncho un corps dur... comme une plaque de métal... + +--C'était l'étui! s'écria Fragoso. + +--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il +était dans une poche de sa vareuse! + +--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons! + +--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu +indéchiffrable! + +--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient +était hermétiquement fermé! + +--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier +espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous +fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire, +mais nous le retrouverons!» + +Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on +allait entreprendre. + +«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au +confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à +retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux +ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.» + +Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito +alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient +tenter pour rentrer en possession du document. + +«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il. +Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait! + +Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous +assiste dans vos recherches!» + +Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la +jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient +près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès, +mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve. + + + +CHAPITRE HUITIÈME +PREMIÈRES RECHERCHES + +Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour +deux raisons graves: + +La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette +preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût +produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet, +cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être +qu'un ordre d'exécution. + +La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès +séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de +retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir. + +Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et +d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état +du fleuve, à son confluent avec le rio Negro. + +«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord +entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien +long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface +par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours. + +--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut +qu'aujourd'hui même nous ayons réussi! + +--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris +dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons +pas une heure sans l'avoir retrouvé. + +À l'oeuvre donc!» répondit Benito. + +Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations +s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues +gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à +l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de +combat. + +L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une +traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui +s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là , +de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient +la place même où le cadavre avait disparu. + +Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en +aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme +dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la +grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une +rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès +n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le +lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus +aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore +aucun fil de courant ne se faisait sentir. + +Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc +le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la +circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en +laissèrent pas un seul point inexploré. + +Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de +l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du +lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin. + +Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à +reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait +dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où +l'action du courant commençait à se faire sentir. + +«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de +renoncer à nos recherches! + +--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute +sa largeur et dans toute sa longueur? + +--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute +sa longueur, non!... heureusement! + +--Et pourquoi? demanda Manoel. + +--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec +le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le +fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une +sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de +barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent +seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule +entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de +cette dépression!» + +C'était là , on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo +ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux +pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier +de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant +s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent +donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond, +rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois +s'y était trouvé en détresse. + +Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était +encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux +du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il +est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz, +il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil +du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de +la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se +produire avant quelques jours. + +On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant +mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait +que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de +l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant +toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le +retrouver. + +Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le +cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base +des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce +serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il +conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations. + +C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et +la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et +les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies +des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point +n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens. + +Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de +la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût +pu être ramené à la surface du fleuve. + +Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils +prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne. + +Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le +pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en +quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro +et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit +du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne +parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond +lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses, +faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet, +furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient +poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux +qui devaient racler le fond en tous sens. + +Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons +s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées +à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le +bassin que terminait en aval le barrage de Frias. + +Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des +travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, +faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps +si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes +pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la +couche de sable. + +Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration +entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, +Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les +encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le +fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de +cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les +maîtres et les serviteurs! + +Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la +nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute +perdue, tous ne le savaient que trop. + +Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, +trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, +donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent +au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada. + +L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été +conduite, n'avait pas abouti! + +Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès +devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement +ne le poussât à quelque acte de désespoir! + +Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner +ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette +suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce +fut lui qui interpella ses compagnons en disant: + +«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, +si cela est possible! + +--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à +faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement +exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond! + +--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens +ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là , c'est qu'il +est là , parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu +passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour +qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il +y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes +lèvres si je ne le retrouve pas!» + +Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande +valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir. + +Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et +préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir +répondre: + +«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et +nous le retrouverons, si... + +Si?... fit le pilote. + +S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso +attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. +Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il +voulait réfléchir avant de répondre. + +«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à +la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez +bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de +s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du +fleuve? + +Pas un seul, répondit Fragoso. + +Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a +pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun +intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de +mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires +qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été +attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit +il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se +réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et +là , vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de +Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus +aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone +qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!» + +Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la +serra et se contenta de répondre: + +«À demain! mes amis.» + +Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada. + +Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de +son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le +pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à +quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle +n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, +elle pourrait lui en apprendre le succès. + +Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit +que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers +lui. «Rien? dit-elle. + +Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres +de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus +question de ce qui s'était passé. + +Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au +moins une ou deux heures de repos. + +«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +SECONDES RECHERCHES + +Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit +Manoel à part et lui dit: + +«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À +recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons +peut-être pas plus heureux! + +Il le faut cependant, répondit Manoel. + +--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera +pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il +revienne à la surface du fleuve? + +--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et +non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à +six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé +mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le +faire reparaître?» + +Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque +explication. + +Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la +condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son +corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une +personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se +laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le +nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il +n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie +est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il +redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, +n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité +de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement +immergées. De là , un excès de pesanteur, et, finalement, une +immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans +les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le +corps coule par le fond. + +Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà +mort, il est dans des conditions très différentes et plus +favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé +plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide +n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a +pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement. + +Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas +d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe +à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est +nécessairement plus long que dans le second. + +Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on +moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la +décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension +de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son +poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, +il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de +flottabilité. + +«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient +favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans +le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des +circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître +avant trois jours. + +--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne +pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles +recherches, mais autrement. + +--Que prétends-tu faire? demanda Manoel. + +--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito. +Chercher de mes yeux, chercher de mes mains... + +--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense +comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche +directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des +gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi +que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, +remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes +d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous +risquerions d'échouer une seconde fois! + +--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, +qui dévorait son ami du regard. + +--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire +providentielle, qui peut nous venir en aide! + +--Parle donc! parle donc! + +--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la +réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces +travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. +Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera +possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus +favorables! + +--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit +immédiatement Benito. + +Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions +prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous +deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au +bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens. + +Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se +rendirent au quai de Manao. Là , ils offrirent une telle somme à +l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de +mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée. + +«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous +aider? + +Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades +pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel. + +--Mais qui revêtira le scaphandre? + +--Moi, répondit Benito. + +--Benito, toi! s'écria Manoel. + +--Je le veux!» + +Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant +la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait +dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations. + +On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de +descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le +fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur +revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont +terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de +sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la +hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient +se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée +d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du +plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se +rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui +est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en +communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie +un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le +plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile +au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond +du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, +suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe. + +Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger +qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait +assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans +l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle +aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les +profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer +Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et +l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des +affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, +le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre +placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler +rapidement à la surface. + +Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il +allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête +disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte +d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus +accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il +fut affalé par le fond. + +Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt +à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la +jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec +leurs longues gaffes dans la direction convenue. + +Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, +plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient +prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, +retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de +l'Amazone. + + + +CHAPITRE DIXIÈME +UN COUP DE CANON + +Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait +encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de +les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand +fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis +le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà , sans +doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été +entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam +Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la +descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être +évitées! + +Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient +craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze +pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très +accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu. + +Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de +plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la +veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout +l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans +ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il +était tombé. + +En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une +des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito +obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes +des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête. + +La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, +sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans +nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les +conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une +profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement +bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du +fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans +que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve. + +Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en +fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des +«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient +comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des +milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers +les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient +sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de +leur fourmilière. + +Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive +inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. +Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et +il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du +remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être +s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir +à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement +s'accroître. + +Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès +qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est +pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le +radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait +été préalablement arrêté. + +Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il +sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se +retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre +de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du +fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente +pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque +équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique +et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre +d'exercice. + +Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau +commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une +minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point +produire dans ses organes internes les funestes effets de la +décompression. + +Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère +métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et +s'assit, afin de prendre un peu de repos. + +Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso, +Araujo étaient là , près de lui, attendant qu'il pût parler. + +«Eh bien? demanda Manoel. + +--Rien encore!... rien! + +--Tu n'as aperçu aucune trace? + +--Aucune. + +--Veux-tu que je cherche à mon tour? + +Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux +aller... laisse-moi faire!» + +Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de +visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de +Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de +Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, +si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il +voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin +cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, +jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment +pénétrer. + +Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en +conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à +Benito. + +«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le +radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, +Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, +peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là , tu auras à +supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc +qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait +t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé +faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles +bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et +nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le +faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir +dans ces profondes couches du fleuve.» + +Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, +dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que +la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui +serait peut-être le plus nécessaire. + +Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de +nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, +et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux. + +Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la +rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du +fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il +n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le +soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se +déplacer qu'avec une extrême lenteur. + +Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. +Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la +longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une +profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc +là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau +normal. + +Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de +ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière +pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur +le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le +sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et +l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une +poussière lumineuse. + +Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son +épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la +corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à +l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, +le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions. + +Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de +l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression. + +Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, +et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très +restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se +déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les +rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un +instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du +sable reprenait toute sa valeur. + +Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à +l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse +liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de +ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance +que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans +ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets +physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement +s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était +toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans +son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu +extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage +et continua à descendre plus profondément. + +Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse +attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un +corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques. + +Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son +bâton il remua cette masse. + +Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état +de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque +dans le lit de l'Amazone. + +Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée +lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé +dans les profondes couches du bassin de Frias!... + +Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à +atteindre le fond même de la dépression. + +Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix +à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de +trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore +davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches. + +Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs +inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême +limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: +non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner +convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne +fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante. + +Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale +et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un +inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; +il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de +cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets +pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou +des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs. + +Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! +oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme +endormi, les bras repliés sous la tête! + +Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était +malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui +gisait là , à moins de dix pas, dans une immobilité absolue! + +Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un +instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême +effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre. + +Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer +tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, +malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à +coups redoublés. + +«Un gymnote!» se dit-il. + +Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres. + +Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent +au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur +lui. + +Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau +noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un +appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles +verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande +puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés +électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De +ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les +autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus +rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix +pouces. + +Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que +dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, +longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un +arc, venait de se précipiter sur le plongeur. + +Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce +redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. +Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en +plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, +épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance. + +Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à +demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les +effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur +son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient +plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut +pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal. + +Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient +imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un +redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait +plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre. + +Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!-- +venait de lui apparaître! + +Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait +appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne +pouvait laisser échapper aucun son! + +En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des +décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les +tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le +fouet de l'animal. + +Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux +s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!... + +Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de +raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se +produisit devant ses regards. + +Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches +liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements +coururent dans les couches sous-marines, troublées par les +secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de +bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières +profondeurs du fleuve. + +Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une +effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux. + +Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se +redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme +s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts +convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant! + +C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé +jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la +figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont +le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux! + +Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à +ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le +retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se +redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou +dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, +il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes +nappes de l'Amazone! + + + +CHAPITRE ONZIÈME +CE QUI EST DANS L'ÉTUI + +Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici +l'explication. + +La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui +remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de +Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle +avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon +brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était +produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant +jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de +Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en +facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du +noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de +l'Amazone. + +Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, +mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans +cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches. + +À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des +pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que +l'on ramenait le plongeur au radeau. + +Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de +Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé +dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît +encore en lui par un seul mouvement extérieur. + +N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les +eaux de l'Amazone? + +Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son +vêtement de scaphandre. + +Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des +décharges du gymnote. + +Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, +chercha à retrouver les battements de son coeur. + +«Il bat! il bat!» s'écria-t-il. + +Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, +les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie. + +«Le corps! le corps!» + +Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la +bouche de Benito. + +«Le voilà ! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait +au radeau avec le cadavre de Torrès. + +--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce +le manque d'air?... + +--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce +bruit?... cette détonation?... + +--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a +ramené le cadavre à la surface du fleuve!» + +En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de +Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour +dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement +reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible. + +Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à +déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux. + +En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira +l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait +distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû +être produite par un coup de couteau. + +«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je +me rappelle maintenant... + +Quoi? demanda Manoel. + +--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la +province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu +l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des +capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce +misérable! + +--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!... +L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements +du cadavre pour les fouiller... + +Manoel l'arrêta. + +«Un instant, Benito», dit-il. + +Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient +pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait +être suspecté plus tard: + +«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons +ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment +les choses se sont passées.» + +Les hommes s'approchèrent de la pirogue. + +Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de +Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse: + +«L'étui!» s'écria-t-il. + +Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour +l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait... + +«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il +ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des +magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent +affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès! + +Tu as raison, répondit Benito. + +Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, +fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.» + +Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le +couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir +souffert de son séjour dans l'eau. + +«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui +ne pouvait se contenir. + +--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui +seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document! + +--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À +Manao! mes amis, à Manao!» + +Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui +s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient +s'éloigner, lorsque Fragoso de dire: + +«Et le corps de Torrès? + +La pirogue s'arrêta. + +En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de +l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve. + +«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement +risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais +il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!» + +Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le +cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait +enterré. + +Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait +au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de +ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues +pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans +l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le +corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le +gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, +pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les +eaux de l'Amazone. + +Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au +port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et +s'élancèrent à travers les rues de la ville. + +En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge +Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses +serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement. + +Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet. + +Là , Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le +moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une +rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur +son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le +contremaître. + +Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait +dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui +avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire +d'incrédulité. + +«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a +été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là +même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!» + +Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et +le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il +l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, +rendirent un son métallique. + +Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce +papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que +Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette +preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle +irrémédiablement perdue? + +On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les +spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une +parole, il sentait son coeur prêt à se briser. + +«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin +d'une voix brisée. + +Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce +couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, +en roulant sur la table, quelques pièces d'or. + +«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito, +qui se retenait à la table pour ne pas tomber. + +Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non +sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que +l'eau paraissait avoir respecté. + +«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien +là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!» + +Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il +le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui +étaient couverts d'une assez grosse écriture. + +«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est +bien un document! + +--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste +l'innocence de mon père! + +--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que +ce ne soit peut-être difficile à savoir! + +--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort. + +--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, +répondit le juge Jarriquez, et que ce langage... + +--Eh bien? + +--Nous n'en avons pas la clef! + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +LE DOCUMENT + +C'était là , en effet, une très grave éventualité, que ni Joam +Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui +n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire +le savent--, le document était écrit sous une forme +indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage +dans la cryptologie. + +Mais lequel? + +C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire +preuve un cerveau humain allait être employée. + +Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit +faire une copie exacte du document dont il voulait garder +l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux +jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier. + +Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, +et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils +se rendirent aussitôt à la prison. + +Là , dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils +lui firent connaître tout ce qui s'était passé. + +Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, +secouant la tête, il le rendit à son fils. + +«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai +jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute +l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus +rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre +les mains de Dieu!» + +Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable, +la situation du condamné était au pire! + +«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de +document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez +confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour +ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir +guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider +notre esprit pour le lire!» + +Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois +jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à +la jangada, où Yaquita les attendait. + +Là , Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents +qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps +de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous +laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de +l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne +le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains +étrangères. + +Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue +complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que +Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette +milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira. + +«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré? +demanda la jeune mulâtresse. + +--C'était pendant une de mes courses à travers la province des +Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village +pour exercer mon métier. + +--Et cette cicatrice?... + +--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission +des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, +s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain +monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup +de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est +moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà +comment j'ai fait sa connaissance! + +--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache +ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela +n'avancera pas beaucoup les choses! + +--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire +ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera +alors aux yeux de tous!» + +C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. +Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, +passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette +notice. + +Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point +--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez. + +Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son +interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le +magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait +lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette +affaire. Il ne devait pas en être ainsi. + +En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le +juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa +spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le +résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, +rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son +véritable élément. + +Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la +justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses +instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un +cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. +Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y +travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire. + +Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était +installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait +quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son +nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de +mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il +saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait +bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne +magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus +volontiers tout haut que tout bas. + +«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. +Sans logique, pas de succès possible.» + +Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien +comprendre, d'un bout à l'autre. + +Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient +divisées en six paragraphes. + +«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir +m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait +perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au +contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit +présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces +conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se +résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me +mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il +est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer +au dernier paragraphe.» + +Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il +avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de +son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe. + +Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre +sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste +allait employer ses facultés à la découverte de la vérité. + +«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.» + +Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document +n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la +ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre +la lecture beaucoup plus difficile. + +«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres +semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre +des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!... +Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot +_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette +ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette +cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc +du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_... +_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ... +Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons! +encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...» + +Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à +réfléchir pendant quelques instants. + +«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement +faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur +provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect +hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun +air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui +échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas +facile d'établir la clef de ce cryptogramme!» + +Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une +sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés +endormies. + +«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans +ce paragraphe. + +Il compta, le crayon à la main. + +«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de +déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres +se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.» + +Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait +repris le document; puis, son crayon à la main, il notait +successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un +quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant: + +_a _= 3 fois. +_b _= 4 fois. +_c _= 3 fois. +_d _= 16 fois. +_e _= 9 fois. +_f _= 10 fois. +_g _= 13 fois. +_h _= 23 fois. +_i _= 4 fois. +_j _= 8 fois. +_k _= 9 fois. +_l _= 9 fois. +_m _= 9 fois. +_n _= 9 fois. +_o _= 12 fois. +_p _= 16 fois. +_q _= 16 fois. +_r _= 12 fois. +_s _= 10 fois. + +_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12 + +TOTAL...276 fois. + +«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me +frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres +de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet, +que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes +pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien +rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce +peut être un simple effet du hasard.» + +Puis, passant à un autre ordre d'idées: + +«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les +voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.» + +Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et +obtint le calcul suivant: + +_a_ = 3 fois. +_e _= 9 fois. +_i_ = 4 fois. +_o_ = 12 fois. +_u_ = 17 fois. +_y_ = 19 fois. + +TOTAL... 64 voyelles. + +«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, +soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes! + +Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à -dire un +cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six +voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce +document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la +signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si +elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été +représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par +un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à +Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à +faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie +analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!» + +Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une +nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. +Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_? + +Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de +chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de +points et virgules, est soumis à une méthode véritablement +mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions +extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne +peuvent avoir oubliées. + +Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la +découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et +de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre +devait donc être bien autrement intéressante. + +Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, +connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés +par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. +En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si +la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait +constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire +le document relatif à Joam Dacosta. + +«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé +par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des +lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus +souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est +la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que +cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que +_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit +représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans +notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit +en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute; +en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_. +Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h +_signifie _a_ ou _o_.» + +Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre +qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la +notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant: + +_h _= 23 fois. + +_y _=19-- + +_u _=17-- + +_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l +n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3-- + +«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement, +s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus +souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa +signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_, +quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans +notre langue? Cherchons.» + +Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui +dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette +nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier +américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand +analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, +correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à +le lire couramment. + +Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point +inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les +logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres +énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des +lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, +à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces +jeux d'esprit. + +En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre +dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, +voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir +commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si +son procédé était juste, devait lui donner la signification +véritable des lettres employées dans le document. + +Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres +de cet alphabet à celles de la notice. + +Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le +juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance +intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de +l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va +voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe. + +«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne +tenais pas le mot de l'énigme!» + +Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, +troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez; +puis, il se courba de nouveau sur sa table. + +Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il +commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les +lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement +à chaque lettre cryptographique. + +Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis +pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi +jusqu'à la fin de l'alinéa. + +L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en +écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots +compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit +s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, +c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout +d'une haleine. + +Cela fait: + +«Lisons!» s'écria-t-il. + +Et il lut. + +Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec +les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle +du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais +elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En +somme, c'était tout aussi hiéroglyphique! + +«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez. + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES + +Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé +dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--, +avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, +lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet. + +Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale +du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur +intense qui se dégageait de sa tête! + +Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la +porte s'ouvrit, et Manoel se présenta. + +Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux +prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir +le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux +dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin +découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme. + +Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel. + +Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude +exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, +surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de +pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme. + +«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. +Avez-vous mieux réussi que nous?... + +Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva +et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions +debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de +l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!» + +Manoel s'assit et répéta sa question. + +«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je +n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai +acquis une certitude! + +Laquelle, monsieur, laquelle? + +--C'est que le document est basé, non sur des signes +conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en +cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre! + +--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver +à lire un document de ce genre? + +--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est +invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par +exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_... +sinon... non! + +--Et dans ce document?... + +--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le +chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui +aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus +tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre! + +--Et dans ce cas?... + +--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme +est absolument indéchiffrable! + +--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons +par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un +homme!» + +Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait +maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si +désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive. + +Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix +plus calme: + +«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser +que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le +disiez, que c'est un nombre? + +Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous +serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit +le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du +travail qu'il avait fait. + +«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le +faire, c'est-à -dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, +c'est-à -dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la +proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, +j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de +notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait +réussi, a échoué!... + +Échoué! s'écria Manoel. + +--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que +le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En +vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé! + +--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je +ne puis... + +--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous +attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le +tout entier. + +Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de +certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat. + +--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième +fois peut-être, parcouru les lignes du document. + +--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là , vous +le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière. + +--Vous n'y voyez rien d'anormal? + +--Rien. + +--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus +absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre. + +--Et c'est?... demanda Manoel. + +--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à +deux places différentes!» + +Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer +l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent +cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, +les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et +deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés +consécutivement. De là , cette particularité qui n'avait pas +d'abord frappé le magistrat. + +«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction +il devait tirer de cet assemblage. + +--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document +repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque +lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et +suivant la place qu'ils occupent! + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le +triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il +y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre. + +«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le +magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de +migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput! + +--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper +le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, +qu'entendez-vous par un chiffre? + +--Disons un nombre! + +--Un nombre, si vous le voulez. + +--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute +explication!» + +Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, +un crayon, et dit: + +«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première +venue, celle-ci, par exemple: + +_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._ + +«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et +j'obtiens cette ligne: + +_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t +r è s i n g é n i e u x_ + +Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait +contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--, +regarda Manoel bien en face, en disant: + +«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de +donner à cette succession naturelle de mots une forme +cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de +trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose +ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de +fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et +de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. +Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit +très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 +342342342 + +«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la +lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant +suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci: + +_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i +e _--3= _h_ + +et ainsi de suite. + +«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en +question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de +lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le +commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon +nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme +après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je +recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas: + +_z _moins 3 égale _c._ + +«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système +cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été +arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous +connaissez est alors remplacée par celle-ci: + +_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._ + +«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout +à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en +ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée +par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre +cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas +toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_ +est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le +troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond +au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un +est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot +_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_, +tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien +que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez +jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le +nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera +indéchiffrable!» + +En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, +Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête: + +«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir +de découvrir ce nombre! + +--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les +lignes du document avaient été divisées par mots! + +--Et pourquoi? + +--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer +en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du +document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes +précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam +Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées +par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends +les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--, +il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est +la clef du document. + +--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, +demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir. + +--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, +par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,-- +mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme +par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en +disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant +en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à +l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante: + +«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u +_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _-- +_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z +_--3-- + +«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par +cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres +423423423, etc., c'est-à -dire du nombre 423 plusieurs fois répété. + +Oui! cela est! répondit Manoel. + +--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre +alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le +descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à +reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement +423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme! + +--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le +nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant +successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des +six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver... + +--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, +mais à une condition cependant! + +--Laquelle? + +--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément +tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous +m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable! + +--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, +sentait la dernière chance lui échapper. + +--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge +Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir +dans des recherches de ce genre! + +--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous +livrer ce nombre? + +--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de +chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de +neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de +chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme, +qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, +sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent +soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si +plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de +combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en +n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents +minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, +il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de +trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous +demandez là l'impossible! + +--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit +condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand +vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence! +Voilà ce qui est impossible! + +--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après +tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre +les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier +soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta? + +Qui le dit!...» répéta Manoel. + +Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait +d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de +l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de +tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, +aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie! + +«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se +levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se +rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre! +Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!» + +Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la +jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +À TOUT HASARD + +Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion +publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait +succédé la commisération. La population ne se portait plus à la +prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le +prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être +l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que +ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté +immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre. + +Ce revirement se comprenait. + +En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces +deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce +cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires, +trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut +s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on +était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve +matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle +émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce +changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que +l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le +craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui +devaient être expédiées de Rio de Janeiro. + +Cela ne pouvait tarder, cependant. + +En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le +lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28. +Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une +décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la +«justice suivrait son cours!» + +Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que +la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document, +cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni +même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec +passion les phases de cette dramatique affaire. + +Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou +indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements, +quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même +qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il +existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre +de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le +comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce +document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et, +cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce +misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de +chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne +prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de +Joam Dacosta, c'est-à -dire lorsqu'il ne serait plus possible de +revenir sur le fait accompli. + +Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre, +et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut +point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam +Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait +pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret +cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant +trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait +irréparablement frappé le condamné de Tijuco. + +Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme, +c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus +encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de +ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument +fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné +sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie, +demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il +pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce +document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en +aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne +mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à +combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure! + +À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le +cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très +peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état +permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou +blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement, +sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à +passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original, +et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa +tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la +tension des vapeurs. + +Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne +magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux +ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction +semblait être impuissante à le faire connaître. + +Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge +Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette +journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés. + +Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se +perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé +plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on +ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc +impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et +c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se +donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans +quelques heures de sommeil. + +Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé +les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait +trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son +bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de +lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête. + +«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il +soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On +pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est +réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat +et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y +trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_, +_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de +leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à +reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un +mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize +lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le +gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que +pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la +potence!» + +Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer +ce peu charitable souhait. + +«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller +chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne +puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement +soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une +chance qu'il ne faut pas négliger?» + +Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez +essaya successivement si les lettres qui commençaient ou +finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre +à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait +nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_. + +Il n'en était rien. + +En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres +par lesquelles il débutait, la formule fut: + +_P _= _D_ + +_h _= _a_ + +_y _= _c_ + +_j _= _o_ + +_s _= _s_ + +_l _= _t_ + +_y _= _a_ + +Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses +calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre +alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et +que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut +évidemment être modifiée que par un seul. + +Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe +_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui +ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il +en était séparé également par douze lettres. + +Donc, ce nom ne figurait pas à cette place. + +Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent +successivement essayés, et dont la construction ne correspondait +pas davantage à la série des lettres cryptographiques. + +Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, +arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de +rugissement dont le bruit fit partir toute une volée +d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, +et il revint au document. + +Il le prit, il le tourna et le retourna. + +«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par +me rendre fou! Mais, halte-là ! Du calme! Ne perdons pas l'esprit! +Ce n'est pas le moment!» + +Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne +ablution d'eau froide: + +«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un +nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre +a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit +aussi l'auteur du crime de Tijuco!» + +C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le +magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette +méthode ne manquait pas d'une certaine logique. + +«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur +n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître +Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,-- +ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui? +Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris +comme nombre cryptologique!» + +Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du +paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois +fois, obtint cette nouvelle formule: + +1804 1804 1804 + +_phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres +que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante: + +_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore +lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des +points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les +trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres +correspondantes en remontant la série alphabétique. + +«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons +d'un autre nombre!» + +Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du +document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans +laquelle le crime avait été commis. + +Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la +formule: + +1826 1826 1826 + +_Phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +ce qui lui donna: + +_o.vd_ _rdv._ _cid._ + +Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs +lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et +pour des raisons semblables. + +«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à +celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de +contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants +volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre +contos[15]. + +La formule fut donc ainsi établie: + +834 834 834 834 + +_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_ + +ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres: + +_het_ _bph_ _pa._ _ic._ + +«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge +Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la +chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!» + +Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait +point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait +pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit +pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit +son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent +essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que +devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, +la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de +Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au +nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours +rien! + +Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait +réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés +mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il +eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup: + +«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la +logique est impuissante!» + +Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de +travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança +jusqu'à la porte qu'il ouvrit: + +«Bobo!» cria-t-il. + +Quelques instants se passèrent. + +Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge +Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait +pas entrer dans la chambre de son maître. + +Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son +intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion! + +Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa +le cordon. Cette fois, Bobo parut. + +«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur +le seuil de la porte. + +Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont +le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança. + +«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que +je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le +temps de réfléchir, ou je...» + +Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses +pieds dans la position du soldat sans armes et attendit. + +«Y es-tu? lui demanda son maître. + +J'y suis. + +--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier +nombre qui te passera par la tête! + +--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout +d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son +maître en lui répondant par un nombre aussi élevé. + +Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, +il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,-- +lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette +circonstance. + +On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, +76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document. + +Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du +juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de +détaler au plus vite. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +DERNIERS EFFORTS + +Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en +stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un +travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, +duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, +Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais +toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur +échappait toujours! + +«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune +mulâtresse, trouvez donc! + +Je trouverai!» répondait Fragoso. + +Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso +avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne +voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans +son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche +de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des +bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document +chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, +la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette +milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques +années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, +n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le +fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la +Madeira, affluent de sa rive droite, et là , sans doute, se +rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté +Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au +plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens +camarades de l'aventurier. + +«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? +Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? +Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est +mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? +Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans +lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela +donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en +connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux +hommes ne sont plus!» + +Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne +pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus +fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, +bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la +Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre +partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait +plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, +enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat? + +Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le +lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait +furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une +de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement +l'Amazone. + +Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de +toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la +jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur +si dévoué dans des circonstances aussi graves! + +Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si +le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, +lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la +jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême! + +Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait +donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé +Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il +l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une +troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le +seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du +condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de +son père, des terribles éventualités qui en seraient la +conséquence! + +En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire +que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, +l'aventurier eût fini par livrer le document? + +Fragoso quittait furtivement la jangada. + +À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se +serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle +pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans +doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet +homme était mort de la main de Benito! + +Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à +Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles +responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge! + +Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les +heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un +désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse +Yaquita ne perdait rien de son énergie morale. + +On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne +compagne du fazender d'Iquitos. + +L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la +soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain +rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été +qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse. + +Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été +la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne +laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien +défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa +réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, +il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce +document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était +décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de +son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. +Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de +l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement +pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances +regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la +situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette +situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon +présent, voilà toute une honnête existence de travail et de +dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier +jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! +Me voici! Jugez-moi!» + +La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé +sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une +impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses +serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui. + +«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai +foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et +qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, +sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!» + +Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le +temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une +passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion +publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document +faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce +quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la +justification du condamné. + +Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en +déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o +Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires +autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur +les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui +pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce +«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. + +En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut +promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et +permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que +de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le +sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme. + +Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est +probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient +vainement consumé leurs veilles. + +Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait +être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la +rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était +encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute! + +En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête, +le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite +d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait +maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à +l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du +coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il +que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus +uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment +de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste +condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain +phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne +saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes +pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de +compte, ne rien trouver, non, rien! + +Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa +tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il +fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à +le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez +lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est +pis, de la rage impuissante! + +Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière +partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--, +ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait +pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les +dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa +vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue! +Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà ! + +Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu +à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la +lumière, il le reprit de cette façon. + +Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette +nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat! + +Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir +en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur +pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile +encore! + +Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de +lettres complètement énigmatiques! + +À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains, +brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de +remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre! + +Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt, +malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit +brusquement. + +Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir, +Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la +force de se soutenir lui-même. + +Le magistrat s'était vivement relevé. + +«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il. + +--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur. +Le chiffre du document! ... + +--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez. + +--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?... + +--Rien!... rien! + +--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant +une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le +magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans +peine, à le désarmer. + +«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre +calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à +l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à +faire qu'à vous tuer! + +--Quoi donc?... s'écria Benito. + +--Vous avez à tenter de lui sauver la vie! + +--Et comment?... + +C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à +moi de vous le dire! + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +DISPOSITIONS PRISES + +Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils +avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler +en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire +évader le condamné que menaçait le dernier supplice. + +Il n'y avait pas autre chose à faire. + +En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de +Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur, +qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait +déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait +pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement, +puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était +possible. + +Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se +soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement. + +Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret +de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni +Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs +tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui +ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances +imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement! + +La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette +occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement +en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu. +Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était +devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en +prévenir. + +Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en +viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille +Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner +aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du +condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de +Torrès! + +Mais Fragoso n'était pas là , et il fallait forcément se passer de +son concours. + +Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se +dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et +s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette +heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la +prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur +lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison +d'arrêt. + +C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le +plus grand soin. + +Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus +du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était +enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en +assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier, +si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal +jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses +saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était +possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la +lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un +des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait +crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant +enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et +Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du +prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au +moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit +que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces +manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour, +pourrait être en sûreté. + +Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à +ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une +précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la +disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux +choisi pour lancer la corde. + +«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta +devra-t-il être prévenu? + +--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné +à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer! + +--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut +tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la +prison serait attirée au moment de l'évasion... + +--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme! +répondit Benito. + +--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la +prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la +jangada. Où devra-t-il chercher refuge?» + +C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et +voici comment elle le fut. + +À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de +ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio +Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le +fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif. +Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à +parcourir. + +Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la +jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du +pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le +rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le +terrain vague, et là , cachée sous les hautes herbes des berges, +elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du +prisonnier. + +Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta +cherchât refuge? + +Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les +deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question +eurent été minutieusement pesés. + +Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de +périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à +travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de +l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez +rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui +offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas +le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta, +toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus +songer à y reprendre sa vie d'autrefois. + +S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou +même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus +de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son +premier soin devait être de se soustraire à des poursuites +immédiates. + +Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes +abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du +condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait +donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le +littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se +cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute +une mer entre la justice et lui? + +Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni +les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait +quelque chance de salut. + +C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la +pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet +affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des +deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en +longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, +naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi +l'embouchure de la Madeira. + +Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi +d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale +ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait +donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et +se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà +de la frontière brésilienne. + +Là , Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là , il pourrait, +pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de +rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un +navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire +le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était +sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute +sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher +au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y +finir cette existence si cruellement et si injustement agitée. + +Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation, +sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, +qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une +question qui n'avait même plus à être discutée. + +«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et +nous n'avons pas un instant à perdre.» + +Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal +jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la +pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage +d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis, +descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà +fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la +jangada. + +Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez +maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes +qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout +espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être +éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam +Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa +faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que +la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite. + +«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous +n'aurons plus rien à craindre pour notre père! + +Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient +si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard. + +De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de +rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu +de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par +tous les moyens en son pouvoir. + +«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui +ne put retenir ses pleurs. + +Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient +aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance +qu'il venait de faire entendre! + +D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa +visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se +dirigea rapidement vers Manao. + +Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le +pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le +plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au +sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait +de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif. + +Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter +aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont +il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il +devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite +l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la +pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en +descendaient incessamment le cours. + +Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la +Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était +aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le +cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent +milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par +impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction, +on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au +centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à +vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de +danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique. + +L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux +jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du +pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce +brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût +certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender +d'Iquitos. + +Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des +préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une +forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à +toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit +ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à +la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort +duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets. + +Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour +plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux +jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à +l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus. + +Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du +personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote +choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la +tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. +Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient +coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs +soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à +risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître. + +Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait +plus qu'à attendre la nuit. + +Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge +Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de +nouveau à lui apprendre sur le document. + +Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le +retour de sa mère et de sa soeur. + +Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il +fut reçu immédiatement. + +Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était +toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé +par ses doigts impatients, était toujours là , sur sa table, sous +ses yeux. + +«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant +cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?... + +--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé... +mais d'un moment à l'autre!... + +--Et le document? + +--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a +pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien! + +--Rien! + +--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document... +un seul!... + +--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot? + +--Fuir!» + +Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge +Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment +d'agir. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +LA DERNIÈRE NUIT + +La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce +qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux +époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de +ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait +peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait. +C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait +un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes +deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du +prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être +soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu +de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer. + +Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes +paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement +dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce +Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non! +Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco! + +Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût +apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par +l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la +justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse +hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se +regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à +toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la +tâche de plaider pour lui! + +Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles +paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être, +s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été +depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois +pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il +semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette +affaire, quel qu'il fût, était prochain. + +Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras +reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête. + +Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que +la justice humaine, après avoir failli une première fois, +prononcerait enfin son acquittement? + +Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez +établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif, +qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de +Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice. + +On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son +entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où +la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao. + +Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il +revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il +était arrivé à Tijuco. Là , par son zèle, il s'était élevé dans la +hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été +admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver +à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe: +le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de +l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul +employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation, +sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les +efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la +cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son +évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage +surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à +la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif, +dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender +Magalhaës! + +Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si +brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées, +perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier +qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les +secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le +grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré +l'attention d'un homme moins absorbé. + +Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa +jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se +revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux +Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement +d'Iquitos. + +Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son +bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule +faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni +d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës +avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu +voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime! + +En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer +l'attention du prisonnier. + +Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent +vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme +inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses +mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos. + +Là , le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait +que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique +maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction. +Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa +pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance +de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient +seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué +son terrible secret! + +L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau +de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes. + +Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille +Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser +s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à +ce jeune homme les mystères de sa vie? Non! + +Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir +réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation +qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors +venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce +misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver +son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis +l'arrestation!... + +En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit +brusquement. + +Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent +comme une ombre. + +Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et, +un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été +dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui. + +Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en +laissa pas le temps. + +«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est +brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans +le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin +de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront +être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge +lui-même nous en a donné le conseil! + +--Il le faut! ajouta Manoel. + +--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!... + +Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement +jusqu'au fond de la chambre. + +«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel +restèrent interdits. + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance. +Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion +viendraient du prisonnier lui-même. + +Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il +lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il +l'entendît et se laissât convaincre. + +«Jamais, avez-vous dit, mon père? + +Jamais. + +--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous +donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons +qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous +restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même! + +--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père! +L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous +croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, +si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y +a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut +fuir!... Fuyez!» + +Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il +l'entraîna vers la fenêtre. + +Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une +seconde fois. + +«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est +inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec +moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis +librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays, +je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je +l'attendrai! + +--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne +peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre +innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut +fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous +n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort! + +--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je +mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une +première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui! +j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour +combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant, +recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache +sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister +les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que +j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager +avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt +ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre +jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais! + +--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer +devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait +saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers +la fenêtre. «Non!... non!... + +Vous voulez donc me rendre fou! + +Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà , je +me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire +que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le +croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne +recommencerai pas!» + +Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les +mains... Il le suppliait... + +«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver +aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de +mort! + +L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas! +Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta +innocent ne fuira pas!» + +La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait +contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre, +prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule +s'ouvrit. + +Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef +de la prison et de quelques soldats. + +Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être +faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que +c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus +profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, +comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût +échappé de cette prison? + +Il était trop tard! + +Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers +le prisonnier. + +«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, +monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas +voulu!» + +Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il +essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre +vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio +de Janeiro. + +Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito. + +Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras +sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence? + +--Oui! + +--Et ce sera?... + +--Pour demain!» + +Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois +l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats +vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte. + +Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent +emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable +scène, qui avait déjà trop duré. + +«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de +l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre +Passanha que je vous prie de faire prévenir? + +Il sera prévenu. + +--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une +dernière fois ma femme et mes enfants? + +--Vous les verrez. + +--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et +maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on +m'arrache d'ici malgré moi!» + +Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec +le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus +maintenant que quelques heures à vivre, resta seul. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +FRAGOSO + +Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le +prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la +sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu +être produite. La justice devait avoir son cours. + +C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le +condamné devait périr par le gibet. + +La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à +moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois, +elle allait frapper un blanc. + +Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs +à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la +loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce. + +Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non +seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre. + +Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de +toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de +sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête +tombait, incapable de se porter plus avant. + +Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il +lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible, +et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il +s'élança dans la direction de la ville. + +Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche +du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de +ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée +de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao. + +C'était Fragoso. + +Un homme accourait vers Manao. + +Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise +dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à +laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui +pouvait encore sauver Joam Dacosta? + +Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême +hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre +pendant cette courte excursion. + +Voici ce qui s'était passé: + +Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès +un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces +riveraines de la Madeira. + +Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il +apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux +environs. + +Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non +sans peine, il parvint à le rejoindre. + +Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita +pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut +faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire. + +Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso +furent celles-ci: + +«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a +quelques mois, à votre milice? + +Oui. + +À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos +compagnons qui est mort récemment? + +--En effet. + +--Et cet homme se nommait?... + +--Ortega.» + +Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils +de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était +vraiment pas supposable. + +Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la +milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui +apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements +sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable +importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le +véritable auteur du crime de Tijuco. + +Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun +renseignement à cet égard. + +Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien +des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée +entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que +Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier +soupir. + +Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne +pouvait en dire davantage. + +Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il +repartit aussitôt. + +Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega +fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de +faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la +vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice +était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments. + +Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en +question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus +probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont +Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa +culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas +de la mettre en doute. + +Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait +été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait +été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour! + +Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions +de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé, +certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette +affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le +brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à +laquelle avait appartenu Torrès. + +Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au +juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre, +et voilà pourquoi, ce matin-là , vers huit heures, il arrivait, +brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao. + +Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la +franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment +irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à +croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre +ses mains. + +Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent +irrésistiblement pris racine dans le sol. + +Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle +s'ouvrait une des portes de la ville. + +Là , au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une +vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait +une corde. + +Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses +yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et +ces mots s'échappèrent de ses lèvres: + +«Trop tard! trop tard!...» + +Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas +trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de +cette corde! + +«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso. + +Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il +remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur +le seuil de la maison du magistrat. + +La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à +cette porte. + +Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait +recevoir personne. + +Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait +l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet +du juge. + +«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de +capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit +vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution! + +Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le +chiffre du document?...» + +Fragoso ne répondit pas. + +«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui, +en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour +l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est +là ! dit-il. + +--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une +vérité qui ne peut se faire jour! + +--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut! + +--Encore une fois, avez-vous le chiffre?... + +--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas +menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement +lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que +cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam +Dacosta! + +--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas +douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui +disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!» + +Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il +se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent! +s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui +qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès, +l'auteur du document! C'est Ortega!...» + +À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de +calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait, +il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa +table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux: + +«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!» + +Et le voilà , procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso, +comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement +essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières +lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante: + +_O r t e g a P h y j s l_ + +«Rien! dit-il, cela ne donne rien!» + +Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un +chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un +rang antérieur à celui de la lettre _r_. + +Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_, +seuls se chiffraient par 1, 4, 5. + +Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle +qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres, +impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne +correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_. + +En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des +cris de désespoir. + +Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que +le magistrat n'eût pu l'en empêcher. + +La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le +condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule +s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet. + +Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe, +dévorait les lignes du document. + +«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les +dernières lettres!» + +C'était le suprême espoir. + +Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque +d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières +lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six +premières. + +Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six +dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à +celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, +elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre. + +Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la +lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il +obtint: + +_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_ + +Le nombre, ainsi composé, était 432513. + +Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la +formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui +avaient été précédemment essayés? + +En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui +trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques +minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné! + +Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il +voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait +mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège, +l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...» + +Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu +au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant +de fois qu'il était nécessaire, comme suit: + +432513432513432513432513 + +_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_ + +Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre +alphabétique, il lut: + +_Le véritable auteur du vol de..._ + +Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le +nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le +refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait +incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans +en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans +la rue, criant: + +«Arrêtez! Arrêtez!» + +Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison, +que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses +enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne +fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez. + +Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa +main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses +lèvres: + +«Innocent! innocent!» + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +LE CRIME DE TIJUCO + +À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté. + +Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri +qui s'échappait de toutes les poitrines: + +«Innocent! innocent!» + +Puis, un silence complet s'établit. + +On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être +prononcées. + +Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là , +pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis +que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait +tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre, +et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre +qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il +les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix. + +Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence: + +_Le véritable auteur du vol des diamants et de_ + +43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34 + +_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des +soldats qui escortaient le convoi,_ + +32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343 + +_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la +nuit du vingt-deux janvier mil huit_ + +251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134 + +_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, +n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_ + +3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325 + +_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à +mort; c'est moi, le misérable employé de_ + +13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43 + +_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh +l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_ + +251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325 + +_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_ + +_qui signe de mon vrai nom, Ortega._ + +134 32513 43 251 3432 513 432513 + +_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._ + +Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables +hurrahs se fussent élevés dans l'air. + +Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui +résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument +l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette +victime d'une effroyable erreur judiciaire! + +Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne +pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui. +Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait, +des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son +coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de +le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la +dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser +s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste! + +Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever +aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait +lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans +lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au +moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice +cryptogrammatique. + +Or, voici ce qu'avouait Ortega. + +Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui, +à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin. +Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de +Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de +s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux +contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco. + +Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi +au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de +l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par +ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à +ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte. + +Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps +après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à +commettre le crime. + +Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega +s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts +du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato». +Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable +troupe. Là , on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait. +Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues +années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes. + +Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen +d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent +intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint +peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime +lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa +place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta! +Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier +supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation +capitale! + +Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice, +entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière +péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là , dans +Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta. + +Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible, +l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna +dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco; +mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son +intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le +chiffre qui permettait de le lire. + +La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de +réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de +la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était +alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui +avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le +document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le +faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et +l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce +nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument +indéchiffrable. + +Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa +mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont +il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un +odieux chantage. + +Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre, +et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté +par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom +avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge +Jarriquez. + +Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était +l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à +la vie, rendu à l'honneur! + +Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute +voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette +terrible histoire. + +Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable +preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam +Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être +demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre +demeure. + +Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours +de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les +siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du +magistrat comme un triomphateur. + +En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout +ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et, +s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui, +il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice +n'eût pas été définitivement consommée! + +Et, dans tout cela, que devenait Fragoso? + +Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito, +Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas! +Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il +n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui +devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en +Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée +qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès +avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la +situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même +pas la valeur! + +Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins +sauvé Joam Dacosta! + +Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers, +qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au +moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos, +l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre +de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la +jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu +quelque part! + +«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi +qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina! + +À moi! répondit la jeune mulâtresse. + +Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que +j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!» + +Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête +famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient +faits à Manao, il est inutile d'y insister. + +Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans +cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de +ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument +indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il +pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il +reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega, +reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous +les deux, étaient seuls à connaître? + +Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas! + +Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un +rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le +document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il +fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du +ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent +l'élargissement immédiat du prisonnier. + +C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta +et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute +inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et +continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage +devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de +Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le +départ. + +Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en +liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en +était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district +diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec +les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement +écrit de sa main. + +L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La +réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue. + +Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de +la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les +siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient +l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la +fazenda d'Iquitos. + +Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du +départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils, +tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée, +commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au +tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée +sur la rive, retentissaient encore. + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +LE BAS-AMAZONE + +Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait +s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite +de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait +d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens. + +La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore +gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village +de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette +Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces +trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de +la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les +îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de +Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a +définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes, +dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de +Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella, +qui est le grand marché de guarana de toute la province, +restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il +du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur +laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des +femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque, +légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des +Amazones. + +Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la +juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille, +émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait +dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à +l'est que l'Atlantique. + +«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille. + +--Que c'est long! murmurait Manoel. + +--Que c'est beau! répétait Lina. + +--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso. + +Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de +points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et +Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa +bonne humeur d'autrefois. + +Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de +cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des +chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des +exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de +Monte-Alegre. + +Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux +noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une +«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations, +important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve +plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem. + +On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris, +descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne +compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart, +et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de +sable blanc. + +Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en +descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait +jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de +haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du +commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement. + +À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon +se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui +l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des +collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et, +en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant +sur le fond lointain du ciel. + +Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient +encore rien vu de pareil. + +Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il +pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu +à peu la vallée du grand fleuve. + +«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit +en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva, +dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts! + +--Alors on approche? répétait Fragoso. + +--On approche!» répondait Manoel. + +Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit +hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la +demande et la réponse. + +Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se +faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada, +la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de +Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens +Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les +têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle. + +Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et +comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt +s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds, +hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux. +Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en +décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en +arrière. + +Là , le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait +vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait +vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo. +C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins +de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais +et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest, +elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux +qu'elle compte par milliers. + +Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé +l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents +d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après +avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une +embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi +rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui, +pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune, +n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner +le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage. + +C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous. +Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal +des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux +éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées +d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait +parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts +magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros +palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas +à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal +des Brèves. + +La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce +nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs +mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de +cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les +Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus +avec les populations blanches, et leur race finira par s'y +absorber. + +Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au +risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les +racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques +crustacés; là , le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert +pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui +la renvoyaient au fil du courant. + +Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux +divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de +l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade +de Santa-Ana. + +Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans +aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût +obligé à se dérouler d'aval en amont. + +Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, +égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens +caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de +l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux +chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre. + +Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la +«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées +de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis +sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora +de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts, +qui la relient commercialement avec l'ancien monde. + +Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils +touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne +pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les +retenait encore à Manao, c'est-à -dire à mi-chemin de leur +itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de +cette province du Para? + +Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi +après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut +à un brusque tournant du fleuve. + +L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours. +Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On +l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique +accueil aux siens et à lui! + +Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du +fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui +voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long +exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des +milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien +avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez +vaste et assez solide pour porter toute une population. + +Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues +avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser +dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si +la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme +un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa +nouvelle famille? + +Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada +au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait +être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit +cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là , les +carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui +renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis; +puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante +tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour; +puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait +alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem. + +Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada +même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de +Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double +union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite +chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction +nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls +membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas +là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette +cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant +l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les +gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse +de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le +héros du jour? + +Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent +célébrés en grande pompe. + +Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la +jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait +voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses +habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées +de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et +les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette +flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve. + +Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut +comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un +instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la +jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des +mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les +pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie +éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces +joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs +qui s'échappaient par milliers dans les airs! + +La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à +travers la foule vers la petite chapelle. + +Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques. +Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le +gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune +médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie +du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa +fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la +main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille +Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double +rangée du personnel de la jangada. + +Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la +chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains +qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette +fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants. + +Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des +longues séparations. + +En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission +pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à +exercer utilement sa profession comme médecin civil. + +Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux +qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres. + +Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde; +mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la +voir à Bélem. + +Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là +comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre +Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier +paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne +mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada +avait mis tant de mois à descendre. + +L'importante opération commerciale, bien menée par Benito, +s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait +été cette jangada,--c'est-à -dire un train de bois formé de toute +une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien. + +Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et +Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots +de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont +Benito allait prendre la direction. + +Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute +une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière +brésilienne! + +Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter: + +«Hein! sans la liane!» + +Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui +le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon. + +«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même +chose?» + + + + [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie +française, et un conto de reis vaut 3 000 francs. + [2] 174 000 francs. + [3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille, +qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille, +qui vaut 6 180 mètres. + [4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100 +francs. + [5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de +nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne +peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le +Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements, +paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de +l'Amazone. + [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres. + [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25 +litres. + [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe +portugais vaut un peu plus, soit 32 livres. + [9] Environ 6 centimes. + [10] De nombreuses observations faites par les +voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de +Humboldt. + [11] La pataque vaut 1 franc environ. + [12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues +par M. Bates, un savant géographe anglais. + [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant +l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle. + [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes. + [15] Environ 2 500 000 francs. + [16] 300 000 francs. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14806 *** diff --git a/14806-8.txt b/14806-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2166102 --- /dev/null +++ b/14806-8.txt @@ -0,0 +1,13290 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Jangada + Huit cent lieues sur l'Amazone + +Author: Jules Verne + +Release Date: January 25, 2005 [EBook #14806] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + +LA JANGADA + +Huit cent lieues sur l'Amazone + +(1881) + + +Table des matières + +PREMIER ÉPISODE +CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS +CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ +CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL +CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS +CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE +CHAPITRE SIXIÈME TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE +CHAPITRE SEPTIÈME EN SUIVANT UNE LIANE +CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA +CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN +CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS +CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE +CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE +CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS +CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE +CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS +CHAPITRE SEIZIÈME EGA +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE +CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE +CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES +DEUXIÈME ÉPISODE +CHAPITRE PREMIER MANAO +CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS +CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ +CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES +CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES +CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP +CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS +CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES +CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES +CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON +CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI +CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT +CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES +CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD +CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS +CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT +CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO +CHAPITRE VINGTIÈME LE BAS-AMAZONE + + + + +PREMIER ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +UN CAPITAINE DES BOIS + +_«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»_ + +L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre +assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques +instants pensif, après l'avoir attentivement relu. + +Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas +même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des +années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces +hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre. + +Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies? +Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces +langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes: +ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils +présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur +ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le +coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme +de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux +tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances +de la plus haute gravité. + +L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple +capitaine des bois. + +Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato», +les agents employés à la recherche des nègres marrons. + +C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées +anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de +quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore +avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées. +Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits +naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir, +et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que +la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer. + +En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,-- +il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des +capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons +d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation +générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà +les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour +n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel +tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un +seul esclave parmi ses dix millions d'habitants. + +En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à +disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les +bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient +sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les +profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des +bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement +composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime, +il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne +devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très +probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu +recommandable milice des «capitães do mato». + +Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un +Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un +blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction +que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait +voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant +dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où +la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les +mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce +n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité +personnelle. + +En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil. + +Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques +jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se +développe le cours du Haut-Amazone. + +Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur +qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient +pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une +santé de fer. + +De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la +démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des +tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus +sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec, +des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas +encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt +se contracter sous l'influence des passions mauvaises. + +Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois. +Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il +portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur +ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige +d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce +costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce +qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient +la poitrine. + +Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident +qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où +il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de +ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs. +Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement, +un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de +chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était +muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à +la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les +forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à +craindre. + +En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier +fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel +ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois +du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En +effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri +prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement +comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les +branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale, +serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;-- +ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de +laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la +fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne +peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par +l'éclat de ses beuglements. + +Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la +voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un +arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute +ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de +grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de +l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des +bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier +document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à +chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le +sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui, +et alors il souriait d'un mauvais sourire. + +Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases +que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt +péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs: + +«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement +écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il +ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de +vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!» + +Et regardant le document d'un oeil avide: + +«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette +dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son +prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle +donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de +s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le +nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens +véritable échapperait encore!» + +Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement. + +«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait +cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au +Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne +rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document +m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines +de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à +réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!» + +Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se +refermaient déjà sur des rouleaux d'or. + +Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours. + +«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas +les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de +l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir +quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors, +comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en +montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le +toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!» + +Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile: + +«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il +saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et +lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les +lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux, +de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah! +mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce +document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je +trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache +depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il +faisait ma fortune!» + +Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après +l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre, +qui lui servait aussi de porte-monnaie. + +En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet +étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût +passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies +d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis +de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars +vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le +double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, +et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme +ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très +embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise. + +Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir +abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il +exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin +de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire +péruvien. + +À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses +pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour +son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa +nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de +bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il +achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour +l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin. + +Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le +couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le +replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, +crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de +lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était +étendu. + +C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher! + +Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la +bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge +aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui +portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de +deux milles. + +Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se +guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil +au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter +l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune +ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et +quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le +lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un +fourré, en pleine forêt. + +Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de +confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la +matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir +se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le +mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur +l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le +sommeil. + +Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans +s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il +avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte +liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie +surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la +fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion. + +Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il +portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue +généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus +particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone. +C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc +doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le +capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé, +croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia. + +Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita +la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu +près vide. + +«À renouveler!» dit-il simplement. + +Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac +âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet +antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la +vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des +solanées. + +Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier +choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès +n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il +battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse, +connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains +hyménoptères, et il alluma sa pipe. + +À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui +échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans +une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +VOLEUR ET VOLÉ + +Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se +fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers, +comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant +certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde +contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de +l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais +ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put +arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été +aperçu. + +Ce n'était point un homme, c'était un «guariba». + +De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du +Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à +poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur +face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original. +D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du +«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche +le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se +signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble +aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a +pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution. +En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse +pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette +situation et hors d'état de se défendre. + +Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de +grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient +faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol +qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la +forêt. + +Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il +jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa +queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est +pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des +quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont +véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal +possède une parfaite faculté de préhension. + +Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton, +qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme +redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir +l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur +l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança +donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas +de lui. + +Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents +acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une +façon peu rassurante pour le capitaine des bois. + +Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba +des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières +d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard +lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains +animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont +reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en +réserve contre les coureurs des bois. + +En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il +convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il +appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un +Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi +pour le plaisir de le manger. + +Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à +intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier +que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à +dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à +détruire un de ses ennemis naturels. + +Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba +commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement, +retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son +attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un +seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé, +et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait +plus qu'à un fil. + +En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de +l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du +dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper. + +Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans +le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa +fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie. + +Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper +l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe, +avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement +distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des +idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa +l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses +yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. +Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner +les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta. +Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à +sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne +cherchèrent point à l'entamer. + +Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une +nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec +un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit +bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour +jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa +main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une +branche sèche. + +À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens +toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil +à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt +debout. + +En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire. + +«Un guariba!» s'écria-t-il. + +Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit +en état de défense. + +Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant +un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide +gambade, il se glissa sous les arbres. + +«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans +plus de cérémonie!» + +Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas +et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le +narguer, il aperçut son précieux étui. + +«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque +fait pis! Il m'a volé!» + +La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas +pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est +l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte, +irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances. + +«Mille diables!» s'écria-t-il. + +Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui, +Torrès s'élança à la poursuite du guariba. + +Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce +n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les +branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté +aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais +Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa +houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir +l'en frapper. + +Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint +que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le +malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc +d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à +s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre +chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença +dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois +disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à +ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat. + +«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à +bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière +brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement +des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à +t'empoigner!...» + +Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec +une nouvelle ardeur! + +Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun +résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment, +sans ce document, pourrait-il battre monnaie? + +La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du +pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que +par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui. + +Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre +haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses +broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le +guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses +racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il +buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à +moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre. + +Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut +obligé de s'arrêter. + +«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à +travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je +l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes +jambes pourront me porter, et nous verrons!...» + +Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait +cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût +loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout +mouvement à Torrès. + +Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois +racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de +temps en temps tinter l'étui à son oreille. + +Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais +sans lui faire grand mal à cette distance. + +Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à +poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre, +cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette +réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement +vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était +désespérant. + +Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait +venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait +embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse +forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles +des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir. + +Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et, +finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il +allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui, +quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à +tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il +se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort. + +Il se releva donc. + +Le guariba se releva aussi. + +Il fit quelques pas en avant. + +Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de +s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied +d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont +si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone. + +Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un +clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux +premières branches étendues horizontalement à quarante pieds +au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point +où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un +jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants. + +Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en +cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main. +Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de +manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était +vide! + +Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers +l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus +défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper +aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait +d'abandonner pour un autre. + +Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille! + +Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le +guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait +impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de +métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un +Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire +de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un +homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de +plus cruelle sous cette latitude équatoriale. + +Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de +tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine. + +Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de +racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il +donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait +plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui +ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un +mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une +autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas +demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui +lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et +tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour +se mouvoir. + +Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et +revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre. +Oui! un bruit de voix humaines. + +On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté +le capitaine des bois. + +Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré. +En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au +moins à qui il pouvait avoir affaire. + +Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque +tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu. + +Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba +lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès. + +«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est +arrivée à propos!» + +Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré, +lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres. + +C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir, +chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse, +serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À +leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils +étaient de sang portugais. + +Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication +espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue +portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces +forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès. + +Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance +oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été +frappé d'une balle en pleine tête. + +En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte +de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les +chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et +autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux +dans ces forêts. + +Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et +il continua de courir vers le corps du singe. + +Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction, +avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de +quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès. + +Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit. + +«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord +de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant +animal, un grand service!» + +Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui +leur valait ces remerciements. + +Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation. + +«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité, +vous avez tué un voleur! + +Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux, +c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas +moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.» + +Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le +guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore +crispée. + +«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur? + +--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et +ne put retenir un énorme soupir de soulagement. + +«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui +vient de m'être rendu? + +--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne, +répondit le jeune homme. + +--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est +toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito. + +--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que +j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à +monsieur...? + +Benito Garral», répondit Manoel. + +Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour +ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le +jeune homme ajouta obligeamment: + +«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles +d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...? + +Torrès, répondit l'aventurier. + +--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez +hospitalièrement reçu. + +--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par +cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je +crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident +que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut +que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte +descendre jusqu'au Para... + +--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que +nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père +et toute sa famille auront pris le même chemin que vous. + +--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la +frontière brésilienne?... + +--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du +moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?» + +Manoel fit un signe de tête affirmatif. + +«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que +nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon +regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie +néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.» + +Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son +salut et reprirent le chemin de la ferme. + +Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut +perdus de vue: + +«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il +la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage, +Joam Garral!» + +Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant +vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le +plus court, disparut dans l'épaisse forêt. + + + +CHAPITRE TROISIÈME +LA FAMILLE GARRAL + +Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de +l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans +cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon, +et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à +cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne. + +Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces +agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent +dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce +siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique +population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez +loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se +tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont +dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La +race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent +contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, +aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à +laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois +familles de métis. + +Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de +chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le +village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une +esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du +fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il +se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi +cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la +hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes +variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de +lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de +palmiers de la plus élégante espèce. + +À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à +modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient +à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux +envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple +chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un +chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce +village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se +réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la +Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église. + +Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au +village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du +Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant +le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement +où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable. + +C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux +jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois. + +Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de +cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette +ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays, +cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la +bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et +c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait +riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau, +tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la +séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des +bestiaux. + +C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant +l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par +le propriétaire de la fazenda. + +Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle +d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment +fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve. + +Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille +race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa +mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon +travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait +défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il +possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il +se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son +commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne +prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais +étaient-elles quelque peu embarrassées. + +Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors +vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il +était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. +Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la +forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda +pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La +mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait +touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour +quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie +entière. + +Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la +ferme d'Iquitos. + +Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans +fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, +en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la +permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,-- +malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il +voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait +un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque +fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait +dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme +sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à +fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en +mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier. + +Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer +tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un +bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par +jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le +favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la +paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals +qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois +seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle +que le jeune homme devait la désirer. + +Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra +résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes +ses forces. + +Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires +se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone, +s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam +Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à +grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à +l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure +charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi +cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, +des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un +réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de +lianes capricieuses. + +Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes +arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où +demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des +noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de +roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison +forestière. + +Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes, +offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut +une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où +un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent +d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des +bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques +«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des +parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre +exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement +des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, +du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral +à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus +riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction +imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires +du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour. + +Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce +qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son +mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son +exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait +son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre +eux deux. + +Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui +reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à +lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle +l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté +insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, +soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander +en mariage. + +Un grave incident hâta la solution. + +Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement +blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à +la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son +côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en +lui faisant jurer de la prendre pour femme. + +«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que +si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré! + +Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur, +sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous +dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont +vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!» + +Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas +d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite. + +Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous +deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort +de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union. + +Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral +devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de +tous ceux qui composaient le personnel de la ferme. + +La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces +deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son +mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une +fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, +devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de +Joam et Yaquita. + +La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. +Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature +des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère, +l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle +été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem? +Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus +privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement +formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui +réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la +fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle +situation à venir. + +Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison +qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la +donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche +fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait +d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence +vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge +de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la +direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une +éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien +dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui +fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne +lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui +s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces +vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit +se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne +du nom d'homme. + +Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait +fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un +négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que +Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne +tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux +inséparables compagnons. + +Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait +plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait +laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études +furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût +passionné pour cette noble profession, et son intention était +d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait +attiré. + +À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito, +Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était +venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait +l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à +la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui +seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita +comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en +faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près +de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un +lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur. + +En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début +de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans. +Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa +sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute +de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses +cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière, +grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain. +L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens +était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le +caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en +lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La +netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne +devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de +sa personne. + +Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel +tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme +un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu +vaincre. + +Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les +conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas +l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être +heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer +cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif +de constante préoccupation pour sa femme. + +Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où +ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su +résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu +durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type +portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si +naturellement à la dignité de l'âme. + +Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de +toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux. + +Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, +tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus +sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito, +après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda, +d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle; +d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé, +chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes +du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne +pénétrera pas tous les secrets. + +Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille, +brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur +l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle +rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son +frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous. +À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes +serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander +à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»! +Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu +sans quelque partialité. + +Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui +manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux +personnel de la fazenda. + +Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de +soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave +par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la +nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la +fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était +passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du +fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à +Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle +n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve +de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au +service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui +en coulait devant ses yeux. + +Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y +avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille, +et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une +de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une +grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs +maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était +permis dans la maison. + +Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens, +au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la +fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres +encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam +Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En +ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du +Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec +douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu +chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les +plantations étrangères. + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +HÉSITATIONS + +Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille +répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils +étaient vraiment dignes l'un de l'autre. + +Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments +qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert +à Benito. + +«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu +as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir! +Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir +te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!» + +Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à +apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le +coeur des deux jeunes gens. + +Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en +convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais +d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se +pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis +contente!» était sorti de son coeur. + +La réponse précédait presque la question: elle était claire. +Benito n'en demanda pas davantage. + +Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet +d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas +aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage, +ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien +être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce +mariage serait célébré. + +En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du +village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et +Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha, +qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque, +comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait +avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient +à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de +l'état civil n'avait été chargé d'établir. + +Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le +mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le +concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était +sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet. + +«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais +consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous +marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se +transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans +être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi +sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous +conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt +la mienne! Nous approuvez-vous?» + +À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de +Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère +assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce +projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam +Garral. + +Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans +la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari. + +Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande +salle de l'habitation. + +Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un +divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue, +vint se placer près de lui. + +Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa +fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha +ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux +d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et +appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter +la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse +question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était +arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un +jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement +entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam +envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au +littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir, +après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée +ne semblait lui être venue de l'accompagner. + +Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de +la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que +l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie, +il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard. + +Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral +n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille +en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et +pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont +Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois +fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle +avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour +quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de +tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux +reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas +heureux ici?» répondait-il. + +Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont +l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas +insister. + +Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire +valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de +conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son +mari. + +Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel +Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si +légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à +elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de +son enfant, et comment ne le partagerait-il pas? + +Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix +caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude +travailleur: + +«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons +ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous +le sommes, nos enfants et moi. + +De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam. + +Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union +ils trouveront le bonheur...» + +Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir +pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés +ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme. + +«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle. + +Minha?... se marier?... murmurait Joam. + +Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque +objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu +pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille? + +Oui!... Et depuis un an!... + +Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de +sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable +impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu, +ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta +pensif en la regardant. + +Yaquita lui prit la main. + +«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la +pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à +notre fille toutes les conditions du bonheur? + +Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant, +Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand +se ferait-il? ... Prochainement? + +--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam. + +--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?» + +Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question +qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une +hésitation bien compréhensible. + +«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien! +J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une +proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois +déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille +et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que +nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux +qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire +notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela +pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont +réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est +pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant +distraire quelques semaines de tes travaux!» + +Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir +dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse. +Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari: +c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce +qu'elle avait à dire. + +«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus +dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va +nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura +causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si +prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner +jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que +nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer +auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que +Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se +marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta +mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!» + +Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement +qu'il ne put réprimer. + +«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito +et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à +descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du +littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation +serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je +pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde +mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais +moins étrangère aux actes de sa vie!» + +Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la +regarda longuement, sans rien répondre encore. + +Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire +une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait +devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses +affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques +semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son +intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la +fazenda! Et cependant il hésitait toujours! + +Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et +elle la serrait plus tendrement. + +«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de +céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens +de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus +cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près +de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce +bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que +nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos. +Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la +situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec +les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où +doit s'écouler la plus grande partie de son existence!» + +Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans +ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir +avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation +contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme +sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat +secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se +reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas, +elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui +coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus +jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison +de ce refus inexplicable. + +Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était +allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter +un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, +où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt +ans. + +Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait +pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de +s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont +cessé. + +«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est +nécessaire! Quand veux-tu que nous partions? + +Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour +moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui +vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur. +En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la +porte de l'habitation. + +Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil, +presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre. + +«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons +tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une +parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. +«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se +célèbre le mariage? + +--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la +fixerons à Bélem! + +--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha, +comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous +allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son +parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!» + +Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol, +s'adressant à son frère et à Manoel: + +«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres, +toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin +magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout +voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!» + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +L'AMAZONE + +«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain +Benito à Manoel Valdez. + +Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite +méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces +molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes, +allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan +Atlantique. + +«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus +considérable! répondit Manoel. + +--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une +grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de +la côte, fait encore dériver les navires! + +--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente +degrés en latitude! + +--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins +de vingt-cinq degrés! + +--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette +vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui +s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la +déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon! + +--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille +tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, +venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents +sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne +sont que de simples ruisseaux! + +--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots, +fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles +seules la monnaie d'un royaume! + +--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des +lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la +Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis! + +--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas +dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de +mètres cubes d'eau à l'heure! + +--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques, +et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique, +comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par +son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique! + +--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île, +Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de +tour!... + +--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en +soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une +«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets +des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la +brise! + +--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que +les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille +kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison! + +--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et +sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers +tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza, +de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à +l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne +nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable +fût complet! + +--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique +qui soit au monde!» + +Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de +l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet +Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des +chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, +la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, +française, hollandaise et brésilienne! + +Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les +lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du +globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations. +Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance! +L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur, +la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité. + +Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît +au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et +qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième +et douzième degrés de latitude sud. + +À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des +montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le +véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du +Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais +repoussée. + +À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le +nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se +dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important +tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires +colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt +Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais +francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio +Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou +Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve +encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de +Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû +aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont +les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il +existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio +Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve. + +Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un +magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune +sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu +rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux. +Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il +oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon +intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels +il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa +source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt, +il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours. + +Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand +nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le +Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le +Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le +Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission +de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré +qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à +deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux +peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux +cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite +enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir +promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de +Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se +termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de +nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est +d'Arica. + +Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos. +En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits +des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les +contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens +allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de +l'Amazone. + +Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays +du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés +au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une +qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le +Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi +qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone +coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique +méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents +généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de +hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, +mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine +tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques +peuvent librement parcourir. + +Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue +insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le +centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un +souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une +évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne +s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle +rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et +même des plus délicieux». + +Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu +constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de +vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais +au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une +moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés +seulement. + +Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que +le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées +de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles. + +La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible +aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique. + +Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles +l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui +est déjà l'un des plus beaux de la terre. + +Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone +ne soit pas connu! + +Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères +Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve +en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après +dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit +merveilleux, il atteignait son embouchure. + +En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone +jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues. + +En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à +l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des +Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son +confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31 +juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite +de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de +fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--, +visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait +devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des +résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était +établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque +certain qu'il communiquait avec l'Orénoque. + +Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient +les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon +jusqu'au rio Napo. + +Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité +en lui-même et dans tous ses principaux affluents. + +En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le +lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien +Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop +fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à +1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et +enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve, +remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des +principaux tributaires. + +Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement +brésilien est celui-ci: + +Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière +entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de +l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et, +afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil +traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les +voies fluviales dans le bassin de l'Amazone. + +Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement +installés, qui correspondent directement avec Liverpool, +desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres +remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le +Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou +et de la Bolivie. + +On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans +tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde. + +Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès +ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races +indigènes. + +Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà +disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le +Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas +l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et +les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit +nombre, dans les forêts du Japura! + +Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y +a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du +Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des +débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le +Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des +anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les +bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et +d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations +différentes. + +C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race +anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant +les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique. +Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la +colonisation française. + +Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de +communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le +voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, +surtout dans les conditions où il allait se faire. + +De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis +regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds: + +«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu +le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court! + +--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque +Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!» + + + +CHAPITRE SIXIÈME +TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE + +La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet +sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes. +Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de +quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être +accompagnés d'une partie du personnel de la ferme. + +Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam +Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À +partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut +un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du +voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive +satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral +réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il +était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva +l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante +atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes. + +Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ +allaient être bien remplies. + +Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de +l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à +vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve +et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait +que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, +les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements +littoraux. + +Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un +tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant, +lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze +rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de +marchandises; des «égariteas», grossièrement construites, +largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un +toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur +laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de +radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et +supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à +l'Indien et à sa famille. + +Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille +de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre +transport de gens et d'objets de commerce. + +Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas», +jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de +voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues +pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas», +mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un +roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles +carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire +par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut +d'un gaillard d'avant. + +Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du +moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé +à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de +marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu +importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai. +Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait +rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le +jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et +pour cause. + +Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de +transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener +un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve +dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité. + +Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui +se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce +qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs, +dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases. + +L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son +exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont, +pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du +Sud-Amérique. + +Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois, +riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très +propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie, +de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices +considérables. + +En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits +des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que +ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral, +jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il +un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers, +poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous +la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du +fleuve et la direction des courants. + +En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait +les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il +comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire +commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le +commencement de juin était l'époque favorable pour le départ, +puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin, +allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre. + +Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car +le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il +s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt, +située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un +angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,-- +tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à +laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot. + +Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre +embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas +accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa +famille, son personnel et sa cargaison. + +«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains, +lorsqu'elle avait connu le projet de son père. + +--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous +atteindrons Bélem sans danger ni fatigue! + +--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts +de la rive, ajouta Benito. + +--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne +conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus +rapide pour descendre l'Amazone?» + +Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du +jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir +alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda. +«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et +prête à dériver. + +--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage», +répondit l'intendant. + +Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et +de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai, +firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens, +peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en +voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence, +tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais +il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur +les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de +l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt +ne devait pas même laisser un vide appréciable. + +L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de +Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des +broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui +l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient +armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut +s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames, +un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds, +solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes +manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le +sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et +ouvert de larges trouées au plus profond des futaies. + +Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la +ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de +cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se +montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur +tour. + +Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient +d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en +agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les +fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être +consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt +condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et +avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il +n'avait peut-être jamais caressé. + +Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque +ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient, +comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces +palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à +leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des +châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix +tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des +«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui +s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce +roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le +fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au +tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces +magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi +des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres +voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où +sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un +violet clair, est spécialement demandé pour les constructions +navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus +particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si +serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de +combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des +«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces +vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des +«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux +naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se +rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de +leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la +tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les +plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc +neigeux. + +Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres +qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait +pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral +n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt +que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau +de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les +jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la +limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les +troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où +seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps +prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles. + +Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et +de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté, +ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de +caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs, +d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la +riche plantation forestière. + +La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous +les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de +flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de +l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada +qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des +équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant. +Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue, +viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines +de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique. + +Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était +entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le +lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée +d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du +radeau. + +Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de +départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût +s'en aller de là où l'on se trouvait si bien. + +«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait +sans cesse Yaquita. + +Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait +invariablement Cybèle. + +De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les +concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles +d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les +mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune +mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle +était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu +gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci +d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle +était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la +séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question. + +Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux +qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de +ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme +il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve. + +Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre +l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, +et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait +l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le +partage fut très inégal, et cela se comprend. + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +EN SUIVANT UNE LIANE + +Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de +prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère +s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui +adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion +dans la campagne. + +Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les +accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite +de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda. + +C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui +sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en +chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir +après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,-- +et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa +maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de +deux à trois lieues n'était pas pour effrayer. + +Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux. +D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il +ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De +l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le +personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre. + +Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers +onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux +jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent +des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous +s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme, +et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils +atteignirent la rive droite de l'Amazone. + +L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères +arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds, +d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert +aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale. + +«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous +faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger +dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et +vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison! + +--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins +maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda +d'Iquitos, et, là-bas comme ici... + +--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes +pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez +pour quelques heures que vous êtes fiancés!... + +--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel. + +--Cependant, si Minha te l'ordonne! + +--Minha ne me l'ordonnera pas! + +--Qui sait? dit Lina en riant. + +--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel. +Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est +rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas +fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son +ami!... + +--Par exemple! s'écria Benito. + +--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la +jeune mulâtresse en battant des mains. + +--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la +jeune fille, qui se rencontrent, se saluent... + +--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha. + +--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune +fille du plus grand sérieux. + +--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère +voulût bien le présenter... + +--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise +idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant +qu'il vous plaira! Soyez-le toujours! + +--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que +les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant +de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue. +«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!» + +cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras. + +Mais Minha n'était pas pressée. + +«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu +voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas +gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te +demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et +même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en +personne, d'oublier... + +--D'oublier?... + +--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère! + +--Quoi! tu me défends?... + +--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces +perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui +volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour +le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si +quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit! + +--Mais... fit Benito. + +--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, +nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous! + +--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en +regardant son ami Manoel. + +--Je le crois bien! répondit le jeune homme. + +--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour +que tu enrages! En route!» + +Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous +ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du +soleil d'arriver jusqu'au sol. + +Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de +l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant +d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a +pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En +outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y +avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles +de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les +nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect +général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette +singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes +parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel +un indigène n'aurait pu se méprendre. + +La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à +travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant, +le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, +lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en +fuite des milliers d'oiseaux. + +Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé, +qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus +beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets +verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels +de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs +variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues +en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent +emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé, +bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des +«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un +assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan +déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou +piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points +pourpres. C'était l'enchantement des yeux. + +Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime +des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato», +l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait +fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il +s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans +les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige, +l'effroi de toute la gent ailée des forêts. + +Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il +n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des +provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille +plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants +de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il +n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez +d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, +pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute +espèce. + +Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille. +En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La +vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante +ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de +singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et +là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois. +En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble +plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au +développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou +plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur +sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein +même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère. + +Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des +cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt +sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de +cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux +ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à +reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, +longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles +«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une +armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou +pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres +vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la +nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements +multicolores! + +«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille. + +--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito, +et voilà comment tu parles de tes richesses! + +--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de +louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de +la main de Dieu et appartiennent à tout le monde! + +--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est +poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces +beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, +adieu la poésie! + +--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille. + +--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.» + +Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son +frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une +véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et +il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups. + +En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez +larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de +l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles +allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de +dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les +grands volatiles qu'ils escortent. + +«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en +remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il +venait instinctivement d'épauler. + +--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de +grands destructeurs de serpents. + +--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce +qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils +vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il +faudrait tout respecter!» + +Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude +épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs +rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et, +certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur +fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café +au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés +des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des +lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à +test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre +des édentés. + +Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un +véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux +qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants, +déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses +affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur +rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à +celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui +est un morceau de roi! + +Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais, +fidèle à son serment, il le laissait au repos. + +Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup +partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un +«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut +être considéré comme un coup de maître dans les annales +cynégétiques. + +Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus +que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars, +indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du +Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près. + +«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très +bien, mais se promener sans but... + +Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir, +c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de +l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est +de leur dire un dernier adieu! + +Ah! une idée!» + +C'était Lina qui parlait ainsi. + +«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito +en secouant la tête. + +--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, +quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but +que tu regrettes qu'elle n'ait pas! + +--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en +suis sûre, répondit la jeune mulâtresse. + +--Quelle est ton idée? demanda Minha. + +--Vous voyez bien cette liane?» + +Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos», +enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, +légères comme des plumes, se referment au moindre bruit. + +«Eh bien? dit Benito. + +--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette +liane jusqu'à son extrémité!... + +--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre +cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis, +rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien, +passer quand même... + +--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha. +Lina est un peu folle! + +--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle, +pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve! + +--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha. +Suivons la liane! + +--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel. + +--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne +parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha +t'attendait au bout! + +Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis! + +Suivons la liane!» + +Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances! + +Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient +à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela +près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du +labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus +profondément. + +C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces +cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur +mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur +n'était pas engagé dans l'affaire. + +Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité, +tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici +sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque +châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces +palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été +justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail +mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus, +capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont +on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil; +c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le +caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin, +élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives +de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à +fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies +blanchâtres. + +Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse +bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le +retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites. + +«Là! là! disait Lina, je l'aperçois! + +--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une +liane d'une autre espèce! + +--Mais non! Lina a raison, disait Benito. + +--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là, +discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles +personne ne voulait céder. + +Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les +arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en +relever la véritable direction. + +Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de +touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des +bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées +à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des +«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les +pattes d'un jeune chat! + +Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle +difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des +heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses, +des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de +bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches, +sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui +était grenadille, brindille, vigne folle et sarments! + +Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme +on reprenait la promenade un instant interrompue! + +Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient +ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre +leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne +cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les +singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le +chemin. + +Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une +trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une +haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se +déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait +la roche. + +Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre, +qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des +tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de +Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa +civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones +torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du +cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une +extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans +la forêt. + +«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel. + +--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint +le bout de la liane! + +--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de +songer au retour! + +--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina. + +--Toujours! toujours!» ajouta Benito. + +Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt, +qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus +facilement. + +En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers +le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre, +puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de +remonter ensuite. + +Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit +affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de +lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de +branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux +filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à +l'autre. + +Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier +vacillant de cette passerelle végétale. + +Manoel voulut retenir la jeune fille. + +«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui +plaît, mais nous l'attendrons ici! + +Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez +pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous +découvrirons son extrémité!» + +Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment +derrière Benito. + +«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il +faut bien les suivre!» + +Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus +du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le +dôme des grands arbres. + +Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant +l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous +s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison. + +«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la +jeune fille. + +--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer +qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu +dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes +secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel. + +--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher +qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de +le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux +jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place. +Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer +vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté. + +Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux! + +Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane, +souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant, +et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore +dans les dernières convulsions de l'agonie. + +Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son +couteau de chasse il avait tranché le cipo. + +Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui +donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop +tard. + +«Le pauvre homme! murmurait Minha. + +--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire +encore! Son coeur bat! Il faut le sauver! + +--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était +temps d'arriver!» + +Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez +mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert. + +À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un +bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de +tortue, se rattachait par une fibre. + +«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce +qui a pu le pousser à cela!» + +Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le +pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux, +si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre. + +«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito. + +--Un ex-pendu, à ce que je vois! + +--Mais, votre nom?... + +--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la +main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si +j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous +accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un +barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!... + +--Et comment avez-vous pu songer?... + +--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant +Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si +les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays +à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas +fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!» + +Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure +qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai. +C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du +Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les +Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens, +Indiennes, qui les apprécient fort. + +Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas +mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un +instant perdu la tête... et on sait le reste. + +«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la +fazenda d'Iquitos. + +--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez +dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre! + +--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre +promenade! dit Lina. + +--Je le crois bien! répondit la jeune fille. + +--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous +finirions par trouver un homme au bout de notre cipo! + +--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!» +répondit Fragoso. + +Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui +s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée +qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le +chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à +n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste +besogne! + + + +CHAPITRE HUITIÈME +LA JANGADA + +Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers +revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les +arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève. + +Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les +Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui +est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction +maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants +ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des +bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et +pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces +énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une +scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main +adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle. + +Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans +le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder +autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été +symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait +encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. +C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que +l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment +serait venu de la conduire à destination. + +Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense +cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier +phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_. + +Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande +artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, +l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au +sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des +territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont +soumis à des climats très différents. + +L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis +le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de +l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles +sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes +conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours. + +De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies +tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en +septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au +contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents +de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux +qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette +alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son +maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en +octobre. + +C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce +phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la +jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du +fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de +l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le +minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au +fazender toute facilité pour agir. + +La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les +troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de +leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En +effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la +densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de +l'eau. + +Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs +juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils +furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la +solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient +l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre. +Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier, +très abondant sur les rives du fleuve, est universellement +employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, +se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un +article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde. + +Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer +les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la +jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il +y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans +peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait +mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de +soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout +entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone. + +Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis +sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent +terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, +fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce +brave Fragoso. + +Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle +situation à la fazenda. + +Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le +barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait +offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, +lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et +arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, +et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre +utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très +intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux +mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire +bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties +joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous. + +Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir +contracté la plus grosse dette. + +«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il +sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment, +c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas +toujours un pauvre diable de barbier au bout! + +--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et +je vous assure que vous ne me devez rien! + +--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la +prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma +reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma +vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par +nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de +mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de +pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, +et vous aurez beau dire...» + +La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au +fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse +d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point +insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très +franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas +d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la +vieille Cybèle et de biens d'autres. + +Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut +décidé que son installation serait aussi complète et aussi +confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs +mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune +fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui +devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il +fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le +pilote auquel serait confiée la direction de la jangada. + +Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service +du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des +tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui +l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il +n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras +nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à +maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives. + +Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à +l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir +cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres +devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina +et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à +Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la +moins confortablement disposée. + +Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches +imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait +les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres +latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le +devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle +commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie +antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de +sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, +qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à +l'intérieur une température moyenne. + +Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les +plans de Joam Garral, Minha intervint. + +«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par +tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre +fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma +mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la +fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu +n'as pas quitté Iquitos! + +--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce +triste sourire qui lui revenait quelquefois. + +--Ce sera charmant! + +--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille! + +--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut +pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le +nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années +d'absence! + +--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si +nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton +mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!» + +À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre +volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin +d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et +de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les +choses. + +Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda +trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les +renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de +l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes, +étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier +d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans +la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la +collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes +présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la +planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient +sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures, +faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis», +qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des +plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne. +Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement +tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs +moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie +roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres. +Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers, +matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et +fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de +l'Amazone. + +Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis +riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus +précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi +de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, +qui parlent sans rien dire! + +En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et +c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût +pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau +bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle +descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait +pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à +elle. + +Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins +les yeux au dehors qu'au dedans. + +En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût +et d'imagination. + +La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement +jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis +d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, +que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies +sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus +n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante! +Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de +pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments +enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur +les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait +suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la +fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces +parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle +s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les +saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort +et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus +rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un +énorme buisson en fleur. + +Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur, +l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la +jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours +fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne. + +En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina +furent contentes, il est inutile d'y insister. + +«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des +arbres sur la jangada! + +Oh! des arbres! répondit Minha. + +--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre +sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils +prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de +climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement +sous le même parallèle! + +--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie +pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles +et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs +bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour +aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique? +Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un +jardin flottant? + +--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne +doutait de rien. + +--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses +oiseaux, ses singes!... + +--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito. + +--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel. + +--Et même ses anthropophages! + +--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant +l'alerte barbier remonter la berge. + +--Chercher la forêt! répondit Fragoso. + +--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a +offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle +en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai +qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +LE SOIR DU 5 JUIN + +Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral +s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui +comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les +provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées. + +Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet +arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont +les habitants des contrées intertropicales font leur principale +nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient +par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique +dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique +du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut +préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on +réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes +façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des +indigènes. + +Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de +cette utile production, qui était réservée à l'alimentation +générale. + +Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de +moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles +consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons +«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on +comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques +Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas-- +et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les +forêts riveraines de l'Amazone. + +Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation +quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler +écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin, +d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois +comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des +esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités +considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à +prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de +bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou +petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si +grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits +du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et +des serviteurs. + +Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être +pratiquées d'une façon régulière. + +Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce +que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du +Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que +distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil, +sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de +l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du +bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du +«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la +couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée +d'eau, donne un breuvage excellent. + +Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin +violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les +Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en +trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui +seraient vides, sans doute, en arrivant au Para. + +Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à +Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques +centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, +rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique +du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines +dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une +eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju +national. + +Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se +contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de +l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, +c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé +de toute l'Amérique centrale. + +Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation +principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout +formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs +serviteurs personnels. + +Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les +baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce +personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la +fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer +sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, +il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à +la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, +il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du +Haut-Amazone. + +Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets, +sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était +supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à +travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs +suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on +comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et +enfants, seraient logés comme ils le sont à terre. + +Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs +ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils +étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une +seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, +accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu +s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui +convenait mieux à la vie des noirs. + +Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les +marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps +que le produit de ses forêts. + +Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la +riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle +eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire. + +En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la +partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de +ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada +emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette +smilacée qui forme une branche importante du commerce +d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus +en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se +montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la +récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de +«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; +sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, +ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et +une certaine quantité de bois précieux complétaient cette +cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du +Para. + +Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs +embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre +de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand +nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines +de l'Amazone? + +C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont +point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait +sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des +rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches +se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu +le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des +échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, +de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais +ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par +groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga +était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces +coureurs de bois. + +En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des +villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert +que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se +colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait +donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir. + +Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que +de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui +achevaient de lui donner un très pittoresque aspect. + +À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à +l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En +effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire +usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune +action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été +manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen +de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, +qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait +sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle +pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait +de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, +deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient +de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se +bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du +courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques +qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa +place était et devait être à l'avant. + +Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine +--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre +personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre +Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos. + +Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû +saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un +vieux prêtre qu'elle vénérait. + +Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme +de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être +charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les +représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des +vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands +missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu +des régions les plus sauvages du monde. + +Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la +Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait +de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui +qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis +recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les +avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux +aussi, la bénédiction nuptiale. + +L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son +laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. +Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus +jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses +jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux +serviteurs de Dieu. + +Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de +descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne? +On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et, +arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce +jeune couple, Minha et Manoel. + +Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait +s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui +faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel +soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre +confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi +bien logé dans son modeste presbytère. + +Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il +lui fallait aussi la chapelle. + +La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada, +et un petit clocher la surmontait. + +Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le +personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam +Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le +padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre +église d'Iquitos. + +Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout +le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le +fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et +observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. + +Tout était prêt à la date du 5 juin. + +Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans, +très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à +boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à +plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de +bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir. + +Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y +voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, +tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi +ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de +cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue. + +La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis +plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve +s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le +maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève +de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de +bois. + +Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur +possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de +l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque +émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause +inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour +déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail +eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se +serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se +retrouver dans des conditions identiques. + +Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada +étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une +centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte +d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, +Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et +quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. + +Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il +descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points +de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de +les atteindre. + +«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous +emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel +devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!» + +Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une +nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures +nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, +était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne +pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à +flotter. + +Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des +environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était +venue assister à cet intéressant spectacle. + +On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans +cette foule impressionnée. + +Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur +à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève +disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide. + +Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme +charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle +ne fût entièrement soulevée et détachée du fond. + +Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers +craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait +peu à peu les troncs de leur lit de sable. + +Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada +flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du +fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement +se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la +bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les +destinées sont entre les mains de Dieu! + + + +CHAPITRE DIXIÈME +D'IQUITOS À PEVAS + +Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs +adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à +la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses +passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--, +et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, +de sa maison. + +Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à +l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes, +se tinrent à leur poste de manoeuvre. + +Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération +du démarrage. + +Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes +s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne +tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle +laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta. + +Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit +cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait +l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de +l'avenir. + +Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du +soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui +viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là, +après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento. +Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût +ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée; +mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui +eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer +aux bénéfices d'un pareil moteur. + +Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai +dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne +peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre +Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand +cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre +par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont +l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée. + +Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau +moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par +vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore +à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on +l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres. + +Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait +naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la +vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en +tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, +les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds +qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement +perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se +diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq +kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. + +La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, +d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots +d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une +flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant +d'obstacles à une rapide navigation. + +L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière +une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées +roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan +très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon. + +La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les +nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine +depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa. + +Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en +puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de +cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient +simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans +l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir. + +Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de +mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait +des apprêts du déjeuner. + +Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en +compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille +s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de +l'habitation. + +«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable +manière de voyager? + +--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est +véritablement voyager avec tout son chez soi! + +--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des +centaines de milles! + +--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris +passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous +sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du +fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la +dérive? Seulement... + +--Seulement?... répéta le padre Passanha. + +--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos +propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les +îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière! + +--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous +de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas +de te gronder devant Manoel. + +--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il +faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est +beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses +défauts. + +--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la +permission pour vous rappeler... + +--Quoi donc? + +--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, +et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui +concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très +imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada +dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom! + +--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille. + +--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait +retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées +toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, +eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les +numérotent... + +--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes! +répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système +numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre, +l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième +avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha? + +--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la +jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, +les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se +développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs +feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les +entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine +se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques +viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques +monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles +qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la +nôtre! + +--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit +observer le padre Passanha. + +--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de +sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on +entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de +l'habitation. + +La jeune fille s'en alla, courant et souriant. + +«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre +Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va +s'enfuir avec vous, mon ami! + +--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le +padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il +est encore temps! Elle nous resterait! + +--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi, +l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!» + +Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste, +promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens +eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos. + +Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, +Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios +Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la +droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la +lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa +paisiblement à la surface de l'Amazone. + +Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de +Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à +quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est +maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose +d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de +plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait +peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont +quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou +trois ubas à demi échouées sur ses rives. + +Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la +rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires +inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher +à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi +par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le +fil du courant. + +Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée +île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le +nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par +une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir +arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones. + +Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le +travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en +deux bras avant de tomber dans l'Amazone. + +Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, +allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il +compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale +verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des +mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du +Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une +certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du +Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de +l'Amazone. + +Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils +avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure +flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le +lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes +rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. +Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord. + +On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; +mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le +fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des +témoignages qui manquent encore aujourd'hui. + +Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur +une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui +dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des +bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges +feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine. + +Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait +l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du +fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne +s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement +vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la +dame-jeanne. + +Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces +nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du +cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le +fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était +d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large +pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou +trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito +signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus +que d'incertains vestiges. + +Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada +alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans +que sa charpente subît le moindre attouchement suspect. + +Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam +Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le +côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa +chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne +disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà +l'importance d'un véritable mémoire. + +Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la +direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un +groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir, +soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc +de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était +pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer +au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient +avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, +les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient +même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient +figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito +les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y +opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il +s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou +blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour +Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point +comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant: +c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler, +oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur +les divers marchés du bassin de l'Amazone. + +Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de +l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle +s'amarra à la rive. + +Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito +débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux +chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite +bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de +perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse +excursion. + +À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante +habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec +les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants +en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de +salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le +Bas-Amazone, et leur magasin était vide. + +La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce +petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après +avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses +embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la +droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles. + +Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front, +portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, +des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils +étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent +point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication +avec la jangada. + + + +CHAPITRE ONZIÈME +DE PEVAS À LA FRONTIÈRE + +Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne +présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long +train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. +Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer +latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent +d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à +laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la +jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés. + +Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit +aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par +les produits de la pêche. + +En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des +«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et +certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au +ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On +recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de +petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont +bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment +aventuré dans leurs parages. + +Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien +d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les +fleuves, pendant des heures entières. + +C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze +pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont +la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne +cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux +dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur +queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à +l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de +jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant +d'arcs-en-ciel. + +Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains +hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande +île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au +village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de +l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de +l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique +avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait +escale à la hauteur de la Mission de Cocha. + +C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux +flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail +d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une +figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,-- +dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent +par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent +avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le +bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts +amazoniennes, allaient à peu près nus. + +La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, +qui voulut rendre visite au padre Passanha. + +Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit +même de s'asseoir à la table de la famille. + +Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à +la cuisinière indienne. + +Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le +plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de +farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de +tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de +vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid +saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, +réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le +retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce +propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à +un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc +l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques +présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la +Mission. + +Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du +fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus +nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait +aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre +les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes +fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la +jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors +la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez +difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de +Nuestra-Senora-de-Loreto. + +Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur +la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du +Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une +vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement +accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et +d'argile. + +C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires +jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au +nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux +épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table +chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de +bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On +n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de +l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante +sous la main de grands chefs. + +À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou +trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, +du poisson salé et de la salsepareille. + +Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques +ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les +marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un +travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. +Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec +Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien +faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser +quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères. + +Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et +ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres. + +«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les +rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de +Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère +Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la +patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, +l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou +plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici +méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères +gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de +soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge! + +--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à +quoi servent les moustiques? + +--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je +serais très embarrassé pour vous donner une meilleure +explication!» + +Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop +vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito +revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un +millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le +cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils. + +«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces +maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada +deviendra absolument inhabitable! + +Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà +trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer +la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le +fil du courant. + +À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, +entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors +sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de +l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, +pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long +de la grande île de Jahuma. + +Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait +une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les +zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La +lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et +remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces +basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les +étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine +du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à +l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille +milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de +l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. + +Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, +se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les +reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt +ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en +ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait +épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces +«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime +tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau +sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. +Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits +des tropiques!» + +Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» +qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte +de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord +parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; +«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le +cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs +congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui +reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont +la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs. + +Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans +l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait +voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. +La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un +campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au +bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà +plus la force d'en soulever l'étamine. + +À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus +_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois +tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur +tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus +précipités de la petite cloche. + +Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était +restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais +du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam +Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes +gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher. + +«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la +jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau +américain ne se lassait jamais. + +--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en +comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons, +maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a +des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si +merveilleuses descriptions! + +--Un peu fabuleuses! répliqua Benito. + +--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal +de notre Amazone! + +--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler +qu'il a ses légendes! + +--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha. + +--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne +sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je +ne les connais pas! + +--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de +Bélem? répondit en riant la jeune fille. + +--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien! +répondit Manoel. + +--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait +plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, +nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les +eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent +s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque! + +--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal? +demanda Manoel. + +--Hélas non! répondit Lina. + +--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso. + +--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et +redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux +du fleuve les imprudents qui la contemplent? + +--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina. +On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle +disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle! + +--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu +l'apercevras, viens me prévenir. + +--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve? +Jamais, monsieur Benito! + +--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha. + +--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors +Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina. + +--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le +tronc de Manao? + +--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il +paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de +«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le +Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au +Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient +dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte, +rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et +retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un +jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux +s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre +jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le +remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les +amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé! + +--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse. + +--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit +Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de +route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu! + +--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina. + +--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons +dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu +passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire! + +--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille. + +--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre +fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent +bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car +elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais! + +--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les +histoires qui font pleurer! + +--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito. + +--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant! + +--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel. + +--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont +illustré ces rives au XVIIIe siècle. + +--Nous vous écoutons, dit Minha. + +--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux +savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour +mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un +astronome fort distingué nommé Godin des Odonais. + +«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le +Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, +son beau-père et son beau-frère. + +«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là +commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car +en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. + +«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de +l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une +fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille; +mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du +gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre +à madame des Odonais et aux siens. + +«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette +autorisation pût être accordée. + +«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de +remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais, +au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il +ne put mettre son projet à exécution. + +«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame +des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant +l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin +qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même +temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du +Haut-Amazone. + +«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez +bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers +d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit. + +--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais +fait comme elle! + +--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au +sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin +français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière +brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte. + +«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des +affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les +difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les +fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des +quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart +disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui +fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en +voulant porter secours au médecin français. + +«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en +dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à +terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est +réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin +offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu +quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend +plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus. + +«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent +inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut +rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la +route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables! + +«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à +un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de +quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts! + +Oh! la malheureuse femme! dit Lina. + +Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se +trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! +Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La +mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres +mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari! + +«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du +Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la +conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte! + +«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa +route étaient semées de tombes! + +«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a +quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone, +comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son +mari, après dix-neuf années de séparation! + +--Pauvre femme! dit la jeune fille. + +--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le +pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici +devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière! + +--La frontière!» répondit Joam. + +Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il +regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le +courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour +chasser un souvenir. + +«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement +involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et +son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir +jusqu'au bout. + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +FRAGOSO À L'OUVRAGE + +«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue +espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil» +pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De +là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du +Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se +rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure, +l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il +s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil» +lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît +comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil +tropical. + +Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du +XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote +Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y +établirent partiellement, il est resté portugais, et possède +toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. +C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique +méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don +Pedro. + +«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien +qu'il rencontrait au Havre. + +C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit +simplement l'Indien. + +La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le +plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens +firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils +défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier +rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation. + +Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire +Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de +don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal. + +Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire +et le Pérou, son voisin. + +La chose n'était pas facile. + +Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le +Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire +huit degrés plus à l'ouest. + +Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher +l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait +au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de +meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier +l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir +un poste. + +Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des +deux pays passe par le milieu de cette île. + +Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi +qu'il a été dit. + +Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des +Amazones. + +Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant +Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive +gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui +dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive +droite. + +Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de +donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc +s'effectuer que le 27, dans la matinée. + +Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à +Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient +manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la +bourgade. + +On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous +Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, +ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de +l'Amazone et de ses petits affluents. + +Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques +années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est +une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée +que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui +est le véritable commandant de la place. + +Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont +taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet +endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La +demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en +équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent +pas de là au pied d'un grand arbre. + +Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les +villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, +si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne +s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa +sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là +pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à +l'ordre. + +Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, +au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus +et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise +de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons +recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour +d'une place centrale. + +Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga +sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez +largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet +endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre +de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la +fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un +certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques +du Haut-Amazone. + +Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une +station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide +développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs +brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui +le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des +passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou +américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un +mouvement commercial des plus considérables. + +Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien +évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à +Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de +l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette +espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux +de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une +vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, +que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne. + +Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se +prépara à débarquer, afin de visiter la ville. + +Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une +cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et +de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de +possession. + +On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix +à cette visite. + +Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait +déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, +elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol +brésilien. + +Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam +Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici: + +«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à +la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si +hospitalièrement, je vous dois... + +--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam +Garral. Donc, n'insistez pas... + +--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure +de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord +de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais +nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute +probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane... + +--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre +reconnaissance, dit Joam Garral. + +--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que +je lui dois, pas plus qu'à vous. + +--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos +adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga? + +--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de +vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du +moins, reprendre mon ancien métier. + +--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me +demander, mon ami? + +--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce +que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se +rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas +mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le +savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu +coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur +Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du +Haut-Amazone. + +--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour +les indigènes... + +--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes +surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée +très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque +chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, +ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis +dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,-- +c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort +agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera +formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un +mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de +mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,-- +c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de +Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et +mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait +pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les +Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos +élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà +pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à +ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, +j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à +Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, +si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me +rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise +dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, +croyez-le bien! + +--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais +faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous +en repartirons demain dès l'aube. + +--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de +prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque! + +--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis +pleuvoir dans votre poche! + +Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à +verse sur votre dévoué serviteur!» + +Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement. + +Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La +jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le +débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état, +taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête +du plateau. + +Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un +pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de +l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà +et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis +que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs +femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres +produits de ce mélange de race. + +Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au +contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à +bord de la jangada. + +Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut +pris pour onze heures. + +En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse, +accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du +poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour +l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la +fois chef de la douane et chef militaire. + +Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller +chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était +refusé à le suivre. + +Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au +lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant +à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la +berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de +Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des +soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses +habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser +quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes +moitiés. + +Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et +épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le +meilleur accueil. + +Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux +ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. + +Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé, +reconnu, entouré. + +Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston, +pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants, +à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de +parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du +public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso +avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses +doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui +servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle +grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont +les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, +eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui +suit son maître!» + +Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards, +enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous +leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable +opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur +débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse +humeur. + +Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans +qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils +soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même +aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de +plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part +de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même +crédulité que chez les badauds du monde civilisé. + +Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était +allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de +la place, sorte de boutique servant de cabaret. + +Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là, +pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt +reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et +en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié +liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans +un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce +bassin de l'Amazone. + +Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins +d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau +du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute, +puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes +chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur +qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne +et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero! + +Et les encouragements de l'artiste à la foule! + +«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne +vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont +les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles +d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et +vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!» + +Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de +graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela +emplâtrait comme du ciment. + +Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces +monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous +les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, +cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y +trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni +chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient +point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les +chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! +Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs +naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines +parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de +l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient +envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple +et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné +devant son rival d'outremer! + +Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre +laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--, +de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec +une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se +ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle +incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de +Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de +l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces +indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive +gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui +habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans +les villages du Javary. + +Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la +place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains +de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient +sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient. + +Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur +n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi +dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et +d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de +fer. + +Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces +opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de +liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un +événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre +Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du +Haut-Amazone! + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +TORRÈS + +À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus, +et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit +pour satisfaire la foule des expectants. + +En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute +cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge. + +Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso +attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, +l'examen le satisfit, car il entra dans la loja. + +C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un +assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments +de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux +n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu +longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur. + +«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule +de Fragoso. + +Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés +en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes. + +«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle +rebelle d'une tête mayorunasse. + +Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos +services. + +Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir +«terminé madame»! + +Et ce fut fait en deux coups de fer. + +Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante, +cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune +réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi +reculé. + +Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon +l'habitude de ses collègues: + +«Que désire monsieur? demanda-t-il. + +Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger. + +À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans +l'épaisse chevelure de son client. + +Et aussitôt les ciseaux de faire leur office. + +«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer +sans grande abondance de paroles. + +Je viens des environs d'Iquitos. + +--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu +l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre +nom? + +--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.» + +Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière +mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment, +comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son +opération, puis, enfin: + +«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous +reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus +quelque part? + +--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès. + +--Je me trompe alors!» répondit Fragoso. + +Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après, +Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait +interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il. + +--D'Iquitos à Tabatinga? + +--Oui. + +--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un +digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille. + +--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela, +et si votre fazender voulait me prendre... + +--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve? + +--Précisément. + +--Jusqu'au Para? + +--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire. + +--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il +vous rendrait volontiers ce service. + +--Vous le pensez? + +--Je dirais même que j'en suis sûr. + +--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda +nonchalamment Torrès. + +Joam Garral», répondit Fragoso. + +Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu +cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser +tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause. +«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me +donner passage? + +--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce +qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas +de le faire pour vous, un compatriote! + +--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada? + +--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec +toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure +--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui +font partie du personnel de la fazenda. + +--Il est riche, ce fazender? + +--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois +flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte +constituent toute une fortune! + +--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière +brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès. + +--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le +fiancé de mademoiselle Minha. + +--Ah! il a une fille? dit Torrès. + +--Une charmante fille. + +--Et elle va se marier?... + +--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin +militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous +serons arrivés au terme du voyage. + +--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait +appeler un voyage de fiançailles! + +--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit +Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur +le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la +première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré +à la ferme du Vieux Magalhaës. + +--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est +accompagnée de quelques serviteurs? + +--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis +cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle +Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune +maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et +des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les +lianes...» + +Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute, +et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si +Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client. + +«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier. + +--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent +sur la frontière, il ne peut être question de cela! + +--Cependant, répondit Torrès, je voudrais... + +--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada. + +--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam +Garral de me permettre... + +--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous +l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être +utile en cette circonstance.» + +En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, +après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de +voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions. + +Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux +jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! +s'écria-t-il. + +Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris. + +--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils +m'ont tiré d'un assez grand embarras! + +--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez. + +--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais +pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux +jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me +remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il. + +--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne +mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques +difficultés avec un guariba?... + +--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai +continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière +en même temps que vous! + +--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point +oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon +père? + +--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès. + +--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela +vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos +fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant +de journées de marche d'épargnées! + +--En effet, répondit Torrès. + +--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors +Fragoso. Il va jusqu'à Manao. + +--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la +jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se +fera un devoir de vous y donner passage. + +--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous +remercier d'avance!» + +Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait +l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait +attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y +avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de +cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint +de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne +voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger. + +«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous +suivre jusqu'au port. + +Venez!» répondit Benito. + +Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito +le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les +circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui +demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao. + +«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, +répondit Joam Garral. + +--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main +à son hôte, se retint comme malgré lui. + +--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous +pouvez donc vous installer à bord... + +--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma +personne et rien de plus. + +--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès +prenait possession d'une cabine près de celle du barbier. + +À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait +à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, +non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre +Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du +Haut-Amazone. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +EN DESCENDANT ENCORE + +Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient +larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve. + +Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce +Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, +avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser +soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait +encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que +la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam +Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes +le service qu'il allait lui rendre. + +En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment +d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette +époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore +le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens +de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un +service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était +réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait +dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance +inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada. + +Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait +rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait +se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui +était libre de prendre part à la vie commune si cela lui +convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur +insociable. + +Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne +cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il +se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui +adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse. + +S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, +c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette +idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le +questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur +les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne +le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, +lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il +restait dans sa cabine. + +Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam +Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la +conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé. + +Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque +groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce +tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du +sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît +enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure +environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles +au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même +nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps +la propriété. + +Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler +dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui +se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de +telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. +«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner +ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance. + +Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles +Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont +pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, +le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de +Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures. + +Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et +rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à +l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la +capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que +n'en fit la cuisinière de la jangada. + +C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque +peu à un grand terre-neuve. + +«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont +de la jangada. + +--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection +d'un muséum! ajouta Manoel. + +--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? +demanda Minha. + +--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là +pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et +il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur +le flanc!» + +Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins +grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, +dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues +pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui +peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, +que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il +faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que +le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre +lui-même périt dans cette étreinte». + +Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de +San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses +îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées +d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom +Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, +elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou +petits affluents aux eaux noires. + +La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il +appartient en propre à un certain nombre de tributaires de +l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer +combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la +distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du +fleuve. + +«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, +dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à +le faire d'une manière satisfaisante. + +--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet +d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe +mordorée qui affleurait la jangada. + +--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme +vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant +plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia +qui domine dans toute cette coloration. + +--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants +ne sont pas d'accord! + +--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux +caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car +ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de +préférence pour s'y ébattre. + +--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces +animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé +de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces +eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à +ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches +de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à +l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y +a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à +boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont +sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de +cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans +inconvénient.» + +L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu +avantageusement remplacer les eaux de table si employées en +Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de +l'office. + +Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada +était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par +milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des +écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très +suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens +dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient +arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces +objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces +Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus +du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et +sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le +pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui +sont devenues très habiles dans cette fabrication? + +San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins +de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. +Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être +qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, +et reprise par des missionnaires jésuites. + +Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom +signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare +coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux +planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur +façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme +toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur +forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne +déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets. + +Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. +Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun +désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas +connaître, cependant. + +Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer +qu'il n'était pas curieux. + +Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la +cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent +accueil des principales autorités de la ville, le commandant de +place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient +aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune +négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour +leur compte, soit à Manao, soit à Bélem. + +La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur +un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. +Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce +qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la +modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait +que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de +Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les +plus catholiques du monde. + +Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de +dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam +Garral avec les égards dus à leur rang. + +Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il +raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, +en homme qui paraissait connaître le pays. + +Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de +demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y +trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat +de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de +la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de +questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même +assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque +étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout +particulièrement les questions assez singulières que posait +Torrès. + +Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les +autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il +chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon +toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans +sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août. + +Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le +soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à +descendre le cours du fleuve. + +À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce +tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, +puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un +affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, +en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents. + +Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du +Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, +et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents +mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos. + +Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, +Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes +couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande +ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +EN DESCENDANT TOUJOURS + +On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la +veille, promettait quelques prochains orages. De grandes +chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes +le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros +voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles +Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion +instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui +sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui +s'est imprudemment endormi dans les campines. + +«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. +Elles me font horreur! + +--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune +fille. N'est-il pas vrai, Manoel? + +--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces +vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner +aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et +principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils +continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable +fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite +des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs +heures, qui ne se sont plus réveillés! + +--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit +Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit! + +--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous +veillerons sur leur sommeil! + +--Silence! dit Benito. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel. + +--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit +Benito en montrant la rive droite. + +--En effet, répondit Yaquita. + +--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des +galets qui roulent sur la plage des îles! + +--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du +jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et +les petites tortues fraîches!» + +Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par +d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la +ponte attirait sur les îles. + +C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir +l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs. + +L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec +l'aube. + +À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve +pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies +par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures +une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde +de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait +plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient +avec leurs carapaces, de manière à le tasser. + +C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone +et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent +l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs +au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une +appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à +l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même +temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines +grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont +le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné +le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est +fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux +libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font +ripaille des restes de ces amphibies. + +Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce +extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est +de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne +sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve +vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les +parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde +assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre +ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair +fraîche de ces animaux. + +On procède autrement avec les petites tortues qui viennent +d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur +écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les +mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. +Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables. + +Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse +des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du +Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire +du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits +de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque +année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais +les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, +et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs +sous le sable des grèves. + +Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement +les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de +l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri +pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une +pataque[11] brésilienne. + +Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens +prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des +grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire +que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre. + +Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient +la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été +déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent +quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les +extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois +auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur +emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites +tortues couraient sur la grève. + +Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de +ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour +l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et +le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en +restait plus guère. + +Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg +situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les +bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont +existé. + +Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de +San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis +l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de +largeur. + +Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. +En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent +d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les +Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce +qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses +tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité +de leurs tatouages. + +L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de +Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de +cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante +lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six +pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux +dans l'ouest de l'Amérique. + +Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par +des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà +l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche +de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande +longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais, +pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille +Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces +heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses +observations, et les langues ne chômaient pas. + +Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre +une part plus active à la conversation. Les particularités de ses +divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de +nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup +vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le +plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il +faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha. +Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel, +n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir +intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès +une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher. + +Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche +du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel +cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest, +après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas. + +En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect +véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais +encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote +pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à +l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant +son imperturbable direction. + +Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal +naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de +l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau +principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais, +si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante +pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada +aurait eu quelque peine à passer. + +Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après +avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest, +jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, +après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de +soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de +ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit +son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite +ville de Fonteboa. + +En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui +donna quelque repos à l'équipe. + +Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, +n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, +pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est +probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence +nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour +lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, +couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de +Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier +d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent +de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À +cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides +chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de +lamantins. + +Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils +assister à une très intéressante expédition de ce genre. + +Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les +eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait +six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux +museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. + +Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces +points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de +Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des +souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient +avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration. + +Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du +rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la +fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la +surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois. + +Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé +d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--, +se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres +pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de +respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, +et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou +moins restreint. + +En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points +noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de +vapeurs s'élancèrent bruyamment. + +Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; +l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la +hauteur de sa vertèbre caudale. + +Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à +se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde +le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à +la grève, au pied du village. + +Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à +peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces +pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les +eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le +temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept +pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et +quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de +l'Afrique! + +Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En +effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à +celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois +pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, +lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une +alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une +capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce +tende à sa complète destruction. + +Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile +pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre +arrobes espagnols, équivalant à un quintal. + +Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et +se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument +désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du +plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros +cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. + +Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de +gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer +jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à +travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de +sous-affluents. + +«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il +conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes +guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire +que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de +tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui +accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les +Juruas, ont une grande réputation de vaillance.» + +La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone +présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir +quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands +affluents, courait presque parallèlement au fleuve. + +Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des +lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile +l'hydrographie de cette contrée. + +Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son +expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le +voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du +grand fleuve. + +En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, +après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada +put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il +était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour +reprendre la route de l'Amazone. + +Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît +halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada +séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le +lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à +Ega. + +Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du +train de bois. + +La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée, +et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur +enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui +n'éclata pas à l'entrée du lac. + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +EGA + +Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les +deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada. + +Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à +terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de +sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les +accompagner pendant leur excursion. + +Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à +la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en +aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver. + +Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes +raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de +peu d'importance auprès de cette petite ville. + +Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où +résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une +cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire +commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de +droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de +tout rang. + +Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, +habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs +n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait +ses frais. + +Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à +Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina +accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la +jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina. + +«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart. + +Mademoiselle Lina? répondit Fragoso. + +--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous +accompagner à Ega. + +--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je +vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami! + +--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage, +avant qu'il en eût manifesté l'intention. + +--Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je +crains d'avoir fait une sottise! + +--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me +plaît guère, monsieur Fragoso. + +--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai +toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le +trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un +point: c'est que l'impression était loin d'être bonne! + +--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce +Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait +peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été! + +--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans +quelles circonstances?... Je ne retrouve pas! + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina! + +--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant +notre absence! + +--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester +tout une journée sans vous voir! + +--Je vous le demande! + +--C'est un ordre?... + +--C'est une prière! Je resterai. + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina? + +--Je vous remercie! + +--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit +Fragoso. Ça vaut bien cela!» + +Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques +instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et +voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se +fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci +s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à +tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour +n'en pas tenir compte. + +Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la +ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue +contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un +trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue +occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût +voilé de légers nuages. + +Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, +c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable +pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en +revenir rapidement, sans même courir des bordées. + +La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit +la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut +recommandé à Fragoso de faire bonne garde. + +Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. +Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne +Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville +en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la +domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève +plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les +embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites +goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de +l'Atlantique. + +Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles, +lorsqu'elles entrèrent dans Ega. + +«Ah! la grande ville! s'écria Minha. + +--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux +s'agrandissaient encore pour mieux voir. + +--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze +cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes +ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les +séparent! + +--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il +se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes +dans la province des Amazones et du Para! + +--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce +que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil! + +--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car +vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous +vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem! + +--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront +été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les +premières cités du Haut-Amazone. + +--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon +frère? Vous vous moquez?... + +--Non, Minha! je vous jure... + +--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien, +ma chère maîtresse, car cela est très beau!» + +Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou +blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou +de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites +en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets +peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers +en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une +caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une +cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos. + +Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un +joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, +qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et +au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de +Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif +des vieux oliviers de sa grève. + +Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause +d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce +furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement +assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras +converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les +femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants +de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes, +passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui +est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris. + +«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans +leurs belles robes! + +Lina en deviendra folle! s'écria Benito. + +--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha, +ne seraient peut-être pas aussi ridicules! + +--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de +cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes +mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et +drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur +race! + +--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à +envier à personne!» + +Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les +rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur +la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui +étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans +un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit +sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada. + +Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de +tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une +dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant +dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu +désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville +qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa +promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les +sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse +Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé. + +Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu +au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. +On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé +aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers +le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du +soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la +jangada. + +Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart: + +«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui +demanda-t-elle. + +--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère +quitté sa cabine où il a lu et écrit. + +--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger, +comme je le craignais? + +--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est +promené sur l'avant de la jangada. + +--Et que faisait-il? + +--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter +avec attention, et marmottait je ne sais quels mots +incompréhensibles! + +--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le +croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux +papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur, +ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain! + +--Vous avez bien raison! + +--Veillons encore, monsieur Fragoso. + +--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le +lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au +pilote le signal du départ. + +À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, +l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un +instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches +dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque +golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes +de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours +que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son +confluent. + +Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, +après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus +facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs +d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc +ni échouage. + +Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de +hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des +pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir +les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme +les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du +Haut-Amazone. + +Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, +afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur +cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, +apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et +puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait +autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. + +Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, +maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de +sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que +renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier +nain dont on a enlevé la moelle. + +Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son +temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer +ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras +ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de +trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font +d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une +feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de +neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées +avec le «curare». + +Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent +les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée +et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de +fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, +qu'on y mélange. + +«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque +directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se +font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas +atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des +fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui +commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas +d'antidote!» + +Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations +hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. +Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres. + +À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière +les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre +flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant +deux ou trois minutes, et les Muras disparurent. + +Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur +répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là +fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher +de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait +volontiers. + +Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt +lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses +eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq +heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary. + +Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec +l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six +affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un +étroit furo les déverse dans la principale artère. + +Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté +sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre +l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, +la jangada s'amarra, afin de passer la nuit. + +La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de +maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs +d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect +de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de +l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, +ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de +profondeur pour communiquer avec l'Amazone. + +Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa +devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si +enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au +matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana. + +Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui +s'accomplissait avec une régularité presque méthodique. + +Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller +Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie +passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, +et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le +barbier. + +Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours +les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers +à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente +froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs, +qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et +qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait +les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre +patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel, +très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus, +malencontreusement embarqué sur la jangada. + +Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci: + +Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après +une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral. + +«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait +la pirogue. + +--Oui, répondit l'Indien. + +--Tu y seras?... + +--Dans huit jours. + +Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de +remettre une lettre à son adresse? + +--Volontiers. + +--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.» + +L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une +poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à +faire. + +Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation, +n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il +entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et +l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile +de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le +surprendre. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +UNE ATTAQUE + +Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque +scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de +s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès. + +«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada, +j'ai à te parler.» + +Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et +tout son visage s'assombrit. + +«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès? + +--Oui, Benito! + +--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel. + +--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en +pâlissant. + +--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un +pareil homme? dit vivement Benito. + +--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle +injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle +a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il +s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer +continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et +à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta +famille, qui est déjà la mienne! + +--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour +ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon +sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai +pas osé! + +--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son +ami. Tu n'as pas osé!... + +--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès, +n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur! +Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais +pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin +ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée +haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable! + +--Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que +Torrès en veut à Joam Garral? + +--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un +pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa +physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon +père vient à passer à la portée de son regard! + +--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de +plus pour le chasser! + +--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune +homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger +mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le +répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de +m'expliquer à moi-même cette peur!» + +Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il +parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre? + +--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous +tenir sur nos gardes! + +--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous +serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est +donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours +débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui! + +--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito. + +--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je +ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes +craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet +aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu! + +--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, +mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que +faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous +l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé +dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger +ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de +voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous +attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou +serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois +fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!... +Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! +pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur +notre jangada! + +--Calme-toi, Benito... je t'en prie! + +--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se +contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet +homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais +hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de +mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, +d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être +tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en +ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la +jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne +garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que +soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, +attendons encore!» + +L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la +conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, +mais il ne leur adressa pas la parole. + +Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de +l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes +les fois qu'il ne se sentait pas observé. + +Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de +Torrès devenait sinistre en regardant son père! + +Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse +même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié +à l'autre? + +La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, +maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par +Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas +sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne +le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être. + +Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de +le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en +éveil. + +Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos +Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu +de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des +Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq +heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos. + +Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui +du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le +nom scientifique est «siphonia elastica». + +On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de +ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de +seringueiras soit encore très considérables sur les bords du +Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. + +Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le +caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les +mois de mai, juin et juillet. + +Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du +fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre +pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la +récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne. + +Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient +attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre +heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut +aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé +au pied de l'arbre. + +Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules +résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu +de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois +qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa +coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie. +Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de +la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et +prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la +fabrication est achevée. + +Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute +la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont +élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était +suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits. + +Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les +bouches du Purus. + +C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et +il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, +même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et +mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir +coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers +«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se +jette dans l'Amazone[12]. + +En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une +grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et, +en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à +deux lieues au moins. + +Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui, +le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y +passer la nuit. + +Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette +rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque +perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait +succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de +théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe. + +Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant +l'habitation. + +Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme +s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par +l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la +famille, était enfin rentré dans sa cabine. + +Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à +leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le +courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne. + +Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air +indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada +en attendant l'heure du repos. + +Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit: + +«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu +pas?... On dirait vraiment... + +On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y +avoir des caïmans endormis sur la grève voisine! + +--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se +trahissent ainsi! + +--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux +assez redoutables.» + +Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à +s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément +pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans +lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte +et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils +n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour +l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour +tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que +l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies. + +C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent +et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire +longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se +reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et +aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité +naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito, +ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre +en garde contre leurs attaques. + +Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant: + +«Caïmans! caïmans!» + +Manoel et Benito se redressent et regardent. + +Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient +parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux +fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et +aux noirs de revenir en arrière. + +À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé! + +Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter +directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord. + +Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans +la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et +les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases. + +Au moment de refermer la porte de la maison: + +«Et Minha? dit Manoel. + +Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la +chambre de sa maîtresse. + +--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère. + +Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle +est donc à l'avant de la jangada? dit Benito. + +--Minha!» cria Manoel. + +Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au +danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main. + +À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant +demi-tour, couraient sur eux. + +Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito, +arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit +avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc. + +Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y +avait plus moyen de l'éviter. + +En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam +Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait +sur lui, les mâchoires ouvertes. + +À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la +main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la +mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en +défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et, +volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve. + +«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné +l'avant de la jangada. + +Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée +dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée +par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha +fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas +à six pieds d'elle. + +Minha tomba. + +Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman! +Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles +volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée. + +Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter, +l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par +l'animal, le renversa à son tour. + +Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman +s'ouvrait pour la broyer!... + +Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un +couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé +par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement. + +Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le +choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux +devinrent rouges sur un large espace. + +«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller +sur le bord de la jangada. + +Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de +l'Amazone... Il était sain et sauf. + +Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui +revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient +Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle +répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse. + +Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à +l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut. + +Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet +aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre. + +Manoel interpella tout bas Benito. + +«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce +sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes +soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un +homme, tout en ne voulant pas sa mort!» + +Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès», +dit-il en lui tendant la main. + +L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre. + +«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au +terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans +quelques jours! Je vous dois... + +Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie +m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai +réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à +Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?» + +Joam Garral répondit par un signe affirmatif. + +En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi, +fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune +homme se contint, non sans un violent effort. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +LE DÎNER D'ARRIVÉE + +Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant +d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on +repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la +jangada devait avoir touché au port de Manao. + +La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur; +ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui +avaient risqué leur vie pour elle. + +Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers +le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée! + +«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en +lui souriant. + +--Et comment, mademoiselle Lina? + +--Oh! vous le savez bien! + +Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit +l'aimable garçon. + +Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la +fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps +que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple +resterait à Bélem près des jeunes mariés. + +«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais +jamais cru que le Para fût si loin!» + +Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation +au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question +d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur. + +«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès. + +Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était +échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue. + +Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus +que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non +plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, +c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour +descendre jusqu'à Bélem. + +«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis +comprendre! dit Benito. + +Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il +est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton +père. Pour le surplus, nous veillerons encore!» + +Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se +montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la +famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une +détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être, +sentaient la gravité. + +Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île +Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est +alimenté par une série confuse de petits tributaires. + +La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé +de veiller avec grand soin. + +Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près +la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea +entre la berge et les îles. + +Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et +petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres +lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait +l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents +de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que +portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il +allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours +d'eau du monde. + +Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des +conditions fort curieuses. + +Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre, +était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce +qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau +moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue. + +De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont +les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se +rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau. + +Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée, +qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des +arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout +l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une +incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une +immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains +surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite. +La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être +établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un +vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères, +dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à +l'intérieur. + +Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer +sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve. +Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une +extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche. + +En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut +d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la +forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, +et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu +faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement +complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du +personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait. + +«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort +agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si +paisible, à l'abri des rayons du soleil! + +--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, +répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à +craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, +mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve. + +--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette +forêt, dit le pilote. + +--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses +passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de +singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les +oiseaux qui se mirent dans cette eau pure! + +--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, +et que le courant berce comme une brise! + +--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un +arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse. + +--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était +pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt +d'Iquitos! + +--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se +moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!» + +Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les +fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis +c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des +paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges +élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et +se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un +chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre +ces hautes touffes agitées par le courant. + +Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux +tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une +patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des +ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres +phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire. + +Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides +couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, +dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent +l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer. + +Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces +serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se +déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous +leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas +rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de +trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en +existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et +qui sont aussi gros qu'une barrique! + +En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, +eût été aussi redoutable qu'un caïman! + +Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les +gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt +inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents. + +Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao. + +Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du +rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones. + +En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la +pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du +fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une +distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote +Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit +approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient +trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il +importait avant tout d'y voir clair. + +Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première +partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La +moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela +valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu +que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques +verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de +Porto ou de Setubal. + +En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de +la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la +fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune +maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple, +auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance! + +Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester +au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service +de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la +place d'honneur, qui leur fut réservée. + +Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de +la cuisine de la jangada. + +L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, +écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la +conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait +attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son +père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve, +cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle. + +Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille. + +Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en +somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation +qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à +Bélem. + +Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso +de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement +tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples +que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para. + +«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la +conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles! +Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la +fois! + +--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous +une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras +si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux! + +--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage +de Benito! + +--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit +Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde! + +--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu +que le monde entier convolât avec lui. + +--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton +mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et +Manoel, comme je l'ai été près de ton père! + +--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors +Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à +personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main! + +On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de +l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et, +voulant réagir contre ce sentiment: + +«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait +pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada? + +--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que +Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois? + +--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel +crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait +chercher celui de la jeune fille. + +«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha. +À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en +rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de +vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie +errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage! + +--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non! +D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes +fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument +étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances +particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile! + +--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette +arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part. + +--De la province de Minas Geraës. + +--Et vous êtes né?... + +--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.» + +Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de +la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès. + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +HISTOIRE ANCIENNE + +Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit +presque aussitôt en ces termes: + +«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des +diamants? + +--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de +cette province? + +--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le +nord du Brésil, répondit Fragoso. + +Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel? +demanda Torrès.» + +Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse. + +«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune +Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation, +vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal +diamantin? + +Jamais, répondit sèchement Benito. + +--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui, +inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse +fini par y trouver quelque diamant de grande valeur! + +--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, +Fragoso? demanda Lina. + +--Je l'aurais vendu! + +--Alors vous seriez riche maintenant? + +--Très riche! + +--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement, +vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane? + +--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas +venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu +fait bien ce qu'il fait! + +--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie +avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au +change! + +--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso, +mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber +ce sujet de conversation, car il reprit la parole: + +«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui +ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu +parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée +à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les +mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once! +Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil +perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière +d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio! + +Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso. + +--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur +général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le +roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou +dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent +leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de +là de bonnes rentes! + +--Vous sans doute? dit très sèchement Benito. + +--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous +avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en +s'adressant à Joam Garral, cette fois. + +Jamais, répondit Joam en regardant Torrès. + +--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un +jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district +des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, +quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et +qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux +enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la +province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est +l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la +production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah! +il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les +grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime +des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient +en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux +mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement, +sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le +sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode! + +--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé! + +--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à +la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers +1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un +drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant +rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup +d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute... + +--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une +voix singulièrement calme. + +--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des +diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, +c'est un million, quelquefois deux!» + +Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de +cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de +fermer la main. + +«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est +d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. +On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir +séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces +lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. +Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez +qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, +quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à +pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le +général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi +reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de +précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un +jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans +au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans +les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il +s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le +jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces +malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de +Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à +l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci +se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à +l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put +s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. +L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que +les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il +avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car +son corps ne fut jamais retrouvé. + +Et ce Dacosta? demanda Joam Garral. + +--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes +circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. +Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il +qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure +de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. +Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, +arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation +entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures. + +--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso. + +--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de +Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant +l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par +plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper. + +--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda +Joam Garral. + +--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et +maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec +le produit du vol qu'il aura su réaliser. + +--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit +Joam Garral. + +--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta +le padre Passanha. + +À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner +achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le +soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler +encore, avant que la nuit ne fût faite. + +«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner +de fiançailles avait mieux commencé! + +--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina. + +--Comment, ma faute? + +--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de +ces diamants, dont nous n'avons que faire! + +--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que +cela finirait de cette façon! + +--Vous êtes donc le premier coupable! + +--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai +pas entendue rire au dessert!» + +Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada. +Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler. +Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous +ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils +eussent pressenti quelque grave éventualité. + +Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée, +semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment, +lui mettant la main sur l'épaule: + +«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart +d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il. + +Non! en particulier! + +Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent, +et la porte se referma sur eux. + +Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque +Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y +avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender +d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur +suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait +s'interroger. + +«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il +entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao! + +Oui!... il le faut!... répondit Manoel. + +Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon +père... je le tuerai!» + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +ENTRE CES DEUX HOMMES + +Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait +ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient, +sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à +parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un +silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites? + +Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de +cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un +accusateur. + +«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez +Dacosta.» + +À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put +retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien. + +«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois +ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et +c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et +d'assassinat!» + +Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de +surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant +son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces +terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait +venir Torrès. + +«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez +été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime, +condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison +de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?» + +Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de +faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. +Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement +son accusateur, sans baisser la tête. + +«Répondrez-vous? reprit Torrès. + +--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam +Garral. + +--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller +trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est +là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même +après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est +l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des +assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est +soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est +Joam Dacosta. + +--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous, +Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez? + +--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à +parler de cette affaire. + +Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de +l'argent que je dois acheter votre silence? + +--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez! + +--Que voulez-vous donc alors? + +Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne +vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous +que vous êtes en mon pouvoir. + +Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral. + +Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont +il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il +s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des +larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands +crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les +bras: + +«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux +l'épouser.» + +Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel +homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme. + +«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille +d'un assassin et d'un voleur? + +--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit +Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai. + +--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser +Manoel Valdez? + +--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez. + +--Et si ma fille refuse? + +--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, +répondit impudemment Torrès. + +--Tout? + +--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur +de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas! + +--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement +Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas. + +--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces +mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda +bien en face: + +«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam +Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du +crime pour lequel il a été condamné! + +--Vraiment! + +--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve +de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de +la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille! + +--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la +voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez +me refuser votre fille! + +--Je vous écoute, Torrès. + +--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles, +comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres, +oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable +coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence! + +--Et le misérable qui a commis le crime?... + +--Il est mort. + +--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui, +comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter. + +--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps +après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait +écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des +diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant +sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était +réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une +vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille +heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le +bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec +l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort +venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne +pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de +Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut. + +--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put +maîtriser. + +--Vous le saurez, quand je serai de votre famille! + +--Et cet écrit?...» + +Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le +fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence. + +«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne +l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. +Maintenant, me la refusez-vous encore? + +--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la +moitié de ma fortune est à vous! + +--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la +condition que Minha me l'apportera en mariage! + +--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant, +d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de +réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait! + +--C'est ainsi. + +--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un +grand misérable! + +--Soit. + +--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas +faits pour nous entendre! + +--Ainsi, vous refusez?... + +--Je refuse! + +--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans +l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le +savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le +gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines. +Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous +dénonce!» + +Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se +contenir. Il allait s'élancer sur Torrès... + +Un geste de ce coquin fit tomber sa colère. + +«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la +femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les +enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!» + +Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et +ses traits recouvrèrent leur calme habituel. + +«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte, +et je sais ce qu'il me reste à faire! + +Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne +pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué. + +Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui +s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et +tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille +était réunie. + +Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde, +s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était +encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses +yeux. + +Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui, +presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les +siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès +qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce +pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous +demande une dernière réponse! + +Ma réponse, la voici.» + +Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances +particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé +antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel. + +Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa +tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain. + +Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se +rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle +eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses +bras pour la protéger, pour la défendre! + +«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam +Garral et Torrès, que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix +qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, +c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur +la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une +conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme +à moi de ne pas différer davantage! + +--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme. + +--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam +Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui +s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard +d'une insolence sans égale. + +«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers +Joam Garral. + +--Non, ce n'est pas mon dernier mot. + +--Quel est-il donc? + +Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît, +et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant +même! + +Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le +bord!» + +Torrès haussa les épaules. + +«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me +convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez +de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous +revoir! + +--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous +reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je +serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat +de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous +l'osez, venez m'y retrouver! + +--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment +décontenancé. + +Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral. + +Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême +mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer +sans retard sur le point le plus rapproché de l'île. + +Le misérable, enfin, disparut. + +La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef. +Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la +situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de +Joam Garral. + +«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait +dès demain, sur la jangada... + +Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur +Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa +chambre avec lui. + +L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, +qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de +l'habitation se rouvrit enfin. + +Manoel en sortit seul. + +Ses regards brillaient d'une généreuse résolution. + +Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma +femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et +Fragoso, il dit à tous: «À demain!» + +Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès. +Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite +d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, +sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à +l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam +Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de +faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne +pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la +terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps +pour lui-même! + +Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam +Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur +même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré! + +Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de +l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre +les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge +l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier +avait dit vrai. + +Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le +padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux +mariages. + +Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la +cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était +détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada. + +Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao, +et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se +fit connaître et monta à bord. + +À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête, +sortaient de l'habitation. + +«Joam Garral! demanda le chef de police. + +Me voici, répondit Joam Garral. + +Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam +Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous +arrête.» + +À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient +arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un +assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral. +D'un geste, son père lui imposa silence. + +«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une +voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu +duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de +droit de Manao, par le juge Ribeiro? + +--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre +de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro, +frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à +deux heures, sans avoir repris connaissance. + +--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette +nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il +s'adressa à sa femme et à ses enfants: + +«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes +bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est +pas une raison pour moi de désespérer!» + +Et se tournant vers Manoel: + +«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si +la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!» + +Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui +s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral. + +«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir. +Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de +l'horrible méprise dont vous êtes victime! + +--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral. +Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam +Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a +condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du +vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois +pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de +votre mère! + +--Toute communication entre vous et les vôtres vous est +interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier, +Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.» + +Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs +consternés: + +«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la +justice de Dieu!» + +Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue. + +Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral +fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si +inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé! + +DEUXIÈME ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +MANAO + +La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude +australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. +Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et +dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro. + +Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la +rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus +remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--, +que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine +environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de +ses édifices publics. + +Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa +source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre +le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de +Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire +avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le +Cassiquaire. + +Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro +vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux +noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un +espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et +puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent +et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend +jusqu'aux îles Anavilhanas. + +C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse +le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les +unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable, +les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui +sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect +quelque peu hollandais. + +Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à +s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de +Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de +construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, +salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson +salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux +cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio +Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, +l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de +l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre +toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité. + +Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est +appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement +partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent +dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la +capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son +nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les +territoires du Centre-Amérique. + +Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette +ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée, +disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que +le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro. +Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut +en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de +poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la +pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification +faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse +aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans +valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or. + +En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette +mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de +cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins +trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils +à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la +présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans +compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait +d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le +versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les +pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on +saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils +de la cité. + +Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus +de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de +Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une +tumescence qui domine Manao. + +C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments +il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en +1850, et dont il ne reste plus que des ruines. + +La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué +plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, +elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et +d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro. + +Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; +elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien +leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la +rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une +magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent +religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la +cité nouvelle. + +Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de +ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que +desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces +iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands +terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs +éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres +magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque +végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme +s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure. + +Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi +quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes +couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées +du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de +leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des +négociants portugais. + +Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la +promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces +habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec +redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de +couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en +grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la +dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train +de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait +rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de +l'Amazone. + +Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au +lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la +jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au +milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se +dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse +affaire. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +LES PREMIERS INSTANTS + +À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam +Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle +disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel. + +«Que sais-tu? lui demanda-t-il. + +--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta +Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a +vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis! + +--Il t'a tout dit, Manoel? + +--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne +voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait +devenir son second fils, en épousant sa fille! + +--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la +produire au grand jour? + +--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans +d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam +Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus +de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom +qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent! +Réhabilitez-le!» + +--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un +instant hésité à le croire? s'écria Benito. + +Pas un instant, frère!» répondit Manoel. + +Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et +cordiale étreinte. + +Puis Benito allant au padre Passanha: + +«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs +chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne +doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez! +Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne +nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce +serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons +quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa +réhabilitation!» + +Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord +terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita +Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas +de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée +que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui +n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de +bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé! +Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne +la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte! + +Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir +ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation. + +Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls. + +«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce +que t'a dit mon père. + +--Je n'ai rien à te cacher, Benito. + +--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada? + +--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé. + +--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts +d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec +mon père? + +--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se +dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une +ignoble opération de chantage, préparée de longue main. + +--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et +toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a +brusquement changé son plan de conduite?... + +--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire +brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière +péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga, +où il attendait, où il épiait notre arrivée. + +--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria +Benito avec un mouvement de désespoir. + +--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait +rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une +pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions +retrouvé à Manao! + +--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé, +maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations +inutiles! Voyons!... + +Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, +cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire. + +«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon +père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet +abominable crime de Tijuco? + +--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton +père l'ignore aussi. + +--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral +sous lequel se cachait Joam Dacosta? + +--Évidemment. + +--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant +d'années, s'était réfugié mon père? + +--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je +ne puis le comprendre! + +--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès +a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé +son expulsion? + +--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta, +si celui-ci refusait de lui acheter son silence. + +--Et à quel prix?... + +--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter, +mais pâle de colère. + +--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito. + +--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton +père a faite! + +--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il +a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non! +cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on +est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai? + +--Oui! sur sa dénonciation! + +--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers +la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut +que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut +qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il +parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me +restera à faire! + +--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus +froidement, mais non moins résolument Manoel. + +--Non... Manoel... non!... à moi seul! + +--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une +vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua +pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris. +En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du +fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé, +demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île +Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre +avant la nuit, et elle devait être examinée de près. + +En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû +déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la +curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux. +Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le +condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui +avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on +craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui +n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il +pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive +droite du fleuve, à quelques milles de Manao? + +Le pour et le contre de la question furent pesés. + +«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner +mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de +faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans +retard! + +Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!» + +Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter +l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de +prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du +rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui +s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche. + +Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada, +rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement. +Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par +les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la +direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe. + +Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de +l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce +fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure +de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent. + +Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée +le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle +n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez +rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous. + +Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, +près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons +mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés +«froxas», dont les Indiens font des armes offensives. + +Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas +douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au +mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam +Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces +Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur +la réserve. + +L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir +même. Manoel l'en dissuada. + +«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas +que nous quittions la jangada! + +Soit! à demain!» répondit Benito. + +En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, +sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le +visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait +énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout, +à faire son devoir comme à user de son droit. + +Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez +ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma +conscience m'ordonne de le faire. + +Je vous écoute!» répondit Manoel. + +Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après +l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous +êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la +main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout +alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé! + +--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il +y a eu une hésitation!... + +--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta +n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la +même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la +justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille +d'un condamné à la peine capitale... + +--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel, +qui ne put se contenir plus longtemps. + +--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement +tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir. + +«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi +votre fils! + +--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita, +et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de +ses yeux. + +Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une +heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille, +si cruellement éprouvée! + + + +CHAPITRE TROISIÈME +UN RETOUR SUR LE PASSÉ + +C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam +Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument! + +Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier +magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à +l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de +l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce +fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il +prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces +du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une +simple conviction d'office, mais la certitude que son client était +incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part +quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol +des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un +mot, que Joam Dacosta était innocent. + +Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent +son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans +l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du +crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les +conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ +secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait +l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les +soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à +faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime. + +Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son +coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut +affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de +meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas +le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner +à mort. + +Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de +peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à +l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la +nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé, +Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On +sait le reste. + +Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à +Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce +changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener +la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il +savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet +devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut +donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la +nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la +province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait +aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire. +Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en +être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il +demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette +horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir +sans plus tarder. + +En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta +avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune +médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les +rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un +jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu. + +Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un +nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer +dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le +chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une +condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce +mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli +le sien propre! Non! jamais! + +On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans +après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé +à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la +ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient +à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester +seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, +il voulut que leur union se fît sans retard. + +Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le +serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de +Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint +impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne +la retira pas. + +Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout +avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si +hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la +prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son +bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à +mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu! + +Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait +mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam +Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune +fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa +femme. + +«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me +pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû +la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer +dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en +finir avec cette existence!» + +Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa +femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres, +surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire +descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il +connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas +s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le +courage lui manqua! + +Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille +qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il +allait peut-être briser sans retour! + +Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source +sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il +garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait +pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se +cacher lui-même! + +Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel +pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas +sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce +mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai. + +Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps +à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom +sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille, +et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la +justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où +sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique +jugement rendu à Villa-Rica. + +Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de +l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à +l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la +province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait +entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret. + +Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation +inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs +que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la +charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait +se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait +défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa +joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier +supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son +évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat +pouvait-il le faire aujourd'hui? + +«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas +abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une +nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale, +puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus +convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!» + +À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le +magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client +à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait +reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il +fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans +l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces +complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué +le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis +l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas +produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à +protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge +Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui +en incombait réellement la criminalité. + +Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais +ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de +retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette +entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta, +malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête +homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et, +lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis +sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette +vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le +bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus +touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la +réhabilitation du condamné de Tijuco. + +Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces +deux hommes. + +Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit +au juge Ribeiro: + +«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du +premier magistrat de la province! + +Venez donc!» répondit Ribeiro. + +La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta +s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. +Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils, +on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il +restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des +comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de +mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir +à la révision de son procès. + +Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la +dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir +ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par +laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée. + +Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le +magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette +grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien. + +Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une +attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation +de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la +noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta +était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus +là pour le défendre! + +Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit, +le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer. + +Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si +inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en +jeu, c'était l'honneur de tous les siens! + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +PREUVES MORALES + +Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam +Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui +devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des +Amazones jusqu'à la nomination de son successeur. + +Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit +bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure +criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour +les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé +et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu, +quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible. +Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa +conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement +entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de +la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait +volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été +passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un +accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses +yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable. + +Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez. +Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à +observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure +ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des +anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait +une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait +certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles +écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de +la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant +sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui +s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop +courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment +lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat. + +Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne +quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne +dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il +était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois, +énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, +comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme +par profession--, il faisait son passe-temps principal. + +C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam +Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause +venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs, +la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à +faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger +des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles +du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation. +Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités +n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé, +condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la +prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune +demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun +pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc, +en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution +qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à +suivre son cours. + +Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il +dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat, +quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute +la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait +donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de +sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en +mesure de les produire? + +Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire. + +Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et +en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour +affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à +redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser +même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat +judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de +la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout +prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en +conviendra. + +Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez +se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le +prisonnier avait été enfermé. + +Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur +le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus +volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu +approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux +d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc +point une de ces tristes cellules que comporte le système +pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une +fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain +vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre, +quelques ustensiles grossiers, rien de plus. + +Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut +extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des +interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent. + +Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute +chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât +dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine +lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la +plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de +justice, prêt à consigner les demandes et les réponses. + +Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du +magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent. + +Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était +incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni +impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui +fussent posées pour y répondre. + +«Votre nom? dit le juge Jarriquez. + +--Joam Dacosta. + +--Votre âge? + +--Cinquante-deux ans. + +--Vous demeuriez?... + +--Au Pérou, au village d'Iquitos. + +--Sous quel nom? + +--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère. + +--Et pourquoi portiez-vous ce nom? + +Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux +poursuites de la justice brésilienne.» + +Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien +indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé +et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces +procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude. + +«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle +exercer des poursuites contre vous? + +Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans +l'affaire des diamants de Tijuco. + +--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?... + +--Je suis Joam Dacosta.» + +Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du +monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous +leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira +toute seule!» + +Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable +question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute +catégorie, protestant de leur innocence. + +Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille +sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à +Iquitos? + +--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement +agricole qui est considérable. + +--Il est en voie de prospérité? + +--De très grande prospérité. + +--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda? + +--Depuis neuf semaines environ. + +--Pourquoi? + +--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un +prétexte, mais en réalité j'avais un motif. + +--Quel a été le prétexte? + +--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une +cargaison des divers produits de l'Amazone. + +--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de +votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous +allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des +mensonges!» + +«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était +la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de +mon pays! + +--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil. +Vous livrer... de vous-même?... + +--De moi-même! + +--Et pourquoi? + +--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette +existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux +nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes +enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que... + +--Parce que?... + +--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui +le juge Jarriquez. + +Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus +accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait +clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais +je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!» + +Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante +disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. +Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, +sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre +aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa +condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence +honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur +ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si +dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,-- +celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de +son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y +obligeât. + +Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne +l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir +successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la +même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta +déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas +un mouvement pour le prendre. + +«Vous avez fini? dit-il. + +Oui, monsieur. + +--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que +pour venir réclamer la révision de votre jugement? + +--Je n'ai pas eu d'autre motif. + +--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a +amené votre arrestation, vous vous seriez livré? + +--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta. + +--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si +vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous +dites. + +--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes +mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute. + +--Laquelle? + +--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge +Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée. + +--Ah! vous aviez écrit?... + +--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne +peut tarder à vous être remise! + +--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu +incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?... + +--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam +Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui +m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la +bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus +tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui +ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais +entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et +c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en +personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé +inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez +je ne retrouve pas le juge Ribeiro!» + +Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir, +au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais +il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots: + +«Très fort, en vérité, très fort!» + +Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était +à l'abri de toute surprise. + +En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli +cacheté à l'adresse du magistrat. + +Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il +l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de +sourcils, et dit: + +«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la +lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et +qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter +de ce que vous avez dit à ce sujet. + +--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de +toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire +connaître, et dont il n'est pas permis de douter! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous +protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font +autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions +morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle? + +Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta. + +Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus +fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour +se remettre. + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +PREUVES MATÉRIELLES + +Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait +être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur +son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de +la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé: + +«Parlez», dit-il. + +Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à +rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes: + +«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des +présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance, +sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces +preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...» + +Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant +que tel n'était pas son avis. + +«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves +matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit +Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel +crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé +de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner +un espoir qui pourrait être déçu. + +Au fait, répondit le juge Jarriquez. + +--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la +veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une +dénonciation adressée au chef de police. + +--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire +que cette dénonciation est anonyme. + +--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un +misérable, appelé Torrès. + +--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi +ce... dénonciateur? + +--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta. +Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à +moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un +marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé, +quelles que soient les conséquences de sa dénonciation! + +--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les +autres pour se décharger soi-même!» + +Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit +que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier, +jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et +qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de +l'attentat de Tijuco. + +«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez, +ébranlé dans son indifférence. + +--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de +me le nommer. + +--Et ce coupable est vivant?... + +--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus +rapidement, et il ne put se retenir de répondre: + +«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un +accusé est toujours mort! + +--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta, +Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière +de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les +mains! Il m'a offert de me la vendre! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été +trop cher que la payer de toute votre fortune! + +--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais +abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez +raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son +honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus +que ma fortune! + +--Quoi donc?... + +--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai +refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant +devant vous! + +--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge +Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage, +qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du +juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?... + +--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une +voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but +en quittant Iquitos pour venir à Manao.» + +Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez +sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur +où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore. + +Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet +interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont +suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne +peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve +matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude +que le document existe, qu'il contient cette attestation, et +peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre +d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est +que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est +habitué à ces invariables protestations des prévenus que la +justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui +est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et, +en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la +culpabilité a pour lui force de chose jugée. + +Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta +jusque dans ses derniers retranchements. + +«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la +déclaration que vous a faite ce Torrès? + +--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne +plaide pas pour moi! + +--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement? + +--Je pense qu'il doit être à Manao. + +--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre +bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix +qu'il en demandait? + +--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation, +maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par +conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de +reprendre son marché dans les conditions où il voulait le +conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, +qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or, +puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela +puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son +intérêt.» + +Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge +Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection +possible: + +«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous +vendre ce document... si ce document existe! + +S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix +pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des +hommes, en attendant la justice de Dieu!» + +Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins +indifférent, cette fois: + +«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant +raconter les particularités de votre vie et protester de votre +innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat. +Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez +comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu +à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances +atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité +dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la +peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par +une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous +soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans, +vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous +reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans +l'affaire de l'arrayal diamantin? + +--Je suis Joam Dacosta. + +--Vous êtes prêt à signer cette déclaration? + +--Je suis prêt.» + +Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au +bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de +faire rédiger par son greffier. + +«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio +de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant +que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous +condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la +preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres, +faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile! +L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice +suivrait son cours!» + +Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma +femme, mes enfants? demanda-t-il. + +Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez. +Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous, +dès qu'ils se présenteront.» + +Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent +dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta. + +Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête. + +«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais +pensé!» murmura-t-il. + + + +CHAPITRE SIXIÈME +LE DERNIER COUP + +Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, +sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et +elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers +quatre heures du soir. + +Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et +Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui +serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita +Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante +compagne de toute sa vie. + +Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso +qui causaient sur l'avant de la jangada. + +«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander. + +--Lequel? + +--À vous aussi, Fragoso. + +--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier. + +--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont +l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable +résolution. + +--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas? +dit Benito. + +--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai +commis le crime! + +--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet +que j'avais formé hier. + +--Retrouver Torrès? demanda Manoel. + +--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon +père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu +autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas +quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a +trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le +sache, ou malheur à Torrès!» + +La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni +Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son +projet. + +«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les +deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que +Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence +maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!» + +Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent +vers la ville. + +Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en +quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait, +pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord +aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se +réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné +son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter +tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté +Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des +jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de +s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était +effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été +anonyme. + +Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues +principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs +boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants +eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils +donnaient le signalement avec une extrême précision. + +Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir +de le rejoindre? + +Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en +feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès! + +Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis +sur la véritable piste. + +Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement +qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en +question était descendu la veille dans la loja. + +«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso. + +--Oui, répondit l'aubergiste. + +--Est-il là en ce moment? + +--Non, il est sorti. + +--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à +partir? + +--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il +rentrera sans doute pour le souper. + +--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant? + +--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse +ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.» + +Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants +après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis +sur la piste de Torrès. + +Il est là! s'écria Benito. + +--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la +campagne, du côté de l'Amazone. + +--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le +fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio +Negro jusqu'à son embouchure. + +Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les +dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en +faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada. + +La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter +au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient +remplacé les forêts d'autrefois. + +Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel +et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous +trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive +du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure +après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu. + +Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent +rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin +qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de +passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau +à leur confluent. + +Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible, +se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de +ne pas se laisser distancer par lui. + +La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart +de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie +de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de +quelques centaines de pas. + +Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de +ces tumescences sablonneuses. + +«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le +laisser seul un instant!» + +Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit +entendre. + +Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et +Torrès s'étaient-ils déjà rejoints? + +Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement +tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés +en face l'un de l'autre. + +C'était Torrès et Benito. + +En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté. + +On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait +Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où +il se retrouverait en présence de l'aventurier. + +Il n'en fut rien. + +Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la +certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement +complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il +retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui. + +Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans +prononcer une parole. + +Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton +d'effronterie dont il avait l'habitude: + +«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral? + +Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme. + +En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de +monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!» + +Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier, +Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait +s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint: + +«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant +de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur +mes gardes!» + +Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette +arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais +un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme. + +«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait +pas bougé devant cette attitude provocatrice. + +--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à +rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous? + +--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir +du passé de mon père! + +--Vraiment! + +--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, +pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les +forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?... + +--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit +Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa +jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une +proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!» + +À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en +feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens +de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi, +Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant: +«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont +fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret +qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de +chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant. + +--Et de quoi? + +--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta +dans le fazender d'Iquitos! + +--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes +affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les +raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque +j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco! + +--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la +possession de lui-même. + +--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé +mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh +bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est +moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un +voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend! + +--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta +de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par +un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois +contre un! dit Torrès. + +Non! Un contre un! répondit Benito. + +--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du +fils d'un assassin! + +--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un +chien enragé! + +--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta, +et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se +mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire. + +Benito avait reculé de quelques pas. + +«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un +instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé, +vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un +innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!» + +Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès. +Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher +tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait +compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui +renfermait la preuve matérielle de son innocence. + +Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve, +il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre +au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce +document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la +haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son +intérêt. + +D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il +avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était +robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt +ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les +chances étaient pour lui. + +Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se +battre à la place de Benito. + +«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul +de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans +les règles, tu seras mon témoin! + +Benito!... + +--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie +de servir de témoin à cet homme? + +--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! +--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout +bonnement tué comme une bête fauve!» + +L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, +qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone +d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent +très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, +en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base. + +Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de +cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait +bien vite acculé à l'abîme. + +Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur +l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une +sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur +celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie +qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard. + +Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté +par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; +mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se +saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus +se lâcher. + +Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa +manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit +fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il +riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main. + +Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le +regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de +Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, +le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, +poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à +prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la +sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque +l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups. + +Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un +endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il +comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le +terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide +s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le +bras qui le menaçait. + +«Meurs donc!» cria Benito. + +Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la +manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de +Torrès. + +Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas +atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de +reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta +était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps. + +Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au +coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui +manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une +dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une +touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut +sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de +Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas +donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était +légère. + +«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous +l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une +parole. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à +laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se +précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les +mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer. + +«Mon fils! mon frère!» + +Ces cris étaient partis à la fois. + +--À la prison!... dit Benito. + +--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita. + +Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois +débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus +tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui +avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les +introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre +occupée par le prisonnier. + +La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et +Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita. + +Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur +ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur. + +--Mon Joam innocent! + +--Innocent et vengé!... s'écria Benito. + +--Vengé! Que veux-tu dire? + +Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se +raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!... +s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!» + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +RÉSOLUTIONS + +Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada, +était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce +juste qu'un dernier coup venait de frapper! + +Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les +supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de +Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans +les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur +lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas +laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la +sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée +contre le dénonciateur de son père! + +Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter +la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au +juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi, +dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès, +s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir +entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à +ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel +document fut en la possession de ce misérable? + +Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la +bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la +preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement! +que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de +l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, +l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de +remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce +document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que +Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était +englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans +même avoir prononcé le nom du vrai coupable! + +À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être +considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, +d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double +coup dont il ne pourrait se relever! + +Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao, +injustement passionnée comme toujours, était toute contre le +prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait +en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis +vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal +diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion, +quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé, +commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o +Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après +avoir relaté toutes les circonstances du crime, était +manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à +l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que +savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir! + +Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée. +La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda +pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. +Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent +s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a +vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait +craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses +propres mains! + +Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et +serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la +fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous, +d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des +siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et +venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam +Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares, +auraient pu se porter! + +La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût +faite contre la jangada. + +Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso, +qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit +d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après +l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y +avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir. + +«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un +homme, redeviens un fils! + +Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!... + +--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible +que tout ne soit pas perdu! + +--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme, +passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même. + +«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous +mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel +est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a +commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps! + +Et le temps nous presse! ajouta Fragoso. + +--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à +découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne +pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en +est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et +il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque +Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même. +Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du +coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits +détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce +document existe! + +--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document +a péri avec ce misérable!... + +--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te +rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance +de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait +un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait +singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures +lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu +croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans +cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et +ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il +laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main +du singe? + +--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je +lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...! + +--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!... +répondit Manoel. + +--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient +maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à +Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de +surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et +relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je +ne pouvais comprendre! + +--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet +espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas +dû le déposer en lieu sûr? + +--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que +Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur +lui, et sans doute, dans cet étui!... + +--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens! +Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai +porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous +son poncho un corps dur... comme une plaque de métal... + +--C'était l'étui! s'écria Fragoso. + +--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il +était dans une poche de sa vareuse! + +--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons! + +--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu +indéchiffrable! + +--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient +était hermétiquement fermé! + +--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier +espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous +fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire, +mais nous le retrouverons!» + +Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on +allait entreprendre. + +«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au +confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à +retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux +ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.» + +Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito +alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient +tenter pour rentrer en possession du document. + +«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il. +Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait! + +Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous +assiste dans vos recherches!» + +Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la +jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient +près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès, +mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve. + + + +CHAPITRE HUITIÈME +PREMIÈRES RECHERCHES + +Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour +deux raisons graves: + +La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette +preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût +produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet, +cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être +qu'un ordre d'exécution. + +La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès +séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de +retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir. + +Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et +d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état +du fleuve, à son confluent avec le rio Negro. + +«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord +entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien +long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface +par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours. + +--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut +qu'aujourd'hui même nous ayons réussi! + +--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris +dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons +pas une heure sans l'avoir retrouvé. + +À l'oeuvre donc!» répondit Benito. + +Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations +s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues +gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à +l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de +combat. + +L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une +traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui +s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là, +de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient +la place même où le cadavre avait disparu. + +Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en +aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme +dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la +grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une +rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès +n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le +lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus +aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore +aucun fil de courant ne se faisait sentir. + +Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc +le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la +circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en +laissèrent pas un seul point inexploré. + +Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de +l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du +lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin. + +Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à +reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait +dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où +l'action du courant commençait à se faire sentir. + +«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de +renoncer à nos recherches! + +--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute +sa largeur et dans toute sa longueur? + +--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute +sa longueur, non!... heureusement! + +--Et pourquoi? demanda Manoel. + +--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec +le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le +fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une +sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de +barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent +seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule +entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de +cette dépression!» + +C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo +ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux +pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier +de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant +s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent +donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond, +rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois +s'y était trouvé en détresse. + +Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était +encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux +du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il +est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz, +il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil +du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de +la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se +produire avant quelques jours. + +On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant +mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait +que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de +l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant +toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le +retrouver. + +Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le +cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base +des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce +serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il +conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations. + +C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et +la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et +les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies +des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point +n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens. + +Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de +la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût +pu être ramené à la surface du fleuve. + +Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils +prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne. + +Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le +pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en +quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro +et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit +du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne +parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond +lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses, +faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet, +furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient +poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux +qui devaient racler le fond en tous sens. + +Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons +s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées +à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le +bassin que terminait en aval le barrage de Frias. + +Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des +travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, +faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps +si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes +pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la +couche de sable. + +Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration +entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, +Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les +encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le +fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de +cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les +maîtres et les serviteurs! + +Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la +nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute +perdue, tous ne le savaient que trop. + +Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, +trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, +donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent +au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada. + +L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été +conduite, n'avait pas abouti! + +Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès +devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement +ne le poussât à quelque acte de désespoir! + +Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner +ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette +suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce +fut lui qui interpella ses compagnons en disant: + +«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, +si cela est possible! + +--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à +faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement +exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond! + +--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens +ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il +est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu +passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour +qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il +y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes +lèvres si je ne le retrouve pas!» + +Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande +valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir. + +Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et +préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir +répondre: + +«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et +nous le retrouverons, si... + +Si?... fit le pilote. + +S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso +attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. +Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il +voulait réfléchir avant de répondre. + +«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à +la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez +bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de +s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du +fleuve? + +Pas un seul, répondit Fragoso. + +Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a +pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun +intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de +mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires +qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été +attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit +il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se +réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et +là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de +Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus +aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone +qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!» + +Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la +serra et se contenta de répondre: + +«À demain! mes amis.» + +Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada. + +Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de +son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le +pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à +quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle +n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, +elle pourrait lui en apprendre le succès. + +Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit +que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers +lui. «Rien? dit-elle. + +Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres +de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus +question de ce qui s'était passé. + +Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au +moins une ou deux heures de repos. + +«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +SECONDES RECHERCHES + +Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit +Manoel à part et lui dit: + +«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À +recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons +peut-être pas plus heureux! + +Il le faut cependant, répondit Manoel. + +--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera +pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il +revienne à la surface du fleuve? + +--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et +non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à +six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé +mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le +faire reparaître?» + +Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque +explication. + +Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la +condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son +corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une +personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se +laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le +nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il +n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie +est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il +redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, +n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité +de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement +immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une +immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans +les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le +corps coule par le fond. + +Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà +mort, il est dans des conditions très différentes et plus +favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé +plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide +n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a +pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement. + +Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas +d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe +à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est +nécessairement plus long que dans le second. + +Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on +moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la +décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension +de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son +poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, +il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de +flottabilité. + +«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient +favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans +le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des +circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître +avant trois jours. + +--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne +pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles +recherches, mais autrement. + +--Que prétends-tu faire? demanda Manoel. + +--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito. +Chercher de mes yeux, chercher de mes mains... + +--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense +comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche +directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des +gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi +que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, +remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes +d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous +risquerions d'échouer une seconde fois! + +--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, +qui dévorait son ami du regard. + +--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire +providentielle, qui peut nous venir en aide! + +--Parle donc! parle donc! + +--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la +réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces +travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. +Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera +possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus +favorables! + +--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit +immédiatement Benito. + +Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions +prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous +deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au +bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens. + +Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se +rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à +l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de +mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée. + +«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous +aider? + +Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades +pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel. + +--Mais qui revêtira le scaphandre? + +--Moi, répondit Benito. + +--Benito, toi! s'écria Manoel. + +--Je le veux!» + +Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant +la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait +dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations. + +On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de +descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le +fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur +revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont +terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de +sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la +hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient +se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée +d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du +plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se +rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui +est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en +communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie +un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le +plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile +au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond +du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, +suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe. + +Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger +qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait +assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans +l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle +aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les +profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer +Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et +l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des +affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, +le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre +placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler +rapidement à la surface. + +Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il +allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête +disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte +d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus +accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il +fut affalé par le fond. + +Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt +à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la +jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec +leurs longues gaffes dans la direction convenue. + +Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, +plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient +prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, +retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de +l'Amazone. + + + +CHAPITRE DIXIÈME +UN COUP DE CANON + +Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait +encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de +les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand +fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis +le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans +doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été +entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam +Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la +descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être +évitées! + +Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient +craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze +pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très +accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu. + +Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de +plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la +veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout +l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans +ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il +était tombé. + +En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une +des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito +obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes +des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête. + +La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, +sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans +nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les +conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une +profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement +bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du +fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans +que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve. + +Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en +fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des +«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient +comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des +milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers +les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient +sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de +leur fourmilière. + +Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive +inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. +Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et +il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du +remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être +s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir +à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement +s'accroître. + +Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès +qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est +pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le +radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait +été préalablement arrêté. + +Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il +sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se +retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre +de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du +fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente +pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque +équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique +et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre +d'exercice. + +Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau +commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une +minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point +produire dans ses organes internes les funestes effets de la +décompression. + +Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère +métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et +s'assit, afin de prendre un peu de repos. + +Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso, +Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler. + +«Eh bien? demanda Manoel. + +--Rien encore!... rien! + +--Tu n'as aperçu aucune trace? + +--Aucune. + +--Veux-tu que je cherche à mon tour? + +Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux +aller... laisse-moi faire!» + +Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de +visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de +Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de +Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, +si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il +voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin +cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, +jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment +pénétrer. + +Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en +conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à +Benito. + +«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le +radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, +Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, +peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à +supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc +qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait +t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé +faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles +bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et +nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le +faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir +dans ces profondes couches du fleuve.» + +Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, +dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que +la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui +serait peut-être le plus nécessaire. + +Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de +nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, +et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux. + +Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la +rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du +fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il +n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le +soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se +déplacer qu'avec une extrême lenteur. + +Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. +Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la +longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une +profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc +là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau +normal. + +Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de +ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière +pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur +le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le +sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et +l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une +poussière lumineuse. + +Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son +épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la +corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à +l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, +le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions. + +Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de +l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression. + +Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, +et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très +restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se +déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les +rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un +instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du +sable reprenait toute sa valeur. + +Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à +l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse +liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de +ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance +que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans +ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets +physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement +s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était +toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans +son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu +extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage +et continua à descendre plus profondément. + +Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse +attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un +corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques. + +Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son +bâton il remua cette masse. + +Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état +de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque +dans le lit de l'Amazone. + +Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée +lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé +dans les profondes couches du bassin de Frias!... + +Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à +atteindre le fond même de la dépression. + +Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix +à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de +trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore +davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches. + +Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs +inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême +limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: +non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner +convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne +fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante. + +Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale +et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un +inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; +il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de +cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets +pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou +des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs. + +Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! +oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme +endormi, les bras repliés sous la tête! + +Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était +malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui +gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue! + +Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un +instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême +effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre. + +Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer +tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, +malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à +coups redoublés. + +«Un gymnote!» se dit-il. + +Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres. + +Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent +au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur +lui. + +Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau +noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un +appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles +verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande +puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés +électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De +ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les +autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus +rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix +pouces. + +Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que +dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, +longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un +arc, venait de se précipiter sur le plongeur. + +Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce +redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. +Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en +plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, +épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance. + +Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à +demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les +effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur +son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient +plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut +pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal. + +Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient +imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un +redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait +plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre. + +Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!-- +venait de lui apparaître! + +Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait +appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne +pouvait laisser échapper aucun son! + +En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des +décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les +tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le +fouet de l'animal. + +Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux +s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!... + +Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de +raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se +produisit devant ses regards. + +Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches +liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements +coururent dans les couches sous-marines, troublées par les +secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de +bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières +profondeurs du fleuve. + +Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une +effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux. + +Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se +redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme +s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts +convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant! + +C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé +jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la +figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont +le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux! + +Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à +ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le +retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se +redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou +dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, +il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes +nappes de l'Amazone! + + + +CHAPITRE ONZIÈME +CE QUI EST DANS L'ÉTUI + +Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici +l'explication. + +La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui +remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de +Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle +avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon +brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était +produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant +jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de +Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en +facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du +noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de +l'Amazone. + +Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, +mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans +cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches. + +À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des +pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que +l'on ramenait le plongeur au radeau. + +Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de +Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé +dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît +encore en lui par un seul mouvement extérieur. + +N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les +eaux de l'Amazone? + +Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son +vêtement de scaphandre. + +Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des +décharges du gymnote. + +Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, +chercha à retrouver les battements de son coeur. + +«Il bat! il bat!» s'écria-t-il. + +Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, +les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie. + +«Le corps! le corps!» + +Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la +bouche de Benito. + +«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait +au radeau avec le cadavre de Torrès. + +--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce +le manque d'air?... + +--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce +bruit?... cette détonation?... + +--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a +ramené le cadavre à la surface du fleuve!» + +En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de +Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour +dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement +reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible. + +Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à +déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux. + +En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira +l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait +distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû +être produite par un coup de couteau. + +«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je +me rappelle maintenant... + +Quoi? demanda Manoel. + +--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la +province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu +l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des +capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce +misérable! + +--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!... +L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements +du cadavre pour les fouiller... + +Manoel l'arrêta. + +«Un instant, Benito», dit-il. + +Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient +pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait +être suspecté plus tard: + +«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons +ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment +les choses se sont passées.» + +Les hommes s'approchèrent de la pirogue. + +Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de +Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse: + +«L'étui!» s'écria-t-il. + +Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour +l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait... + +«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il +ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des +magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent +affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès! + +Tu as raison, répondit Benito. + +Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, +fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.» + +Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le +couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir +souffert de son séjour dans l'eau. + +«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui +ne pouvait se contenir. + +--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui +seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document! + +--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À +Manao! mes amis, à Manao!» + +Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui +s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient +s'éloigner, lorsque Fragoso de dire: + +«Et le corps de Torrès? + +La pirogue s'arrêta. + +En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de +l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve. + +«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement +risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais +il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!» + +Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le +cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait +enterré. + +Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait +au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de +ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues +pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans +l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le +corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le +gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, +pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les +eaux de l'Amazone. + +Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au +port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et +s'élancèrent à travers les rues de la ville. + +En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge +Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses +serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement. + +Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet. + +Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le +moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une +rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur +son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le +contremaître. + +Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait +dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui +avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire +d'incrédulité. + +«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a +été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là +même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!» + +Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et +le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il +l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, +rendirent un son métallique. + +Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce +papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que +Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette +preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle +irrémédiablement perdue? + +On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les +spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une +parole, il sentait son coeur prêt à se briser. + +«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin +d'une voix brisée. + +Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce +couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, +en roulant sur la table, quelques pièces d'or. + +«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito, +qui se retenait à la table pour ne pas tomber. + +Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non +sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que +l'eau paraissait avoir respecté. + +«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien +là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!» + +Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il +le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui +étaient couverts d'une assez grosse écriture. + +«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est +bien un document! + +--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste +l'innocence de mon père! + +--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que +ce ne soit peut-être difficile à savoir! + +--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort. + +--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, +répondit le juge Jarriquez, et que ce langage... + +--Eh bien? + +--Nous n'en avons pas la clef! + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +LE DOCUMENT + +C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam +Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui +n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire +le savent--, le document était écrit sous une forme +indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage +dans la cryptologie. + +Mais lequel? + +C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire +preuve un cerveau humain allait être employée. + +Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit +faire une copie exacte du document dont il voulait garder +l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux +jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier. + +Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, +et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils +se rendirent aussitôt à la prison. + +Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils +lui firent connaître tout ce qui s'était passé. + +Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, +secouant la tête, il le rendit à son fils. + +«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai +jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute +l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus +rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre +les mains de Dieu!» + +Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable, +la situation du condamné était au pire! + +«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de +document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez +confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour +ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir +guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider +notre esprit pour le lire!» + +Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois +jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à +la jangada, où Yaquita les attendait. + +Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents +qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps +de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous +laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de +l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne +le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains +étrangères. + +Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue +complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que +Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette +milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira. + +«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré? +demanda la jeune mulâtresse. + +--C'était pendant une de mes courses à travers la province des +Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village +pour exercer mon métier. + +--Et cette cicatrice?... + +--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission +des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, +s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain +monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup +de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est +moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà +comment j'ai fait sa connaissance! + +--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache +ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela +n'avancera pas beaucoup les choses! + +--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire +ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera +alors aux yeux de tous!» + +C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. +Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, +passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette +notice. + +Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point +--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez. + +Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son +interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le +magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait +lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette +affaire. Il ne devait pas en être ainsi. + +En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le +juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa +spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le +résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, +rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son +véritable élément. + +Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la +justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses +instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un +cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. +Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y +travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire. + +Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était +installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait +quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son +nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de +mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il +saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait +bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne +magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus +volontiers tout haut que tout bas. + +«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. +Sans logique, pas de succès possible.» + +Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien +comprendre, d'un bout à l'autre. + +Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient +divisées en six paragraphes. + +«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir +m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait +perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au +contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit +présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces +conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se +résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me +mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il +est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer +au dernier paragraphe.» + +Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il +avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de +son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe. + +Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre +sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste +allait employer ses facultés à la découverte de la vérité. + +«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.» + +Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document +n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la +ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre +la lecture beaucoup plus difficile. + +«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres +semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre +des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!... +Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot +_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette +ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette +cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc +du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_... +_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ... +Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons! +encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...» + +Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à +réfléchir pendant quelques instants. + +«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement +faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur +provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect +hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun +air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui +échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas +facile d'établir la clef de ce cryptogramme!» + +Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une +sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés +endormies. + +«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans +ce paragraphe. + +Il compta, le crayon à la main. + +«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de +déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres +se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.» + +Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait +repris le document; puis, son crayon à la main, il notait +successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un +quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant: + +_a _= 3 fois. +_b _= 4 fois. +_c _= 3 fois. +_d _= 16 fois. +_e _= 9 fois. +_f _= 10 fois. +_g _= 13 fois. +_h _= 23 fois. +_i _= 4 fois. +_j _= 8 fois. +_k _= 9 fois. +_l _= 9 fois. +_m _= 9 fois. +_n _= 9 fois. +_o _= 12 fois. +_p _= 16 fois. +_q _= 16 fois. +_r _= 12 fois. +_s _= 10 fois. + +_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12 + +TOTAL...276 fois. + +«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me +frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres +de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet, +que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes +pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien +rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce +peut être un simple effet du hasard.» + +Puis, passant à un autre ordre d'idées: + +«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les +voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.» + +Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et +obtint le calcul suivant: + +_a_ = 3 fois. +_e _= 9 fois. +_i_ = 4 fois. +_o_ = 12 fois. +_u_ = 17 fois. +_y_ = 19 fois. + +TOTAL... 64 voyelles. + +«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, +soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes! + +Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un +cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six +voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce +document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la +signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si +elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été +représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par +un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à +Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à +faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie +analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!» + +Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une +nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. +Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_? + +Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de +chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de +points et virgules, est soumis à une méthode véritablement +mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions +extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne +peuvent avoir oubliées. + +Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la +découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et +de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre +devait donc être bien autrement intéressante. + +Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, +connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés +par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. +En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si +la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait +constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire +le document relatif à Joam Dacosta. + +«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé +par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des +lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus +souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est +la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que +cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que +_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit +représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans +notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit +en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute; +en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_. +Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h +_signifie _a_ ou _o_.» + +Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre +qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la +notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant: + +_h _= 23 fois. + +_y _=19-- + +_u _=17-- + +_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l +n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3-- + +«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement, +s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus +souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa +signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_, +quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans +notre langue? Cherchons.» + +Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui +dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette +nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier +américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand +analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, +correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à +le lire couramment. + +Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point +inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les +logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres +énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des +lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, +à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces +jeux d'esprit. + +En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre +dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, +voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir +commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si +son procédé était juste, devait lui donner la signification +véritable des lettres employées dans le document. + +Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres +de cet alphabet à celles de la notice. + +Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le +juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance +intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de +l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va +voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe. + +«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne +tenais pas le mot de l'énigme!» + +Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, +troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez; +puis, il se courba de nouveau sur sa table. + +Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il +commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les +lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement +à chaque lettre cryptographique. + +Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis +pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi +jusqu'à la fin de l'alinéa. + +L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en +écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots +compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit +s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, +c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout +d'une haleine. + +Cela fait: + +«Lisons!» s'écria-t-il. + +Et il lut. + +Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec +les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle +du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais +elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En +somme, c'était tout aussi hiéroglyphique! + +«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez. + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES + +Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé +dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--, +avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, +lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet. + +Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale +du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur +intense qui se dégageait de sa tête! + +Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la +porte s'ouvrit, et Manoel se présenta. + +Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux +prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir +le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux +dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin +découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme. + +Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel. + +Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude +exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, +surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de +pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme. + +«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. +Avez-vous mieux réussi que nous?... + +Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva +et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions +debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de +l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!» + +Manoel s'assit et répéta sa question. + +«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je +n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai +acquis une certitude! + +Laquelle, monsieur, laquelle? + +--C'est que le document est basé, non sur des signes +conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en +cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre! + +--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver +à lire un document de ce genre? + +--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est +invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par +exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_... +sinon... non! + +--Et dans ce document?... + +--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le +chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui +aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus +tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre! + +--Et dans ce cas?... + +--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme +est absolument indéchiffrable! + +--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons +par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un +homme!» + +Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait +maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si +désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive. + +Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix +plus calme: + +«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser +que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le +disiez, que c'est un nombre? + +Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous +serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit +le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du +travail qu'il avait fait. + +«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le +faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, +c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la +proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, +j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de +notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait +réussi, a échoué!... + +Échoué! s'écria Manoel. + +--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que +le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En +vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé! + +--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je +ne puis... + +--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous +attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le +tout entier. + +Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de +certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat. + +--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième +fois peut-être, parcouru les lignes du document. + +--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous +le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière. + +--Vous n'y voyez rien d'anormal? + +--Rien. + +--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus +absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre. + +--Et c'est?... demanda Manoel. + +--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à +deux places différentes!» + +Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer +l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent +cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, +les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et +deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés +consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas +d'abord frappé le magistrat. + +«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction +il devait tirer de cet assemblage. + +--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document +repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque +lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et +suivant la place qu'ils occupent! + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le +triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il +y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre. + +«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le +magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de +migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput! + +--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper +le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, +qu'entendez-vous par un chiffre? + +--Disons un nombre! + +--Un nombre, si vous le voulez. + +--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute +explication!» + +Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, +un crayon, et dit: + +«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première +venue, celle-ci, par exemple: + +_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._ + +«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et +j'obtiens cette ligne: + +_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t +r è s i n g é n i e u x_ + +Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait +contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--, +regarda Manoel bien en face, en disant: + +«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de +donner à cette succession naturelle de mots une forme +cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de +trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose +ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de +fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et +de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. +Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit +très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 +342342342 + +«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la +lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant +suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci: + +_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i +e _--3= _h_ + +et ainsi de suite. + +«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en +question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de +lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le +commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon +nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme +après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je +recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas: + +_z _moins 3 égale _c._ + +«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système +cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été +arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous +connaissez est alors remplacée par celle-ci: + +_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._ + +«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout +à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en +ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée +par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre +cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas +toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_ +est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le +troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond +au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un +est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot +_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_, +tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien +que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez +jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le +nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera +indéchiffrable!» + +En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, +Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête: + +«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir +de découvrir ce nombre! + +--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les +lignes du document avaient été divisées par mots! + +--Et pourquoi? + +--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer +en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du +document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes +précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam +Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées +par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends +les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--, +il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est +la clef du document. + +--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, +demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir. + +--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, +par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,-- +mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme +par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en +disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant +en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à +l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante: + +«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u +_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _-- +_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z +_--3-- + +«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par +cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres +423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété. + +Oui! cela est! répondit Manoel. + +--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre +alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le +descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à +reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement +423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme! + +--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le +nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant +successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des +six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver... + +--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, +mais à une condition cependant! + +--Laquelle? + +--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément +tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous +m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable! + +--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, +sentait la dernière chance lui échapper. + +--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge +Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir +dans des recherches de ce genre! + +--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous +livrer ce nombre? + +--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de +chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de +neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de +chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme, +qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, +sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent +soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si +plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de +combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en +n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents +minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, +il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de +trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous +demandez là l'impossible! + +--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit +condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand +vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence! +Voilà ce qui est impossible! + +--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après +tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre +les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier +soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta? + +Qui le dit!...» répéta Manoel. + +Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait +d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de +l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de +tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, +aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie! + +«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se +levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se +rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre! +Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!» + +Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la +jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +À TOUT HASARD + +Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion +publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait +succédé la commisération. La population ne se portait plus à la +prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le +prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être +l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que +ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté +immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre. + +Ce revirement se comprenait. + +En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces +deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce +cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires, +trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut +s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on +était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve +matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle +émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce +changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que +l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le +craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui +devaient être expédiées de Rio de Janeiro. + +Cela ne pouvait tarder, cependant. + +En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le +lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28. +Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une +décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la +«justice suivrait son cours!» + +Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que +la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document, +cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni +même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec +passion les phases de cette dramatique affaire. + +Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou +indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements, +quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même +qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il +existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre +de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le +comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce +document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et, +cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce +misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de +chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne +prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de +Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de +revenir sur le fait accompli. + +Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre, +et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut +point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam +Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait +pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret +cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant +trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait +irréparablement frappé le condamné de Tijuco. + +Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme, +c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus +encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de +ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument +fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné +sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie, +demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il +pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce +document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en +aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne +mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à +combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure! + +À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le +cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très +peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état +permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou +blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement, +sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à +passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original, +et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa +tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la +tension des vapeurs. + +Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne +magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux +ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction +semblait être impuissante à le faire connaître. + +Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge +Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette +journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés. + +Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se +perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé +plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on +ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc +impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et +c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se +donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans +quelques heures de sommeil. + +Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé +les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait +trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son +bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de +lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête. + +«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il +soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On +pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est +réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat +et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y +trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_, +_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de +leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à +reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un +mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize +lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le +gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que +pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la +potence!» + +Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer +ce peu charitable souhait. + +«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller +chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne +puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement +soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une +chance qu'il ne faut pas négliger?» + +Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez +essaya successivement si les lettres qui commençaient ou +finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre +à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait +nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_. + +Il n'en était rien. + +En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres +par lesquelles il débutait, la formule fut: + +_P _= _D_ + +_h _= _a_ + +_y _= _c_ + +_j _= _o_ + +_s _= _s_ + +_l _= _t_ + +_y _= _a_ + +Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses +calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre +alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et +que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut +évidemment être modifiée que par un seul. + +Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe +_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui +ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il +en était séparé également par douze lettres. + +Donc, ce nom ne figurait pas à cette place. + +Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent +successivement essayés, et dont la construction ne correspondait +pas davantage à la série des lettres cryptographiques. + +Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, +arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de +rugissement dont le bruit fit partir toute une volée +d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, +et il revint au document. + +Il le prit, il le tourna et le retourna. + +«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par +me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit! +Ce n'est pas le moment!» + +Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne +ablution d'eau froide: + +«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un +nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre +a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit +aussi l'auteur du crime de Tijuco!» + +C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le +magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette +méthode ne manquait pas d'une certaine logique. + +«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur +n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître +Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,-- +ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui? +Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris +comme nombre cryptologique!» + +Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du +paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois +fois, obtint cette nouvelle formule: + +1804 1804 1804 + +_phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres +que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante: + +_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore +lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des +points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les +trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres +correspondantes en remontant la série alphabétique. + +«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons +d'un autre nombre!» + +Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du +document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans +laquelle le crime avait été commis. + +Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la +formule: + +1826 1826 1826 + +_Phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +ce qui lui donna: + +_o.vd_ _rdv._ _cid._ + +Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs +lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et +pour des raisons semblables. + +«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à +celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de +contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants +volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre +contos[15]. + +La formule fut donc ainsi établie: + +834 834 834 834 + +_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_ + +ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres: + +_het_ _bph_ _pa._ _ic._ + +«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge +Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la +chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!» + +Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait +point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait +pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit +pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit +son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent +essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que +devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, +la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de +Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au +nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours +rien! + +Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait +réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés +mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il +eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup: + +«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la +logique est impuissante!» + +Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de +travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança +jusqu'à la porte qu'il ouvrit: + +«Bobo!» cria-t-il. + +Quelques instants se passèrent. + +Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge +Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait +pas entrer dans la chambre de son maître. + +Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son +intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion! + +Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa +le cordon. Cette fois, Bobo parut. + +«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur +le seuil de la porte. + +Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont +le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança. + +«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que +je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le +temps de réfléchir, ou je...» + +Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses +pieds dans la position du soldat sans armes et attendit. + +«Y es-tu? lui demanda son maître. + +J'y suis. + +--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier +nombre qui te passera par la tête! + +--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout +d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son +maître en lui répondant par un nombre aussi élevé. + +Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, +il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,-- +lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette +circonstance. + +On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, +76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document. + +Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du +juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de +détaler au plus vite. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +DERNIERS EFFORTS + +Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en +stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un +travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, +duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, +Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais +toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur +échappait toujours! + +«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune +mulâtresse, trouvez donc! + +Je trouverai!» répondait Fragoso. + +Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso +avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne +voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans +son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche +de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des +bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document +chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, +la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette +milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques +années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, +n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le +fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la +Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se +rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté +Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au +plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens +camarades de l'aventurier. + +«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? +Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? +Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est +mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? +Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans +lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela +donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en +connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux +hommes ne sont plus!» + +Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne +pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus +fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, +bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la +Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre +partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait +plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, +enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat? + +Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le +lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait +furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une +de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement +l'Amazone. + +Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de +toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la +jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur +si dévoué dans des circonstances aussi graves! + +Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si +le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, +lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la +jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême! + +Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait +donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé +Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il +l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une +troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le +seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du +condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de +son père, des terribles éventualités qui en seraient la +conséquence! + +En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire +que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, +l'aventurier eût fini par livrer le document? + +Fragoso quittait furtivement la jangada. + +À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se +serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle +pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans +doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet +homme était mort de la main de Benito! + +Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à +Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles +responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge! + +Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les +heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un +désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse +Yaquita ne perdait rien de son énergie morale. + +On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne +compagne du fazender d'Iquitos. + +L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la +soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain +rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été +qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse. + +Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été +la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne +laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien +défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa +réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, +il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce +document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était +décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de +son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. +Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de +l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement +pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances +regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la +situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette +situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon +présent, voilà toute une honnête existence de travail et de +dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier +jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! +Me voici! Jugez-moi!» + +La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé +sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une +impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses +serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui. + +«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai +foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et +qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, +sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!» + +Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le +temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une +passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion +publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document +faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce +quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la +justification du condamné. + +Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en +déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o +Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires +autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur +les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui +pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce +«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. + +En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut +promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et +permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que +de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le +sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme. + +Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est +probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient +vainement consumé leurs veilles. + +Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait +être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la +rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était +encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute! + +En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête, +le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite +d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait +maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à +l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du +coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il +que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus +uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment +de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste +condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain +phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne +saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes +pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de +compte, ne rien trouver, non, rien! + +Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa +tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il +fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à +le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez +lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est +pis, de la rage impuissante! + +Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière +partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--, +ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait +pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les +dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa +vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue! +Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà! + +Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu +à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la +lumière, il le reprit de cette façon. + +Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette +nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat! + +Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir +en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur +pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile +encore! + +Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de +lettres complètement énigmatiques! + +À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains, +brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de +remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre! + +Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt, +malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit +brusquement. + +Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir, +Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la +force de se soutenir lui-même. + +Le magistrat s'était vivement relevé. + +«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il. + +--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur. +Le chiffre du document! ... + +--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez. + +--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?... + +--Rien!... rien! + +--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant +une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le +magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans +peine, à le désarmer. + +«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre +calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à +l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à +faire qu'à vous tuer! + +--Quoi donc?... s'écria Benito. + +--Vous avez à tenter de lui sauver la vie! + +--Et comment?... + +C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à +moi de vous le dire! + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +DISPOSITIONS PRISES + +Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils +avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler +en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire +évader le condamné que menaçait le dernier supplice. + +Il n'y avait pas autre chose à faire. + +En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de +Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur, +qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait +déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait +pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement, +puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était +possible. + +Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se +soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement. + +Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret +de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni +Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs +tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui +ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances +imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement! + +La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette +occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement +en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu. +Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était +devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en +prévenir. + +Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en +viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille +Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner +aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du +condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de +Torrès! + +Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de +son concours. + +Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se +dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et +s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette +heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la +prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur +lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison +d'arrêt. + +C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le +plus grand soin. + +Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus +du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était +enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en +assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier, +si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal +jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses +saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était +possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la +lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un +des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait +crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant +enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et +Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du +prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au +moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit +que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces +manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour, +pourrait être en sûreté. + +Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à +ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une +précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la +disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux +choisi pour lancer la corde. + +«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta +devra-t-il être prévenu? + +--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné +à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer! + +--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut +tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la +prison serait attirée au moment de l'évasion... + +--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme! +répondit Benito. + +--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la +prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la +jangada. Où devra-t-il chercher refuge?» + +C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et +voici comment elle le fut. + +À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de +ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio +Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le +fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif. +Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à +parcourir. + +Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la +jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du +pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le +rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le +terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges, +elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du +prisonnier. + +Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta +cherchât refuge? + +Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les +deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question +eurent été minutieusement pesés. + +Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de +périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à +travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de +l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez +rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui +offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas +le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta, +toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus +songer à y reprendre sa vie d'autrefois. + +S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou +même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus +de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son +premier soin devait être de se soustraire à des poursuites +immédiates. + +Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes +abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du +condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait +donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le +littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se +cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute +une mer entre la justice et lui? + +Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni +les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait +quelque chance de salut. + +C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la +pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet +affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des +deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en +longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, +naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi +l'embouchure de la Madeira. + +Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi +d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale +ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait +donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et +se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà +de la frontière brésilienne. + +Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait, +pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de +rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un +navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire +le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était +sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute +sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher +au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y +finir cette existence si cruellement et si injustement agitée. + +Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation, +sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, +qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une +question qui n'avait même plus à être discutée. + +«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et +nous n'avons pas un instant à perdre.» + +Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal +jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la +pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage +d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis, +descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà +fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la +jangada. + +Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez +maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes +qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout +espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être +éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam +Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa +faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que +la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite. + +«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous +n'aurons plus rien à craindre pour notre père! + +Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient +si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard. + +De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de +rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu +de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par +tous les moyens en son pouvoir. + +«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui +ne put retenir ses pleurs. + +Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient +aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance +qu'il venait de faire entendre! + +D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa +visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se +dirigea rapidement vers Manao. + +Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le +pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le +plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au +sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait +de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif. + +Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter +aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont +il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il +devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite +l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la +pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en +descendaient incessamment le cours. + +Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la +Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était +aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le +cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent +milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par +impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction, +on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au +centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à +vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de +danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique. + +L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux +jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du +pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce +brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût +certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender +d'Iquitos. + +Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des +préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une +forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à +toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit +ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à +la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort +duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets. + +Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour +plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux +jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à +l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus. + +Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du +personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote +choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la +tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. +Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient +coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs +soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à +risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître. + +Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait +plus qu'à attendre la nuit. + +Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge +Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de +nouveau à lui apprendre sur le document. + +Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le +retour de sa mère et de sa soeur. + +Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il +fut reçu immédiatement. + +Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était +toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé +par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous +ses yeux. + +«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant +cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?... + +--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé... +mais d'un moment à l'autre!... + +--Et le document? + +--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a +pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien! + +--Rien! + +--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document... +un seul!... + +--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot? + +--Fuir!» + +Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge +Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment +d'agir. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +LA DERNIÈRE NUIT + +La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce +qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux +époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de +ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait +peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait. +C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait +un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes +deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du +prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être +soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu +de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer. + +Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes +paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement +dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce +Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non! +Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco! + +Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût +apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par +l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la +justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse +hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se +regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à +toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la +tâche de plaider pour lui! + +Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles +paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être, +s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été +depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois +pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il +semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette +affaire, quel qu'il fût, était prochain. + +Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras +reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête. + +Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que +la justice humaine, après avoir failli une première fois, +prononcerait enfin son acquittement? + +Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez +établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif, +qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de +Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice. + +On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son +entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où +la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao. + +Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il +revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il +était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la +hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été +admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver +à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe: +le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de +l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul +employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation, +sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les +efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la +cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son +évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage +surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à +la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif, +dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender +Magalhaës! + +Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si +brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées, +perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier +qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les +secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le +grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré +l'attention d'un homme moins absorbé. + +Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa +jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se +revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux +Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement +d'Iquitos. + +Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son +bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule +faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni +d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës +avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu +voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime! + +En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer +l'attention du prisonnier. + +Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent +vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme +inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses +mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos. + +Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait +que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique +maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction. +Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa +pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance +de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient +seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué +son terrible secret! + +L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau +de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes. + +Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille +Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser +s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à +ce jeune homme les mystères de sa vie? Non! + +Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir +réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation +qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors +venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce +misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver +son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis +l'arrestation!... + +En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit +brusquement. + +Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent +comme une ombre. + +Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et, +un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été +dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui. + +Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en +laissa pas le temps. + +«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est +brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans +le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin +de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront +être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge +lui-même nous en a donné le conseil! + +--Il le faut! ajouta Manoel. + +--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!... + +Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement +jusqu'au fond de la chambre. + +«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel +restèrent interdits. + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance. +Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion +viendraient du prisonnier lui-même. + +Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il +lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il +l'entendît et se laissât convaincre. + +«Jamais, avez-vous dit, mon père? + +Jamais. + +--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous +donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons +qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous +restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même! + +--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père! +L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous +croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, +si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y +a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut +fuir!... Fuyez!» + +Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il +l'entraîna vers la fenêtre. + +Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une +seconde fois. + +«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est +inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec +moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis +librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays, +je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je +l'attendrai! + +--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne +peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre +innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut +fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous +n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort! + +--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je +mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une +première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui! +j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour +combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant, +recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache +sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister +les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que +j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager +avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt +ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre +jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais! + +--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer +devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait +saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers +la fenêtre. «Non!... non!... + +Vous voulez donc me rendre fou! + +Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je +me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire +que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le +croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne +recommencerai pas!» + +Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les +mains... Il le suppliait... + +«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver +aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de +mort! + +L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas! +Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta +innocent ne fuira pas!» + +La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait +contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre, +prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule +s'ouvrit. + +Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef +de la prison et de quelques soldats. + +Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être +faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que +c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus +profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, +comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût +échappé de cette prison? + +Il était trop tard! + +Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers +le prisonnier. + +«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, +monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas +voulu!» + +Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il +essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre +vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio +de Janeiro. + +Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito. + +Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras +sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence? + +--Oui! + +--Et ce sera?... + +--Pour demain!» + +Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois +l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats +vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte. + +Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent +emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable +scène, qui avait déjà trop duré. + +«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de +l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre +Passanha que je vous prie de faire prévenir? + +Il sera prévenu. + +--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une +dernière fois ma femme et mes enfants? + +--Vous les verrez. + +--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et +maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on +m'arrache d'ici malgré moi!» + +Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec +le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus +maintenant que quelques heures à vivre, resta seul. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +FRAGOSO + +Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le +prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la +sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu +être produite. La justice devait avoir son cours. + +C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le +condamné devait périr par le gibet. + +La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à +moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois, +elle allait frapper un blanc. + +Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs +à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la +loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce. + +Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non +seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre. + +Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de +toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de +sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête +tombait, incapable de se porter plus avant. + +Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il +lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible, +et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il +s'élança dans la direction de la ville. + +Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche +du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de +ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée +de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao. + +C'était Fragoso. + +Un homme accourait vers Manao. + +Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise +dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à +laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui +pouvait encore sauver Joam Dacosta? + +Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême +hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre +pendant cette courte excursion. + +Voici ce qui s'était passé: + +Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès +un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces +riveraines de la Madeira. + +Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il +apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux +environs. + +Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non +sans peine, il parvint à le rejoindre. + +Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita +pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut +faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire. + +Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso +furent celles-ci: + +«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a +quelques mois, à votre milice? + +Oui. + +À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos +compagnons qui est mort récemment? + +--En effet. + +--Et cet homme se nommait?... + +--Ortega.» + +Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils +de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était +vraiment pas supposable. + +Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la +milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui +apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements +sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable +importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le +véritable auteur du crime de Tijuco. + +Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun +renseignement à cet égard. + +Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien +des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée +entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que +Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier +soupir. + +Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne +pouvait en dire davantage. + +Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il +repartit aussitôt. + +Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega +fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de +faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la +vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice +était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments. + +Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en +question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus +probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont +Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa +culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas +de la mettre en doute. + +Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait +été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait +été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour! + +Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions +de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé, +certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette +affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le +brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à +laquelle avait appartenu Torrès. + +Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au +juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre, +et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait, +brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao. + +Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la +franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment +irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à +croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre +ses mains. + +Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent +irrésistiblement pris racine dans le sol. + +Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle +s'ouvrait une des portes de la ville. + +Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une +vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait +une corde. + +Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses +yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et +ces mots s'échappèrent de ses lèvres: + +«Trop tard! trop tard!...» + +Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas +trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de +cette corde! + +«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso. + +Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il +remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur +le seuil de la maison du magistrat. + +La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à +cette porte. + +Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait +recevoir personne. + +Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait +l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet +du juge. + +«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de +capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit +vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution! + +Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le +chiffre du document?...» + +Fragoso ne répondit pas. + +«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui, +en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour +l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est +là! dit-il. + +--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une +vérité qui ne peut se faire jour! + +--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut! + +--Encore une fois, avez-vous le chiffre?... + +--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas +menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement +lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que +cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam +Dacosta! + +--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas +douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui +disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!» + +Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il +se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent! +s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui +qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès, +l'auteur du document! C'est Ortega!...» + +À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de +calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait, +il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa +table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux: + +«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!» + +Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso, +comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement +essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières +lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante: + +_O r t e g a P h y j s l_ + +«Rien! dit-il, cela ne donne rien!» + +Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un +chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un +rang antérieur à celui de la lettre _r_. + +Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_, +seuls se chiffraient par 1, 4, 5. + +Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle +qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres, +impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne +correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_. + +En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des +cris de désespoir. + +Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que +le magistrat n'eût pu l'en empêcher. + +La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le +condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule +s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet. + +Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe, +dévorait les lignes du document. + +«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les +dernières lettres!» + +C'était le suprême espoir. + +Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque +d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières +lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six +premières. + +Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six +dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à +celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, +elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre. + +Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la +lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il +obtint: + +_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_ + +Le nombre, ainsi composé, était 432513. + +Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la +formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui +avaient été précédemment essayés? + +En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui +trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques +minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné! + +Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il +voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait +mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège, +l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...» + +Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu +au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant +de fois qu'il était nécessaire, comme suit: + +432513432513432513432513 + +_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_ + +Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre +alphabétique, il lut: + +_Le véritable auteur du vol de..._ + +Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le +nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le +refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait +incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans +en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans +la rue, criant: + +«Arrêtez! Arrêtez!» + +Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison, +que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses +enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne +fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez. + +Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa +main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses +lèvres: + +«Innocent! innocent!» + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +LE CRIME DE TIJUCO + +À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté. + +Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri +qui s'échappait de toutes les poitrines: + +«Innocent! innocent!» + +Puis, un silence complet s'établit. + +On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être +prononcées. + +Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là, +pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis +que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait +tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre, +et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre +qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il +les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix. + +Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence: + +_Le véritable auteur du vol des diamants et de_ + +43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34 + +_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des +soldats qui escortaient le convoi,_ + +32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343 + +_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la +nuit du vingt-deux janvier mil huit_ + +251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134 + +_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, +n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_ + +3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325 + +_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à +mort; c'est moi, le misérable employé de_ + +13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43 + +_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh +l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_ + +251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325 + +_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_ + +_qui signe de mon vrai nom, Ortega._ + +134 32513 43 251 3432 513 432513 + +_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._ + +Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables +hurrahs se fussent élevés dans l'air. + +Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui +résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument +l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette +victime d'une effroyable erreur judiciaire! + +Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne +pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui. +Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait, +des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son +coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de +le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la +dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser +s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste! + +Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever +aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait +lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans +lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au +moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice +cryptogrammatique. + +Or, voici ce qu'avouait Ortega. + +Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui, +à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin. +Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de +Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de +s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux +contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco. + +Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi +au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de +l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par +ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à +ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte. + +Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps +après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à +commettre le crime. + +Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega +s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts +du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato». +Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable +troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait. +Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues +années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes. + +Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen +d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent +intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint +peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime +lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa +place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta! +Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier +supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation +capitale! + +Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice, +entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière +péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans +Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta. + +Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible, +l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna +dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco; +mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son +intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le +chiffre qui permettait de le lire. + +La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de +réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de +la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était +alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui +avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le +document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le +faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et +l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce +nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument +indéchiffrable. + +Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa +mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont +il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un +odieux chantage. + +Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre, +et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté +par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom +avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge +Jarriquez. + +Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était +l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à +la vie, rendu à l'honneur! + +Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute +voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette +terrible histoire. + +Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable +preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam +Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être +demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre +demeure. + +Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours +de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les +siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du +magistrat comme un triomphateur. + +En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout +ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et, +s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui, +il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice +n'eût pas été définitivement consommée! + +Et, dans tout cela, que devenait Fragoso? + +Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito, +Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas! +Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il +n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui +devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en +Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée +qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès +avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la +situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même +pas la valeur! + +Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins +sauvé Joam Dacosta! + +Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers, +qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au +moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos, +l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre +de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la +jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu +quelque part! + +«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi +qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina! + +À moi! répondit la jeune mulâtresse. + +Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que +j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!» + +Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête +famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient +faits à Manao, il est inutile d'y insister. + +Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans +cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de +ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument +indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il +pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il +reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega, +reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous +les deux, étaient seuls à connaître? + +Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas! + +Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un +rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le +document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il +fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du +ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent +l'élargissement immédiat du prisonnier. + +C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta +et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute +inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et +continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage +devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de +Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le +départ. + +Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en +liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en +était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district +diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec +les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement +écrit de sa main. + +L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La +réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue. + +Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de +la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les +siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient +l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la +fazenda d'Iquitos. + +Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du +départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils, +tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée, +commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au +tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée +sur la rive, retentissaient encore. + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +LE BAS-AMAZONE + +Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait +s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite +de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait +d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens. + +La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore +gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village +de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette +Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces +trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de +la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les +îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de +Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a +définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes, +dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de +Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella, +qui est le grand marché de guarana de toute la province, +restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il +du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur +laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des +femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque, +légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des +Amazones. + +Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la +juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille, +émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait +dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à +l'est que l'Atlantique. + +«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille. + +--Que c'est long! murmurait Manoel. + +--Que c'est beau! répétait Lina. + +--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso. + +Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de +points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et +Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa +bonne humeur d'autrefois. + +Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de +cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des +chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des +exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de +Monte-Alegre. + +Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux +noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une +«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations, +important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve +plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem. + +On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris, +descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne +compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart, +et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de +sable blanc. + +Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en +descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait +jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de +haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du +commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement. + +À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon +se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui +l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des +collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et, +en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant +sur le fond lointain du ciel. + +Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient +encore rien vu de pareil. + +Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il +pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu +à peu la vallée du grand fleuve. + +«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit +en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva, +dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts! + +--Alors on approche? répétait Fragoso. + +--On approche!» répondait Manoel. + +Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit +hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la +demande et la réponse. + +Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se +faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada, +la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de +Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens +Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les +têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle. + +Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et +comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt +s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds, +hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux. +Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en +décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en +arrière. + +Là, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait +vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait +vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo. +C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins +de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais +et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest, +elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux +qu'elle compte par milliers. + +Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé +l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents +d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après +avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une +embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi +rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui, +pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune, +n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner +le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage. + +C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous. +Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal +des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux +éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées +d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait +parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts +magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros +palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas +à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal +des Brèves. + +La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce +nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs +mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de +cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les +Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus +avec les populations blanches, et leur race finira par s'y +absorber. + +Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au +risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les +racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques +crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert +pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui +la renvoyaient au fil du courant. + +Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux +divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de +l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade +de Santa-Ana. + +Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans +aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût +obligé à se dérouler d'aval en amont. + +Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, +égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens +caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de +l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux +chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre. + +Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la +«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées +de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis +sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora +de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts, +qui la relient commercialement avec l'ancien monde. + +Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils +touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne +pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les +retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur +itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de +cette province du Para? + +Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi +après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut +à un brusque tournant du fleuve. + +L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours. +Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On +l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique +accueil aux siens et à lui! + +Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du +fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui +voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long +exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des +milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien +avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez +vaste et assez solide pour porter toute une population. + +Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues +avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser +dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si +la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme +un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa +nouvelle famille? + +Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada +au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait +être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit +cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là, les +carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui +renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis; +puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante +tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour; +puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait +alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem. + +Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada +même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de +Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double +union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite +chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction +nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls +membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas +là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette +cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant +l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les +gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse +de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le +héros du jour? + +Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent +célébrés en grande pompe. + +Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la +jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait +voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses +habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées +de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et +les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette +flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve. + +Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut +comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un +instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la +jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des +mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les +pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie +éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces +joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs +qui s'échappaient par milliers dans les airs! + +La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à +travers la foule vers la petite chapelle. + +Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques. +Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le +gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune +médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie +du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa +fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la +main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille +Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double +rangée du personnel de la jangada. + +Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la +chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains +qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette +fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants. + +Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des +longues séparations. + +En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission +pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à +exercer utilement sa profession comme médecin civil. + +Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux +qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres. + +Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde; +mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la +voir à Bélem. + +Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là +comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre +Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier +paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne +mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada +avait mis tant de mois à descendre. + +L'importante opération commerciale, bien menée par Benito, +s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait +été cette jangada,--c'est-à-dire un train de bois formé de toute +une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien. + +Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et +Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots +de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont +Benito allait prendre la direction. + +Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute +une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière +brésilienne! + +Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter: + +«Hein! sans la liane!» + +Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui +le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon. + +«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même +chose?» + + + + [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie +française, et un conto de reis vaut 3 000 francs. + [2] 174 000 francs. + [3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille, +qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille, +qui vaut 6 180 mètres. + [4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100 +francs. + [5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de +nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne +peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le +Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements, +paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de +l'Amazone. + [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres. + [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25 +litres. + [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe +portugais vaut un peu plus, soit 32 livres. + [9] Environ 6 centimes. + [10] De nombreuses observations faites par les +voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de +Humboldt. + [11] La pataque vaut 1 franc environ. + [12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues +par M. Bates, un savant géographe anglais. + [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant +l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle. + [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes. + [15] Environ 2 500 000 francs. + [16] 300 000 francs. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** + +***** This file should be named 14806-8.txt or 14806-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14806/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/14806-8.zip b/14806-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..df2e87e --- /dev/null +++ b/14806-8.zip diff --git a/14806-r.rtf b/14806-r.rtf new file mode 100644 index 0000000..642973c --- /dev/null +++ b/14806-r.rtf @@ -0,0 +1,7534 @@ +{\rtf1\ansi\ansicpg1252\uc1 \deff40\deflang1033\deflangfe1033{\fonttbl{\f0\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times New Roman;}{\f1\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Arial;} +{\f2\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 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\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 +The Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: La Jangada +\par Huit cent lieues sur l'Amazone +\par +\par Author: Jules Verne +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 2005 [EBook #14806] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** +\par +\par +\par +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par +\par }{\fs44 Jules Verne +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs52 LA JANGADA\line \line }{\b\fs44 Huit cent lieues sur l\rquote Amazone +\par }{ +\par +\par +\par }{\fs34 (1881) +\par }{ +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017266"}{ +\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700320036003600000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul PREMIER \'c9PISODE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017266 \\h }{\fs20 +{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700320036003600000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain 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}{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017299 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700320039003900000000}}}{\fldrslt {285}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017300"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300300030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE TREIZI\'c8 +ME O\'d9 IL EST QUESTION DE CHIFFRES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017300 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003000000000}}}{\fldrslt {297}}}}}{ +\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017301"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300300031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE QUATORZI\'c8 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SEIZI\'c8 +ME DISPOSITIONS PRISES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017303 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003300000000}}}{\fldrslt {324}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017304"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300300034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE DIX-SEPTI +\'c8ME LA DERNI\'c8RE NUIT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017304 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003400000000}}}{\fldrslt {333}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017305"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300300035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE DIX-HUITI +\'c8ME FRAGOSO}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017305 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003500000000}}}{\fldrslt {341}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017306"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300300036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE DIX-NEUVI +\'c8ME LE CRIME DE TIJUCO}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017306 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003600000000}}}{\fldrslt {351}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017307"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 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}{\fs30 +\par }}\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017266}PREMIER \'c9PISODE{\*\bkmkend _Toc98017266} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017267}CHAPITRE PREMIER\line UN CAPITAINE DES BOIS{\*\bkmkend _Toc98017267} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard \qc\li-57\ri-57\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~ +Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhq +sntzhhhnfepmqkyuuexktog zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.\~\'bb}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par L\rquote homme qui tenait \'e0 la main le document, dont ce bizarre assemblage de lettres formait le dernier alin\'e9a, resta quelques instants pensif, apr\'e8s l\rquote avoir attentivement relu. +\par +\par Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n\rquote \'e9taient pas m\'eame divis\'e9es par mots. Il semblait avoir \'e9t\'e9 \'e9crit depuis des ann\'e9es, et, sur la feuille d\rquote \'e9pais papier que couvraient ces hi\'e9 +roglyphes, le temps avait d\'e9j\'e0 mis sa patine jaun\'e2tre. +\par +\par Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles \'e9t\'e9 r\'e9unies\~? Seul, cet homme e\'fbt pu le dire. En effet, il en est de ces langages chiffr\'e9s comme des serrures des coffres-forts modernes\~: ils se d\'e9fendent de la m\'eame fa\'e7 +on. Les combinaisons qu\rquote ils pr\'e9sentent se comptent par milliards, et la vie d\rquote un calculateur ne suffirait pas \'e0 les \'e9noncer. Il faut le \'ab\~mot\~\'bb pour ouvrir le coffre de s\'fbret\'e9\~; il faut le \'ab\~chiffre\~\'bb + pour lire un cryptogramme de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait r\'e9sister aux tentatives les plus ing\'e9nieuses, et cela, dans des circonstances de la plus haute gravit\'e9. +\par +\par L\rquote homme qui venait de relire ce document n\rquote \'e9tait qu\rquote un simple capitaine des bois. +\par +\par Au Br\'e9sil, on d\'e9signe sous cette appellation \'ab\~capit\'e3es do mato\~\'bb, les agents employ\'e9s \'e0 la recherche des n\'e8gres marrons. +\par +\par C\rquote est une institution qui date de 1722. \'c0 cette \'e9poque, les id\'e9es anti-esclavagistes ne s\rquote \'e9taient fait jour que dans l\rquote esprit de quelques philanthropes. Plus d\rquote un si\'e8 +cle devait se passer encore avant que les peuples civilis\'e9s les eussent admises et appliqu\'e9es. Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits naturels pour l\rquote homme, que celui d\rquote \'eatre libre, de s\rquote +appartenir, et, pourtant, des milliers d\rquote ann\'e9es s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es avant que la g\'e9n\'e9reuse pens\'e9e v\'eent \'e0 quelques nations d\rquote oser le proclamer. +\par +\par En 1852, \endash ann\'e9e dans laquelle va se d\'e9rouler cette histoire, \endash il y avait encore des esclaves au Br\'e9sil, et, cons\'e9quemment, des capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons d\rquote \'e9conomie polit +ique avaient retard\'e9 l\rquote heure de l\rquote \'e9mancipation g\'e9n\'e9rale\~; mais, d\'e9j\'e0, le noir avait le droit de se racheter, d\'e9j\'e0 les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour n\rquote \'e9tait donc plus \'e9loign\'e9 + o\'f9 ce magnifique pays, dans lequel tiendraient les trois quarts de l\rquote Europe, ne compterait plus un seul esclave parmi ses dix millions d\rquote habitants. +\par +\par En r\'e9alit\'e9, la fonction de capitaine des bois \'e9tait destin\'e9e \'e0 dispara\'eetre dans un temps prochain, et, \'e0 cette \'e9poque, les b\'e9n\'e9fices produits par la capture des fugitifs \'e9taient sensiblement diminu\'e9 +s. Or, si, pendant la longue p\'e9riode o\'f9 les profits du m\'e9tier furent assez r\'e9mun\'e9rateurs, les capitaines des bois formaient un monde d\rquote aventuriers, le plus ordinairement compos\'e9 d\rquote affranchis, de d\'e9serteurs, qui m\'e9 +ritaient peu d\rquote estime, il va de soi qu\rquote \'e0 l\rquote heure actuelle ces chasseurs d\rquote esclaves ne devaient plus appartenir qu\rquote au rebut de la soci\'e9t\'e9, et, tr\'e8s probablement, l\rquote homme au document ne d\'e9 +parait pas la peu recommandable milice des \'ab\~capit\'e3es do mato\~\'bb. +\par +\par Ce Torr\'e8s, \endash ainsi se nommait-il, \endash n\rquote \'e9tait ni un m\'e9tis, ni un Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades\~: c\rquote \'e9tait un blanc d\rquote origine br\'e9silienne, ayant re\'e7u un peu plus d\rquote +instruction que n\rquote en comportait sa situation pr\'e9sente. En effet, il ne fallait voir en lui qu\rquote un de ces d\'e9class\'e9s, comme il s\rquote en rencontre tant dans les lointaines contr\'e9es du Nouveau Monde, et, \'e0 une \'e9poque o\'f9 + la loi br\'e9silienne excluait encore de certains emplois les mul\'e2tres ou autres sang-m\'eal\'e9, si cette exclusion l\rquote e\'fbt atteint, ce n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 pour son origine, mais pour cause d\rquote indignit\'e9 personnelle. +\par +\par En ce moment, d\rquote ailleurs, Torr\'e8s n\rquote \'e9tait plus au Br\'e9sil. +\par +\par Il avait tout r\'e9cemment pass\'e9 la fronti\'e8re, et, depuis quelques jours, il errait dans ces for\'eats du P\'e9rou, au milieu desquelles se d\'e9veloppe le cours du Haut-Amazone. +\par +\par Torr\'e8s \'e9tait un homme de trente ans environ, bien constitu\'e9, sur qui les fatigues d\rquote une existence assez probl\'e9matique ne semblaient pas avoir eu prise, gr\'e2ce \'e0 un temp\'e9rament exceptionnel, \'e0 une sant\'e9 de fer. +\par +\par De taille moyenne, large d\rquote \'e9paules, les traits r\'e9guliers, la d\'e9marche assur\'e9e, le visage tr\'e8s h\'e2l\'e9 par l\rquote air br\'fblant des tropiques, il portait une \'e9paisse barbe noire. Ses yeux, perdus sous des sourcils rapproch +\'e9s, jetaient ce regard vif, mais sec, des natures impudentes. M\'eame au temps o\'f9 le climat ne l\rquote avait pas encore bronz\'e9e, sa face, loin de rougir facilement, devait plut\'f4t se contracter sous l\rquote influence des passions mauvaises. + +\par +\par Torr\'e8s \'e9tait v\'eatu \'e0 la mode fort rudimentaire du coureur des bois. Ses v\'eatements t\'e9moignaient d\rquote un assez long usage\~: sur sa t\'eate, il portait un chapeau de cuir \'e0 larges bords, pos\'e9 de travers\~ +; sur ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige d\rquote \'e9paisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce costume\~; un \'ab\~puncho\~\'bb d\'e9teint, jaun\'e2tre, ne laissant voir ni ce qu\rquote \'e9 +tait la veste, ni ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 le gilet, qui lui couvraient la poitrine. +\par +\par Mais, si Torr\'e8s \'e9tait un capitaine des bois, il \'e9tait \'e9vident qu\rquote il n\rquote exer\'e7ait plus ce m\'e9tier, du moins dans les conditions o\'f9 il se trouvait actuellement. Cela se voyait \'e0 l\rquote insuffisance de ses moyens de d\'e9 +fense ou d\rquote attaque pour la poursuite des noirs. Pas d\rquote arme \'e0 feu\~: ni fusil, ni revolver. \'c0 la ceinture, seulement, un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de chasse et qu\rquote on appelle une \'ab\~manchetta\~\'bb +. En outre, Torr\'e8s \'e9tait muni d\rquote une \'ab\~enchada\~\'bb, sorte de houe, plus sp\'e9cialement employ\'e9e \'e0 la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les for\'eats du Haut-Amazone, o\'f9 les fauves sont g\'e9n\'e9r +alement peu \'e0 craindre. +\par +\par En tout cas, ce jour-l\'e0, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier f\'fbt singuli\'e8rement absorb\'e9 dans la lecture du document sur lequel ses yeux \'e9taient fix\'e9s, ou que, tr\'e8s habitu\'e9 \'e0 errer dans ces bois du Sud-Am\'e9rique, il f\'fb +t bien indiff\'e9rent \'e0 leurs splendeurs. En effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation\~: ni ce cri prolong\'e9 des singes hurleurs, que M.\~Saint-Hilaire a justement compar\'e9 au bruit de la cogn\'e9e du b\'fbcheron, s\rquote +abattant sur les branches d\rquote arbres\~; \endash ni le tintement sec des anneaux du crotale, serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux\~; \endash + ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de laideur dans la classe des reptiles\~; \endash ni m\'eame le coassement \'e0 la fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne peut pr\'e9tendre \'e0 d\'e9passer le b +\'9cuf en grosseur, l\rquote \'e9gale par l\rquote \'e9clat de ses beuglements. +\par +\par Torr\'e8s n\rquote entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la voix complexe des for\'eats du Nouveau Monde. Couch\'e9 au pied d\rquote un arbre magnifique, il n\rquote en \'e9tait m\'eame plus \'e0 admirer la haute ramure de ce \'ab\~pao ferro +\~\'bb ou bois de fer, \'e0 sombre \'e9corce, serr\'e9 de grain, dur comme le m\'e9tal qu\rquote il remplace dans l\rquote arme ou l\rquote outil de l\rquote Indien sauvage. Non\~! Abstrait dans sa pens\'e9e, le capi +taine des bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait \'e0 chaque lettre sa valeur v\'e9ritable\~; il lisait, il contr\'f4lait le sens de ces lignes incompr\'e9 +hensibles pour tout autre que pour lui, et alors il souriait d\rquote un mauvais sourire. +\par +\par Puis, il se laissa aller \'e0 murmurer \'e0 mi-voix ces quelques phrases que personne ne pouvait entendre en cet endroit d\'e9sert de la for\'eat p\'e9ruvienne, et que personne n\rquote aurait su comprendre, d\rquote ailleurs\~: +\par +\par \'ab\~Oui, dit-il, voil\'e0 une centaine de lignes, bien nettement \'e9crites, qui ont pour quelqu\rquote un que je sais une importance dont il ne peut se douter\~! Ce quelqu\rquote un est riche\~! C\rquote +est une question de vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher\~!\~\'bb +\par +\par Et regardant le document d\rquote un \'9cil avide\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette derni\'e8re phrase, cela ferait une somme}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid { +\cs30\b\fs36\super \chftn }{ 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie fran\'e7aise, et un conto de reis vaut 3 000 francs.}}}{\~! C\rquote est qu\rquote elle a son prix, cette phrase\~! Elle r\'e9sume le document tout entier\~ +! Elle donne leurs vrais noms aux vrais personnages\~! Mais, avant de s\rquote essayer \'e0 la comprendre, il faudrait commencer par d\'e9terminer le nombre de mots qu\rquote elle contient, et l\rquote e\'fbt-on fait, son sens v\'e9ritable \'e9 +chapperait encore\~!\~\'bb +\par +\par Et, ce disant, Torr\'e8s se mit \'e0 compter mentalement. +\par +\par \'ab\~Il y a l\'e0 cinquante-huit mots\~! s\rquote \'e9cria-t-il, ce qui ferait cinquante-huit contos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super +\chftn }{ 174 000 francs.}}}{\~! Rien qu\rquote avec cela on pourrait vivre au Br\'e9sil, en Am\'e9rique, partout o\'f9 l\rquote on voudrait, et m\'eame vivre \'e0 ne rien faire\~! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document m\rquote \'e9 +taient pay\'e9s \'e0 ce prix\~! Il faudrait alors compter par centaines de contos\~! Ah\~! mille diables\~! J\rquote ai l\'e0 toute une fortune \'e0 r\'e9aliser, ou je ne suis que le dernier des sots\~!\~\'bb +\par +\par Il semblait que les mains de Torr\'e8s, palpant l\rquote \'e9norme somme, se refermaient d\'e9j\'e0 sur des rouleaux d\rquote or. +\par +\par Brusquement, sa pens\'e9e prit alors un nouveau cours. +\par +\par \'ab\~Enfin\~! s\rquote \'e9cria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas les fatigues de ce voyage, qui m\rquote a conduit des bords de l\rquote Atlantique au cours du Haut-Amazone\~! Cet homme pouvait avoir quitt\'e9 l\rquote Am\'e9 +rique, il pouvait \'eatre au-del\'e0 des mers, et alors, comment aurais-je pu l\rquote atteindre\~? Mais non\~! Il est l\'e0, et, en montant \'e0 la cime de l\rquote un de ces arbres, je pourrais apercevoir le toit de l\rquote habitation o\'f9 + il demeure avec toute sa famille\~!\~\'bb +\par +\par Puis, saisissant le papier et l\rquote agitant avec un geste f\'e9brile\~: +\par +\par \'ab\~Avant demain, dit-il, je serai en sa pr\'e9sence\~! Avant demain, il saura que son honneur, sa vie sont renferm\'e9s dans ces lignes\~! Et lorsqu\rquote il voudra en conna\'ee +tre le chiffre qui lui permette de les lire, eh bien, il le payera, ce chiffre\~! Il le payera, si je veux, de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang\~! Ah\~! mille diables\~! Le digne compagnon de la milice qui m\rquote +a remis ce document pr\'e9cieux, qui m\rquote en a donn\'e9 le secret, qui m\rquote a dit o\'f9 je trouverais son ancien coll\'e8gue et le nom sous lequel il se cache depuis tant d\rquote ann\'e9es, ce digne compagnon ne se doutait gu\'e8re qu\rquote +il faisait ma fortune\~!\~\'bb +\par +\par Torr\'e8s regarda une derni\'e8re fois le papier jauni, et, apr\'e8s l\rquote avoir pli\'e9 avec soin, il le serra dans un solide \'e9tui de cuivre, qui lui servait aussi de porte-monnaie. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, si toute la fortune de Torr\'e8s \'e9tait contenue dans cet \'e9tui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n\rquote e\'fbt pass\'e9 pour riche. Il avait bien l\'e0 un peu de toutes les monnaies d\rquote or des \'c9 +tats environnants\~: deux doubles condors des \'c9tats-Unis de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars v\'e9n\'e9zu\'e9liens pour une somme \'e9gale, des sols p\'e9 +ruviens pour le double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, et d\rquote autres minimes pi\'e8ces. Mais tout cela ne faisait qu\rquote une somme ronde de cinq cents francs, et encore Torr\'e8s e\'fbt-il \'e9t\'e9 tr\'e8s embarrass\'e9 + de dire o\'f9 et comment il l\rquote avait acquise. +\par +\par Ce qui \'e9tait certain, c\rquote est que, depuis quelques mois, apr\'e8s avoir abandonn\'e9 brusquement ce m\'e9tier de capitaine des bois qu\rquote il exer\'e7ait dans la province du Para, Torr\'e8s avait remont\'e9 le bassin de l\rquote Amazone et pass +\'e9 la fronti\'e8re pour entrer sur le territoire p\'e9ruvien. +\par +\par \'c0 cet aventurier, d\rquote ailleurs, il n\rquote avait fallu que peu de choses pour vivre. Quelles d\'e9penses lui \'e9taient n\'e9cessaires\~? Rien pour son logement, rien pour son habillement. La for\'eat lui procurait sa nourriture qu\rquote il pr +\'e9parait sans frais, \'e0 la mode des coureurs de bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu\rquote il achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour l\rquote eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin. +\par +\par Lorsque le papier eut \'e9t\'e9 serr\'e9 dans l\rquote \'e9tui de m\'e9tal, dont le couvercle se fermait herm\'e9tiquement, Torr\'e8s, au lieu de le replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, crut mieux faire, par exc\'e8s de pr\'e9 +caution, en le d\'e9posant, pr\'e8s de lui, dans le creux d\rquote une racine de l\rquote arbre au pied duquel il \'e9tait \'e9tendu. +\par +\par C\rquote \'e9tait une imprudence qui faillit lui co\'fbter cher\~! +\par +\par Il faisait tr\'e8s chaud. Le temps \'e9tait lourd. Si l\rquote \'e9glise de la bourgade la plus voisine e\'fbt poss\'e9d\'e9 une horloge, cette horloge aurait alors sonn\'e9 deux heures apr\'e8s midi, et, avec le vent qui portait, Torr\'e8s l\rquote e\'fb +t entendue, car il n\rquote en \'e9tait pas \'e0 plus de deux milles. +\par +\par Mais l\rquote heure lui \'e9tait indiff\'e9rente, sans doute. Habitu\'e9 \'e0 se guider sur la hauteur, plus ou moins bien calcul\'e9e, du soleil au-dessus de l\rquote horizon, un aventurier ne saurait apporter l\rquote +exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il d\'e9jeune ou d\'eene quand il lui pla\'eet ou lorsqu\rquote il le peut. Il dort o\'f9 et quand le sommeil le prend. Si la table n\rquote est pas toujours mise, le lit est toujours fait au pied d +\rquote un arbre, dans l\rquote \'e9paisseur d\rquote un fourr\'e9, en pleine for\'eat. +\par +\par Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas autrement difficile sur les questions de confort. D\rquote ailleurs, s\rquote il avait march\'e9 une grande partie de la matin\'e9 +e, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le mettraient en \'e9tat de reprendre sa route. Il se coucha donc sur l\rquote herbe le plus confortablement qu\rquote +il put, en attendant le sommeil. +\par +\par Cependant Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas de ces gens qui s\rquote endorment sans s\rquote \'eatre pr\'e9par\'e9s \'e0 cette op\'e9ration par certains pr\'e9liminaires. Il avait l\rquote habitude d\rquote abord d\rquote avaler quelques gorg\'e9 +es de forte liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L\rquote eau-de-vie surexcite le cerveau, et la fum\'e9e du tabac se m\'e9lange bien \'e0 la fum\'e9e des r\'eaves. Du moins, c\rquote \'e9tait son opinion. +\par +\par Torr\'e8s commen\'e7a donc par appliquer \'e0 ses l\'e8vres une gourde qu\rquote il portait \'e0 son c\'f4t\'e9. Elle contenait cette liqueur connue g\'e9n\'e9ralement sous le nom de \'ab\~chica\~\'bb au P\'e9rou, et plus particuli\'e8 +rement sous celui de \'ab\~caysuma\~\'bb sur le Haut-Amazone. C\rquote est le produit d\rquote une distillation l\'e9g\'e8re de la racine de manioc doux, dont on a provoqu\'e9 la fermentation, et \'e0 laquelle le c +apitaine des bois, en homme dont le palais est \'e0 demi blas\'e9, croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia. +\par +\par Lorsque Torr\'e8s eut bu quelques gorg\'e9es de cette liqueur, il agita la gourde, et il constata, non sans regrets, qu\rquote elle \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s vide. +\par +\par \'ab\~\'c0 renouveler\~!\~\'bb dit-il simplement. +\par +\par Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac \'e2cre et grossier du Br\'e9sil, dont les feuilles appartenaient \'e0 cet antique \'ab\~p\'e9tun\~\'bb rapport\'e9 en France par Nicot, auquel on doit la vulgarisation de la plu +s productive et de la plus r\'e9pandue des solan\'e9es. +\par +\par Ce tabac n\rquote avait rien de commun avec le scaferlati de premier choix que produisent les manufactures fran\'e7aises, mais Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas plus difficile sur ce point que sur bien d\rquote autres. Il battit le briqu +et, enflamma un peu de cette substance visqueuse, connue sous le nom d\rquote \~\'ab\~\~amadou de fourmis\~\'bb, que s\'e9cr\'e8tent certains hym\'e9nopt\'e8res, et il alluma sa pipe. +\par +\par \'c0 la dixi\'e8me aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui \'e9chappait des doigts, et il s\rquote endormait, ou plut\'f4t il tombait dans une sorte de torpeur qui n\rquote \'e9tait pas du vrai sommeil. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017268}CHAPITRE DEUXI\'c8ME\line VOLEUR ET VOL\'c9{\*\bkmkend _Toc98017268} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Torr\'e8s dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu\rquote un bruit se fit entendre sous les arbres. C\rquote \'e9tait un bruit de pas l\'e9gers, comme si quelque visiteur e\'fbt march\'e9 pieds nus, en prenant certaines pr\'e9cautions pour ne pas +\'eatre entendu. Se mettre en garde contre toute approche suspecte aurait \'e9t\'e9 le premier soin de l\rquote aventurier, si ses yeux eussent \'e9t\'e9 ouverts en ce moment. Mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 de quoi l\rquote \'e9 +veiller, et celui qui s\rquote avan\'e7ait put arriver en sa pr\'e9sence, \'e0 dix pas de l\rquote arbre, sans avoir \'e9t\'e9 aper\'e7u. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point un homme, c\rquote \'e9tait un \'ab\~guariba\~\'bb. +\par +\par De tous ces singes \'e0 queue prenante qui hantent les for\'eats du Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos \'e0 poils gris, sagouins qui ont l\rquote air de porter un masque sur leur face grima\'e7 +ante, le guariba est sans contredit le plus original. D\rquote humeur sociable, peu farouche, tr\'e8s diff\'e9rent en cela du \'ab\~mucura\~\'bb f\'e9roce et infect, il a le go\'fbt de l\rquote association et marche le plus ordinairement en troupe. C +\rquote est lui dont la pr\'e9sence se signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble aux pri\'e8res psalmodi\'e9es des chantres. Mais, si la nature ne l\rquote a pas cr\'e9\'e9 m\'e9chant, il ne faut pas qu\rquote on l\rquote +attaque sans pr\'e9caution. En tout cas, ainsi qu\rquote on va le voir, un voyageur endormi ne laisse pas d\rquote \'eatre expos\'e9, lorsqu\rquote un guariba le surprend dans cette situation et hors d\rquote \'e9tat de se d\'e9fendre. +\par +\par Ce singe, qui porte aussi le nom de \'ab\~barbado\~\'bb au Br\'e9sil, \'e9tait de grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient faire de lui un vigoureux animal, aussi apte \'e0 lutter sur le sol qu\rquote \'e0 + sauter de branche en branche \'e0 la cime des g\'e9ants de la for\'eat. +\par +\par Mais, alors, celui-ci s\rquote avan\'e7ait \'e0 petits pas, prudemment. Il jetait des regards \'e0 droite et \'e0 gauche, en agitant rapidement sa queue. \'c0 ces repr\'e9sentants de la race simienne, la nature ne s\rquote est pas content\'e9 +e de donner quatre mains, \endash ce qui en fait des quadrumanes \endash , elle s\rquote est montr\'e9e plus g\'e9n\'e9reuse, et ils en ont v\'e9ritablement cinq, puisque l\rquote extr\'e9mit\'e9 de leur appendice caudal poss\'e8de une parfaite facult +\'e9 de pr\'e9hension. +\par +\par Le guariba s\rquote approcha sans bruit, brandissant un solide b\'e2ton, qui, man\'9cuvr\'e9 par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme redoutable. Depuis quelques minutes, il avait d\'fb apercevoir l\rquote homme couch\'e9 au pied de l\rquote +arbre, mais l\rquote immobilit\'e9 du dormeur l\rquote engagea, sans doute, \'e0 venir le voir de plus pr\'e8s. Il s\rquote avan\'e7a donc, non sans quelque h\'e9sitation, et s\rquote arr\'eata enfin \'e0 trois pas de lui. +\par +\par Sur sa face barbue s\rquote \'e9baucha une grimace qui d\'e9couvrit ses dents ac\'e9r\'e9es, d\rquote une blancheur d\rquote ivoire, et son b\'e2ton s\rquote agita d\rquote une fa\'e7on peu rassurante pour le capitaine des bois. +\par +\par Tr\'e8s certainement la vue de Torr\'e8s n\rquote inspirait pas \'e0 ce guariba des id\'e9es bienveillantes. Avait-il donc des raisons particuli\'e8res d\rquote en vouloir \'e0 cet \'e9chantillon de la race humaine que le hasard lui livrait sans d\'e9 +fense\~? Peut-\'eatre\~! On sait combien certains animaux gardent la m\'e9moire des mauvais traitements qu\rquote ils ont re\'e7us, et il \'e9tait possible que celui-ci e\'fbt quelque rancune en r\'e9serve contre les coureurs des bois. +\par +\par En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il convient de faire le plus grand cas, et, \'e0 quelque esp\'e8ce qu\rquote il appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l\rquote ardeur d\rquote +un Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi pour le plaisir de le manger. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, si le guariba ne parut pas dispos\'e9 \'e0 intervertir les r\'f4les cette fois, s\rquote il n\rquote alla pas jusqu\rquote \'e0 oublier que la nature n\rquote a fait de lui qu\rquote un simple herbivore en songeant \'e0 d\'e9 +vorer le capitaine des bois, il sembla du moins tr\'e8s d\'e9cid\'e9 \'e0 d\'e9truire un de ses ennemis naturels. +\par +\par Aussi, apr\'e8s l\rquote avoir regard\'e9 pendant quelques instants, le guariba commen\'e7a \'e0 faire le tour de l\rquote arbre. Il marchait lentement, retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son attitude \'e9tait mena\'e7 +ante, sa physionomie f\'e9roce. Assommer d\rquote un seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui \'eatre plus ais\'e9, et, en ce moment, il est certain que la vie de Torr\'e8s ne tenait plus qu\rquote \'e0 un fil. +\par +\par En effet, le guariba s\rquote arr\'eata une seconde fois tout pr\'e8s de l\rquote arbre, il se pla\'e7a de c\'f4t\'e9, de mani\'e8re \'e0 dominer la t\'eate du dormeur, et il leva son b\'e2ton pour l\rquote en frapper. +\par +\par Mais, si Torr\'e8s avait \'e9t\'e9 imprudent en d\'e9posant pr\'e8s de lui, dans le creux d\rquote une racine, l\rquote \'e9tui qui contenait son document et sa fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie. +\par +\par Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper l\rquote \'e9tui, dont le m\'e9tal poli s\rquote alluma comme un miroir. Le singe, avec cette frivolit\'e9 particuli\'e8re \'e0 son esp\'e8ce, fut imm\'e9diatement distrait. Ses id\'e9es +\endash si tant est qu\rquote un animal puisse avoir des id\'e9es \endash , prirent aussit\'f4t un autre cours. Il se baissa, ramassa l\rquote \'e9tui, recula de quelques pas, et, l\rquote \'e9levant \'e0 + la hauteur de ses yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. Peut-\'eatre fut-il encore plus \'e9tonn\'e9, lorsqu\rquote il entendit r\'e9sonner les pi\'e8ces d\rquote or que cet \'e9tui contenait. Cette musique l\rquote +enchanta. Ce fut comme un hochet aux mains d\rquote un enfant. Puis, il le porta \'e0 sa bouche, et ses dents grinc\'e8rent sur le m\'e9tal, mais ne cherch\'e8rent point \'e0 l\rquote entamer. +\par +\par Sans doute, le guariba crut avoir trouv\'e9 l\'e0 quelque fruit d\rquote une nouvelle esp\'e8ce, une sorte d\rquote \'e9norme amande toute brillante, avec un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s\rquote il comprit bient\'f4 +t son erreur, il ne pensa pas que ce f\'fbt une raison pour jeter cet \'e9tui. Au contraire, il le serra plus \'e9troitement dans sa main gauche, et laissa choir son b\'e2ton, qui, en tombant, brisa une branche s\'e8che. +\par +\par \'c0 ce bruit, Torr\'e8s se r\'e9veilla, et, avec la prestesse des gens toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l\rquote \'e9tat de sommeil \'e0 l\rquote \'e9tat de veille s\rquote op\'e8re sans transition, il fut aussit\'f4t debout. +\par +\par En un instant, Torr\'e8s avait reconnu \'e0 qui il avait affaire. +\par +\par \'ab\~Un guariba\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et sa main saisissant la manchetta d\'e9pos\'e9e pr\'e8s de lui, il se mit en \'e9tat de d\'e9fense. +\par +\par Le singe, effray\'e9, s\rquote \'e9tait aussit\'f4t recul\'e9, et, moins brave devant un homme \'e9veill\'e9 que devant un homme endormi, apr\'e8s une rapide gambade, il se glissa sous les arbres. +\par +\par \'ab\~Il \'e9tait temps\~! s\rquote \'e9cria Torr\'e8s. Le coquin m\rquote aurait assomm\'e9 sans plus de c\'e9r\'e9monie\~!\~\'bb +\par +\par Soudain, entre les mains du singe, qui s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 \'e0 vingt pas et le regardait avec force grimaces, comme s\rquote il e\'fbt voulu le narguer, il aper\'e7ut son pr\'e9cieux \'e9tui. +\par +\par \'ab\~Le gueux\~! s\rquote \'e9cria-t-il encore. S\rquote il ne m\rquote a pas tu\'e9, il a presque fait pis\~! Il m\rquote a vol\'e9\~!\~\'bb +\par +\par La pens\'e9e que l\rquote \'e9tui contenait son argent ne fut cependant pas pour le pr\'e9occuper tout d\rquote abord. Mais ce qui le fit bondir, c\rquote est l\rquote id\'e9e que l\rquote \'e9tui renfermait ce document, dont la perte, irr\'e9 +parable pour lui, entra\'eenerait celle de toutes ses esp\'e9rances. +\par +\par \'ab\~Mille diables\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et cette fois, voulant, co\'fbte que co\'fbte, reprendre son \'e9tui, Torr\'e8s s\rquote \'e9lan\'e7a \'e0 la poursuite du guariba. +\par +\par Il ne se dissimulait pas que d\rquote atteindre cet agile animal ce n\rquote \'e9tait pas facile. Sur le sol, il s\rquote enfuirait trop vite\~; dans les branches, il s\rquote enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajust\'e9 aurait seul pu l\rquote +arr\'eater dans sa course ou dans son vol\~; mais Torr\'e8s ne poss\'e9dait aucune arme \'e0 feu. Son sabre-poignard et sa houe n\rquote auraient eu raison du guariba qu\rquote \'e0 la condition de pouvoir l\rquote en frapper. +\par +\par Il devint bient\'f4t \'e9vident que le singe ne pourrait \'eatre atteint que par surprise. De l\'e0, n\'e9cessit\'e9 pour Torr\'e8s de ruser avec le malicieux animal. S\rquote arr\'eater, se cacher derri\'e8re quelque tronc d\rquote arbre, dispara\'ee +tre sous un fourr\'e9, inciter le guariba, soit \'e0 s\rquote arr\'eater, soit \'e0 revenir sur ses pas, il n\rquote y avait pas autre chose \'e0 tenter. C\rquote est ce que fit Torr\'e8s, et la poursuite commen\'e7a dans ces conditions\~ +; mais, lorsque le capitaine des bois disparaissait, le singe attendait patiemment qu\rquote il repar\'fbt, et, \'e0 ce man\'e8ge, Torr\'e8s se fatiguait sans r\'e9sultat. +\par +\par \'ab\~Damn\'e9 guariba\~! s\rquote \'e9cria-t-il bient\'f4t. Je n\rquote en viendrai jamais \'e0 bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne\~! Si encore il l\'e2chait mon \'e9tui\~! Mais non\~ +! Le tintement des pi\'e8ces d\rquote or l\rquote amuse\~! Ah\~! voleur\~! si je parviens \'e0 t\rquote empoigner\~!\'85\~\'bb +\par +\par Et Torr\'e8s de reprendre sa poursuite, et le singe de d\'e9taler avec une nouvelle ardeur\~! +\par +\par Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun r\'e9sultat. Torr\'e8s y mettait un ent\'eatement bien naturel. Comment, sans ce document, pourrait-il battre monnaie\~? +\par +\par La col\'e8re prenait alors Torr\'e8s. Il jurait, il frappait la terre du pied, il mena\'e7ait le guariba. La taquine b\'eate ne lui r\'e9pondait que par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui. +\par +\par Et alors Torr\'e8s se remettait \'e0 le poursuivre. Il courait \'e0 perdre haleine, s\rquote embarrassant dans ces hautes herbes, ces \'e9paisses broussailles, ces lianes entrelac\'e9es, \'e0 + travers lesquelles le guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses racines cach\'e9es sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il buttait, il se relevait. Enfin il se surprit \'e0 crier\~: \'ab\~\'c0 moi\~! \'e0 moi\~! au voleur\~ +!\~\'bb comme s\rquote il e\'fbt pu se faire entendre. +\par +\par Bient\'f4t, \'e0 bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut oblig\'e9 de s\rquote arr\'eater. +\par +\par \'ab\~Mille diables\~! dit-il, quand je poursuivais les n\'e8gres marrons \'e0 travers les halliers, ils me donnaient moins de peine\~! Mais je l\rquote attraperai, ce singe maudit\~; j\rquote irai, oui\~! j\rquote +irai, tant que mes jambes pourront me porter, et nous verrons\~!\'85\~\'bb +\par +\par Le guariba \'e9tait rest\'e9 immobile, en voyant que l\rquote aventurier avait cess\'e9 de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu\rquote il f\'fbt loin d\rquote \'eatre arriv\'e9 \'e0 ce degr\'e9 d\rquote \'e9 +puisement qui interdisait tout mouvement \'e0 Torr\'e8s. +\par +\par Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois racines qu\rquote il venait d\rquote arracher \'e0 fleur de terre, et il faisait de temps en temps tinter l\rquote \'e9tui \'e0 son oreille. +\par +\par Torr\'e8s, exasp\'e9r\'e9, lui jeta des pierres qui l\rquote atteignirent, mais sans lui faire grand mal \'e0 cette distance. +\par +\par Il fallait pourtant prendre un parti. D\rquote une part, continuer \'e0 poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l\rquote atteindre, cela devenait insens\'e9\~; de l\rquote autre, accepter pour d\'e9finitive cette r\'e9plique du hasard \'e0 + toutes ses combinaisons, \'eatre non seulement vaincu, mais d\'e9\'e7u et mystifi\'e9 par un sot animal, c\rquote \'e9tait d\'e9sesp\'e9rant. +\par +\par Et cependant, Torr\'e8s devait le reconna\'eetre, lorsque la nuit serait venue, le voleur dispara\'eetrait sans peine, et lui, le vol\'e9, serait embarrass\'e9 m\'eame de retrouver son chemin \'e0 travers cette \'e9paisse for\'ea +t. En effet, la poursuite l\rquote avait entra\'een\'e9 \'e0 plusieurs milles des berges du fleuve, et il lui serait d\'e9j\'e0 malais\'e9 d\rquote y revenir. +\par +\par Torr\'e8s h\'e9sita, il t\'e2cha de r\'e9sumer ses id\'e9es avec sang-froid, et, finalement, apr\'e8s avoir prof\'e9r\'e9 une derni\'e8re impr\'e9cation, il allait abandonner toute id\'e9e de rentrer en possession de son \'e9 +tui, quand, songeant encore, en d\'e9pit de sa volont\'e9, \'e0 ce document, \'e0 tout cet avenir \'e9chafaud\'e9 sur l\rquote usage qu\rquote il en comptait faire, il se dit qu\rquote il se devait de tenter un dernier effort. +\par +\par Il se releva donc. +\par +\par Le guariba se releva aussi. +\par +\par Il fit quelques pas en avant. +\par +\par Le singe en fit autant en arri\'e8re\~; mais, cette fois, au lieu de s\rquote enfoncer plus profond\'e9ment dans la for\'eat, il s\rquote arr\'eata au pied d\rquote un \'e9norme ficus, \endash cet arbre dont les \'e9chantillons vari\'e9 +s sont si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone. +\par +\par Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l\rquote agilit\'e9 d\rquote un clown qui serait un singe, s\rquote accrocher avec sa queue prenante aux premi\'e8res branches \'e9tendues horizontalement \'e0 + quarante pieds au-dessus du sol, puis se hisser \'e0 la cime de l\rquote arbre, jusqu\rquote au point o\'f9 ses derniers rameaux fl\'e9chissaient sous lui, ce ne fut qu\rquote un jeu pour l\rquote agile guariba et l\rquote affaire de quelques instants. + +\par +\par L\'e0, install\'e9 tout \'e0 son aise, il continua son repas interrompu en cueillant les fruits qui se trouvaient \'e0 la port\'e9e de sa main. Certes, Torr\'e8s aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de manger, mais impossible\~! Sa musette \'e9 +tait plate, sa gourde \'e9tait vide\~! +\par +\par Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers l\rquote arbre, bien que la situation prise par le singe f\'fbt encore plus d\'e9favorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant \'e0 + grimper aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait d\rquote abandonner pour un autre. +\par +\par Et toujours l\rquote insaisissable \'e9tui de r\'e9sonner \'e0 son oreille\~! +\par +\par Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torr\'e8s apostropha-t-il le guariba. Dire de quelle s\'e9rie d\rquote invectives il le gratifia, serait impossible. N\rquote alla-t-il pas jusqu\rquote \'e0 le traiter, non seulement de m\'e9tis, ce qui est d\'e9j +\'e0 une grave injure dans la bouche d\rquote un Br\'e9silien de race blanche, mais encore de \'ab\~curiboca\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire de m\'e9tis, de n\'e8gre et d\rquote Indien\~! Or, de toutes les insultes qu\rquote un homme puisse adresser \'e0 + un autre, il n\rquote en est certainement pas de plus cruelle sous cette latitude \'e9quatoriale. +\par +\par Mais le singe, qui n\rquote \'e9tait qu\rquote un simple quadrumane, se moquait de tout ce qui e\'fbt r\'e9volt\'e9 un repr\'e9sentant de l\rquote esp\'e8ce humaine. +\par +\par Alors Torr\'e8s recommen\'e7a \'e0 lui jeter des pierres, des morceaux de racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il donc l\rquote espoir de blesser gri\'e8vement le singe\~? Non\~! Il ne savait plus ce qu\rquote il faisait. \'c0 + vrai dire, la rage de son impuissance lui \'f4tait toute raison. Peut-\'eatre esp\'e9ra-t-il un instant que, dans un mouvement que ferait le guariba pour passer d\rquote une branche \'e0 une autre, l\rquote \'e9tui lui \'e9chapperait, voire m\'ea +me que, pour ne pas demeurer en reste avec son agresseur, il s\rquote aviserait de le lui lancer \'e0 la t\'eate\~! Mais non\~! Le singe tenait \'e0 conserver l\rquote \'e9tui, et tout en le serrant d\rquote +une main, il lui en restait encore trois pour se mouvoir. +\par +\par Torr\'e8s, d\'e9sesp\'e9r\'e9, allait d\'e9finitivement abandonner la partie et revenir vers l\rquote Amazone, lorsqu\rquote un bruit de voix se fit entendre. Oui\~! un bruit de voix humaines. +\par +\par On parlait \'e0 une vingtaine de pas de l\rquote endroit o\'f9 s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 le capitaine des bois. +\par +\par Le premier soin de Torr\'e8s fut de se cacher dans un \'e9pais fourr\'e9. En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au moins \'e0 qui il pouvait avoir affaire. +\par +\par Palpitant, tr\'e8s intrigu\'e9, l\rquote oreille tendue, il attendait, lorsque tout \'e0 coup retentit la d\'e9tonation d\rquote une arme \'e0 feu. +\par +\par Un cri lui succ\'e9da, et le singe, mortellement frapp\'e9 tomba lourdement sur le sol, tenant toujours l\rquote \'e9tui de Torr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Par le diable\~! s\rquote \'e9cria celui-ci, voil\'e0 pourtant une balle qui est arriv\'e9e \'e0 propos\~!\~\'bb +\par +\par Et cette fois, sans s\rquote inqui\'e9ter d\rquote \'eatre vu, il sortait du fourr\'e9, lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres. +\par +\par C\rquote \'e9taient des Br\'e9siliens, v\'eatus en chasseurs, bottes de cuir, chapeau l\'e9ger de fibres de palmier, veste ou plut\'f4t vareuse, serr\'e9e \'e0 la ceinture et plus commode que le puncho national. \'c0 leurs traits, \'e0 leur teint, on e +\'fbt facilement reconnu qu\rquote ils \'e9taient de sang portugais. +\par +\par Chacun d\rquote eux \'e9tait arm\'e9 d\rquote un de ces longs fusils de fabrication espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils \'e0 longue port\'e9e, d\rquote une assez grande justesse, et que les habitu\'e9s de ces for\'ea +ts du Haut-Amazone man\'9cuvrent avec succ\'e8s. +\par +\par Ce qui venait de se passer en \'e9tait la preuve. \'c0 une distance oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait \'e9t\'e9 frapp\'e9 d\rquote une balle en pleine t\'eate. +\par +\par En outre, les deux jeunes gens portaient \'e0 la ceinture une sorte de couteau-poignard, qui a nom \'ab\~foca\~\'bb au Br\'e9sil, et dont les chasseurs n\rquote h\'e9sitent pas \'e0 se servir pour attaquer l\rquote on\'e7a et autres fauves, sinon tr\'e8 +s redoutables, du moins assez nombreux dans ces for\'eats. +\par +\par \'c9videmment Torr\'e8s n\rquote avait rien \'e0 craindre de cette rencontre, et il continua de courir vers le corps du singe. +\par +\par Mais les jeunes gens, qui s\rquote avan\'e7aient dans la m\'eame direction, avaient moins de chemin \'e0 faire, et, s\rquote \'e9tant rapproch\'e9s de quelques pas, ils se trouv\'e8rent en face de Torr\'e8s. +\par +\par Celui-ci avait recouvr\'e9 sa pr\'e9sence d\rquote esprit. +\par +\par \'ab\~Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce m\'e9chant animal, un grand service\~!\~\'bb +\par +\par Les chasseurs se regard\'e8rent d\rquote abord, ne comprenant pas ce qui leur valait ces remerciements. +\par +\par Torr\'e8s, en quelques mots, les mit au courant de la situation. +\par +\par \'ab\~Vous croyez n\rquote avoir tu\'e9 qu\rquote un singe, leur dit-il, et, en r\'e9alit\'e9, vous avez tu\'e9 un voleur\~! +\par +\par Si nous vous avons \'e9t\'e9 utiles, r\'e9pondit le plus jeune des deux, c\rquote est, \'e0 coup s\'fbr, sans nous en douter\~; mais nous n\rquote en sommes pas moins tr\'e8s heureux de vous avoir \'e9t\'e9 bons \'e0 quelque chose.\~\'bb +\par +\par Et, ayant fait quelques pas en arri\'e8re, il se pencha sur le guariba\~; puis, non sans effort, il retira l\rquote \'e9tui de sa main encore crisp\'e9e. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur\~? +\par +\par \endash C\rquote est cela m\'eame\~\'bb, r\'e9pondit Torr\'e8s, qui prit vivement l\rquote \'e9tui, et ne put retenir un \'e9norme soupir de soulagement. +\par +\par \'ab\~Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui vient de m\rquote \'eatre rendu\~? +\par +\par \endash Mon ami Manoel, m\'e9decin aide-major dans l\rquote arm\'e9e br\'e9silienne, r\'e9pondit le jeune homme. +\par +\par \endash Si c\rquote est moi qui ai tir\'e9 ce singe, fit observer Manoel, c\rquote est toi qui me l\rquote as fait voir, mon cher Benito. +\par +\par \endash Dans ce cas, messieurs, r\'e9pliqua Torr\'e8s, c\rquote est \'e0 vous deux que j\rquote ai cette obligation, aussi bien \'e0 monsieur Manoel qu\rquote \'e0 monsieur \'85\~? +\par +\par Benito Garral\~\'bb, r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-m\'eame pour ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le jeune homme ajouta obligeamment\~: +\par +\par \'ab\~La ferme de mon p\'e8re, Joam Garral, n\rquote est qu\rquote \'e0 trois milles d\rquote ici}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super +\chftn }{ Les mesures itin\'e9raires au Br\'e9sil sont le petit mille, qui vaut 2\~060 m\'e8tres, et la lieue commune ou grand mille, qui vaut 6\~180 m\'e8tres.}}}{. S\rquote il vous pla\'eet, monsieur\'85\~? +\par +\par Torr\'e8s, r\'e9pondit l\rquote aventurier. +\par +\par \endash S\rquote il vous pla\'eet d\rquote y venir, monsieur Torr\'e8s, vous y serez hospitali\'e8rement re\'e7u. +\par +\par \endash Je ne sais si je le puis\~! r\'e9pondit Torr\'e8s, qui, surpris par cette rencontre tr\'e8s inattendue, h\'e9sitait \'e0 prendre un parti. Je crains en v\'e9rit\'e9 de ne pouvoir accepter votre offre\~!\'85 L\rquote incident que je viens de vo +us raconter m\rquote a fait perdre du temps\~!\'85 Il faut que je retourne promptement vers l\rquote Amazone\'85 que je compte descendre jusqu\rquote au Para\'85 +\par +\par \endash Eh bien, monsieur Torr\'e8s, reprit Benito, il est probable que nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon p\'e8re et toute sa famille auront pris le m\'eame chemin que vous. +\par +\par \endash Ah\~! dit assez vivement Torr\'e8s, votre p\'e8re songe \'e0 repasser la fronti\'e8re br\'e9silienne\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, pour un voyage de quelques mois, r\'e9pondit Benito. Du moins, nous esp\'e9rons l\rquote y d\'e9cider. \endash N\rquote est-ce pas, Manoel\~?\~\'bb +\par +\par Manoel fit un signe de t\'eate affirmatif. +\par +\par \'ab\~Eh bien, messieurs, r\'e9pondit Torr\'e8s, il est en effet possible que nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgr\'e9 mon regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie n\'e9anmoins et me consid\'e8 +re comme deux fois votre oblig\'e9.\~\'bb +\par +\par Cela dit, Torr\'e8s salua les jeunes gens, qui lui rendirent son salut et reprirent le chemin de la ferme. +\par +\par Quant \'e0 lui, il les regarda s\rquote \'e9loigner. Puis, lorsqu\rquote il les eut perdus de vue\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! il va repasser la fronti\'e8re\~! dit-il d\rquote une voix sourde. Qu\rquote il la repasse donc, et il sera encore plus \'e0 ma merci\~! Bon voyage, Joam Garral\~!\~\'bb +\par +\par Et, ces paroles prononc\'e9es, le capitaine des bois, se dirigeant vers le sud, de mani\'e8re \'e0 regagner la rive gauche du fleuve par le plus court, disparut dans l\rquote \'e9paisse for\'eat. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017269}CHAPITRE TROISI\'c8ME\line LA FAMILLE GARRAL{\*\bkmkend _Toc98017269} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le village d\rquote Iquitos est situ\'e9 pr\'e8s de la rive gauche de l\rquote Amazone, \'e0 peu pr\'e8s sur le soixante-quatorzi\'e8me m\'e9ridien, dans cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Mar\'e2non, et dont le lit s\'e9pare le P\'e9 +rou de la R\'e9publique de l\rquote \'c9quateur, \'e0 cinquante-cinq lieues vers l\rquote ouest de la fronti\'e8re br\'e9silienne. +\par +\par Iquitos a \'e9t\'e9 fond\'e9 par les missionnaires, comme toutes ces agglom\'e9rations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent dans le bassin de l\rquote Amazone. Jusqu\rquote \'e0 la dix-septi\'e8me ann\'e9e de ce si\'e8 +cle, les Indiens Iquitos, qui en form\'e8rent un moment l\rquote unique population, s\rquote \'e9taient report\'e9s \'e0 l\rquote int\'e9rieur de la province, assez loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se tarissent sous l\rquote +influence d\rquote une \'e9ruption volcanique, et ils sont dans la n\'e9cessit\'e9 de venir se fixer sur la gauche du Mar\'e2non. La race s\rquote alt\'e9ra bient\'f4t par suite des alliances qui furent contract\'e9es + avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, aujourd\rquote hui, Iquitos ne compte plus qu\rquote une population m\'e9lang\'e9e, \'e0 laquelle il convient d\rquote ajouter quelques Espagnols et deux ou trois familles de m\'e9tis. +\par +\par Une quarantaine de huttes, assez mis\'e9rables, que leur toit de chaume rend \'e0 peine dignes du nom de chaumi\'e8res, voil\'e0 tout le village, tr\'e8s pittoresquement group\'e9, d\rquote ailleurs, sur une esplanade qui domine d\rquote +une soixantaine de pieds les rives du fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y acc\'e8de, et il se d\'e9robe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n\rquote +a pas gravi cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la hauteur, on se trouve devant une enceinte peu d\'e9fensive d\rquote arbustes vari\'e9s et de plantes arborescentes, rattach\'e9es par des cordons de lianes, que d\'e9passent \'e7\'e0 + et l\'e0 des t\'eates de bananiers et de palmiers de la plus \'e9l\'e9gante esp\'e8ce. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque, \endash et sans doute la mode tardera longtemps \'e0 modifier leur costume primitif \endash , les Indiens d\rquote Iquitos allaient \'e0 peu pr\'e8s nus. Seuls les Espagnols et les m\'e9tis, fort d\'e9 +daigneux envers leurs co-citadins indig\'e8nes, s\rquote habillaient d\rquote une simple chemise, d\rquote un l\'e9ger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d\rquote un chapeau de paille. Tous vivaient assez mis\'e9rablement dans ce village, d\rquote +ailleurs, frayant peu ensemble, et, s\rquote ils se r\'e9unissaient parfois, ce n\rquote \'e9tait qu\rquote aux heures o\'f9 la cloche de la Mission les appelait \'e0 la case d\'e9labr\'e9e qui servait d\rquote \'e9glise. +\par +\par Mais, si l\rquote existence \'e9tait \'e0 l\rquote \'e9tat presque rudimentaire au village d\rquote Iquitos comme dans la plupart des hameaux du Haut-Amazone, il n\rquote aurait pas fallu faire une lieue, en descendant le fleuve, pour rencontrer sur la m +\'eame rive un riche \'e9tablissement o\'f9 se trouvaient r\'e9unis tous les \'e9l\'e9ments d\rquote une vie confortable. +\par +\par C\rquote \'e9tait la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux jeunes gens, apr\'e8s leur rencontre avec le capitaine des bois. +\par +\par L\'e0, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de cinq cents pieds, s\rquote \'e9tait fond\'e9e, il y a bien des ann\'e9es, cette ferme, cette m\'e9tairie, ou, pour employer l\rquote expression du pays, cette \'ab\~fazenda\~\'bb +, alors en pleine prosp\'e9rit\'e9. Au nord, le Nanay la bordait de sa rive droite sur un espace d\rquote un petit mille, et c\rquote \'e9tait sur une longueur \'e9gale, \'e0 l\rquote est, qu\rquote elle se faisait riveraine du grand fleuve. \'c0 l +\rquote ouest, de petits cours d\rquote eau, tributaires du Nanay, et quelques lagunes de m\'e9diocre \'e9tendue la s\'e9paraient de la savane et des campines, r\'e9serv\'e9es au pacage des bestiaux. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que Joam Garral, en 1826, \endash vingt-six ans avant l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle commence cette histoire \endash , fut accueilli par le propri\'e9taire de la fazenda. +\par +\par Ce Portugais, nomm\'e9 Magalha\'ebs, n\rquote avait d\rquote autre industrie que celle d\rquote exploiter les bois du pays, et son \'e9tablissement, r\'e9cemment fond\'e9, n\rquote occupait alors qu\rquote un demi-mille sur la rive du fleuve. +\par +\par L\'e0, Magalha\'ebs, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa m\'e8re, avait pris la direction du m\'e9nage. Magalha\'ebs \'e9tait un bon travailleur, dur \'e0 la fatigue, mais l +\rquote instruction lui faisait d\'e9faut. S\rquote il s\rquote entendait \'e0 conduire les quelques esclaves qu\rquote il poss\'e9dait et la douzaine d\rquote Indiens dont il louait les services, il se montrait moins apte aux diverses op\'e9rations ext +\'e9rieures de son commerce. Aussi, faute de savoir, l\rquote \'e9tablissement d\rquote Iquitos ne prosp\'e9rait-il pas, et les affaires du n\'e9gociant portugais \'e9taient-elles quelque peu embarrass\'e9es. +\par +\par Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors vingt-deux ans, se trouva un jour en pr\'e9sence de Magalha\'ebs. Il \'e9tait arriv\'e9 dans le pays \'e0 bout de forces et de ressources. Magalha\'ebs l\rquote avait trouv\'e9 \'e0 + demi mort de faim et de fatigue dans la for\'eat voisine. C\rquote \'e9tait un brave c\'9cur, ce Portugais. Il ne demanda pas \'e0 cet inconnu d\rquote o\'f9 il venait, mais ce dont il avait besoin. La mine noble et fi\'e8re de Joam Garral, malgr\'e9 + son \'e9puisement, l\rquote avait touch\'e9. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour quelques jours d\rquote abord, une hospitalit\'e9 qui devait durer sa vie enti\'e8re. +\par +\par Voil\'e0 donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit \'e0 la ferme d\rquote Iquitos. +\par +\par Br\'e9silien de naissance, Joam Garral \'e9tait sans famille, sans fortune. Des chagrins, disait-il, l\rquote avaient forc\'e9 \'e0 s\rquote expatrier, en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda \'e0 son h\'f4te la permission de ne pas s\rquote +expliquer sur ses malheurs pass\'e9s, \endash malheurs aussi graves qu\rquote imm\'e9rit\'e9s. Ce qu\rquote il cherchait, ce qu\rquote il voulait, c\rquote \'e9tait une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait un peu \'e0 l\rquote +aventure, avec la pens\'e9e de se fixer dans quelque fazenda de l\rquote int\'e9rieur. Il \'e9tait instruit, intelligent. Il y avait dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l\rquote homme sinc\'e8re, dont l\rquote +esprit est net et rectiligne. Magalha\'ebs, tout \'e0 fait s\'e9duit, lui offrit de rester \'e0 la ferme, o\'f9 il \'e9tait en mesure d\rquote apporter ce qui manquait au digne fermier. +\par +\par Joam Garral accepta sans h\'e9siter. Son intention avait \'e9t\'e9 d\rquote entrer tout d\rquote abord dans un \'ab\~seringal\~\'bb, exploitation de caoutchouc, o\'f9 un bon ouvrier gagnait, \'e0 cette \'e9poque, cinq ou six piastres}{\cs30\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 30 francs, paye qui s\rquote \'e9levait autrefois \'e0 100 francs.}}}{ par jour, et pouvait esp\'e9 +rer devenir patron, pour peu que la chance le favoris\'e2t\~; mais Magalha\'ebs lui fit justement observer que, si la paye \'e9tait forte, on ne trouvait de travail dans les seringals qu\rquote au moment de la r\'e9colte, c\rquote est-\'e0 +-dire pendant quelques mois seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle que le jeune homme devait la d\'e9sirer. +\par +\par Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra r\'e9solument au service de la fazenda, d\'e9cid\'e9 \'e0 lui consacrer toutes ses forces. +\par +\par Magalha\'ebs n\rquote eut pas \'e0 se repentir de sa bonne action. Ses affaires se r\'e9tablirent. Son commerce de bois, qui, par l\rquote Amazone, s\rquote \'e9tendait jusqu\rquote au Para, prit bient\'f4t, sous l\rquote +impulsion de Joam Garral, une extension consid\'e9rable. La fazenda ne tarda pas \'e0 grandir \'e0 proportion et se d\'e9veloppa sur la rive du fleuve jusqu\rquote \'e0 l\rquote embouchure du Nanay. De l\rquote habitation, on fit une demeure charmante, +\'e9lev\'e9e d\rquote un \'e9tage, entour\'e9e d\rquote une v\'e9randa, \'e0 demi cach\'e9e sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un r\'e9seau de granadilles, de brom\'e9 +lias \'e0 fleurs \'e9carlates et de lianes capricieuses. +\par +\par Au loin, derri\'e8re des buissons g\'e9ants, sous des massifs de plantes arborescentes, se cachait tout l\rquote ensemble des constructions o\'f9 + demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bord\'e9e de roseaux et de v\'e9g\'e9taux aquatiques, on ne voyait donc que la maison foresti\'e8re. +\par +\par Une vaste campine, laborieusement d\'e9frich\'e9e le long des lagunes, offrit d\rquote excellents p\'e2turages. Les bestiaux y abond\'e8rent. Ce fut une nouvelle source de gros b\'e9n\'e9fices dans ces riches contr\'e9es, o\'f9 + un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent d\rquote int\'e9r\'eats, rien que par la vente de la chair et des peaux des b\'eates abattues pour la consommation des \'e9leveurs. Quelques \'ab\~sitios\~\'bb + ou plantations de manioc et de caf\'e9 furent fond\'e9s sur des parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes \'e0 sucre exig\'e8rent bient\'f4t la construction d\rquote un moulin pour l\rquote \'e9crasement des tiges saccharif\'e8res, destin\'e9 +es \'e0 la fabrication de la m\'e9lasse, du tafia et du rhum. Bref, dix ans apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e de Joam Garral \'e0 la ferme d\rquote Iquitos, la fazenda \'e9tait devenue l\rquote un des plus riches \'e9tablissements du Haut-Amazone. Gr\'e2ce +\'e0 la bonne direction imprim\'e9e par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires du dehors, sa prosp\'e9rit\'e9 s\rquote accroissait de jour en jour. +\par +\par Le Portugais n\rquote avait pas attendu si longtemps pour reconna\'eetre ce qu\rquote il devait \'e0 Joam Garral. Afin de le r\'e9compenser suivant son m\'e9rite, il l\rquote avait d\rquote abord int\'e9ress\'e9 dans les b\'e9n\'e9 +fices de son exploitation\~; puis, quatre ans apr\'e8s son arriv\'e9e, il en avait fait son associ\'e9 au m\'eame titre que lui-m\'eame et \'e0 parties \'e9gales entre eux deux. +\par +\par Mais il r\'eavait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui reconna\'eetre dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur \'e0 lui-m\'eame, de s\'e9rieuses qualit\'e9s de c\'9cur et d\rquote esprit. Elle l\rquote aimait\~ +; mais, bien que de son c\'f4t\'e9 Joam ne f\'fbt pas rest\'e9 insensible aux m\'e9rites et \'e0 la beaut\'e9 de cette vaillante fille, soit fiert\'e9, soit r\'e9serve, il ne semblait pas songer \'e0 la demander en mariage. +\par +\par Un grave incident h\'e2ta la solution. +\par +\par Magalha\'ebs, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement bless\'e9 par la chute d\rquote un arbre. Rapport\'e9 presque sans mouvement \'e0 la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait \'e0 son c\'f4t\'e9 +, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en lui faisant jurer de la prendre pour femme. +\par +\par \'ab\~Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que si, par cette union, je sens l\rquote avenir de ma fille assur\'e9\~! +\par +\par Je puis rester son serviteur d\'e9vou\'e9, son fr\'e8re, son protecteur, sans \'eatre son \'e9poux, avait d\rquote abord r\'e9pondu Joam Garral. Je vous dois tout, Magalha\'ebs, je ne l\rquote +oublierai jamais, et le prix dont vous voulez payer mes efforts d\'e9passe leur m\'e9rite\~!\~\'bb +\par +\par Le vieillard avait insist\'e9. La mort ne lui permettait pas d\rquote attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite. +\par +\par Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous deux s\rquote aimaient, et ils se mari\'e8rent quelques heures avant la mort de Magalha\'ebs, qui eut encore la force de b\'e9nir leur union. +\par +\par Ce fut par suite de ces circonstances qu\rquote en 1830 Joam Garral devint le nouveau fazender d\rquote Iquitos, \'e0 l\rquote extr\'eame satisfaction de tous ceux qui composaient le personnel de la ferme. +\par +\par La prosp\'e9rit\'e9 de l\rquote \'e9tablissement ne pouvait que s\rquote accro\'eetre de ces deux intelligences r\'e9unies en un seul c\'9cur. Un an apr\'e8s son mariage, Yaquita donna un fils \'e0 son mari, et deux ans apr\'e8 +s, une fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, devaient \'eatre dignes de leur grand-p\'e8re, les enfants, dignes de Joam et Yaquita. +\par +\par La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. \'c9lev\'e9e dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature des r\'e9gions tropicales, l\rquote \'e9ducation que lui donna sa m\'e8re, l\rquote instruction qu\rquote elle re +\'e7ut de son p\'e8re, lui suffirent. Qu\rquote aurait-elle \'e9t\'e9 apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de B\'e9lem\~? O\'f9 aurait-elle trouv\'e9 de meilleurs exemples de toutes les vertus priv\'e9es\~? Son esprit et son c\'9c +ur se seraient-ils plus d\'e9licatement form\'e9s loin de la maison paternelle\~? Si la destin\'e9e ne lui r\'e9servait pas de succ\'e9der \'e0 sa m\'e8re dans l\rquote administration de la fazenda, elle saurait \'eatre \'e0 la hauteur de n\rquote +importe quelle situation \'e0 venir. +\par +\par Quant \'e0 Benito, ce fut autre chose. Son p\'e8re voulut avec raison qu\rquote il re\'e7\'fbt une \'e9ducation aussi solide et aussi compl\'e8te qu\rquote on la donnait alors dans les grandes villes du Br\'e9sil. D\'e9j\'e0, le riche fazender n\rquote +avait rien \'e0 se refuser pour son fils. Benito poss\'e9dait d\rquote heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence vive, des qualit\'e9s de c\'9cur \'e9gales \'e0 celles de son esprit. \'c0 l\rquote \'e2ge de douze ans, il fut envoy\'e9 + au Para, \'e0 B\'e9lem, et l\'e0, sous la direction d\rquote excellents professeurs, il trouva les \'e9l\'e9ments d\rquote une \'e9ducation qui devait en faire plus tard un homme distingu\'e9 +. Rien dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui fut \'e9tranger. Il s\rquote instruisit comme si la fortune de son p\'e8re ne lui e\'fbt pas permis de rester oisif. Il n\rquote \'e9tait pas de ceux qui s\rquote +imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit se soustraire \'e0 cette obligation naturelle, s\rquote il veut \'eatre digne du nom d\rquote homme. +\par +\par Pendant les premi\'e8res ann\'e9es de son s\'e9jour \'e0 B\'e9lem, Benito avait fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d\rquote un n\'e9gociant du Para, faisait ses \'e9tudes dans la m\'eame institution que Benito. La conformit\'e9 + de leurs caract\'e8res, de leurs go\'fbts, ne tarda pas \'e0 les unir d\rquote une \'e9troite amiti\'e9, et ils devinrent deux ins\'e9parables compagnons. +\par +\par Manoel, n\'e9 en 1832, \'e9tait d\rquote un an l\rquote a\'een\'e9 de Benito. Il n\rquote avait plus que sa m\'e8re, qui vivait de la modeste fortune que lui avait laiss\'e9e son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premi\'e8res \'e9tudes furent achev\'e9 +es, suivit-il des cours de m\'e9decine. Il avait un go\'fbt passionn\'e9 pour cette noble profession, et son intention \'e9tait d\rquote entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait attir\'e9. +\par +\par \'c0 l\rquote \'e9poque o\'f9 l\rquote on vient de le rencontrer avec son ami Benito, Manoel Valdez avait d\'e9j\'e0 obtenu son premier grade, et il \'e9tait venu prendre quelques mois de cong\'e9 \'e0 la fazenda, o\'f9 il avait l\rquote +habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, \'e0 la physionomie distingu\'e9e, d\rquote une certaine fiert\'e9 native qui lui seyait bien, c\rquote \'e9 +tait un fils de plus que Joam et Yaquita comptaient dans la maison. Mais, si cette qualit\'e9 de fils en faisait le fr\'e8re de Benito, ce titre lui e\'fbt paru insuffisant pr\'e8s de Minha, et bient\'f4t il devait s\rquote attacher \'e0 + la jeune fille par un lien plus \'e9troit que celui qui unit un fr\'e8re \'e0 une s\'9cur. +\par +\par En l\rquote ann\'e9e 1852, \endash dont quatre mois \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e9coul\'e9s au d\'e9but de cette histoire, \endash Joam Garral \'e9tait \'e2g\'e9 de quarante-huit ans. Sous un climat d\'e9vorant qui use si vite, il avait su, par sa sobri\'e9 +t\'e9, la r\'e9serve de ses go\'fbts, la convenance de sa vie, toute de travail, r\'e9sister l\'e0 o\'f9 d\rquote autres se courbent avant l\rquote heure. Ses cheveux qu\rquote il portait courts, sa barbe qu\rquote il portait enti\'e8re, grisonnaient d +\'e9j\'e0 et lui donnaient l\rquote aspect d\rquote un puritain. L\rquote honn\'eatet\'e9 proverbiale des n\'e9gociants et des fazenders br\'e9siliens \'e9tait peinte sur sa physionomie, dont la droiture \'e9tait le caract\'e8re saillant. Bien que de temp +\'e9rament calme, on sentait en lui comme un feu int\'e9rieur que la volont\'e9 savait dominer. La nettet\'e9 de son regard indiquait une force vivace, \'e0 laquelle il ne devait jamais s\rquote adresser en vain, lorsqu\rquote il s\rquote +agissait de payer de sa personne. +\par +\par Et cependant, chez cet homme calme, \'e0 circulation forte, auquel tout semblait avoir r\'e9ussi dans la vie, on pouvait remarquer comme un fond de tristesse, que la tendresse m\'eame de Yaquita n\rquote avait pu vaincre. +\par +\par Pourquoi ce juste, respect\'e9 de tous, plac\'e9 dans toutes les conditions qui doivent assurer le bonheur, n\rquote en avait-il pas l\rquote expansion rayonnante\~? Pourquoi semblait-il ne pouvoir \'eatre heureux que par les autres, non par lui-m\'eame\~ +? Fallait-il attribuer cette disposition \'e0 quelque secr\'e8te douleur\~? C\rquote \'e9tait l\'e0 un motif de constante pr\'e9occupation pour sa femme. +\par +\par Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, o\'f9 ses pareilles sont d\'e9j\'e0 vieilles \'e0 trente, elle aussi avait su r\'e9 +sister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type portugais, dans lequel la noblesse du visage s\rquote unit si naturellement \'e0 la dignit\'e9 de l\rquote \'e2me. +\par +\par Benito et Minha r\'e9pondaient par une affection sans bornes et de toutes les heures \'e0 l\rquote amour que leurs parents avaient pour eux. +\par +\par Benito, \'e2g\'e9 de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus s\'e9rieux, plus r\'e9fl\'e9chi. \'c7\rquote avaient \'e9t\'e9 une grande joie pour Benito, apr\'e8s toute une ann\'e9 +e pass\'e9e \'e0 B\'e9lem, si loin de la fazenda, d\rquote \'eatre revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle\~; d\rquote avoir revu son p\'e8re, sa m\'e8re, sa s\'9cur\~; de s\rquote \'eatre retrouv\'e9, chasseur d\'e9termin\'e9 qu\rquote il +\'e9tait, au milieu de ces for\'eats superbes du Haut-Amazone, dont l\rquote homme, pendant de longs si\'e8cles encore, ne p\'e9n\'e9trera pas tous les secrets. +\par +\par Minha avait alors vingt ans. C\rquote \'e9tait une charmante jeune fille, brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s\rquote ouvrent sur l\rquote \'e2me. De taille moyenne, bien faite, une gr\'e2 +ce vivante, elle rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus s\'e9rieuse que son fr\'e8re, bonne, charitable, bienveillante, elle \'e9tait aim\'e9e de tous. \'c0 + ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n\rquote e\'fbt pas fallu demander \'e0 l\rquote ami de son fr\'e8re, \'e0 Manoel Valdez, \'ab\~comment il la trouvait\~\'bb\~! Il \'e9tait trop int +\'e9ress\'e9 dans la question et n\rquote aurait pas r\'e9pondu sans quelque partialit\'e9. +\par +\par Le dessin de la famille Garral ne serait pas achev\'e9, il lui manquerait quelques traits, s\rquote il n\rquote \'e9tait parl\'e9 du nombreux personnel de la fazenda. +\par +\par Au premier rang, il convient de nommer une vieille n\'e9gresse de soixante ans, Cyb\'e8le, libre par la volont\'e9 de son ma\'eetre, esclave par son affection pour lui et les siens, et qui avait \'e9t\'e9 la nourrice de Yaquita. Elle \'e9 +tait de la famille. Elle tutoyait la fille et la m\'e8re. Toute la vie de cette bonne cr\'e9ature s\rquote \'e9tait pass\'e9e dans ces champs, au milieu de ces for\'eats, sur cette rive du fleuve, qui bornaient l\rquote horizon de la ferme. Venue enfant +\'e0 Iquitos, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 la traite des noirs se faisait encore, elle n\rquote avait jamais quitt\'e9 ce village, elle s\rquote y \'e9tait mari\'e9e, et, veuve de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle \'e9tait rest\'e9 +e au service de Magalha\'ebs. De l\rquote Amazone, elle ne connaissait que ce qui en coulait devant ses yeux. +\par +\par Avec elle, et plus sp\'e9cialement attach\'e9e au service de Minha, il y avait une jolie et rieuse mul\'e2tresse, de l\rquote \'e2ge de la jeune fille, et qui lui \'e9tait toute d\'e9vou\'e9e. Elle se nommait Lina. C\rquote \'e9 +tait une de ces gentilles cr\'e9atures, un peu g\'e2t\'e9es, auxquelles on passe une grande familiarit\'e9, mais qui, en revanche, adorent leurs ma\'eetresses. Vive, remuante, caressante, c\'e2line, tout lui \'e9tait permis dans la maison. +\par +\par Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes\~: les Indiens, au nombre d\rquote une centaine, employ\'e9s \'e0 gages pour les travaux de la fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n\rquote \'e9 +tait pas libres encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam Garral avait pr\'e9c\'e9d\'e9 dans cette voie le gouvernement br\'e9silien. En ce pays, d\rquote ailleurs, plus qu\rquote en tout autre, les n\'e8gres venus du Bengu +ela, du Congo, de la C\'f4te d\rquote Or, ont toujours \'e9t\'e9 trait\'e9s avec douceur, et ce n\rquote \'e9tait pas \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos qu\rquote il e\'fbt fallu chercher ces tristes exemples de cruaut\'e9, si fr\'e9 +quents sur les plantations \'e9trang\'e8res. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017270}CHAPITRE QUATRI\'c8ME\line H\'c9SITATIONS{\*\bkmkend _Toc98017270} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Manoel aimait la s\'9cur de son ami Benito, et la jeune fille r\'e9pondait \'e0 son affection. Tous deux avaient pu s\rquote appr\'e9cier\~: ils \'e9taient vraiment dignes l\rquote un de l\rquote autre. +\par +\par Lorsqu\rquote il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments qu\rquote il \'e9prouvait pour Minha, Manoel s\rquote en \'e9tait tout d\rquote abord ouvert \'e0 Benito. +\par +\par \'ab\~Ami Manoel, avait aussit\'f4t r\'e9pondu l\rquote enthousiaste jeune homme, tu as joliment raison de vouloir \'e9pouser ma s\'9cur\~! Laisse-moi agir\~! Je vais commencer par en parler \'e0 notre m\'e8re, et je cro +is pouvoir te promettre que son consentement ne se fera pas attendre\~!\~\'bb +\par +\par Une demi-heure apr\'e8s, c\rquote \'e9tait fait. Benito n\rquote avait rien eu \'e0 apprendre \'e0 sa m\'e8re\~: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le c\'9cur des deux jeunes gens. +\par +\par Dix minutes apr\'e8s, Benito \'e9tait en face de Minha. Il faut en convenir, il n\rquote eut pas l\'e0 non plus \'e0 faire de grands frais d\rquote \'e9loquence. Aux premiers mots, la t\'eate de l\rquote aimable enfant se pencha sur l\rquote \'e9 +paule de son fr\'e8re, et cet aveu \'ab\~Que je suis contente\~!\~\'bb \'e9tait sorti de son c\'9cur. +\par +\par La r\'e9ponse pr\'e9c\'e9dait presque la question\~: elle \'e9tait claire. Benito n\rquote en demanda pas davantage. +\par +\par Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait \'eatre l\rquote objet d\rquote un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parl\'e8rent pas aussit\'f4t de ce projet d\rquote union, c\rquote est qu\rquote avec l\rquote +affaire du mariage, ils voulaient traiter en m\'eame temps une question qui pouvait bien \'eatre plus difficile \'e0 r\'e9soudre\~: c\rquote \'e9tait celle de l\rquote endroit o\'f9 ce mariage serait c\'e9l\'e9br\'e9. +\par +\par En effet, o\'f9 se ferait-il\~? Dans cette modeste chaumi\'e8re du village, qui servait d\rquote \'e9glise\~? Pourquoi pas\~? puisque l\'e0, Joam et Yaquita avaient re\'e7u la b\'e9n\'e9diction nuptiale du padre Passanha, qui \'e9tait alors le cur\'e9 + de la paroisse d\rquote Iquitos. \'c0 cette \'e9poque, comme \'e0 l\rquote \'e9poque actuelle, au Br\'e9sil, l\rquote acte civil se confondait avec l\rquote acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient \'e0 constater la r\'e9gularit\'e9 d +\rquote une situation qu\rquote aucun officier de l\rquote \'e9tat civil n\rquote avait \'e9t\'e9 charg\'e9 d\rquote \'e9tablir. +\par +\par Ce serait tr\'e8s probablement le d\'e9sir de Joam Garral, que le mariage se f\'eet au village d\rquote Iquitos, en grande c\'e9r\'e9monie, avec le concours de tout le personnel de la fazenda\~; mais, si telle \'e9tait sa pens\'e9 +e, il allait subir une vigoureuse attaque \'e0 ce sujet. +\par +\par \'ab\~Manoel, avait dit la jeune fille \'e0 son fianc\'e9, si j\rquote \'e9tais consult\'e9e, ce ne serait pas ici, c\rquote est au Para que nous nous marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se transporter \'e0 + Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans \'eatre connue d\rquote elle et sans la conna\'eetre. Ma m\'e8re pense comme moi sur tout cela. Aussi voudrions-nous d\'e9cider mon p\'e8re \'e0 nous conduire \'e0 B\'e9lem, pr\'e8 +s de celle dont la maison doit \'eatre bient\'f4t la mienne\~! Nous approuvez-vous\~?\~\'bb +\par +\par \'c0 cette proposition, Manoel avait r\'e9pondu en pressant la main de Minha. C\rquote \'e9tait, \'e0 lui aussi, son plus cher d\'e9sir que sa m\'e8re assist\'e2t \'e0 la c\'e9r\'e9monie de son mariage. Benito avait approuv\'e9 ce projet sans r\'e9 +serve, et il ne s\rquote agissait plus que de d\'e9cider Joam Garral. +\par +\par Et si, ce jour-l\'e0, les deux jeunes gens \'e9taient all\'e9s chasser dans la for\'eat, c\rquote \'e9tait afin de laisser Yaquita seule avec son mari. +\par +\par Tous deux, dans l\rquote apr\'e8s-midi, se trouvaient donc dans la grande salle de l\rquote habitation. +\par +\par Joam Garral, qui venait de rentrer, \'e9tait \'e0 demi \'e9tendu sur un divan de bambous finement tress\'e9s, lorsque Yaquita, un peu \'e9mue, vint se placer pr\'e8s de lui. +\par +\par Apprendre \'e0 Joam quels \'e9taient les sentiments de Manoel pour sa fille, ce n\rquote \'e9tait pas ce qui la pr\'e9occupait. Le bonheur de Minha ne pouvait qu\rquote \'eatre assur\'e9 par ce mariage, et Joam serait heureux d\rquote ouvrir ses bras \'e0 + ce nouveau fils, dont il connaissait et appr\'e9ciait les s\'e9rieuses qualit\'e9s. Mais d\'e9cider son mari \'e0 quitter la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait \'eatre une grosse question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, \'e9 +tait arriv\'e9 dans ce pays, il ne s\rquote en \'e9tait jamais absent\'e9, pas m\'eame un jour. Bien que la vue de l\rquote Amazone, avec ses eaux doucement entra\'een\'e9es vers l\rquote est, invit\'e2t \'e0 suivre son cours, bien que Joam envoy\'e2 +t chaque ann\'e9e des trains de bois \'e0 Manao, \'e0 B\'e9lem, au littoral du Para, bien qu\rquote il e\'fbt vu, tous les ans, Benito partir, apr\'e8s les vacances, pour retourner \'e0 ses \'e9tudes, jamais la pens\'e9e ne semblait lui \'eatre venue de l +\rquote accompagner. +\par +\par Les produits de la ferme, ceux des for\'eats, aussi bien que ceux de la campine, le fazender les livrait sur place. On e\'fbt dit que l\rquote horizon qui bornait cet \'c9den dans lequel se concentrait sa vie, il ne voulait le franchir ni de la pens\'e9 +e ni du regard. +\par +\par Il suivait de l\'e0 que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral n\rquote avait point pass\'e9 la fronti\'e8re br\'e9silienne, sa femme et sa fille en \'e9taient encore \'e0 mettre le pied sur le sol br\'e9silien. Et pourtant, l\rquote envie de conna\'ee +tre quelque peu ce beau pays, dont Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas\~! Deux ou trois fois, Yaquita avait pressenti son mari \'e0 cet \'e9gard. Mais elle avait vu que la pens\'e9e de quitter la fazenda, ne f\'fb +t-ce que pour quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d\rquote un ton de doux reproche\~: \'ab\~Pourquoi quitter notre maison\~? Ne sommes-nous pas heureux ici\~?\~\'bb r\'e9pondait-il. + +\par +\par Et Yaquita, devant cet homme dont la bont\'e9 active, dont l\rquote inalt\'e9rable tendresse la rendaient si heureuse, n\rquote osait pas insister. +\par +\par Cette fois, cependant, il y avait une raison s\'e9rieuse \'e0 faire valoir. Le mariage de Minha \'e9tait une occasion toute naturelle de conduire la jeune fille \'e0 B\'e9lem, o\'f9 elle devait r\'e9sider avec son mari. +\par +\par L\'e0, elle verrait, elle apprendrait \'e0 aimer la m\'e8re de Manoel Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il h\'e9siter devant un d\'e9sir si l\'e9gitime\~? Comment, d\rquote autre part, n\rquote e\'fbt-il pas compris son d\'e9sir, \'e0 + elle aussi, de conna\'eetre celle qui allait \'eatre la seconde m\'e8re de son enfant, et comment ne le partagerait-il pas\~? +\par +\par Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix caressante, qui avait \'e9t\'e9 toute la musique de sa vie, \'e0 ce rude travailleur\~: +\par +\par \'ab\~Joam, dit-elle, je viens te parler d\rquote un projet dont nous d\'e9sirons ardemment la r\'e9alisation, et qui te rendra aussi heureux que nous le sommes, nos enfants et moi. +\par +\par De quoi s\rquote agit-il, Yaquita\~? demanda Joam. +\par +\par Manoel aime notre fille, il est aim\'e9 d\rquote elle, et dans cette union ils trouveront le bonheur\'85\~\'bb +\par +\par Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s\rquote \'e9tait lev\'e9, sans avoir pu ma\'eetriser ce brusque mouvement. Ses yeux s\rquote \'e9taient baiss\'e9s ensuite, et il semblait vouloir \'e9viter le regard de sa femme. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote as-tu, Joam\~? demanda-t-elle. +\par +\par Minha\~?\'85 se marier\~?\'85 murmurait Joam. +\par +\par Mon ami, reprit Yaquita, le c\'9cur serr\'e9, as-tu donc quelque objection \'e0 faire \'e0 ce mariage\~? Depuis longtemps d\'e9j\'e0, n\rquote avais-tu pas remarqu\'e9 les sentiments de Manoel pour notre fille\~? +\par +\par Oui\~!\'85 Et depuis un an\~!\'85 +\par +\par Puis, Joam s\rquote \'e9tait rassis sans achever sa pens\'e9e. Par un effort de sa volont\'e9, il \'e9tait redevenu ma\'eetre de lui-m\'eame. L\rquote inexplicable impression qui s\rquote \'e9tait faite en lui s\rquote \'e9tait dissip\'e9e. Peu \'e0 + peu, ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta pensif en la regardant. +\par +\par Yaquita lui prit la main. +\par +\par \'ab\~Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc tromp\'e9e\~? N\rquote avais-tu pas la pens\'e9e que ce mariage se ferait un jour, et qu\rquote il assurerait \'e0 notre fille toutes les conditions du bonheur\~? +\par +\par Oui\'85 r\'e9pondit Joam\'85 toutes\~!\'85 Assur\'e9ment\~!\'85 Cependant, Yaquita, ce mariage \'85 ce mariage dans notre id\'e9e \'e0 tous\'85 quand se ferait-il\~? \'85 Prochainement\~? +\par +\par \endash Il se ferait \'e0 l\rquote \'e9poque que tu choisirais, Joam. +\par +\par \endash Et il s\rquote accomplirait ici\'85 \'e0 Iquitos\~?\~\'bb +\par +\par Cette demande allait amener Yaquita \'e0 traiter la seconde question qui lui tenait au c\'9cur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une h\'e9sitation bien compr\'e9hensible. +\par +\par \'ab\~Joam, dit-elle, apr\'e8s un instant de silence, \'e9coute-moi bien\~! J\rquote ai, au sujet de la c\'e9l\'e9bration de ce mariage, \'e0 te faire une proposition que tu approuveras, je l\rquote esp\'e8re. Deux ou trois fois d\'e9j\'e0 + depuis vingt ans, je t\rquote ai propos\'e9 de nous conduire, ma fille et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que nous n\rquote avons jamais visit\'e9es. Les soins de la fazenda, les travaux qui r\'e9clamaient ta pr\'e9 +sence ici ne t\rquote ont pas permis de satisfaire notre d\'e9sir. T\rquote absenter, ne f\'fbt-ce que quelques jours, cela pouvait alors nuire \'e0 tes affaires. Mais maintenant, elles ont r\'e9ussi au-del\'e0 de tous nos r\'eaves, et, si l\rquote +heure du repos n\rquote est pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant distraire quelques semaines de tes travaux\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral ne r\'e9pondit pas\~; mais Yaquita sentit sa main fr\'e9mir dans la sienne, comme sous le choc d\rquote une impression douloureuse. Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les l\'e8vres de son mari\~: c\rquote \'e9 +tait comme une invitation muette \'e0 sa femme d\rquote achever ce qu\rquote elle avait \'e0 dire. +\par +\par \'ab\~Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se repr\'e9sentera plus dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va nous quitter\~! C\rquote est le premier chagrin que notre fille nous aura caus\'e9, et mon c\'9c +ur se serre, quand je songe \'e0 cette s\'e9paration si prochaine\~! Eh bien, je serais contente de pouvoir l\rquote accompagner jusqu\rquote \'e0 B\'e9lem\~! Ne te para\'eet-il pas convenable, d\rquote ailleurs, que nous connaissions la m\'e8 +re de son mari, celle qui va me remplacer aupr\'e8s d\rquote elle, celle \'e0 qui nous allons la confier\~? J\rquote ajoute que Minha ne voudrait pas causer \'e0 madame Valdez ce chagrin de se marier loin d\rquote elle. \'c0 l\rquote \'e9 +poque de notre union, mon Joam, si ta m\'e8re avait v\'e9cu, n\rquote aurais-tu pas aim\'e9 \'e0 te marier sous ses yeux\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral, \'e0 ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement qu\rquote il ne put r\'e9primer. +\par +\par \'ab\~Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito et Manoel, avec toi, ah\~! que j\rquote aimerais \'e0 voir notre Br\'e9sil, \'e0 descendre ce beau fleuve, jusqu\rquote \'e0 ces derni\'e8res provinces du littoral qu\rquote il traverse +\~! Il me semble que l\'e0-bas, la s\'e9paration serait ensuite moins cruelle\~! Au retour, par la pens\'e9e, je pourrais revoir ma fille dans l\rquote habitation o\'f9 l\rquote attend sa seconde m\'e8re\~! Je ne la chercherais pas dans l\rquote inconnu\~ +! Je me croirais moins \'e9trang\'e8re aux actes de sa vie\~!\~\'bb +\par +\par Cette fois, Joam avait les yeux fix\'e9s sur sa femme, et il la regarda longuement, sans rien r\'e9pondre encore. +\par +\par Que se passait-il en lui\~? Pourquoi cette h\'e9sitation \'e0 satisfaire une demande si juste en elle-m\'eame, \'e0 dire un \'ab\~oui\~\'bb qui paraissait devoir faire un si vif plaisir \'e0 tous les siens\~? Le soin de ses affaires ne pouvait plus \'ea +tre une raison suffisante\~! Quelques semaines d\rquote absence ne les compromettraient en aucune fa\'e7on\~! Son intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer \'e0 la fazenda\~! Et cependant il h\'e9sitait toujours\~! +\par +\par Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et elle la serrait plus tendrement. +\par +\par \'ab\~Mon Joam, dit-elle, ce n\rquote est pas \'e0 un caprice que je te prie de c\'e9der. Non\~! J\rquote ai longtemps r\'e9fl\'e9chi \'e0 la proposition que je viens de te faire, et si tu consens, ce sera la r\'e9alisation de mon plus cher d\'e9 +sir. Nos enfants connaissent la d\'e9marche que je fais pr\'e8s de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce bonheur, que nous les accompagnions tous les deux\~! J\rquote ajoute que nous aimerions \'e0 c\'e9l\'e9brer ce mariage \'e0 B\'e9 +lem plut\'f4t qu\rquote \'e0 Iquitos. Cela serait utile \'e0 notre fille, \'e0 son \'e9tablissement, \'e0 la situation qu\rquote elle doit prendre \'e0 B\'e9lem, qu\rquote on la v\'eet arriver avec les siens, et elle para\'eetrait moins \'e9trang\'e8 +re dans cette ville o\'f9 doit s\rquote \'e9couler la plus grande partie de son existence\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral s\rquote \'e9tait accoud\'e9. Il cacha un instant son visage dans ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir avant de r\'e9pondre. Il y avait \'e9videmment en lui une h\'e9sitation contre laquelle il voulait r\'e9 +agir, un trouble m\'eame que sa femme sentait bien, mais qu\rquote elle ne pouvait s\rquote expliquer. Un combat secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inqui\'e8te, se reprochait presque d\rquote avoir touch\'e9 + cette question. En tout cas, elle se r\'e9signerait \'e0 ce que Joam d\'e9ciderait. Si ce d\'e9part lui co\'fbtait trop, elle ferait taire ses d\'e9sirs\~; elle ne parlerait plus jamais de quitter la fazenda\~ +; jamais elle ne demanderait la raison de ce refus inexplicable. +\par +\par Quelques minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent. Joam Garral s\rquote \'e9tait lev\'e9. Il \'e9tait all\'e9, sans se retourner, jusqu\rquote \'e0 la porte. L\'e0, il semblait jeter un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, o\'f9 +, tout le bonheur de sa vie, il avait su l\rquote enfermer depuis vingt ans. +\par +\par Puis, il revint \'e0 pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait pris une nouvelle expression, celle d\rquote un homme qui vient de s\rquote arr\'eater \'e0 une d\'e9cision supr\'eame, et dont les irr\'e9solutions ont cess\'e9. +\par +\par \'ab\~Tu as raison\~! dit-il d\rquote une voix ferme \'e0 Yaquita. Ce voyage est n\'e9cessaire\~! Quand veux-tu que nous partions\~? +\par +\par Ah\~! Joam, mon Joam\~! s\rquote \'e9cria Yaquita, toute \'e0 sa joie, merci pour moi\~!\'85 Merci pour eux\~!\~\'bb Et des larmes d\rquote attendrissement lui vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son c\'9c +ur. En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, \'e0 la porte de l\rquote habitation. +\par +\par Manoel et Benito, un instant apr\'e8s, apparaissaient sur le seuil, presque en m\'eame temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre. +\par +\par \'ab\~Votre p\'e8re consent, mes enfants\~! s\rquote \'e9cria Yaquita. Nous partirons tous pour B\'e9lem\~!\~\'bb Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une parole, re\'e7ut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. \'ab\~Et \'e0 + quelle date, mon p\'e8re, demanda Benito, voulez-vous que se c\'e9l\'e8bre le mariage\~? +\par +\par \endash La date\~?\'85 r\'e9pondit Joam\'85 la date\~? Nous verrons\~!\'85 Nous la fixerons \'e0 B\'e9lem\~! +\par +\par \endash Que je suis contente\~! que je suis contente\~! r\'e9p\'e9tait Minha, comme au jour o\'f9 elle avait connu la demande de Manoel. Nous allons donc voir l\rquote Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son parcours \'e0 travers les provinces br\'e9 +siliennes\~! Ah\~! p\'e8re, merci\~!\~\'bb +\par +\par Et la jeune enthousiaste, dont l\rquote imagination prenait d\'e9j\'e0 son vol, s\rquote adressant \'e0 son fr\'e8re et \'e0 Manoel\~: +\par +\par \'ab\~Allons \'e0 la biblioth\'e8que, dit-elle\~! Prenons tous les livres, toutes les cartes qui peuvent nous faire conna\'eetre ce bassin magnifique\~! Il ne s\rquote agit pas de voyager en aveugles\~ +! Je veux tout voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017271}CHAPITRE CINQUI\'c8ME\line L\rquote AMAZONE{\*\bkmkend _Toc98017271} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Le plus grand fleuve du monde entier}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ L\rquote affirmation de Benito, vraie \'e0 cette +\'e9poque, o\'f9 de nouvelles d\'e9couvertes n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 faites encore, ne peut plus \'eatre tenue pour exacte aujourd\rquote hui. Le Nil et le Missouri-Mississipi, d\rquote apr\'e8s les derniers rel\'e8 +vements, paraissent avoir un cours sup\'e9rieur en \'e9tendue \'e0 celui de l\rquote Amazone.}}}{\~!\~\'bb disait le lendemain Benito \'e0 Manoel Valdez. +\par +\par Et \'e0 ce moment, tous deux, assis sur la berge, \'e0 la limite m\'e9ridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces mol\'e9cules liquides qui, parties de l\rquote \'e9norme cha\'eene des Andes, allaient se perdre \'e0 huit cents lieues de l +\'e0, dans l\rquote oc\'e9an Atlantique. +\par +\par \'ab\~Et le fleuve qui d\'e9bite \'e0 la mer le volume d\rquote eau le plus consid\'e9rable\~! r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Tellement consid\'e9rable, ajouta Benito, qu\rquote il la dessale \'e0 une grande distance de son embouchure, et, \'e0 quatre-vingts lieues de la c\'f4te, fait encore d\'e9river les navires\~! +\par +\par \endash Un fleuve dont le large cours se d\'e9veloppe sur plus de trente degr\'e9s en latitude\~! +\par +\par \endash Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins de vingt-cinq degr\'e9s\~! +\par +\par \endash Un bassin\~! s\rquote \'e9cria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette vaste plaine \'e0 travers laquelle court l\rquote Amazone, cette savane qui s\rquote \'e9tend \'e0 perte de vue, sans une colline pour en maintenir la d\'e9clivit\'e9 +, sans une montagne pour en d\'e9limiter l\rquote horizon\~! +\par +\par \endash Et, sur toute son \'e9tendue, reprit Manoel, comme les mille tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, venant du nord ou du sud, nourris eux-m\'eames par des sous-affluents sans nombre, et pr\'e8 +s desquels les grands fleuves de l\rquote Europe ne sont que de simples ruisseaux\~! +\par +\par \endash Et un cours o\'f9 cinq cent soixante \'eeles, sans compter les \'eelots, fixes ou en d\'e9rive, forment une sorte d\rquote archipel et font \'e0 elles seules la monnaie d\rquote un royaume\~! +\par +\par \endash Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des lacs, comme on n\rquote en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la Lombardie, l\rquote \'c9cosse et le Canada r\'e9unis\~! +\par +\par \endash Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas dans l\rquote oc\'e9an Atlantique moins de deux cent cinquante millions de m\'e8tres cubes d\rquote eau \'e0 l\rquote heure\~! +\par +\par \endash Un fleuve dont le cours sert de fronti\'e8re \'e0 deux r\'e9publiques, et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Am\'e9rique, comme si, en v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait l\rquote oc\'e9an Pacifique lui-m\'ea +me qui, par son canal, se d\'e9versait tout entier dans l\rquote Atlantique\~! +\par +\par \endash Et par quelle embouchure\~! Un bras de mer dans lequel une \'eele, Marajo, pr\'e9sente un p\'e9rim\'e8tre de plus de cinq cents lieues de tour\~!\'85 +\par +\par \endash Et dont l\rquote Oc\'e9an ne parvient \'e0 refouler les eaux qu\rquote en soulevant, dans une lutte ph\'e9nom\'e9nale, un raz de mar\'e9e, une \'ab\~pororoca\~\'bb, pr\'e8 +s desquels les reflux, les barres, les mascarets des autres fleuves ne sont que de petites rides soulev\'e9es par la brise\~! +\par +\par \endash Un fleuve que trois noms suffisent \'e0 peine \'e0 d\'e9nommer, et que les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu\rquote \'e0 cinq mille kilom\'e8tres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison\~! +\par +\par \endash Un fleuve qui, soit par lui-m\'eame, soit par ses affluents et sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale \'e0 travers tout le nord de l\rquote Am\'e9rique, passant de la Magdalena \'e0 l\rquote Ortequaza, de l\rquote +Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo \'e0 l\rquote Amazone\~! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne n\'e9cessiteraient que quelques canaux, pour que le r\'e9seau navigable f\'fbt complet\~! +\par +\par \endash Enfin le plus admirable et le plus vaste syst\'e8me hydrographique qui soit au monde\~!\~\'bb +\par +\par Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de l\rquote incomparable fleuve\~! Ils \'e9taient bien les enfants de cet Amazone, dont les affluents, dignes de lui-m\'eame, forment des chemins \'ab\~qui marchent\~\'bb \'e0 + travers la Bolivie, le P\'e9rou, l\rquote \'c9quateur, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, fran\'e7aise, hollandaise et br\'e9silienne\~! +\par +\par Que de peuples, que de races, dont l\rquote origine se perd dans les lointains du temps\~! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du globe\~! Leur source v\'e9ritable \'e9chappe encore aux investigations. Nombres d\rquote \'c9tats r\'e9clament l +\rquote honneur de leur donner naissance\~! L\rquote Amazone ne pouvait \'e9chapper \'e0 cette loi. Le P\'e9rou, l\rquote \'c9quateur, la Colombie, se sont longtemps disput\'e9 cette glorieuse paternit\'e9. +\par +\par Aujourd\rquote hui, cependant, il para\'eet hors de doute que l\rquote Amazone na\'eet au P\'e9rou, dans le district d\rquote Huaraco, intendance de Tarma, et qu\rquote il sort du lac Lauricocha, \'e0 peu pr\'e8s situ\'e9 entre les onzi\'e8me et douzi\'e8 +me degr\'e9s de latitude sud. +\par +\par \'c0 ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des montagnes de Titicaca, incomberait l\rquote obligation de prouver que le v\'e9ritable Amazone est l\rquote Ucayali, qui se forme de la jonction du Paro et de l\rquote Apurimac\~ +; mais cette opinion doit \'eatre d\'e9sormais repouss\'e9e. +\par +\par \'c0 sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s\rquote \'e9l\'e8ve vers le nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se dirige franchement vers l\rquote est qu\rquote apr\'e8s avoir re\'e7 +u un important tributaire, le Pante. Il s\rquote appelle Mara\'f1on sur les territoires colombien et p\'e9ruvien, jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne, ou plut\'f4t Maranhao, car Mara\'f1on n\rquote est autre chose que le nom portugais francis +\'e9. De la fronti\'e8re du Br\'e9sil \'e0 Manao, o\'f9 le superbe rio Negro vient s\rquote absorber en lui, il prend le nom de Solima\'ebs ou Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve encore quelques d\'e9 +bris dans les provinces riveraines. Et enfin, de Manao \'e0 la mer, c\rquote est l\rquote Amasenas ou fleuve des Amazones, nom d\'fb aux Espagnols, \'e0 ces descendants de l\rquote aventureux Orellana, dont les r\'e9cits, douteux mais enthousiastes, donn +\'e8rent \'e0 penser qu\rquote il existait une tribu de femmes guerri\'e8res, \'e9tablies sur le rio Nhamunda, l\rquote un des affluents moyens du grand fleuve. +\par +\par D\'e8s le principe, on peut d\'e9j\'e0 pr\'e9voir que l\rquote Amazone deviendra un magnifique cours d\rquote eau. Pas de barrages ni d\rquote obstacles d\rquote aucune sorte depuis sa source jusqu\rquote \'e0 l\rquote endroit o\'f9 son cours, un peu r +\'e9tr\'e9ci, se d\'e9veloppe entre deux pittoresques cha\'eenons in\'e9gaux. Les chutes ne commencent \'e0 briser son courant qu\rquote au point o\'f9 il oblique vers l\rquote est, pendant qu\rquote il traverse le cha\'eenon interm\'e9diaire des Andes. L +\'e0 existent quelques sauts, sans lesquels il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu\rquote \'e0 sa source. Quoi qu\rquote il en soit, ainsi que l\rquote a fait observer Humboldt, il est libre sur les cinq sixi\'e8mes de son parcours. + +\par +\par Et, d\'e8s le d\'e9but, les tributaires, nourris eux-m\'eames par un grand nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C\rquote est le Chinchip\'e9, venu du nord-est, \'e0 gauche. \'c0 droite, c\rquote est le Chachapuyas, venu du sud-est. C +\rquote est, \'e0 gauche, le Marona et le Pastuca, et le Guallaga, \'e0 droite, qui s\rquote y perd pr\'e8s de la Mission de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigr\'e9 qu\rquote envoie le nord-est\~; de droite, le Huallaga, qui s +\rquote y jette \'e0 deux mille huit cents milles de l\rquote Atlantique, et dont les bateaux peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux cents milles pour s\rquote enfoncer jusqu\rquote au c\'9cur du P\'e9rou. \'c0 droite enfin, pr +\'e8s des Missions de San-Joachim-d\rquote Omaguas, apr\'e8s avoir promen\'e9 majestueusement ses eaux \'e0 travers les pampas de Sacramento, appara\'eet le magnifique Ucayali, \'e0 l\rquote endroit o\'f9 se termine le bassin sup\'e9rieur de l\rquote +Amazone, grande art\'e8re grossie de nombreux cours d\rquote eau qu\rquote \'e9panche le lac Chucuito dans le nord-est d\rquote Arica. +\par +\par Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d\rquote Iquitos. En aval, les tributaires deviennent si consid\'e9rables, que des lits des fleuves europ\'e9ens seraient certainement trop \'e9troits pour les contenir. Mais, ces affluents-l\'e0 +, Joam Garral et les siens allaient en reconna\'eetre les embouchures pendant leur descente de l\rquote Amazone. +\par +\par Aux beaut\'e9s de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays du globe, en se tenant presque constamment \'e0 quelques degr\'e9s au-dessous de la ligne \'e9quatoriale, il convient d\rquote ajouter encore une qualit\'e9 que ne poss\'e8 +dent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C\rquote est que, quoi qu\rquote aient pu dire des voyageurs \'e9videmment mal inform\'e9s, l\rquote Amazone coule \'e0 travers toute une partie salubre de l\rquote Am +\'e9rique m\'e9ridionale. Son bassin est incessamment balay\'e9 par les vents g\'e9n\'e9raux de l\rquote ouest. Ce n\rquote est point une vall\'e9e encaiss\'e9 +e dans de hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, \'e0 peine tum\'e9fi\'e9e de quelques collines, et que les courants atmosph\'e9riques peuvent librement parcourir. +\par +\par Le professeur Agassiz s\rquote \'e9l\'e8ve avec raison contre cette pr\'e9tendue insalubrit\'e9 du climat d\rquote un pays destin\'e9, sans doute, \'e0 devenir le centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, \'ab\~un souffle l\'e9 +ger et doux se fait constamment sentir et produit une \'e9vaporation, gr\'e2ce \'e0 laquelle la temp\'e9rature baisse et le sol ne s\rquote \'e9chauffe pas ind\'e9finiment. La constance de ce souffle rafra\'eechissant rend le climat du + fleuve des Amazones agr\'e9able et m\'eame des plus d\'e9licieux\~\'bb. +\par +\par Aussi l\rquote abb\'e9 Durand, ancien missionnaire au Br\'e9sil, a-t-il pu constater que, si la temp\'e9rature ne s\rquote abaisse pas au-dessous de vingt-cinq degr\'e9s centigrades, elle ne s\rquote \'e9l\'e8ve presque jamais au-dessus de trente-trois, +\endash ce qui donne, pour toute l\rquote ann\'e9e, une moyenne de vingt-huit \'e0 vingt-neuf, avec un \'e9cart de huit degr\'e9s seulement. +\par +\par Apr\'e8s de telles constatations, il est donc permis d\rquote affirmer que le bassin de l\rquote Amazone n\rquote a rien des chaleurs torrides des contr\'e9es de l\rquote Asie et de l\rquote Afrique, travers\'e9es par les m\'eames parall\'e8les. +\par +\par La vaste plaine qui lui sert de vall\'e9e est tout enti\'e8re accessible aux larges brises que lui envoie l\rquote oc\'e9an Atlantique. +\par +\par Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donn\'e9 son nom ont-elles l\rquote incontestable droit de se dire les plus salubres d\rquote un pays qui est d\'e9j\'e0 l\rquote un des plus beaux de la terre. +\par +\par Et qu\rquote on ne croie pas que le syst\'e8me hydrographique de l\rquote Amazone ne soit pas connu\~! +\par +\par D\'e8s le XVI}{\super e}{ si\'e8cle, Orellana, lieutenant de l\rquote un des fr\'e8res Pizarre, descendait le rio Negro, d\'e9bouchait dans le grand fleuve en 1540, s\rquote aventurait sans guide \'e0 travers ces r\'e9gions, et, apr\'e8s dix-huit mois d +\rquote une navigation dont il a fait un r\'e9cit merveilleux, il atteignait son embouchure. +\par +\par En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l\rquote Amazone jusqu\rquote au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues. +\par +\par En 1743, La Condamine, apr\'e8s avoir mesur\'e9 l\rquote arc du m\'e9ridien \'e0 l\rquote \'c9quateur, se s\'e9parait de ses compagnons, Bouguer et Godin des Odonais, s\rquote embarquait sur le Chincip\'e9, le descendait jusqu\rquote \'e0 + son confluent avec le Marafion, atteignait l\rquote embouchure du Napo, le 31 juillet, \'e0 temps pour observer une \'e9mersion du premier satellite de Jupiter, \endash ce qui permit \'e0 ce \'ab\~Humboldt du XVII}{\up9\super e}{ si\'e8cle\~\'bb + de fixer exactement la longitude et la latitude de ce point \endash , visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des r\'e9sultats consid\'e9rables\~ +: non seulement le cours de l\rquote Amazone \'e9tait \'e9tabli d\rquote une fa\'e7on scientifique, mais il paraissait presque certain qu\rquote il communiquait avec l\rquote Or\'e9noque. +\par +\par Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland compl\'e9taient les pr\'e9cieux travaux de La Condamine en levant la carte du Mara\'f1on jusqu\rquote au rio Napo. +\par +\par Eh bien, depuis cette \'e9poque l\rquote Amazone n\rquote a pas cess\'e9 d\rquote \'eatre visit\'e9 en lui-m\'eame et dans tous ses principaux affluents. +\par +\par En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l\rquote Anglais Smyth, en 1844 le lieutenant fran\'e7ais commandant la }{\i Boulonnaise}{, le Br\'e9silien Valdez en 1840, le Fran\'e7ais Paul Marcoy de 1848 \'e0 + 1860, le trop fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 \'e0 1866, en 1867 l\rquote ing\'e9nieur br\'e9silien Franz Keller-Linzenger, et enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont explor\'e9 le cours du fleuve, remont\'e9 d +ivers de ses affluents et reconnu la navigabilit\'e9 des principaux tributaires. +\par +\par Mais le fait le plus consid\'e9rable \'e0 l\rquote honneur du gouvernement br\'e9silien est celui-ci\~: +\par +\par Le 31 juillet 1857, apr\'e8s de nombreuses contestations de fronti\'e8re entre la France et le Br\'e9sil sur la limite de Guyane, le cours de l\rquote Amazone, d\'e9clar\'e9 libre, fut ouvert \'e0 + tous les pavillons, et, afin de mettre la pratique au niveau de la th\'e9orie, le Br\'e9sil traita avec les pays limitrophes pour l\rquote exploitation de toutes les voies fluviales dans le bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Aujourd\rquote hui, des lignes de bateaux \'e0 vapeur, confortablement install\'e9s, qui correspondent directement avec Liverpool, desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu\rquote \'e0 Manao\~; d\rquote autres remontent jusqu\rquote \'e0 Iquitos\~ +; d\rquote autres enfin, par le Tapajoz, le Madeira, le rio Negro, le Purus, p\'e9n\'e8trent jusqu\rquote au c\'9cur du P\'e9rou et de la Bolivie. +\par +\par On s\rquote imagine ais\'e9ment l\rquote essor que prendra un jour le commerce dans tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde. +\par +\par Mais, \'e0 cette m\'e9daille de l\rquote avenir, il y a un revers. Les progr\'e8s ne s\rquote accomplissent pas sans que ce soit au d\'e9triment des races indig\'e8nes. +\par +\par Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d\rquote Indiens ont d\'e9j\'e0 disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le Putumayo, si l\rquote on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas l\rquote ont abandonn\'e9 pour se r\'e9 +fugier vers des affluents lointains, et les Maoos ont quitt\'e9 ses rives pour errer maintenant, en petit nombre, dans les for\'eats du Japura\~! +\par +\par Oui, la rivi\'e8re des Tunantins est \'e0 peu pr\'e8s d\'e9peupl\'e9e, et il n\rquote y a plus que quelques familles nomades d\rquote Indiens \'e0 l\rquote embouchure du Jurua. Le Teff\'e9 est presque d\'e9laiss\'e9, et il ne reste plus que des d\'e9 +bris de la grande nation Uma\'fca, pr\'e8s des sources du Japura. Le Coari, d\'e9sert\'e9. Peu d\rquote Indiens Muras sur les rives du Purus. Des anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les bords du rio Negro, on ne cite gu\'e8 +re que des m\'e9tis de Portugais et d\rquote indig\'e8nes, l\'e0 o\'f9 l\rquote on a d\'e9nombr\'e9 jusqu\rquote \'e0 vingt-quatre nations diff\'e9rentes. +\par +\par C\rquote est la loi du progr\'e8s. Les Indiens dispara\'eetront. Devant la race anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont \'e9vanouis. Devant les conqu\'e9rants du Far-West s\rquote effacent les Indiens du Nord-Am\'e9rique. Un jour, peut-\'ea +tre, les Arabes se seront an\'e9antis devant la colonisation fran\'e7aise. +\par +\par Mais il faut revenir \'e0 cette date de 1852. Alors les moyens de communication, si multipli\'e9s aujourd\rquote hui, n\rquote existaient pas, et le voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, surtout dans les conditions o\'f9 + il allait se faire. +\par +\par De l\'e0, cette r\'e9flexion de Benito, pendant que les deux amis regardaient les eaux du fleuve couler lentement \'e0 leurs pieds\~: +\par +\par \'ab\~Ami Manoel, puisque notre arriv\'e9e \'e0 B\'e9lem ne pr\'e9c\'e9dera que de peu le moment de notre s\'e9paration, cela te para\'eetra bien court\~! +\par +\par \endash Oui, Benito, r\'e9pondit Manoel, mais bien long aussi, puisque Minha ne doit \'eatre ma femme qu\rquote au terme du voyage\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017272}CHAPITRE SIXI\'c8ME\line TOUTE UNE FOR\'caT PAR TERRE{\*\bkmkend _Toc98017272} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La famille de Joam Garral \'e9tait donc en joie. Ce magnifique trajet sur l\rquote Amazone allait s\rquote accomplir dans des conditions charmantes. Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de quelques mois, mais, ainsi qu\rquote +on le verra, ils devaient \'eatre accompagn\'e9s d\rquote une partie du personnel de la ferme. +\par +\par Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam Garral oublia les pr\'e9occupations qui semblaient troubler sa vie. \'c0 partir de ce jour, sa r\'e9solution \'e9tant fermement arr\'eat\'e9e, il fut un autre homme, et, lorsqu\rquote il eut +\'e0 s\rquote occuper des pr\'e9paratifs du voyage, il reprit son activit\'e9 d\rquote autrefois. Ce fut une vive satisfaction pour les siens de le revoir \'e0 l\rquote \'9cuvre. L\rquote \'eatre moral r\'e9agit contre l\rquote \'ea +tre physique, et Joam Garral redevint ce qu\rquote il \'e9tait dans ses premi\'e8res ann\'e9es, vigoureux, solide. Il se retrouva l\rquote homme qui a toujours v\'e9cu au grand air, en cette vivifiante atmosph\'e8re des for\'ea +ts, des champs, des eaux courantes. +\par +\par Au surplus, les quelques semaines qui devaient pr\'e9c\'e9der le d\'e9part allaient \'eatre bien remplies. +\par +\par Ainsi qu\rquote il a \'e9t\'e9 dit plus haut, \'e0 cette \'e9poque, le cours de l\rquote Amazone n\rquote \'e9tait pas encore sillonn\'e9 par ces nombreux bateaux \'e0 vapeur que des compagnies songeaient d\'e9j\'e0 \'e0 + lancer sur le fleuve et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, les embarcations ne s\rquote employaient qu\rquote au service des \'e9tablissements littoraux. +\par +\par Ces embarcations \'e9taient des \'ab\~ubas\~\'bb, sorte de pirogues faites d\rquote un tronc creus\'e9 au feu et \'e0 la hache, pointues et l\'e9g\'e8res de l\rquote avant, lourdes et arrondies de l\rquote arri\'e8re, pouvant porter de un \'e0 + douze rameurs, et prendre jusqu\rquote \'e0 trois ou quatre tonneaux de marchandises\~; des \'ab\~\'e9gariteas\~\'bb, grossi\'e8rement construites, largement fa\'e7onn\'e9es, recouvertes en partie dans leur milieu d\rquote +un toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur laquelle se placent les pagayeurs\~; des \'ab\~jangadas\~\'bb, sorte de radeaux informes, actionn\'e9 +s par une voile triangulaire et supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante \'e0 l\rquote Indien et \'e0 sa famille. +\par +\par Ces trois esp\'e8ces d\rquote embarcations constituent la petite flottille de l\rquote Amazone, et elles ne peuvent servir qu\rquote \'e0 un m\'e9diocre transport de gens et d\rquote objets de commerce. +\par +\par Il en existe bien qui sont plus grandes, des \'ab\~vigilingas\~\'bb, jaugeant huit \'e0 dix tonneaux, surmont\'e9es de trois m\'e2ts, gr\'e9\'e9es de voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues pagaies, lourdes \'e0 man\'9c +uvrer contre le courant\~; des \'ab\~cobertas\~\'bb, mesurant jusqu\rquote \'e0 vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un roufle \'e0 l\rquote arri\'e8re, une cabine int\'e9rieure, deux m\'e2ts \'e0 voiles carr\'e9es et in\'e9gales, et suppl\'e9 +ant au vent insuffisant ou contraire par l\rquote emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut d\rquote un gaillard d\rquote avant. +\par +\par Mais ces divers v\'e9hicules ne pouvaient convenir \'e0 Joam Garral. Du moment qu\rquote il s\rquote \'e9tait r\'e9solu \'e0 descendre l\rquote Amazone, il avait song\'e9 \'e0 utiliser ce voyage pour le transport d\rquote un \'e9 +norme convoi de marchandises qu\rquote il devait livrer au Para. \'c0 ce point de vue, peu importait que la descente du fleuve s\rquote op\'e9r\'e2t dans un bref d\'e9lai. Voici donc le parti auquel il s\rquote arr\'eata, \endash + parti qui devait rallier tous les suffrages, sauf peut-\'eatre celui de Manoel. Le jeune homme e\'fbt pr\'e9f\'e9r\'e9 sans doute quelque rapide steam-boat, et pour cause. +\par +\par Mais, si rudimentaire, si primitif que d\'fbt \'eatre le moyen de transport imagin\'e9 par Joam Garral, il allait permettre d\rquote emmener un nombreux personnel, et de s\rquote abandonner au courant du fleuve dans d\rquote +exceptionnelles conditions de confort et de s\'e9curit\'e9. +\par +\par Ce serait, en v\'e9rit\'e9, comme une partie de la fazenda d\rquote Iquitos qui se d\'e9tacherait de la rive et descendrait l\rquote Amazone, avec tout ce qui constitue une famille de fazenders, ma\'ee +tres et serviteurs, dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases. +\par +\par L\rquote \'e9tablissement d\rquote Iquitos comprenait, sur l\rquote ensemble de son exploitation, quelques-unes de ces magnifiques for\'eats, qui sont, pour ainsi dire, in\'e9puisables dans cette partie centrale du Sud-Am\'e9rique. +\par +\par Joam Garral s\rquote entendait parfaitement \'e0 l\rquote am\'e9nagement de ces bois, riches des essences les plus pr\'e9cieuses et les plus vari\'e9es, tr\'e8s propres aux ouvrages de menuiserie, d\rquote \'e9b\'e9nisterie, de m\'e2 +turerie, de charpente, et il en tirait annuellement des b\'e9n\'e9fices consid\'e9rables. +\par +\par En effet, le fleuve n\rquote \'e9tait-il pas l\'e0 pour convoyer les produits des for\'eats amazoniennes, plus s\'fbrement et plus \'e9conomiquement que ne l\rquote e\'fbt pu faire un railway\~? Aussi, chaque ann\'e9e, Joam Garral, jetant \'e0 + terre quelques centaines d\rquote arbres de sa r\'e9serve, formait-il un de ces immenses trains de bois flott\'e9, fait de madriers, poutrelles, troncs \'e0 peine \'e9quarris, qui se rendait au Para sous la conduite d\rquote +habiles pilotes, connaissant bien le brassage du fleuve et la direction des courants. +\par +\par En cette ann\'e9e, Joam Garral allait donc agir comme il l\rquote avait fait les ann\'e9es pr\'e9c\'e9dentes. Seulement, le train de bois \'e9tabli, il comptait laisser \'e0 Benito tout le d\'e9tail de cette grosse affaire commerciale. Mais il n\rquote +y avait pas de temps \'e0 perdre. En effet, le commencement de juin \'e9tait l\rquote \'e9poque favorable pour le d\'e9part, puisque les eaux, sur\'e9lev\'e9es par les crues du haut bassin, allaient baisser peu \'e0 peu jusqu\rquote au mois d\rquote +octobre. +\par +\par Les premiers travaux devaient donc \'eatre entrepris sans retard, car le train de bois allait prendre des proportions inusit\'e9es. Il s\rquote agissait, cette fois, d\rquote abattre un demi-mille carr\'e9 de for\'eat, situ\'e9 +e au confluent du Nanay et de l\rquote Amazone, c\rquote est-\'e0-dire tout un angle du littoral de la fazenda, d\rquote en former un \'e9norme train, \endash tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, \'e0 laquelle on donnerait les dimens +ions d\rquote un \'eelot. +\par +\par Or, c\rquote \'e9tait sur cette jangada, plus s\'fbre qu\rquote aucune autre embarcation du pays, plus vaste que cent \'e9gariteas ou vigilindas accoupl\'e9es, que Joam Garral se proposait de s\rquote +embarquer avec sa famille, son personnel et sa cargaison. +\par +\par \'ab\~Excellente id\'e9e\~! s\rquote \'e9tait \'e9cri\'e9e Minha, en battant des mains, lorsqu\rquote elle avait connu le projet de son p\'e8re. +\par +\par \endash Oui\~! r\'e9pondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous atteindrons B\'e9lem sans danger ni fatigue\~! +\par +\par \endash Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les for\'eats de la rive, ajouta Benito. +\par +\par \endash Ce sera peut-\'eatre un peu long\~! fit observer Manoel, et ne conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus rapide pour descendre l\rquote Amazone\~?\~\'bb +\par +\par Ce serait long, \'e9videmment\~; mais la r\'e9clamation int\'e9ress\'e9e du jeune m\'e9decin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir alors un Indien, qui \'e9tait le principal intendant de la fazenda. \'ab\~ +Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en \'e9tat et pr\'eate \'e0 d\'e9river. +\par +\par \endash Aujourd\rquote hui m\'eame, monsieur Garral, nous serons \'e0 l\rquote ouvrage\~\'bb, r\'e9pondit l\rquote intendant. +\par +\par Ce fut une rude besogne. Ils \'e9taient l\'e0 une centaine d\rquote Indiens et de noirs, qui, pendant cette premi\'e8re quinzaine du mois de mai, firent v\'e9ritablement merveille. Peut-\'eatre quelques braves gens, peu habitu\'e9s \'e0 + ces grands massacres d\rquote arbres, eussent-ils g\'e9mi en voyant des g\'e9ants, qui comptaient plusieurs si\'e8cles d\rquote existence, tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des b\'fbcherons\~ +; mais il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur les \'eeles, en aval, jusqu\rquote aux limites les plus recul\'e9es de l\rquote horizon des deux rives, que l\rquote abatage de ce demi-mille de for\'eat ne devait pas m\'ea +me laisser un vide appr\'e9ciable. +\par +\par L\rquote intendant et ses hommes, apr\'e8s avoir re\'e7u les instructions de Joam Garral, avaient d\rquote abord nettoy\'e9 le sol des lianes, des broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui l\rquote +obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s\rquote \'e9taient arm\'e9s du sabre d\rquote abatis, cet indispensable outil de quiconque veut s\rquote enfoncer dans les for\'eats amazoniennes\~ +: ce sont de grandes lames, un peu courbes, larges et plates, longues de deux \'e0 trois pieds, solidement emmanch\'e9es dans des fus\'e9es, et que les indig\'e8nes man\'9cuvrent avec une remarquable adresse. En peu d\rquote +heures, le sabre aidant, ils ont essart\'e9 le sol, abattu les sous-bois et ouvert de larges trou\'e9es au plus profond des futaies. +\par +\par Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les b\'fbcherons de la ferme. Les vieux troncs d\'e9pouill\'e8rent leur v\'eatement de lianes, de cactus, de foug\'e8res, de mousses, de brom\'e9lias. Leur \'e9corce se montra \'e0 nu, en attendant qu\rquote +ils fussent \'e9corch\'e9s vifs \'e0 leur tour. +\par +\par Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient d\rquote innombrables l\'e9gions de singes qui ne les surpassaient pas en agilit\'e9, se hissa dans les branchages sup\'e9rieurs, sciant les fortes fourches, d\'e9 +gageant la haute ramure qui devait \'eatre consomm\'e9e sur place. Bient\'f4t, il ne resta plus de la for\'eat condamn\'e9e que de longs stipes chenus, d\'e9couronn\'e9s \'e0 leur cime, et avec l\rquote air, le soleil p\'e9n\'e9tra \'e0 flots jusqu +\rquote \'e0 ce sol humide qu\rquote il n\rquote avait peut-\'eatre jamais caress\'e9. +\par +\par Il n\rquote \'e9tait pas un de ces arbres qui ne p\'fbt \'eatre employ\'e9 \'e0 quelque ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. L\'e0, poussaient, comme des colonnes d\rquote ivoire cercl\'e9es de brun, quelques-uns de ces palmiers \'e0 + cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre \'e0 leur base, et qui donnent un bois inalt\'e9rable\~; l\'e0, des ch\'e2taigniers \'e0 aubier r\'e9sistant, qui produisent des noix tricornes\~; l\'e0, des \'ab\~murichis\~\'bb, recherch\'e9s pour le b +\'e2timent, des \'ab\~barrigudos\~\'bb, mesurant deux toises \'e0 leur renflement qui s\rquote accentue \'e0 quelques pieds au-dessus du sol, arbres \'e0 \'e9corce rouss\'e2tre et luisante, boutonn\'e9 +e de tubercules gris, dont le fuseau aigu supporte un parasol horizontal\~; l\'e0, des bombax au tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Pr\'e8s de ces magnifiques \'e9chantillons de la flore amazonienne tombaient aussi des \'ab\~quatibos\~\'bb +, dont le d\'f4me rose dominait tous les arbres voisins, qui donnent des fruits semblables \'e0 de petits vases, o\'f9 sont dispos\'e9es des rang\'e9es de ch\'e2taignes, et dont le bois, d\rquote un violet clair, est sp\'e9cialement demand\'e9 + pour les constructions navales. C\rquote \'e9taient encore des bois de fer, et plus particuli\'e8rement l\rquote \'ab\~\~ibiriratea\~\'bb, d\rquote une chair presque noire, si serr\'e9e de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de combat\~ +; des \'ab\~jacarandas\~\'bb, plus pr\'e9cieux que l\rquote acajou\~; des \'ab\~coesalpinas\~\'bb, dont on ne retrouve l\rquote esp\'e8ce qu\rquote au fond de ces vieilles for\'eats qui ont \'e9chapp\'e9 au bras des b\'fbcherons\~; des \'ab\~sapucaias\~ +\'bb, hauts de cent cinquante pieds, arc-bout\'e9s d\rquote arceaux naturels, qui, sortis d\rquote eux \'e0 trois m\'e8tres de leur base, se rejoignent \'e0 une hauteur de trente pieds, s\rquote enroulent autour de leur tronc comme les filetures d\rquote +une colonne torse, et dont la t\'eate s\rquote \'e9panouit en un bouquet d\rquote artifices v\'e9g\'e9taux, que les plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc neigeux. +\par +\par Trois semaines apr\'e8s le commencement des travaux, de ces arbres qui h\'e9rissaient l\rquote angle du Nanay et de l\rquote Amazone, il ne restait pas un seul debout. L\rquote abattage avait \'e9t\'e9 complet. Joam Garral n\rquote avait pas m\'eame eu +\'e0 se pr\'e9occuper de l\rquote am\'e9nagement d\rquote une for\'eat que vingt ou trente ans auraient suffi \'e0 refaire. Pas un baliveau de jeune ou de vieille \'e9corce ne fut \'e9pargn\'e9 pour \'e9tablir les jalons d\rquote +une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la limite du d\'e9boisement\~; c\rquote \'e9tait une \'ab\~coupe blanche\~\'bb, tous les troncs ayant \'e9t\'e9 rec\'e9p\'e9s au ras du sol, en attendant le jour o\'f9 + seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps prochain \'e9tendrait encore ses verdoyantes broutilles. +\par +\par Non, ce mille carr\'e9, baign\'e9 \'e0 sa lisi\'e8re par les eaux du fleuve et de son affluent, \'e9tait destin\'e9 \'e0 \'eatre d\'e9frich\'e9, labour\'e9, plant\'e9, ensemenc\'e9, et, l\rquote ann\'e9e suivante, des champs de manioc, de caf\'e9iers, d +\rquote inhame, de cannes \'e0 sucre, d\rquote arrow-root, de ma\'efs, d\rquote arachides, couvriraient le sol qu\rquote ombrageait jusqu\rquote alors la riche plantation foresti\'e8re. +\par +\par La derni\'e8re semaine du mois de mai n\rquote \'e9tait pas arriv\'e9e, que tous les troncs, s\'e9par\'e9s suivant leur nature et leur degr\'e9 de flottabilit\'e9, avaient \'e9t\'e9 rang\'e9s sym\'e9triquement sur la rive de l\rquote Amazone. C\rquote +\'e9tait l\'e0 que devait \'eatre construite l\rquote immense jangada qui, avec les diverses habitations n\'e9cessaires au logement des \'e9quipes de man\'9cuvre, deviendrait un v\'e9ritable village flottant. Puis, \'e0 l\rquote +heure dite, les eaux du fleuve, gonfl\'e9es par la crue, viendraient la soulever et l\rquote emporteraient pendant des centaines de lieues jusqu\rquote au littoral de l\rquote Atlantique. +\par +\par Pendant toute la dur\'e9e de ces travaux, Joam Garral s\rquote y \'e9tait enti\'e8rement adonn\'e9. Il les avait dirig\'e9s lui-m\'eame, d\rquote abord sur le lieu de d\'e9frichement, ensuite \'e0 la lisi\'e8re de la fazenda, form\'e9e d\rquote +une large gr\'e8ve, sur laquelle furent dispos\'e9es les pi\'e8ces du radeau. +\par +\par Yaquita, elle, s\rquote occupait avec Cyb\'e8le de tous les pr\'e9paratifs de d\'e9part, bien que la vieille n\'e9gresse ne comprit pas qu\rquote on voul\'fbt s\rquote en aller de l\'e0 o\'f9 l\rquote on se trouvait si bien. +\par +\par \'ab\~Mais tu verras des choses que tu n\rquote as jamais vues\~! lui r\'e9p\'e9tait sans cesse Yaquita. +\par +\par Vaudront-elles celles que nous sommes habitu\'e9es \'e0 voir\~?\~\'bb r\'e9pondait invariablement Cyb\'e8le. +\par +\par De leur c\'f4t\'e9, Minha et sa favorite songeaient \'e0 ce qui les concernait plus particuli\'e8rement. Il ne s\rquote agissait pas pour elles d\rquote un simple voyage\~: c\rquote \'e9tait un d\'e9part d\'e9finitif, c\rquote \'e9taient les mille d\'e9 +tails d\rquote une installation dans un autre pays, o\'f9 la jeune mul\'e2tresse devait continuer \'e0 vivre pr\'e8s de celle \'e0 laquelle elle \'e9tait si tendrement attach\'e9e. Minha avait bien le c\'9c +ur un peu gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci d\rquote abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu\rquote elle \'e9tait avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la s\'e9parer de sa ma\'ee +tresse, ce dont il n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 question. +\par +\par Benito, lui, avait activement second\'e9 son p\'e8re dans les travaux qui venaient de s\rquote accomplir. Il faisait ainsi l\rquote apprentissage de ce m\'e9tier de fazender, qui serait peut-\'eatre le sien un jour, comme il allait faire celui de n\'e9 +gociant en descendant le fleuve. +\par +\par Quant \'e0 Manoel, il se partageait autant que possible entre l\rquote habitation, o\'f9 Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, et le th\'e9\'e2tre du d\'e9frichement, sur lequel Benito voulait l\rquote entra\'eener plus qu\rquote +il ne lui convenait. Mais, en somme, le partage fut tr\'e8s in\'e9gal, et cela se comprend. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017273}CHAPITRE SEPTI\'c8ME\line EN SUIVANT UNE LIANE{\*\bkmkend _Toc98017273} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens r\'e9solurent de prendre quelque distraction. Le temps \'e9tait superbe, l\rquote atmosph\'e8re s\rquote impr\'e9gnait des fra\'eeches brises venues de la Cordill\'e8re, qui adoucissaient la temp\'e9 +rature. Tout invitait \'e0 faire une excursion dans la campagne. +\par +\par Benito et Manoel offrirent donc \'e0 la jeune fille de les accompagner \'e0 travers les grands bois qui bordaient la rive droite de l\rquote Amazone, \'e0 l\rquote oppos\'e9 de la fazenda. +\par +\par C\rquote \'e9tait une fa\'e7on de prendre cong\'e9 des environs d\rquote Iquitos, qui sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir apr\'e8s le gibier, on pouvait l\'e0 +-dessus s\rquote en rapporter \'e0 Manoel, \endash et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se s\'e9parer de sa ma\'eetresse, iraient en simples promeneuses, qu\rquote une excursion de deux \'e0 trois lieues n\rquote \'e9tait pas pour effrayer. +\par +\par Ni Joam Garral ni Yaquita n\rquote avaient le temps de se joindre \'e0 eux. D\rquote une part, le plan de la jangada n\rquote \'e9tait pas encore achev\'e9, et il ne fallait pas que sa construction sub\'eet le moindre retard. De l\rquote autre +, Yaquita et Cyb\'e8le, bien que second\'e9es par tout le personnel f\'e9minin de la fazenda, n\rquote avaient pas une heure \'e0 perdre. +\par +\par Minha accepta l\rquote offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-l\'e0, vers onze heures, apr\'e8s le d\'e9jeuner, les deux jeunes gens et les deux jeunes filles se rendirent sur la berge, \'e0 l\rquote angle du confluent des deux cours d\rquote +eau. Un des noirs les accompagnait. Tous s\rquote embarqu\'e8rent dans une des ubas destin\'e9es au service de la ferme, et, apr\'e8s avoir pass\'e9 entre les \'eeles Iquitos et Parianta, ils atteignirent la rive droite de l\rquote Amazone. +\par +\par L\rquote embarcation accosta au berceau de superbes foug\'e8res arborescentes, qui se couronnaient, \'e0 une hauteur de trente pieds, d\rquote une sorte d\rquote aur\'e9ole, faite de l\'e9g\'e8res branches de velours vert aux feuilles festonn\'e9es d +\rquote une fine dentelle v\'e9g\'e9tale. +\par +\par \'ab\~Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c\rquote est \'e0 moi de vous faire les honneurs de la for\'eat, vous qui n\rquote \'eates qu\rquote un \'e9tranger dans ces r\'e9gions du Haut-Amazone\~! Nous sommes ici chez nous, et + vous me laisserez remplir mes devoirs de ma\'eetresse de maison\~! +\par +\par \endash Ch\'e8re Minha, r\'e9pondit le jeune homme, vous ne serez pas moins ma\'eetresse de maison dans notre ville de B\'e9lem qu\rquote \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, et, l\'e0-bas comme ici\'85 +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0\~! Manoel, et toi, ma s\'9cur, s\rquote \'e9cria Benito, vous n\rquote \'eates pas venus pour \'e9changer de tendres propos, j\rquote imagine\~!\'85 Oubliez pour quelques heures que vous \'eates fianc\'e9s\~!\'85 +\par +\par \endash Pas une heure\~! pas un instant\~! r\'e9pliqua Manoel. +\par +\par \endash Cependant, si Minha te l\rquote ordonne\~! +\par +\par \endash Minha ne me l\rquote ordonnera pas\~! +\par +\par \endash Qui sait\~? dit Lina en riant. +\par +\par \endash Lina a raison\~! r\'e9pondit Minha, qui tendit la main \'e0 Manoel. Essayons d\rquote oublier\~!\'85 Oublions\~!\'85 Mon fr\'e8re l\rquote exige\~!\'85 Tout est rompu, tout\~! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas fianc\'e9s\~ +! Je ne suis plus la s\'9cur de Benito\~! Vous n\rquote \'eates plus son ami\~!\'85 +\par +\par \endash Par exemple\~! s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Bravo\~! bravo\~! Il n\rquote y a plus que des \'e9trangers ici\~! r\'e9pliqua la jeune mul\'e2tresse en battant des mains. +\par +\par \endash Des \'e9trangers qui se voient pour la premi\'e8re fois, ajouta la jeune fille, qui se rencontrent, se saluent\'85 +\par +\par \endash Mademoiselle\'85 dit Manoel en s\rquote inclinant devant Minha. +\par +\par \endash \'c0 qui ai-je l\rquote honneur de parler, monsieur\~? demanda la jeune fille du plus grand s\'e9rieux. +\par +\par \endash \'c0 Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre fr\'e8re voul\'fbt bien le pr\'e9senter\'85 +\par +\par \endash Ah\~! au diable ces maudites fa\'e7ons\~! s\rquote \'e9cria Benito. Mauvaise id\'e9e que j\rquote ai eue l\'e0\~!\'85 Soyez fianc\'e9s, mes amis\~! Soyez-le tant qu\rquote il vous plaira\~! Soyez-le toujours\~! +\par +\par \endash Toujours\~!\~\'bb dit Minha, \'e0 qui ce mot \'e9chappa si naturellement que les \'e9clats de rire de Lina redoubl\'e8rent. Un regard reconnaissant de Manoel r\'e9compensa la jeune fille de l\rquote imprudence de sa langue. \'ab\~ +Si nous marchions, nous parlerions moins\~! En route\~!\~\'bb +\par +\par cria Benito, pour tirer sa s\'9cur d\rquote embarras. +\par +\par Mais Minha n\rquote \'e9tait pas press\'e9e. +\par +\par \'ab\~Un instant, fr\'e8re\~! dit-elle, tu l\rquote as vu\~! j\rquote allais t\rquote ob\'e9ir\~! Tu voulais nous obliger \'e0 nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas g\'e2ter ta promenade\~! Eh bien, j\rquote ai \'e0 mon tour un sacrifice \'e0 + te demander pour ne pas g\'e2ter la mienne\~! Tu vas, s\rquote il te pla\'eet, et m\'eame si cela ne te pla\'eet pas, me promettre, toi, Benito, en personne, d\rquote oublier\'85 +\par +\par \endash D\rquote oublier\~?\'85 +\par +\par \endash D\rquote oublier que tu es chasseur, monsieur mon fr\'e8re\~! +\par +\par \endash Quoi\~! tu me d\'e9fends\~?\'85 +\par +\par \endash Je te d\'e9fends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui volent si joyeusement \'e0 travers la for\'eat\~! M\'eame interdiction pour le menu gibier, dont nous n\rquote +avons que faire aujourd\rquote hui\~! Si quelque on\'e7a, jaguar ou autre, nous approche de trop pr\'e8s, soit\~! +\par +\par \endash Mais\'85 fit Benito. +\par +\par \endash Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, nous nous perdrons, et tu seras oblig\'e9 de courir apr\'e8s nous\~! +\par +\par \endash Hein\~! as-tu bonne envie que je refuse\~? s\rquote \'e9cria Benito, en regardant son ami Manoel. +\par +\par \endash Je le crois bien\~! r\'e9pondit le jeune homme. +\par +\par \endash Eh bien, non\~! s\rquote \'e9cria Benito. Je ne refuse pas\~! J\rquote ob\'e9irai pour que tu enrages\~! En route\~!\~\'bb +\par +\par Et les voil\'e0 tous les quatre, suivis du noir, qui s\rquote enfoncent sous ces beaux arbres, dont l\rquote \'e9pais feuillage emp\'eachait les rayons du soleil d\rquote arriver jusqu\rquote au sol. +\par +\par Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de l\rquote Amazone. L\'e0, dans une confusion pittoresque, s\rquote \'e9levaient tant d\rquote arbres divers que, sur l\rquote espace d\rquote un quart de lieue carr\'e9, on a pu compter jusqu +\rquote \'e0 cent vari\'e9t\'e9s de ces merveilles v\'e9g\'e9tales. En outre, un forestier e\'fbt ais\'e9ment reconnu que jamais b\'fbcheron n\rquote y avait promen\'e9 sa cogn\'e9e ou sa hache. M\'eame apr\'e8s plusieurs si\'e8cles de d\'e9frichem +ent, la blessure aurait encore \'e9t\'e9 visible. Les nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d\rquote existence, que l\rquote aspect g\'e9n\'e9ral n\rquote aurait plus \'e9t\'e9 celui des premiers jours, gr\'e2ce \'e0 cette singularit\'e9, surtout, que l +\rquote esp\'e8ce des lianes et autres plantes parasites se serait modifi\'e9e. C\rquote est l\'e0 un sympt\'f4me curieux, auquel un indig\'e8ne n\rquote aurait pu se m\'e9prendre. +\par +\par La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, \'e0 travers les fourr\'e9s, sous les taillis, causant et riant. En avant, le n\'e8gre, man\'9cuvrant son sabre d\rquote abatis, faisait le chemin, lorsque les broussailles \'e9taient trop \'e9 +paisses, et il mettait en fuite des milliers d\rquote oiseaux. +\par +\par Minha avait eu raison d\rquote interc\'e9der pour tout ce petit monde ail\'e9, qui papillonnait dans le haut feuillage. L\'e0 se montraient les plus beaux repr\'e9sentants de l\rquote +ornithologie tropicale. Les perroquets verts, les perruches criardes semblaient \'eatre les fruits naturels de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs vari\'e9t\'e9s, barbes-bleues, rubis-topaze, \'ab\~tisauras\~\'bb \'e0 longues queues +en ciseau, \'e9taient comme autant de fleurs d\'e9tach\'e9es que le vent emportait d\rquote une branche \'e0 l\rquote autre. Des merles au plumage orang\'e9, bord\'e9 d\rquote un lis\'e9r\'e9 brun, des becfigues dor\'e9s sur tranche, des \'ab\~sabias\~ +\'bb noirs comme des corbeaux, se r\'e9unissaient dans un assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan d\'e9chiquetait les grappes d\rquote or des \'ab\~guiriris\~\'bb. Les pique-arbres ou piverts du Br\'e9sil secouaient leur petite t\'ea +te mouchet\'e9e de points pourpres. C\rquote \'e9tait l\rquote enchantement des yeux. +\par +\par Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime des arbres, grin\'e7ait la girouette rouill\'e9e de l\rquote \'ab\~alma de gato\~\'bb, l\rquote \'e2me du chat, sorte d\rquote \'e9pervier fauve-clair. S\rquote il planait fi\'e8rement en d +\'e9ployant les longues plumes blanches de sa queue, il s\rquote enfuyait l\'e2chement, \'e0 son tour, au moment o\'f9 apparaissait dans les zones sup\'e9rieures le \'ab\~gavia\'f4\~\'bb, grand aigle \'e0 t\'eate de neige, l\rquote +effroi de toute la gent ail\'e9e des for\'eats. +\par +\par Minha faisait admirer \'e0 Manoel ces merveilles naturelles qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas retrouv\'e9es dans leur simplicit\'e9 primitive au milieu des provinces plus civilis\'e9es de l\rquote est. Manoel \'e9 +coutait la jeune fille plus des yeux que de l\rquote oreille. D\rquote ailleurs, les cris, les chants de ces milliers d\rquote oiseaux, \'e9taient si p\'e9n\'e9trants parfois, qu\rquote il n\rquote e\'fbt pu l\rquote entendre. Seul, le rire \'e9 +clatant de Lina avait assez d\rquote acuit\'e9 pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, p\'e9piements, hululements, sifflements, roucoulements de toute esp\'e8ce. +\par +\par Au bout d\rquote une heure, on n\rquote avait pas franchi plus d\rquote un petit mille. En s\rquote \'e9loignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais \'e0 + soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de singes, qui se poursuivaient \'e0 travers les hautes branches. \'c7\'e0 et l\'e0, quelques c\'f4nes de rayons solaires per\'e7aient jusqu\rquote au sous-bois. En v\'e9rit\'e9 +, la lumi\'e8re, dans ces for\'eats tropicales, ne semble plus \'eatre un agent indispensable \'e0 leur existence. L\rquote air suffit au d\'e9veloppement de ces v\'e9g\'e9taux, grands ou petits, arbres ou plantes, et toute la chaleur n\'e9cessaire \'e0 l +\rquote expansion de leur s\'e8ve, ils la puisent, non dans l\rquote atmosph\'e8re ambiante, mais au sein m\'eame du sol, o\'f9 elle s\rquote emmagasine comme dans un \'e9norme calorif\'e8re. +\par +\par Et \'e0 la surface des brom\'e9lias, des serpentines, des orchid\'e9es, des cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite for\'eat sous la grande, que de merveilleux insectes on \'e9tait tent\'e9 de cueillir comme s\rquote ils eussent \'e9t +\'e9 de v\'e9ritables fleurs, nestors aux ailes bleues, faites d\rquote une moire chatoyante\~; papillons \'ab\~leilus\~\'bb \'e0 reflets d\rquote or, z\'e9br\'e9s de franges vertes, phal\'e8 +nes agrippines, longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes\~; abeilles \'ab\~maribundas\~\'bb, sorte d\rquote \'e9meraudes vivantes, serties dans une armature d\rquote or\~; puis des l\'e9gions de col\'e9opt\'e8res lampyres ou pyriphores, des val +agumes au corselet de bronze, aux \'e9lytres vertes, projetant une lumi\'e8re jaun\'e2tre par leurs yeux, et qui, la nuit venue, devaient illuminer la for\'eat de leurs scintillements multicolores\~! +\par +\par \'ab\~Que de merveilles\~! r\'e9p\'e9tait l\rquote enthousiaste jeune fille. +\par +\par \endash Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l\rquote as dit, s\rquote \'e9cria Benito, et voil\'e0 comment tu parles de tes richesses\~! +\par +\par \endash Raille, petit fr\'e8re\~! r\'e9pondit Minha. Il m\rquote est bien permis de louer tant de belles choses, n\rquote est-ce pas, Manoel\~? Elles sont de la main de Dieu et appartiennent \'e0 tout le monde\~! +\par +\par \endash Laissons rire Benito\~! dit Manoel. Il s\rquote en cache, mais il est po\'e8te \'e0 ses heures, et il admire autant que nous toutes ces beaut\'e9s naturelles\~! Seulement, lorsqu\rquote il a un fusil sous le bras, adieu la po\'e9sie\~! +\par +\par \endash Sois donc po\'e8te, fr\'e8re\~! r\'e9pondit la jeune fille. +\par +\par \endash Je suis po\'e8te\~! r\'e9pliqua Benito. \'d4 nature enchanteresse, etc.\~\'bb +\par +\par Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant \'e0 son fr\'e8re l\rquote usage de son fusil de chasseur, lui avait impos\'e9 une v\'e9ritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la for\'eat, et il eut s\'e9 +rieusement lieu de regretter quelques beaux coups. +\par +\par En effet, dans les parties moins bois\'e9es, o\'f9 s\rquote ouvraient d\rquote assez larges clairi\'e8res, apparaissaient quelques couples d\rquote autruches, de l\rquote esp\'e8ce des \'ab\~naudus\~\'bb, hautes de quatre \'e0 + cinq pieds. Elles allaient accompagn\'e9es de leurs ins\'e9parables \'ab\~seriemas\~\'bb, sorte de dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les grands volatiles qu\rquote ils escortent. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 ce que me co\'fbte ma maudite promesse\~! s\rquote \'e9cria Benito en remettant sous son bras, \'e0 un geste de sa s\'9cur, le fusil qu\rquote il venait instinctivement d\rquote \'e9pauler. +\par +\par \endash Il faut respecter ces seriemas, r\'e9pondit Manoel, car ce sont de grands destructeurs de serpents. +\par +\par \endash Comme il faut respecter les serpents, r\'e9pliqua Benito, parce qu\rquote ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu\rquote ils vivent de pucerons, plus nuisibles encore\~! \'c0 ce compte-l\'e0, il faudrait tout respecter\~!\~\'bb + +\par +\par Mais l\rquote instinct du jeune chasseur allait \'eatre mis \'e0 une plus rude \'e9preuve. La for\'eat devenait tout \'e0 fait giboyeuse. Des cerfs rapides, d\rquote \'e9l\'e9gants chevreuils d\'e9talaient sous bois, et, certainement, une balle bien ajust +\'e9e les e\'fbt arr\'eat\'e9s dans leur fuite. Puis, \'e7\'e0 et l\'e0, apparaissaient des dindons au pelage caf\'e9 au lait, des p\'e9caris, sorte de cochons sauvages, tr\'e8s appr\'e9ci\'e9 +s des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des lapins et des li\'e8vres dans l\rquote Am\'e9rique m\'e9ridionale, des tatous \'e0 test \'e9cailleux dessin\'e9 en mosa\'efque, qui appartiennent \'e0 l\rquote ordre des \'e9dent\'e9s. + +\par +\par Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un v\'e9ritable h\'e9ro\'efsme, lorsqu\rquote il entrevoyait quelque tapir, de ceux qui sont appel\'e9s \'ab\~antas\~\'bb au Br\'e9sil, ces diminutifs d\rquote \'e9l\'e9phants, d\'e9j\'e0 + presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses affluents, pachydermes si recherch\'e9s des chasseurs pour leur raret\'e9, si appr\'e9ci\'e9s des gourmets pour leur chair, sup\'e9rieure \'e0 celle du b\'9cuf, et surtout pour la protub\'e9 +rance de leur nuque, qui est un morceau de roi\~! +\par +\par Oui\~! son fusil lui br\'fblait les doigts, \'e0 ce jeune homme\~; mais, fid\'e8le \'e0 son serment, il le laissait au repos. +\par +\par Ah\~! par exemple, \endash et il en pr\'e9vint sa s\'9cur \endash , le coup partirait malgr\'e9 lui s\rquote il se trouvait \'e0 bonne port\'e9e d\rquote un \'ab\~tamand\'f5a assa\~\'bb, sorte de grand fourmilier tr\'e8s curieux, qui peut \'eatre consid +\'e9r\'e9 comme un coup de ma\'eetre dans les annales cyn\'e9g\'e9tiques. +\par +\par Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus que ces panth\'e8res, l\'e9opards, jaguars, gu\'e9pars, couguars, indiff\'e9remment d\'e9sign\'e9s sous le nom d\rquote on\'e7as dans l\rquote Am\'e9rique du Sud, et qu\rquote +il ne faut pas laisser approcher de trop pr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Enfin, dit Benito qui s\rquote arr\'eata un instant, se promener c\rquote est tr\'e8s bien, mais se promener sans but\'85 +\par +\par Sans but\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille\~; mais notre but, c\rquote est de voir, c\rquote est d\rquote admirer, c\rquote est de visiter une derni\'e8re fois ces for\'eats de l\rquote Am\'e9rique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c +\rquote est de leur dire un dernier adieu\~! +\par +\par Ah\~! une id\'e9e\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait Lina qui parlait ainsi. +\par +\par \'ab\~Une id\'e9e de Lina ne peut \'eatre qu\rquote une id\'e9e folle\~! r\'e9pondit Benito en secouant la t\'eate. +\par +\par \endash C\rquote est mal, mon fr\'e8re, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, quand elle cherche pr\'e9cis\'e9ment \'e0 donner \'e0 notre promenade le but que tu regrettes qu\rquote elle n\rquote ait pas\~! +\par +\par \endash D\rquote autant plus, monsieur Benito, que mon id\'e9e vous plaira, j\rquote en suis s\'fbre, r\'e9pondit la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash Quelle est ton id\'e9e\~? demanda Minha. +\par +\par \endash Vous voyez bien cette liane\~?\~\'bb +\par +\par Et Lina montrait une de ces lianes de l\rquote esp\'e8ce des \'ab\~cipos\~\'bb, enroul\'e9e \'e0 un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, l\'e9g\'e8res comme des plumes, se referment au moindre bruit. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? dit Benito. +\par +\par \endash Je propose, r\'e9pondit Lina, de nous mettre tous \'e0 suivre cette liane jusqu\rquote \'e0 son extr\'e9mit\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash C\rquote est une id\'e9e, c\rquote est un but, en effet\~! s\rquote \'e9cria Benito. Suivre cette liane, quels que soient les obstacles, fourr\'e9s, taillis, rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arr\'eater par rien, passer quand m\'eame +\'85 +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, tu avais bien raison, fr\'e8re\~! dit en riant Minha. Lina est un peu folle\~! +\par +\par \endash Allons, bon\~! lui r\'e9pondit son fr\'e8re, tu dis que Lina est folle, pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu\rquote il l\rquote approuve\~! +\par +\par \endash Au fait, soyons fou, si cela vous amuse\~! r\'e9pondit Minha. Suivons la liane\~! +\par +\par \endash Vous ne craignez pas\'85 fit observer Manoel. +\par +\par \endash Encore des objections\~! s\rquote \'e9cria Benito. Ah\~! Manoel, tu ne parlerais pas ainsi et tu serais d\'e9j\'e0 en route, si Minha t\rquote attendait au bout\~! +\par +\par Je me tais, r\'e9pondit Manoel. Je ne dis plus rien, j\rquote ob\'e9is\~! +\par +\par Suivons la liane\~!\~\'bb +\par +\par Et les voil\'e0 partis, joyeux comme des enfants en vacances\~! +\par +\par Il pouvait les mener loin, ce filament v\'e9g\'e9tal, s\rquote ils s\rquote ent\'eataient \'e0 le suivre jusqu\rquote \'e0 son extr\'e9mit\'e9 comme un fil d\rquote Ariane, \endash \'e0 cela pr\'e8s que le fil de l\rquote h\'e9riti\'e8re de Minos aidait +\'e0 sortir du labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu\rquote y entra\'eener plus profond\'e9ment. +\par +\par C\rquote \'e9tait, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces cipos connus sous le nom de \'ab\~japicanga\~\'bb rouge, et dont la longueur mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, apr\'e8s tout, l\rquote honneur n\rquote \'e9tait pas engag +\'e9 dans l\rquote affaire. +\par +\par Le cipo passait d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre, sans solution de continuit\'e9, tant\'f4t enroul\'e9 aux troncs, tant\'f4t enguirland\'e9 aux branches, ici sautant d\rquote un dragonnier \'e0 un palissandre, l\'e0 d\rquote un gigantesque ch\'e2 +taignier, le \'ab\~bertholletia excelsa\~\'bb, \'e0 quelques-uns de ces palmiers \'e0 vin, ces \'ab\~baccabas\~\'bb, dont les branches ont \'e9t\'e9 justement compar\'e9es par Agassiz \'e0 de longues baguettes de corail mouchet\'e9es de vert. Puis, c +\rquote \'e9taient des \'ab\~tucumas\~\'bb, de ces ficus, capricieusement contourn\'e9s comme des oliviers centenaires, et dont on ne compte pas moins de quarante-trois vari\'e9t\'e9s au Br\'e9sil\~; c\rquote \'e9taient de ces sortes d\rquote euphorbiac +\'e9es qui produisent le caoutchouc, des \'ab\~gualtes\~\'bb, beaux palmiers au tronc lisse, fin, \'e9l\'e9gant, des cacaotiers qui croissent spontan\'e9ment sur les rives de l\rquote Amazone et de ses affluents, des m\'e9lastomes vari\'e9s, les uns \'e0 + fleurs roses, les autres agr\'e9ment\'e9s de panicules de baies blanch\'e2tres. +\par +\par Mais que de haltes, que de cris de d\'e9ception, lorsque la joyeuse bande croyait avoir perdu le fil conducteur\~! Il fallait alors le retrouver, le d\'e9brouiller, dans le peloton des plantes parasites. +\par +\par \'ab\~L\'e0\~! l\'e0\~! disait Lina, je l\rquote aper\'e7ois\~! +\par +\par \endash Tu te trompes, r\'e9pondait Minha, ce n\rquote est pas lui, c\rquote est une liane d\rquote une autre esp\'e8ce\~! +\par +\par \endash Mais non\~! Lina a raison, disait Benito. +\par +\par \endash Non\~! Lina a tort\~\'bb, r\'e9pondait naturellement Manoel. De l\'e0, discussions tr\'e8s s\'e9rieuses, tr\'e8s soutenues, dans lesquelles personne ne voulait c\'e9der. +\par +\par Alors, le noir d\rquote un c\'f4t\'e9, Benito de l\rquote autre, s\rquote \'e9lan\'e7aient sur les arbres, grimpaient aux branches enlac\'e9es par le cipo, afin d\rquote en relever la v\'e9ritable direction. +\par +\par Or, rien de moins ais\'e9, \'e0 coup s\'fbr, dans cet emm\'ealement de touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des bromelias \'ab\~karatas\~\'bb, arm\'e9es de leurs piquants aigus, des orchid\'e9es \'e0 + fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des \'ab\~oncidiums\~\'bb plus embrouill\'e9s qu\rquote un \'e9cheveau de laine entre les pattes d\rquote un jeune chat\~! +\par +\par Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle difficult\'e9 pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des heliconias \'e0 grandes feuilles, des calliandras \'e0 houppes roses, des rhipsales qui l\rquote entouraient comme l\rquote +armature d\rquote un fil de bobine \'e9lectrique, entre les n\'9cuds des grandes ipom\'e9es blanches, sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui \'e9tait grenadille, brindille, vigne folle et sarments\~! +\par +\par Et quand on avait retrouv\'e9 le cipo, quels cris de joie, et comme on reprenait la promenade un instant interrompue\~! +\par +\par Depuis une heure d\'e9j\'e0, jeunes gens et jeunes filles allaient ainsi, et rien ne faisait pr\'e9voir qu\rquote ils fussent pr\'e8s d\rquote atteindre leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne c\'e9dait pas, et les oiseaux s +\rquote envolaient par centaines, et les singes s\rquote enfuyaient d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre, comme pour montrer le chemin. +\par +\par Un fourr\'e9 barrait-il la route\~? Le sabre d\rquote abatis faisait une trou\'e9e, et toute la bande s\rquote y introduisait. Ou bien, c\rquote \'e9tait une haute roche, tapiss\'e9e de verdure, sur laquelle la liane se d\'e9 +roulait comme un serpent. On se hissait alors, et l\rquote on passait la roche. +\par +\par Une large clairi\'e8re s\rquote ouvrit bient\'f4t. L\'e0, dans cet air plus libre, qui lui est n\'e9cessaire comme la lumi\'e8re du soleil, l\rquote arbre des tropiques par excellence, celui qui, suivant l\rquote observation de Humboldt, \'ab\~a accompagn +\'e9 l\rquote homme dans l\rquote enfance de sa civilisation\~\'bb, le grand nourrisseur de l\rquote habitant des zones torrides, un bananier, se montrait isol\'e9ment. Le long feston du cipo, enroul\'e9 dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d +\rquote une extr\'e9mit\'e9 \'e0 l\rquote autre de la clairi\'e8re et se glissait de nouveau dans la for\'eat. +\par +\par \'ab\~Nous arr\'eatons-nous, enfin\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Non, mille fois non\~! s\rquote \'e9cria Benito. Pas avant d\rquote avoir atteint le bout de la liane\~! +\par +\par \endash Cependant, fit observer Minha, il serait bient\'f4t temps de songer au retour\~! +\par +\par \endash Oh\~! ch\'e8re ma\'eetresse, encore, encore\~! r\'e9pondit Lina. +\par +\par \endash Toujours\~! toujours\~!\~\'bb ajouta Benito. +\par +\par Et les \'e9tourdis de s\rquote enfoncer plus profond\'e9ment dans la for\'eat, qui, plus d\'e9gag\'e9e alors, leur permettait d\rquote avancer plus facilement. +\par +\par En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait \'e0 revenir vers le fleuve. Il y avait donc moins d\rquote inconv\'e9nient \'e0 la suivre, puisqu\rquote on se rapprochait de la rive droite, qu\rquote il serait ais\'e9 de remonter ensuite. +\par +\par Un quart d\rquote heure plus tard, au fond d\rquote un ravin, devant un petit affluent de l\rquote Amazone, tout le monde s\rquote arr\'eatait. Mais un pont de lianes, fait de \'ab\~bejucos\~\'bb reli\'e9 +s entre eux par un lacis de branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d\rquote une berge \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Benito, toujours en avant, s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9lanc\'e9 sur le tablier vacillant de cette passerelle v\'e9g\'e9tale. +\par +\par Manoel voulut retenir la jeune fille. +\par +\par \'ab\~Restez, restez, Minha\~! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui pla\'eet, mais nous l\rquote attendrons ici\~! +\par +\par Non\~! Venez, venez, ch\'e8re ma\'eetresse, venez\~! s\rquote \'e9cria Lina. N\rquote ayez pas peur\~! La liane s\rquote amincit\~! Nous aurons raison d\rquote elle, et nous d\'e9couvrirons son extr\'e9mit\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Et sans h\'e9siter, la jeune mul\'e2tresse s\rquote aventurait hardiment derri\'e8re Benito. +\par +\par \'ab\~Ce sont des enfants\~! r\'e9pondit Minha. Venez, mon cher Manoel\~! Il faut bien les suivre\~!\~\'bb +\par +\par Et les voil\'e0 tous franchissant le pont, qui se balan\'e7ait au-dessus du ravin comme une escarpolette, et s\rquote enfon\'e7ant de nouveau sous le d\'f4me des grands arbres. +\par +\par Mais ils n\rquote avaient pas march\'e9 depuis dix minutes, en suivant l\rquote interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous s\rquote arr\'eataient, et, cette fois, non sans raison. +\par +\par \'ab\~Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane\~? demanda la jeune fille. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Benito, mais nous ferons bien de n\rquote avancer qu\rquote avec prudence\~! Voyez\~!\'85\~\'bb Et Benito montrait le cipo qui, perdu dans les branches d\rquote un haut ficus, \'e9tait agit\'e9 par de violentes secousses. \'ab\~ +Qui donc produit cela\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Peut-\'eatre quelque animal, dont il convient de n\rquote approcher qu\rquote avec circonspection\~!\~\'bb Et Benito, armant son fusil, fit signe de le laisser aller, et se porta \'e0 dix pas en avant. Manoel, les deux jeunes filles et le noir +\'e9taient rest\'e9s immobiles \'e0 la m\'eame place. Soudain, un cri fut pouss\'e9 par Benito, et on put le voir s\rquote \'e9lancer vers un arbre. Tous se pr\'e9cipit\'e8rent de ce c\'f4t\'e9. +\par +\par Spectacle inattendu et peu fait pour r\'e9cr\'e9er les yeux\~! +\par +\par Un homme, pendu par le cou, se d\'e9battait au bout de cette liane, souple comme une corde, \'e0 laquelle il avait fait un n\'9cud coulant, et les secousses venaient des soubresauts qui l\rquote agitaient encore dans les derni\'e8res convulsions de l +\rquote agonie. +\par +\par Mais Benito s\rquote \'e9tait jet\'e9 sur le malheureux, et d\rquote un coup de son couteau de chasse il avait tranch\'e9 le cipo. +\par +\par Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui donner des soins et le rappeler \'e0 la vie, s\rquote il n\rquote \'e9tait pas trop tard. +\par +\par \'ab\~Le pauvre homme\~! murmurait Minha. +\par +\par \endash Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s\rquote \'e9cria Lina, il respire encore\~! Son c\'9cur bat\~! Il faut le sauver\~! +\par +\par \endash C\rquote est ma foi vrai, r\'e9pondit Manoel, mais je crois qu\rquote il \'e9tait temps d\rquote arriver\~!\~\'bb +\par +\par Le pendu \'e9tait un homme d\rquote une trentaine d\rquote ann\'e9es, un blanc, assez mal v\'eatu, tr\'e8s amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert. +\par +\par \'c0 ses pieds \'e9taient une gourde vide, jet\'e9e \'e0 terre, et un bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d\rquote une t\'eate de tortue, se rattachait par une fibre. +\par +\par \'ab\~Se pendre, se pendre, r\'e9p\'e9tait Lina, et jeune encore\~! Qu\rquote est-ce qui a pu le pousser \'e0 cela\~!\~\'bb +\par +\par Mais les soins de Manoel ne tard\'e8rent pas \'e0 ramener \'e0 la vie le pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un \'ab\~hum\~!\~\'bb vigoureux, si inattendu, que Lina, effray\'e9e, r\'e9pondit \'e0 son cri par un autre. +\par +\par \'ab\~Qui \'eates-vous\~? mon ami, lui demanda Benito. +\par +\par \endash Un ex-pendu, \'e0 ce que je vois\~! +\par +\par \endash Mais, votre nom\~?\'85 +\par +\par \endash Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la main sur le front. Ah\~! je me nomme Fragoso pour vous servir, si j\rquote en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous accommoder suivant toutes les r\'e8gles de mon art +\~! Je suis un barbier, ou, pour mieux dire, le plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 des Figaros\~!\'85 +\par +\par \endash Et comment avez-vous pu songer\~?\'85 +\par +\par \endash Eh\~! que voulez-vous, mon brave monsieur\~! r\'e9pondit en souriant Fragoso. Un moment de d\'e9sespoir, que j\rquote aurais bien regrett\'e9, si les regrets sont de l\rquote autre monde\~! Mais huit cents lieues de pays \'e0 + parcourir encore, et pas une pataque \'e0 la poche, cela n\rquote est pas fait pour r\'e9conforter\~! J\rquote avais perdu courage, \'e9videmment\~!\~\'bb +\par +\par Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agr\'e9able figure. \'c0 mesure qu\rquote il se remettait, on voyait que son caract\'e8re devait \'eatre gai. C\rquote \'e9 +tait un de ces barbiers nomades qui courent les rives du Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les ressources de leur m\'e9tier au service des n\'e8gres, n\'e9gresses, Indiens, Indiennes, qui les appr\'e9cient fort. +\par +\par Mais le pauvre Figaro, bien abandonn\'e9, bien mis\'e9rable, n\rquote ayant pas mang\'e9 depuis quarante heures, \'e9gar\'e9 dans cette for\'eat, avait un instant perdu la t\'eate\'85 et on sait le reste. +\par +\par \'ab\~Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos. +\par +\par \endash Comment donc, mais avec plaisir\~! r\'e9pondit Fragoso. Vous m\rquote avez d\'e9pendu, je vous appartiens\~! Il ne fallait pas me d\'e9pendre\~! +\par +\par \endash Hein\~! ch\'e8re ma\'eetresse, avons-nous bien fait de continuer notre promenade\~! dit Lina. +\par +\par \endash Je le crois bien\~! r\'e9pondit la jeune fille. +\par +\par \endash N\rquote importe, dit Benito, je n\rquote aurais jamais cru que nous finirions par trouver un homme au bout de notre cipo\~! +\par +\par \endash Et surtout un barbier dans l\rquote embarras, en train de se pendre\~!\~\'bb r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. Il remercia chaudement Lina de la bonne id\'e9e qu\rquote elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le chemin de la fazenda, o\'f9 + Fragoso fut accueilli de mani\'e8re \'e0 n\rquote avoir plus ni l\rquote envie ni le besoin de recommencer sa triste besogne\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017274}CHAPITRE HUITI\'c8ME\line LA JANGADA{\*\bkmkend _Toc98017274} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le demi-mille carr\'e9 de for\'eat \'e9tait abattu. Aux charpentiers revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les arbres plusieurs fois s\'e9culaires qui gisaient sur la gr\'e8ve. +\par +\par Facile besogne, en v\'e9rit\'e9\~! Sous la direction de Joam Garral, les Indiens attach\'e9s \'e0 la fazenda allaient d\'e9ployer leur adresse, qui est incomparable. Qu\rquote il s\rquote agisse de b\'e2tisse ou de construction maritime, ces indig\'e8 +nes sont, sans contredit, d\rquote \'e9tonnants ouvriers. Ils n\rquote ont qu\rquote une hache et une scie, ils op\'e8rent sur des bois tellement durs que le tranchant de leur outil s\rquote y \'e9br\'e8che, et pourtant, troncs qu\rquote il faut \'e9 +quarrir, poutrelles \'e0 d\'e9gager de ces \'e9normes stipes, planches et madriers, \'e0 d\'e9biter sans l\rquote aide d\rquote une scierie m\'e9canique, tout cela s\rquote accomplit ais\'e9ment sous leur main adroite, patiente, dou\'e9e d\rquote +une prodigieuse habilet\'e9 naturelle. +\par +\par Les cadavres d\rquote arbres n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 tout d\rquote abord lanc\'e9s dans le lit de l\rquote Amazone. Joam Garral avait l\rquote habitude de proc\'e9der autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il \'e9t\'e9 sym\'e9 +triquement rang\'e9 sur une large gr\'e8ve plate, qu\rquote il avait fait encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. C\rquote \'e9tait l\'e0 que la jangada allait \'eatre construite\~; c\rquote \'e9tait l\'e0 que l\rquote +Amazone se chargerait de la mettre \'e0 flot, lorsque le moment serait venu de la conduire \'e0 destination. +\par +\par Un mot explicatif sur la disposition g\'e9ographique de cet immense cours d\rquote eau, qui est unique entre tous, et \'e0 propos d\rquote un singulier ph\'e9nom\'e8ne, que les riverains avaient pu constater }{\i de visu}{. +\par +\par Les deux fleuves, qui sont peut-\'eatre plus \'e9tendus que la grande art\'e8re br\'e9silienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, l\rquote un du sud au nord sur le continent africain, l\rquote autre du nord au sud \'e0 travers l\rquote Am\'e9 +rique septentrionale. Ils traversent donc des territoires tr\'e8s vari\'e9s en latitude, et cons\'e9quemment ils sont soumis \'e0 des climats tr\'e8s diff\'e9rents. +\par +\par L\rquote Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis le point o\'f9 il oblique franchement \'e0 l\rquote est sur la fronti\'e8re de l\rquote \'c9quateur et du P\'e9rou, entre les quatri\'e8me et deuxi\'e8me parall\'e8 +les sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l\rquote influence des m\'eames conditions climat\'e9riques dans toute l\rquote \'e9tendue de son parcours. +\par +\par De l\'e0, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies tombent avec un \'e9cart de six mois. Au nord du Br\'e9sil, c\rquote est en septembre que se produit la p\'e9riode pluvieuse. Au sud, au contraire, c\rquote est en mars. D\rquote o\'f9 + cette cons\'e9quence que les affluents de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux qu\rquote \'e0 une demi-ann\'e9e d\rquote intervalle. Il r\'e9sulte donc de cette alternance que le niveau de l\rquote Amazone, apr\'e8 +s avoir atteint son maximum d\rquote \'e9l\'e9vation, en juin, d\'e9cro\'eet successivement jusqu\rquote en octobre. +\par +\par C\rquote est ce que Joam Garral savait par exp\'e9rience, et c\rquote est de ce ph\'e9nom\'e8ne qu\rquote il entendait profiter pour la mise \'e0 l\rquote eau de la jangada, apr\'e8s l\rquote avoir commod\'e9 +ment construite sur la rive du fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de l\rquote Amazone, le maximum peut monter jusqu\rquote \'e0 quarante pieds, et le minimum descendre jusqu\rquote \'e0 trente. Un tel \'e9 +cart donnait donc au fazender toute facilit\'e9 pour agir. +\par +\par La construction fut commenc\'e9e sans retard. Sur la vaste gr\'e8ve les troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de leur degr\'e9 de flottabilit\'e9, dont il fallait tenir compte. En effet, parmi ces bois lourds et durs, il s\rquote +en trouvait dont la densit\'e9 sp\'e9cifique \'e9gale, \'e0 peu de chose pr\'e8s, la densit\'e9 de l\rquote eau. +\par +\par Toute cette premi\'e8re assise ne devait pas \'eatre faite de troncs juxtapos\'e9s. Un petit intervalle avait \'e9t\'e9 laiss\'e9 entre eux, et ils furent reli\'e9s par des poutrelles traversi\'e8res qui assuraient la solidit\'e9 de l\rquote +ensemble. Des c\'e2bles de \'ab\~pia\'e7aba\~\'bb les rattachaient l\rquote un \'e0 l\rquote autre, et avec autant de solidit\'e9 qu\rquote un c\'e2ble de chanvre. Cette mati\'e8re, qui est faite des ramicules d\rquote un certain palmier, tr\'e8 +s abondant sur les rives du fleuve, est universellement employ\'e9e dans le pays. Le pia\'e7aba flotte, r\'e9siste \'e0 l\rquote immersion, se fabrique \'e0 bon march\'e9, toutes raisons qui en ont fait un article pr\'e9cieux, entr\'e9 d\'e9j\'e0 + dans le commerce du vieux monde. +\par +\par Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la jangada, sur\'e9lev\'e9 de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il y en avait l\'e0 pour une somme consid\'e9 +rable, et on l\rquote admettra sans peine, si l\rquote on tient compte de ce que ce train de bois mesurait mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de soixante mille pieds carr\'e9s. En r\'e9alit\'e9, c\rquote \'e9tait une for\'ea +t tout enti\'e8re qui allait se livrer au courant de l\rquote Amazone. +\par +\par Ces travaux de construction s\rquote \'e9taient plus sp\'e9cialement accomplis sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu\rquote ils furent termin\'e9s, la question de l\rquote am\'e9nagement, mise \'e0 l\rquote ordre du jour, fut soumise \'e0 + la discussion de tous, \'e0 laquelle on convia m\'eame ce brave Fragoso. +\par +\par Un mot seulement pour dire quelle \'e9tait devenue sa nouvelle situation \'e0 la fazenda. +\par +\par Du jour o\'f9 il avait \'e9t\'e9 recueilli par l\rquote hospitali\'e8re famille, le barbier n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 si heureux. Joam Garral lui avait offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, lorsque cette liane \'ab\~l\rquote +avait saisi par le cou, disait-il, et arr\'eat\'e9 net\~\'bb\~! Fragoso avait accept\'e9, remerci\'e9 de tout son c\'9cur, et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait \'e0 se rendre utile de mille fa\'e7ons. C\rquote \'e9tait, d\rquote +ailleurs, un gar\'e7on tr\'e8s intelligent, ce qu\rquote on pourrait appeler un \'ab\~droitier des deux mains\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il \'e9tait apte \'e0 tout faire et \'e0 tout faire bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, f\'e9 +cond en reparties joyeuses, il n\rquote avait pas tard\'e9 \'e0 \'eatre aim\'e9 de tous. +\par +\par Mais c\rquote \'e9tait envers la jeune mul\'e2tresse qu\rquote il pr\'e9tendait avoir contract\'e9 la plus grosse dette. +\par +\par \'ab\~Une fameuse id\'e9e que vous avez eue, mademoiselle Lina, r\'e9p\'e9tait-il sans cesse, de jouer \'e0 la \'ab\~liane conductrice\~\'bb\~! Ah\~! vraiment, c\rquote +est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas toujours un pauvre diable de barbier au bout\~! +\par +\par \endash C\rquote est le hasard, monsieur Fragoso, r\'e9pondait Lina en riant, et je vous assure que vous ne me devez rien\~! +\par +\par \endash Comment\~! rien, mais je vous dois la vie, et je demande \'e0 la prolonger pendant une centaine d\rquote ann\'e9es encore, pour que ma reconnaissance dure plus longtemps\~! Voyez-vous, ce n\rquote \'e9tait pas ma vocation de me pendre\~! Si j +\rquote ai essay\'e9 de le faire, c\rquote \'e9tait par n\'e9cessit\'e9\~! Mais, tout bien examin\'e9, j\rquote aimais mieux cela que de mourir de faim et de servir, avant d\rquote \'eatre mort tout \'e0 fait, de p\'e2ture \'e0 des b\'eates\~ +! Aussi cette liane, c\rquote est un lien entre nous, et vous aurez beau dire\'85\~\'bb +\par +\par La conversation, en g\'e9n\'e9ral, se continuait sur un ton plaisant. Au fond, Fragoso \'e9tait tr\'e8s reconnaissant \'e0 la jeune mul\'e2tresse d\rquote avoir eu l\rquote initiative de son sauvetage, et Lina n\rquote \'e9tait point insensible aux t\'e9 +moignages de ce brave gar\'e7on, tr\'e8s ouvert, tr\'e8s franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amiti\'e9 ne laissait pas d\rquote amener quelques plaisants \'ab\~Ah\~! ah\~!\~\'bb de la part de Benito, de la vieille Cyb\'e8le et de biens d\rquote +autres. +\par +\par Donc, pour en revenir \'e0 la jangada, apr\'e8s discussion, il fut d\'e9cid\'e9 que son installation serait aussi compl\'e8te et aussi confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs mois. La famille Garral comprenait le p\'e8re, la m +\'e8re, la jeune fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cyb\'e8le et Lina, qui devaient occuper une habitation \'e0 part. \'c0 ce petit monde, il fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le pilote auquel serait confi\'e9 +e la direction de la jangada. +\par +\par Un personnel aussi nombreux n\rquote \'e9tait que suffisant pour le service du bord. En effet, il s\rquote agissait de naviguer au milieu des tournants du fleuve, entre ces centaines d\rquote \'eeles et d\rquote \'eelots qui l\rquote +encombrent. Si le courant de l\rquote Amazone fournissait le moteur, il n\rquote imprimait pas la direction. De l\'e0, ces cent soixante bras n\'e9cessaires \'e0 la man\'9cuvre des longues gaffes, destin\'e9es \'e0 maintenir l\rquote \'e9 +norme train de bois \'e0 \'e9gale distance des deux rives. +\par +\par Tout d\rquote abord, on s\rquote occupa de construire la maison de ma\'eetre \'e0 l\rquote arri\'e8re de la jangada. Elle fut am\'e9nag\'e9e de mani\'e8re \'e0 contenir cinq chambres et une vaste salle \'e0 manger. Une de ces chambres devait \'ea +tre commune \'e0 Joam Garral et \'e0 sa femme, une autre \'e0 Lina et \'e0 Cyb\'e8le, pr\'e8s de leurs ma\'eetresses, une troisi\'e8me \'e0 Benito et \'e0 Manoel. Minha aurait une chambre \'e0 part, qui ne serait pas la moins confortablement dispos\'e9e. + +\par +\par Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches imbriqu\'e9es, bien impr\'e9gn\'e9es de r\'e9sine bouillante, ce qui devait les rendre imperm\'e9ables et parfaitement \'e9tanches. Des fen\'eatres lat\'e9rales et des fen\'eatres de fa\'e7a +de l\rquote \'e9clairaient gaiement. Sur le devant s\rquote ouvrait la porte d\rquote entr\'e9e, donnant acc\'e8s dans la salle commune. Une l\'e9g\'e8re v\'e9randa, qui en prot\'e9geait la partie ant\'e9rieure contre l\rquote +action des rayons solaires, reposait sur de sveltes bambous. Le tout \'e9tait peint d\rquote une fra\'eeche couleur d\rquote ocre, qui r\'e9verb\'e9rait la chaleur au lieu de l\rquote absorber, et assurait \'e0 l\rquote int\'e9rieur une temp\'e9 +rature moyenne. +\par +\par Mais, quand \'ab\~le gros \'9cuvre\~\'bb, comme on dit, eut \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 sur les plans de Joam Garral, Minha intervint. +\par +\par \'ab\~P\'e8re, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par tes soins, tu nous permettras d\rquote arranger cette demeure \'e0 notre fantaisie. Le dehors t\rquote appartient, mais le dedans est \'e0 nous. Ma m\'e8 +re et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu n\rquote as pas quitt\'e9 Iquitos\~! +\par +\par \endash Fais \'e0 ta guise, Minha, r\'e9pondit Joam Garral en souriant de ce triste sourire qui lui revenait quelquefois. +\par +\par \endash Ce sera charmant\~! +\par +\par \endash Je m\rquote en rapporte \'e0 ton bon go\'fbt, ma ch\'e8re fille\~! +\par +\par \endash Et cela nous fera honneur, p\'e8re\~! r\'e9pondit Minha. Il le faut pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le n\'f4tre, et dans lequel tu vas rentrer apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es d\rquote absence\~! +\par +\par \endash Oui\~! Minha, oui\~! r\'e9pondit Joam Garral. C\rquote est un peu comme si nous revenions d\rquote exil\'85 un exil volontaire\~! Fais donc de ton mieux, ma fille\~! J\rquote approuve d\rquote avance tout ce que tu feras\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 la jeune fille, \'e0 Lina, auxquelles devaient se joindre volontiers Manoel d\rquote une part, Fragoso de l\rquote autre, revenait le soin d\rquote orner l\rquote habitation \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Avec un peu d\rquote +imagination et de sens artistique, ils devaient arriver \'e0 faire tr\'e8s bien les choses. +\par +\par Au dedans, d\rquote abord, les meubles les plus jolis de la fazenda trouv\'e8rent naturellement leur place. On en serait quitte pour les renvoyer, apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e au Para, par quelque igaritea de l\rquote Amazone\~ +: Tables, fauteuils de bambous, canap\'e9s de cannes, \'e9tag\'e8res de bois sculpt\'e9, tout ce qui constitue le riant mobilier d\rquote une habitation de la zone tropicale, fut dispos\'e9 avec go\'fbt dans la maison flottante. On sentait bien qu\rquote +en dehors de la collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes pr\'e9sidaient \'e0 cet arrangement. Qu\rquote on ne s\rquote imagine pas que la planche des murs f\'fbt rest\'e9e \'e0 nu\~! Non\~! les parois dispa +raissaient sous des tentures du plus agr\'e9able aspect. Seulement ces tentures, faites de pr\'e9cieuses \'e9corces d\rquote arbres, c\rquote \'e9taient des \'ab\~tuturis\~\'bb +, qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des plus souples et des plus riches \'e9toffes de l\rquote ameublement moderne. Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement tigr\'e9es, d\rquote \'e9 +paisses fourrures de singes, offraient au pied leurs moelleuses toisons. Quelques l\'e9gers rideaux de cette soie rouss\'e2tre, que produit le \'ab\~suma-uma\~\'bb, pendaient aux fen\'eatres. Quant aux lits, envelopp\'e9 +s de leurs moustiquaires, oreillers, matelas, coussins, ils \'e9taient remplis de cette \'e9lastique et fra\'eeche substance que donne le bombax dans le haut bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Puis, partout, sur les \'e9tag\'e8res, sur les consoles, de ces jolis riens, rapport\'e9s de Rio-Janeiro ou de B\'e9lem, d\rquote autant plus pr\'e9cieux pour la jeune fille, qu\rquote ils lui venaient de Manoel. Quoi de plus agr\'e9 +able aux yeux que ces bibelots, dons d\rquote une main amie, qui parlent sans rien dire\~! +\par +\par En quelques jours, cet int\'e9rieur fut enti\'e8rement dispos\'e9, et c\rquote \'e9tait \'e0 se croire dans la maison m\'eame de la fazenda. On n\rquote en e\'fbt pas voulu d\rquote autre pour demeure s\'e9dentaire, sous quelque beau bouquet d\rquote +arbres, au bord d\rquote un courant d\rquote eau vive. Pendant qu\rquote elle descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne d\'e9parerait pas les sites pittoresques, qui se d\'e9placeraient lat\'e9ralement \'e0 elle. +\par +\par Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins les yeux au dehors qu\rquote au dedans. +\par +\par En effet, \'e0 l\rquote ext\'e9rieur, les jeunes gens avaient rivalis\'e9 de go\'fbt et d\rquote imagination. +\par +\par La maison \'e9tait litt\'e9ralement enfeuillag\'e9e du soubassement jusqu\rquote aux derni\'e8res arabesques de la toiture. C\rquote \'e9tait un fouillis d\rquote orchid\'e9es, de brom\'e9lias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, que nourrissaien +t des caisses de bonne terre v\'e9g\'e9tale, enfouies sous des massifs de verdure. Le tronc d\rquote un mimosa ou d\rquote un ficus n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 habill\'e9 d\rquote une parure plus \'ab\~tropicalement\~\'bb \'e9clatante\~ +! Que de capricieuses broutilles, que de rubell\'e9es rouges, de pampres jaune d\rquote or, de grappes multicolores, de sarments enchev\'eatr\'e9s, sur les corbeaux supportant le bout du fa\'eetage, sur les ar\'e7 +ons de la toiture, sur le sommier des portes\~! Il avait suffi de prendre \'e0 pleines mains dans les for\'eats voisines de la fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces parasites\~; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle s +\rquote accrochait \'e0 tous les angles, elle s\rquote enguirlandait \'e0 toutes les saillies, elle se bifurquait, elle \'ab\~touffait\~\'bb, elle jetait \'e0 tort et \'e0 travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus rien voir de l\rquote +habitation, qui semblait \'eatre enfouie sous un \'e9norme buisson en fleur. +\par +\par Attention d\'e9licate et dont on reconna\'eetra ais\'e9ment l\rquote auteur, l\rquote extr\'e9mit\'e9 de ce cipo allait s\rquote \'e9panouir \'e0 la fen\'eatre m\'eame de la jeune mul\'e2tresse. On e\'fbt dit d\rquote un bouquet de fleurs toujours fra\'ee +ches que ce long bras lui tendait \'e0 travers la persienne. +\par +\par En somme, tout cela \'e9tait charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina furent contentes, il est inutile d\rquote y insister. +\par +\par \'ab\~Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des arbres sur la jangada\~! +\par +\par Oh\~! des arbres\~! r\'e9pondit Minha. +\par +\par \endash Pourquoi pas\~? reprit Manoel. Transport\'e9s avec de bonne terre sur cette solide plate-forme, je suis certain qu\rquote ils prosp\'e9reraient, d\rquote autant mieux qu\rquote il n\rquote y a pas de changements de climat \'e0 + craindre pour eux, puisque l\rquote Amazone court invariablement sous le m\'eame parall\'e8le\~! +\par +\par \endash D\rquote ailleurs, r\'e9pondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie pas chaque jour des \'eelots de verdure, arrach\'e9s aux berges des \'eeles et du fleuve\~ +? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour aller, \'e0 huit cents lieues d\rquote ici, se perdre dans l\rquote Atlantique\~? Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pa +s en un jardin flottant\~? +\par +\par \endash Voulez-vous une for\'eat, mademoiselle Lina\~? dit Fragoso, qui ne doutait de rien. +\par +\par \endash Oui\~! une for\'eat\~! s\rquote \'e9cria la jeune mul\'e2tresse, une for\'eat avec ses oiseaux, ses singes\~!\'85 +\par +\par \endash Ses serpents, ses jaguars\~!\'85 r\'e9pliqua Benito. +\par +\par \endash Ses Indiens, ses tribus nomades\~!\'85 dit Manoel. +\par +\par \endash Et m\'eame ses anthropophages\~! +\par +\par \endash Mais o\'f9 allez-vous donc, Fragoso\~? s\rquote \'e9cria Minha, en voyant l\rquote alerte barbier remonter la berge. +\par +\par \endash Chercher la for\'eat\~! r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par \endash C\rquote est inutile, mon ami, r\'e9pondit Minha en souriant. Manoel m\rquote a offert un bouquet et je m\rquote en contente\~! \endash Il est vrai, ajouta-t-elle en montrant l\rquote habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai qu\rquote +il a cach\'e9 notre maison dans son bouquet de fian\'e7ailles\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017275}CHAPITRE NEUVI\'c8ME\line LE SOIR DU 5 JUIN{\*\bkmkend _Toc98017275} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant que se construisait la maison de ma\'eetre, Joam Garral s\rquote \'e9tait occup\'e9 aussi de l\rquote am\'e9nagement des \'ab\~communs\~\'bb, qui comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les provisions de toutes sortes allaient \'ea +tre emmagasin\'e9es. +\par +\par Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet arbrisseau, haut de six \'e0 dix pieds, qui produit le manioc, dont les habitants des contr\'e9es intertropicales font leur principale nourriture. Cette racine, semblable \'e0 + un long radis noir, vient par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n\rquote est pas toxique dans les r\'e9gions africaines, il est certain que, dans l\rquote Am\'e9rique du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu\rquote il faut pr\'e9 +alablement chasser par la pression. Ce r\'e9sultat obtenu, on r\'e9duit ces racines en une farine qui s\rquote utilise de diff\'e9rentes fa\'e7ons, m\'eame sous la forme de tapioca, suivant le caprice des indig\'e8nes. +\par +\par Aussi, \'e0 bord de la jangada, existait-il un v\'e9ritable silo de cette utile production, qui \'e9tait r\'e9serv\'e9e \'e0 l\rquote alimentation g\'e9n\'e9rale. +\par +\par Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de moutons, nourris dans une \'e9table sp\'e9ciale, b\'e2tie \'e0 l\rquote avant, elles consistaient surtout en une certaine quantit\'e9 de ces jambons \'ab\~presuntos\~\'bb du pays, qui sont d +\rquote excellente qualit\'e9\~; mais on comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas \endash et qui ne le manqueraient pas non plus \endash sur les \'eeles ou dans les for\'ea +ts riveraines de l\rquote Amazone. +\par +\par Le fleuve, d\rquote ailleurs, devait largement fournir \'e0 la consommation quotidienne\~: crevettes, qu\rquote on aurait le droit d\rquote appeler \'e9crevisses, \'ab\~tambagus\~\'bb, le meilleur poisson de tout ce bassin, d\rquote un go\'fb +t plus fin que le saumon, auquel on l\rquote a quelquefois compar\'e9\~; \'ab\~pira-rucus\~\'bb, aux \'e9cailles rouges, grands comme des esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s\rquote exp\'e9dient en quantit\'e9s consid\'e9rables dans tout le Br\'e9 +sil\~; \'ab\~candirus\~\'bb, dangereux \'e0 prendre, bons \'e0 manger\~; \'ab\~piranhas\~\'bb ou poissons-diables ray\'e9s de bandes rouges et longs de trente pouces\~ +; tortues grandes ou petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si grande part dans l\rquote alimentation des indig\'e8nes, tous ces produits du fleuve devaient figurer tour \'e0 tour sur la table des ma\'eetres et des serviteurs. +\par +\par Donc, chaque jour, s\rquote il se pouvait, chasse et p\'eache allaient \'eatre pratiqu\'e9es d\rquote une fa\'e7on r\'e9guli\'e8re. +\par +\par Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce que le pays produisait de meilleur\~: \'ab\~caysuma\~\'bb ou \'ab\~machachera\~\'bb du Haut et du Bas-Amazone, liquide agr\'e9able, de saveur acidul\'e9 +e, que distille la racine bouillie de manioc doux\~; \'ab\~beiju\~\'bb du Br\'e9sil, sorte d\rquote eau-de-vie nationale, \'ab\~chica\~\'bb du P\'e9rou, ce \'ab\~mazato\~\'bb de l\rquote Ucayali, tir\'e9e des fruits bouillis, pressur\'e9s et ferment\'e9 +s du bananier\~; \'ab\~guarana\~\'bb, esp\'e8ce de p\'e2te faite avec la double amande du \'ab\~paullinia-sorbilis\~\'bb, une vraie tablette de chocolat pour la couleur, que l\rquote on r\'e9duit en fine poudre, et qui, additionn\'e9e d\rquote +eau, donne un breuvage excellent. +\par +\par Et ce n\rquote \'e9tait pas tout. Il y a dans ces contr\'e9es une esp\'e8ce de vin violet fonc\'e9 qui se tire du suc des palmiers \'ab\~assais\~\'bb, et dont les Br\'e9siliens appr\'e9cient fort le go\'fbt aromatique. Aussi s\rquote en trouvait-il \'e0 + bord un nombre respectable de frasques}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La frasque portugaise contient environ 2 litres.}}}{ +, qui seraient vides, sans doute, en arrivant au Para. +\par +\par Et, en outre, le cellier sp\'e9cial de la jangada faisait honneur \'e0 Benito, qui s\rquote en \'e9tait constitu\'e9 l\rquote ordonnateur en chef. Quelques centaines de bouteilles de X\'e9r\'e8s, de S\'e9tubal, de Port +o, rappelaient des noms chers aux premiers conqu\'e9rants de l\rquote Am\'e9rique du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encav\'e9 certaines dames-jeannes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La contenance de la dame-jeanne varie de 15 \'e0 25 litres.}}}{, remplies de cet excellent tafia, qui est une eau-de-v +ie de sucre, un peu plus accentu\'e9e au go\'fbt que le beiju national. +\par +\par Quant au tabac, ce n\rquote \'e9tait point cette plante grossi\'e8re dont se contentent le plus habituellement les indig\'e8nes du bassin de l\rquote Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, c\rquote est-\'e0-dire de la contr\'e9 +e o\'f9 se r\'e9colte le tabac le plus estim\'e9 de toute l\rquote Am\'e9rique centrale. +\par +\par Ainsi \'e9tait donc dispos\'e9e \'e0 l\rquote arri\'e8re de la jangada l\rquote habitation principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout formant une partie r\'e9serv\'e9e \'e0 la famille Garral et \'e0 leurs serviteurs personnels. + +\par +\par Vers la partie centrale, en abord, avaient \'e9t\'e9 construits les baraquements destin\'e9s au logement des Indiens et des noirs. Ce personnel devait se trouver l\'e0 dans les m\'eames conditions qu\rquote \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, et de mani\'e8 +re \'e0 pouvoir toujours man\'9cuvrer sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, il fallait un certain nombre d\rquote habitations, qui allaient donner \'e0 la jangada l\rquote aspect d\rquote un petit village en d\'e9rive. Et, en v +\'e9rit\'e9, il allait \'eatre plus b\'e2ti et plus habit\'e9 que bien des hameaux du Haut-Amazone. +\par +\par Aux Indiens, Joam Garral avait r\'e9serv\'e9 de v\'e9ritables carbets, sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage \'e9tait support\'e9 par de l\'e9gers baliveaux. L\rquote air circulait librement \'e0 + travers ces constructions ouvertes et balan\'e7ait les hamacs suspendus \'e0 l\rquote int\'e9rieur. L\'e0, ces indig\'e8nes, parmi lesquels on comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et enfants, seraient log\'e9s comme ils le sont \'e0 + terre. +\par +\par Les noirs, eux, avaient retrouv\'e9 sur le train flottant leurs ajoupas habituels. Ils diff\'e9raient des carbets en ce qu\rquote ils \'e9taient herm\'e9tiquement ferm\'e9s sur leurs quatre faces, dont une seule donnait acc\'e8s \'e0 l\rquote int\'e9 +rieur de la case. Les Indiens, accoutum\'e9s \'e0 vivre au grand air, en pleine libert\'e9, n\rquote auraient pu s\rquote habituer \'e0 cette sorte d\rquote emprisonnement de l\rquote ajoupa, qui convenait mieux \'e0 la vie des noirs. +\par +\par Enfin, sur l\rquote avant, s\rquote \'e9levaient de v\'e9ritables docks contenant les marchandises que Joam Garral transportait \'e0 B\'e9lem en m\'eame temps que le produit de ses for\'eats. +\par +\par L\'e0, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la riche cargaison avait trouv\'e9 place avec autant d\rquote ordre que si elle e\'fbt \'e9t\'e9 soigneusement arrim\'e9e dans la cale d\rquote un navire. +\par +\par En premier lieu, sept mille arrobes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ L\rquote arrobe espagnol vaut environ 25 livres\~; l +\rquote arrobe portugais vaut un peu plus, soit 32 livres.}}}{ de caoutchouc composaient la partie la plus pr\'e9cieuse de cette cargaison, puisque la livre de ce produit valait alors de trois \'e0 quatre francs. La jang +ada emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette smilac\'e9e qui forme une branche importante du commerce d\rquote exportation dans tout le bassin de l\rquote Amazone, et devient de plus en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indig +\'e8nes se montrent peu soigneux d\rquote en respecter les tiges quand ils la r\'e9coltent. F\'e8ves tonkins, connues au Br\'e9sil sous le nom de \'ab\~cumarus\~\'bb, et servant \'e0 faire certaines huiles essentielles\~ +; sassafras, dont on tire un baume pr\'e9cieux contre les blessures, ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et une certaine quantit\'e9 de bois pr\'e9cieux compl\'e9taient cette cargaison, d\rquote une d\'e9 +faite lucrative et facile dans les provinces du Para. +\par +\par Peut-\'eatre s\rquote \'e9tonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs embarqu\'e9s e\'fbt \'e9t\'e9 limit\'e9 seulement \'e0 ce qu\rquote exigeait la man\'9cuvre de la jangada. N\rquote y avait-il pas lieu d\rquote +en emmener un plus grand nombre, en pr\'e9vision d\rquote une attaque possible des tribus riveraines de l\rquote Amazone\~? +\par +\par C\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 inutile. Ces indig\'e8nes de l\rquote Am\'e9rique centrale ne sont point \'e0 redouter, et les temps sont bien chang\'e9s o\'f9 il fallait s\'e9rieusement se pr\'e9 +munir contre leurs agressions. Les Indiens des rives appartiennent \'e0 des tribus paisibles, et les plus farouches se sont retir\'e9s devant la civilisation, qui se propage peu \'e0 peu le long du fleuve et de ses affluents. Des n\'e8gres d\'e9 +serteurs, des \'e9chapp\'e9s des colonies p\'e9nitentiaires du Br\'e9sil, de l\rquote Angleterre, de la Hollande ou de la France, seraient seuls \'e0 craindre. Mais ces fugitifs ne sont qu\rquote en petit nombre\~; ils n\rquote errent que par groupes isol +\'e9s, \'e0 travers les for\'eats ou les savanes, et la jandaga \'e9tait en mesure de repousser toute attaque de la part de ces coureurs de bois. +\par +\par En outre, il y a de nombreux postes sur l\rquote Amazone, des villes, des villages, des Missions en grand nombre. Ce n\rquote est plus un d\'e9sert que traverse l\rquote immense cours d\rquote eau, c\rquote +est un bassin qui se colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n\rquote y avait donc pas \'e0 tenir compte. Aucune agression n\rquote \'e9tait \'e0 pr\'e9voir. +\par +\par Pour achever de d\'e9crire la jangada, il ne reste plus \'e0 parler que de deux ou trois constructions de nature bien diff\'e9rente, qui achevaient de lui donner un tr\'e8s pittoresque aspect. +\par +\par \'c0 l\rquote avant s\rquote \'e9levait la case du pilote. On dit \'e0 l\rquote avant, et non \'e0 l\rquote arri\'e8re, o\'f9 se trouve habituellement la place du timonier. En effet, dans ces conditions de navigation, il n\rquote y avait pas \'e0 + faire usage d\rquote un gouvernail. De longs avirons n\rquote auraient eu aucune action sur un train de cette longueur, quand m\'eame ils eussent \'e9t\'e9 man\'9cuvr\'e9s par cent bras vigoureux. C\rquote \'e9tait lat\'e9 +ralement, au moyen de longues gaffes ou d\rquote arc-boutants, appuy\'e9s sur le fond du lit, qu\rquote on maintenait la jangada dans le courant, ou qu\rquote on redressait sa direction, lorsqu\rquote elle s\rquote en \'e9 +cartait. Par ce moyen, elle pouvait s\rquote approcher d\rquote une rive ou de l\rquote autre, quand il s\rquote agissait de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, deux pirogues avec leur gr\'e9ement, \'e9taient \'e0 + bord et permettaient de communiquer facilement avec les berges. Le r\'f4le du pilote se bornait donc \'e0 reconna\'eetre les passes du fleuve, les d\'e9viations du courant, les remous qu\rquote il convenait d\rquote \'e9viter, les anses ou criques qui pr +\'e9sentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa place \'e9tait et devait \'eatre \'e0 l\rquote avant. +\par +\par Si le pilote \'e9tait le directeur mat\'e9riel de cette immense machine \endash ne peut-on justement employer cette expression\~? \endash un autre personnage en allait \'eatre le directeur spirituel\~: c\rquote \'e9 +tait le padre Passanha, qui desservait la Mission d\rquote Iquitos. +\par +\par Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait d\'fb saisir avec empressement cette occasion d\rquote emmener avec elle un vieux pr\'eatre qu\rquote elle v\'e9n\'e9rait. +\par +\par Le padre Passanha, \'e2g\'e9 alors de soixante-dix ans, \'e9tait un homme de bien, tout empreint de la ferveur \'e9vang\'e9lique, un \'eatre charitable et bon, et, au milieu de ces contr\'e9es o\'f9 les repr\'e9 +sentants de la religion ne donnent pas toujours l\rquote exemple des vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu des r\'e9gions les plus sauvages du monde. +\par +\par Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait \'e0 Iquitos, dans la Mission dont il \'e9tait le chef. Il \'e9tait aim\'e9 de tous et m\'e9ritait de l\rquote \'eatre. La famille Garral l\rquote avait en grande estime. C\rquote \'e9tait lui qui avait mari +\'e9 la fille du fermier Magalha\'ebs et le jeune commis recueilli \'e0 la fazenda. Il avait vu na\'eetre leurs enfants, il les avait baptis\'e9s, instruits, et il esp\'e9rait bien leur donner, \'e0 eux aussi, la b\'e9n\'e9diction nuptiale. +\par +\par L\rquote \'e2ge du padre Passanha ne lui permettait plus d\rquote exercer son laborieux minist\'e8re. L\rquote heure de la retraite avait sonn\'e9 pour lui. Il venait d\rquote \'eatre remplac\'e9 \'e0 + Iquitos par un missionnaire plus jeune, et il se disposait \'e0 retourner au Para, pour y finir ses jours dans un de ces couvents qui sont r\'e9serv\'e9s aux vieux serviteurs de Dieu. +\par +\par Quelle occasion meilleure pouvait lui \'eatre offerte que de descendre le fleuve avec cette famille qui \'e9tait comme la sienne\~? On le lui avait propos\'e9, il avait accept\'e9 d\rquote \'eatre du voyage, et, arriv\'e9 \'e0 B\'e9lem, c\rquote \'e9tait +\'e0 lui qu\rquote il serait r\'e9serv\'e9 de marier ce jeune couple, Minha et Manoel. +\par +\par Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait s\rquote asseoir \'e0 la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui faire construire une habitation \'e0 part, et Dieu sait avec quel soin Yaquita et sa fille s\rquote \'e9taient ing\'e9 +ni\'e9es \'e0 la rendre confortable\~! Certes, le bon vieux pr\'eatre n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 aussi bien log\'e9 dans son modeste presbyt\'e8re. +\par +\par Toutefois, le presbyt\'e8re ne pouvait suffire au padre Passanha. Il lui fallait aussi la chapelle. +\par +\par La chapelle avait donc \'e9t\'e9 \'e9difi\'e9e au centre m\'eame de la jangada, et un petit clocher la surmontait. +\par +\par Elle \'e9tait bien \'e9troite, sans doute, et n\rquote e\'fbt pu contenir tout le personnel du bord\~; mais elle \'e9tait richement orn\'e9e, et, si Joam Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le padre Passanha n\rquote +avait pas, non plus, \'e0 y regretter sa pauvre \'e9glise d\rquote Iquitos. +\par +\par Tel \'e9tait donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout le cours de l\rquote Amazone. Il \'e9tait l\'e0, sur la gr\'e8ve attendant que le fleuve v\'eent lui-m\'eame le soulever. Or, d\rquote apr\'e8 +s les calculs et observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. +\par +\par Tout \'e9tait pr\'eat \'e0 la date du 5 juin. +\par +\par Le pilote, arriv\'e9 de la veille, \'e9tait un homme de cinquante ans, tr\'e8s entendu aux choses de son m\'e9tier, mais aimant quelque peu \'e0 boire. Quoi qu\rquote il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, \'e0 plusieurs reprises, il l\rquote +avait employ\'e9 \'e0 conduire des trains de bois \'e0 B\'e9lem, sans avoir jamais eu \'e0 s\rquote en repentir. +\par +\par Il faut d\rquote ailleurs ajouter qu\rquote Araujo, \endash c\rquote \'e9tait son nom \endash , n\rquote y voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, tir\'e9 du jus de la canne \'e0 sucre, lui \'e9 +claircissaient la vue. Aussi ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de cette liqueur, \'e0 laquelle il faisait une cour assidue. +\par +\par La crue du fleuve s\rquote \'e9tait manifest\'e9e sensiblement d\'e9j\'e0 depuis plusieurs jours. D\rquote instant en instant, le niveau du fleuve s\rquote \'e9levait, et, pendant les quarante-huit heures qui pr\'e9c\'e9d\'e8 +rent le maximum, les eaux se gonfl\'e8rent suffisamment pour couvrir la gr\'e8ve de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de bois. +\par +\par Bien que le mouvement f\'fbt assur\'e9, qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pas d\rquote erreur possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de l\rquote \'e9tiage, l\rquote heure psychologique ne serait pas sans donner quelque \'e9motion \'e0 + tous les int\'e9ress\'e9s. En effet, que, par une cause inexplicable, les eaux de l\rquote Amazone ne s\rquote \'e9levassent pas assez pour d\'e9terminer la flottaison de la jangada, et tout cet \'e9norme travail e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 + refaire. Mais, comme la d\'e9croissance de la crue se serait rapidement prononc\'e9e, il aurait fallu de longs mois pour se retrouver dans des conditions identiques. +\par +\par Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada \'e9taient r\'e9unis sur un plateau, qui dominait la gr\'e8ve d\rquote une centaine de pieds, et tous attendaient l\rquote heure avec une sorte d\rquote anxi\'e9t\'e9 bien compr\'e9 +hensible. L\'e0 se trouvaient Yaquita, sa fille, Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cyb\'e8le et quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. +\par +\par Fragoso ne pouvait tenir en place\~; il allait, il venait, il descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points de rep\'e8re et poussait des hurrahs, lorsque l\rquote eau gonfl\'e9e venait de les atteindre. +\par +\par \'ab\~Il flottera, il flottera, s\rquote \'e9cria-t-il, le train qui doit nous emporter \'e0 B\'e9lem\~! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel devraient s\rquote ouvrir pour gonfler l\rquote Amazone\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral, lui, \'e9tait sur le radeau avec le pilote et une nombreuse \'e9quipe. \'c0 lui appartenait de prendre toutes les mesures n\'e9cessaires au moment de l\rquote op\'e9ration. La jangada, d\rquote ailleurs, \'e9tait bien amarr\'e9e \'e0 + la rive avec de solides c\'e2bles, et elle ne pouvait \'eatre entra\'een\'e9e par le courant, quand elle viendrait \'e0 flotter. +\par +\par Toute une tribu de cent cinquante \'e0 deux cents Indiens des environs d\rquote Iquitos, sans compter la population du village, \'e9tait venue assister \'e0 cet int\'e9ressant spectacle. +\par +\par On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans cette foule impressionn\'e9e. +\par +\par Vers cinq heures du soir, l\rquote eau avait atteint un niveau sup\'e9rieur \'e0 celui de la veille, \endash plus d\rquote un pied \endash , et la gr\'e8ve disparaissait d\'e9j\'e0 tout enti\'e8re sous la nappe liquide. +\par +\par Un certain fr\'e9missement se propagea \'e0 travers les ais de l\rquote \'e9norme charpente, mais il s\rquote en fallait encore de quelques pouces qu\rquote elle ne f\'fbt enti\'e8rement soulev\'e9e et d\'e9tach\'e9e du fond. +\par +\par Pendant une heure, ces fr\'e9missements s\rquote accrurent. Les madriers craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait peu \'e0 peu les troncs de leur lit de sable. +\par +\par Vers six heures et demie, des cris de joie \'e9clat\'e8rent. La jangada flottait enfin, et le courant l\rquote entra\'eenait vers le milieu du fleuve\~; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement se ranger pr\'e8s de la rive, \'e0 l\rquote +instant o\'f9 le padre Passanha la b\'e9nissait, comme il est b\'e9ni un b\'e2timent de mer, dont les destin\'e9es sont entre les mains de Dieu\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017276}CHAPITRE DIXI\'c8ME\line D\rquote IQUITOS \'c0 PEVAS{\*\bkmkend _Toc98017276} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs adieux \'e0 l\rquote intendant et au personnel indien ou noir, qui restait \'e0 la fazenda. \'c0 six heures du matin, la jangada recevait tous ses passagers, \endash + il serait plus juste de les appeler ses habitants \endash , et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, de sa maison. +\par +\par Le moment de partir \'e9tait venu. Le pilote Araujo alla se placer \'e0 l\rquote avant, et les gens de l\rquote \'e9quipe, arm\'e9s de leurs longues gaffes, se tinrent \'e0 leur poste de man\'9cuvre. +\par +\par Joam Garral, aid\'e9 de Benito et de Manoel, surveillait l\rquote op\'e9ration du d\'e9marrage. +\par +\par Au commandement du pilote, les c\'e2bles furent largu\'e9s, les gaffes s\rquote appuy\'e8rent sur la berge pour d\'e9border la jangada, le courant ne tarda pas \'e0 la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle laissa sur la droite les \'ee +les Iquitos et Parianta. +\par +\par Le voyage \'e9tait commenc\'e9. O\'f9 finirait-il\~? Au Para, \'e0 B\'e9lem, \'e0 huit cents lieues de ce petit village p\'e9ruvien, si rien ne modifiait l\rquote itin\'e9raire adopt\'e9\~! Comment finirait-il\~? C\rquote \'e9tait le secret de l\rquote +avenir. +\par +\par Le temps \'e9tait magnifique. Un joli \'ab\~pampero\~\'bb temp\'e9rait l\rquote ardeur du soleil. C\rquote \'e9tait un de ces vents de juin et de juillet, qui viennent de la Cordill\'e8re, \'e0 quelques centaines de lieues de l\'e0, apr\'e8s avoir gliss +\'e9 \'e0 la surface de l\rquote immense plaine de Sacramento. Si la jangada e\'fbt \'e9t\'e9 pourvue de m\'e2ts et de voiles, elle e\'fbt ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se f\'fbt acc\'e9l\'e9r\'e9e\~; mais, avec les sinuosit\'e9 +s du fleuve, ses brusques tournants qui eussent oblig\'e9 \'e0 prendre toutes les allures, il fallait renoncer aux b\'e9n\'e9fices d\rquote un pareil moteur. +\par +\par Dans un bassin aussi plat que celui de l\rquote Amazone qui n\rquote est, \'e0 vrai dire, qu\rquote une plaine sans fin, la d\'e9clivit\'e9 du lit du fleuve ne peut \'eatre que peu accus\'e9e. Aussi a-t-on calcul\'e9 que, entre Tabatinga, \'e0 la fronti +\'e8re br\'e9silienne, et la source de ce grand cours d\rquote eau, la diff\'e9rence de niveau ne d\'e9passe pas un d\'e9cim\'e8tre par lieue. Il n\rquote est donc pas d\rquote art\'e8re fluviale au monde dont l\rquote +inclinaison soit aussi faiblement prononc\'e9e. +\par +\par Il suit de l\'e0 que la rapidit\'e9 du courant de l\rquote Amazone, en eau moyenne, ne doit pas \'eatre estim\'e9e \'e0 plus de deux lieues par vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore \'e0 l\rquote \'e9poque des s\'e9 +cheresses. Cependant, dans la p\'e9riode des crues, on l\rquote a vue se relever jusqu\rquote \'e0 trente et quarante kilom\'e8tres. +\par +\par Heureusement, c\rquote \'e9tait dans ces conditions que la jangada allait naviguer\~; mais, lourde \'e0 se d\'e9placer, elle ne pouvait avoir la vitesse du courant qui se d\'e9gageait plus vite qu\rquote elle. Aussi, en tenant compte des retards occasionn +\'e9s par les coudes du fleuve, les nombreuses \'eeles qui demandaient \'e0 \'eatre tourn\'e9es, les hauts-fonds qu\rquote il fallait \'e9viter, les heures de halte qui seraient n\'e9 +cessairement perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se diriger s\'fbrement, ne devait-on pas estimer \'e0 plus de vingt-cinq kilom\'e8tres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. +\par +\par La surface des eaux du fleuve est loin d\rquote \'eatre parfaitement libre, d\rquote ailleurs. Arbres encore verts, d\'e9bris de v\'e9g\'e9tation, \'eelots d\rquote herbes, constamment arrach\'e9s des rives, forment toute une flottille d\rquote \'e9 +paves, que le courant entra\'eene, et qui sont autant d\rquote obstacles \'e0 une rapide navigation. +\par +\par L\rquote embouchure du Nanay fut bient\'f4t d\'e9pass\'e9e et se perdit derri\'e8re une pointe de la rive gauche, avec son tapis de gramin\'e9es rouss\'e2tres, r\'f4ties par le soleil, qui faisaient un premier plan tr\'e8s chaud aux verdoyantes for\'ea +ts de l\rquote horizon. +\par +\par La jangada ne tarda pas \'e0 prendre le fil du courant entre les nombreuses et pittoresques \'eeles, dont on compte une douzaine depuis Iquitos jusqu\rquote \'e0 Pucalppa. +\par +\par Araujo, qui n\rquote oubliait pas d\rquote \'e9clairer sa vue et sa m\'e9moire en puisant \'e0 la dame-jeanne, man\'9cuvra tr\'e8s habilement au milieu de cet archipel. \'c0 son ordre, cinquante gaffes se levaient simultan\'e9ment de chaque c\'f4t\'e9 + du train de bois et s\rquote abattaient dans l\rquote eau avec un mouvement automatique. Cela \'e9tait curieux \'e0 voir. +\par +\par Pendant ce temps, Yaquita, aid\'e9e de Lina et de Cyb\'e8le, achevait de mettre tout en ordre, tandis que la cuisini\'e8re indienne s\rquote occupait des appr\'eats du d\'e9jeuner. +\par +\par Quant aux deux jeunes gens et \'e0 Minha, ils se promenaient en compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille s\rquote arr\'eatait pour arroser les plantes dispos\'e9es au pied de l\rquote habitation. +\par +\par \'ab\~Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agr\'e9able mani\'e8re de voyager\~? +\par +\par \endash Non, mon cher enfant, r\'e9pondit le padre Passanha. C\rquote est v\'e9ritablement voyager avec tout son chez soi\~! +\par +\par \endash Et sans aucune fatigue\~! ajouta Manoel. On ferait ainsi des centaines de milles\~! +\par +\par \endash Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d\rquote avoir pris passage en notre compagnie\~! Ne vous semble-t-il pas que nous sommes embarqu\'e9s sur une \'eele, et que l\rquote \'eele, d\'e9tach\'e9e du lit du fl +euve, avec ses prairies, ses arbres, s\rquote en va tranquillement \'e0 la d\'e9rive\~? Seulement\'85 +\par +\par \endash Seulement\~?\'85 r\'e9p\'e9ta le padre Passanha. +\par +\par \endash Cette \'eele-l\'e0, padre, c\rquote est nous qui l\rquote avons faite de nos propres mains, elle nous appartient, et je la pr\'e9f\'e8re \'e0 toutes les \'eeles de l\rquote Amazone\~! J\rquote ai bien le droit d\rquote en \'eatre fi\'e8re\~! + +\par +\par \endash Oui, ma ch\'e8re fille, r\'e9pondit le padre Passanha, et je t\rquote absous de ton sentiment de fiert\'e9\~! D\rquote ailleurs, je ne me permettrais pas de te gronder devant Manoel. +\par +\par \endash Mais si, au contraire\~! r\'e9pondit gaiement la jeune fille. Il faut apprendre \'e0 Manoel \'e0 me gronder quand je le m\'e9rite\~! Il est beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses d\'e9fauts. +\par +\par \endash Alors, ma ch\'e8re Minha, dit Manoel, je vais profiter de la permission pour vous rappeler\'85 +\par +\par \endash Quoi donc\~? +\par +\par \endash Que vous avez \'e9t\'e9 tr\'e8s assidue \'e0 la biblioth\'e8que de la fazenda, et que vous m\rquote aviez promis de me rendre tr\'e8s savant en tout ce qui concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que tr\'e8 +s imparfaitement au Para, et voici plusieurs \'eeles que la jangada d\'e9passe, sans que vous songiez \'e0 m\rquote en dire le nom\~! +\par +\par \endash Et qui le pourrait\~? s\rquote \'e9cria la jeune fille. +\par +\par \endash Oui\~! qui le pourrait\~? r\'e9p\'e9ta Benito apr\'e8s elle. Qui pourrait retenir les centaines de noms en idiome \'ab\~tupi\~\'bb dont sont affubl\'e9es toutes ces \'eeles\~? C\rquote est \'e0 ne pas s\rquote y reconna\'eetre\~! Les Am\'e9 +ricains, eux, sont plus pratiques pour les \'eeles de leur Mississipi, ils les num\'e9rotent\'85 +\par +\par \endash Comme ils num\'e9rotent les avenues et les rues de leurs villes\~! r\'e9pondit Manoel. Franchement, je n\rquote aime pas beaucoup ce syst\'e8me num\'e9rique\~! Cela ne dit rien \'e0 l\rquote imagination, l\rquote \'eele soixante-quatre, l\rquote +\'eele soixante-cinq, pas plus que la sixi\'e8me rue de la troisi\'e8me avenue\~! N\rquote \'eates-vous pas de mon avis, ch\'e8re Minha\~? +\par +\par \endash Oui, Manoel, quoi qu\rquote en puisse penser mon fr\'e8re, r\'e9pondit la jeune fille. Mais, bien que nous n\rquote en connaissions pas les noms, les \'eeles de notre grand fleuve sont vraiment belles\~! Voyez-les se d\'e9velopper sous l\rquote +ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs feuilles retombantes\~! Et cette ceinture de roseaux qui les entoure, au milieu desquels une \'e9troite pirogue pourrait \'e0 peine se frayer passage\~ +! Et ces mangliers, dont les racines fantasques viennent s\rquote arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques monstrueux crabes\~! Oui, ces \'eeles sont belles, mais, si belles qu\rquote elles soient, elles ne peuvent se d\'e9 +placer ainsi que le fait la n\'f4tre\~! +\par +\par \endash Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd\rquote hui\~! fit observer le padre Passanha. +\par +\par \endash Ah\~! padre, s\rquote \'e9cria la jeune fille, je suis si heureuse de sentir tout le monde heureux autour de moi\~!\~\'bb En ce moment, on entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha \'e0 l\rquote int\'e9rieur de l\rquote habitation. +\par +\par La jeune fille s\rquote en alla, courant et souriant. +\par +\par \'ab\~Vous aurez l\'e0, Manoel, une aimable compagne\~! dit le padre Passanha au jeune homme. C\rquote est toute la joie de la famille qui va s\rquote enfuir avec vous, mon ami\~! +\par +\par \endash Brave petit s\'9cur\~! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le padre a raison\~! Au fait, si tu ne l\rquote \'e9pousais pas, Manoel\~!\'85 Il est encore temps\~! Elle nous resterait\~! +\par +\par \endash Elle vous restera, Benito, r\'e9pondit Manoel. Crois-moi, l\rquote avenir, j\rquote en ai le pressentiment, nous r\'e9unira tous\~!\~\'bb +\par +\par Cette premi\'e8re journ\'e9e se passa bien. D\'e9jeuner, d\'eener, sieste, promenades, tout s\rquote accomplit comme si Joam Garral et les siens eussent encore \'e9t\'e9 dans la confortable fazenda d\rquote Iquitos. +\par +\par Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les \'eeles de ce nom, sur la droite, furent d\'e9pass\'e9es sans accident. La nuit, \'e9 +clair\'e9e par la lune, permit d\rquote \'e9conomiser une halte, et le long radeau glissa paisiblement \'e0 la surface de l\rquote Amazone. +\par +\par Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de Pucalppa, nomm\'e9 aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situ\'e9 \'e0 quinze lieues en aval, sur la m\'eame rive gauche du fleuve, est maintenant abandonn\'e9 + pour celui-ci, dont la population se compose d\rquote Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l\rquote on dirait peintes \'e0 la sanguine, son \'e9glise inachev\'e9 +e, ses cases, dont quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou trois ubas \'e0 demi \'e9chou\'e9es sur ses rives. +\par +\par Pendant toute la dur\'e9e du 7 juin, la jangada continua \'e0 suivre la rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s\rquote accrocher \'e0 la pointe amont de l\rquote \'eele Sinicuro\~ +; mais le pilote, bien servi par son \'e9quipe, parvint \'e0 parer le danger et se maintint dans le fil du courant. +\par +\par Dans la soir\'e9e, on arriva le long d\rquote une \'eele plus \'e9tendue, appel\'e9e \'eele Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s\rquote enfonce vers le nord-nord-ouest, et vient m\'ealer ses eaux \'e0 celles de l\rquote +Amazone par une embouchure large de huit cents m\'e8tres environ, apr\'e8s avoir arros\'e9 des territoires d\rquote Indiens Cotos de la tribu des Orejones. +\par +\par Ce fut dans la matin\'e9e du 7 juin que la jangada se trouva par le travers de la petite \'eele Mango, qui oblige le Napo \'e0 se diviser en deux bras avant de tomber dans l\rquote Amazone. +\par +\par Quelques ann\'e9es plus tard, un voyageur fran\'e7ais, Paul Marcoy, allait reconna\'eetre la couleur des eaux de cet affluent, qu\rquote il compare justement \'e0 cette nuance d\rquote absinthe sp\'e9ciale \'e0 l\rquote opale verte. En m\'ea +me temps, il devait rectifier quelques-unes des mesures indiqu\'e9es par La Condamine. Mais alors, l\rquote embouchure du Napo \'e9tait sensiblement \'e9largie par la crue, et c\rquote \'e9tait avec une certaine rapidit\'e9 + que son cours, sorti des pentes orientales du Cotopaxi, venait se m\'e9langer en bouillonnant au cours jaun\'e2tre de l\rquote Amazone. +\par +\par Quelques Indiens erraient \'e0 l\rquote embouchure de ce cours d\rquote eau. Ils avaient le corps robuste, la taille \'e9lev\'e9e, la chevelure flottante, la narine transperc\'e9e d\rquote une baguette de palmier, le lobe de l\rquote oreille allong\'e9 + jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9paule par le poids de lourdes rondelles de bois pr\'e9cieux. Quelques femmes les accompagnaient. Aucun d\rquote eux ne manifesta l\rquote intention de venir \'e0 bord. +\par +\par On pr\'e9tend que ces indig\'e8nes pourraient bien \'eatre anthropophages\~; mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le fait \'e9tait vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des t\'e9moignages qui manquent encore aujourd +\rquote hui. +\par +\par Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui dominaient quel +ques cases couvertes de paille, sur lesquelles des bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges feuilles comme les eaux d\rquote une vasque trop pleine. +\par +\par Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait l\rquote \'e9carter des berges, dirigea le train vers la rive droite du fleuve, dont il ne s\rquote \'e9tait pas encore approch\'e9. La man\'9cuvre ne s\rquote op\'e9 +ra pas sans certaines difficult\'e9s, qui furent heureusement vaincues, apr\'e8s un certain nombre d\rquote accolades prodigu\'e9es \'e0 la dame-jeanne. +\par +\par Cela permit d\rquote apercevoir, en passant, quelques-unes de ces nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont sem\'e9es le long du cours de l\rquote Amazone, et n\rquote ont souvent aucune communication avec le fleuve. L\rquote une d\rquote +elles, qui porte le nom de lagune d\rquote Oran, \'e9tait d\rquote assez m\'e9diocre \'e9tendue, et recevait les eaux par un large pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs \'eeles et deux ou trois \'eelots, curieusement group\'e9 +s, et, sur la rive oppos\'e9e, Benito signala l\rquote emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus que d\rquote incertains vestiges. +\par +\par Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada alla tant\'f4t sur la rive droite, tant\'f4t sur la rive gauche, sans que sa charpente sub\'eet le moindre attouchement suspect. +\par +\par Les passagers \'e9taient d\'e9j\'e0 faits \'e0 cette nouvelle existence. Joam Garral, laissant \'e0 son fils le soin de tout ce qui constituait le c\'f4t\'e9 commercial de l\rquote exp\'e9dition, se tenait le plus souvent dans sa chambre, m\'e9ditant et +\'e9crivant. De ce qu\rquote il \'e9crivait ainsi, il ne disait rien, pas m\'eame \'e0 Yaquita, et cependant cela prenait d\'e9j\'e0 l\rquote importance d\rquote un v\'e9ritable m\'e9moire. +\par +\par Benito, lui, l\rquote \'9cil \'e0 tout, causait avec le pilote et relevait la direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un groupe \'e0 part, soit qu\rquote ils s\rquote entretinssent de projets d\rquote avenir, soit qu\rquote ils se +promenassent comme ils l\rquote eussent fait dans le parc de la fazenda. C\rquote \'e9tait v\'e9ritablement la m\'eame existence. Il n\rquote \'e9tait pas jusqu\rquote \'e0 Benito, qui ne trouv\'e2t encore l\rquote +occasion de se livrer au plaisir de la chasse. Si les for\'eats d\rquote Iquitos lui manquaient avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs p\'e9caris, leurs cabiais, les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient m\'ea +me pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu\rquote ils pouvaient figurer avantageusement sur la table, en qualit\'e9 de gibier, Benito les tirait, et, cette fois, sa s\'9cur ne cherchait pas \'e0 s\rquote y opposer, puisque c\rquote \'e9tait dans l +\rquote int\'e9r\'eat de tous\~; mais s\rquote il s\rquote agissait de ces h\'e9rons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou blancs, qui hantent les berges, on les \'e9pargnait par amiti\'e9 pour Minha. Une seule esp\'e8ce de gr\'e8be, bien qu\rquote +elle ne f\'fbt point comestible, ne trouvait pas gr\'e2ce aux yeux du jeune n\'e9gociant\~: c\rquote \'e9tait ce \'ab\~caiaraca\~\'bb, aussi habile \'e0 plonger qu\rquote \'e0 nager ou voler, oiseau au cri d\'e9sagr\'e9 +able, mais dont le duvet a un grand prix sur les divers march\'e9s du bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Enfin, apr\'e8s avoir d\'e9pass\'e9 le village d\rquote Omaguas et l\rquote embouchure de l\rquote Ambiacu, la jangada arriva \'e0 Pevas, le soir du 11 juin, et elle s\rquote amarra \'e0 la rive. +\par +\par Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito d\'e9barqua, emmenant avec lui le toujours pr\'eat Fragoso, et les deux chasseurs all\'e8rent battre les fourr\'e9s aux environs de la petite bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d +\rquote une douzaine de perdrix, vinrent enrichir l\rquote office \'e0 la suite de cette heureuse excursion. +\par +\par \'c0 Pevas, o\'f9 l\rquote on compte une population de deux cent soixante habitants, Benito aurait peut-\'eatre pu faire quelques \'e9changes avec les fr\'e8res lais de la Mission, qui sont en m\'eame temps n\'e9gociants en gros\~; mais ceux-ci venaient d +\rquote exp\'e9dier r\'e9cemment des ballots de salsepareille et un certain nombre d\rquote arrobes de caoutchouc vers le Bas-Amazone, et leur magasin \'e9tait vide. +\par +\par La jangada repartit donc au lever du jour, et s\rquote engagea dans ce petit archipel que forment les \'eeles Iatio et Cochiquinas, apr\'e8s avoir laiss\'e9 sur la droite le village de ce nom. Diverses embouchures de minces affluents, innom\'e9 +s, furent relev\'e9es sur la droite du fleuve, \'e0 travers les intervalles qui s\'e9parent les \'eeles. +\par +\par Quelques indig\'e8nes \'e0 t\'eate ras\'e9e, tatou\'e9s aux joues et au front, portant, aux ailes du nez et au-dessous de la l\'e8vre inf\'e9rieure, des rondelles de m\'e9tal, parurent un instant sur les rives. Ils \'e9taient arm\'e9s de fl\'e8 +ches et de sarbacanes, mais ils n\rquote en firent point usage et n\rquote essay\'e8rent m\'eame pas d\rquote entrer en communication avec la jangada. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017277}CHAPITRE ONZI\'c8ME\line DE PEVAS \'c0 LA FRONTI\'c8RE{\*\bkmkend _Toc98017277} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne pr\'e9senta aucun incident. Les nuits \'e9taient si belles que le long train de bois se laissa aller au courant, sans m\'eame faire halte. Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se d\'e9 +placer lat\'e9ralement, comme ces panoramas de th\'e9\'e2tre qui se d\'e9roulent d\rquote une coulisse \'e0 l\rquote autre. Par une sorte d\rquote illusion d\rquote optique, \'e0 laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la jangada f +\'fbt immobile entre les deux mouvants bas-c\'f4t\'e9s. +\par +\par Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu\rquote on ne fit aucune halte\~; mais le gibier fut tr\'e8s avantageusement remplac\'e9 par les produits de la p\'eache. +\par +\par En effet, on prit une grande vari\'e9t\'e9 de poissons excellents, des \'ab\~pacos\~\'bb, des \'ab\~surubis\~\'bb, des \'ab\~gamitanas\~\'bb d\rquote une chair exquise, et certaines de ces larges raies, appel\'e9es \'ab\~duridaris\~\'bb +, roses au ventre, noires au dos, qui sont arm\'e9es de dards tr\'e8s venimeux. On recueillit aussi, par milliers, de ces \'ab\~candirus\~\'bb, sortes de petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont bient\'f4 +t fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment aventur\'e9 dans leurs parages. +\par +\par Les riches eaux de l\rquote Amazone \'e9taient aussi fr\'e9quent\'e9es par bien d\rquote autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les fleuves, pendant des heures enti\'e8res. +\par +\par C\rquote \'e9taient de gigantesques \'ab\~pira-rucus\~\'bb, longs de dix \'e0 douze pieds, cuirass\'e9s de larges \'e9cailles \'e0 bordure \'e9carlate, mais dont la chair n\rquote est vraiment appr\'e9ci\'e9e que des indig\'e8 +nes. Aussi ne cherchait-on pas \'e0 s\rquote en emparer, pas plus que des gracieux dauphins, qui venaient s\rquote \'e9battre par centaines, frapper de leur queue les poutrelles du train de bois, se jouer \'e0 l\rquote avant, \'e0 l\rquote arri\'e8 +re, animant les eaux du fleuve de reflets color\'e9s et de jets d\rquote eau que la lumi\'e8re r\'e9fract\'e9e changeait en autant d\rquote arcs-en-ciel. +\par +\par Le 16 juin, la jangada, apr\'e8s avoir heureusement par\'e9 certains hauts-fonds en s\rquote approchant des berges, arriva pr\'e8s de la grande \'eele de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s\rquote arr\'eatait au village de Moromoros, qui est situ\'e9 + sur la rive gauche de l\rquote Amazone. Vingt-quatre heures apr\'e8s, d\'e9passant les embouchures de l\rquote Atacoari et du Cocha, puis le \'ab\~furo\~\'bb, ou canal, qui communique avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait escale +\'e0 la hauteur de la Mission de Cocha. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux flottants, dont la bouche s\rquote ouvre au milieu d\rquote une sorte d\rquote \'e9ventail d\rquote \'e9pines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une figure f\'e9 +line, et cela, \endash suivant l\rquote observation de Paul Marcoy, \endash dans l\rquote intention de ressembler au tigre, dont ils admirent par-dessus tout l\rquote +audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le bout allum\'e9 entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des for\'eats amazoniennes, allaient \'e0 peu pr\'e8s nus. +\par +\par La Mission de Cocha \'e9tait alors dirig\'e9e par un moine franciscain, qui voulut rendre visite au padre Passanha. +\par +\par Joam Garral fit tr\'e8s bon accueil \'e0 ce religieux, et il lui offrit m\'eame de s\rquote asseoir \'e0 la table de la famille. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment, il y avait ce jour-l\'e0 un d\'eener, qui faisait honneur \'e0 la cuisini\'e8re indienne. +\par +\par Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, p\'e2t\'e9, destin\'e9 le plus souvent \'e0 remplacer le pain au Br\'e9sil, qui se compose de farine de manioc bien impr\'e9gn\'e9e de jus de viande et d\rquote +un coulis de tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de vinaigre et de \'ab\~malagueta\~\'bb, plat d\rquote herbages piment\'e9s, g\'e2teau froid saupoudr\'e9 de cannelle, c\rquote \'e9tait l\'e0 de quoi tenter un pauvre moine, r +\'e9duit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu\rquote elles purent \'e0 ce propos. Mais le franciscain devait, le soir m\'eame, rendre visite \'e0 un Indien qui \'e9tait malade \'e0 + Cocha. Il remercia donc l\rquote hospitali\'e8re famille et partit, non sans emporter quelques pr\'e9sents, qui devaient \'eatre bien re\'e7us des n\'e9ophytes de la Mission. +\par +\par Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort \'e0 faire. Le lit du fleuve s\rquote \'e9largissait peu \'e0 peu\~; mais les \'eeles y \'e9taient plus nombreuses, et le courant, g\'ean\'e9 par ces obstacles, s\rquote +accroissait aussi. Il fallut prendre de grandes pr\'e9cautions pour passer entre les \'eeles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes fr\'e9quentes, et, plusieurs fois, on fut oblig\'e9 de d\'e9gager la jangada, qui mena\'e7ait de s\rquote +engraver. Tout le monde mettait alors la main \'e0 la man\'9cuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de Nuestra-Senora-de-Loreto. +\par +\par Loreto est la derni\'e8re ville p\'e9ruvienne qui se trouve situ\'e9e sur la rive gauche du fleuve, avant d\rquote arriver \'e0 la fronti\'e8re du Br\'e9sil. Ce n\rquote est gu\'e8re plus qu\rquote un simple village, compos\'e9 d\rquote +une vingtaine de maisons, group\'e9es sur une berge l\'e9g\'e8rement accident\'e9e, dont les tumescences sont faites de terre d\rquote ocre et d\rquote argile. +\par +\par C\rquote est en 1770 que cette Mission fut fond\'e9e par des missionnaires j\'e9suites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au nord du fleuve, sont des indig\'e8nes \'e0 peau rouge\'e2tre, aux cheveux \'e9pais, z\'e9br\'e9s de dessins \'e0 + la face comme la laque d\rquote une table chinoise\~; ils sont simplement habill\'e9s, hommes et femmes, de bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On n\rquote en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de l +\rquote Atacoari, reste infime d\rquote une nation qui fut autrefois puissante sous la main de grands chefs. +\par +\par \'c0 Loreto vivaient aussi quelques soldats p\'e9ruviens, et deux ou trois n\'e9gociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, du poisson sal\'e9 et de la salsepareille. +\par +\par Benito d\'e9barqua, afin d\rquote acheter, s\rquote il \'e9tait possible, quelques ballots de cette smilac\'e9e, qui est toujours fort demand\'e9e sur les march\'e9s de l\rquote Amazone. Joam Garral, toujours tr\'e8s occup\'e9 d\rquote +un travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied \'e0 terre. Yaquita et sa fille rest\'e8rent \'e9galement \'e0 bord de la jangada avec Manoel. C\rquote est que les moustiques de Loreto ont une r\'e9putation bien faite pour \'e9 +carter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser quelque peu de leur sang \'e0 ces redoutables dipt\'e8res. +\par +\par Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et ce n\rquote \'e9tait pas pour donner envie de braver leurs piq\'fbres. +\par +\par \'ab\~On pr\'e9tend, ajouta-t-il, que les neuf esp\'e8ces, qui infestent les rives de l\rquote Amazone, se sont donn\'e9 rendez-vous au village de Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. L\'e0, ch\'e8 +re Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l\rquote urtiquis, l\rquote arlequin, le grand n\'e8gre, le roux des bois, ou plut\'f4 +t, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici m\'e9connaissable\~! Je pense, en v\'e9rit\'e9, que ces acharn\'e9s dipt\'e8res gardent mieux la fronti\'e8re br\'e9silienne que ces pauvres diables de soldats, h\'e2ves et maigres, que nous ape +rcevons sur la berge\~! +\par +\par \endash Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, \'e0 quoi servent les moustiques\~? +\par +\par \endash \'c0 faire le bonheur des entomologistes, r\'e9pondit Manoel, et je serais tr\'e8s embarrass\'e9 pour vous donner une meilleure explication\~!\~\'bb +\par +\par Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n\rquote \'e9tait que trop vrai. Il s\rquote ensuit donc que, ses achats termin\'e9s, lorsque Benito revint \'e0 bord, il avait la figure et les mains tatou\'e9es d\rquote +un millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgr\'e9 le cuir des chaussures, s\rquote \'e9taient introduites sous ses orteils. +\par +\par \'ab\~Partons, partons \'e0 l\rquote instant m\'eame\~! s\rquote \'e9cria Benito, ou ces maudites l\'e9gions d\rquote insectes vont nous envahir, et la jangada deviendra absolument inhabitable\~! +\par +\par Et nous les importerions au Para, r\'e9pondit Manoel, qui en a d\'e9j\'e0 trop pour sa propre consommation\~!\~\'bb Donc, pour ne pas m\'eame passer la nuit sur ces rives, la jangada, d\'e9tach\'e9e des berges, reprit le fil du courant. +\par +\par \'c0 partir de Loreto, l\rquote Amazone s\rquote inclinait un peu vers le sud-est, entre les \'eeles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors sur les eaux noires du Cajaru, m\'eal\'e9es aux eaux blanches de l\rquote Amazone. Apr\'e8s avoir d\'e9 +pass\'e9 cet affluent de la rive gauche, pendant la soir\'e9e du 23 juin, elle d\'e9rivait paisiblement le long de la grande \'eele de Jahuma. +\par +\par Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annon\'e7ait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent conna\'eetre les zones temp\'e9r\'e9es. Une l\'e9g\'e8re brise rafra\'eechissait l\rquote atmosph\'e8re. La lune allait bient\'f4 +t se lever sur le fond constell\'e9 du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le cr\'e9puscule absent de ces basses latitudes. Mais, dans cette p\'e9riode obscure encore, les \'e9toiles brillaient avec une puret\'e9 incomparable. L\rquote +immense plaine du bassin semblait se prolonger \'e0 l\rquote infini, comme une mer, et, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l\rquote unique diamant de l\rquote \'e9 +toile polaire\~; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. +\par +\par Les arbres de la rive gauche et de l\rquote \'eele Jahuma, \'e0 demi estomp\'e9s, se d\'e9tachaient en d\'e9coupures noires. On ne pouvait plus les reconna\'eetre qu\rquote \'e0 leur ind\'e9cise silhouette, ces troncs ou plut\'f4t ces f\'fb +ts de colonnes des copahus, qui s\rquote \'e9panouissaient en ombrelles, ces groupes de \'ab\~sandis\~\'bb dont on peut extraire un lait \'e9pais et sucr\'e9 qui, dit-on, donne l\rquote ivresse du vin, ces \'ab\~vignaticos\~\'bb + hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des l\'e9gers courants d\rquote air. \'ab\~Quel beau sermon que ces for\'eats de l\rquote Amazone\~!\~\'bb a-t-on pu justement dire. Oui\~! et l\rquote on pourrait ajouter\~: \'ab\~ +Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques\~!\~\'bb +\par +\par Les oiseaux donnaient leurs derni\'e8res notes du soir\~: \'ab\~bentivis\~\'bb qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives\~; \'ab\~niambus\~\'bb, sorte de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l\rquote accord parfait et que r\'e9p\'e9 +taient des imitateurs de la gent volatile\~; \'ab\~kamichis\~\'bb, \'e0 la m\'e9lop\'e9e si plaintive\~; martins-p\'eacheurs, dont le cri r\'e9pond, comme un signal, aux derniers cris de leurs cong\'e9n\'e8res\~; \'ab\~canind\'e9s\~\'bb +, au clairon sonore, et aras rouges, qui reployaient leurs ailes dans le feuillage des \'ab\~jaquetibas\~\'bb, dont la nuit venait d\rquote \'e9teindre les splendides couleurs. +\par +\par Sur la jangada, tout le personnel \'e9tait \'e0 son poste, dans l\rquote attitude du repos. Seul, le pilote, debout \'e0 l\rquote avant, laissait voir sa haute stature, \'e0 peine dessin\'e9e dans les premi\'e8res ombres. La bord\'e9 +e de quart, sa longue gaffe sur l\rquote \'e9paule, rappelait un campement de cavaliers tartares. Le pavillon br\'e9silien pendait au bout de sa hampe, \'e0 l\rquote avant du train, et la brise n\rquote avait d\'e9j\'e0 plus la force d\rquote +en soulever l\rquote \'e9tamine. +\par +\par \'c0 huit heures, les trois premiers tintements de l\rquote }{\i Angelus }{s\rquote envol\'e8rent du clocher de la petite chapelle. Les trois tintements du deuxi\'e8me et du troisi\'e8me verset sonn\'e8rent \'e0 leur tour, et la salutation s\rquote +acheva dans la s\'e9rie des coups plus pr\'e9cipit\'e9s de la petite cloche. +\par +\par Cependant, toute la famille, apr\'e8s cette journ\'e9e de juillet, \'e9tait rest\'e9e assise sous la v\'e9randa, afin de respirer l\rquote air plus frais du dehors. Chaque soir il en \'e9tait ainsi\~ +; et, tandis que Joam Garral, toujours silencieux, se contentait d\rquote \'e9couter, les jeunes gens causaient gaiement jusqu\rquote \'e0 l\rquote heure du coucher. +\par +\par \'ab\~Ah\~! notre beau fleuve\~! notre magnifique Amazone\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria la jeune fille, dont l\rquote enthousiasme pour ce grand cours d\rquote eau am\'e9ricain ne se lassait jamais. +\par +\par \endash Fleuve incomparable, en v\'e9rit\'e9\~! r\'e9pondit Manoel, et j\rquote en comprends toutes les sublimes beaut\'e9s\~! Nous le descendons, maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l\rquote ont fait, il y a des si\'e8cles, et je ne m\rquote +\'e9tonne plus qu\rquote ils en aient rapport\'e9 de si merveilleuses descriptions\~! +\par +\par \endash Un peu fabuleuses\~! r\'e9pliqua Benito. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal de notre Amazone\~! +\par +\par \endash Ce n\rquote est point en dire du mal, petite s\'9cur, que de rappeler qu\rquote il a ses l\'e9gendes\~! +\par +\par \endash Oui, c\rquote est vrai, il en a, et de merveilleuses\~! r\'e9pondit Minha. +\par +\par \endash Quelles l\'e9gendes\~? demanda Manoel. Je dois avouer qu\rquote elles ne sont pas encore arriv\'e9es au Para, on du moins, pour mon compte, je ne les connais pas\~! +\par +\par \endash Mais alors, que vous apprend-on donc dans les coll\'e8ges de B\'e9lem\~? r\'e9pondit en riant la jeune fille. +\par +\par \endash Je commence \'e0 m\rquote apercevoir que l\rquote on ne nous y apprend rien\~! r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Quoi\~! monsieur, reprit Minha avec un s\'e9rieux tout \'e0 fait plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu\rquote un \'e9norme reptile, nomm\'e9 le Minhocao, vient quelquefois visiter l\rquote +Amazone, et que les eaux du fleuve croissent ou d\'e9croissent, suivant que ce serpent s\rquote y plonge ou qu\rquote il en sort, tant il est gigantesque\~! +\par +\par \endash Mais l\rquote avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao ph\'e9nom\'e9nal\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash H\'e9las non\~! r\'e9pondit Lina. +\par +\par \endash Quel dommage\~! crut devoir ajouter Fragoso. +\par +\par \endash Et la \'ab\~Mae d\rquote Agua\~\'bb, reprit la jeune fille, cette superbe et redoutable femme, dont le regard fascine et entra\'eene sous les eaux du fleuve les imprudents qui la contemplent\~? +\par +\par \endash Oh\~! quant \'e0 la Mae d\rquote Agua, elle existe\~! s\rquote \'e9cria la na\'efve Lina. On dit m\'eame qu\rquote elle se prom\'e8ne encore sur les berges, mais qu\rquote elle dispara\'eet, comme une ondine, d\'e8s qu\rquote on s\rquote a +pproche d\rquote elle\~! +\par +\par \endash Eh bien, Lina, r\'e9pondit Benito, la premi\'e8re fois que tu l\rquote apercevras, viens me pr\'e9venir. +\par +\par \endash Pour qu\rquote elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve\~? Jamais, monsieur Benito\~! +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote elle le croit\~! s\rquote \'e9cria Minha. +\par +\par \endash Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao\~! dit alors Fragoso, toujours pr\'eat \'e0 intervenir en faveur de Lina. +\par +\par \endash Le tronc de Manao\~? demanda Manoel. Qu\rquote est-ce donc encore que le tronc de Manao\~? +\par +\par \endash Monsieur Manoel, r\'e9pondit Fragoso avec une gravit\'e9 comique, il para\'eet qu\rquote il y a ou plut\'f4t qu\rquote il y avait autrefois un tronc de \'ab\~turuma\~\'bb qui, chaque ann\'e9e, \'e0 la m\'eame \'e9poque, descendait le Rio-Negro, s +\rquote arr\'eatait quelques jours \'e0 Manao, et s\rquote en allait ainsi au Para, faisant halte \'e0 tous les ports, o\'f9 les indig\'e8nes l\rquote ornaient d\'e9votement de petits pavillons. Arriv\'e9 \'e0 B\'e9 +lem, il faisait halte, rebroussait chemin, remontait l\rquote Amazone, puis le Rio-Negro, et retournait \'e0 la for\'eat d\rquote o\'f9 il \'e9tait myst\'e9rieusement parti. Un jour, on a voulu le tirer \'e0 terre, mais le fleuve en courroux s\rquote +est gonfl\'e9, et il a fallu renoncer \'e0 s\rquote en emparer. Un autre jour, le capitaine d\rquote un navire l\rquote a harponn\'e9 et a essay\'e9 de le remorquer\'85 Cette fois encore, le fleuve en col\'e8re a rompu les amarres, et le tronc s\rquote +est miraculeusement \'e9chapp\'e9\~! +\par +\par \endash Et qu\rquote est-il devenu\~? demanda la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash Il para\'eet qu\rquote \'e0 son dernier voyage, mademoiselle Lina, r\'e9pondit Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s\rquote est tromp\'e9 de route, il a suivi l\rquote Amazone, et on ne l\rquote a plus revu\~! +\par +\par \endash Oh\~! si nous pouvions le rencontrer\~! s\rquote \'e9cria Lina. +\par +\par \endash Si nous le rencontrons, r\'e9pondit Benito, nous te mettrons dessus, Lina\~; il t\rquote emportera dans sa for\'eat myst\'e9rieuse, et tu passeras, toi aussi, \'e0 l\rquote \'e9tat de na\'efade l\'e9gendaire\~! +\par +\par \endash Pourquoi non\~? r\'e9pondit la folle jeune fille. +\par +\par \endash Voil\'e0 bien des l\'e9gendes, dit alors Manoel, et j\rquote avoue que votre fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent bien. J\rquote en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car elle est v\'e9 +ritablement lamentable, je vous la raconterais\~! +\par +\par \endash Oh\~! racontez, monsieur Manoel, s\rquote \'e9cria Lina\~! J\rquote aime tant les histoires qui font pleurer\~! +\par +\par \endash Tu pleures, toi, Lina\~! dit Benito. +\par +\par \endash Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! raconte-nous cela, Manoel. +\par +\par \endash C\rquote est l\rquote histoire d\rquote une Fran\'e7aise, dont les malheurs ont illustr\'e9 ces rives au XVIII}{\up9\super e}{ si\'e8cle. +\par +\par \endash Nous vous \'e9coutons, dit Minha. +\par +\par \endash Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l\rquote exp\'e9dition de deux savants fran\'e7ais, Bouguer et La Condamine, qui furent envoy\'e9s pour mesurer un degr\'e9 terrestre sous l\rquote \'e9 +quateur, on leur adjoignit un astronome fort distingu\'e9 nomm\'e9 Godin des Odonais. +\par +\par \'ab\~Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le Nouveau Monde\~: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, son beau-p\'e8re et son beau-fr\'e8re. +\par +\par \'ab\~Tous les voyageurs arriv\'e8rent \'e0 Quito en bonne sant\'e9. L\'e0 commenc\'e8rent pour madame des Odonais la s\'e9rie de ses malheurs\~; car en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. +\par +\par \'ab\~Lorsque Godin des Odonais eut achev\'e9 son travail, vers la fin de l\rquote ann\'e9e 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une fois arriv\'e9 dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille\~; mais, la guerre \'e9tant d\'e9clar +\'e9e, il fut forc\'e9 de solliciter du gouvernement portugais une autorisation qui laiss\'e2t la route libre \'e0 madame des Odonais et aux siens. +\par +\par \'ab\~Le croirait-on\~? Plusieurs ann\'e9es se pass\'e8rent sans que cette autorisation p\'fbt \'eatre accord\'e9e. +\par +\par \'ab\~En 1765, Godin des Odonais, d\'e9sesp\'e9r\'e9 de ces retards, r\'e9solut de remonter l\rquote Amazone pour retourner chercher sa femme \'e0 Quito\~; mais, au moment o\'f9 il allait partir, une subite maladie l\rquote arr\'ea +ta, et il ne put mettre son projet \'e0 ex\'e9cution. +\par +\par \'ab\~Cependant, les d\'e9marches n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 inutiles, et madame des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant l\rquote autorisation n\'e9cessaire, faisait pr\'e9parer une embarcation, afin qu\rquote elle p\'fb +t descendre le fleuve et rejoindre son mari. En m\'eame temps, une escorte avait ordre de l\rquote attendre dans les Missions du Haut-Amazone. +\par +\par \'ab\~Madame des Odonais \'e9tait une femme d\rquote un grand courage, vous allez bien le voir. Aussi n\rquote h\'e9sita-t-elle pas, et, malgr\'e9 les dangers d\rquote un pareil voyage \'e0 travers tout le continent, elle partit. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait son devoir d\rquote \'e9pouse, Manoel, dit Yaquita, et j\rquote aurais fait comme elle\~! +\par +\par \endash Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit \'e0 Rio-Bamba, au sud de Quito, emmenant son beau-fr\'e8re, ses enfants et un m\'e9decin fran\'e7ais. Il s\rquote agissait d\rquote atteindre les Missions de la fronti\'e8re br\'e9silienne, o\'f9 + devaient se trouver l\rquote embarcation et l\rquote escorte. +\par +\par \'ab\~Le voyage est heureux d\rquote abord\~; il se fait sur le cours des affluents de l\rquote Amazone que l\rquote on descend en canot. Cependant, les difficult\'e9s s\rquote accroissent peu \'e0 peu avec les dangers et les fatigues, au milieu d\rquote +un pays d\'e9cim\'e9 par la petite v\'e9role. Des quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart disparaissent quelques jours apr\'e8s, et l\rquote un d\rquote eux, le dernier qui f\'fbt demeur\'e9 fid\'e8 +le aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en voulant porter secours au m\'e9decin fran\'e7ais. +\par +\par \'ab\~Bient\'f4t le canot, \'e0 demi bris\'e9 par les roches et les troncs en d\'e9rive, est hors d\rquote \'e9tat de servir. Il faut alors descendre \'e0 terre, et l\'e0, \'e0 la lisi\'e8re d\rquote une imp\'e9n\'e9trable for\'eat, on en est r\'e9duit +\'e0 construire quelques cabanes de feuillage. Le m\'e9decin offre d\rquote aller en avant avec un n\'e8gre qui n\rquote avait jamais voulu quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend plusieurs jours\'85 mais en vain\~!\'85 + Ils ne reviennent plus. +\par +\par \'ab\~Cependant, les vivres s\rquote \'e9puisent. Les abandonn\'e9s essayent inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut rentrer dans la for\'eat, et les voil\'e0 dans la n\'e9cessit\'e9 de faire la route \'e0 + pied, au milieu de ces fourr\'e9s presque impraticables\~! +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait trop de fatigues pour ces pauvres gens\~! Ils tombent un \'e0 un, malgr\'e9 les soins de la vaillante Fran\'e7aise. Au bout de quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts\~! +\par +\par Oh\~! la malheureuse femme\~! dit Lina. +\par +\par Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se trouve encore \'e0 mille lieues de l\rquote Oc\'e9an qu\rquote il lui faut atteindre\~! Ce n\rquote est plus la m\'e8re qui continue \'e0 marcher vers le fleuve\~!\'85 La m\'e8 +re a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres mains\~!\'85 C\rquote est la femme qui veut revoir son mari\~! +\par +\par \'ab\~Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du Bobonasa\~! L\'e0, elle est recueillie par de g\'e9n\'e9reux Indiens, qui la conduisent aux Missions o\'f9 l\rquote attendait l\rquote escorte\~! +\par +\par \'ab\~Mais elle y arrivait seule, et derri\'e8re elle, les \'e9tapes de sa route \'e9taient sem\'e9es de tombes\~! +\par +\par \'ab\~Madame des Odonais atteignit Loreto, o\'f9 nous \'e9tions il y a quelques jours. De ce village p\'e9ruvien, elle descendit l\rquote Amazone, comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son mari, apr\'e8s dix-neuf ann\'e9es de s\'e9 +paration\~! +\par +\par \endash Pauvre femme\~! dit la jeune fille. +\par +\par \endash Pauvre m\'e8re, surtout\~!\~\'bb r\'e9pondit Yaquita. En ce moment, le pilote Araujo vint \'e0 l\rquote arri\'e8re et dit\~: \'ab\~Joam Garral, nous voici devant l\rquote \'eele de la Ronde\~! Nous allons passer la fronti\'e8re\~! +\par +\par \endash La fronti\'e8re\~!\~\'bb r\'e9pondit Joam. +\par +\par Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il regarda longuement l\rquote \'eelot de la Ronde, auquel se brisait le courant du fleuve. Puis, sa main se porta \'e0 son front comme pour chasser un souvenir. +\par +\par \'ab\~La fronti\'e8re\~!\~\'bb murmura-t-il en baissant la t\'eate par un mouvement involontaire. Mais, un instant apr\'e8s, sa t\'eate s\rquote \'e9tait relev\'e9e, et son visage \'e9tait celui d\rquote un homme r\'e9solu \'e0 faire son devoir jusqu +\rquote au bout. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017278}CHAPITRE DOUZI\'c8ME\line FRAGOSO \'c0 L\rquote OUVRAGE{\*\bkmkend _Toc98017278} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Braza\~\'bb, braise, est un mot que l\rquote on trouve dans la langue espagnole d\'e8s le XII}{\up9\super e}{ si\'e8cle. Il a servi \'e0 faire le mot \'ab\~brazil\~\'bb pour d\'e9signer certains bois qui fournissent une teinture rouge. De l\'e0 + le nom de Br\'e9sil donn\'e9 \'e0 cette vaste \'e9tendue de l\rquote Am\'e9rique du Sud que traverse la ligne \'e9quinoxiale, et dans laquelle ce bois se rencontre fr\'e9quemment. Il fut, d\rquote ailleurs, et de tr\'e8s bonne heure, l\rquote objet d +\rquote un commerce consid\'e9rable avec les Normands. Bien qu\rquote il s\rquote appelle \'ab\~ibirapitunga\~\'bb au lieu de production, ce nom de \'ab\~brazil\~\'bb lui est rest\'e9, et il est devenu celui de ce pays, qui appara\'eet comm +e une immense braise, enflamm\'e9e sous les rayons d\rquote un soleil tropical. +\par +\par Les Portugais l\rquote occup\'e8rent tout d\rquote abord. D\'e8s le commencement du XVI}{\up9\super e}{ si\'e8cle, prise de possession en fut faite par le pilote Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s\rquote y \'e9t +ablirent partiellement, il est rest\'e9 portugais, et poss\'e8de toutes les qualit\'e9s qui distinguent ce vaillant petit peuple. C\rquote est maintenant l\rquote un des plus grands \'c9tats de l\rquote Am\'e9rique m\'e9ridionale, ayant \'e0 sa t\'eate l +\rquote intelligent et artiste roi don Pedro. +\par +\par \'ab\~Quel est ton droit dans la tribu\~? demandait Montaigne \'e0 un Indien qu\rquote il rencontrait au Havre. +\par +\par C\rquote est le droit de marcher le premier \'e0 la guerre\~!\~\'bb r\'e9pondit simplement l\rquote Indien. +\par +\par La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus s\'fbr et le plus rapide v\'e9hicule de la civilisation. Aussi, les Br\'e9siliens firent-ils ce que faisait cet Indien\~: ils lutt\'e8rent, ils d\'e9fendirent leur conqu\'eate, ils l\rquote \'e9 +tendirent, et c\rquote est au premier rang qu\rquote on les voit marcher dans la voie de la civilisation. +\par +\par Ce fut en 1824, seize ans apr\'e8s la fondation de l\rquote empire Luso-Br\'e9silien, que le Br\'e9sil proclama son ind\'e9pendance par la voix de don Juan, que les arm\'e9es fran\'e7aises avaient chass\'e9 du Portugal. +\par +\par Restait \'e0 r\'e9gler la question de fronti\'e8res entre le nouvel empire et le P\'e9rou, son voisin. +\par +\par La chose n\rquote \'e9tait pas facile. +\par +\par Si le Br\'e9sil voulait s\rquote \'e9tendre jusqu\rquote au Rio-Napo, dans l\rquote ouest, le P\'e9rou, lui, pr\'e9tendait s\rquote \'e9largir jusqu\rquote au lac d\rquote Ega, c\rquote est-\'e0-dire huit degr\'e9s plus \'e0 l\rquote ouest. +\par +\par Mais, entre temps, le Br\'e9sil dut intervenir pour emp\'eacher l\rquote enl\'e8vement des Indiens de l\rquote Amazone, enl\'e8vement qui se faisait au profit des Missions hispano-br\'e9 +siliennes. Il ne trouva pas de meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier l\rquote \'eele de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d\rquote y \'e9tablir un poste. +\par +\par Ce fut une solution, et, depuis cette \'e9poque, la fronti\'e8re des deux pays passe par le milieu de cette \'eele. +\par +\par Au-dessus, le fleuve est p\'e9ruvien et se nomme Marafion, ainsi qu\rquote il a \'e9t\'e9 dit. +\par +\par Au-dessous, il est br\'e9silien et prend le nom de rivi\'e8re des Amazones. +\par +\par Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s\rquote arr\'eater devant Tabatinga, la premi\'e8re ville br\'e9silienne, situ\'e9e sur la rive gauche, \'e0 la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui d\'e9pend de la paroisse de Saint-Paul, \'e9 +tablie en aval sur la rive droite. +\par +\par Joam Garral avait r\'e9solu de passer l\'e0 trente-six heures, afin de donner quelque repos \'e0 son personnel. Le d\'e9part ne devait donc s\rquote effectuer que le 27, dans la matin\'e9e. +\par +\par Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menac\'e9s peut-\'eatre qu\rquote \'e0 Iquitos de servir de p\'e2ture aux moustiques indig\'e8nes, avaient manifest\'e9 l\rquote intention de descendre \'e0 terre et de visiter la bourgade. +\par +\par On estime actuellement \'e0 quatre cents habitants, presque tous Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, ces nomades qui errent plut\'f4t qu\rquote ils ne se fixent sur les bords de l\rquote Amazone et de ses petits affluents. + +\par +\par Le poste de l\rquote \'eele de la Ronde a \'e9t\'e9 abandonn\'e9 depuis quelques ann\'e9es et transport\'e9 \'e0 Tabatinga m\'eame. On peut donc dire que c\rquote est une ville de garnison\~; mais, en somme, la garnison n\rquote est compos\'e9 +e que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d\rquote un sergent, qui est le v\'e9ritable commandant de la place. +\par +\par Une berge, haute d\rquote une trentaine de pieds, dans laquelle sont taill\'e9es les marches d\rquote un escalier peu solide, forme en cet endroit la courtine de l\rquote esplanade qui porte le petit fortin. La demeure du commandant comprend deux chaumi +\'e8res dispos\'e9es en \'e9querre, et les soldats occupent un b\'e2timent oblong, \'e9lev\'e9 \'e0 cent pas de l\'e0 au pied d\rquote un grand arbre. +\par +\par Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement \'e0 tous les villages ou hameaux, qui sont diss\'e9min\'e9s sur les rives du fleuve, si un m\'e2t de pavillon, empanach\'e9 des couleurs br\'e9siliennes, ne s\rquote \'e9levait au-dessus d\rquote une gu +\'e9rite, toujours veuve de sa sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n\rquote \'e9taient l\'e0 pour canonner au besoin toute embarcation qui n\rquote avancerait pas \'e0 l\rquote ordre. +\par +\par Quant au village proprement dit, il est situ\'e9 en contrebas, au-del\'e0 du plateau. Un chemin, qui n\rquote est qu\rquote un ravin ombrag\'e9 de ficus et de miritis, y conduit en quelques minutes. L\'e0, sur une falaise de limon \'e0 demi crevass\'e9 +e, s\rquote \'e9l\'e8vent une douzaine de maisons recouvertes de feuilles de palmier \'ab\~boiassu\~\'bb, dispos\'e9es autour d\rquote une place centrale. +\par +\par Tout cela n\rquote est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga sont charmants, surtout \'e0 l\rquote embouchure du Javary, qui est assez largement \'e9vas\'e9e pour contenir l\rquote archipel des \'ee +les Aramasa. En cet endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre de ces palmiers dont les souples fibres, employ\'e9es \'e0 la fabrication des hamacs et des filets de p\'eache, font l\rquote objet d\rquote +un certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques du Haut-Amazone. +\par +\par Tabatinga, d\rquote ailleurs, est destin\'e9e \'e0 devenir, avant peu, une station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide d\'e9veloppement. L\'e0, en effet, devront s\rquote arr\'eater les vapeurs br\'e9 +siliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs p\'e9ruviens qui le descendront. L\'e0 se fera l\rquote \'e9change des cargaisons et des passagers. Il n\rquote en faudrait pas tant \'e0 un village anglais ou am\'e9ricain pour devenir, en quelques ann +\'e9es, le centre d\rquote un mouvement commercial des plus consid\'e9rables. +\par +\par Le fleuve est tr\'e8s beau en cette partie de son cours. Bien \'e9videmment, l\rquote effet des mar\'e9es ordinaires ne se fait pas sentir \'e0 Tabatinga, qui est situ\'e9e \'e0 plus de six cents lieues de l\rquote Atlantique. Mais il n\rquote +en est pas ainsi de la \'ab\~pororoca\~\'bb, cette esp\'e8ce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux de syzygies, gonfle les eaux de l\rquote Amazone et les repousse avec une vitesse de dix-sept kilom\'e8tres \'e0 l\rquote heure. On pr +\'e9tend, en effet, que ce raz de mar\'e9e se propage jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne. +\par +\par Le lendemain, 26 juin, avant le d\'e9jeuner, la famille Garral se pr\'e9para \'e0 d\'e9barquer, afin de visiter la ville. +\par +\par Si Joam, Benito et Manoel avaient d\'e9j\'e0 mis le pied dans plus d\rquote une cit\'e9 de l\rquote empire br\'e9silien, il n\rquote en \'e9tait pas ainsi de Yaquita et de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de possession. +\par +\par On con\'e7oit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix \'e0 cette visite. +\par +\par Si, d\rquote autre part, Fragoso, en sa qualit\'e9 de barbier nomade, avait d\'e9j\'e0 couru les diverses provinces de l\rquote Am\'e9rique centrale, Lina, elle, pas plus que sa jeune ma\'eetresse, n\rquote avait encore foul\'e9 le sol br\'e9silien. + +\par +\par Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso \'e9tait venu trouver Joam Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour o\'f9 vous m\rquote avez re\'e7u \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, log\'e9, v\'eatu, nourri, en un mot accueilli si hospitali\'e8rement, je vous dois\'85 +\par +\par \endash Vous ne me devez absolument rien, mon ami, r\'e9pondit Joam Garral. Donc, n\rquote insistez pas\'85 +\par +\par \endash Oh\~! rassurez-vous, s\rquote \'e9cria Fragoso, je ne suis point en mesure de m\rquote acquitter envers vous\~! J\rquote ajoute que vous m\rquote avez pris \'e0 bord de la jangada et procur\'e9 + le moyen de descendre le fleuve. Mais nous voici maintenant sur la terre du Br\'e9sil, que, suivant toute probabilit\'e9, je ne devais plus revoir\~! Sans cette liane\'85 +\par +\par \endash C\rquote est \'e0 Lina, \'e0 Lina seule, qu\rquote il faut reporter votre reconnaissance, dit Joam Garral. +\par +\par \endash Je le sais, r\'e9pondit Fragoso, et jamais je n\rquote oublierai ce que je lui dois, pas plus qu\rquote \'e0 vous. +\par +\par \endash On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos adieux\~! Votre intention est-elle donc de rester \'e0 Tabatinga\~? +\par +\par \endash En aucune fa\'e7on, monsieur Garral, puisque vous m\rquote avez permis de vous accompagner jusqu\rquote \'e0 B\'e9lem, o\'f9 je pourrai, je 1\rquote esp\'e8re du moins, reprendre mon ancien m\'e9tier. +\par +\par \endash Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me demander, mon ami\~? +\par +\par \endash Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconv\'e9nient \'e0 ce que je l\rquote exerce en route, ce m\'e9tier. Il ne faut pas que ma main se rouille, et, d\rquote ailleurs, quelques poign\'e9 +es de reis ne feraient pas mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagn\'e9s. Vous le savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en m\'eame temps un peu coiffeur, je n\rquote ose dire un peu m\'e9 +decin par respect pour monsieur Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du Haut-Amazone. +\par +\par \endash Surtout parmi les Br\'e9siliens, r\'e9pondit Joam Garral, car pour les indig\'e8nes\'85 +\par +\par \endash Je vous demande pardon, r\'e9pondit Fragoso, parmi les indig\'e8nes surtout\~! Ah\~! pas de barbe \'e0 faire, puisque la nature s\rquote est montr\'e9e tr\'e8s avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque chevelure \'e0 accommoder s +uivant la derni\'e8re mode\~! Ils aiment cela, ces sauvages, hommes on femmes\~! Je ne serai pas install\'e9 depuis dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet \'e0 la main, \endash c\rquote est le bilboquet qui les attire d\rquote abord, et j +\rquote en joue fort agr\'e9ablement \endash , qu\rquote un cercle d\rquote Indiens et d\rquote Indiennes se sera form\'e9 autour de moi. On se dispute mes faveurs\~ +! Je resterais un mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de mes mains\~! On ne tarderait pas \'e0 savoir que le \'ab\~fer qui frise\~\'bb, \endash c\rquote est ainsi qu\rquote ils me d\'e9signent \endash +, est de retour dans les murs de Tabatinga\~! J\rquote y ai pass\'e9 d\'e9j\'e0 \'e0 deux reprises, et mes ciseaux et mon peigne ont fait merveille\~! Ah\~! par exemple, il n\rquote y faudrait pas revenir trop souvent, sur le m\'eame march\'e9\~ +! Mesdames les Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos \'e9l\'e9gantes des cit\'e9s br\'e9siliennes\~! Non\~! Quand c\rquote est fait, en voil\'e0 pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins \'e0 + ne pas compromettre l\rquote \'e9difice que j\rquote ai \'e9lev\'e9, avec quelque talent, j\rquote ose le dire\~! Or, il y a bient\'f4t un an que je ne suis venu \'e0 + Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me rendre une seconde fois digne de la r\'e9putation que j\rquote ai acquise dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d +\rquote amour-propre, croyez-le bien\~! +\par +\par \endash Faites donc, mon ami, r\'e9pondit Joam Garral en souriant, mais faites vite\~! Nous ne devons rester qu\rquote un jour \'e0 Tabatinga, et nous en repartirons demain d\'e8s l\rquote aube. +\par +\par \endash Je ne perdrai pas une minute, r\'e9pondit Fragoso. Le temps de prendre les ustensiles de ma profession, et je d\'e9barque\~! +\par +\par \endash Allez\~! Fragoso, r\'e9pondit Joam Garral. Puissent les reis pleuvoir dans votre poche\~! +\par +\par Oui, et c\rquote est l\'e0 une bienfaisante pluie qui n\rquote a jamais tomb\'e9 \'e0 verse sur votre d\'e9vou\'e9 serviteur\~!\~\'bb +\par +\par Cela dit, Fragoso s\rquote en alla rapidement. +\par +\par Un instant apr\'e8s, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La jangada avait pu s\rquote approcher assez pr\'e8s de la berge pour que le d\'e9barquement se f\'eet sans peine. Un escalier en assez mauvais \'e9tat, taill\'e9 + dans la falaise, permit aux visiteurs d\rquote arriver \'e0 la cr\'eate du plateau. +\par +\par Yaquita et les siens furent re\'e7us par le commandant du fort, un pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de l\rquote hospitalit\'e9, et leur offrit de d\'e9jeuner dans son habitation. \'c7\'e0 et l\'e0 + allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez m\'e9diocres produits de ce m\'e9lange de race. +\par +\par Au lieu d\rquote accepter le d\'e9jeuner du sergent, Yaquita offrit au contraire au commandant et \'e0 sa femme de venir partager le sien \'e0 bord de la jangada. +\par +\par Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut pris pour onze heures. +\par +\par En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mul\'e2tresse, accompagn\'e9es de Manoel, all\'e8rent se promener aux environs du poste, laissant Benito se mettre en r\'e8gle avec le commandant pour l\rquote acquittement des droits de passage, car ce sergent +\'e9tait \'e0 la fois chef de la douane et chef militaire. +\par +\par Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s\rquote \'e9tait refus\'e9 \'e0 le suivre. +\par +\par Cependant, Fragoso, de son c\'f4t\'e9, avait quitt\'e9 la jangada\~; mais, au lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant \'e0 travers le ravin qui s\rquote +ouvrait sur la droite, au niveau de la berge. Il comptait plus, avec raison, sur la client\'e8le indig\'e8ne de Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des soldats n\rquote auraient pas mieux demand\'e9 + que de se remettre en ses habiles mains\~; mais les maris ne se souciaient gu\'e8re de d\'e9penser quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes moiti\'e9s. +\par +\par Chez les indig\'e8nes, il en devait \'eatre tout autrement. \'c9poux et \'e9pouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le meilleur accueil. +\par +\par Voil\'e0 donc Fragoso en route, remontant le chemin ombrag\'e9 de beaux ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. +\par +\par D\'e8s son arriv\'e9e sur la place, le c\'e9l\'e8bre coiffeur fut signal\'e9, reconnu, entour\'e9. +\par +\par Fragoso n\rquote avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet \'e0 piston, pour attirer les clients, pas m\'eame de voiture \'e0 cuivres brillants, \'e0 lanternes resplendissantes, \'e0 panneaux orn\'e9 +s de glaces, ni de parasol gigantesque, ni rien qui p\'fbt provoquer l\rquote empressement du public, ainsi que cela se fait dans les foires\~! Non\~! mais Fragoso avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses doigts\~ +! Avec quelle adresse il recevait la t\'eate de tortue, qui servait de boule, sur la pointe effil\'e9e du manche\~! Avec quelle gr\'e2ce il faisait d\'e9crire \'e0 cette boule cette courbe savante, dont les math\'e9maticiens n\rquote ont peut-\'ea +tre pas encore calcul\'e9 la valeur, eux qui ont d\'e9termin\'e9, cependant, la fameuse courbe \'ab\~du chien qui suit son ma\'eetre\~!\~\'bb +\par +\par Tous les indig\'e8nes \'e9taient l\'e0, hommes, femmes, vieillards, enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous leurs yeux, \'e9coutant de toutes leurs oreilles. L\rquote aimable op\'e9rateur, moiti\'e9 en portugais, moiti\'e9 + en langue ticuna, leur d\'e9bitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse humeur. +\par +\par Ce qu\rquote il leur disait, c\rquote \'e9tait ce que disent tous ces charlatans qui mettent leurs services \'e0 la disposition du public, qu\rquote ils soient Figaros espagnols ou perruquiers fran\'e7ais. Au fond, m\'eame aplomb, m\'eame connai +ssance des faiblesses humaines, m\'eame genre de plaisanteries ressass\'e9es, m\'eame dext\'e9rit\'e9 amusante, et de la part de ces indig\'e8nes, m\'eame \'e9bahissement, m\'eame curiosit\'e9, m\'eame cr\'e9dulit\'e9 que chez les badauds du monde civilis +\'e9. +\par +\par Il s\rquote ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public \'e9tait allum\'e9 et se pressait pr\'e8s de Fragoso install\'e9 dans une \'ab\~loja\~\'bb de la place, sorte de boutique servant de cabaret. +\par +\par Cette loja appartenait \'e0 un Br\'e9silien domicili\'e9 \'e0 Tabatinga. L\'e0, pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt reis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 6 centimes.}}}{, les indig\'e8nes peuvent se procurer les boissons du cru, et en particulier l\rquote assa\'ef. C\rquote +est une liqueur moiti\'e9 solide, moiti\'e9 liquide, faite avec les fruits d\rquote un palmier, et elle se boit dans un \'ab\~cou\'ef\~\'bb, ou demi-calebasse, dont on fait un usage g\'e9n\'e9ral en ce bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Et alors, hommes et femmes, \endash ceux-l\'e0 avec non moins d\rquote empressement que celles-ci \endash , de prendre place sur l\rquote escabeau du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient ch\'f4mer sans doute, puisqu\rquote il n\rquote \'e9 +tait pas question de tailler ces opulentes chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur qualit\'e9\~; mais quel emploi il allait \'eatre appel\'e9 \'e0 faire du peigne et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero\~! +\par +\par Et les encouragements de l\rquote artiste \'e0 la foule\~! +\par +\par \'ab\~Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne vous couchez pas dessus\~! Et voil\'e0 pour un an, et ces modes-l\'e0 sont les plus nouvelles de B\'e9lem ou de Rio-de-Janeiro\~! Les filles d\rquote honneur de la reine ne +sont pas plus savamment accommod\'e9es, et vous remarquerez que je n\rquote \'e9pargne pas la pommade\~!\~\'bb +\par +\par Non\~! il ne l\rquote \'e9pargnait pas\~! Ce n\rquote \'e9tait, il est vrai, qu\rquote un peu de graisse, \'e0 laquelle il m\'ealait le suc de quelques fleurs, mais cela empl\'e2trait comme du ciment. +\par +\par Aussi aurait-on pu donner le nom d\rquote \'e9difices capillaires \'e0 ces monuments \'e9lev\'e9s par la main de Fragoso, et qui comportaient tous les genres d\rquote architecture\~! Boucles, anneaux, frisons, catogans, cadenettes, cr\'ea +pures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni chignons, ni postiches. Ces chevelures indig\'e8nes, ce n\rquote \'e9 +taient point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les chutes, mais plut\'f4t des for\'eats dans toutes leur virginit\'e9 native\~! Fragoso, cependant, ne d\'e9daignait pas d\rquote +y ajouter quelques fleurs naturelles, deux ou trois longues ar\'eates de poisson, de fines parures d\rquote os ou de cuivre, que lui apportaient les \'e9l\'e9gantes de l\rquote endroit. \'c0 coup s\'fbr, les merveilleuses du Directoire auraient envi\'e9 l +\rquote ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, \'e0 triple et quadruple \'e9tage, et le grand L\'e9onard lui-m\'eame se f\'fbt inclin\'e9 devant son rival d\rquote outremer\~! +\par +\par Et alors les vatems, les poign\'e9es de reis, \endash seule monnaie contre laquelle les indig\'e8nes de l\rquote Amazone \'e9changent leurs marchandises \endash , de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec une \'e9 +vidente satisfaction. Mais, tr\'e8s certainement, le soir se ferait avant qu\rquote il e\'fbt pu satisfaire aux demandes d\rquote une client\'e8le incessamment renouvel\'e9e. Ce n\rquote \'e9tait pas seulement la population de Tabatinga qui se pressait +\'e0 la porte de la loja. La nouvelle de l\rquote arriv\'e9e de Fragoso n\rquote avait pas tard\'e9 \'e0 se r\'e9pandre. De ces indig\'e8nes, il en venait de tous les c\'f4t\'e9s\~: Ticunas de la rive gauche du fleuve, Mayorunas d +e la rive droite, aussi bien ceux qui habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui r\'e9sidaient dans les villages du Javary. +\par +\par Aussi, une longue queue d\rquote impatients se dessinait-elle sur la place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains de Fragoso, allant fi\'e8rement d\rquote une maison \'e0 l\rquote +autre, se pavanaient sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu\rquote ils \'e9taient. +\par +\par Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le tr\'e8s occup\'e9 coiffeur n\rquote avait pas encore eu le temps de revenir d\'e9jeuner \'e0 bord, aussi dut-il se contenter d\rquote un peu d\rquote assa\'ef, de farine de manioc et d\rquote \'9cufs de tortue qu +\rquote il avalait rapidement entre deux coups de fer. +\par +\par Mais aussi, bonne r\'e9colte pour le cabaretier, car toutes ces op\'e9rations ne s\rquote accomplissaient pas sans grande absorption de liqueurs tir\'e9es des caves de la loja. En v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait un \'e9v\'e9 +nement pour la ville de Tabatinga que ce passage du c\'e9l\'e8bre Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du Haut-Amazone\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017279}CHAPITRE TREIZI\'c8ME\line TORR\'c8S{\*\bkmkend _Toc98017279} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 cinq heures du soir, Fragoso \'e9tait encore l\'e0, n\rquote en pouvant plus, et il se demandait s\rquote il ne serait pas oblig\'e9 de passer la nuit pour satisfaire la foule des expectants. +\par +\par En ce moment, un \'e9tranger arriva sur la place, et, voyant toute cette r\'e9union d\rquote indig\'e8nes, il s\rquote avan\'e7a vers l\rquote auberge. +\par +\par Pendant quelques instants, cet \'e9tranger regarda Fragoso attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, l\rquote examen le satisfit, car il entra dans la loja. +\par +\par C\rquote \'e9tait un homme \'e2g\'e9 de trente-cinq ans environ. Il portait un assez \'e9l\'e9gant costume de voyage, qui faisait valoir les agr\'e9ments de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux n\rquote avaient pas d\'fb tailler +depuis longtemps, et ses cheveux, un peu longs, r\'e9clamaient imp\'e9rieusement les bons offices d\rquote un coiffeur. +\par +\par \'ab\~Bonjour, l\rquote ami, bonjour\~!\~\'bb dit-il en frappant l\'e9g\'e8rement l\rquote \'e9paule de Fragoso. +\par +\par Fragoso se retourna lorsqu\rquote il entendit ces quelques mots prononc\'e9s en pur br\'e9silien, et non plus l\rquote idiome m\'e9lang\'e9 des indig\'e8nes. +\par +\par \'ab\~Un compatriote\~? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle rebelle d\rquote une t\'eate mayorunasse. +\par +\par Oui, r\'e9pondit l\rquote \'e9tranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos services. +\par +\par Comment donc\~! mais \'e0 l\rquote instant, dit Fragoso. D\'e8s que je vais avoir \'ab\~termin\'e9 madame\~\'bb\~! +\par +\par Et ce fut fait en deux coups de fer. +\par +\par Bien que le dernier venu n\rquote e\'fbt pas droit \'e0 la place vacante, cependant il s\rquote assit sur l\rquote escabeau, sans que cela amen\'e2t aucune r\'e9clamation de la part des indig\'e8nes, dont le tour \'e9tait ainsi recul\'e9. +\par +\par Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon l\rquote habitude de ses coll\'e8gues\~: +\par +\par \'ab\~Que d\'e9sire monsieur\~? demanda-t-il. +\par +\par Faire tailler ma barbe et mes cheveux, r\'e9pondit l\rquote \'e9tranger. +\par +\par \'c0 vos souhaits\~!\~\'bb dit Fragoso en introduisant le peigne dans l\rquote \'e9paisse chevelure de son client. +\par +\par Et aussit\'f4t les ciseaux de faire leur office. +\par +\par \'ab\~Et vous venez de loin\~? demanda Fragoso, qui ne pouvait op\'e9rer sans grande abondance de paroles. +\par +\par Je viens des environs d\rquote Iquitos. +\par +\par \endash Tiens, c\rquote est comme moi\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. J\rquote ai descendu l\rquote Amazone d\rquote Iquitos \'e0 Tabatinga\~! Et peut-on vous demander votre nom\~? +\par +\par \endash Sans inconv\'e9nient, r\'e9pondit l\rquote \'e9tranger. Je me nomme Torr\'e8s.\~\'bb +\par +\par Lorsque les cheveux de son client eurent \'e9t\'e9 coup\'e9s \'ab\~\'e0 la derni\'e8re mode\~\'bb, Fragoso commen\'e7a \'e0 tailler sa barbe\~; mais, \'e0 ce moment, comme il le regardait bien en face, il s\rquote arr\'eata, reprit son op\'e9 +ration, puis, enfin\~: +\par +\par \'ab\~Eh\~! monsieur Torr\'e8s, dit-il, est-ce que\~?\'85 Je crois vous reconna\'eetre\~!\'85 Est-ce que nous ne nous sommes pas d\'e9j\'e0 vus quelque part\~? +\par +\par \endash Je ne pense pas\~! r\'e9pondit vivement Torr\'e8s. +\par +\par \endash Je me trompe alors\~!\~\'bb r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Et il se mit en mesure d\rquote achever sa besogne. Un instant apr\'e8s, Torr\'e8s reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait interrompue. \'ab\~Comment \'eates-vous venu d\rquote Iquitos\~? dit-il. +\par +\par \endash D\rquote Iquitos \'e0 Tabatinga\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash \'c0 bord d\rquote un train de bois, sur lequel m\rquote a donn\'e9 passage un digne fazender, qui descend l\rquote Amazone avec toute sa famille. +\par +\par \endash Ah\~! vraiment, l\rquote ami\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. C\rquote est une chance, cela, et si votre fazender voulait me prendre\'85 +\par +\par \endash Vous avez donc, vous aussi, l\rquote intention de descendre le fleuve\~? +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. +\par +\par \endash Jusqu\rquote au Para\~? +\par +\par \endash Non, jusqu\rquote \'e0 Manao seulement, o\'f9 j\rquote ai affaire. +\par +\par \endash Eh bien, mon h\'f4te est un homme obligeant, et je pense qu\rquote il vous rendrait volontiers ce service. +\par +\par \endash Vous le pensez\~? +\par +\par \endash Je dirais m\'eame que j\rquote en suis s\'fbr. +\par +\par \endash Et comment s\rquote appelle-t-il donc ce fazender\~? demanda nonchalamment Torr\'e8s. +\par +\par Joam Garral\~\'bb, r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Et, en ce moment, il murmurait \'e0 part lui\~: \'ab\~J\rquote ai certainement vu cette figure-l\'e0 quelque part\~!\~\'bb Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 laisser tomber une conversation qui semblait l\rquote int\'e9resser, et pour cause. \'ab +\~Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait \'e0 me donner passage\~? +\par +\par \endash Je vous r\'e9p\'e8te que je n\rquote en doute pas, r\'e9pondit Fragoso. Ce qu\rquote il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas de le faire pour vous, un compatriote\~! +\par +\par \endash Est-ce qu\rquote il est seul \'e0 bord de cette jangada\~? +\par +\par \endash Non, r\'e9pliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu\rquote il voyage avec toute sa famille, \endash une famille de braves gens, je vous l\rquote assure \endash , et il est accompagn\'e9 d\rquote une \'e9quipe d\rquote +Indiens et de noirs, qui font partie du personnel de la fazenda. +\par +\par \endash Il est riche, ce fazender\~? +\par +\par \endash Certainement, r\'e9pondit Fragoso, tr\'e8s riche. Rien que les bois flott\'e9s qui forment la jangada et la cargaison qu\rquote elle porte constituent toute une fortune\~! +\par +\par \endash Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la fronti\'e8re br\'e9silienne avec toute sa famille\~? reprit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le fianc\'e9 de mademoiselle Minha. +\par +\par \endash Ah\~! il a une fille\~? dit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Une charmante fille. +\par +\par \endash Et elle va se marier\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, avec un brave jeune homme, r\'e9pondit Fragoso, un m\'e9decin militaire en garnison \'e0 B\'e9lem, et qui l\rquote \'e9pousera, d\'e8s que nous serons arriv\'e9s au terme du voyage. +\par +\par \endash Bon\~! dit en souriant Torr\'e8s, c\rquote est alors ce qu\rquote on pourrait appeler un voyage de fian\'e7ailles\~! +\par +\par \endash Un voyage de fian\'e7ailles, de plaisir et d\rquote affaires\~! r\'e9pondit Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n\rquote ont jamais mis le pied sur le territoire br\'e9silien, et, quant \'e0 Joam Garral, c\rquote est la premi\'e8re fois qu +\rquote il franchit la fronti\'e8re, depuis qu\rquote il est entr\'e9 \'e0 la ferme du Vieux Magalha\'ebs. +\par +\par \endash Je suppose aussi, demanda Torr\'e8s, que la famille est accompagn\'e9e de quelques serviteurs\~? +\par +\par \endash Certainement, r\'e9pondit Fragoso\~; la vieille Cyb\'e8le, depuis cinquante ans dans la ferme, et une jolie mul\'e2tresse, mademoiselle Lina, qui est plut\'f4t la compagne que la suivante de sa jeune ma\'eetresse. Ah\~! quelle aimable nature\~ +! quel c\'9cur et quels yeux\~! Et des id\'e9es \'e0 elle sur toutes choses, en particulier sur les lianes\'85\~\'bb +\par +\par Fragoso, lanc\'e9 sur cette voie, n\rquote aurait pu s\rquote arr\'eater sans doute, et Lina allait \'eatre l\rquote objet de ses d\'e9clarations enthousiastes, si Torr\'e8s n\rquote e\'fbt quitt\'e9 l\rquote escabeau pour faire place \'e0 + un autre client. +\par +\par \'ab\~Que vous dois-je\~? demanda-t-il au barbier. +\par +\par \endash Rien, r\'e9pondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent sur la fronti\'e8re, il ne peut \'eatre question de cela\~! +\par +\par \endash Cependant, r\'e9pondit Torr\'e8s, je voudrais\'85 +\par +\par \endash Eh bien, nous r\'e8glerons plus tard, \'e0 bord de la jangada. +\par +\par \endash Mais je ne sais, r\'e9pondit Torr\'e8s, si j\rquote oserai demander \'e0 Joam Garral de me permettre\'85 +\par +\par \endash N\rquote h\'e9sitez pas\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous l\rquote aimez mieux, et il se trouvera tr\'e8s heureux de pouvoir vous \'eatre utile en cette circonstance.\~\'bb +\par +\par En ce moment, Manoel et Benito, qui \'e9taient venus \'e0 la ville, apr\'e8s leur d\'eener, se montr\'e8rent \'e0 la porte de la loja, d\'e9sireux de voir Fragoso dans l\rquote exercice de ses fonctions. +\par +\par Torr\'e8s s\rquote \'e9tait retourn\'e9 vers eux, et tout \'e0 coup\~: \'ab\~Eh\~! voil\'e0 deux jeunes gens que je connais ou plut\'f4t que je reconnais\~! s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Vous les reconnaissez\~? demanda Fragoso, assez surpris. +\par +\par \endash Oui, sans doute\~! Il y a un mois, dans la for\'eat d\rquote Iquitos, ils m\rquote ont tir\'e9 d\rquote un assez grand embarras\~! +\par +\par \endash Mais ce sont pr\'e9cis\'e9ment Benito Garral et Manoel Valdez. +\par +\par \endash Je le sais\~! Ils m\rquote ont dit leurs noms, mais je ne m\rquote attendais pas \'e0 les retrouver ici\~!\~\'bb Torr\'e8s, s\rquote avan\'e7ant alors vers les deux jeunes gens, qui le regardaient sans le reconna\'eetre\~: \'ab\~ +Vous ne me remettez pas, messieurs\~? leur demanda-t-il. +\par +\par \endash Attendez donc, r\'e9pondit Benito. Monsieur Torr\'e8s, si j\rquote ai bonne m\'e9moire, c\rquote est vous qui, dans la for\'eat d\rquote Iquitos, aviez quelques difficult\'e9s avec un guariba\~?\'85 +\par +\par \endash Moi-m\'eame, messieurs\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Depuis six semaines, j\rquote ai continu\'e9 \'e0 descendre l\rquote Amazone, et je viens de passer la fronti\'e8re en m\'eame temps que vous\~! +\par +\par \endash Enchant\'e9 de vous revoir, dit Benito\~; mais vous n\rquote avez point oubli\'e9 que je vous avais propos\'e9 de venir \'e0 la fazenda de mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Je ne l\rquote ai point oubli\'e9, r\'e9pondit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Et vous auriez bien fait d\rquote accepter mon offre, monsieur\~! Cela vous e\'fbt permis d\rquote attendre notre d\'e9part en vous reposant de vos fatigues, puis de descendre avec nous jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re\~! Autant de journ\'e9 +es de marche d\rquote \'e9pargn\'e9es\~! +\par +\par \endash En effet, r\'e9pondit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Notre compatriote ne s\rquote arr\'eate pas \'e0 la fronti\'e8re, dit alors Fragoso. Il va jusqu\rquote \'e0 Manao. +\par +\par \endash Eh bien, r\'e9pondit Benito, si vous voulez venir \'e0 bord de la jangada, vous y serez bien re\'e7u, et je suis s\'fbr que mon p\'e8re se fera un devoir de vous y donner passage. +\par +\par \endash Volontiers\~! r\'e9pondit Torr\'e8s, et vous me permettrez de vous remercier d\rquote avance\~!\~\'bb +\par +\par Manoel n\rquote avait point pris part \'e0 la conversation. Il laissait l\rquote obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait attentivement Torr\'e8s, dont la figure ne lui revenait gu\'e8 +re. Il y avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s\rquote il e\'fbt craint de se fixer\~; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne voulant pas nuire \'e0 un compatriote qu +\rquote il s\rquote agissait d\rquote obliger. +\par +\par \'ab\~Messieurs, dit Torr\'e8s, si vous le voulez, je suis pr\'eat \'e0 vous suivre jusqu\rquote au port. +\par +\par Venez\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, Torr\'e8s \'e9tait \'e0 bord de la jangada. Benito le pr\'e9sentait \'e0 Joam Garral, en lui faisant conna\'eetre les circonstances dans lesquelles ils s\rquote \'e9taient d\'e9j\'e0 + vus, et il lui demandait passage pour Torr\'e8s jusqu\rquote \'e0 Manao. +\par +\par \'ab\~Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par \endash Je vous remercie, dit Torr\'e8s, qui, au moment de tendre la main \'e0 son h\'f4te, se retint comme malgr\'e9 lui. +\par +\par \endash Nous partons demain matin, d\'e8s l\rquote aube, ajouta Joam Garral. Vous pouvez donc vous installer \'e0 bord\'85 +\par +\par \endash Oh\~! mon installation ne sera pas longue\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Ma personne et rien de plus. +\par +\par \endash Vous \'eates chez vous\~\'bb, dit Joam Garral. Le soir m\'eame, Torr\'e8s prenait possession d\rquote une cabine pr\'e8s de celle du barbier. +\par +\par \'c0 huit heures seulement, celui-ci, de retour \'e0 la jangada, faisait \'e0 la jeune mul\'e2tresse le r\'e9cit de ses exploits, et lui r\'e9p\'e9tait, non sans quelque amour-propre, que la renomm\'e9e de l\rquote illustre Fragoso venait de s\rquote +accro\'eetre encore dans le bassin du Haut-Amazone. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017280}CHAPITRE QUATORZI\'c8ME\line EN DESCENDANT ENCORE{\*\bkmkend _Toc98017280} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain matin, 27 juin, d\'e8s l\rquote aube, les amarres \'e9taient largu\'e9es, et la jangada continuait \'e0 d\'e9river au courant du fleuve. +\par +\par Un personnage de plus \'e9tait \'e0 bord. En r\'e9alit\'e9, d\rquote o\'f9 venait ce Torr\'e8s\~? On ne le savait pas au juste. O\'f9 allait-il\~? \'c0 Manao, avait-il dit. Torr\'e8s s\rquote \'e9tait d\rquote ailleurs gard\'e9 de rien laisser soup\'e7 +onner de sa vie pass\'e9e, ni de la profession qu\rquote il exer\'e7ait encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que la jangada e\'fbt donn\'e9 asile \'e0 un ancien capitaine des bois. Joam Garral n\rquote avait pas voulu g\'e2 +ter par des questions trop pressantes le service qu\rquote il allait lui rendre. +\par +\par En le prenant \'e0 bord, le fazender avait ob\'e9i \'e0 un sentiment d\rquote humanit\'e9. Au milieu de ces vastes d\'e9serts amazoniens, \'e0 cette \'e9poque surtout o\'f9 des bateaux \'e0 vapeur ne sillonnaient pas encore le cours du fleuve, il \'e9 +tait tr\'e8s difficile de trouver des moyens de transport s\'fbrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un service r\'e9gulier, et, la plupart du temps, le voyageur en \'e9tait r\'e9duit \'e0 cheminer \'e0 travers les for\'ea +ts. Ainsi avait fait et aurait d\'fb continuer de faire Torr\'e8s, et c\rquote \'e9tait pour lui une chance inesp\'e9r\'e9e que d\rquote avoir pu prendre passage \'e0 bord de la jangada. +\par +\par Depuis que Benito avait racont\'e9 dans quelles conditions il avait rencontr\'e9 Torr\'e8s, la pr\'e9sentation \'e9tait faite, et celui-ci pouvait se consid\'e9rer comme un passager \'e0 bord d\rquote un transatlantique, qui \'e9 +tait libre de prendre part \'e0 la vie commune si cela lui convenait, libre de se tenir \'e0 l\rquote \'e9cart pour peu qu\rquote il f\'fbt d\rquote humeur insociable. +\par +\par Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torr\'e8s ne cherchait pas \'e0 p\'e9n\'e9trer dans l\rquote intimit\'e9 de la famille Garral. Il se tenait sur une grande r\'e9serve, r\'e9pondant lorsqu\rquote on lui a +dressait la parole, mais ne provoquant aucune r\'e9ponse. +\par +\par S\rquote il paraissait, de pr\'e9f\'e9rence, plus expansif avec quelqu\rquote un, c\rquote \'e9tait avec Fragoso. Ne devait-il pas \'e0 ce joyeux compagnon cette id\'e9e de prendre passage sur la jangada\~? Quelquefois il le questionnait + sur la situation de la famille Garral \'e0 Iquitos, sur les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne le faisait-il qu\rquote avec une certaine discr\'e9tion. Le plus souvent, lorsqu\rquote il ne se promenait pas seul \'e0 l\rquote +avant de la jangada, il restait dans sa cabine. +\par +\par Quant aux d\'e9jeuners et aux d\'eeners, il les partageait avec Joam Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part \'e0 la conversation, et il se retirait d\'e8s que le repas \'e9tait termin\'e9. +\par +\par Pendant la matin\'e9e, la jangada fit route \'e0 travers le pittoresque groupe d\rquote \'eeles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce tributaire important de l\rquote Amazone prom\'e8ne, dans la direction du sud-ouest, un cours qui, de sa source +\'e0 son embouchure, ne para\'eet enray\'e9 par aucun \'eelot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure environ trois mille pieds de largeur, et s\rquote ouvre \'e0 quelques milles au-dessus de l\rquote emplacement qu\rquote +occupait autrefois la ville du m\'eame nom, dont les Espagnols et les Portugais se disput\'e8rent longtemps la propri\'e9t\'e9. +\par +\par Jusqu\rquote au 30 juin matin, il n\rquote y eut rien de particulier \'e0 signaler dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui se glissaient le long des rives, attach\'e9es les unes aux autres, de telle sorte qu\rquote un seul indig +\'e8ne suffisait \'e0 les conduire toutes. \'ab\~Navigar de bubina\~\'bb, ainsi disent les gens du pays pour d\'e9signer ce genre de navigation, c\rquote est-\'e0-dire naviguer de confiance. +\par +\par Bient\'f4t furent d\'e9pass\'e9s l\rquote \'eele Araria, l\rquote archipel des \'eeles Calderon, l\rquote \'eele Capiatu, et bien d\rquote autres, dont les noms ne sont pas encore arriv\'e9s \'e0 la connaissance des g\'e9 +ographes. Le 30 juin, le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de Jurupari-Tapera, o\'f9 se fit une halte de deux ou trois heures. +\par +\par Manoel et Benito all\'e8rent chasser dans les environs et rapport\'e8rent quelques gibiers \'e0 plume, qui furent bien re\'e7us \'e0 l\rquote office. En m\'eame temps, les deux jeunes gens avaient op\'e9r\'e9 la capture d\rquote +un animal dont un naturaliste e\'fbt fait plus de cas que n\rquote en fit la cuisini\'e8re de la jangada. +\par +\par C\rquote \'e9tait un quadrup\'e8de de couleur fonc\'e9e, qui ressemblait quelque peu \'e0 un grand terre-neuve. +\par +\par \'ab\~Un fourmilier tamanoir\~! s\rquote \'e9cria Benito, en le jetant sur le pont de la jangada. +\par +\par \endash Et un magnifique sp\'e9cimen, qui ne d\'e9parerait pas la collection d\rquote un mus\'e9um\~! ajouta Manoel. +\par +\par \endash Avez-vous eu quelque peine \'e0 vous emparer de ce curieux animal\~? demanda Minha. +\par +\par \endash Mais oui, petite s\'9cur, r\'e9pondit Benito, et tu n\rquote \'e9tais pas l\'e0 pour demander sa gr\'e2ce\~! Ah\~! ils ont la vie dure, ces chiens-l\'e0, et il n\rquote a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur le flanc\~!\~\'bb + +\par +\par Ce tamanoir \'e9tait superbe, avec sa longue queue, m\'e9lang\'e9e de crins gris\'e2tres\~; ce museau en pointe qu\rquote il plonge dans les fourmili\'e8res, dont les insectes font sa principale nourriture\~; ses longues pattes maigres, arm\'e9es d +\rquote ongles aigus, longs de cinq pouces et qui peuvent se refermer comme les doigts d\rquote une main. Mais quelle main, que cette main de tamanoir\~! Quand elle tient quelque chose, il faut la couper pour lui faire l\'e2cher prise. C\rquote est \'e0 + ce point que le voyageur \'c9mile Carrey a justement pu dire que \'ab\~le tigre lui-m\'eame p\'e9rit dans cette \'e9treinte\~\'bb. +\par +\par Le 2 juillet, dans la matin\'e9e, la jangada arrivait au pied de San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a, apr\'e8s s\rquote \'eatre gliss\'e9e au milieu de nombreuses \'eeles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombrag\'e9es d\rquote arbres magnif +iques, et dont les principales avaient nom Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, elle avait d\'fb longer les ouvertures de quelques iguarap\'e8s ou petits affluents aux eaux noires. +\par +\par La coloration de ces eaux est un ph\'e9nom\'e8ne assez curieux, et il appartient en propre \'e0 un certain nombre de tributaires de l\rquote Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer combien cette nuance \'e9tait charg\'e9 +e en couleur, puisqu\rquote on la distinguait tr\'e8s nettement \'e0 la surface des eaux blanch\'e2tres du fleuve. +\par +\par \'ab\~On a tent\'e9 d\rquote expliquer cette coloration de diverses mani\'e8res, dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arriv\'e9s \'e0 le faire d\rquote une mani\'e8re satisfaisante. +\par +\par \endash Ces eaux sont v\'e9ritablement noires avec un magnifique reflet d\rquote or, r\'e9pondit la jeune fille, en montrant une l\'e9g\'e8re nappe mordor\'e9e qui affleurait la jangada. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Manoel, et d\'e9j\'e0 Humboldt avait observ\'e9 comme vous, ma ch\'e8re Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant plus attentivement, on voit que c\rquote est plut\'f4t la couleur de s\'e9 +pia qui domine dans toute cette coloration. +\par +\par \endash Bon\~! s\rquote \'e9cria Benito, encore un ph\'e9nom\'e8ne sur lequel les savants ne sont pas d\rquote accord\~! +\par +\par \endash Peut-\'eatre pourrait-on, \'e0 ce sujet, demander leur avis aux ca\'efmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car ce sont certainement les eaux noires qu\rquote ils choisissent de pr\'e9f\'e9rence pour s\rquote y \'e9battre. + +\par +\par \endash Il est certain qu\rquote elles attirent plus particuli\'e8rement ces animaux, r\'e9pondit Manoel. Mais pourquoi\~? On serait fort embarrass\'e9 de le dire\~! En effet, cette coloration est-elle due \'e0 + ce que ces eaux contiennent en dissolution de l\rquote hydrog\'e8ne carbon\'e9, ou bien \'e0 ce qu\rquote elles coulent sur des lits de tourbe, \'e0 travers des couches de houille et d\rquote anthracite\~; ou ne doit-on pas l\rquote attribuer \'e0 l +\rquote \'e9norme quantit\'e9 de plantes minuscules qu\rquote elles charrient\~? Il n\rquote y a rien de certain \'e0 cet \'e9gard}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ De nombreuses observations faites par les voyageurs modernes sont en d\'e9saccord avec celle de Humboldt.}}}{. En tout cas, excellentes \'e0 boire, d\rquote une fra\'eecheur tr\'e8 +s enviable sous ce climat, elles sont sans arri\'e8re-go\'fbt et d\rquote une parfaite innocuit\'e9. Prenez un peu de cette eau, ma ch\'e8re Minha, buvez-en, vous le pouvez sans inconv\'e9nient.\~\'bb +\par +\par L\rquote eau \'e9tait limpide et fra\'eeche en effet. Elle aurait pu avantageusement remplacer les eaux de table si employ\'e9es en Europe. On en recueillit quelques frasques pour l\rquote usage de l\rquote office. +\par +\par Il a \'e9t\'e9 dit qu\rquote \'e0 la date du 2 juillet, d\'e8s le matin, la jangada \'e9tait arriv\'e9e \'e0 San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a, o\'f9 se fabriquent par milliers de ces longs chapelets dont les grains sont form\'e9s des \'e9cales du \'ab\~ +coco de piassaba\~\'bb. C\rquote est l\'e0 l\rquote objet d\rquote un commerce tr\'e8s suivi. Peut-\'eatre para\'eetra-t-il singulier que les anciens dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient arriv\'e9s \'e0 faire leur principal +e occupation de confectionner ces objets du culte catholique. Mais, apr\'e8s tout, pourquoi pas\~? Ces Indiens ne sont plus les Indiens d\rquote autrefois. Au lieu d\rquote \'eatre v\'eatus du costume national, avec fronteau de plumes d\rquote +aras, arc et sarbacanes, n\rquote ont-ils pas adopt\'e9 le v\'eatement am\'e9ricain, le pantalon blanc, le puncho de coton tiss\'e9 par leurs femmes, qui sont devenues tr\'e8s habiles dans cette fabrication\~? +\par +\par San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a, ville assez importante, ne compte pas moins de deux mille habitants, emprunt\'e9s \'e0 toutes les tribus voisines. Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle d\'e9buta par n\rquote \'eatre qu\rquote +une simple Mission, fond\'e9e par des carmes portugais, vers 1692, et reprise par des missionnaires j\'e9suites. +\par +\par Dans le principe, c\rquote \'e9tait le pays des Omaguas, dont le nom signifiait \'ab\~t\'eates plates\~\'bb. Ce nom leur venait de la barbare coutume qu\rquote avaient les m\'e8res indig\'e8nes de presser entre deux planchettes la t\'ea +te de leurs nouveau-n\'e9s, de mani\'e8re \'e0 leur fa\'e7onner un cr\'e2ne oblong, qui \'e9tait fort \'e0 la mode. Mais, comme toutes les modes, celle-ci a chang\'e9\~; les t\'eates ont repris leur forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l +\rquote ancienne d\'e9formation dans le cr\'e2ne de ces fabricants de chapelets. +\par +\par Toute la famille, \'e0 l\rquote exception de Joam Garral, descendit \'e0 terre. Torr\'e8s, lui aussi, pr\'e9f\'e9ra rester \'e0 bord, et ne manifesta aucun d\'e9sir de visiter San-Pablo-d\rquote oliven\'e7a, qu\rquote il ne paraissait pas conna\'ee +tre, cependant. +\par +\par D\'e9cid\'e9ment, si cet aventurier \'e9tait taciturne, il faut avouer qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas curieux. +\par +\par Benito put faire ais\'e9ment des \'e9changes, de mani\'e8re \'e0 compl\'e9ter la cargaison de la jangada. Sa famille et lui re\'e7urent un excellent accueil des principales autorit\'e9 +s de la ville, le commandant de place et le chef des douanes, que leurs fonctions n\rquote emp\'eachaient aucunement de se livrer au commerce. Ils confi\'e8rent m\'eame au jeune n\'e9gociant divers produits du pays, destin\'e9s \'e0 \'ea +tre vendus pour leur compte, soit \'e0 Manao, soit \'e0 B\'e9lem. +\par +\par La ville se composait d\rquote une soixantaine de maisons, dispos\'e9es sur un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. Quelques-unes de ces chaumi\'e8res \'e9taient couvertes en tuiles, ce qui est assez rare dans ces contr\'e9es\~ +; mais, en revanche, la modeste \'e9glise, d\'e9di\'e9e \'e0 saint Pierre et saint Paul, ne s\rquote abritait que sous un toit de paille, qui e\'fbt plut\'f4t convenu \'e0 l\rquote \'e9table de Bethl\'e9em qu\rquote \'e0 un \'e9difice consacr\'e9 + au culte dans un des pays les plus catholiques du monde. +\par +\par Le commandant, son lieutenant et le chef de police accept\'e8rent de d\'eener \'e0 la table de la famille, et ils furent re\'e7us par Joam Garral avec les \'e9gards dus \'e0 leur rang. +\par +\par Pendant le d\'eener, Torr\'e8s se montra plus causeur que d\rquote habitude. Il raconta quelques-unes de ses excursions \'e0 l\rquote int\'e9rieur du Br\'e9sil, en homme qui paraissait conna\'eetre le pays. +\par +\par Mais, tout en parlant de ses voyages, Torr\'e8s ne n\'e9gligea pas de demander au commandant s\rquote il connaissait Manao, si son coll\'e8gue s\rquote y trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat de la province, avait l\rquote +habitude de s\rquote absenter \'e0 cette \'e9poque de la saison chaude. Il semblait qu\rquote en faisant cette s\'e9rie de questions, Torr\'e8s regardait en dessous Joam Garral. Ce fut m\'eame assez indiqu\'e9 pour que Benito l\rquote observ\'e2 +t, non sans quelque \'e9tonnement et fit cette remarque, que son p\'e8re \'e9coutait tout particuli\'e8rement les questions assez singuli\'e8res que posait Torr\'e8s. +\par +\par Le commandant de San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a assura l\rquote aventurier que les autorit\'e9s n\rquote \'e9taient point absentes de Manao en ce moment, et il chargea m\'eame Joam Garral de leur pr\'e9senter ses compliments. Selon toute probabilit\'e9 +, la jangada arriverait devant cette ville dans sept semaines au plus tard, du 20 au 25 ao\'fbt. +\par +\par Les h\'f4tes du fazender prirent cong\'e9 de la famille Garral vers le soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommen\'e7ait \'e0 descendre le cours du fleuve. +\par +\par \'c0 midi, on laissait sur la gauche l\rquote embouchure du Yacurupa. Ce tributaire n\rquote est, \'e0 proprement parler, qu\rquote un v\'e9ritable canal, puisqu\rquote il d\'e9verse ses eaux dans l\rquote I\'e7a, qui est lui-m\'ea +me un affluent de gauche de l\rquote Amazone. Ph\'e9nom\'e8ne particulier, le fleuve, en de certains endroits, alimente lui-m\'eame ses propres affluents. +\par +\par Vers trois heures apr\'e8s midi, la jangada d\'e9passa l\rquote embouchure du Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, et les jette dans la grande art\'e8re par une bouche de quatre cents m\'e8tres, apr\'e8s avoir arros\'e9 + les territoires des Indiens Culinos. +\par +\par Nombre d\rquote \'eeles furent long\'e9es, Pimaticaira, Caturia, Chico, Motachina\~; les unes habit\'e9es, les autres d\'e9sertes, mais toutes couvertes d\rquote une v\'e9g\'e9tation superbe, qui forme comme une guirlande ininterrompue de verdure d +\rquote un bout de l\rquote Amazone \'e0 l\rquote autre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017281}CHAPITRE QUINZI\'c8ME\line EN DESCENDANT TOUJOURS{\*\bkmkend _Toc98017281} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par On \'e9tait au soir du 5 juillet. L\rquote atmosph\'e8re, alourdie depuis la veille, promettait quelques prochains orages. De grandes chauves-souris de couleur rouss\'e2tre rasaient \'e0 larges coups d\rquote ailes le courant de l\rquote +Amazone. Parmi elles on distinguait de ces \'ab\~perros voladors\~\'bb, d\rquote un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles Minha et surtout la jeune mul\'e2tresse \'e9prouvaient une r\'e9pulsion instinctive. C\rquote \'e9taient l\'e0, e +n effet, de ces horribles vampires qui sucent le sang des bestiaux, et s\rquote attaquent m\'eame \'e0 l\rquote homme qui s\rquote est imprudemment endormi dans les campines. +\par +\par \'ab\~Oh\~! les vilaines b\'eates\~! s\rquote \'e9cria Lina, en se cachant les yeux. Elles me font horreur\~! +\par +\par \endash Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune fille. N\rquote est-il pas vrai, Manoel\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s redoutables, en effet, r\'e9pondit le jeune homme. Ces vampires ont un instinct particulier qui les porte \'e0 vous saigner aux endroits o\'f9 le sang peut le plus facilement couler, et principalement derri\'e8re l\rquote +oreille. Pendant l\rquote op\'e9ration, ils continuent \'e0 battre de l\rquote aile et provoquent ainsi une agr\'e9able fra\'eecheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite des gens, soumis inconsciemment \'e0 cette h\'e9morragie de plusie +urs heures, qui ne se sont plus r\'e9veill\'e9s\~! +\par +\par \endash Ne continuez pas \'e0 raconter de pareilles histoires, Manoel, dit Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n\rquote oseront dormir cette nuit\~! +\par +\par \endash Ne craignez rien, r\'e9pondit Manoel. S\rquote il le faut, nous veillerons sur leur sommeil\~! +\par +\par \endash Silence\~! dit Benito. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash N\rquote entendez-vous pas un bruit singulier de ce c\'f4t\'e9\~? reprit Benito en montrant la rive droite. +\par +\par \endash En effet, r\'e9pondit Yaquita. +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 provient ce bruit\~? demanda la jeune fille. On dirait des galets qui roulent sur la plage des \'eeles\~! +\par +\par \endash Bon\~! je sais ce que c\rquote est\~! r\'e9pondit Benito. Demain, au lever du jour, il y aura r\'e9gal pour ceux qui aiment les \'9cufs de tortue et les petites tortues fra\'eeches\~!\~\'bb +\par +\par Il n\rquote y avait pas \'e0 s\rquote y tromper. Ce bruit \'e9tait produit par d\rquote innombrables ch\'e9loniens de toutes tailles que l\rquote op\'e9ration de la ponte attirait sur les \'eeles. +\par +\par C\rquote est dans le sable des gr\'e8ves que ces amphibies viennent choisir l\rquote endroit convenable pour y d\'e9poser leurs \'9cufs. +\par +\par L\rquote op\'e9ration, commenc\'e9e avec le soleil couchant, serait finie avec l\rquote aube. +\par +\par \'c0 ce moment d\'e9j\'e0, la tortue-chef avait quitt\'e9 le lit du fleuve pour y reconna\'eetre un emplacement favorable. Les autres, r\'e9unies par milliers, s\rquote occupaient \'e0 creuser avec leurs pattes ant\'e9rieures une tranch\'e9 +e longue de six cents pieds, large de douze, profonde de six\~; apr\'e8s y avoir enterr\'e9 leurs \'9cufs, il ne leur resterait plus qu\rquote \'e0 les recouvrir d\rquote une couche de sable, qu\rquote elles battraient avec leurs carapaces, de mani\'e8re +\'e0 le tasser. +\par +\par C\rquote est une grande affaire pour les Indiens riverains de l\rquote Amazone et de ses affluents que cette op\'e9ration de la ponte. Ils guettent l\rquote arriv\'e9e des ch\'e9loniens, ils proc\'e8dent \'e0 l\rquote extraction des \'9c +ufs au son du tambour, et, de la r\'e9colte divis\'e9e en trois parts, une appartient aux veilleurs, l\rquote autre aux Indiens, la troisi\'e8me \'e0 l\rquote \'c9tat, repr\'e9sent\'e9 par des capitaines de plage, qui font, en m\'ea +me temps que la police, le recouvrement des droits. \'c0 de certaines gr\'e8ves, que la d\'e9croissance des eaux laisse \'e0 d\'e9couvert et qui ont le privil\'e8ge d\rquote attirer le plus grand nombre de tortues, on a donn\'e9 le nom de \'ab\~ +plages royales\~\'bb. Lorsque la r\'e9colte est achev\'e9e, c\rquote est f\'eate pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, \'e0 la danse, aux libations, \endash f\'eate aussi pour les ca\'efmans du fleuve, qui font ripaille des restes de ces amphibies. + +\par +\par Tortues ou \'9cufs de tortue sont donc l\rquote objet d\rquote un commerce extr\'eamement consid\'e9rable dans tout le bassin de l\rquote Amazone. Il est de ces ch\'e9loniens que l\rquote on \'ab\~vire\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire que l\rquote +on retourne sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l\rquote on conserve vivants, soit qu\rquote on les garde dans des parcs palissad\'e9s comme les parcs \'e0 poissons, soit qu\rquote on les attache \'e0 + des pieux par une corde assez longue pour leur permettre d\rquote aller ou de venir sur la terre ou sous l\rquote eau. De cette fa\'e7on, on peut toujours avoir de la chair fra\'eeche de ces animaux. +\par +\par On proc\'e8de autrement avec les petites tortues qui viennent d\rquote \'e9clore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur \'e9caille est molle encore, leur chair extr\'eamement tendre, et on les mange absolument comme des hu\'eetres, apr\'e8 +s les avoir fait cuire. Sous cette forme, il s\rquote en consomme des quantit\'e9s consid\'e9rables. +\par +\par Cependant, ce n\rquote est pas l\'e0 l\rquote usage le plus g\'e9n\'e9ral que l\rquote on fasse des \'9cufs des ch\'e9loniens dans les provinces de l\rquote Amazone et du Para. La fabrication de la \'ab\~manteigna de tartaruga\~\'bb, c\rquote est-\'e0 +-dire du beurre de tortue, qui peut \'eatre compar\'e9 aux meilleurs produits de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque ann\'e9e, de deux cent cinquante \'e0 trois cents millions d\rquote \'9c +ufs. Mais les tortues sont innombrables dans les cours d\rquote eau de ce bassin, et c\rquote est par quantit\'e9s incalculables qu\rquote elles d\'e9posent leurs \'9cufs sous le sable des gr\'e8ves. +\par +\par Toutefois, par suite de la consommation qu\rquote en font non seulement les indig\'e8nes, mais aussi les \'e9chassiers de la c\'f4te, les urubus de l\rquote air, les ca\'efmans du fleuve, leur nombre s\rquote +est assez amoindri pour que chaque petite tortue se paye actuellement d\rquote une pataque}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ + La pataque vaut 1 franc environ.}}}{ br\'e9silienne. +\par +\par Le lendemain, d\'e8s l\rquote aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens prirent une des pirogues et se rendirent \'e0 la gr\'e8ve d\rquote une des grandes \'eeles long\'e9es pendant la nuit. Il n\rquote \'e9tait pas n\'e9cessaire que la jangada f\'ee +t halte. On saurait bien la rejoindre. +\par +\par Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient la place o\'f9, cette nuit m\'eame, chaque paquet d\rquote \'9cufs avait \'e9t\'e9 d\'e9pos\'e9 dans la tranch\'e9e, par groupes de cent soixante \'e0 cent quatre-vingt-dix. Ceux-l\'e0, il n +\rquote \'e9tait pas question de les extraire. Mais, une premi\'e8re ponte ayant \'e9t\'e9 faite deux mois auparavant, les \'9cufs avaient \'e9clos sous l\rquote action de la chaleur emmagasin\'e9e dans les sables, et d\'e9j\'e0 + quelques milliers de petites tortues couraient sur la gr\'e8ve. +\par +\par Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de ces int\'e9ressants amphibies, qui arriv\'e8rent juste \'e0 point pour l\rquote heure du d\'e9jeuner. Le butin fut partag\'e9 entre les passagers et le personnel de la jangada, et s\rquote +il en restait le soir, il n\rquote en restait plus gu\'e8re. +\par +\par Le 7 juillet au matin, on \'e9tait devant San-Jos\'e9-de-Matura, bourg situ\'e9 pr\'e8s d\rquote un petit rio empli de longues herbes, et sur les bords duquel la l\'e9gende pr\'e9tend que les Indiens \'e0 queue ont exist\'e9. +\par +\par Le 8 juillet, dans la matin\'e9e, on aper\'e7ut le village de San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis l\rquote embouchure de l\rquote I\'e7a ou Putumayo, qui mesure neuf cents m\'e8tres de largeur. +\par +\par Le Putumayo est l\rquote un des plus importants tributaires de l\rquote Amazone. En cet endroit, au XVI}{\up9\super e}{ si\'e8cle, des Missions anglaises furent d\rquote abord fond\'e9es par les Espagnols, puis d\'e9truites par les Portugais, et, \'e0 l +\rquote heure pr\'e9sente, il n\rquote en reste plus trace. Ce qu\rquote on y retrouve encore, ce sont des repr\'e9sentants de diverses tribus d\rquote Indiens, qui sont ais\'e9ment reconnaissables \'e0 la diversit\'e9 de leurs tatouages. +\par +\par L\rquote I\'e7a est un cours d\rquote eau qu\rquote envoient vers l\rquote est les montagnes de Pasto, au nord-est de Quito, \'e0 travers les plus belles for\'eats de cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante lieues pour les bateaux +\'e0 vapeur qui ne tient pas plus de six pieds, il doit \'eatre un jour l\rquote un des principaux chemins fluviaux dans l\rquote ouest de l\rquote Am\'e9rique. +\par +\par Cependant, le mauvais temps \'e9tait venu. Il ne proc\'e9dait pas par des pluies continuelles\~; mais de fr\'e9quents orages troublaient d\'e9j\'e0 l\rquote atmosph\'e8re. Ces m\'e9t\'e9ores ne pouvaient aucunement g\'ea +ner la marche de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent\~; sa grande longueur la rendait m\'eame insensible \'e0 la houle de l\rquote Amazone\~; mais, pendant ces averses torrentielles, n\'e9cessit\'e9 pour la famille Garral de rentrer dans l +\rquote habitation. Il fallait bien occuper ces heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses observations, et les langues ne ch\'f4maient pas. +\par +\par Ce fut dans ces conditions que Torr\'e8s commen\'e7a peu \'e0 peu \'e0 prendre une part plus active \'e0 la conversation. Les particularit\'e9s de ses divers voyages dans tout le nord du Br\'e9sil lui fournissaient de nombreux sujets d\rquote +entretien. Cet homme avait certainement beaucoup vu\~; mais ses observations \'e9taient celles d\rquote un sceptique, et, le plus souvent, il blessait les honn\'eates gens qui l\rquote \'e9coutaient. Il faut dire aussi qu\rquote +il se montrait plus empress\'e9 aupr\'e8s de Minha. Seulement, ces assiduit\'e9s, bien qu\rquote elles d\'e9plussent \'e0 Manoel, n\rquote \'e9taient pas assez marqu\'e9es pour que le jeune homme cr\'fbt devoir intervenir encore. D\rquote +ailleurs la jeune fille \'e9prouvait pour Torr\'e8s une instinctive r\'e9pulsion, qu\rquote elle ne cherchait pas \'e0 cacher. +\par +\par Le 9 juillet, l\rquote embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel cet affluent d\'e9versait ses eaux noires, venues de l\rquote ouest-nord-ouest, apr\'e8s avoir arros\'e9 + les territoires des Indiens Cacenas. +\par +\par En cet endroit, le cours de l\rquote Amazone se montrait sous un aspect v\'e9ritablement grandiose, mais son lit \'e9tait plus que jamais encombr\'e9 d\rquote \'eeles et d\rquote \'eelots. Il fallut toute l\rquote +adresse du pilote pour se diriger au travers de cet archipel, allant d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, \'e9vitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant son imperturbable direction. +\par +\par Peut-\'eatre aurait-il pu prendre l\rquote Ahuaty-Parana, sorte de canal naturel, qui se d\'e9tache du fleuve un peu au-dessous de l\rquote embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d\rquote +eau principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura\~; mais, si la portion la plus large de ce \'ab\~furo\~\'bb mesure cent cinquante pieds, la plus \'e9troite n\rquote en compte que soixante, et la jangada aurait eu quelque peine \'e0 passer. + +\par +\par Bref, apr\'e8s avoir touch\'e9, le 13 juillet, \'e0 l\rquote \'eele Capuro, apr\'e8s avoir d\'e9pass\'e9 la bouche du Jutahy, qui, venu de l\rquote est-sud-ouest, jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, apr\'e8s avoir admir\'e9 + des l\'e9gions de jolis singes couleur blanc de soufre, \'e0 face rouge cinabre, qui sont d\rquote insatiables amateurs de ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit son nom, les voyageurs arriv\'e8 +rent, le 18 juillet, devant la petite ville de Fonteboa. +\par +\par En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui donna quelque repos \'e0 l\rquote \'e9quipe. +\par +\par Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l\rquote Amazone, n\rquote a point \'e9chapp\'e9 \'e0 cette capricieuse loi qui les transporte, pendant une longue p\'e9riode, d\rquote un endroit \'e0 + un autre. Il est probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence nomade et qu\rquote il est d\'e9finitivement s\'e9dentaire. Tant mieux pour lui, car il est charmant \'e0 + voir avec sa trentaine de maisons, couvertes de feuillage, et son \'e9glise d\'e9di\'e9e \'e0 Notre-Dame de Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier d\rquote habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui \'e9l\'e8vent de no +mbreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. \'c0 cela ne se borne pas leur occupation\~: ce sont aussi d\rquote intr\'e9pides chasseurs, ou, si on l\rquote aime mieux, d\rquote intr\'e9pides p\'eacheurs de lamantins. +\par +\par Aussi, le soir m\'eame de leur arriv\'e9e, les jeunes gens purent-ils assister \'e0 une tr\'e8s int\'e9ressante exp\'e9dition de ce genre. +\par +\par Deux de ces c\'e9tac\'e9s herbivores venaient d\rquote \'eatre signal\'e9s dans les eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette \'e0 Fonteboa. On voyait six points bruns se mouvoir \'e0 leur surface. C\rquote \'e9taient les deux +museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. +\par +\par Des p\'eacheurs peu exp\'e9riment\'e9s auraient pris tout d\rquote abord ces points mouvants pour des \'e9paves en d\'e9rive, mais les indig\'e8nes de Fonteboa ne pouvaient s\rquote y tromper. Bient\'f4t, d\rquote ailleurs, des souffles bruyants indiqu +\'e8rent que des animaux \'e0 \'e9vents chassaient avec force l\rquote air devenu impropre aux besoins de leur respiration. +\par +\par Deux ubas, portant chacune trois p\'eacheurs, se d\'e9tach\'e8rent du rivage et s\rquote approch\'e8rent des lamantins, qui prirent aussit\'f4t la fuite. Les points noirs trac\'e8rent d\rquote abord un long sillage \'e0 la surface de l\rquote +eau, puis ils disparurent \'e0 la fois. +\par +\par Les p\'eacheurs continu\'e8rent \'e0 s\rquote avancer prudemment. L\rquote un d\rquote eux, arm\'e9 d\rquote un harpon tr\'e8s primitif, \endash un long clou au bout d\rquote un b\'e2ton \endash +, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la n\'e9cessit\'e9 de respirer ramen\'e2t les lamantins \'e0 leur port\'e9e. Dix minutes au plus, et ces animaux repara\'ee +traient certainement dans un cercle plus ou moins restreint. +\par +\par En effet, ce temps s\rquote \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s \'e9coul\'e9, lorsque les points noirs \'e9merg\'e8rent \'e0 peu de distance, et deux jets d\rquote air m\'e9lang\'e9 de vapeurs s\rquote \'e9lanc\'e8rent bruyamment. +\par +\par Les ubas s\rquote approch\'e8rent\~; les harpons furent lanc\'e9s en m\'eame temps\~; l\rquote un manqua son but, mais l\rquote autre frappa l\rquote un des c\'e9tac\'e9s \'e0 la hauteur de sa vert\'e8bre caudale. +\par +\par Il n\rquote en fallut pas plus pour \'e9tourdir l\rquote animal, qui est peu apte \'e0 se d\'e9fendre quand il a \'e9t\'e9 touch\'e9 par le fer d\rquote un harpon. La corde le ramena \'e0 petits coups pr\'e8s de l\rquote uba, et il fut remorqu\'e9 jusqu +\rquote \'e0 la gr\'e8ve, au pied du village. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un lamantin de petite taille, car il mesurait \'e0 peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces pauvres c\'e9tac\'e9s, qu\rquote ils commencent \'e0 devenir assez rares dans les eaux de l\rquote +Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le temps de grandir, que les g\'e9ants de l\rquote esp\'e8ce ne d\'e9passent pas sept pieds maintenant. Que sont-ils aupr\'e8 +s de ces lamantins de douze et quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de l\rquote Afrique\~! +\par +\par Mais il serait bien difficile d\rquote emp\'eacher cette destruction. En effet, la chair du lamantin est excellente, m\'eame sup\'e9rieure \'e0 celle du porc, et l\rquote huile que fournit son lard, \'e9pais de trois pouces, est un produit d\rquote une v +\'e9ritable valeur. Cette chair, lorsqu\rquote elle est boucan\'e9e, se conserve longtemps et donne une alimentation saine. Si l\rquote on ajoute \'e0 cela que l\rquote animal est d\rquote une capture relativement facile, on ne s\rquote \'e9 +tonnera pas que son esp\'e8ce tende \'e0 sa compl\'e8te destruction. +\par +\par Aujourd\rquote hui, un lamantin adulte, qui \'ab\~rendait\~\'bb deux pots d\rquote huile pesant cent quatre-vingts livres, n\rquote en donne plus que quatre arrobes espagnols, \'e9quivalant \'e0 un quintal. +\par +\par Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument d\'e9sertes, le long des \'eeles ombrag\'e9es de for\'eats de cacaoyers du plus grand effet. Le ciel \'e9 +tait toujours lourdement charg\'e9 de gros cumulus \'e9lectriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. +\par +\par Le rio Jurua, venu du sud-est, se d\'e9gagea bient\'f4t des berges de gauche. \'c0 le remonter, une embarcation pourrait s\rquote enfoncer jusqu\rquote au P\'e9rou, sans rencontrer d\rquote insurmontables obstacles, \'e0 + travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de sous-affluents. +\par +\par \'ab\~C\rquote est peut-\'eatre sur ces territoires, dit Manoel, qu\rquote il conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes guerri\'e8res, qui ont tant \'e9merveill\'e9 Orellana. Mais il faut dire que, \'e0 l\rquote exemple de leurs devanci\'e8 +res, elles ne forment point de tribus \'e0 part. Ce sont tout simplement des \'e9pouses qui accompagnent leurs \'e9poux au combat, et celles-ci, parmi les Juruas, ont une grande r\'e9putation de vaillance.\~\'bb +\par +\par La jangada continuait \'e0 descendre\~; mais quel d\'e9dale l\rquote Amazone pr\'e9sentait alors\~! Le rio Japura, dont l\rquote embouchure allait s\rquote ouv +rir quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands affluents, courait presque parall\'e8lement au fleuve. +\par +\par Entre eux, c\rquote \'e9taient des canaux, des iguarap\'e8s, des lagunes, des lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile l\rquote hydrographie de cette contr\'e9e. +\par +\par Mais, si Araujo n\rquote avait pas de carte pour se guider, son exp\'e9rience le servait plus s\'fbrement, et c\rquote \'e9tait merveille de le voir se d\'e9brouiller dans ce chaos, sans jamais s\rquote \'e9garer hors du grand fleuve. +\par +\par En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l\rquote apr\'e8s-midi, apr\'e8s avoir pass\'e9 devant le village de Parani-Tapera, la jangada put mouiller \'e0 l\rquote entr\'e9e du lac d\rquote Ega ou Teff\'e9, dans lequel il \'e9tait inutile de s +\rquote engager, puisqu\rquote il aurait fallu en sortir pour reprendre la route de l\rquote Amazone. +\par +\par Mais la ville d\rquote Ega est assez importante. Elle m\'e9ritait qu\rquote on f\'eet halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada s\'e9journerait en cet endroit jusqu\rquote +au 27 juillet, et que, le lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille \'e0 Ega. +\par +\par Cela donnerait un repos qui \'e9tait bien d\'fb au laborieux \'e9quipage du train de bois. +\par +\par La nuit se passa sur les amarrages, pr\'e8s d\rquote une c\'f4te assez \'e9lev\'e9e, et rien n\rquote en troubla la tranquillit\'e9. Quelques \'e9clairs de chaleur enflamm\'e8rent l\rquote horizon, mais ils venaient d\rquote un orage lointain, qui n +\rquote \'e9clata pas \'e0 l\rquote entr\'e9e du lac. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017282}CHAPITRE SEIZI\'c8ME\line EGA{\*\bkmkend _Toc98017282} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 20 juillet, \'e0 six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les deux jeunes gens se pr\'e9paraient \'e0 quitter la jangada. +\par +\par Joam Garral, qui n\rquote avait pas manifest\'e9 l\rquote intention de descendre \'e0 terre, se d\'e9cida, cette fois, sur les instances de sa femme et de sa fille, \'e0 + abandonner son absorbant travail quotidien pour les accompagner pendant leur excursion. +\par +\par Torr\'e8s, lui, ne s\rquote \'e9tait pas montr\'e9 soucieux d\rquote aller visiter Ega, \'e0 la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en aversion et n\rquote attendait que l\rquote occasion de le lui prouver. +\par +\par Quant \'e0 Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller \'e0 Ega, les m\'eames raisons d\rquote int\'e9r\'eat qui l\rquote avaient conduit \'e0 Tabatinga, bourgade de peu d\rquote importance aupr\'e8s de cette petite ville. +\par +\par Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, o\'f9 r\'e9sident toutes les autorit\'e9s que comporte l\rquote administration d\rquote une cit\'e9 aussi consid\'e9rable, \endash consid\'e9rable pour le pays \endash , c\rquote est-\'e0 +-dire commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d\rquote officiers de tout rang. +\par +\par Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs n\rquote y font pas d\'e9faut. C\rquote \'e9tait le cas, et Fragoso n\rquote y e\'fbt pas fait ses frais. +\par +\par Sans doute, l\rquote aimable gar\'e7on, bien qu\rquote il n\rquote e\'fbt point affaire \'e0 Ega, comptait cependant \'eatre de la partie, puisque Lina accompagnait sa jeune ma\'eetresse\~; mais, au moment de quitter la jangada, il se r\'e9signa \'e0 + rester, sur la demande m\'eame de Lina. +\par +\par \'ab\~Monsieur Fragoso\~? lui dit-elle, apr\'e8s l\rquote avoir pris \'e0 l\rquote \'e9cart. +\par +\par Mademoiselle Lina\~? r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par \endash Je ne crois pas que votre ami Torr\'e8s ait l\rquote intention de nous accompagner \'e0 Ega. +\par +\par \endash En effet, il doit rester \'e0 bord, mademoiselle Lina, mais je vous serai oblig\'e9 de ne point l\rquote appeler mon ami\~! +\par +\par \endash C\rquote est pourtant vous qui l\rquote avez engag\'e9 \'e0 nous demander passage, avant qu\rquote il en e\'fbt manifest\'e9 l\rquote intention. +\par +\par \endash Oui, et ce jour-l\'e0, s\rquote il faut vous dire toute ma pens\'e9e, je crains d\rquote avoir fait une sottise\~! +\par +\par \endash Eh bien, s\rquote il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me pla\'eet gu\'e8re, monsieur Fragoso. +\par +\par \endash Il ne me pla\'eet pas davantage, mademoiselle Lina, et j\rquote ai toujours comme une id\'e9e de l\rquote avoir d\'e9j\'e0 vu quelque part. Mais le trop vague souvenir qu\rquote il m\rquote a laiss\'e9 n\rquote est pr\'e9cis que sur un point\~: c +\rquote est que l\rquote impression \'e9tait loin d\rquote \'eatre bonne\~! +\par +\par \endash En quel endroit, \'e0 quelle \'e9poque auriez-vous rencontr\'e9 ce Torr\'e8s\~? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler\~? Il serait peut-\'eatre utile de savoir ce qu\rquote il est, et surtout ce qu\rquote il a \'e9t\'e9\~! +\par +\par \endash Non\'85 Je cherche\'85 Y a-t-il longtemps\~? Dans quel pays, dans quelles circonstances\~?\'85 Je ne retrouve pas\~! +\par +\par \endash Monsieur Fragoso\~? +\par +\par \endash Mademoiselle Lina\~! +\par +\par \endash Vous devriez demeurer \'e0 bord, afin de surveiller Torr\'e8s pendant notre absence\~! +\par +\par \endash Quoi\~! s\rquote \'e9cria Fragoso, ne pas vous accompagner \'e0 Ega et rester tout une journ\'e9e sans vous voir\~! +\par +\par \endash Je vous le demande\~! +\par +\par \endash C\rquote est un ordre\~?\'85 +\par +\par \endash C\rquote est une pri\'e8re\~! Je resterai. +\par +\par \endash Monsieur Fragoso\~? +\par +\par \endash Mademoiselle Lina\~? +\par +\par \endash Je vous remercie\~! +\par +\par \endash Remerciez-moi en me donnant une bonne poign\'e9e demain, r\'e9pondit Fragoso. \'c7a vaut bien cela\~!\~\'bb +\par +\par Lina tendit la main \'e0 ce brave gar\'e7on, qui la retint quelques instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et voil\'e0 pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se fit, sans en avoir l\rquote air, le surveillant de Torr +\'e8s. Celui-ci s\rquote apercevait-il de ces sentiments de r\'e9pulsion qu\rquote il inspirait \'e0 tous\~? Peut-\'eatre\~; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour n\rquote en pas tenir compte. +\par +\par Une distance de quatre lieues s\'e9parait le lieu de mouillage de la ville d\rquote Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue contenant six personnes, plus deux n\'e8gres pour pagayer, c\rquote \'e9tait un trajet qui e\'fbt exig\'e9 + quelques heures, sans parler de la fatigue occasionn\'e9e par cette haute temp\'e9rature, bien que le ciel f\'fbt voil\'e9 de l\'e9gers nuages. +\par +\par Mais, tr\'e8s heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, c\rquote est-\'e0-dire que, si elle tenait de ce c\'f4t\'e9, elle serait favorable pour naviguer sur le lac Teff\'e9. On pouvait aller \'e0 Ega et en revenir rapidement, sans m\'ea +me courir des bord\'e9es. +\par +\par La voile latine fut donc hiss\'e9e au m\'e2t de la pirogue. Benito prit la barre, et l\rquote on d\'e9borda, apr\'e8s qu\rquote un dernier geste de Lina eut recommand\'e9 \'e0 Fragoso de faire bonne garde. +\par +\par Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. Deux heures apr\'e8s, la pirogue arrivait au port de cette ancienne Mission, autrefois fond\'e9e par les carm\'e9lites, qui devint une ville en 1759, et que le g\'e9n\'e9ral Gama fit d\'e9 +finitivement rentrer sous la domination br\'e9silienne. Les passagers d\'e9barqu\'e8rent sur une gr\'e8ve plate, pr\'e8s de laquelle venaient se ranger, non seulement les embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites go\'e9 +lettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de l\rquote Atlantique. +\par +\par Ce fut d\rquote abord un sujet d\rquote \'e9tonnement pour les deux jeunes filles, lorsqu\rquote elles entr\'e8rent dans Ega. +\par +\par \'ab\~Ah\~! la grande ville\~! s\rquote \'e9cria Minha. +\par +\par \endash Que de maisons\~! que de monde\~! r\'e9pliquait Lina, dont les yeux s\rquote agrandissaient encore pour mieux voir. +\par +\par \endash Je le crois bien, r\'e9pondit Benito en riant, plus de quinze cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes ont un \'e9tage, et deux ou trois rues, de v\'e9ritables rues, qui les s\'e9parent\~! +\par +\par \endash Mon cher Manoel, dit Minha, d\'e9fendez-nous contre mon fr\'e8re\~! Il se moque de nous, parce qu\rquote il a d\'e9j\'e0 visit\'e9 de plus belles villes dans la province des Amazones et du Para\~! +\par +\par \endash Eh bien, il se moquera aussi de sa m\'e8re, ajouta Yaquita, parce que j\rquote avoue que je n\rquote avais jamais rien vu de pareil\~! +\par +\par \endash Alors, prenez garde, ma m\'e8re et ma s\'9cur, reprit Benito, car vous allez tomber en extase, quand vous serez \'e0 Manao, et vous vous \'e9vanouirez, lorsque vous arriverez \'e0 B\'e9lem\~! +\par +\par \endash Ne crains rien\~! r\'e9pondit en souriant Manoel. Ces dames auront \'e9t\'e9 peu \'e0 peu pr\'e9par\'e9es \'e0 ces grandes admirations, en visitant les premi\'e8res cit\'e9s du Haut-Amazone. +\par +\par \endash Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon fr\'e8re\~? Vous vous moquez\~?\'85 +\par +\par \endash Non, Minha\~! je vous jure\'85 +\par +\par \endash Laissons rire ces messieurs, r\'e9pondit Lina, et regardons bien, ma ch\'e8re ma\'eetresse, car cela est tr\'e8s beau\~!\~\'bb +\par +\par Tr\'e8s beau\~! Une agglom\'e9ration de maisons, b\'e2ties en terre ou blanchies \'e0 la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites en pierres ou en bois, avec des v\'e9 +randas, des portes et des volets peints d\rquote un vert cru au milieu d\rquote un petit verger plein d\rquote orangers en fleur. Mais il y avait deux on trois b\'e2timents civils, une caserne et une \'e9glise, d\'e9di\'e9e \'e0 sainte Th\'e9r\'e8se, qui +\'e9tait une cath\'e9drale pr\'e8s de la modeste chapelle d\rquote Iquitos. +\par +\par Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un joli panorama encadr\'e9 dans une bordure de cocotiers et d\rquote assa\'efs, qui se terminait aux premi\'e8res eaux de la nappe liquide, et au-del\'e0, \'e0 trois lieues de l\rquote autre c +\'f4t\'e9, le pittoresque village de Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif des vieux oliviers de sa gr\'e8ve. +\par +\par Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause d\rquote \'e9merveillement, \endash \'e9merveillement tout f\'e9minin, d\rquote ailleurs\~: ce furent les modes des \'e9l\'e9gantes Egiennes, non pas l\rquote habillement ass +ez primitif encore des indig\'e8nes du beau sexe, Omaas ou Muras converties, mais le costume des vraies Br\'e9siliennes\~! Oui, les femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux n\'e9gociants de la ville portaient pr\'e9 +tentieusement des toilettes parisiennes, passablement arri\'e9r\'e9es, et cela, \'e0 cinq cents lieues de Para, qui est lui-m\'eame \'e0 plusieurs milliers de milles de Paris. +\par +\par \'ab\~Mais voyez donc, regardez donc, ma\'eetresse, ces belles dames dans leurs belles robes\~! +\par +\par Lina en deviendra folle\~! s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Ces toilettes, si elles \'e9taient bien port\'e9es, r\'e9pondit Minha, ne seraient peut-\'eatre pas aussi ridicules\~! +\par +\par \endash Ma ch\'e8re Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous \'eates mieux habill\'e9e que toutes ces Br\'e9siliennes, coiff\'e9es de toques et drap\'e9es de jupes \'e0 + volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur race\~! +\par +\par \endash Si je vous plais ainsi, r\'e9pondit la jeune fille, je n\rquote ai rien \'e0 envier \'e0 personne\~!\~\'bb +\par +\par Mais, enfin, on \'e9tait venu pour voir. On se promena donc dans les rues, qui comptaient plus d\rquote \'e9choppes que de magasins\~; on fl\'e2na sur la place, rendez-vous des \'e9l\'e9gants et des \'e9l\'e9gantes, qui \'e9touffaient sous leurs v\'ea +tements europ\'e9ens\~; on d\'e9jeuna m\'eame dans un h\'f4tel, \endash c\rquote \'e9tait \'e0 peine une auberge \endash , dont la cuisine fit sensiblement regretter l\rquote excellent ordinaire de la jangada. +\par +\par Apr\'e8s le d\'eener, dans lequel figura uniquement de la chair de tortue, diversement accommod\'e9e, la famille Garral vint une derni\'e8re fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant dorait de ses rayons\~ +; puis, elle regagna la pirogue, un peu d\'e9sillusionn\'e9e, peut-\'eatre, sur les magnificences d\rquote une ville qu\rquote une heure e\'fbt suffi \'e0 visiter, un peu fatigu\'e9e aussi de sa promenade \'e0 travers ces rues \'e9chauff\'e9 +es, qui ne valaient pas les sentiers ombreux d\rquote Iquitos. Il n\rquote \'e9tait pas jusqu\rquote \'e0 la curieuse Lina elle-m\'eame, dont l\rquote enthousiasme n\rquote e\'fbt quelque peu baiss\'e9. +\par +\par Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s\rquote \'e9tait maintenu au nord-ouest et fra\'eechissait avec le soir. La voile fut hiss\'e9e. On refit la route du matin sur ce lac aliment\'e9 par le rio Teff\'e9 + aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers le sud-ouest pendant quarante jours de marche. \'c0 huit heures du soir, la pirogue avait ralli\'e9 le lieu du mouillage et accostait la jangada. +\par +\par D\'e8s que Lina put prendre Fragoso \'e0 l\rquote \'e9cart\~: +\par +\par \'ab\~Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso\~? lui demanda-t-elle. +\par +\par \endash Rien, mademoiselle Lina, r\'e9pondit Fragoso. Torr\'e8s n\rquote a gu\'e8re quitt\'e9 sa cabine o\'f9 il a lu et \'e9crit. +\par +\par \endash Il n\rquote est pas entr\'e9 dans la maison, dans la salle \'e0 manger, comme je le craignais\~? +\par +\par \endash Non, tout le temps qu\rquote il a \'e9t\'e9 hors de sa cabine, il s\rquote est promen\'e9 sur l\rquote avant de la jangada. +\par +\par \endash Et que faisait-il\~? +\par +\par \endash Il tenait \'e0 la main un vieux papier qu\rquote il semblait consulter avec attention, et marmottait je ne sais quels mots incompr\'e9hensibles\~! +\par +\par \endash Tout cela n\rquote est peut-\'eatre pas aussi indiff\'e9rent que vous le croyez, monsieur Fragoso\~! Ces lectures, ces \'e9critures, ces vieux papiers, cela peut avoir son int\'e9r\'eat\~! Ce n\rquote est ni un + professeur, ni un homme de loi, ce liseur et cet \'e9crivain\~! +\par +\par \endash Vous avez bien raison\~! +\par +\par \endash Veillons encore, monsieur Fragoso. +\par +\par \endash Veillons toujours, mademoiselle Lina\~\'bb, r\'e9pondit Fragoso. Le lendemain, 27 juillet, d\'e8s le lever du jour, Benito donnait au pilote le signal du d\'e9part. +\par +\par \'c0 travers l\rquote entre-deux des \'eeles qui \'e9mergent de la baie d\rquote Arenapo, l\rquote embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un instant visible. Ce grand affluent se d\'e9verse par huit bouches dans l\rquote +Amazone, comme s\rquote il se jetait dans quelque oc\'e9an ou quelque golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c\rquote \'e9taient les montagnes de la r\'e9publique de l\rquote \'c9quateur qui les envoyaient dans un cours que des chutes n\rquote arr\'ea +tent qu\rquote \'e0 deux cent dix lieues de son confluent. +\par +\par Toute cette journ\'e9e fut employ\'e9e \'e0 descendre jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'eele Yapura, apr\'e8s laquelle le fleuve, moins encombr\'e9, rendit la d\'e9rive plus facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d\rquote ailleurs d\rquote \'e9 +viter assez facilement ces \'eelots, et il n\rquote y eut jamais ni choc ni \'e9chouage. +\par +\par Le lendemain, la jangada c\'f4toya de vastes gr\'e8ves, form\'e9es de hautes dunes tr\'e8s accident\'e9es, qui servent de barrage \'e0 des p\'e2turages immenses, dans lesquels on pourrait \'e9lever et nourrir les bestiaux de toute l\rquote Europe. Ces gr +\'e8ves sont regard\'e9es comme les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du Haut-Amazone. +\par +\par Le 29 juillet au soir, on s\rquote amarra solidement \'e0 l\rquote \'eele de Catua, afin d\rquote y passer la nuit, qui mena\'e7ait d\rquote \'eatre tr\'e8s sombre. Sur cette \'eele, tant que le soleil demeura au-dessus de l\rquote horizon, +apparut une troupe d\rquote Indiens Muras, reste de cette ancienne et puissante tribu, qui, entre le Teff\'e9 et le Madeira, occupait autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. +\par +\par Ces indig\'e8nes, allant et venant, observ\'e8rent le train flottant, maintenant immobile. Ils \'e9taient l\'e0 une centaine arm\'e9s de sarbacanes form\'e9es d\rquote un roseau sp\'e9cial \'e0 ces parages, et que renforce ext\'e9rieurement un \'e9 +tui fait avec la tige d\rquote un palmier nain dont on a enlev\'e9 la moelle. +\par +\par Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer ces indig\'e8nes. En effet, la partie n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 \'e9 +gale. Les Muras ont une remarquable adresse pour lancer jusqu\rquote \'e0 une distance de trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des fl\'e8ches qui font d\rquote incurables blessures. C\rquote est que ces fl\'e8ches, tir\'e9es d\rquote +une feuille du palmier \'ab\~coucourite\~\'bb, empenn\'e9es de coton, longues de neuf \'e0 dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonn\'e9es avec le \'ab\~curare\~\'bb. +\par +\par Le curare ou \'ab\~wourah\~\'bb, cette liqueur \'ab\~qui tue tout bas\~\'bb, disent les Indiens, est pr\'e9par\'e9e avec le suc d\rquote une sorte d\rquote euphorbiac\'e9e et le jus d\rquote une strychnos bulbeuse, sans compter la p\'e2 +te de fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, qu\rquote on y m\'e9lange. +\par +\par \'ab\~C\rquote est vraiment l\'e0 un terrible poison, dit Manoel. Il attaque directement dans le syst\'e8me nerveux ceux des nerfs par lesquels se font les mouvements soumis \'e0 la volont\'e9. Mais le c\'9cur n\rquote +est pas atteint, et il ne cesse de battre jusqu\rquote \'e0 l\rquote extinction des fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui commence par l\rquote engourdissement des membres, on ne conna\'eet pas d\rquote antidote\~!\~\'bb +\par +\par Tr\'e8s heureusement, ces Muras ne firent pas de d\'e9monstrations hostiles, bien qu\rquote ils aient pour les blancs une haine prononc\'e9e. Ils n\rquote ont plus, il est vrai, la valeur de leurs anc\'eatres. +\par +\par \'c0 la nuit tombante, une fl\'fbte \'e0 cinq trous fit entendre derri\'e8re les arbres de l\rquote \'eele quelques chants en mode mineur. Une autre fl\'fbte lui r\'e9pondit. Cet \'e9change de phrases musicales dura pendant deux ou t +rois minutes, et les Muras disparurent. +\par +\par Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tent\'e9 de leur r\'e9pondre par une chanson de sa fa\'e7on\~; mais Lina s\rquote \'e9tait trouv\'e9e l\'e0 fort \'e0 propos pour lui mettre la main sur la bouche et l\rquote emp\'eacher de montrer ses petit +s talents de chanteur, qu\rquote il prodiguait volontiers. +\par +\par Le 2 ao\'fbt, \'e0 trois heures du soir, la jangada arrivait, \'e0 vingt lieues de l\'e0, \'e0 l\rquote entr\'e9e de ce lac Apoara, qui alimente de ses eaux noires le rio du m\'eame nom, et deux jours apr\'e8s, vers cinq heures, elle s\rquote arr\'eatait +\'e0 l\rquote entr\'e9e du lac Coary. +\par +\par Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec l\rquote Amazone, et il sert de r\'e9servoir \'e0 diff\'e9rents rios. Cinq ou six affluents s\rquote y jettent, s\rquote y emmagasinent, s\rquote y m\'e9langent, et un \'e9troit furo les d\'e9 +verse dans la principale art\'e8re. +\par +\par Apr\'e8s avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, mont\'e9 sur ses pilotis, comme sur des \'e9chasses, pour se garder contre l\rquote inondation des crues qui envahissent souvent ces basses gr\'e8ves, la jangada s\rquote +amarra, afin de passer la nuit. +\par +\par La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de maisons assez d\'e9labr\'e9es, b\'e2ties au milieu d\rquote \'e9pais massifs d\rquote orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l\rquote +aspect de ce hameau, suivant que, par suite de l\rquote \'e9l\'e9vation ou de l\rquote abaissement des eaux, le lac pr\'e9sente une vaste \'e9tendue liquide, ou se r\'e9duit \'e0 un \'e9troit canal, qui n\rquote a m\'ea +me plus assez de profondeur pour communiquer avec l\rquote Amazone. +\par +\par Le lendemain matin, 5 ao\'fbt, on repartit d\'e8s l\rquote aube, on passa devant le canal de Yucura, qui appartient \'e0 ce syst\'e8me si enchev\'eatr\'e9 des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 ao\'fbt au matin, on arriva \'e0 l\rquote entr\'e9 +e du lac de Miana. +\par +\par Aucun incident nouveau ne s\rquote \'e9tait produit dans la vie du bord, qui s\rquote accomplissait avec une r\'e9gularit\'e9 presque m\'e9thodique. +\par +\par Fragoso, toujours pouss\'e9 par Lina, ne cessait de surveiller Torr\'e8s. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie pass\'e9e\~; mais l\rquote aventurier \'e9ludait toute conversation \'e0 ce sujet, et finit m\'ea +me par se tenir dans une extr\'eame r\'e9serve avec le barbier. +\par +\par Quant \'e0 ses rapports avec la famille Garral, ils \'e9taient toujours les m\'eames. S\rquote il parlait peu \'e0 Joam, il s\rquote adressait plus volontiers \'e0 Yaquita et \'e0 sa fille, sans para\'eetre remarquer l\rquote \'e9vidente froideur qui l +\rquote accueillait. Toutes deux se disaient, d\rquote ailleurs, qu\rquote apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e0 Manao, Torr\'e8s les quitterait et qu\rquote on n\rquote +entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait les conseils du padre Passanha, qui l\rquote exhortait \'e0 prendre patience\~; mais le bon p\'e8re avait un peu plus de mal avec Manoel, tr\'e8s dispos\'e9 \'e0 remettre s\'e9rieusement \'e0 + sa place l\rquote intrus, malencontreusement embarqu\'e9 sur la jangada. +\par +\par Le seul fait qui se passa dans cette soir\'e9e fut celui-ci\~: +\par +\par Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, apr\'e8s une invitation qui lui fut adress\'e9e par Joam Garral. +\par +\par \'ab\~Tu vas \'e0 Manao\~? demanda-t-il \'e0 l\rquote Indien, qui montait et dirigeait la pirogue. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit l\rquote Indien. +\par +\par \endash Tu y seras\~?\'85 +\par +\par \endash Dans huit jours. +\par +\par Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de remettre une lettre \'e0 son adresse\~? +\par +\par \endash Volontiers. +\par +\par \endash Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la \'e0 Manao.\~\'bb +\par +\par L\rquote Indien prit la lettre que lui pr\'e9sentait Joam Garral, et une poign\'e9e de reis fut le prix de la commission qu\rquote il s\rquote engageait \'e0 faire. +\par +\par Aucun des membres de la famille, alors retir\'e9s dans l\rquote habitation, n\rquote eut connaissance de ce fait. Seul, Torr\'e8s en fut t\'e9moin. Il entendit m\'eame les quelques mots \'e9chang\'e9s entre Joam Garral et l\rquote Indien, et, \'e0 + sa physionomie qui se rembrunit, il \'e9tait facile de voir que l\rquote envoi de cette lettre ne laissait pas que de le surprendre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017283}CHAPITRE DIX-SEPTI\'c8ME\line UNE ATTAQUE{\*\bkmkend _Toc98017283} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque sc\'e8ne violente \'e0 bord, le lendemain, il eut la pens\'e9e de s\rquote expliquer avec Benito au sujet de Torr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Benito, lui dit-il, apr\'e8s l\rquote avoir emmen\'e9 \'e0 l\rquote avant de la jangada, j\rquote ai \'e0 te parler.\~\'bb +\par +\par Benito, si souriant d\rquote ordinaire, s\rquote arr\'eata en regardant Manoel, et tout son visage s\rquote assombrit. +\par +\par \'ab\~Je sais pourquoi, dit-il. Il s\rquote agit de Torr\'e8s\~? +\par +\par \endash Oui, Benito\~! +\par +\par \endash Eh bien, moi aussi, j\rquote ai \'e0 te parler de lui, Manoel. +\par +\par \endash Tu as donc remarqu\'e9 ses assiduit\'e9s pr\'e8s de Minha\~! dit Manoel en p\'e2lissant. +\par +\par \endash Ah\~! ce n\rquote est pas un sentiment de jalousie qui t\rquote anime contre un pareil homme\~? dit vivement Benito. +\par +\par \endash Non, certes\~! r\'e9pondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle injure \'e0 la jeune fille qui va devenir ma femme\~! Non, Benito\~! Elle a cet aventurier en horreur\~! Ce n\rquote est donc de rien de pareil qu\rquote il s\rquote ag +it, mais il me r\'e9pugne de voir cet aventurier s\rquote imposer continuellement par sa pr\'e9sence, par son insistance, \'e0 ta m\'e8re et \'e0 ta s\'9cur, et chercher \'e0 s\rquote introduire dans l\rquote intimit\'e9 de ta famille, qui est d\'e9j\'e0 + la mienne\~! +\par +\par \endash Manoel, r\'e9pondit gravement Benito, je partage ta r\'e9pulsion pour ce douteux personnage, et, si je n\rquote avais consult\'e9 que mon sentiment, j\rquote aurais d\'e9j\'e0 chass\'e9 Torr\'e8s de la jangada\~! Mais je n\rquote ai pas os\'e9\~! + +\par +\par \endash Tu n\rquote as pas os\'e9\~? r\'e9pliqua Manoel, en saisissant la main de son ami. Tu n\rquote as pas os\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash \'c9coute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observ\'e9 Torr\'e8s, n\rquote est-ce pas\~? Tu as remarqu\'e9 son empressement pr\'e8s de ma s\'9cur\~! Rien de plus vrai\~! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais pas que cet homme inqui +\'e9tant ne perd mon p\'e8re des yeux ni de loin ni de pr\'e8s, et qu\rquote il semble avoir comme une arri\'e8re-pens\'e9e haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable\~! +\par +\par \endash Que dis-tu l\'e0, Benito\~? Aurais-tu des raisons de penser que Torr\'e8s en veut \'e0 Joam Garral\~? +\par +\par \endash Aucune\'85 Je ne pense rien\~! r\'e9pondit Benito. Ce n\rquote est qu\rquote un pressentiment\~! Mais observe bien Torr\'e8s, \'e9tudie avec soin sa physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon p\'e8re vient \'e0 passer \'e0 + la port\'e9e de son regard\~! +\par +\par \endash Eh bien, s\rquote \'e9cria Manoel, s\rquote il en est ainsi, Benito, raison de plus pour le chasser\~! +\par +\par \endash Raison de plus\'85 ou raison de moins \'85 r\'e9pondit le jeune homme. Manoel\'85 je crains\'85 Quoi\~? \'85 Je ne sais\'85 Mais obliger mon p\'e8re \'e0 cong\'e9dier Torr\'e8s\'85 cela peut \'eatre imprudent\~! Je te le r\'e9p\'e8te\'85 j +\rquote ai peur, sans qu\rquote aucun fait positif me permette de m\rquote expliquer \'e0 moi-m\'eame cette peur\~!\~\'bb +\par +\par Une sorte de fr\'e9missement de col\'e8re agitait Benito pendant qu\rquote il parlait ainsi. \'ab\~Alors, dit Manoel, tu crois qu\rquote il faut attendre\~? +\par +\par \endash Oui\'85 attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous tenir sur nos gardes\~! +\par +\par \endash Apr\'e8s tout, r\'e9pondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous serons arriv\'e9s \'e0 Manao. C\rquote est l\'e0 que doit s\rquote arr\'eater Torr\'e8s. C\rquote est donc l\'e0 qu\rquote il nous quittera, et nous serons pour toujours d\'e9 +barrass\'e9s de sa pr\'e9sence\~! Jusque-l\'e0, ayons l\rquote \'9cil sur lui\~! +\par +\par \endash Tu me comprends, Manoel, r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Je te comprends, mon ami, mon fr\'e8re\~! reprit Manoel, bien que je ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes craintes\~! Quel lien pourrait-il exister entre ton p\'e8re et cet aventurier\~? \'c9videmment ton p\'e8re ne l\rquote +a jamais vu\~! +\par +\par \endash Je ne dis pas que mon p\'e8re connaisse Torr\'e8s, r\'e9pondit Benito, mais oui\~!\'85 il me semble que Torr\'e8s conna\'eet mon p\'e8re\~!\'85 Que faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous l\rquote avons rencontr\'e9 + dans la for\'eat d\rquote Iquitos\~? Pourquoi a-t-il refus\'e9 d\'e8s lors l\rquote hospitalit\'e9 que nous lui offrions, pour s\rquote arranger ensuite de fa\'e7on \'e0 devenir presque forc\'e9ment notre compagnon de voyage\~? Nous arrivons \'e0 + Tabatinga et il s\rquote y trouve comme s\rquote il nous attendait\~! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou serait-ce la suite d\rquote un plan pr\'e9con\'e7u\~? Devant le regard \'e0 la fois fuyant et obstin\'e9 de Torr\'e8 +s, tout cela me revient \'e0 l\rquote esprit\~!\'85 Je ne sais\'85 je me perds dans ces choses inexplicables\~! Ah\~! pourquoi ai-je eu cette id\'e9e de lui offrir de s\rquote embarquer sur notre jangada\~! +\par +\par \endash Calme-toi, Benito\'85 je t\rquote en prie\~! +\par +\par \endash Manoel\~! s\rquote \'e9cria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se contenir, crois-tu donc que, s\rquote il ne s\rquote agissait que de moi, cet homme, qui ne nous inspire que r\'e9pulsion et d\'e9go\'fbt, j\rquote aurais h\'e9sit\'e9 \'e0 + le jeter par-dessus bord\~! Mais, si, en effet, c\rquote est de mon p\'e8re qu\rquote il s\rquote agit, je crains, en c\'e9dant \'e0 mes impressions, d\rquote aller contre mon but\~! Quelque chose me dit qu\rquote avec cet \'eatre tortueux, il peut y av +oir p\'e9ril \'e0 agir avant qu\rquote un fait nous en ait donn\'e9 le droit\'85 le droit et le devoir\~!\'85 En somme, sur la jangada, nous l\rquote avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne garde autour de mon p\'e8 +re, nous ne pouvons pas manquer, si s\'fbr que soit son jeu, de le forcer \'e0 se d\'e9masquer, \'e0 se trahir\~! Donc, attendons encore\~!\~\'bb +\par +\par L\rquote arriv\'e9e de Torr\'e8s sur l\rquote avant de la jangada interrompit la conversation des deux jeunes gens. Torr\'e8s les regarda en dessous, mais il ne leur adressa pas la parole. +\par +\par Benito ne se trompait pas, lorsqu\rquote il disait que les yeux de l\rquote aventurier \'e9taient attach\'e9s \'e0 la personne de Joam Garral, toutes les fois qu\rquote il ne se sentait pas observ\'e9. +\par +\par Non\~! il ne se trompait pas, lorsqu\rquote il affirmait que la figure de Torr\'e8s devenait sinistre en regardant son p\'e8re\~! +\par +\par Par quel myst\'e9rieux lien, de ces deux hommes, l\rquote un, la noblesse m\'eame, pouvait-il, \endash sans le savoir, cela \'e9tait clair \endash , \'eatre li\'e9 \'e0 l\rquote autre\~? +\par +\par La situation \'e9tant donn\'e9e, il \'e9tait certes difficile que Torr\'e8s, maintenant surveill\'e9 tout \'e0 la fois par les deux jeunes gens, par Fragoso et Lina, p\'fbt faire un mouvement qui ne serait pas sur-le-champ r\'e9prim\'e9. Peut-\'ea +tre le comprit-il. En tout cas, il ne le laissa pas voir et ne changea rien \'e0 sa mani\'e8re d\rquote \'eatre. +\par +\par Satisfaits de s\rquote \'eatre expliqu\'e9s, Manoel et Benito se promirent de le garder \'e0 vue, sans rien faire qui p\'fbt mettre son attention en \'e9veil. +\par +\par Pendant les jours suivants, la jangada d\'e9passa l\rquote entr\'e9e des furos Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu de se d\'e9verser dans l\rquote +Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 ao\'fbt, \'e0 cinq heures du soir, on faisait escale \'e0 l\rquote \'eele des Cocos. +\par +\par L\'e0 se trouvait un \'e9tablissement de s\'e9ringuaire. Ce nom est celui du fabricant de caoutchouc, tir\'e9 du \'ab\~seringueira\~\'bb, arbre dont le nom scientifique est \'ab\~siphonia elastica\~\'bb. +\par +\par On dit que, par n\'e9gligence ou mauvaise exploitation, le nombre de ces arbres diminue dans le bassin de l\rquote Amazone\~; mais les for\'eats de seringueiras soit encore tr\'e8s consid\'e9ra +bles sur les bords du Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. +\par +\par Ils \'e9taient l\'e0 une vingtaine d\rquote Indiens, r\'e9coltant et manipulant le caoutchouc, op\'e9ration qui se fait plus sp\'e9cialement pendant les mois de mai, juin et juillet. +\par +\par Apr\'e8s avoir reconnu que les arbres, bien pr\'e9par\'e9s par les crues du fleuve qui avaient inond\'e9 leurs tiges \'e0 une hauteur de quatre pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la r\'e9colte, les Indiens s\rquote \'e9taient mis +\'e0 la besogne. +\par +\par Incisions faites dans l\rquote aubier des seringueiras, ils avaient attach\'e9 au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre heures devaient suffire \'e0 remplir d\rquote un suc laiteux, qu\rquote on peut aussi r\'e9colter au moyen d\rquote +un bambou creux et d\rquote un r\'e9cipient plac\'e9 au pied de l\rquote arbre. +\par +\par Ce suc recueilli, afin d\rquote emp\'eacher l\rquote isolement de ses particules r\'e9sineuses, les Indiens le soumettent \'e0 une fumigation sur un feu de noix de palmier assa\'ef. En \'e9talant le suc sur une pelle de bois qu\rquote on agite dans la fum +\'e9e, on produit presque instantan\'e9ment sa coagulation\~; il rev\'eat une teinte grise jaun\'e2tre et se solidifie. Les couches qui se forment successivement sont alors d\'e9tach\'e9es de la pelle\~ +; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et prennent la couleur brune que l\rquote on conna\'eet. \'c0 cet instant, la fabrication est achev\'e9e. +\par +\par Benito, trouvant l\rquote occasion excellente, acheta \'e0 ces Indiens toute la quantit\'e9 de caoutchouc emmagasin\'e9e dans leurs cabanes, qui sont \'e9lev\'e9es sur pilotis. Le prix qu\rquote il leur en donna \'e9tait suffisamment r\'e9mun\'e9 +rateur, et ils se montr\'e8rent fort satisfaits. +\par +\par Quatre jours plus tard, le 14 ao\'fbt, la jangada passait devant les bouches du Purus. +\par +\par C\rquote est encore un des grands tributaires de droite de l\rquote Amazone, et il para\'eet offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, m\'eame \'e0 de forts b\'e2timents. Il s\rquote enfonce dans le sud-ouest et mesure pr\'e8 +s de quatre mille pieds \'e0 son embouchure. Apr\'e8s avoir coul\'e9 sous l\rquote ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers \'ab\~nipas\~\'bb, des c\'e9cropias, c\rquote est v\'e9ritablement par cinq bras qu\rquote il se jette dans l\rquote Amazone}{ +\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il a \'e9t\'e9 r\'e9cemment \'e9tudi\'e9 pendant six cents lieues par M.\~Bates, un savant g +\'e9ographe anglais.}}}{. +\par +\par En cet endroit, le pilote Araujo pouvait man\'9cuvrer avec une grande aisance. Le cours du fleuve \'e9tait moins obstru\'e9 d\rquote \'eeles, et, en outre, sa largeur, d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, pouvait \'eatre estim\'e9e \'e0 + deux lieues au moins. +\par +\par Aussi le courant entra\'eenait-il plus uniform\'e9ment la jangada, qui, le 18 ao\'fbt, s\rquote arr\'eatait devant le village de Pesquero, pour y passer la nuit. +\par +\par Le soleil \'e9tait d\'e9j\'e0 tr\'e8s bas sur l\rquote horizon, et, avec cette rapidit\'e9 sp\'e9ciale aux basses latitudes, il allait tomber presque perpendiculairement, comme un \'e9norme bolide. La nuit devait succ\'e9der au jour presque sans cr\'e9 +puscule, comme ces nuits de th\'e9\'e2tre que l\rquote on fait en baissant brusquement la rampe. +\par +\par Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cyb\'e8le \'e9taient devant l\rquote habitation. +\par +\par Torr\'e8s, apr\'e8s avoir un instant tourn\'e9 autour de Joam Garral, comme s\rquote il voulait lui parler en particulier, g\'ean\'e9 peut-\'eatre par l\rquote arriv\'e9e du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir \'e0 la famille, \'e9 +tait enfin rentr\'e9 dans sa cabine. +\par +\par Les Indiens et les noirs, \'e9tendus le long du bord, se tenaient \'e0 leur poste de man\'9cuvre. Araujo, assis \'e0 l\rquote avant, \'e9tudiait le courant, dont le fil s\rquote allongeait dans une direction rectiligne. +\par +\par Manoel et Benito, l\rquote \'9cil ouvert, mais causant et fumant d\rquote un air indiff\'e9rent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada en attendant l\rquote heure du repos. +\par +\par Tout \'e0 coup, Manoel arr\'eata Benito de la main et lui dit\~: +\par +\par \'ab\~Quelle singuli\'e8re odeur\~? Est-ce que je me trompe\~? Ne sens-tu pas\~?\'85 On dirait vraiment\'85 +\par +\par On dirait une odeur de musc \'e9chauff\'e9\~! r\'e9pondit Benito. Il doit y avoir des ca\'efmans endormis sur la gr\'e8ve voisine\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! la nature a sagement fait en permettant qu\rquote ils se trahissent ainsi\~! +\par +\par \endash Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux assez redoutables.\~\'bb +\par +\par Le plus souvent, \'e0 la tomb\'e9e du jour, ces sauriens aiment \'e0 s\rquote \'e9tendre sur les plages, o\'f9 ils s\rquote installent plus commod\'e9ment pour passer la nuit. L\'e0, blottis \'e0 l\rquote orifice de trous dans lesquels ils sont entr\'e9s +\'e0 reculons, ils dorment la bouche ouverte et la m\'e2choire sup\'e9rieure dress\'e9e verticalement, \'e0 moins qu\rquote ils n\rquote attendent ou ne guettent une proie. Se pr\'e9cipiter pour l\rquote +atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour tout moteur, soit en courant sur les gr\'e8ves avec une rapidit\'e9 que l\rquote homme ne peut \'e9galer, ce n\rquote est qu\rquote un jeu pour ces amphibies. +\par +\par C\rquote est l\'e0, sur ces vastes gr\'e8ves, que les ca\'efmans naissent, vivent et meurent, non sans avoir donn\'e9 des exemples d\rquote une extraordinaire long\'e9vit\'e9. Non seulement les vieux, les centenaires, se reconnaissent \'e0 la mousse verd +\'e2tre qui tapisse leur carapace et aux verrues dont elle est sem\'e9e, mais aussi \'e0 leur f\'e9rocit\'e9 naturelle qui s\rquote accro\'eet avec l\rquote \'e2ge. Ainsi que l\rquote avait dit Benito, ces animaux peuvent \'ea +tre redoutables, et il convient de se mettre en garde contre leurs attaques. +\par +\par Tout \'e0 coup, ces cris se font entendre vers l\rquote avant\~: +\par +\par \'ab\~Ca\'efmans\~! ca\'efmans\~!\~\'bb +\par +\par Manoel et Benito se redressent et regardent. +\par +\par Trois gros sauriens, longs de quinze \'e0 vingt pieds, \'e9taient parvenus \'e0 se hisser sur la plate-forme de la jangada. \'ab\~Aux fusils\~! aux fusils\~! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et aux noirs de revenir en arri\'e8re. +\par +\par \'c0 la maison\~! r\'e9pondit Manoel. C\rquote est plus press\'e9\~! +\par +\par Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter directement, le mieux \'e9tait de se mettre \'e0 l\rquote abri tout d\rquote abord. +\par +\par Ce fut fait en un instant. La famille Garral s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9e dans la maison, o\'f9 les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et les noirs avaient regagn\'e9 leurs carbets et leurs cases. +\par +\par Au moment de refermer la porte de la maison\~: +\par +\par \'ab\~Et Minha\~? dit Manoel. +\par +\par Elle n\rquote est pas l\'e0\~! r\'e9pondit Lina, qui venait de courir \'e0 la chambre de sa ma\'eetresse. +\par +\par \endash Grand Dieu\~! O\'f9 est-elle\~?\~\'bb s\rquote \'e9cria sa m\'e8re. +\par +\par Et tous d\rquote appeler \'e0 la fois\~: \'ab\~Minha\~! Minha\~!\~\'bb Pas de r\'e9ponse. \'ab\~Elle est donc \'e0 l\rquote avant de la jangada\~? dit Benito. +\par +\par \endash Minha\~!\~\'bb cria Manoel. +\par +\par Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au danger, se jet\'e8rent hors de la maison, des fusils \'e0 la main. +\par +\par \'c0 peine \'e9taient-ils au dehors, que deux des ca\'efmans, faisant demi-tour, couraient sur eux. +\par +\par Une chevrotine dans la t\'eate, pr\'e8s de l\rquote \'9cil, tir\'e9e par Benito, arr\'eata l\rquote un de ces monstres, qui, mortellement frapp\'e9, se d\'e9battit avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 le second \'e9tait l\'e0, il se jetait en avant, et il n\rquote y avait plus moyen de l\rquote \'e9viter. +\par +\par En effet, l\rquote \'e9norme ca\'efman s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9 \'e0 la rencontre de Joam Garral, et, apr\'e8s l\rquote avoir renvers\'e9 d\rquote un coup de queue, il revenait sur lui, les m\'e2choires ouvertes. +\par +\par \'c0 ce moment, Torr\'e8s, s\rquote \'e9lan\'e7ant hors de sa cabine, une hache \'e0 la main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la m\'e2choire du ca\'efman et y resta enfonc\'e9, sans qu\rquote il p\'fbt s\rquote en d\'e9faire. Ave +ugl\'e9 par le sang, l\rquote animal se lan\'e7a de c\'f4t\'e9, et, volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve. +\par +\par \'ab\~Minha\~! Minha\~!\~\'bb criait toujours Manoel, \'e9perdu, qui avait gagn\'e9 l\rquote avant de la jangada. +\par +\par Tout \'e0 coup, la jeune fille apparut. Elle s\rquote \'e9tait d\rquote abord r\'e9fugi\'e9e dans la cabane d\rquote Araujo\~; mais cette cabane venait d\rquote \'eatre renvers\'e9e par la pouss\'e9e puissante du troisi\'e8me ca\'ef +man, et maintenant Minha fuyait vers l\rquote arri\'e8re, poursuivie par ce monstre, qui n\rquote \'e9tait pas \'e0 six pieds d\rquote elle. +\par +\par Minha tomba. +\par +\par Une deuxi\'e8me balle, ajust\'e9e par Benito, ne put arr\'eater le ca\'efman\~! Elle ne frappa que la carapace de l\rquote animal, dont les \'e9cailles vol\'e8rent en \'e9clats, sans avoir \'e9t\'e9 p\'e9n\'e9tr\'e9e. +\par +\par Manoel s\rquote \'e9lan\'e7a vers la jeune fille pour la relever, l\rquote emporter, l\rquote arracher \'e0 la mort\~!\'85 Un coup de queue, lanc\'e9 lat\'e9ralement par l\rquote animal, le renversa \'e0 son tour. +\par +\par Minha, \'e9vanouie, \'e9tait perdue, et d\'e9j\'e0 la bouche du ca\'efman s\rquote ouvrait pour la broyer\~!\'85 +\par +\par Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l\rquote animal, lui plongea un couteau jusqu\rquote au fond de la gorge, au risque d\rquote avoir le bras coup\'e9 par les deux m\'e2choires, si elles se refermaient brusquement. +\par +\par Fragoso put retirer son bras \'e0 temps\~; mais il ne put \'e9viter le choc du ca\'efman, et il fut entra\'een\'e9 dans le fleuve, dont les eaux devinrent rouges sur un large espace. +\par +\par \'ab\~Fragoso\~! Fragoso\~!\~\'bb avait cri\'e9 Lina, qui venait de s\rquote agenouiller sur le bord de la jangada. +\par +\par Un instant apr\'e8s, Fragoso reparaissait \'e0 la surface de l\rquote Amazone\'85 Il \'e9tait sain et sauf. +\par +\par Mais, au p\'e9ril de sa vie, il avait sauv\'e9 la jeune fille, qui revenait \'e0 elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait \'e0 laquelle r\'e9pondre, il finit par presser celle de la jeune mul +\'e2tresse. +\par +\par Cependant, si Fragoso avait sauv\'e9 Minha, c\rquote \'e9tait certainement \'e0 l\rquote intervention de Torr\'e8s que Joam Garral devait son salut. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait donc pas \'e0 la vie du fazender qu\rquote il en voulait, cet aventurier. Devant ce fait \'e9vident, il fallait bien l\rquote admettre. +\par +\par Manoel interpella tout bas Benito. +\par +\par \'ab\~C\rquote est vrai\~\'bb r\'e9pondit Benito embarrass\'e9, tu as raison, et, dans ce sens, c\rquote est un cruel souci de moins\~! Et cependant, Manoel, mes soup\'e7ons subsistent toujours\~! On peut \'eatre le pire ennemi d\rquote +un homme, tout en ne voulant pas sa mort\~!\~\'bb +\par +\par Cependant Joam Garral s\rquote \'e9tait approch\'e9 de Torr\'e8s. \'ab\~Merci, Torr\'e8s\~\'bb, dit-il en lui tendant la main. +\par +\par L\rquote aventurier fit quelques pas en arri\'e8re sans rien r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au terme de votre voyage, et que nous devions nous s\'e9parer dans quelques jours\~! Je vous dois\'85 +\par +\par Joam Garral, r\'e9pondit Torr\'e8s, vous ne me devez rien\~! Votre vie m\rquote \'e9tait pr\'e9cieuse entre toutes\~! Mais, si vous le permettez\'85 j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi\'85 au lieu de m\rquote arr\'eater \'e0 Manao, je descendrai jusqu\rquote \'e0 + B\'e9lem. \endash Voulez-vous m\rquote y conduire\~?\~\'bb +\par +\par Joam Garral r\'e9pondit par un signe affirmatif. +\par +\par En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irr\'e9fl\'e9chi, fut sur le point d\rquote intervenir\~; mais Manoel l\rquote arr\'eata, et le jeune homme se contint, non sans un violent effort. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017284}CHAPITRE DIX-HUITI\'c8ME\line LE D\'ceNER D\rquote ARRIV\'c9E{\*\bkmkend _Toc98017284} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, apr\'e8s une nuit qui avait \'e0 peine suffi \'e0 calmer tant d\rquote \'e9motions, on se d\'e9marra de cette plage aux ca\'efmans et l\rquote on repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la jangada devait avoir touch\'e9 + au port de Manao. +\par +\par La jeune fille \'e9tait maintenant tout \'e0 fait remise de sa frayeur\~; ses yeux et son sourire remerciaient \'e0 la fois tous ceux qui avaient risqu\'e9 leur vie pour elle. +\par +\par Quant \'e0 Lina, il semblait qu\rquote elle f\'fbt plus reconnaissante envers le courageux Fragoso que si c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 elle qu\rquote il e\'fbt sauv\'e9e\~! +\par +\par \'ab\~Je vous revaudrai cela t\'f4t ou tard, monsieur Fragoso\~! dit-elle en lui souriant. +\par +\par \endash Et comment, mademoiselle Lina\~? +\par +\par \endash Oh\~! vous le savez bien\~! +\par +\par Alors, si je le sais, que ce soit t\'f4t et non tard\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote aimable gar\'e7on. +\par +\par Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina \'e9tait la fianc\'e9e de Fragoso, que leur mariage s\rquote accomplirait en m\'eame temps que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple resterait \'e0 B\'e9lem pr\'e8s des jeunes mari +\'e9s. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 qui est bien, r\'e9p\'e9tait sans cesse Fragoso, mais je n\rquote aurais jamais cru que le Para f\'fbt si loin\~!\~\'bb +\par +\par Quant \'e0 Manoel et \'e0 Benito, ils avaient eu une longue conversation au sujet de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. Il ne pouvait plus \'eatre question d\rquote obtenir de Joam Garral le cong\'e9diement de son sauveur. +\par +\par \'ab\~Votre vie m\rquote \'e9tait pr\'e9cieuse entre toutes\~\'bb, avait dit Torr\'e8s. +\par +\par Cette r\'e9ponse, \'e0 la fois hyperbolique et \'e9nigmatique, qui \'e9tait \'e9chapp\'e9e \'e0 l\rquote aventurier, Benito l\rquote avait entendue et retenue. +\par +\par Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus que jamais, ils en \'e9taient r\'e9duits \'e0 attendre, \endash \'e0 attendre non plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, c\rquote est-\'e0-dire tout le temps qu +\rquote il faudrait \'e0 la jangada pour descendre jusqu\rquote \'e0 B\'e9lem. +\par +\par \'ab\~Il y a dans tout cela je ne sais quel myst\'e8re que je ne puis comprendre\~! dit Benito. +\par +\par Oui, mais nous sommes rassur\'e9s sur un point, r\'e9pondit Man\'9cl. Il est bien certain, Benito, que Torr\'e8s n\rquote en veut pas \'e0 la vie de ton p\'e8re. Pour le surplus, nous veillerons encore\~!\~\'bb +\par +\par Du reste, il sembla qu\rquote \'e0 partir de ce jour Torr\'e8s voul\'fbt se montrer plus r\'e9serv\'e9. Il ne chercha aucunement \'e0 s\rquote imposer \'e0 la famille et fut m\'eame moins assidu pr\'e8s de Minha. Il se fit donc une d\'e9 +tente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-\'eatre, sentaient la gravit\'e9. +\par +\par Le soir du m\'eame jour, on laissa sur la droite du fleuve l\rquote \'eele Baroso, form\'e9e par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est aliment\'e9 par une s\'e9rie confuse de petits tributaires. +\par +\par La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommand\'e9 de veiller avec grand soin. +\par +\par Le lendemain, 20 ao\'fbt, le pilote, qui tenait \'e0 suivre d\rquote assez pr\'e8s la rive droite \'e0 cause des capricieux remous de gauche, s\rquote engagea entre la berge et les \'eeles. +\par +\par Au-del\'e0 de cette berge, le territoire \'e9tait sem\'e9 de lacs grands et petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres lagons \'e0 eaux noires. Ce syst\'e8me hydrographique marquait l\rquote +approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents de l\rquote Amazone. En r\'e9alit\'e9, c\rquote \'e9tait encore le nom de Solimo\'ebs que portait le grand fleuve\~; mais, apr\'e8s l\rquote +embouchure du rio Negro, il allait prendre celui qui l\rquote a rendu c\'e9l\'e8bre entre tous les cours d\rquote eau du monde. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, la jangada eut \'e0 naviguer dans des conditions fort curieuses. +\par +\par Le bras, suivi par le pilote entre l\rquote \'eele Calderon et la terre, \'e9tait fort \'e9troit, bien qu\rquote il par\'fbt assez large. Cela tenait \'e0 ce qu\rquote une grande partie de l\rquote \'eele, peu \'e9lev\'e9e au-dessus du niveau moyen, \'e9 +tait encore recouverte par les hautes eaux de la crue. +\par +\par De chaque c\'f4t\'e9 \'e9taient mass\'e9es des for\'eats d\rquote arbres g\'e9ants, dont les cimes s\rquote \'e9tageaient \'e0 cinquante pieds au-dessus du sol, et, se rejoignant d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, formaient un immense berceau. +\par +\par Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette for\'eat inond\'e9e, qui semblait avoir \'e9t\'e9 plant\'e9e au milieu d\rquote un lac. Les f\'fbts des arbres sortaient d\rquote une eau tranquille et pure, dans laquelle tout l\rquote +entrelacement de leurs rameaux se r\'e9fl\'e9chissait avec une incomparable puret\'e9. Ils eussent \'e9t\'e9 dress\'e9s au-dessus d\rquote une immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains surtouts de table que leur r\'e9flexion n\rquote e +\'fbt pas \'e9t\'e9 plus parfaite. La diff\'e9rence entre l\rquote image et la r\'e9alit\'e9 n\rquote aurait pu \'eatre \'e9tablie. Doubles de grandeur, termin\'e9s en haut comme en bas par un vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux h\'e9 +misph\'e8res, dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles \'e0 l\rquote int\'e9rieur. +\par +\par Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s\rquote aventurer sous ces arceaux auxquels se brisait le l\'e9ger courant du fleuve. Impossible de reculer. De l\'e0, obligation de man\'9cuvrer avec une extr\'eame pr\'e9cision pour \'e9 +viter les chocs de droite et de gauche. +\par +\par En cela se montra toute l\rquote habilet\'e9 du pilote Araujo, qui fut d\rquote ailleurs parfaitement second\'e9 par son \'e9quipe. Les arbres de la for\'eat fournissaient de solides points d\rquote +appui aux longues gaffes, et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu faire venir la jangada en travers, e\'fbt provoqu\'e9 un d\'e9molissement complet de l\rquote \'e9norme charpente, et caus\'e9 + la perte, sinon du personnel, du moins de la cargaison qu\rquote elle portait. +\par +\par \'ab\~En v\'e9rit\'e9, c\rquote est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort agr\'e9able de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si paisible, \'e0 l\rquote abri des rayons du soleil\~! +\par +\par \endash Ce serait \'e0 la fois agr\'e9able et dangereux, ch\'e8re Minha, r\'e9pondit Manoel. Dans une pirogue, il n\rquote y aurait sans doute rien \'e0 craindre en naviguant ainsi\~; mais, sur un long train de bois, mieux vaut le cours libre et d\'e9gag +\'e9 d\rquote un fleuve. +\par +\par \endash Avant deux heures, nous aurons enti\'e8rement travers\'e9 cette for\'eat, dit le pilote. +\par +\par \endash Regardons bien alors\~! s\rquote \'e9cria Lina. Toutes ces belles choses passent si vite\~! Ah\~! ch\'e8re ma\'eetresse, voyez-vous ces bandes de singes qui s\rquote \'e9battent dans les hautes branche +s des arbres, et les oiseaux qui se mirent dans cette eau pure\~! +\par +\par \endash Et les fleurs qui s\rquote entrouvrent \'e0 la surface, r\'e9pondit Minha, et que le courant berce comme une brise\~! +\par +\par \endash Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre\~! ajouta la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash Et pas de Fragoso au bout\~! dit le fianc\'e9 de Lina. C\rquote \'e9tait pourtant une belle fleur que vous avez cueillie l\'e0 dans la for\'eat d\rquote Iquitos\~! +\par +\par \endash Voyez-vous cette fleur unique au monde\~! r\'e9pondit Lina en se moquant. Ah\~! ma\'eetresse, regardez ces magnifiques plantes\~!\~\'bb +\par +\par Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis c\rquote \'e9taient, \'e0 l\rquote endroit o\'f9 se dessinaient les rives immerg\'e9es, des paquets de ces roseaux \'ab\~mucumus +\~\'bb \'e0 larges feuilles, dont les tiges \'e9lastiques peuvent s\rquote \'e9carter pour donner passage \'e0 une pirogue et se referment derri\'e8re elle. Il y avait l\'e0 de quoi tenter un chasseur, car tout un monde d\rquote +oiseaux aquatiques voletait entre ces hautes touffes agit\'e9es par le courant. +\par +\par Des ibis, pos\'e9s dans une attitude \'e9pigraphique, sur quelque vieux tronc \'e0 demi renvers\'e9\~; des h\'e9rons gris, immobiles au bout d\rquote une patte\~; de graves flamants, qui ressemblaient de loin \'e0 des ombrelles roses d\'e9ploy\'e9 +es dans le feuillage, et bien d\rquote autres ph\'e9nicopt\'e8res de toutes couleurs animaient ce marais provisoire. +\par +\par Mais aussi, \'e0 fleur d\rquote eau, se glissaient de longues et rapides couleuvres, peut-\'eatre quelques-uns de ces redoutables gymnotes, dont les d\'e9charges \'e9lectriques, r\'e9p\'e9t\'e9es coup sur coup, paralysent l\rquote homme ou l\rquote +animal le plus robuste et finissent par le tuer. +\par +\par Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-\'eatre, \'e0 ces serpents \'ab\~sucurijus\~\'bb, qui, lov\'e9s au stipe de quelque arbre, se d\'e9roulent, se d\'e9tendent, saisissent leur proie, l\rquote \'e9 +treignent sous leurs anneaux assez puissants pour broyer un b\'9cuf. N\rquote a-t-on pas rencontr\'e9 dans les for\'eats amazoniennes de ces reptiles longs de trente \'e0 trente-cinq pieds, et m\'eame, au dire de M.\~Carrey, n\rquote +en existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et qui sont aussi gros qu\rquote une barrique\~! +\par +\par En v\'e9rit\'e9, un de ces sucurijus, lanc\'e9 \'e0 la surface de la jangada, e\'fbt \'e9t\'e9 aussi redoutable qu\rquote un ca\'efman\~! +\par +\par Tr\'e8s heureusement, les passagers n\rquote eurent \'e0 lutter ni contre les gymnotes ni contre les serpents, et le passage \'e0 travers la for\'eat inond\'e9e, qui dura deux heures environ, s\rquote acheva sans accidents. +\par +\par Trois jours s\rquote \'e9coul\'e8rent. On approchait de Manao. +\par +\par Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait \'e0 l\rquote embouchure du rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones. +\par +\par En effet, le 23 ao\'fbt, \'e0 cinq heures du soir, elle s\rquote arr\'eatait \'e0 la pointe septentrionale de l\rquote \'eele Muras, sur la rive droite du fleuve. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 + le traverser obliquement, Sur une distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-l\'e0, la nuit approchant. Les trois milles qui restaient \'e0 + parcourir exigeraient trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il importait avant tout d\rquote y voir clair. +\par +\par Ce soir-l\'e0, le d\'eener, qui devait \'eatre le dernier de cette premi\'e8re partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque c\'e9r\'e9monie. La moiti\'e9 du cours de l\rquote Amazone franchi dans ces conditions, cela valait bien la peine que l\rquote +on f\'eet un joyeux repas. Il fut convenu que l\rquote on boirait \'ab\~\'e0 la sant\'e9 du fleuve des Amazones\~\'bb quelques verres de cette g\'e9n\'e9reuse liqueur que distillent les coteaux de Porto ou de Setubal. +\par +\par En outre, ce serait comme le d\'eener de fian\'e7ailles de Fragoso et de la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, quelques semaines auparavant. Apr\'e8s le jeune ma\'eetre et la jeune ma\'eetresse, c +\rquote \'e9tait le tour de ce fid\'e8le couple, auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance\~! +\par +\par Aussi, au milieu de cette honn\'eate famille, Lina, qui devait rester au service de sa ma\'eetresse, Fragoso, qui allait entrer au service de Manoel Valdez, s\rquote assirent-ils \'e0 la table commune, et m\'eame \'e0 la place d\rquote +honneur, qui leur fut r\'e9serv\'e9e. +\par +\par Torr\'e8s assistait naturellement \'e0 ce d\'eener, digne de l\rquote office et de la cuisine de la jangada. +\par +\par L\rquote aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, \'e9couta ce qui se disait beaucoup plus qu\rquote il ne prit part \'e0 la conversation. Benito, sans en avoir l\rquote air, l\rquote observait attentivement. Les regards de Torr\'e8 +s, constamment attach\'e9s sur son p\'e8re, avaient un \'e9clat singulier. On e\'fbt dit ceux d\rquote un fauve, cherchant \'e0 fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle. +\par +\par Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille. +\par +\par Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torr\'e8s\~; mais, en somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d\rquote une situation qui, si elle ne finissait pas \'e0 Manao, finirait certainement \'e0 B\'e9lem. +\par +\par Le d\'eener fut assez gai. Lina l\rquote anima de sa bonne humeur, Fragoso de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement tout ce petit monde qu\rquote il ch\'e9rissait, et ces deux jeunes couples que sa main devait bient\'f4t b\'e9 +nir dans les eaux du Para. +\par +\par \'ab\~Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se m\'ealer \'e0 la conversation g\'e9n\'e9rale, faites honneur \'e0 ce repas de fian\'e7ailles\~! Il vous faudra des forces pour c\'e9l\'e9brer tant de mariages \'e0 la fois\~! +\par +\par \endash Eh\~! mon cher enfant, r\'e9pondit le padre Passanha, trouve-nous une belle et honn\'eate jeune fille qui veuille de toi, et tu verras si je ne suffirai pas \'e0 vous marier encore tous deux\~! +\par +\par \endash Bien r\'e9pondu\~! padre, s\rquote \'e9cria Manoel. Buvons au prochain mariage de Benito\~! +\par +\par \endash Nous lui chercherons \'e0 B\'e9lem une jeune et belle fianc\'e9e, dit Minha, et il faudra bien qu\rquote il fasse comme tout le monde\~! +\par +\par \endash Au mariage de monsieur Benito\~! dit Fragoso, qui aurait voulu que le monde entier convol\'e2t avec lui. +\par +\par \endash Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois \'e0 ton mariage, et puisses-tu \'eatre heureux comme le seront Minha et Manoel, comme je l\rquote ai \'e9t\'e9 pr\'e8s de ton p\'e8re\~! +\par +\par \endash Comme vous le serez toujours, il faut l\rquote esp\'e9rer, dit alors Torr\'e8s en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison \'e0 personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main\~! +\par +\par On n\rquote aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de l\rquote aventurier, fit une impression f\'e2cheuse. Manoel sentit cela, et, voulant r\'e9agir contre ce sentiment\~: +\par +\par \'ab\~Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu\rquote il n\rquote y aurait pas encore quelques couples \'e0 fiancer sur la jangada\~? +\par +\par \endash Je ne pense pas, r\'e9pondit le padre Passanha\'85 \'e0 moins que Torr\'e8s\'85 Vous n\rquote \'eates pas mari\'e9, je crois\~? +\par +\par \endash Non, je suis et j\rquote ai toujours \'e9t\'e9 gar\'e7on\~!\~\'bb Benito et Manoel crurent voir qu\rquote en parlant ainsi, le regard de Torr\'e8s allait chercher celui de la jeune fille. +\par +\par \'ab\~Et qui vous emp\'eacherait de vous marier\~? reprit le padre Passanha. \'c0 B\'e9lem, vous pourriez trouver une femme dont l\rquote \'e2ge serait en rapport avec le v\'f4tre, et il vous serait peut-\'ea +tre possible de vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie errante dont vous n\rquote avez pas tir\'e9 jusqu\rquote ici grand avantage\~! +\par +\par \endash Vous avez raison, padre, r\'e9pondit Torr\'e8s. Je ne dis pas non\~! D\rquote ailleurs, l\rquote exemple est contagieux. \'c0 voir tous ces jeunes fianc\'e9s, cela met en app\'e9tit de mariage\~! Mais je suis absolument \'e9tranger \'e0 + la ville de B\'e9lem, et, \'e0 moins de circonstances particuli\'e8res, cela peut rendre mon \'e9tablissement plus difficile\~! +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 \'eates-vous donc\~? demanda Fragoso, qui avait toujours cette arri\'e8re-pens\'e9e d\rquote avoir d\'e9j\'e0 rencontr\'e9 Torr\'e8s quelque part. +\par +\par \endash De la province de Minas Gera\'ebs. +\par +\par \endash Et vous \'eates n\'e9\~?\'85 +\par +\par \endash Dans la capitale m\'eame de l\rquote arrayal diamantin, \'e0 Tijuco.\~\'bb +\par +\par Qui e\'fbt regard\'e9 Joam Garral, en ce moment, aurait \'e9t\'e9 \'e9pouvant\'e9 de la fixit\'e9 de son regard, qui se croisait avec celui de Torr\'e8s. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017285}CHAPITRE DIX-NEUVI\'c8ME\line HISTOIRE ANCIENNE{\*\bkmkend _Toc98017285} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit presque aussit\'f4t en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Comment\~! vous \'eates de Tijuco, de la capitale m\'eame du district des diamants\~? +\par +\par \endash Oui\~! dit Torr\'e8s. Est-ce que vous-m\'eame, vous \'eates originaire de cette province\~? +\par +\par \endash Non\~! je suis des provinces du littoral de l\rquote Atlantique, dans le nord du Br\'e9sil, r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel\~? demanda Torr\'e8s.\~\'bb +\par +\par Un signe n\'e9gatif du jeune homme fut toute sa r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Et vous, monsieur Benito, reprit Torr\'e8s en s\rquote adressant au jeune Garral, qu\rquote il voulait \'e9videmment engager dans cette conversation, vous n\rquote avez jamais eu la curiosit\'e9 d\rquote aller visiter l\rquote arrayal diamantin\~? + +\par +\par Jamais, r\'e9pondit s\'e8chement Benito. +\par +\par \endash Ah\~! j\rquote aurais aim\'e9 \'e0 voir ce pays\~! s\rquote \'e9cria Fragoso, qui, inconsciemment, faisait le jeu de Torr\'e8s. Il me semble que j\rquote eusse fini par y trouver quelque diamant de grande valeur\~! +\par +\par \endash Et qu\rquote en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, Fragoso\~? demanda Lina. +\par +\par \endash Je l\rquote aurais vendu\~! +\par +\par \endash Alors vous seriez riche maintenant\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s riche\~! +\par +\par \endash Eh bien, si vous aviez \'e9t\'e9 riche, il y a trois mois seulement, vous n\rquote auriez jamais eu l\rquote id\'e9e de\'85 cette liane\~? +\par +\par \endash Et si je ne l\rquote avais pas eue, s\rquote \'e9cria Fragoso, il ne serait pas venu une charmante petite femme qui\'85 Allons, d\'e9cid\'e9ment, Dieu fait bien ce qu\rquote il fait\~! +\par +\par \endash Vous le voyez, Fragoso, r\'e9pondit Minha, puisqu\rquote il vous marie avec ma petite Lina\~! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au change\~! +\par +\par \endash Comment donc, mademoiselle Minha, s\rquote \'e9cria galamment Fragoso, mais j\rquote y gagne\~!\~\'bb Torr\'e8s, sans doute, ne voulait pas laisser tomber ce sujet de conversation, car il reprit la parole\~: +\par +\par \'ab\~En v\'e9rit\'e9, dit-il, il y a eu \'e0 Tijuco des fortunes subites, qui ont d\'fb faire tourner bien des t\'eates\~! N\rquote avez-vous pas entendu parler de ce fameux diamant d\rquote Abaete, dont la valeur a \'e9t\'e9 estim\'e9e \'e0 + plus de deux millions de cantos de reis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ 7 milliards 500 millions de francs, suivant l +\rquote estimation tr\'e8s exag\'e9r\'e9e sans doute de Rom\'e9 de l\rquote Isle.}}}{. Eh bien, ce sont les mines du Br\'e9sil qui l\rquote ont produit, ce caillou qui pesait une once\~! Et ce sont trois condamn\'e9s, \endash oui\~! trois condamn\'e9s +\'e0 un exil perp\'e9tuel \endash , qui le trouv\'e8rent par hasard dans la rivi\'e8re d\rquote Abaete, \'e0 quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio\~! +\par +\par Du coup, leur fortune fut faite\~? demanda Fragoso. +\par +\par \endash Eh non\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Le diamant fut remis au gouverneur g\'e9n\'e9ral des mines. La valeur de la pierre ayant \'e9t\'e9 reconnue, le roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait \'e0 son cou dans les grandes c\'e9r\'e9 +monies. Quant aux condamn\'e9s, ils obtinrent leur gr\'e2ce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tir\'e9 de l\'e0 de bonnes rentes\~! +\par +\par \endash Vous sans doute\~? dit tr\'e8s s\'e8chement Benito. +\par +\par \endash Oui\'85 moi\~!\'85 Pourquoi pas\~? r\'e9pondit Torr\'e8s. Est-ce que vous avez jamais visit\'e9 le district diamantin\~? ajouta-t-il, en s\rquote adressant \'e0 Joam Garral, cette fois. +\par +\par Jamais, r\'e9pondit Joam en regardant Torr\'e8s. +\par +\par \endash Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un jour ce voyage. C\rquote est fort curieux, je vous assure\~! Le district des diamants est une enclave dans le vaste empire du Br\'e9 +sil, quelque chose comme un parc de douze lieues de circonf\'e9rence, et qui, par la nature du sol, sa v\'e9g\'e9tation, ses terrains sablonneux enferm\'e9s dans un cirque de montagnes, est tr\'e8s diff\'e9 +rent de la province environnante. Mais, comme je vous l\rquote ai dit, c\rquote est l\rquote endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 \'e0 1817, la production annuelle a \'e9t\'e9 de dix-huit mille carats}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes.}}}{ environ. Ah\~! il y avait de beaux coups \'e0 + faire, non seulement pour les grimpeurs qui cherchaient la pierre pr\'e9cieuse jusque sur la cime des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient en fraude\~! Maintenant, l\rquote exploitation est moins ais\'e9 +e, et les deux mille noirs, employ\'e9s au travail des mines par le gouvernement, sont oblig\'e9s de d\'e9tourner des cours d\rquote eau pour en extraire le sable diamantin. Autrefois, c\rquote \'e9tait plus commode\~! +\par +\par \endash En effet, r\'e9pondit Fragoso, le bon temps est pass\'e9\~! +\par +\par \endash Mais ce qui est rest\'e9 facile, c\rquote est de se procurer le diamant \'e0 la fa\'e7on des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers 1826, \endash j\rquote avais huit ans alors \endash , il se passa \'e0 Tijuco m\'ea +me un drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup d\rquote audace\~! Mais cela ne vous int\'e9resse pas sans doute\'85 +\par +\par \endash Au contraire, Torr\'e8s, continuez, r\'e9pondit Joam Garral d\rquote une voix singuli\'e8rement calme. +\par +\par \endash Soit, reprit Torr\'e8s. Il s\rquote agissait, cette fois, de voler des diamants, et une poign\'e9e de ces jolis cailloux-l\'e0 dans la main, c\rquote est un million, quelquefois deux\~!\~\'bb +\par +\par Et Torr\'e8s, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de cupidit\'e9, fit, presque inconsciemment, le geste d\rquote ouvrir et de fermer la main. +\par +\par \'ab\~Voici comment cela se passa, reprit-il. \'c0 Tijuco, l\rquote habitude est d\rquote exp\'e9dier en une seule fois les diamants recueillis dans l\rquote ann\'e9e. On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, apr\'e8s les avoir s\'e9par\'e9 +s au moyen de douze tamis perc\'e9s de trous diff\'e9rents. Ces lots sont enferm\'e9s dans des sacs et envoy\'e9s \'e0 Rio de Janeiro. Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez qu\rquote ils sont bien accompagn\'e9s. Un employ\'e9 +, choisi par l\rquote intendant, quatre soldats \'e0 cheval du r\'e9giment de la province et dix hommes \'e0 pied forment le convoi. Ils se rendent d\rquote abord \'e0 Villa-Rica, o\'f9 le g\'e9n\'e9 +ral commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi reprend sa route vers Rio de Janeiro. J\rquote ajoute que, pour plus de pr\'e9caution, le d\'e9part est toujours tenu secret. Or, en 1826, un jeune employ\'e9, nomm\'e9 Dacosta, \'e2g\'e9 + de vingt-deux \'e0 vingt-trois ans au plus, qui, depuis quelques ann\'e9es, travaillait \'e0 Tijuco dans les bureaux du gouverneur g\'e9n\'e9ral, combina le coup suivant. Il s\rquote entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le jour du d +\'e9part du convoi. Des mesures furent prises par ces malfaiteurs, qui \'e9taient nombreux et bien arm\'e9s. Au-del\'e0 de Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba \'e0 l\rquote +improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci se d\'e9fendirent courageusement\~; mais ils furent massacr\'e9s, \'e0 l\rquote exception d\rquote un seul, qui, bien que gri\'e8vement bless\'e9, put s\rquote \'e9 +chapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. L\rquote employ\'e9 qui les accompagnait n\rquote avait pas \'e9t\'e9 plus \'e9pargn\'e9 que les soldats de l\rquote escorte. Tomb\'e9 sous les coups des malfaiteurs, il avait \'e9t\'e9 entra\'een +\'e9 et jet\'e9 sans doute dans quelque pr\'e9cipice, car son corps ne fut jamais retrouv\'e9. +\par +\par Et ce Dacosta\~? demanda Joam Garral. +\par +\par \endash Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de diff\'e9rentes circonstances, les soup\'e7ons ne tard\'e8rent pas \'e0 se porter sur lui. Il fut accus\'e9 d\rquote avoir men\'e9 toute cette affaire. En vain pr\'e9tendit-il qu\rquote il \'e9 +tait innocent. Gr\'e2ce \'e0 sa situation, il \'e9tait en mesure de conna\'eetre le jour o\'f9 le d\'e9part du convoi devait s\rquote effectuer. Lui seul avait pu pr\'e9venir la bande de malfaiteurs. Il fut accus\'e9, arr\'eat\'e9, jug\'e9, condamn\'e9 +\'e0 mort. Or, une pareille condamnation entra\'eenait l\rquote ex\'e9cution dans les vingt-quatre heures. +\par +\par \endash Ce malheureux fut-il ex\'e9cut\'e9\~? demanda Fragoso. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Torr\'e8s. On l\rquote avait enferm\'e9 dans la prison de Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant l\rquote ex\'e9cution, soit qu\rquote il e\'fbt agi seul, soit qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 aid\'e9 + par plusieurs de ses complices, il parvint \'e0 s\rquote \'e9chapper. +\par +\par \endash Depuis, on n\rquote a plus jamais entendu parler de cet homme\~? demanda Joam Garral. +\par +\par \endash Jamais\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Il aura quitt\'e9 le Br\'e9sil, et maintenant, sans doute, il m\'e8ne joyeuse vie en pays lointain, avec le produit du vol qu\rquote il aura su r\'e9aliser. +\par +\par \endash Puisse-t-il avoir v\'e9cu mis\'e9rablement, au contraire\~! r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par \endash Et puisse Dieu lui avoir donn\'e9 le remords de son crime\~!\~\'bb ajouta le padre Passanha. +\par +\par \'c0 ce moment, les convives s\rquote \'e9taient lev\'e9s de table, et, le d\'eener achev\'e9, tous sortirent pour aller respirer l\rquote air du soir. Le soleil s\rquote abaissait sur l\rquote horizon, mais une heure devait s\rquote \'e9 +couler encore, avant que la nuit ne f\'fbt faite. +\par +\par \'ab\~Ces histoires-l\'e0 ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre d\'eener de fian\'e7ailles avait mieux commenc\'e9\~! +\par +\par \endash Mais c\rquote est votre faute, monsieur Fragoso, r\'e9pondit Lina. +\par +\par \endash Comment, ma faute\~? +\par +\par \endash Oui\~! c\rquote est vous qui avez continu\'e9 \'e0 parler de ce district et de ces diamants, dont nous n\rquote avons que faire\~! +\par +\par \endash C\rquote est ma foi vrai\~! r\'e9pondit Fragoso, mais je ne pensais pas que cela finirait de cette fa\'e7on\~! +\par +\par \endash Vous \'eates donc le premier coupable\~! +\par +\par \endash Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai pas entendue rire au dessert\~!\~\'bb +\par +\par Toute la famille se dirigeait alors vers l\rquote avant de la jangada. Manoel et Benito marchaient l\rquote un pr\'e8s de l\rquote +autre, sans se parler. Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s\rquote ils eussent pressenti quelque grave \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Torr\'e8s se tenait aupr\'e8s de Joam Garral, qui, la t\'eate inclin\'e9e, semblait profond\'e9ment ab\'eem\'e9 dans ses r\'e9flexions, et, \'e0 ce moment, lui mettant la main sur l\rquote \'e9paule\~: +\par +\par \'ab\~Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart d\rquote heure d\rquote entretien\~?\~\'bb Joam Garral regarda Torr\'e8s. \'ab\~Ici\~? r\'e9pondit-il. +\par +\par Non\~! en particulier\~! +\par +\par Venez donc\~!\~\'bb Tous deux retourn\'e8rent vers la maison, y rentr\'e8rent, et la porte se referma sur eux. +\par +\par Il serait difficile de d\'e9peindre ce que chacun \'e9prouva, lorsque Joam Garral et Torr\'e8s eurent quitt\'e9 la place. Que pouvait-il y avoir de commun entre cet aventurier et l\rquote honn\'eate fazender d\rquote Iquitos\~ +? Il y avait comme la menace d\rquote un \'e9pouvantable malheur suspendu sur toute cette famille, et personne n\rquote osait s\rquote interroger. +\par +\par \'ab\~Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu\rquote il entra\'eena, quoi qu\rquote il arrive, cet homme d\'e9barquera demain \'e0 Manao\~! +\par +\par Oui\~!\'85 il le faut\~!\'85 r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Et si par lui\'85 oui\~! par lui, quelque malheur arrive \'e0 mon p\'e8re\'85 je le tuerai\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017286}CHAPITRE VINGTI\'c8ME\line ENTRE CES DEUX HOMMES{\*\bkmkend _Toc98017286} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Depuis un instant, seuls dans cette chambre o\'f9 personne ne pouvait ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torr\'e8s se regardaient, sans prononcer un seul mot. L\rquote aventurier h\'e9sitait-il donc \'e0 parler\~ +? Comprenait-il que Joam Garral ne r\'e9pondrait que par un silence d\'e9daigneux aux demandes qui lui seraient faites\~? +\par +\par Oui, sans doute\~! Aussi, Torr\'e8s n\rquote interrogea-t-il pas. Au d\'e9but de cette conversation, il fut affirmatif, il prit le r\'f4le d\rquote un accusateur. +\par +\par \'ab\~Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez Dacosta.\~\'bb +\par +\par \'c0 ce nom criminel que lui donnait Torr\'e8s, Joam Garral ne put retenir un l\'e9ger fr\'e9missement, mais il ne r\'e9pondit rien. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates Joam Dacosta, reprit Torr\'e8s, employ\'e9, il y a vingt-trois ans, dans les bureaux du gouverneur g\'e9n\'e9ral de Tijuco, et c\rquote est vous qui avez \'e9t\'e9 condamn\'e9 dans cette affaire de vol et d\rquote assassinat\~!\~\'bb + +\par +\par Nulle r\'e9ponse de Joam Garral, dont le calme \'e9trange avait lieu de surprendre l\rquote aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant son h\'f4te\~? Non\~ +! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces terribles accusations. Sans doute, il se demandait o\'f9 en voulait venir Torr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le r\'e9p\'e8te, c\rquote est vous qui avez \'e9t\'e9 poursuivi dans l\rquote affaire des diamants, convaincu du crime, condamn\'e9 \'e0 mort, et c\rquote est vous qui vous \'eates \'e9chapp\'e9 + de la prison de Villa-Rica, quelques heures avant l\rquote ex\'e9cution\~! R\'e9pondrez-vous\~?\~\'bb +\par +\par Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de faire Torr\'e8s. Joam Garral, toujours calme, \'e9tait all\'e9 s\rquote asseoir. Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement son accusateur, sans baisser la t\'eate. + +\par +\par \'ab\~R\'e9pondrez-vous\~? reprit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Quelle r\'e9ponse attendez-vous de moi\~? dit simplement Joam Garral. +\par +\par \endash Une r\'e9ponse, r\'e9pliqua lentement Torr\'e8s, qui m\rquote emp\'eache d\rquote aller trouver le chef de police de Manao, et de lui dire\~: Un homme est l\'e0, dont l\rquote identit\'e9 sera facile \'e0 \'e9tablir, qui sera reconnu, m\'eame apr +\'e8s vingt-trois ann\'e9es d\rquote absence, et cet homme, c\rquote est l\rquote instigateur du vol des diamants de Tijuco, c\rquote est le complice des assassins des soldats de l\rquote escorte, c\rquote est le condamn\'e9 qui s\rquote +est soustrait au supplice, c\rquote est Joam Garral, dont le vrai nom est Joam Dacosta. +\par +\par \endash Ainsi, dit Joam Garral, je n\rquote aurais rien \'e0 craindre de vous, Torr\'e8s, si je vous faisais la r\'e9ponse que vous attendez\~? +\par +\par \endash Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n\rquote aurions int\'e9r\'eat \'e0 parler de cette affaire. +\par +\par Ni vous, ni moi\~? r\'e9pondit Joam Garral. Ce n\rquote est donc pas avec de l\rquote argent que je dois acheter votre silence\~? +\par +\par \endash Non, quelle que soit la somme que vous m\rquote offriez\~! +\par +\par \endash Que voulez-vous donc alors\~? +\par +\par Joam Garral, r\'e9pondit Torr\'e8s, voici quelle est ma proposition. Ne vous h\'e2tez pas d\rquote y r\'e9pondre par un refus formel, et rappelez-vous que vous \'eates en mon pouvoir. +\par +\par Quelle est cette proposition\~?\~\'bb demanda Joam Garral. +\par +\par Torr\'e8s se recueillit un instant. L\rquote attitude de ce coupable, dont il tenait la vie, \'e9tait bien faite pour le surprendre. Il s\rquote attendait \'e0 quelque d\'e9bat violent, \'e0 des supplications, \'e0 des larmes\'85 + Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les bras\~: +\par +\par \'ab\~Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me pla\'eet, et je veux l\rquote \'e9pouser.\~\'bb +\par +\par Sans doute, Joam Garral s\rquote attendait \'e0 tout de la part d\rquote un tel homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme. +\par +\par \'ab\~Ainsi, dit-il, l\rquote honorable Torr\'e8s veut entrer dans la famille d\rquote un assassin et d\rquote un voleur\~? +\par +\par \endash Je suis seul juge de ce qu\rquote il me convient de faire, r\'e9pondit Torr\'e8s. Je veux \'eatre le gendre de Joam Garral, et je le serai. +\par +\par \endash Vous n\rquote ignorez pourtant pas, Torr\'e8s, que ma fille va \'e9pouser Manoel Valdez\~? +\par +\par \endash Vous vous d\'e9gagerez vis-\'e0-vis de Manoel Valdez. +\par +\par \endash Et si ma fille refuse\~? +\par +\par \endash Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, r\'e9pondit impudemment Torr\'e8s. +\par +\par \endash Tout\~? +\par +\par \endash Tout, s\rquote il le faut. Entre ses propres sentiments et l\rquote honneur de sa famille, la vie de son p\'e8re, elle n\rquote h\'e9sitera pas\~! +\par +\par \endash Vous \'eates un bien grand mis\'e9rable, Torr\'e8s\~! dit tranquillement Joam Garral, que son sang-froid n\rquote abandonnait pas. +\par +\par \endash Un mis\'e9rable et un assassin sont faits pour s\rquote entendre\~!\~\'bb \'c0 ces mots, Joam Garral se leva, et, allant \'e0 l\rquote aventurier qu\rquote il regarda bien en face\~: +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s, dit-il, si vous demandez \'e0 entrer dans la famille de Joam Dacosta, c\rquote est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du crime pour lequel il a \'e9t\'e9 condamn\'e9\~! +\par +\par \endash Vraiment\~! +\par +\par \endash Et j\rquote ajoute, reprit Joam Garral, c\rquote est que vous avez la preuve de son innocence, et que, cette innocence, vous vous r\'e9servez de la proclamer le jour o\'f9 vous aurez \'e9pous\'e9 sa fille\~! +\par +\par \endash Jouons franc jeu, Joam Garral, r\'e9pondit Torr\'e8s en baissant la voix, et, quand vous m\rquote aurez entendu, nous verrons si vous oserez me refuser votre fille\~! +\par +\par \endash Je vous \'e9coute, Torr\'e8s. +\par +\par \endash Eh bien, oui, dit l\rquote aventurier en retenant \'e0 demi ses paroles, comme s\rquote il e\'fbt eu regret de les laisser s\rquote \'e9chapper de ses l\'e8vres, oui, vous \'eates innocent\~! Je le sais, car je connais le v\'e9 +ritable coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence\~! +\par +\par \endash Et le mis\'e9rable qui a commis le crime\~?\'85 +\par +\par \endash Il est mort. +\par +\par \endash Mort\~! s\rquote \'e9cria Joam Garral, que ce mot fit p\'e2lir malgr\'e9 lui, comme s\rquote il lui e\'fbt enlev\'e9 tout pouvoir de jamais se r\'e9habiliter. +\par +\par \endash Mort, r\'e9pondit Torr\'e8s\~; mais cet homme, que j\rquote ai connu longtemps apr\'e8s le crime, et sans que je susse qu\rquote il f\'fbt criminel, avait \'e9crit tout au long, de sa main, le r\'e9cit de cette affaire des diamants, afin d +\rquote en conserver jusqu\rquote aux moindres d\'e9tails. Sentant sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait o\'f9 s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 Joam Dacosta, sous quel nom l\rquote innocent s\rquote \'e9 +tait refait une vie nouvelle. Il savait qu\rquote il \'e9tait riche, au milieu d\rquote une famille heureuse, mais il savait aussi qu\rquote il devait lui manquer le bonheur\~! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec l\rquote honorabilit\'e9 +\'e0 laquelle il avait droit\~!\'85 Mais la mort venait\'85 il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu\rquote il ne pourrait plus faire\~!\'85 Il me remit les preuves de l\rquote innocence de Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut. + +\par +\par \endash Le nom de cet homme\~! s\rquote \'e9cria Joam Garral, d\rquote un ton qu\rquote il ne put ma\'eetriser. +\par +\par \endash Vous le saurez, quand je serai de votre famille\~! +\par +\par \endash Et cet \'e9crit\~?\'85\~\'bb +\par +\par Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torr\'e8s, pour le fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence. +\par +\par \'ab\~Cet \'e9crit, il est en lieu s\'fbr, r\'e9pondit Torr\'e8s, et vous ne l\rquote aurez qu\rquote apr\'e8s que votre fille sera devenue ma femme. Maintenant, me la refusez-vous encore\~? +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Joam Garral. Mais, en \'e9change de cet \'e9crit, la moiti\'e9 de ma fortune est \'e0 vous\~! +\par +\par \endash La moiti\'e9 de votre fortune\~! s\rquote \'e9cria Torr\'e8s\~! Je l\rquote accepte, \'e0 la condition que Minha me l\rquote apportera en mariage\~! +\par +\par \endash Et c\rquote est ainsi que vous respectez les volont\'e9s d\rquote un mourant, d\rquote un criminel que le remords a touch\'e9, et qui vous a charg\'e9 de r\'e9parer, autant qu\rquote il \'e9tait en lui, le mal qu\rquote il a fait\~! +\par +\par \endash C\rquote est ainsi. +\par +\par \endash Encore une fois, Torr\'e8s, s\rquote \'e9cria Joam Garral, vous \'eates un grand mis\'e9rable\~! +\par +\par \endash Soit. +\par +\par \endash Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas faits pour nous entendre\~! +\par +\par \endash Ainsi, vous refusez\~?\'85 +\par +\par \endash Je refuse\~! +\par +\par \endash C\rquote est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans l\rquote instruction d\'e9j\'e0 faite\~! Vous \'eates condamn\'e9 \'e0 mort, et, vous le savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le gouvernement s\rquote +est interdit jusqu\rquote au droit de commuer les peines. D\'e9nonc\'e9, vous \'eates pris\~! Pris, vous \'eates ex\'e9cut\'e9\'85 et je vous d\'e9nonce\~!\~\'bb +\par +\par Si ma\'eetre qu\rquote il f\'fbt de lui, Joam Garral ne pouvait plus se contenir. Il allait s\rquote \'e9lancer sur Torr\'e8s\'85 +\par +\par Un geste de ce coquin fit tomber sa col\'e8re. +\par +\par \'ab\~Prenez garde, dit Torr\'e8s. Votre femme ne sait pas qu\rquote elle est la femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu\rquote ils sont les enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral s\rquote arr\'eata. Il reprit tout son empire sur lui-m\'eame, et ses traits recouvr\'e8rent leur calme habituel. +\par +\par \'ab\~Cette discussion a trop dur\'e9, dit-il en marchant vers la porte, et je sais ce qu\rquote il me reste \'e0 faire\~! +\par +\par Prenez garde, Joam Garral\~!\~\'bb dit une derni\'e8re fois Torr\'e8s, qui ne pouvait croire que son ignoble proc\'e9d\'e9 de chantage e\'fbt \'e9chou\'e9. +\par +\par Joam Garral ne lui r\'e9pondit pas. Il repoussa la porte qui s\rquote ouvrait sous la v\'e9randa, il fit signe \'e0 Torr\'e8s de le suivre, et tous deux s\rquote avanc\'e8rent vers le centre de la jangada, o\'f9 la famille \'e9tait r\'e9unie. +\par +\par Benito, Manoel, tous, sous l\rquote impression d\rquote une anxi\'e9t\'e9 profonde, s\rquote \'e9taient lev\'e9s. Ils pouvaient voir que le geste de Torr\'e8s \'e9tait encore mena\'e7ant, et que le feu de la col\'e8re brillait dans ses yeux. +\par +\par Par un extraordinaire contraste, Joam Garral \'e9tait ma\'eetre de lui, presque souriant. Tous deux s\rquote arr\'eat\'e8rent devant Yaquita et les siens. Personne n\rquote osait leur adresser la parole. Ce fut Torr\'e8s qui, d\rquote +une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce p\'e9nible silence. \'ab\~Une derni\'e8re fois, Joam Garral, dit-il, je vous demande une derni\'e8re r\'e9ponse\~! +\par +\par Ma r\'e9ponse, la voici.\~\'bb +\par +\par Et s\rquote adressant \'e0 sa femme\~: \'ab\~Yaquita, dit-il, des circonstances particuli\'e8res m\rquote obligent \'e0 modifier ce que nous avions d\'e9cid\'e9 ant\'e9rieurement pour le mariage de Minha et de Manoel. +\par +\par Enfin\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Torr\'e8s. Joam Garral, sans lui r\'e9pondre, laissa tomber sur l\rquote aventurier un regard du plus profond d\'e9dain. +\par +\par Mais, \'e0 ces paroles, Manoel avait senti son c\'9cur battre \'e0 se rompre. La jeune fille s\rquote \'e9tait lev\'e9e, toute p\'e2le, comme si elle e\'fbt cherch\'e9 un appui du c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re. Yaquita lui ouvrait ses bras pour la prot\'e9 +ger, pour la d\'e9fendre\~! +\par +\par \'ab\~Mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito, qui avait \'e9t\'e9 se placer entre Joam Garral et Torr\'e8s, que voulez-vous dire\~? +\par +\par \endash Je veux dire, r\'e9pondit Joam Garral en \'e9levant la voix qu\rquote attendre notre arriv\'e9e au Para pour marier Minha et Manoel, c\rquote est trop attendre\~! Le mariage se fera ici m\'eame, d\'e8 +s demain, sur la jangada, par les soins du padre Passanha, si, apr\'e8s une conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme \'e0 moi de ne pas diff\'e9rer davantage\~! +\par +\par \endash Ah\~! mon p\'e8re, mon p\'e8re\~!\'85 s\rquote \'e9cria le jeune homme. +\par +\par \endash Attends encore pour m\rquote appeler ainsi, Manoel r\'e9pondit Joam Garral, d\rquote un ton d\rquote indicible souffrance. En ce moment, Torr\'e8s, qui s\rquote \'e9tait crois\'e9 les bras, promenait sur toute la famille un regard d\rquote +une insolence sans \'e9gale. +\par +\par \'ab\~Ainsi, c\rquote est votre dernier mot, dit-il en \'e9tendant la main vers Joam Garral. +\par +\par \endash Non, ce n\rquote est pas mon dernier mot. +\par +\par \endash Quel est-il donc\~? +\par +\par Le voici, Torr\'e8s\~! Je suis ma\'eetre ici\~! Vous allez, s\rquote il vous pla\'eet, et m\'eame s\rquote il ne vous pla\'eet pas, quitter la jangada \'e0 l\rquote instant m\'eame\~! +\par +\par Oui, \'e0 l\rquote instant, s\rquote \'e9cria Benito, on je le jette par-dessus le bord\~!\~\'bb +\par +\par Torr\'e8s haussa les \'e9paules. +\par +\par \'ab\~Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles\~! \'c0 moi aussi il me convient de d\'e9barquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez de moi, Joam Garral\~! Nous ne serons pas longtemps sans nous revoir\~! +\par +\par \endash S\rquote il ne d\'e9pend que de moi, r\'e9pondit Joam Garral, nous nous reverrons et plus t\'f4t peut-\'eatre que vous ne l\rquote auriez voulu\~! Je serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat de la province, que j\rquote +ai pr\'e9venu de mon arriv\'e9e \'e0 Manao. Si vous l\rquote osez, venez m\rquote y retrouver\~! +\par +\par \endash Chez le juge Ribeiro\~!\'85 r\'e9pondit Torr\'e8s, \'e9videmment d\'e9contenanc\'e9. +\par +\par Chez le juge Ribeiro\~\'bb, r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par Montrant alors la pirogue \'e0 Torr\'e8s, avec un geste de supr\'eame m\'e9pris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le d\'e9barquer sans retard sur le point le plus rapproch\'e9 de l\rquote \'eele. +\par +\par Le mis\'e9rable, enfin, disparut. +\par +\par La famille, fr\'e9missante encore, respectait le silence de son chef. Mais Fragoso, ne se rendant compte qu\rquote \'e0 demi de la gravit\'e9 de la situation et emport\'e9 par son brio ordinaire, s\rquote \'e9tait approch\'e9 de Joam Garral. +\par +\par \'ab\~Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait d\'e8s demain, sur la jangada\'85 +\par +\par Le v\'f4tre s\rquote y fera en m\'eame temps, mon ami, r\'e9pondit avec douceur Joam Garral.\~\'bb Et, faisant un signe \'e0 Manoel, il se retira dans sa chambre avec lui. +\par +\par L\rquote entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, qui avait paru un si\'e8cle \'e0 la famille, lorsque la porte de l\rquote habitation se rouvrit enfin. +\par +\par Manoel en sortit seul. +\par +\par Ses regards brillaient d\rquote une g\'e9n\'e9reuse r\'e9solution. +\par +\par Allant \'e0 Yaquita, il lui dit\~: \'ab\~Ma m\'e8re\~!\~\'bb \'e0 Minha, il dit\~: \'ab\~Ma femme\~\'bb, \'e0 Benito, il dit\~: \'ab\~Mon fr\'e8re\~\'bb, et se tournant vers Lina et Fragoso, il dit \'e0 tous\~: \'ab\~\'c0 demain\~!\~\'bb +\par +\par Il savait tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre Joam Garral et Torr\'e8s. Il savait que, comptant sur l\rquote appui du juge Ribeiro par suite d\rquote une correspondance qu\rquote il avait eue avec lui depuis une ann\'e9 +e, sans en parler aux siens, Joam Garral \'e9tait enfin parvenu \'e0 l\rquote \'e9clairer et \'e0 le convaincre de son innocence. Il savait que Joam Garral avait r\'e9solument entrepris ce voyage dans le seul but de faire r\'e9viser l\rquote odieux proc +\'e8s dont il avait \'e9t\'e9 victime, et de ne pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la terrible situation qu\rquote il avait pu et d\'fb accepter trop longtemps pour lui-m\'eame\~! +\par +\par Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam Garral, ou plut\'f4t Joam Dacosta, \'e9tait innocent, que son malheur m\'eame venait de le lui rendre plus cher et plus sacr\'e9\~! +\par +\par Ce qu\rquote il ne savait pas, c\rquote \'e9tait que la preuve mat\'e9rielle de l\rquote innocence du fazender existait, et que cette preuve \'e9tait entre les mains de Torr\'e8s. Joam Garral avait voulu r\'e9server pour le juge l\rquote +usage de cette preuve, qui devait l\rquote innocenter, si l\rquote aventurier avait dit vrai. +\par +\par Manoel se borna donc \'e0 annoncer qu\rquote il allait se rendre chez le padre Passanha, afin de le prier de tout pr\'e9parer pour les deux mariages. +\par +\par Le lendemain, le 24 ao\'fbt, une heure \'e0 peine avant celle o\'f9 la c\'e9r\'e9monie allait s\rquote accomplir, une grande pirogue, qui s\rquote \'e9tait d\'e9tach\'e9e de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada. +\par +\par Une douzaine de pagayeurs l\rquote avaient rapidement amen\'e9e de Manao, et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se fit conna\'eetre et monta \'e0 bord. +\par +\par \'c0 ce moment, Joam Garral et les siens, d\'e9j\'e0 par\'e9s pour la f\'eate, sortaient de l\rquote habitation. +\par +\par \'ab\~Joam Garral\~! demanda le chef de police. +\par +\par Me voici, r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par Joam Garral, r\'e9pondit le chef de police, vous avez \'e9t\'e9 aussi Joam Dacosta\~! Ces deux noms ont \'e9t\'e9 port\'e9s par un m\'eame homme\~! Je vous arr\'eate.\~\'bb +\par +\par \'c0 ces mots, Yaquita et Minha, frapp\'e9es de stupeur, s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9es, sans pouvoir faire un mouvement. \'ab\~Mon p\'e8re, un assassin\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Benito, qui allait s\rquote \'e9lancer vers Joam Garral. D\rquote +un geste, son p\'e8re lui imposa silence. +\par +\par \'ab\~Je ne me permettrai qu\rquote une seule question, dit Joam Garral d\rquote une voix ferme, en s\rquote adressant au chef de police. Le mandat en vertu duquel vous m\rquote arr\'eatez, a-t-il \'e9t\'e9 lanc\'e9 + contre moi par le juge de droit de Manao, par le juge Ribeiro\~? +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit le chef de police, il m\rquote a \'e9t\'e9 remis, avec ordre de l\rquote ex\'e9cuter sur-le-champ, par son rempla\'e7ant. Le juge Ribeiro, frapp\'e9 d\rquote apoplexie hier dans la soir\'e9e, est mort cette nuit m\'eame \'e0 + deux heures, sans avoir repris connaissance. +\par +\par \endash Mort\~! s\rquote \'e9cria Joam Garral, un instant atterr\'e9 par cette nouvelle, mort\~!\'85 mort\~!\~\'bb Mais bient\'f4t, relevant la t\'eate, il s\rquote adressa \'e0 sa femme et \'e0 ses enfants\~: +\par +\par \'ab\~Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j\rquote \'e9tais innocent, mes bien-aim\'e9s\~! La mort de ce juge peut m\rquote \'eatre fatale, mais ce n\rquote est pas une raison pour moi de d\'e9sesp\'e9rer\~!\~\'bb +\par +\par Et se tournant vers Manoel\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 la gr\'e2ce de Dieu, lui dit-il. Il s\rquote agit de voir, maintenant, si la v\'e9rit\'e9 peut redescendre du ciel sur la terre\~!\~\'bb +\par +\par Le chef de police avait fait un signe \'e0 ses agents, qui s\rquote avan\'e7aient pour s\rquote emparer de Joam Garral. +\par +\par \'ab\~Mais parlez donc, mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito, fou de d\'e9sespoir. Dites un mot, et nous aurons raison, f\'fbt-ce par la force, de l\rquote horrible m\'e9prise dont vous \'eates victime\~! +\par +\par \endash Il n\rquote y a pas ici de m\'e9prise, mon fils, r\'e9pondit Joam Garral. Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu\rquote un. Je suis, en effet, Joam Dacosta\~! Je suis l\rquote honn\'eate homme qu\rquote une erreur judiciaire a condamn\'e9 + injustement \'e0 mort, il y a vingt-trois ans, \'e0 la place du vrai coupable. De ma compl\'e8te innocence, mes enfants, une fois pour toutes, j\rquote en jure devant Dieu, sur vos t\'eates et sur celle de votre m\'e8re\~! +\par +\par \endash Toute communication entre vous et les v\'f4tres vous est interdite, dit alors le chef de police. Vous \'eates mon prisonnier, Joam Garral, et j\rquote ex\'e9cuterai mon mandat dans toute sa rigueur.\~\'bb +\par +\par Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs constern\'e9s\~: +\par +\par \'ab\~Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la justice de Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Et, la t\'eate haute, il s\rquote embarqua dans la pirogue. +\par +\par Il semblait, en v\'e9rit\'e9, que de tous les assistants, Joam Garral f\'fbt le seul que cet effroyable coup de foudre, tomb\'e9 si inopin\'e9ment sur sa t\'eate, n\rquote e\'fbt pas \'e9cras\'e9\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017287}DEUXI\'c8ME \'c9PISODE{\*\bkmkend _Toc98017287} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017288}CHAPITRE PREMIER\line MANAO{\*\bkmkend _Toc98017288} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La ville de Manao est exactement situ\'e9e par 3\'b08\rquote 4\rquote \rquote de latitude australe et 67\'b027\rquote de longitude \'e0 l\rquote ouest du m\'e9ridien de Paris. Quatre cent vingt lieues kilom\'e9triques la s\'e9parent de B\'e9 +lem, et dix kilom\'e8tres, seulement, de l\rquote embouchure du rio Negro. +\par +\par Manao n\rquote est pas b\'e2tie au bord du fleuve des Amazones. C\rquote est sur la rive gauche du rio Negro, \endash le plus important, le plus remarquable des tributaires de la grande art\'e8re br\'e9silienne \endash , que s\rquote \'e9l\'e8 +ve cette capitale de la province, dominant la campine environnante du pittoresque ensemble de ses maisons priv\'e9es et de ses \'e9difices publics. +\par +\par Le rio Negro, d\'e9couvert, en 1645, par l\rquote Espagnol Favella, prend sa source au flanc des montagnes situ\'e9es, dans le nord-ouest, entre le Br\'e9sil et la Nouvelle-Grenade, au mur m\'ea +me de la province de Popayan, et il est mis en communication avec l\rquote Or\'e9noque, c\rquote est-\'e0-dire avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le Cassiquaire. +\par +\par Apr\'e8s un superbe cours de dix-sept cents kilom\'e8tres, le rio Negro vient, par une embouchure de onze cents toises, \'e9pancher ses eaux noires dans l\rquote Amazone, mais sans qu\rquote elles s\rquote y confondent sur un espace de plu +sieurs milles, tant leur d\'e9version est active et puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s\rquote \'e9vasent et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s\rquote \'e9tend jusqu\rquote aux \'eeles Anavilhanas. +\par +\par C\rquote est l\'e0, dans l\rquote une de ces \'e9troites indentations, que se creuse le port de Manao. De nombreuses embarcations s\rquote y rencontrent, les unes mouill\'e9es au courant du fleuve, attendant un vent favorable, les autres en r\'e9 +paration dans les nombreux iguarap\'e9s ou canaux qui sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect quelque peu hollandais. +\par +\par Avec l\rquote escale des bateaux \'e0 vapeur, qui ne va pas tarder \'e0 s\rquote \'e9tablir pr\'e8s de la jonction des deux fleuves, le commerce de Manao doit sensiblement s\rquote accro\'eetre. En effet, bois de construction et d\rquote \'e9b\'e9nisterie +, cacao, caoutchouc, caf\'e9, salsepareille, canne \'e0 sucre, indigo, noix de muscade, poisson sal\'e9, beurre de tortue, ces divers objets trouvent l\'e0 de nombreux cours d\rquote eau pour les transporter en toutes directions\~ +: le rio Negro au nord et \'e0 l\rquote ouest, la Madeira au sud et \'e0 l\rquote ouest, l\rquote Amazone, enfin, qui se d\'e9roule vers l\rquote est jusqu\rquote au littoral de l\rquote +Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre toutes et doit contribuer puissamment \'e0 sa prosp\'e9rit\'e9. +\par +\par Manao, \endash ou Manaos \endash , se nommait autrefois Moura, puis s\rquote est appel\'e9e Barra de Rio-Negro. De 1757 \'e0 1804, elle fit seulement partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent dont elle occupait l\rquote +embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunt\'e9 son nouveau nom \'e0 une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les territoires du Centre-Am\'e9rique. +\par +\par Plusieurs fois des voyageurs, mal inform\'e9s, ont confondu cette ville avec la fameuse Manoa, sorte de cit\'e9 fantastique, \'e9lev\'e9e, disait-on, pr\'e8s du lac l\'e9gendaire de Parima, qui para\'eet n\rquote \'eatre que le Branco sup\'e9rieur, c +\rquote est-\'e0-dire un simple affluent du rio Negro. L\'e0 \'e9tait cet empire de l\rquote El Dorado, dont chaque matin, s\rquote il faut en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de poudre d\rquote or, tant ce pr\'e9cieux m\'e9 +tal, que l\rquote on ramassait \'e0 la pelle, abondait sur ces terrains privil\'e9gi\'e9s. Mais, v\'e9rification faite, il a fallu en rabattre, et toute cette pr\'e9tendue richesse aurif\'e8re se r\'e9duit \'e0 la pr\'e9sence de nombreuses micac\'e9 +es sans valeur, qui avaient tromp\'e9 les avides regards des chercheurs d\rquote or. +\par +\par En somme, Manao n\rquote a rien des splendeurs fabuleuses de cette mythologique capitale de l\rquote El Dorado. Ce n\rquote est qu\rquote une ville de cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins trois mille employ\'e9s. De l\'e0 +, un certain nombre de b\'e2timents civils \'e0 l\rquote usage de ces fonctionnaires\~: chambre l\'e9gislative, palais de la pr\'e9sidence, tr\'e9sorerie g\'e9n\'e9rale, h\'f4tel des postes, douane, sans compter un coll\'e8ge qui fut fond\'e9 + en 1848, et un h\'f4pital qui venait d\rquote \'eatre cr\'e9\'e9 en 1851. Qu\rquote on y ajoute un cimeti\'e8re, occupant le versant oriental de la colline o\'f9 fut \'e9lev\'e9e, en 1669, contre les pirates de l\rquote Amazone, une forteresse main +tenant d\'e9truite, et l\rquote on saura \'e0 quoi s\rquote en tenir sur l\rquote importance des \'e9tablissements civils de la cit\'e9. +\par +\par Quant aux \'e9difices religieux, il serait difficile d\rquote en nommer plus de deux\~: la petite \'e9glise de la Conception et la chapelle de Notre-Dame des Rem\'e8des, b\'e2tie presque en rase campagne sur une tumescence qui domine Manao. +\par +\par C\rquote est peu pour une ville d\rquote origine espagnole. \'c0 ces deux monuments il convient d\rquote ajouter encore un couvent de Carm\'e9lites, incendi\'e9 en 1850, et dont il ne reste plus que des ruines. +\par +\par La population de Manao ne s\rquote \'e9l\'e8ve qu\rquote au chiffre qui a \'e9t\'e9 indiqu\'e9 plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employ\'e9s et soldats, elle se compose plus particuli\'e8rement de n\'e9gociants portugais et d\rquote +Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro. +\par +\par Trois rues principales, assez irr\'e9guli\'e8res, desservent la ville\~; elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien leur couleur\~: c\rquote est la rue Dieu-le-P\'e8 +re, la rue Dieu-le-Fils et la rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s\rquote allonge une magnifique avenue d\rquote orangers centenaires, que respect\'e8rent religieusement les architectes qui, de l\rquote ancienne cit\'e9, firent la cit +\'e9 nouvelle. +\par +\par Autour de ces rues principales s\rquote entrecroisent un r\'e9seau de ruelles non pav\'e9es, coup\'e9es successivement par quatre canaux que desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces iguarap\'e9s prom\'e8 +nent leurs eaux sombres au milieu de grands terrains vagues, sem\'e9s d\rquote herbes folles et de fleurs aux couleurs \'e9clatantes\~: ce sont autant de squares naturels, ombrag\'e9s d\rquote arbres magnifiques, parmi lesquels domine le \'ab\~sumaumeira +\~\'bb, ce gigantesque v\'e9g\'e9tal habill\'e9 d\rquote une \'e9corce blanche, et dont le large d\'f4me s\rquote arrondit en parasol au-dessus d\rquote une noueuse ramure. +\par +\par Quant aux diverses habitations priv\'e9es, il faut les chercher parmi quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes couvertes de tuiles, les autres coiff\'e9es des feuilles juxtapos\'e9es du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l +\rquote avant-corps de leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des n\'e9gociants portugais. +\par +\par Et quelle esp\'e8ce de gens voit-on sortir aux heures de la promenade, aussi bien de ces \'e9difices publics que de ces habitations particuli\'e8res\~? Des hommes de haute mine, avec redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de couleur fra +\'eeche, diamants au n\'9cud de leur cravate\~; des femmes en grandes et tapageuses toilettes, robes \'e0 falbalas, chapeaux \'e0 la derni\'e8re mode\~; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train de s\rquote europ\'e9aniser, de mani\'e8re \'e0 d +\'e9truire tout ce qui pouvait rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Telle est Manao, qu\rquote il fallait sommairement faire conna\'eetre au lecteur pour les besoins de cette histoire. L\'e0, le voyage de la jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coup\'e9 au milieu du long parcours qu\rquote +elle devait accomplir\~; l\'e0 allaient se d\'e9rouler, en peu de temps, les p\'e9rip\'e9ties de cette myst\'e9rieuse affaire. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017289}CHAPITRE DEUXI\'c8ME\line LES PREMIERS INSTANTS{\*\bkmkend _Toc98017289} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plut\'f4t Joam Dacosta, \endash il convient de lui restituer ce nom \endash , avait-elle disparu, que Benito s\rquote \'e9tait avanc\'e9 vers Manoel. +\par +\par \'ab\~Que sais-tu\~? lui demanda-t-il. +\par +\par \endash Je sais que ton p\'e8re est innocent\~! Oui\~! Innocent\~! r\'e9p\'e9ta Manoel, et qu\rquote une condamnation capitale l\rquote a frapp\'e9, il y a vingt-trois ans, pour un crime qu\rquote il n\rquote avait pas commis\~! +\par +\par \endash Il t\rquote a tout dit, Manoel\~? +\par +\par \endash Tout, Benito\~! r\'e9pondit le jeune homme. L\rquote honn\'eate fazender ne voulait pas que rien de son pass\'e9 f\'fbt cach\'e9 \'e0 celui qui allait devenir son second fils, en \'e9pousant sa fille\~! +\par +\par \endash Et la preuve de son innocence, mon p\'e8re peut-il enfin la produire au grand jour\~? +\par +\par \endash Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans d\rquote une vie honorable et honor\'e9e, toute dans cette d\'e9marche de Joam Dacosta, qui venait dire \'e0 la justice\~: \'ab\~Me voici\~! Je ne veux plus de cette fausse existence\~ +! Je ne veux plus me cacher sous un nom qui n\rquote est pas mon vrai nom\~! Vous avez condamn\'e9 un innocent\~! R\'e9habilitez-le\~!\~\'bb +\par +\par \endash Et mon p\'e8re\'85 lorsqu\rquote il te parlait ainsi\'85 tu n\rquote as pas un instant h\'e9sit\'e9 \'e0 le croire\~? s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par Pas un instant, fr\'e8re\~!\~\'bb r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une m\'eame et cordiale \'e9treinte. +\par +\par Puis Benito allant au padre Passanha\~: +\par +\par \'ab\~Padre, lui dit-il, emmenez ma m\'e8re et ma s\'9cur dans leurs chambres\~! Ne les quittez pas de toute la journ\'e9e\~! Personne ici ne doute de l\rquote innocence de mon p\'e8re, personne\'85 vous le savez\~! Demain, ma m\'e8 +re et moi nous irons trouver le chef de police. On ne nous refusera pas l\rquote autorisation d\rquote entrer dans la prison. Non\~! ce serait trop cruel\~! Nous reverrons mon p\'e8re, et nous d\'e9ciderons quelles d\'e9marches il faut faire pour arriver +\'e0 obtenir sa r\'e9habilitation\~!\~\'bb +\par +\par Yaquita \'e9tait presque inerte\~; mais cette vaillante femme, d\rquote abord terrass\'e9e par ce coup soudain, allait bient\'f4t se relever. Yaquita Dacosta serait ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 Yaquita Garral. Elle ne doutait pas de l\rquote +innocence de son mari. Il ne lui venait m\'eame pas \'e0 la pens\'e9e que Joam Dacosta f\'fbt bl\'e2mable de l\rquote avoir \'e9pous\'e9e sous ce nom qui n\rquote \'e9tait pas le sien. Elle ne pensait qu\rquote \'e0 + toute cette vie de bonheur que lui avait faite cet honn\'eate homme, injustement frapp\'e9\~! Oui\~! le lendemain elle serait \'e0 la porte de sa prison, et elle ne la quitterait pas qu\rquote elle ne lui e\'fbt \'e9t\'e9 ouverte\~! +\par +\par Le padre Passanha l\rquote emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir ses larmes, et tous trois s\rquote enferm\'e8rent dans l\rquote habitation. +\par +\par Les deux jeunes gens se retrouv\'e8rent seuls. +\par +\par \'ab\~Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce que t\rquote a dit mon p\'e8re. +\par +\par \endash Je n\rquote ai rien \'e0 te cacher, Benito. +\par +\par \endash Qu\rquote \'e9tait venu faire Torr\'e8s \'e0 bord de la jangada\~? +\par +\par \endash Vendre \'e0 Joam Dacosta le secret de son pass\'e9. +\par +\par \endash Ainsi, quand nous avons rencontr\'e9 Torr\'e8s dans les for\'eats d\rquote Iquitos, son dessein \'e9tait d\'e9j\'e0 form\'e9 d\rquote entrer en relation avec mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas douteux, r\'e9pondit Manoel. Le mis\'e9rable se dirigeait alors vers la fazenda dans la pens\'e9e de se livrer \'e0 une ignoble op\'e9ration de chantage, pr\'e9par\'e9e de longue main. +\par +\par \endash Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon p\'e8re et toute sa famille se pr\'e9paraient \'e0 repasser la fronti\'e8re, il a brusquement chang\'e9 son plan de conduite\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire br\'e9silien, devait \'eatre plus \'e0 sa merci qu\rquote au-del\'e0 de la fronti\'e8re p\'e9ruvienne. Voil\'e0 pourquoi nous avons retrouv\'e9 Torr\'e8s \'e0 Tabatinga, o\'f9 + il attendait, o\'f9 il \'e9piait notre arriv\'e9e. +\par +\par \endash Et moi qui lui ai offert de s\rquote embarquer sur la jangada\~! s\rquote \'e9cria Benito avec un mouvement de d\'e9sespoir. +\par +\par \endash Fr\'e8re, lui dit Manoel, ne te reproche rien\~! Torr\'e8s nous aurait rejoints t\'f4t ou tard\~! Il n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 abandonner une pareille piste\~! S\rquote il nous e\'fbt manqu\'e9s \'e0 Tabatinga, nous l\rquote +aurions retrouv\'e9 \'e0 Manao\~! +\par +\par \endash Oui\~! Manoel, tu as raison\~! Mais il ne s\rquote agit plus du pass\'e9, maintenant\'85 il s\rquote agit du pr\'e9sent\~!\'85 Pas de r\'e9criminations inutiles\~! Voyons\~!\'85 +\par +\par Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, cherchait \'e0 ressaisir tous les d\'e9tails de cette triste affaire. +\par +\par \'ab\~Voyons, demanda-t-il, comment Torr\'e8s a-t-il pu apprendre que mon p\'e8re avait \'e9t\'e9 condamn\'e9, il y a vingt-trois ans, pour cet abominable crime de Tijuco\~? +\par +\par \endash Je l\rquote ignore, r\'e9pondit Manoel, et tout me porte \'e0 croire que ton p\'e8re l\rquote ignore aussi. +\par +\par \endash Et, cependant, Torr\'e8s avait connaissance de ce nom de Garral sous lequel se cachait Joam Dacosta\~? +\par +\par \endash \'c9videmment. +\par +\par \endash Et il savait que c\rquote \'e9tait au P\'e9rou, \'e0 Iquitos, que, depuis tant d\rquote ann\'e9es, s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Il le savait, r\'e9pondit Manoel. Mais comment l\rquote avait-il su, je ne puis le comprendre\~! +\par +\par \endash Une derni\'e8re question, dit Benito. \endash Quelle proposition Torr\'e8s a-t-il faite \'e0 mon p\'e8re pendant ce court entretien qui a pr\'e9c\'e9d\'e9 son expulsion\~? +\par +\par \endash Il l\rquote a menac\'e9 de d\'e9noncer Joam Garral comme \'e9tant Joam Dacosta, si celui-ci refusait de lui acheter son silence. +\par +\par \endash Et \'e0 quel prix\~?\'85 +\par +\par \endash Au prix de la main de sa fille\~! r\'e9pondit Manoel sans h\'e9siter, mais p\'e2le de col\'e8re. +\par +\par \endash Le mis\'e9rable aurait os\'e9\~!\'85 s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash \'c0 cette inf\'e2me demande, Benito, tu as vu quelle r\'e9ponse ton p\'e8re a faite\~! +\par +\par \endash Oui, Manoel, oui\~!\'85 la r\'e9ponse d\rquote un honn\'eate homme indign\'e9\~! Il a chass\'e9 Torr\'e8s\~! Mais il ne suffit pas qu\rquote il l\rquote ait chass\'e9\~! Non\~! cela ne me suffit pas\~! C\rquote est sur la d\'e9nonciation de Torr +\'e8s qu\rquote on est venu arr\'eater mon p\'e8re, n\rquote est-il pas vrai\~? +\par +\par \endash Oui\~! sur sa d\'e9nonciation\~! +\par +\par \endash Eh bien, s\rquote \'e9cria Benito, dont le bras mena\'e7ant se dirigea vers la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torr\'e8s\~! Il faut que je sache comment il est devenu ma\'eetre de ce secret\~!\'85 Il faut qu\rquote il me dise s +\rquote il le tient du v\'e9ritable auteur du crime\~! Il parlera\~!\'85 ou s\rquote il refuse de parler\'85 je sais ce qu\rquote il me restera \'e0 faire\~! +\par +\par \endash Ce qu\rquote il restera \'e0 faire\'85 \'e0 moi comme \'e0 toi\~! ajouta plus froidement, mais non moins r\'e9solument Manoel. +\par +\par \endash Non\'85 Manoel\'85 non\~!\'85 \'e0 moi seul\~! +\par +\par \endash Nous sommes fr\'e8res, Benito, r\'e9pondit Manoel, et c\rquote est l\'e0 une vengeance qui nous appartient \'e0 tous deux\~!\~\'bb Benito ne r\'e9pliqua pas. \'c0 ce sujet, \'e9videmment, son parti \'e9tait irr\'e9 +vocablement pris. En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d\rquote observer l\rquote \'e9tat du fleuve, s\rquote approcha des deux jeunes gens. \'ab\~Avez-vous d\'e9cid\'e9, demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l\rquote \'ee +le Muras ou gagner le port de Manao\~?\~\'bb C\rquote \'e9tait une question \'e0 r\'e9soudre avant la nuit, et elle devait \'eatre examin\'e9e de pr\'e8s. +\par +\par En effet, la nouvelle de l\rquote arrestation de Joam Dacosta avait d\'fb d\'e9j\'e0 se r\'e9pandre dans la ville. Qu\rquote elle f\'fbt de nature \'e0 exciter la curiosit\'e9 de la population de Manao, cela n\rquote \'e9 +tait pas douteux. Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosit\'e9 contre le condamn\'e9, contre l\rquote auteur principal de ce crime de Tijuco, qui avait eu autrefois un si immense retentissement\~ +? Ne pouvait-on craindre quelque mouvement populaire \'e0 propos de cet attentat, qui n\rquote avait pas m\'eame \'e9t\'e9 expi\'e9\~? Devant cette hypoth\'e8se, ne valait-il pas mieux laisser la jangada amarr\'e9e pr\'e8 +s de Muras, sur la rive droite du fleuve, \'e0 quelques milles de Manao\~? +\par +\par Le pour et le contre de la question furent pes\'e9s. +\par +\par \'ab\~Non\~! s\rquote \'e9cria Benito. Rester ici, ce serait para\'eetre abandonner mon p\'e8re et douter de son innocence\~! ce serait sembler craindre de faire cause commune avec lui\~! Il faut aller \'e0 Manao et sans retard\~! +\par +\par Tu as raison, Benito, r\'e9pondit Manoel. Partons\~!\~\'bb +\par +\par Araujo, approuvant de la t\'eate, prit ses mesures pour quitter l\rquote \'eele. La man\'9cuvre demandait quelque soin. Il s\rquote agissait de prendre obliquement le courant de l\rquote Amazone doubl\'e9 par celui du rio Negro, et de se diriger vers l +\rquote embouchure de cet affluent, qui s\rquote ouvrait \'e0 douze milles au-dessous sur la rive gauche. +\par +\par Les amarres, d\'e9tach\'e9es de l\rquote \'eele, furent largu\'e9es. La jangada, rejet\'e9e dans le lit du fleuve, commen\'e7a \'e0 d\'e9river diagonalement. Araujo, profitant habilement des courbures du courant bris\'e9 + par les pointes des berges, put lancer l\rquote immense appareil dans la direction voulue, en s\rquote aidant des longues gaffes de son \'e9quipe. +\par +\par Deux heures apr\'e8s, la jangada se trouvait sur l\rquote autre bord de l\rquote Amazone, un peu au-dessus de 1\rquote embouchure du rio Negro, et ce fut le courant qui se chargea de la conduire \'e0 la rive inf\'e9 +rieure de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l\rquote affluent. +\par +\par Enfin, \'e0 cinq heures du soir, la jangada \'e9tait fortement amarr\'e9e le long de cette rive, non pas dans le port m\'eame de Manao, qu\rquote elle n\rquote aurait pu atteindre, sans avoir \'e0 refouler un courant assez rapide, mais \'e0 moins d +\rquote un petit mille au-dessous. +\par +\par Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, pr\'e8s d\rquote une assez haute berge, h\'e9riss\'e9e de c\'e9cropias \'e0 bourgeons mordor\'e9s, et palissad\'e9e de ces roseaux \'e0 tiges raides, nomm\'e9s \'ab\~froxas\~\'bb +, dont les Indiens font des armes offensives. +\par +\par Quelques citadins erraient sur cette berge. C\rquote \'e9tait, \'e0 n\rquote en pas douter, un sentiment de curiosit\'e9 qui les amenait jusqu\rquote au mouillage de la jangada. La nouvelle de l\rquote arrestation de Joam Dacosta n\rquote avait pas tard +\'e9 \'e0 se r\'e9pandre\~; mais la curiosit\'e9 de ces Manaens n\rquote alla pas jusqu\rquote \'e0 l\rquote indiscr\'e9tion, et ils se tinrent sur la r\'e9serve. +\par +\par L\rquote intention de Benito \'e9tait de descendre \'e0 terre, d\'e8s le soir m\'eame. Manoel l\rquote en dissuada. +\par +\par \'ab\~Attends \'e0 demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas que nous quittions la jangada\~! +\par +\par Soit\~! \'e0 demain\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. +\par +\par En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, sortait de l\rquote habitation. Si Minha \'e9tait encore en larmes, le visage de sa m\'e8re \'e9tait sec, toute sa personne se montrait \'e9nergique et r\'e9solue. On sentait que la femme +\'e9tait pr\'eate \'e0 tout, \'e0 faire son devoir comme \'e0 user de son droit. +\par +\par Yaquita s\rquote avan\'e7a lentement vers Manoel\~: \'ab\~Manoel, dit-elle, \'e9coutez ce que j\rquote ai \'e0 vous dire, car je vais vous parler comme ma conscience m\rquote ordonne de le faire. +\par +\par Je vous \'e9coute\~!\~\'bb r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Yaquita le regarda bien en face. \'ab\~Hier, dit-elle, apr\'e8s l\rquote entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous \'eates venu \'e0 moi et vous m\rquote avez appel\'e9e\~: ma m\'e8re\~ +! Vous avez pris la main de Minha, et vous lui avez dit\~: ma femme\~! Vous saviez tout alors, et le pass\'e9 de Joam Dacosta vous \'e9tait r\'e9v\'e9l\'e9\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il y a eu une h\'e9sitation\~!\'85 +\par +\par \endash Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais \'e0 ce moment Joam Dacosta n\rquote \'e9tait pas encore arr\'eat\'e9. Maintenant la situation n\rquote est plus la m\'eame. Quelque innocent qu\rquote il soit, mon mari est aux mains de la justice\~; son pass +\'e9 est d\'e9voil\'e9 publiquement\~; Minha est la fille d\rquote un condamn\'e9 \'e0 la peine capitale\'85 +\par +\par \endash Minha Dacosta ou Minha Garral, que m\rquote importe\~! s\rquote \'e9cria Manoel, qui ne put se contenir plus longtemps. +\par +\par \endash Manoel\~!\~\'bb murmura la jeune fille. Et elle serait certainement tomb\'e9e, si les bras de Lina n\rquote eussent \'e9t\'e9 l\'e0 pour la soutenir. +\par +\par \'ab\~Ma m\'e8re, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi votre fils\~! +\par +\par \endash Mon fils\~! mon enfant\~!\~\'bb Ce fut tout ce que put r\'e9pondre Yaquita, et ces larmes, qu\rquote elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de ses yeux. +\par +\par Tous rentr\'e8rent dans l\rquote habitation. Mais cette longue nuit, pas une heure de sommeil ne devait l\rquote accourcir pour cette honn\'eate famille, si cruellement \'e9prouv\'e9e\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017290}CHAPITRE TROISI\'c8ME\line UN RETOUR SUR LE PASS\'c9{\*\bkmkend _Toc98017290} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C\rquote \'e9tait une fatalit\'e9, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument\~! +\par +\par Avant d\rquote \'eatre juge de droit \'e0 Manao, c\rquote est-\'e0-dire le premier magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 le jeune employ\'e9 fut poursuivi pour le crime de l\rquote +arrayal diamantin. Ribeiro \'e9tait alors avocat \'e0 Villa-Rica. Ce fut lui qui se chargea de d\'e9fendre l\rquote accus\'e9 devant les assises. Il prit cette cause \'e0 c\'9cur, il la fit sienne. De l\rquote examen des pi\'e8ces du dossier, des d\'e9 +tails de l\rquote information, il acquit, non pas une simple conviction d\rquote office, mais la certitude que son client \'e9tait incrimin\'e9 \'e0 tort, qu\rquote il n\rquote avait pris \'e0 aucun degr\'e9 une part quelconque dans l\rquote +assassinat des soldats de l\rquote escorte et le vol des diamants, que l\rquote instruction avait fait fausse route, \endash en un mot, que Joam Dacosta \'e9tait innocent. +\par +\par Et pourtant, cette conviction, l\rquote avocat Ribeiro, quels que fussent son talent et son z\'e8le, ne parvint pas \'e0 la faire passer dans l\rquote esprit du jury. Sur qui pouvait-il d\'e9tourner la pr\'e9somption du crime\~? Si ce n\rquote \'e9 +tait pas Joam Dacosta, plac\'e9 dans toutes les conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce d\'e9part secret du convoi, qui \'e9tait-ce\~? L\rquote employ\'e9, qui accompagnait l\rquote escorte, avait succomb\'e9 + avec la plupart des soldats, et les soup\'e7ons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc \'e0 faire de Joam Dacosta l\rquote unique et v\'e9ritable auteur du crime. +\par +\par Ribeiro le d\'e9fendit avec une chaleur extr\'eame\~! Il y mit tout son c\'9cur\~!\'85 Il ne r\'e9ussit pas \'e0 le sauver. Le verdict du jury fut affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de meurtre avec l\rquote aggravation de la pr +\'e9m\'e9ditation, n\rquote obtint m\'eame pas le b\'e9n\'e9fice des circonstances att\'e9nuantes et s\rquote entendit condamner \'e0 mort. +\par +\par Aucun espoir ne pouvait rester \'e0 l\rquote accus\'e9. Aucune commutation de peine n\rquote \'e9tait possible, puisqu\rquote il s\rquote agissait d\rquote un crime relatif \'e0 l\rquote arrayal diamantin. Le condamn\'e9 \'e9tait perdu\'85 + Mais, pendant la nuit qui pr\'e9c\'e9da l\rquote ex\'e9cution, lorsque le gibet \'e9tait d\'e9j\'e0 dress\'e9, Joam Dacosta parvint \'e0 s\rquote enfuir de la prison de Villa-Rica\'85 On sait le reste. +\par +\par Vingt ans plus tard, l\rquote avocat Ribeiro \'e9tait nomm\'e9 juge de droit \'e0 Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d\rquote Iquitos apprit ce changement et vit l\'e0 une heureuse circonstance, qui pouvait amener la r\'e9vision de son proc\'e8 +s avec quelques chances de r\'e9ussite. Il savait que les anciennes convictions de l\rquote avocat \'e0 son sujet devaient se retrouver intactes dans l\rquote esprit du juge. Il r\'e9solut donc de tout tenter pour arriver \'e0 la r\'e9 +habilitation. Sans la nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat supr\'eame dans la province des Amazones, peut-\'eatre e\'fbt-il h\'e9sit\'e9, car il n\rquote avait aucune nouvelle preuve mat\'e9rielle de son innocence \'e0 produire. Peut-\'ea +tre, quoique cet honn\'eate homme souffr\'eet terriblement d\rquote en \'eatre r\'e9duit \'e0 se cacher dans l\rquote exil d\rquote Iquitos, peut-\'eatre e\'fbt-il demand\'e9 au temps d\rquote \'e9teindre plus encore les souvenirs de cette horrible a +ffaire, mais une circonstance le mit en demeure d\rquote agir sans plus tarder. +\par +\par En effet, bien avant que Yaquita ne lui en e\'fbt parl\'e9, Joam Dacosta avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune m\'e9decin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les rapports. Il \'e9tait \'e9vident qu\rquote +une demande en mariage se ferait un jour ou l\rquote autre, et Joam ne voulut pas \'eatre pris au d\'e9pourvu. +\par +\par Mais alors cette pens\'e9e qu\rquote il lui faudrait marier sa fille sous un nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le chef n\rquote \'e9tait qu\rquote +un fugitif toujours sous le coup d\rquote une condamnation capitale, cette pens\'e9e lui fut intol\'e9rable. Non\~! ce mariage ne se ferait pas dans ces conditions o\'f9 s\rquote \'e9tait accompli le sien propre\~! Non\~! jamais\~! +\par +\par On se rappelle ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 \'e0 cette \'e9poque. Quatre ans apr\'e8s que le jeune commis, d\'e9j\'e0 l\rquote associ\'e9 de Magalha\'ebs, fut arriv\'e9 \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, le vieux Portugais avait \'e9t\'e9 rapport\'e9 +\'e0 la ferme mortellement bless\'e9. Quelques jours seulement lui restaient \'e0 vivre. Il s\rquote effraya \'e0 la pens\'e9e que sa fille allait rester seule, sans appui\~; mais, sachant que Joam et Yaquita s\rquote +aimaient, il voulut que leur union se f\'eet sans retard. +\par +\par Joam refusa d\rquote abord. Il offrit de rester le protecteur, le serviteur de Yaquita, sans devenir son mari\'85 Les insistances de Magalha\'ebs mourant furent telles que toute r\'e9sistance devint impossible. Y +aquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne la retira pas. +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait l\'e0 un fait grave\~! Oui\~! Joam Dacosta aurait d\'fb ou tout avouer ou fuir \'e0 jamais cette maison dans laquelle il avait \'e9t\'e9 si hospitali\'e8rement re\'e7u, cet \'e9tablissement dont il faisait la prosp\'e9rit\'e9\~ +! Oui\~! tout dire plut\'f4t que de donner \'e0 la fille de son bienfaiteur un nom qui n\rquote \'e9tait pas le sien, le nom d\rquote un condamn\'e9 \'e0 mort pour crime d\rquote assassinat, si innocent qu\rquote il f\'fbt devant Dieu\~! +\par +\par Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens\~!\'85 Joam Dacosta se tut, le mariage s\rquote accomplit, et toute la vie du jeune fermier fut consacr\'e9e au bonheur de celle qui \'e9 +tait devenue sa femme. +\par +\par \'ab\~Le jour o\'f9 je lui avouerai tout, r\'e9p\'e9tait Joam, Yaquita me pardonnera\~! Elle ne doutera pas de moi un instant\~! Mais si j\rquote ai d\'fb la tromper, je ne tromperai pas l\rquote honn\'eate homme qui voudra entrer dans notre famille en +\'e9pousant Minha\~! Non\~! plut\'f4t me livrer et en finir avec cette existence\~!\~\'bb +\par +\par Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pens\'e9e de dire \'e0 sa femme ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 son pass\'e9\~! Oui\~! l\rquote aveu \'e9tait sur ses l\'e8vres, surtout lorsqu\rquote elle le priait de la conduire au Br\'e9sil, de faire descendre +\'e0 sa fille et \'e0 elle ce beau fleuve des Amazones\~! Il connaissait assez Yaquita pour \'eatre s\'fbr qu\rquote elle ne sentirait pas s\rquote amoindrir en elle l\rquote affection qu\rquote elle avait pour lui\~!\'85 Le courage lui manqua\~! +\par +\par Qui ne le comprendrait, en pr\'e9sence de tout ce bonheur de famille qui s\rquote \'e9panouissait autour de lui, qui \'e9tait son \'9cuvre et qu\rquote il allait peut-\'eatre briser sans retour\~! +\par +\par Telle fut sa vie pendant de longues ann\'e9es, telle fut la source sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n\rquote avait pas un acte \'e0 cacher, et qu\rquote une supr\'ea +me injustice obligeait \'e0 se cacher lui-m\'eame\~! +\par +\par Mais enfin le jour o\'f9 il ne dut plus douter de l\rquote amour de Manoel pour Minha, o\'f9 il put calculer qu\rquote une ann\'e9e ne s\rquote \'e9coulerait pas sans qu\rquote il f\'fbt dans la n\'e9cessit\'e9 de donner son consentement \'e0 + ce mariage, il n\rquote h\'e9sita plus et se mit en mesure d\rquote agir \'e0 bref d\'e9lai. +\par +\par Une lettre de lui, adress\'e9e au juge Ribeiro, apprit en m\'eame temps \'e0 ce magistrat le secret de l\rquote existence de Joam Dacosta, le nom sous lequel il se cachait, l\rquote endroit o\'f9 il vivait avec sa famille, et, en m\'ea +me temps, son intention formelle de venir se livrer \'e0 la justice de son pays et de poursuivre la r\'e9vision d\rquote un proc\'e8s d\rquote o\'f9 sortirait pour lui ou la r\'e9habilitation ou l\rquote ex\'e9cution de l\rquote unique jugement rendu \'e0 + Villa-Rica. +\par +\par Quels furent les sentiments qui \'e9clat\'e8rent dans le c\'9cur de l\rquote honn\'eate magistrat\~? On le devine ais\'e9ment. Ce n\rquote \'e9tait plus \'e0 l\rquote avocat que s\rquote adressait l\rquote accus\'e9, c\rquote \'e9tait au juge supr\'ea +me de la province qu\rquote un condamn\'e9 faisait appel. Joam Dacosta se livrait enti\'e8rement \'e0 lui et ne lui demandait m\'eame pas le secret. +\par +\par Le juge Ribeiro, tout d\rquote abord troubl\'e9 par cette r\'e9v\'e9lation inattendue, se remit bient\'f4t et pesa scrupuleusement les devoirs que lui imposait sa situation. C\rquote \'e9tait \'e0 lui qu\rquote incombait la charge de poursuiv +re les criminels, et voil\'e0 qu\rquote un criminel venait se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l\rquote avait d\'e9fendu\~; il ne doutait pas qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 injustement condamn\'e9\~; sa joie avait \'e9t\'e9 + grande de le voir \'e9chapper par la fuite au dernier supplice\~; au besoin m\'eame, il e\'fbt provoqu\'e9, il e\'fbt facilit\'e9 son \'e9vasion\~!\'85 Mais ce que l\rquote avocat e\'fbt fait autrefois, le magistrat pouvait-il le faire aujourd\rquote hui +\~? +\par +\par \'ab\~Eh bien, oui\~! se dit le juge, ma conscience m\rquote ordonne de ne pas abandonner ce juste\~! La d\'e9marche qu\rquote il fait aujourd\rquote hui est une nouvelle preuve de sa non-culpabilit\'e9, une preuve morale, puisqu\rquote +il ne peut en apporter d\rquote autres, mais peut-\'eatre la plus convaincante de toutes\~! Non\~! je ne l\rquote abandonnerai pas\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 partir de ce jour, une secr\'e8te correspondance s\rquote \'e9tablit entre le magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d\rquote abord son client \'e0 ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait reprendre l\rquote +affaire, revoir le dossier, r\'e9viser l\rquote information. Il fallait savoir si rien de nouveau ne s\rquote \'e9tait produit dans l\rquote +arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqu\'e9 le convoi, n\rquote en \'e9tait-il pas qui avaient \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9s depuis l\rquote attentat\~? Des aveux, des demi-aveux n +e s\rquote \'e9taient-ils pas produits\~? Joam Dacosta, lui, en \'e9tait toujours et n\rquote en \'e9tait qu\rquote \'e0 protester de son innocence\~! Mais cela ne suffisait pas, et le juge Ribeiro voulait trouver dans les \'e9l\'e9ments m\'eames de l +\rquote affaire \'e0 qui en incombait r\'e9ellement la criminalit\'e9. +\par +\par Joam Dacosta devait donc \'eatre prudent. Il promit de l\rquote \'eatre. Mais ce fut une consolation immense, dans toutes ses \'e9preuves, de retrouver chez son ancien avocat, devenu juge supr\'eame, cette enti\'e8re conviction qu\rquote il n\rquote \'e9 +tait pas coupable. Oui\~! Joam Dacosta, malgr\'e9 sa condamnation, \'e9tait une victime, un martyr, un honn\'eate homme, \'e0 qui la soci\'e9t\'e9 devait une \'e9clatante r\'e9paration\~! Et, lorsque le magistrat connut le pass\'e9 du fazender d\rquote +Iquitos depuis sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette vie de d\'e9vouement, de travail, employ\'e9e sans rel\'e2che \'e0 assurer le bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus touch\'e9 +, et il se jura de tout faire pour arriver \'e0 la r\'e9habilitation du condamn\'e9 de Tijuco. +\par +\par Pendant six mois, il y eut \'e9change de correspondance entre ces deux hommes. +\par +\par Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta \'e9crivit au juge Ribeiro\~: +\par +\par \'ab\~Dans deux mois, je serai pr\'e8s de vous, \'e0 la disposition du premier magistrat de la province\~! +\par +\par Venez donc\~!\~\'bb r\'e9pondit Ribeiro. +\par +\par La jangada \'e9tait pr\'eate alors \'e0 descendre le fleuve. Joam Dacosta s\rquote y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. Pendant le voyage, au grand \'e9tonnement de sa femme et de son fils, on le sait, il ne d\'e9 +barqua que rarement. Le plus souvent, il restait enferm\'e9 dans sa chambre, \'e9crivant, travaillant, non \'e0 des comptes de commerce, mais, sans en rien dire, \'e0 cette sorte de m\'e9moire qu\rquote il appelait\~: \'ab\~Histoire de ma vie\~\'bb +, et qui devait servir \'e0 la r\'e9vision de son proc\'e8s. +\par +\par Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la d\'e9nonciation de Torr\'e8s, qui allait devancer et peut-\'eatre an\'e9antir ses projets, il confiait \'e0 un Indien de l\rquote Amazone une lettre par laquelle il pr\'e9 +venait le juge Ribeiro de sa prochaine arriv\'e9e. +\par +\par Cette lettre partit, elle fut remise \'e0 son adresse, et le magistrat n\rquote attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette grave affaire qu\rquote il avait espoir de mener \'e0 bien. +\par +\par Dans la nuit qui pr\'e9c\'e9da l\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e0 Manao, une attaque d\rquote apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la d\'e9nonciation de Torr\'e8s, dont l\rquote \'9cuvre de chantage venait d\rquote \'e9 +chouer devant la noble indignation de sa victime, avait \'e9t\'e9 suivie d\rquote effet. Dacosta \'e9tait arr\'eat\'e9 au milieu des siens, et son vieil avocat n\rquote \'e9tait plus l\'e0 pour le d\'e9fendre\~! +\par +\par Oui\~! en v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait l\'e0 un terrible coup\~! Quoi qu\rquote il en soit, le sort en \'e9tait jet\'e9\~; il n\rquote y avait plus \'e0 reculer. +\par +\par Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si inopin\'e9ment. Ce n\rquote \'e9tait plus son honneur seulement qui \'e9tait en jeu, c\rquote \'e9tait l\rquote honneur de tous les siens\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017291}CHAPITRE QUATRI\'c8ME\line PREUVES MORALES{\*\bkmkend _Toc98017291} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le mandat d\rquote arrestation d\'e9cern\'e9 contre Joam Dacosta, dit Joam Garral, avait \'e9t\'e9 lanc\'e9 par le suppl\'e9ant du juge Ribeiro, qui devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des Amazones jusqu\rquote \'e0 + la nomination de son successeur. +\par +\par Ce suppl\'e9ant se nommait Vicente Jarriquez. C\rquote \'e9tait un petit bonhomme fort bourru, que quarante ans d\rquote exercice et de proc\'e9dure criminelle n\rquote avaient pas contribu\'e9 \'e0 rendre tr\'e8s bienveillant pour les accus\'e9 +s. Il avait instruit tant d\rquote affaires de ce genre, jug\'e9 et condamn\'e9 tant de malfaiteurs, que l\rquote innocence d\rquote un pr\'e9venu, quel qu\rquote il f\'fbt, lui semblait }{\i a priori}{ + inadmissible. Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa conscience, fortement cuirass\'e9e, ne se laissait pas facilement entamer par les incidents de l\rquote interrogatoire ou les arguments de la d\'e9fense. Comme beaucoup de pr\'e9 +sidents d\rquote assises, il r\'e9agissait volontiers contre l\rquote indulgence du jury, et quand, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 pass\'e9 au crible des enqu\'eates, informations, instructions, un accus\'e9 arrivait devant lui, toutes les pr\'e9somptions \'e9 +taient, \'e0 ses yeux, pour que cet accus\'e9 f\'fbt dix fois coupable. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point un m\'e9chant homme, cependant, ce Jarriquez. Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il \'e9tait curieux \'e0 observer avec sa grosse t\'eate sur son petit corps, sa chevelure \'e9bouriff\'e9e, que n\rquote e\'fbt pas d\'e9par +\'e9e la perruque \'e0 mortier des anciens temps, ses yeux perc\'e9s \'e0 la vrille, dont le regard avait une \'e9tonnante acuit\'e9, son nez pro\'e9minent, avec lequel il aurait certainement gesticul\'e9 pour peu qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 + mobile, ses oreilles \'e9cart\'e9es afin de mieux saisir tout ce qui se disait m\'eame hors de la port\'e9e ordinaire d\rquote un appareil auditif, ses doigts tapotant sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d\rquote un pianiste qui s\rquote +exerce \'e0 la muette, son buste trop long pour ses jambes trop courtes, et ses pieds qu\rquote il croisait et d\'e9croisait incessamment lorsqu\rquote il tr\'f4nait sur son fauteuil de magistrat. +\par +\par Dans la vie priv\'e9e, le juge Jarriquez, c\'e9libataire endurci, ne quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu\rquote il ne d\'e9daignait pas, le whist qu\rquote il appr\'e9ciait fort, les \'e9checs o\'f9 il \'e9tait pass\'e9 ma\'ee +tre, et surtout les jeux de casse-t\'eate chinois, \'e9nigmes, charades, r\'e9bus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, comme plus d\rquote un magistrat europ\'e9en, \endash vrais sphynx par go\'fbt comme par profession \endash +, il faisait son passe-temps principal. +\par +\par C\rquote \'e9tait un original, on le voit, et l\rquote on voit aussi combien Joam Dacosta allait perdre \'e0 la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause venait devant ce peu commode magistrat. Dans l\rquote esp\'e8ce, d\rquote ailleurs, la t\'e2 +che de Jarriquez \'e9tait tr\'e8s simplifi\'e9e. Il n\rquote avait point \'e0 faire office d\rquote enqu\'eateur ou d\rquote instructeur, non plus qu\rquote \'e0 diriger des d\'e9bats, \'e0 provoquer un verdict, \'e0 faire application d\rquote +articles du Code p\'e9nal, ni enfin \'e0 prononcer un condamnation. Malheureusement pour le fazender d\rquote Iquitos, tant de formalit\'e9s n\rquote \'e9taient plus n\'e9cessaires. Joam Dacosta avait \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, jug\'e9, condamn\'e9, il y a +vait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la prescription n\rquote avait pas encore couvert sa condamnation, aucune demande en commutation de peine ne pouvait \'eatre introduite, aucun pourvoi en gr\'e2ce ne pouvait \'eatre accueilli. Il ne s\rquote +agissait donc, en somme, que d\rquote \'e9tablir son identit\'e9, et, sur l\rquote ordre d\rquote ex\'e9cution qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n\rquote aurait plus qu\rquote \'e0 suivre son cours. +\par +\par Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il dirait avoir \'e9t\'e9 condamn\'e9 injustement. Le devoir du magistrat, quelque opinion qu\rquote il e\'fbt \'e0 cet \'e9gard, serait de l\rquote \'e9 +couter. Toute la question serait de savoir quelles preuves le condamn\'e9 pourrait donner de ses assertions. Et s\rquote il n\rquote avait pu les apporter lors de sa comparution devant ses premiers juges, \'e9tait-il maintenant en mesure de les produire\~ +? +\par +\par L\'e0 devait \'eatre tout l\rquote int\'e9r\'eat de l\rquote interrogatoire. +\par +\par Il faut bien l\rquote avouer cependant, le fait d\rquote un contumax heureux et en s\'fbret\'e9 \'e0 l\rquote \'e9tranger, quittant tout, b\'e9n\'e9volement, pour affronter la justice que son pass\'e9 devait lui avoir appris \'e0 redouter, c\rquote \'e9 +tait l\'e0 un cas curieux, rare, qui devait int\'e9resser m\'eame un magistrat blas\'e9 sur toutes les p\'e9rip\'e9ties d\rquote un d\'e9bat judiciaire. \'c9tait-ce de la part du condamn\'e9 de Tijuco, fatigu\'e9 de la vie, effront\'e9e sottise ou \'e9 +lan d\rquote une conscience qui veut \'e0 tout prix avoir raison d\rquote une iniquit\'e9\~? Le probl\'e8me \'e9tait \'e9trange, on en conviendra. +\par +\par Le lendemain de l\rquote arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez se transporta donc \'e0 la prison de la rue de Dieu-le-Fils, o\'f9 le prisonnier avait \'e9t\'e9 enferm\'e9. +\par +\par Cette prison \'e9tait un ancien couvent de missionnaires, \'e9lev\'e9 sur le bord de l\rquote un des principaux iguarap\'e9s de la ville. Aux d\'e9tenus volontaires d\rquote autrefois avaient succ\'e9d\'e9 dans cet \'e9difice, peu appropri\'e9 \'e0 + sa nouvelle destination, les prisonniers malgr\'e9 eux d\rquote aujourd\rquote hui. La chambre occup\'e9e par Joam Dacosta, n\rquote \'e9tait donc point une de ces tristes cellules que comporte le syst\'e8me p\'e9 +nitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une fen\'eatre, sans abat-jour, mais grill\'e9e, s\rquote ouvrant sur un terrain vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l\rquote autre, quelques ustensiles grossiers, rien de plus. + +\par +\par Ce fut de cette chambre que, ce jour-l\'e0 25 ao\'fbt, Joam Dacosta fut extrait vers onze heures du matin, et amen\'e9 au cabinet des interrogatoires, dispos\'e9 dans l\rquote ancienne salle commune du couvent. +\par +\par Le juge Jarriquez \'e9tait l\'e0, devant son bureau, juch\'e9 sur sa haute chaise, le dos tourn\'e9 \'e0 la fen\'eatre, afin que sa figure demeur\'e2t dans l\rquote ombre, tandis que celle du pr\'e9venu resterait en pleine lumi\'e8re. +Son greffier avait pris place \'e0 un bout de la table, la plume \'e0 l\rquote oreille, avec l\rquote indiff\'e9rence qui caract\'e9rise ces gens de justice, pr\'eat \'e0 consigner les demandes et les r\'e9ponses. +\par +\par Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du magistrat, les gardes qui l\rquote avaient amen\'e9 se retir\'e8rent. +\par +\par Le juge Jarriquez regarda longuement l\rquote accus\'e9. Celui-ci s\rquote \'e9tait inclin\'e9 devant lui et gardait une attitude convenable, ni impudente, ni humble, attendant avec dignit\'e9 que des demandes lui fussent pos\'e9es pour y r\'e9pondre. + +\par +\par \'ab\~Votre nom\~? dit le juge Jarriquez. +\par +\par \endash Joam Dacosta. +\par +\par \endash Votre \'e2ge\~? +\par +\par \endash Cinquante-deux ans. +\par +\par \endash Vous demeuriez\~?\'85 +\par +\par \endash Au P\'e9rou, au village d\rquote Iquitos. +\par +\par \endash Sous quel nom\~? +\par +\par \endash Sous le nom de Garral, qui est celui de ma m\'e8re. +\par +\par \endash Et pourquoi portiez-vous ce nom\~? +\par +\par Parce que, pendant vingt-trois ans, j\rquote ai voulu me d\'e9rober aux poursuites de la justice br\'e9silienne.\~\'bb +\par +\par Les r\'e9ponses \'e9taient si pr\'e9cises, elles semblaient si bien indiquer que Joam Dacosta \'e9tait r\'e9solu \'e0 tout avouer de son pass\'e9 et de son pr\'e9sent, que le juge Jarriquez, peu habitu\'e9 \'e0 ces proc\'e9d\'e9 +s, redressa son nez plus verticalement que d\rquote habitude. +\par +\par \'ab\~Et pourquoi, reprit-il, la justice br\'e9silienne pouvait-elle exercer des poursuites contre vous\~? +\par +\par Parce que j\rquote avais \'e9t\'e9 condamn\'e9 \'e0 la peine capitale, en1826, dans l\rquote affaire des diamants de Tijuco. +\par +\par \endash Vous avouez donc que vous \'eates Joam Dacosta\~?\'85 +\par +\par \endash Je suis Joam Dacosta.\~\'bb +\par +\par Tout cela \'e9tait r\'e9pondu avec un grand calme, le plus simplement du monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se d\'e9robant sous leur paupi\'e8re, semblaient-ils dire\~: \'ab\~Voil\'e0 une affaire qui ira toute seule\~!\~\'bb +\par +\par Seulement, le moment arrivait o\'f9 allait \'eatre pos\'e9e l\rquote invariable question qui amenait l\rquote invariable r\'e9ponse des accus\'e9s de toute cat\'e9gorie, protestant de leur innocence. +\par +\par Les doigts du juge Jarriquez commenc\'e8rent \'e0 battre un l\'e9ger trille sur la table. \'ab\~Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous \'e0 Iquitos\~? +\par +\par \endash Je suis fazender, et je m\rquote occupe de diriger un \'e9tablissement agricole qui est consid\'e9rable. +\par +\par \endash Il est en voie de prosp\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \endash De tr\'e8s grande prosp\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash Et depuis quand avez-vous quitt\'e9 votre fazenda\~? +\par +\par \endash Depuis neuf semaines environ. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash \'c0 cela, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta, j\rquote ai donn\'e9 un pr\'e9texte, mais en r\'e9alit\'e9 j\rquote avais un motif. +\par +\par \endash Quel a \'e9t\'e9 le pr\'e9texte\~? +\par +\par \endash Le soin de conduire au Para tout un train de bois flott\'e9 et une cargaison des divers produits de l\rquote Amazone. +\par +\par \endash Ah\~! fit le juge Jarriquez, et quel a \'e9t\'e9 le v\'e9ritable motif de votre d\'e9part\~?\~\'bb Et en posant cette question il se disait\~: \'ab\~Nous allons donc enfin entrer dans la voie des n\'e9gations et des mensonges\~!\~\'bb +\par +\par \'ab\~Le v\'e9ritable motif, r\'e9pondit d\rquote une voix ferme Joam Dacosta, \'e9tait la r\'e9solution que j\rquote avais prise de venir me livrer \'e0 la justice de mon pays\~! +\par +\par \endash Vous livrer\~! s\rquote \'e9cria le juge, en se relevant sur son fauteuil. Vous livrer\'85 de vous-m\'eame\~?\'85 +\par +\par \endash De moi-m\'eame\~! +\par +\par \endash Et pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que j\rquote en avais assez, parce que j\rquote en avais trop de cette existence mensong\'e8re, de cette obligation de vivre sous un faux nom\~; de cette impossibilit\'e9 de pouvoir restituer \'e0 ma femme, \'e0 + mes enfants celui qui leur appartient\~; enfin, monsieur, parce que\'85 +\par +\par \endash Parce que\~?\'85 +\par +\par \endash Je suis innocent\~! \'ab\~Voil\'e0 ce que j\rquote attendais\~!\~\'bb se dit \'e0 part lui le juge Jarriquez. +\par +\par Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus accentu\'e9e, il fit un signe de t\'eate \'e0 Joam Dacosta, qui signifiait clairement\~: \'ab\~Allez\~! racontez votre histoire\~! Je la connais, mais je ne veux pas vous emp\'eacher de la narrer +\'e0 votre aise\~!\~\'bb +\par +\par Joam Dacosta, qui ne se m\'e9prit pas \'e0 cette peu encourageante disposition d\rquote esprit du magistrat, ne voulut pas s\rquote en apercevoir. Il fit donc l\rquote histoire de sa vie tout enti\'e8re, il parla sobrement, sans se d\'e9partir du calme qu +\rquote il s\rquote \'e9tait impos\'e9, sans omettre aucune des circonstances qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 ou suivi sa condamnation. Il n\rquote insista pas autrement sur cette existence honor\'e9e et honorable qu\rquote il avait men\'e9e depuis son \'e9 +vasion, ni sur ses devoirs de chef de famille, d\rquote \'e9poux et de p\'e8re, qu\rquote il avait si dignement remplis. Il ne souligna qu\rquote une seule circonstance, \endash celle qui l\rquote avait conduit \'e0 Manao pour poursuivre la r\'e9 +vision de son proc\'e8s, provoquer sa r\'e9habilitation, et cela sans que rien l\rquote y oblige\'e2t. +\par +\par Le juge Jarriquez, naturellement pr\'e9venu contre tout accus\'e9, ne l\rquote interrompit pas. Il se bornait \'e0 fermer ou \'e0 ouvrir successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la m\'eame histoire pour la centi\'e8me fois\~ +; et, lorsque Joam Dacosta d\'e9posa sur la table le m\'e9moire qu\rquote il avait r\'e9dig\'e9, il ne fit pas un mouvement pour le prendre. +\par +\par \'ab\~Vous avez fini\~? dit-il. +\par +\par Oui, monsieur. +\par +\par \endash Et vous persistez \'e0 soutenir que vous n\rquote avez quitt\'e9 Iquitos que pour venir r\'e9clamer la r\'e9vision de votre jugement\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai pas eu d\rquote autre motif. +\par +\par \endash Et qui le prouve\~? Qui prouve que sans la d\'e9nonciation qui a amen\'e9 votre arrestation, vous vous seriez livr\'e9\~? +\par +\par \endash Ce m\'e9moire d\rquote abord, r\'e9pondit Joam Dacosta. +\par +\par \endash Ce m\'e9moire \'e9tait entre vos mains, et rien n\rquote atteste que, si vous n\rquote aviez pas \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, vous en auriez fait l\rquote usage que vous dites. +\par +\par \endash Il y a, du moins, monsieur, une pi\'e8ce qui n\rquote est plus entre mes mains, et dont l\rquote authenticit\'e9 ne peut \'eatre mise en doute. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash La lettre que j\rquote ai \'e9crite \'e0 votre pr\'e9d\'e9cesseur, le juge Ribeiro, lettre qui le pr\'e9venait de ma prochaine arriv\'e9e. +\par +\par \endash Ah\~! vous aviez \'e9crit\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, et cette lettre, qui doit \'eatre arriv\'e9e \'e0 son adresse, ne peut tarder \'e0 vous \'eatre remise\~! +\par +\par \endash Vraiment\~! r\'e9pondit le juge Jarriquez d\rquote un ton quelque peu incr\'e9dule. Vous aviez \'e9crit au juge Ribeiro\~?\'85 +\par +\par \endash Avant d\rquote \'eatre juge de droit de cette province, r\'e9pondit Joam Dacosta, le juge Ribeiro \'e9tait avocat \'e0 Villa-Rica. C\rquote est lui qui m\rquote a d\'e9fendu au proc\'e8s criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la bont\'e9 + de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus tard, lorsqu\rquote il est devenu le chef de la justice \'e0 Manao, je lui ai fait savoir qui j\rquote \'e9tais, o\'f9 j\rquote \'e9tais, ce que je voulais entreprendre. Sa conviction \'e0 mon +\'e9gard n\rquote avait pas chang\'e9, et c\rquote est sur son conseil que j\rquote ai quitt\'e9 la fazenda pour venir, en personne, poursuivre ma r\'e9habilitation. Mais la mort l\rquote a frapp\'e9 inopin\'e9ment, et peut-\'ea +tre suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez je ne retrouve pas le juge Ribeiro\~!\~\'bb +\par +\par Le magistrat, directement interpell\'e9, fut sur le point de bondir, au m\'e9pris de toutes les habitudes de la magistrature assise\~; mais il parvint \'e0 se contenir et se borna \'e0 murmurer ces mots\~: +\par +\par \'ab\~Tr\'e8s fort, en v\'e9rit\'e9, tr\'e8s fort\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez avait \'e9videmment des calus au c\'9cur, et il \'e9tait \'e0 l\rquote abri de toute surprise. +\par +\par En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli cachet\'e9 \'e0 l\rquote adresse du magistrat. +\par +\par Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l\rquote enveloppe. Il l\rquote ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de sourcils, et dit\~: +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la lettre dont vous parliez, adress\'e9e par vous au juge Ribeiro, et qui m\rquote est communiqu\'e9e. Il n\rquote y a donc plus aucune raison de douter de ce que vous avez dit +\'e0 ce sujet. +\par +\par \endash Pas plus \'e0 ce sujet, r\'e9pondit Joam Dacosta, qu\rquote au sujet de toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire conna\'eetre, et dont il n\rquote est pas permis de douter\~! +\par +\par \endash Eh\~! Joam Dacosta, r\'e9pondit vivement le juge Jarriquez, vous protestez de votre innocence\~; mais tous les accus\'e9s en font autant\~! Apr\'e8s tout, vous ne produisez que des pr\'e9somptions morales\~! Avez-vous maintenant une preuve mat +\'e9rielle\~? +\par +\par Peut-\'eatre, monsieur\~\'bb, r\'e9pondit Joam Dacosta. +\par +\par Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son si\'e8ge. Ce fut plus fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour se remettre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017292}CHAPITRE CINQUI\'c8ME\line PREUVES MAT\'c9RIELLES{\*\bkmkend _Toc98017292} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait \'eatre redevenu parfaitement ma\'eetre de lui-m\'eame, il se renversa sur son fauteuil, la t\'eate relev\'e9e, les yeux au plafond, et du ton de la plus parfaite indiff\'e9rence, sans m\'ea +me regarder l\rquote accus\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Parlez\~\'bb, dit-il. +\par +\par Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s\rquote il e\'fbt h\'e9sit\'e9 \'e0 rentrer dans cet ordre d\rquote id\'e9es, et r\'e9pondit en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Jusqu\rquote ici, monsieur, je ne vous ai donn\'e9 de mon innocence que des pr\'e9somptions morales, bas\'e9es sur la dignit\'e9, sur la convenance, sur l\rquote honn\'eatet\'e9 de ma vie tout enti\'e8re. J\rquote aurais cru que ces preuves \'e9tai +ent les plus dignes d\rquote \'eatre apport\'e9es en justice\'85\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d\rquote \'e9paules, indiquant que tel n\rquote \'e9tait pas son avis. +\par +\par \'ab\~Puisqu\rquote elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves mat\'e9rielles que je suis peut-\'eatre en mesure de produire, reprit Joam Dacosta. Je dis \'ab\~peut-\'eatre\~\'bb, car je ne sais pas encore quel cr\'e9 +dit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n\rquote ai-je parl\'e9 de cela ni \'e0 ma femme ni \'e0 mes enfants, ne voulant pas leur donner un espoir qui pourrait \'eatre d\'e9\'e7u. +\par +\par Au fait, r\'e9pondit le juge Jarriquez. +\par +\par \endash J\rquote ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la veille de l\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e0 Manao, a \'e9t\'e9 motiv\'e9e par une d\'e9nonciation adress\'e9e au chef de police. +\par +\par \endash Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire que cette d\'e9nonciation est anonyme. +\par +\par \endash Peu importe, puisque je sais qu\rquote elle n\rquote a pu venir que d\rquote un mis\'e9rable, appel\'e9 Torr\'e8s. +\par +\par \endash Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi ce\'85 d\'e9nonciateur\~? +\par +\par \endash Un mis\'e9rable, oui, monsieur\~! r\'e9pondit vivement Joam Dacosta. Cet homme, que j\rquote avais hospitali\'e8rement accueilli, n\rquote \'e9tait venu \'e0 moi que pour me proposer d\rquote acheter son silence, pour m\rquote offrir un march\'e9 + odieux, que je n\rquote aurai jamais le regret d\rquote avoir repouss\'e9, quelles que soient les cons\'e9quences de sa d\'e9nonciation\~! +\par +\par \endash Toujours ce syst\'e8me\~! pensa le juge Jarriquez\~: \'ab\~accuser les autres pour se d\'e9charger soi-m\'eame\~!\~\'bb +\par +\par Mais il n\rquote en \'e9couta pas moins avec une extr\'eame attention le r\'e9cit que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l\rquote aventurier, jusqu\rquote au moment o\'f9 Torr\'e8s vint lui apprendre qu\rquote il connaissait et qu\rquote il \'e9 +tait \'e0 m\'eame de r\'e9v\'e9ler le nom du v\'e9ritable auteur de l\rquote attentat de Tijuco. +\par +\par \'ab\~Et quel est le nom du coupable\~? demanda le juge Jarriquez, \'e9branl\'e9 dans son indiff\'e9rence. +\par +\par \endash Je l\rquote ignore, r\'e9pondit Joam Dacosta. Torr\'e8s s\rquote est bien gard\'e9 de me le nommer. +\par +\par \endash Et ce coupable est vivant\~?\'85 +\par +\par \endash Il est mort.\~\'bb Les doigts du juge Jarriquez tambourin\'e8rent plus rapidement, et il ne put se retenir de r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote homme qui pourrait apporter la preuve de l\rquote innocence d\rquote un accus\'e9 est toujours mort\~! +\par +\par \endash Si le vrai coupable est mort, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta, Torr\'e8s, du moins, est vivant, et cette preuve \'e9crite tout enti\'e8re de la main de l\rquote auteur du crime, il m\rquote a affirm\'e9 l\rquote avoir entre les mains\~! Il m +\rquote a offert de me la vendre\~! +\par +\par \endash Eh\~! Joam Dacosta, r\'e9pondit le juge Jarriquez, ce n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 trop cher que la payer de toute votre fortune\~! +\par +\par \endash Si Torr\'e8s ne m\rquote avait demand\'e9 que ma fortune, je la lui aurais abandonn\'e9e, et pas un des miens n\rquote e\'fbt protest\'e9\~! Oui, vous avez raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son honneur\~! Mais ce mis\'e9 +rable, me sachant \'e0 sa merci, exigeait plus que ma fortune\~! +\par +\par \endash Quoi donc\~?\'85 +\par +\par \endash La main de ma fille, qui devait \'eatre le prix de ce march\'e9\~! J\rquote ai refus\'e9, il m\rquote a d\'e9nonc\'e9, et voil\'e0 pourquoi je suis maintenant devant vous\~! +\par +\par \endash Et si Torr\'e8s ne vous e\'fbt pas d\'e9nonc\'e9, demanda le juge Jarriquez, si Torr\'e8s ne se f\'fbt pas rencontr\'e9 sur votre passage, qu\rquote eussiez-vous fait en apprenant \'e0 votre arriv\'e9e ici la mort du juge Ribeiro\~ +? Seriez-vous venu vous livrer \'e0 la justice\~?\'85 +\par +\par \endash Sans aucune h\'e9sitation, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta d\rquote une voix ferme, puisque, je vous le r\'e9p\'e8te, je n\rquote avais pas d\rquote autre but en quittant Iquitos pour venir \'e0 Manao.\~\'bb +\par +\par Cela fut dit avec un tel accent de v\'e9rit\'e9, que le juge Jarriquez sentit une sorte d\rquote \'e9motion le p\'e9n\'e9trer dans cet endroit du c\'9cur o\'f9 les convictions se forment\~; mais il ne se rendit pas encore. +\par +\par Il ne faudrait pas s\rquote en \'e9tonner. Magistrat, proc\'e9dant \'e0 cet interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont suivi Torr\'e8s depuis le commencement de ce r\'e9cit. Ceux-l\'e0 ne peuvent douter que Torr\'e8s n\rquote +ait entre les mains la preuve mat\'e9rielle de l\rquote innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude que le document existe, qu\rquote il contient cette attestation, et peut-\'eatre seront-ils port\'e9s \'e0 penser que le juge Jarriquez fait montre d +\rquote une impitoyable incr\'e9dulit\'e9. Mais qu\rquote ils songent \'e0 ceci\~: c\rquote est que le juge Jarriquez n\rquote est pas dans leur situation\~; il est habitu\'e9 \'e0 ces invariables protestations des pr\'e9venus que la justice lui envoie\~ +; ce document qu\rquote invoque Joam Dacosta, il ne lui est pas produit\~; il ne sait m\'eame pas s\rquote il existe r\'e9ellement, et, en fin de compte, il se trouve en pr\'e9sence d\rquote un homme dont la culpabilit\'e9 a pour lui force de chose jug +\'e9e. +\par +\par Cependant il voulut, par curiosit\'e9 peut-\'eatre, pousser Joam Dacosta jusque dans ses derniers retranchements. +\par +\par \'ab\~Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la d\'e9claration que vous a faite ce Torr\'e8s\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta, si ma vie enti\'e8re ne plaide pas pour moi\~! +\par +\par \endash O\'f9 pensez-vous que soit Torr\'e8s actuellement\~? +\par +\par \endash Je pense qu\rquote il doit \'eatre \'e0 Manao. +\par +\par \endash Et vous esp\'e9rez qu\rquote il parlera, qu\rquote il consentira \'e0 vous remettre b\'e9n\'e9volement ce document que vous avez refus\'e9 de lui payer du prix qu\rquote il en demandait\~? +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta. La situation, maintenant, n\rquote est plus la m\'eame pour Torr\'e8s. Il m\rquote a d\'e9nonc\'e9, et par cons\'e9quent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de +reprendre son march\'e9 dans les conditions o\'f9 il voulait le conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, qui, si je suis acquitt\'e9 ou condamn\'e9, lui \'e9chappera \'e0 jamais. Or, puisque son int\'e9r\'ea +t est de me vendre ce document, sans que cela puisse lui nuire en aucune fa\'e7on, je pense qu\rquote il agira suivant son int\'e9r\'eat.\~\'bb +\par +\par Le raisonnement de Joam Dacosta \'e9tait sans r\'e9plique. Le juge Jarriquez le sentit bien. Il n\rquote y fit que la seule objection possible\~: +\par +\par \'ab\~Soit, dit-il, l\rquote int\'e9r\'eat de Torr\'e8s est sans aucun doute de vous vendre ce document\'85 si ce document existe\~! +\par +\par S\rquote il n\rquote existe pas, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta d\rquote une voix p\'e9n\'e9trante, je n\rquote aurai plus qu\rquote \'e0 m\rquote en rapporter \'e0 la justice des hommes, en attendant la justice de Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d\rquote un ton moins indiff\'e9rent, cette fois\~: +\par +\par \'ab\~Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant raconter les particularit\'e9s de votre vie et protester de votre innocence, je suis all\'e9 plus loin que ne le voulait mon mandat. Une information a d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 + faite sur cette affaire, et vous avez comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a \'e9t\'e9 rendu \'e0 l\rquote unanimit\'e9 des voix, sans admission de circonstances att\'e9nuantes. Vous avez \'e9t\'e9 condamn\'e9 pour instigation et complic +it\'e9 dans l\rquote assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la peine capitale a \'e9t\'e9 prononc\'e9e contre vous, et ce n\rquote a \'e9t\'e9 que par une \'e9vasion que vous avez pu \'e9 +chapper au supplice. Mais, que vous soyez venu vous livrer ou non \'e0 la justice, apr\'e8s vingt-trois ans, vous n\rquote en avez pas moins \'e9t\'e9 repris. Une derni\'e8re fois, vous reconnaissez que vous \'eates bien Joam Dacosta, le condamn\'e9 + dans l\rquote affaire de l\rquote arrayal diamantin\~? +\par +\par \endash Je suis Joam Dacosta. +\par +\par \endash Vous \'eates pr\'eat \'e0 signer cette d\'e9claration\~? +\par +\par \endash Je suis pr\'eat.\~\'bb +\par +\par Et d\rquote une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au bas du proc\'e8s-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de faire r\'e9diger par son greffier. +\par +\par \'ab\~Le rapport, adress\'e9 au minist\'e8re de la justice va partir pour Rio de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s\rquote \'e9couleront avant que nous recevions l\rquote ordre de faire ex\'e9 +cuter le jugement qui vous condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torr\'e8s poss\'e8de la preuve de votre innocence, faites par vous-m\'eame, par les v\'f4tres, faites tout au monde pour qu\rquote il la produise en temps utile\~! L\rquote ordre arriv +\'e9, aucun sursis ne serait possible, et la justice suivrait son cours\~!\~\'bb +\par +\par Joam Dacosta s\rquote inclina. \'ab\~Me sera-t-il permis de voir maintenant ma femme, mes enfants\~? demanda-t-il. +\par +\par D\'e8s aujourd\rquote hui, si vous le voulez, r\'e9pondit le juge Jarriquez. Vous n\rquote \'eates plus au secret, et ils seront introduits pr\'e8s de vous, d\'e8s qu\rquote ils se pr\'e9senteront.\~\'bb +\par +\par Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entr\'e8rent dans le cabinet et emmen\'e8rent Joam Dacosta. +\par +\par Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la t\'eate. +\par +\par \'ab\~Eh\~! eh\~! cela est v\'e9ritablement plus \'e9trange que je ne l\rquote aurais pens\'e9\~!\~\'bb murmura-t-il. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017293}CHAPITRE SIXI\'c8ME\line LE DERNIER COUP{\*\bkmkend _Toc98017293} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, sur une d\'e9marche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et elle seraient admis \'e0 voir le prisonnier, le jour m\'eame, vers quatre heures du soir. +\par +\par Depuis la veille, Yaquita n\rquote avait pas quitt\'e9 sa chambre. Minha et Lina s\rquote y tenaient pr\'e8s d\rquote elle, en attendant le moment o\'f9 + il lui serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita Dacosta, il retrouverait en elle la femme d\'e9vou\'e9e, la vaillante compagne de toute sa vie. +\par +\par Ce jour-l\'e0, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso qui causaient sur l\rquote avant de la jangada. +\par +\par \'ab\~Manoel, dit-il, j\rquote ai un service \'e0 te demander. +\par +\par \endash Lequel\~? +\par +\par \endash \'c0 vous aussi, Fragoso. +\par +\par \endash Je suis \'e0 vos ordres, monsieur Benito, r\'e9pondit le barbier. +\par +\par \endash De quoi s\rquote agit-il\~? demanda Manoel, en observant son ami, dont l\rquote attitude \'e9tait celle d\rquote un homme qui a pris une in\'e9branlable r\'e9solution. +\par +\par \endash Vous croyez toujours \'e0 l\rquote innocence de mon p\'e8re, n\rquote est-ce pas\~? dit Benito. +\par +\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9cria Fragoso, je croirais plut\'f4t que c\rquote est moi qui ai commis le crime\~! +\par +\par \endash Eh bien, il faut aujourd\rquote hui m\'eame mettre \'e0 ex\'e9cution le projet que j\rquote avais form\'e9 hier. +\par +\par \endash Retrouver Torr\'e8s\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Oui, et savoir de lui comment il a d\'e9couvert la retraite de mon p\'e8re\~! Il y a dans tout cela d\rquote inexplicables choses\~! L\rquote a-t-il connu autrefois\~? je ne puis le comprendre, puisque mon p\'e8re n\rquote a pas quitt\'e9 + Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce mis\'e9rable en a trente \'e0 peine\~! Mais la journ\'e9e ne s\rquote ach\'e8vera pas avant que je le sache, ou malheur \'e0 Torr\'e8s\~!\~\'bb +\par +\par La r\'e9solution de Benito n\rquote admettait aucune discussion. Aussi, ni Manoel, ni Fragoso n\rquote eurent-ils la pens\'e9e de le d\'e9tourner de son projet. +\par +\par \'ab\~Je vous demande donc, reprit Benito, de m\rquote accompagner tous les deux. Nous allons partir \'e0 l\rquote instant. Il ne faut pas attendre que Torr\'e8s ait quitt\'e9 Manao. Il n\rquote a plus \'e0 vendre son silence maintenant, et l\rquote id +\'e9e peut lui en venir. Partons\~!\~\'bb +\par +\par Tous trois d\'e9barqu\'e8rent sur la berge du rio Negro et se dirig\'e8rent vers la ville. +\par +\par Manao n\rquote \'e9tait pas si consid\'e9rable qu\rquote elle ne p\'fbt \'eatre fouill\'e9e en quelques heures. On irait de maison en maison, s\rquote il le fallait, pour y chercher Torr\'e8s\~; mais mieux valait s\rquote adresser tout d\rquote +abord aux ma\'eetres des auberges ou des lojas, o\'f9 l\rquote aventurier avait pu se r\'e9fugier. Sans doute, l\rquote ex-capitaine des bois n\rquote aurait pas donn\'e9 son nom, et il avait peut-\'eatre des raisons personnelles d\rquote \'e9 +viter tout rapport avec la justice. Toutefois, s\rquote il n\rquote avait pas quitt\'e9 Manao, il \'e9tait impossible qu\rquote il \'e9chapp\'e2t aux recherches des jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait \'eatre question de s\rquote adresser \'e0 + la police, car il \'e9tait tr\'e8s probable, \endash cela \'e9tait effectivement, on le sait \endash , que sa d\'e9nonciation avait \'e9t\'e9 anonyme. +\par +\par Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants eux-m\'eames, sans que personne p\'fbt reconna\'eetre l\rquote +individu dont ils donnaient le signalement avec une extr\'eame pr\'e9cision. +\par +\par Torr\'e8s avait-il donc quitt\'e9 Manao\~? Fallait-il perdre tout espoir de le rejoindre\~? +\par +\par Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la t\'eate \'e9tait en feu. Co\'fbte que co\'fbte, il lui fallait Torr\'e8s\~! +\par +\par Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis sur la v\'e9ritable piste. +\par +\par Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement qu\rquote il donna de l\rquote aventurier, on lui r\'e9pondit que l\rquote individu en question \'e9tait descendu la veille dans la loja. +\par +\par \'ab\~A-t-il couch\'e9 dans l\rquote auberge\~? demanda Fragoso. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit l\rquote aubergiste. +\par +\par \endash Est-il l\'e0 en ce moment\~? +\par +\par \endash Non, il est sorti. +\par +\par \endash Mais a-t-il r\'e9gl\'e9 son compte comme un homme qui se dispose \'e0 partir\~? +\par +\par \endash En aucune fa\'e7on\~; il a quitt\'e9 sa chambre depuis une heure, et il rentrera sans doute pour le souper. +\par +\par \endash Savez-vous quel chemin il a pris en sortant\~? +\par +\par \endash On l\rquote a vu se diriger vers l\rquote Amazone, en descendant parla basse ville, et il est probable qu\rquote on le rencontrerait de ce c\'f4t\'e9.\~\'bb +\par +\par Fragoso n\rquote avait pas \'e0 en demander davantage. Quelques instants apr\'e8s, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait\~: \'ab\~Je suis sur la piste de Torr\'e8s. +\par +\par Il est l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Non, il vient de sortir, et on l\rquote a vu se diriger \'e0 travers la campagne, du c\'f4t\'e9 de l\rquote Amazone. +\par +\par \endash Marchons\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. Il fallait redescendre vers le fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio Negro jusqu\rquote \'e0 son embouchure. +\par +\par Benito et ses compagnons eurent bient\'f4t laiss\'e9 en arri\'e8re les derni\'e8res maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en faisant un d\'e9tour pour ne pas passer en vue de la jangada. +\par +\par La plaine \'e9tait d\'e9serte \'e0 cette heure. Le regard pouvait se porter au loin, \'e0 travers cette campine, o\'f9 les champs cultiv\'e9s avaient remplac\'e9 les for\'eats d\rquote autrefois. +\par +\par Benito ne parlait pas\~: il n\rquote aurait pu prononcer une parole. Manoel et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous trois, ils regardaient, ils parcouraient l\rquote espace depuis la rive du rio Negro jusqu\rquote \'e0 la rive de l +\rquote Amazone. Trois quarts d\rquote heure apr\'e8s avoir quitt\'e9 Manao, ils n\rquote avaient encore rien aper\'e7u. +\par +\par Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient \'e0 la terre furent rencontr\'e9s\~; Manoel les interrogea, et l\rquote un d\rquote eux lui apprit enfin qu\rquote un homme, ressemblant \'e0 celui qu\rquote on lui d\'e9signait, venait de passer en se di +rigeant vers l\rquote angle form\'e9 par les deux cours d\rquote eau \'e0 leur confluent. +\par +\par Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irr\'e9sistible, se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se h\'e2ter, afin de ne pas se laisser distancer par lui. +\par +\par La rive gauche de l\rquote Amazone apparaissait alors \'e0 moins d\rquote un quart de mille. Une sorte de falaise s\rquote y dessinait en cachant une partie de l\rquote horizon, et limitait la port\'e9e du regard \'e0 + un rayon de quelques centaines de pas. +\par +\par Benito, pr\'e9cipitant sa course, disparut bient\'f4t derri\'e8re l\rquote une de ces tumescences sablonneuses. +\par +\par \'ab\~Plus vite\~! plus vite\~! dit Manoel \'e0 Fragoso. Il ne faut pas le laisser seul un instant\~!\~\'bb +\par +\par Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit entendre. +\par +\par Benito avait-il aper\'e7u Torr\'e8s\~? Celui-ci l\rquote avait-il vu\~? Benito et Torr\'e8s s\rquote \'e9taient-ils d\'e9j\'e0 rejoints\~? +\par +\par Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, apr\'e8s avoir rapidement tourn\'e9 une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arr\'eat\'e9s en face l\rquote un de l\rquote autre. +\par +\par C\rquote \'e9tait Torr\'e8s et Benito. +\par +\par En un instant, Manoel et Fragoso furent \'e0 leur c\'f4t\'e9. +\par +\par On aurait pu croire que dans l\rquote \'e9tat d\rquote exaltation o\'f9 se trouvait Benito, il lui aurait \'e9t\'e9 impossible de se contenir, au moment o\'f9 il se retrouverait en pr\'e9sence de l\rquote aventurier. +\par +\par Il n\rquote en fut rien. +\par +\par D\'e8s que le jeune homme se vit devant Torr\'e8s, lorsqu\rquote il eut la certitude que celui-ci ne pouvait plus lui \'e9chapper, un changement complet se fit dans son attitude, sa poitrine se d\'e9gonfla, il retrouva tout son sang-froid, il redevint ma +\'eetre de lui. +\par +\par Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans prononcer une parole. +\par +\par Ce fut Torr\'e8s, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton d\rquote effronterie dont il avait l\rquote habitude\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! fit-il, monsieur Benito Garral\~? +\par +\par Non\~! Benito Dacosta\~! r\'e9pondit le jeune homme. +\par +\par En effet, reprit Torr\'e8s, monsieur Benito Dacosta, accompagn\'e9 de monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso\~!\~\'bb +\par +\par Sur cette qualification outrageante que lui donnait l\rquote aventurier, Fragoso, tr\'e8s dispos\'e9 \'e0 lui faire un mauvais parti, allait s\rquote \'e9lancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qui vous prend, mon brave\~? s\rquote \'e9cria Torr\'e8s en reculant de quelques pas. Eh\~! je crois que je ferais bien de me tenir sur mes gardes\~!\~\'bb +\par +\par Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette arme offensive on d\'e9fensive, \endash au choix \endash , qui ne quitte jamais un Br\'e9silien. Puis, \'e0 demi courb\'e9, il attendit de pied ferme. +\par +\par \'ab\~Je suis venu vous chercher, Torr\'e8s, dit alors Benito, qui n\rquote avait pas boug\'e9 devant cette attitude provocatrice. +\par +\par \endash Me chercher\~? r\'e9pondit l\rquote aventurier. Je ne suis pas difficile \'e0 rencontrer\~! Et pourquoi me cherchiez-vous\~? +\par +\par \endash Afin d\rquote apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir du pass\'e9 de mon p\'e8re\~! +\par +\par \endash Vraiment\~! +\par +\par \endash Oui\~! j\rquote attends que vous me disiez comment vous l\rquote avez reconnu, pourquoi vous \'e9tiez \'e0 r\'f4der autour de notre fazenda dans les for\'eats d\rquote Iquitos, pourquoi vous l\rquote attendiez \'e0 Tabatinga\~?\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! il me semble que rien n\rquote est plus clair\~! r\'e9pondit Torr\'e8s en ricanant. Je l\rquote ai attendu pour m\rquote embarquer sur sa jangada, et je me suis embarqu\'e9 dans l\rquote intention de lui faire une proposition tr\'e8 +s simple\'85 qu\rquote il a peut-\'eatre eu tort de rejeter\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure p\'e2le, l\rquote \'9cil en feu, il marcha sur Torr\'e8s. Benito, voulant \'e9puiser tous les moyens de conciliation, s\rquote interposa entre l\rquote aventurier et lui. \'ab\~ +Contiens-toi, Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi\~!\~\'bb Puis reprenant\~: \'ab\~En effet, Torr\'e8s, je sais quelles sont les raisons qui vous ont fait prendre passage \'e0 bord de la jangada. Possesseur d\rquote un secret qui vous a \'e9t\'e9 + livr\'e9 sans doute, vous avez voulu faire \'9cuvre de chantage\~! Mais ce n\rquote est pas de cela qu\rquote il s\rquote agit maintenant. +\par +\par \endash Et de quoi\~? +\par +\par \endash Je veux savoir comment vous avez pu reconna\'eetre Joam Dacosta dans le fazender d\rquote Iquitos\~! +\par +\par \endash Comment j\rquote ai pu le reconna\'eetre\~! r\'e9pondit Torr\'e8s, ce sont mes affaires, cela, et je n\rquote \'e9prouve pas le besoin de vous les raconter\~! L\rquote important, c\rquote est que je ne me sois pas tromp\'e9, lorsque j\rquote ai d +\'e9nonc\'e9 en lui le v\'e9ritable auteur du crime de Tijuco\~! +\par +\par \endash Vous me direz\~!\'85 s\rquote \'e9cria Benito, qui commen\'e7ait \'e0 perdre la possession de lui-m\'eame. +\par +\par \endash Je ne dirai rien\~! riposta Torr\'e8s. Ah\~! Joam Dacosta a repouss\'e9 mes propositions\~! Il a refus\'e9 de m\rquote admettre dans sa famille\~! Eh bien\~! maintenant que son secret est connu, qu\rquote il est arr\'eat\'e9, c\rquote +est moi qui refuserai d\rquote entrer dans sa famille, la famille d\rquote un voleur, d\rquote un assassin, d\rquote un condamn\'e9 que le gibet attend\~! +\par +\par \endash Mis\'e9rable\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta de sa ceinture et se mit sur l\rquote offensive. Manoel et Fragoso, par un mouvement identique, s\rquote \'e9taient aussi rapidement arm\'e9s. \'ab\~ +Trois contre un\~! dit Torr\'e8s. +\par +\par Non\~! Un contre un\~! r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Vraiment\~! J\rquote aurais plut\'f4t cru \'e0 un assassinat de la part du fils d\rquote un assassin\~! +\par +\par \endash Torr\'e8s\~! s\rquote \'e9cria Benito, d\'e9fends-toi, ou je te tue comme un chien enrag\'e9\~! +\par +\par \endash Enrag\'e9, soit\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Mais je mords, Benito Dacosta, et gare aux morsures\~!\~\'bb Puis, ramenant \'e0 lui sa manchetta, il se mit en garde, pr\'eat \'e0 s\rquote \'e9lancer sur son adversaire. +\par +\par Benito avait recul\'e9 de quelques pas. +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu\rquote il avait un instant perdu, vous \'e9tiez l\rquote h\'f4te de mon p\'e8re, vous l\rquote avez menac\'e9, vous l\rquote avez trahi, vous l\rquote avez d\'e9nonc\'e9, vous avez accus\'e9 un + innocent, et, avec l\rquote aide de Dieu, je vais vous tuer\~!\~\'bb +\par +\par Le plus insolent sourire s\rquote \'e9baucha sur les l\'e8vres de Torr\'e8s. Peut-\'eatre ce mis\'e9rable eut-il, en ce moment, la pens\'e9e d\rquote emp\'eacher tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, +il avait compris que Joam Dacosta n\rquote avait rien dit de ce document qui renfermait la preuve mat\'e9rielle de son innocence. +\par +\par Or, en r\'e9v\'e9lant \'e0 Benito que lui, Torr\'e8s, poss\'e9dait cette preuve, il l\rquote e\'fbt \'e0 l\rquote instant d\'e9sarm\'e9. Mais, outre qu\rquote il voulait attendre au d +ernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la haine qu\rquote il portait \'e0 tous les siens, lui fit oublier m\'eame son int\'e9r\'eat. +\par +\par D\rquote ailleurs, tr\'e8s accoutum\'e9 au maniement de la manchetta, dont il avait souvent eu l\rquote occasion de se servir, l\rquote aventurier \'e9tait robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, \'e2g\'e9 de vingt ans \'e0 + peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les chances \'e9taient pour lui. +\par +\par Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se battre \'e0 la place de Benito. +\par +\par \'ab\~Non, Manoel, r\'e9pondit froidement le jeune homme, c\rquote est \'e0 moi seul de venger mon p\'e8re, et, comme il faut que tout ici se passe dans les r\'e8gles, tu seras mon t\'e9moin\~! +\par +\par Benito\~!\'85 +\par +\par \endash Quant \'e0 vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie de servir de t\'e9moin \'e0 cet homme\~? +\par +\par \endash Soit, r\'e9pondit Fragoso, quoiqu\rquote il n\rquote y ait aucun honneur \'e0 cela\~! \endash Moi, sans tant de c\'e9r\'e9monies, ajouta-t-il, je l\rquote aurais tout bonnement tu\'e9 comme une b\'eate fauve\~!\~\'bb +\par +\par L\rquote endroit o\'f9 le combat allait avoir lieu \'e9tait une berge plate, qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l\rquote Amazone d\rquote une quinzaine de pieds. Elle \'e9tait coup\'e9e \'e0 pic, par cons\'e9quent tr\'e8s accore. +\'c0 sa partie inf\'e9rieure, le fleuve coulait lentement, en baignant les paquets de roseaux qui h\'e9rissaient sa base. +\par +\par Il n\rquote y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de cette berge, et celui des deux adversaires qui c\'e9derait serait bien vite accul\'e9 \'e0 l\rquote ab\'eeme. +\par +\par Le signal donn\'e9 par Manoel, Torr\'e8s et Benito march\'e8rent l\rquote un sur l\rquote autre. Benito se poss\'e9dait alors enti\'e8rement. D\'e9fenseur d\rquote une sainte cause, son sang-froid l\rquote emportait, et de beaucoup, sur celui de Torr\'e8 +s, dont la conscience, si insensible, si endurcie qu\rquote elle f\'fbt, devait en ce moment troubler le regard. +\par +\par Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut port\'e9 par Benito. Torr\'e8s le para. Les deux adversaires recul\'e8rent alors\~; mais, presque aussit\'f4t, ils revenaient l\rquote un sur l\rquote autre, ils se saisissaient de la main gauche +\'e0 l\rquote \'e9paule\'85 Ils ne devaient plus se l\'e2cher. +\par +\par Torr\'e8s, plus vigoureux, lan\'e7a lat\'e9ralement un coup de sa manchetta, que Benito ne put enti\'e8rement esquiver. Son flanc droit fut atteint, et l\rquote \'e9toffe de son poncho se rougit de sang. Mais il riposta vivement et blessa l\'e9g\'e8 +rement Torr\'e8s \'e0 la main. +\par +\par Divers coups furent alors \'e9chang\'e9s sans qu\rquote aucun f\'fbt d\'e9cisif. Le regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de Torr\'e8s, comme une lame qui s\rquote enfonce jusqu\rquote au c\'9cur. Visiblement, le mis\'e9 +rable commen\'e7ait \'e0 se d\'e9monter. Il recula donc peu \'e0 peu, pouss\'e9 par cet implacable justicier, qui \'e9tait plus d\'e9cid\'e9 \'e0 prendre la vie du d\'e9nonciateur de son p\'e8re qu\rquote \'e0 d\'e9fendre la sienne. Frapper, c\rquote \'e9 +tait tout ce que voulait Benito, lorsque l\rquote autre ne cherchait d\'e9j\'e0 plus qu\rquote \'e0 parer ses coups. +\par +\par Bient\'f4t Torr\'e8s se vit accul\'e9 \'e0 la lisi\'e8re m\'eame de la berge, en un endroit o\'f9, l\'e9g\'e8rement \'e9vid\'e9e, elle surplombait le fleuve. Il comprit le danger, il voulut reprendre l\rquote offensive et regagner le terrain perdu\'85 + Son trouble s\rquote accroissait, son regard livide s\rquote \'e9teignait sous ses paupi\'e8res\'85 Il dut enfin se courber sous le bras qui le mena\'e7ait. +\par +\par \'ab\~Meurs donc\~!\~\'bb cria Benito. +\par +\par Le coup fut port\'e9 en pleine poitrine, mais la pointe de la manchetta s\rquote \'e9moussa sur un corps dur, cach\'e9 sous le poncho de Torr\'e8s. +\par +\par Benito redoubla son attaque. Torr\'e8s, dont la riposte n\rquote avait pas atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore oblig\'e9 de reculer. Alors il voulut crier\'85 crier que la vie de Joam Dacosta \'e9tait attach\'e9e \'e0 la sienne\~!\'85 + Il n\rquote en eut pas le temps. +\par +\par Un second coup de la manchetta s\rquote enfon\'e7a, cette fois, jusqu\rquote au c\'9cur de l\rquote aventurier. Il tomba en arri\'e8re, et, le sol lui manquant soudain, il fut pr\'e9cipit\'e9 en dehors de la berge. Une derni\'e8 +re fois ses mains se raccroch\'e8rent convulsivement \'e0 une touffe de roseaux, mais elles ne purent l\rquote y retenir\'85 Il disparut sous les eaux du fleuve. Benito \'e9tait appuy\'e9 sur l\rquote \'e9paule de Manoel\~ +; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut m\'eame pas donner \'e0 ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui \'e9tait l\'e9g\'e8re. +\par +\par \'ab\~\'c0 la jangada, dit-il, \'e0 la jangada\~! Manoel et Fragoso, sous l\rquote empire d\rquote une \'e9motion profonde, le suivirent sans ajouter une parole. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, tous trois arrivaient pr\'e8s de la berge \'e0 laquelle la jangada \'e9tait amarr\'e9e. Benito et Manoel se pr\'e9 +cipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer. +\par +\par \'ab\~Mon fils\~! mon fr\'e8re\~!\~\'bb +\par +\par Ces cris \'e9taient partis \'e0 la fois. +\par +\par \endash \'c0 la prison\~!\'85 dit Benito. +\par +\par \endash Oui\~!\'85 viens\~!\'85 viens\~!\'85\~\'bb r\'e9pondit Yaquita. +\par +\par Benito, suivi de Manoel, entra\'eena sa m\'e8re. Tous trois d\'e9barqu\'e8rent, se dirig\'e8rent vers Manao, et, une demi-heure plus tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l\rquote ordre qui avait \'e9t\'e9 pr\'e9alablement donn\'e9 + par le juge Jarriquez, on les introduisit imm\'e9diatement et ils furent conduits \'e0 la chambre occup\'e9e par le prisonnier. +\par +\par La porte s\rquote ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et Manoel. \'ab\~Ah\~! Joam, mon Joam\~! s\rquote \'e9cria Yaquita. +\par +\par Yaquita\~! ma femme\~! mes enfants\~! r\'e9pondit le prisonnier, qui leur ouvrit ses bras et les pressa sur son c\'9cur. +\par +\par \endash Mon Joam innocent\~! +\par +\par \endash Innocent et veng\'e9\~!\'85 s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Veng\'e9\~! Que veux-tu dire\~? +\par +\par Torr\'e8s est mort, mon p\'e8re, et mort de ma main\~!\~\'bb Ses mains se raccroch\'e8rent convulsivement. \'ab\~Mort\~!\'85 Torr\'e8s\~!\'85 mort\~!\'85 s\rquote \'e9cria Joam Dacosta. Ah\~! mon fils\~!\'85 tu m\rquote as perdu\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017294}CHAPITRE SEPTI\'c8ME\line R\'c9SOLUTIONS{\*\bkmkend _Toc98017294} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue \'e0 la jangada, \'e9tait r\'e9unie dans la salle commune. Tous \'e9taient l\'e0, \endash moins ce juste qu\rquote un dernier coup venait de frapper\~! +\par +\par Benito, atterr\'e9, s\rquote accusait d\rquote avoir perdu son p\'e8re. Sans les supplications de Yaquita, de sa s\'9cur, du padre Passanha, de Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-\'eatre port\'e9, dans les premiers moments de son d\'e9 +sespoir, \'e0 quelque extr\'e9mit\'e9 sur lui-m\'eame. Mais on ne l\rquote avait pas perdu de vue, on ne l\rquote avait pas laiss\'e9 seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la sienne\~! N\rquote \'e9tait-ce pas une l\'e9gitime vengeance qu +\rquote il avait exerc\'e9e contre le d\'e9nonciateur de son p\'e8re\~! +\par +\par Ah\~! pourquoi Joam Dacosta n\rquote avait-il pas tout dit avant de quitter la jangada\~! Pourquoi avait-il voulu se r\'e9server de ne parler qu\rquote au juge de cette preuve mat\'e9rielle de sa non-culpabilit\'e9\~! Pourquoi, da +ns son entretien avec Manoel, apr\'e8s l\rquote expulsion de Torr\'e8s, s\rquote \'e9tait-il tu sur ce document que l\rquote aventurier pr\'e9tendait avoir entre les mains\~! Mais, apr\'e8s tout, quelle foi devait-il ajouter \'e0 ce que lui avait dit Torr +\'e8s\~? Pouvait-il \'eatre certain qu\rquote un tel document fut en la possession de ce mis\'e9rable\~? +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la bouche m\'eame de Joam Dacosta. Elle savait qu\rquote au dire de Torr\'e8s, la preuve de l\rquote innocence du condamn\'e9 de Tijuco existait r\'e9ellement\~! que ce document avait +\'e9t\'e9 \'e9crit de la main m\'eame de l\rquote auteur de l\rquote attentat\~; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, l\rquote avait remis \'e0 son compagnon Torr\'e8s, et que celui-ci, au lieu de remplir les volont\'e9 +s du mourant, avait fait de la remise de ce document une affaire de chantage\~!\'85 Mais elle savait aussi que Torr\'e8s venait de succomber dans ce duel, que son corps s\rquote \'e9tait englouti dans les eaux de l\rquote Amazone, et qu\rquote il \'e9 +tait mort, sans m\'eame avoir prononc\'e9 le nom du vrai coupable\~! +\par +\par \'c0 moins d\rquote un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait \'eatre consid\'e9r\'e9 comme irr\'e9missiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, d\rquote une part, la mort de Torr\'e8s de l\rquote autre, c\rquote \'e9tait l\'e0 + un double coup dont il ne pourrait se relever\~! +\par +\par Il convient de dire ici que l\rquote opinion publique \'e0 Manao, injustement passionn\'e9e comme toujours, \'e9tait toute contre le prisonnier. L\rquote arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait en m\'e9 +moire cet horrible attentat de Tijuco, oubli\'e9 depuis vingt-trois ans. Le proc\'e8s du jeune employ\'e9 des mines de l\rquote arrayal diamantin, sa condamnation \'e0 la peine capitale, son \'e9 +vasion, quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouill\'e9, comment\'e9. Un article, qui venait de para\'eetre dans l\rquote }{\i O Diario d\rquote o Grand Para}{, le plus r\'e9pandu des journaux de cette r\'e9gion, apr\'e8s avoir relat +\'e9 toutes les circonstances du crime, \'e9tait manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru \'e0 l\rquote innocence de Joam Dacosta, lorsqu\rquote on ignorait tout ce que savaient les siens, \endash ce qu\rquote ils \'e9taient seuls \'e0 + savoir\~! +\par +\par Aussi la population de Manao fut-elle instantan\'e9ment surexcit\'e9e. La tourbe des Indiens et des noirs, aveugl\'e9e follement, ne tarda pas \'e0 affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. Dans ce pays des deux Am\'e9riques, dont l +\rquote une voit trop souvent s\rquote appliquer les odieuses ex\'e9cutions de la loi de Lynch, la foule a vite fait de se livrer \'e0 ses instincts cruels, et l\rquote on pouvait craindre qu\rquote en cette occasion elle ne voul\'fb +t faire justice de ses propres mains\~! +\par +\par Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda\~! Ma\'eetres et serviteurs avaient \'e9t\'e9 frapp\'e9s de ce coup\~! Ce personnel de la fazenda, n\rquote \'e9tait-ce pas les membres d\rquote une m\'eame famille\~? Tous, d\rquote +ailleurs, voulurent veiller pour la s\'fbret\'e9 de Yaquita et des siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante all\'e9e et venue d\rquote indig\'e8nes, \'e9videmment surexcit\'e9s par l\rquote arrestation de Joam Dacosta, et qui sait \'e0 + quels exc\'e8s ces gens, \'e0 demi barbares, auraient pu se porter\~! +\par +\par La nuit se passa, cependant, sans qu\rquote aucune d\'e9monstration f\'fbt faite contre la jangada. +\par +\par Le lendemain, 26 ao\'fbt, d\'e8s le lever du soleil, Manoel et Fragoso, qui n\rquote avaient pas quitt\'e9 Benito d\rquote un instant pendant cette nuit d\rquote angoisses, tent\'e8rent de l\rquote arracher \'e0 son d\'e9sespoir. Apr\'e8s l\rquote +avoir emmen\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cart, ils lui firent comprendre qu\rquote il n\rquote y avait plus un moment \'e0 perdre, qu\rquote il fallait se d\'e9cider \'e0 agir. +\par +\par \'ab\~Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-m\'eame, redeviens un homme, redeviens un fils\~! +\par +\par Mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito, je l\rquote ai tu\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Manoel, et avec l\rquote aide du ciel, il est possible que tout ne soit pas perdu\~! +\par +\par \endash \'c9coutez-nous, monsieur Benito\~\'bb, dit Fragoso. Le jeune homme, passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-m\'eame. +\par +\par \'ab\~Benito, reprit Manoel, Torr\'e8s n\rquote a jamais rien dit qui puisse nous mettre sur la trace de son pass\'e9. Nous ne pouvons donc savoir quel est l\rquote auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l\rquote +a commis. Chercher de ce c\'f4t\'e9, ce serait perdre notre temps\~! +\par +\par Et le temps nous presse\~! ajouta Fragoso. +\par +\par \endash D\rquote ailleurs, dit Manoel, lors m\'eame que nous parviendrions \'e0 d\'e9couvrir quel a \'e9t\'e9 ce compagnon de Torr\'e8s, il est mort, et il ne pourrait t\'e9moigner de l\rquote innocence de Joam Dacosta. Mais il n\rquote +en est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et il n\rquote y a pas lieu de douter de l\rquote existence d\rquote un document, puisque Torr\'e8s venait en faire l\rquote objet d\rquote un march\'e9. Il l\rquote a dit lui-m\'ea +me. Ce document, c\rquote est un aveu enti\'e8rement \'e9crit de la main du coupable, qui rapporte l\rquote attentat jusque dans ses plus petits d\'e9tails, et qui r\'e9habilite notre p\'e8re\~! Oui\~! cent fois oui\~! ce document existe\~! +\par +\par \endash Mais Torr\'e8s n\rquote existe plus, lui\~! s\rquote \'e9cria Benito, et le document a p\'e9ri avec ce mis\'e9rable\~!\'85 +\par +\par \endash Attends et ne d\'e9sesp\'e8re pas encore\~! r\'e9pondit Manoel. Tu te rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance de Torr\'e8s\~? C\rquote \'e9tait au milieu des for\'eats d\rquote +Iquitos. Il poursuivait un singe, qui lui avait vol\'e9 un \'e9tui de m\'e9tal, auquel il tenait singuli\'e8rement, et sa poursuite durait d\'e9j\'e0 depuis deux heures lorsque ce singe est tomb\'e9 s +ous nos balles. Eh bien, peux-tu croire que ce soit pour les quelques pi\'e8ces d\rquote or enferm\'e9es dans cet \'e9tui que Torr\'e8s avait mis un tel acharnement \'e0 le ravoir, et ne te souviens-tu pas de l\rquote extraordinaire satisfaction qu +\rquote il laissa para\'eetre lorsque tu lui remis cet \'e9tui, arrach\'e9 \'e0 la main du singe\~? +\par +\par \endash Oui\~!\'85 oui\~!\'85 r\'e9pondit Benito. Cet \'e9tui que j\rquote ai tenu, que je lui ai rendu\~!\'85 Peut-\'eatre renfermait-il\'85\~! +\par +\par \endash Il y a l\'e0 plus qu\rquote une probabilit\'e9\~!\'85 Il y a une certitude\~!\'85 r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Et j\rquote ajoute ceci, dit Fragoso, \endash car ce fait me revient maintenant \'e0 la m\'e9moire. Pendant la visite que vous avez faite \'e0 Ega, je suis rest\'e9 \'e0 bord, sur le conseil de Lina, afin de surveiller Torr\'e8s, et je l\rquote +ai vu\'85 oui\'85 je l\rquote ai vu lire et relire un vieux papier tout jauni\'85 en murmurant des mots que je ne pouvais comprendre\~! +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait le document\~! s\rquote \'e9cria Benito, qui se raccrochait \'e0 cet espoir, \endash le seul qui lui rest\'e2t\~! Mais, ce document, n\rquote a-t-il pas d\'fb le d\'e9poser en lieu s\'fbr\~? +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Manoel, non\~!\'85 Il \'e9tait trop pr\'e9cieux pour que Torr\'e8s p\'fbt songer \'e0 s\rquote en s\'e9parer\~! Il devait le porter toujours sur lui, et sans doute, dans cet \'e9tui\~!\'85 +\par +\par \endash Attends\'85 attends\'85 Manoel s\rquote \'e9cria Benito. Je me souviens\~! Oui\~! je me souviens\~!\'85 Pendant le duel, au premier coup que j\rquote ai port\'e9 \'e0 Torr\'e8s en pleine poitrine, ma manchetta a rencontr\'e9 + sous son poncho un corps dur\'85 comme une plaque de m\'e9tal\'85 +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait l\rquote \'e9tui\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. +\par +\par \endash Oui\~! r\'e9pondit Manoel. Plus de doute possible\~! Cet \'e9tui, il \'e9tait dans une poche de sa vareuse\~! +\par +\par \endash Mais le cadavre de Torr\'e8s\~?\'85 Nous le retrouverons\~! +\par +\par \endash Mais ce papier\~! L\rquote eau l\rquote aura atteint, peut-\'eatre d\'e9truit, rendu ind\'e9chiffrable\~! +\par +\par \endash Pourquoi, r\'e9pondit Manoel, si cet \'e9tui de m\'e9tal qui le contient \'e9tait herm\'e9tiquement ferm\'e9\~! +\par +\par \endash Manoel, r\'e9pondit Benito, qui se raccrochait \'e0 ce dernier espoir, tu as raison\~! Il faut retrouver le cadavre de Torr\'e8s\~! Nous fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est n\'e9cessaire, mais nous le retrouverons\~!\~\'bb + +\par +\par Le pilote Araujo fut aussit\'f4t appel\'e9 et mis au courant de ce qu\rquote on allait entreprendre. +\par +\par \'ab\~Bien\~! r\'e9pondit Araujo. Je connais les remous et les courants au confluent du rio Negro et de l\rquote Amazone, et nous pouvons r\'e9ussir \'e0 retrouver le corps de Torr\'e8s. Prenons les deux pirogues, les deux ubas, une douzaine de + nos Indiens, et embarquons.\~\'bb +\par +\par Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito alla \'e0 lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu\rquote ils allaient tenter pour rentrer en possession du document. +\par +\par \'ab\~N\rquote en dites rien encore ni \'e0 ma m\'e8re ni \'e0 ma s\'9cur\~! ajouta-t-il. Ce dernier espoir, s\rquote il \'e9tait d\'e9\'e7u, les tuerait\~! +\par +\par Va, mon enfant, va, r\'e9pondit le padre Passanha, et que Dieu vous assiste dans vos recherches\~!\~\'bb +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s, les quatre embarcations d\'e9bordaient la jangada\~; puis, apr\'e8s avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient pr\'e8s de la berge de l\rquote Amazone, sur la place m\'eame o\'f9 Torr\'e8s, mortellement frapp\'e9 +, avait disparu dans les eaux du fleuve. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017295}CHAPITRE HUITI\'c8ME\line PREMI\'c8RES RECHERCHES{\*\bkmkend _Toc98017295} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les recherches devaient \'eatre op\'e9r\'e9es sans retard, et cela pour deux raisons graves\~: +\par +\par La premi\'e8re, \endash question de vie ou de mort \endash , c\rquote est que cette preuve de l\rquote innocence de Joam Dacosta, il importait qu\rquote elle f\'fbt produite avant qu\rquote un ordre arriv\'e2t de Rio de Janeiro. En effet, cet ordre, l +\rquote identit\'e9 du condamn\'e9 \'e9tant \'e9tablie, ne pouvait \'eatre qu\rquote un ordre d\rquote ex\'e9cution. +\par +\par La seconde, c\rquote est qu\rquote il fallait ne laisser le corps de Torr\'e8s s\'e9journer dans l\rquote eau que le moins de temps possible, afin de retrouver intact l\rquote \'e9tui et ce qu\rquote il pouvait contenir. +\par +\par Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de z\'e8le et d\rquote intelligence, mais aussi d\rquote une parfaite connaissance de l\rquote \'e9tat du fleuve, \'e0 son confluent avec le rio Negro. +\par +\par \'ab\~Si Torr\'e8s, dit-il aux deux jeunes gens, a \'e9t\'e9 tout d\rquote abord entra\'een\'e9 par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien long espace, car d\rquote attendre que son corps reparaisse \'e0 la surface par l\rquote effet de la d +\'e9composition, cela demanderait plusieurs jours. +\par +\par \endash Nous ne le pouvons pas, r\'e9pondit Manoel, et il faut qu\rquote aujourd\rquote hui m\'eame nous ayons r\'e9ussi\~! +\par +\par \endash Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est rest\'e9 pris dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons pas une heure sans l\rquote avoir retrouv\'e9. +\par +\par \'c0 l\rquote \'9cuvre donc\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. +\par +\par Il n\rquote y avait pas d\rquote autre mani\'e8re d\rquote op\'e9rer. Les embarcations s\rquote approch\'e8rent de la berge, et les Indiens, munis de longues gaffes, commenc\'e8rent \'e0 sonder toutes les parties du fleuve, \'e0 l\rquote +aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de combat. +\par +\par L\rquote endroit, d\rquote ailleurs, avait pu \'eatre facilement reconnu. Une tra\'een\'e9e de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui s\rquote abaissait perpendiculairement jusqu\rquote \'e0 la surface du fleuve. L\'e0 +, de nombreuses gouttelettes, \'e9parses sur les roseaux, indiquaient la place m\'eame o\'f9 le cadavre avait disparu. +\par +\par Une pointe de la rive, se dessinant \'e0 une cinquantaine de pieds en aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la gr\'e8ve, et les roseaux s\rquote +y maintenaient normalement dans une rigidit\'e9 absolue. On pouvait donc esp\'e9rer que le corps de Torr\'e8s n\rquote avait pas \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 en pleine eau. D\rquote ailleurs, au cas o\'f9 le lit du fleuve aurait accus\'e9 une d\'e9clivit\'e9 + suffisante, tout au plus aurait-il pu glisser \'e0 quelques toises du talus, et l\'e0 encore aucun fil de courant ne se faisait sentir. +\par +\par Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limit\'e8rent donc le champ des recherches \'e0 l\rquote extr\'eame p\'e9rim\'e8tre du remous, et, de la circonf\'e9rence au centre, les longues gaffes de l\rquote \'e9quipe n\rquote en laiss\'e8 +rent pas un seul point inexplor\'e9. +\par +\par Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de l\rquote aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du lit, dont la pente fut alors \'e9tudi\'e9e avec soin. +\par +\par Deux heures apr\'e8s le commencement de ce travail, on fut amen\'e9 \'e0 reconna\'eetre que le corps, ayant sans doute heurt\'e9 le talus, avait d\'fb tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, o\'f9 l\rquote action du courant commen\'e7 +ait \'e0 se faire sentir. +\par +\par \'ab\~Mais il n\rquote y a pas lieu de d\'e9sesp\'e9rer, dit Manoel, encore moins de renoncer \'e0 nos recherches\~! +\par +\par \endash Faudra-t-il donc, s\rquote \'e9cria Benito, fouiller le fleuve dans toute sa largeur et dans toute sa longueur\~? +\par +\par \endash Dans toute sa largeur, peut-\'eatre, r\'e9pondit Araujo. Dans toute sa longueur, non\~!\'85 heureusement\~! +\par +\par \endash Et pourquoi\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Parce que l\rquote Amazone, \'e0 un mille en aval de son confluent avec le rio Negro, fait un coude tr\'e8s prononc\'e9, en m\'eame temps que le fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc l\'e0 + comme une sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de barrage de Frias, que les objets flottant \'e0 sa surface peuvent seuls franchir. Mais, s\rquote il s\rquote agit de ceux que le courant roule entre deux eaux, il leur est imposs +ible de d\'e9passer le talus de cette d\'e9pression\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier \'e0 ce vieux pratique de l\rquote Amazone. Depuis trente ans qu\rquote il faisait le m\'e9tier de pilot +e, la passe du barrage de Frias, o\'f9 le courant s\rquote accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent donn\'e9 bien du mal. L\rquote \'e9troitesse du chenal, la hauteur du fond, rendaient cette passe fort difficile, et plus d\rquote +un train de bois s\rquote y \'e9tait trouv\'e9 en d\'e9tresse. +\par +\par Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torr\'e8s \'e9tait encore maintenu par sa pesanteur sp\'e9cifique sur le fond sablonneux du lit, il ne pouvait avoir \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 au-del\'e0 + du barrage. Il est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l\rquote expansion des gaz, il remonterait \'e0 la surface, nul doute qu\rquote il ne pr\'eet alors le fil du courant et n\rquote all\'e2t irr\'e9m\'e9 +diablement se perdre, en aval, hors de la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se produire avant quelques jours. +\par +\par On ne pouvait s\rquote en rapporter \'e0 un homme plus habile et connaissant mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu\rquote il affirmait que le corps de Torr\'e8s ne pouvait avoir \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 au-del\'e0 de l\rquote \'e9 +troit chenal, sur l\rquote espace d\rquote un mille au plus, en fouillant toute cette portion du fleuve, on devait n\'e9cessairement le retrouver. +\par +\par Aucune \'eele, d\rquote ailleurs, aucun \'eelot, ne rompait en cet endroit le cours de l\rquote Amazone. De l\'e0 cette cons\'e9quence que, lorsque la base des deux berges du fleuve aurait \'e9t\'e9 visit\'e9e jusqu\rquote au barrage, +ce serait dans le lit m\'eame, large de cinq cents pieds, qu\rquote il conviendrait de proc\'e9der aux plus minutieuses investigations. +\par +\par C\rquote est ainsi que l\rquote on op\'e9ra. Les embarcations, prenant la droite et la gauche de l\rquote Amazone, long\'e8rent les deux berges. Les roseaux et les herbes furent fouill\'e9s \'e0 + coups de gaffe. Des moindres saillies des rives, auxquelles un corps aurait pu s\rquote accrocher, pas un point n\rquote \'e9chappa aux recherches d\rquote Araujo et de ses Indiens. +\par +\par Mais tout ce travail ne produisit aucun r\'e9sultat, et la moiti\'e9 de la journ\'e9e s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9coul\'e9e, sans que l\rquote introuvable corps e\'fbt pu \'eatre ramen\'e9 \'e0 la surface du fleuve. +\par +\par Une heure de repos fut accord\'e9e aux Indiens. Pendant ce temps, ils prirent quelque nourriture, puis se remirent \'e0 la besogne. +\par +\par Cette fois, les quatre embarcations, dirig\'e9es chacune par le pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partag\'e8rent en quatre zones tout l\rquote espace compris entre l\rquote embouchure du rio Negro et le barrage de Frias. Il s\rquote +agissait maintenant d\rquote explorer le lit du fleuve. Or, en de certains endroits, la man\'9cuvre des gaffes ne parut pas devoir \'eatre suffisante pour bien fouiller le fond lui-m\'eame. C\rquote est pourquoi des sortes de dragues, ou plut\'f4 +t de herses, faites de pierres et de ferraille, enferm\'e9es dans un solide filet, furent install\'e9es \'e0 bord, et, tandis que les embarcations \'e9taient pouss\'e9es perpendiculairement aux rives, on immergea ces r\'e2 +teaux qui devaient racler le fond en tous sens. +\par +\par Ce fut \'e0 cette besogne difficile que Benito et ses compagnons s\rquote employ\'e8rent jusqu\rquote au soir. Les ubas et les pirogues, man\'9cuvr\'e9es \'e0 la pagaie, se promen\'e8rent \'e0 + la surface du fleuve dans tout le bassin que terminait en aval le barrage de Frias. +\par +\par Il y eut bien des instants d\rquote \'e9motion, pendant cette p\'e9riode des travaux, lorsque les herses, accroch\'e9es \'e0 quelque objet du fond, faisaient r\'e9sistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps si avidement recherch\'e9 +, elles ne ramenaient que quelques lourdes pierres ou des paquets d\rquote herbages qu\rquote elles arrachaient de la couche de sable. +\par +\par Cependant personne ne songeait \'e0 abandonner l\rquote exploration entreprise. Tous s\rquote oubliaient pour cette \'9cuvre de salut. Benito, Manoel, Araujo n\rquote avaient point \'e0 exciter les Indiens ni \'e0 + les encourager. Ces braves gens savaient qu\rquote ils travaillaient pour le fazender d\rquote Iquitos, pour l\rquote homme qu\rquote ils aimaient, pour le chef de cette grande famille, qui comprenait dans une m\'eame \'e9galit\'e9 les ma\'ee +tres et les serviteurs\~! +\par +\par Oui\~! s\rquote il le fallait, sans songer \'e0 la fatigue, on passerait la nuit \'e0 sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute perdue, tous ne le savaient que trop. +\par +\par Et pourtant, un peu avant que le soleil e\'fbt disparu, Araujo, trouvant inutile de continuer cette op\'e9ration dans l\rquote obscurit\'e9, donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent au confluent du rio Negro, de mani\'e8re \'e0 + regagner la jangada. +\par +\par L\rquote \'9cuvre, si minutieusement et si intelligemment qu\rquote elle e\'fbt \'e9t\'e9 conduite, n\rquote avait pas abouti\~! +\par +\par Manoel et Fragoso, en revenant, n\rquote osaient causer de cet insucc\'e8s devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le d\'e9couragement ne le pouss\'e2t \'e0 quelque acte de d\'e9sespoir\~! +\par +\par Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner ce jeune homme. Il \'e9tait r\'e9solu \'e0 aller jusqu\rquote au bout dans cette supr\'eame lutte pour sauver l\rquote honneur et la vie de son p\'e8 +re, et ce fut lui qui interpella ses compagnons en disant\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 demain\~! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, si cela est possible\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux \'e0 faire\~! Nous ne pouvons avoir la pr\'e9tention d\rquote avoir enti\'e8rement explor\'e9 ce bassin au bas des rives et sur toute l\rquote \'e9tendue du fond\~! +\par +\par \endash Non\~! nous ne le pouvons pas, r\'e9pondit Araujo, et je maintiens ce que j\rquote ai dit, c\rquote est que le corps de Torr\'e8s est l\'e0, c\rquote est qu\rquote il est l\'e0, parce qu\rquote il n\rquote a pu \'eatre entra\'een\'e9, parce qu +\rquote il n\rquote a pu passer le barrage de Frias, parce qu\rquote il faut plusieurs jours pour qu\rquote il remonte \'e0 la surface et puisse \'eatre emport\'e9 en aval\~! Oui\~! il y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s\rquote +approche de mes l\'e8vres si je ne le retrouve pas\~!\~\'bb +\par +\par Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande valeur, et elle \'e9tait de nature \'e0 rendre l\rquote espoir. +\par +\par Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et pr\'e9f\'e9rait voir les choses telles qu\rquote elles \'e9taient, crut devoir r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~Oui, Araujo, le corps de Torr\'e8s est encore dans ce bassin, et nous le retrouverons, si\'85 +\par +\par Si\~?\'85 fit le pilote. +\par +\par S\rquote il n\rquote est pas devenu la proie des ca\'efmans\~!\~\'bb Manoel et Fragoso attendaient, non sans \'e9motion, la r\'e9ponse qu\rquote Araujo allait faire. Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu\rquote il voulait r\'e9fl\'e9 +chir avant de r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Monsieur Benito, dit-il enfin, je n\rquote ai pas l\rquote habitude de parler \'e0 la l\'e9g\'e8re. Moi aussi j\rquote ai eu la m\'eame pens\'e9e que vous, mais \'e9coutez bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de s\rquote \'e9 +couler, avez-vous aper\'e7u un seul ca\'efman dans les eaux du fleuve\~? +\par +\par Pas un seul, r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Si vous n\rquote en avez pas vu, reprit le pilote, c\rquote est qu\rquote il n\rquote yen a pas, et s\rquote il n\rquote y en a pas, c\rquote est que ces animaux n\rquote ont aucun int\'e9r\'eat \'e0 s\rquote aventurer dans des eaux blanches, quand, \'e0 + un quart de mille d\rquote ici, se trouvent de larges \'e9tendues de ces eaux noires qu\rquote ils recherchent de pr\'e9f\'e9rence\~! Lorsque la jangada a \'e9t\'e9 attaqu\'e9e par quelques-uns de ces animaux, c\rquote est qu\rquote en cet endroit il n +\rquote y avait aucun affluent de l\rquote Amazone o\'f9 ils pussent se r\'e9fugier. Ici, c\rquote est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et l\'e0, vous trouverez des ca\'efmans par vingtaines\~! Si le corps de Torr\'e8s \'e9tait tomb\'e9 + dans cet affluent, peut-\'eatre n\rquote y aurait-il plus aucun espoir de jamais le retrouver\~! Mais c\rquote est dans l\rquote Amazone qu\rquote il s\rquote est perdu, et l\rquote Amazone nous le rendra\~!\~\'bb +\par +\par Benito, soulag\'e9 de cette crainte, prit la main du pilote, il la serra et se contenta de r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 demain\~! mes amis.\~\'bb +\par +\par Dix minutes plus tard, tout le monde \'e9tait \'e0 bord de la jangada. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, Yaquita avait pass\'e9 quelques heures pr\'e8s de son mari. Mais, avant de partir, lorsqu\rquote elle ne vit plus ni le pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit \'e0 + quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle n\rquote en voulut rien dire \'e0 Joam Dacosta, esp\'e9rant que, le lendemain, elle pourrait lui en apprendre le succ\'e8s. +\par +\par Mais, d\'e8s que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit que ces recherches avaient \'e9chou\'e9. Cependant elle s\rquote avan\'e7a vers lui. \'ab\~Rien\~? dit-elle. +\par +\par Rien, r\'e9pondit Benito, mais demain est \'e0 nous\~!\~\'bb Chacun des membres de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus question de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. +\par +\par Manoel voulut obliger Benito \'e0 se coucher, afin de prendre au moins une ou deux heures de repos. +\par +\par \'ab\~\'c0 quoi bon\~? r\'e9pondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017296}CHAPITRE NEUVI\'c8ME\line SECONDES RECHERCHES{\*\bkmkend _Toc98017296} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 27 ao\'fbt, avant le lever du soleil, Benito prit Manoel \'e0 part et lui dit\~: +\par +\par \'ab\~Les recherches que nous avons faites hier ont \'e9t\'e9 vaines. \'c0 recommencer aujourd\rquote hui dans les m\'eames conditions, nous ne serons peut-\'eatre pas plus heureux\~! +\par +\par Il le faut cependant, r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Oui, reprit Benito\~; mais, au cas o\'f9 le corps de Torr\'e8s ne sera pas retrouv\'e9, peux-tu me dire quel temps est n\'e9cessaire pour qu\rquote il revienne \'e0 la surface du fleuve\~? +\par +\par \endash Si Torr\'e8s, r\'e9pondit Manoel, \'e9tait tomb\'e9 vivant dans l\rquote eau, et non \'e0 la suite d\rquote une mort violente, il faudrait compter de cinq \'e0 six jours. Mais, comme il n\rquote a disparu qu\rquote apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 frapp +\'e9 mortellement, peut-\'eatre deux ou trois jours suffiront-ils \'e0 le faire repara\'eetre\~?\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9ponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque explication. +\par +\par Tout \'eatre humain qui tombe \'e0 l\rquote eau, est apte \'e0 flotter, \'e0 la condition que l\rquote \'e9quilibre puisse s\rquote \'e9tablir entre la densit\'e9 de son corps et celle de la couche liquide. Il s\rquote agit bien entendu d\rquote +une personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se laisse submerger tout enti\'e8re, en ne tenant que la bouche et le nez hors de l\rquote eau, elle flottera. Mais, le plus g\'e9n\'e9ralement, il n\rquote +en est pas ainsi. Le premier mouvement d\rquote un homme qui se noie est de chercher \'e0 tenir le plus de lui-m\'eame hors de l\rquote eau\~; il redresse la t\'eate, il l\'e8ve les bras, et ces parties de son corps, n\rquote \'e9tant plus support\'e9 +es par le liquide, ne perdent pas la quantit\'e9 de poids qu\rquote elles perdraient si elles \'e9taient compl\'e8tement immerg\'e9es. De l\'e0, un exc\'e8s de pesanteur, et, finalement, une immersion compl\'e8te. En effet, l\rquote eau p\'e9n\'e8 +tre, par la bouche, dans les poumons, prend la place de l\rquote air qui les remplissait, et le corps coule par le fond. +\par +\par Dans le cas, au contraire, o\'f9 l\rquote homme qui tombe \'e0 l\rquote eau est d\'e9j\'e0 mort, il est dans des conditions tr\'e8s diff\'e9rentes et plus favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parl\'e9 + plus haut lui sont interdits, et s\rquote il s\rquote enfonce, comme le liquide n\rquote a pas p\'e9n\'e9tr\'e9 aussi abondamment dans ses poumons, puisqu\rquote il n\rquote a pas cherch\'e9 \'e0 respirer, il est plus apte \'e0 repara\'eetre promptement. + +\par +\par Manoel avait donc raison d\rquote \'e9tablir une distinction entre le cas d\rquote un homme encore vivant et le cas d\rquote un homme d\'e9j\'e0 mort qui tombe \'e0 l\rquote eau. Dans le premier cas, le retour \'e0 la surface est n\'e9cessairement p +lus long que dans le second. +\par +\par Quant \'e0 la r\'e9apparition d\rquote un corps, apr\'e8s une immersion plus on moins prolong\'e9e, elle est uniquement d\'e9termin\'e9e par la d\'e9composition qui engendre des gaz, lesquels am\'e8nent la distension de ses tissus cellulaires\~ +; son volume s\rquote augmente sans que son poids s\rquote accroisse, et, moins pesant alors que l\rquote eau qu\rquote il d\'e9place, il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de flottabilit\'e9. +\par +\par \'ab\~Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient favorables, puisque Torr\'e8s ne vivait plus lorsqu\rquote il est tomb\'e9 dans le fleuve, \'e0 moins que la d\'e9composition ne soit modifi\'e9e par des circonstances que l\rquote +on ne peut pr\'e9voir, il ne peut repara\'eetre avant trois jours. +\par +\par \endash Nous n\rquote avons pas trois jours \'e0 nous\~! r\'e9pondit Benito. Nous ne pouvons attendre, tu le sais\~! Il faut donc proc\'e9der \'e0 de nouvelles recherches, mais autrement. +\par +\par \endash Que pr\'e9tends-tu faire\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Plonger moi-m\'eame jusqu\rquote au fond du fleuve, r\'e9pondit Benito. Chercher de mes yeux, chercher de mes mains\'85 +\par +\par \endash Plonger cent fois, mille fois\~! s\rquote \'e9cria Manoel. Soit\~! Je pense comme toi qu\rquote il faut aujourd\rquote hui proc\'e9 +der par une recherche directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des gaffes, qui ne travaillent que par t\'e2tonnements\~! Je pense aussi que nous ne pouvons attendre m\'eame trois jours\~ +! Mais plonger, remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes p\'e9riodes d\rquote exploration. Non\~! c\rquote est insuffisant, ce serait inutile, et nous risquerions d\rquote \'e9chouer une seconde fois\~! +\par +\par \endash As-tu donc d\rquote autre moyen \'e0 me proposer, Manoel\~? demanda Benito, qui d\'e9vorait son ami du regard. +\par +\par \endash \'c9coute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire providentielle, qui peut nous venir en aide\~! +\par +\par \endash Parle donc\~! parle donc\~! +\par +\par \endash Hier, en traversant Manao, j\rquote ai vu que l\rquote on travaillait \'e0 la r\'e9paration de l\rquote un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces travaux sous-marins se faisaient au moyen d\rquote +un scaphandre. Empruntons, louons, achetons \'e0 tout prix cet appareil, et il sera possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus favorables\~! +\par +\par \endash Pr\'e9viens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons\~! r\'e9pondit imm\'e9diatement Benito. +\par +\par Le pilote et le barbier furent mis au courant des r\'e9solutions prises, conform\'e9ment au projet de Manoel. Il fut convenu que tous deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au bassin de Frias, et qu\rquote ils attendraient l\'e0 + les deux jeunes gens. +\par +\par Manoel et Benito d\'e9barqu\'e8rent sans perdre un instant, et ils se rendirent au quai de Manao. L\'e0, ils offrirent une telle somme \'e0 l\rquote entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s\rquote empressa de mettre son appareil \'e0 + leur disposition pour toute la journ\'e9e. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous aider\~? +\par +\par Donnez-nous votre contrema\'eetre et quelques-uns de ses camarades pour man\'9cuvrer la pompe \'e0 air, r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Mais qui rev\'eatira le scaphandre\~? +\par +\par \endash Moi, r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Benito, toi\~! s\rquote \'e9cria Manoel. +\par +\par \endash Je le veux\~!\~\'bb +\par +\par Il e\'fbt \'e9t\'e9 inutile d\rquote insister. Une heure apr\'e8s, le radeau, portant la pompe et tous les instruments n\'e9cessaires \'e0 la man\'9cuvre, avait d\'e9riv\'e9 jusqu\rquote au bas de la berge o\'f9 l\rquote attendaient les embarcations. + +\par +\par On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de descendre sous les eaux, d\rquote y rester un certain temps, sans que le fonctionnement des poumons soit g\'ean\'e9 en aucune fa\'e7on. Le plongeur rev\'eat un imperm\'e9able v\'ea +tement de caoutchouc, dont les pieds sont termin\'e9s par des semelles de plomb, qui assurent la verticalit\'e9 de sa position dans le milieu liquide. Au collet du v\'eatement, \'e0 la hauteur du cou, est adapt\'e9 + un collier de cuivre, sur lequel vient se visser une boule en m\'e9tal, dont la paroi ant\'e9rieure est form\'e9e d\rquote une vitre. C\rquote est dans cette boule qu\rquote est enferm\'e9e la t\'eate du plongeur, et elle peut s\rquote y mouvoir \'e0 l +\rquote aise. \'c0 cette boule se rattachent deux tuyaux\~: l\rquote un sert \'e0 la sortie de l\rquote air expir\'e9, qui est devenu impropre au jeu des poumons\~; l\rquote autre est en communication avec une pompe man\'9cuvr\'e9 +e sur le radeau, qui envoie un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile au-dessus de lui\~ +; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, suivant ce qui est convenu entre lui et l\rquote \'e9quipe. +\par +\par Ces scaphandres, tr\'e8s perfectionn\'e9s, offrent moins de danger qu\rquote autrefois. L\rquote homme, plong\'e9 dans le milieu liquide, se fait assez facilement \'e0 cet exc\'e8s de pression qu\rquote il supporte. Si, dans l\rquote esp\'e8ce, une \'e9 +ventualit\'e9 redoutable e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 craindre, elle aurait \'e9t\'e9 due \'e0 la rencontre de quelque ca\'efman dans les profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l\rquote avait fait observer Araujo, pas un de ces amphibies n\rquote avait \'e9t\'e9 + signal\'e9 la veille, et l\rquote on sait qu\rquote ils recherchent de pr\'e9f\'e9rence les eaux noires des affluents de l\rquote Amazone. D\rquote ailleurs, au cas d\rquote un danger quelconque, le plongeur a toujours \'e0 sa disposition le cordon d +\rquote un timbre plac\'e9 sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler rapidement \'e0 la surface. +\par +\par Benito, toujours tr\'e8s calme, lorsque, sa r\'e9solution prise, il allait la mettre \'e0 ex\'e9cution, rev\'eatit le scaphandre\~; sa t\'eate disparut dans la sph\'e8re m\'e9tallique\~; sa main saisit une sorte d\rquote \'e9pieu ferr\'e9, propre \'e0 + fouiller les herbes ou les d\'e9tritus accumul\'e9s dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il fut affal\'e9 par le fond. +\par +\par Les hommes du radeau, habitu\'e9s \'e0 ce travail, commenc\'e8rent aussit\'f4t \'e0 man\'9cuvrer la pompe \'e0 air, pendant que quatre des Indiens de la jangada, sous les ordres d\rquote Araujo, le poussaient lentement + avec leurs longues gaffes dans la direction convenue. +\par +\par Les deux pirogues, mont\'e9es, l\rquote une par Fragoso, l\rquote autre par Manoel, plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient pr\'eates \'e0 se porter rapidement en avant, en arri\'e8re, si Benito, retrouvant enfin le corps de Torr +\'e8s, le ramenait \'e0 la surface de l\rquote Amazone. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017297}CHAPITRE DIXI\'c8ME\line UN COUP DE CANON{\*\bkmkend _Toc98017297} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Benito \'e9tait donc descendu sous cette vaste nappe qui lui d\'e9robait encore le cadavre de l\rquote aventurier. Ah\~! s\rquote il avait eu le pouvoir de les d\'e9tourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand fleuve, s\rquote +il avait pu mettre \'e0 sec tout ce bassin de Frias, depuis le barrage d\rquote aval jusqu\rquote au confluent du rio Negro, d\'e9j\'e0, sans doute, cet \'e9tui, cach\'e9 dans les v\'eatements de Torr\'e8s, aurait \'e9t\'e9 entre ses mains\~! L\rquote +innocence de son p\'e8re e\'fbt \'e9t\'e9 reconnue\~! Joam Dacosta, rendu \'e0 la libert\'e9, aurait repris avec les siens la descente du fleuve, et que de terribles \'e9preuves eussent pu \'eatre \'e9vit\'e9es\~! +\par +\par Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix \'e0 quinze pieds d\rquote eau environ, \'e0 l\rquote aplomb de la berge, qui \'e9tait tr\'e8s accore, \'e0 l\rquote endroit m\'ea +me o\'f9 Torr\'e8s avait disparu. +\par +\par L\'e0 se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la veille, aucune des gaffes n\rquote avait pu en fouiller tout 1\rquote entrelacement. Il \'e9 +tait donc possible que le corps, retenu dans ces broussailles sous-marines, f\'fbt encore \'e0 la place m\'eame o\'f9 il \'e9tait tomb\'e9. +\par +\par En cet endroit, gr\'e2ce au remous produit par l\rquote allongement d\rquote une des pointes de la rive, le courant \'e9tait absolument nul. Benito ob\'e9issait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes des Indiens d\'e9pla\'e7aien +t au-dessus de sa t\'eate. +\par +\par La lumi\'e8re p\'e9n\'e9trait assez profond\'e9ment alors ces eaux claires, sur lesquelles un magnifique soleil, \'e9clatant dans un ciel sans nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les conditions ordinaires de visibilit\'e9 sous une c +ouche liquide, une profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extr\'eamement born\'e9e\~; mais ici les eaux semblaient \'eatre comme impr\'e9gn\'e9es du fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans que les t\'e9n\'e8 +bres lui d\'e9robassent le fond du fleuve. +\par +\par Le jeune homme suivit doucement la berge. Son b\'e2ton ferr\'e9 en fouillait les herbes et les d\'e9tritus accumul\'e9s \'e0 sa base. Des \'ab\~vol\'e9es\~\'bb de poissons, si l\rquote on peut s\rquote exprimer ainsi, s\rquote \'e9 +chappaient comme des bandes d\rquote oiseaux hors d\rquote un \'e9pais buisson. On e\'fbt dit des milliers de morceaux d\rquote un miroir bris\'e9, qui fr\'e9tillaient \'e0 travers les eaux. En m\'eame temps, quelques centaines de crustac\'e9 +s couraient sur le sable jaun\'e2tre, semblables \'e0 de grosses fourmis chass\'e9es de leur fourmili\'e8re. +\par +\par Cependant, bien que Benito ne laiss\'e2t pas un seul point de la rive inexplor\'e9, l\rquote objet de ses recherches lui faisait toujours d\'e9faut. Il observa alors que la d\'e9clivit\'e9 du lit \'e9tait assez prononc\'e9 +e, et il en conclut que le corps de Torr\'e8s avait pu rouler au-del\'e0 du remous, vers le milieu du fleuve. S\rquote il en \'e9tait ainsi, peut-\'eatre s\rquote y trouverait-il encore, puisque le courant n\rquote avait pu le saisir \'e0 une profondeur d +\'e9j\'e0 grande et qui devait sensiblement s\rquote accro\'eetre. +\par +\par Benito r\'e9solut donc de porter ses investigations de ce c\'f4t\'e9, d\'e8s qu\rquote il aurait achev\'e9 de sonder le fouillis des herbages. C\rquote est pourquoi il continua de s\rquote +avancer dans cette direction, que le radeau allait suivre pendant un quart d\rquote heure, selon ce qui avait \'e9t\'e9 pr\'e9alablement arr\'eat\'e9. +\par +\par Le quart d\rquote heure \'e9coul\'e9, Benito n\rquote avait rien trouv\'e9 encore. Il sentit alors le besoin de remonter \'e0 la surface, afin de se retrouver dans des conditions physiologiques o\'f9 il p\'fb +t reprendre de nouvelles forces. En de certains endroits, o\'f9 la profondeur du fleuve s\rquote accusait davantage, il avait d\'fb descendre jusqu\rquote \'e0 trente pieds environ. Il avait donc eu \'e0 supporter une pression presque \'e9quivalente \'e0 + celle d\rquote une atmosph\'e8re, \endash cause de fatigue physique et de trouble moral pour qui n\rquote est pas habitu\'e9 \'e0 ce genre d\rquote exercice. +\par +\par Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau commenc\'e8rent \'e0 le haler\~; mais ils op\'e9raient lentement, mettant une minute \'e0 + le relever de deux on trois pieds, afin de ne point produire dans ses organes internes les funestes effets de la d\'e9compression. +\par +\par D\'e8s que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sph\'e8re m\'e9tallique du scaphandre lui fut enlev\'e9e, il respira longuement et s\rquote assit, afin de prendre un peu de repos. +\par +\par Les pirogues s\rquote \'e9taient aussit\'f4t rapproch\'e9es. Manoel, Fragoso, Araujo \'e9taient l\'e0, pr\'e8s de lui, attendant qu\rquote il p\'fbt parler. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Rien encore\~!\'85 rien\~! +\par +\par \endash Tu n\rquote as aper\'e7u aucune trace\~? +\par +\par \endash Aucune. +\par +\par \endash Veux-tu que je cherche \'e0 mon tour\~? +\par +\par Non, Manoel, r\'e9pondit Benito, j\rquote ai commenc\'e9\'85 je sais o\'f9 je veux aller\'85 laisse-moi faire\~!\~\'bb +\par +\par Benito expliqua alors au pilote que son intention \'e9tait bien de visiter la partie inf\'e9rieure de la berge jusqu\rquote au barrage de Frias, l\'e0 o\'f9 le rel\'e8vement du sol avait pu arr\'eater le corps de Torr\'e8 +s, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, si peu que ce f\'fbt, l\rquote action du courant\~; mais, auparavant, il voulait s\rquote \'e9carter lat\'e9ralement de la berge et explorer avec soin cette sorte de d\'e9pression, form\'e9 +e par la d\'e9clivit\'e9 du lit, jusqu\rquote au fond de laquelle les gaffes n\rquote avaient pu \'e9videmment p\'e9n\'e9trer. +\par +\par Araujo approuva ce projet et se disposa \'e0 prendre des mesures en cons\'e9quence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils \'e0 Benito. +\par +\par \'ab\~Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce c\'f4t\'e9, dit-il, le radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, Benito. Il s\rquote agit d\rquote aller plus profond\'e9ment que tu ne l\rquote as fait, peut-\'eatre \'e0 + cinquante ou soixante pieds, et l\'e0, tu auras \'e0 supporter une pression de deux atmosph\'e8res. Ne t\rquote aventure donc qu\rquote avec une extr\'eame lenteur, ou la pr\'e9sence d\rquote esprit pourrait t\rquote abandonner. Tu ne saurais plus o\'f9 + tu es, ni ce que tu es all\'e9 faire. Si ta t\'eate se serre comme dans un \'e9tau, si tes oreilles bourdonnent avec continuit\'e9, n\rquote h\'e9site pas \'e0 donner le signal, et nous te remonterons \'e0 la surface. Puis, tu recommenceras, s\rquote +il le faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitu\'e9 \'e0 te mouvoir dans ces profondes couches du fleuve.\~\'bb +\par +\par Benito promit \'e0 Manoel de tenir compte de ses recommandations, dont il comprenait l\rquote importance. Il \'e9tait frapp\'e9 surtout de ce que la pr\'e9sence d\rquote esprit pouvait lui manquer, au moment o\'f9 elle lui serait peut-\'eatre le plus n +\'e9cessaire. +\par +\par Benito serra la main de Manoel\~; la sph\'e8re du scaphandre fut de nouveau viss\'e9e \'e0 son cou, puis la pompe recommen\'e7a \'e0 fonctionner, et le plongeur eut bient\'f4t disparu sous les eaux. +\par +\par Le radeau s\rquote \'e9tait alors \'e9cart\'e9 d\rquote une quarantaine de pieds de la rive gauche\~; mais, \'e0 mesure qu\rquote il s\rquote avan\'e7ait vers le milieu du fleuve, comme le courant pouvait le faire d\'e9river plus vite qu\rquote il n +\rquote aurait fallu, les ubas s\rquote y amarr\'e8rent, et les pagayeurs le soutinrent contre la d\'e9rive, de mani\'e8re \'e0 ne le laisser se d\'e9placer qu\rquote avec une extr\'eame lenteur. +\par +\par Benito fut descendu tr\'e8s doucement et retrouva le sol ferme. Lorsque ses semelles foul\'e8rent le sable du lit, on put juger, \'e0 la longueur de la corde de halage, qu\rquote il se trouvait par une profondeur de soixante-cinq \'e0 + soixante-dix pieds. Il y avait donc l\'e0 une excavation consid\'e9rable, creus\'e9e bien au-dessous du niveau normal. +\par +\par Le milieu liquide \'e9tait plus obscur alors, mais la limpidit\'e9 de ces eaux transparentes laissait p\'e9n\'e9trer encore assez de lumi\'e8re pour que Benito p\'fbt distinguer suffisamment les objets \'e9 +pars sur le fond du fleuve et se diriger avec quelque s\'fbret\'e9. D\rquote ailleurs le sable, sem\'e9 de mica, semblait former une sorte de r\'e9flecteur, et l\rquote on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une poussi\'e8re lumineuse. + +\par +\par Benito allait, regardait, sondait les moindres cavit\'e9s avec son \'e9pieu. Il continuait \'e0 s\rquote enfoncer lentement. On lui filait de la corde \'e0 la demande, et comme les tuyaux qui servaient \'e0 l\rquote aspiration et \'e0 l\rquote +expiration de l\rquote air n\rquote \'e9taient jamais raidis, le fonctionnement de la pompe s\rquote op\'e9rait dans de bonnes conditions. +\par +\par Benito s\rquote \'e9carta ainsi, de mani\'e8re \'e0 atteindre le milieu du lit de l\rquote Amazone, l\'e0 o\'f9 se trouvait la plus forte d\'e9pression. +\par +\par Quelquefois une profonde obscurit\'e9 s\rquote \'e9paississait autour de lui, et il ne pouvait plus rien voir alors, m\'eame dans un rayon tr\'e8s restreint. Ph\'e9nom\'e8ne purement passager\~: c\rquote \'e9tait le radeau qui, se d\'e9pla\'e7 +ant au-dessus de sa t\'eate, interceptait compl\'e8tement les rayons solaires et faisait la nuit \'e0 la place du jour. Mais, un instant apr\'e8s, la grande ombre s\rquote \'e9tait dissip\'e9e et la r\'e9flexion du sable reprenait toute sa valeur. +\par +\par Benito descendait toujours. Il le sentait surtout \'e0 l\rquote accroissement de la pression qu\rquote imposait \'e0 son corps la masse liquide. Sa respiration \'e9tait moins facile, la r\'e9tractibilit\'e9 de ses organes ne s\rquote op\'e9rait plus, \'e0 + sa volont\'e9, avec autant d\rquote aisance que dans un milieu atmosph\'e9rique convenablement \'e9quilibr\'e9. Dans ces conditions, il se trouvait sous l\rquote action d\rquote effets physiologiques dont il n\rquote avait pas l\rquote +habitude. Le bourdonnement s\rquote accentuait dans ses oreilles\~; mais, comme sa pens\'e9e \'e9tait toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans son cerveau avec une nettet\'e9 parfaite, \endash m\'eame un peu extranaturelle \endash +, il ne voulut point donner le signal de halage et continua \'e0 descendre plus profond\'e9ment. +\par +\par Un instant, dans la p\'e9nombre o\'f9 il se trouvait, une masse confuse attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d\rquote un corps engag\'e9 sous un paquet d\rquote herbes aquatiques. +\par +\par Une vive \'e9motion le prit. Il s\rquote avan\'e7a dans cette direction. De son b\'e2ton il remua cette masse. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait que le cadavre d\rquote un \'e9norme ca\'efman, d\'e9j\'e0 r\'e9duit \'e0 l\rquote \'e9tat de squelette, et que le courant du rio Negro avait entra\'een\'e9 jusque dans le lit de l\rquote Amazone. +\par +\par Benito recula, et, en d\'e9pit des assertions du pilote, la pens\'e9e lui vint que quelque ca\'efman vivant pourrait bien s\rquote \'eatre engag\'e9 dans les profondes couches du bassin de Frias\~!\'85 +\par +\par Mais il repoussa cette id\'e9e et continua sa marche, de mani\'e8re \'e0 atteindre le fond m\'eame de la d\'e9pression. +\par +\par Il devait \'eatre alors parvenu \'e0 une profondeur de quatre-vingt-dix \'e0 cent pieds, et, cons\'e9quemment, il \'e9tait soumis \'e0 une pression de trois atmosph\'e8res. Si donc cette cavit\'e9 s\rquote accusait encore davantage, il serait bient\'f4 +t oblig\'e9 d\rquote arr\'eater ses recherches. +\par +\par Les exp\'e9riences ont d\'e9montr\'e9 en effet que, dans les profondeurs inf\'e9rieures \'e0 cent vingt on cent trente pieds, se trouve l\rquote extr\'eame limite qu\rquote il est dangereux de franchir en excursion sous-marine\~: non seulement l\rquote +organisme humain ne se pr\'eate pas \'e0 fonctionner convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne fournissent plus l\rquote air respirable avec une r\'e9gularit\'e9 suffisante. +\par +\par Et cependant Benito \'e9tait r\'e9solu \'e0 aller tant que la force morale et l\rquote \'e9nergie physique ne lui feraient pas d\'e9faut. Par un inexplicable pressentiment, il se sentait attir\'e9 vers cet ab\'eeme\~; il lui semblait que le corps avait d +\'fb rouler jusqu\rquote au fond de cette cavit\'e9, que peut-\'eatre Torr\'e8s, s\rquote il \'e9tait charg\'e9 d\rquote objets pesants, tels qu\rquote une ceinture contenant de l\rquote argent, de l\rquote or ou des armes, avait pu se maintenir \'e0 + ces grandes profondeurs. +\par +\par Tout d\rquote un coup, dans une sombre excavation, il aper\'e7ut un cadavre\~! oui\~! un cadavre, habill\'e9 encore, \'e9tendu comme e\'fbt \'e9t\'e9 un homme endormi, les bras repli\'e9s sous la t\'eate\~! +\par +\par \'c9tait-ce Torr\'e8s\~? Dans l\rquote obscurit\'e9, tr\'e8s opaque alors, il \'e9tait malais\'e9 de le reconna\'eetre\~; mais c\rquote \'e9tait bien un corps humain qui gisait l\'e0, \'e0 moins de dix pas, dans une immobilit\'e9 absolue\~! +\par +\par Une poignante \'e9motion saisit Benito. Son c\'9cur cessa de battre un instant. Il crut qu\rquote il allait perdre connaissance. Un supr\'eame effort de volont\'e9 le remit. Il marcha vers le cadavre. +\par +\par Soudain une secousse, aussi violente qu\rquote inattendue, fit vibrer tout son \'eatre\~! Une longue lani\'e8re lui cinglait le corps, et, malgr\'e9 l\rquote \'e9pais v\'eatement du scaphandre, il se sentit fouett\'e9 \'e0 coups redoubl\'e9s. +\par +\par \'ab\~Un gymnote\~!\~\'bb se dit-il. +\par +\par Ce fut le seul mot qui put s\rquote \'e9chapper de ses l\'e8vres. +\par +\par Et en effet, c\rquote \'e9tait un \'ab\~puraqu\'e9\~\'bb, nom que les Br\'e9siliens donnent au gymnote ou couleuvre \'e9lectrique, qui venait de s\rquote \'e9lancer sur lui. +\par +\par Personne n\rquote ignore ce que sont ces sortes d\rquote anguilles \'e0 peau noir\'e2tre et gluante, munies le long du dos et de la queue d\rquote un appareil qui, compos\'e9 de lames jointes par de petites lamelles verticales, est actionn\'e9 + par des nerfs d\rquote une tr\'e8s grande puissance. Cet appareil, dou\'e9 de singuli\'e8res propri\'e9t\'e9s \'e9lectriques, est apte \'e0 produire des commotions redoutables. De ces gymnotes, les uns ont \'e0 peine la taille d\rquote une couleuvre, le +s autres mesurent jusqu\rquote \'e0 dix pieds de longueur\~; d\rquote autres, plus rares, en d\'e9passent quinze et vingt sur une largeur de huit \'e0 dix pouces. +\par +\par Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l\rquote Amazone que dans ses affluents, et c\rquote \'e9tait une de ces \'ab\~bobines\~\'bb vivantes, longue de dix pieds environ, qui, apr\'e8s s\rquote \'eatre d\'e9tendue comme un arc, venait de se pr +\'e9cipiter sur le plongeur. +\par +\par Benito comprit tout ce qu\rquote il avait \'e0 craindre de l\rquote attaque de ce redoutable animal. Son v\'eatement \'e9tait impuissant \'e0 le prot\'e9ger. Les d\'e9charges du gymnote, d\rquote +abord peu fortes, devinrent de plus en plus violentes, et il allait en \'eatre ainsi jusqu\rquote au moment o\'f9, \'e9puis\'e9 par la d\'e9pense du fluide, il serait r\'e9duit \'e0 l\rquote impuissance. +\par +\par Benito, ne pouvant r\'e9sister \'e0 de telles commotions, \'e9tait tomb\'e9 \'e0 demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu \'e0 peu sous les effluences \'e9lectriques du gymnote, qui se frottait lentement sur son corps et l\rquote enla\'e7 +ait de ses replis. Ses bras m\'eames ne pouvaient plus se soulever. Bient\'f4t son b\'e2ton lui \'e9chappa, et sa main n\rquote eut pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal. +\par +\par Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d\rquote eux entre un redoutable puraqu\'e9 et le malheureux plongeur, qui ne se d\'e9battait plus qu\rquote \'e0 peine, sans pouvoir se d +\'e9fendre. +\par +\par Et cela, au moment o\'f9 un corps \endash le corps de Torr\'e8s sans doute\~! \endash venait de lui appara\'eetre\~! +\par +\par Par un supr\'eame instinct de conservation, Benito voulait appeler\~!\'85 Sa voix expirait dans cette bo\'eete m\'e9tallique, qui ne pouvait laisser \'e9chapper aucun son\~! +\par +\par En ce moment, le puraqu\'e9 redoubla ses attaques\~; il lan\'e7ait des d\'e9charges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les tron\'e7ons d\rquote un ver coup\'e9, et dont les muscles se tordaient sous le fouet de l\rquote animal. +\par +\par Benito sentit la pens\'e9e l\rquote abandonner tout \'e0 fait. Ses yeux s\rquote obscurcirent peu \'e0 peu, ses membres se raidirent\~!\'85 +\par +\par Mais, avant d\rquote avoir perdu la puissance de voir, la puissance de raisonner, un ph\'e9nom\'e8ne inattendu, inexplicable, \'e9trange, se produisit devant ses regards. +\par +\par Une d\'e9tonation sourde venait de se propager \'e0 travers les couches liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements coururent dans les couches sous-marines, troubl\'e9es par les secousses du gymnote. Benito se sentit baign\'e9 + en une sorte de bruit formidable, qui trouvait un \'e9cho jusque dans les derni\'e8res profondeurs du fleuve. +\par +\par Et, tout d\rquote un coup, un cri supr\'eame lui \'e9chappa\~!\'85 C\rquote est qu\rquote une effrayante vision spectrale apparaissait \'e0 ses yeux. +\par +\par Le corps du noy\'e9, jusqu\rquote alors \'e9tendu sur le sol, venait de se redresser\~!\'85 Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme s\rquote il les e\'fbt agit\'e9s dans une vie singuli\'e8re\~!\'85 + Des soubresauts convulsifs rendaient le mouvement \'e0 ce cadavre terrifiant\~! +\par +\par C\rquote \'e9tait bien celui de Torr\'e8s\~! Un rayon de soleil avait perc\'e9 jusqu\rquote \'e0 ce corps \'e0 travers la masse liquide, et Benito reconnut la figure bouffie et verd\'e2tre du mis\'e9rable, frapp\'e9 de sa main, dont le dernier soupir s +\rquote \'e9tait \'e9touff\'e9 sous ces eaux\~! +\par +\par Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement \'e0 ses membres paralys\'e9s, tandis que ses lourdes semelles le retenaient comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 clou\'e9 au lit de sable, le cadavre se redressa, sa t\'eate s\rquote +agita de haut en bas, et, se d\'e9gageant du trou dans lequel il \'e9tait retenu par un fouillis d\rquote herbes aquatiques, il s\rquote enleva tout droit, effrayant \'e0 voir, jusque dans les hautes nappes de l\rquote Amazone\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017298}CHAPITRE ONZI\'c8ME\line CE QUI EST DANS L\rquote \'c9TUI{\*\bkmkend _Toc98017298} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Que s\rquote \'e9tait-il pass\'e9\~? Un ph\'e9nom\'e8ne purement physique, dont voici l\rquote explication. +\par +\par La canonni\'e8re de l\rquote \'c9tat }{\i Santa-Ana}{, \'e0 destination de Manao, qui remontait le cours de l\rquote Amazone, venait de franchir la passe de Frias. Un peu avant d\rquote arriver \'e0 l\rquote embouchure du rio Negro, elle avait hiss\'e9 + ses couleurs et salu\'e9 d\rquote un coup de canon le pavillon br\'e9silien. \'c0 cette d\'e9tonation, un effet de vibration s\rquote \'e9tait produit \'e0 la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant jusqu\rquote +au fond du fleuve, avaient suffi \'e0 relever le corps de Torr\'e8s, d\'e9j\'e0 all\'e9g\'e9 par un commencement de d\'e9composition, en facilitant la distension de son syst\'e8me cellulaire. Le corps du noy\'e9 venait de remonter tout naturellement \'e0 + la surface de l\rquote Amazone. +\par +\par Ce ph\'e9nom\'e8ne, bien connu, expliquait la r\'e9apparition du cadavre, mais, il faut en convenir, il y avait eu co\'efncidence heureuse dans cette arriv\'e9e de la }{\i Santa-Ana }{sur le th\'e9\'e2tre des recherches. +\par +\par \'c0 un cri de Manoel, r\'e9p\'e9t\'e9 par tous ses compagnons, l\rquote une des pirogues s\rquote \'e9tait dirig\'e9e imm\'e9diatement vers le corps, pendant que l\rquote on ramenait le plongeur au radeau. +\par +\par Mais, en m\'eame temps, quelle fut l\rquote indescriptible \'e9motion de Manoel, lorsque Benito, hal\'e9 jusqu\rquote \'e0 la plate-forme, y fut d\'e9pos\'e9 dans un \'e9tat de compl\'e8te inertie, et sans que la vie se trah\'ee +t encore en lui par un seul mouvement ext\'e9rieur. +\par +\par N\rquote \'e9tait-ce pas un second cadavre que venaient de rendre l\'e0 les eaux de l\rquote Amazone\~? +\par +\par Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, d\'e9pouill\'e9 de son v\'eatement de scaphandre. +\par +\par Benito avait enti\'e8rement perdu connaissance sous la violence des d\'e9charges du gymnote. +\par +\par Manoel, \'e9perdu, l\rquote appelant, lui insufflant sa propre respiration, chercha \'e0 retrouver les battements de son c\'9cur. +\par +\par \'ab\~Il bat\~! il bat\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Oui\~! le c\'9cur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, les soins de Manoel l\rquote eurent rappel\'e9 \'e0 la vie. +\par +\par \'ab\~Le corps\~! le corps\~!\~\'bb +\par +\par Tels furent les premiers mots, les seuls qui s\rquote \'e9chapp\'e8rent de la bouche de Benito. +\par +\par \'ab\~Le voil\'e0\~! r\'e9pondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait au radeau avec le cadavre de Torr\'e8s. +\par +\par \endash Mais toi, Benito, que t\rquote est-il arriv\'e9\~? demanda Manoel. Est-ce le manque d\rquote air\~?\'85 +\par +\par \endash Non\~! dit Benito. Un puraqu\'e9 qui s\rquote est jet\'e9 sur moi\~!\'85 Mais ce bruit\~?\'85 cette d\'e9tonation\~?\'85 +\par +\par \endash Un coup de canon\~! r\'e9pondit Manoel. C\rquote est un coup de canon qui a ramen\'e9 le cadavre \'e0 la surface du fleuve\~!\~\'bb +\par +\par En ce moment, la pirogue venait d\rquote accoster le radeau. Le corps de Torr\'e8s, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son s\'e9jour dans l\rquote eau ne l\rquote avait pas encore d\'e9figur\'e9. Il \'e9tait facilement reconnaissable. \'c0 cet +\'e9gard, pas de doute possible. +\par +\par Fragoso, agenouill\'e9 dans la pirogue, avait d\'e9j\'e0 commenc\'e9 \'e0 d\'e9chirer les v\'eatements du noy\'e9, qui s\rquote en allaient en lambeaux. +\par +\par En cet instant, le bras droit de Torr\'e8s, mis \'e0 nu, attira l\rquote attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait distinctement la cicatrice d\rquote une ancienne blessure, qui avait d\'fb \'eatre produite par un coup de couteau. +\par +\par \'ab\~Cette cicatrice\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. Mais\'85 c\rquote est bien cela\~!\'85 Je me rappelle maintenant\'85 +\par +\par Quoi\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Une querelle\~!\'85 oui\~! une querelle dont j\rquote ai \'e9t\'e9 t\'e9moin dans la province de la Madeira\'85 il y a trois ans\~! Comment ai-je pu l\rquote oublier\~!\'85 Ce Torr\'e8s appartenait alors \'e0 la milice des capitaines des bois\~ +! Ah\~! je savais bien que je l\rquote avais d\'e9j\'e0 vu, ce mis\'e9rable\~! +\par +\par \endash Que nous importe \'e0 pr\'e9sent\~! s\rquote \'e9cria Benito. L\rquote \'e9tui\~! l\rquote \'e9tui\~!\'85 L\rquote a-t-il encore\~?\~\'bb Et Benito allait d\'e9chirer les derniers v\'eatements du cadavre pour les fouiller\'85 +\par +\par Manoel l\rquote arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Un instant, Benito\~\'bb, dit-il. +\par +\par Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n\rquote appartenaient pas au personnel de la jangada, et dont le t\'e9moignage ne pourrait \'eatre suspect\'e9 plus tard\~: +\par +\par \'ab\~Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment les choses se sont pass\'e9es.\~\'bb +\par +\par Les hommes s\rquote approch\'e8rent de la pirogue. +\par +\par Fragoso d\'e9roula alors la ceinture qui \'e9treignait le corps de Torr\'e8s sous le poncho d\'e9chir\'e9, et t\'e2tant la poche de la vareuse\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote \'e9tui\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Un cri de joie \'e9chappa \'e0 Benito. Il allait saisir l\rquote \'e9tui pour l\rquote ouvrir, pour v\'e9rifier ce qu\rquote il contenait\'85 +\par +\par \'ab\~Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n\rquote abandonnait pas. Il ne faut pas qu\rquote il y ait de doute possible dans l\rquote esprit des magistrats\~! Il convient que des t\'e9moins d\'e9sint\'e9ress\'e9s puissent affirmer que cet \'e9 +tui se trouvait bien sur le corps de Torr\'e8s\~! +\par +\par Tu as raison, r\'e9pondit Benito. +\par +\par Mon ami, reprit Manoel en s\rquote adressant au contrema\'eetre du radeau, fouillez vous-m\'eame dans la poche de cette vareuse.\~\'bb +\par +\par Le contrema\'eetre ob\'e9it. Il retira un \'e9tui de m\'e9tal, dont le couvercle \'e9tait herm\'e9tiquement viss\'e9 et qui ne semblait pas avoir souffert de son s\'e9jour dans l\rquote eau. +\par +\par \'ab\~Le papier\'85 le papier est-il encore dedans\~? s\rquote \'e9cria Benito, qui ne pouvait se contenir. +\par +\par \endash C\rquote est au magistrat d\rquote ouvrir cet \'e9tui\~! r\'e9pondit Manoel. \'c0 lui seul appartient de v\'e9rifier s\rquote il s\rquote y trouve un document\~! +\par +\par \endash Oui\'85 oui\'85 tu as encore raison, Manoel\~! r\'e9pondit Benito. \'c0 Manao\~! mes amis, \'e0 Manao\~!\~\'bb +\par +\par Benito, Manoel, Fragoso et le contrema\'eetre qui tenait l\rquote \'e9tui s\rquote embarqu\'e8rent aussit\'f4t dans l\rquote une des pirogues, et ils allaient s\rquote \'e9loigner, lorsque Fragoso de dire\~: +\par +\par \'ab\~Et le corps de Torr\'e8s\~? +\par +\par La pirogue s\rquote arr\'eata. +\par +\par En effet, les Indiens avaient d\'e9j\'e0 rejet\'e9 \'e0 l\rquote eau le cadavre de l\rquote aventurier, qui d\'e9rivait \'e0 la surface du fleuve. +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s n\rquote \'e9tait qu\rquote un mis\'e9rable, dit Benito. Si j\rquote ai loyalement risqu\'e9 ma vie contre la sienne, Dieu l\rquote a frapp\'e9 par ma main, mais il ne faut pas que son corps reste sans s\'e9pulture\~!\~\'bb +\par +\par Ordre fut donc donn\'e9 \'e0 la seconde pirogue d\rquote aller rechercher le cadavre de Torr\'e8s, afin de le transporter sur la rive o\'f9 il serait enterr\'e9. +\par +\par Mais, en ce moment, une bande d\rquote oiseaux de proie, qui planait au-dessus du fleuve, se pr\'e9cipita sur ce corps flottant. C\rquote \'e9taient de ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pel\'e9, aux longue +s pattes, noirs comme des corbeaux, appel\'e9s \'ab\~gallinazos\~\'bb dans l\rquote Am\'e9rique du Sud, et qui sont d\rquote une voracit\'e9 sans pareille. Le corps, d\'e9chiquet\'e9 par leur bec, laissa fuir les gaz qui le gonflaient\~; sa densit\'e9 s +\rquote accroissant, il s\rquote enfon\'e7a peu \'e0 peu, et, pour la derni\'e8re fois, ce qui restait de Torr\'e8s disparut sous les eaux de l\rquote Amazone. +\par +\par Dix minutes apr\'e8s, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied \'e0 terre et s\rquote \'e9lanc\'e8rent \'e0 travers les rues de la ville. +\par +\par En quelques instants, ils \'e9taient arriv\'e9s \'e0 la demeure du juge Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l\rquote un de ses serviteurs de vouloir bien les recevoir imm\'e9diatement. +\par +\par Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet. +\par +\par L\'e0, Manoel fit le r\'e9cit de tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, depuis le moment o\'f9 Torr\'e8s avait \'e9t\'e9 mortellement frapp\'e9 par Benito dans une rencontre loyale, jusqu\rquote au moment o\'f9 l\rquote \'e9tui avait \'e9t\'e9 retrouv +\'e9 sur son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le contrema\'eetre. +\par +\par Bien que ce r\'e9cit f\'fbt de nature \'e0 corroborer tout ce que lui avait dit Joam Dacosta au sujet de Torr\'e8s et du march\'e9 que celui-ci lui avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire d\rquote incr\'e9dulit\'e9. +\par +\par \'ab\~Voici l\rquote \'e9tui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n\rquote a \'e9t\'e9 entre nos mains, et l\rquote homme qui vous le pr\'e9sente est celui-l\'e0 m\'eame qui l\rquote a trouv\'e9 sur le corps de Torr\'e8s\~!\~\'bb +\par +\par Le magistrat saisit l\rquote \'e9tui, il l\rquote examina avec soin, le tournant et le retournant comme il e\'fbt fait d\rquote un objet pr\'e9cieux. Puis il l\rquote agita, et quelques pi\'e8ces, qui se trouvaient \'e0 l\rquote int\'e9 +rieur, rendirent un son m\'e9tallique. +\par +\par Cet \'e9tui ne contenait-il donc pas le document tant cherch\'e9, ce papier \'e9crit de la main du v\'e9ritable auteur du crime, et que Torr\'e8s avait voulu vendre \'e0 un prix indigne \'e0 Joam Dacosta\~? Cette preuve mat\'e9rielle de l\rquote +innocence du condamn\'e9 \'e9tait-elle irr\'e9m\'e9diablement perdue\~? +\par +\par On devine ais\'e9ment \'e0 quelle violente \'e9motion \'e9taient en proie les spectateurs de cette sc\'e8ne. Benito pouvait \'e0 peine prof\'e9rer une parole, il sentait son c\'9cur pr\'eat \'e0 se briser. +\par +\par \'ab\~Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet \'e9tui\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il enfin d\rquote une voix bris\'e9e. +\par +\par Le juge Jarriquez commen\'e7a \'e0 d\'e9visser le couvercle\~; puis, quand ce couvercle eut \'e9t\'e9 enlev\'e9, il renversa l\rquote \'e9tui d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chapp\'e8rent, en roulant sur la table, quelques pi\'e8ces d\rquote or. +\par +\par \'ab\~Mais le papier\~!\'85 le papier\~!\'85\~\'bb s\rquote \'e9cria encore une fois Benito, qui se retenait \'e0 la table pour ne pas tomber. +\par +\par Le magistrat introduisit ses doigts dans l\rquote \'e9tui, et en retira, non sans quelque difficult\'e9, un papier jauni, pli\'e9 avec soin, et que l\rquote eau paraissait avoir respect\'e9. +\par +\par \'ab\~Le document\~! c\rquote est le document\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. Oui\~! c\rquote est bien l\'e0 le papier que j\rquote ai vu entre les mains de Torr\'e8s\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez d\'e9ploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il le retourna de mani\'e8re \'e0 en examiner le recto et le verso, qui \'e9taient couverts d\rquote une assez grosse \'e9criture. +\par +\par \'ab\~Un document, en effet, dit-il. Il n\rquote y a pas \'e0 en douter. C\rquote est bien un document\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Benito, et ce document, c\rquote est celui qui atteste l\rquote innocence de mon p\'e8re\~! +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien, r\'e9pondit le juge Jarriquez, et je crains que ce ne soit peut-\'eatre difficile \'e0 savoir\~! +\par +\par \endash Pourquoi\~?\'85 s\rquote \'e9cria Benito, qui devint p\'e2le comme un mort. +\par +\par \endash Parce que ce document est \'e9crit dans un langage cryptologique, r\'e9pondit le juge Jarriquez, et que ce langage\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Nous n\rquote en avons pas la clef\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017299}CHAPITRE DOUZI\'c8ME\line LE DOCUMENT{\*\bkmkend _Toc98017299} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C\rquote \'e9tait l\'e0, en effet, une tr\'e8s grave \'e9ventualit\'e9, que ni Joam Dacosta ni les siens n\rquote avaient pu pr\'e9voir. En effet, \endash ceux qui n\rquote ont pas perdu le souvenir de la premi\'e8re sc\'e8ne de cette histoire le savent +\endash , le document \'e9tait \'e9crit sous une forme ind\'e9chiffrable, emprunt\'e9e \'e0 l\rquote un des nombreux syst\'e8mes en usage dans la cryptologie. +\par +\par Mais lequel\~? +\par +\par C\rquote est \'e0 le d\'e9couvrir que toute l\rquote ing\'e9niosit\'e9 dont peut faire preuve un cerveau humain allait \'eatre employ\'e9e. +\par +\par Avant de cong\'e9dier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit faire une copie exacte du document dont il voulait garder l\rquote original, et il remit cette copie d\'fbment collationn\'e9e aux deux jeunes gens, afin qu\rquote +ils puissent la communiquer au prisonnier. +\par +\par Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retir\'e8rent, et, ne voulant pas tarder d\rquote un instant \'e0 revoir Joam Dacosta, ils se rendirent aussit\'f4t \'e0 la prison. +\par +\par L\'e0, dans une rapide entrevue qu\rquote ils eurent avec le prisonnier, ils lui firent conna\'eetre tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. +\par +\par Joam Dacosta prit le document, l\rquote examina avec attention. Puis, secouant la t\'eate, il le rendit \'e0 son fils. +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre, dit-il, y a-t-il dans cet \'e9crit la preuve que je n\rquote ai jamais pu produire\~! Mais si cette preuve m\rquote \'e9chappe, si toute l\rquote honn\'eatet\'e9 de ma vie pass\'e9e ne plaide pas pour moi, je n\rquote ai plus rien \'e0 + attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre les mains de Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Tous le sentaient bien\~! Si ce document demeurait ind\'e9chiffrable, la situation du condamn\'e9 \'e9tait au pire\~! +\par +\par \'ab\~Nous trouverons, mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito. Il n\rquote y a pas de document de cette esp\'e8ce qui puisse r\'e9sister \'e0 l\rquote examen\~! Ayez confiance\'85 oui\~! confiance\~ +! Le ciel nous a, miraculeusement pour ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, apr\'e8s avoir guid\'e9 notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas \'e0 guider notre esprit pour le lire\~!\~\'bb +\par +\par Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel\~; puis les trois jeunes gens, tr\'e8s \'e9mus, se retir\'e8rent pour retourner directement \'e0 la jangada, o\'f9 Yaquita les attendait. +\par +\par L\'e0, Yaquita fut aussit\'f4t mise au courant des nouveaux incidents qui s\rquote \'e9taient produits depuis la veille, la r\'e9apparition du corps de Torr\'e8s, la d\'e9couverte du document et l\rquote \'e9 +trange forme sous laquelle le vrai coupable de l\rquote attentat, le compagnon de l\rquote aventurier, avait cru devoir l\rquote \'e9crire, sans doute pour qu\rquote il ne le comprom\'eet pas, au cas o\'f9 il serait tomb\'e9 entre des mains \'e9trang\'e8 +res. +\par +\par Naturellement Lina fut \'e9galement instruite de cette inattendue complication et de la d\'e9couverte qu\rquote avait faite Fragoso, que Torr\'e8s \'e9tait un ancien capitaine des bois, appartenant \'e0 cette milice qui op\'e9rai +t aux environs des bouches de la Madeira. +\par +\par \'ab\~Mais dans quelles circonstances l\rquote avez-vous donc rencontr\'e9\~? demanda la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait pendant une de mes courses \'e0 travers la province des Amazones, r\'e9pondit Fragoso, lorsque j\rquote allais de village en village pour exercer mon m\'e9tier. +\par +\par \endash Et cette cicatrice\~?\'85 +\par +\par \endash Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9\~: Un jour, j\rquote arrivais \'e0 la mission des Aranas, au moment o\'f9 ce Torr\'e8s, que je n\rquote avais jamais vu, s\rquote \'e9tait pris de querelle avec un de ses camarades, \endash + du vilain monde que tout cela\~! \endash et ladite querelle se termina par un coup de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c\rquote est moi qui fus charg\'e9 de le panser, faute de m\'e9decin, et voil\'e0 comment j\rquote +ai fait sa connaissance\~! +\par +\par \endash Qu\rquote importe, apr\'e8s tout, r\'e9pliqua la jeune fille, que l\rquote on sache ce qu\rquote a \'e9t\'e9 Torr\'e8s\~! Ce n\rquote est pas lui l\rquote auteur du crime, et cela n\rquote avancera pas beaucoup les choses\~! +\par +\par \endash Non, sans doute, r\'e9pondit Fragoso, mais on finira bien par lire ce document, que diable\~! et l\rquote innocence de Joam Dacosta \'e9clatera alors aux yeux de tous\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait aussi l\rquote espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. Aussi tous trois, enferm\'e9s dans la salle commune de l\rquote habitation, pass\'e8rent-ils de longues heures \'e0 essayer de d\'e9chiffrer cette notice. +\par +\par Mais si c\rquote \'e9tait leur espoir, \endash il importe d\rquote insister sur ce point \endash , c\rquote \'e9tait aussi, \'e0 tout le moins, celui du juge Jarriquez. +\par +\par Apr\'e8s avoir r\'e9dig\'e9 le rapport qui, \'e0 la suite de son interrogatoire, \'e9tablissait l\rquote identit\'e9 de Joam Dacosta, le magistrat avait exp\'e9di\'e9 ce rapport \'e0 la chancellerie, et il avait lieu de penser qu\rquote +il en avait fini, pour son compte, avec cette affaire. Il ne devait pas en \'eatre ainsi. +\par +\par En effet, il faut dire que, depuis la d\'e9couverte du document, le juge Jarriquez se trouvait tout \'e0 coup transport\'e9 dans sa sp\'e9cialit\'e9. Lui, le chercheur de combinaisons num\'e9riques, le r\'e9solveur de probl\'e8mes amusants, le d\'e9 +chiffreur de charades, r\'e9bus, logogryphes et autres, il \'e9tait \'e9videmment l\'e0 dans son v\'e9ritable \'e9l\'e9ment. +\par +\par Or, \'e0 la pens\'e9e que ce document renfermait peut-\'eatre la justification de Joam Dacosta, il sentit se r\'e9veiller tous ses instincts d\rquote analyste. Voil\'e0 donc qu\rquote il avait devant les yeux un cryptogramme\~! Aussi ne pensa-t-il plus qu +\rquote \'e0 en chercher le sens. Il n\rquote aurait pas fallu le conna\'eetre pour douter qu\rquote il y travaillerait jusqu\rquote \'e0 en perdre le manger et le boire. +\par +\par Apr\'e8s le d\'e9part des jeunes gens, le juge Jarriquez s\rquote \'e9tait install\'e9 dans son cabinet. Sa porte, d\'e9fendue \'e0 tous, lui assurait quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes \'e9taient sur son nez, sa tabati\'e8 +re sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de mieux d\'e9velopper les finesses et sagacit\'e9s de son cerveau, il saisit le document, et s\rquote absorba dans une m\'e9ditation qui devait bient\'f4t se mat\'e9rialiser sous la forme du monolo +gue. Le digne magistrat \'e9tait un de ces hommes en dehors, qui pensent plus volontiers tout haut que tout bas. +\par +\par \'ab\~Proc\'e9dons avec m\'e9thode, se dit-il. Sans m\'e9thode, pas de logique. Sans logique, pas de succ\'e8s possible.\~\'bb +\par +\par Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien comprendre, d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Ce document comprenait une centaine de lignes, qui \'e9taient divis\'e9es en six paragraphes. +\par +\par \'ab\~Hum\~! fit le juge Jarriquez, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi, vouloir m\rquote exercer sur chaque paragraphe, l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, ce serait perdre inutilement un temps pr\'e9cieux. Il faut choisir, au contraire, un seul de ces alin +\'e9as, et choisir celui qui doit pr\'e9senter le plus d\rquote int\'e9r\'eat. Or, lequel se trouve dans ces conditions, si ce n\rquote est le dernier, o\'f9 doit n\'e9cessairement se r\'e9sumer le r\'e9cit de toute l\rquote affaire\~ +? Des noms propres peuvent me mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s\rquote il est quelque part dans ce document, il ne peut \'e9videmment manquer au dernier paragraphe.\~\'bb +\par +\par Le raisonnement du magistrat \'e9tait logique. Tr\'e8s certainement il avait raison de vouloir d\rquote abord exercer toutes les ressources de son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe. +\par +\par Le voici, ce paragraphe, \endash car il est n\'e9cessaire de le remettre sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste allait employer ses facult\'e9s \'e0 la d\'e9couverte de la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \'ab\~}{\i Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp zdrrg +crohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd}{.\~\'bb +\par +\par Tout d\rquote abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document n\rquote avaient \'e9t\'e9 divis\'e9es ni par mots, ni m\'eame par phrases, et que la ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu\rquote +en rendre la lecture beaucoup plus difficile. +\par +\par \'ab\~Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres semble former des mots, \endash j\rquote entends de ces mots dont le nombre des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation\~!\'85 Et d\rquote abord, au d\'e9 +but, je vois le mot }{\i phy}{\'85 plus loin, le mot }{\i gas}{\'85 Tiens\~!\'85 }{\i ujugi}{\'85 Ne dirait-on pas le nom de cette ville africaine sur les bords du Tanganaika\~? Que vient faire cette cit\'e9 dans tout cela\~?\'85 Plus loin, voil\'e0 le + mot }{\i ypo}{. Est-ce donc du grec\~? Ensuite, c\rquote est }{\i rym}{\'85 }{\i puy}{\'85 }{\i jor}{ \'85 }{\i phetoz}{\'85 }{\i juggay}{\'85 }{\i suz}{\'85 }{\i gruz}{\'85 Et, auparavant, }{\i red}{\'85 }{\i let}{ \'85 Bon\~! voil\'e0 deux mots anglais +\~!\'85 Puis, }{\i ohe}{\'85 }{\i syk}{ \'85 Allons\~! encore une fois le mot }{\i rym}{\'85 puis, le mot }{\i oto}{\~! \'85\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit \'e0 r\'e9fl\'e9chir pendant quelques instants. +\par +\par \'ab\~Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement faite sont bizarres\~! se dit-il. En v\'e9rit\'e9, rien n\rquote indique leur provenance\~! Les uns ont un air grec, les autres un aspect hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-l +\'e0 n\rquote ont aucun air, \endash sans compter qu\rquote il y a des s\'e9ries de consonnes qui \'e9chappent \'e0 toute prononciation humaine\~! D\'e9cid\'e9ment il ne sera pas facile d\rquote \'e9tablir la clef de ce cryptogramme\~!\~\'bb +\par +\par Les doigts du magistrat commenc\'e8rent \'e0 battre sur son bureau une sorte de diane, comme s\rquote il e\'fbt voulu r\'e9veiller ses facult\'e9s endormies. +\par +\par \'ab\~Voyons donc d\rquote abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans ce paragraphe. +\par +\par Il compta, le crayon \'e0 la main. +\par +\par \'ab\~Deux cent soixante-seize\~! dit-il. Eh bien, il s\rquote agit de d\'e9terminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres se trouvent assembl\'e9es les unes par rapport aux autres.\~\'bb +\par +\par Ce compte fut un peu plus long \'e0 \'e9tablir. Le juge Jarriquez avait repris le document\~; puis, son crayon \'e0 la main, il notait successivement chaque lettre suivant l\rquote ordre alphab\'e9tique. Un quart d\rquote heure apr\'e8 +s, il avait obtenu le tableau suivant\~: +\par +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i a }{= 3 fois. +\par }{\i b }{= 4 fois. +\par }{\i c }{= 3 fois. +\par }{\i d }{= 16 fois. +\par }{\i e }{= 9 fois. +\par }{\i f }{= 10 fois. +\par }{\i g }{= 13 fois. +\par }{\i h }{= 23 fois. +\par }{\i i }{= 4 fois. +\par }{\i j }{= 8 fois. +\par }{\i k }{= 9 fois. +\par }{\i l }{= 9 fois. +\par }{\i m }{= 9 fois. +\par }{\i n }{= 9 fois. +\par }{\i o }{= 12 fois. +\par }{\i p }{= 16 fois. +\par }{\i q }{= 16 fois. +\par }{\i r }{= 12 fois. +\par }{\i s }{= 10 fois. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }{\i t }{=8 \endash }{\i u }{=17 \endash }{\i v }{=13 \endash }{\i x }{=12 \endash }{\i y }{=19 \endash }{\i z }{=12 +\par +\par TOTAL\'85276 fois. +\par +\par \'ab\~Ah\~! ah\~! fit le juge Jarriquez, une premi\'e8re observation me frappe\~: c\rquote est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres de l\rquote alphabet ont \'e9t\'e9 employ\'e9es\~! C\rquote est assez \'e9trange\~! En effet, que l\rquote +on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu\rquote il faut de lignes pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien rare si chacun des signes de l\rquote alphabet y figure\~! Apr\'e8s tout, ce peut \'eatre un simple effet du hasard.\~\'bb + +\par +\par Puis, passant \'e0 un autre ordre d\rquote id\'e9es\~: +\par +\par \'ab\~Une question plus importante, se dit-il, c\rquote est de voir si les voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.\~\'bb +\par +\par Le magistrat reprit son crayon, fit le d\'e9compte des voyelles et obtint le calcul suivant\~: +\par +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i a}{ = 3 fois. +\par }{\i e }{= 9 fois. +\par }{\i i}{ = 4 fois. +\par }{\i o}{ = 12 fois. +\par }{\i u}{ = 17 fois. +\par }{\i y}{ = 19 fois. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par TOTAL\'85 64 voyelles. +\par +\par \'ab\~Ainsi, dit-il, il y a dans cet alin\'e9a, soustraction faite, soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes\~! +\par +\par Eh bien\~! mais c\rquote est la proportion normale, c\rquote est-\'e0-dire un cinqui\'e8me environ, comme dans l\rquote alphabet, o\'f9 on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait \'e9t\'e9 \'e9 +crit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait \'e9t\'e9 seulement chang\'e9e. Or, si elle a \'e9t\'e9 modifi\'e9e r\'e9guli\'e8rement, si un }{\i b}{ a toujours \'e9t\'e9 repr\'e9sent\'e9 par un }{\i l}{, par + exemple, un }{\i o}{ par un }{\i v}{, un }{\i g}{ par un }{\i k}{, un }{\i u}{ par un }{\i r}{, etc., je veux perdre ma place de juge \'e0 Manao, si je n\rquote arrive pas \'e0 lire ce document\~! Eh\~! qu\rquote ai-je donc \'e0 faire, si ce n\rquote +est \'e0 proc\'e9der suivant la m\'e9thode de ce grand g\'e9nie analytique, qui s\rquote est nomm\'e9 Edgard Po\'eb\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion \'e0 une nouvelle du c\'e9l\'e8bre romancier am\'e9ricain, qui est un chef-d\rquote \'9cuvre. Qui n\rquote a pas lu le }{\i Scarab\'e9e d\rquote or}{\~? +\par +\par Dans cette nouvelle, un cryptogramme, compos\'e9 \'e0 la fois de chiffres, de lettres, de signes alg\'e9briques, d\rquote ast\'e9risques, de points et virgules, est soumis \'e0 une m\'e9thode v\'e9ritablement math\'e9matique, et il parvient \'e0 \'eatre d +\'e9chiffr\'e9 dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet \'e9trange esprit ne peuvent avoir oubli\'e9es. +\par +\par Il est vrai, de la lecture du document am\'e9ricain ne d\'e9pend que la d\'e9couverte d\rquote un tr\'e9sor, tandis qu\rquote ici il s\rquote agissait de la vie et de l\rquote honneur d\rquote un homme\~! Cette question d\rquote +en deviner le chiffre devait donc \'eatre bien autrement int\'e9ressante. +\par +\par Le magistrat, qui avait souvent lu et relu \'ab\~son\~\'bb Scarab\'e9e d\rquote or, connaissait bien les proc\'e9d\'e9s d\rquote analyse minutieusement employ\'e9s par Edgard Po\'eb, et il r\'e9solut de s\rquote +en servir dans cette occasion. En les utilisant, il \'e9tait certain, comme il l\rquote avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, \'e0 lire le document relatif +\'e0 Joam Dacosta. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote a fait Edgard Po\'eb\~? se r\'e9p\'e9tait-il. Avant tout, il a commenc\'e9 par rechercher quel \'e9tait le signe, \endash ici il n\rquote y a que des lettres \endash +, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l\rquote esp\'e8ce, que c\rquote est la lettre }{\i h}{, puisqu\rquote on l\rquote y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion \'e9 +norme suffit pour faire comprendre a priori que }{\i h}{ ne signifie pas }{\i h}{, mais, au contraire, que }{\i h}{ doit repr\'e9senter la lettre qui se rencontre le plus fr\'e9quemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est \'e9 +crit en portugais. En anglais, en fran\'e7ais, ce serait }{\i e}{, sans doute\~; en italien ce serait }{\i i}{ ou }{\i a}{\~; en portugais ce serai }{\i a}{ ou }{\i o}{. Ainsi donc, admettons, sauf modification ult\'e9rieure, que }{\i h }{signifie }{\i a} +{ ou }{\i o}{.\~\'bb +\par +\par Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle \'e9tait la lettre qui, apr\'e8s l\rquote }{\i h}{, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amen\'e9 ainsi \'e0 former le tableau suivant\~: +\par +\par }{\i h }{= 23 fois. +\par +\par }{\i y }{=19 \endash +\par +\par }{\i u }{=17 \endash +\par +\par }{\i d p q }{=16 \endash }{\i g v }{=13 \endash }{\i o r x z }{=12 \endash }{\i f s }{=10 \endash }{\i e k l n p }{= 9\endash }{\i j t }{= 8\endash }{\i b i }{= 4\endash }{\i a c }{= 3\endash +\par +\par \'ab\~Ainsi donc, la lettre }{\i a}{ s\rquote y trouve trois fois seulement, s\rquote \'e9cria le magistrat, elle qui devrait s\rquote y rencontrer le plus souvent\~! Ah\~! voil\'e0 bien qui prouve surabondamment que sa signification a \'e9t\'e9 chang\'e9 +e\~! Et maintenant, apr\'e8s l\rquote }{\i a}{ ou l\rquote }{\i o}{, quelles sont les lettres qui figurent le plus fr\'e9quemment dans notre langue\~? Cherchons.\~\'bb +\par +\par Et le juge Jarriquez, avec une sagacit\'e9 vraiment remarquable, qui d\'e9notait chez lui un esprit tr\'e8s observateur, se lan\'e7a dans cette nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu\rquote imiter le romancier am\'e9 +ricain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand analyste qu\rquote il \'e9tait, avait pu se reconstituer un alphabet, correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, \'e0 le lire couramment. +\par +\par Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu\rquote il ne fut point inf\'e9rieur \'e0 son illustre ma\'eetre. \'c0 force d\rquote avoir \'ab\~travaill\'e9\~\'bb les logogriphes, les mots carr\'e9s, les mots rectangulaires et autres \'e9 +nigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des lettres, et s\rquote \'eatre habitu\'e9, soit de t\'eate, soit la plume \'e0 la main, \'e0 en tirer la solution, il \'e9tait d\'e9j\'e0 d\rquote une certaine force \'e0 ces jeux d\rquote +esprit. +\par +\par En cette occasion, il n\rquote eut donc pas de peine \'e0 \'e9tablir l\rquote ordre dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, voyelles d\rquote abord, consonnes ensuite. Trois heures apr\'e8s avoir commenc\'e9 + son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si son proc\'e9d\'e9 \'e9tait juste, devait lui donner la signification v\'e9ritable des lettres employ\'e9es dans le document. +\par +\par Il n\rquote y avait donc plus qu\rquote \'e0 appliquer successivement les lettres de cet alphabet \'e0 celles de la notice. +\par +\par Mais, avant de faire cette application, un peu d\rquote \'e9motion prit le juge Jarriquez. Il \'e9tait tout entier, alors, \'e0 cette jouissance intellectuelle, \endash beaucoup plus grande qu\rquote on ne le pense \endash , de l\rquote homme qui, apr +\'e8s plusieurs heures d\rquote un travail opini\'e2tre, va voir appara\'eetre le sens si impatiemment cherch\'e9 d\rquote un logogriphe. +\par +\par \'ab\~Essayons donc, dit-il. En v\'e9rit\'e9, je serais bien surpris si je ne tenais pas le mot de l\rquote \'e9nigme\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, troubl\'e9s par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez\~; puis, il se courba de nouveau sur sa table. +\par +\par Son alphabet sp\'e9cial d\rquote une main, son document de l\rquote autre, il commen\'e7a \'e0 \'e9crire, sous la premi\'e8re ligne du paragraphe, les lettres vraies, qui, d\rquote apr\'e8s lui, devaient correspondre exactement \'e0 + chaque lettre cryptographique. +\par +\par Apr\'e8s la premi\'e8re ligne, il en fit autant pour la deuxi\'e8me, puis pour la troisi\'e8me, puis pour la quatri\'e8me, et il arriva ainsi jusqu\rquote \'e0 la fin de l\rquote alin\'e9a. +\par +\par L\rquote original\~! Il n\rquote avait m\'eame pas voulu se permettre de voir, en \'e9crivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots compr\'e9hensibles. Non\~! pendant ce premier travail, son esprit s\rquote \'e9tait refus\'e9 \'e0 toute v\'e9 +rification de ce genre. Ce qu\rquote il voulait, c\rquote \'e9tait se donner cette jouissance de lire tout d\rquote un coup et tout d\rquote une haleine. +\par +\par Cela fait\~: +\par +\par \'ab\~Lisons\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et il lut. +\par +\par Quelle cacophonie, grand Dieu\~! Les lignes qu\rquote il avait form\'e9es avec les lettres de son alphabet n\rquote avaient pas plus de sens que celle du document\~! C\rquote \'e9tait une autre s\'e9rie de lettres, voil\'e0 + tout, mais elles ne formaient aucun mot, elles n\rquote avaient aucune valeur\~! En somme, c\rquote \'e9tait tout aussi hi\'e9roglyphique\~! +\par +\par \'ab\~Diables de diables\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017300}CHAPITRE TREIZI\'c8ME\line O\'d9 IL EST QUESTION DE CHIFFRES{\*\bkmkend _Toc98017300} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il \'e9tait sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorb\'e9 dans ce travail de casse-t\'eate, \endash sans en \'eatre plus avanc\'e9 \endash , avait absolument oubli\'e9 l\rquote heure du repas et l\rquote heure du repos, lorsque l\rquote +on frappa \'e0 la porte de son cabinet. +\par +\par Il \'e9tait temps. Une heure de plus, et toute la substance c\'e9r\'e9brale du d\'e9pit\'e9 magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur intense qui se d\'e9gageait de sa t\'eate\~! +\par +\par Sur l\rquote ordre d\rquote entrer, qui fut donn\'e9 d\rquote une voix impatiente, la porte s\rquote ouvrit, et Manoel se pr\'e9senta. +\par +\par Le jeune m\'e9decin avait laiss\'e9 ses amis, \'e0 bord de la jangada, aux prises avec cet ind\'e9chiffrable document, et il \'e9tait venu revoir le juge Jarriquez. Il voulait savoir s\rquote il avait \'e9t\'e9 + plus heureux dans ses recherches. Il venait lui demander s\rquote il avait enfin d\'e9couvert le syst\'e8me sur lequel reposait le cryptogramme. +\par +\par Le magistrat ne fut pas f\'e2ch\'e9 de voir arriver Manoel. +\par +\par Il en \'e9tait \'e0 ce degr\'e9 de surexcitation du cerveau que la solitude exasp\'e8re. Quelqu\rquote un \'e0 qui parler, voil\'e0 ce qu\rquote il lui fallait, surtout si son interlocuteur se montrait aussi d\'e9sireux que lui de p\'e9n\'e9trer ce myst +\'e8re. Manoel \'e9tait donc bien son homme. +\par +\par \'ab\~Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une premi\'e8re question. Avez-vous mieux r\'e9ussi que nous\~?\'85 +\par +\par Asseyez-vous d\rquote abord, s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva et se mit \'e0 arpenter la chambre. Asseyez-vous\~! Si nous \'e9tions debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de l\rquote +autre, et mon cabinet serait trop \'e9troit pour nous contenir\~!\~\'bb +\par +\par Manoel s\rquote assit et r\'e9p\'e9ta sa question. +\par +\par \'ab\~Non\~!\'85 je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 plus heureux\~! r\'e9pondit le magistrat. Je n\rquote en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j\rquote ai acquis une certitude\~! +\par +\par Laquelle, monsieur, laquelle\~? +\par +\par \endash C\rquote est que le document est bas\'e9, non sur des signes conventionnels, mais sur ce qu\rquote on appelle \'ab\~chiffre\~\'bb en cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre\~! +\par +\par \endash Eh bien, monsieur, r\'e9pondit Manoel, ne peut-on toujours arriver \'e0 lire un document de ce genre\~? +\par +\par \endash Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu\rquote une lettre est invariablement repr\'e9sent\'e9e par la m\'eame lettre, quand un }{\i a}{, par exemple, est toujours un }{\i p}{, quand un }{\i p}{ est toujours un }{\i x}{\'85 sinon\'85 non\~! +\par +\par \endash Et dans ce document\~?\'85 +\par +\par \endash Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le chiffre, pris arbitrairement, qui la commande\~! Ainsi un }{\i b}{, qui aura \'e9t\'e9 repr\'e9sent\'e9 par un }{\i k}{, deviendra plus tard un }{\i z}{, plus tard un }{\i m}{, ou un }{ +\i n}{, ou un }{\i f}{, ou toute autre lettre\~! +\par +\par \endash Et dans ce cas\~?\'85 +\par +\par \endash Dans ce cas, j\rquote ai le regret de vous dire que le cryptogramme est absolument ind\'e9chiffrable\~! +\par +\par \endash Ind\'e9chiffrable\~! s\rquote \'e9cria Manoel. Non\~! monsieur, nous finirons par trouver la clef de ce document, duquel d\'e9pend la vie d\rquote un homme\~!\~\'bb +\par +\par Manoel s\rquote \'e9tait lev\'e9, en proie \'e0 une surexcitation qu\rquote il ne pouvait ma\'eetriser. La r\'e9ponse qu\rquote il venait de recevoir \'e9tait si d\'e9sesp\'e9rante qu\rquote il se refusait \'e0 l\rquote accepter pour d\'e9finitive. +\par +\par Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d\rquote une voix plus calme\~: +\par +\par \'ab\~Et d\rquote abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner \'e0 penser que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le disiez, que c\rquote est un nombre\~? +\par +\par \'c9coutez-moi, jeune homme, r\'e9pondit le juge Jarriquez, et vous serez bien oblig\'e9 de vous rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence\~!\~\'bb Le magistrat prit le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du travail qu\rquote il avait fait. + +\par +\par \'ab\~J\rquote ai commenc\'e9, dit-il, par traiter ce document comme je devais le faire, c\rquote est-\'e0-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, c\rquote est-\'e0-dire que, par l\rquote application d\rquote un alphabet bas\'e9 + sur la proportionnalit\'e9 des lettres les plus usuelles de notre langue, j\rquote ai cherch\'e9 \'e0 en obtenir la lecture, en suivant les pr\'e9ceptes de notre immortel analyste, Edgard Po\'eb\~!\'85 Eh bien, ce qui lui avait r\'e9ussi, a \'e9chou\'e9 +\~!\'85 +\par +\par \'c9chou\'e9\~! s\rquote \'e9cria Manoel. +\par +\par \endash Oui, jeune homme, et j\rquote aurais d\'fb m\rquote apercevoir tout d\rquote abord que le succ\'e8s, cherch\'e9 de cette fa\'e7on, n\rquote \'e9tait pas possible\~! En v\'e9rit\'e9, un plus fort que moi ne s\rquote y serait pas tromp\'e9\~! + +\par +\par \endash Mais, pour Dieu\~! s\rquote \'e9cria Manoel, je voudrais comprendre, et je ne puis\'85 +\par +\par \endash Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous attachant qu\rquote \'e0 observer la disposition des lettres, et relisez-le tout entier. +\par +\par Manoel ob\'e9it. \'ab\~Ne voyez-vous donc rien dans l\rquote assemblage de certaines lettres qui soit bizarre\~? demanda le magistrat. +\par +\par \endash Je ne vois rien, r\'e9pondit Manoel, apr\'e8s avoir, pour la centi\'e8me fois peut-\'eatre, parcouru les lignes du document. +\par +\par \endash Eh bien, bornez-vous \'e0 \'e9tudier le dernier paragraphe. L\'e0, vous le comprenez, doit \'eatre le r\'e9sum\'e9 de la notice tout enti\'e8re. +\par +\par \endash Vous n\rquote y voyez rien d\rquote anormal\~? +\par +\par \endash Rien. +\par +\par \endash Il y a, cependant, un d\'e9tail qui prouve de la fa\'e7on la plus absolue que le document est soumis \'e0 la loi d\rquote un nombre. +\par +\par \endash Et c\rquote est\~?\'85 demanda Manoel. +\par +\par \endash C\rquote est, ou plut\'f4t ce sont trois }{\i h}{ que nous voyons juxtapos\'e9s \'e0 deux places diff\'e9rentes\~!\~\'bb +\par +\par Ce que disait le juge Jarriquez \'e9tait vrai et de nature \'e0 attirer l\rquote attention. D\rquote une part, les deux cent quatri\'e8me, deux cent cinqui\'e8me et deux cent sixi\'e8me lettres de l\rquote alin\'e9a, de l\rquote +autre, les deux cent cinquante-huiti\'e8me, deux cent cinquante-neuvi\'e8me et deux cent soixanti\'e8me lettres \'e9taient des }{\i h}{ plac\'e9s cons\'e9cutivement. De l\'e0, cette particularit\'e9 qui n\rquote avait pas d\rquote abord frapp\'e9 + le magistrat. +\par +\par \'ab\~Et cela prouve\~?\'85 demanda Manoel, sans deviner quelle d\'e9duction il devait tirer de cet assemblage. +\par +\par \endash Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document repose sur la loi d\rquote un nombre\~! Cela d\'e9montre a priori que chaque lettre est modifi\'e9e par la vertu des chiffres de ce nombre et suivant la place qu\rquote ils occupent\~! + +\par +\par \endash Et pourquoi donc\~? +\par +\par \endash Parce que dans aucune langue il n\rquote y a de mots qui comportent le triplement de la m\'eame lettre\~!\~\'bb Manoel fut frapp\'e9 de l\rquote argument, il y r\'e9fl\'e9chit et, en somme, n\rquote y trouva rien \'e0 r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Et si j\rquote avais fait plus t\'f4t cette observation, reprit le magistrat, je me serais \'e9pargn\'e9 bien du mal, et un commencement de migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu\rquote \'e0 l\rquote occiput\~! +\par +\par \endash Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui \'e9chapper le peu d\rquote espoir auquel il avait tent\'e9 de se rattacher encore, qu\rquote entendez-vous par un chiffre\~? +\par +\par \endash Disons un nombre\~! +\par +\par \endash Un nombre, si vous le voulez. +\par +\par \endash Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute explication\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez s\rquote assit \'e0 la table, prit une feuille de papier, un crayon, et dit\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la premi\'e8re venue, celle-ci, par exemple\~: +\par +\par }{\i Le juge Jarriquez est dou\'e9 d\rquote un esprit tr\'e8s ing\'e9nieux.}{ +\par +\par \'ab\~J\rquote \'e9cris cette phrase de mani\'e8re \'e0 en espacer les lettres et j\rquote obtiens cette ligne\~: +\par +\par }{\i\lang2057 L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u \'e9 d\rquote u n e s p r i t t r \'e8 s i n g \'e9 n i e u x}{\lang2057 +\par +\par }{Cela fait, le magistrat, \endash \'e0 qui sans doute cette phrase semblait contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste \endash , regarda Manoel bien en face, en disant\~: +\par +\par \'ab\~Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de donner \'e0 cette succession naturelle de mots une forme cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit compos\'e9 + de trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le r\'e9p\'e9tant autant de fois qu\rquote il sera n\'e9cessaire pour atteindre la fin de la phrase, et de mani\'e8 +re que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. Voici ce que cela donne\~: }{\i Le juge Jarriquez est dou\'e9 d\rquote un esprit tr\'e8s ing\'e9nieux }{42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 342342342 +\par +\par \'ab\~Eh bien, monsieur Manoel, en rempla\'e7ant chaque lettre par la lettre qu\rquote elle occupe dans l\rquote ordre alphab\'e9tique en le descendant suivant la valeur du chiffre, j\rquote obtiens ceci\~: +\par +\par }{\i l }{moins 4 \'e9gale }{\i p e }{\endash 2= }{\i g j }{\endash 3= }{\i m u }{\endash 4= }{\i z g }{\endash 2= }{\i i e }{\endash 3= }{\i h}{ +\par +\par et ainsi de suite. +\par +\par \'ab\~Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en question, j\rquote arrive \'e0 la fin de l\rquote alphabet, sans avoir assez de lettres compl\'e9mentaires \'e0 d\'e9duire, je le reprends par le commencement. C\rquote +est ce qui se passe pour la derni\'e8re lettre de mon nom, ce }{\i z}{, au-dessous duquel est plac\'e9 le chiffre 3. Or, comme apr\'e8s le }{\i z}{, l\rquote alphabet ne me fournit plus de lettres, je recommence \'e0 compter en reprenant par l\rquote }{ +\i a}{, et dans ce cas\~: +\par +\par }{\i z }{moins 3 \'e9gale }{\i c.}{ +\par +\par \'ab\~Cela dit, lorsque j\rquote ai men\'e9 jusqu\rquote \'e0 la fin ce syst\'e8me cryptographique, command\'e9 par le nombre 423, \endash qui a \'e9t\'e9 arbitrairement choisi, ne l\rquote oubliez pas\~! \endash + la phrase que vous connaissez est alors remplac\'e9e par celle-ci\~: +\par +\par }{\i Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz.}{ +\par +\par \'ab\~Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n\rquote a-t-elle pas tout \'e0 fait l\rquote aspect de celles du document en question\~? Eh bien, qu\rquote en ressort-il\~? C\rquote est que la signification de la lettre \'e9tant donn\'e9e +par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre cryptographique qui se rapporte \'e0 la lettre vraie ne peut pas toujours \'eatre la m\'eame. Ainsi, dans cette phrase, le premier }{\i e}{ est repr\'e9sent\'e9 par un }{\i g}{, mais le deuxi\'e8 +me l\rquote est par un }{\i h}{, le troisi\'e8me par un }{\i g}{, le quatri\'e8me par un }{\i i}{\~; un }{\i m}{ correspond au premier }{\i j}{ et un }{\i n}{ au second\~; des deux }{\i r}{ de mon nom, l\rquote un est repr\'e9sent\'e9 par un }{\i u}{ +, le second par un }{\i v}{\~; le }{\i t}{ du mot }{\i est}{ devient un }{\i x}{ et le }{\i t}{ du mot }{\i esprit}{ devient un }{\i y}{, tandis que celui du mot }{\i tr\'e8s}{ est un }{\i v}{. + Vous voyez donc bien que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n\rquote arriverez jamais \'e0 lire ces lignes, et que, par cons\'e9quent, puisque le nombre qui fait la loi du document nous \'e9chappe, il restera ind\'e9chiffrable\~!\~\'bb +\par +\par En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serr\'e9e, Manoel fut accabl\'e9 d\rquote abord\~; mais, relevant la t\'eate\~: +\par +\par \'ab\~Non, s\rquote \'e9cria-t-il, non monsieur\~! Je ne renoncerai pas \'e0 l\rquote espoir de d\'e9couvrir ce nombre\~! +\par +\par \endash On le pourrait peut-\'eatre, r\'e9pondit le juge Jarriquez, si les lignes du document avaient \'e9t\'e9 divis\'e9es par mots\~! +\par +\par \endash Et pourquoi\~? +\par +\par \endash Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d\rquote affirmer en toute assurance, n\rquote est-ce pas, que ce dernier paragraphe du document doit r\'e9sumer tout ce qui a \'e9t\'e9 \'e9crit dans les paragraphes pr\'e9c\'e9 +dents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam Dacosta s\rquote y trouve. Eh bien, si les lignes eussent \'e9t\'e9 divis\'e9es par mots, en essayant chaque mot l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, \endash j\rquote entends les mots compos\'e9 +s de sept lettres comme l\rquote est le nom de Dacosta \endash , il n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 impossible de reconstituer le nombre qui est la clef du document. +\par +\par \endash Veuillez m\rquote expliquer comment il faudrait proc\'e9der monsieur, demanda Manoel, qui voyait peut-\'eatre luire l\'e0 un dernier espoir. +\par +\par \endash Rien n\rquote est plus simple, r\'e9pondit le juge Jarriquez. Prenons, par exemple, un des mots de la phrase que je viens d\rquote \'e9crire, \endash mon nom, si vous le voulez. Il est repr\'e9sent\'e9 + dans le cryptogramme par cette bizarre succession de lettres\~: }{\i ncuvktzgc}{. Eh bien, en disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en pla\'e7ant en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l\rquote une \'e0 l\rquote +autre dans l\rquote ordre alphab\'e9tique, j\rquote aurai la formule suivante\~: +\par +\par \'ab\~Entre }{\i n }{et }{\i j }{on compte 4 lettres. \endash }{\i c }{\endash }{\i a }{\endash 2\endash \endash }{\i u }{\endash }{\i r }{\endash 3\endash \endash }{\i v }{\endash }{\i r }{\endash 4\endash \endash }{\i k }{\endash }{\i i }{ +\endash 2\endash \endash }{\i t }{\endash }{\i q }{\endash 3\endash \endash }{\i z }{\endash }{\i u }{\endash 4\endash \endash }{\i g }{\endash }{\i e }{\endash 2\endash \endash }{\i c }{\endash }{\i z }{\endash 3\endash +\par +\par \'ab\~Or, comment est compos\'e9e la colonne des chiffres produits par cette op\'e9ration tr\'e8s simple\~? Vous le voyez\~! des chiffres 423423423, etc., c\rquote est-\'e0-dire du nombre 423 plusieurs fois r\'e9p\'e9t\'e9. +\par +\par Oui\~! cela est\~! r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l\rquote ordre alphab\'e9tique de la fausse lettre \'e0 la lettre vraie, au lieu de le descendre de la vraie \'e0 la fausse, j\rquote ai pu arriver ais\'e9ment \'e0 + reconstituer le nombre, et que ce nombre cherch\'e9 est effectivement 423 que j\rquote avais choisi comme clef de mon cryptogramme\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! monsieur, s\rquote \'e9cria Manoel, si, comme cela doit \'eatre, le nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant successivement chaque lettre de ces lignes pour la premi\'e8 +re des six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver\'85 +\par +\par \endash Cela serait possible, en effet, r\'e9pondit le juge Jarriquez, mais \'e0 une condition cependant\~! +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash Ce serait que le premier chiffre du nombre v\'eent pr\'e9cis\'e9ment tomber sous la premi\'e8re lettre du mot Dacosta, et vous m\rquote accorderez bien que cela n\rquote est aucunement probable\~! +\par +\par \endash En effet\~! r\'e9pondit Manoel, qui, devant cette improbabilit\'e9, sentait la derni\'e8re chance lui \'e9chapper. +\par +\par \endash Il faudrait donc s\rquote en remettre au hasard seul, reprit le juge Jarriquez qui secoua la t\'eate, et le hasard ne doit pas intervenir dans des recherches de ce genre\~! +\par +\par \endash Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous livrer ce nombre\~? +\par +\par \endash Ce nombre, s\rquote \'e9cria le magistrat, ce nombre\~! Mais de combien de chiffres se compose-t-il\~? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de neuf, de dix\~? Est-il fait de chiffres diff\'e9rents, ce nombre, ou de chiffres plusieurs fois r\'e9p +\'e9t\'e9s\~? Savez-vous bien, jeune homme, qu\rquote avec les dix chiffres de la num\'e9ration, en les employant tous, sans r\'e9p\'e9tition aucune, on peut faire trois millions deux cent soixante-huit mille huit cents nombres diff\'e9 +rents, et que si plusieurs m\'eames chiffres s\rquote y trouvaient, ces millions de combinaisons s\rquote accro\'eetraient encore\~? Et savez-vous qu\rquote en n\rquote employant qu\rquote +une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents minutes dont se compose l\rquote ann\'e9e \'e0 essayer chacun de ces nombres, il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de trois si\'e8cles, si chaque op\'e9ration exigeait une heure\~ +! Non\~! vous demandez l\'e0 l\rquote impossible\~! +\par +\par \endash L\rquote impossible, monsieur, r\'e9pondit Manoel, c\rquote est qu\rquote un juste soit condamn\'e9, c\rquote est que Joam Dacosta perde la vie et l\rquote honneur, quand vous avez entre les mains la preuve mat\'e9rielle de son innocence\~! Voil +\'e0 ce qui est impossible\~! +\par +\par \endash Ah\~! jeune homme, s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez, qui vous dit, apr\'e8s tout, que ce Torr\'e8s n\rquote ait pas menti, qu\rquote il ait r\'e9ellement eu entre les mains un document \'e9crit par l\rquote +auteur du crime, que ce papier soit ce document et qu\rquote il s\rquote applique \'e0 Joam Dacosta\~? +\par +\par Qui le dit\~!\'85\~\'bb r\'e9p\'e9ta Manoel. +\par +\par Et sa t\'eate retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait d\rquote une fa\'e7on certaine que le document concern\'e2t l\rquote affaire de l\rquote arrayal diamantin. Rien m\'eame ne disait qu\rquote il ne f\'fbt pas vide de tout sens, et qu\rquote +il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 imagin\'e9 par Torr\'e8s lui-m\'eame, aussi capable de vouloir vendre une pi\'e8ce fausse qu\rquote une vraie\~! +\par +\par \'ab\~N\rquote importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se levant, n\rquote importe\~! Quelle que soit l\rquote affaire \'e0 laquelle se rattache ce document, je ne renonce pas \'e0 en d\'e9couvrir le chiffre\~! Apr\'e8 +s tout, cela vaut bien un logogriphe ou un r\'e9bus\~!\~\'bb +\par +\par Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint \'e0 la jangada, plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 au retour qu\rquote il ne l\rquote \'e9tait au d\'e9part. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017301}CHAPITRE QUATORZI\'c8ME\line \'c0 TOUT HASARD{\*\bkmkend _Toc98017301} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant, un revirement complet s\rquote \'e9tait fait dans l\rquote opinion publique au sujet du condamn\'e9 Joam Dacosta. \'c0 la col\'e8re avait succ\'e9d\'e9 la commis\'e9ration. La population ne se portait plus \'e0 la prison de Manao pour prof\'e9 +rer des cris de mort contre le prisonnier. Au contraire\~! les plus acharn\'e9s \'e0 l\rquote accuser d\rquote \'eatre l\rquote auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que ce n\rquote \'e9tait pas lui le coupable et r\'e9 +clamaient sa mise en libert\'e9 imm\'e9diate\~: ainsi vont les foules, \endash d\rquote un exc\'e8s \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Ce revirement se comprenait. +\par +\par En effet, les \'e9v\'e9nements qui venaient de se produire pendant ces deux derniers jours, duel de Benito et de Torr\'e8s, recherche de ce cadavre r\'e9apparu dans des circonstances si extraordinaires, trouvaille du document, \'ab\~ind\'e9chiffrabilit +\'e9\~\'bb, si l\rquote on peut s\rquote exprimer ainsi, des lignes qu\rquote il contenait, assurance o\'f9 l\rquote on \'e9tait, o\'f9 l\rquote on voulait \'eatre, que cette notice renfermait la preuve mat\'e9rielle de la non-culpabilit\'e9 + de Joam Dacosta, puisqu\rquote elle \'e9manait du vrai coupable, tout avait contribu\'e9 \'e0 op\'e9rer ce changement dans l\rquote opinion publique. Ce que l\rquote on d\'e9sirait, ce que l\rquote +on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le craignait maintenant\~: c\rquote \'e9tait l\rquote arriv\'e9e des instructions qui devaient \'eatre exp\'e9di\'e9es de Rio de Janeiro. +\par +\par Cela ne pouvait tarder, cependant. +\par +\par En effet, Joam Dacosta avait \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 le 24 ao\'fbt et interrog\'e9 le lendemain. Le rapport du juge \'e9tait parti le 26. On \'e9tait au 28. Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une d\'e9cision \'e0 l\rquote \'e9gard d +u condamn\'e9, et il \'e9tait trop certain que la \'ab\~justice suivrait son cours\~!\~\'bb +\par +\par Oui\~! personne ne doutait qu\rquote il n\rquote en f\'fbt ainsi\~! Et, cependant, que la certitude de l\rquote innocence de Joam Dacosta ressort\'eet du document, cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni m\'ea +me pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec passion les phases de cette dramatique affaire. +\par +\par Mais, au-dehors, aux yeux d\rquote observateurs d\'e9sint\'e9ress\'e9s ou indiff\'e9rents, qui n\rquote \'e9taient pas sous la pression des \'e9v\'e9nements, quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer m\'eame qu\rquote il se rapportait +\'e0 l\rquote attentat de l\rquote arrayal diamantin\~? Il existait, c\rquote \'e9tait incontestable. On l\rquote avait trouv\'e9 sur le cadavre de Torr\'e8s. Rien de plus certain. On pouvait m\'eame s\rquote assurer, en le comparant \'e0 + la lettre de Torr\'e8s qui d\'e9non\'e7ait Joam Dacosta, que ce document n\rquote avait point \'e9t\'e9 \'e9crit de la main de l\rquote aventurier. Et, cependant, ainsi que l\rquote avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce mis\'e9rable ne l\rquote +aurait-il pas fait fabriquer dans un but de chantage\~? Et il pouvait d\rquote autant plus en \'eatre ainsi que Torr\'e8s ne pr\'e9tendait s\rquote en dessaisir qu\rquote apr\'e8s son mariage avec la fille de Joam Dacosta, c\rquote est-\'e0-dire lorsqu +\rquote il ne serait plus possible de revenir sur le fait accompli. +\par +\par Toutes ces th\'e8ses pouvaient donc se soutenir de part et d\rquote autre, et l\rquote on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam Dacosta \'e9 +tait des plus compromises. Tant que le document ne serait pas d\'e9chiffr\'e9, c\rquote \'e9tait comme s\rquote il n\rquote existait pas, et si son secret cryptographique n\rquote \'e9tait pas miraculeusement devin\'e9 ou r\'e9v\'e9l\'e9 + avant trois jours, avant trois jours l\rquote expiation supr\'eame aurait irr\'e9parablement frapp\'e9 le condamn\'e9 de Tijuco. +\par +\par Eh bien, ce miracle, un homme pr\'e9tendait l\rquote accomplir\~! Cet homme, c\rquote \'e9tait le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus encore dans l\rquote int\'e9r\'eat de Joam Dacosta que pour la satisfaction de ses facult\'e9 +s analytiques. Oui\~! un revirement s\rquote \'e9tait absolument fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonn\'e9 sa retraite d\rquote Iquitos, qui \'e9tait venu, au risque de la vie, demander sa r\'e9habilitation \'e0 la justice br +\'e9silienne, n\rquote y avait-il pas l\'e0 une \'e9nigme morale qui en valait bien d\rquote autres\~! Aussi ce document, le magistrat ne l\rquote abandonnerait pas tant qu\rquote il n\rquote en aurait pas d\'e9couvert le chiffre. Il s\rquote +y acharnait donc\~! Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait \'e0 combiner des nombres, \'e0 forger une clef pour forcer cette serrure\~! +\par +\par \'c0 la fin de la premi\'e8re journ\'e9e, cette id\'e9e \'e9tait arriv\'e9e dans le cerveau du juge Jarriquez \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote obsession. Une col\'e8re, tr\'e8s peu contenue, bouillonnait en lui et s\rquote y maintenait \'e0 l\rquote \'e9 +tat permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou blancs, n\rquote osaient plus l\rquote aborder. Il \'e9tait gar\'e7on, heureusement, sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures \'e0 passer. Jamais probl\'e8me n +\rquote avait passionn\'e9 \'e0 ce point cet original, et il \'e9tait bien r\'e9solu \'e0 en poursuivre la solution, tant que sa t\'eate n\rquote \'e9claterait pas, comme une chaudi\'e8re trop chauff\'e9e, sous la tension des vapeurs. +\par +\par Il \'e9tait parfaitement acquis maintenant \'e0 l\rquote esprit du digne magistrat que la clef du document \'e9tait un nombre, compos\'e9 de deux ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute d\'e9duction semblait \'eatre impuissante \'e0 + le faire conna\'eetre. +\par +\par Ce fut cependant ce qu\rquote entreprit, avec une v\'e9ritable rage, le juge Jarriquez, et c\rquote est \'e0 ce travail surhumain que, pendant cette journ\'e9e du 28 ao\'fbt, il appliqua toutes ses facult\'e9s. +\par +\par Chercher ce nombre au hasard, c\rquote \'e9tait, il l\rquote avait dit, vouloir se perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorb\'e9 plus que la vie d\rquote un calculateur de premier ordre. Mais, si l\rquote +on ne devait aucunement compter sur le hasard, \'e9tait-il donc impossible de proc\'e9der par le raisonnement\~? Non, sans doute, et c\rquote est \'e0 \'ab\~raisonner jusqu\rquote \'e0 la d\'e9raison\~\'bb, que le juge Jarriquez se donna tout entier, apr +\'e8s avoir vainement cherch\'e9 le repos dans quelques heures de sommeil. +\par +\par Qui e\'fbt pu p\'e9n\'e9trer jusqu\rquote \'e0 lui en ce moment, apr\'e8s avoir brav\'e9 les d\'e9fenses formelles qui devaient prot\'e9ger sa solitude, l\rquote aurait trouv\'e9 +, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de lettres embrouill\'e9es lui semblaient voltiger autour de sa t\'eate. +\par +\par \'ab\~Ah\~! s\rquote \'e9criait-il, pourquoi ce mis\'e9rable qui l\rquote a \'e9crit, quel qu\rquote il soit, n\rquote a-t-il pas s\'e9par\'e9 les mots de ce paragraphe\~! On pourrait\'85 on essayerait\'85 Mais non\~! Et cependant, s\rquote il est r\'e9 +ellement question dans ce document de cette affaire d\rquote assassinat et de vol, il n\rquote est pas possible que certains mots ne s\rquote y trouvent, des mots tels qu\rquote }{\i arrayal}{, }{\i diamants}{, }{\i Tijuco}{, }{\i Dacosta}{, d\rquote +autres, que sais-je\~! et en les mettant en face de leurs \'e9quivalents cryptologiques, on pourrait arriver \'e0 reconstituer le nombre\~! Mais rien\~! Pas une seule s\'e9paration\~! Un mot, rien qu\rquote un seul\~!\'85 + Un mot de deux cent soixante-seize lettres\~!\'85 Ah\~! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le gueux qui a si malencontreusement compliqu\'e9 son syst\'e8me\~! Rien que pour cela, il m\'e9riterait deux cent soixante-seize mille fois la potence +\~!\~\'bb +\par +\par Et un violent coup de poing, port\'e9 sur le document, vint accentuer ce peu charitable souhait. +\par +\par \'ab\~Mais enfin, reprit le magistrat, s\rquote il m\rquote est interdit d\rquote aller chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne puis-je, \'e0 tout le moins, essayer de le d\'e9couvrir soit au commencement soit \'e0 + la fin de chaque paragraphe\~? Peut-\'eatre y a-t-il l\'e0 une chance qu\rquote il ne faut pas n\'e9gliger\~?\~\'bb +\par +\par Et s\rquote emportant sur cette voie de d\'e9duction, le juge Jarriquez essaya successivement si les lettres qui commen\'e7aient ou finissaient les divers alin\'e9as du document pouvaient correspondre \'e0 + celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait n\'e9cessairement se trouver quelque part, \endash le mot }{\i Dacosta}{. +\par +\par Il n\rquote en \'e9tait rien. +\par +\par En effet, pour ne parler que du dernier alin\'e9a et des sept lettres par lesquelles il d\'e9butait, la formule fut\~: +\par +\par }{\i\lang2057 P }{\lang2057 = }{\i\lang2057 D}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 h }{\lang2057 = }{\i\lang2057 a}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 y }{\lang2057 = }{\i\lang2057 c}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 j }{\lang2057 = }{\i\lang2057 o}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 s }{\lang2057 = }{\i\lang2057 s}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 l }{\lang2057 = }{\i\lang2057 t}{\lang2057 +\par +\par }{\i y }{= }{\i a}{ +\par +\par Or, d\'e8s la premi\'e8re lettre, le juge Jarriquez fut arr\'eat\'e9 dans ses calculs, puisque l\rquote \'e9cart entre }{\i p}{ et }{\i d}{ dans l\rquote ordre alphab\'e9 +tique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut \'e9videmment \'eatre modifi\'e9e que par un seul. +\par +\par Il en \'e9tait de m\'eame pour les sept derni\'e8res lettres du paragraphe }{\i p s u vjh b}{, dont la s\'e9rie commen\'e7ait \'e9galement par un }{\i p}{, qui ne pouvait en aucun cas repr\'e9senter le }{\i d}{ de }{\i Dacosta}{, puisqu\rquote il en \'e9 +tait s\'e9par\'e9 \'e9galement par douze lettres. +\par +\par Donc, ce nom ne figurait pas \'e0 cette place. +\par +\par M\'eame observation pour les mots }{\i arrayal}{ et }{\i Tijuco}{, qui furent successivement essay\'e9s, et dont la construction ne correspondait pas davantage \'e0 la s\'e9rie des lettres cryptographiques. +\par +\par Apr\'e8s ce travail, le juge Jarriquez, la t\'eate bris\'e9e, se leva, arpenta son cabinet, prit l\rquote air \'e0 la fen\'eatre, poussa une sorte de rugissement dont le bruit fit partir toute une vol\'e9e d\rquote +oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d\rquote un mimosa, et il revint au document. +\par +\par Il le prit, il le tourna et le retourna. +\par +\par \'ab\~Le coquin\~! le gueux\~! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par me rendre fou\~! Mais, halte-l\'e0\~! Du calme\~! Ne perdons pas l\rquote esprit\~! Ce n\rquote est pas le moment\~!\~\'bb +\par +\par Puis, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 se rafra\'eechir la t\'eate dans une bonne ablution d\rquote eau froide\~: +\par +\par \'ab\~Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis d\'e9duire un nombre de l\rquote arrangement de ces damn\'e9es lettres, voyons quel nombre a bien pu choisir l\rquote auteur de ce document, en admettant qu\rquote il soit aussi l\rquote +auteur du crime de Tijuco\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait une autre m\'e9thode de d\'e9ductions, dans laquelle le magistrat allait se jeter, et peut-\'eatre avait-il raison, car cette m\'e9thode ne manquait pas d\rquote une certaine logique. +\par +\par \'ab\~Et d\rquote abord, dit-il, essayons un mill\'e9sime\~! Pourquoi ce malfaiteur n\rquote aurait-il pas choisi le mill\'e9sime de l\rquote ann\'e9e qui a vu na\'eetre Joam Dacosta, cet innocent qu\rquote il laissait condamner \'e0 sa place, \endash + ne f\'fbt ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui\~? Or, Joam Dacosta est n\'e9 en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris comme nombre cryptologique\~!\~\'bb +\par +\par Et le juge Jarriquez, \'e9crivant les premi\'e8res lettres du paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu\rquote il r\'e9p\'e9ta trois fois, obtint cette nouvelle formule\~: +\par +\par 1804\~\~\~\~1804\~\~\~\~1804 +\par +\par }{\i phyj}{\~\~\~\~}{\i slyd}{\~\~\~\~}{\i dqfd}{ +\par +\par Puis, en remontant dans l\rquote ordre alphab\'e9tique d\rquote autant de lettres que comportait la valeur du chiffre, il obtint la s\'e9rie suivante\~: +\par +\par }{\i o.yf}{\~\~\~\~}{\i rdy.}{\~\~\~\~}{\i cif. }{ce qui ne signifiait rien\~! Et encore lui manquait-il trois lettres qu\rquote il avait d\'fb remplacer par des points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les trois lettres }{\i h}{, }{\i d +}{ et }{\i d}{, ne donnaient pas de lettres correspondantes en remontant la s\'e9rie alphab\'e9tique. +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est pas encore cela\~! s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. Essayons d\rquote un autre nombre\~!\~\'bb +\par +\par Et il se demanda si, \'e0 d\'e9faut de ce premier mill\'e9sime, l\rquote auteur du document n\rquote aurait pas plut\'f4t choisi le mill\'e9sime de l\rquote ann\'e9e dans laquelle le crime avait \'e9t\'e9 commis. +\par +\par Or, c\rquote \'e9tait en 1826. Donc, proc\'e9dant comme dessus, il obtint la formule\~: +\par +\par 1826\~\~\~\~1826\~\~\~\~1826 +\par +\par }{\i Phyj}{\~\~\~\~}{\i slyd}{\~\~\~\~}{\i dqfd +\par }{ +\par ce qui lui donna\~: +\par +\par }{\i o.vd}{\~\~\~\~}{\i rdv.}{ \~\~\~\~}{\i cid. +\par }{ +\par M\'eame s\'e9rie insignifiante, ne pr\'e9sentant aucun sens, plusieurs lettres manquant toujours comme dans la formule pr\'e9c\'e9dente, et pour des raisons semblables. +\par +\par \'ab\~Damn\'e9 nombre\~! s\rquote \'e9cria le magistrat. Il faut encore renoncer \'e0 celui-ci\~! \'c0 un autre\~! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de contos repr\'e9sentant le produit du vol\~?\~\'bb Or, la valeur des diamants vol\'e9s avait \'e9 +t\'e9 estim\'e9e \'e0 la somme de huit cent trente-quatre contos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 2 500 000 francs.}} +}{. +\par +\par La formule fut donc ainsi \'e9tablie\~: +\par +\par 834\~\~\~\~834\~\~\~\~834\~\~\~\~834 +\par +\par }{\i phy}{\~\~\~\~}{\i jsl}{\~\~\~\~}{\i ydd}{\~\~\~\~}{\i qfd}{ +\par +\par ce qui donna ce r\'e9sultat aussi peu satisfaisant que les autres\~: +\par +\par }{\i het}{\~\~\~\~}{\i bph}{\~\~\~\~}{\i pa.}{ \~\~\~\~}{\i ic.}{ +\par +\par \'ab\~Au diable le document et celui qui l\rquote imagina\~! s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez en rejetant le papier, qui s\rquote envola \'e0 l\rquote autre bout de la chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner\~!\~\'bb +\par +\par Mais, ce moment de col\'e8re pass\'e9, le magistrat, qui ne voulait point en avoir le d\'e9menti, reprit le document. Ce qu\rquote il avait fait pour les premi\'e8res lettres des divers paragraphes, il le refit pour les derni\'e8res, \endash + inutilement. Puis, tout ce que lui fournit son imagination surexcit\'e9e, il le tenta. Successivement furent essay\'e9s les nombres qui repr\'e9sentaient l\rquote \'e2ge de Joam Dacosta, que devait bien conna\'eetre l\rquote auteur du crime, la date de l +\rquote arrestation, la date de la condamnation prononc\'e9e par la cour d\rquote assises de Villa-Rica, la date fix\'e9e pour l\rquote ex\'e9cution, etc., etc., jusqu\rquote au nombre m\'eame des victimes de l\rquote attentat de Tijuco\~! Rien\~ +! toujours rien\~! +\par +\par Le juge Jarriquez \'e9tait dans un \'e9tat d\rquote exasp\'e9ration qui pouvait r\'e9ellement faire craindre pour l\rquote \'e9quilibre de ses facult\'e9s mentales. Il se d\'e9menait, il se d\'e9battait, il luttait comme s\rquote il e\'fb +t tenu un adversaire corps \'e0 corps\~! Puis tout \'e0 coup\~: +\par +\par \'ab\~Au hasard, s\rquote \'e9cria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la logique est impuissante\~!\~\'bb +\par +\par Sa main saisit le cordon d\rquote une sonnette pendue pr\'e8s de sa table de travail. Le timbre r\'e9sonna violemment, et le magistrat s\rquote avan\'e7a jusqu\rquote \'e0 la porte qu\rquote il ouvrit\~: +\par +\par \'ab\~Bobo\~!\~\'bb cria-t-il. +\par +\par Quelques instants se pass\'e8rent. +\par +\par Bobo, un noir affranchi qui \'e9tait le domestique privil\'e9gi\'e9 du juge Jarriquez, ne paraissait pas. Il \'e9tait \'e9vident que Bobo n\rquote osait pas entrer dans la chambre de son ma\'eetre. +\par +\par Nouveau coup de sonnette\~! Nouvel appel de Bobo qui, dans son int\'e9r\'eat, croyait devoir faire le sourd en cette occasion\~! +\par +\par Enfin, troisi\'e8me coup de sonnette, qui d\'e9monta l\rquote appareil et brisa le cordon. Cette fois, Bobo parut. +\par +\par \'ab\~Que me veut mon ma\'eetre\~? demanda Bobo en se tenant prudemment sur le seuil de la porte. +\par +\par Avance, sans prononcer un seul mot\~!\~\'bb r\'e9pondit le magistrat, dont le regard enflamm\'e9 fit trembler le noir. Bobo avan\'e7a. +\par +\par \'ab\~Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention \'e0 la demande que je vais te poser, et r\'e9ponds imm\'e9diatement, sans prendre m\'eame le temps de r\'e9fl\'e9chir, ou je\'85\~\'bb +\par +\par Bobo, interloqu\'e9, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses pieds dans la position du soldat sans armes et attendit. +\par +\par \'ab\~Y es-tu\~? lui demanda son ma\'eetre. +\par +\par J\rquote y suis. +\par +\par \endash Attention\~! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier nombre qui te passera par la t\'eate\~! +\par +\par \endash Soixante-seize mille deux cent vingt-trois\~\'bb, r\'e9pondit Bobo tout d\rquote une haleine. Bobo, sans doute, avait pens\'e9 complaire \'e0 son ma\'eetre en lui r\'e9pondant par un nombre aussi \'e9lev\'e9. +\par +\par Le juge Jarriquez avait couru \'e0 sa table, et, le crayon \'e0 la main, il avait \'e9tabli sa formule sur le nombre indiqu\'e9 par Bobo, \endash lequel Bobo n\rquote \'e9tait que l\rquote interpr\'e8te du hasard en cette circonstance. +\par +\par On le comprend, il e\'fbt \'e9t\'e9 par trop invraisemblable que ce nombre, 76223 e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e9cis\'e9ment celui qui servait de clef au document. +\par +\par Il ne produisit donc d\rquote autre r\'e9sultat que d\rquote amener \'e0 la bouche du juge Jarriquez un juron tellement accentu\'e9 que Bobo s\rquote empressa de d\'e9taler au plus vite. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017302}CHAPITRE QUINZI\'c8ME\line DERNIERS EFFORTS{\*\bkmkend _Toc98017302} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant le magistrat n\rquote avait pas \'e9t\'e9 seul \'e0 se consumer en st\'e9riles efforts. Benito, Manoel, Minha s\rquote \'e9taient r\'e9unis dans un travail commun pour tenter d\rquote arracher au document ce secret, duquel d\'e9 +pendaient la vie et l\rquote honneur de leur p\'e8re. De son c\'f4t\'e9, Fragoso, aid\'e9 par Lina, n\rquote avait pas voulu \'eatre en reste\~; mais toute leur ing\'e9niosit\'e9 n\rquote y avait pas r\'e9ussi et le nombre leur \'e9chappait toujours\~! + +\par +\par \'ab\~Trouvez donc, Fragoso\~! lui r\'e9p\'e9tait sans cesse la jeune mul\'e2tresse, trouvez donc\~! +\par +\par Je trouverai\~!\~\'bb r\'e9pondait Fragoso. +\par +\par Et il ne trouvait pas\~! Il faut dire ici cependant, que Fragoso avait l\rquote id\'e9e de mettre \'e0 ex\'e9cution certain projet dont il ne voulait pas parler, m\'eame \'e0 Lina, projet qui \'e9tait aussi pass\'e9 dans son cerveau \'e0 l\rquote \'e9 +tat d\rquote obsession\~: c\rquote \'e9tait d\rquote aller \'e0 la recherche de cette milice \'e0 laquelle avait appartenu l\rquote ex-capitaine des bois, et de d\'e9couvrir quel avait pu \'eatre cet auteur du document chiffr\'e9, qui s\rquote \'e9 +tait avou\'e9 coupable de l\rquote attentat de Tijuco. Or, la partie de la province des Amazones dans laquelle op\'e9rait cette milice, l\rquote endroit m\'eame o\'f9 Fragoso l\rquote avait rencontr\'e9e quelques ann\'e9es auparavant, la circonscription +\'e0 laquelle elle appartenait, n\rquote \'e9taient pas tr\'e8s \'e9loign\'e9s de Manao. Il suffisait de descendre le fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l\rquote embouchure de la Madeira, affluent de sa rive droite, et l\'e0 +, sans doute, se rencontrerait le chef de ces \'ab\~capita\'ebs do mato\~\'bb, qui avait compt\'e9 Torr\'e8s parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au plus, Fragoso pouvait s\rquote \'eatre mis en rapport avec les anciens camarades de l +\rquote aventurier. +\par +\par \'ab\~Oui, sans doute, je puis faire cela, se r\'e9p\'e9tait-il, mais apr\'e8s\~? Que r\'e9sultera-t-il de ma d\'e9marche, en admettant qu\rquote elle r\'e9ussisse\~? Quand nous aurons la certitude qu\rquote un des compagnons de Torr\'e8s est mort r\'e9 +cemment, cela prouvera-t-il qu\rquote il est l\rquote auteur du crime\~? Cela d\'e9montrera-t-il qu\rquote il a remis \'e0 Torr\'e8s un document dans lequel il avoue son crime et en d\'e9charge Joam Dacosta\~? Cela donnera-t-il en fin la clef du document +\~? Non\~! Deux hommes seuls en connaissaient le chiffre\~! Le coupable et Torr\'e8s\~! Et ces deux hommes ne sont plus\~!\~\'bb +\par +\par Ainsi raisonnait Fragoso. Il \'e9tait trop \'e9vident que sa d\'e9marche ne pourrait aboutir \'e0 rien. Et pourtant cette pens\'e9e, c\rquote \'e9tait plus fort que lui. Une puissance irr\'e9sistible le poussait \'e0 partir, bien qu\rquote il ne f\'fb +t pas m\'eame assur\'e9 de retrouver la milice de la Madeira\~! En effet, elle pouvait \'eatre en chasse, dans quelque autre partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait plus de temps \'e0 Fragoso que celui dont il pouvait disposer\~ +! Puis, enfin, pour arriver \'e0 quoi, \'e0 quel r\'e9sultat\~? +\par +\par Il n\rquote en est pas moins vrai que, le lendemain 29 ao\'fbt, avant le lever du soleil, Fragoso, sans pr\'e9venir personne, quittait furtivement la jangada, arrivait \'e0 Manao et s\rquote embarquait sur une de ces nombreuses \'e9 +gariteas qui descendent journellement l\rquote Amazone. +\par +\par Et lorsqu\rquote on ne le revit plus \'e0 bord, quand il ne reparut pas de toute cette journ\'e9e, ce fut un \'e9tonnement. Personne, pas m\'eame la jeune mul\'e2tresse, ne pouvait s\rquote expliquer l\rquote absence de ce serviteur si d\'e9vou\'e9 + dans des circonstances aussi graves\~! +\par +\par Quelques-uns purent m\'eame se demander, non sans quelque raison, si le pauvre gar\'e7on, d\'e9sesp\'e9r\'e9 d\rquote avoir personnellement contribu\'e9, lorsqu\rquote il le rencontra \'e0 la fronti\'e8re, \'e0 attirer Torr\'e8s sur la jangada, ne s +\rquote \'e9tait pas abandonn\'e9 \'e0 quelque parti extr\'eame\~! +\par +\par Mais, si Fragoso pouvait s\rquote adresser un pareil reproche, que devait donc se dire Benito\~? Une premi\'e8re fois, \'e0 Iquitos, il avait engag\'e9 Torr\'e8s \'e0 visiter la fazenda. Une deuxi\'e8me fois, \'e0 Tabatinga, il l\rquote avait conduit \'e0 + bord de la jangada pour y prendre passage. Une troisi\'e8me fois, en le provoquant, en le tuant, il avait an\'e9anti le seul t\'e9moin dont le t\'e9moignage p\'fbt intervenir en faveur du condamn\'e9\~! Et alors Benito s\rquote accusait de tout, de l +\rquote arrestation de son p\'e8re, des terribles \'e9ventualit\'e9s qui en seraient la cons\'e9quence\~! +\par +\par En effet, si Torr\'e8s e\'fbt encore v\'e9cu, Benito ne pouvait-il se dire que, d\rquote une fa\'e7on ou d\rquote une autre, par commis\'e9ration ou par int\'e9r\'eat, l\rquote aventurier e\'fbt fini par livrer le document\~? +\par +\par Fragoso quittait furtivement la jangada. +\par +\par \'c0 force d\rquote argent, Torr\'e8s, que rien ne pouvait compromettre, ne se serait-il pas d\'e9cid\'e9 \'e0 parler\~? La preuve tant cherch\'e9e n\rquote aurait-elle pas \'e9t\'e9 enfin mise sous les yeux des magistrats\~? Oui\~! sans doute\~!\'85 + Et le seul homme qui e\'fbt pu fournir ce t\'e9moignage, cet homme \'e9tait mort de la main de Benito\~! +\par +\par Voil\'e0 ce que le malheureux jeune homme r\'e9p\'e9tait \'e0 sa m\'e8re, \'e0 Manoel, \'e0 lui-m\'eame\~! Voil\'e0 quelles \'e9taient les cruelles responsabilit\'e9s dont sa conscience lui imposait la charge\~! +\par +\par Cependant, entre son mari, pr\'e8s duquel elle passait toutes les heures qui lui \'e9taient accord\'e9es, et son fils en proie \'e0 un d\'e9sespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse Yaquita ne perdait rien de son \'e9nergie morale. +\par +\par On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalha\'ebs, la digne compagne du fazender d\rquote Iquitos. +\par +\par L\rquote attitude de Joam Dacosta, d\rquote ailleurs, \'e9tait faite pour la soutenir dans cette \'e9preuve. Cet homme de c\'9cur, ce puritain rigide, cet aust\'e8re travailleur, dont toute la vie n\rquote avait \'e9t\'e9 qu\rquote une lutte, en \'e9 +tait encore \'e0 montrer un instant de faiblesse. +\par +\par Le coup le plus terrible qui l\rquote e\'fbt frapp\'e9 sans l\rquote abattre avait \'e9t\'e9 la mort du juge Ribeiro, dans l\rquote esprit duquel son innocence ne laissait pas un doute. N\rquote \'e9tait-ce pas avec l\rquote aide de son ancien d\'e9 +fenseur qu\rquote il avait eu l\rquote espoir de lutter pour sa r\'e9habilitation\~? L\rquote intervention de Torr\'e8s dans toute cette affaire, il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d\rquote ailleurs ce document, il n\rquote +en connaissait pas l\rquote existence, lorsqu\rquote il s\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 quitter Iquitos pour venir se remettre \'e0 la justice de son pays. Il n\rquote apportait pour tout bagage que des preuves morales. Qu\rquote une preuve mat\'e9 +rielle se f\'fbt inopin\'e9ment produite au cours de l\rquote affaire, avant ou apr\'e8s son arrestation, il n\rquote \'e9tait certainement pas homme \'e0 la d\'e9daigner\~ +; mais si, par suite de circonstances regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la situation o\'f9 il \'e9tait en passant la fronti\'e8re du Br\'e9sil, cette situation d\rquote un homme qui venait dire\~: \'ab\~Voil\'e0 mon pass\'e9 +, voil\'e0 mon pr\'e9sent, voil\'e0 toute une honn\'eate existence de travail et de d\'e9vouement que je vous apporte\~! Vous avez rendu un premier jugement inique\~! Apr\'e8s vingt-trois ans d\rquote exil, je viens me livrer\~! Me voici\~! Jugez-moi\~!\~ +\'bb +\par +\par La mort de Torr\'e8s, l\rquote impossibilit\'e9 de lire le document retrouv\'e9 sur lui, n\rquote avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses serviteurs, sur tous ceux qui s\rquote int\'e9 +ressaient \'e0 lui. +\par +\par \'ab\~J\rquote ai foi dans mon innocence, r\'e9p\'e9tait-il \'e0 Yaquita, comme j\rquote ai foi en Dieu\~! S\rquote il trouve que ma vie est encore utile aux miens et qu\rquote il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, sinon je mourrai +\~! Lui seul, il est le juge\~!\~\'bb +\par +\par Cependant l\rquote \'e9motion s\rquote accentuait dans la ville de Manao avec le temps qui s\rquote \'e9coulait. Cette affaire \'e9tait comment\'e9e avec une passion sans \'e9gale. Au milieu de cet entra\'eenement de l\rquote +opinion publique que provoque tout ce qui est myst\'e9rieux, le document faisait l\rquote unique objet des conversations. Personne, \'e0 la fin de ce quatri\'e8me jour, ne doutait plus qu\rquote il ne renferm\'e2t la justification du condamn\'e9. +\par +\par Il faut dire, d\rquote ailleurs, que chacun avait \'e9t\'e9 mis \'e0 m\'eame d\rquote en d\'e9chiffrer l\rquote incompr\'e9hensible contenu. En effet, le }{\i Diario d\rquote o Grand Para}{ l\rquote avait reproduit en fac-simil\'e9 +. Des exemplaires autographi\'e9s venaient d\rquote \'eatre r\'e9pandus en grand nombre, et cela sur les instances de Manoel, qui ne voulait rien n\'e9gliger de ce qui pourrait amener la p\'e9n\'e9tration de ce myst\'e8re, m\'eame le hasard, ce \'ab\~ +nom de guerre\~\'bb, a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. +\par +\par En outre, une r\'e9compense montant \'e0 la somme de cent contos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ 300 000 francs.}}}{ + fut promise \'e0 quiconque d\'e9couvrirait le chiffre vainement cherch\'e9, et permettrait de lire le document. C\rquote \'e9tait l\'e0 une fortune. Aussi que de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le sommeil, \'e0 s\rquote +acharner sur l\rquote inintelligible cryptogramme. +\par +\par Jusqu\rquote alors, cependant, tout cela avait \'e9t\'e9 inutile, et il est probable que les plus ing\'e9nieux analystes du monde y auraient vainement consum\'e9 leurs veilles. +\par +\par Le public avait \'e9t\'e9 avis\'e9, d\rquote ailleurs, que toute solution devait \'eatre adress\'e9e sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la rue de Dieu-le-Fils\~; mais, le 29 ao\'fbt, au soir, rien n\rquote \'e9tait encore arriv\'e9 + et rien ne devait arriver sans doute\~! +\par +\par En v\'e9rit\'e9, de tous ceux qui se livraient \'e0 l\rquote \'e9tude de ce casse-t\'eate, le juge Jarriquez \'e9tait un des plus \'e0 plaindre. Par suite d\rquote une association d\rquote id\'e9es toute naturelle, lui aussi partageait maintenant l +\rquote opinion g\'e9n\'e9rale que le document se rapportait \'e0 l\rquote affaire de Tijuco, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 \'e9crit de la main m\'eame du coupable et qu\rquote il d\'e9chargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il que plus d\rquote ardeur +\'e0 en chercher la clef. Ce n\rquote \'e9tait plus uniquement l\rquote art pour l\rquote art qui le guidait, c\rquote \'e9tait un sentiment de justice, de piti\'e9 envers un homme frapp\'e9 d\rquote une injuste condamnation. S\rquote il est vrai qu +\rquote il se fait une d\'e9pense d\rquote un certain phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne saurait dire combien le magistrat en avait d\'e9pens\'e9 de milligrammes pour \'e9chauffer les r\'e9seaux de son \'ab\~sensorium\~\'bb +, et, en fin de compte, ne rien trouver, non, rien\~! +\par +\par Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas \'e0 abandonner sa t\'e2che. S\rquote il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il fallait, il voulait que ce hasard lui v\'eent en aide\~! Il cherchait \'e0 + le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles\~! Chez lui, c\rquote \'e9tait devenu de la fr\'e9n\'e9sie, de la rage, et, ce qui est pis, de la rage impuissante\~! +\par +\par Ce qu\rquote il essaya de nombres diff\'e9rents pendant cette derni\'e8re partie de la journ\'e9e, \endash nombres toujours pris arbitrairement \endash , ne saurait se concevoir\~! Ah\~! s\rquote il avait eu le temps, il n\rquote aurait pas h\'e9sit\'e9 +\'e0 se lancer dans les millions de combinaisons que les dix signes de la num\'e9ration peuvent former\~! Il y e\'fbt consacr\'e9 sa vie tout enti\'e8re, au risque de devenir fou avant l\rquote ann\'e9e r\'e9volue\~! Fou\~! Eh\~! ne l\rquote \'e9 +tait-il pas d\'e9j\'e0\~! +\par +\par II eut alors la pens\'e9e que le document devait, peut-\'eatre, \'eatre lu \'e0 l\rquote envers. C\rquote est pourquoi, le retournant et l\rquote exposant \'e0 la lumi\'e8re, il le reprit de cette fa\'e7on. +\par +\par Rien\~! Les nombres d\'e9j\'e0 imagin\'e9s et qu\rquote il essaya sous cette nouvelle forme ne donn\'e8rent aucun r\'e9sultat\~! +\par +\par Peut-\'eatre fallait-il prendre le document \'e0 rebours, et le r\'e9tablir en allant de la derni\'e8re lettre \'e0 la premi\'e8re, ce que son auteur pouvait avoir combin\'e9 pour en rendre la lecture plus difficile encore\~! +\par +\par Rien\~! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu\rquote une s\'e9rie de lettres compl\'e8tement \'e9nigmatiques\~! +\par +\par \'c0 huit heures du soir, le juge Jarriquez, la t\'eate entre les mains, bris\'e9, \'e9puis\'e9 moralement et physiquement, n\rquote avait plus la force de remuer, de parler, de penser, d\rquote associer une id\'e9e \'e0 une autre\~! +\par +\par Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussit\'f4t, malgr\'e9 ses ordres formels, la porte de son cabinet s\rquote ouvrit brusquement. +\par +\par Benito et Manoel \'e9taient devant lui, Benito, effrayant \'e0 voir, Manoel le soutenant, car l\rquote infortun\'e9 jeune homme n\rquote avait plus la force de se soutenir lui-m\'eame. +\par +\par Le magistrat s\rquote \'e9tait vivement relev\'e9. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il, messieurs, que voulez-vous\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Le chiffre\~!\'85 le chiffre\~! \'85 s\rquote \'e9cria Benito, fou de douleur. Le chiffre du document\~! \'85 +\par +\par \endash Le connaissez-vous donc\~? s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. +\par +\par \endash Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous\~?\'85 +\par +\par \endash Rien\~!\'85 rien\~! +\par +\par \endash Rien\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Benito. Et, au paroxysme du d\'e9sespoir, tirant une arme de sa ceinture, il voulut s\rquote en frapper la poitrine. Le magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans peine, \'e0 le d\'e9sarmer. + +\par +\par \'ab\~Benito, dit le juge Jarriquez d\rquote une voix qu\rquote il voulait rendre calme, puisque votre p\'e8re ne peut plus maintenant \'e9chapper \'e0 l\rquote expiation d\rquote un crime qui n\rquote est pas le sien, vous avez mieux \'e0 faire qu +\rquote \'e0 vous tuer\~! +\par +\par \endash Quoi donc\~?\'85 s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Vous avez \'e0 tenter de lui sauver la vie\~! +\par +\par \endash Et comment\~?\'85 +\par +\par C\rquote est \'e0 vous de le deviner, r\'e9pondit le magistrat, ce n\rquote est pas \'e0 moi de vous le dire\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017303}CHAPITRE SEIZI\'c8ME\line DISPOSITIONS PRISES{\*\bkmkend _Toc98017303} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 30 ao\'fbt, Benito et Manoel se concertaient. Ils avaient compris la pens\'e9e que le juge n\rquote avait pas voulu formuler en leur pr\'e9sence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire \'e9vader le condamn\'e9 que mena\'e7 +ait le dernier supplice. +\par +\par Il n\rquote y avait pas autre chose \'e0 faire. +\par +\par En effet, il n\rquote \'e9tait que trop certain que, pour les autorit\'e9s de Rio de Janeiro, le document ind\'e9chiffr\'e9 n\rquote offrirait aucune valeur, qu\rquote il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait d\'e9clar\'e9 + Joam Dacosta coupable de l\rquote attentat de Tijuco ne serait pas r\'e9form\'e9, et que l\rquote ordre d\rquote ex\'e9cution arriverait in\'e9vitablement, puisque, dans l\rquote esp\'e8ce, aucune commutation de peine n\rquote \'e9tait possible. +\par +\par Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas h\'e9siter \'e0 se soustraire par la fuite \'e0 l\rquote arr\'eat qui le frappait injustement. +\par +\par Entre les deux jeunes gens, il fut d\rquote abord convenu que le secret de ce qu\rquote ils allaient faire serait absolument gard\'e9\~; que ni Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs tentatives. Ce serait peut-\'ea +tre leur donner un dernier espoir qui ne se r\'e9aliserait pas\~! Qui sait si, par suite de circonstances impr\'e9vues, cet essai d\rquote \'e9vasion n\rquote \'e9chouerait pas mis\'e9rablement\~! +\par +\par La pr\'e9sence de Fragoso e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e9cieuse, sans doute, en cette occasion. Ce gar\'e7on, avis\'e9 et d\'e9vou\'e9, serait venu bien utilement en aide aux deux jeunes gens\~; mais Fragoso n\rquote avait pas reparu. Lina, interrog\'e9e \'e0 + son sujet, n\rquote avait pu dire ce qu\rquote il \'e9tait devenu, ni pourquoi il avait quitt\'e9 la jangada, sans m\'eame l\rquote en pr\'e9venir. +\par +\par Et certainement, si Fragoso avait pu pr\'e9voir que les choses en viendraient \'e0 ce point, il n\rquote aurait pas abandonn\'e9 la famille Dacosta pour tenter une d\'e9marche qui ne paraissait pouvoir donner aucun r\'e9sultat s\'e9rieux. Oui\~! mieux e +\'fbt valu aider \'e0 l\rquote \'e9vasion du condamn\'e9 que de se mettre \'e0 la recherche des anciens compagnons de Torr\'e8s\~! +\par +\par Mais Fragoso n\rquote \'e9tait pas l\'e0, et il fallait forc\'e9ment se passer de son concours. +\par +\par Benito et Manoel, d\'e8s l\rquote aube, quitt\'e8rent donc la jangada et se dirig\'e8rent vers Manao. Ils arriv\'e8rent rapidement \'e0 la ville et s\rquote enfonc\'e8rent dans les \'e9troites rues, encore d\'e9sertes \'e0 + cette heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur lesquels se dressait l\rquote ancien couvent qui servait de maison d\rquote arr\'eat. +\par +\par C\rquote \'e9tait la disposition des lieux qu\rquote il convenait d\rquote \'e9tudier avec le plus grand soin. +\par +\par Dans un angle du b\'e2timent s\rquote ouvrait, \'e0 vingt-cinq pieds au-dessus du sol, la fen\'eatre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta \'e9tait enferm\'e9. Cette fen\'eatre \'e9tait d\'e9fendue par une grille de fer en assez mauvais \'e9tat, qu +\rquote il serait facile de desceller ou de scier, si l\rquote on pouvait s\rquote \'e9lever \'e0 sa hauteur. Les pierres du mur mal jointes, effrit\'e9es en maints endroits, offraient de nombreuses saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s +\rquote il \'e9tait possible de se hisser au moyen d\rquote une corde. Or, cette corde, en la lan\'e7ant adroitement, peut-\'eatre parviendrait-on \'e0 la tourner \'e0 l\rquote un des barreaux de la grille, d\'e9gag\'e9 de son alv\'e9 +ole, qui formait crochet \'e0 l\rquote ext\'e9rieur. Cela fait, un ou deux barreaux \'e9tant enlev\'e9s de mani\'e8re \'e0 pouvoir livrer passage \'e0 un homme, Benito et Manoel n\rquote auraient plus qu\rquote \'e0 s\rquote +introduire dans la chambre du prisonnier, et l\rquote \'e9vasion s\rquote op\'e9rerait sans grandes difficult\'e9s, au moyen de la corde attach\'e9e \'e0 l\rquote armature de fer. Pendant la nuit que l\rquote \'e9tat du ciel devait rendre tr\'e8 +s obscure, aucune de ces man\'9cuvres ne serait aper\'e7ue, et Joam Dacosta, avant le jour, pourrait \'eatre en s\'fbret\'e9. +\par +\par Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de mani\'e8re \'e0 ne pas attirer l\rquote attention, prirent leurs rel\'e8vements avec une pr\'e9cision extr\'eame, tant sur la situation de la fen\'eatre et la disposition de l\rquote +armature que sur l\rquote endroit qui serait le mieux choisi pour lancer la corde. +\par +\par \'ab\~Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta devra-t-il \'eatre pr\'e9venu\~? +\par +\par \endash Non, Manoel\~! Ne lui donnons pas plus que nous ne l\rquote avons donn\'e9 \'e0 ma m\'e8re le secret d\rquote une tentative qui peut \'e9chouer\~! +\par +\par \endash Nous r\'e9ussirons, Benito\~! r\'e9pondit Manoel. Cependant il faut tout pr\'e9voir, et au cas o\'f9 l\rquote attention du gardien-chef de la prison serait attir\'e9e au moment de l\rquote \'e9vasion\'85 +\par +\par \endash Nous aurons tout l\rquote or qu\rquote il faudra pour acheter cet homme\~! r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Bien, r\'e9pondit Manoel. Mais, une fois notre p\'e8re hors de la prison, il ne peut rester cach\'e9 ni dans la ville ni sur la jangada. O\'f9 devra-t-il chercher refuge\~?\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait la seconde question \'e0 r\'e9soudre, question tr\'e8s grave, et voici comment elle le fut. +\par +\par \'c0 cent pas de la prison, le terrain vague \'e9tait travers\'e9 par un de ces canaux qui se d\'e9versent au-dessous de la ville dans le rio Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le fleuve, \'e0 la condition qu\rquote une pirogue v\'ee +nt y attendre le fugitif. Du pied de la muraille au canal, il aurait \'e0 peine cent pas \'e0 parcourir. +\par +\par Benito et Manoel d\'e9cid\'e8rent donc que l\rquote une des pirogues de la jangada d\'e9borderait vers huit heures du soir sous la conduite du pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le rio Negro, s\rquote +engagerait dans le canal, se glisserait \'e0 travers le terrain vague, et l\'e0, cach\'e9e sous les hautes herbes des berges, elle se tiendrait pendant toute la nuit \'e0 la disposition du prisonnier. +\par +\par Mais, une fois embarqu\'e9, o\'f9 conviendrait-il que Joam Dacosta cherch\'e2t refuge\~? +\par +\par Ce fut l\'e0 l\rquote objet d\rquote une derni\'e8re r\'e9solution qui fut prise par les deux jeunes gens, apr\'e8s que le pour et le contre de la question eurent \'e9t\'e9 minutieusement pes\'e9s. +\par +\par Retourner \'e0 Iquitos, c\rquote \'e9tait suivre une route difficile, pleine de p\'e9rils. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jet\'e2t \'e0 travers la campagne, soit qu\rquote il remont\'e2t ou descend\'eet le cours de l\rquote +Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez rapidement hors d\rquote atteinte. La fazenda, d\rquote ailleurs, ne lui offrirait plus une retraite s\'fbre. En y rentrant, il ne serait pas le fazender Joam Garral, il serait le condamn\'e9 + Joam Dacosta, toujours sous une menace d\rquote extradition, et il ne devait plus songer \'e0 y reprendre sa vie d\rquote autrefois. +\par +\par S\rquote enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou m\'eame en dehors des possessions br\'e9siliennes, ce plan exigeait plus de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son premier soin devait \'eatre de se soustraire +\'e0 des poursuites imm\'e9diates. +\par +\par Redescendre l\rquote Amazone\~? Mais les postes, les villages, les villes abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du condamn\'e9 serait envoy\'e9 \'e0 tous les chefs de police. Il courrait donc le risque d\rquote \'eatre arr\'eat\'e9 +, bien avant d\rquote avoir atteint le littoral de l\rquote Atlantique. L\rquote e\'fbt-il atteint, o\'f9 et comment se cacher, en attendant une occasion de s\rquote embarquer pour mettre toute une mer entre la justice et lui\~? +\par +\par Ces divers projets examin\'e9s, Benito et Manoel reconnurent que ni les uns ni les autres n\rquote \'e9taient praticables. Un seul offrait quelque chance de salut. +\par +\par C\rquote \'e9tait celui-ci\~: au sortir de la prison, s\rquote embarquer dans la pirogue, suivre le canal jusqu\rquote au rio Negro, descendre cet affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des deux cours d\rquote +eau, puis se laisser aller au courant de l\rquote Amazone en longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi l\rquote embouchure de la Madeira. +\par +\par Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordill\'e8re, grossi d\rquote une centaine de sous-affluents, est une v\'e9ritable voie fluviale ouverte jusqu\rquote au c\'9cur m\'eame de la Bolivie. Une pirogue pouvait donc s\rquote +y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et se r\'e9fugier en quelque localit\'e9, bourgade on hameau, situ\'e9 au-del\'e0 de la fronti\'e8re br\'e9silienne. +\par +\par L\'e0, Joam Dacosta serait relativement en s\'fbret\'e9\~; l\'e0, il pourrait, pendant plusieurs mois, s\rquote il le fallait, attendre une occasion de rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un navire en partance dans l\rquote +un des ports de la c\'f4te. Que ce navire le conduis\'eet dans un des \'c9tats de l\rquote Am\'e9rique du Nord, il \'e9tait sauv\'e9. Il verrait ensuite s\rquote il lui conviendrait de r\'e9aliser toute sa fortune, de s\rquote expatrier d\'e9 +finitivement et d\rquote aller chercher au-del\'e0 des mers, dans l\rquote ancien monde, une derni\'e8re retraite pour y finir cette existence si cruellement et si injustement agit\'e9e. +\par +\par Partout o\'f9 il irait, sa famille le suivrait sans une h\'e9sitation, sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, qui serait li\'e9 \'e0 lui par d\rquote indissolubles liens. C\rquote \'e9tait l\'e0 une question qui n\rquote +avait m\'eame plus \'e0 \'eatre discut\'e9e. +\par +\par \'ab\~Partons, dit Benito. Il faut que tout soit pr\'eat avant la nuit, et nous n\rquote avons pas un instant \'e0 perdre.\~\'bb +\par +\par Les deux jeunes gens revinrent \'e0 bord en suivant la berge du canal jusqu\rquote au rio Negro. Ils s\rquote assur\'e8rent ainsi que le passage de la pirogue y serait parfaitement libre, qu\rquote aucun obstacle barrage d\rquote \'e9cluse on navire en r +\'e9paration, ne pouvait l\rquote arr\'eater. Puis, descendant la rive gauche de l\rquote affluent, en \'e9vitant les rues d\'e9j\'e0 fr\'e9quent\'e9es de la ville, ils arriv\'e8rent au mouillage de la jangada. +\par +\par Le premier soin de Benito fut de voir sa m\'e8re. Il se sentait assez ma\'eetre de lui-m\'eame pour ne rien laisser para\'eetre des inqui\'e9tudes qui le d\'e9voraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout espoir n\rquote \'e9 +tait pas perdu, que le myst\'e8re du document allait \'eatre \'e9clairci, qu\rquote en tout cas l\rquote opinion publique \'e9tait pour Joam Dacosta, et que, devant ce soul\'e8vement qui se faisait en sa faveur, la justice accorderait tout le temps n\'e9 +cessaire, pour que la preuve mat\'e9rielle de son innocence f\'fbt enfin produite. +\par +\par \'ab\~Oui\~! m\'e8re, oui\~! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous n\rquote aurons plus rien \'e0 craindre pour notre p\'e8re\~! +\par +\par Dieu t\rquote entende\~! mon fils\~\'bb, r\'e9pondit Yaquita, dont les yeux \'e9taient si interrogateurs, que Benito put \'e0 peine en soutenir le regard. +\par +\par De son c\'f4t\'e9, et comme par un commun accord, Manoel avait tent\'e9 de rassurer Minha, en lui r\'e9p\'e9tant que le juge Jarriquez, convaincu de la non-culpabilit\'e9 de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par tous les moyens en son pouvoir. +\par +\par \'ab\~Je veux vous croire, Manoel\~!\~\'bb avait r\'e9pondu la jeune fille, qui ne put retenir ses pleurs. +\par +\par Et Manoel avait brusquement quitt\'e9 Minha. Des larmes allaient aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d\rquote esp\'e9rance qu\rquote il venait de faire entendre\~! +\par +\par D\rquote ailleurs, le moment \'e9tait venu d\rquote aller faire au prisonnier sa visite quotidienne, et Yaquita, accompagn\'e9e de sa fille, se dirigea rapidement vers Manao. +\par +\par Pendant une heure, les deux jeunes gens s\rquote entretinrent avec le pilote Araujo. Ils lui firent conna\'eetre dans tous ses d\'e9tails le plan qu\rquote ils avaient arr\'eat\'e9, et ils le consult\'e8rent aussi bien au sujet de l\rquote \'e9 +vasion projet\'e9e que sur les mesures qu\rquote il conviendrait de prendre ensuite pour assurer la s\'e9curit\'e9 du fugitif. +\par +\par Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter aucune d\'e9fiance, de conduire la pirogue \'e0 travers le canal, dont il connaissait parfaitement le trac\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote endroit o\'f9 il devait attendre l\rquote arriv\'e9 +e de Joam Dacosta. Regagner ensuite l\rquote embouchure du rio Negro n\rquote offrirait aucune difficult\'e9, et la pirogue passerait inaper\'e7ue au milieu des \'e9paves qui en descendaient incessamment le cours. +\par +\par Sur la question de suivre l\rquote Amazone jusqu\rquote au confluent de la Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C\rquote \'e9tait aussi son opinion qu\rquote on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le cours de la Madeira lui \'e9 +tait connu sur un espace de plus de cent milles. Au milieu de ces provinces peu fr\'e9quent\'e9es, si, par impossible, les poursuites \'e9taient dirig\'e9es dans cette direction, on pourrait les d\'e9jouer facilement, d\'fbt-on s\rquote enfoncer jusqu +\rquote au centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persist\'e2t \'e0 vouloir s\rquote expatrier, son embarquement s\rquote op\'e9rerait avec moins de danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l\rquote Atlantique. +\par +\par L\rquote approbation d\rquote Araujo \'e9tait bien faite pour rassurer les deux jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du pilote, et ce n\rquote \'e9tait pas sans raison. Quant au d\'e9vouement de ce brave homme, \'e0 cet \'e9 +gard, pas de doute possible. Il e\'fbt certainement risqu\'e9 sa libert\'e9 ou sa vie pour sauver le fazender d\rquote Iquitos. +\par +\par Araujo s\rquote occupa imm\'e9diatement, mais dans le plus grand secret, des pr\'e9paratifs qui lui incombaient en cette tentative d\rquote \'e9vasion. Une forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer \'e0 toutes les \'e9ventualit\'e9 +s pendant le voyage sur la Madeira. Il fit ensuite pr\'e9parer la pirogue, en annon\'e7ant son intention d\rquote aller \'e0 la recherche de Fragoso, qui n\rquote avait pas reparu, et sur le sort duquel tous ses compagnons avaient lieu d\rquote \'eatre tr +\'e8s inquiets. +\par +\par Puis, lui-m\'eame, il disposa dans l\rquote embarcation des provisions pour plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu\rquote elle serait arriv\'e9e \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 + du canal, \'e0 l\rquote heure et \'e0 l\rquote endroit convenus. +\par +\par Ces pr\'e9paratifs n\rquote \'e9veill\'e8rent pas autrement l\rquote attention du personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote choisit pour pagayeurs ne furent m\'ea +me pas mis dans le secret de la tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. Lorsqu\rquote ils apprendraient \'e0 quelle \'9cuvre de salut ils allaient coop\'e9rer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confi\'e9 \'e0 + leurs soins, Araujo savait bien qu\rquote ils \'e9taient gens \'e0 tout oser, m\'eame \'e0 risquer leur vie pour sauver la vie de leur ma\'eetre. +\par +\par Dans l\rquote apr\'e8s-midi, tout \'e9tait pr\'eat pour le d\'e9part. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 attendre la nuit. +\par +\par Mais, avant d\rquote agir, Manoel voulut revoir une derni\'e8re fois le juge Jarriquez. Peut-\'eatre le magistrat aurait-il quelque chose de nouveau \'e0 lui apprendre sur le document. +\par +\par Benito, lui, pr\'e9f\'e9ra rester Sur la jangada, afin d\rquote y attendre le retour de sa m\'e8re et de sa s\'9cur. +\par +\par Manoel se rendit donc seul \'e0 la maison du juge Jarriquez, et il fut re\'e7u imm\'e9diatement. +\par +\par Le magistrat, dans ce cabinet qu\rquote il ne quittait plus, \'e9tait toujours en proie \'e0 la m\'eame surexcitation. Le document, froiss\'e9 par ses doigts impatients, \'e9tait toujours l\'e0, sur sa table, sous ses yeux. +\par +\par \'ab\~Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant cette question, avez-vous re\'e7u de Rio de Janeiro\~?\'85 +\par +\par \endash Non\'85 r\'e9pondit le juge Jarriquez, l\rquote ordre n\rquote est pas arriv\'e9\'85 mais d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre\~!\'85 +\par +\par \endash Et le document\~? +\par +\par \endash Rien\~! s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a pu me sugg\'e9rer\'85 je l\rquote ai essay\'e9\'85 et rien\~! +\par +\par \endash Rien\~! +\par +\par \endash Si, cependant\~! j\rquote y ai clairement vu un mot dans ce document\'85 un seul\~!\'85 +\par +\par \endash Et ce mot\~? s\rquote \'e9cria Manoel. Monsieur\'85 quel est ce mot\~? +\par +\par \endash Fuir\~!\~\'bb +\par +\par Manoel, sans r\'e9pondre, pressa la main que lui tendait le juge Jarriquez, et revint \'e0 la jangada pour y attendre le moment d\rquote agir. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017304}CHAPITRE DIX-SEPTI\'c8ME\line LA DERNI\'c8RE NUIT{\*\bkmkend _Toc98017304} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La visite de Yaquita, accompagn\'e9e de sa fille, avait \'e9t\'e9 ce qu\rquote elle \'e9tait toujours, pendant ces quelques heures que les deux \'e9poux passaient chaque jour l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre. En pr\'e9sence de ces deux \'ea +tres si tendrement aim\'e9s, le c\'9cur de Joam Dacosta avait peine \'e0 ne pas d\'e9border. Mais le mari, le p\'e8re, se contenait. C\rquote \'e9 +tait lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes deux arrivaient avec l\rquote intention de ranimer le moral du prisonnier. H\'e9las\~! plus que lui, elles avaient besoin d +\rquote \'eatre soutenues\~; mais, en le voyant si ferme, la t\'eate si haute au milieu de tant d\rquote \'e9preuves, elles se reprenaient \'e0 esp\'e9rer. +\par +\par Ce jour-l\'e0 encore, Joam leur avait fait entendre d\rquote encourageantes paroles. Cette indomptable \'e9nergie, il la puisait non seulement dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce Dieu qui a mis une part de sa justice au c\'9c +ur des hommes. Non\~! Joam Dacosta ne pouvait \'eatre frapp\'e9 pour le crime de Tijuco\~! +\par +\par Presque jamais, d\rquote ailleurs, il ne parlait du document. Qu\rquote il f\'fbt apocryphe ou non, qu\rquote il f\'fbt de la main de Torr\'e8s ou \'e9crit par l\rquote auteur r\'e9el de l\rquote attentat, qu\rquote il cont\'eent ou ne cont\'ee +nt pas la justification tant cherch\'e9e, ce n\rquote \'e9tait pas sur cette douteuse hypoth\'e8se que Joam Dacosta pr\'e9tendait s\rquote appuyer. Non\~! il se regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c\rquote \'e9tait \'e0 + toute sa vie de travail et d\rquote honn\'eatet\'e9 qu\rquote il avait voulu donner la t\'e2che de plaider pour lui\~! +\par +\par Ce soir-l\'e0 donc, la m\'e8re et la fille, relev\'e9es par ces viriles paroles qui les p\'e9n\'e9traient jusqu\rquote au plus profond de leur \'eatre, s\rquote \'e9taient retir\'e9es plus confiantes qu\rquote elles ne l\rquote avaient \'e9t\'e9 depuis l +\rquote arrestation. Le prisonnier les avait une derni\'e8re fois press\'e9es sur son c\'9cur avec un redoublement de tendresse. Il semblait qu\rquote il e\'fbt ce pressentiment que le d\'e9nouement de cette affaire, quel qu\rquote il f\'fbt, \'e9 +tait prochain. +\par +\par Joam Dacosta, demeur\'e9 seul, resta longtemps immobile. Ses bras reposaient sur une petite table et soutenaient sa t\'eate. +\par +\par Que se passait-il en lui\~? \'c9tait-il arriv\'e9 \'e0 cette conviction que la justice humaine, apr\'e8s avoir failli une premi\'e8re fois, prononcerait enfin son acquittement\~? +\par +\par Oui\~! il esp\'e9rait encore\~! Avec le rapport du juge Jarriquez \'e9tablissant son identit\'e9, il savait que ce m\'e9moire justificatif, qu\rquote il avait \'e9crit avec tant de conviction, devait \'eatre \'e0 + Rio de Janeiro, entre les mains du chef supr\'eame de la justice. +\par +\par On le sait, ce m\'e9moire, c\rquote \'e9tait l\rquote histoire de sa vie depuis son entr\'e9e dans les bureaux de l\rquote arrayal diamantin jusqu\rquote au moment o\'f9 la jangada s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9e aux portes de Manao. +\par +\par Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il revivait dans son pass\'e9, depuis l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle, orphelin, il \'e9tait arriv\'e9 \'e0 Tijuco. L\'e0, par son z\'e8le, il s\rquote \'e9tait \'e9lev\'e9 dans la hi\'e9 +rarchie des bureaux du gouverneur g\'e9n\'e9ral, o\'f9 il avait \'e9t\'e9 admis bien jeune encore. L\rquote avenir lui souriait\~; il devait arriver \'e0 quelque haute position\~!\'85 Puis, tout \'e0 coup, cette catastrophe\~ +: le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de l\rquote escorte, les soup\'e7ons se portant sur lui, comme sur le seul employ\'e9 qui e\'fbt pu divulguer le secret du d\'e9 +part, son arrestation, sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgr\'e9 tous les efforts de son avocat, les derni\'e8res heures \'e9coul\'e9es dans la cellule des condamn\'e9s \'e0 mort de la prison de Villa-Rica, son \'e9 +vasion accomplie dans des conditions qui d\'e9notaient un courage surhumain, sa fuite \'e0 travers les provinces du Nord, son arriv\'e9e \'e0 la fronti\'e8re p\'e9ruvienne, puis l\rquote accueil qu\rquote avait fait au fugitif, d\'e9nu\'e9 + de ressources et mourant de faim, l\rquote hospitalier fazender Magalha\'ebs\~! +\par +\par Le prisonnier revoyait tous ces \'e9v\'e9nements, qui avaient si brutalement bris\'e9 sa vie\~! Et alors, abstrait dans ses pens\'e9es, perdu dans ses souvenirs, il n\rquote entendait pas un bruit particulier qui se produisait sur le mur ext\'e9 +rieur du vieux couvent, ni les secousses d\rquote une corde accroch\'e9e aux barreaux de sa fen\'eatre, ni le grincement de l\rquote acier mordant le fer, qui eussent attir\'e9 l\rquote attention d\rquote un homme moins absorb\'e9. +\par +\par Non, Joam Dacosta continuait \'e0 revivre au milieu des ann\'e9es de sa jeunesse, apr\'e8s son arriv\'e9e dans la province p\'e9ruvienne. Il se revoyait \'e0 la fazenda, le commis, puis l\rquote associ\'e9 du vieux Portugais, travaillant \'e0 la prosp\'e9 +rit\'e9 de l\rquote \'e9tablissement d\rquote Iquitos. +\par +\par Ah\~! pourquoi, d\'e8s le d\'e9but, n\rquote avait-il pas tout dit \'e0 son bienfaiteur\~! Celui-l\'e0 n\rquote aurait pas dout\'e9 de lui\~! C\rquote \'e9tait la seule faute qu\rquote il e\'fbt \'e0 se reprocher\~! Pourquoi n\rquote avait-il pas avou\'e9 + ni d\rquote o\'f9 il venait, ni qui il \'e9tait, \endash surtout au moment o\'f9 Magalha\'ebs avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n\rquote e\'fbt jamais voulu voir en lui l\rquote auteur de cet \'e9pouvantable crime\~! +\par +\par En ce moment, le bruit, \'e0 l\rquote ext\'e9rieur, fut assez fort pour attirer l\rquote attention du prisonnier. +\par +\par Joam Dacosta releva un instant la t\'eate. Ses yeux se dirig\'e8rent vers la fen\'eatre, mais avec ce regard vague qui est comme inconscient, et, un instant apr\'e8s, son front retomba dans ses mains. Sa pens\'e9e l\rquote avait encore ramen\'e9 \'e0 + Iquitos. +\par +\par L\'e0, le vieux fazender \'e9tait mourant. Avant de mourir, il voulait que l\rquote avenir de sa fille f\'fbt assur\'e9, que son associ\'e9 f\'fbt l\rquote unique ma\'eetre de cet \'e9tablissement, devenu si prosp\'e8 +re sous sa direction. Joam Dacosta devait-il parler alors\~?\'85 Peut-\'eatre\~!\'85 Il ne l\rquote osa pas\~!\'85 Il revit cet heureux pass\'e9 pr\'e8 +s de Yaquita, la naissance de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n\rquote avoir pas avou\'e9 son terrible secret\~! +\par +\par L\rquote encha\'eenement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau de Joam Dacosta avec une nettet\'e9, une vivacit\'e9 surprenantes. +\par +\par Il se retrouvait, maintenant, au moment o\'f9 le mariage de sa fille Minha avec Manoel allait \'eatre d\'e9cid\'e9\~! Pouvait-il laisser s\rquote accomplir cette union sous un faux nom, sans faire conna\'eetre \'e0 ce jeune homme les myst\'e8res de sa vie +\~? Non\~! +\par +\par Aussi s\rquote \'e9tait-il r\'e9solu, sur l\rquote avis du juge Ribeiro, \'e0 venir r\'e9clamer la r\'e9vision de son proc\'e8s, \'e0 provoquer la r\'e9habilitation qui lui \'e9tait due. Il \'e9tait parti avec tous les siens, et alors venait l\rquote +intervention de Torr\'e8s, l\rquote odieux march\'e9 propos\'e9 par ce mis\'e9rable, le refus indign\'e9 du p\'e8re de livrer sa fille pour sauver son honneur et sa vie, puis la d\'e9nonciation, puis l\rquote arrestation\~!\'85 +\par +\par En ce moment, la fen\'eatre, violemment repouss\'e9e du dehors, s\rquote ouvrit brusquement. +\par +\par Joam Dacosta se redressa\~; les souvenirs de son pass\'e9 s\rquote \'e9vanouirent comme une ombre. +\par +\par Benito avait saut\'e9 dans la chambre, il \'e9tait devant son p\'e8re, et, un instant apr\'e8s, Manoel, franchissant la baie qui avait \'e9t\'e9 d\'e9gag\'e9e de ses barreaux, apparaissait pr\'e8s de lui. +\par +\par Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise\~; Benito ne lui en laissa pas le temps. +\par +\par \'ab\~Mon p\'e8re, dit-il, voici cette fen\'eatre dont la grille est bris\'e9e\~!\'85 Une corde pend jusqu\rquote au sol\~!\'85 Une pirogue attend dans le canal, \'e0 cent pas d\rquote ici\~!\'85 Araujo est l\'e0 pour la conduire loin de Manao, sur l +\rquote autre rive de l\rquote Amazone, o\'f9 vos traces ne pourront \'eatre retrouv\'e9es\~!\'85 Mon p\'e8re, il faut fuir \'e0 l\rquote instant\~!\'85 Le juge lui-m\'eame nous en a donn\'e9 le conseil\~! +\par +\par \endash Il le faut\~! ajouta Manoel. +\par +\par \endash Fuir\~! moi\~!\'85 Fuir une seconde fois\~!\'85 Fuir encore\~!\'85 +\par +\par Et, les bras crois\'e9s, la t\'eate haute, Joam Dacosta recula lentement jusqu\rquote au fond de la chambre. +\par +\par \'ab\~Jamais\~!\~\'bb dit-il d\rquote une voix si ferme que Benito et Manoel rest\'e8rent interdits. +\par +\par Les deux jeunes gens ne s\rquote attendaient pas \'e0 cette r\'e9sistance. Jamais ils n\rquote auraient pu penser que les obstacles \'e0 cette \'e9vasion viendraient du prisonnier lui-m\'eame. +\par +\par Benito s\rquote avan\'e7a vers son p\'e8re, et, le regardant bien en face, il lui prit les deux mains, non pour l\rquote entra\'eener, mais pour qu\rquote il l\rquote entend\'eet et se laiss\'e2t convaincre. +\par +\par \'ab\~Jamais, avez-vous dit, mon p\'e8re\~? +\par +\par Jamais. +\par +\par \endash Mon p\'e8re, dit alors Manoel, \endash moi aussi j\rquote ai le droit de vous donner ce nom \endash , mon p\'e8re, \'e9coutez-nous\~! Si nous vous disons qu\rquote il faut fuir sans perdre un seul instant, c\rquote +est que, si vous restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-m\'eame\~! +\par +\par \endash Rester, reprit Benito, c\rquote est attendre la mort, mon p\'e8re\~! L\rquote ordre d\rquote ex\'e9cution peut arriver d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre\~ +! Si vous croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, si vous pensez qu\rquote elle r\'e9habilitera celui qu\rquote elle a condamn\'e9 il y a vingt ans, vous vous trompez\~! Il n\rquote y a plus d\rquote espoir\~! Il faut fuir\~! +\'85 Fuyez\~!\~\'bb +\par +\par Par un mouvement irr\'e9sistible, Benito avait saisi son p\'e8re, et il l\rquote entra\'eena vers la fen\'eatre. +\par +\par Joam Dacosta se d\'e9gagea de l\rquote \'e9treinte de son fils, et recula une seconde fois. +\par +\par \'ab\~Fuir\~! r\'e9pondit-il, du ton d\rquote un homme dont la r\'e9solution est in\'e9branlable, mais c\rquote est me d\'e9shonorer et vous d\'e9shonorer avec moi\~! Ce serait comme un aveu de ma culpabilit\'e9\~ +! Puisque je suis librement venu me remettre \'e0 la disposition des juges de mon pays, je dois attendre leur d\'e9cision, quelle qu\rquote elle soit, et je l\rquote attendrai\~! +\par +\par \endash Mais les pr\'e9somptions sur lesquelles vous vous appuyez ne peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve mat\'e9rielle de votre innocence nous manque jusqu\rquote ici\~! Si nous vous r\'e9p\'e9tons qu\rquote il faut fuir, c\rquote +est que le juge Jarriquez lui-m\'eame nous l\rquote a dit\~! Vous n\rquote avez plus maintenant que cette chance d\rquote \'e9chapper \'e0 la mort\~! +\par +\par \endash Je mourrai donc\~! r\'e9pondit Joam Dacosta d\rquote une voix, calme. Je mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne\~! Une premi\'e8re fois, quelques heures avant l\rquote ex\'e9cution, j\rquote ai fui\~! Oui\~! j\rquote \'e9 +tais jeune alors, j\rquote avais toute une vie devant moi pour combattre l\rquote injustice des hommes\~! Mais me sauver maintenant, recommencer cette mis\'e9rable existence d\rquote +un coupable qui se cache sous un faux nom, dont tous les efforts sont employ\'e9s \'e0 d\'e9pister les poursuites de la police\~; reprendre cette vie d\rquote anxi\'e9t\'e9 que j\rquote ai men\'e9e depuis vingt-trois ans, en vous obligeant \'e0 + la partager avec moi\~; attendre chaque jour une d\'e9nonciation qui arriverait t\'f4t ou tard, et une demande d\rquote extradition qui viendrait m\rquote atteindre jusqu\rquote en pays \'e9tranger\~! est-ce que ce serait vivre\~! Non\~! jamais\~! +\par +\par \endash Mon p\'e8re, reprit Benito, dont la t\'eate mena\'e7ait de s\rquote \'e9garer devant cette obstination, vous fuirez\~! Je le veux\~!\'85\~\'bb Et il avait saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, \'e0 l\rquote entra\'eener vers la fen\'ea +tre. \'ab\~Non\~!\'85 non\~!\'85 +\par +\par Vous voulez donc me rendre fou\~! +\par +\par Mon fils, s\rquote \'e9cria Joam Dacosta, laisse-moi\~!\'85 Une fois d\'e9j\'e0, je me suis \'e9chapp\'e9 de la prison de Villa-Rica, et l\rquote on a d\'fb croire que je fuyais une condamnation justement m\'e9rit\'e9e\~! Oui\~! on a d\'fb le croire\~ +! Eh bien, pour l\rquote honneur du nom que vous portez, je ne recommencerai pas\~!\~\'bb +\par +\par Benito \'e9tait tomb\'e9 aux genoux de son p\'e8re\~! Il lui tendait les mains\'85 Il le suppliait\'85 +\par +\par \'ab\~Mais cet ordre, mon p\'e8re, r\'e9p\'e9tait-il, cet ordre peut arriver aujourd\rquote hui\'85 \'c0 l\rquote instant\'85 et il contiendra la sentence de mort\~! +\par +\par L\rquote ordre serait arriv\'e9, que ma d\'e9termination ne changerait pas\~! Non, mon fils\~! Joam Dacosta coupable pourrait fuir\~! Joam Dacosta innocent ne fuira pas\~!\~\'bb +\par +\par La sc\'e8ne qui suivit ces paroles fut d\'e9chirante. Benito luttait contre son p\'e8re. Manoel, \'e9perdu, se tenait pr\'e8s de la fen\'eatre, pr\'eat \'e0 enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule s\rquote ouvrit. +\par +\par Sur le seuil apparut le chef de police, accompagn\'e9 du gardien-chef de la prison et de quelques soldats. +\par +\par Le chef de police comprit qu\rquote une tentative d\rquote \'e9vasion venait d\rquote \'eatre faite, mais il comprit aussi \'e0 l\rquote attitude du prisonnier que c\rquote \'e9tait lui qui n\rquote avait pas voulu fuir\~ +! Il ne dit rien. La plus profonde piti\'e9 se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se f\'fbt \'e9chapp\'e9 de cette prison\~? +\par +\par Il \'e9tait trop tard\~! +\par +\par Le chef de police, qui tenait un papier \'e0 la main, s\rquote avan\'e7a vers le prisonnier. +\par +\par \'ab\~Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, monsieur, qu\rquote il n\rquote a tenu qu\rquote \'e0 moi de fuir, mais que je ne l\rquote ai pas voulu\~!\~\'bb +\par +\par Le chef de police baissa un instant la t\'eate\~; puis d\rquote une voix qu\rquote il essayait en vain de raffermir\~: \'ab\~Joam Dacosta, dit-il, l\rquote ordre vient d\rquote arriver \'e0 l\rquote instant du chef supr\'eame de la justice de Ri +o de Janeiro. +\par +\par Ah\~! mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent Manoel et Benito. +\par +\par Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras sur sa poitrine, cet ordre porte l\rquote ex\'e9cution de la sentence\~? +\par +\par \endash Oui\~! +\par +\par \endash Et ce sera\~?\'85 +\par +\par \endash Pour demain\~!\~\'bb +\par +\par Benito s\rquote \'e9tait jet\'e9 sur son p\'e8re. Il voulait encore une fois l\rquote entra\'eener hors de cette cellule\'85 Il fallut que des soldats vinssent arracher le prisonnier \'e0 cette derni\'e8re \'e9treinte. +\par +\par Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent emmen\'e9s au-dehors. Il fallait mettre un terme \'e0 cette lamentable sc\'e8ne, qui avait d\'e9j\'e0 trop dur\'e9. +\par +\par \'ab\~Monsieur, dit alors le condamn\'e9, demain matin, avant l\rquote heure de l\rquote ex\'e9cution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre Passanha que je vous prie de faire pr\'e9venir\~? +\par +\par Il sera pr\'e9venu. +\par +\par \endash Me sera-t-il permis de voir ma famille, d\rquote embrasser une derni\'e8re fois ma femme et mes enfants\~? +\par +\par \endash Vous les verrez. +\par +\par \endash Je vous remercie, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta. Et maintenant, faites garder cette fen\'eatre\~! Il ne faut pas qu\rquote on m\rquote arrache d\rquote ici malgr\'e9 moi\~!\~\'bb +\par +\par Cela dit, le chef de police, apr\'e8s s\rquote \'eatre inclin\'e9, se retira avec le gardien et les soldats. Le condamn\'e9, qui n\rquote avait plus maintenant que quelques heures \'e0 vivre, resta seul. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017305}CHAPITRE DIX-HUITI\'c8ME\line FRAGOSO{\*\bkmkend _Toc98017305} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ainsi donc l\rquote ordre \'e9tait arriv\'e9, et, comme le juge Jarriquez le pr\'e9voyait, c\rquote \'e9tait un ordre qui portait ex\'e9cution imm\'e9diate de la sentence prononc\'e9e contre Joam Dacosta. Aucune preuve n\rquote avait pu \'ea +tre produite. La justice devait avoir son cours. +\par +\par C\rquote \'e9tait le lendemain m\'eame, 31 ao\'fbt, \'e0 neuf heures du matin, que le condamn\'e9 devait p\'e9rir par le gibet. +\par +\par La peine de mort, au Br\'e9sil, est le plus g\'e9n\'e9ralement commu\'e9e, \'e0 moins qu\rquote il s\rquote agisse de l\rquote appliquer aux noirs\~; mais, cette fois, elle allait frapper un blanc. +\par +\par Telles sont les dispositions p\'e9nales en mati\'e8re de crimes relatifs \'e0 l\rquote arrayal diamantin, pour lesquels, dans un int\'e9r\'eat public, la loi n\rquote a voulu admettre aucun recours en gr\'e2ce. +\par +\par Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C\rquote \'e9tait non seulement la vie, mais l\rquote honneur qu\rquote il allait perdre. +\par +\par Or, ce 31 ao\'fbt, d\'e8s le matin, un homme accourait vers Manao de toute la vitesse de son cheval, et telle avait \'e9t\'e9 la rapidit\'e9 de sa course, qu\rquote \'e0 un demi-mille de la ville la courageuse b\'eate tombait, incapable de se por +ter plus avant. +\par +\par Le cavalier n\rquote essaya m\'eame pas de relever sa monture. \'c9videmment il lui avait demand\'e9 et il avait obtenu d\rquote elle plus que le possible, et, malgr\'e9 l\rquote \'e9tat d\rquote \'e9puisement o\'f9 il se trouvait lui-m\'eame, il s +\rquote \'e9lan\'e7a dans la direction de la ville. +\par +\par Cet homme venait des provinces de l\rquote est en suivant la rive gauche du fleuve. Toutes ses \'e9conomies avaient \'e9t\'e9 employ\'e9es \'e0 l\rquote achat de ce cheval, qui, plus rapide que ne l\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 une pirogue oblig\'e9 +e de remonter le courant de l\rquote Amazone, venait de le ramener \'e0 Manao. +\par +\par C\rquote \'e9tait Fragoso. +\par +\par Un homme accourait vers Manao. +\par +\par Le courageux gar\'e7on avait-il donc r\'e9ussi dans cette entreprise dont il n\rquote avait parl\'e9 \'e0 personne\~? Avait-il retrouv\'e9 la milice \'e0 laquelle appartenait Torr\'e8s\~? Avait-il d\'e9couvert quelque secret qui pou +vait encore sauver Joam Dacosta\~? +\par +\par Il ne savait pas au juste\~; mais, en tout cas, il avait une extr\'eame h\'e2te de communiquer au juge Jarriquez ce qu\rquote il venait d\rquote apprendre pendant cette courte excursion. +\par +\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9\~: +\par +\par Fragoso ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9, lorsqu\rquote il avait reconnu en Torr\'e8s un des capitaines de cette milice qui op\'e9rait dans les provinces riveraines de la Madeira. +\par +\par Il partit donc, et, en arrivant \'e0 l\rquote embouchure de cet affluent, il apprit que le chef de ces \'ab\~capita\'ebs do mato\~\'bb se trouvait alors aux environs. +\par +\par Fragoso, sans perdre une heure, se mit \'e0 sa recherche, et, non sans peine, il parvint \'e0 le rejoindre. +\par +\par Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n\rquote h\'e9sita pas \'e0 r\'e9pondre. \'c0 propos de la demande tr\'e8s simple qui lui fut faite, il n\rquote avait, d\rquote ailleurs, aucun int\'e9r\'eat \'e0 se taire. +\par +\par Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso furent celles-ci\~: +\par +\par \'ab\~Le capitaine des bois Torr\'e8s n\rquote appartenait-il pas, il y a quelques mois, \'e0 votre milice\~? +\par +\par Oui. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque, n\rquote avait-il pas pour camarade intime un de vos compagnons qui est mort r\'e9cemment\~? +\par +\par \endash En effet. +\par +\par \endash Et cet homme se nommait\~?\'85 +\par +\par \endash Ortega.\~\'bb +\par +\par Voil\'e0 tout ce qu\rquote avait appris Fragoso. Ces renseignements \'e9taient-ils de nature \'e0 modifier la situation de Joam Dacosta\~? Ce n\rquote \'e9tait vraiment pas supposable. +\par +\par Fragoso, le comprenant bien, insista donc pr\'e8s du chef de la milice pour savoir s\rquote il connaissait cet Ortega, s\rquote il pouvait lui apprendre d\rquote o\'f9 il venait, et lui donner quelques renseignements sur son pass\'e9. Ce +la ne laissait pas d\rquote avoir une v\'e9ritable importance, puisque cet Ortega, au dire de Torr\'e8s, \'e9tait le v\'e9ritable auteur du crime de Tijuco. +\par +\par Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun renseignement \'e0 cet \'e9gard. +\par +\par Ce qui \'e9tait certain, c\rquote est que cet Ortega appartenait depuis bien des ann\'e9es \'e0 la milice\~; qu\rquote une \'e9troite camaraderie s\rquote \'e9tait nou\'e9e entre Torr\'e8s et lui, qu\rquote on les voyait toujours ensemble, et que Torr\'e8 +s le veillait \'e0 son chevet lorsqu\rquote il rendit le dernier soupir. +\par +\par Voil\'e0 tout ce que savait \'e0 ce sujet le chef de la milice, et il ne pouvait en dire davantage. +\par +\par Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants d\'e9tails, et il repartit aussit\'f4t. +\par +\par Mais, si le d\'e9vou\'e9 gar\'e7on n\rquote apportait pas la preuve que cet Ortega f\'fbt l\rquote auteur du crime de Tijuco, de la d\'e9marche qu\rquote il venait de faire il r\'e9sultait du moins ceci\~: c\rquote est que Torr\'e8s avait dit la v\'e9rit +\'e9, lorsqu\rquote il affirmait qu\rquote un de ses camarades de la milice \'e9tait mort, et qu\rquote il l\rquote avait assist\'e9 \'e0 ses derniers moments. +\par +\par Quant \'e0 cette hypoth\'e8se qu\rquote Ortega lui e\'fbt remis le document en question, elle devenait maintenant tr\'e8s admissible. Rien de plus probable aussi que ce document e\'fbt rapport \'e0 l\rquote attentat, dont Ortega \'e9tait r\'e9ellement l +\rquote auteur, et qu\rquote il renfermait l\rquote aveu de sa culpabilit\'e9, accompagn\'e9 de circonstances qui ne permettraient pas de la mettre en doute. +\par +\par Ainsi donc, si ce document avait pu \'eatre lu, si la clef en avait \'e9t\'e9 trouv\'e9e, si le chiffre sur lequel reposait son syst\'e8me avait \'e9t\'e9 connu, nul doute que la v\'e9rit\'e9 se f\'fbt enfin fait jour\~! +\par +\par Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas\~! Quelques pr\'e9somptions de plus, la quasi-certitude que l\rquote aventurier n\rquote avait rien invent\'e9, certaines circonstances tendant \'e0 prouver que le secret de cette affaire \'e9tait renferm\'e9 + dans le document, voil\'e0 tout ce que le brave gar\'e7on rapportait de sa visite au chef de cette milice \'e0 laquelle avait appartenu Torr\'e8s. +\par +\par Et pourtant, si peu que ce f\'fbt, il avait h\'e2te de tout conter au juge Jarriquez. Il savait qu\rquote il n\rquote y avait pas une heure \'e0 perdre, et voil\'e0 pourquoi, ce matin-l\'e0, vers huit heures, il arrivait, bris\'e9 de fatigue, \'e0 + un demi-mille de Manao. +\par +\par Cette distance qui le s\'e9parait encore de la ville, Fragoso la franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment irr\'e9sistible le poussait en avant, et il en \'e9tait presque arriv\'e9 \'e0 + croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre ses mains. +\par +\par Soudain Fragoso s\rquote arr\'eata, comme si ses pieds eussent irr\'e9sistiblement pris racine dans le sol. +\par +\par Il se trouvait \'e0 l\rquote entr\'e9e de la petite place, sur laquelle s\rquote ouvrait une des portes de la ville. +\par +\par L\'e0, au milieu d\rquote une foule d\'e9j\'e0 compacte, la dominant d\rquote une vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait une corde. +\par +\par Fragoso sentit ses derni\'e8res forces l\rquote abandonner. Il tomba. Ses yeux s\rquote \'e9taient involontairement ferm\'e9s. Il ne voulait pas voir, et ces mots s\rquote \'e9chapp\'e8rent de ses l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Trop tard\~! trop tard\~!\'85\~\'bb +\par +\par Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non\~! il n\rquote \'e9tait pas trop tard\~! Le corps de Joam Dacosta ne se balan\'e7ait pas au bout de cette corde\~! +\par +\par \'ab\~Le juge Jarriquez\~! le juge Jarriquez\~!\~\'bb cria Fragoso. +\par +\par Et, haletant, \'e9perdu, il se jetait vers la porte de la ville, il remontait la principale rue de Manao, et tombait, \'e0 demi mort, sur le seuil de la maison du magistrat. +\par +\par La porte \'e9tait ferm\'e9e. Fragoso eut encore la force de frapper \'e0 cette porte. +\par +\par Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son ma\'eetre ne voulait recevoir personne. +\par +\par Malgr\'e9 cette d\'e9fense, Fragoso, repoussa l\rquote homme qui lui d\'e9fendait l\rquote entr\'e9e de la maison, et d\rquote un bond il s\rquote \'e9lan\'e7a jusqu\rquote au cabinet du juge. +\par +\par \'ab\~Je reviens de la province o\'f9 Torr\'e8s a fait son m\'e9tier de capitaine des bois\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Monsieur le juge, Torr\'e8s a dit vrai\~!\'85 Suspendez\'85 suspendez l\rquote ex\'e9cution\~! +\par +\par Vous avez retrouv\'e9 cette milice\~? Oui\~! Et vous me rapportez le chiffre du document\~?\'85\~\'bb +\par +\par Fragoso ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \'ab\~Alors, laissez-moi\~! laissez-moi\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez, qui, en proie \'e0 un v\'e9ritable acc\'e8s de rage, saisit le document pour l\rquote an\'e9antir. Fragoso lui prit les mains et l\rquote arr\'eata. \'ab\~La v\'e9rit +\'e9 est l\'e0\~! dit-il. +\par +\par \endash Je le sais, r\'e9pondit le juge Jarriquez\~; mais qu\rquote est-ce qu\rquote une v\'e9rit\'e9 qui ne peut se faire jour\~! +\par +\par \endash Elle appara\'eetra\~!\'85 il le faut\~!\'85 il le faut\~! +\par +\par \endash Encore une fois, avez-vous le chiffre\~?\'85 +\par +\par \endash Non\~! r\'e9pondit Fragoso, mais, je vous le r\'e9p\'e8te, Torr\'e8s n\rquote a pas menti\~!\'85 Un de ses compagnons avec lequel il \'e9tait \'e9troitement li\'e9 est mort, il y a quelques mois, et il n\rquote +est pas douteux que cet homme lui ait remis le document qu\rquote il venait vendre \'e0 Joam Dacosta\~! +\par +\par \endash Non\~! r\'e9pondit le juge Jarriquez, non\~!\'85 cela n\rquote est pas douteux\'85 pour nous, mais cela n\rquote a pas paru certain pour ceux qui disposent de la vie du condamn\'e9\~!\'85 Laissez-moi\~!\~\'bb +\par +\par Fragoso, repouss\'e9, ne voulait pas quitter la place. \'c0 son tour, il se tra\'eenait aux pieds du magistrat. \'ab\~Joam Dacosta est innocent\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir\~! Ce n\rquote +est pas lui qui a commis le crime de Tijuco\~! C\rquote est le compagnon de Torr\'e8s, l\rquote auteur du document\~! C\rquote est Ortega\~!\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu\rquote une sorte de calme eut succ\'e9d\'e9 dans son esprit \'e0 la temp\'eate qui s\rquote y d\'e9cha\'eenait, il retira le document de sa main crisp\'e9e, il l\rquote \'e9tendit sur sa table, il s +\rquote assit, et passant la main sur ses yeux\~: +\par +\par \'ab\~Ce nom\~!\'85 dit-il\'85 Ortega\~!\'85 Essayons\~!\~\'bb +\par +\par Et le voil\'e0, proc\'e9dant avec ce nouveau nom, rapport\'e9 par Fragoso, comme il avait d\'e9j\'e0 fait avec les autres noms propres vainement essay\'e9s par lui. Apr\'e8s l\rquote avoir dispos\'e9 au-dessus des six premi\'e8 +res lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante\~: +\par +\par }{\i O r t e g a P h y j s l}{ +\par +\par \'ab\~Rien\~! dit-il, cela ne donne rien\~!\~\'bb +\par +\par Et, en effet, l\rquote }{\i h}{ plac\'e9e sur l\rquote }{\i r}{ ne pouvait s\rquote exprimer par un chiffre, puisque dans l\rquote ordre alphab\'e9tique, cette lettre occupe un rang ant\'e9rieur \'e0 celui de la lettre }{\i r}{. +\par +\par Le }{\i p}{, l\rquote }{\i y}{, le }{\i j}{, dispos\'e9s sous les lettres }{\i o}{, }{\i t}{, }{\i e}{, seuls se chiffraient par 1, 4, 5. +\par +\par Quant \'e0 l\rquote }{\i s}{ et \'e0 l\rquote }{\i l}{ plac\'e9s \'e0 la fin de ce mot, l\rquote intervalle qui les s\'e9pare du }{\i g}{ et de l\rquote }{\i a}{ \'e9 +tant de douze lettres, impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne correspondaient ni au }{\i g}{ ni \'e0 l\rquote }{\i a}{. +\par +\par En ce moment, des cris terrifiants s\rquote \'e9lev\'e8rent dans la rue, des cris de d\'e9sespoir. +\par +\par Fragoso se pr\'e9cipita \'e0 l\rquote une des fen\'eatres qu\rquote il ouvrit, avant que le magistrat n\rquote e\'fbt pu l\rquote en emp\'eacher. +\par +\par La foule encombrait la rue. L\rquote heure \'e9tait venue \'e0 laquelle le condamn\'e9 allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule s\rquote op\'e9rait dans la direction de la place o\'f9 se dressait le gibet. +\par +\par Le juge Jarriquez, effrayant \'e0 voir, tant son regard \'e9tait fixe, d\'e9vorait les lignes du document. +\par +\par \'ab\~Les derni\'e8res lettres\~! murmura-t-il. Essayons encore les derni\'e8res lettres\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait le supr\'eame espoir. +\par +\par Et alors, d\rquote une main, dont le tremblement l\rquote emp\'eachait presque d\rquote \'e9crire, il disposa le nom d\rquote Ortega au-dessus des six derni\'e8res lettres du paragraphe, ainsi qu\rquote il venait de faire pour les six premi\'e8res. +\par +\par Un premier cri lui \'e9chappa. Il avait vu, tout d\rquote abord, que ces six derni\'e8res lettres \'e9taient inf\'e9rieures dans l\rquote ordre alphab\'e9tique \'e0 celles qui composaient le nom d\rquote Ortega, et que, par cons\'e9 +quent, elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre. +\par +\par Et, en effet, lorsqu\rquote il eut r\'e9duit la formule, en remontant de la lettre inf\'e9rieure du document \'e0 la lettre sup\'e9rieure du mot, il obtint\~: +\par +\par }{\i\lang2057 O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d}{\lang2057 +\par +\par }{Le nombre, ainsi compos\'e9, \'e9tait 432513. +\par +\par Mais ce nombre \'e9tait-il enfin celui qui avait pr\'e9sid\'e9 \'e0 la formation du document\~? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui avaient \'e9t\'e9 pr\'e9c\'e9demment essay\'e9s\~? +\par +\par En cet instant, les cris redoubl\'e8rent, des cris de piti\'e9 qui trahissaient la sympathique \'e9motion de toute cette foule. Quelques minutes encore, c\rquote \'e9tait tout ce qui restait \'e0 vivre au condamn\'e9\~! +\par +\par Fragoso, fou de douleur, s\rquote \'e9lan\'e7a hors de la chambre\~!\'85 Il voulait revoir une derni\'e8re fois son bienfaiteur, qui allait mourir\~!\'85 Il voulait se jeter au-devant du fun\'e8bre cort\'e8ge, l\rquote arr\'eater en criant\~: \'ab\~ +Ne tuez pas ce juste\~! Ne le tuez pas\~!\'85\~\'bb +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 le juge Jarriquez avait dispos\'e9 le nombre obtenu au-dessus des premi\'e8res lettres du paragraphe, en le r\'e9p\'e9tant autant de fois qu\rquote il \'e9tait n\'e9cessaire, comme suit\~: +\par +\par 432513432513432513432513 +\par +\par }{\i Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh}{ +\par +\par Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l\rquote ordre alphab\'e9tique, il lut\~: +\par +\par }{\i Le v\'e9ritable auteur du vol de\'85}{ +\par +\par Un hurlement de joie lui \'e9chappa\~! Ce nombre, 432513, c\rquote \'e9tait le nombre tant cherch\'e9\~! Le nom d\rquote Ortega lui avait permis de le refaire\~! Il tenait enfin la clef du document, qui allait incontestablement d\'e9montrer l\rquote +innocence de Joam Dacosta, et, sans en lire davantage, il se pr\'e9cipita hors de son cabinet, puis dans la rue, criant\~: +\par +\par \'ab\~Arr\'eatez\~! Arr\'eatez\~!\~\'bb +\par +\par Fendre la foule qui s\rquote ouvrit devant ses pas, courir \'e0 la prison, que le condamn\'e9 quittait \'e0 ce moment, pendant que sa femme, ses enfants, s\rquote attachaient \'e0 lui avec la violence du d\'e9sespoir, ce ne fut que l\rquote affaire d +\rquote un instant pour le juge Jarriquez. +\par +\par Arriv\'e9 devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa main agitait le document, et, enfin, ce mot s\rquote \'e9chappait de ses l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Innocent\~! innocent\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017306}CHAPITRE DIX-NEUVI\'c8ME\line LE CRIME DE TIJUCO{\*\bkmkend _Toc98017306} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 l\rquote arriv\'e9e du juge, tout le fun\'e8bre cort\'e8ge s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9. +\par +\par Un immense \'e9cho avait r\'e9p\'e9t\'e9 apr\'e8s lui et r\'e9p\'e9tait encore ce cri qui s\rquote \'e9chappait de toutes les poitrines\~: +\par +\par \'ab\~Innocent\~! innocent\~!\~\'bb +\par +\par Puis, un silence complet s\rquote \'e9tablit. +\par +\par On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient \'eatre prononc\'e9es. +\par +\par Le juge Jarriquez s\rquote \'e9tait assis sur un banc de pierre, et l\'e0, pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l\rquote entouraient, tandis que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son c\'9cur, il reconstituait tout d\rquote abord le de +rnier paragraphe du document au moyen du nombre, et, \'e0 mesure que les mots se d\'e9gageaient nettement sous le chiffre qui substituait la v\'e9ritable lettre \'e0 la lettre cryptologique, il les s\'e9parait, il les ponctuait, il lisait \'e0 haute voix. + +\par +\par Et voici ce qu\rquote il lut au milieu de ce profond silence\~: +\par +\par }{\i Le v\'e9ritable auteur du vol des diamants et de}{ +\par +\par 43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34 +\par +\par }{\i Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l\rquote assassinat des soldats qui escortaient le convoi, +\par }{ +\par 32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343 +\par +\par }{\i ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la nuit du vingt-deux janvier mil huit}{ +\par +\par 251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134 +\par +\par }{\i etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, n\rquote est donc pas Joam Dacosta, injustement}{ +\par +\par 3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325 +\par +\par }{\i fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamn\'e9 \'e0 mort\~; c\rquote est moi, le mis\'e9rable employ\'e9 de}{ +\par +\par 13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43 +\par +\par }{\i drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh\line l\rquote administration du district diamantin\~; oui, moi seul,}{ +\par +\par 251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325 +\par +\par }{\i nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq}{ +\par +\par }{\i qui signe de mon vrai nom, Ortega.}{ +\par +\par 134 32513 43 251 3432 513 432513 +\par +\par }{\i rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd.}{ +\par +\par Cette lecture n\rquote avait pu \'eatre achev\'e9e, sans que d\rquote interminables hurrahs se fussent \'e9lev\'e9s dans l\rquote air. +\par +\par Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui r\'e9sumait le document tout entier, qui proclamait si absolument l\rquote innocence du fazender d\rquote Iquitos, qui arrachait au gibet cette victime d\rquote +une effroyable erreur judiciaire\~! +\par +\par Joam Dacosta, entour\'e9 de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne pouvait suffire \'e0 presser les mains qui se tendaient vers lui. Quelle que f\'fbt l\rquote \'e9nergie de son caract\'e8re, la r\'e9action se faisait, des larmes de joie s\rquote \'e9 +chappaient de ses yeux, et en m\'eame temps son c\'9cur reconnaissant s\rquote \'e9levait vers cette Providence qui venait de le sauver si miraculeusement, au moment, o\'f9 il allait subir la derni\'e8re expiation, vers ce Dieu qui n\rquote +avait pas voulu laisser s\rquote accomplir ce pire des crimes, la mort d\rquote un juste\~! +\par +\par Oui\~! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever aucun doute\~! Le v\'e9ritable auteur de l\rquote attentat de Tijuco avouait lui-m\'eame son crime, et il d\'e9non\'e7ait toutes les circonstances dans lesquelles il s\rquote \'e9 +tait accompli\~! En effet, le juge Jarriquez, au moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice cryptogrammatique. +\par +\par Or, voici ce qu\rquote avouait Ortega. +\par +\par Ce mis\'e9rable \'e9tait le coll\'e8gue de Joam Dacosta, employ\'e9 comme lui, \'e0 Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l\rquote arrayal diamantin. Le jeune commis, d\'e9sign\'e9 pour accompagner le convoi \'e0 + Rio de Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas \'e0 cette horrible id\'e9e de s\rquote enrichir par l\rquote assassinat et le vol, il avait indiqu\'e9 aux contrebandiers le jour exact o\'f9 le convoi devait quitter Tijuco. +\par +\par Pendant l\rquote attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi au-del\'e0 de Villa-Rica, il feignit de se d\'e9fendre avec les soldats de l\rquote escorte\~; puis, s\rquote \'e9tant jet\'e9 parmi les morts, il fut emport\'e9 par ses complices, et c +\rquote est ainsi que le soldat, qui surv\'e9cut seul \'e0 ce massacre, put affirmer qu\rquote Ortega avait p\'e9ri dans la lutte. +\par +\par Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps apr\'e8s, il \'e9tait d\'e9pouill\'e9 \'e0 son tour par ceux qui l\rquote avaient aid\'e9 \'e0 commettre le crime. +\par +\par Rest\'e9 sans ressources, ne pouvant plus rentrer \'e0 Tijuco, Ortega s\rquote enfuit dans les provinces du nord du Br\'e9sil, vers ces districts du Haut-Amazone o\'f9 se trouvait la milice des \'ab\~capita\'ebs do mato\~\'bb +. Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable troupe. L\'e0, on ne demandait ni qui on \'e9tait, ni d\rquote o\'f9 l\rquote on venait. Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues ann\'e9es, il exer\'e7a ce m\'e9 +tier de chasseur d\rquote hommes. +\par +\par Sur ces entrefaites, Torr\'e8s, l\rquote aventurier, d\'e9pourvu de tout moyen d\rquote existence, devint son compagnon. Ortega et lui se li\'e8rent intimement. Mais, ainsi que l\rquote avait dit Torr\'e8s, le remords vint peu \'e0 + peu troubler la vie du mis\'e9rable. Le souvenir de son crime lui fit horreur. Il savait qu\rquote un autre avait \'e9t\'e9 condamn\'e9 \'e0 sa place\~! Il savait que cet autre, c\rquote \'e9tait son coll\'e8gue Joam Dacosta\~ +! Il savait enfin que, si cet innocent avait pu \'e9chapper au dernier supplice, il ne cessait pas d\rquote \'eatre sous le coup d\rquote une condamnation capitale\~! +\par +\par Or, le hasard fit que, pendant une exp\'e9dition de la milice, entreprise, il y avait quelques mois, au-del\'e0 de la fronti\'e8re p\'e9ruvienne, Ortega arriva aux environs d\rquote Iquitos, et que l\'e0, dans Joam Garral, qui ne le recon +nut pas, il retrouva Joam Dacosta. +\par +\par Ce fut alors qu\rquote il r\'e9solut de r\'e9parer, en la mesure du possible, l\rquote injustice dont son ancien coll\'e8gue \'e9tait victime. Il consigna dans un document tous les faits relatifs \'e0 l\rquote attentat de Tijuco\~ +; mais il le fit sous la forme myst\'e9rieuse que l\rquote on sait, son intention \'e9tant de le faire parvenir au fazender d\rquote Iquitos avec le chiffre qui permettait de le lire. +\par +\par La mort n\rquote allait pas le laisser achever cette \'9cuvre de r\'e9paration. Bless\'e9 gri\'e8vement dans une rencontre avec les noirs de la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torr\'e8s \'e9tait alors pr\'e8s de lui. Il crut pouvoir confier +\'e0 cet ami le secret qui avait si lourdement pes\'e9 sur toute son existence. Il lui remit le document \'e9crit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le faire parvenir \'e0 Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et l\rquote +adresse, et de ses l\'e8vres s\rquote \'e9chappa, avec son dernier soupir, ce nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument ind\'e9chiffrable. +\par +\par Ortega mort, on sait comment l\rquote indigne Torr\'e8s s\rquote acquitta de sa mission, comment il r\'e9solut d\rquote utiliser \'e0 son profit le secret dont il \'e9tait possesseur, comment il tenta d\rquote en faire l\rquote objet d\rquote +un odieux chantage. +\par +\par Torr\'e8s devait violemment p\'e9rir avant d\rquote avoir accompli son \'9cuvre, et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d\rquote Ortega, rapport\'e9 par Fragoso, et qui \'e9 +tait comme la signature du document, ce nom avait enfin permis de le reconstituer, gr\'e2ce \'e0 la sagacit\'e9 du juge Jarriquez. +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait l\'e0 la preuve mat\'e9rielle tant cherch\'e9e, c\rquote \'e9tait l\rquote incontestable t\'e9moignage de l\rquote innocence de Joam Dacosta, rendu \'e0 la vie, rendu \'e0 l\rquote honneur\~! +\par +\par Les hurrahs redoubl\'e8rent lorsque le digne magistrat eut, \'e0 haute voix et pour l\rquote \'e9dification de tous, tir\'e9 du document cette terrible histoire. +\par +\par Et, d\'e8s ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l\rquote indubitable preuve, d\rquote accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient \'eatre demand\'e9es \'e0 Rio de Janeiro, e +\'fbt d\rquote autre prison que sa propre demeure. +\par +\par Cela ne pouvait faire difficult\'e9, et ce fut au milieu du concours de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagn\'e9 de tous les siens, se vit port\'e9 plut\'f4t que conduit jusqu\rquote \'e0 la maison du magistrat comme un triomphateur. +\par +\par En ce moment, l\rquote honn\'eate fazender d\rquote Iquitos \'e9tait bien pay\'e9 de tout ce qu\rquote il avait souffert pendant de si longues ann\'e9es d\rquote exil, et, s\rquote il en \'e9tait heureux, pour sa famille plus encore que pour lui, il \'e9 +tait non moins fier pour son pays que cette supr\'eame injustice n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 d\'e9finitivement consomm\'e9e\~! +\par +\par Et, dans tout cela, que devenait Fragoso\~? +\par +\par Eh bien\~! l\rquote aimable gar\'e7on \'e9tait couvert de caresses\~! Benito, Manoel, Minha l\rquote en accablaient, et Lina ne les lui \'e9pargnait pas\~! Il ne savait \'e0 qui entendre, et il se d\'e9fendait de son mieux\~! Il n\rquote en m\'e9 +ritait pas tant\~! Le hasard seul avait tout fait\~! Lui devait-on m\'eame un remerciement, parce qu\rquote il avait reconnu en Torr\'e8s un capitaine des bois\~? Non, assur\'e9ment. Quant \'e0 l\rquote id\'e9e qu\rquote il avait eue d\rquote +aller rechercher la milice \'e0 laquelle Torr\'e8s avait appartenu, il ne semblait pas qu\rquote elle p\'fbt am\'e9liorer la situation, et, quant \'e0 ce nom d\rquote Ortega, il n\rquote en connaissait m\'eame pas la valeur\~! +\par +\par Brave Fragoso\~! Qu\rquote il le voul\'fbt ou non, il n\rquote en avait pas moins sauv\'e9 Joam Dacosta\~! +\par +\par Mais, en cela, quelle \'e9tonnante succession d\rquote \'e9v\'e9nements divers, qui avaient tous tendu au m\'eame but\~: la d\'e9livrance de Fragoso, au moment o\'f9 il allait mourir d\rquote \'e9puisement dans la for\'eat d\rquote Iquitos, l\rquote +accueil hospitalier qu\rquote il avait re\'e7u \'e0 la fazenda, la rencontre de Torr\'e8s \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne, son embarquement sur la jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l\rquote avait d\'e9j\'e0 vu quelque part\~! +\par +\par \'ab\~Eh bien, oui\~! finit par s\rquote \'e9crier Fragoso, mais ce n\rquote est pas \'e0 moi qu\rquote il faut rapporter tout ce bonheur, c\rquote est \'e0 Lina\~! +\par +\par \'c0 moi\~! r\'e9pondit la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par Eh, sans doute\~! sans la liane, sans l\rquote id\'e9e de la liane, est-ce que j\rquote aurais jamais pu faire tant d\rquote heureux\~!\~\'bb +\par +\par Si Fragoso et Lina furent f\'eat\'e9s, choy\'e9s par toute cette honn\'eate famille, par les nouveaux amis que tant d\rquote \'e9preuves leur avaient faits \'e0 Manao, il est inutile d\rquote y insister. +\par +\par Mais le juge Jarriquez, n\rquote avait-il pas sa part, lui aussi, dans cette r\'e9habilitation de l\rquote innocent\~? Si, malgr\'e9 toute la finesse de ses talents d\rquote analyste, il n\rquote avait pu lire ce document, absolument ind\'e9chi +ffrable pour quiconque n\rquote en poss\'e9dait pas la clef, n\rquote avait-il pas du moins reconnu sur quel syst\'e8me cryptographique il reposait\~? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d\rquote Ortega, reconstituer le nombre que l\rquote +auteur du crime et Torr\'e8s, morts tous les deux, \'e9taient seuls \'e0 conna\'eetre\~? +\par +\par Aussi les remerciements ne lui manqu\'e8rent-ils pas\~! +\par +\par Il va sans dire que, le jour m\'eame, partait pour Rio de Janeiro un rapport d\'e9taill\'e9 sur toute cette affaire, auquel \'e9tait joint le document original, avec le chiffre qui pe +rmettait de le lire. Il fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoy\'e9es du minist\'e8re au juge de droit, et nul doute qu\rquote elles n\rquote ordonnassent l\rquote \'e9largissement imm\'e9diat du prisonnier. +\par +\par C\rquote \'e9tait quelques jours \'e0 passer encore \'e0 Manao\~; puis, Joam Dacosta et les siens, libres de toute contrainte, d\'e9gag\'e9s de toute inqui\'e9tude, prendraient cong\'e9 de leur h\'f4te, se rembarqueraient, et continueraient \'e0 + descendre l\rquote Amazone jusqu\rquote au Para, o\'f9 le voyage devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de Lina et de Fragoso, conform\'e9ment au programme arr\'eat\'e9 avant le d\'e9part. +\par +\par Quatre jours apr\'e8s, le 4 septembre, arrivait l\rquote ordre de mise en libert\'e9. Le document avait \'e9t\'e9 reconnu authentique. L\rquote \'e9criture en \'e9tait bien celle de cet Ortega, l\rquote ancien employ\'e9 du district diamantin, et il n +\rquote \'e9tait pas douteux que l\rquote aveu de son crime, avec les plus minutieux d\'e9tails qu\rquote il en donnait, n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 enti\'e8rement \'e9crit de sa main. +\par +\par L\rquote innocence du condamn\'e9 de Villa-Rica \'e9tait enfin admise. La r\'e9habilitation de Joam Dacosta \'e9tait judiciairement reconnue. +\par +\par Le jour m\'eame, le juge Jarriquez d\'eenait avec la famille \'e0 bord de la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les siennes. Ce furent de touchants adieux\~; mais ils comportaient l\rquote engagement de se revoir \'e0 M +anao, au retour, et, plus tard, \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos. +\par +\par Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du d\'e9part fut donn\'e9. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils, tous \'e9taient sur le pont de l\rquote \'e9norme train. La jangada, d\'e9marr\'e9e, commen\'e7a \'e0 + prendre le fil du courant, et, lorsqu\rquote elle disparut au tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, press\'e9e sur la rive, retentissaient encore. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017307}CHAPITRE VINGTI\'c8ME\line LE BAS-AMAZONE{\*\bkmkend _Toc98017307} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait s\rquote accomplir sur le cours du grand fleuve\~? Ce ne fut qu\rquote une suite de jours heureux pour l\rquote honn\'eate famille. Joam Dacosta revivait d\rquote +une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens. +\par +\par La jangada d\'e9riva plus rapidement alors sur ces eaux encore gonfl\'e9es par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l\rquote embouchure de cette Madeira, qui doit son nom \'e0 la flottille d\rquote +\'e9paves v\'e9g\'e9tales, \'e0 ces trains de troncs d\'e9nud\'e9s ou verdoyants qu\rquote elle apporte du fond de la Bolivie. Elle passa au milieu de l\rquote archipel Caniny, dont les \'eelots sont de v\'e9ritables caisses \'e0 + palmiers, devant le hameau de Serpa, qui, successivement transport\'e9 d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, a d\'e9finitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes, dont le seuil repose sur le tapis jaune de la gr\'e8 +ve. Le village de Silves, b\'e2ti sur la gauche de l\rquote Amazone, la bourgade de Villa-Bella, qui est le grand march\'e9 de guarana de toute la province, rest\'e8rent bient\'f4t en arri\'e8re du lo +ng train de bois. Ainsi fut-il du village de Faro et de sa c\'e9l\'e8bre rivi\'e8re de Nhamundas, sur laquelle, en 1539, Orellana pr\'e9tendit avoir \'e9t\'e9 attaqu\'e9 par des femmes guerri\'e8res qu\rquote on n\rquote a jamais revues depuis cette \'e9 +poque, l\'e9gende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des Amazones. +\par +\par L\'e0 finit la vaste province du Rio Negro. L\'e0 commence la juridiction du Para, et, ce jour m\'eame, 22 septembre, la famille, \'e9merveill\'e9e des magnificences d\rquote une vall\'e9e sans \'e9gale, entrait dans cette portion de l\rquote empire br +\'e9silien, qui n\rquote a d\rquote autre borne \'e0 1\rquote est que l\rquote Atlantique. +\par +\par \'ab\~Que cela est magnifique\~! disait sans cesse la jeune fille. +\par +\par \endash Que c\rquote est long\~! murmurait Manoel. +\par +\par \endash Que c\rquote est beau\~! r\'e9p\'e9tait Lina. +\par +\par \endash Quand serons-nous donc arriv\'e9s\~!\~\'bb murmurait Fragoso. +\par +\par Le moyen de s\rquote entendre, s\rquote il vous pla\'eet, en un tel d\'e9saccord de points de vue\~! Mais, enfin, le temps s\rquote \'e9coulait gaiement, et Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvr\'e9 toute sa bonne humeur d\rquote autrefois. + +\par +\par Bient\'f4t la jangada se glissa entre d\rquote interminables plantations de cacaotiers d\rquote un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu +\rquote \'e0 la bourgade de Monte-Alegre. +\par +\par Puis s\rquote ouvrit l\rquote embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux noires les maisons d\rquote Obidos, une vraie petite ville et m\'eame une \'ab\~citade\~\'bb, avec de larges rues bord\'e9es de jolies habitations, important entrep\'f4 +t du produit des cacaotiers, qui ne se trouve plus qu\rquote \'e0 cent quatre-vingts grands milles de B\'e9lem. +\par +\par On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d\rquote un Vert gris, descendues du sud-ouest\~; puis Santarem, riche bourgade, o\'f9 l\rquote on ne compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart, et dont les premi\'e8res maisons rep +osaient sur de vastes gr\'e8ves de sable blanc. +\par +\par Depuis son d\'e9part de Manao, la jangada ne s\rquote arr\'eatait plus en descendant le cours moins encombr\'e9 de l\rquote Amazone. Elle d\'e9rivait jour et nuit sous l\rquote \'9cil vigilant de son adroit pilote. Plus de haltes, ni pour l\rquote agr\'e9 +ment des passagers, ni pour les besoins du commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement. +\par +\par \'c0 partir d\rquote Alemquer, situ\'e9e sur la rive gauche, un nouvel horizon se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de for\'eats qui l\rquote avaient ferm\'e9 jusqu\rquote alors, ce furent, au premier plan, des collines, dont l\rquote \'9c +il pouvait suivre les molles ondulations, et, en arri\'e8re, la cime ind\'e9cise de v\'e9ritables montagnes, se dentelant sur le fond lointain du ciel. +\par +\par Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cyb\'e8le n\rquote avaient encore rien vu de pareil. +\par +\par Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel \'e9tait chez lui. Il pouvait donner un nom \'e0 cette double cha\'eene, qui r\'e9tr\'e9cissait peu \'e0 peu la vall\'e9e du grand fleuve. +\par +\par \'ab\~\'c0 droite, dit-il, c\rquote est la sierra de Paruacarta, qui s\rquote arrondit en demi-cercle vers le sud\~! \'c0 gauche, c\rquote est la sierra de Curuva, dont nous aurons bient\'f4t d\'e9pass\'e9 les derniers contreforts\~! +\par +\par \endash Alors on approche\~? r\'e9p\'e9tait Fragoso. +\par +\par \endash On approche\~!\~\'bb r\'e9pondait Manoel. +\par +\par Et les deux fianc\'e9s se comprenaient sans doute, car un m\'eame petit hochement de t\'eate, on ne peut plus significatif, accompagnait la demande et la r\'e9ponse. +\par +\par Enfin, malgr\'e9 les mar\'e9es qui, depuis Obidos, commen\'e7aient \'e0 se faire sentir et retardaient quelque peu la d\'e9rive de la jangada, la bourgade de Monte-Alegre fut d\'e9pass\'e9e, puis celle de Praynha de Onteiro, puis l\rquote +embouchure du Xingu, fr\'e9quent\'e9e par ces Indiens Yurumas, dont la principale industrie consiste \'e0 pr\'e9parer les t\'eates de leurs ennemis pour les cabinets d\rquote histoire naturelle. +\par +\par Sur quelle largeur superbe se d\'e9veloppait alors l\rquote Amazone, et comme on pressentait d\'e9j\'e0 que ce roi des fleuves allait bient\'f4t s\rquote \'e9vaser comme une mer\~! Des herbes, hautes de huit \'e0 dix pieds, h\'e9 +rissaient ses plages, en les bordant d\rquote une for\'eat de roseaux. Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prosp\'e9rit\'e9 est en d\'e9croissance, ne furent bient\'f4t plus que des points laiss\'e9s en arri\'e8re. +\par +\par L\'e0, le fleuve se divisait en deux bras importants qu\rquote il tendait vers l\rquote Atlantique\~: l\rquote un courait au nord-est, l\rquote autre s\rquote enfon\'e7ait vers l\rquote est, et, entre eux, se d\'e9veloppait la grande \'eele de Marajo. C +\rquote est toute une province que cette \'eele. Elle ne mesure pas moins de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coup\'e9e de marais et de rios, toute en savanes \'e0 l\rquote est, toute en for\'eats \'e0 l\rquote ouest, elle offre de v\'e9 +ritables avantages pour l\rquote \'e9levage des bestiaux qu\rquote elle compte par milliers. +\par +\par Cet immense barrage de Marajo est l\rquote obstacle naturel qui a forc\'e9 l\rquote Amazone \'e0 se d\'e9doubler avant d\rquote aller pr\'e9cipiter ses torrents d\rquote eaux \'e0 la mer. \'c0 suivre le bras sup\'e9rieur, la jangada, apr\'e8s avoir d\'e9 +pass\'e9 les \'eeles Caviana et Mexiana, aurait trouv\'e9 une embouchure large de cinquante lieues\~; mais elle e\'fbt aussi rencontr\'e9 la barre de \'ab\~prororoca\~\'bb, ce terrible mascaret, qui, pendant les trois jours pr\'e9c\'e9dant la nouvelle + ou la pleine lune, n\rquote emploie que deux minutes, au lieu de six heures, \'e0 faire marner le fleuve de douze \'e0 quinze pieds au-dessus de son \'e9tiage. +\par +\par C\rquote est donc l\'e0 un v\'e9ritable raz de mar\'e9e, redoutable entre tous. Tr\'e8s heureusement, le bras inf\'e9rieur, connu sous le nom de canal des Br\'e8ves, qui est le bras naturel du Para, n\rquote est pas soumis aux \'e9ventualit\'e9 +s de ce terrible ph\'e9nom\'e8ne, mais bien \'e0 des mar\'e9es d\rquote une marche plus r\'e9guli\'e8re. Le pilote Araujo le connaissait parfaitement. Il s\rquote y engagea donc, au milieu de for\'eats magnifiques, longeant \'e7\'e0 et l\'e0 quelques \'ee +les couvertes de gros palmiers muritis, et le temps \'e9tait si beau qu\rquote on n\rquote avait m\'eame pas \'e0 redouter ces coups de temp\'eate qui balayent parfois tout ce canal des Br\'e8ves. +\par +\par La jangada passa, quelques jours apr\'e8s, devant le village de ce nom, qui bien que b\'e2ti sur des terrains inond\'e9s pendant plusieurs mois de l\rquote ann\'e9e, est devenu, depuis 1845, une importante ville de cent maisons. Au milieu de cette contr +\'e9e fr\'e9quent\'e9e par les Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus avec les populations blanches, et leur race finira par s\rquote y absorber. +\par +\par Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au risque de s\rquote y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les racines s\rquote \'e9tendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques crustac\'e9s\~; l\'e0, le tronc lisse des pal +\'e9tuviers au feuillage vert pale, servait de point d\rquote appui aux longues gaffes de l\rquote \'e9quipe, qui la renvoyaient au fil du courant. +\par +\par Puis ce fut l\rquote embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux divers rios de la province de Goyaz, se m\'ealent \'e0 celles de l\rquote Amazone par une large embouchure\~; puis le Moju, puis la bourgade de Santa-Ana. +\par +\par Tout ce panorama des deux rives se d\'e9pla\'e7ait majestueusement, sans aucun temps d\rquote arr\'eat, comme si quelque ing\'e9nieux m\'e9canisme l\rquote e\'fbt oblig\'e9 \'e0 se d\'e9rouler d\rquote aval en amont. +\par +\par D\'e9j\'e0 de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, \'e9gariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens caboteurs des parages inf\'e9rieurs de l\rquote Amazone et du littoral de l\rquote Atlantique, faisaient cort\'e8 +ge \'e0 la jangada, semblables aux chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre. +\par +\par Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de B\'e9lem do Para, la \'ab\~ville\~\'bb, comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rang\'e9es de ses maisons blanches \'e0 plusieurs \'e9 +tages, ses convents enfouis sous les palmiers, les clochers de sa cath\'e9drale et de Nostra-Se\'f1ora de Merced, la flottille de ses go\'e9lettes, bricks et trois-m\'e2ts, qui la relient commercialement avec l\rquote ancien monde. +\par +\par Le c\'9cur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils touchaient enfin au terme de ce voyage qu\rquote ils avaient cru ne pouvoir plus atteindre. Lorsque l\rquote arrestation de Joam Dacosta les retenait encore \'e0 Manao, c\rquote est-\'e0-dire +\'e0 mi-chemin de leur itin\'e9raire, pouvaient-ils esp\'e9rer de jamais voir la capitale de cette province du Para\~? +\par +\par Ce fut dans cette journ\'e9e du 15 octobre, \endash quatre mois et demi apr\'e8s avoir quitt\'e9 la fazenda d\rquote Iquitos \endash , que B\'e9lem leur apparut \'e0 un brusque tournant du fleuve. +\par +\par L\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e9tait signal\'e9e depuis plusieurs jours. Toute la ville connaissait l\rquote histoire de Joam Dacosta. On l\rquote attendait, cet honn\'eate homme\~! On r\'e9servait le plus sympathique accueil aux siens et \'e0 lui\~ +! +\par +\par Aussi des centaines d\rquote embarcations vinrent-elles au-devant du fazender, et bient\'f4t la jangada fut envahie par tous ceux qui voulaient f\'eater le retour de leur compatriote, apr\'e8s un si long exil. Des milliers de curieux, \endash + il serait plus juste de dire des milliers d\rquote amis \endash , se pressaient sur le village flottant, bien avant qu\rquote il e\'fbt atteint son poste d\rquote amarrage\~; mais il \'e9tait assez vaste et assez solide pour porter toute une population. + +\par +\par Et parmi ceux qui s\rquote empressaient ainsi, une des premi\'e8res pirogues avait amen\'e9 Mme\~Valdez. La m\'e8re de Manoel pouvait enfin presser dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si la bonne dame n\rquote +avait pu se rendre \'e0 Iquitos, n\rquote \'e9tait-ce pas comme un morceau de la fazenda que l\rquote Amazone lui apportait avec sa nouvelle famille\~? +\par +\par Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarr\'e9 la jangada au fond d\rquote une anse, derri\'e8re la pointe de l\rquote arsenal. L\'e0 devait \'eatre son dernier lieu de mouillage, sa derni\'e8re halte, apr\'e8s huit cents lieues de d\'e9 +rive sur la grande art\'e8re br\'e9silienne. L\'e0, les carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui renfermaient une cargaison pr\'e9cieuse, seraient peu \'e0 peu d\'e9molis\~; puis, l\rquote +habitation principale, enfouie sous sa verdoyante tapisserie de feuillage et de fleurs, dispara\'eetrait \'e0 son tour\~; puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche r\'e9pondait alors aux \'e9clatantes sonneries des \'e9glises de B\'e9lem. + +\par +\par Mais, auparavant, une c\'e9r\'e9monie allait s\rquote accomplir sur la jangada m\'eame\~: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de Fragoso. Au padre Passanha appartenait de c\'e9l\'e9brer cette double union, qui promettait d\rquote \'ea +tre si heureuse. Ce serait dans la petite chapelle que les \'e9poux recevraient de ses mains la b\'e9n\'e9diction nuptiale. Si, trop \'e9troite, elle ne pouvait contenir que les seuls membres de la famille Dacosta, l\rquote immense jangada n\rquote \'e9 +tait-elle pas l\'e0 pour recevoir tous ceux qui voulaient assister \'e0 cette c\'e9r\'e9monie, et si elle-m\'eame ne suffisait pas encore, tant l\rquote affluence devait \'eatre grande, le fleuve n\rquote offrait-il pas les gradins de son immense berge +\'e0 cette foule sympathique, d\'e9sireuse de f\'eater celui qu\rquote une \'e9clatante r\'e9paration venait de faire le h\'e9ros du jour\~? +\par +\par Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent c\'e9l\'e9br\'e9s en grande pompe. +\par +\par D\'e8s les dix heures du matin, par une journ\'e9e magnifique, la jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait voir presque toute la population de B\'e9lem qui se pressait dans ses habits de f\'eate. \'c0 + la surface du fleuve, les embarcations, charg\'e9es de visiteurs, se tenaient en abord de l\rquote \'e9norme train de bois, et les eaux de l\rquote Amazone disparaissaient litt\'e9ralement sous cette flottille jusqu\rquote \'e0 la rive gauche du fleuve. + +\par +\par Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un instant, les \'e9glises de B\'e9lem r\'e9pondirent au clocher de la jangada. Les b\'e2timents du port se pavois\'e8rent jusqu +\rquote en t\'eate des m\'e2ts, et les couleurs br\'e9siliennes furent salu\'e9es par les pavillons nationaux des autres pays. Les d\'e9charges de mousqueterie \'e9clat\'e8rent de toutes parts, et ce n\rquote \'e9tait pas sans peine que ces joyeuses d\'e9 +tonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs qui s\rquote \'e9chappaient par milliers dans les airs\~! +\par +\par La famille Dacosta sortit alors de l\rquote habitation, et se dirigea \'e0 travers la foule vers la petite chapelle. +\par +\par Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements fr\'e9n\'e9tiques. Il donnait le bras \'e0 Mme\~Valdez. Yaquita \'e9tait conduite par le gouverneur de B\'e9lem, qui, accompagn\'e9 des camarades du jeune m\'e9 +decin militaire, avait voulu honorer de sa pr\'e9sence la c\'e9r\'e9monie du mariage. Lui, Manoel, marchait pr\'e8s de Minha, charmante dans sa fra\'eeche toilette de mari\'e9e\~; puis venait Fragoso, tenant par la main Lina toute rayonnante\~ +; suivaient enfin Benito, la vieille Cyb\'e8le, les serviteurs de l\rquote honn\'eate famille, entre la double rang\'e9e du personnel de la jangada. +\par +\par Le padre Passanha attendait les deux couples \'e0 l\rquote entr\'e9e de la chapelle. La c\'e9r\'e9monie s\rquote accomplit simplement, et les m\'eames mains qui avaient autrefois b\'e9ni Joam et Yaquita, se tendirent, cette fois encore, pour donner la b +\'e9n\'e9diction nuptiale \'e0 leurs enfants. +\par +\par Tant de bonheur ne devait pas \'eatre alt\'e9r\'e9 par le chagrin des longues s\'e9parations. +\par +\par En effet, Manoel Valdez n\rquote allait pas tarder \'e0 donner sa d\'e9mission pour rejoindre toute la famille \'e0 Iquitos, o\'f9 il trouverait \'e0 exercer utilement sa profession comme m\'e9decin civil. +\par +\par Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait h\'e9siter a suivre ceux qui \'e9taient pour lui plut\'f4t des amis que des ma\'eetres. +\par +\par Mme\~Valdez n\rquote avait pas voulu s\'e9parer tout cet honn\'eate petit monde\~; mais elle y avait mis une condition\~: c\rquote \'e9tait qu\rquote on v\'eent souvent la voir \'e0 B\'e9lem. +\par +\par Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n\rquote \'e9tait-il pas l\'e0 comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre Iquitos et B\'e9lem\~? En effet, dans quelques jours, le premier paquebot allait commencer son service r\'e9 +gulier et rapide, et il ne mettrait qu\rquote une semaine \'e0 remonter cette Amazone que la jangada avait mis tant de mois \'e0 descendre. +\par +\par L\rquote importante op\'e9ration commerciale, bien men\'e9e par Benito, s\rquote acheva dans les meilleures conditions, et bient\'f4t de ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 cette jangada, \endash c\rquote est-\'e0-dire un train de bois form\'e9 de toute une for +\'eat d\rquote Iquitos \endash , il ne resta plus rien. +\par +\par Puis, un mois apr\'e8s, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l\rquote un des paquebots de l\rquote Amazone pour revenir au vaste \'e9tablissement d\rquote +Iquitos, dont Benito allait prendre la direction. +\par +\par Joam Dacosta y rentra la t\'eate haute, cette fois, et ce fut toute une famille d\rquote heureux qu\rquote il ramena au-del\'e0 de la fronti\'e8re br\'e9silienne\~! +\par +\par Quant \'e0 Fragoso, vingt fois par jour on l\rquote entendait r\'e9p\'e9ter\~: +\par +\par \'ab\~Hein\~! sans la liane\~!\~\'bb +\par +\par Et il finit m\'eame par donner ce joli nom \'e0 la jeune mul\'e2tresse, qui le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave gar\'e7on. +\par +\par \'ab\~\'c0 une lettre pr\'e8s, disait-il\~! Lina, Liane, n\rquote est-ce pas la m\'eame chose\~?\~\'bb +\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** +\par +\par ***** This file should be named 14806-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14806-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14806/ +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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Redistribution is +\par subject to the trademark license, especially commercial +\par redistribution. +\par +\par +\par +\par *** START: FULL LICENSE *** +\par +\par THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +\par PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK +\par +\par To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +\par distribution of electronic works, by using or distributing this work +\par (or any other work associated in any way with the phrase "Project +\par Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect +\par Gutenberg-tm License (available with this file or online at +\par https://gutenberg.org/license). +\par +\par +\par Section 1. General Terms of Use and Redi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tributing Project Gutenberg-tm +\par electronic works +\par +\par 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +\par electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +\par and accept all the terms of this license and intellectual property +\par (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +\par the terms of this agreement, you must cease using and return or d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 stroy +\par all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your posse}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 sion. +\par If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +\par Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +\par terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +\par entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +\par +\par 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. 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\ No newline at end of file diff --git a/14806-r.zip b/14806-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7a2a73a --- /dev/null +++ b/14806-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Jangada + Huit cent lieues sur l'Amazone + +Author: Jules Verne + +Release Date: January 25, 2005 [EBook #14806] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + +LA JANGADA + +Huit cent lieues sur l'Amazone + +(1881) + + +Table des matières + +PREMIER ÉPISODE +CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS +CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ +CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL +CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS +CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE +CHAPITRE SIXIÈME TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE +CHAPITRE SEPTIÈME EN SUIVANT UNE LIANE +CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA +CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN +CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS +CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE +CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE +CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS +CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE +CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS +CHAPITRE SEIZIÈME EGA +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE +CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE +CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES +DEUXIÈME ÉPISODE +CHAPITRE PREMIER MANAO +CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS +CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ +CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES +CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES +CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP +CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS +CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES +CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES +CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON +CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI +CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT +CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES +CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD +CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS +CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT +CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO +CHAPITRE VINGTIÈME LE BAS-AMAZONE + + + + +PREMIER ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +UN CAPITAINE DES BOIS + +_«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»_ + +L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre +assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques +instants pensif, après l'avoir attentivement relu. + +Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas +même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des +années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces +hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre. + +Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies? +Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces +langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes: +ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils +présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur +ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le +coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme +de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux +tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances +de la plus haute gravité. + +L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple +capitaine des bois. + +Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato», +les agents employés à la recherche des nègres marrons. + +C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées +anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de +quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore +avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées. +Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits +naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir, +et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que +la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer. + +En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,-- +il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des +capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons +d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation +générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà +les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour +n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel +tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un +seul esclave parmi ses dix millions d'habitants. + +En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à +disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les +bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient +sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les +profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des +bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement +composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime, +il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne +devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très +probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu +recommandable milice des «capitães do mato». + +Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un +Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un +blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction +que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait +voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant +dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où +la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les +mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce +n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité +personnelle. + +En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil. + +Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques +jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se +développe le cours du Haut-Amazone. + +Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur +qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient +pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une +santé de fer. + +De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la +démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des +tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus +sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec, +des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas +encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt +se contracter sous l'influence des passions mauvaises. + +Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois. +Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il +portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur +ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige +d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce +costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce +qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient +la poitrine. + +Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident +qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où +il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de +ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs. +Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement, +un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de +chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était +muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à +la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les +forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à +craindre. + +En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier +fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel +ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois +du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En +effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri +prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement +comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les +branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale, +serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;-- +ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de +laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la +fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne +peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par +l'éclat de ses beuglements. + +Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la +voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un +arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute +ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de +grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de +l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des +bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier +document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à +chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le +sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui, +et alors il souriait d'un mauvais sourire. + +Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases +que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt +péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs: + +«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement +écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il +ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de +vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!» + +Et regardant le document d'un oeil avide: + +«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette +dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son +prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle +donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de +s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le +nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens +véritable échapperait encore!» + +Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement. + +«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait +cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au +Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne +rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document +m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines +de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à +réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!» + +Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se +refermaient déjà sur des rouleaux d'or. + +Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours. + +«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas +les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de +l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir +quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors, +comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en +montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le +toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!» + +Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile: + +«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il +saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et +lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les +lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux, +de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah! +mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce +document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je +trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache +depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il +faisait ma fortune!» + +Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après +l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre, +qui lui servait aussi de porte-monnaie. + +En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet +étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût +passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies +d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis +de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars +vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le +double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, +et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme +ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très +embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise. + +Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir +abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il +exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin +de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire +péruvien. + +À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses +pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour +son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa +nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de +bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il +achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour +l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin. + +Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le +couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le +replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, +crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de +lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était +étendu. + +C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher! + +Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la +bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge +aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui +portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de +deux milles. + +Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se +guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil +au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter +l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune +ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et +quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le +lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un +fourré, en pleine forêt. + +Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de +confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la +matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir +se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le +mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur +l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le +sommeil. + +Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans +s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il +avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte +liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie +surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la +fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion. + +Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il +portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue +généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus +particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone. +C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc +doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le +capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé, +croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia. + +Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita +la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu +près vide. + +«À renouveler!» dit-il simplement. + +Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac +âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet +antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la +vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des +solanées. + +Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier +choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès +n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il +battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse, +connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains +hyménoptères, et il alluma sa pipe. + +À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui +échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans +une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +VOLEUR ET VOLÉ + +Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se +fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers, +comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant +certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde +contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de +l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais +ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put +arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été +aperçu. + +Ce n'était point un homme, c'était un «guariba». + +De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du +Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à +poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur +face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original. +D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du +«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche +le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se +signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble +aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a +pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution. +En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse +pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette +situation et hors d'état de se défendre. + +Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de +grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient +faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol +qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la +forêt. + +Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il +jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa +queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est +pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des +quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont +véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal +possède une parfaite faculté de préhension. + +Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton, +qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme +redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir +l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur +l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança +donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas +de lui. + +Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents +acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une +façon peu rassurante pour le capitaine des bois. + +Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba +des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières +d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard +lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains +animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont +reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en +réserve contre les coureurs des bois. + +En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il +convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il +appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un +Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi +pour le plaisir de le manger. + +Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à +intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier +que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à +dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à +détruire un de ses ennemis naturels. + +Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba +commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement, +retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son +attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un +seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé, +et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait +plus qu'à un fil. + +En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de +l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du +dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper. + +Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans +le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa +fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie. + +Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper +l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe, +avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement +distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des +idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa +l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses +yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. +Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner +les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta. +Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à +sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne +cherchèrent point à l'entamer. + +Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une +nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec +un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit +bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour +jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa +main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une +branche sèche. + +À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens +toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil +à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt +debout. + +En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire. + +«Un guariba!» s'écria-t-il. + +Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit +en état de défense. + +Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant +un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide +gambade, il se glissa sous les arbres. + +«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans +plus de cérémonie!» + +Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas +et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le +narguer, il aperçut son précieux étui. + +«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque +fait pis! Il m'a volé!» + +La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas +pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est +l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte, +irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances. + +«Mille diables!» s'écria-t-il. + +Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui, +Torrès s'élança à la poursuite du guariba. + +Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce +n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les +branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté +aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais +Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa +houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir +l'en frapper. + +Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint +que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le +malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc +d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à +s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre +chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença +dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois +disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à +ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat. + +«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à +bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière +brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement +des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à +t'empoigner!...» + +Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec +une nouvelle ardeur! + +Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun +résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment, +sans ce document, pourrait-il battre monnaie? + +La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du +pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que +par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui. + +Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre +haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses +broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le +guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses +racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il +buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à +moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre. + +Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut +obligé de s'arrêter. + +«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à +travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je +l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes +jambes pourront me porter, et nous verrons!...» + +Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait +cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût +loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout +mouvement à Torrès. + +Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois +racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de +temps en temps tinter l'étui à son oreille. + +Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais +sans lui faire grand mal à cette distance. + +Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à +poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre, +cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette +réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement +vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était +désespérant. + +Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait +venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait +embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse +forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles +des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir. + +Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et, +finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il +allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui, +quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à +tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il +se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort. + +Il se releva donc. + +Le guariba se releva aussi. + +Il fit quelques pas en avant. + +Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de +s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied +d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont +si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone. + +Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un +clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux +premières branches étendues horizontalement à quarante pieds +au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point +où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un +jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants. + +Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en +cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main. +Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de +manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était +vide! + +Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers +l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus +défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper +aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait +d'abandonner pour un autre. + +Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille! + +Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le +guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait +impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de +métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un +Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire +de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un +homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de +plus cruelle sous cette latitude équatoriale. + +Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de +tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine. + +Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de +racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il +donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait +plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui +ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un +mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une +autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas +demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui +lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et +tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour +se mouvoir. + +Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et +revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre. +Oui! un bruit de voix humaines. + +On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté +le capitaine des bois. + +Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré. +En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au +moins à qui il pouvait avoir affaire. + +Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque +tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu. + +Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba +lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès. + +«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est +arrivée à propos!» + +Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré, +lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres. + +C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir, +chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse, +serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À +leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils +étaient de sang portugais. + +Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication +espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue +portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces +forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès. + +Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance +oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été +frappé d'une balle en pleine tête. + +En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte +de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les +chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et +autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux +dans ces forêts. + +Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et +il continua de courir vers le corps du singe. + +Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction, +avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de +quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès. + +Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit. + +«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord +de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant +animal, un grand service!» + +Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui +leur valait ces remerciements. + +Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation. + +«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité, +vous avez tué un voleur! + +Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux, +c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas +moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.» + +Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le +guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore +crispée. + +«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur? + +--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et +ne put retenir un énorme soupir de soulagement. + +«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui +vient de m'être rendu? + +--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne, +répondit le jeune homme. + +--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est +toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito. + +--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que +j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à +monsieur...? + +Benito Garral», répondit Manoel. + +Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour +ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le +jeune homme ajouta obligeamment: + +«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles +d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...? + +Torrès, répondit l'aventurier. + +--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez +hospitalièrement reçu. + +--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par +cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je +crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident +que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut +que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte +descendre jusqu'au Para... + +--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que +nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père +et toute sa famille auront pris le même chemin que vous. + +--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la +frontière brésilienne?... + +--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du +moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?» + +Manoel fit un signe de tête affirmatif. + +«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que +nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon +regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie +néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.» + +Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son +salut et reprirent le chemin de la ferme. + +Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut +perdus de vue: + +«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il +la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage, +Joam Garral!» + +Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant +vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le +plus court, disparut dans l'épaisse forêt. + + + +CHAPITRE TROISIÈME +LA FAMILLE GARRAL + +Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de +l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans +cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon, +et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à +cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne. + +Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces +agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent +dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce +siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique +population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez +loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se +tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont +dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La +race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent +contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, +aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à +laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois +familles de métis. + +Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de +chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le +village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une +esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du +fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il +se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi +cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la +hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes +variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de +lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de +palmiers de la plus élégante espèce. + +À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à +modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient +à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux +envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple +chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un +chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce +village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se +réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la +Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église. + +Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au +village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du +Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant +le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement +où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable. + +C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux +jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois. + +Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de +cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette +ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays, +cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la +bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et +c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait +riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau, +tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la +séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des +bestiaux. + +C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant +l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par +le propriétaire de la fazenda. + +Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle +d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment +fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve. + +Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille +race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa +mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon +travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait +défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il +possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il +se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son +commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne +prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais +étaient-elles quelque peu embarrassées. + +Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors +vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il +était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. +Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la +forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda +pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La +mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait +touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour +quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie +entière. + +Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la +ferme d'Iquitos. + +Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans +fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, +en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la +permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,-- +malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il +voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait +un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque +fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait +dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme +sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à +fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en +mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier. + +Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer +tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un +bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par +jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le +favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la +paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals +qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois +seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle +que le jeune homme devait la désirer. + +Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra +résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes +ses forces. + +Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires +se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone, +s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam +Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à +grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à +l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure +charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi +cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, +des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un +réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de +lianes capricieuses. + +Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes +arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où +demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des +noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de +roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison +forestière. + +Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes, +offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut +une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où +un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent +d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des +bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques +«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des +parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre +exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement +des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, +du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral +à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus +riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction +imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires +du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour. + +Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce +qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son +mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son +exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait +son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre +eux deux. + +Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui +reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à +lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle +l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté +insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, +soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander +en mariage. + +Un grave incident hâta la solution. + +Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement +blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à +la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son +côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en +lui faisant jurer de la prendre pour femme. + +«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que +si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré! + +Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur, +sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous +dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont +vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!» + +Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas +d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite. + +Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous +deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort +de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union. + +Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral +devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de +tous ceux qui composaient le personnel de la ferme. + +La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces +deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son +mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une +fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, +devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de +Joam et Yaquita. + +La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. +Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature +des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère, +l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle +été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem? +Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus +privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement +formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui +réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la +fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle +situation à venir. + +Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison +qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la +donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche +fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait +d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence +vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge +de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la +direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une +éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien +dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui +fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne +lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui +s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces +vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit +se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne +du nom d'homme. + +Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait +fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un +négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que +Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne +tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux +inséparables compagnons. + +Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait +plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait +laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études +furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût +passionné pour cette noble profession, et son intention était +d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait +attiré. + +À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito, +Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était +venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait +l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à +la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui +seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita +comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en +faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près +de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un +lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur. + +En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début +de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans. +Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa +sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute +de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses +cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière, +grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain. +L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens +était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le +caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en +lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La +netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne +devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de +sa personne. + +Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel +tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme +un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu +vaincre. + +Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les +conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas +l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être +heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer +cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif +de constante préoccupation pour sa femme. + +Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où +ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su +résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu +durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type +portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si +naturellement à la dignité de l'âme. + +Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de +toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux. + +Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, +tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus +sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito, +après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda, +d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle; +d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé, +chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes +du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne +pénétrera pas tous les secrets. + +Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille, +brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur +l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle +rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son +frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous. +À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes +serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander +à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»! +Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu +sans quelque partialité. + +Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui +manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux +personnel de la fazenda. + +Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de +soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave +par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la +nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la +fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était +passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du +fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à +Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle +n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve +de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au +service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui +en coulait devant ses yeux. + +Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y +avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille, +et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une +de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une +grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs +maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était +permis dans la maison. + +Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens, +au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la +fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres +encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam +Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En +ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du +Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec +douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu +chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les +plantations étrangères. + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +HÉSITATIONS + +Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille +répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils +étaient vraiment dignes l'un de l'autre. + +Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments +qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert +à Benito. + +«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu +as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir! +Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir +te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!» + +Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à +apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le +coeur des deux jeunes gens. + +Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en +convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais +d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se +pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis +contente!» était sorti de son coeur. + +La réponse précédait presque la question: elle était claire. +Benito n'en demanda pas davantage. + +Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet +d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas +aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage, +ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien +être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce +mariage serait célébré. + +En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du +village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et +Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha, +qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque, +comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait +avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient +à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de +l'état civil n'avait été chargé d'établir. + +Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le +mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le +concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était +sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet. + +«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais +consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous +marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se +transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans +être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi +sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous +conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt +la mienne! Nous approuvez-vous?» + +À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de +Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère +assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce +projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam +Garral. + +Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans +la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari. + +Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande +salle de l'habitation. + +Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un +divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue, +vint se placer près de lui. + +Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa +fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha +ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux +d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et +appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter +la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse +question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était +arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un +jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement +entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam +envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au +littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir, +après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée +ne semblait lui être venue de l'accompagner. + +Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de +la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que +l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie, +il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard. + +Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral +n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille +en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et +pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont +Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois +fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle +avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour +quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de +tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux +reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas +heureux ici?» répondait-il. + +Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont +l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas +insister. + +Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire +valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de +conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son +mari. + +Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel +Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si +légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à +elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de +son enfant, et comment ne le partagerait-il pas? + +Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix +caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude +travailleur: + +«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons +ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous +le sommes, nos enfants et moi. + +De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam. + +Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union +ils trouveront le bonheur...» + +Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir +pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés +ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme. + +«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle. + +Minha?... se marier?... murmurait Joam. + +Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque +objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu +pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille? + +Oui!... Et depuis un an!... + +Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de +sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable +impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu, +ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta +pensif en la regardant. + +Yaquita lui prit la main. + +«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la +pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à +notre fille toutes les conditions du bonheur? + +Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant, +Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand +se ferait-il? ... Prochainement? + +--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam. + +--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?» + +Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question +qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une +hésitation bien compréhensible. + +«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien! +J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une +proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois +déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille +et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que +nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux +qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire +notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela +pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont +réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est +pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant +distraire quelques semaines de tes travaux!» + +Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir +dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse. +Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari: +c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce +qu'elle avait à dire. + +«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus +dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va +nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura +causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si +prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner +jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que +nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer +auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que +Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se +marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta +mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!» + +Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement +qu'il ne put réprimer. + +«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito +et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à +descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du +littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation +serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je +pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde +mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais +moins étrangère aux actes de sa vie!» + +Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la +regarda longuement, sans rien répondre encore. + +Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire +une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait +devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses +affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques +semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son +intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la +fazenda! Et cependant il hésitait toujours! + +Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et +elle la serrait plus tendrement. + +«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de +céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens +de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus +cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près +de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce +bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que +nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos. +Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la +situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec +les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où +doit s'écouler la plus grande partie de son existence!» + +Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans +ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir +avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation +contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme +sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat +secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se +reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas, +elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui +coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus +jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison +de ce refus inexplicable. + +Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était +allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter +un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, +où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt +ans. + +Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait +pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de +s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont +cessé. + +«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est +nécessaire! Quand veux-tu que nous partions? + +Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour +moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui +vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur. +En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la +porte de l'habitation. + +Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil, +presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre. + +«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons +tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une +parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. +«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se +célèbre le mariage? + +--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la +fixerons à Bélem! + +--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha, +comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous +allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son +parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!» + +Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol, +s'adressant à son frère et à Manoel: + +«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres, +toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin +magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout +voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!» + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +L'AMAZONE + +«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain +Benito à Manoel Valdez. + +Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite +méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces +molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes, +allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan +Atlantique. + +«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus +considérable! répondit Manoel. + +--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une +grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de +la côte, fait encore dériver les navires! + +--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente +degrés en latitude! + +--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins +de vingt-cinq degrés! + +--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette +vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui +s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la +déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon! + +--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille +tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, +venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents +sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne +sont que de simples ruisseaux! + +--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots, +fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles +seules la monnaie d'un royaume! + +--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des +lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la +Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis! + +--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas +dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de +mètres cubes d'eau à l'heure! + +--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques, +et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique, +comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par +son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique! + +--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île, +Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de +tour!... + +--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en +soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une +«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets +des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la +brise! + +--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que +les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille +kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison! + +--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et +sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers +tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza, +de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à +l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne +nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable +fût complet! + +--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique +qui soit au monde!» + +Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de +l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet +Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des +chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, +la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, +française, hollandaise et brésilienne! + +Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les +lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du +globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations. +Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance! +L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur, +la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité. + +Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît +au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et +qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième +et douzième degrés de latitude sud. + +À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des +montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le +véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du +Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais +repoussée. + +À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le +nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se +dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important +tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires +colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt +Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais +francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio +Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou +Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve +encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de +Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû +aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont +les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il +existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio +Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve. + +Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un +magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune +sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu +rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux. +Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il +oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon +intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels +il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa +source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt, +il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours. + +Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand +nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le +Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le +Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le +Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission +de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré +qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à +deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux +peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux +cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite +enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir +promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de +Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se +termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de +nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est +d'Arica. + +Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos. +En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits +des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les +contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens +allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de +l'Amazone. + +Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays +du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés +au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une +qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le +Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi +qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone +coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique +méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents +généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de +hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, +mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine +tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques +peuvent librement parcourir. + +Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue +insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le +centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un +souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une +évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne +s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle +rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et +même des plus délicieux». + +Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu +constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de +vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais +au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une +moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés +seulement. + +Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que +le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées +de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles. + +La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible +aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique. + +Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles +l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui +est déjà l'un des plus beaux de la terre. + +Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone +ne soit pas connu! + +Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères +Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve +en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après +dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit +merveilleux, il atteignait son embouchure. + +En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone +jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues. + +En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à +l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des +Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son +confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31 +juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite +de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de +fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--, +visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait +devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des +résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était +établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque +certain qu'il communiquait avec l'Orénoque. + +Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient +les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon +jusqu'au rio Napo. + +Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité +en lui-même et dans tous ses principaux affluents. + +En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le +lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien +Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop +fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à +1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et +enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve, +remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des +principaux tributaires. + +Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement +brésilien est celui-ci: + +Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière +entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de +l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et, +afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil +traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les +voies fluviales dans le bassin de l'Amazone. + +Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement +installés, qui correspondent directement avec Liverpool, +desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres +remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le +Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou +et de la Bolivie. + +On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans +tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde. + +Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès +ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races +indigènes. + +Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà +disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le +Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas +l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et +les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit +nombre, dans les forêts du Japura! + +Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y +a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du +Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des +débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le +Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des +anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les +bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et +d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations +différentes. + +C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race +anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant +les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique. +Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la +colonisation française. + +Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de +communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le +voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, +surtout dans les conditions où il allait se faire. + +De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis +regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds: + +«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu +le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court! + +--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque +Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!» + + + +CHAPITRE SIXIÈME +TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE + +La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet +sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes. +Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de +quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être +accompagnés d'une partie du personnel de la ferme. + +Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam +Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À +partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut +un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du +voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive +satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral +réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il +était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva +l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante +atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes. + +Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ +allaient être bien remplies. + +Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de +l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à +vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve +et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait +que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, +les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements +littoraux. + +Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un +tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant, +lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze +rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de +marchandises; des «égariteas», grossièrement construites, +largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un +toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur +laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de +radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et +supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à +l'Indien et à sa famille. + +Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille +de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre +transport de gens et d'objets de commerce. + +Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas», +jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de +voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues +pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas», +mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un +roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles +carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire +par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut +d'un gaillard d'avant. + +Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du +moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé +à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de +marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu +importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai. +Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait +rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le +jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et +pour cause. + +Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de +transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener +un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve +dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité. + +Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui +se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce +qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs, +dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases. + +L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son +exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont, +pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du +Sud-Amérique. + +Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois, +riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très +propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie, +de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices +considérables. + +En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits +des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que +ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral, +jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il +un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers, +poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous +la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du +fleuve et la direction des courants. + +En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait +les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il +comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire +commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le +commencement de juin était l'époque favorable pour le départ, +puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin, +allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre. + +Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car +le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il +s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt, +située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un +angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,-- +tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à +laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot. + +Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre +embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas +accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa +famille, son personnel et sa cargaison. + +«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains, +lorsqu'elle avait connu le projet de son père. + +--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous +atteindrons Bélem sans danger ni fatigue! + +--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts +de la rive, ajouta Benito. + +--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne +conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus +rapide pour descendre l'Amazone?» + +Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du +jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir +alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda. +«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et +prête à dériver. + +--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage», +répondit l'intendant. + +Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et +de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai, +firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens, +peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en +voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence, +tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais +il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur +les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de +l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt +ne devait pas même laisser un vide appréciable. + +L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de +Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des +broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui +l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient +armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut +s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames, +un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds, +solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes +manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le +sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et +ouvert de larges trouées au plus profond des futaies. + +Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la +ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de +cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se +montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur +tour. + +Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient +d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en +agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les +fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être +consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt +condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et +avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il +n'avait peut-être jamais caressé. + +Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque +ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient, +comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces +palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à +leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des +châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix +tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des +«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui +s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce +roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le +fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au +tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces +magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi +des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres +voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où +sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un +violet clair, est spécialement demandé pour les constructions +navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus +particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si +serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de +combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des +«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces +vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des +«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux +naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se +rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de +leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la +tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les +plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc +neigeux. + +Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres +qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait +pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral +n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt +que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau +de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les +jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la +limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les +troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où +seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps +prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles. + +Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et +de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté, +ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de +caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs, +d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la +riche plantation forestière. + +La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous +les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de +flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de +l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada +qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des +équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant. +Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue, +viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines +de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique. + +Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était +entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le +lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée +d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du +radeau. + +Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de +départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût +s'en aller de là où l'on se trouvait si bien. + +«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait +sans cesse Yaquita. + +Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait +invariablement Cybèle. + +De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les +concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles +d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les +mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune +mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle +était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu +gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci +d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle +était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la +séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question. + +Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux +qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de +ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme +il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve. + +Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre +l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, +et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait +l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le +partage fut très inégal, et cela se comprend. + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +EN SUIVANT UNE LIANE + +Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de +prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère +s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui +adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion +dans la campagne. + +Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les +accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite +de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda. + +C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui +sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en +chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir +après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,-- +et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa +maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de +deux à trois lieues n'était pas pour effrayer. + +Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux. +D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il +ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De +l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le +personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre. + +Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers +onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux +jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent +des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous +s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme, +et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils +atteignirent la rive droite de l'Amazone. + +L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères +arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds, +d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert +aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale. + +«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous +faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger +dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et +vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison! + +--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins +maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda +d'Iquitos, et, là-bas comme ici... + +--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes +pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez +pour quelques heures que vous êtes fiancés!... + +--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel. + +--Cependant, si Minha te l'ordonne! + +--Minha ne me l'ordonnera pas! + +--Qui sait? dit Lina en riant. + +--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel. +Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est +rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas +fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son +ami!... + +--Par exemple! s'écria Benito. + +--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la +jeune mulâtresse en battant des mains. + +--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la +jeune fille, qui se rencontrent, se saluent... + +--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha. + +--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune +fille du plus grand sérieux. + +--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère +voulût bien le présenter... + +--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise +idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant +qu'il vous plaira! Soyez-le toujours! + +--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que +les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant +de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue. +«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!» + +cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras. + +Mais Minha n'était pas pressée. + +«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu +voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas +gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te +demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et +même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en +personne, d'oublier... + +--D'oublier?... + +--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère! + +--Quoi! tu me défends?... + +--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces +perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui +volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour +le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si +quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit! + +--Mais... fit Benito. + +--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, +nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous! + +--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en +regardant son ami Manoel. + +--Je le crois bien! répondit le jeune homme. + +--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour +que tu enrages! En route!» + +Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous +ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du +soleil d'arriver jusqu'au sol. + +Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de +l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant +d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a +pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En +outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y +avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles +de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les +nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect +général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette +singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes +parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel +un indigène n'aurait pu se méprendre. + +La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à +travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant, +le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, +lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en +fuite des milliers d'oiseaux. + +Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé, +qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus +beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets +verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels +de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs +variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues +en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent +emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé, +bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des +«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un +assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan +déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou +piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points +pourpres. C'était l'enchantement des yeux. + +Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime +des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato», +l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait +fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il +s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans +les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige, +l'effroi de toute la gent ailée des forêts. + +Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il +n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des +provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille +plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants +de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il +n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez +d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, +pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute +espèce. + +Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille. +En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La +vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante +ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de +singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et +là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois. +En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble +plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au +développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou +plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur +sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein +même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère. + +Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des +cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt +sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de +cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux +ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à +reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, +longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles +«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une +armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou +pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres +vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la +nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements +multicolores! + +«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille. + +--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito, +et voilà comment tu parles de tes richesses! + +--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de +louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de +la main de Dieu et appartiennent à tout le monde! + +--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est +poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces +beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, +adieu la poésie! + +--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille. + +--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.» + +Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son +frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une +véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et +il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups. + +En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez +larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de +l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles +allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de +dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les +grands volatiles qu'ils escortent. + +«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en +remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il +venait instinctivement d'épauler. + +--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de +grands destructeurs de serpents. + +--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce +qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils +vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il +faudrait tout respecter!» + +Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude +épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs +rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et, +certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur +fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café +au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés +des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des +lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à +test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre +des édentés. + +Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un +véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux +qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants, +déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses +affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur +rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à +celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui +est un morceau de roi! + +Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais, +fidèle à son serment, il le laissait au repos. + +Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup +partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un +«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut +être considéré comme un coup de maître dans les annales +cynégétiques. + +Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus +que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars, +indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du +Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près. + +«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très +bien, mais se promener sans but... + +Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir, +c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de +l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est +de leur dire un dernier adieu! + +Ah! une idée!» + +C'était Lina qui parlait ainsi. + +«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito +en secouant la tête. + +--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, +quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but +que tu regrettes qu'elle n'ait pas! + +--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en +suis sûre, répondit la jeune mulâtresse. + +--Quelle est ton idée? demanda Minha. + +--Vous voyez bien cette liane?» + +Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos», +enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, +légères comme des plumes, se referment au moindre bruit. + +«Eh bien? dit Benito. + +--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette +liane jusqu'à son extrémité!... + +--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre +cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis, +rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien, +passer quand même... + +--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha. +Lina est un peu folle! + +--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle, +pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve! + +--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha. +Suivons la liane! + +--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel. + +--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne +parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha +t'attendait au bout! + +Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis! + +Suivons la liane!» + +Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances! + +Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient +à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela +près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du +labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus +profondément. + +C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces +cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur +mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur +n'était pas engagé dans l'affaire. + +Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité, +tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici +sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque +châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces +palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été +justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail +mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus, +capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont +on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil; +c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le +caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin, +élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives +de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à +fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies +blanchâtres. + +Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse +bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le +retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites. + +«Là! là! disait Lina, je l'aperçois! + +--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une +liane d'une autre espèce! + +--Mais non! Lina a raison, disait Benito. + +--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là, +discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles +personne ne voulait céder. + +Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les +arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en +relever la véritable direction. + +Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de +touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des +bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées +à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des +«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les +pattes d'un jeune chat! + +Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle +difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des +heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses, +des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de +bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches, +sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui +était grenadille, brindille, vigne folle et sarments! + +Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme +on reprenait la promenade un instant interrompue! + +Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient +ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre +leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne +cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les +singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le +chemin. + +Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une +trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une +haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se +déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait +la roche. + +Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre, +qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des +tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de +Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa +civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones +torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du +cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une +extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans +la forêt. + +«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel. + +--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint +le bout de la liane! + +--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de +songer au retour! + +--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina. + +--Toujours! toujours!» ajouta Benito. + +Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt, +qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus +facilement. + +En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers +le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre, +puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de +remonter ensuite. + +Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit +affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de +lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de +branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux +filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à +l'autre. + +Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier +vacillant de cette passerelle végétale. + +Manoel voulut retenir la jeune fille. + +«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui +plaît, mais nous l'attendrons ici! + +Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez +pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous +découvrirons son extrémité!» + +Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment +derrière Benito. + +«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il +faut bien les suivre!» + +Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus +du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le +dôme des grands arbres. + +Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant +l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous +s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison. + +«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la +jeune fille. + +--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer +qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu +dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes +secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel. + +--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher +qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de +le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux +jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place. +Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer +vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté. + +Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux! + +Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane, +souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant, +et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore +dans les dernières convulsions de l'agonie. + +Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son +couteau de chasse il avait tranché le cipo. + +Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui +donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop +tard. + +«Le pauvre homme! murmurait Minha. + +--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire +encore! Son coeur bat! Il faut le sauver! + +--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était +temps d'arriver!» + +Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez +mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert. + +À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un +bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de +tortue, se rattachait par une fibre. + +«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce +qui a pu le pousser à cela!» + +Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le +pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux, +si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre. + +«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito. + +--Un ex-pendu, à ce que je vois! + +--Mais, votre nom?... + +--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la +main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si +j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous +accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un +barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!... + +--Et comment avez-vous pu songer?... + +--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant +Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si +les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays +à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas +fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!» + +Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure +qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai. +C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du +Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les +Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens, +Indiennes, qui les apprécient fort. + +Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas +mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un +instant perdu la tête... et on sait le reste. + +«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la +fazenda d'Iquitos. + +--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez +dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre! + +--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre +promenade! dit Lina. + +--Je le crois bien! répondit la jeune fille. + +--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous +finirions par trouver un homme au bout de notre cipo! + +--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!» +répondit Fragoso. + +Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui +s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée +qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le +chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à +n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste +besogne! + + + +CHAPITRE HUITIÈME +LA JANGADA + +Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers +revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les +arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève. + +Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les +Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui +est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction +maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants +ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des +bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et +pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces +énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une +scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main +adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle. + +Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans +le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder +autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été +symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait +encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. +C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que +l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment +serait venu de la conduire à destination. + +Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense +cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier +phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_. + +Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande +artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, +l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au +sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des +territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont +soumis à des climats très différents. + +L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis +le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de +l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles +sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes +conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours. + +De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies +tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en +septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au +contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents +de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux +qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette +alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son +maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en +octobre. + +C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce +phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la +jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du +fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de +l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le +minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au +fazender toute facilité pour agir. + +La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les +troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de +leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En +effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la +densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de +l'eau. + +Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs +juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils +furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la +solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient +l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre. +Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier, +très abondant sur les rives du fleuve, est universellement +employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, +se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un +article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde. + +Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer +les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la +jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il +y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans +peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait +mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de +soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout +entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone. + +Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis +sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent +terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, +fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce +brave Fragoso. + +Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle +situation à la fazenda. + +Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le +barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait +offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, +lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et +arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, +et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre +utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très +intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux +mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire +bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties +joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous. + +Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir +contracté la plus grosse dette. + +«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il +sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment, +c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas +toujours un pauvre diable de barbier au bout! + +--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et +je vous assure que vous ne me devez rien! + +--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la +prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma +reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma +vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par +nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de +mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de +pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, +et vous aurez beau dire...» + +La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au +fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse +d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point +insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très +franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas +d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la +vieille Cybèle et de biens d'autres. + +Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut +décidé que son installation serait aussi complète et aussi +confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs +mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune +fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui +devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il +fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le +pilote auquel serait confiée la direction de la jangada. + +Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service +du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des +tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui +l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il +n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras +nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à +maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives. + +Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à +l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir +cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres +devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina +et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à +Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la +moins confortablement disposée. + +Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches +imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait +les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres +latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le +devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle +commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie +antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de +sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, +qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à +l'intérieur une température moyenne. + +Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les +plans de Joam Garral, Minha intervint. + +«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par +tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre +fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma +mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la +fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu +n'as pas quitté Iquitos! + +--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce +triste sourire qui lui revenait quelquefois. + +--Ce sera charmant! + +--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille! + +--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut +pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le +nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années +d'absence! + +--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si +nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton +mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!» + +À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre +volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin +d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et +de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les +choses. + +Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda +trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les +renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de +l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes, +étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier +d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans +la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la +collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes +présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la +planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient +sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures, +faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis», +qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des +plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne. +Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement +tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs +moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie +roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres. +Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers, +matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et +fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de +l'Amazone. + +Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis +riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus +précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi +de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, +qui parlent sans rien dire! + +En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et +c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût +pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau +bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle +descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait +pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à +elle. + +Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins +les yeux au dehors qu'au dedans. + +En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût +et d'imagination. + +La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement +jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis +d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, +que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies +sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus +n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante! +Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de +pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments +enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur +les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait +suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la +fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces +parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle +s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les +saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort +et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus +rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un +énorme buisson en fleur. + +Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur, +l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la +jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours +fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne. + +En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina +furent contentes, il est inutile d'y insister. + +«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des +arbres sur la jangada! + +Oh! des arbres! répondit Minha. + +--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre +sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils +prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de +climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement +sous le même parallèle! + +--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie +pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles +et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs +bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour +aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique? +Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un +jardin flottant? + +--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne +doutait de rien. + +--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses +oiseaux, ses singes!... + +--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito. + +--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel. + +--Et même ses anthropophages! + +--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant +l'alerte barbier remonter la berge. + +--Chercher la forêt! répondit Fragoso. + +--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a +offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle +en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai +qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +LE SOIR DU 5 JUIN + +Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral +s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui +comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les +provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées. + +Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet +arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont +les habitants des contrées intertropicales font leur principale +nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient +par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique +dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique +du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut +préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on +réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes +façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des +indigènes. + +Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de +cette utile production, qui était réservée à l'alimentation +générale. + +Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de +moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles +consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons +«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on +comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques +Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas-- +et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les +forêts riveraines de l'Amazone. + +Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation +quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler +écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin, +d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois +comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des +esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités +considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à +prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de +bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou +petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si +grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits +du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et +des serviteurs. + +Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être +pratiquées d'une façon régulière. + +Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce +que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du +Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que +distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil, +sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de +l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du +bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du +«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la +couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée +d'eau, donne un breuvage excellent. + +Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin +violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les +Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en +trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui +seraient vides, sans doute, en arrivant au Para. + +Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à +Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques +centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, +rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique +du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines +dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une +eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju +national. + +Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se +contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de +l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, +c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé +de toute l'Amérique centrale. + +Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation +principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout +formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs +serviteurs personnels. + +Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les +baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce +personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la +fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer +sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, +il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à +la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, +il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du +Haut-Amazone. + +Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets, +sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était +supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à +travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs +suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on +comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et +enfants, seraient logés comme ils le sont à terre. + +Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs +ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils +étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une +seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, +accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu +s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui +convenait mieux à la vie des noirs. + +Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les +marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps +que le produit de ses forêts. + +Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la +riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle +eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire. + +En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la +partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de +ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada +emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette +smilacée qui forme une branche importante du commerce +d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus +en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se +montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la +récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de +«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; +sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, +ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et +une certaine quantité de bois précieux complétaient cette +cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du +Para. + +Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs +embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre +de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand +nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines +de l'Amazone? + +C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont +point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait +sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des +rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches +se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu +le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des +échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, +de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais +ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par +groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga +était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces +coureurs de bois. + +En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des +villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert +que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se +colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait +donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir. + +Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que +de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui +achevaient de lui donner un très pittoresque aspect. + +À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à +l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En +effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire +usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune +action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été +manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen +de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, +qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait +sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle +pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait +de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, +deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient +de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se +bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du +courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques +qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa +place était et devait être à l'avant. + +Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine +--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre +personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre +Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos. + +Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû +saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un +vieux prêtre qu'elle vénérait. + +Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme +de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être +charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les +représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des +vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands +missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu +des régions les plus sauvages du monde. + +Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la +Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait +de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui +qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis +recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les +avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux +aussi, la bénédiction nuptiale. + +L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son +laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. +Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus +jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses +jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux +serviteurs de Dieu. + +Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de +descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne? +On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et, +arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce +jeune couple, Minha et Manoel. + +Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait +s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui +faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel +soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre +confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi +bien logé dans son modeste presbytère. + +Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il +lui fallait aussi la chapelle. + +La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada, +et un petit clocher la surmontait. + +Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le +personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam +Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le +padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre +église d'Iquitos. + +Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout +le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le +fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et +observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. + +Tout était prêt à la date du 5 juin. + +Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans, +très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à +boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à +plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de +bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir. + +Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y +voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, +tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi +ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de +cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue. + +La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis +plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve +s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le +maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève +de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de +bois. + +Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur +possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de +l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque +émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause +inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour +déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail +eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se +serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se +retrouver dans des conditions identiques. + +Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada +étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une +centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte +d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, +Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et +quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. + +Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il +descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points +de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de +les atteindre. + +«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous +emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel +devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!» + +Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une +nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures +nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, +était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne +pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à +flotter. + +Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des +environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était +venue assister à cet intéressant spectacle. + +On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans +cette foule impressionnée. + +Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur +à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève +disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide. + +Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme +charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle +ne fût entièrement soulevée et détachée du fond. + +Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers +craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait +peu à peu les troncs de leur lit de sable. + +Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada +flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du +fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement +se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la +bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les +destinées sont entre les mains de Dieu! + + + +CHAPITRE DIXIÈME +D'IQUITOS À PEVAS + +Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs +adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à +la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses +passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--, +et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, +de sa maison. + +Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à +l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes, +se tinrent à leur poste de manoeuvre. + +Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération +du démarrage. + +Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes +s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne +tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle +laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta. + +Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit +cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait +l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de +l'avenir. + +Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du +soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui +viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là, +après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento. +Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût +ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée; +mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui +eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer +aux bénéfices d'un pareil moteur. + +Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai +dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne +peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre +Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand +cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre +par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont +l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée. + +Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau +moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par +vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore +à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on +l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres. + +Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait +naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la +vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en +tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, +les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds +qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement +perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se +diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq +kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. + +La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, +d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots +d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une +flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant +d'obstacles à une rapide navigation. + +L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière +une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées +roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan +très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon. + +La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les +nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine +depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa. + +Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en +puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de +cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient +simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans +l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir. + +Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de +mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait +des apprêts du déjeuner. + +Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en +compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille +s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de +l'habitation. + +«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable +manière de voyager? + +--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est +véritablement voyager avec tout son chez soi! + +--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des +centaines de milles! + +--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris +passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous +sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du +fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la +dérive? Seulement... + +--Seulement?... répéta le padre Passanha. + +--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos +propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les +îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière! + +--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous +de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas +de te gronder devant Manoel. + +--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il +faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est +beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses +défauts. + +--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la +permission pour vous rappeler... + +--Quoi donc? + +--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, +et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui +concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très +imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada +dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom! + +--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille. + +--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait +retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées +toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, +eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les +numérotent... + +--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes! +répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système +numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre, +l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième +avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha? + +--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la +jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, +les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se +développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs +feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les +entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine +se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques +viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques +monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles +qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la +nôtre! + +--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit +observer le padre Passanha. + +--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de +sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on +entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de +l'habitation. + +La jeune fille s'en alla, courant et souriant. + +«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre +Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va +s'enfuir avec vous, mon ami! + +--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le +padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il +est encore temps! Elle nous resterait! + +--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi, +l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!» + +Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste, +promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens +eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos. + +Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, +Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios +Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la +droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la +lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa +paisiblement à la surface de l'Amazone. + +Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de +Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à +quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est +maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose +d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de +plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait +peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont +quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou +trois ubas à demi échouées sur ses rives. + +Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la +rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires +inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher +à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi +par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le +fil du courant. + +Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée +île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le +nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par +une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir +arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones. + +Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le +travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en +deux bras avant de tomber dans l'Amazone. + +Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, +allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il +compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale +verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des +mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du +Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une +certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du +Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de +l'Amazone. + +Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils +avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure +flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le +lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes +rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. +Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord. + +On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; +mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le +fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des +témoignages qui manquent encore aujourd'hui. + +Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur +une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui +dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des +bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges +feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine. + +Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait +l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du +fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne +s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement +vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la +dame-jeanne. + +Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces +nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du +cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le +fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était +d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large +pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou +trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito +signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus +que d'incertains vestiges. + +Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada +alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans +que sa charpente subît le moindre attouchement suspect. + +Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam +Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le +côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa +chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne +disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà +l'importance d'un véritable mémoire. + +Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la +direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un +groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir, +soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc +de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était +pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer +au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient +avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, +les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient +même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient +figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito +les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y +opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il +s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou +blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour +Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point +comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant: +c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler, +oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur +les divers marchés du bassin de l'Amazone. + +Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de +l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle +s'amarra à la rive. + +Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito +débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux +chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite +bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de +perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse +excursion. + +À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante +habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec +les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants +en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de +salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le +Bas-Amazone, et leur magasin était vide. + +La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce +petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après +avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses +embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la +droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles. + +Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front, +portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, +des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils +étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent +point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication +avec la jangada. + + + +CHAPITRE ONZIÈME +DE PEVAS À LA FRONTIÈRE + +Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne +présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long +train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. +Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer +latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent +d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à +laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la +jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés. + +Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit +aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par +les produits de la pêche. + +En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des +«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et +certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au +ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On +recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de +petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont +bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment +aventuré dans leurs parages. + +Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien +d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les +fleuves, pendant des heures entières. + +C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze +pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont +la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne +cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux +dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur +queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à +l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de +jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant +d'arcs-en-ciel. + +Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains +hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande +île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au +village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de +l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de +l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique +avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait +escale à la hauteur de la Mission de Cocha. + +C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux +flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail +d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une +figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,-- +dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent +par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent +avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le +bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts +amazoniennes, allaient à peu près nus. + +La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, +qui voulut rendre visite au padre Passanha. + +Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit +même de s'asseoir à la table de la famille. + +Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à +la cuisinière indienne. + +Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le +plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de +farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de +tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de +vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid +saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, +réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le +retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce +propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à +un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc +l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques +présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la +Mission. + +Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du +fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus +nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait +aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre +les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes +fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la +jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors +la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez +difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de +Nuestra-Senora-de-Loreto. + +Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur +la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du +Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une +vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement +accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et +d'argile. + +C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires +jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au +nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux +épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table +chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de +bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On +n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de +l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante +sous la main de grands chefs. + +À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou +trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, +du poisson salé et de la salsepareille. + +Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques +ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les +marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un +travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. +Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec +Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien +faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser +quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères. + +Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et +ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres. + +«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les +rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de +Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère +Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la +patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, +l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou +plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici +méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères +gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de +soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge! + +--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à +quoi servent les moustiques? + +--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je +serais très embarrassé pour vous donner une meilleure +explication!» + +Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop +vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito +revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un +millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le +cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils. + +«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces +maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada +deviendra absolument inhabitable! + +Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà +trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer +la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le +fil du courant. + +À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, +entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors +sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de +l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, +pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long +de la grande île de Jahuma. + +Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait +une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les +zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La +lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et +remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces +basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les +étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine +du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à +l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille +milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de +l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. + +Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, +se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les +reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt +ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en +ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait +épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces +«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime +tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau +sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. +Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits +des tropiques!» + +Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» +qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte +de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord +parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; +«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le +cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs +congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui +reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont +la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs. + +Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans +l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait +voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. +La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un +campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au +bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà +plus la force d'en soulever l'étamine. + +À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus +_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois +tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur +tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus +précipités de la petite cloche. + +Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était +restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais +du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam +Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes +gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher. + +«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la +jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau +américain ne se lassait jamais. + +--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en +comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons, +maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a +des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si +merveilleuses descriptions! + +--Un peu fabuleuses! répliqua Benito. + +--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal +de notre Amazone! + +--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler +qu'il a ses légendes! + +--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha. + +--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne +sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je +ne les connais pas! + +--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de +Bélem? répondit en riant la jeune fille. + +--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien! +répondit Manoel. + +--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait +plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, +nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les +eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent +s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque! + +--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal? +demanda Manoel. + +--Hélas non! répondit Lina. + +--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso. + +--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et +redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux +du fleuve les imprudents qui la contemplent? + +--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina. +On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle +disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle! + +--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu +l'apercevras, viens me prévenir. + +--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve? +Jamais, monsieur Benito! + +--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha. + +--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors +Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina. + +--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le +tronc de Manao? + +--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il +paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de +«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le +Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au +Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient +dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte, +rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et +retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un +jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux +s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre +jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le +remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les +amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé! + +--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse. + +--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit +Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de +route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu! + +--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina. + +--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons +dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu +passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire! + +--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille. + +--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre +fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent +bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car +elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais! + +--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les +histoires qui font pleurer! + +--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito. + +--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant! + +--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel. + +--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont +illustré ces rives au XVIIIe siècle. + +--Nous vous écoutons, dit Minha. + +--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux +savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour +mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un +astronome fort distingué nommé Godin des Odonais. + +«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le +Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, +son beau-père et son beau-frère. + +«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là +commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car +en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. + +«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de +l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une +fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille; +mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du +gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre +à madame des Odonais et aux siens. + +«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette +autorisation pût être accordée. + +«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de +remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais, +au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il +ne put mettre son projet à exécution. + +«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame +des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant +l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin +qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même +temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du +Haut-Amazone. + +«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez +bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers +d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit. + +--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais +fait comme elle! + +--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au +sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin +français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière +brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte. + +«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des +affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les +difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les +fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des +quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart +disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui +fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en +voulant porter secours au médecin français. + +«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en +dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à +terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est +réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin +offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu +quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend +plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus. + +«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent +inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut +rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la +route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables! + +«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à +un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de +quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts! + +Oh! la malheureuse femme! dit Lina. + +Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se +trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! +Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La +mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres +mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari! + +«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du +Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la +conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte! + +«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa +route étaient semées de tombes! + +«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a +quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone, +comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son +mari, après dix-neuf années de séparation! + +--Pauvre femme! dit la jeune fille. + +--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le +pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici +devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière! + +--La frontière!» répondit Joam. + +Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il +regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le +courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour +chasser un souvenir. + +«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement +involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et +son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir +jusqu'au bout. + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +FRAGOSO À L'OUVRAGE + +«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue +espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil» +pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De +là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du +Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se +rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure, +l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il +s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil» +lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît +comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil +tropical. + +Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du +XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote +Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y +établirent partiellement, il est resté portugais, et possède +toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. +C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique +méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don +Pedro. + +«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien +qu'il rencontrait au Havre. + +C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit +simplement l'Indien. + +La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le +plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens +firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils +défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier +rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation. + +Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire +Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de +don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal. + +Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire +et le Pérou, son voisin. + +La chose n'était pas facile. + +Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le +Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire +huit degrés plus à l'ouest. + +Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher +l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait +au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de +meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier +l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir +un poste. + +Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des +deux pays passe par le milieu de cette île. + +Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi +qu'il a été dit. + +Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des +Amazones. + +Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant +Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive +gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui +dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive +droite. + +Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de +donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc +s'effectuer que le 27, dans la matinée. + +Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à +Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient +manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la +bourgade. + +On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous +Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, +ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de +l'Amazone et de ses petits affluents. + +Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques +années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est +une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée +que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui +est le véritable commandant de la place. + +Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont +taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet +endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La +demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en +équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent +pas de là au pied d'un grand arbre. + +Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les +villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, +si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne +s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa +sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là +pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à +l'ordre. + +Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, +au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus +et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise +de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons +recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour +d'une place centrale. + +Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga +sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez +largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet +endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre +de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la +fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un +certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques +du Haut-Amazone. + +Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une +station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide +développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs +brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui +le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des +passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou +américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un +mouvement commercial des plus considérables. + +Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien +évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à +Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de +l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette +espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux +de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une +vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, +que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne. + +Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se +prépara à débarquer, afin de visiter la ville. + +Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une +cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et +de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de +possession. + +On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix +à cette visite. + +Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait +déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, +elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol +brésilien. + +Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam +Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici: + +«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à +la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si +hospitalièrement, je vous dois... + +--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam +Garral. Donc, n'insistez pas... + +--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure +de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord +de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais +nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute +probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane... + +--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre +reconnaissance, dit Joam Garral. + +--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que +je lui dois, pas plus qu'à vous. + +--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos +adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga? + +--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de +vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du +moins, reprendre mon ancien métier. + +--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me +demander, mon ami? + +--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce +que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se +rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas +mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le +savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu +coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur +Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du +Haut-Amazone. + +--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour +les indigènes... + +--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes +surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée +très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque +chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, +ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis +dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,-- +c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort +agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera +formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un +mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de +mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,-- +c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de +Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et +mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait +pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les +Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos +élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà +pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à +ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, +j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à +Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, +si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me +rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise +dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, +croyez-le bien! + +--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais +faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous +en repartirons demain dès l'aube. + +--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de +prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque! + +--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis +pleuvoir dans votre poche! + +Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à +verse sur votre dévoué serviteur!» + +Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement. + +Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La +jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le +débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état, +taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête +du plateau. + +Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un +pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de +l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà +et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis +que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs +femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres +produits de ce mélange de race. + +Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au +contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à +bord de la jangada. + +Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut +pris pour onze heures. + +En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse, +accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du +poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour +l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la +fois chef de la douane et chef militaire. + +Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller +chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était +refusé à le suivre. + +Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au +lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant +à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la +berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de +Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des +soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses +habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser +quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes +moitiés. + +Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et +épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le +meilleur accueil. + +Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux +ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. + +Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé, +reconnu, entouré. + +Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston, +pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants, +à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de +parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du +public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso +avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses +doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui +servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle +grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont +les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, +eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui +suit son maître!» + +Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards, +enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous +leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable +opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur +débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse +humeur. + +Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans +qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils +soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même +aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de +plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part +de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même +crédulité que chez les badauds du monde civilisé. + +Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était +allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de +la place, sorte de boutique servant de cabaret. + +Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là, +pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt +reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et +en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié +liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans +un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce +bassin de l'Amazone. + +Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins +d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau +du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute, +puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes +chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur +qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne +et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero! + +Et les encouragements de l'artiste à la foule! + +«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne +vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont +les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles +d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et +vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!» + +Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de +graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela +emplâtrait comme du ciment. + +Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces +monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous +les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, +cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y +trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni +chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient +point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les +chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! +Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs +naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines +parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de +l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient +envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple +et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné +devant son rival d'outremer! + +Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre +laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--, +de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec +une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se +ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle +incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de +Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de +l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces +indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive +gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui +habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans +les villages du Javary. + +Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la +place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains +de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient +sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient. + +Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur +n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi +dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et +d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de +fer. + +Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces +opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de +liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un +événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre +Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du +Haut-Amazone! + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +TORRÈS + +À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus, +et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit +pour satisfaire la foule des expectants. + +En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute +cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge. + +Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso +attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, +l'examen le satisfit, car il entra dans la loja. + +C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un +assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments +de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux +n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu +longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur. + +«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule +de Fragoso. + +Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés +en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes. + +«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle +rebelle d'une tête mayorunasse. + +Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos +services. + +Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir +«terminé madame»! + +Et ce fut fait en deux coups de fer. + +Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante, +cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune +réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi +reculé. + +Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon +l'habitude de ses collègues: + +«Que désire monsieur? demanda-t-il. + +Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger. + +À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans +l'épaisse chevelure de son client. + +Et aussitôt les ciseaux de faire leur office. + +«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer +sans grande abondance de paroles. + +Je viens des environs d'Iquitos. + +--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu +l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre +nom? + +--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.» + +Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière +mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment, +comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son +opération, puis, enfin: + +«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous +reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus +quelque part? + +--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès. + +--Je me trompe alors!» répondit Fragoso. + +Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après, +Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait +interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il. + +--D'Iquitos à Tabatinga? + +--Oui. + +--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un +digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille. + +--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela, +et si votre fazender voulait me prendre... + +--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve? + +--Précisément. + +--Jusqu'au Para? + +--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire. + +--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il +vous rendrait volontiers ce service. + +--Vous le pensez? + +--Je dirais même que j'en suis sûr. + +--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda +nonchalamment Torrès. + +Joam Garral», répondit Fragoso. + +Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu +cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser +tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause. +«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me +donner passage? + +--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce +qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas +de le faire pour vous, un compatriote! + +--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada? + +--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec +toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure +--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui +font partie du personnel de la fazenda. + +--Il est riche, ce fazender? + +--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois +flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte +constituent toute une fortune! + +--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière +brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès. + +--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le +fiancé de mademoiselle Minha. + +--Ah! il a une fille? dit Torrès. + +--Une charmante fille. + +--Et elle va se marier?... + +--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin +militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous +serons arrivés au terme du voyage. + +--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait +appeler un voyage de fiançailles! + +--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit +Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur +le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la +première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré +à la ferme du Vieux Magalhaës. + +--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est +accompagnée de quelques serviteurs? + +--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis +cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle +Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune +maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et +des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les +lianes...» + +Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute, +et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si +Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client. + +«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier. + +--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent +sur la frontière, il ne peut être question de cela! + +--Cependant, répondit Torrès, je voudrais... + +--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada. + +--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam +Garral de me permettre... + +--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous +l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être +utile en cette circonstance.» + +En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, +après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de +voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions. + +Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux +jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! +s'écria-t-il. + +Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris. + +--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils +m'ont tiré d'un assez grand embarras! + +--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez. + +--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais +pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux +jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me +remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il. + +--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne +mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques +difficultés avec un guariba?... + +--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai +continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière +en même temps que vous! + +--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point +oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon +père? + +--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès. + +--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela +vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos +fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant +de journées de marche d'épargnées! + +--En effet, répondit Torrès. + +--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors +Fragoso. Il va jusqu'à Manao. + +--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la +jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se +fera un devoir de vous y donner passage. + +--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous +remercier d'avance!» + +Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait +l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait +attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y +avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de +cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint +de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne +voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger. + +«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous +suivre jusqu'au port. + +Venez!» répondit Benito. + +Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito +le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les +circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui +demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao. + +«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, +répondit Joam Garral. + +--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main +à son hôte, se retint comme malgré lui. + +--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous +pouvez donc vous installer à bord... + +--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma +personne et rien de plus. + +--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès +prenait possession d'une cabine près de celle du barbier. + +À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait +à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, +non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre +Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du +Haut-Amazone. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +EN DESCENDANT ENCORE + +Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient +larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve. + +Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce +Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, +avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser +soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait +encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que +la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam +Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes +le service qu'il allait lui rendre. + +En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment +d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette +époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore +le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens +de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un +service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était +réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait +dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance +inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada. + +Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait +rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait +se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui +était libre de prendre part à la vie commune si cela lui +convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur +insociable. + +Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne +cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il +se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui +adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse. + +S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, +c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette +idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le +questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur +les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne +le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, +lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il +restait dans sa cabine. + +Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam +Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la +conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé. + +Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque +groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce +tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du +sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît +enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure +environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles +au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même +nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps +la propriété. + +Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler +dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui +se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de +telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. +«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner +ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance. + +Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles +Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont +pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, +le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de +Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures. + +Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et +rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à +l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la +capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que +n'en fit la cuisinière de la jangada. + +C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque +peu à un grand terre-neuve. + +«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont +de la jangada. + +--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection +d'un muséum! ajouta Manoel. + +--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? +demanda Minha. + +--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là +pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et +il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur +le flanc!» + +Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins +grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, +dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues +pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui +peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, +que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il +faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que +le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre +lui-même périt dans cette étreinte». + +Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de +San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses +îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées +d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom +Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, +elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou +petits affluents aux eaux noires. + +La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il +appartient en propre à un certain nombre de tributaires de +l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer +combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la +distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du +fleuve. + +«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, +dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à +le faire d'une manière satisfaisante. + +--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet +d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe +mordorée qui affleurait la jangada. + +--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme +vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant +plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia +qui domine dans toute cette coloration. + +--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants +ne sont pas d'accord! + +--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux +caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car +ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de +préférence pour s'y ébattre. + +--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces +animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé +de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces +eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à +ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches +de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à +l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y +a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à +boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont +sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de +cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans +inconvénient.» + +L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu +avantageusement remplacer les eaux de table si employées en +Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de +l'office. + +Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada +était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par +milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des +écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très +suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens +dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient +arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces +objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces +Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus +du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et +sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le +pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui +sont devenues très habiles dans cette fabrication? + +San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins +de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. +Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être +qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, +et reprise par des missionnaires jésuites. + +Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom +signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare +coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux +planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur +façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme +toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur +forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne +déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets. + +Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. +Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun +désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas +connaître, cependant. + +Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer +qu'il n'était pas curieux. + +Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la +cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent +accueil des principales autorités de la ville, le commandant de +place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient +aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune +négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour +leur compte, soit à Manao, soit à Bélem. + +La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur +un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. +Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce +qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la +modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait +que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de +Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les +plus catholiques du monde. + +Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de +dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam +Garral avec les égards dus à leur rang. + +Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il +raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, +en homme qui paraissait connaître le pays. + +Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de +demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y +trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat +de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de +la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de +questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même +assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque +étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout +particulièrement les questions assez singulières que posait +Torrès. + +Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les +autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il +chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon +toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans +sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août. + +Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le +soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à +descendre le cours du fleuve. + +À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce +tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, +puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un +affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, +en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents. + +Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du +Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, +et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents +mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos. + +Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, +Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes +couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande +ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +EN DESCENDANT TOUJOURS + +On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la +veille, promettait quelques prochains orages. De grandes +chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes +le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros +voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles +Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion +instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui +sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui +s'est imprudemment endormi dans les campines. + +«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. +Elles me font horreur! + +--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune +fille. N'est-il pas vrai, Manoel? + +--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces +vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner +aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et +principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils +continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable +fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite +des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs +heures, qui ne se sont plus réveillés! + +--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit +Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit! + +--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous +veillerons sur leur sommeil! + +--Silence! dit Benito. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel. + +--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit +Benito en montrant la rive droite. + +--En effet, répondit Yaquita. + +--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des +galets qui roulent sur la plage des îles! + +--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du +jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et +les petites tortues fraîches!» + +Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par +d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la +ponte attirait sur les îles. + +C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir +l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs. + +L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec +l'aube. + +À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve +pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies +par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures +une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde +de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait +plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient +avec leurs carapaces, de manière à le tasser. + +C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone +et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent +l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs +au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une +appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à +l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même +temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines +grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont +le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné +le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est +fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux +libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font +ripaille des restes de ces amphibies. + +Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce +extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est +de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne +sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve +vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les +parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde +assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre +ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair +fraîche de ces animaux. + +On procède autrement avec les petites tortues qui viennent +d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur +écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les +mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. +Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables. + +Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse +des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du +Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire +du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits +de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque +année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais +les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, +et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs +sous le sable des grèves. + +Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement +les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de +l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri +pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une +pataque[11] brésilienne. + +Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens +prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des +grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire +que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre. + +Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient +la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été +déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent +quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les +extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois +auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur +emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites +tortues couraient sur la grève. + +Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de +ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour +l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et +le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en +restait plus guère. + +Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg +situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les +bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont +existé. + +Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de +San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis +l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de +largeur. + +Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. +En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent +d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les +Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce +qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses +tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité +de leurs tatouages. + +L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de +Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de +cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante +lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six +pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux +dans l'ouest de l'Amérique. + +Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par +des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà +l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche +de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande +longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais, +pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille +Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces +heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses +observations, et les langues ne chômaient pas. + +Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre +une part plus active à la conversation. Les particularités de ses +divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de +nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup +vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le +plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il +faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha. +Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel, +n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir +intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès +une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher. + +Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche +du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel +cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest, +après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas. + +En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect +véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais +encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote +pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à +l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant +son imperturbable direction. + +Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal +naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de +l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau +principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais, +si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante +pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada +aurait eu quelque peine à passer. + +Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après +avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest, +jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, +après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de +soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de +ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit +son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite +ville de Fonteboa. + +En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui +donna quelque repos à l'équipe. + +Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, +n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, +pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est +probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence +nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour +lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, +couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de +Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier +d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent +de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À +cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides +chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de +lamantins. + +Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils +assister à une très intéressante expédition de ce genre. + +Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les +eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait +six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux +museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. + +Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces +points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de +Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des +souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient +avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration. + +Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du +rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la +fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la +surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois. + +Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé +d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--, +se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres +pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de +respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, +et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou +moins restreint. + +En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points +noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de +vapeurs s'élancèrent bruyamment. + +Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; +l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la +hauteur de sa vertèbre caudale. + +Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à +se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde +le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à +la grève, au pied du village. + +Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à +peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces +pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les +eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le +temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept +pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et +quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de +l'Afrique! + +Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En +effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à +celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois +pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, +lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une +alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une +capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce +tende à sa complète destruction. + +Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile +pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre +arrobes espagnols, équivalant à un quintal. + +Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et +se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument +désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du +plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros +cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. + +Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de +gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer +jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à +travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de +sous-affluents. + +«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il +conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes +guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire +que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de +tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui +accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les +Juruas, ont une grande réputation de vaillance.» + +La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone +présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir +quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands +affluents, courait presque parallèlement au fleuve. + +Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des +lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile +l'hydrographie de cette contrée. + +Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son +expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le +voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du +grand fleuve. + +En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, +après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada +put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il +était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour +reprendre la route de l'Amazone. + +Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît +halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada +séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le +lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à +Ega. + +Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du +train de bois. + +La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée, +et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur +enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui +n'éclata pas à l'entrée du lac. + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +EGA + +Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les +deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada. + +Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à +terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de +sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les +accompagner pendant leur excursion. + +Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à +la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en +aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver. + +Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes +raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de +peu d'importance auprès de cette petite ville. + +Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où +résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une +cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire +commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de +droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de +tout rang. + +Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, +habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs +n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait +ses frais. + +Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à +Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina +accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la +jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina. + +«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart. + +Mademoiselle Lina? répondit Fragoso. + +--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous +accompagner à Ega. + +--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je +vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami! + +--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage, +avant qu'il en eût manifesté l'intention. + +--Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je +crains d'avoir fait une sottise! + +--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me +plaît guère, monsieur Fragoso. + +--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai +toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le +trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un +point: c'est que l'impression était loin d'être bonne! + +--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce +Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait +peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été! + +--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans +quelles circonstances?... Je ne retrouve pas! + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina! + +--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant +notre absence! + +--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester +tout une journée sans vous voir! + +--Je vous le demande! + +--C'est un ordre?... + +--C'est une prière! Je resterai. + +--Monsieur Fragoso? + +--Mademoiselle Lina? + +--Je vous remercie! + +--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit +Fragoso. Ça vaut bien cela!» + +Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques +instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et +voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se +fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci +s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à +tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour +n'en pas tenir compte. + +Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la +ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue +contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un +trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue +occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût +voilé de légers nuages. + +Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, +c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable +pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en +revenir rapidement, sans même courir des bordées. + +La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit +la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut +recommandé à Fragoso de faire bonne garde. + +Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. +Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne +Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville +en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la +domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève +plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les +embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites +goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de +l'Atlantique. + +Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles, +lorsqu'elles entrèrent dans Ega. + +«Ah! la grande ville! s'écria Minha. + +--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux +s'agrandissaient encore pour mieux voir. + +--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze +cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes +ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les +séparent! + +--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il +se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes +dans la province des Amazones et du Para! + +--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce +que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil! + +--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car +vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous +vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem! + +--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront +été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les +premières cités du Haut-Amazone. + +--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon +frère? Vous vous moquez?... + +--Non, Minha! je vous jure... + +--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien, +ma chère maîtresse, car cela est très beau!» + +Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou +blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou +de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites +en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets +peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers +en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une +caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une +cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos. + +Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un +joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, +qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et +au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de +Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif +des vieux oliviers de sa grève. + +Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause +d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce +furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement +assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras +converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les +femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants +de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes, +passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui +est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris. + +«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans +leurs belles robes! + +Lina en deviendra folle! s'écria Benito. + +--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha, +ne seraient peut-être pas aussi ridicules! + +--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de +cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes +mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et +drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur +race! + +--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à +envier à personne!» + +Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les +rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur +la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui +étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans +un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit +sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada. + +Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de +tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une +dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant +dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu +désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville +qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa +promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les +sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse +Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé. + +Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu +au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. +On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé +aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers +le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du +soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la +jangada. + +Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart: + +«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui +demanda-t-elle. + +--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère +quitté sa cabine où il a lu et écrit. + +--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger, +comme je le craignais? + +--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est +promené sur l'avant de la jangada. + +--Et que faisait-il? + +--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter +avec attention, et marmottait je ne sais quels mots +incompréhensibles! + +--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le +croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux +papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur, +ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain! + +--Vous avez bien raison! + +--Veillons encore, monsieur Fragoso. + +--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le +lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au +pilote le signal du départ. + +À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, +l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un +instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches +dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque +golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes +de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours +que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son +confluent. + +Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, +après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus +facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs +d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc +ni échouage. + +Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de +hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des +pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir +les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme +les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du +Haut-Amazone. + +Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, +afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur +cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, +apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et +puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait +autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. + +Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, +maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de +sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que +renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier +nain dont on a enlevé la moelle. + +Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son +temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer +ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras +ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de +trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font +d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une +feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de +neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées +avec le «curare». + +Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent +les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée +et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de +fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, +qu'on y mélange. + +«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque +directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se +font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas +atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des +fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui +commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas +d'antidote!» + +Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations +hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. +Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres. + +À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière +les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre +flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant +deux ou trois minutes, et les Muras disparurent. + +Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur +répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là +fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher +de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait +volontiers. + +Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt +lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses +eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq +heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary. + +Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec +l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six +affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un +étroit furo les déverse dans la principale artère. + +Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté +sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre +l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, +la jangada s'amarra, afin de passer la nuit. + +La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de +maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs +d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect +de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de +l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, +ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de +profondeur pour communiquer avec l'Amazone. + +Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa +devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si +enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au +matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana. + +Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui +s'accomplissait avec une régularité presque méthodique. + +Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller +Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie +passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, +et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le +barbier. + +Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours +les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers +à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente +froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs, +qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et +qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait +les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre +patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel, +très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus, +malencontreusement embarqué sur la jangada. + +Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci: + +Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après +une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral. + +«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait +la pirogue. + +--Oui, répondit l'Indien. + +--Tu y seras?... + +--Dans huit jours. + +Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de +remettre une lettre à son adresse? + +--Volontiers. + +--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.» + +L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une +poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à +faire. + +Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation, +n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il +entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et +l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile +de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le +surprendre. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +UNE ATTAQUE + +Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque +scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de +s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès. + +«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada, +j'ai à te parler.» + +Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et +tout son visage s'assombrit. + +«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès? + +--Oui, Benito! + +--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel. + +--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en +pâlissant. + +--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un +pareil homme? dit vivement Benito. + +--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle +injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle +a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il +s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer +continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et +à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta +famille, qui est déjà la mienne! + +--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour +ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon +sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai +pas osé! + +--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son +ami. Tu n'as pas osé!... + +--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès, +n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur! +Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais +pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin +ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée +haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable! + +--Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que +Torrès en veut à Joam Garral? + +--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un +pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa +physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon +père vient à passer à la portée de son regard! + +--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de +plus pour le chasser! + +--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune +homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger +mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le +répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de +m'expliquer à moi-même cette peur!» + +Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il +parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre? + +--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous +tenir sur nos gardes! + +--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous +serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est +donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours +débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui! + +--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito. + +--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je +ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes +craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet +aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu! + +--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, +mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que +faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous +l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé +dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger +ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de +voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous +attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou +serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois +fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!... +Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! +pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur +notre jangada! + +--Calme-toi, Benito... je t'en prie! + +--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se +contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet +homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais +hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de +mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, +d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être +tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en +ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la +jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne +garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que +soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, +attendons encore!» + +L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la +conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, +mais il ne leur adressa pas la parole. + +Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de +l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes +les fois qu'il ne se sentait pas observé. + +Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de +Torrès devenait sinistre en regardant son père! + +Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse +même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié +à l'autre? + +La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, +maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par +Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas +sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne +le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être. + +Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de +le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en +éveil. + +Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos +Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu +de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des +Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq +heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos. + +Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui +du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le +nom scientifique est «siphonia elastica». + +On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de +ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de +seringueiras soit encore très considérables sur les bords du +Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. + +Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le +caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les +mois de mai, juin et juillet. + +Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du +fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre +pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la +récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne. + +Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient +attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre +heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut +aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé +au pied de l'arbre. + +Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules +résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu +de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois +qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa +coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie. +Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de +la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et +prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la +fabrication est achevée. + +Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute +la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont +élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était +suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits. + +Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les +bouches du Purus. + +C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et +il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, +même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et +mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir +coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers +«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se +jette dans l'Amazone[12]. + +En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une +grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et, +en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à +deux lieues au moins. + +Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui, +le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y +passer la nuit. + +Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette +rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque +perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait +succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de +théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe. + +Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant +l'habitation. + +Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme +s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par +l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la +famille, était enfin rentré dans sa cabine. + +Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à +leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le +courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne. + +Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air +indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada +en attendant l'heure du repos. + +Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit: + +«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu +pas?... On dirait vraiment... + +On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y +avoir des caïmans endormis sur la grève voisine! + +--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se +trahissent ainsi! + +--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux +assez redoutables.» + +Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à +s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément +pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans +lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte +et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils +n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour +l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour +tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que +l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies. + +C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent +et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire +longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se +reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et +aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité +naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito, +ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre +en garde contre leurs attaques. + +Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant: + +«Caïmans! caïmans!» + +Manoel et Benito se redressent et regardent. + +Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient +parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux +fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et +aux noirs de revenir en arrière. + +À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé! + +Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter +directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord. + +Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans +la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et +les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases. + +Au moment de refermer la porte de la maison: + +«Et Minha? dit Manoel. + +Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la +chambre de sa maîtresse. + +--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère. + +Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle +est donc à l'avant de la jangada? dit Benito. + +--Minha!» cria Manoel. + +Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au +danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main. + +À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant +demi-tour, couraient sur eux. + +Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito, +arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit +avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc. + +Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y +avait plus moyen de l'éviter. + +En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam +Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait +sur lui, les mâchoires ouvertes. + +À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la +main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la +mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en +défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et, +volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve. + +«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné +l'avant de la jangada. + +Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée +dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée +par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha +fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas +à six pieds d'elle. + +Minha tomba. + +Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman! +Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles +volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée. + +Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter, +l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par +l'animal, le renversa à son tour. + +Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman +s'ouvrait pour la broyer!... + +Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un +couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé +par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement. + +Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le +choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux +devinrent rouges sur un large espace. + +«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller +sur le bord de la jangada. + +Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de +l'Amazone... Il était sain et sauf. + +Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui +revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient +Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle +répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse. + +Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à +l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut. + +Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet +aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre. + +Manoel interpella tout bas Benito. + +«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce +sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes +soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un +homme, tout en ne voulant pas sa mort!» + +Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès», +dit-il en lui tendant la main. + +L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre. + +«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au +terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans +quelques jours! Je vous dois... + +Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie +m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai +réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à +Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?» + +Joam Garral répondit par un signe affirmatif. + +En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi, +fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune +homme se contint, non sans un violent effort. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +LE DÎNER D'ARRIVÉE + +Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant +d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on +repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la +jangada devait avoir touché au port de Manao. + +La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur; +ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui +avaient risqué leur vie pour elle. + +Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers +le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée! + +«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en +lui souriant. + +--Et comment, mademoiselle Lina? + +--Oh! vous le savez bien! + +Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit +l'aimable garçon. + +Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la +fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps +que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple +resterait à Bélem près des jeunes mariés. + +«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais +jamais cru que le Para fût si loin!» + +Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation +au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question +d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur. + +«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès. + +Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était +échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue. + +Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus +que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non +plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, +c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour +descendre jusqu'à Bélem. + +«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis +comprendre! dit Benito. + +Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il +est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton +père. Pour le surplus, nous veillerons encore!» + +Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se +montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la +famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une +détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être, +sentaient la gravité. + +Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île +Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est +alimenté par une série confuse de petits tributaires. + +La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé +de veiller avec grand soin. + +Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près +la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea +entre la berge et les îles. + +Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et +petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres +lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait +l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents +de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que +portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il +allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours +d'eau du monde. + +Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des +conditions fort curieuses. + +Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre, +était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce +qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau +moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue. + +De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont +les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se +rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau. + +Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée, +qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des +arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout +l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une +incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une +immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains +surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite. +La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être +établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un +vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères, +dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à +l'intérieur. + +Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer +sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve. +Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une +extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche. + +En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut +d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la +forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, +et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu +faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement +complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du +personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait. + +«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort +agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si +paisible, à l'abri des rayons du soleil! + +--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, +répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à +craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, +mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve. + +--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette +forêt, dit le pilote. + +--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses +passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de +singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les +oiseaux qui se mirent dans cette eau pure! + +--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, +et que le courant berce comme une brise! + +--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un +arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse. + +--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était +pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt +d'Iquitos! + +--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se +moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!» + +Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les +fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis +c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des +paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges +élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et +se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un +chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre +ces hautes touffes agitées par le courant. + +Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux +tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une +patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des +ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres +phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire. + +Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides +couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, +dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent +l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer. + +Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces +serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se +déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous +leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas +rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de +trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en +existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et +qui sont aussi gros qu'une barrique! + +En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, +eût été aussi redoutable qu'un caïman! + +Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les +gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt +inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents. + +Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao. + +Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du +rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones. + +En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la +pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du +fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une +distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote +Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit +approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient +trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il +importait avant tout d'y voir clair. + +Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première +partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La +moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela +valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu +que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques +verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de +Porto ou de Setubal. + +En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de +la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la +fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune +maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple, +auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance! + +Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester +au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service +de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la +place d'honneur, qui leur fut réservée. + +Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de +la cuisine de la jangada. + +L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, +écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la +conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait +attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son +père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve, +cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle. + +Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille. + +Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en +somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation +qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à +Bélem. + +Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso +de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement +tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples +que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para. + +«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la +conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles! +Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la +fois! + +--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous +une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras +si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux! + +--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage +de Benito! + +--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit +Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde! + +--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu +que le monde entier convolât avec lui. + +--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton +mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et +Manoel, comme je l'ai été près de ton père! + +--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors +Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à +personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main! + +On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de +l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et, +voulant réagir contre ce sentiment: + +«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait +pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada? + +--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que +Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois? + +--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel +crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait +chercher celui de la jeune fille. + +«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha. +À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en +rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de +vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie +errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage! + +--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non! +D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes +fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument +étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances +particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile! + +--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette +arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part. + +--De la province de Minas Geraës. + +--Et vous êtes né?... + +--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.» + +Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de +la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès. + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +HISTOIRE ANCIENNE + +Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit +presque aussitôt en ces termes: + +«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des +diamants? + +--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de +cette province? + +--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le +nord du Brésil, répondit Fragoso. + +Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel? +demanda Torrès.» + +Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse. + +«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune +Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation, +vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal +diamantin? + +Jamais, répondit sèchement Benito. + +--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui, +inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse +fini par y trouver quelque diamant de grande valeur! + +--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, +Fragoso? demanda Lina. + +--Je l'aurais vendu! + +--Alors vous seriez riche maintenant? + +--Très riche! + +--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement, +vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane? + +--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas +venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu +fait bien ce qu'il fait! + +--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie +avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au +change! + +--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso, +mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber +ce sujet de conversation, car il reprit la parole: + +«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui +ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu +parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée +à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les +mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once! +Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil +perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière +d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio! + +Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso. + +--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur +général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le +roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou +dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent +leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de +là de bonnes rentes! + +--Vous sans doute? dit très sèchement Benito. + +--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous +avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en +s'adressant à Joam Garral, cette fois. + +Jamais, répondit Joam en regardant Torrès. + +--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un +jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district +des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, +quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et +qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux +enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la +province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est +l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la +production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah! +il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les +grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime +des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient +en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux +mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement, +sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le +sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode! + +--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé! + +--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à +la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers +1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un +drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant +rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup +d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute... + +--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une +voix singulièrement calme. + +--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des +diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, +c'est un million, quelquefois deux!» + +Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de +cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de +fermer la main. + +«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est +d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. +On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir +séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces +lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. +Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez +qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, +quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à +pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le +général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi +reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de +précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un +jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans +au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans +les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il +s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le +jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces +malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de +Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à +l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci +se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à +l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put +s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. +L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que +les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il +avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car +son corps ne fut jamais retrouvé. + +Et ce Dacosta? demanda Joam Garral. + +--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes +circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. +Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il +qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure +de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. +Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, +arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation +entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures. + +--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso. + +--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de +Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant +l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par +plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper. + +--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda +Joam Garral. + +--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et +maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec +le produit du vol qu'il aura su réaliser. + +--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit +Joam Garral. + +--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta +le padre Passanha. + +À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner +achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le +soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler +encore, avant que la nuit ne fût faite. + +«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner +de fiançailles avait mieux commencé! + +--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina. + +--Comment, ma faute? + +--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de +ces diamants, dont nous n'avons que faire! + +--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que +cela finirait de cette façon! + +--Vous êtes donc le premier coupable! + +--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai +pas entendue rire au dessert!» + +Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada. +Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler. +Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous +ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils +eussent pressenti quelque grave éventualité. + +Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée, +semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment, +lui mettant la main sur l'épaule: + +«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart +d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il. + +Non! en particulier! + +Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent, +et la porte se referma sur eux. + +Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque +Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y +avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender +d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur +suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait +s'interroger. + +«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il +entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao! + +Oui!... il le faut!... répondit Manoel. + +Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon +père... je le tuerai!» + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +ENTRE CES DEUX HOMMES + +Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait +ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient, +sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à +parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un +silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites? + +Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de +cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un +accusateur. + +«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez +Dacosta.» + +À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put +retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien. + +«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois +ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et +c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et +d'assassinat!» + +Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de +surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant +son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces +terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait +venir Torrès. + +«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez +été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime, +condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison +de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?» + +Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de +faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. +Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement +son accusateur, sans baisser la tête. + +«Répondrez-vous? reprit Torrès. + +--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam +Garral. + +--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller +trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est +là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même +après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est +l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des +assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est +soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est +Joam Dacosta. + +--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous, +Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez? + +--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à +parler de cette affaire. + +Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de +l'argent que je dois acheter votre silence? + +--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez! + +--Que voulez-vous donc alors? + +Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne +vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous +que vous êtes en mon pouvoir. + +Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral. + +Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont +il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il +s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des +larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands +crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les +bras: + +«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux +l'épouser.» + +Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel +homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme. + +«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille +d'un assassin et d'un voleur? + +--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit +Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai. + +--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser +Manoel Valdez? + +--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez. + +--Et si ma fille refuse? + +--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, +répondit impudemment Torrès. + +--Tout? + +--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur +de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas! + +--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement +Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas. + +--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces +mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda +bien en face: + +«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam +Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du +crime pour lequel il a été condamné! + +--Vraiment! + +--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve +de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de +la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille! + +--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la +voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez +me refuser votre fille! + +--Je vous écoute, Torrès. + +--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles, +comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres, +oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable +coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence! + +--Et le misérable qui a commis le crime?... + +--Il est mort. + +--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui, +comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter. + +--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps +après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait +écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des +diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant +sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était +réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une +vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille +heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le +bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec +l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort +venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne +pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de +Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut. + +--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put +maîtriser. + +--Vous le saurez, quand je serai de votre famille! + +--Et cet écrit?...» + +Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le +fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence. + +«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne +l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. +Maintenant, me la refusez-vous encore? + +--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la +moitié de ma fortune est à vous! + +--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la +condition que Minha me l'apportera en mariage! + +--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant, +d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de +réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait! + +--C'est ainsi. + +--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un +grand misérable! + +--Soit. + +--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas +faits pour nous entendre! + +--Ainsi, vous refusez?... + +--Je refuse! + +--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans +l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le +savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le +gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines. +Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous +dénonce!» + +Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se +contenir. Il allait s'élancer sur Torrès... + +Un geste de ce coquin fit tomber sa colère. + +«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la +femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les +enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!» + +Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et +ses traits recouvrèrent leur calme habituel. + +«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte, +et je sais ce qu'il me reste à faire! + +Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne +pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué. + +Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui +s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et +tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille +était réunie. + +Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde, +s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était +encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses +yeux. + +Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui, +presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les +siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès +qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce +pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous +demande une dernière réponse! + +Ma réponse, la voici.» + +Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances +particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé +antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel. + +Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa +tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain. + +Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se +rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle +eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses +bras pour la protéger, pour la défendre! + +«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam +Garral et Torrès, que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix +qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, +c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur +la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une +conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme +à moi de ne pas différer davantage! + +--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme. + +--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam +Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui +s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard +d'une insolence sans égale. + +«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers +Joam Garral. + +--Non, ce n'est pas mon dernier mot. + +--Quel est-il donc? + +Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît, +et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant +même! + +Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le +bord!» + +Torrès haussa les épaules. + +«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me +convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez +de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous +revoir! + +--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous +reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je +serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat +de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous +l'osez, venez m'y retrouver! + +--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment +décontenancé. + +Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral. + +Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême +mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer +sans retard sur le point le plus rapproché de l'île. + +Le misérable, enfin, disparut. + +La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef. +Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la +situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de +Joam Garral. + +«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait +dès demain, sur la jangada... + +Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur +Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa +chambre avec lui. + +L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, +qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de +l'habitation se rouvrit enfin. + +Manoel en sortit seul. + +Ses regards brillaient d'une généreuse résolution. + +Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma +femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et +Fragoso, il dit à tous: «À demain!» + +Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès. +Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite +d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, +sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à +l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam +Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de +faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne +pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la +terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps +pour lui-même! + +Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam +Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur +même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré! + +Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de +l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre +les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge +l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier +avait dit vrai. + +Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le +padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux +mariages. + +Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la +cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était +détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada. + +Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao, +et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se +fit connaître et monta à bord. + +À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête, +sortaient de l'habitation. + +«Joam Garral! demanda le chef de police. + +Me voici, répondit Joam Garral. + +Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam +Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous +arrête.» + +À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient +arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un +assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral. +D'un geste, son père lui imposa silence. + +«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une +voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu +duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de +droit de Manao, par le juge Ribeiro? + +--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre +de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro, +frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à +deux heures, sans avoir repris connaissance. + +--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette +nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il +s'adressa à sa femme et à ses enfants: + +«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes +bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est +pas une raison pour moi de désespérer!» + +Et se tournant vers Manoel: + +«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si +la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!» + +Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui +s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral. + +«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir. +Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de +l'horrible méprise dont vous êtes victime! + +--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral. +Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam +Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a +condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du +vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois +pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de +votre mère! + +--Toute communication entre vous et les vôtres vous est +interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier, +Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.» + +Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs +consternés: + +«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la +justice de Dieu!» + +Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue. + +Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral +fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si +inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé! + +DEUXIÈME ÉPISODE + + + +CHAPITRE PREMIER +MANAO + +La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude +australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. +Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et +dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro. + +Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la +rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus +remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--, +que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine +environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de +ses édifices publics. + +Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa +source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre +le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de +Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire +avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le +Cassiquaire. + +Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro +vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux +noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un +espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et +puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent +et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend +jusqu'aux îles Anavilhanas. + +C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse +le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les +unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable, +les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui +sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect +quelque peu hollandais. + +Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à +s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de +Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de +construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, +salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson +salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux +cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio +Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, +l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de +l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre +toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité. + +Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est +appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement +partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent +dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la +capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son +nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les +territoires du Centre-Amérique. + +Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette +ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée, +disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que +le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro. +Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut +en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de +poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la +pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification +faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse +aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans +valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or. + +En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette +mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de +cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins +trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils +à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la +présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans +compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait +d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le +versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les +pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on +saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils +de la cité. + +Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus +de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de +Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une +tumescence qui domine Manao. + +C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments +il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en +1850, et dont il ne reste plus que des ruines. + +La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué +plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, +elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et +d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro. + +Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; +elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien +leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la +rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une +magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent +religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la +cité nouvelle. + +Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de +ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que +desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces +iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands +terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs +éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres +magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque +végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme +s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure. + +Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi +quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes +couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées +du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de +leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des +négociants portugais. + +Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la +promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces +habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec +redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de +couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en +grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la +dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train +de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait +rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de +l'Amazone. + +Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au +lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la +jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au +milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se +dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse +affaire. + + + +CHAPITRE DEUXIÈME +LES PREMIERS INSTANTS + +À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam +Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle +disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel. + +«Que sais-tu? lui demanda-t-il. + +--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta +Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a +vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis! + +--Il t'a tout dit, Manoel? + +--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne +voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait +devenir son second fils, en épousant sa fille! + +--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la +produire au grand jour? + +--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans +d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam +Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus +de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom +qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent! +Réhabilitez-le!» + +--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un +instant hésité à le croire? s'écria Benito. + +Pas un instant, frère!» répondit Manoel. + +Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et +cordiale étreinte. + +Puis Benito allant au padre Passanha: + +«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs +chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne +doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez! +Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne +nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce +serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons +quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa +réhabilitation!» + +Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord +terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita +Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas +de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée +que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui +n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de +bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé! +Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne +la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte! + +Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir +ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation. + +Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls. + +«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce +que t'a dit mon père. + +--Je n'ai rien à te cacher, Benito. + +--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada? + +--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé. + +--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts +d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec +mon père? + +--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se +dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une +ignoble opération de chantage, préparée de longue main. + +--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et +toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a +brusquement changé son plan de conduite?... + +--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire +brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière +péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga, +où il attendait, où il épiait notre arrivée. + +--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria +Benito avec un mouvement de désespoir. + +--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait +rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une +pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions +retrouvé à Manao! + +--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé, +maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations +inutiles! Voyons!... + +Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, +cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire. + +«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon +père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet +abominable crime de Tijuco? + +--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton +père l'ignore aussi. + +--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral +sous lequel se cachait Joam Dacosta? + +--Évidemment. + +--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant +d'années, s'était réfugié mon père? + +--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je +ne puis le comprendre! + +--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès +a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé +son expulsion? + +--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta, +si celui-ci refusait de lui acheter son silence. + +--Et à quel prix?... + +--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter, +mais pâle de colère. + +--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito. + +--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton +père a faite! + +--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il +a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non! +cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on +est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai? + +--Oui! sur sa dénonciation! + +--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers +la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut +que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut +qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il +parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me +restera à faire! + +--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus +froidement, mais non moins résolument Manoel. + +--Non... Manoel... non!... à moi seul! + +--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une +vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua +pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris. +En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du +fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé, +demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île +Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre +avant la nuit, et elle devait être examinée de près. + +En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû +déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la +curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux. +Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le +condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui +avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on +craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui +n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il +pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive +droite du fleuve, à quelques milles de Manao? + +Le pour et le contre de la question furent pesés. + +«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner +mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de +faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans +retard! + +Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!» + +Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter +l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de +prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du +rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui +s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche. + +Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada, +rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement. +Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par +les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la +direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe. + +Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de +l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce +fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure +de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent. + +Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée +le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle +n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez +rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous. + +Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, +près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons +mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés +«froxas», dont les Indiens font des armes offensives. + +Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas +douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au +mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam +Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces +Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur +la réserve. + +L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir +même. Manoel l'en dissuada. + +«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas +que nous quittions la jangada! + +Soit! à demain!» répondit Benito. + +En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, +sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le +visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait +énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout, +à faire son devoir comme à user de son droit. + +Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez +ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma +conscience m'ordonne de le faire. + +Je vous écoute!» répondit Manoel. + +Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après +l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous +êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la +main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout +alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé! + +--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il +y a eu une hésitation!... + +--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta +n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la +même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la +justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille +d'un condamné à la peine capitale... + +--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel, +qui ne put se contenir plus longtemps. + +--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement +tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir. + +«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi +votre fils! + +--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita, +et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de +ses yeux. + +Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une +heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille, +si cruellement éprouvée! + + + +CHAPITRE TROISIÈME +UN RETOUR SUR LE PASSÉ + +C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam +Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument! + +Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier +magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à +l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de +l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce +fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il +prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces +du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une +simple conviction d'office, mais la certitude que son client était +incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part +quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol +des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un +mot, que Joam Dacosta était innocent. + +Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent +son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans +l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du +crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les +conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ +secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait +l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les +soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à +faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime. + +Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son +coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut +affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de +meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas +le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner +à mort. + +Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de +peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à +l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la +nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé, +Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On +sait le reste. + +Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à +Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce +changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener +la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il +savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet +devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut +donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la +nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la +province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait +aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire. +Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en +être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il +demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette +horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir +sans plus tarder. + +En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta +avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune +médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les +rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un +jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu. + +Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un +nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer +dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le +chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une +condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce +mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli +le sien propre! Non! jamais! + +On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans +après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé +à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la +ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient +à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester +seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, +il voulut que leur union se fît sans retard. + +Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le +serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de +Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint +impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne +la retira pas. + +Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout +avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si +hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la +prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son +bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à +mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu! + +Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait +mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam +Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune +fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa +femme. + +«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me +pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû +la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer +dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en +finir avec cette existence!» + +Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa +femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres, +surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire +descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il +connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas +s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le +courage lui manqua! + +Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille +qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il +allait peut-être briser sans retour! + +Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source +sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il +garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait +pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se +cacher lui-même! + +Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel +pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas +sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce +mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai. + +Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps +à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom +sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille, +et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la +justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où +sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique +jugement rendu à Villa-Rica. + +Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de +l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à +l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la +province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait +entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret. + +Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation +inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs +que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la +charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait +se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait +défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa +joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier +supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son +évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat +pouvait-il le faire aujourd'hui? + +«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas +abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une +nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale, +puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus +convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!» + +À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le +magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client +à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait +reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il +fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans +l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces +complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué +le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis +l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas +produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à +protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge +Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui +en incombait réellement la criminalité. + +Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais +ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de +retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette +entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta, +malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête +homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et, +lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis +sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette +vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le +bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus +touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la +réhabilitation du condamné de Tijuco. + +Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces +deux hommes. + +Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit +au juge Ribeiro: + +«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du +premier magistrat de la province! + +Venez donc!» répondit Ribeiro. + +La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta +s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. +Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils, +on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il +restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des +comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de +mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir +à la révision de son procès. + +Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la +dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir +ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par +laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée. + +Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le +magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette +grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien. + +Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une +attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation +de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la +noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta +était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus +là pour le défendre! + +Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit, +le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer. + +Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si +inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en +jeu, c'était l'honneur de tous les siens! + + + +CHAPITRE QUATRIÈME +PREUVES MORALES + +Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam +Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui +devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des +Amazones jusqu'à la nomination de son successeur. + +Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit +bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure +criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour +les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé +et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu, +quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible. +Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa +conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement +entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de +la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait +volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été +passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un +accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses +yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable. + +Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez. +Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à +observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure +ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des +anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait +une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait +certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles +écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de +la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant +sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui +s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop +courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment +lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat. + +Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne +quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne +dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il +était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois, +énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, +comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme +par profession--, il faisait son passe-temps principal. + +C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam +Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause +venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs, +la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à +faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger +des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles +du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation. +Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités +n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé, +condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la +prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune +demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun +pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc, +en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution +qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à +suivre son cours. + +Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il +dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat, +quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute +la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait +donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de +sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en +mesure de les produire? + +Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire. + +Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et +en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour +affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à +redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser +même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat +judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de +la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout +prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en +conviendra. + +Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez +se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le +prisonnier avait été enfermé. + +Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur +le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus +volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu +approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux +d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc +point une de ces tristes cellules que comporte le système +pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une +fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain +vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre, +quelques ustensiles grossiers, rien de plus. + +Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut +extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des +interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent. + +Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute +chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât +dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine +lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la +plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de +justice, prêt à consigner les demandes et les réponses. + +Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du +magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent. + +Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était +incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni +impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui +fussent posées pour y répondre. + +«Votre nom? dit le juge Jarriquez. + +--Joam Dacosta. + +--Votre âge? + +--Cinquante-deux ans. + +--Vous demeuriez?... + +--Au Pérou, au village d'Iquitos. + +--Sous quel nom? + +--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère. + +--Et pourquoi portiez-vous ce nom? + +Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux +poursuites de la justice brésilienne.» + +Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien +indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé +et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces +procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude. + +«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle +exercer des poursuites contre vous? + +Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans +l'affaire des diamants de Tijuco. + +--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?... + +--Je suis Joam Dacosta.» + +Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du +monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous +leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira +toute seule!» + +Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable +question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute +catégorie, protestant de leur innocence. + +Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille +sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à +Iquitos? + +--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement +agricole qui est considérable. + +--Il est en voie de prospérité? + +--De très grande prospérité. + +--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda? + +--Depuis neuf semaines environ. + +--Pourquoi? + +--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un +prétexte, mais en réalité j'avais un motif. + +--Quel a été le prétexte? + +--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une +cargaison des divers produits de l'Amazone. + +--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de +votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous +allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des +mensonges!» + +«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était +la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de +mon pays! + +--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil. +Vous livrer... de vous-même?... + +--De moi-même! + +--Et pourquoi? + +--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette +existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux +nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes +enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que... + +--Parce que?... + +--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui +le juge Jarriquez. + +Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus +accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait +clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais +je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!» + +Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante +disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. +Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, +sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre +aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa +condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence +honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur +ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si +dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,-- +celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de +son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y +obligeât. + +Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne +l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir +successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la +même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta +déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas +un mouvement pour le prendre. + +«Vous avez fini? dit-il. + +Oui, monsieur. + +--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que +pour venir réclamer la révision de votre jugement? + +--Je n'ai pas eu d'autre motif. + +--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a +amené votre arrestation, vous vous seriez livré? + +--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta. + +--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si +vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous +dites. + +--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes +mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute. + +--Laquelle? + +--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge +Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée. + +--Ah! vous aviez écrit?... + +--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne +peut tarder à vous être remise! + +--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu +incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?... + +--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam +Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui +m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la +bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus +tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui +ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais +entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et +c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en +personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé +inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez +je ne retrouve pas le juge Ribeiro!» + +Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir, +au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais +il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots: + +«Très fort, en vérité, très fort!» + +Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était +à l'abri de toute surprise. + +En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli +cacheté à l'adresse du magistrat. + +Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il +l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de +sourcils, et dit: + +«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la +lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et +qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter +de ce que vous avez dit à ce sujet. + +--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de +toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire +connaître, et dont il n'est pas permis de douter! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous +protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font +autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions +morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle? + +Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta. + +Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus +fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour +se remettre. + + + +CHAPITRE CINQUIÈME +PREUVES MATÉRIELLES + +Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait +être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur +son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de +la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé: + +«Parlez», dit-il. + +Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à +rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes: + +«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des +présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance, +sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces +preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...» + +Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant +que tel n'était pas son avis. + +«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves +matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit +Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel +crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé +de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner +un espoir qui pourrait être déçu. + +Au fait, répondit le juge Jarriquez. + +--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la +veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une +dénonciation adressée au chef de police. + +--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire +que cette dénonciation est anonyme. + +--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un +misérable, appelé Torrès. + +--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi +ce... dénonciateur? + +--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta. +Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à +moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un +marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé, +quelles que soient les conséquences de sa dénonciation! + +--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les +autres pour se décharger soi-même!» + +Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit +que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier, +jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et +qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de +l'attentat de Tijuco. + +«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez, +ébranlé dans son indifférence. + +--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de +me le nommer. + +--Et ce coupable est vivant?... + +--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus +rapidement, et il ne put se retenir de répondre: + +«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un +accusé est toujours mort! + +--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta, +Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière +de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les +mains! Il m'a offert de me la vendre! + +--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été +trop cher que la payer de toute votre fortune! + +--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais +abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez +raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son +honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus +que ma fortune! + +--Quoi donc?... + +--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai +refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant +devant vous! + +--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge +Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage, +qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du +juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?... + +--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une +voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but +en quittant Iquitos pour venir à Manao.» + +Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez +sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur +où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore. + +Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet +interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont +suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne +peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve +matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude +que le document existe, qu'il contient cette attestation, et +peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre +d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est +que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est +habitué à ces invariables protestations des prévenus que la +justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui +est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et, +en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la +culpabilité a pour lui force de chose jugée. + +Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta +jusque dans ses derniers retranchements. + +«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la +déclaration que vous a faite ce Torrès? + +--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne +plaide pas pour moi! + +--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement? + +--Je pense qu'il doit être à Manao. + +--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre +bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix +qu'il en demandait? + +--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation, +maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par +conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de +reprendre son marché dans les conditions où il voulait le +conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, +qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or, +puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela +puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son +intérêt.» + +Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge +Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection +possible: + +«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous +vendre ce document... si ce document existe! + +S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix +pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des +hommes, en attendant la justice de Dieu!» + +Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins +indifférent, cette fois: + +«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant +raconter les particularités de votre vie et protester de votre +innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat. +Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez +comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu +à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances +atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité +dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la +peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par +une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous +soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans, +vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous +reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans +l'affaire de l'arrayal diamantin? + +--Je suis Joam Dacosta. + +--Vous êtes prêt à signer cette déclaration? + +--Je suis prêt.» + +Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au +bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de +faire rédiger par son greffier. + +«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio +de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant +que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous +condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la +preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres, +faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile! +L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice +suivrait son cours!» + +Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma +femme, mes enfants? demanda-t-il. + +Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez. +Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous, +dès qu'ils se présenteront.» + +Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent +dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta. + +Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête. + +«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais +pensé!» murmura-t-il. + + + +CHAPITRE SIXIÈME +LE DERNIER COUP + +Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, +sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et +elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers +quatre heures du soir. + +Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et +Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui +serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita +Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante +compagne de toute sa vie. + +Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso +qui causaient sur l'avant de la jangada. + +«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander. + +--Lequel? + +--À vous aussi, Fragoso. + +--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier. + +--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont +l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable +résolution. + +--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas? +dit Benito. + +--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai +commis le crime! + +--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet +que j'avais formé hier. + +--Retrouver Torrès? demanda Manoel. + +--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon +père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu +autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas +quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a +trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le +sache, ou malheur à Torrès!» + +La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni +Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son +projet. + +«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les +deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que +Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence +maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!» + +Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent +vers la ville. + +Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en +quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait, +pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord +aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se +réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné +son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter +tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté +Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des +jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de +s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était +effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été +anonyme. + +Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues +principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs +boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants +eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils +donnaient le signalement avec une extrême précision. + +Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir +de le rejoindre? + +Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en +feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès! + +Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis +sur la véritable piste. + +Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement +qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en +question était descendu la veille dans la loja. + +«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso. + +--Oui, répondit l'aubergiste. + +--Est-il là en ce moment? + +--Non, il est sorti. + +--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à +partir? + +--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il +rentrera sans doute pour le souper. + +--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant? + +--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse +ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.» + +Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants +après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis +sur la piste de Torrès. + +Il est là! s'écria Benito. + +--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la +campagne, du côté de l'Amazone. + +--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le +fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio +Negro jusqu'à son embouchure. + +Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les +dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en +faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada. + +La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter +au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient +remplacé les forêts d'autrefois. + +Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel +et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous +trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive +du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure +après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu. + +Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent +rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin +qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de +passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau +à leur confluent. + +Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible, +se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de +ne pas se laisser distancer par lui. + +La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart +de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie +de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de +quelques centaines de pas. + +Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de +ces tumescences sablonneuses. + +«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le +laisser seul un instant!» + +Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit +entendre. + +Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et +Torrès s'étaient-ils déjà rejoints? + +Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement +tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés +en face l'un de l'autre. + +C'était Torrès et Benito. + +En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté. + +On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait +Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où +il se retrouverait en présence de l'aventurier. + +Il n'en fut rien. + +Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la +certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement +complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il +retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui. + +Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans +prononcer une parole. + +Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton +d'effronterie dont il avait l'habitude: + +«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral? + +Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme. + +En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de +monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!» + +Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier, +Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait +s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint: + +«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant +de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur +mes gardes!» + +Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette +arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais +un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme. + +«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait +pas bougé devant cette attitude provocatrice. + +--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à +rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous? + +--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir +du passé de mon père! + +--Vraiment! + +--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, +pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les +forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?... + +--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit +Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa +jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une +proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!» + +À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en +feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens +de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi, +Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant: +«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont +fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret +qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de +chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant. + +--Et de quoi? + +--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta +dans le fazender d'Iquitos! + +--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes +affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les +raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque +j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco! + +--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la +possession de lui-même. + +--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé +mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh +bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est +moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un +voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend! + +--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta +de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par +un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois +contre un! dit Torrès. + +Non! Un contre un! répondit Benito. + +--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du +fils d'un assassin! + +--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un +chien enragé! + +--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta, +et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se +mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire. + +Benito avait reculé de quelques pas. + +«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un +instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé, +vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un +innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!» + +Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès. +Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher +tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait +compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui +renfermait la preuve matérielle de son innocence. + +Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve, +il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre +au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce +document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la +haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son +intérêt. + +D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il +avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était +robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt +ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les +chances étaient pour lui. + +Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se +battre à la place de Benito. + +«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul +de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans +les règles, tu seras mon témoin! + +Benito!... + +--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie +de servir de témoin à cet homme? + +--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! +--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout +bonnement tué comme une bête fauve!» + +L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, +qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone +d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent +très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, +en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base. + +Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de +cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait +bien vite acculé à l'abîme. + +Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur +l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une +sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur +celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie +qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard. + +Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté +par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; +mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se +saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus +se lâcher. + +Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa +manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit +fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il +riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main. + +Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le +regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de +Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, +le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, +poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à +prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la +sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque +l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups. + +Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un +endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il +comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le +terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide +s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le +bras qui le menaçait. + +«Meurs donc!» cria Benito. + +Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la +manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de +Torrès. + +Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas +atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de +reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta +était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps. + +Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au +coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui +manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une +dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une +touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut +sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de +Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas +donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était +légère. + +«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous +l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une +parole. + +Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à +laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se +précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les +mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer. + +«Mon fils! mon frère!» + +Ces cris étaient partis à la fois. + +--À la prison!... dit Benito. + +--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita. + +Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois +débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus +tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui +avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les +introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre +occupée par le prisonnier. + +La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et +Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita. + +Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur +ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur. + +--Mon Joam innocent! + +--Innocent et vengé!... s'écria Benito. + +--Vengé! Que veux-tu dire? + +Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se +raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!... +s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!» + + + +CHAPITRE SEPTIÈME +RÉSOLUTIONS + +Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada, +était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce +juste qu'un dernier coup venait de frapper! + +Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les +supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de +Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans +les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur +lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas +laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la +sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée +contre le dénonciateur de son père! + +Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter +la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au +juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi, +dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès, +s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir +entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à +ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel +document fut en la possession de ce misérable? + +Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la +bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la +preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement! +que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de +l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, +l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de +remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce +document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que +Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était +englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans +même avoir prononcé le nom du vrai coupable! + +À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être +considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, +d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double +coup dont il ne pourrait se relever! + +Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao, +injustement passionnée comme toujours, était toute contre le +prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait +en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis +vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal +diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion, +quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé, +commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o +Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après +avoir relaté toutes les circonstances du crime, était +manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à +l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que +savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir! + +Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée. +La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda +pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. +Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent +s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a +vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait +craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses +propres mains! + +Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et +serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la +fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous, +d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des +siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et +venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam +Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares, +auraient pu se porter! + +La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût +faite contre la jangada. + +Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso, +qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit +d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après +l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y +avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir. + +«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un +homme, redeviens un fils! + +Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!... + +--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible +que tout ne soit pas perdu! + +--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme, +passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même. + +«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous +mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel +est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a +commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps! + +Et le temps nous presse! ajouta Fragoso. + +--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à +découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne +pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en +est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et +il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque +Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même. +Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du +coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits +détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce +document existe! + +--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document +a péri avec ce misérable!... + +--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te +rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance +de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait +un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait +singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures +lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu +croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans +cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et +ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il +laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main +du singe? + +--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je +lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...! + +--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!... +répondit Manoel. + +--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient +maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à +Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de +surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et +relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je +ne pouvais comprendre! + +--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet +espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas +dû le déposer en lieu sûr? + +--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que +Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur +lui, et sans doute, dans cet étui!... + +--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens! +Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai +porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous +son poncho un corps dur... comme une plaque de métal... + +--C'était l'étui! s'écria Fragoso. + +--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il +était dans une poche de sa vareuse! + +--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons! + +--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu +indéchiffrable! + +--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient +était hermétiquement fermé! + +--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier +espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous +fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire, +mais nous le retrouverons!» + +Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on +allait entreprendre. + +«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au +confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à +retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux +ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.» + +Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito +alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient +tenter pour rentrer en possession du document. + +«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il. +Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait! + +Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous +assiste dans vos recherches!» + +Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la +jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient +près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès, +mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve. + + + +CHAPITRE HUITIÈME +PREMIÈRES RECHERCHES + +Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour +deux raisons graves: + +La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette +preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût +produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet, +cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être +qu'un ordre d'exécution. + +La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès +séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de +retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir. + +Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et +d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état +du fleuve, à son confluent avec le rio Negro. + +«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord +entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien +long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface +par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours. + +--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut +qu'aujourd'hui même nous ayons réussi! + +--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris +dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons +pas une heure sans l'avoir retrouvé. + +À l'oeuvre donc!» répondit Benito. + +Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations +s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues +gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à +l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de +combat. + +L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une +traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui +s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là, +de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient +la place même où le cadavre avait disparu. + +Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en +aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme +dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la +grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une +rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès +n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le +lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus +aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore +aucun fil de courant ne se faisait sentir. + +Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc +le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la +circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en +laissèrent pas un seul point inexploré. + +Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de +l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du +lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin. + +Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à +reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait +dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où +l'action du courant commençait à se faire sentir. + +«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de +renoncer à nos recherches! + +--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute +sa largeur et dans toute sa longueur? + +--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute +sa longueur, non!... heureusement! + +--Et pourquoi? demanda Manoel. + +--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec +le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le +fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une +sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de +barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent +seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule +entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de +cette dépression!» + +C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo +ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux +pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier +de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant +s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent +donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond, +rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois +s'y était trouvé en détresse. + +Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était +encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux +du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il +est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz, +il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil +du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de +la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se +produire avant quelques jours. + +On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant +mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait +que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de +l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant +toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le +retrouver. + +Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le +cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base +des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce +serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il +conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations. + +C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et +la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et +les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies +des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point +n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens. + +Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de +la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût +pu être ramené à la surface du fleuve. + +Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils +prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne. + +Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le +pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en +quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro +et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit +du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne +parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond +lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses, +faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet, +furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient +poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux +qui devaient racler le fond en tous sens. + +Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons +s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées +à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le +bassin que terminait en aval le barrage de Frias. + +Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des +travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, +faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps +si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes +pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la +couche de sable. + +Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration +entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, +Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les +encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le +fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de +cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les +maîtres et les serviteurs! + +Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la +nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute +perdue, tous ne le savaient que trop. + +Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, +trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, +donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent +au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada. + +L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été +conduite, n'avait pas abouti! + +Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès +devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement +ne le poussât à quelque acte de désespoir! + +Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner +ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette +suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce +fut lui qui interpella ses compagnons en disant: + +«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, +si cela est possible! + +--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à +faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement +exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond! + +--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens +ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il +est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu +passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour +qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il +y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes +lèvres si je ne le retrouve pas!» + +Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande +valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir. + +Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et +préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir +répondre: + +«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et +nous le retrouverons, si... + +Si?... fit le pilote. + +S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso +attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. +Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il +voulait réfléchir avant de répondre. + +«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à +la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez +bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de +s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du +fleuve? + +Pas un seul, répondit Fragoso. + +Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a +pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun +intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de +mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires +qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été +attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit +il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se +réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et +là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de +Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus +aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone +qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!» + +Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la +serra et se contenta de répondre: + +«À demain! mes amis.» + +Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada. + +Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de +son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le +pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à +quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle +n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, +elle pourrait lui en apprendre le succès. + +Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit +que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers +lui. «Rien? dit-elle. + +Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres +de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus +question de ce qui s'était passé. + +Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au +moins une ou deux heures de repos. + +«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!» + + + +CHAPITRE NEUVIÈME +SECONDES RECHERCHES + +Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit +Manoel à part et lui dit: + +«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À +recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons +peut-être pas plus heureux! + +Il le faut cependant, répondit Manoel. + +--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera +pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il +revienne à la surface du fleuve? + +--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et +non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à +six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé +mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le +faire reparaître?» + +Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque +explication. + +Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la +condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son +corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une +personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se +laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le +nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il +n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie +est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il +redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, +n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité +de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement +immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une +immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans +les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le +corps coule par le fond. + +Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà +mort, il est dans des conditions très différentes et plus +favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé +plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide +n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a +pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement. + +Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas +d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe +à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est +nécessairement plus long que dans le second. + +Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on +moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la +décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension +de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son +poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, +il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de +flottabilité. + +«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient +favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans +le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des +circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître +avant trois jours. + +--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne +pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles +recherches, mais autrement. + +--Que prétends-tu faire? demanda Manoel. + +--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito. +Chercher de mes yeux, chercher de mes mains... + +--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense +comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche +directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des +gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi +que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, +remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes +d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous +risquerions d'échouer une seconde fois! + +--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, +qui dévorait son ami du regard. + +--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire +providentielle, qui peut nous venir en aide! + +--Parle donc! parle donc! + +--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la +réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces +travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. +Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera +possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus +favorables! + +--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit +immédiatement Benito. + +Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions +prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous +deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au +bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens. + +Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se +rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à +l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de +mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée. + +«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous +aider? + +Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades +pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel. + +--Mais qui revêtira le scaphandre? + +--Moi, répondit Benito. + +--Benito, toi! s'écria Manoel. + +--Je le veux!» + +Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant +la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait +dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations. + +On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de +descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le +fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur +revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont +terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de +sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la +hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient +se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée +d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du +plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se +rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui +est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en +communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie +un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le +plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile +au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond +du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, +suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe. + +Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger +qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait +assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans +l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle +aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les +profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer +Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et +l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des +affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, +le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre +placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler +rapidement à la surface. + +Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il +allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête +disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte +d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus +accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il +fut affalé par le fond. + +Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt +à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la +jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec +leurs longues gaffes dans la direction convenue. + +Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, +plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient +prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, +retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de +l'Amazone. + + + +CHAPITRE DIXIÈME +UN COUP DE CANON + +Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait +encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de +les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand +fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis +le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans +doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été +entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam +Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la +descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être +évitées! + +Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient +craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze +pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très +accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu. + +Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de +plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la +veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout +l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans +ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il +était tombé. + +En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une +des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito +obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes +des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête. + +La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, +sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans +nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les +conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une +profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement +bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du +fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans +que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve. + +Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en +fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des +«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient +comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des +milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers +les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient +sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de +leur fourmilière. + +Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive +inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. +Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et +il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du +remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être +s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir +à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement +s'accroître. + +Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès +qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est +pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le +radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait +été préalablement arrêté. + +Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il +sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se +retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre +de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du +fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente +pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque +équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique +et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre +d'exercice. + +Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau +commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une +minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point +produire dans ses organes internes les funestes effets de la +décompression. + +Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère +métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et +s'assit, afin de prendre un peu de repos. + +Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso, +Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler. + +«Eh bien? demanda Manoel. + +--Rien encore!... rien! + +--Tu n'as aperçu aucune trace? + +--Aucune. + +--Veux-tu que je cherche à mon tour? + +Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux +aller... laisse-moi faire!» + +Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de +visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de +Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de +Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, +si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il +voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin +cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, +jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment +pénétrer. + +Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en +conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à +Benito. + +«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le +radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, +Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, +peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à +supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc +qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait +t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé +faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles +bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et +nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le +faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir +dans ces profondes couches du fleuve.» + +Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, +dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que +la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui +serait peut-être le plus nécessaire. + +Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de +nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, +et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux. + +Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la +rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du +fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il +n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le +soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se +déplacer qu'avec une extrême lenteur. + +Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. +Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la +longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une +profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc +là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau +normal. + +Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de +ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière +pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur +le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le +sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et +l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une +poussière lumineuse. + +Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son +épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la +corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à +l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, +le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions. + +Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de +l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression. + +Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, +et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très +restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se +déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les +rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un +instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du +sable reprenait toute sa valeur. + +Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à +l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse +liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de +ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance +que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans +ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets +physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement +s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était +toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans +son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu +extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage +et continua à descendre plus profondément. + +Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse +attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un +corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques. + +Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son +bâton il remua cette masse. + +Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état +de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque +dans le lit de l'Amazone. + +Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée +lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé +dans les profondes couches du bassin de Frias!... + +Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à +atteindre le fond même de la dépression. + +Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix +à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de +trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore +davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches. + +Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs +inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême +limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: +non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner +convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne +fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante. + +Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale +et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un +inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; +il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de +cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets +pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou +des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs. + +Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! +oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme +endormi, les bras repliés sous la tête! + +Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était +malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui +gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue! + +Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un +instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême +effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre. + +Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer +tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, +malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à +coups redoublés. + +«Un gymnote!» se dit-il. + +Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres. + +Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent +au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur +lui. + +Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau +noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un +appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles +verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande +puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés +électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De +ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les +autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus +rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix +pouces. + +Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que +dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, +longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un +arc, venait de se précipiter sur le plongeur. + +Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce +redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. +Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en +plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, +épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance. + +Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à +demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les +effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur +son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient +plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut +pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal. + +Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient +imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un +redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait +plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre. + +Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!-- +venait de lui apparaître! + +Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait +appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne +pouvait laisser échapper aucun son! + +En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des +décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les +tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le +fouet de l'animal. + +Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux +s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!... + +Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de +raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se +produisit devant ses regards. + +Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches +liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements +coururent dans les couches sous-marines, troublées par les +secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de +bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières +profondeurs du fleuve. + +Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une +effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux. + +Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se +redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme +s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts +convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant! + +C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé +jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la +figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont +le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux! + +Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à +ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le +retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se +redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou +dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, +il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes +nappes de l'Amazone! + + + +CHAPITRE ONZIÈME +CE QUI EST DANS L'ÉTUI + +Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici +l'explication. + +La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui +remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de +Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle +avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon +brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était +produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant +jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de +Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en +facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du +noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de +l'Amazone. + +Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, +mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans +cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches. + +À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des +pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que +l'on ramenait le plongeur au radeau. + +Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de +Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé +dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît +encore en lui par un seul mouvement extérieur. + +N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les +eaux de l'Amazone? + +Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son +vêtement de scaphandre. + +Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des +décharges du gymnote. + +Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, +chercha à retrouver les battements de son coeur. + +«Il bat! il bat!» s'écria-t-il. + +Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, +les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie. + +«Le corps! le corps!» + +Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la +bouche de Benito. + +«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait +au radeau avec le cadavre de Torrès. + +--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce +le manque d'air?... + +--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce +bruit?... cette détonation?... + +--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a +ramené le cadavre à la surface du fleuve!» + +En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de +Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour +dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement +reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible. + +Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à +déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux. + +En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira +l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait +distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû +être produite par un coup de couteau. + +«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je +me rappelle maintenant... + +Quoi? demanda Manoel. + +--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la +province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu +l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des +capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce +misérable! + +--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!... +L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements +du cadavre pour les fouiller... + +Manoel l'arrêta. + +«Un instant, Benito», dit-il. + +Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient +pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait +être suspecté plus tard: + +«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons +ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment +les choses se sont passées.» + +Les hommes s'approchèrent de la pirogue. + +Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de +Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse: + +«L'étui!» s'écria-t-il. + +Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour +l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait... + +«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il +ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des +magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent +affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès! + +Tu as raison, répondit Benito. + +Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, +fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.» + +Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le +couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir +souffert de son séjour dans l'eau. + +«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui +ne pouvait se contenir. + +--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui +seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document! + +--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À +Manao! mes amis, à Manao!» + +Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui +s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient +s'éloigner, lorsque Fragoso de dire: + +«Et le corps de Torrès? + +La pirogue s'arrêta. + +En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de +l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve. + +«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement +risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais +il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!» + +Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le +cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait +enterré. + +Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait +au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de +ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues +pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans +l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le +corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le +gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, +pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les +eaux de l'Amazone. + +Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au +port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et +s'élancèrent à travers les rues de la ville. + +En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge +Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses +serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement. + +Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet. + +Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le +moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une +rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur +son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le +contremaître. + +Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait +dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui +avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire +d'incrédulité. + +«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a +été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là +même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!» + +Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et +le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il +l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, +rendirent un son métallique. + +Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce +papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que +Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette +preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle +irrémédiablement perdue? + +On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les +spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une +parole, il sentait son coeur prêt à se briser. + +«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin +d'une voix brisée. + +Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce +couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, +en roulant sur la table, quelques pièces d'or. + +«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito, +qui se retenait à la table pour ne pas tomber. + +Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non +sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que +l'eau paraissait avoir respecté. + +«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien +là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!» + +Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il +le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui +étaient couverts d'une assez grosse écriture. + +«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est +bien un document! + +--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste +l'innocence de mon père! + +--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que +ce ne soit peut-être difficile à savoir! + +--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort. + +--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, +répondit le juge Jarriquez, et que ce langage... + +--Eh bien? + +--Nous n'en avons pas la clef! + + + +CHAPITRE DOUZIÈME +LE DOCUMENT + +C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam +Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui +n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire +le savent--, le document était écrit sous une forme +indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage +dans la cryptologie. + +Mais lequel? + +C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire +preuve un cerveau humain allait être employée. + +Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit +faire une copie exacte du document dont il voulait garder +l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux +jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier. + +Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, +et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils +se rendirent aussitôt à la prison. + +Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils +lui firent connaître tout ce qui s'était passé. + +Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, +secouant la tête, il le rendit à son fils. + +«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai +jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute +l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus +rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre +les mains de Dieu!» + +Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable, +la situation du condamné était au pire! + +«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de +document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez +confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour +ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir +guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider +notre esprit pour le lire!» + +Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois +jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à +la jangada, où Yaquita les attendait. + +Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents +qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps +de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous +laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de +l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne +le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains +étrangères. + +Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue +complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que +Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette +milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira. + +«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré? +demanda la jeune mulâtresse. + +--C'était pendant une de mes courses à travers la province des +Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village +pour exercer mon métier. + +--Et cette cicatrice?... + +--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission +des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, +s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain +monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup +de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est +moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà +comment j'ai fait sa connaissance! + +--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache +ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela +n'avancera pas beaucoup les choses! + +--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire +ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera +alors aux yeux de tous!» + +C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. +Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, +passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette +notice. + +Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point +--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez. + +Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son +interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le +magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait +lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette +affaire. Il ne devait pas en être ainsi. + +En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le +juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa +spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le +résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, +rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son +véritable élément. + +Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la +justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses +instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un +cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. +Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y +travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire. + +Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était +installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait +quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son +nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de +mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il +saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait +bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne +magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus +volontiers tout haut que tout bas. + +«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. +Sans logique, pas de succès possible.» + +Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien +comprendre, d'un bout à l'autre. + +Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient +divisées en six paragraphes. + +«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir +m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait +perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au +contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit +présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces +conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se +résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me +mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il +est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer +au dernier paragraphe.» + +Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il +avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de +son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe. + +Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre +sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste +allait employer ses facultés à la découverte de la vérité. + +«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo +hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme +qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp +zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog +zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.» + +Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document +n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la +ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre +la lecture beaucoup plus difficile. + +«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres +semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre +des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!... +Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot +_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette +ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette +cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc +du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_... +_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ... +Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons! +encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...» + +Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à +réfléchir pendant quelques instants. + +«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement +faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur +provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect +hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun +air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui +échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas +facile d'établir la clef de ce cryptogramme!» + +Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une +sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés +endormies. + +«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans +ce paragraphe. + +Il compta, le crayon à la main. + +«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de +déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres +se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.» + +Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait +repris le document; puis, son crayon à la main, il notait +successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un +quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant: + +_a _= 3 fois. +_b _= 4 fois. +_c _= 3 fois. +_d _= 16 fois. +_e _= 9 fois. +_f _= 10 fois. +_g _= 13 fois. +_h _= 23 fois. +_i _= 4 fois. +_j _= 8 fois. +_k _= 9 fois. +_l _= 9 fois. +_m _= 9 fois. +_n _= 9 fois. +_o _= 12 fois. +_p _= 16 fois. +_q _= 16 fois. +_r _= 12 fois. +_s _= 10 fois. + +_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12 + +TOTAL...276 fois. + +«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me +frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres +de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet, +que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes +pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien +rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce +peut être un simple effet du hasard.» + +Puis, passant à un autre ordre d'idées: + +«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les +voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.» + +Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et +obtint le calcul suivant: + +_a_ = 3 fois. +_e _= 9 fois. +_i_ = 4 fois. +_o_ = 12 fois. +_u_ = 17 fois. +_y_ = 19 fois. + +TOTAL... 64 voyelles. + +«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, +soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes! + +Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un +cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six +voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce +document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la +signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si +elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été +représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par +un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à +Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à +faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie +analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!» + +Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une +nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. +Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_? + +Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de +chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de +points et virgules, est soumis à une méthode véritablement +mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions +extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne +peuvent avoir oubliées. + +Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la +découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et +de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre +devait donc être bien autrement intéressante. + +Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, +connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés +par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. +En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si +la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait +constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire +le document relatif à Joam Dacosta. + +«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé +par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des +lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus +souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est +la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que +cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que +_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit +représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans +notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit +en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute; +en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_. +Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h +_signifie _a_ ou _o_.» + +Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre +qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la +notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant: + +_h _= 23 fois. + +_y _=19-- + +_u _=17-- + +_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l +n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3-- + +«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement, +s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus +souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa +signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_, +quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans +notre langue? Cherchons.» + +Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui +dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette +nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier +américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand +analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, +correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à +le lire couramment. + +Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point +inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les +logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres +énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des +lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, +à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces +jeux d'esprit. + +En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre +dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, +voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir +commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si +son procédé était juste, devait lui donner la signification +véritable des lettres employées dans le document. + +Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres +de cet alphabet à celles de la notice. + +Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le +juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance +intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de +l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va +voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe. + +«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne +tenais pas le mot de l'énigme!» + +Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, +troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez; +puis, il se courba de nouveau sur sa table. + +Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il +commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les +lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement +à chaque lettre cryptographique. + +Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis +pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi +jusqu'à la fin de l'alinéa. + +L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en +écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots +compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit +s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, +c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout +d'une haleine. + +Cela fait: + +«Lisons!» s'écria-t-il. + +Et il lut. + +Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec +les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle +du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais +elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En +somme, c'était tout aussi hiéroglyphique! + +«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez. + + + +CHAPITRE TREIZIÈME +OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES + +Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé +dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--, +avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, +lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet. + +Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale +du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur +intense qui se dégageait de sa tête! + +Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la +porte s'ouvrit, et Manoel se présenta. + +Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux +prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir +le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux +dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin +découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme. + +Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel. + +Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude +exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, +surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de +pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme. + +«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. +Avez-vous mieux réussi que nous?... + +Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva +et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions +debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de +l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!» + +Manoel s'assit et répéta sa question. + +«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je +n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai +acquis une certitude! + +Laquelle, monsieur, laquelle? + +--C'est que le document est basé, non sur des signes +conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en +cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre! + +--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver +à lire un document de ce genre? + +--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est +invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par +exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_... +sinon... non! + +--Et dans ce document?... + +--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le +chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui +aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus +tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre! + +--Et dans ce cas?... + +--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme +est absolument indéchiffrable! + +--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons +par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un +homme!» + +Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait +maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si +désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive. + +Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix +plus calme: + +«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser +que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le +disiez, que c'est un nombre? + +Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous +serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit +le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du +travail qu'il avait fait. + +«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le +faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, +c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la +proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, +j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de +notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait +réussi, a échoué!... + +Échoué! s'écria Manoel. + +--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que +le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En +vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé! + +--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je +ne puis... + +--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous +attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le +tout entier. + +Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de +certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat. + +--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième +fois peut-être, parcouru les lignes du document. + +--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous +le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière. + +--Vous n'y voyez rien d'anormal? + +--Rien. + +--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus +absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre. + +--Et c'est?... demanda Manoel. + +--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à +deux places différentes!» + +Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer +l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent +cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, +les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et +deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés +consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas +d'abord frappé le magistrat. + +«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction +il devait tirer de cet assemblage. + +--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document +repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque +lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et +suivant la place qu'ils occupent! + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le +triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il +y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre. + +«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le +magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de +migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput! + +--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper +le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, +qu'entendez-vous par un chiffre? + +--Disons un nombre! + +--Un nombre, si vous le voulez. + +--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute +explication!» + +Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, +un crayon, et dit: + +«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première +venue, celle-ci, par exemple: + +_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._ + +«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et +j'obtiens cette ligne: + +_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t +r è s i n g é n i e u x_ + +Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait +contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--, +regarda Manoel bien en face, en disant: + +«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de +donner à cette succession naturelle de mots une forme +cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de +trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose +ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de +fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et +de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. +Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit +très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 +342342342 + +«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la +lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant +suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci: + +_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i +e _--3= _h_ + +et ainsi de suite. + +«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en +question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de +lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le +commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon +nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme +après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je +recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas: + +_z _moins 3 égale _c._ + +«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système +cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été +arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous +connaissez est alors remplacée par celle-ci: + +_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._ + +«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout +à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en +ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée +par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre +cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas +toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_ +est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le +troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond +au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un +est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot +_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_, +tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien +que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez +jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le +nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera +indéchiffrable!» + +En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, +Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête: + +«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir +de découvrir ce nombre! + +--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les +lignes du document avaient été divisées par mots! + +--Et pourquoi? + +--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer +en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du +document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes +précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam +Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées +par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends +les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--, +il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est +la clef du document. + +--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, +demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir. + +--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, +par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,-- +mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme +par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en +disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant +en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à +l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante: + +«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u +_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _-- +_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z +_--3-- + +«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par +cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres +423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété. + +Oui! cela est! répondit Manoel. + +--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre +alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le +descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à +reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement +423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme! + +--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le +nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant +successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des +six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver... + +--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, +mais à une condition cependant! + +--Laquelle? + +--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément +tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous +m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable! + +--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, +sentait la dernière chance lui échapper. + +--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge +Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir +dans des recherches de ce genre! + +--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous +livrer ce nombre? + +--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de +chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de +neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de +chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme, +qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, +sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent +soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si +plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de +combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en +n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents +minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, +il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de +trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous +demandez là l'impossible! + +--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit +condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand +vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence! +Voilà ce qui est impossible! + +--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après +tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre +les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier +soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta? + +Qui le dit!...» répéta Manoel. + +Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait +d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de +l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de +tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, +aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie! + +«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se +levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se +rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre! +Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!» + +Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la +jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ. + + + +CHAPITRE QUATORZIÈME +À TOUT HASARD + +Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion +publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait +succédé la commisération. La population ne se portait plus à la +prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le +prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être +l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que +ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté +immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre. + +Ce revirement se comprenait. + +En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces +deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce +cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires, +trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut +s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on +était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve +matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle +émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce +changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que +l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le +craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui +devaient être expédiées de Rio de Janeiro. + +Cela ne pouvait tarder, cependant. + +En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le +lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28. +Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une +décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la +«justice suivrait son cours!» + +Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que +la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document, +cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni +même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec +passion les phases de cette dramatique affaire. + +Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou +indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements, +quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même +qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il +existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre +de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le +comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce +document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et, +cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce +misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de +chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne +prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de +Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de +revenir sur le fait accompli. + +Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre, +et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut +point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam +Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait +pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret +cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant +trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait +irréparablement frappé le condamné de Tijuco. + +Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme, +c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus +encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de +ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument +fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné +sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie, +demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il +pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce +document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en +aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne +mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à +combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure! + +À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le +cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très +peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état +permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou +blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement, +sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à +passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original, +et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa +tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la +tension des vapeurs. + +Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne +magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux +ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction +semblait être impuissante à le faire connaître. + +Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge +Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette +journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés. + +Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se +perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé +plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on +ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc +impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et +c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se +donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans +quelques heures de sommeil. + +Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé +les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait +trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son +bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de +lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête. + +«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il +soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On +pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est +réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat +et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y +trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_, +_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de +leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à +reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un +mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize +lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le +gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que +pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la +potence!» + +Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer +ce peu charitable souhait. + +«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller +chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne +puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement +soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une +chance qu'il ne faut pas négliger?» + +Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez +essaya successivement si les lettres qui commençaient ou +finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre +à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait +nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_. + +Il n'en était rien. + +En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres +par lesquelles il débutait, la formule fut: + +_P _= _D_ + +_h _= _a_ + +_y _= _c_ + +_j _= _o_ + +_s _= _s_ + +_l _= _t_ + +_y _= _a_ + +Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses +calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre +alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et +que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut +évidemment être modifiée que par un seul. + +Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe +_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui +ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il +en était séparé également par douze lettres. + +Donc, ce nom ne figurait pas à cette place. + +Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent +successivement essayés, et dont la construction ne correspondait +pas davantage à la série des lettres cryptographiques. + +Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, +arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de +rugissement dont le bruit fit partir toute une volée +d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, +et il revint au document. + +Il le prit, il le tourna et le retourna. + +«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par +me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit! +Ce n'est pas le moment!» + +Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne +ablution d'eau froide: + +«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un +nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre +a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit +aussi l'auteur du crime de Tijuco!» + +C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le +magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette +méthode ne manquait pas d'une certaine logique. + +«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur +n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître +Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,-- +ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui? +Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris +comme nombre cryptologique!» + +Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du +paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois +fois, obtint cette nouvelle formule: + +1804 1804 1804 + +_phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres +que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante: + +_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore +lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des +points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les +trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres +correspondantes en remontant la série alphabétique. + +«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons +d'un autre nombre!» + +Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du +document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans +laquelle le crime avait été commis. + +Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la +formule: + +1826 1826 1826 + +_Phyj_ _slyd_ _dqfd_ + +ce qui lui donna: + +_o.vd_ _rdv._ _cid._ + +Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs +lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et +pour des raisons semblables. + +«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à +celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de +contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants +volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre +contos[15]. + +La formule fut donc ainsi établie: + +834 834 834 834 + +_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_ + +ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres: + +_het_ _bph_ _pa._ _ic._ + +«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge +Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la +chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!» + +Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait +point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait +pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit +pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit +son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent +essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que +devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, +la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de +Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au +nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours +rien! + +Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait +réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés +mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il +eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup: + +«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la +logique est impuissante!» + +Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de +travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança +jusqu'à la porte qu'il ouvrit: + +«Bobo!» cria-t-il. + +Quelques instants se passèrent. + +Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge +Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait +pas entrer dans la chambre de son maître. + +Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son +intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion! + +Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa +le cordon. Cette fois, Bobo parut. + +«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur +le seuil de la porte. + +Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont +le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança. + +«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que +je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le +temps de réfléchir, ou je...» + +Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses +pieds dans la position du soldat sans armes et attendit. + +«Y es-tu? lui demanda son maître. + +J'y suis. + +--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier +nombre qui te passera par la tête! + +--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout +d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son +maître en lui répondant par un nombre aussi élevé. + +Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, +il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,-- +lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette +circonstance. + +On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, +76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document. + +Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du +juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de +détaler au plus vite. + + + +CHAPITRE QUINZIÈME +DERNIERS EFFORTS + +Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en +stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un +travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, +duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, +Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais +toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur +échappait toujours! + +«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune +mulâtresse, trouvez donc! + +Je trouverai!» répondait Fragoso. + +Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso +avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne +voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans +son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche +de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des +bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document +chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, +la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette +milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques +années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, +n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le +fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la +Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se +rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté +Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au +plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens +camarades de l'aventurier. + +«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? +Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? +Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est +mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? +Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans +lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela +donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en +connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux +hommes ne sont plus!» + +Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne +pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus +fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, +bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la +Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre +partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait +plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, +enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat? + +Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le +lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait +furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une +de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement +l'Amazone. + +Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de +toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la +jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur +si dévoué dans des circonstances aussi graves! + +Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si +le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, +lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la +jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême! + +Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait +donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé +Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il +l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une +troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le +seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du +condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de +son père, des terribles éventualités qui en seraient la +conséquence! + +En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire +que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, +l'aventurier eût fini par livrer le document? + +Fragoso quittait furtivement la jangada. + +À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se +serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle +pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans +doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet +homme était mort de la main de Benito! + +Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à +Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles +responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge! + +Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les +heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un +désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse +Yaquita ne perdait rien de son énergie morale. + +On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne +compagne du fazender d'Iquitos. + +L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la +soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain +rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été +qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse. + +Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été +la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne +laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien +défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa +réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, +il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce +document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était +décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de +son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. +Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de +l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement +pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances +regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la +situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette +situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon +présent, voilà toute une honnête existence de travail et de +dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier +jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! +Me voici! Jugez-moi!» + +La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé +sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une +impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses +serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui. + +«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai +foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et +qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, +sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!» + +Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le +temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une +passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion +publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document +faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce +quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la +justification du condamné. + +Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en +déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o +Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires +autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur +les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui +pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce +«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. + +En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut +promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et +permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que +de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le +sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme. + +Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est +probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient +vainement consumé leurs veilles. + +Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait +être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la +rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était +encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute! + +En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête, +le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite +d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait +maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à +l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du +coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il +que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus +uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment +de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste +condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain +phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne +saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes +pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de +compte, ne rien trouver, non, rien! + +Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa +tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il +fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à +le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez +lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est +pis, de la rage impuissante! + +Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière +partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--, +ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait +pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les +dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa +vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue! +Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà! + +Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu +à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la +lumière, il le reprit de cette façon. + +Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette +nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat! + +Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir +en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur +pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile +encore! + +Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de +lettres complètement énigmatiques! + +À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains, +brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de +remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre! + +Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt, +malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit +brusquement. + +Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir, +Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la +force de se soutenir lui-même. + +Le magistrat s'était vivement relevé. + +«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il. + +--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur. +Le chiffre du document! ... + +--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez. + +--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?... + +--Rien!... rien! + +--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant +une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le +magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans +peine, à le désarmer. + +«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre +calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à +l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à +faire qu'à vous tuer! + +--Quoi donc?... s'écria Benito. + +--Vous avez à tenter de lui sauver la vie! + +--Et comment?... + +C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à +moi de vous le dire! + + + +CHAPITRE SEIZIÈME +DISPOSITIONS PRISES + +Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils +avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler +en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire +évader le condamné que menaçait le dernier supplice. + +Il n'y avait pas autre chose à faire. + +En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de +Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur, +qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait +déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait +pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement, +puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était +possible. + +Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se +soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement. + +Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret +de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni +Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs +tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui +ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances +imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement! + +La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette +occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement +en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu. +Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était +devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en +prévenir. + +Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en +viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille +Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner +aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du +condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de +Torrès! + +Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de +son concours. + +Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se +dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et +s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette +heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la +prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur +lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison +d'arrêt. + +C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le +plus grand soin. + +Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus +du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était +enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en +assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier, +si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal +jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses +saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était +possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la +lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un +des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait +crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant +enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et +Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du +prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au +moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit +que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces +manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour, +pourrait être en sûreté. + +Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à +ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une +précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la +disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux +choisi pour lancer la corde. + +«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta +devra-t-il être prévenu? + +--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné +à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer! + +--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut +tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la +prison serait attirée au moment de l'évasion... + +--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme! +répondit Benito. + +--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la +prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la +jangada. Où devra-t-il chercher refuge?» + +C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et +voici comment elle le fut. + +À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de +ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio +Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le +fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif. +Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à +parcourir. + +Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la +jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du +pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le +rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le +terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges, +elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du +prisonnier. + +Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta +cherchât refuge? + +Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les +deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question +eurent été minutieusement pesés. + +Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de +périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à +travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de +l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez +rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui +offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas +le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta, +toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus +songer à y reprendre sa vie d'autrefois. + +S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou +même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus +de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son +premier soin devait être de se soustraire à des poursuites +immédiates. + +Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes +abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du +condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait +donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le +littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se +cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute +une mer entre la justice et lui? + +Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni +les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait +quelque chance de salut. + +C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la +pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet +affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des +deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en +longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, +naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi +l'embouchure de la Madeira. + +Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi +d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale +ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait +donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et +se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà +de la frontière brésilienne. + +Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait, +pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de +rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un +navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire +le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était +sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute +sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher +au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y +finir cette existence si cruellement et si injustement agitée. + +Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation, +sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, +qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une +question qui n'avait même plus à être discutée. + +«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et +nous n'avons pas un instant à perdre.» + +Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal +jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la +pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage +d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis, +descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà +fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la +jangada. + +Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez +maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes +qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout +espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être +éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam +Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa +faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que +la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite. + +«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous +n'aurons plus rien à craindre pour notre père! + +Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient +si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard. + +De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de +rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu +de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par +tous les moyens en son pouvoir. + +«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui +ne put retenir ses pleurs. + +Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient +aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance +qu'il venait de faire entendre! + +D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa +visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se +dirigea rapidement vers Manao. + +Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le +pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le +plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au +sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait +de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif. + +Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter +aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont +il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il +devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite +l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la +pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en +descendaient incessamment le cours. + +Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la +Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était +aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le +cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent +milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par +impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction, +on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au +centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à +vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de +danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique. + +L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux +jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du +pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce +brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût +certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender +d'Iquitos. + +Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des +préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une +forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à +toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit +ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à +la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort +duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets. + +Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour +plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux +jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à +l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus. + +Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du +personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote +choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la +tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. +Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient +coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs +soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à +risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître. + +Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait +plus qu'à attendre la nuit. + +Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge +Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de +nouveau à lui apprendre sur le document. + +Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le +retour de sa mère et de sa soeur. + +Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il +fut reçu immédiatement. + +Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était +toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé +par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous +ses yeux. + +«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant +cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?... + +--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé... +mais d'un moment à l'autre!... + +--Et le document? + +--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a +pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien! + +--Rien! + +--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document... +un seul!... + +--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot? + +--Fuir!» + +Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge +Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment +d'agir. + + + +CHAPITRE DIX-SEPTIÈME +LA DERNIÈRE NUIT + +La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce +qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux +époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de +ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait +peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait. +C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait +un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes +deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du +prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être +soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu +de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer. + +Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes +paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement +dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce +Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non! +Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco! + +Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût +apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par +l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la +justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse +hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se +regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à +toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la +tâche de plaider pour lui! + +Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles +paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être, +s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été +depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois +pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il +semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette +affaire, quel qu'il fût, était prochain. + +Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras +reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête. + +Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que +la justice humaine, après avoir failli une première fois, +prononcerait enfin son acquittement? + +Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez +établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif, +qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de +Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice. + +On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son +entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où +la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao. + +Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il +revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il +était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la +hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été +admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver +à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe: +le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de +l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul +employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation, +sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les +efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la +cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son +évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage +surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à +la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif, +dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender +Magalhaës! + +Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si +brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées, +perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier +qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les +secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le +grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré +l'attention d'un homme moins absorbé. + +Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa +jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se +revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux +Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement +d'Iquitos. + +Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son +bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule +faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni +d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës +avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu +voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime! + +En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer +l'attention du prisonnier. + +Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent +vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme +inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses +mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos. + +Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait +que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique +maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction. +Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa +pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance +de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient +seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué +son terrible secret! + +L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau +de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes. + +Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille +Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser +s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à +ce jeune homme les mystères de sa vie? Non! + +Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir +réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation +qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors +venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce +misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver +son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis +l'arrestation!... + +En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit +brusquement. + +Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent +comme une ombre. + +Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et, +un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été +dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui. + +Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en +laissa pas le temps. + +«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est +brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans +le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin +de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront +être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge +lui-même nous en a donné le conseil! + +--Il le faut! ajouta Manoel. + +--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!... + +Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement +jusqu'au fond de la chambre. + +«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel +restèrent interdits. + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance. +Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion +viendraient du prisonnier lui-même. + +Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il +lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il +l'entendît et se laissât convaincre. + +«Jamais, avez-vous dit, mon père? + +Jamais. + +--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous +donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons +qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous +restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même! + +--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père! +L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous +croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, +si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y +a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut +fuir!... Fuyez!» + +Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il +l'entraîna vers la fenêtre. + +Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une +seconde fois. + +«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est +inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec +moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis +librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays, +je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je +l'attendrai! + +--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne +peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre +innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut +fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous +n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort! + +--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je +mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une +première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui! +j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour +combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant, +recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache +sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister +les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que +j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager +avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt +ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre +jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais! + +--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer +devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait +saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers +la fenêtre. «Non!... non!... + +Vous voulez donc me rendre fou! + +Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je +me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire +que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le +croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne +recommencerai pas!» + +Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les +mains... Il le suppliait... + +«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver +aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de +mort! + +L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas! +Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta +innocent ne fuira pas!» + +La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait +contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre, +prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule +s'ouvrit. + +Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef +de la prison et de quelques soldats. + +Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être +faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que +c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus +profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, +comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût +échappé de cette prison? + +Il était trop tard! + +Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers +le prisonnier. + +«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, +monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas +voulu!» + +Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il +essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre +vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio +de Janeiro. + +Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito. + +Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras +sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence? + +--Oui! + +--Et ce sera?... + +--Pour demain!» + +Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois +l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats +vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte. + +Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent +emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable +scène, qui avait déjà trop duré. + +«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de +l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre +Passanha que je vous prie de faire prévenir? + +Il sera prévenu. + +--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une +dernière fois ma femme et mes enfants? + +--Vous les verrez. + +--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et +maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on +m'arrache d'ici malgré moi!» + +Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec +le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus +maintenant que quelques heures à vivre, resta seul. + + + +CHAPITRE DIX-HUITIÈME +FRAGOSO + +Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le +prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la +sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu +être produite. La justice devait avoir son cours. + +C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le +condamné devait périr par le gibet. + +La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à +moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois, +elle allait frapper un blanc. + +Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs +à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la +loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce. + +Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non +seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre. + +Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de +toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de +sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête +tombait, incapable de se porter plus avant. + +Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il +lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible, +et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il +s'élança dans la direction de la ville. + +Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche +du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de +ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée +de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao. + +C'était Fragoso. + +Un homme accourait vers Manao. + +Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise +dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à +laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui +pouvait encore sauver Joam Dacosta? + +Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême +hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre +pendant cette courte excursion. + +Voici ce qui s'était passé: + +Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès +un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces +riveraines de la Madeira. + +Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il +apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux +environs. + +Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non +sans peine, il parvint à le rejoindre. + +Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita +pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut +faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire. + +Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso +furent celles-ci: + +«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a +quelques mois, à votre milice? + +Oui. + +À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos +compagnons qui est mort récemment? + +--En effet. + +--Et cet homme se nommait?... + +--Ortega.» + +Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils +de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était +vraiment pas supposable. + +Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la +milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui +apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements +sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable +importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le +véritable auteur du crime de Tijuco. + +Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun +renseignement à cet égard. + +Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien +des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée +entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que +Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier +soupir. + +Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne +pouvait en dire davantage. + +Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il +repartit aussitôt. + +Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega +fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de +faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la +vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice +était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments. + +Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en +question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus +probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont +Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa +culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas +de la mettre en doute. + +Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait +été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait +été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour! + +Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions +de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé, +certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette +affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le +brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à +laquelle avait appartenu Torrès. + +Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au +juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre, +et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait, +brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao. + +Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la +franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment +irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à +croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre +ses mains. + +Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent +irrésistiblement pris racine dans le sol. + +Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle +s'ouvrait une des portes de la ville. + +Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une +vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait +une corde. + +Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses +yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et +ces mots s'échappèrent de ses lèvres: + +«Trop tard! trop tard!...» + +Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas +trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de +cette corde! + +«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso. + +Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il +remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur +le seuil de la maison du magistrat. + +La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à +cette porte. + +Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait +recevoir personne. + +Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait +l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet +du juge. + +«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de +capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit +vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution! + +Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le +chiffre du document?...» + +Fragoso ne répondit pas. + +«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui, +en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour +l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est +là! dit-il. + +--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une +vérité qui ne peut se faire jour! + +--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut! + +--Encore une fois, avez-vous le chiffre?... + +--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas +menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement +lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que +cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam +Dacosta! + +--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas +douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui +disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!» + +Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il +se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent! +s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui +qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès, +l'auteur du document! C'est Ortega!...» + +À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de +calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait, +il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa +table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux: + +«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!» + +Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso, +comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement +essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières +lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante: + +_O r t e g a P h y j s l_ + +«Rien! dit-il, cela ne donne rien!» + +Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un +chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un +rang antérieur à celui de la lettre _r_. + +Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_, +seuls se chiffraient par 1, 4, 5. + +Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle +qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres, +impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne +correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_. + +En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des +cris de désespoir. + +Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que +le magistrat n'eût pu l'en empêcher. + +La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le +condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule +s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet. + +Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe, +dévorait les lignes du document. + +«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les +dernières lettres!» + +C'était le suprême espoir. + +Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque +d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières +lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six +premières. + +Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six +dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à +celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, +elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre. + +Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la +lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il +obtint: + +_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_ + +Le nombre, ainsi composé, était 432513. + +Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la +formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui +avaient été précédemment essayés? + +En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui +trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques +minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné! + +Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il +voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait +mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège, +l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...» + +Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu +au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant +de fois qu'il était nécessaire, comme suit: + +432513432513432513432513 + +_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_ + +Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre +alphabétique, il lut: + +_Le véritable auteur du vol de..._ + +Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le +nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le +refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait +incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans +en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans +la rue, criant: + +«Arrêtez! Arrêtez!» + +Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison, +que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses +enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne +fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez. + +Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa +main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses +lèvres: + +«Innocent! innocent!» + + + +CHAPITRE DIX-NEUVIÈME +LE CRIME DE TIJUCO + +À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté. + +Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri +qui s'échappait de toutes les poitrines: + +«Innocent! innocent!» + +Puis, un silence complet s'établit. + +On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être +prononcées. + +Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là, +pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis +que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait +tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre, +et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre +qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il +les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix. + +Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence: + +_Le véritable auteur du vol des diamants et de_ + +43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34 + +_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des +soldats qui escortaient le convoi,_ + +32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343 + +_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la +nuit du vingt-deux janvier mil huit_ + +251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134 + +_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, +n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_ + +3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325 + +_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à +mort; c'est moi, le misérable employé de_ + +13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43 + +_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh +l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_ + +251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325 + +_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_ + +_qui signe de mon vrai nom, Ortega._ + +134 32513 43 251 3432 513 432513 + +_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._ + +Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables +hurrahs se fussent élevés dans l'air. + +Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui +résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument +l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette +victime d'une effroyable erreur judiciaire! + +Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne +pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui. +Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait, +des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son +coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de +le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la +dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser +s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste! + +Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever +aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait +lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans +lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au +moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice +cryptogrammatique. + +Or, voici ce qu'avouait Ortega. + +Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui, +à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin. +Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de +Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de +s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux +contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco. + +Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi +au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de +l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par +ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à +ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte. + +Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps +après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à +commettre le crime. + +Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega +s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts +du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato». +Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable +troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait. +Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues +années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes. + +Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen +d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent +intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint +peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime +lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa +place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta! +Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier +supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation +capitale! + +Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice, +entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière +péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans +Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta. + +Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible, +l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna +dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco; +mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son +intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le +chiffre qui permettait de le lire. + +La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de +réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de +la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était +alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui +avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le +document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le +faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et +l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce +nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument +indéchiffrable. + +Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa +mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont +il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un +odieux chantage. + +Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre, +et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté +par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom +avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge +Jarriquez. + +Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était +l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à +la vie, rendu à l'honneur! + +Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute +voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette +terrible histoire. + +Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable +preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam +Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être +demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre +demeure. + +Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours +de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les +siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du +magistrat comme un triomphateur. + +En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout +ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et, +s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui, +il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice +n'eût pas été définitivement consommée! + +Et, dans tout cela, que devenait Fragoso? + +Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito, +Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas! +Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il +n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui +devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en +Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée +qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès +avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la +situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même +pas la valeur! + +Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins +sauvé Joam Dacosta! + +Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers, +qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au +moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos, +l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre +de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la +jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu +quelque part! + +«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi +qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina! + +À moi! répondit la jeune mulâtresse. + +Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que +j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!» + +Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête +famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient +faits à Manao, il est inutile d'y insister. + +Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans +cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de +ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument +indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il +pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il +reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega, +reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous +les deux, étaient seuls à connaître? + +Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas! + +Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un +rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le +document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il +fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du +ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent +l'élargissement immédiat du prisonnier. + +C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta +et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute +inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et +continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage +devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de +Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le +départ. + +Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en +liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en +était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district +diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec +les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement +écrit de sa main. + +L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La +réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue. + +Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de +la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les +siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient +l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la +fazenda d'Iquitos. + +Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du +départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils, +tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée, +commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au +tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée +sur la rive, retentissaient encore. + + + +CHAPITRE VINGTIÈME +LE BAS-AMAZONE + +Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait +s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite +de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait +d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens. + +La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore +gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village +de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette +Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces +trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de +la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les +îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de +Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a +définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes, +dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de +Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella, +qui est le grand marché de guarana de toute la province, +restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il +du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur +laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des +femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque, +légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des +Amazones. + +Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la +juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille, +émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait +dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à +l'est que l'Atlantique. + +«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille. + +--Que c'est long! murmurait Manoel. + +--Que c'est beau! répétait Lina. + +--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso. + +Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de +points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et +Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa +bonne humeur d'autrefois. + +Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de +cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des +chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des +exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de +Monte-Alegre. + +Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux +noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une +«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations, +important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve +plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem. + +On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris, +descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne +compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart, +et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de +sable blanc. + +Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en +descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait +jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de +haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du +commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement. + +À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon +se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui +l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des +collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et, +en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant +sur le fond lointain du ciel. + +Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient +encore rien vu de pareil. + +Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il +pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu +à peu la vallée du grand fleuve. + +«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit +en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva, +dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts! + +--Alors on approche? répétait Fragoso. + +--On approche!» répondait Manoel. + +Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit +hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la +demande et la réponse. + +Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se +faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada, +la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de +Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens +Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les +têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle. + +Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et +comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt +s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds, +hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux. +Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en +décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en +arrière. + +Là, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait +vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait +vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo. +C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins +de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais +et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest, +elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux +qu'elle compte par milliers. + +Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé +l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents +d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après +avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une +embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi +rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui, +pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune, +n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner +le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage. + +C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous. +Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal +des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux +éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées +d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait +parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts +magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros +palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas +à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal +des Brèves. + +La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce +nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs +mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de +cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les +Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus +avec les populations blanches, et leur race finira par s'y +absorber. + +Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au +risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les +racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques +crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert +pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui +la renvoyaient au fil du courant. + +Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux +divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de +l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade +de Santa-Ana. + +Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans +aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût +obligé à se dérouler d'aval en amont. + +Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, +égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens +caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de +l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux +chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre. + +Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la +«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées +de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis +sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora +de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts, +qui la relient commercialement avec l'ancien monde. + +Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils +touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne +pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les +retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur +itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de +cette province du Para? + +Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi +après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut +à un brusque tournant du fleuve. + +L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours. +Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On +l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique +accueil aux siens et à lui! + +Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du +fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui +voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long +exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des +milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien +avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez +vaste et assez solide pour porter toute une population. + +Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues +avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser +dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si +la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme +un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa +nouvelle famille? + +Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada +au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait +être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit +cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là, les +carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui +renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis; +puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante +tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour; +puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait +alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem. + +Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada +même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de +Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double +union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite +chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction +nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls +membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas +là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette +cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant +l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les +gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse +de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le +héros du jour? + +Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent +célébrés en grande pompe. + +Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la +jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait +voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses +habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées +de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et +les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette +flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve. + +Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut +comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un +instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la +jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des +mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les +pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie +éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces +joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs +qui s'échappaient par milliers dans les airs! + +La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à +travers la foule vers la petite chapelle. + +Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques. +Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le +gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune +médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie +du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa +fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la +main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille +Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double +rangée du personnel de la jangada. + +Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la +chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains +qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette +fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants. + +Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des +longues séparations. + +En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission +pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à +exercer utilement sa profession comme médecin civil. + +Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux +qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres. + +Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde; +mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la +voir à Bélem. + +Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là +comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre +Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier +paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne +mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada +avait mis tant de mois à descendre. + +L'importante opération commerciale, bien menée par Benito, +s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait +été cette jangada,--c'est-à-dire un train de bois formé de toute +une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien. + +Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et +Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots +de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont +Benito allait prendre la direction. + +Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute +une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière +brésilienne! + +Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter: + +«Hein! sans la liane!» + +Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui +le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon. + +«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même +chose?» + + + + [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie +française, et un conto de reis vaut 3 000 francs. + [2] 174 000 francs. + [3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille, +qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille, +qui vaut 6 180 mètres. + [4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100 +francs. + [5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de +nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne +peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le +Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements, +paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de +l'Amazone. + [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres. + [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25 +litres. + [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe +portugais vaut un peu plus, soit 32 livres. + [9] Environ 6 centimes. + [10] De nombreuses observations faites par les +voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de +Humboldt. + [11] La pataque vaut 1 franc environ. + [12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues +par M. Bates, un savant géographe anglais. + [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant +l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle. + [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes. + [15] Environ 2 500 000 francs. + [16] 300 000 francs. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** + +***** This file should be named 14806-8.txt or 14806-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14806/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 +The Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: La Jangada +\par Huit cent lieues sur l'Amazone +\par +\par Author: Jules Verne +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 2005 [EBook #14806] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** +\par +\par +\par +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par +\par }{\fs44 Jules Verne +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs52 LA JANGADA\line \line }{\b\fs44 Huit cent lieues sur l\rquote Amazone +\par }{ +\par +\par 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{\cs15\ul CHAPITRE DIX-HUITI +\'c8ME FRAGOSO}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017305 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003500000000}}}{\fldrslt {341}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017306"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003300300036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE DIX-NEUVI +\'c8ME LE CRIME DE TIJUCO}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017306 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700330030003600000000}}}{\fldrslt {351}}}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017307"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 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zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.\~\'bb}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par L\rquote homme qui tenait \'e0 la main le document, dont ce bizarre assemblage de lettres formait le dernier alin\'e9a, resta quelques instants pensif, apr\'e8s l\rquote avoir attentivement relu. +\par +\par Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n\rquote \'e9taient pas m\'eame divis\'e9es par mots. Il semblait avoir \'e9t\'e9 \'e9crit depuis des ann\'e9es, et, sur la feuille d\rquote \'e9pais papier que couvraient ces hi\'e9 +roglyphes, le temps avait d\'e9j\'e0 mis sa patine jaun\'e2tre. +\par +\par Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles \'e9t\'e9 r\'e9unies\~? Seul, cet homme e\'fbt pu le dire. En effet, il en est de ces langages chiffr\'e9s comme des serrures des coffres-forts modernes\~: ils se d\'e9fendent de la m\'eame fa\'e7 +on. Les combinaisons qu\rquote ils pr\'e9sentent se comptent par milliards, et la vie d\rquote un calculateur ne suffirait pas \'e0 les \'e9noncer. Il faut le \'ab\~mot\~\'bb pour ouvrir le coffre de s\'fbret\'e9\~; il faut le \'ab\~chiffre\~\'bb + pour lire un cryptogramme de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait r\'e9sister aux tentatives les plus ing\'e9nieuses, et cela, dans des circonstances de la plus haute gravit\'e9. +\par +\par L\rquote homme qui venait de relire ce document n\rquote \'e9tait qu\rquote un simple capitaine des bois. +\par +\par Au Br\'e9sil, on d\'e9signe sous cette appellation \'ab\~capit\'e3es do mato\~\'bb, les agents employ\'e9s \'e0 la recherche des n\'e8gres marrons. +\par +\par C\rquote est une institution qui date de 1722. \'c0 cette \'e9poque, les id\'e9es anti-esclavagistes ne s\rquote \'e9taient fait jour que dans l\rquote esprit de quelques philanthropes. Plus d\rquote un si\'e8 +cle devait se passer encore avant que les peuples civilis\'e9s les eussent admises et appliqu\'e9es. Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits naturels pour l\rquote homme, que celui d\rquote \'eatre libre, de s\rquote +appartenir, et, pourtant, des milliers d\rquote ann\'e9es s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es avant que la g\'e9n\'e9reuse pens\'e9e v\'eent \'e0 quelques nations d\rquote oser le proclamer. +\par +\par En 1852, \endash ann\'e9e dans laquelle va se d\'e9rouler cette histoire, \endash il y avait encore des esclaves au Br\'e9sil, et, cons\'e9quemment, des capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons d\rquote \'e9conomie polit +ique avaient retard\'e9 l\rquote heure de l\rquote \'e9mancipation g\'e9n\'e9rale\~; mais, d\'e9j\'e0, le noir avait le droit de se racheter, d\'e9j\'e0 les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour n\rquote \'e9tait donc plus \'e9loign\'e9 + o\'f9 ce magnifique pays, dans lequel tiendraient les trois quarts de l\rquote Europe, ne compterait plus un seul esclave parmi ses dix millions d\rquote habitants. +\par +\par En r\'e9alit\'e9, la fonction de capitaine des bois \'e9tait destin\'e9e \'e0 dispara\'eetre dans un temps prochain, et, \'e0 cette \'e9poque, les b\'e9n\'e9fices produits par la capture des fugitifs \'e9taient sensiblement diminu\'e9 +s. Or, si, pendant la longue p\'e9riode o\'f9 les profits du m\'e9tier furent assez r\'e9mun\'e9rateurs, les capitaines des bois formaient un monde d\rquote aventuriers, le plus ordinairement compos\'e9 d\rquote affranchis, de d\'e9serteurs, qui m\'e9 +ritaient peu d\rquote estime, il va de soi qu\rquote \'e0 l\rquote heure actuelle ces chasseurs d\rquote esclaves ne devaient plus appartenir qu\rquote au rebut de la soci\'e9t\'e9, et, tr\'e8s probablement, l\rquote homme au document ne d\'e9 +parait pas la peu recommandable milice des \'ab\~capit\'e3es do mato\~\'bb. +\par +\par Ce Torr\'e8s, \endash ainsi se nommait-il, \endash n\rquote \'e9tait ni un m\'e9tis, ni un Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades\~: c\rquote \'e9tait un blanc d\rquote origine br\'e9silienne, ayant re\'e7u un peu plus d\rquote +instruction que n\rquote en comportait sa situation pr\'e9sente. En effet, il ne fallait voir en lui qu\rquote un de ces d\'e9class\'e9s, comme il s\rquote en rencontre tant dans les lointaines contr\'e9es du Nouveau Monde, et, \'e0 une \'e9poque o\'f9 + la loi br\'e9silienne excluait encore de certains emplois les mul\'e2tres ou autres sang-m\'eal\'e9, si cette exclusion l\rquote e\'fbt atteint, ce n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 pour son origine, mais pour cause d\rquote indignit\'e9 personnelle. +\par +\par En ce moment, d\rquote ailleurs, Torr\'e8s n\rquote \'e9tait plus au Br\'e9sil. +\par +\par Il avait tout r\'e9cemment pass\'e9 la fronti\'e8re, et, depuis quelques jours, il errait dans ces for\'eats du P\'e9rou, au milieu desquelles se d\'e9veloppe le cours du Haut-Amazone. +\par +\par Torr\'e8s \'e9tait un homme de trente ans environ, bien constitu\'e9, sur qui les fatigues d\rquote une existence assez probl\'e9matique ne semblaient pas avoir eu prise, gr\'e2ce \'e0 un temp\'e9rament exceptionnel, \'e0 une sant\'e9 de fer. +\par +\par De taille moyenne, large d\rquote \'e9paules, les traits r\'e9guliers, la d\'e9marche assur\'e9e, le visage tr\'e8s h\'e2l\'e9 par l\rquote air br\'fblant des tropiques, il portait une \'e9paisse barbe noire. Ses yeux, perdus sous des sourcils rapproch +\'e9s, jetaient ce regard vif, mais sec, des natures impudentes. M\'eame au temps o\'f9 le climat ne l\rquote avait pas encore bronz\'e9e, sa face, loin de rougir facilement, devait plut\'f4t se contracter sous l\rquote influence des passions mauvaises. + +\par +\par Torr\'e8s \'e9tait v\'eatu \'e0 la mode fort rudimentaire du coureur des bois. Ses v\'eatements t\'e9moignaient d\rquote un assez long usage\~: sur sa t\'eate, il portait un chapeau de cuir \'e0 larges bords, pos\'e9 de travers\~ +; sur ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige d\rquote \'e9paisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce costume\~; un \'ab\~puncho\~\'bb d\'e9teint, jaun\'e2tre, ne laissant voir ni ce qu\rquote \'e9 +tait la veste, ni ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 le gilet, qui lui couvraient la poitrine. +\par +\par Mais, si Torr\'e8s \'e9tait un capitaine des bois, il \'e9tait \'e9vident qu\rquote il n\rquote exer\'e7ait plus ce m\'e9tier, du moins dans les conditions o\'f9 il se trouvait actuellement. Cela se voyait \'e0 l\rquote insuffisance de ses moyens de d\'e9 +fense ou d\rquote attaque pour la poursuite des noirs. Pas d\rquote arme \'e0 feu\~: ni fusil, ni revolver. \'c0 la ceinture, seulement, un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de chasse et qu\rquote on appelle une \'ab\~manchetta\~\'bb +. En outre, Torr\'e8s \'e9tait muni d\rquote une \'ab\~enchada\~\'bb, sorte de houe, plus sp\'e9cialement employ\'e9e \'e0 la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les for\'eats du Haut-Amazone, o\'f9 les fauves sont g\'e9n\'e9r +alement peu \'e0 craindre. +\par +\par En tout cas, ce jour-l\'e0, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier f\'fbt singuli\'e8rement absorb\'e9 dans la lecture du document sur lequel ses yeux \'e9taient fix\'e9s, ou que, tr\'e8s habitu\'e9 \'e0 errer dans ces bois du Sud-Am\'e9rique, il f\'fb +t bien indiff\'e9rent \'e0 leurs splendeurs. En effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation\~: ni ce cri prolong\'e9 des singes hurleurs, que M.\~Saint-Hilaire a justement compar\'e9 au bruit de la cogn\'e9e du b\'fbcheron, s\rquote +abattant sur les branches d\rquote arbres\~; \endash ni le tintement sec des anneaux du crotale, serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux\~; \endash + ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de laideur dans la classe des reptiles\~; \endash ni m\'eame le coassement \'e0 la fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne peut pr\'e9tendre \'e0 d\'e9passer le b +\'9cuf en grosseur, l\rquote \'e9gale par l\rquote \'e9clat de ses beuglements. +\par +\par Torr\'e8s n\rquote entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la voix complexe des for\'eats du Nouveau Monde. Couch\'e9 au pied d\rquote un arbre magnifique, il n\rquote en \'e9tait m\'eame plus \'e0 admirer la haute ramure de ce \'ab\~pao ferro +\~\'bb ou bois de fer, \'e0 sombre \'e9corce, serr\'e9 de grain, dur comme le m\'e9tal qu\rquote il remplace dans l\rquote arme ou l\rquote outil de l\rquote Indien sauvage. Non\~! Abstrait dans sa pens\'e9e, le capi +taine des bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait \'e0 chaque lettre sa valeur v\'e9ritable\~; il lisait, il contr\'f4lait le sens de ces lignes incompr\'e9 +hensibles pour tout autre que pour lui, et alors il souriait d\rquote un mauvais sourire. +\par +\par Puis, il se laissa aller \'e0 murmurer \'e0 mi-voix ces quelques phrases que personne ne pouvait entendre en cet endroit d\'e9sert de la for\'eat p\'e9ruvienne, et que personne n\rquote aurait su comprendre, d\rquote ailleurs\~: +\par +\par \'ab\~Oui, dit-il, voil\'e0 une centaine de lignes, bien nettement \'e9crites, qui ont pour quelqu\rquote un que je sais une importance dont il ne peut se douter\~! Ce quelqu\rquote un est riche\~! C\rquote +est une question de vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher\~!\~\'bb +\par +\par Et regardant le document d\rquote un \'9cil avide\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette derni\'e8re phrase, cela ferait une somme}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid { +\cs30\b\fs36\super \chftn }{ 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie fran\'e7aise, et un conto de reis vaut 3 000 francs.}}}{\~! C\rquote est qu\rquote elle a son prix, cette phrase\~! Elle r\'e9sume le document tout entier\~ +! Elle donne leurs vrais noms aux vrais personnages\~! Mais, avant de s\rquote essayer \'e0 la comprendre, il faudrait commencer par d\'e9terminer le nombre de mots qu\rquote elle contient, et l\rquote e\'fbt-on fait, son sens v\'e9ritable \'e9 +chapperait encore\~!\~\'bb +\par +\par Et, ce disant, Torr\'e8s se mit \'e0 compter mentalement. +\par +\par \'ab\~Il y a l\'e0 cinquante-huit mots\~! s\rquote \'e9cria-t-il, ce qui ferait cinquante-huit contos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super +\chftn }{ 174 000 francs.}}}{\~! Rien qu\rquote avec cela on pourrait vivre au Br\'e9sil, en Am\'e9rique, partout o\'f9 l\rquote on voudrait, et m\'eame vivre \'e0 ne rien faire\~! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document m\rquote \'e9 +taient pay\'e9s \'e0 ce prix\~! Il faudrait alors compter par centaines de contos\~! Ah\~! mille diables\~! J\rquote ai l\'e0 toute une fortune \'e0 r\'e9aliser, ou je ne suis que le dernier des sots\~!\~\'bb +\par +\par Il semblait que les mains de Torr\'e8s, palpant l\rquote \'e9norme somme, se refermaient d\'e9j\'e0 sur des rouleaux d\rquote or. +\par +\par Brusquement, sa pens\'e9e prit alors un nouveau cours. +\par +\par \'ab\~Enfin\~! s\rquote \'e9cria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas les fatigues de ce voyage, qui m\rquote a conduit des bords de l\rquote Atlantique au cours du Haut-Amazone\~! Cet homme pouvait avoir quitt\'e9 l\rquote Am\'e9 +rique, il pouvait \'eatre au-del\'e0 des mers, et alors, comment aurais-je pu l\rquote atteindre\~? Mais non\~! Il est l\'e0, et, en montant \'e0 la cime de l\rquote un de ces arbres, je pourrais apercevoir le toit de l\rquote habitation o\'f9 + il demeure avec toute sa famille\~!\~\'bb +\par +\par Puis, saisissant le papier et l\rquote agitant avec un geste f\'e9brile\~: +\par +\par \'ab\~Avant demain, dit-il, je serai en sa pr\'e9sence\~! Avant demain, il saura que son honneur, sa vie sont renferm\'e9s dans ces lignes\~! Et lorsqu\rquote il voudra en conna\'ee +tre le chiffre qui lui permette de les lire, eh bien, il le payera, ce chiffre\~! Il le payera, si je veux, de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang\~! Ah\~! mille diables\~! Le digne compagnon de la milice qui m\rquote +a remis ce document pr\'e9cieux, qui m\rquote en a donn\'e9 le secret, qui m\rquote a dit o\'f9 je trouverais son ancien coll\'e8gue et le nom sous lequel il se cache depuis tant d\rquote ann\'e9es, ce digne compagnon ne se doutait gu\'e8re qu\rquote +il faisait ma fortune\~!\~\'bb +\par +\par Torr\'e8s regarda une derni\'e8re fois le papier jauni, et, apr\'e8s l\rquote avoir pli\'e9 avec soin, il le serra dans un solide \'e9tui de cuivre, qui lui servait aussi de porte-monnaie. +\par +\par En v\'e9rit\'e9, si toute la fortune de Torr\'e8s \'e9tait contenue dans cet \'e9tui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n\rquote e\'fbt pass\'e9 pour riche. Il avait bien l\'e0 un peu de toutes les monnaies d\rquote or des \'c9 +tats environnants\~: deux doubles condors des \'c9tats-Unis de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars v\'e9n\'e9zu\'e9liens pour une somme \'e9gale, des sols p\'e9 +ruviens pour le double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, et d\rquote autres minimes pi\'e8ces. Mais tout cela ne faisait qu\rquote une somme ronde de cinq cents francs, et encore Torr\'e8s e\'fbt-il \'e9t\'e9 tr\'e8s embarrass\'e9 + de dire o\'f9 et comment il l\rquote avait acquise. +\par +\par Ce qui \'e9tait certain, c\rquote est que, depuis quelques mois, apr\'e8s avoir abandonn\'e9 brusquement ce m\'e9tier de capitaine des bois qu\rquote il exer\'e7ait dans la province du Para, Torr\'e8s avait remont\'e9 le bassin de l\rquote Amazone et pass +\'e9 la fronti\'e8re pour entrer sur le territoire p\'e9ruvien. +\par +\par \'c0 cet aventurier, d\rquote ailleurs, il n\rquote avait fallu que peu de choses pour vivre. Quelles d\'e9penses lui \'e9taient n\'e9cessaires\~? Rien pour son logement, rien pour son habillement. La for\'eat lui procurait sa nourriture qu\rquote il pr +\'e9parait sans frais, \'e0 la mode des coureurs de bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu\rquote il achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour l\rquote eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin. +\par +\par Lorsque le papier eut \'e9t\'e9 serr\'e9 dans l\rquote \'e9tui de m\'e9tal, dont le couvercle se fermait herm\'e9tiquement, Torr\'e8s, au lieu de le replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, crut mieux faire, par exc\'e8s de pr\'e9 +caution, en le d\'e9posant, pr\'e8s de lui, dans le creux d\rquote une racine de l\rquote arbre au pied duquel il \'e9tait \'e9tendu. +\par +\par C\rquote \'e9tait une imprudence qui faillit lui co\'fbter cher\~! +\par +\par Il faisait tr\'e8s chaud. Le temps \'e9tait lourd. Si l\rquote \'e9glise de la bourgade la plus voisine e\'fbt poss\'e9d\'e9 une horloge, cette horloge aurait alors sonn\'e9 deux heures apr\'e8s midi, et, avec le vent qui portait, Torr\'e8s l\rquote e\'fb +t entendue, car il n\rquote en \'e9tait pas \'e0 plus de deux milles. +\par +\par Mais l\rquote heure lui \'e9tait indiff\'e9rente, sans doute. Habitu\'e9 \'e0 se guider sur la hauteur, plus ou moins bien calcul\'e9e, du soleil au-dessus de l\rquote horizon, un aventurier ne saurait apporter l\rquote +exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il d\'e9jeune ou d\'eene quand il lui pla\'eet ou lorsqu\rquote il le peut. Il dort o\'f9 et quand le sommeil le prend. Si la table n\rquote est pas toujours mise, le lit est toujours fait au pied d +\rquote un arbre, dans l\rquote \'e9paisseur d\rquote un fourr\'e9, en pleine for\'eat. +\par +\par Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas autrement difficile sur les questions de confort. D\rquote ailleurs, s\rquote il avait march\'e9 une grande partie de la matin\'e9 +e, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le mettraient en \'e9tat de reprendre sa route. Il se coucha donc sur l\rquote herbe le plus confortablement qu\rquote +il put, en attendant le sommeil. +\par +\par Cependant Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas de ces gens qui s\rquote endorment sans s\rquote \'eatre pr\'e9par\'e9s \'e0 cette op\'e9ration par certains pr\'e9liminaires. Il avait l\rquote habitude d\rquote abord d\rquote avaler quelques gorg\'e9 +es de forte liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L\rquote eau-de-vie surexcite le cerveau, et la fum\'e9e du tabac se m\'e9lange bien \'e0 la fum\'e9e des r\'eaves. Du moins, c\rquote \'e9tait son opinion. +\par +\par Torr\'e8s commen\'e7a donc par appliquer \'e0 ses l\'e8vres une gourde qu\rquote il portait \'e0 son c\'f4t\'e9. Elle contenait cette liqueur connue g\'e9n\'e9ralement sous le nom de \'ab\~chica\~\'bb au P\'e9rou, et plus particuli\'e8 +rement sous celui de \'ab\~caysuma\~\'bb sur le Haut-Amazone. C\rquote est le produit d\rquote une distillation l\'e9g\'e8re de la racine de manioc doux, dont on a provoqu\'e9 la fermentation, et \'e0 laquelle le c +apitaine des bois, en homme dont le palais est \'e0 demi blas\'e9, croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia. +\par +\par Lorsque Torr\'e8s eut bu quelques gorg\'e9es de cette liqueur, il agita la gourde, et il constata, non sans regrets, qu\rquote elle \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s vide. +\par +\par \'ab\~\'c0 renouveler\~!\~\'bb dit-il simplement. +\par +\par Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac \'e2cre et grossier du Br\'e9sil, dont les feuilles appartenaient \'e0 cet antique \'ab\~p\'e9tun\~\'bb rapport\'e9 en France par Nicot, auquel on doit la vulgarisation de la plu +s productive et de la plus r\'e9pandue des solan\'e9es. +\par +\par Ce tabac n\rquote avait rien de commun avec le scaferlati de premier choix que produisent les manufactures fran\'e7aises, mais Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas plus difficile sur ce point que sur bien d\rquote autres. Il battit le briqu +et, enflamma un peu de cette substance visqueuse, connue sous le nom d\rquote \~\'ab\~\~amadou de fourmis\~\'bb, que s\'e9cr\'e8tent certains hym\'e9nopt\'e8res, et il alluma sa pipe. +\par +\par \'c0 la dixi\'e8me aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui \'e9chappait des doigts, et il s\rquote endormait, ou plut\'f4t il tombait dans une sorte de torpeur qui n\rquote \'e9tait pas du vrai sommeil. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017268}CHAPITRE DEUXI\'c8ME\line VOLEUR ET VOL\'c9{\*\bkmkend _Toc98017268} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Torr\'e8s dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu\rquote un bruit se fit entendre sous les arbres. C\rquote \'e9tait un bruit de pas l\'e9gers, comme si quelque visiteur e\'fbt march\'e9 pieds nus, en prenant certaines pr\'e9cautions pour ne pas +\'eatre entendu. Se mettre en garde contre toute approche suspecte aurait \'e9t\'e9 le premier soin de l\rquote aventurier, si ses yeux eussent \'e9t\'e9 ouverts en ce moment. Mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 de quoi l\rquote \'e9 +veiller, et celui qui s\rquote avan\'e7ait put arriver en sa pr\'e9sence, \'e0 dix pas de l\rquote arbre, sans avoir \'e9t\'e9 aper\'e7u. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point un homme, c\rquote \'e9tait un \'ab\~guariba\~\'bb. +\par +\par De tous ces singes \'e0 queue prenante qui hantent les for\'eats du Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos \'e0 poils gris, sagouins qui ont l\rquote air de porter un masque sur leur face grima\'e7 +ante, le guariba est sans contredit le plus original. D\rquote humeur sociable, peu farouche, tr\'e8s diff\'e9rent en cela du \'ab\~mucura\~\'bb f\'e9roce et infect, il a le go\'fbt de l\rquote association et marche le plus ordinairement en troupe. C +\rquote est lui dont la pr\'e9sence se signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble aux pri\'e8res psalmodi\'e9es des chantres. Mais, si la nature ne l\rquote a pas cr\'e9\'e9 m\'e9chant, il ne faut pas qu\rquote on l\rquote +attaque sans pr\'e9caution. En tout cas, ainsi qu\rquote on va le voir, un voyageur endormi ne laisse pas d\rquote \'eatre expos\'e9, lorsqu\rquote un guariba le surprend dans cette situation et hors d\rquote \'e9tat de se d\'e9fendre. +\par +\par Ce singe, qui porte aussi le nom de \'ab\~barbado\~\'bb au Br\'e9sil, \'e9tait de grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient faire de lui un vigoureux animal, aussi apte \'e0 lutter sur le sol qu\rquote \'e0 + sauter de branche en branche \'e0 la cime des g\'e9ants de la for\'eat. +\par +\par Mais, alors, celui-ci s\rquote avan\'e7ait \'e0 petits pas, prudemment. Il jetait des regards \'e0 droite et \'e0 gauche, en agitant rapidement sa queue. \'c0 ces repr\'e9sentants de la race simienne, la nature ne s\rquote est pas content\'e9 +e de donner quatre mains, \endash ce qui en fait des quadrumanes \endash , elle s\rquote est montr\'e9e plus g\'e9n\'e9reuse, et ils en ont v\'e9ritablement cinq, puisque l\rquote extr\'e9mit\'e9 de leur appendice caudal poss\'e8de une parfaite facult +\'e9 de pr\'e9hension. +\par +\par Le guariba s\rquote approcha sans bruit, brandissant un solide b\'e2ton, qui, man\'9cuvr\'e9 par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme redoutable. Depuis quelques minutes, il avait d\'fb apercevoir l\rquote homme couch\'e9 au pied de l\rquote +arbre, mais l\rquote immobilit\'e9 du dormeur l\rquote engagea, sans doute, \'e0 venir le voir de plus pr\'e8s. Il s\rquote avan\'e7a donc, non sans quelque h\'e9sitation, et s\rquote arr\'eata enfin \'e0 trois pas de lui. +\par +\par Sur sa face barbue s\rquote \'e9baucha une grimace qui d\'e9couvrit ses dents ac\'e9r\'e9es, d\rquote une blancheur d\rquote ivoire, et son b\'e2ton s\rquote agita d\rquote une fa\'e7on peu rassurante pour le capitaine des bois. +\par +\par Tr\'e8s certainement la vue de Torr\'e8s n\rquote inspirait pas \'e0 ce guariba des id\'e9es bienveillantes. Avait-il donc des raisons particuli\'e8res d\rquote en vouloir \'e0 cet \'e9chantillon de la race humaine que le hasard lui livrait sans d\'e9 +fense\~? Peut-\'eatre\~! On sait combien certains animaux gardent la m\'e9moire des mauvais traitements qu\rquote ils ont re\'e7us, et il \'e9tait possible que celui-ci e\'fbt quelque rancune en r\'e9serve contre les coureurs des bois. +\par +\par En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il convient de faire le plus grand cas, et, \'e0 quelque esp\'e8ce qu\rquote il appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l\rquote ardeur d\rquote +un Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi pour le plaisir de le manger. +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, si le guariba ne parut pas dispos\'e9 \'e0 intervertir les r\'f4les cette fois, s\rquote il n\rquote alla pas jusqu\rquote \'e0 oublier que la nature n\rquote a fait de lui qu\rquote un simple herbivore en songeant \'e0 d\'e9 +vorer le capitaine des bois, il sembla du moins tr\'e8s d\'e9cid\'e9 \'e0 d\'e9truire un de ses ennemis naturels. +\par +\par Aussi, apr\'e8s l\rquote avoir regard\'e9 pendant quelques instants, le guariba commen\'e7a \'e0 faire le tour de l\rquote arbre. Il marchait lentement, retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son attitude \'e9tait mena\'e7 +ante, sa physionomie f\'e9roce. Assommer d\rquote un seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui \'eatre plus ais\'e9, et, en ce moment, il est certain que la vie de Torr\'e8s ne tenait plus qu\rquote \'e0 un fil. +\par +\par En effet, le guariba s\rquote arr\'eata une seconde fois tout pr\'e8s de l\rquote arbre, il se pla\'e7a de c\'f4t\'e9, de mani\'e8re \'e0 dominer la t\'eate du dormeur, et il leva son b\'e2ton pour l\rquote en frapper. +\par +\par Mais, si Torr\'e8s avait \'e9t\'e9 imprudent en d\'e9posant pr\'e8s de lui, dans le creux d\rquote une racine, l\rquote \'e9tui qui contenait son document et sa fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie. +\par +\par Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper l\rquote \'e9tui, dont le m\'e9tal poli s\rquote alluma comme un miroir. Le singe, avec cette frivolit\'e9 particuli\'e8re \'e0 son esp\'e8ce, fut imm\'e9diatement distrait. Ses id\'e9es +\endash si tant est qu\rquote un animal puisse avoir des id\'e9es \endash , prirent aussit\'f4t un autre cours. Il se baissa, ramassa l\rquote \'e9tui, recula de quelques pas, et, l\rquote \'e9levant \'e0 + la hauteur de ses yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter. Peut-\'eatre fut-il encore plus \'e9tonn\'e9, lorsqu\rquote il entendit r\'e9sonner les pi\'e8ces d\rquote or que cet \'e9tui contenait. Cette musique l\rquote +enchanta. Ce fut comme un hochet aux mains d\rquote un enfant. Puis, il le porta \'e0 sa bouche, et ses dents grinc\'e8rent sur le m\'e9tal, mais ne cherch\'e8rent point \'e0 l\rquote entamer. +\par +\par Sans doute, le guariba crut avoir trouv\'e9 l\'e0 quelque fruit d\rquote une nouvelle esp\'e8ce, une sorte d\rquote \'e9norme amande toute brillante, avec un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s\rquote il comprit bient\'f4 +t son erreur, il ne pensa pas que ce f\'fbt une raison pour jeter cet \'e9tui. Au contraire, il le serra plus \'e9troitement dans sa main gauche, et laissa choir son b\'e2ton, qui, en tombant, brisa une branche s\'e8che. +\par +\par \'c0 ce bruit, Torr\'e8s se r\'e9veilla, et, avec la prestesse des gens toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l\rquote \'e9tat de sommeil \'e0 l\rquote \'e9tat de veille s\rquote op\'e8re sans transition, il fut aussit\'f4t debout. +\par +\par En un instant, Torr\'e8s avait reconnu \'e0 qui il avait affaire. +\par +\par \'ab\~Un guariba\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et sa main saisissant la manchetta d\'e9pos\'e9e pr\'e8s de lui, il se mit en \'e9tat de d\'e9fense. +\par +\par Le singe, effray\'e9, s\rquote \'e9tait aussit\'f4t recul\'e9, et, moins brave devant un homme \'e9veill\'e9 que devant un homme endormi, apr\'e8s une rapide gambade, il se glissa sous les arbres. +\par +\par \'ab\~Il \'e9tait temps\~! s\rquote \'e9cria Torr\'e8s. Le coquin m\rquote aurait assomm\'e9 sans plus de c\'e9r\'e9monie\~!\~\'bb +\par +\par Soudain, entre les mains du singe, qui s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 \'e0 vingt pas et le regardait avec force grimaces, comme s\rquote il e\'fbt voulu le narguer, il aper\'e7ut son pr\'e9cieux \'e9tui. +\par +\par \'ab\~Le gueux\~! s\rquote \'e9cria-t-il encore. S\rquote il ne m\rquote a pas tu\'e9, il a presque fait pis\~! Il m\rquote a vol\'e9\~!\~\'bb +\par +\par La pens\'e9e que l\rquote \'e9tui contenait son argent ne fut cependant pas pour le pr\'e9occuper tout d\rquote abord. Mais ce qui le fit bondir, c\rquote est l\rquote id\'e9e que l\rquote \'e9tui renfermait ce document, dont la perte, irr\'e9 +parable pour lui, entra\'eenerait celle de toutes ses esp\'e9rances. +\par +\par \'ab\~Mille diables\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et cette fois, voulant, co\'fbte que co\'fbte, reprendre son \'e9tui, Torr\'e8s s\rquote \'e9lan\'e7a \'e0 la poursuite du guariba. +\par +\par Il ne se dissimulait pas que d\rquote atteindre cet agile animal ce n\rquote \'e9tait pas facile. Sur le sol, il s\rquote enfuirait trop vite\~; dans les branches, il s\rquote enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajust\'e9 aurait seul pu l\rquote +arr\'eater dans sa course ou dans son vol\~; mais Torr\'e8s ne poss\'e9dait aucune arme \'e0 feu. Son sabre-poignard et sa houe n\rquote auraient eu raison du guariba qu\rquote \'e0 la condition de pouvoir l\rquote en frapper. +\par +\par Il devint bient\'f4t \'e9vident que le singe ne pourrait \'eatre atteint que par surprise. De l\'e0, n\'e9cessit\'e9 pour Torr\'e8s de ruser avec le malicieux animal. S\rquote arr\'eater, se cacher derri\'e8re quelque tronc d\rquote arbre, dispara\'ee +tre sous un fourr\'e9, inciter le guariba, soit \'e0 s\rquote arr\'eater, soit \'e0 revenir sur ses pas, il n\rquote y avait pas autre chose \'e0 tenter. C\rquote est ce que fit Torr\'e8s, et la poursuite commen\'e7a dans ces conditions\~ +; mais, lorsque le capitaine des bois disparaissait, le singe attendait patiemment qu\rquote il repar\'fbt, et, \'e0 ce man\'e8ge, Torr\'e8s se fatiguait sans r\'e9sultat. +\par +\par \'ab\~Damn\'e9 guariba\~! s\rquote \'e9cria-t-il bient\'f4t. Je n\rquote en viendrai jamais \'e0 bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne\~! Si encore il l\'e2chait mon \'e9tui\~! Mais non\~ +! Le tintement des pi\'e8ces d\rquote or l\rquote amuse\~! Ah\~! voleur\~! si je parviens \'e0 t\rquote empoigner\~!\'85\~\'bb +\par +\par Et Torr\'e8s de reprendre sa poursuite, et le singe de d\'e9taler avec une nouvelle ardeur\~! +\par +\par Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun r\'e9sultat. Torr\'e8s y mettait un ent\'eatement bien naturel. Comment, sans ce document, pourrait-il battre monnaie\~? +\par +\par La col\'e8re prenait alors Torr\'e8s. Il jurait, il frappait la terre du pied, il mena\'e7ait le guariba. La taquine b\'eate ne lui r\'e9pondait que par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui. +\par +\par Et alors Torr\'e8s se remettait \'e0 le poursuivre. Il courait \'e0 perdre haleine, s\rquote embarrassant dans ces hautes herbes, ces \'e9paisses broussailles, ces lianes entrelac\'e9es, \'e0 + travers lesquelles le guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses racines cach\'e9es sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il buttait, il se relevait. Enfin il se surprit \'e0 crier\~: \'ab\~\'c0 moi\~! \'e0 moi\~! au voleur\~ +!\~\'bb comme s\rquote il e\'fbt pu se faire entendre. +\par +\par Bient\'f4t, \'e0 bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut oblig\'e9 de s\rquote arr\'eater. +\par +\par \'ab\~Mille diables\~! dit-il, quand je poursuivais les n\'e8gres marrons \'e0 travers les halliers, ils me donnaient moins de peine\~! Mais je l\rquote attraperai, ce singe maudit\~; j\rquote irai, oui\~! j\rquote +irai, tant que mes jambes pourront me porter, et nous verrons\~!\'85\~\'bb +\par +\par Le guariba \'e9tait rest\'e9 immobile, en voyant que l\rquote aventurier avait cess\'e9 de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu\rquote il f\'fbt loin d\rquote \'eatre arriv\'e9 \'e0 ce degr\'e9 d\rquote \'e9 +puisement qui interdisait tout mouvement \'e0 Torr\'e8s. +\par +\par Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois racines qu\rquote il venait d\rquote arracher \'e0 fleur de terre, et il faisait de temps en temps tinter l\rquote \'e9tui \'e0 son oreille. +\par +\par Torr\'e8s, exasp\'e9r\'e9, lui jeta des pierres qui l\rquote atteignirent, mais sans lui faire grand mal \'e0 cette distance. +\par +\par Il fallait pourtant prendre un parti. D\rquote une part, continuer \'e0 poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l\rquote atteindre, cela devenait insens\'e9\~; de l\rquote autre, accepter pour d\'e9finitive cette r\'e9plique du hasard \'e0 + toutes ses combinaisons, \'eatre non seulement vaincu, mais d\'e9\'e7u et mystifi\'e9 par un sot animal, c\rquote \'e9tait d\'e9sesp\'e9rant. +\par +\par Et cependant, Torr\'e8s devait le reconna\'eetre, lorsque la nuit serait venue, le voleur dispara\'eetrait sans peine, et lui, le vol\'e9, serait embarrass\'e9 m\'eame de retrouver son chemin \'e0 travers cette \'e9paisse for\'ea +t. En effet, la poursuite l\rquote avait entra\'een\'e9 \'e0 plusieurs milles des berges du fleuve, et il lui serait d\'e9j\'e0 malais\'e9 d\rquote y revenir. +\par +\par Torr\'e8s h\'e9sita, il t\'e2cha de r\'e9sumer ses id\'e9es avec sang-froid, et, finalement, apr\'e8s avoir prof\'e9r\'e9 une derni\'e8re impr\'e9cation, il allait abandonner toute id\'e9e de rentrer en possession de son \'e9 +tui, quand, songeant encore, en d\'e9pit de sa volont\'e9, \'e0 ce document, \'e0 tout cet avenir \'e9chafaud\'e9 sur l\rquote usage qu\rquote il en comptait faire, il se dit qu\rquote il se devait de tenter un dernier effort. +\par +\par Il se releva donc. +\par +\par Le guariba se releva aussi. +\par +\par Il fit quelques pas en avant. +\par +\par Le singe en fit autant en arri\'e8re\~; mais, cette fois, au lieu de s\rquote enfoncer plus profond\'e9ment dans la for\'eat, il s\rquote arr\'eata au pied d\rquote un \'e9norme ficus, \endash cet arbre dont les \'e9chantillons vari\'e9 +s sont si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone. +\par +\par Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l\rquote agilit\'e9 d\rquote un clown qui serait un singe, s\rquote accrocher avec sa queue prenante aux premi\'e8res branches \'e9tendues horizontalement \'e0 + quarante pieds au-dessus du sol, puis se hisser \'e0 la cime de l\rquote arbre, jusqu\rquote au point o\'f9 ses derniers rameaux fl\'e9chissaient sous lui, ce ne fut qu\rquote un jeu pour l\rquote agile guariba et l\rquote affaire de quelques instants. + +\par +\par L\'e0, install\'e9 tout \'e0 son aise, il continua son repas interrompu en cueillant les fruits qui se trouvaient \'e0 la port\'e9e de sa main. Certes, Torr\'e8s aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de manger, mais impossible\~! Sa musette \'e9 +tait plate, sa gourde \'e9tait vide\~! +\par +\par Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers l\rquote arbre, bien que la situation prise par le singe f\'fbt encore plus d\'e9favorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant \'e0 + grimper aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait d\rquote abandonner pour un autre. +\par +\par Et toujours l\rquote insaisissable \'e9tui de r\'e9sonner \'e0 son oreille\~! +\par +\par Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torr\'e8s apostropha-t-il le guariba. Dire de quelle s\'e9rie d\rquote invectives il le gratifia, serait impossible. N\rquote alla-t-il pas jusqu\rquote \'e0 le traiter, non seulement de m\'e9tis, ce qui est d\'e9j +\'e0 une grave injure dans la bouche d\rquote un Br\'e9silien de race blanche, mais encore de \'ab\~curiboca\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire de m\'e9tis, de n\'e8gre et d\rquote Indien\~! Or, de toutes les insultes qu\rquote un homme puisse adresser \'e0 + un autre, il n\rquote en est certainement pas de plus cruelle sous cette latitude \'e9quatoriale. +\par +\par Mais le singe, qui n\rquote \'e9tait qu\rquote un simple quadrumane, se moquait de tout ce qui e\'fbt r\'e9volt\'e9 un repr\'e9sentant de l\rquote esp\'e8ce humaine. +\par +\par Alors Torr\'e8s recommen\'e7a \'e0 lui jeter des pierres, des morceaux de racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il donc l\rquote espoir de blesser gri\'e8vement le singe\~? Non\~! Il ne savait plus ce qu\rquote il faisait. \'c0 + vrai dire, la rage de son impuissance lui \'f4tait toute raison. Peut-\'eatre esp\'e9ra-t-il un instant que, dans un mouvement que ferait le guariba pour passer d\rquote une branche \'e0 une autre, l\rquote \'e9tui lui \'e9chapperait, voire m\'ea +me que, pour ne pas demeurer en reste avec son agresseur, il s\rquote aviserait de le lui lancer \'e0 la t\'eate\~! Mais non\~! Le singe tenait \'e0 conserver l\rquote \'e9tui, et tout en le serrant d\rquote +une main, il lui en restait encore trois pour se mouvoir. +\par +\par Torr\'e8s, d\'e9sesp\'e9r\'e9, allait d\'e9finitivement abandonner la partie et revenir vers l\rquote Amazone, lorsqu\rquote un bruit de voix se fit entendre. Oui\~! un bruit de voix humaines. +\par +\par On parlait \'e0 une vingtaine de pas de l\rquote endroit o\'f9 s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 le capitaine des bois. +\par +\par Le premier soin de Torr\'e8s fut de se cacher dans un \'e9pais fourr\'e9. En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au moins \'e0 qui il pouvait avoir affaire. +\par +\par Palpitant, tr\'e8s intrigu\'e9, l\rquote oreille tendue, il attendait, lorsque tout \'e0 coup retentit la d\'e9tonation d\rquote une arme \'e0 feu. +\par +\par Un cri lui succ\'e9da, et le singe, mortellement frapp\'e9 tomba lourdement sur le sol, tenant toujours l\rquote \'e9tui de Torr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Par le diable\~! s\rquote \'e9cria celui-ci, voil\'e0 pourtant une balle qui est arriv\'e9e \'e0 propos\~!\~\'bb +\par +\par Et cette fois, sans s\rquote inqui\'e9ter d\rquote \'eatre vu, il sortait du fourr\'e9, lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres. +\par +\par C\rquote \'e9taient des Br\'e9siliens, v\'eatus en chasseurs, bottes de cuir, chapeau l\'e9ger de fibres de palmier, veste ou plut\'f4t vareuse, serr\'e9e \'e0 la ceinture et plus commode que le puncho national. \'c0 leurs traits, \'e0 leur teint, on e +\'fbt facilement reconnu qu\rquote ils \'e9taient de sang portugais. +\par +\par Chacun d\rquote eux \'e9tait arm\'e9 d\rquote un de ces longs fusils de fabrication espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils \'e0 longue port\'e9e, d\rquote une assez grande justesse, et que les habitu\'e9s de ces for\'ea +ts du Haut-Amazone man\'9cuvrent avec succ\'e8s. +\par +\par Ce qui venait de se passer en \'e9tait la preuve. \'c0 une distance oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait \'e9t\'e9 frapp\'e9 d\rquote une balle en pleine t\'eate. +\par +\par En outre, les deux jeunes gens portaient \'e0 la ceinture une sorte de couteau-poignard, qui a nom \'ab\~foca\~\'bb au Br\'e9sil, et dont les chasseurs n\rquote h\'e9sitent pas \'e0 se servir pour attaquer l\rquote on\'e7a et autres fauves, sinon tr\'e8 +s redoutables, du moins assez nombreux dans ces for\'eats. +\par +\par \'c9videmment Torr\'e8s n\rquote avait rien \'e0 craindre de cette rencontre, et il continua de courir vers le corps du singe. +\par +\par Mais les jeunes gens, qui s\rquote avan\'e7aient dans la m\'eame direction, avaient moins de chemin \'e0 faire, et, s\rquote \'e9tant rapproch\'e9s de quelques pas, ils se trouv\'e8rent en face de Torr\'e8s. +\par +\par Celui-ci avait recouvr\'e9 sa pr\'e9sence d\rquote esprit. +\par +\par \'ab\~Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce m\'e9chant animal, un grand service\~!\~\'bb +\par +\par Les chasseurs se regard\'e8rent d\rquote abord, ne comprenant pas ce qui leur valait ces remerciements. +\par +\par Torr\'e8s, en quelques mots, les mit au courant de la situation. +\par +\par \'ab\~Vous croyez n\rquote avoir tu\'e9 qu\rquote un singe, leur dit-il, et, en r\'e9alit\'e9, vous avez tu\'e9 un voleur\~! +\par +\par Si nous vous avons \'e9t\'e9 utiles, r\'e9pondit le plus jeune des deux, c\rquote est, \'e0 coup s\'fbr, sans nous en douter\~; mais nous n\rquote en sommes pas moins tr\'e8s heureux de vous avoir \'e9t\'e9 bons \'e0 quelque chose.\~\'bb +\par +\par Et, ayant fait quelques pas en arri\'e8re, il se pencha sur le guariba\~; puis, non sans effort, il retira l\rquote \'e9tui de sa main encore crisp\'e9e. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur\~? +\par +\par \endash C\rquote est cela m\'eame\~\'bb, r\'e9pondit Torr\'e8s, qui prit vivement l\rquote \'e9tui, et ne put retenir un \'e9norme soupir de soulagement. +\par +\par \'ab\~Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui vient de m\rquote \'eatre rendu\~? +\par +\par \endash Mon ami Manoel, m\'e9decin aide-major dans l\rquote arm\'e9e br\'e9silienne, r\'e9pondit le jeune homme. +\par +\par \endash Si c\rquote est moi qui ai tir\'e9 ce singe, fit observer Manoel, c\rquote est toi qui me l\rquote as fait voir, mon cher Benito. +\par +\par \endash Dans ce cas, messieurs, r\'e9pliqua Torr\'e8s, c\rquote est \'e0 vous deux que j\rquote ai cette obligation, aussi bien \'e0 monsieur Manoel qu\rquote \'e0 monsieur \'85\~? +\par +\par Benito Garral\~\'bb, r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-m\'eame pour ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le jeune homme ajouta obligeamment\~: +\par +\par \'ab\~La ferme de mon p\'e8re, Joam Garral, n\rquote est qu\rquote \'e0 trois milles d\rquote ici}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super +\chftn }{ Les mesures itin\'e9raires au Br\'e9sil sont le petit mille, qui vaut 2\~060 m\'e8tres, et la lieue commune ou grand mille, qui vaut 6\~180 m\'e8tres.}}}{. S\rquote il vous pla\'eet, monsieur\'85\~? +\par +\par Torr\'e8s, r\'e9pondit l\rquote aventurier. +\par +\par \endash S\rquote il vous pla\'eet d\rquote y venir, monsieur Torr\'e8s, vous y serez hospitali\'e8rement re\'e7u. +\par +\par \endash Je ne sais si je le puis\~! r\'e9pondit Torr\'e8s, qui, surpris par cette rencontre tr\'e8s inattendue, h\'e9sitait \'e0 prendre un parti. Je crains en v\'e9rit\'e9 de ne pouvoir accepter votre offre\~!\'85 L\rquote incident que je viens de vo +us raconter m\rquote a fait perdre du temps\~!\'85 Il faut que je retourne promptement vers l\rquote Amazone\'85 que je compte descendre jusqu\rquote au Para\'85 +\par +\par \endash Eh bien, monsieur Torr\'e8s, reprit Benito, il est probable que nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon p\'e8re et toute sa famille auront pris le m\'eame chemin que vous. +\par +\par \endash Ah\~! dit assez vivement Torr\'e8s, votre p\'e8re songe \'e0 repasser la fronti\'e8re br\'e9silienne\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, pour un voyage de quelques mois, r\'e9pondit Benito. Du moins, nous esp\'e9rons l\rquote y d\'e9cider. \endash N\rquote est-ce pas, Manoel\~?\~\'bb +\par +\par Manoel fit un signe de t\'eate affirmatif. +\par +\par \'ab\~Eh bien, messieurs, r\'e9pondit Torr\'e8s, il est en effet possible que nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgr\'e9 mon regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie n\'e9anmoins et me consid\'e8 +re comme deux fois votre oblig\'e9.\~\'bb +\par +\par Cela dit, Torr\'e8s salua les jeunes gens, qui lui rendirent son salut et reprirent le chemin de la ferme. +\par +\par Quant \'e0 lui, il les regarda s\rquote \'e9loigner. Puis, lorsqu\rquote il les eut perdus de vue\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! il va repasser la fronti\'e8re\~! dit-il d\rquote une voix sourde. Qu\rquote il la repasse donc, et il sera encore plus \'e0 ma merci\~! Bon voyage, Joam Garral\~!\~\'bb +\par +\par Et, ces paroles prononc\'e9es, le capitaine des bois, se dirigeant vers le sud, de mani\'e8re \'e0 regagner la rive gauche du fleuve par le plus court, disparut dans l\rquote \'e9paisse for\'eat. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017269}CHAPITRE TROISI\'c8ME\line LA FAMILLE GARRAL{\*\bkmkend _Toc98017269} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le village d\rquote Iquitos est situ\'e9 pr\'e8s de la rive gauche de l\rquote Amazone, \'e0 peu pr\'e8s sur le soixante-quatorzi\'e8me m\'e9ridien, dans cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Mar\'e2non, et dont le lit s\'e9pare le P\'e9 +rou de la R\'e9publique de l\rquote \'c9quateur, \'e0 cinquante-cinq lieues vers l\rquote ouest de la fronti\'e8re br\'e9silienne. +\par +\par Iquitos a \'e9t\'e9 fond\'e9 par les missionnaires, comme toutes ces agglom\'e9rations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent dans le bassin de l\rquote Amazone. Jusqu\rquote \'e0 la dix-septi\'e8me ann\'e9e de ce si\'e8 +cle, les Indiens Iquitos, qui en form\'e8rent un moment l\rquote unique population, s\rquote \'e9taient report\'e9s \'e0 l\rquote int\'e9rieur de la province, assez loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se tarissent sous l\rquote +influence d\rquote une \'e9ruption volcanique, et ils sont dans la n\'e9cessit\'e9 de venir se fixer sur la gauche du Mar\'e2non. La race s\rquote alt\'e9ra bient\'f4t par suite des alliances qui furent contract\'e9es + avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, aujourd\rquote hui, Iquitos ne compte plus qu\rquote une population m\'e9lang\'e9e, \'e0 laquelle il convient d\rquote ajouter quelques Espagnols et deux ou trois familles de m\'e9tis. +\par +\par Une quarantaine de huttes, assez mis\'e9rables, que leur toit de chaume rend \'e0 peine dignes du nom de chaumi\'e8res, voil\'e0 tout le village, tr\'e8s pittoresquement group\'e9, d\rquote ailleurs, sur une esplanade qui domine d\rquote +une soixantaine de pieds les rives du fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y acc\'e8de, et il se d\'e9robe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n\rquote +a pas gravi cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la hauteur, on se trouve devant une enceinte peu d\'e9fensive d\rquote arbustes vari\'e9s et de plantes arborescentes, rattach\'e9es par des cordons de lianes, que d\'e9passent \'e7\'e0 + et l\'e0 des t\'eates de bananiers et de palmiers de la plus \'e9l\'e9gante esp\'e8ce. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque, \endash et sans doute la mode tardera longtemps \'e0 modifier leur costume primitif \endash , les Indiens d\rquote Iquitos allaient \'e0 peu pr\'e8s nus. Seuls les Espagnols et les m\'e9tis, fort d\'e9 +daigneux envers leurs co-citadins indig\'e8nes, s\rquote habillaient d\rquote une simple chemise, d\rquote un l\'e9ger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d\rquote un chapeau de paille. Tous vivaient assez mis\'e9rablement dans ce village, d\rquote +ailleurs, frayant peu ensemble, et, s\rquote ils se r\'e9unissaient parfois, ce n\rquote \'e9tait qu\rquote aux heures o\'f9 la cloche de la Mission les appelait \'e0 la case d\'e9labr\'e9e qui servait d\rquote \'e9glise. +\par +\par Mais, si l\rquote existence \'e9tait \'e0 l\rquote \'e9tat presque rudimentaire au village d\rquote Iquitos comme dans la plupart des hameaux du Haut-Amazone, il n\rquote aurait pas fallu faire une lieue, en descendant le fleuve, pour rencontrer sur la m +\'eame rive un riche \'e9tablissement o\'f9 se trouvaient r\'e9unis tous les \'e9l\'e9ments d\rquote une vie confortable. +\par +\par C\rquote \'e9tait la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux jeunes gens, apr\'e8s leur rencontre avec le capitaine des bois. +\par +\par L\'e0, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de cinq cents pieds, s\rquote \'e9tait fond\'e9e, il y a bien des ann\'e9es, cette ferme, cette m\'e9tairie, ou, pour employer l\rquote expression du pays, cette \'ab\~fazenda\~\'bb +, alors en pleine prosp\'e9rit\'e9. Au nord, le Nanay la bordait de sa rive droite sur un espace d\rquote un petit mille, et c\rquote \'e9tait sur une longueur \'e9gale, \'e0 l\rquote est, qu\rquote elle se faisait riveraine du grand fleuve. \'c0 l +\rquote ouest, de petits cours d\rquote eau, tributaires du Nanay, et quelques lagunes de m\'e9diocre \'e9tendue la s\'e9paraient de la savane et des campines, r\'e9serv\'e9es au pacage des bestiaux. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que Joam Garral, en 1826, \endash vingt-six ans avant l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle commence cette histoire \endash , fut accueilli par le propri\'e9taire de la fazenda. +\par +\par Ce Portugais, nomm\'e9 Magalha\'ebs, n\rquote avait d\rquote autre industrie que celle d\rquote exploiter les bois du pays, et son \'e9tablissement, r\'e9cemment fond\'e9, n\rquote occupait alors qu\rquote un demi-mille sur la rive du fleuve. +\par +\par L\'e0, Magalha\'ebs, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa m\'e8re, avait pris la direction du m\'e9nage. Magalha\'ebs \'e9tait un bon travailleur, dur \'e0 la fatigue, mais l +\rquote instruction lui faisait d\'e9faut. S\rquote il s\rquote entendait \'e0 conduire les quelques esclaves qu\rquote il poss\'e9dait et la douzaine d\rquote Indiens dont il louait les services, il se montrait moins apte aux diverses op\'e9rations ext +\'e9rieures de son commerce. Aussi, faute de savoir, l\rquote \'e9tablissement d\rquote Iquitos ne prosp\'e9rait-il pas, et les affaires du n\'e9gociant portugais \'e9taient-elles quelque peu embarrass\'e9es. +\par +\par Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors vingt-deux ans, se trouva un jour en pr\'e9sence de Magalha\'ebs. Il \'e9tait arriv\'e9 dans le pays \'e0 bout de forces et de ressources. Magalha\'ebs l\rquote avait trouv\'e9 \'e0 + demi mort de faim et de fatigue dans la for\'eat voisine. C\rquote \'e9tait un brave c\'9cur, ce Portugais. Il ne demanda pas \'e0 cet inconnu d\rquote o\'f9 il venait, mais ce dont il avait besoin. La mine noble et fi\'e8re de Joam Garral, malgr\'e9 + son \'e9puisement, l\rquote avait touch\'e9. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour quelques jours d\rquote abord, une hospitalit\'e9 qui devait durer sa vie enti\'e8re. +\par +\par Voil\'e0 donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit \'e0 la ferme d\rquote Iquitos. +\par +\par Br\'e9silien de naissance, Joam Garral \'e9tait sans famille, sans fortune. Des chagrins, disait-il, l\rquote avaient forc\'e9 \'e0 s\rquote expatrier, en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda \'e0 son h\'f4te la permission de ne pas s\rquote +expliquer sur ses malheurs pass\'e9s, \endash malheurs aussi graves qu\rquote imm\'e9rit\'e9s. Ce qu\rquote il cherchait, ce qu\rquote il voulait, c\rquote \'e9tait une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait un peu \'e0 l\rquote +aventure, avec la pens\'e9e de se fixer dans quelque fazenda de l\rquote int\'e9rieur. Il \'e9tait instruit, intelligent. Il y avait dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l\rquote homme sinc\'e8re, dont l\rquote +esprit est net et rectiligne. Magalha\'ebs, tout \'e0 fait s\'e9duit, lui offrit de rester \'e0 la ferme, o\'f9 il \'e9tait en mesure d\rquote apporter ce qui manquait au digne fermier. +\par +\par Joam Garral accepta sans h\'e9siter. Son intention avait \'e9t\'e9 d\rquote entrer tout d\rquote abord dans un \'ab\~seringal\~\'bb, exploitation de caoutchouc, o\'f9 un bon ouvrier gagnait, \'e0 cette \'e9poque, cinq ou six piastres}{\cs30\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 30 francs, paye qui s\rquote \'e9levait autrefois \'e0 100 francs.}}}{ par jour, et pouvait esp\'e9 +rer devenir patron, pour peu que la chance le favoris\'e2t\~; mais Magalha\'ebs lui fit justement observer que, si la paye \'e9tait forte, on ne trouvait de travail dans les seringals qu\rquote au moment de la r\'e9colte, c\rquote est-\'e0 +-dire pendant quelques mois seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle que le jeune homme devait la d\'e9sirer. +\par +\par Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra r\'e9solument au service de la fazenda, d\'e9cid\'e9 \'e0 lui consacrer toutes ses forces. +\par +\par Magalha\'ebs n\rquote eut pas \'e0 se repentir de sa bonne action. Ses affaires se r\'e9tablirent. Son commerce de bois, qui, par l\rquote Amazone, s\rquote \'e9tendait jusqu\rquote au Para, prit bient\'f4t, sous l\rquote +impulsion de Joam Garral, une extension consid\'e9rable. La fazenda ne tarda pas \'e0 grandir \'e0 proportion et se d\'e9veloppa sur la rive du fleuve jusqu\rquote \'e0 l\rquote embouchure du Nanay. De l\rquote habitation, on fit une demeure charmante, +\'e9lev\'e9e d\rquote un \'e9tage, entour\'e9e d\rquote une v\'e9randa, \'e0 demi cach\'e9e sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un r\'e9seau de granadilles, de brom\'e9 +lias \'e0 fleurs \'e9carlates et de lianes capricieuses. +\par +\par Au loin, derri\'e8re des buissons g\'e9ants, sous des massifs de plantes arborescentes, se cachait tout l\rquote ensemble des constructions o\'f9 + demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bord\'e9e de roseaux et de v\'e9g\'e9taux aquatiques, on ne voyait donc que la maison foresti\'e8re. +\par +\par Une vaste campine, laborieusement d\'e9frich\'e9e le long des lagunes, offrit d\rquote excellents p\'e2turages. Les bestiaux y abond\'e8rent. Ce fut une nouvelle source de gros b\'e9n\'e9fices dans ces riches contr\'e9es, o\'f9 + un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent d\rquote int\'e9r\'eats, rien que par la vente de la chair et des peaux des b\'eates abattues pour la consommation des \'e9leveurs. Quelques \'ab\~sitios\~\'bb + ou plantations de manioc et de caf\'e9 furent fond\'e9s sur des parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes \'e0 sucre exig\'e8rent bient\'f4t la construction d\rquote un moulin pour l\rquote \'e9crasement des tiges saccharif\'e8res, destin\'e9 +es \'e0 la fabrication de la m\'e9lasse, du tafia et du rhum. Bref, dix ans apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e de Joam Garral \'e0 la ferme d\rquote Iquitos, la fazenda \'e9tait devenue l\rquote un des plus riches \'e9tablissements du Haut-Amazone. Gr\'e2ce +\'e0 la bonne direction imprim\'e9e par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires du dehors, sa prosp\'e9rit\'e9 s\rquote accroissait de jour en jour. +\par +\par Le Portugais n\rquote avait pas attendu si longtemps pour reconna\'eetre ce qu\rquote il devait \'e0 Joam Garral. Afin de le r\'e9compenser suivant son m\'e9rite, il l\rquote avait d\rquote abord int\'e9ress\'e9 dans les b\'e9n\'e9 +fices de son exploitation\~; puis, quatre ans apr\'e8s son arriv\'e9e, il en avait fait son associ\'e9 au m\'eame titre que lui-m\'eame et \'e0 parties \'e9gales entre eux deux. +\par +\par Mais il r\'eavait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui reconna\'eetre dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur \'e0 lui-m\'eame, de s\'e9rieuses qualit\'e9s de c\'9cur et d\rquote esprit. Elle l\rquote aimait\~ +; mais, bien que de son c\'f4t\'e9 Joam ne f\'fbt pas rest\'e9 insensible aux m\'e9rites et \'e0 la beaut\'e9 de cette vaillante fille, soit fiert\'e9, soit r\'e9serve, il ne semblait pas songer \'e0 la demander en mariage. +\par +\par Un grave incident h\'e2ta la solution. +\par +\par Magalha\'ebs, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement bless\'e9 par la chute d\rquote un arbre. Rapport\'e9 presque sans mouvement \'e0 la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait \'e0 son c\'f4t\'e9 +, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en lui faisant jurer de la prendre pour femme. +\par +\par \'ab\~Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que si, par cette union, je sens l\rquote avenir de ma fille assur\'e9\~! +\par +\par Je puis rester son serviteur d\'e9vou\'e9, son fr\'e8re, son protecteur, sans \'eatre son \'e9poux, avait d\rquote abord r\'e9pondu Joam Garral. Je vous dois tout, Magalha\'ebs, je ne l\rquote +oublierai jamais, et le prix dont vous voulez payer mes efforts d\'e9passe leur m\'e9rite\~!\~\'bb +\par +\par Le vieillard avait insist\'e9. La mort ne lui permettait pas d\rquote attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite. +\par +\par Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous deux s\rquote aimaient, et ils se mari\'e8rent quelques heures avant la mort de Magalha\'ebs, qui eut encore la force de b\'e9nir leur union. +\par +\par Ce fut par suite de ces circonstances qu\rquote en 1830 Joam Garral devint le nouveau fazender d\rquote Iquitos, \'e0 l\rquote extr\'eame satisfaction de tous ceux qui composaient le personnel de la ferme. +\par +\par La prosp\'e9rit\'e9 de l\rquote \'e9tablissement ne pouvait que s\rquote accro\'eetre de ces deux intelligences r\'e9unies en un seul c\'9cur. Un an apr\'e8s son mariage, Yaquita donna un fils \'e0 son mari, et deux ans apr\'e8 +s, une fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, devaient \'eatre dignes de leur grand-p\'e8re, les enfants, dignes de Joam et Yaquita. +\par +\par La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. \'c9lev\'e9e dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature des r\'e9gions tropicales, l\rquote \'e9ducation que lui donna sa m\'e8re, l\rquote instruction qu\rquote elle re +\'e7ut de son p\'e8re, lui suffirent. Qu\rquote aurait-elle \'e9t\'e9 apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de B\'e9lem\~? O\'f9 aurait-elle trouv\'e9 de meilleurs exemples de toutes les vertus priv\'e9es\~? Son esprit et son c\'9c +ur se seraient-ils plus d\'e9licatement form\'e9s loin de la maison paternelle\~? Si la destin\'e9e ne lui r\'e9servait pas de succ\'e9der \'e0 sa m\'e8re dans l\rquote administration de la fazenda, elle saurait \'eatre \'e0 la hauteur de n\rquote +importe quelle situation \'e0 venir. +\par +\par Quant \'e0 Benito, ce fut autre chose. Son p\'e8re voulut avec raison qu\rquote il re\'e7\'fbt une \'e9ducation aussi solide et aussi compl\'e8te qu\rquote on la donnait alors dans les grandes villes du Br\'e9sil. D\'e9j\'e0, le riche fazender n\rquote +avait rien \'e0 se refuser pour son fils. Benito poss\'e9dait d\rquote heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence vive, des qualit\'e9s de c\'9cur \'e9gales \'e0 celles de son esprit. \'c0 l\rquote \'e2ge de douze ans, il fut envoy\'e9 + au Para, \'e0 B\'e9lem, et l\'e0, sous la direction d\rquote excellents professeurs, il trouva les \'e9l\'e9ments d\rquote une \'e9ducation qui devait en faire plus tard un homme distingu\'e9 +. Rien dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui fut \'e9tranger. Il s\rquote instruisit comme si la fortune de son p\'e8re ne lui e\'fbt pas permis de rester oisif. Il n\rquote \'e9tait pas de ceux qui s\rquote +imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit se soustraire \'e0 cette obligation naturelle, s\rquote il veut \'eatre digne du nom d\rquote homme. +\par +\par Pendant les premi\'e8res ann\'e9es de son s\'e9jour \'e0 B\'e9lem, Benito avait fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d\rquote un n\'e9gociant du Para, faisait ses \'e9tudes dans la m\'eame institution que Benito. La conformit\'e9 + de leurs caract\'e8res, de leurs go\'fbts, ne tarda pas \'e0 les unir d\rquote une \'e9troite amiti\'e9, et ils devinrent deux ins\'e9parables compagnons. +\par +\par Manoel, n\'e9 en 1832, \'e9tait d\rquote un an l\rquote a\'een\'e9 de Benito. Il n\rquote avait plus que sa m\'e8re, qui vivait de la modeste fortune que lui avait laiss\'e9e son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premi\'e8res \'e9tudes furent achev\'e9 +es, suivit-il des cours de m\'e9decine. Il avait un go\'fbt passionn\'e9 pour cette noble profession, et son intention \'e9tait d\rquote entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait attir\'e9. +\par +\par \'c0 l\rquote \'e9poque o\'f9 l\rquote on vient de le rencontrer avec son ami Benito, Manoel Valdez avait d\'e9j\'e0 obtenu son premier grade, et il \'e9tait venu prendre quelques mois de cong\'e9 \'e0 la fazenda, o\'f9 il avait l\rquote +habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, \'e0 la physionomie distingu\'e9e, d\rquote une certaine fiert\'e9 native qui lui seyait bien, c\rquote \'e9 +tait un fils de plus que Joam et Yaquita comptaient dans la maison. Mais, si cette qualit\'e9 de fils en faisait le fr\'e8re de Benito, ce titre lui e\'fbt paru insuffisant pr\'e8s de Minha, et bient\'f4t il devait s\rquote attacher \'e0 + la jeune fille par un lien plus \'e9troit que celui qui unit un fr\'e8re \'e0 une s\'9cur. +\par +\par En l\rquote ann\'e9e 1852, \endash dont quatre mois \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e9coul\'e9s au d\'e9but de cette histoire, \endash Joam Garral \'e9tait \'e2g\'e9 de quarante-huit ans. Sous un climat d\'e9vorant qui use si vite, il avait su, par sa sobri\'e9 +t\'e9, la r\'e9serve de ses go\'fbts, la convenance de sa vie, toute de travail, r\'e9sister l\'e0 o\'f9 d\rquote autres se courbent avant l\rquote heure. Ses cheveux qu\rquote il portait courts, sa barbe qu\rquote il portait enti\'e8re, grisonnaient d +\'e9j\'e0 et lui donnaient l\rquote aspect d\rquote un puritain. L\rquote honn\'eatet\'e9 proverbiale des n\'e9gociants et des fazenders br\'e9siliens \'e9tait peinte sur sa physionomie, dont la droiture \'e9tait le caract\'e8re saillant. Bien que de temp +\'e9rament calme, on sentait en lui comme un feu int\'e9rieur que la volont\'e9 savait dominer. La nettet\'e9 de son regard indiquait une force vivace, \'e0 laquelle il ne devait jamais s\rquote adresser en vain, lorsqu\rquote il s\rquote +agissait de payer de sa personne. +\par +\par Et cependant, chez cet homme calme, \'e0 circulation forte, auquel tout semblait avoir r\'e9ussi dans la vie, on pouvait remarquer comme un fond de tristesse, que la tendresse m\'eame de Yaquita n\rquote avait pu vaincre. +\par +\par Pourquoi ce juste, respect\'e9 de tous, plac\'e9 dans toutes les conditions qui doivent assurer le bonheur, n\rquote en avait-il pas l\rquote expansion rayonnante\~? Pourquoi semblait-il ne pouvoir \'eatre heureux que par les autres, non par lui-m\'eame\~ +? Fallait-il attribuer cette disposition \'e0 quelque secr\'e8te douleur\~? C\rquote \'e9tait l\'e0 un motif de constante pr\'e9occupation pour sa femme. +\par +\par Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, o\'f9 ses pareilles sont d\'e9j\'e0 vieilles \'e0 trente, elle aussi avait su r\'e9 +sister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type portugais, dans lequel la noblesse du visage s\rquote unit si naturellement \'e0 la dignit\'e9 de l\rquote \'e2me. +\par +\par Benito et Minha r\'e9pondaient par une affection sans bornes et de toutes les heures \'e0 l\rquote amour que leurs parents avaient pour eux. +\par +\par Benito, \'e2g\'e9 de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus s\'e9rieux, plus r\'e9fl\'e9chi. \'c7\rquote avaient \'e9t\'e9 une grande joie pour Benito, apr\'e8s toute une ann\'e9 +e pass\'e9e \'e0 B\'e9lem, si loin de la fazenda, d\rquote \'eatre revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle\~; d\rquote avoir revu son p\'e8re, sa m\'e8re, sa s\'9cur\~; de s\rquote \'eatre retrouv\'e9, chasseur d\'e9termin\'e9 qu\rquote il +\'e9tait, au milieu de ces for\'eats superbes du Haut-Amazone, dont l\rquote homme, pendant de longs si\'e8cles encore, ne p\'e9n\'e9trera pas tous les secrets. +\par +\par Minha avait alors vingt ans. C\rquote \'e9tait une charmante jeune fille, brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s\rquote ouvrent sur l\rquote \'e2me. De taille moyenne, bien faite, une gr\'e2 +ce vivante, elle rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus s\'e9rieuse que son fr\'e8re, bonne, charitable, bienveillante, elle \'e9tait aim\'e9e de tous. \'c0 + ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n\rquote e\'fbt pas fallu demander \'e0 l\rquote ami de son fr\'e8re, \'e0 Manoel Valdez, \'ab\~comment il la trouvait\~\'bb\~! Il \'e9tait trop int +\'e9ress\'e9 dans la question et n\rquote aurait pas r\'e9pondu sans quelque partialit\'e9. +\par +\par Le dessin de la famille Garral ne serait pas achev\'e9, il lui manquerait quelques traits, s\rquote il n\rquote \'e9tait parl\'e9 du nombreux personnel de la fazenda. +\par +\par Au premier rang, il convient de nommer une vieille n\'e9gresse de soixante ans, Cyb\'e8le, libre par la volont\'e9 de son ma\'eetre, esclave par son affection pour lui et les siens, et qui avait \'e9t\'e9 la nourrice de Yaquita. Elle \'e9 +tait de la famille. Elle tutoyait la fille et la m\'e8re. Toute la vie de cette bonne cr\'e9ature s\rquote \'e9tait pass\'e9e dans ces champs, au milieu de ces for\'eats, sur cette rive du fleuve, qui bornaient l\rquote horizon de la ferme. Venue enfant +\'e0 Iquitos, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 la traite des noirs se faisait encore, elle n\rquote avait jamais quitt\'e9 ce village, elle s\rquote y \'e9tait mari\'e9e, et, veuve de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle \'e9tait rest\'e9 +e au service de Magalha\'ebs. De l\rquote Amazone, elle ne connaissait que ce qui en coulait devant ses yeux. +\par +\par Avec elle, et plus sp\'e9cialement attach\'e9e au service de Minha, il y avait une jolie et rieuse mul\'e2tresse, de l\rquote \'e2ge de la jeune fille, et qui lui \'e9tait toute d\'e9vou\'e9e. Elle se nommait Lina. C\rquote \'e9 +tait une de ces gentilles cr\'e9atures, un peu g\'e2t\'e9es, auxquelles on passe une grande familiarit\'e9, mais qui, en revanche, adorent leurs ma\'eetresses. Vive, remuante, caressante, c\'e2line, tout lui \'e9tait permis dans la maison. +\par +\par Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes\~: les Indiens, au nombre d\rquote une centaine, employ\'e9s \'e0 gages pour les travaux de la fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n\rquote \'e9 +tait pas libres encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam Garral avait pr\'e9c\'e9d\'e9 dans cette voie le gouvernement br\'e9silien. En ce pays, d\rquote ailleurs, plus qu\rquote en tout autre, les n\'e8gres venus du Bengu +ela, du Congo, de la C\'f4te d\rquote Or, ont toujours \'e9t\'e9 trait\'e9s avec douceur, et ce n\rquote \'e9tait pas \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos qu\rquote il e\'fbt fallu chercher ces tristes exemples de cruaut\'e9, si fr\'e9 +quents sur les plantations \'e9trang\'e8res. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017270}CHAPITRE QUATRI\'c8ME\line H\'c9SITATIONS{\*\bkmkend _Toc98017270} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Manoel aimait la s\'9cur de son ami Benito, et la jeune fille r\'e9pondait \'e0 son affection. Tous deux avaient pu s\rquote appr\'e9cier\~: ils \'e9taient vraiment dignes l\rquote un de l\rquote autre. +\par +\par Lorsqu\rquote il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments qu\rquote il \'e9prouvait pour Minha, Manoel s\rquote en \'e9tait tout d\rquote abord ouvert \'e0 Benito. +\par +\par \'ab\~Ami Manoel, avait aussit\'f4t r\'e9pondu l\rquote enthousiaste jeune homme, tu as joliment raison de vouloir \'e9pouser ma s\'9cur\~! Laisse-moi agir\~! Je vais commencer par en parler \'e0 notre m\'e8re, et je cro +is pouvoir te promettre que son consentement ne se fera pas attendre\~!\~\'bb +\par +\par Une demi-heure apr\'e8s, c\rquote \'e9tait fait. Benito n\rquote avait rien eu \'e0 apprendre \'e0 sa m\'e8re\~: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le c\'9cur des deux jeunes gens. +\par +\par Dix minutes apr\'e8s, Benito \'e9tait en face de Minha. Il faut en convenir, il n\rquote eut pas l\'e0 non plus \'e0 faire de grands frais d\rquote \'e9loquence. Aux premiers mots, la t\'eate de l\rquote aimable enfant se pencha sur l\rquote \'e9 +paule de son fr\'e8re, et cet aveu \'ab\~Que je suis contente\~!\~\'bb \'e9tait sorti de son c\'9cur. +\par +\par La r\'e9ponse pr\'e9c\'e9dait presque la question\~: elle \'e9tait claire. Benito n\rquote en demanda pas davantage. +\par +\par Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait \'eatre l\rquote objet d\rquote un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parl\'e8rent pas aussit\'f4t de ce projet d\rquote union, c\rquote est qu\rquote avec l\rquote +affaire du mariage, ils voulaient traiter en m\'eame temps une question qui pouvait bien \'eatre plus difficile \'e0 r\'e9soudre\~: c\rquote \'e9tait celle de l\rquote endroit o\'f9 ce mariage serait c\'e9l\'e9br\'e9. +\par +\par En effet, o\'f9 se ferait-il\~? Dans cette modeste chaumi\'e8re du village, qui servait d\rquote \'e9glise\~? Pourquoi pas\~? puisque l\'e0, Joam et Yaquita avaient re\'e7u la b\'e9n\'e9diction nuptiale du padre Passanha, qui \'e9tait alors le cur\'e9 + de la paroisse d\rquote Iquitos. \'c0 cette \'e9poque, comme \'e0 l\rquote \'e9poque actuelle, au Br\'e9sil, l\rquote acte civil se confondait avec l\rquote acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient \'e0 constater la r\'e9gularit\'e9 d +\rquote une situation qu\rquote aucun officier de l\rquote \'e9tat civil n\rquote avait \'e9t\'e9 charg\'e9 d\rquote \'e9tablir. +\par +\par Ce serait tr\'e8s probablement le d\'e9sir de Joam Garral, que le mariage se f\'eet au village d\rquote Iquitos, en grande c\'e9r\'e9monie, avec le concours de tout le personnel de la fazenda\~; mais, si telle \'e9tait sa pens\'e9 +e, il allait subir une vigoureuse attaque \'e0 ce sujet. +\par +\par \'ab\~Manoel, avait dit la jeune fille \'e0 son fianc\'e9, si j\rquote \'e9tais consult\'e9e, ce ne serait pas ici, c\rquote est au Para que nous nous marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se transporter \'e0 + Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans \'eatre connue d\rquote elle et sans la conna\'eetre. Ma m\'e8re pense comme moi sur tout cela. Aussi voudrions-nous d\'e9cider mon p\'e8re \'e0 nous conduire \'e0 B\'e9lem, pr\'e8 +s de celle dont la maison doit \'eatre bient\'f4t la mienne\~! Nous approuvez-vous\~?\~\'bb +\par +\par \'c0 cette proposition, Manoel avait r\'e9pondu en pressant la main de Minha. C\rquote \'e9tait, \'e0 lui aussi, son plus cher d\'e9sir que sa m\'e8re assist\'e2t \'e0 la c\'e9r\'e9monie de son mariage. Benito avait approuv\'e9 ce projet sans r\'e9 +serve, et il ne s\rquote agissait plus que de d\'e9cider Joam Garral. +\par +\par Et si, ce jour-l\'e0, les deux jeunes gens \'e9taient all\'e9s chasser dans la for\'eat, c\rquote \'e9tait afin de laisser Yaquita seule avec son mari. +\par +\par Tous deux, dans l\rquote apr\'e8s-midi, se trouvaient donc dans la grande salle de l\rquote habitation. +\par +\par Joam Garral, qui venait de rentrer, \'e9tait \'e0 demi \'e9tendu sur un divan de bambous finement tress\'e9s, lorsque Yaquita, un peu \'e9mue, vint se placer pr\'e8s de lui. +\par +\par Apprendre \'e0 Joam quels \'e9taient les sentiments de Manoel pour sa fille, ce n\rquote \'e9tait pas ce qui la pr\'e9occupait. Le bonheur de Minha ne pouvait qu\rquote \'eatre assur\'e9 par ce mariage, et Joam serait heureux d\rquote ouvrir ses bras \'e0 + ce nouveau fils, dont il connaissait et appr\'e9ciait les s\'e9rieuses qualit\'e9s. Mais d\'e9cider son mari \'e0 quitter la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait \'eatre une grosse question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, \'e9 +tait arriv\'e9 dans ce pays, il ne s\rquote en \'e9tait jamais absent\'e9, pas m\'eame un jour. Bien que la vue de l\rquote Amazone, avec ses eaux doucement entra\'een\'e9es vers l\rquote est, invit\'e2t \'e0 suivre son cours, bien que Joam envoy\'e2 +t chaque ann\'e9e des trains de bois \'e0 Manao, \'e0 B\'e9lem, au littoral du Para, bien qu\rquote il e\'fbt vu, tous les ans, Benito partir, apr\'e8s les vacances, pour retourner \'e0 ses \'e9tudes, jamais la pens\'e9e ne semblait lui \'eatre venue de l +\rquote accompagner. +\par +\par Les produits de la ferme, ceux des for\'eats, aussi bien que ceux de la campine, le fazender les livrait sur place. On e\'fbt dit que l\rquote horizon qui bornait cet \'c9den dans lequel se concentrait sa vie, il ne voulait le franchir ni de la pens\'e9 +e ni du regard. +\par +\par Il suivait de l\'e0 que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral n\rquote avait point pass\'e9 la fronti\'e8re br\'e9silienne, sa femme et sa fille en \'e9taient encore \'e0 mettre le pied sur le sol br\'e9silien. Et pourtant, l\rquote envie de conna\'ee +tre quelque peu ce beau pays, dont Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas\~! Deux ou trois fois, Yaquita avait pressenti son mari \'e0 cet \'e9gard. Mais elle avait vu que la pens\'e9e de quitter la fazenda, ne f\'fb +t-ce que pour quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d\rquote un ton de doux reproche\~: \'ab\~Pourquoi quitter notre maison\~? Ne sommes-nous pas heureux ici\~?\~\'bb r\'e9pondait-il. + +\par +\par Et Yaquita, devant cet homme dont la bont\'e9 active, dont l\rquote inalt\'e9rable tendresse la rendaient si heureuse, n\rquote osait pas insister. +\par +\par Cette fois, cependant, il y avait une raison s\'e9rieuse \'e0 faire valoir. Le mariage de Minha \'e9tait une occasion toute naturelle de conduire la jeune fille \'e0 B\'e9lem, o\'f9 elle devait r\'e9sider avec son mari. +\par +\par L\'e0, elle verrait, elle apprendrait \'e0 aimer la m\'e8re de Manoel Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il h\'e9siter devant un d\'e9sir si l\'e9gitime\~? Comment, d\rquote autre part, n\rquote e\'fbt-il pas compris son d\'e9sir, \'e0 + elle aussi, de conna\'eetre celle qui allait \'eatre la seconde m\'e8re de son enfant, et comment ne le partagerait-il pas\~? +\par +\par Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix caressante, qui avait \'e9t\'e9 toute la musique de sa vie, \'e0 ce rude travailleur\~: +\par +\par \'ab\~Joam, dit-elle, je viens te parler d\rquote un projet dont nous d\'e9sirons ardemment la r\'e9alisation, et qui te rendra aussi heureux que nous le sommes, nos enfants et moi. +\par +\par De quoi s\rquote agit-il, Yaquita\~? demanda Joam. +\par +\par Manoel aime notre fille, il est aim\'e9 d\rquote elle, et dans cette union ils trouveront le bonheur\'85\~\'bb +\par +\par Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s\rquote \'e9tait lev\'e9, sans avoir pu ma\'eetriser ce brusque mouvement. Ses yeux s\rquote \'e9taient baiss\'e9s ensuite, et il semblait vouloir \'e9viter le regard de sa femme. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote as-tu, Joam\~? demanda-t-elle. +\par +\par Minha\~?\'85 se marier\~?\'85 murmurait Joam. +\par +\par Mon ami, reprit Yaquita, le c\'9cur serr\'e9, as-tu donc quelque objection \'e0 faire \'e0 ce mariage\~? Depuis longtemps d\'e9j\'e0, n\rquote avais-tu pas remarqu\'e9 les sentiments de Manoel pour notre fille\~? +\par +\par Oui\~!\'85 Et depuis un an\~!\'85 +\par +\par Puis, Joam s\rquote \'e9tait rassis sans achever sa pens\'e9e. Par un effort de sa volont\'e9, il \'e9tait redevenu ma\'eetre de lui-m\'eame. L\rquote inexplicable impression qui s\rquote \'e9tait faite en lui s\rquote \'e9tait dissip\'e9e. Peu \'e0 + peu, ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta pensif en la regardant. +\par +\par Yaquita lui prit la main. +\par +\par \'ab\~Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc tromp\'e9e\~? N\rquote avais-tu pas la pens\'e9e que ce mariage se ferait un jour, et qu\rquote il assurerait \'e0 notre fille toutes les conditions du bonheur\~? +\par +\par Oui\'85 r\'e9pondit Joam\'85 toutes\~!\'85 Assur\'e9ment\~!\'85 Cependant, Yaquita, ce mariage \'85 ce mariage dans notre id\'e9e \'e0 tous\'85 quand se ferait-il\~? \'85 Prochainement\~? +\par +\par \endash Il se ferait \'e0 l\rquote \'e9poque que tu choisirais, Joam. +\par +\par \endash Et il s\rquote accomplirait ici\'85 \'e0 Iquitos\~?\~\'bb +\par +\par Cette demande allait amener Yaquita \'e0 traiter la seconde question qui lui tenait au c\'9cur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une h\'e9sitation bien compr\'e9hensible. +\par +\par \'ab\~Joam, dit-elle, apr\'e8s un instant de silence, \'e9coute-moi bien\~! J\rquote ai, au sujet de la c\'e9l\'e9bration de ce mariage, \'e0 te faire une proposition que tu approuveras, je l\rquote esp\'e8re. Deux ou trois fois d\'e9j\'e0 + depuis vingt ans, je t\rquote ai propos\'e9 de nous conduire, ma fille et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que nous n\rquote avons jamais visit\'e9es. Les soins de la fazenda, les travaux qui r\'e9clamaient ta pr\'e9 +sence ici ne t\rquote ont pas permis de satisfaire notre d\'e9sir. T\rquote absenter, ne f\'fbt-ce que quelques jours, cela pouvait alors nuire \'e0 tes affaires. Mais maintenant, elles ont r\'e9ussi au-del\'e0 de tous nos r\'eaves, et, si l\rquote +heure du repos n\rquote est pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant distraire quelques semaines de tes travaux\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral ne r\'e9pondit pas\~; mais Yaquita sentit sa main fr\'e9mir dans la sienne, comme sous le choc d\rquote une impression douloureuse. Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les l\'e8vres de son mari\~: c\rquote \'e9 +tait comme une invitation muette \'e0 sa femme d\rquote achever ce qu\rquote elle avait \'e0 dire. +\par +\par \'ab\~Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se repr\'e9sentera plus dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va nous quitter\~! C\rquote est le premier chagrin que notre fille nous aura caus\'e9, et mon c\'9c +ur se serre, quand je songe \'e0 cette s\'e9paration si prochaine\~! Eh bien, je serais contente de pouvoir l\rquote accompagner jusqu\rquote \'e0 B\'e9lem\~! Ne te para\'eet-il pas convenable, d\rquote ailleurs, que nous connaissions la m\'e8 +re de son mari, celle qui va me remplacer aupr\'e8s d\rquote elle, celle \'e0 qui nous allons la confier\~? J\rquote ajoute que Minha ne voudrait pas causer \'e0 madame Valdez ce chagrin de se marier loin d\rquote elle. \'c0 l\rquote \'e9 +poque de notre union, mon Joam, si ta m\'e8re avait v\'e9cu, n\rquote aurais-tu pas aim\'e9 \'e0 te marier sous ses yeux\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral, \'e0 ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement qu\rquote il ne put r\'e9primer. +\par +\par \'ab\~Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito et Manoel, avec toi, ah\~! que j\rquote aimerais \'e0 voir notre Br\'e9sil, \'e0 descendre ce beau fleuve, jusqu\rquote \'e0 ces derni\'e8res provinces du littoral qu\rquote il traverse +\~! Il me semble que l\'e0-bas, la s\'e9paration serait ensuite moins cruelle\~! Au retour, par la pens\'e9e, je pourrais revoir ma fille dans l\rquote habitation o\'f9 l\rquote attend sa seconde m\'e8re\~! Je ne la chercherais pas dans l\rquote inconnu\~ +! Je me croirais moins \'e9trang\'e8re aux actes de sa vie\~!\~\'bb +\par +\par Cette fois, Joam avait les yeux fix\'e9s sur sa femme, et il la regarda longuement, sans rien r\'e9pondre encore. +\par +\par Que se passait-il en lui\~? Pourquoi cette h\'e9sitation \'e0 satisfaire une demande si juste en elle-m\'eame, \'e0 dire un \'ab\~oui\~\'bb qui paraissait devoir faire un si vif plaisir \'e0 tous les siens\~? Le soin de ses affaires ne pouvait plus \'ea +tre une raison suffisante\~! Quelques semaines d\rquote absence ne les compromettraient en aucune fa\'e7on\~! Son intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer \'e0 la fazenda\~! Et cependant il h\'e9sitait toujours\~! +\par +\par Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et elle la serrait plus tendrement. +\par +\par \'ab\~Mon Joam, dit-elle, ce n\rquote est pas \'e0 un caprice que je te prie de c\'e9der. Non\~! J\rquote ai longtemps r\'e9fl\'e9chi \'e0 la proposition que je viens de te faire, et si tu consens, ce sera la r\'e9alisation de mon plus cher d\'e9 +sir. Nos enfants connaissent la d\'e9marche que je fais pr\'e8s de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce bonheur, que nous les accompagnions tous les deux\~! J\rquote ajoute que nous aimerions \'e0 c\'e9l\'e9brer ce mariage \'e0 B\'e9 +lem plut\'f4t qu\rquote \'e0 Iquitos. Cela serait utile \'e0 notre fille, \'e0 son \'e9tablissement, \'e0 la situation qu\rquote elle doit prendre \'e0 B\'e9lem, qu\rquote on la v\'eet arriver avec les siens, et elle para\'eetrait moins \'e9trang\'e8 +re dans cette ville o\'f9 doit s\rquote \'e9couler la plus grande partie de son existence\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral s\rquote \'e9tait accoud\'e9. Il cacha un instant son visage dans ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir avant de r\'e9pondre. Il y avait \'e9videmment en lui une h\'e9sitation contre laquelle il voulait r\'e9 +agir, un trouble m\'eame que sa femme sentait bien, mais qu\rquote elle ne pouvait s\rquote expliquer. Un combat secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inqui\'e8te, se reprochait presque d\rquote avoir touch\'e9 + cette question. En tout cas, elle se r\'e9signerait \'e0 ce que Joam d\'e9ciderait. Si ce d\'e9part lui co\'fbtait trop, elle ferait taire ses d\'e9sirs\~; elle ne parlerait plus jamais de quitter la fazenda\~ +; jamais elle ne demanderait la raison de ce refus inexplicable. +\par +\par Quelques minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent. Joam Garral s\rquote \'e9tait lev\'e9. Il \'e9tait all\'e9, sans se retourner, jusqu\rquote \'e0 la porte. L\'e0, il semblait jeter un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, o\'f9 +, tout le bonheur de sa vie, il avait su l\rquote enfermer depuis vingt ans. +\par +\par Puis, il revint \'e0 pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait pris une nouvelle expression, celle d\rquote un homme qui vient de s\rquote arr\'eater \'e0 une d\'e9cision supr\'eame, et dont les irr\'e9solutions ont cess\'e9. +\par +\par \'ab\~Tu as raison\~! dit-il d\rquote une voix ferme \'e0 Yaquita. Ce voyage est n\'e9cessaire\~! Quand veux-tu que nous partions\~? +\par +\par Ah\~! Joam, mon Joam\~! s\rquote \'e9cria Yaquita, toute \'e0 sa joie, merci pour moi\~!\'85 Merci pour eux\~!\~\'bb Et des larmes d\rquote attendrissement lui vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son c\'9c +ur. En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, \'e0 la porte de l\rquote habitation. +\par +\par Manoel et Benito, un instant apr\'e8s, apparaissaient sur le seuil, presque en m\'eame temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre. +\par +\par \'ab\~Votre p\'e8re consent, mes enfants\~! s\rquote \'e9cria Yaquita. Nous partirons tous pour B\'e9lem\~!\~\'bb Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une parole, re\'e7ut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. \'ab\~Et \'e0 + quelle date, mon p\'e8re, demanda Benito, voulez-vous que se c\'e9l\'e8bre le mariage\~? +\par +\par \endash La date\~?\'85 r\'e9pondit Joam\'85 la date\~? Nous verrons\~!\'85 Nous la fixerons \'e0 B\'e9lem\~! +\par +\par \endash Que je suis contente\~! que je suis contente\~! r\'e9p\'e9tait Minha, comme au jour o\'f9 elle avait connu la demande de Manoel. Nous allons donc voir l\rquote Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son parcours \'e0 travers les provinces br\'e9 +siliennes\~! Ah\~! p\'e8re, merci\~!\~\'bb +\par +\par Et la jeune enthousiaste, dont l\rquote imagination prenait d\'e9j\'e0 son vol, s\rquote adressant \'e0 son fr\'e8re et \'e0 Manoel\~: +\par +\par \'ab\~Allons \'e0 la biblioth\'e8que, dit-elle\~! Prenons tous les livres, toutes les cartes qui peuvent nous faire conna\'eetre ce bassin magnifique\~! Il ne s\rquote agit pas de voyager en aveugles\~ +! Je veux tout voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017271}CHAPITRE CINQUI\'c8ME\line L\rquote AMAZONE{\*\bkmkend _Toc98017271} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Le plus grand fleuve du monde entier}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ L\rquote affirmation de Benito, vraie \'e0 cette +\'e9poque, o\'f9 de nouvelles d\'e9couvertes n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 faites encore, ne peut plus \'eatre tenue pour exacte aujourd\rquote hui. Le Nil et le Missouri-Mississipi, d\rquote apr\'e8s les derniers rel\'e8 +vements, paraissent avoir un cours sup\'e9rieur en \'e9tendue \'e0 celui de l\rquote Amazone.}}}{\~!\~\'bb disait le lendemain Benito \'e0 Manoel Valdez. +\par +\par Et \'e0 ce moment, tous deux, assis sur la berge, \'e0 la limite m\'e9ridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces mol\'e9cules liquides qui, parties de l\rquote \'e9norme cha\'eene des Andes, allaient se perdre \'e0 huit cents lieues de l +\'e0, dans l\rquote oc\'e9an Atlantique. +\par +\par \'ab\~Et le fleuve qui d\'e9bite \'e0 la mer le volume d\rquote eau le plus consid\'e9rable\~! r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Tellement consid\'e9rable, ajouta Benito, qu\rquote il la dessale \'e0 une grande distance de son embouchure, et, \'e0 quatre-vingts lieues de la c\'f4te, fait encore d\'e9river les navires\~! +\par +\par \endash Un fleuve dont le large cours se d\'e9veloppe sur plus de trente degr\'e9s en latitude\~! +\par +\par \endash Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins de vingt-cinq degr\'e9s\~! +\par +\par \endash Un bassin\~! s\rquote \'e9cria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette vaste plaine \'e0 travers laquelle court l\rquote Amazone, cette savane qui s\rquote \'e9tend \'e0 perte de vue, sans une colline pour en maintenir la d\'e9clivit\'e9 +, sans une montagne pour en d\'e9limiter l\rquote horizon\~! +\par +\par \endash Et, sur toute son \'e9tendue, reprit Manoel, comme les mille tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, venant du nord ou du sud, nourris eux-m\'eames par des sous-affluents sans nombre, et pr\'e8 +s desquels les grands fleuves de l\rquote Europe ne sont que de simples ruisseaux\~! +\par +\par \endash Et un cours o\'f9 cinq cent soixante \'eeles, sans compter les \'eelots, fixes ou en d\'e9rive, forment une sorte d\rquote archipel et font \'e0 elles seules la monnaie d\rquote un royaume\~! +\par +\par \endash Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des lacs, comme on n\rquote en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la Lombardie, l\rquote \'c9cosse et le Canada r\'e9unis\~! +\par +\par \endash Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas dans l\rquote oc\'e9an Atlantique moins de deux cent cinquante millions de m\'e8tres cubes d\rquote eau \'e0 l\rquote heure\~! +\par +\par \endash Un fleuve dont le cours sert de fronti\'e8re \'e0 deux r\'e9publiques, et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Am\'e9rique, comme si, en v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait l\rquote oc\'e9an Pacifique lui-m\'ea +me qui, par son canal, se d\'e9versait tout entier dans l\rquote Atlantique\~! +\par +\par \endash Et par quelle embouchure\~! Un bras de mer dans lequel une \'eele, Marajo, pr\'e9sente un p\'e9rim\'e8tre de plus de cinq cents lieues de tour\~!\'85 +\par +\par \endash Et dont l\rquote Oc\'e9an ne parvient \'e0 refouler les eaux qu\rquote en soulevant, dans une lutte ph\'e9nom\'e9nale, un raz de mar\'e9e, une \'ab\~pororoca\~\'bb, pr\'e8 +s desquels les reflux, les barres, les mascarets des autres fleuves ne sont que de petites rides soulev\'e9es par la brise\~! +\par +\par \endash Un fleuve que trois noms suffisent \'e0 peine \'e0 d\'e9nommer, et que les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu\rquote \'e0 cinq mille kilom\'e8tres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison\~! +\par +\par \endash Un fleuve qui, soit par lui-m\'eame, soit par ses affluents et sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale \'e0 travers tout le nord de l\rquote Am\'e9rique, passant de la Magdalena \'e0 l\rquote Ortequaza, de l\rquote +Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo \'e0 l\rquote Amazone\~! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne n\'e9cessiteraient que quelques canaux, pour que le r\'e9seau navigable f\'fbt complet\~! +\par +\par \endash Enfin le plus admirable et le plus vaste syst\'e8me hydrographique qui soit au monde\~!\~\'bb +\par +\par Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de l\rquote incomparable fleuve\~! Ils \'e9taient bien les enfants de cet Amazone, dont les affluents, dignes de lui-m\'eame, forment des chemins \'ab\~qui marchent\~\'bb \'e0 + travers la Bolivie, le P\'e9rou, l\rquote \'c9quateur, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, fran\'e7aise, hollandaise et br\'e9silienne\~! +\par +\par Que de peuples, que de races, dont l\rquote origine se perd dans les lointains du temps\~! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du globe\~! Leur source v\'e9ritable \'e9chappe encore aux investigations. Nombres d\rquote \'c9tats r\'e9clament l +\rquote honneur de leur donner naissance\~! L\rquote Amazone ne pouvait \'e9chapper \'e0 cette loi. Le P\'e9rou, l\rquote \'c9quateur, la Colombie, se sont longtemps disput\'e9 cette glorieuse paternit\'e9. +\par +\par Aujourd\rquote hui, cependant, il para\'eet hors de doute que l\rquote Amazone na\'eet au P\'e9rou, dans le district d\rquote Huaraco, intendance de Tarma, et qu\rquote il sort du lac Lauricocha, \'e0 peu pr\'e8s situ\'e9 entre les onzi\'e8me et douzi\'e8 +me degr\'e9s de latitude sud. +\par +\par \'c0 ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des montagnes de Titicaca, incomberait l\rquote obligation de prouver que le v\'e9ritable Amazone est l\rquote Ucayali, qui se forme de la jonction du Paro et de l\rquote Apurimac\~ +; mais cette opinion doit \'eatre d\'e9sormais repouss\'e9e. +\par +\par \'c0 sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s\rquote \'e9l\'e8ve vers le nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se dirige franchement vers l\rquote est qu\rquote apr\'e8s avoir re\'e7 +u un important tributaire, le Pante. Il s\rquote appelle Mara\'f1on sur les territoires colombien et p\'e9ruvien, jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne, ou plut\'f4t Maranhao, car Mara\'f1on n\rquote est autre chose que le nom portugais francis +\'e9. De la fronti\'e8re du Br\'e9sil \'e0 Manao, o\'f9 le superbe rio Negro vient s\rquote absorber en lui, il prend le nom de Solima\'ebs ou Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve encore quelques d\'e9 +bris dans les provinces riveraines. Et enfin, de Manao \'e0 la mer, c\rquote est l\rquote Amasenas ou fleuve des Amazones, nom d\'fb aux Espagnols, \'e0 ces descendants de l\rquote aventureux Orellana, dont les r\'e9cits, douteux mais enthousiastes, donn +\'e8rent \'e0 penser qu\rquote il existait une tribu de femmes guerri\'e8res, \'e9tablies sur le rio Nhamunda, l\rquote un des affluents moyens du grand fleuve. +\par +\par D\'e8s le principe, on peut d\'e9j\'e0 pr\'e9voir que l\rquote Amazone deviendra un magnifique cours d\rquote eau. Pas de barrages ni d\rquote obstacles d\rquote aucune sorte depuis sa source jusqu\rquote \'e0 l\rquote endroit o\'f9 son cours, un peu r +\'e9tr\'e9ci, se d\'e9veloppe entre deux pittoresques cha\'eenons in\'e9gaux. Les chutes ne commencent \'e0 briser son courant qu\rquote au point o\'f9 il oblique vers l\rquote est, pendant qu\rquote il traverse le cha\'eenon interm\'e9diaire des Andes. L +\'e0 existent quelques sauts, sans lesquels il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu\rquote \'e0 sa source. Quoi qu\rquote il en soit, ainsi que l\rquote a fait observer Humboldt, il est libre sur les cinq sixi\'e8mes de son parcours. + +\par +\par Et, d\'e8s le d\'e9but, les tributaires, nourris eux-m\'eames par un grand nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C\rquote est le Chinchip\'e9, venu du nord-est, \'e0 gauche. \'c0 droite, c\rquote est le Chachapuyas, venu du sud-est. C +\rquote est, \'e0 gauche, le Marona et le Pastuca, et le Guallaga, \'e0 droite, qui s\rquote y perd pr\'e8s de la Mission de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigr\'e9 qu\rquote envoie le nord-est\~; de droite, le Huallaga, qui s +\rquote y jette \'e0 deux mille huit cents milles de l\rquote Atlantique, et dont les bateaux peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux cents milles pour s\rquote enfoncer jusqu\rquote au c\'9cur du P\'e9rou. \'c0 droite enfin, pr +\'e8s des Missions de San-Joachim-d\rquote Omaguas, apr\'e8s avoir promen\'e9 majestueusement ses eaux \'e0 travers les pampas de Sacramento, appara\'eet le magnifique Ucayali, \'e0 l\rquote endroit o\'f9 se termine le bassin sup\'e9rieur de l\rquote +Amazone, grande art\'e8re grossie de nombreux cours d\rquote eau qu\rquote \'e9panche le lac Chucuito dans le nord-est d\rquote Arica. +\par +\par Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d\rquote Iquitos. En aval, les tributaires deviennent si consid\'e9rables, que des lits des fleuves europ\'e9ens seraient certainement trop \'e9troits pour les contenir. Mais, ces affluents-l\'e0 +, Joam Garral et les siens allaient en reconna\'eetre les embouchures pendant leur descente de l\rquote Amazone. +\par +\par Aux beaut\'e9s de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays du globe, en se tenant presque constamment \'e0 quelques degr\'e9s au-dessous de la ligne \'e9quatoriale, il convient d\rquote ajouter encore une qualit\'e9 que ne poss\'e8 +dent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C\rquote est que, quoi qu\rquote aient pu dire des voyageurs \'e9videmment mal inform\'e9s, l\rquote Amazone coule \'e0 travers toute une partie salubre de l\rquote Am +\'e9rique m\'e9ridionale. Son bassin est incessamment balay\'e9 par les vents g\'e9n\'e9raux de l\rquote ouest. Ce n\rquote est point une vall\'e9e encaiss\'e9 +e dans de hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, \'e0 peine tum\'e9fi\'e9e de quelques collines, et que les courants atmosph\'e9riques peuvent librement parcourir. +\par +\par Le professeur Agassiz s\rquote \'e9l\'e8ve avec raison contre cette pr\'e9tendue insalubrit\'e9 du climat d\rquote un pays destin\'e9, sans doute, \'e0 devenir le centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, \'ab\~un souffle l\'e9 +ger et doux se fait constamment sentir et produit une \'e9vaporation, gr\'e2ce \'e0 laquelle la temp\'e9rature baisse et le sol ne s\rquote \'e9chauffe pas ind\'e9finiment. La constance de ce souffle rafra\'eechissant rend le climat du + fleuve des Amazones agr\'e9able et m\'eame des plus d\'e9licieux\~\'bb. +\par +\par Aussi l\rquote abb\'e9 Durand, ancien missionnaire au Br\'e9sil, a-t-il pu constater que, si la temp\'e9rature ne s\rquote abaisse pas au-dessous de vingt-cinq degr\'e9s centigrades, elle ne s\rquote \'e9l\'e8ve presque jamais au-dessus de trente-trois, +\endash ce qui donne, pour toute l\rquote ann\'e9e, une moyenne de vingt-huit \'e0 vingt-neuf, avec un \'e9cart de huit degr\'e9s seulement. +\par +\par Apr\'e8s de telles constatations, il est donc permis d\rquote affirmer que le bassin de l\rquote Amazone n\rquote a rien des chaleurs torrides des contr\'e9es de l\rquote Asie et de l\rquote Afrique, travers\'e9es par les m\'eames parall\'e8les. +\par +\par La vaste plaine qui lui sert de vall\'e9e est tout enti\'e8re accessible aux larges brises que lui envoie l\rquote oc\'e9an Atlantique. +\par +\par Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donn\'e9 son nom ont-elles l\rquote incontestable droit de se dire les plus salubres d\rquote un pays qui est d\'e9j\'e0 l\rquote un des plus beaux de la terre. +\par +\par Et qu\rquote on ne croie pas que le syst\'e8me hydrographique de l\rquote Amazone ne soit pas connu\~! +\par +\par D\'e8s le XVI}{\super e}{ si\'e8cle, Orellana, lieutenant de l\rquote un des fr\'e8res Pizarre, descendait le rio Negro, d\'e9bouchait dans le grand fleuve en 1540, s\rquote aventurait sans guide \'e0 travers ces r\'e9gions, et, apr\'e8s dix-huit mois d +\rquote une navigation dont il a fait un r\'e9cit merveilleux, il atteignait son embouchure. +\par +\par En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l\rquote Amazone jusqu\rquote au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues. +\par +\par En 1743, La Condamine, apr\'e8s avoir mesur\'e9 l\rquote arc du m\'e9ridien \'e0 l\rquote \'c9quateur, se s\'e9parait de ses compagnons, Bouguer et Godin des Odonais, s\rquote embarquait sur le Chincip\'e9, le descendait jusqu\rquote \'e0 + son confluent avec le Marafion, atteignait l\rquote embouchure du Napo, le 31 juillet, \'e0 temps pour observer une \'e9mersion du premier satellite de Jupiter, \endash ce qui permit \'e0 ce \'ab\~Humboldt du XVII}{\up9\super e}{ si\'e8cle\~\'bb + de fixer exactement la longitude et la latitude de ce point \endash , visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des r\'e9sultats consid\'e9rables\~ +: non seulement le cours de l\rquote Amazone \'e9tait \'e9tabli d\rquote une fa\'e7on scientifique, mais il paraissait presque certain qu\rquote il communiquait avec l\rquote Or\'e9noque. +\par +\par Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland compl\'e9taient les pr\'e9cieux travaux de La Condamine en levant la carte du Mara\'f1on jusqu\rquote au rio Napo. +\par +\par Eh bien, depuis cette \'e9poque l\rquote Amazone n\rquote a pas cess\'e9 d\rquote \'eatre visit\'e9 en lui-m\'eame et dans tous ses principaux affluents. +\par +\par En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l\rquote Anglais Smyth, en 1844 le lieutenant fran\'e7ais commandant la }{\i Boulonnaise}{, le Br\'e9silien Valdez en 1840, le Fran\'e7ais Paul Marcoy de 1848 \'e0 + 1860, le trop fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 \'e0 1866, en 1867 l\rquote ing\'e9nieur br\'e9silien Franz Keller-Linzenger, et enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont explor\'e9 le cours du fleuve, remont\'e9 d +ivers de ses affluents et reconnu la navigabilit\'e9 des principaux tributaires. +\par +\par Mais le fait le plus consid\'e9rable \'e0 l\rquote honneur du gouvernement br\'e9silien est celui-ci\~: +\par +\par Le 31 juillet 1857, apr\'e8s de nombreuses contestations de fronti\'e8re entre la France et le Br\'e9sil sur la limite de Guyane, le cours de l\rquote Amazone, d\'e9clar\'e9 libre, fut ouvert \'e0 + tous les pavillons, et, afin de mettre la pratique au niveau de la th\'e9orie, le Br\'e9sil traita avec les pays limitrophes pour l\rquote exploitation de toutes les voies fluviales dans le bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Aujourd\rquote hui, des lignes de bateaux \'e0 vapeur, confortablement install\'e9s, qui correspondent directement avec Liverpool, desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu\rquote \'e0 Manao\~; d\rquote autres remontent jusqu\rquote \'e0 Iquitos\~ +; d\rquote autres enfin, par le Tapajoz, le Madeira, le rio Negro, le Purus, p\'e9n\'e8trent jusqu\rquote au c\'9cur du P\'e9rou et de la Bolivie. +\par +\par On s\rquote imagine ais\'e9ment l\rquote essor que prendra un jour le commerce dans tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde. +\par +\par Mais, \'e0 cette m\'e9daille de l\rquote avenir, il y a un revers. Les progr\'e8s ne s\rquote accomplissent pas sans que ce soit au d\'e9triment des races indig\'e8nes. +\par +\par Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d\rquote Indiens ont d\'e9j\'e0 disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le Putumayo, si l\rquote on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas l\rquote ont abandonn\'e9 pour se r\'e9 +fugier vers des affluents lointains, et les Maoos ont quitt\'e9 ses rives pour errer maintenant, en petit nombre, dans les for\'eats du Japura\~! +\par +\par Oui, la rivi\'e8re des Tunantins est \'e0 peu pr\'e8s d\'e9peupl\'e9e, et il n\rquote y a plus que quelques familles nomades d\rquote Indiens \'e0 l\rquote embouchure du Jurua. Le Teff\'e9 est presque d\'e9laiss\'e9, et il ne reste plus que des d\'e9 +bris de la grande nation Uma\'fca, pr\'e8s des sources du Japura. Le Coari, d\'e9sert\'e9. Peu d\rquote Indiens Muras sur les rives du Purus. Des anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les bords du rio Negro, on ne cite gu\'e8 +re que des m\'e9tis de Portugais et d\rquote indig\'e8nes, l\'e0 o\'f9 l\rquote on a d\'e9nombr\'e9 jusqu\rquote \'e0 vingt-quatre nations diff\'e9rentes. +\par +\par C\rquote est la loi du progr\'e8s. Les Indiens dispara\'eetront. Devant la race anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont \'e9vanouis. Devant les conqu\'e9rants du Far-West s\rquote effacent les Indiens du Nord-Am\'e9rique. Un jour, peut-\'ea +tre, les Arabes se seront an\'e9antis devant la colonisation fran\'e7aise. +\par +\par Mais il faut revenir \'e0 cette date de 1852. Alors les moyens de communication, si multipli\'e9s aujourd\rquote hui, n\rquote existaient pas, et le voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, surtout dans les conditions o\'f9 + il allait se faire. +\par +\par De l\'e0, cette r\'e9flexion de Benito, pendant que les deux amis regardaient les eaux du fleuve couler lentement \'e0 leurs pieds\~: +\par +\par \'ab\~Ami Manoel, puisque notre arriv\'e9e \'e0 B\'e9lem ne pr\'e9c\'e9dera que de peu le moment de notre s\'e9paration, cela te para\'eetra bien court\~! +\par +\par \endash Oui, Benito, r\'e9pondit Manoel, mais bien long aussi, puisque Minha ne doit \'eatre ma femme qu\rquote au terme du voyage\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017272}CHAPITRE SIXI\'c8ME\line TOUTE UNE FOR\'caT PAR TERRE{\*\bkmkend _Toc98017272} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La famille de Joam Garral \'e9tait donc en joie. Ce magnifique trajet sur l\rquote Amazone allait s\rquote accomplir dans des conditions charmantes. Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de quelques mois, mais, ainsi qu\rquote +on le verra, ils devaient \'eatre accompagn\'e9s d\rquote une partie du personnel de la ferme. +\par +\par Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam Garral oublia les pr\'e9occupations qui semblaient troubler sa vie. \'c0 partir de ce jour, sa r\'e9solution \'e9tant fermement arr\'eat\'e9e, il fut un autre homme, et, lorsqu\rquote il eut +\'e0 s\rquote occuper des pr\'e9paratifs du voyage, il reprit son activit\'e9 d\rquote autrefois. Ce fut une vive satisfaction pour les siens de le revoir \'e0 l\rquote \'9cuvre. L\rquote \'eatre moral r\'e9agit contre l\rquote \'ea +tre physique, et Joam Garral redevint ce qu\rquote il \'e9tait dans ses premi\'e8res ann\'e9es, vigoureux, solide. Il se retrouva l\rquote homme qui a toujours v\'e9cu au grand air, en cette vivifiante atmosph\'e8re des for\'ea +ts, des champs, des eaux courantes. +\par +\par Au surplus, les quelques semaines qui devaient pr\'e9c\'e9der le d\'e9part allaient \'eatre bien remplies. +\par +\par Ainsi qu\rquote il a \'e9t\'e9 dit plus haut, \'e0 cette \'e9poque, le cours de l\rquote Amazone n\rquote \'e9tait pas encore sillonn\'e9 par ces nombreux bateaux \'e0 vapeur que des compagnies songeaient d\'e9j\'e0 \'e0 + lancer sur le fleuve et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, les embarcations ne s\rquote employaient qu\rquote au service des \'e9tablissements littoraux. +\par +\par Ces embarcations \'e9taient des \'ab\~ubas\~\'bb, sorte de pirogues faites d\rquote un tronc creus\'e9 au feu et \'e0 la hache, pointues et l\'e9g\'e8res de l\rquote avant, lourdes et arrondies de l\rquote arri\'e8re, pouvant porter de un \'e0 + douze rameurs, et prendre jusqu\rquote \'e0 trois ou quatre tonneaux de marchandises\~; des \'ab\~\'e9gariteas\~\'bb, grossi\'e8rement construites, largement fa\'e7onn\'e9es, recouvertes en partie dans leur milieu d\rquote +un toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur laquelle se placent les pagayeurs\~; des \'ab\~jangadas\~\'bb, sorte de radeaux informes, actionn\'e9 +s par une voile triangulaire et supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante \'e0 l\rquote Indien et \'e0 sa famille. +\par +\par Ces trois esp\'e8ces d\rquote embarcations constituent la petite flottille de l\rquote Amazone, et elles ne peuvent servir qu\rquote \'e0 un m\'e9diocre transport de gens et d\rquote objets de commerce. +\par +\par Il en existe bien qui sont plus grandes, des \'ab\~vigilingas\~\'bb, jaugeant huit \'e0 dix tonneaux, surmont\'e9es de trois m\'e2ts, gr\'e9\'e9es de voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues pagaies, lourdes \'e0 man\'9c +uvrer contre le courant\~; des \'ab\~cobertas\~\'bb, mesurant jusqu\rquote \'e0 vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un roufle \'e0 l\rquote arri\'e8re, une cabine int\'e9rieure, deux m\'e2ts \'e0 voiles carr\'e9es et in\'e9gales, et suppl\'e9 +ant au vent insuffisant ou contraire par l\rquote emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut d\rquote un gaillard d\rquote avant. +\par +\par Mais ces divers v\'e9hicules ne pouvaient convenir \'e0 Joam Garral. Du moment qu\rquote il s\rquote \'e9tait r\'e9solu \'e0 descendre l\rquote Amazone, il avait song\'e9 \'e0 utiliser ce voyage pour le transport d\rquote un \'e9 +norme convoi de marchandises qu\rquote il devait livrer au Para. \'c0 ce point de vue, peu importait que la descente du fleuve s\rquote op\'e9r\'e2t dans un bref d\'e9lai. Voici donc le parti auquel il s\rquote arr\'eata, \endash + parti qui devait rallier tous les suffrages, sauf peut-\'eatre celui de Manoel. Le jeune homme e\'fbt pr\'e9f\'e9r\'e9 sans doute quelque rapide steam-boat, et pour cause. +\par +\par Mais, si rudimentaire, si primitif que d\'fbt \'eatre le moyen de transport imagin\'e9 par Joam Garral, il allait permettre d\rquote emmener un nombreux personnel, et de s\rquote abandonner au courant du fleuve dans d\rquote +exceptionnelles conditions de confort et de s\'e9curit\'e9. +\par +\par Ce serait, en v\'e9rit\'e9, comme une partie de la fazenda d\rquote Iquitos qui se d\'e9tacherait de la rive et descendrait l\rquote Amazone, avec tout ce qui constitue une famille de fazenders, ma\'ee +tres et serviteurs, dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases. +\par +\par L\rquote \'e9tablissement d\rquote Iquitos comprenait, sur l\rquote ensemble de son exploitation, quelques-unes de ces magnifiques for\'eats, qui sont, pour ainsi dire, in\'e9puisables dans cette partie centrale du Sud-Am\'e9rique. +\par +\par Joam Garral s\rquote entendait parfaitement \'e0 l\rquote am\'e9nagement de ces bois, riches des essences les plus pr\'e9cieuses et les plus vari\'e9es, tr\'e8s propres aux ouvrages de menuiserie, d\rquote \'e9b\'e9nisterie, de m\'e2 +turerie, de charpente, et il en tirait annuellement des b\'e9n\'e9fices consid\'e9rables. +\par +\par En effet, le fleuve n\rquote \'e9tait-il pas l\'e0 pour convoyer les produits des for\'eats amazoniennes, plus s\'fbrement et plus \'e9conomiquement que ne l\rquote e\'fbt pu faire un railway\~? Aussi, chaque ann\'e9e, Joam Garral, jetant \'e0 + terre quelques centaines d\rquote arbres de sa r\'e9serve, formait-il un de ces immenses trains de bois flott\'e9, fait de madriers, poutrelles, troncs \'e0 peine \'e9quarris, qui se rendait au Para sous la conduite d\rquote +habiles pilotes, connaissant bien le brassage du fleuve et la direction des courants. +\par +\par En cette ann\'e9e, Joam Garral allait donc agir comme il l\rquote avait fait les ann\'e9es pr\'e9c\'e9dentes. Seulement, le train de bois \'e9tabli, il comptait laisser \'e0 Benito tout le d\'e9tail de cette grosse affaire commerciale. Mais il n\rquote +y avait pas de temps \'e0 perdre. En effet, le commencement de juin \'e9tait l\rquote \'e9poque favorable pour le d\'e9part, puisque les eaux, sur\'e9lev\'e9es par les crues du haut bassin, allaient baisser peu \'e0 peu jusqu\rquote au mois d\rquote +octobre. +\par +\par Les premiers travaux devaient donc \'eatre entrepris sans retard, car le train de bois allait prendre des proportions inusit\'e9es. Il s\rquote agissait, cette fois, d\rquote abattre un demi-mille carr\'e9 de for\'eat, situ\'e9 +e au confluent du Nanay et de l\rquote Amazone, c\rquote est-\'e0-dire tout un angle du littoral de la fazenda, d\rquote en former un \'e9norme train, \endash tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, \'e0 laquelle on donnerait les dimens +ions d\rquote un \'eelot. +\par +\par Or, c\rquote \'e9tait sur cette jangada, plus s\'fbre qu\rquote aucune autre embarcation du pays, plus vaste que cent \'e9gariteas ou vigilindas accoupl\'e9es, que Joam Garral se proposait de s\rquote +embarquer avec sa famille, son personnel et sa cargaison. +\par +\par \'ab\~Excellente id\'e9e\~! s\rquote \'e9tait \'e9cri\'e9e Minha, en battant des mains, lorsqu\rquote elle avait connu le projet de son p\'e8re. +\par +\par \endash Oui\~! r\'e9pondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous atteindrons B\'e9lem sans danger ni fatigue\~! +\par +\par \endash Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les for\'eats de la rive, ajouta Benito. +\par +\par \endash Ce sera peut-\'eatre un peu long\~! fit observer Manoel, et ne conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus rapide pour descendre l\rquote Amazone\~?\~\'bb +\par +\par Ce serait long, \'e9videmment\~; mais la r\'e9clamation int\'e9ress\'e9e du jeune m\'e9decin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir alors un Indien, qui \'e9tait le principal intendant de la fazenda. \'ab\~ +Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en \'e9tat et pr\'eate \'e0 d\'e9river. +\par +\par \endash Aujourd\rquote hui m\'eame, monsieur Garral, nous serons \'e0 l\rquote ouvrage\~\'bb, r\'e9pondit l\rquote intendant. +\par +\par Ce fut une rude besogne. Ils \'e9taient l\'e0 une centaine d\rquote Indiens et de noirs, qui, pendant cette premi\'e8re quinzaine du mois de mai, firent v\'e9ritablement merveille. Peut-\'eatre quelques braves gens, peu habitu\'e9s \'e0 + ces grands massacres d\rquote arbres, eussent-ils g\'e9mi en voyant des g\'e9ants, qui comptaient plusieurs si\'e8cles d\rquote existence, tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des b\'fbcherons\~ +; mais il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur les \'eeles, en aval, jusqu\rquote aux limites les plus recul\'e9es de l\rquote horizon des deux rives, que l\rquote abatage de ce demi-mille de for\'eat ne devait pas m\'ea +me laisser un vide appr\'e9ciable. +\par +\par L\rquote intendant et ses hommes, apr\'e8s avoir re\'e7u les instructions de Joam Garral, avaient d\rquote abord nettoy\'e9 le sol des lianes, des broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui l\rquote +obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s\rquote \'e9taient arm\'e9s du sabre d\rquote abatis, cet indispensable outil de quiconque veut s\rquote enfoncer dans les for\'eats amazoniennes\~ +: ce sont de grandes lames, un peu courbes, larges et plates, longues de deux \'e0 trois pieds, solidement emmanch\'e9es dans des fus\'e9es, et que les indig\'e8nes man\'9cuvrent avec une remarquable adresse. En peu d\rquote +heures, le sabre aidant, ils ont essart\'e9 le sol, abattu les sous-bois et ouvert de larges trou\'e9es au plus profond des futaies. +\par +\par Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les b\'fbcherons de la ferme. Les vieux troncs d\'e9pouill\'e8rent leur v\'eatement de lianes, de cactus, de foug\'e8res, de mousses, de brom\'e9lias. Leur \'e9corce se montra \'e0 nu, en attendant qu\rquote +ils fussent \'e9corch\'e9s vifs \'e0 leur tour. +\par +\par Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient d\rquote innombrables l\'e9gions de singes qui ne les surpassaient pas en agilit\'e9, se hissa dans les branchages sup\'e9rieurs, sciant les fortes fourches, d\'e9 +gageant la haute ramure qui devait \'eatre consomm\'e9e sur place. Bient\'f4t, il ne resta plus de la for\'eat condamn\'e9e que de longs stipes chenus, d\'e9couronn\'e9s \'e0 leur cime, et avec l\rquote air, le soleil p\'e9n\'e9tra \'e0 flots jusqu +\rquote \'e0 ce sol humide qu\rquote il n\rquote avait peut-\'eatre jamais caress\'e9. +\par +\par Il n\rquote \'e9tait pas un de ces arbres qui ne p\'fbt \'eatre employ\'e9 \'e0 quelque ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. L\'e0, poussaient, comme des colonnes d\rquote ivoire cercl\'e9es de brun, quelques-uns de ces palmiers \'e0 + cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre \'e0 leur base, et qui donnent un bois inalt\'e9rable\~; l\'e0, des ch\'e2taigniers \'e0 aubier r\'e9sistant, qui produisent des noix tricornes\~; l\'e0, des \'ab\~murichis\~\'bb, recherch\'e9s pour le b +\'e2timent, des \'ab\~barrigudos\~\'bb, mesurant deux toises \'e0 leur renflement qui s\rquote accentue \'e0 quelques pieds au-dessus du sol, arbres \'e0 \'e9corce rouss\'e2tre et luisante, boutonn\'e9 +e de tubercules gris, dont le fuseau aigu supporte un parasol horizontal\~; l\'e0, des bombax au tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Pr\'e8s de ces magnifiques \'e9chantillons de la flore amazonienne tombaient aussi des \'ab\~quatibos\~\'bb +, dont le d\'f4me rose dominait tous les arbres voisins, qui donnent des fruits semblables \'e0 de petits vases, o\'f9 sont dispos\'e9es des rang\'e9es de ch\'e2taignes, et dont le bois, d\rquote un violet clair, est sp\'e9cialement demand\'e9 + pour les constructions navales. C\rquote \'e9taient encore des bois de fer, et plus particuli\'e8rement l\rquote \'ab\~\~ibiriratea\~\'bb, d\rquote une chair presque noire, si serr\'e9e de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de combat\~ +; des \'ab\~jacarandas\~\'bb, plus pr\'e9cieux que l\rquote acajou\~; des \'ab\~coesalpinas\~\'bb, dont on ne retrouve l\rquote esp\'e8ce qu\rquote au fond de ces vieilles for\'eats qui ont \'e9chapp\'e9 au bras des b\'fbcherons\~; des \'ab\~sapucaias\~ +\'bb, hauts de cent cinquante pieds, arc-bout\'e9s d\rquote arceaux naturels, qui, sortis d\rquote eux \'e0 trois m\'e8tres de leur base, se rejoignent \'e0 une hauteur de trente pieds, s\rquote enroulent autour de leur tronc comme les filetures d\rquote +une colonne torse, et dont la t\'eate s\rquote \'e9panouit en un bouquet d\rquote artifices v\'e9g\'e9taux, que les plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc neigeux. +\par +\par Trois semaines apr\'e8s le commencement des travaux, de ces arbres qui h\'e9rissaient l\rquote angle du Nanay et de l\rquote Amazone, il ne restait pas un seul debout. L\rquote abattage avait \'e9t\'e9 complet. Joam Garral n\rquote avait pas m\'eame eu +\'e0 se pr\'e9occuper de l\rquote am\'e9nagement d\rquote une for\'eat que vingt ou trente ans auraient suffi \'e0 refaire. Pas un baliveau de jeune ou de vieille \'e9corce ne fut \'e9pargn\'e9 pour \'e9tablir les jalons d\rquote +une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la limite du d\'e9boisement\~; c\rquote \'e9tait une \'ab\~coupe blanche\~\'bb, tous les troncs ayant \'e9t\'e9 rec\'e9p\'e9s au ras du sol, en attendant le jour o\'f9 + seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps prochain \'e9tendrait encore ses verdoyantes broutilles. +\par +\par Non, ce mille carr\'e9, baign\'e9 \'e0 sa lisi\'e8re par les eaux du fleuve et de son affluent, \'e9tait destin\'e9 \'e0 \'eatre d\'e9frich\'e9, labour\'e9, plant\'e9, ensemenc\'e9, et, l\rquote ann\'e9e suivante, des champs de manioc, de caf\'e9iers, d +\rquote inhame, de cannes \'e0 sucre, d\rquote arrow-root, de ma\'efs, d\rquote arachides, couvriraient le sol qu\rquote ombrageait jusqu\rquote alors la riche plantation foresti\'e8re. +\par +\par La derni\'e8re semaine du mois de mai n\rquote \'e9tait pas arriv\'e9e, que tous les troncs, s\'e9par\'e9s suivant leur nature et leur degr\'e9 de flottabilit\'e9, avaient \'e9t\'e9 rang\'e9s sym\'e9triquement sur la rive de l\rquote Amazone. C\rquote +\'e9tait l\'e0 que devait \'eatre construite l\rquote immense jangada qui, avec les diverses habitations n\'e9cessaires au logement des \'e9quipes de man\'9cuvre, deviendrait un v\'e9ritable village flottant. Puis, \'e0 l\rquote +heure dite, les eaux du fleuve, gonfl\'e9es par la crue, viendraient la soulever et l\rquote emporteraient pendant des centaines de lieues jusqu\rquote au littoral de l\rquote Atlantique. +\par +\par Pendant toute la dur\'e9e de ces travaux, Joam Garral s\rquote y \'e9tait enti\'e8rement adonn\'e9. Il les avait dirig\'e9s lui-m\'eame, d\rquote abord sur le lieu de d\'e9frichement, ensuite \'e0 la lisi\'e8re de la fazenda, form\'e9e d\rquote +une large gr\'e8ve, sur laquelle furent dispos\'e9es les pi\'e8ces du radeau. +\par +\par Yaquita, elle, s\rquote occupait avec Cyb\'e8le de tous les pr\'e9paratifs de d\'e9part, bien que la vieille n\'e9gresse ne comprit pas qu\rquote on voul\'fbt s\rquote en aller de l\'e0 o\'f9 l\rquote on se trouvait si bien. +\par +\par \'ab\~Mais tu verras des choses que tu n\rquote as jamais vues\~! lui r\'e9p\'e9tait sans cesse Yaquita. +\par +\par Vaudront-elles celles que nous sommes habitu\'e9es \'e0 voir\~?\~\'bb r\'e9pondait invariablement Cyb\'e8le. +\par +\par De leur c\'f4t\'e9, Minha et sa favorite songeaient \'e0 ce qui les concernait plus particuli\'e8rement. Il ne s\rquote agissait pas pour elles d\rquote un simple voyage\~: c\rquote \'e9tait un d\'e9part d\'e9finitif, c\rquote \'e9taient les mille d\'e9 +tails d\rquote une installation dans un autre pays, o\'f9 la jeune mul\'e2tresse devait continuer \'e0 vivre pr\'e8s de celle \'e0 laquelle elle \'e9tait si tendrement attach\'e9e. Minha avait bien le c\'9c +ur un peu gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci d\rquote abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu\rquote elle \'e9tait avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la s\'e9parer de sa ma\'ee +tresse, ce dont il n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 question. +\par +\par Benito, lui, avait activement second\'e9 son p\'e8re dans les travaux qui venaient de s\rquote accomplir. Il faisait ainsi l\rquote apprentissage de ce m\'e9tier de fazender, qui serait peut-\'eatre le sien un jour, comme il allait faire celui de n\'e9 +gociant en descendant le fleuve. +\par +\par Quant \'e0 Manoel, il se partageait autant que possible entre l\rquote habitation, o\'f9 Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, et le th\'e9\'e2tre du d\'e9frichement, sur lequel Benito voulait l\rquote entra\'eener plus qu\rquote +il ne lui convenait. Mais, en somme, le partage fut tr\'e8s in\'e9gal, et cela se comprend. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017273}CHAPITRE SEPTI\'c8ME\line EN SUIVANT UNE LIANE{\*\bkmkend _Toc98017273} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens r\'e9solurent de prendre quelque distraction. Le temps \'e9tait superbe, l\rquote atmosph\'e8re s\rquote impr\'e9gnait des fra\'eeches brises venues de la Cordill\'e8re, qui adoucissaient la temp\'e9 +rature. Tout invitait \'e0 faire une excursion dans la campagne. +\par +\par Benito et Manoel offrirent donc \'e0 la jeune fille de les accompagner \'e0 travers les grands bois qui bordaient la rive droite de l\rquote Amazone, \'e0 l\rquote oppos\'e9 de la fazenda. +\par +\par C\rquote \'e9tait une fa\'e7on de prendre cong\'e9 des environs d\rquote Iquitos, qui sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir apr\'e8s le gibier, on pouvait l\'e0 +-dessus s\rquote en rapporter \'e0 Manoel, \endash et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se s\'e9parer de sa ma\'eetresse, iraient en simples promeneuses, qu\rquote une excursion de deux \'e0 trois lieues n\rquote \'e9tait pas pour effrayer. +\par +\par Ni Joam Garral ni Yaquita n\rquote avaient le temps de se joindre \'e0 eux. D\rquote une part, le plan de la jangada n\rquote \'e9tait pas encore achev\'e9, et il ne fallait pas que sa construction sub\'eet le moindre retard. De l\rquote autre +, Yaquita et Cyb\'e8le, bien que second\'e9es par tout le personnel f\'e9minin de la fazenda, n\rquote avaient pas une heure \'e0 perdre. +\par +\par Minha accepta l\rquote offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-l\'e0, vers onze heures, apr\'e8s le d\'e9jeuner, les deux jeunes gens et les deux jeunes filles se rendirent sur la berge, \'e0 l\rquote angle du confluent des deux cours d\rquote +eau. Un des noirs les accompagnait. Tous s\rquote embarqu\'e8rent dans une des ubas destin\'e9es au service de la ferme, et, apr\'e8s avoir pass\'e9 entre les \'eeles Iquitos et Parianta, ils atteignirent la rive droite de l\rquote Amazone. +\par +\par L\rquote embarcation accosta au berceau de superbes foug\'e8res arborescentes, qui se couronnaient, \'e0 une hauteur de trente pieds, d\rquote une sorte d\rquote aur\'e9ole, faite de l\'e9g\'e8res branches de velours vert aux feuilles festonn\'e9es d +\rquote une fine dentelle v\'e9g\'e9tale. +\par +\par \'ab\~Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c\rquote est \'e0 moi de vous faire les honneurs de la for\'eat, vous qui n\rquote \'eates qu\rquote un \'e9tranger dans ces r\'e9gions du Haut-Amazone\~! Nous sommes ici chez nous, et + vous me laisserez remplir mes devoirs de ma\'eetresse de maison\~! +\par +\par \endash Ch\'e8re Minha, r\'e9pondit le jeune homme, vous ne serez pas moins ma\'eetresse de maison dans notre ville de B\'e9lem qu\rquote \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, et, l\'e0-bas comme ici\'85 +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0\~! Manoel, et toi, ma s\'9cur, s\rquote \'e9cria Benito, vous n\rquote \'eates pas venus pour \'e9changer de tendres propos, j\rquote imagine\~!\'85 Oubliez pour quelques heures que vous \'eates fianc\'e9s\~!\'85 +\par +\par \endash Pas une heure\~! pas un instant\~! r\'e9pliqua Manoel. +\par +\par \endash Cependant, si Minha te l\rquote ordonne\~! +\par +\par \endash Minha ne me l\rquote ordonnera pas\~! +\par +\par \endash Qui sait\~? dit Lina en riant. +\par +\par \endash Lina a raison\~! r\'e9pondit Minha, qui tendit la main \'e0 Manoel. Essayons d\rquote oublier\~!\'85 Oublions\~!\'85 Mon fr\'e8re l\rquote exige\~!\'85 Tout est rompu, tout\~! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas fianc\'e9s\~ +! Je ne suis plus la s\'9cur de Benito\~! Vous n\rquote \'eates plus son ami\~!\'85 +\par +\par \endash Par exemple\~! s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Bravo\~! bravo\~! Il n\rquote y a plus que des \'e9trangers ici\~! r\'e9pliqua la jeune mul\'e2tresse en battant des mains. +\par +\par \endash Des \'e9trangers qui se voient pour la premi\'e8re fois, ajouta la jeune fille, qui se rencontrent, se saluent\'85 +\par +\par \endash Mademoiselle\'85 dit Manoel en s\rquote inclinant devant Minha. +\par +\par \endash \'c0 qui ai-je l\rquote honneur de parler, monsieur\~? demanda la jeune fille du plus grand s\'e9rieux. +\par +\par \endash \'c0 Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre fr\'e8re voul\'fbt bien le pr\'e9senter\'85 +\par +\par \endash Ah\~! au diable ces maudites fa\'e7ons\~! s\rquote \'e9cria Benito. Mauvaise id\'e9e que j\rquote ai eue l\'e0\~!\'85 Soyez fianc\'e9s, mes amis\~! Soyez-le tant qu\rquote il vous plaira\~! Soyez-le toujours\~! +\par +\par \endash Toujours\~!\~\'bb dit Minha, \'e0 qui ce mot \'e9chappa si naturellement que les \'e9clats de rire de Lina redoubl\'e8rent. Un regard reconnaissant de Manoel r\'e9compensa la jeune fille de l\rquote imprudence de sa langue. \'ab\~ +Si nous marchions, nous parlerions moins\~! En route\~!\~\'bb +\par +\par cria Benito, pour tirer sa s\'9cur d\rquote embarras. +\par +\par Mais Minha n\rquote \'e9tait pas press\'e9e. +\par +\par \'ab\~Un instant, fr\'e8re\~! dit-elle, tu l\rquote as vu\~! j\rquote allais t\rquote ob\'e9ir\~! Tu voulais nous obliger \'e0 nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas g\'e2ter ta promenade\~! Eh bien, j\rquote ai \'e0 mon tour un sacrifice \'e0 + te demander pour ne pas g\'e2ter la mienne\~! Tu vas, s\rquote il te pla\'eet, et m\'eame si cela ne te pla\'eet pas, me promettre, toi, Benito, en personne, d\rquote oublier\'85 +\par +\par \endash D\rquote oublier\~?\'85 +\par +\par \endash D\rquote oublier que tu es chasseur, monsieur mon fr\'e8re\~! +\par +\par \endash Quoi\~! tu me d\'e9fends\~?\'85 +\par +\par \endash Je te d\'e9fends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui volent si joyeusement \'e0 travers la for\'eat\~! M\'eame interdiction pour le menu gibier, dont nous n\rquote +avons que faire aujourd\rquote hui\~! Si quelque on\'e7a, jaguar ou autre, nous approche de trop pr\'e8s, soit\~! +\par +\par \endash Mais\'85 fit Benito. +\par +\par \endash Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, nous nous perdrons, et tu seras oblig\'e9 de courir apr\'e8s nous\~! +\par +\par \endash Hein\~! as-tu bonne envie que je refuse\~? s\rquote \'e9cria Benito, en regardant son ami Manoel. +\par +\par \endash Je le crois bien\~! r\'e9pondit le jeune homme. +\par +\par \endash Eh bien, non\~! s\rquote \'e9cria Benito. Je ne refuse pas\~! J\rquote ob\'e9irai pour que tu enrages\~! En route\~!\~\'bb +\par +\par Et les voil\'e0 tous les quatre, suivis du noir, qui s\rquote enfoncent sous ces beaux arbres, dont l\rquote \'e9pais feuillage emp\'eachait les rayons du soleil d\rquote arriver jusqu\rquote au sol. +\par +\par Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de l\rquote Amazone. L\'e0, dans une confusion pittoresque, s\rquote \'e9levaient tant d\rquote arbres divers que, sur l\rquote espace d\rquote un quart de lieue carr\'e9, on a pu compter jusqu +\rquote \'e0 cent vari\'e9t\'e9s de ces merveilles v\'e9g\'e9tales. En outre, un forestier e\'fbt ais\'e9ment reconnu que jamais b\'fbcheron n\rquote y avait promen\'e9 sa cogn\'e9e ou sa hache. M\'eame apr\'e8s plusieurs si\'e8cles de d\'e9frichem +ent, la blessure aurait encore \'e9t\'e9 visible. Les nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d\rquote existence, que l\rquote aspect g\'e9n\'e9ral n\rquote aurait plus \'e9t\'e9 celui des premiers jours, gr\'e2ce \'e0 cette singularit\'e9, surtout, que l +\rquote esp\'e8ce des lianes et autres plantes parasites se serait modifi\'e9e. C\rquote est l\'e0 un sympt\'f4me curieux, auquel un indig\'e8ne n\rquote aurait pu se m\'e9prendre. +\par +\par La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, \'e0 travers les fourr\'e9s, sous les taillis, causant et riant. En avant, le n\'e8gre, man\'9cuvrant son sabre d\rquote abatis, faisait le chemin, lorsque les broussailles \'e9taient trop \'e9 +paisses, et il mettait en fuite des milliers d\rquote oiseaux. +\par +\par Minha avait eu raison d\rquote interc\'e9der pour tout ce petit monde ail\'e9, qui papillonnait dans le haut feuillage. L\'e0 se montraient les plus beaux repr\'e9sentants de l\rquote +ornithologie tropicale. Les perroquets verts, les perruches criardes semblaient \'eatre les fruits naturels de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs vari\'e9t\'e9s, barbes-bleues, rubis-topaze, \'ab\~tisauras\~\'bb \'e0 longues queues +en ciseau, \'e9taient comme autant de fleurs d\'e9tach\'e9es que le vent emportait d\rquote une branche \'e0 l\rquote autre. Des merles au plumage orang\'e9, bord\'e9 d\rquote un lis\'e9r\'e9 brun, des becfigues dor\'e9s sur tranche, des \'ab\~sabias\~ +\'bb noirs comme des corbeaux, se r\'e9unissaient dans un assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan d\'e9chiquetait les grappes d\rquote or des \'ab\~guiriris\~\'bb. Les pique-arbres ou piverts du Br\'e9sil secouaient leur petite t\'ea +te mouchet\'e9e de points pourpres. C\rquote \'e9tait l\rquote enchantement des yeux. +\par +\par Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime des arbres, grin\'e7ait la girouette rouill\'e9e de l\rquote \'ab\~alma de gato\~\'bb, l\rquote \'e2me du chat, sorte d\rquote \'e9pervier fauve-clair. S\rquote il planait fi\'e8rement en d +\'e9ployant les longues plumes blanches de sa queue, il s\rquote enfuyait l\'e2chement, \'e0 son tour, au moment o\'f9 apparaissait dans les zones sup\'e9rieures le \'ab\~gavia\'f4\~\'bb, grand aigle \'e0 t\'eate de neige, l\rquote +effroi de toute la gent ail\'e9e des for\'eats. +\par +\par Minha faisait admirer \'e0 Manoel ces merveilles naturelles qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas retrouv\'e9es dans leur simplicit\'e9 primitive au milieu des provinces plus civilis\'e9es de l\rquote est. Manoel \'e9 +coutait la jeune fille plus des yeux que de l\rquote oreille. D\rquote ailleurs, les cris, les chants de ces milliers d\rquote oiseaux, \'e9taient si p\'e9n\'e9trants parfois, qu\rquote il n\rquote e\'fbt pu l\rquote entendre. Seul, le rire \'e9 +clatant de Lina avait assez d\rquote acuit\'e9 pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, p\'e9piements, hululements, sifflements, roucoulements de toute esp\'e8ce. +\par +\par Au bout d\rquote une heure, on n\rquote avait pas franchi plus d\rquote un petit mille. En s\rquote \'e9loignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais \'e0 + soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de singes, qui se poursuivaient \'e0 travers les hautes branches. \'c7\'e0 et l\'e0, quelques c\'f4nes de rayons solaires per\'e7aient jusqu\rquote au sous-bois. En v\'e9rit\'e9 +, la lumi\'e8re, dans ces for\'eats tropicales, ne semble plus \'eatre un agent indispensable \'e0 leur existence. L\rquote air suffit au d\'e9veloppement de ces v\'e9g\'e9taux, grands ou petits, arbres ou plantes, et toute la chaleur n\'e9cessaire \'e0 l +\rquote expansion de leur s\'e8ve, ils la puisent, non dans l\rquote atmosph\'e8re ambiante, mais au sein m\'eame du sol, o\'f9 elle s\rquote emmagasine comme dans un \'e9norme calorif\'e8re. +\par +\par Et \'e0 la surface des brom\'e9lias, des serpentines, des orchid\'e9es, des cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite for\'eat sous la grande, que de merveilleux insectes on \'e9tait tent\'e9 de cueillir comme s\rquote ils eussent \'e9t +\'e9 de v\'e9ritables fleurs, nestors aux ailes bleues, faites d\rquote une moire chatoyante\~; papillons \'ab\~leilus\~\'bb \'e0 reflets d\rquote or, z\'e9br\'e9s de franges vertes, phal\'e8 +nes agrippines, longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes\~; abeilles \'ab\~maribundas\~\'bb, sorte d\rquote \'e9meraudes vivantes, serties dans une armature d\rquote or\~; puis des l\'e9gions de col\'e9opt\'e8res lampyres ou pyriphores, des val +agumes au corselet de bronze, aux \'e9lytres vertes, projetant une lumi\'e8re jaun\'e2tre par leurs yeux, et qui, la nuit venue, devaient illuminer la for\'eat de leurs scintillements multicolores\~! +\par +\par \'ab\~Que de merveilles\~! r\'e9p\'e9tait l\rquote enthousiaste jeune fille. +\par +\par \endash Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l\rquote as dit, s\rquote \'e9cria Benito, et voil\'e0 comment tu parles de tes richesses\~! +\par +\par \endash Raille, petit fr\'e8re\~! r\'e9pondit Minha. Il m\rquote est bien permis de louer tant de belles choses, n\rquote est-ce pas, Manoel\~? Elles sont de la main de Dieu et appartiennent \'e0 tout le monde\~! +\par +\par \endash Laissons rire Benito\~! dit Manoel. Il s\rquote en cache, mais il est po\'e8te \'e0 ses heures, et il admire autant que nous toutes ces beaut\'e9s naturelles\~! Seulement, lorsqu\rquote il a un fusil sous le bras, adieu la po\'e9sie\~! +\par +\par \endash Sois donc po\'e8te, fr\'e8re\~! r\'e9pondit la jeune fille. +\par +\par \endash Je suis po\'e8te\~! r\'e9pliqua Benito. \'d4 nature enchanteresse, etc.\~\'bb +\par +\par Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant \'e0 son fr\'e8re l\rquote usage de son fusil de chasseur, lui avait impos\'e9 une v\'e9ritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la for\'eat, et il eut s\'e9 +rieusement lieu de regretter quelques beaux coups. +\par +\par En effet, dans les parties moins bois\'e9es, o\'f9 s\rquote ouvraient d\rquote assez larges clairi\'e8res, apparaissaient quelques couples d\rquote autruches, de l\rquote esp\'e8ce des \'ab\~naudus\~\'bb, hautes de quatre \'e0 + cinq pieds. Elles allaient accompagn\'e9es de leurs ins\'e9parables \'ab\~seriemas\~\'bb, sorte de dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les grands volatiles qu\rquote ils escortent. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 ce que me co\'fbte ma maudite promesse\~! s\rquote \'e9cria Benito en remettant sous son bras, \'e0 un geste de sa s\'9cur, le fusil qu\rquote il venait instinctivement d\rquote \'e9pauler. +\par +\par \endash Il faut respecter ces seriemas, r\'e9pondit Manoel, car ce sont de grands destructeurs de serpents. +\par +\par \endash Comme il faut respecter les serpents, r\'e9pliqua Benito, parce qu\rquote ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu\rquote ils vivent de pucerons, plus nuisibles encore\~! \'c0 ce compte-l\'e0, il faudrait tout respecter\~!\~\'bb + +\par +\par Mais l\rquote instinct du jeune chasseur allait \'eatre mis \'e0 une plus rude \'e9preuve. La for\'eat devenait tout \'e0 fait giboyeuse. Des cerfs rapides, d\rquote \'e9l\'e9gants chevreuils d\'e9talaient sous bois, et, certainement, une balle bien ajust +\'e9e les e\'fbt arr\'eat\'e9s dans leur fuite. Puis, \'e7\'e0 et l\'e0, apparaissaient des dindons au pelage caf\'e9 au lait, des p\'e9caris, sorte de cochons sauvages, tr\'e8s appr\'e9ci\'e9 +s des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des lapins et des li\'e8vres dans l\rquote Am\'e9rique m\'e9ridionale, des tatous \'e0 test \'e9cailleux dessin\'e9 en mosa\'efque, qui appartiennent \'e0 l\rquote ordre des \'e9dent\'e9s. + +\par +\par Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un v\'e9ritable h\'e9ro\'efsme, lorsqu\rquote il entrevoyait quelque tapir, de ceux qui sont appel\'e9s \'ab\~antas\~\'bb au Br\'e9sil, ces diminutifs d\rquote \'e9l\'e9phants, d\'e9j\'e0 + presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses affluents, pachydermes si recherch\'e9s des chasseurs pour leur raret\'e9, si appr\'e9ci\'e9s des gourmets pour leur chair, sup\'e9rieure \'e0 celle du b\'9cuf, et surtout pour la protub\'e9 +rance de leur nuque, qui est un morceau de roi\~! +\par +\par Oui\~! son fusil lui br\'fblait les doigts, \'e0 ce jeune homme\~; mais, fid\'e8le \'e0 son serment, il le laissait au repos. +\par +\par Ah\~! par exemple, \endash et il en pr\'e9vint sa s\'9cur \endash , le coup partirait malgr\'e9 lui s\rquote il se trouvait \'e0 bonne port\'e9e d\rquote un \'ab\~tamand\'f5a assa\~\'bb, sorte de grand fourmilier tr\'e8s curieux, qui peut \'eatre consid +\'e9r\'e9 comme un coup de ma\'eetre dans les annales cyn\'e9g\'e9tiques. +\par +\par Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus que ces panth\'e8res, l\'e9opards, jaguars, gu\'e9pars, couguars, indiff\'e9remment d\'e9sign\'e9s sous le nom d\rquote on\'e7as dans l\rquote Am\'e9rique du Sud, et qu\rquote +il ne faut pas laisser approcher de trop pr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Enfin, dit Benito qui s\rquote arr\'eata un instant, se promener c\rquote est tr\'e8s bien, mais se promener sans but\'85 +\par +\par Sans but\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille\~; mais notre but, c\rquote est de voir, c\rquote est d\rquote admirer, c\rquote est de visiter une derni\'e8re fois ces for\'eats de l\rquote Am\'e9rique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c +\rquote est de leur dire un dernier adieu\~! +\par +\par Ah\~! une id\'e9e\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait Lina qui parlait ainsi. +\par +\par \'ab\~Une id\'e9e de Lina ne peut \'eatre qu\rquote une id\'e9e folle\~! r\'e9pondit Benito en secouant la t\'eate. +\par +\par \endash C\rquote est mal, mon fr\'e8re, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, quand elle cherche pr\'e9cis\'e9ment \'e0 donner \'e0 notre promenade le but que tu regrettes qu\rquote elle n\rquote ait pas\~! +\par +\par \endash D\rquote autant plus, monsieur Benito, que mon id\'e9e vous plaira, j\rquote en suis s\'fbre, r\'e9pondit la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash Quelle est ton id\'e9e\~? demanda Minha. +\par +\par \endash Vous voyez bien cette liane\~?\~\'bb +\par +\par Et Lina montrait une de ces lianes de l\rquote esp\'e8ce des \'ab\~cipos\~\'bb, enroul\'e9e \'e0 un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, l\'e9g\'e8res comme des plumes, se referment au moindre bruit. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? dit Benito. +\par +\par \endash Je propose, r\'e9pondit Lina, de nous mettre tous \'e0 suivre cette liane jusqu\rquote \'e0 son extr\'e9mit\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash C\rquote est une id\'e9e, c\rquote est un but, en effet\~! s\rquote \'e9cria Benito. Suivre cette liane, quels que soient les obstacles, fourr\'e9s, taillis, rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arr\'eater par rien, passer quand m\'eame +\'85 +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, tu avais bien raison, fr\'e8re\~! dit en riant Minha. Lina est un peu folle\~! +\par +\par \endash Allons, bon\~! lui r\'e9pondit son fr\'e8re, tu dis que Lina est folle, pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu\rquote il l\rquote approuve\~! +\par +\par \endash Au fait, soyons fou, si cela vous amuse\~! r\'e9pondit Minha. Suivons la liane\~! +\par +\par \endash Vous ne craignez pas\'85 fit observer Manoel. +\par +\par \endash Encore des objections\~! s\rquote \'e9cria Benito. Ah\~! Manoel, tu ne parlerais pas ainsi et tu serais d\'e9j\'e0 en route, si Minha t\rquote attendait au bout\~! +\par +\par Je me tais, r\'e9pondit Manoel. Je ne dis plus rien, j\rquote ob\'e9is\~! +\par +\par Suivons la liane\~!\~\'bb +\par +\par Et les voil\'e0 partis, joyeux comme des enfants en vacances\~! +\par +\par Il pouvait les mener loin, ce filament v\'e9g\'e9tal, s\rquote ils s\rquote ent\'eataient \'e0 le suivre jusqu\rquote \'e0 son extr\'e9mit\'e9 comme un fil d\rquote Ariane, \endash \'e0 cela pr\'e8s que le fil de l\rquote h\'e9riti\'e8re de Minos aidait +\'e0 sortir du labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu\rquote y entra\'eener plus profond\'e9ment. +\par +\par C\rquote \'e9tait, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces cipos connus sous le nom de \'ab\~japicanga\~\'bb rouge, et dont la longueur mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, apr\'e8s tout, l\rquote honneur n\rquote \'e9tait pas engag +\'e9 dans l\rquote affaire. +\par +\par Le cipo passait d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre, sans solution de continuit\'e9, tant\'f4t enroul\'e9 aux troncs, tant\'f4t enguirland\'e9 aux branches, ici sautant d\rquote un dragonnier \'e0 un palissandre, l\'e0 d\rquote un gigantesque ch\'e2 +taignier, le \'ab\~bertholletia excelsa\~\'bb, \'e0 quelques-uns de ces palmiers \'e0 vin, ces \'ab\~baccabas\~\'bb, dont les branches ont \'e9t\'e9 justement compar\'e9es par Agassiz \'e0 de longues baguettes de corail mouchet\'e9es de vert. Puis, c +\rquote \'e9taient des \'ab\~tucumas\~\'bb, de ces ficus, capricieusement contourn\'e9s comme des oliviers centenaires, et dont on ne compte pas moins de quarante-trois vari\'e9t\'e9s au Br\'e9sil\~; c\rquote \'e9taient de ces sortes d\rquote euphorbiac +\'e9es qui produisent le caoutchouc, des \'ab\~gualtes\~\'bb, beaux palmiers au tronc lisse, fin, \'e9l\'e9gant, des cacaotiers qui croissent spontan\'e9ment sur les rives de l\rquote Amazone et de ses affluents, des m\'e9lastomes vari\'e9s, les uns \'e0 + fleurs roses, les autres agr\'e9ment\'e9s de panicules de baies blanch\'e2tres. +\par +\par Mais que de haltes, que de cris de d\'e9ception, lorsque la joyeuse bande croyait avoir perdu le fil conducteur\~! Il fallait alors le retrouver, le d\'e9brouiller, dans le peloton des plantes parasites. +\par +\par \'ab\~L\'e0\~! l\'e0\~! disait Lina, je l\rquote aper\'e7ois\~! +\par +\par \endash Tu te trompes, r\'e9pondait Minha, ce n\rquote est pas lui, c\rquote est une liane d\rquote une autre esp\'e8ce\~! +\par +\par \endash Mais non\~! Lina a raison, disait Benito. +\par +\par \endash Non\~! Lina a tort\~\'bb, r\'e9pondait naturellement Manoel. De l\'e0, discussions tr\'e8s s\'e9rieuses, tr\'e8s soutenues, dans lesquelles personne ne voulait c\'e9der. +\par +\par Alors, le noir d\rquote un c\'f4t\'e9, Benito de l\rquote autre, s\rquote \'e9lan\'e7aient sur les arbres, grimpaient aux branches enlac\'e9es par le cipo, afin d\rquote en relever la v\'e9ritable direction. +\par +\par Or, rien de moins ais\'e9, \'e0 coup s\'fbr, dans cet emm\'ealement de touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des bromelias \'ab\~karatas\~\'bb, arm\'e9es de leurs piquants aigus, des orchid\'e9es \'e0 + fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des \'ab\~oncidiums\~\'bb plus embrouill\'e9s qu\rquote un \'e9cheveau de laine entre les pattes d\rquote un jeune chat\~! +\par +\par Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle difficult\'e9 pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des heliconias \'e0 grandes feuilles, des calliandras \'e0 houppes roses, des rhipsales qui l\rquote entouraient comme l\rquote +armature d\rquote un fil de bobine \'e9lectrique, entre les n\'9cuds des grandes ipom\'e9es blanches, sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui \'e9tait grenadille, brindille, vigne folle et sarments\~! +\par +\par Et quand on avait retrouv\'e9 le cipo, quels cris de joie, et comme on reprenait la promenade un instant interrompue\~! +\par +\par Depuis une heure d\'e9j\'e0, jeunes gens et jeunes filles allaient ainsi, et rien ne faisait pr\'e9voir qu\rquote ils fussent pr\'e8s d\rquote atteindre leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne c\'e9dait pas, et les oiseaux s +\rquote envolaient par centaines, et les singes s\rquote enfuyaient d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre, comme pour montrer le chemin. +\par +\par Un fourr\'e9 barrait-il la route\~? Le sabre d\rquote abatis faisait une trou\'e9e, et toute la bande s\rquote y introduisait. Ou bien, c\rquote \'e9tait une haute roche, tapiss\'e9e de verdure, sur laquelle la liane se d\'e9 +roulait comme un serpent. On se hissait alors, et l\rquote on passait la roche. +\par +\par Une large clairi\'e8re s\rquote ouvrit bient\'f4t. L\'e0, dans cet air plus libre, qui lui est n\'e9cessaire comme la lumi\'e8re du soleil, l\rquote arbre des tropiques par excellence, celui qui, suivant l\rquote observation de Humboldt, \'ab\~a accompagn +\'e9 l\rquote homme dans l\rquote enfance de sa civilisation\~\'bb, le grand nourrisseur de l\rquote habitant des zones torrides, un bananier, se montrait isol\'e9ment. Le long feston du cipo, enroul\'e9 dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d +\rquote une extr\'e9mit\'e9 \'e0 l\rquote autre de la clairi\'e8re et se glissait de nouveau dans la for\'eat. +\par +\par \'ab\~Nous arr\'eatons-nous, enfin\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Non, mille fois non\~! s\rquote \'e9cria Benito. Pas avant d\rquote avoir atteint le bout de la liane\~! +\par +\par \endash Cependant, fit observer Minha, il serait bient\'f4t temps de songer au retour\~! +\par +\par \endash Oh\~! ch\'e8re ma\'eetresse, encore, encore\~! r\'e9pondit Lina. +\par +\par \endash Toujours\~! toujours\~!\~\'bb ajouta Benito. +\par +\par Et les \'e9tourdis de s\rquote enfoncer plus profond\'e9ment dans la for\'eat, qui, plus d\'e9gag\'e9e alors, leur permettait d\rquote avancer plus facilement. +\par +\par En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait \'e0 revenir vers le fleuve. Il y avait donc moins d\rquote inconv\'e9nient \'e0 la suivre, puisqu\rquote on se rapprochait de la rive droite, qu\rquote il serait ais\'e9 de remonter ensuite. +\par +\par Un quart d\rquote heure plus tard, au fond d\rquote un ravin, devant un petit affluent de l\rquote Amazone, tout le monde s\rquote arr\'eatait. Mais un pont de lianes, fait de \'ab\~bejucos\~\'bb reli\'e9 +s entre eux par un lacis de branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d\rquote une berge \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Benito, toujours en avant, s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9lanc\'e9 sur le tablier vacillant de cette passerelle v\'e9g\'e9tale. +\par +\par Manoel voulut retenir la jeune fille. +\par +\par \'ab\~Restez, restez, Minha\~! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui pla\'eet, mais nous l\rquote attendrons ici\~! +\par +\par Non\~! Venez, venez, ch\'e8re ma\'eetresse, venez\~! s\rquote \'e9cria Lina. N\rquote ayez pas peur\~! La liane s\rquote amincit\~! Nous aurons raison d\rquote elle, et nous d\'e9couvrirons son extr\'e9mit\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Et sans h\'e9siter, la jeune mul\'e2tresse s\rquote aventurait hardiment derri\'e8re Benito. +\par +\par \'ab\~Ce sont des enfants\~! r\'e9pondit Minha. Venez, mon cher Manoel\~! Il faut bien les suivre\~!\~\'bb +\par +\par Et les voil\'e0 tous franchissant le pont, qui se balan\'e7ait au-dessus du ravin comme une escarpolette, et s\rquote enfon\'e7ant de nouveau sous le d\'f4me des grands arbres. +\par +\par Mais ils n\rquote avaient pas march\'e9 depuis dix minutes, en suivant l\rquote interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous s\rquote arr\'eataient, et, cette fois, non sans raison. +\par +\par \'ab\~Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane\~? demanda la jeune fille. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Benito, mais nous ferons bien de n\rquote avancer qu\rquote avec prudence\~! Voyez\~!\'85\~\'bb Et Benito montrait le cipo qui, perdu dans les branches d\rquote un haut ficus, \'e9tait agit\'e9 par de violentes secousses. \'ab\~ +Qui donc produit cela\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Peut-\'eatre quelque animal, dont il convient de n\rquote approcher qu\rquote avec circonspection\~!\~\'bb Et Benito, armant son fusil, fit signe de le laisser aller, et se porta \'e0 dix pas en avant. Manoel, les deux jeunes filles et le noir +\'e9taient rest\'e9s immobiles \'e0 la m\'eame place. Soudain, un cri fut pouss\'e9 par Benito, et on put le voir s\rquote \'e9lancer vers un arbre. Tous se pr\'e9cipit\'e8rent de ce c\'f4t\'e9. +\par +\par Spectacle inattendu et peu fait pour r\'e9cr\'e9er les yeux\~! +\par +\par Un homme, pendu par le cou, se d\'e9battait au bout de cette liane, souple comme une corde, \'e0 laquelle il avait fait un n\'9cud coulant, et les secousses venaient des soubresauts qui l\rquote agitaient encore dans les derni\'e8res convulsions de l +\rquote agonie. +\par +\par Mais Benito s\rquote \'e9tait jet\'e9 sur le malheureux, et d\rquote un coup de son couteau de chasse il avait tranch\'e9 le cipo. +\par +\par Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui donner des soins et le rappeler \'e0 la vie, s\rquote il n\rquote \'e9tait pas trop tard. +\par +\par \'ab\~Le pauvre homme\~! murmurait Minha. +\par +\par \endash Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s\rquote \'e9cria Lina, il respire encore\~! Son c\'9cur bat\~! Il faut le sauver\~! +\par +\par \endash C\rquote est ma foi vrai, r\'e9pondit Manoel, mais je crois qu\rquote il \'e9tait temps d\rquote arriver\~!\~\'bb +\par +\par Le pendu \'e9tait un homme d\rquote une trentaine d\rquote ann\'e9es, un blanc, assez mal v\'eatu, tr\'e8s amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert. +\par +\par \'c0 ses pieds \'e9taient une gourde vide, jet\'e9e \'e0 terre, et un bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d\rquote une t\'eate de tortue, se rattachait par une fibre. +\par +\par \'ab\~Se pendre, se pendre, r\'e9p\'e9tait Lina, et jeune encore\~! Qu\rquote est-ce qui a pu le pousser \'e0 cela\~!\~\'bb +\par +\par Mais les soins de Manoel ne tard\'e8rent pas \'e0 ramener \'e0 la vie le pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un \'ab\~hum\~!\~\'bb vigoureux, si inattendu, que Lina, effray\'e9e, r\'e9pondit \'e0 son cri par un autre. +\par +\par \'ab\~Qui \'eates-vous\~? mon ami, lui demanda Benito. +\par +\par \endash Un ex-pendu, \'e0 ce que je vois\~! +\par +\par \endash Mais, votre nom\~?\'85 +\par +\par \endash Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la main sur le front. Ah\~! je me nomme Fragoso pour vous servir, si j\rquote en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous accommoder suivant toutes les r\'e8gles de mon art +\~! Je suis un barbier, ou, pour mieux dire, le plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 des Figaros\~!\'85 +\par +\par \endash Et comment avez-vous pu songer\~?\'85 +\par +\par \endash Eh\~! que voulez-vous, mon brave monsieur\~! r\'e9pondit en souriant Fragoso. Un moment de d\'e9sespoir, que j\rquote aurais bien regrett\'e9, si les regrets sont de l\rquote autre monde\~! Mais huit cents lieues de pays \'e0 + parcourir encore, et pas une pataque \'e0 la poche, cela n\rquote est pas fait pour r\'e9conforter\~! J\rquote avais perdu courage, \'e9videmment\~!\~\'bb +\par +\par Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agr\'e9able figure. \'c0 mesure qu\rquote il se remettait, on voyait que son caract\'e8re devait \'eatre gai. C\rquote \'e9 +tait un de ces barbiers nomades qui courent les rives du Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les ressources de leur m\'e9tier au service des n\'e8gres, n\'e9gresses, Indiens, Indiennes, qui les appr\'e9cient fort. +\par +\par Mais le pauvre Figaro, bien abandonn\'e9, bien mis\'e9rable, n\rquote ayant pas mang\'e9 depuis quarante heures, \'e9gar\'e9 dans cette for\'eat, avait un instant perdu la t\'eate\'85 et on sait le reste. +\par +\par \'ab\~Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos. +\par +\par \endash Comment donc, mais avec plaisir\~! r\'e9pondit Fragoso. Vous m\rquote avez d\'e9pendu, je vous appartiens\~! Il ne fallait pas me d\'e9pendre\~! +\par +\par \endash Hein\~! ch\'e8re ma\'eetresse, avons-nous bien fait de continuer notre promenade\~! dit Lina. +\par +\par \endash Je le crois bien\~! r\'e9pondit la jeune fille. +\par +\par \endash N\rquote importe, dit Benito, je n\rquote aurais jamais cru que nous finirions par trouver un homme au bout de notre cipo\~! +\par +\par \endash Et surtout un barbier dans l\rquote embarras, en train de se pendre\~!\~\'bb r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. Il remercia chaudement Lina de la bonne id\'e9e qu\rquote elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le chemin de la fazenda, o\'f9 + Fragoso fut accueilli de mani\'e8re \'e0 n\rquote avoir plus ni l\rquote envie ni le besoin de recommencer sa triste besogne\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017274}CHAPITRE HUITI\'c8ME\line LA JANGADA{\*\bkmkend _Toc98017274} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le demi-mille carr\'e9 de for\'eat \'e9tait abattu. Aux charpentiers revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les arbres plusieurs fois s\'e9culaires qui gisaient sur la gr\'e8ve. +\par +\par Facile besogne, en v\'e9rit\'e9\~! Sous la direction de Joam Garral, les Indiens attach\'e9s \'e0 la fazenda allaient d\'e9ployer leur adresse, qui est incomparable. Qu\rquote il s\rquote agisse de b\'e2tisse ou de construction maritime, ces indig\'e8 +nes sont, sans contredit, d\rquote \'e9tonnants ouvriers. Ils n\rquote ont qu\rquote une hache et une scie, ils op\'e8rent sur des bois tellement durs que le tranchant de leur outil s\rquote y \'e9br\'e8che, et pourtant, troncs qu\rquote il faut \'e9 +quarrir, poutrelles \'e0 d\'e9gager de ces \'e9normes stipes, planches et madriers, \'e0 d\'e9biter sans l\rquote aide d\rquote une scierie m\'e9canique, tout cela s\rquote accomplit ais\'e9ment sous leur main adroite, patiente, dou\'e9e d\rquote +une prodigieuse habilet\'e9 naturelle. +\par +\par Les cadavres d\rquote arbres n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 tout d\rquote abord lanc\'e9s dans le lit de l\rquote Amazone. Joam Garral avait l\rquote habitude de proc\'e9der autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il \'e9t\'e9 sym\'e9 +triquement rang\'e9 sur une large gr\'e8ve plate, qu\rquote il avait fait encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. C\rquote \'e9tait l\'e0 que la jangada allait \'eatre construite\~; c\rquote \'e9tait l\'e0 que l\rquote +Amazone se chargerait de la mettre \'e0 flot, lorsque le moment serait venu de la conduire \'e0 destination. +\par +\par Un mot explicatif sur la disposition g\'e9ographique de cet immense cours d\rquote eau, qui est unique entre tous, et \'e0 propos d\rquote un singulier ph\'e9nom\'e8ne, que les riverains avaient pu constater }{\i de visu}{. +\par +\par Les deux fleuves, qui sont peut-\'eatre plus \'e9tendus que la grande art\'e8re br\'e9silienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, l\rquote un du sud au nord sur le continent africain, l\rquote autre du nord au sud \'e0 travers l\rquote Am\'e9 +rique septentrionale. Ils traversent donc des territoires tr\'e8s vari\'e9s en latitude, et cons\'e9quemment ils sont soumis \'e0 des climats tr\'e8s diff\'e9rents. +\par +\par L\rquote Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis le point o\'f9 il oblique franchement \'e0 l\rquote est sur la fronti\'e8re de l\rquote \'c9quateur et du P\'e9rou, entre les quatri\'e8me et deuxi\'e8me parall\'e8 +les sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l\rquote influence des m\'eames conditions climat\'e9riques dans toute l\rquote \'e9tendue de son parcours. +\par +\par De l\'e0, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies tombent avec un \'e9cart de six mois. Au nord du Br\'e9sil, c\rquote est en septembre que se produit la p\'e9riode pluvieuse. Au sud, au contraire, c\rquote est en mars. D\rquote o\'f9 + cette cons\'e9quence que les affluents de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux qu\rquote \'e0 une demi-ann\'e9e d\rquote intervalle. Il r\'e9sulte donc de cette alternance que le niveau de l\rquote Amazone, apr\'e8 +s avoir atteint son maximum d\rquote \'e9l\'e9vation, en juin, d\'e9cro\'eet successivement jusqu\rquote en octobre. +\par +\par C\rquote est ce que Joam Garral savait par exp\'e9rience, et c\rquote est de ce ph\'e9nom\'e8ne qu\rquote il entendait profiter pour la mise \'e0 l\rquote eau de la jangada, apr\'e8s l\rquote avoir commod\'e9 +ment construite sur la rive du fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de l\rquote Amazone, le maximum peut monter jusqu\rquote \'e0 quarante pieds, et le minimum descendre jusqu\rquote \'e0 trente. Un tel \'e9 +cart donnait donc au fazender toute facilit\'e9 pour agir. +\par +\par La construction fut commenc\'e9e sans retard. Sur la vaste gr\'e8ve les troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de leur degr\'e9 de flottabilit\'e9, dont il fallait tenir compte. En effet, parmi ces bois lourds et durs, il s\rquote +en trouvait dont la densit\'e9 sp\'e9cifique \'e9gale, \'e0 peu de chose pr\'e8s, la densit\'e9 de l\rquote eau. +\par +\par Toute cette premi\'e8re assise ne devait pas \'eatre faite de troncs juxtapos\'e9s. Un petit intervalle avait \'e9t\'e9 laiss\'e9 entre eux, et ils furent reli\'e9s par des poutrelles traversi\'e8res qui assuraient la solidit\'e9 de l\rquote +ensemble. Des c\'e2bles de \'ab\~pia\'e7aba\~\'bb les rattachaient l\rquote un \'e0 l\rquote autre, et avec autant de solidit\'e9 qu\rquote un c\'e2ble de chanvre. Cette mati\'e8re, qui est faite des ramicules d\rquote un certain palmier, tr\'e8 +s abondant sur les rives du fleuve, est universellement employ\'e9e dans le pays. Le pia\'e7aba flotte, r\'e9siste \'e0 l\rquote immersion, se fabrique \'e0 bon march\'e9, toutes raisons qui en ont fait un article pr\'e9cieux, entr\'e9 d\'e9j\'e0 + dans le commerce du vieux monde. +\par +\par Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la jangada, sur\'e9lev\'e9 de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il y en avait l\'e0 pour une somme consid\'e9 +rable, et on l\rquote admettra sans peine, si l\rquote on tient compte de ce que ce train de bois mesurait mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de soixante mille pieds carr\'e9s. En r\'e9alit\'e9, c\rquote \'e9tait une for\'ea +t tout enti\'e8re qui allait se livrer au courant de l\rquote Amazone. +\par +\par Ces travaux de construction s\rquote \'e9taient plus sp\'e9cialement accomplis sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu\rquote ils furent termin\'e9s, la question de l\rquote am\'e9nagement, mise \'e0 l\rquote ordre du jour, fut soumise \'e0 + la discussion de tous, \'e0 laquelle on convia m\'eame ce brave Fragoso. +\par +\par Un mot seulement pour dire quelle \'e9tait devenue sa nouvelle situation \'e0 la fazenda. +\par +\par Du jour o\'f9 il avait \'e9t\'e9 recueilli par l\rquote hospitali\'e8re famille, le barbier n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 si heureux. Joam Garral lui avait offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, lorsque cette liane \'ab\~l\rquote +avait saisi par le cou, disait-il, et arr\'eat\'e9 net\~\'bb\~! Fragoso avait accept\'e9, remerci\'e9 de tout son c\'9cur, et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait \'e0 se rendre utile de mille fa\'e7ons. C\rquote \'e9tait, d\rquote +ailleurs, un gar\'e7on tr\'e8s intelligent, ce qu\rquote on pourrait appeler un \'ab\~droitier des deux mains\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote il \'e9tait apte \'e0 tout faire et \'e0 tout faire bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, f\'e9 +cond en reparties joyeuses, il n\rquote avait pas tard\'e9 \'e0 \'eatre aim\'e9 de tous. +\par +\par Mais c\rquote \'e9tait envers la jeune mul\'e2tresse qu\rquote il pr\'e9tendait avoir contract\'e9 la plus grosse dette. +\par +\par \'ab\~Une fameuse id\'e9e que vous avez eue, mademoiselle Lina, r\'e9p\'e9tait-il sans cesse, de jouer \'e0 la \'ab\~liane conductrice\~\'bb\~! Ah\~! vraiment, c\rquote +est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas toujours un pauvre diable de barbier au bout\~! +\par +\par \endash C\rquote est le hasard, monsieur Fragoso, r\'e9pondait Lina en riant, et je vous assure que vous ne me devez rien\~! +\par +\par \endash Comment\~! rien, mais je vous dois la vie, et je demande \'e0 la prolonger pendant une centaine d\rquote ann\'e9es encore, pour que ma reconnaissance dure plus longtemps\~! Voyez-vous, ce n\rquote \'e9tait pas ma vocation de me pendre\~! Si j +\rquote ai essay\'e9 de le faire, c\rquote \'e9tait par n\'e9cessit\'e9\~! Mais, tout bien examin\'e9, j\rquote aimais mieux cela que de mourir de faim et de servir, avant d\rquote \'eatre mort tout \'e0 fait, de p\'e2ture \'e0 des b\'eates\~ +! Aussi cette liane, c\rquote est un lien entre nous, et vous aurez beau dire\'85\~\'bb +\par +\par La conversation, en g\'e9n\'e9ral, se continuait sur un ton plaisant. Au fond, Fragoso \'e9tait tr\'e8s reconnaissant \'e0 la jeune mul\'e2tresse d\rquote avoir eu l\rquote initiative de son sauvetage, et Lina n\rquote \'e9tait point insensible aux t\'e9 +moignages de ce brave gar\'e7on, tr\'e8s ouvert, tr\'e8s franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amiti\'e9 ne laissait pas d\rquote amener quelques plaisants \'ab\~Ah\~! ah\~!\~\'bb de la part de Benito, de la vieille Cyb\'e8le et de biens d\rquote +autres. +\par +\par Donc, pour en revenir \'e0 la jangada, apr\'e8s discussion, il fut d\'e9cid\'e9 que son installation serait aussi compl\'e8te et aussi confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs mois. La famille Garral comprenait le p\'e8re, la m +\'e8re, la jeune fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cyb\'e8le et Lina, qui devaient occuper une habitation \'e0 part. \'c0 ce petit monde, il fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le pilote auquel serait confi\'e9 +e la direction de la jangada. +\par +\par Un personnel aussi nombreux n\rquote \'e9tait que suffisant pour le service du bord. En effet, il s\rquote agissait de naviguer au milieu des tournants du fleuve, entre ces centaines d\rquote \'eeles et d\rquote \'eelots qui l\rquote +encombrent. Si le courant de l\rquote Amazone fournissait le moteur, il n\rquote imprimait pas la direction. De l\'e0, ces cent soixante bras n\'e9cessaires \'e0 la man\'9cuvre des longues gaffes, destin\'e9es \'e0 maintenir l\rquote \'e9 +norme train de bois \'e0 \'e9gale distance des deux rives. +\par +\par Tout d\rquote abord, on s\rquote occupa de construire la maison de ma\'eetre \'e0 l\rquote arri\'e8re de la jangada. Elle fut am\'e9nag\'e9e de mani\'e8re \'e0 contenir cinq chambres et une vaste salle \'e0 manger. Une de ces chambres devait \'ea +tre commune \'e0 Joam Garral et \'e0 sa femme, une autre \'e0 Lina et \'e0 Cyb\'e8le, pr\'e8s de leurs ma\'eetresses, une troisi\'e8me \'e0 Benito et \'e0 Manoel. Minha aurait une chambre \'e0 part, qui ne serait pas la moins confortablement dispos\'e9e. + +\par +\par Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches imbriqu\'e9es, bien impr\'e9gn\'e9es de r\'e9sine bouillante, ce qui devait les rendre imperm\'e9ables et parfaitement \'e9tanches. Des fen\'eatres lat\'e9rales et des fen\'eatres de fa\'e7a +de l\rquote \'e9clairaient gaiement. Sur le devant s\rquote ouvrait la porte d\rquote entr\'e9e, donnant acc\'e8s dans la salle commune. Une l\'e9g\'e8re v\'e9randa, qui en prot\'e9geait la partie ant\'e9rieure contre l\rquote +action des rayons solaires, reposait sur de sveltes bambous. Le tout \'e9tait peint d\rquote une fra\'eeche couleur d\rquote ocre, qui r\'e9verb\'e9rait la chaleur au lieu de l\rquote absorber, et assurait \'e0 l\rquote int\'e9rieur une temp\'e9 +rature moyenne. +\par +\par Mais, quand \'ab\~le gros \'9cuvre\~\'bb, comme on dit, eut \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 sur les plans de Joam Garral, Minha intervint. +\par +\par \'ab\~P\'e8re, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par tes soins, tu nous permettras d\rquote arranger cette demeure \'e0 notre fantaisie. Le dehors t\rquote appartient, mais le dedans est \'e0 nous. Ma m\'e8 +re et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu n\rquote as pas quitt\'e9 Iquitos\~! +\par +\par \endash Fais \'e0 ta guise, Minha, r\'e9pondit Joam Garral en souriant de ce triste sourire qui lui revenait quelquefois. +\par +\par \endash Ce sera charmant\~! +\par +\par \endash Je m\rquote en rapporte \'e0 ton bon go\'fbt, ma ch\'e8re fille\~! +\par +\par \endash Et cela nous fera honneur, p\'e8re\~! r\'e9pondit Minha. Il le faut pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le n\'f4tre, et dans lequel tu vas rentrer apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es d\rquote absence\~! +\par +\par \endash Oui\~! Minha, oui\~! r\'e9pondit Joam Garral. C\rquote est un peu comme si nous revenions d\rquote exil\'85 un exil volontaire\~! Fais donc de ton mieux, ma fille\~! J\rquote approuve d\rquote avance tout ce que tu feras\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 la jeune fille, \'e0 Lina, auxquelles devaient se joindre volontiers Manoel d\rquote une part, Fragoso de l\rquote autre, revenait le soin d\rquote orner l\rquote habitation \'e0 l\rquote int\'e9rieur. Avec un peu d\rquote +imagination et de sens artistique, ils devaient arriver \'e0 faire tr\'e8s bien les choses. +\par +\par Au dedans, d\rquote abord, les meubles les plus jolis de la fazenda trouv\'e8rent naturellement leur place. On en serait quitte pour les renvoyer, apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e au Para, par quelque igaritea de l\rquote Amazone\~ +: Tables, fauteuils de bambous, canap\'e9s de cannes, \'e9tag\'e8res de bois sculpt\'e9, tout ce qui constitue le riant mobilier d\rquote une habitation de la zone tropicale, fut dispos\'e9 avec go\'fbt dans la maison flottante. On sentait bien qu\rquote +en dehors de la collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes pr\'e9sidaient \'e0 cet arrangement. Qu\rquote on ne s\rquote imagine pas que la planche des murs f\'fbt rest\'e9e \'e0 nu\~! Non\~! les parois dispa +raissaient sous des tentures du plus agr\'e9able aspect. Seulement ces tentures, faites de pr\'e9cieuses \'e9corces d\rquote arbres, c\rquote \'e9taient des \'ab\~tuturis\~\'bb +, qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des plus souples et des plus riches \'e9toffes de l\rquote ameublement moderne. Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement tigr\'e9es, d\rquote \'e9 +paisses fourrures de singes, offraient au pied leurs moelleuses toisons. Quelques l\'e9gers rideaux de cette soie rouss\'e2tre, que produit le \'ab\~suma-uma\~\'bb, pendaient aux fen\'eatres. Quant aux lits, envelopp\'e9 +s de leurs moustiquaires, oreillers, matelas, coussins, ils \'e9taient remplis de cette \'e9lastique et fra\'eeche substance que donne le bombax dans le haut bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Puis, partout, sur les \'e9tag\'e8res, sur les consoles, de ces jolis riens, rapport\'e9s de Rio-Janeiro ou de B\'e9lem, d\rquote autant plus pr\'e9cieux pour la jeune fille, qu\rquote ils lui venaient de Manoel. Quoi de plus agr\'e9 +able aux yeux que ces bibelots, dons d\rquote une main amie, qui parlent sans rien dire\~! +\par +\par En quelques jours, cet int\'e9rieur fut enti\'e8rement dispos\'e9, et c\rquote \'e9tait \'e0 se croire dans la maison m\'eame de la fazenda. On n\rquote en e\'fbt pas voulu d\rquote autre pour demeure s\'e9dentaire, sous quelque beau bouquet d\rquote +arbres, au bord d\rquote un courant d\rquote eau vive. Pendant qu\rquote elle descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne d\'e9parerait pas les sites pittoresques, qui se d\'e9placeraient lat\'e9ralement \'e0 elle. +\par +\par Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins les yeux au dehors qu\rquote au dedans. +\par +\par En effet, \'e0 l\rquote ext\'e9rieur, les jeunes gens avaient rivalis\'e9 de go\'fbt et d\rquote imagination. +\par +\par La maison \'e9tait litt\'e9ralement enfeuillag\'e9e du soubassement jusqu\rquote aux derni\'e8res arabesques de la toiture. C\rquote \'e9tait un fouillis d\rquote orchid\'e9es, de brom\'e9lias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, que nourrissaien +t des caisses de bonne terre v\'e9g\'e9tale, enfouies sous des massifs de verdure. Le tronc d\rquote un mimosa ou d\rquote un ficus n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 habill\'e9 d\rquote une parure plus \'ab\~tropicalement\~\'bb \'e9clatante\~ +! Que de capricieuses broutilles, que de rubell\'e9es rouges, de pampres jaune d\rquote or, de grappes multicolores, de sarments enchev\'eatr\'e9s, sur les corbeaux supportant le bout du fa\'eetage, sur les ar\'e7 +ons de la toiture, sur le sommier des portes\~! Il avait suffi de prendre \'e0 pleines mains dans les for\'eats voisines de la fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces parasites\~; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle s +\rquote accrochait \'e0 tous les angles, elle s\rquote enguirlandait \'e0 toutes les saillies, elle se bifurquait, elle \'ab\~touffait\~\'bb, elle jetait \'e0 tort et \'e0 travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus rien voir de l\rquote +habitation, qui semblait \'eatre enfouie sous un \'e9norme buisson en fleur. +\par +\par Attention d\'e9licate et dont on reconna\'eetra ais\'e9ment l\rquote auteur, l\rquote extr\'e9mit\'e9 de ce cipo allait s\rquote \'e9panouir \'e0 la fen\'eatre m\'eame de la jeune mul\'e2tresse. On e\'fbt dit d\rquote un bouquet de fleurs toujours fra\'ee +ches que ce long bras lui tendait \'e0 travers la persienne. +\par +\par En somme, tout cela \'e9tait charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina furent contentes, il est inutile d\rquote y insister. +\par +\par \'ab\~Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des arbres sur la jangada\~! +\par +\par Oh\~! des arbres\~! r\'e9pondit Minha. +\par +\par \endash Pourquoi pas\~? reprit Manoel. Transport\'e9s avec de bonne terre sur cette solide plate-forme, je suis certain qu\rquote ils prosp\'e9reraient, d\rquote autant mieux qu\rquote il n\rquote y a pas de changements de climat \'e0 + craindre pour eux, puisque l\rquote Amazone court invariablement sous le m\'eame parall\'e8le\~! +\par +\par \endash D\rquote ailleurs, r\'e9pondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie pas chaque jour des \'eelots de verdure, arrach\'e9s aux berges des \'eeles et du fleuve\~ +? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour aller, \'e0 huit cents lieues d\rquote ici, se perdre dans l\rquote Atlantique\~? Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pa +s en un jardin flottant\~? +\par +\par \endash Voulez-vous une for\'eat, mademoiselle Lina\~? dit Fragoso, qui ne doutait de rien. +\par +\par \endash Oui\~! une for\'eat\~! s\rquote \'e9cria la jeune mul\'e2tresse, une for\'eat avec ses oiseaux, ses singes\~!\'85 +\par +\par \endash Ses serpents, ses jaguars\~!\'85 r\'e9pliqua Benito. +\par +\par \endash Ses Indiens, ses tribus nomades\~!\'85 dit Manoel. +\par +\par \endash Et m\'eame ses anthropophages\~! +\par +\par \endash Mais o\'f9 allez-vous donc, Fragoso\~? s\rquote \'e9cria Minha, en voyant l\rquote alerte barbier remonter la berge. +\par +\par \endash Chercher la for\'eat\~! r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par \endash C\rquote est inutile, mon ami, r\'e9pondit Minha en souriant. Manoel m\rquote a offert un bouquet et je m\rquote en contente\~! \endash Il est vrai, ajouta-t-elle en montrant l\rquote habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai qu\rquote +il a cach\'e9 notre maison dans son bouquet de fian\'e7ailles\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017275}CHAPITRE NEUVI\'c8ME\line LE SOIR DU 5 JUIN{\*\bkmkend _Toc98017275} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant que se construisait la maison de ma\'eetre, Joam Garral s\rquote \'e9tait occup\'e9 aussi de l\rquote am\'e9nagement des \'ab\~communs\~\'bb, qui comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les provisions de toutes sortes allaient \'ea +tre emmagasin\'e9es. +\par +\par Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet arbrisseau, haut de six \'e0 dix pieds, qui produit le manioc, dont les habitants des contr\'e9es intertropicales font leur principale nourriture. Cette racine, semblable \'e0 + un long radis noir, vient par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n\rquote est pas toxique dans les r\'e9gions africaines, il est certain que, dans l\rquote Am\'e9rique du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu\rquote il faut pr\'e9 +alablement chasser par la pression. Ce r\'e9sultat obtenu, on r\'e9duit ces racines en une farine qui s\rquote utilise de diff\'e9rentes fa\'e7ons, m\'eame sous la forme de tapioca, suivant le caprice des indig\'e8nes. +\par +\par Aussi, \'e0 bord de la jangada, existait-il un v\'e9ritable silo de cette utile production, qui \'e9tait r\'e9serv\'e9e \'e0 l\rquote alimentation g\'e9n\'e9rale. +\par +\par Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de moutons, nourris dans une \'e9table sp\'e9ciale, b\'e2tie \'e0 l\rquote avant, elles consistaient surtout en une certaine quantit\'e9 de ces jambons \'ab\~presuntos\~\'bb du pays, qui sont d +\rquote excellente qualit\'e9\~; mais on comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas \endash et qui ne le manqueraient pas non plus \endash sur les \'eeles ou dans les for\'ea +ts riveraines de l\rquote Amazone. +\par +\par Le fleuve, d\rquote ailleurs, devait largement fournir \'e0 la consommation quotidienne\~: crevettes, qu\rquote on aurait le droit d\rquote appeler \'e9crevisses, \'ab\~tambagus\~\'bb, le meilleur poisson de tout ce bassin, d\rquote un go\'fb +t plus fin que le saumon, auquel on l\rquote a quelquefois compar\'e9\~; \'ab\~pira-rucus\~\'bb, aux \'e9cailles rouges, grands comme des esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s\rquote exp\'e9dient en quantit\'e9s consid\'e9rables dans tout le Br\'e9 +sil\~; \'ab\~candirus\~\'bb, dangereux \'e0 prendre, bons \'e0 manger\~; \'ab\~piranhas\~\'bb ou poissons-diables ray\'e9s de bandes rouges et longs de trente pouces\~ +; tortues grandes ou petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si grande part dans l\rquote alimentation des indig\'e8nes, tous ces produits du fleuve devaient figurer tour \'e0 tour sur la table des ma\'eetres et des serviteurs. +\par +\par Donc, chaque jour, s\rquote il se pouvait, chasse et p\'eache allaient \'eatre pratiqu\'e9es d\rquote une fa\'e7on r\'e9guli\'e8re. +\par +\par Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce que le pays produisait de meilleur\~: \'ab\~caysuma\~\'bb ou \'ab\~machachera\~\'bb du Haut et du Bas-Amazone, liquide agr\'e9able, de saveur acidul\'e9 +e, que distille la racine bouillie de manioc doux\~; \'ab\~beiju\~\'bb du Br\'e9sil, sorte d\rquote eau-de-vie nationale, \'ab\~chica\~\'bb du P\'e9rou, ce \'ab\~mazato\~\'bb de l\rquote Ucayali, tir\'e9e des fruits bouillis, pressur\'e9s et ferment\'e9 +s du bananier\~; \'ab\~guarana\~\'bb, esp\'e8ce de p\'e2te faite avec la double amande du \'ab\~paullinia-sorbilis\~\'bb, une vraie tablette de chocolat pour la couleur, que l\rquote on r\'e9duit en fine poudre, et qui, additionn\'e9e d\rquote +eau, donne un breuvage excellent. +\par +\par Et ce n\rquote \'e9tait pas tout. Il y a dans ces contr\'e9es une esp\'e8ce de vin violet fonc\'e9 qui se tire du suc des palmiers \'ab\~assais\~\'bb, et dont les Br\'e9siliens appr\'e9cient fort le go\'fbt aromatique. Aussi s\rquote en trouvait-il \'e0 + bord un nombre respectable de frasques}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La frasque portugaise contient environ 2 litres.}}}{ +, qui seraient vides, sans doute, en arrivant au Para. +\par +\par Et, en outre, le cellier sp\'e9cial de la jangada faisait honneur \'e0 Benito, qui s\rquote en \'e9tait constitu\'e9 l\rquote ordonnateur en chef. Quelques centaines de bouteilles de X\'e9r\'e8s, de S\'e9tubal, de Port +o, rappelaient des noms chers aux premiers conqu\'e9rants de l\rquote Am\'e9rique du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encav\'e9 certaines dames-jeannes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La contenance de la dame-jeanne varie de 15 \'e0 25 litres.}}}{, remplies de cet excellent tafia, qui est une eau-de-v +ie de sucre, un peu plus accentu\'e9e au go\'fbt que le beiju national. +\par +\par Quant au tabac, ce n\rquote \'e9tait point cette plante grossi\'e8re dont se contentent le plus habituellement les indig\'e8nes du bassin de l\rquote Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, c\rquote est-\'e0-dire de la contr\'e9 +e o\'f9 se r\'e9colte le tabac le plus estim\'e9 de toute l\rquote Am\'e9rique centrale. +\par +\par Ainsi \'e9tait donc dispos\'e9e \'e0 l\rquote arri\'e8re de la jangada l\rquote habitation principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout formant une partie r\'e9serv\'e9e \'e0 la famille Garral et \'e0 leurs serviteurs personnels. + +\par +\par Vers la partie centrale, en abord, avaient \'e9t\'e9 construits les baraquements destin\'e9s au logement des Indiens et des noirs. Ce personnel devait se trouver l\'e0 dans les m\'eames conditions qu\rquote \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, et de mani\'e8 +re \'e0 pouvoir toujours man\'9cuvrer sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, il fallait un certain nombre d\rquote habitations, qui allaient donner \'e0 la jangada l\rquote aspect d\rquote un petit village en d\'e9rive. Et, en v +\'e9rit\'e9, il allait \'eatre plus b\'e2ti et plus habit\'e9 que bien des hameaux du Haut-Amazone. +\par +\par Aux Indiens, Joam Garral avait r\'e9serv\'e9 de v\'e9ritables carbets, sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage \'e9tait support\'e9 par de l\'e9gers baliveaux. L\rquote air circulait librement \'e0 + travers ces constructions ouvertes et balan\'e7ait les hamacs suspendus \'e0 l\rquote int\'e9rieur. L\'e0, ces indig\'e8nes, parmi lesquels on comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et enfants, seraient log\'e9s comme ils le sont \'e0 + terre. +\par +\par Les noirs, eux, avaient retrouv\'e9 sur le train flottant leurs ajoupas habituels. Ils diff\'e9raient des carbets en ce qu\rquote ils \'e9taient herm\'e9tiquement ferm\'e9s sur leurs quatre faces, dont une seule donnait acc\'e8s \'e0 l\rquote int\'e9 +rieur de la case. Les Indiens, accoutum\'e9s \'e0 vivre au grand air, en pleine libert\'e9, n\rquote auraient pu s\rquote habituer \'e0 cette sorte d\rquote emprisonnement de l\rquote ajoupa, qui convenait mieux \'e0 la vie des noirs. +\par +\par Enfin, sur l\rquote avant, s\rquote \'e9levaient de v\'e9ritables docks contenant les marchandises que Joam Garral transportait \'e0 B\'e9lem en m\'eame temps que le produit de ses for\'eats. +\par +\par L\'e0, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la riche cargaison avait trouv\'e9 place avec autant d\rquote ordre que si elle e\'fbt \'e9t\'e9 soigneusement arrim\'e9e dans la cale d\rquote un navire. +\par +\par En premier lieu, sept mille arrobes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ L\rquote arrobe espagnol vaut environ 25 livres\~; l +\rquote arrobe portugais vaut un peu plus, soit 32 livres.}}}{ de caoutchouc composaient la partie la plus pr\'e9cieuse de cette cargaison, puisque la livre de ce produit valait alors de trois \'e0 quatre francs. La jang +ada emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette smilac\'e9e qui forme une branche importante du commerce d\rquote exportation dans tout le bassin de l\rquote Amazone, et devient de plus en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indig +\'e8nes se montrent peu soigneux d\rquote en respecter les tiges quand ils la r\'e9coltent. F\'e8ves tonkins, connues au Br\'e9sil sous le nom de \'ab\~cumarus\~\'bb, et servant \'e0 faire certaines huiles essentielles\~ +; sassafras, dont on tire un baume pr\'e9cieux contre les blessures, ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et une certaine quantit\'e9 de bois pr\'e9cieux compl\'e9taient cette cargaison, d\rquote une d\'e9 +faite lucrative et facile dans les provinces du Para. +\par +\par Peut-\'eatre s\rquote \'e9tonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs embarqu\'e9s e\'fbt \'e9t\'e9 limit\'e9 seulement \'e0 ce qu\rquote exigeait la man\'9cuvre de la jangada. N\rquote y avait-il pas lieu d\rquote +en emmener un plus grand nombre, en pr\'e9vision d\rquote une attaque possible des tribus riveraines de l\rquote Amazone\~? +\par +\par C\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 inutile. Ces indig\'e8nes de l\rquote Am\'e9rique centrale ne sont point \'e0 redouter, et les temps sont bien chang\'e9s o\'f9 il fallait s\'e9rieusement se pr\'e9 +munir contre leurs agressions. Les Indiens des rives appartiennent \'e0 des tribus paisibles, et les plus farouches se sont retir\'e9s devant la civilisation, qui se propage peu \'e0 peu le long du fleuve et de ses affluents. Des n\'e8gres d\'e9 +serteurs, des \'e9chapp\'e9s des colonies p\'e9nitentiaires du Br\'e9sil, de l\rquote Angleterre, de la Hollande ou de la France, seraient seuls \'e0 craindre. Mais ces fugitifs ne sont qu\rquote en petit nombre\~; ils n\rquote errent que par groupes isol +\'e9s, \'e0 travers les for\'eats ou les savanes, et la jandaga \'e9tait en mesure de repousser toute attaque de la part de ces coureurs de bois. +\par +\par En outre, il y a de nombreux postes sur l\rquote Amazone, des villes, des villages, des Missions en grand nombre. Ce n\rquote est plus un d\'e9sert que traverse l\rquote immense cours d\rquote eau, c\rquote +est un bassin qui se colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n\rquote y avait donc pas \'e0 tenir compte. Aucune agression n\rquote \'e9tait \'e0 pr\'e9voir. +\par +\par Pour achever de d\'e9crire la jangada, il ne reste plus \'e0 parler que de deux ou trois constructions de nature bien diff\'e9rente, qui achevaient de lui donner un tr\'e8s pittoresque aspect. +\par +\par \'c0 l\rquote avant s\rquote \'e9levait la case du pilote. On dit \'e0 l\rquote avant, et non \'e0 l\rquote arri\'e8re, o\'f9 se trouve habituellement la place du timonier. En effet, dans ces conditions de navigation, il n\rquote y avait pas \'e0 + faire usage d\rquote un gouvernail. De longs avirons n\rquote auraient eu aucune action sur un train de cette longueur, quand m\'eame ils eussent \'e9t\'e9 man\'9cuvr\'e9s par cent bras vigoureux. C\rquote \'e9tait lat\'e9 +ralement, au moyen de longues gaffes ou d\rquote arc-boutants, appuy\'e9s sur le fond du lit, qu\rquote on maintenait la jangada dans le courant, ou qu\rquote on redressait sa direction, lorsqu\rquote elle s\rquote en \'e9 +cartait. Par ce moyen, elle pouvait s\rquote approcher d\rquote une rive ou de l\rquote autre, quand il s\rquote agissait de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, deux pirogues avec leur gr\'e9ement, \'e9taient \'e0 + bord et permettaient de communiquer facilement avec les berges. Le r\'f4le du pilote se bornait donc \'e0 reconna\'eetre les passes du fleuve, les d\'e9viations du courant, les remous qu\rquote il convenait d\rquote \'e9viter, les anses ou criques qui pr +\'e9sentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa place \'e9tait et devait \'eatre \'e0 l\rquote avant. +\par +\par Si le pilote \'e9tait le directeur mat\'e9riel de cette immense machine \endash ne peut-on justement employer cette expression\~? \endash un autre personnage en allait \'eatre le directeur spirituel\~: c\rquote \'e9 +tait le padre Passanha, qui desservait la Mission d\rquote Iquitos. +\par +\par Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait d\'fb saisir avec empressement cette occasion d\rquote emmener avec elle un vieux pr\'eatre qu\rquote elle v\'e9n\'e9rait. +\par +\par Le padre Passanha, \'e2g\'e9 alors de soixante-dix ans, \'e9tait un homme de bien, tout empreint de la ferveur \'e9vang\'e9lique, un \'eatre charitable et bon, et, au milieu de ces contr\'e9es o\'f9 les repr\'e9 +sentants de la religion ne donnent pas toujours l\rquote exemple des vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu des r\'e9gions les plus sauvages du monde. +\par +\par Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait \'e0 Iquitos, dans la Mission dont il \'e9tait le chef. Il \'e9tait aim\'e9 de tous et m\'e9ritait de l\rquote \'eatre. La famille Garral l\rquote avait en grande estime. C\rquote \'e9tait lui qui avait mari +\'e9 la fille du fermier Magalha\'ebs et le jeune commis recueilli \'e0 la fazenda. Il avait vu na\'eetre leurs enfants, il les avait baptis\'e9s, instruits, et il esp\'e9rait bien leur donner, \'e0 eux aussi, la b\'e9n\'e9diction nuptiale. +\par +\par L\rquote \'e2ge du padre Passanha ne lui permettait plus d\rquote exercer son laborieux minist\'e8re. L\rquote heure de la retraite avait sonn\'e9 pour lui. Il venait d\rquote \'eatre remplac\'e9 \'e0 + Iquitos par un missionnaire plus jeune, et il se disposait \'e0 retourner au Para, pour y finir ses jours dans un de ces couvents qui sont r\'e9serv\'e9s aux vieux serviteurs de Dieu. +\par +\par Quelle occasion meilleure pouvait lui \'eatre offerte que de descendre le fleuve avec cette famille qui \'e9tait comme la sienne\~? On le lui avait propos\'e9, il avait accept\'e9 d\rquote \'eatre du voyage, et, arriv\'e9 \'e0 B\'e9lem, c\rquote \'e9tait +\'e0 lui qu\rquote il serait r\'e9serv\'e9 de marier ce jeune couple, Minha et Manoel. +\par +\par Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait s\rquote asseoir \'e0 la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui faire construire une habitation \'e0 part, et Dieu sait avec quel soin Yaquita et sa fille s\rquote \'e9taient ing\'e9 +ni\'e9es \'e0 la rendre confortable\~! Certes, le bon vieux pr\'eatre n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 aussi bien log\'e9 dans son modeste presbyt\'e8re. +\par +\par Toutefois, le presbyt\'e8re ne pouvait suffire au padre Passanha. Il lui fallait aussi la chapelle. +\par +\par La chapelle avait donc \'e9t\'e9 \'e9difi\'e9e au centre m\'eame de la jangada, et un petit clocher la surmontait. +\par +\par Elle \'e9tait bien \'e9troite, sans doute, et n\rquote e\'fbt pu contenir tout le personnel du bord\~; mais elle \'e9tait richement orn\'e9e, et, si Joam Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le padre Passanha n\rquote +avait pas, non plus, \'e0 y regretter sa pauvre \'e9glise d\rquote Iquitos. +\par +\par Tel \'e9tait donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout le cours de l\rquote Amazone. Il \'e9tait l\'e0, sur la gr\'e8ve attendant que le fleuve v\'eent lui-m\'eame le soulever. Or, d\rquote apr\'e8 +s les calculs et observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder. +\par +\par Tout \'e9tait pr\'eat \'e0 la date du 5 juin. +\par +\par Le pilote, arriv\'e9 de la veille, \'e9tait un homme de cinquante ans, tr\'e8s entendu aux choses de son m\'e9tier, mais aimant quelque peu \'e0 boire. Quoi qu\rquote il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, \'e0 plusieurs reprises, il l\rquote +avait employ\'e9 \'e0 conduire des trains de bois \'e0 B\'e9lem, sans avoir jamais eu \'e0 s\rquote en repentir. +\par +\par Il faut d\rquote ailleurs ajouter qu\rquote Araujo, \endash c\rquote \'e9tait son nom \endash , n\rquote y voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, tir\'e9 du jus de la canne \'e0 sucre, lui \'e9 +claircissaient la vue. Aussi ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de cette liqueur, \'e0 laquelle il faisait une cour assidue. +\par +\par La crue du fleuve s\rquote \'e9tait manifest\'e9e sensiblement d\'e9j\'e0 depuis plusieurs jours. D\rquote instant en instant, le niveau du fleuve s\rquote \'e9levait, et, pendant les quarante-huit heures qui pr\'e9c\'e9d\'e8 +rent le maximum, les eaux se gonfl\'e8rent suffisamment pour couvrir la gr\'e8ve de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de bois. +\par +\par Bien que le mouvement f\'fbt assur\'e9, qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pas d\rquote erreur possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de l\rquote \'e9tiage, l\rquote heure psychologique ne serait pas sans donner quelque \'e9motion \'e0 + tous les int\'e9ress\'e9s. En effet, que, par une cause inexplicable, les eaux de l\rquote Amazone ne s\rquote \'e9levassent pas assez pour d\'e9terminer la flottaison de la jangada, et tout cet \'e9norme travail e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 + refaire. Mais, comme la d\'e9croissance de la crue se serait rapidement prononc\'e9e, il aurait fallu de longs mois pour se retrouver dans des conditions identiques. +\par +\par Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada \'e9taient r\'e9unis sur un plateau, qui dominait la gr\'e8ve d\rquote une centaine de pieds, et tous attendaient l\rquote heure avec une sorte d\rquote anxi\'e9t\'e9 bien compr\'e9 +hensible. L\'e0 se trouvaient Yaquita, sa fille, Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cyb\'e8le et quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda. +\par +\par Fragoso ne pouvait tenir en place\~; il allait, il venait, il descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points de rep\'e8re et poussait des hurrahs, lorsque l\rquote eau gonfl\'e9e venait de les atteindre. +\par +\par \'ab\~Il flottera, il flottera, s\rquote \'e9cria-t-il, le train qui doit nous emporter \'e0 B\'e9lem\~! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel devraient s\rquote ouvrir pour gonfler l\rquote Amazone\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral, lui, \'e9tait sur le radeau avec le pilote et une nombreuse \'e9quipe. \'c0 lui appartenait de prendre toutes les mesures n\'e9cessaires au moment de l\rquote op\'e9ration. La jangada, d\rquote ailleurs, \'e9tait bien amarr\'e9e \'e0 + la rive avec de solides c\'e2bles, et elle ne pouvait \'eatre entra\'een\'e9e par le courant, quand elle viendrait \'e0 flotter. +\par +\par Toute une tribu de cent cinquante \'e0 deux cents Indiens des environs d\rquote Iquitos, sans compter la population du village, \'e9tait venue assister \'e0 cet int\'e9ressant spectacle. +\par +\par On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans cette foule impressionn\'e9e. +\par +\par Vers cinq heures du soir, l\rquote eau avait atteint un niveau sup\'e9rieur \'e0 celui de la veille, \endash plus d\rquote un pied \endash , et la gr\'e8ve disparaissait d\'e9j\'e0 tout enti\'e8re sous la nappe liquide. +\par +\par Un certain fr\'e9missement se propagea \'e0 travers les ais de l\rquote \'e9norme charpente, mais il s\rquote en fallait encore de quelques pouces qu\rquote elle ne f\'fbt enti\'e8rement soulev\'e9e et d\'e9tach\'e9e du fond. +\par +\par Pendant une heure, ces fr\'e9missements s\rquote accrurent. Les madriers craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait peu \'e0 peu les troncs de leur lit de sable. +\par +\par Vers six heures et demie, des cris de joie \'e9clat\'e8rent. La jangada flottait enfin, et le courant l\rquote entra\'eenait vers le milieu du fleuve\~; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement se ranger pr\'e8s de la rive, \'e0 l\rquote +instant o\'f9 le padre Passanha la b\'e9nissait, comme il est b\'e9ni un b\'e2timent de mer, dont les destin\'e9es sont entre les mains de Dieu\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017276}CHAPITRE DIXI\'c8ME\line D\rquote IQUITOS \'c0 PEVAS{\*\bkmkend _Toc98017276} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs adieux \'e0 l\rquote intendant et au personnel indien ou noir, qui restait \'e0 la fazenda. \'c0 six heures du matin, la jangada recevait tous ses passagers, \endash + il serait plus juste de les appeler ses habitants \endash , et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, de sa maison. +\par +\par Le moment de partir \'e9tait venu. Le pilote Araujo alla se placer \'e0 l\rquote avant, et les gens de l\rquote \'e9quipe, arm\'e9s de leurs longues gaffes, se tinrent \'e0 leur poste de man\'9cuvre. +\par +\par Joam Garral, aid\'e9 de Benito et de Manoel, surveillait l\rquote op\'e9ration du d\'e9marrage. +\par +\par Au commandement du pilote, les c\'e2bles furent largu\'e9s, les gaffes s\rquote appuy\'e8rent sur la berge pour d\'e9border la jangada, le courant ne tarda pas \'e0 la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle laissa sur la droite les \'ee +les Iquitos et Parianta. +\par +\par Le voyage \'e9tait commenc\'e9. O\'f9 finirait-il\~? Au Para, \'e0 B\'e9lem, \'e0 huit cents lieues de ce petit village p\'e9ruvien, si rien ne modifiait l\rquote itin\'e9raire adopt\'e9\~! Comment finirait-il\~? C\rquote \'e9tait le secret de l\rquote +avenir. +\par +\par Le temps \'e9tait magnifique. Un joli \'ab\~pampero\~\'bb temp\'e9rait l\rquote ardeur du soleil. C\rquote \'e9tait un de ces vents de juin et de juillet, qui viennent de la Cordill\'e8re, \'e0 quelques centaines de lieues de l\'e0, apr\'e8s avoir gliss +\'e9 \'e0 la surface de l\rquote immense plaine de Sacramento. Si la jangada e\'fbt \'e9t\'e9 pourvue de m\'e2ts et de voiles, elle e\'fbt ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se f\'fbt acc\'e9l\'e9r\'e9e\~; mais, avec les sinuosit\'e9 +s du fleuve, ses brusques tournants qui eussent oblig\'e9 \'e0 prendre toutes les allures, il fallait renoncer aux b\'e9n\'e9fices d\rquote un pareil moteur. +\par +\par Dans un bassin aussi plat que celui de l\rquote Amazone qui n\rquote est, \'e0 vrai dire, qu\rquote une plaine sans fin, la d\'e9clivit\'e9 du lit du fleuve ne peut \'eatre que peu accus\'e9e. Aussi a-t-on calcul\'e9 que, entre Tabatinga, \'e0 la fronti +\'e8re br\'e9silienne, et la source de ce grand cours d\rquote eau, la diff\'e9rence de niveau ne d\'e9passe pas un d\'e9cim\'e8tre par lieue. Il n\rquote est donc pas d\rquote art\'e8re fluviale au monde dont l\rquote +inclinaison soit aussi faiblement prononc\'e9e. +\par +\par Il suit de l\'e0 que la rapidit\'e9 du courant de l\rquote Amazone, en eau moyenne, ne doit pas \'eatre estim\'e9e \'e0 plus de deux lieues par vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore \'e0 l\rquote \'e9poque des s\'e9 +cheresses. Cependant, dans la p\'e9riode des crues, on l\rquote a vue se relever jusqu\rquote \'e0 trente et quarante kilom\'e8tres. +\par +\par Heureusement, c\rquote \'e9tait dans ces conditions que la jangada allait naviguer\~; mais, lourde \'e0 se d\'e9placer, elle ne pouvait avoir la vitesse du courant qui se d\'e9gageait plus vite qu\rquote elle. Aussi, en tenant compte des retards occasionn +\'e9s par les coudes du fleuve, les nombreuses \'eeles qui demandaient \'e0 \'eatre tourn\'e9es, les hauts-fonds qu\rquote il fallait \'e9viter, les heures de halte qui seraient n\'e9 +cessairement perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se diriger s\'fbrement, ne devait-on pas estimer \'e0 plus de vingt-cinq kilom\'e8tres par vingt-quatre heures le chemin parcouru. +\par +\par La surface des eaux du fleuve est loin d\rquote \'eatre parfaitement libre, d\rquote ailleurs. Arbres encore verts, d\'e9bris de v\'e9g\'e9tation, \'eelots d\rquote herbes, constamment arrach\'e9s des rives, forment toute une flottille d\rquote \'e9 +paves, que le courant entra\'eene, et qui sont autant d\rquote obstacles \'e0 une rapide navigation. +\par +\par L\rquote embouchure du Nanay fut bient\'f4t d\'e9pass\'e9e et se perdit derri\'e8re une pointe de la rive gauche, avec son tapis de gramin\'e9es rouss\'e2tres, r\'f4ties par le soleil, qui faisaient un premier plan tr\'e8s chaud aux verdoyantes for\'ea +ts de l\rquote horizon. +\par +\par La jangada ne tarda pas \'e0 prendre le fil du courant entre les nombreuses et pittoresques \'eeles, dont on compte une douzaine depuis Iquitos jusqu\rquote \'e0 Pucalppa. +\par +\par Araujo, qui n\rquote oubliait pas d\rquote \'e9clairer sa vue et sa m\'e9moire en puisant \'e0 la dame-jeanne, man\'9cuvra tr\'e8s habilement au milieu de cet archipel. \'c0 son ordre, cinquante gaffes se levaient simultan\'e9ment de chaque c\'f4t\'e9 + du train de bois et s\rquote abattaient dans l\rquote eau avec un mouvement automatique. Cela \'e9tait curieux \'e0 voir. +\par +\par Pendant ce temps, Yaquita, aid\'e9e de Lina et de Cyb\'e8le, achevait de mettre tout en ordre, tandis que la cuisini\'e8re indienne s\rquote occupait des appr\'eats du d\'e9jeuner. +\par +\par Quant aux deux jeunes gens et \'e0 Minha, ils se promenaient en compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille s\rquote arr\'eatait pour arroser les plantes dispos\'e9es au pied de l\rquote habitation. +\par +\par \'ab\~Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agr\'e9able mani\'e8re de voyager\~? +\par +\par \endash Non, mon cher enfant, r\'e9pondit le padre Passanha. C\rquote est v\'e9ritablement voyager avec tout son chez soi\~! +\par +\par \endash Et sans aucune fatigue\~! ajouta Manoel. On ferait ainsi des centaines de milles\~! +\par +\par \endash Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d\rquote avoir pris passage en notre compagnie\~! Ne vous semble-t-il pas que nous sommes embarqu\'e9s sur une \'eele, et que l\rquote \'eele, d\'e9tach\'e9e du lit du fl +euve, avec ses prairies, ses arbres, s\rquote en va tranquillement \'e0 la d\'e9rive\~? Seulement\'85 +\par +\par \endash Seulement\~?\'85 r\'e9p\'e9ta le padre Passanha. +\par +\par \endash Cette \'eele-l\'e0, padre, c\rquote est nous qui l\rquote avons faite de nos propres mains, elle nous appartient, et je la pr\'e9f\'e8re \'e0 toutes les \'eeles de l\rquote Amazone\~! J\rquote ai bien le droit d\rquote en \'eatre fi\'e8re\~! + +\par +\par \endash Oui, ma ch\'e8re fille, r\'e9pondit le padre Passanha, et je t\rquote absous de ton sentiment de fiert\'e9\~! D\rquote ailleurs, je ne me permettrais pas de te gronder devant Manoel. +\par +\par \endash Mais si, au contraire\~! r\'e9pondit gaiement la jeune fille. Il faut apprendre \'e0 Manoel \'e0 me gronder quand je le m\'e9rite\~! Il est beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses d\'e9fauts. +\par +\par \endash Alors, ma ch\'e8re Minha, dit Manoel, je vais profiter de la permission pour vous rappeler\'85 +\par +\par \endash Quoi donc\~? +\par +\par \endash Que vous avez \'e9t\'e9 tr\'e8s assidue \'e0 la biblioth\'e8que de la fazenda, et que vous m\rquote aviez promis de me rendre tr\'e8s savant en tout ce qui concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que tr\'e8 +s imparfaitement au Para, et voici plusieurs \'eeles que la jangada d\'e9passe, sans que vous songiez \'e0 m\rquote en dire le nom\~! +\par +\par \endash Et qui le pourrait\~? s\rquote \'e9cria la jeune fille. +\par +\par \endash Oui\~! qui le pourrait\~? r\'e9p\'e9ta Benito apr\'e8s elle. Qui pourrait retenir les centaines de noms en idiome \'ab\~tupi\~\'bb dont sont affubl\'e9es toutes ces \'eeles\~? C\rquote est \'e0 ne pas s\rquote y reconna\'eetre\~! Les Am\'e9 +ricains, eux, sont plus pratiques pour les \'eeles de leur Mississipi, ils les num\'e9rotent\'85 +\par +\par \endash Comme ils num\'e9rotent les avenues et les rues de leurs villes\~! r\'e9pondit Manoel. Franchement, je n\rquote aime pas beaucoup ce syst\'e8me num\'e9rique\~! Cela ne dit rien \'e0 l\rquote imagination, l\rquote \'eele soixante-quatre, l\rquote +\'eele soixante-cinq, pas plus que la sixi\'e8me rue de la troisi\'e8me avenue\~! N\rquote \'eates-vous pas de mon avis, ch\'e8re Minha\~? +\par +\par \endash Oui, Manoel, quoi qu\rquote en puisse penser mon fr\'e8re, r\'e9pondit la jeune fille. Mais, bien que nous n\rquote en connaissions pas les noms, les \'eeles de notre grand fleuve sont vraiment belles\~! Voyez-les se d\'e9velopper sous l\rquote +ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs feuilles retombantes\~! Et cette ceinture de roseaux qui les entoure, au milieu desquels une \'e9troite pirogue pourrait \'e0 peine se frayer passage\~ +! Et ces mangliers, dont les racines fantasques viennent s\rquote arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques monstrueux crabes\~! Oui, ces \'eeles sont belles, mais, si belles qu\rquote elles soient, elles ne peuvent se d\'e9 +placer ainsi que le fait la n\'f4tre\~! +\par +\par \endash Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd\rquote hui\~! fit observer le padre Passanha. +\par +\par \endash Ah\~! padre, s\rquote \'e9cria la jeune fille, je suis si heureuse de sentir tout le monde heureux autour de moi\~!\~\'bb En ce moment, on entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha \'e0 l\rquote int\'e9rieur de l\rquote habitation. +\par +\par La jeune fille s\rquote en alla, courant et souriant. +\par +\par \'ab\~Vous aurez l\'e0, Manoel, une aimable compagne\~! dit le padre Passanha au jeune homme. C\rquote est toute la joie de la famille qui va s\rquote enfuir avec vous, mon ami\~! +\par +\par \endash Brave petit s\'9cur\~! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le padre a raison\~! Au fait, si tu ne l\rquote \'e9pousais pas, Manoel\~!\'85 Il est encore temps\~! Elle nous resterait\~! +\par +\par \endash Elle vous restera, Benito, r\'e9pondit Manoel. Crois-moi, l\rquote avenir, j\rquote en ai le pressentiment, nous r\'e9unira tous\~!\~\'bb +\par +\par Cette premi\'e8re journ\'e9e se passa bien. D\'e9jeuner, d\'eener, sieste, promenades, tout s\rquote accomplit comme si Joam Garral et les siens eussent encore \'e9t\'e9 dans la confortable fazenda d\rquote Iquitos. +\par +\par Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les \'eeles de ce nom, sur la droite, furent d\'e9pass\'e9es sans accident. La nuit, \'e9 +clair\'e9e par la lune, permit d\rquote \'e9conomiser une halte, et le long radeau glissa paisiblement \'e0 la surface de l\rquote Amazone. +\par +\par Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de Pucalppa, nomm\'e9 aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situ\'e9 \'e0 quinze lieues en aval, sur la m\'eame rive gauche du fleuve, est maintenant abandonn\'e9 + pour celui-ci, dont la population se compose d\rquote Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l\rquote on dirait peintes \'e0 la sanguine, son \'e9glise inachev\'e9 +e, ses cases, dont quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou trois ubas \'e0 demi \'e9chou\'e9es sur ses rives. +\par +\par Pendant toute la dur\'e9e du 7 juin, la jangada continua \'e0 suivre la rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s\rquote accrocher \'e0 la pointe amont de l\rquote \'eele Sinicuro\~ +; mais le pilote, bien servi par son \'e9quipe, parvint \'e0 parer le danger et se maintint dans le fil du courant. +\par +\par Dans la soir\'e9e, on arriva le long d\rquote une \'eele plus \'e9tendue, appel\'e9e \'eele Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s\rquote enfonce vers le nord-nord-ouest, et vient m\'ealer ses eaux \'e0 celles de l\rquote +Amazone par une embouchure large de huit cents m\'e8tres environ, apr\'e8s avoir arros\'e9 des territoires d\rquote Indiens Cotos de la tribu des Orejones. +\par +\par Ce fut dans la matin\'e9e du 7 juin que la jangada se trouva par le travers de la petite \'eele Mango, qui oblige le Napo \'e0 se diviser en deux bras avant de tomber dans l\rquote Amazone. +\par +\par Quelques ann\'e9es plus tard, un voyageur fran\'e7ais, Paul Marcoy, allait reconna\'eetre la couleur des eaux de cet affluent, qu\rquote il compare justement \'e0 cette nuance d\rquote absinthe sp\'e9ciale \'e0 l\rquote opale verte. En m\'ea +me temps, il devait rectifier quelques-unes des mesures indiqu\'e9es par La Condamine. Mais alors, l\rquote embouchure du Napo \'e9tait sensiblement \'e9largie par la crue, et c\rquote \'e9tait avec une certaine rapidit\'e9 + que son cours, sorti des pentes orientales du Cotopaxi, venait se m\'e9langer en bouillonnant au cours jaun\'e2tre de l\rquote Amazone. +\par +\par Quelques Indiens erraient \'e0 l\rquote embouchure de ce cours d\rquote eau. Ils avaient le corps robuste, la taille \'e9lev\'e9e, la chevelure flottante, la narine transperc\'e9e d\rquote une baguette de palmier, le lobe de l\rquote oreille allong\'e9 + jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9paule par le poids de lourdes rondelles de bois pr\'e9cieux. Quelques femmes les accompagnaient. Aucun d\rquote eux ne manifesta l\rquote intention de venir \'e0 bord. +\par +\par On pr\'e9tend que ces indig\'e8nes pourraient bien \'eatre anthropophages\~; mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le fait \'e9tait vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des t\'e9moignages qui manquent encore aujourd +\rquote hui. +\par +\par Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui dominaient quel +ques cases couvertes de paille, sur lesquelles des bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges feuilles comme les eaux d\rquote une vasque trop pleine. +\par +\par Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait l\rquote \'e9carter des berges, dirigea le train vers la rive droite du fleuve, dont il ne s\rquote \'e9tait pas encore approch\'e9. La man\'9cuvre ne s\rquote op\'e9 +ra pas sans certaines difficult\'e9s, qui furent heureusement vaincues, apr\'e8s un certain nombre d\rquote accolades prodigu\'e9es \'e0 la dame-jeanne. +\par +\par Cela permit d\rquote apercevoir, en passant, quelques-unes de ces nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont sem\'e9es le long du cours de l\rquote Amazone, et n\rquote ont souvent aucune communication avec le fleuve. L\rquote une d\rquote +elles, qui porte le nom de lagune d\rquote Oran, \'e9tait d\rquote assez m\'e9diocre \'e9tendue, et recevait les eaux par un large pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs \'eeles et deux ou trois \'eelots, curieusement group\'e9 +s, et, sur la rive oppos\'e9e, Benito signala l\rquote emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus que d\rquote incertains vestiges. +\par +\par Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada alla tant\'f4t sur la rive droite, tant\'f4t sur la rive gauche, sans que sa charpente sub\'eet le moindre attouchement suspect. +\par +\par Les passagers \'e9taient d\'e9j\'e0 faits \'e0 cette nouvelle existence. Joam Garral, laissant \'e0 son fils le soin de tout ce qui constituait le c\'f4t\'e9 commercial de l\rquote exp\'e9dition, se tenait le plus souvent dans sa chambre, m\'e9ditant et +\'e9crivant. De ce qu\rquote il \'e9crivait ainsi, il ne disait rien, pas m\'eame \'e0 Yaquita, et cependant cela prenait d\'e9j\'e0 l\rquote importance d\rquote un v\'e9ritable m\'e9moire. +\par +\par Benito, lui, l\rquote \'9cil \'e0 tout, causait avec le pilote et relevait la direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un groupe \'e0 part, soit qu\rquote ils s\rquote entretinssent de projets d\rquote avenir, soit qu\rquote ils se +promenassent comme ils l\rquote eussent fait dans le parc de la fazenda. C\rquote \'e9tait v\'e9ritablement la m\'eame existence. Il n\rquote \'e9tait pas jusqu\rquote \'e0 Benito, qui ne trouv\'e2t encore l\rquote +occasion de se livrer au plaisir de la chasse. Si les for\'eats d\rquote Iquitos lui manquaient avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs p\'e9caris, leurs cabiais, les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient m\'ea +me pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu\rquote ils pouvaient figurer avantageusement sur la table, en qualit\'e9 de gibier, Benito les tirait, et, cette fois, sa s\'9cur ne cherchait pas \'e0 s\rquote y opposer, puisque c\rquote \'e9tait dans l +\rquote int\'e9r\'eat de tous\~; mais s\rquote il s\rquote agissait de ces h\'e9rons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou blancs, qui hantent les berges, on les \'e9pargnait par amiti\'e9 pour Minha. Une seule esp\'e8ce de gr\'e8be, bien qu\rquote +elle ne f\'fbt point comestible, ne trouvait pas gr\'e2ce aux yeux du jeune n\'e9gociant\~: c\rquote \'e9tait ce \'ab\~caiaraca\~\'bb, aussi habile \'e0 plonger qu\rquote \'e0 nager ou voler, oiseau au cri d\'e9sagr\'e9 +able, mais dont le duvet a un grand prix sur les divers march\'e9s du bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Enfin, apr\'e8s avoir d\'e9pass\'e9 le village d\rquote Omaguas et l\rquote embouchure de l\rquote Ambiacu, la jangada arriva \'e0 Pevas, le soir du 11 juin, et elle s\rquote amarra \'e0 la rive. +\par +\par Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito d\'e9barqua, emmenant avec lui le toujours pr\'eat Fragoso, et les deux chasseurs all\'e8rent battre les fourr\'e9s aux environs de la petite bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d +\rquote une douzaine de perdrix, vinrent enrichir l\rquote office \'e0 la suite de cette heureuse excursion. +\par +\par \'c0 Pevas, o\'f9 l\rquote on compte une population de deux cent soixante habitants, Benito aurait peut-\'eatre pu faire quelques \'e9changes avec les fr\'e8res lais de la Mission, qui sont en m\'eame temps n\'e9gociants en gros\~; mais ceux-ci venaient d +\rquote exp\'e9dier r\'e9cemment des ballots de salsepareille et un certain nombre d\rquote arrobes de caoutchouc vers le Bas-Amazone, et leur magasin \'e9tait vide. +\par +\par La jangada repartit donc au lever du jour, et s\rquote engagea dans ce petit archipel que forment les \'eeles Iatio et Cochiquinas, apr\'e8s avoir laiss\'e9 sur la droite le village de ce nom. Diverses embouchures de minces affluents, innom\'e9 +s, furent relev\'e9es sur la droite du fleuve, \'e0 travers les intervalles qui s\'e9parent les \'eeles. +\par +\par Quelques indig\'e8nes \'e0 t\'eate ras\'e9e, tatou\'e9s aux joues et au front, portant, aux ailes du nez et au-dessous de la l\'e8vre inf\'e9rieure, des rondelles de m\'e9tal, parurent un instant sur les rives. Ils \'e9taient arm\'e9s de fl\'e8 +ches et de sarbacanes, mais ils n\rquote en firent point usage et n\rquote essay\'e8rent m\'eame pas d\rquote entrer en communication avec la jangada. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017277}CHAPITRE ONZI\'c8ME\line DE PEVAS \'c0 LA FRONTI\'c8RE{\*\bkmkend _Toc98017277} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne pr\'e9senta aucun incident. Les nuits \'e9taient si belles que le long train de bois se laissa aller au courant, sans m\'eame faire halte. Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se d\'e9 +placer lat\'e9ralement, comme ces panoramas de th\'e9\'e2tre qui se d\'e9roulent d\rquote une coulisse \'e0 l\rquote autre. Par une sorte d\rquote illusion d\rquote optique, \'e0 laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la jangada f +\'fbt immobile entre les deux mouvants bas-c\'f4t\'e9s. +\par +\par Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu\rquote on ne fit aucune halte\~; mais le gibier fut tr\'e8s avantageusement remplac\'e9 par les produits de la p\'eache. +\par +\par En effet, on prit une grande vari\'e9t\'e9 de poissons excellents, des \'ab\~pacos\~\'bb, des \'ab\~surubis\~\'bb, des \'ab\~gamitanas\~\'bb d\rquote une chair exquise, et certaines de ces larges raies, appel\'e9es \'ab\~duridaris\~\'bb +, roses au ventre, noires au dos, qui sont arm\'e9es de dards tr\'e8s venimeux. On recueillit aussi, par milliers, de ces \'ab\~candirus\~\'bb, sortes de petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont bient\'f4 +t fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment aventur\'e9 dans leurs parages. +\par +\par Les riches eaux de l\rquote Amazone \'e9taient aussi fr\'e9quent\'e9es par bien d\rquote autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les fleuves, pendant des heures enti\'e8res. +\par +\par C\rquote \'e9taient de gigantesques \'ab\~pira-rucus\~\'bb, longs de dix \'e0 douze pieds, cuirass\'e9s de larges \'e9cailles \'e0 bordure \'e9carlate, mais dont la chair n\rquote est vraiment appr\'e9ci\'e9e que des indig\'e8 +nes. Aussi ne cherchait-on pas \'e0 s\rquote en emparer, pas plus que des gracieux dauphins, qui venaient s\rquote \'e9battre par centaines, frapper de leur queue les poutrelles du train de bois, se jouer \'e0 l\rquote avant, \'e0 l\rquote arri\'e8 +re, animant les eaux du fleuve de reflets color\'e9s et de jets d\rquote eau que la lumi\'e8re r\'e9fract\'e9e changeait en autant d\rquote arcs-en-ciel. +\par +\par Le 16 juin, la jangada, apr\'e8s avoir heureusement par\'e9 certains hauts-fonds en s\rquote approchant des berges, arriva pr\'e8s de la grande \'eele de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s\rquote arr\'eatait au village de Moromoros, qui est situ\'e9 + sur la rive gauche de l\rquote Amazone. Vingt-quatre heures apr\'e8s, d\'e9passant les embouchures de l\rquote Atacoari et du Cocha, puis le \'ab\~furo\~\'bb, ou canal, qui communique avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait escale +\'e0 la hauteur de la Mission de Cocha. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux flottants, dont la bouche s\rquote ouvre au milieu d\rquote une sorte d\rquote \'e9ventail d\rquote \'e9pines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une figure f\'e9 +line, et cela, \endash suivant l\rquote observation de Paul Marcoy, \endash dans l\rquote intention de ressembler au tigre, dont ils admirent par-dessus tout l\rquote +audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le bout allum\'e9 entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des for\'eats amazoniennes, allaient \'e0 peu pr\'e8s nus. +\par +\par La Mission de Cocha \'e9tait alors dirig\'e9e par un moine franciscain, qui voulut rendre visite au padre Passanha. +\par +\par Joam Garral fit tr\'e8s bon accueil \'e0 ce religieux, et il lui offrit m\'eame de s\rquote asseoir \'e0 la table de la famille. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment, il y avait ce jour-l\'e0 un d\'eener, qui faisait honneur \'e0 la cuisini\'e8re indienne. +\par +\par Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, p\'e2t\'e9, destin\'e9 le plus souvent \'e0 remplacer le pain au Br\'e9sil, qui se compose de farine de manioc bien impr\'e9gn\'e9e de jus de viande et d\rquote +un coulis de tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de vinaigre et de \'ab\~malagueta\~\'bb, plat d\rquote herbages piment\'e9s, g\'e2teau froid saupoudr\'e9 de cannelle, c\rquote \'e9tait l\'e0 de quoi tenter un pauvre moine, r +\'e9duit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu\rquote elles purent \'e0 ce propos. Mais le franciscain devait, le soir m\'eame, rendre visite \'e0 un Indien qui \'e9tait malade \'e0 + Cocha. Il remercia donc l\rquote hospitali\'e8re famille et partit, non sans emporter quelques pr\'e9sents, qui devaient \'eatre bien re\'e7us des n\'e9ophytes de la Mission. +\par +\par Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort \'e0 faire. Le lit du fleuve s\rquote \'e9largissait peu \'e0 peu\~; mais les \'eeles y \'e9taient plus nombreuses, et le courant, g\'ean\'e9 par ces obstacles, s\rquote +accroissait aussi. Il fallut prendre de grandes pr\'e9cautions pour passer entre les \'eeles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes fr\'e9quentes, et, plusieurs fois, on fut oblig\'e9 de d\'e9gager la jangada, qui mena\'e7ait de s\rquote +engraver. Tout le monde mettait alors la main \'e0 la man\'9cuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de Nuestra-Senora-de-Loreto. +\par +\par Loreto est la derni\'e8re ville p\'e9ruvienne qui se trouve situ\'e9e sur la rive gauche du fleuve, avant d\rquote arriver \'e0 la fronti\'e8re du Br\'e9sil. Ce n\rquote est gu\'e8re plus qu\rquote un simple village, compos\'e9 d\rquote +une vingtaine de maisons, group\'e9es sur une berge l\'e9g\'e8rement accident\'e9e, dont les tumescences sont faites de terre d\rquote ocre et d\rquote argile. +\par +\par C\rquote est en 1770 que cette Mission fut fond\'e9e par des missionnaires j\'e9suites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au nord du fleuve, sont des indig\'e8nes \'e0 peau rouge\'e2tre, aux cheveux \'e9pais, z\'e9br\'e9s de dessins \'e0 + la face comme la laque d\rquote une table chinoise\~; ils sont simplement habill\'e9s, hommes et femmes, de bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On n\rquote en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de l +\rquote Atacoari, reste infime d\rquote une nation qui fut autrefois puissante sous la main de grands chefs. +\par +\par \'c0 Loreto vivaient aussi quelques soldats p\'e9ruviens, et deux ou trois n\'e9gociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, du poisson sal\'e9 et de la salsepareille. +\par +\par Benito d\'e9barqua, afin d\rquote acheter, s\rquote il \'e9tait possible, quelques ballots de cette smilac\'e9e, qui est toujours fort demand\'e9e sur les march\'e9s de l\rquote Amazone. Joam Garral, toujours tr\'e8s occup\'e9 d\rquote +un travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied \'e0 terre. Yaquita et sa fille rest\'e8rent \'e9galement \'e0 bord de la jangada avec Manoel. C\rquote est que les moustiques de Loreto ont une r\'e9putation bien faite pour \'e9 +carter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser quelque peu de leur sang \'e0 ces redoutables dipt\'e8res. +\par +\par Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et ce n\rquote \'e9tait pas pour donner envie de braver leurs piq\'fbres. +\par +\par \'ab\~On pr\'e9tend, ajouta-t-il, que les neuf esp\'e8ces, qui infestent les rives de l\rquote Amazone, se sont donn\'e9 rendez-vous au village de Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. L\'e0, ch\'e8 +re Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l\rquote urtiquis, l\rquote arlequin, le grand n\'e8gre, le roux des bois, ou plut\'f4 +t, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici m\'e9connaissable\~! Je pense, en v\'e9rit\'e9, que ces acharn\'e9s dipt\'e8res gardent mieux la fronti\'e8re br\'e9silienne que ces pauvres diables de soldats, h\'e2ves et maigres, que nous ape +rcevons sur la berge\~! +\par +\par \endash Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, \'e0 quoi servent les moustiques\~? +\par +\par \endash \'c0 faire le bonheur des entomologistes, r\'e9pondit Manoel, et je serais tr\'e8s embarrass\'e9 pour vous donner une meilleure explication\~!\~\'bb +\par +\par Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n\rquote \'e9tait que trop vrai. Il s\rquote ensuit donc que, ses achats termin\'e9s, lorsque Benito revint \'e0 bord, il avait la figure et les mains tatou\'e9es d\rquote +un millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgr\'e9 le cuir des chaussures, s\rquote \'e9taient introduites sous ses orteils. +\par +\par \'ab\~Partons, partons \'e0 l\rquote instant m\'eame\~! s\rquote \'e9cria Benito, ou ces maudites l\'e9gions d\rquote insectes vont nous envahir, et la jangada deviendra absolument inhabitable\~! +\par +\par Et nous les importerions au Para, r\'e9pondit Manoel, qui en a d\'e9j\'e0 trop pour sa propre consommation\~!\~\'bb Donc, pour ne pas m\'eame passer la nuit sur ces rives, la jangada, d\'e9tach\'e9e des berges, reprit le fil du courant. +\par +\par \'c0 partir de Loreto, l\rquote Amazone s\rquote inclinait un peu vers le sud-est, entre les \'eeles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors sur les eaux noires du Cajaru, m\'eal\'e9es aux eaux blanches de l\rquote Amazone. Apr\'e8s avoir d\'e9 +pass\'e9 cet affluent de la rive gauche, pendant la soir\'e9e du 23 juin, elle d\'e9rivait paisiblement le long de la grande \'eele de Jahuma. +\par +\par Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annon\'e7ait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent conna\'eetre les zones temp\'e9r\'e9es. Une l\'e9g\'e8re brise rafra\'eechissait l\rquote atmosph\'e8re. La lune allait bient\'f4 +t se lever sur le fond constell\'e9 du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le cr\'e9puscule absent de ces basses latitudes. Mais, dans cette p\'e9riode obscure encore, les \'e9toiles brillaient avec une puret\'e9 incomparable. L\rquote +immense plaine du bassin semblait se prolonger \'e0 l\rquote infini, comme une mer, et, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l\rquote unique diamant de l\rquote \'e9 +toile polaire\~; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud. +\par +\par Les arbres de la rive gauche et de l\rquote \'eele Jahuma, \'e0 demi estomp\'e9s, se d\'e9tachaient en d\'e9coupures noires. On ne pouvait plus les reconna\'eetre qu\rquote \'e0 leur ind\'e9cise silhouette, ces troncs ou plut\'f4t ces f\'fb +ts de colonnes des copahus, qui s\rquote \'e9panouissaient en ombrelles, ces groupes de \'ab\~sandis\~\'bb dont on peut extraire un lait \'e9pais et sucr\'e9 qui, dit-on, donne l\rquote ivresse du vin, ces \'ab\~vignaticos\~\'bb + hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des l\'e9gers courants d\rquote air. \'ab\~Quel beau sermon que ces for\'eats de l\rquote Amazone\~!\~\'bb a-t-on pu justement dire. Oui\~! et l\rquote on pourrait ajouter\~: \'ab\~ +Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques\~!\~\'bb +\par +\par Les oiseaux donnaient leurs derni\'e8res notes du soir\~: \'ab\~bentivis\~\'bb qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives\~; \'ab\~niambus\~\'bb, sorte de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l\rquote accord parfait et que r\'e9p\'e9 +taient des imitateurs de la gent volatile\~; \'ab\~kamichis\~\'bb, \'e0 la m\'e9lop\'e9e si plaintive\~; martins-p\'eacheurs, dont le cri r\'e9pond, comme un signal, aux derniers cris de leurs cong\'e9n\'e8res\~; \'ab\~canind\'e9s\~\'bb +, au clairon sonore, et aras rouges, qui reployaient leurs ailes dans le feuillage des \'ab\~jaquetibas\~\'bb, dont la nuit venait d\rquote \'e9teindre les splendides couleurs. +\par +\par Sur la jangada, tout le personnel \'e9tait \'e0 son poste, dans l\rquote attitude du repos. Seul, le pilote, debout \'e0 l\rquote avant, laissait voir sa haute stature, \'e0 peine dessin\'e9e dans les premi\'e8res ombres. La bord\'e9 +e de quart, sa longue gaffe sur l\rquote \'e9paule, rappelait un campement de cavaliers tartares. Le pavillon br\'e9silien pendait au bout de sa hampe, \'e0 l\rquote avant du train, et la brise n\rquote avait d\'e9j\'e0 plus la force d\rquote +en soulever l\rquote \'e9tamine. +\par +\par \'c0 huit heures, les trois premiers tintements de l\rquote }{\i Angelus }{s\rquote envol\'e8rent du clocher de la petite chapelle. Les trois tintements du deuxi\'e8me et du troisi\'e8me verset sonn\'e8rent \'e0 leur tour, et la salutation s\rquote +acheva dans la s\'e9rie des coups plus pr\'e9cipit\'e9s de la petite cloche. +\par +\par Cependant, toute la famille, apr\'e8s cette journ\'e9e de juillet, \'e9tait rest\'e9e assise sous la v\'e9randa, afin de respirer l\rquote air plus frais du dehors. Chaque soir il en \'e9tait ainsi\~ +; et, tandis que Joam Garral, toujours silencieux, se contentait d\rquote \'e9couter, les jeunes gens causaient gaiement jusqu\rquote \'e0 l\rquote heure du coucher. +\par +\par \'ab\~Ah\~! notre beau fleuve\~! notre magnifique Amazone\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria la jeune fille, dont l\rquote enthousiasme pour ce grand cours d\rquote eau am\'e9ricain ne se lassait jamais. +\par +\par \endash Fleuve incomparable, en v\'e9rit\'e9\~! r\'e9pondit Manoel, et j\rquote en comprends toutes les sublimes beaut\'e9s\~! Nous le descendons, maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l\rquote ont fait, il y a des si\'e8cles, et je ne m\rquote +\'e9tonne plus qu\rquote ils en aient rapport\'e9 de si merveilleuses descriptions\~! +\par +\par \endash Un peu fabuleuses\~! r\'e9pliqua Benito. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal de notre Amazone\~! +\par +\par \endash Ce n\rquote est point en dire du mal, petite s\'9cur, que de rappeler qu\rquote il a ses l\'e9gendes\~! +\par +\par \endash Oui, c\rquote est vrai, il en a, et de merveilleuses\~! r\'e9pondit Minha. +\par +\par \endash Quelles l\'e9gendes\~? demanda Manoel. Je dois avouer qu\rquote elles ne sont pas encore arriv\'e9es au Para, on du moins, pour mon compte, je ne les connais pas\~! +\par +\par \endash Mais alors, que vous apprend-on donc dans les coll\'e8ges de B\'e9lem\~? r\'e9pondit en riant la jeune fille. +\par +\par \endash Je commence \'e0 m\rquote apercevoir que l\rquote on ne nous y apprend rien\~! r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Quoi\~! monsieur, reprit Minha avec un s\'e9rieux tout \'e0 fait plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu\rquote un \'e9norme reptile, nomm\'e9 le Minhocao, vient quelquefois visiter l\rquote +Amazone, et que les eaux du fleuve croissent ou d\'e9croissent, suivant que ce serpent s\rquote y plonge ou qu\rquote il en sort, tant il est gigantesque\~! +\par +\par \endash Mais l\rquote avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao ph\'e9nom\'e9nal\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash H\'e9las non\~! r\'e9pondit Lina. +\par +\par \endash Quel dommage\~! crut devoir ajouter Fragoso. +\par +\par \endash Et la \'ab\~Mae d\rquote Agua\~\'bb, reprit la jeune fille, cette superbe et redoutable femme, dont le regard fascine et entra\'eene sous les eaux du fleuve les imprudents qui la contemplent\~? +\par +\par \endash Oh\~! quant \'e0 la Mae d\rquote Agua, elle existe\~! s\rquote \'e9cria la na\'efve Lina. On dit m\'eame qu\rquote elle se prom\'e8ne encore sur les berges, mais qu\rquote elle dispara\'eet, comme une ondine, d\'e8s qu\rquote on s\rquote a +pproche d\rquote elle\~! +\par +\par \endash Eh bien, Lina, r\'e9pondit Benito, la premi\'e8re fois que tu l\rquote apercevras, viens me pr\'e9venir. +\par +\par \endash Pour qu\rquote elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve\~? Jamais, monsieur Benito\~! +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote elle le croit\~! s\rquote \'e9cria Minha. +\par +\par \endash Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao\~! dit alors Fragoso, toujours pr\'eat \'e0 intervenir en faveur de Lina. +\par +\par \endash Le tronc de Manao\~? demanda Manoel. Qu\rquote est-ce donc encore que le tronc de Manao\~? +\par +\par \endash Monsieur Manoel, r\'e9pondit Fragoso avec une gravit\'e9 comique, il para\'eet qu\rquote il y a ou plut\'f4t qu\rquote il y avait autrefois un tronc de \'ab\~turuma\~\'bb qui, chaque ann\'e9e, \'e0 la m\'eame \'e9poque, descendait le Rio-Negro, s +\rquote arr\'eatait quelques jours \'e0 Manao, et s\rquote en allait ainsi au Para, faisant halte \'e0 tous les ports, o\'f9 les indig\'e8nes l\rquote ornaient d\'e9votement de petits pavillons. Arriv\'e9 \'e0 B\'e9 +lem, il faisait halte, rebroussait chemin, remontait l\rquote Amazone, puis le Rio-Negro, et retournait \'e0 la for\'eat d\rquote o\'f9 il \'e9tait myst\'e9rieusement parti. Un jour, on a voulu le tirer \'e0 terre, mais le fleuve en courroux s\rquote +est gonfl\'e9, et il a fallu renoncer \'e0 s\rquote en emparer. Un autre jour, le capitaine d\rquote un navire l\rquote a harponn\'e9 et a essay\'e9 de le remorquer\'85 Cette fois encore, le fleuve en col\'e8re a rompu les amarres, et le tronc s\rquote +est miraculeusement \'e9chapp\'e9\~! +\par +\par \endash Et qu\rquote est-il devenu\~? demanda la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash Il para\'eet qu\rquote \'e0 son dernier voyage, mademoiselle Lina, r\'e9pondit Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s\rquote est tromp\'e9 de route, il a suivi l\rquote Amazone, et on ne l\rquote a plus revu\~! +\par +\par \endash Oh\~! si nous pouvions le rencontrer\~! s\rquote \'e9cria Lina. +\par +\par \endash Si nous le rencontrons, r\'e9pondit Benito, nous te mettrons dessus, Lina\~; il t\rquote emportera dans sa for\'eat myst\'e9rieuse, et tu passeras, toi aussi, \'e0 l\rquote \'e9tat de na\'efade l\'e9gendaire\~! +\par +\par \endash Pourquoi non\~? r\'e9pondit la folle jeune fille. +\par +\par \endash Voil\'e0 bien des l\'e9gendes, dit alors Manoel, et j\rquote avoue que votre fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent bien. J\rquote en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car elle est v\'e9 +ritablement lamentable, je vous la raconterais\~! +\par +\par \endash Oh\~! racontez, monsieur Manoel, s\rquote \'e9cria Lina\~! J\rquote aime tant les histoires qui font pleurer\~! +\par +\par \endash Tu pleures, toi, Lina\~! dit Benito. +\par +\par \endash Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! raconte-nous cela, Manoel. +\par +\par \endash C\rquote est l\rquote histoire d\rquote une Fran\'e7aise, dont les malheurs ont illustr\'e9 ces rives au XVIII}{\up9\super e}{ si\'e8cle. +\par +\par \endash Nous vous \'e9coutons, dit Minha. +\par +\par \endash Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l\rquote exp\'e9dition de deux savants fran\'e7ais, Bouguer et La Condamine, qui furent envoy\'e9s pour mesurer un degr\'e9 terrestre sous l\rquote \'e9 +quateur, on leur adjoignit un astronome fort distingu\'e9 nomm\'e9 Godin des Odonais. +\par +\par \'ab\~Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le Nouveau Monde\~: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, son beau-p\'e8re et son beau-fr\'e8re. +\par +\par \'ab\~Tous les voyageurs arriv\'e8rent \'e0 Quito en bonne sant\'e9. L\'e0 commenc\'e8rent pour madame des Odonais la s\'e9rie de ses malheurs\~; car en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants. +\par +\par \'ab\~Lorsque Godin des Odonais eut achev\'e9 son travail, vers la fin de l\rquote ann\'e9e 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une fois arriv\'e9 dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille\~; mais, la guerre \'e9tant d\'e9clar +\'e9e, il fut forc\'e9 de solliciter du gouvernement portugais une autorisation qui laiss\'e2t la route libre \'e0 madame des Odonais et aux siens. +\par +\par \'ab\~Le croirait-on\~? Plusieurs ann\'e9es se pass\'e8rent sans que cette autorisation p\'fbt \'eatre accord\'e9e. +\par +\par \'ab\~En 1765, Godin des Odonais, d\'e9sesp\'e9r\'e9 de ces retards, r\'e9solut de remonter l\rquote Amazone pour retourner chercher sa femme \'e0 Quito\~; mais, au moment o\'f9 il allait partir, une subite maladie l\rquote arr\'ea +ta, et il ne put mettre son projet \'e0 ex\'e9cution. +\par +\par \'ab\~Cependant, les d\'e9marches n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 inutiles, et madame des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant l\rquote autorisation n\'e9cessaire, faisait pr\'e9parer une embarcation, afin qu\rquote elle p\'fb +t descendre le fleuve et rejoindre son mari. En m\'eame temps, une escorte avait ordre de l\rquote attendre dans les Missions du Haut-Amazone. +\par +\par \'ab\~Madame des Odonais \'e9tait une femme d\rquote un grand courage, vous allez bien le voir. Aussi n\rquote h\'e9sita-t-elle pas, et, malgr\'e9 les dangers d\rquote un pareil voyage \'e0 travers tout le continent, elle partit. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait son devoir d\rquote \'e9pouse, Manoel, dit Yaquita, et j\rquote aurais fait comme elle\~! +\par +\par \endash Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit \'e0 Rio-Bamba, au sud de Quito, emmenant son beau-fr\'e8re, ses enfants et un m\'e9decin fran\'e7ais. Il s\rquote agissait d\rquote atteindre les Missions de la fronti\'e8re br\'e9silienne, o\'f9 + devaient se trouver l\rquote embarcation et l\rquote escorte. +\par +\par \'ab\~Le voyage est heureux d\rquote abord\~; il se fait sur le cours des affluents de l\rquote Amazone que l\rquote on descend en canot. Cependant, les difficult\'e9s s\rquote accroissent peu \'e0 peu avec les dangers et les fatigues, au milieu d\rquote +un pays d\'e9cim\'e9 par la petite v\'e9role. Des quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart disparaissent quelques jours apr\'e8s, et l\rquote un d\rquote eux, le dernier qui f\'fbt demeur\'e9 fid\'e8 +le aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en voulant porter secours au m\'e9decin fran\'e7ais. +\par +\par \'ab\~Bient\'f4t le canot, \'e0 demi bris\'e9 par les roches et les troncs en d\'e9rive, est hors d\rquote \'e9tat de servir. Il faut alors descendre \'e0 terre, et l\'e0, \'e0 la lisi\'e8re d\rquote une imp\'e9n\'e9trable for\'eat, on en est r\'e9duit +\'e0 construire quelques cabanes de feuillage. Le m\'e9decin offre d\rquote aller en avant avec un n\'e8gre qui n\rquote avait jamais voulu quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend plusieurs jours\'85 mais en vain\~!\'85 + Ils ne reviennent plus. +\par +\par \'ab\~Cependant, les vivres s\rquote \'e9puisent. Les abandonn\'e9s essayent inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut rentrer dans la for\'eat, et les voil\'e0 dans la n\'e9cessit\'e9 de faire la route \'e0 + pied, au milieu de ces fourr\'e9s presque impraticables\~! +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait trop de fatigues pour ces pauvres gens\~! Ils tombent un \'e0 un, malgr\'e9 les soins de la vaillante Fran\'e7aise. Au bout de quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts\~! +\par +\par Oh\~! la malheureuse femme\~! dit Lina. +\par +\par Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se trouve encore \'e0 mille lieues de l\rquote Oc\'e9an qu\rquote il lui faut atteindre\~! Ce n\rquote est plus la m\'e8re qui continue \'e0 marcher vers le fleuve\~!\'85 La m\'e8 +re a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres mains\~!\'85 C\rquote est la femme qui veut revoir son mari\~! +\par +\par \'ab\~Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du Bobonasa\~! L\'e0, elle est recueillie par de g\'e9n\'e9reux Indiens, qui la conduisent aux Missions o\'f9 l\rquote attendait l\rquote escorte\~! +\par +\par \'ab\~Mais elle y arrivait seule, et derri\'e8re elle, les \'e9tapes de sa route \'e9taient sem\'e9es de tombes\~! +\par +\par \'ab\~Madame des Odonais atteignit Loreto, o\'f9 nous \'e9tions il y a quelques jours. De ce village p\'e9ruvien, elle descendit l\rquote Amazone, comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son mari, apr\'e8s dix-neuf ann\'e9es de s\'e9 +paration\~! +\par +\par \endash Pauvre femme\~! dit la jeune fille. +\par +\par \endash Pauvre m\'e8re, surtout\~!\~\'bb r\'e9pondit Yaquita. En ce moment, le pilote Araujo vint \'e0 l\rquote arri\'e8re et dit\~: \'ab\~Joam Garral, nous voici devant l\rquote \'eele de la Ronde\~! Nous allons passer la fronti\'e8re\~! +\par +\par \endash La fronti\'e8re\~!\~\'bb r\'e9pondit Joam. +\par +\par Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il regarda longuement l\rquote \'eelot de la Ronde, auquel se brisait le courant du fleuve. Puis, sa main se porta \'e0 son front comme pour chasser un souvenir. +\par +\par \'ab\~La fronti\'e8re\~!\~\'bb murmura-t-il en baissant la t\'eate par un mouvement involontaire. Mais, un instant apr\'e8s, sa t\'eate s\rquote \'e9tait relev\'e9e, et son visage \'e9tait celui d\rquote un homme r\'e9solu \'e0 faire son devoir jusqu +\rquote au bout. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017278}CHAPITRE DOUZI\'c8ME\line FRAGOSO \'c0 L\rquote OUVRAGE{\*\bkmkend _Toc98017278} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Braza\~\'bb, braise, est un mot que l\rquote on trouve dans la langue espagnole d\'e8s le XII}{\up9\super e}{ si\'e8cle. Il a servi \'e0 faire le mot \'ab\~brazil\~\'bb pour d\'e9signer certains bois qui fournissent une teinture rouge. De l\'e0 + le nom de Br\'e9sil donn\'e9 \'e0 cette vaste \'e9tendue de l\rquote Am\'e9rique du Sud que traverse la ligne \'e9quinoxiale, et dans laquelle ce bois se rencontre fr\'e9quemment. Il fut, d\rquote ailleurs, et de tr\'e8s bonne heure, l\rquote objet d +\rquote un commerce consid\'e9rable avec les Normands. Bien qu\rquote il s\rquote appelle \'ab\~ibirapitunga\~\'bb au lieu de production, ce nom de \'ab\~brazil\~\'bb lui est rest\'e9, et il est devenu celui de ce pays, qui appara\'eet comm +e une immense braise, enflamm\'e9e sous les rayons d\rquote un soleil tropical. +\par +\par Les Portugais l\rquote occup\'e8rent tout d\rquote abord. D\'e8s le commencement du XVI}{\up9\super e}{ si\'e8cle, prise de possession en fut faite par le pilote Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s\rquote y \'e9t +ablirent partiellement, il est rest\'e9 portugais, et poss\'e8de toutes les qualit\'e9s qui distinguent ce vaillant petit peuple. C\rquote est maintenant l\rquote un des plus grands \'c9tats de l\rquote Am\'e9rique m\'e9ridionale, ayant \'e0 sa t\'eate l +\rquote intelligent et artiste roi don Pedro. +\par +\par \'ab\~Quel est ton droit dans la tribu\~? demandait Montaigne \'e0 un Indien qu\rquote il rencontrait au Havre. +\par +\par C\rquote est le droit de marcher le premier \'e0 la guerre\~!\~\'bb r\'e9pondit simplement l\rquote Indien. +\par +\par La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus s\'fbr et le plus rapide v\'e9hicule de la civilisation. Aussi, les Br\'e9siliens firent-ils ce que faisait cet Indien\~: ils lutt\'e8rent, ils d\'e9fendirent leur conqu\'eate, ils l\rquote \'e9 +tendirent, et c\rquote est au premier rang qu\rquote on les voit marcher dans la voie de la civilisation. +\par +\par Ce fut en 1824, seize ans apr\'e8s la fondation de l\rquote empire Luso-Br\'e9silien, que le Br\'e9sil proclama son ind\'e9pendance par la voix de don Juan, que les arm\'e9es fran\'e7aises avaient chass\'e9 du Portugal. +\par +\par Restait \'e0 r\'e9gler la question de fronti\'e8res entre le nouvel empire et le P\'e9rou, son voisin. +\par +\par La chose n\rquote \'e9tait pas facile. +\par +\par Si le Br\'e9sil voulait s\rquote \'e9tendre jusqu\rquote au Rio-Napo, dans l\rquote ouest, le P\'e9rou, lui, pr\'e9tendait s\rquote \'e9largir jusqu\rquote au lac d\rquote Ega, c\rquote est-\'e0-dire huit degr\'e9s plus \'e0 l\rquote ouest. +\par +\par Mais, entre temps, le Br\'e9sil dut intervenir pour emp\'eacher l\rquote enl\'e8vement des Indiens de l\rquote Amazone, enl\'e8vement qui se faisait au profit des Missions hispano-br\'e9 +siliennes. Il ne trouva pas de meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier l\rquote \'eele de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d\rquote y \'e9tablir un poste. +\par +\par Ce fut une solution, et, depuis cette \'e9poque, la fronti\'e8re des deux pays passe par le milieu de cette \'eele. +\par +\par Au-dessus, le fleuve est p\'e9ruvien et se nomme Marafion, ainsi qu\rquote il a \'e9t\'e9 dit. +\par +\par Au-dessous, il est br\'e9silien et prend le nom de rivi\'e8re des Amazones. +\par +\par Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s\rquote arr\'eater devant Tabatinga, la premi\'e8re ville br\'e9silienne, situ\'e9e sur la rive gauche, \'e0 la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui d\'e9pend de la paroisse de Saint-Paul, \'e9 +tablie en aval sur la rive droite. +\par +\par Joam Garral avait r\'e9solu de passer l\'e0 trente-six heures, afin de donner quelque repos \'e0 son personnel. Le d\'e9part ne devait donc s\rquote effectuer que le 27, dans la matin\'e9e. +\par +\par Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menac\'e9s peut-\'eatre qu\rquote \'e0 Iquitos de servir de p\'e2ture aux moustiques indig\'e8nes, avaient manifest\'e9 l\rquote intention de descendre \'e0 terre et de visiter la bourgade. +\par +\par On estime actuellement \'e0 quatre cents habitants, presque tous Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, ces nomades qui errent plut\'f4t qu\rquote ils ne se fixent sur les bords de l\rquote Amazone et de ses petits affluents. + +\par +\par Le poste de l\rquote \'eele de la Ronde a \'e9t\'e9 abandonn\'e9 depuis quelques ann\'e9es et transport\'e9 \'e0 Tabatinga m\'eame. On peut donc dire que c\rquote est une ville de garnison\~; mais, en somme, la garnison n\rquote est compos\'e9 +e que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d\rquote un sergent, qui est le v\'e9ritable commandant de la place. +\par +\par Une berge, haute d\rquote une trentaine de pieds, dans laquelle sont taill\'e9es les marches d\rquote un escalier peu solide, forme en cet endroit la courtine de l\rquote esplanade qui porte le petit fortin. La demeure du commandant comprend deux chaumi +\'e8res dispos\'e9es en \'e9querre, et les soldats occupent un b\'e2timent oblong, \'e9lev\'e9 \'e0 cent pas de l\'e0 au pied d\rquote un grand arbre. +\par +\par Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement \'e0 tous les villages ou hameaux, qui sont diss\'e9min\'e9s sur les rives du fleuve, si un m\'e2t de pavillon, empanach\'e9 des couleurs br\'e9siliennes, ne s\rquote \'e9levait au-dessus d\rquote une gu +\'e9rite, toujours veuve de sa sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n\rquote \'e9taient l\'e0 pour canonner au besoin toute embarcation qui n\rquote avancerait pas \'e0 l\rquote ordre. +\par +\par Quant au village proprement dit, il est situ\'e9 en contrebas, au-del\'e0 du plateau. Un chemin, qui n\rquote est qu\rquote un ravin ombrag\'e9 de ficus et de miritis, y conduit en quelques minutes. L\'e0, sur une falaise de limon \'e0 demi crevass\'e9 +e, s\rquote \'e9l\'e8vent une douzaine de maisons recouvertes de feuilles de palmier \'ab\~boiassu\~\'bb, dispos\'e9es autour d\rquote une place centrale. +\par +\par Tout cela n\rquote est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga sont charmants, surtout \'e0 l\rquote embouchure du Javary, qui est assez largement \'e9vas\'e9e pour contenir l\rquote archipel des \'ee +les Aramasa. En cet endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre de ces palmiers dont les souples fibres, employ\'e9es \'e0 la fabrication des hamacs et des filets de p\'eache, font l\rquote objet d\rquote +un certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques du Haut-Amazone. +\par +\par Tabatinga, d\rquote ailleurs, est destin\'e9e \'e0 devenir, avant peu, une station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide d\'e9veloppement. L\'e0, en effet, devront s\rquote arr\'eater les vapeurs br\'e9 +siliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs p\'e9ruviens qui le descendront. L\'e0 se fera l\rquote \'e9change des cargaisons et des passagers. Il n\rquote en faudrait pas tant \'e0 un village anglais ou am\'e9ricain pour devenir, en quelques ann +\'e9es, le centre d\rquote un mouvement commercial des plus consid\'e9rables. +\par +\par Le fleuve est tr\'e8s beau en cette partie de son cours. Bien \'e9videmment, l\rquote effet des mar\'e9es ordinaires ne se fait pas sentir \'e0 Tabatinga, qui est situ\'e9e \'e0 plus de six cents lieues de l\rquote Atlantique. Mais il n\rquote +en est pas ainsi de la \'ab\~pororoca\~\'bb, cette esp\'e8ce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux de syzygies, gonfle les eaux de l\rquote Amazone et les repousse avec une vitesse de dix-sept kilom\'e8tres \'e0 l\rquote heure. On pr +\'e9tend, en effet, que ce raz de mar\'e9e se propage jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne. +\par +\par Le lendemain, 26 juin, avant le d\'e9jeuner, la famille Garral se pr\'e9para \'e0 d\'e9barquer, afin de visiter la ville. +\par +\par Si Joam, Benito et Manoel avaient d\'e9j\'e0 mis le pied dans plus d\rquote une cit\'e9 de l\rquote empire br\'e9silien, il n\rquote en \'e9tait pas ainsi de Yaquita et de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de possession. +\par +\par On con\'e7oit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix \'e0 cette visite. +\par +\par Si, d\rquote autre part, Fragoso, en sa qualit\'e9 de barbier nomade, avait d\'e9j\'e0 couru les diverses provinces de l\rquote Am\'e9rique centrale, Lina, elle, pas plus que sa jeune ma\'eetresse, n\rquote avait encore foul\'e9 le sol br\'e9silien. + +\par +\par Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso \'e9tait venu trouver Joam Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour o\'f9 vous m\rquote avez re\'e7u \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, log\'e9, v\'eatu, nourri, en un mot accueilli si hospitali\'e8rement, je vous dois\'85 +\par +\par \endash Vous ne me devez absolument rien, mon ami, r\'e9pondit Joam Garral. Donc, n\rquote insistez pas\'85 +\par +\par \endash Oh\~! rassurez-vous, s\rquote \'e9cria Fragoso, je ne suis point en mesure de m\rquote acquitter envers vous\~! J\rquote ajoute que vous m\rquote avez pris \'e0 bord de la jangada et procur\'e9 + le moyen de descendre le fleuve. Mais nous voici maintenant sur la terre du Br\'e9sil, que, suivant toute probabilit\'e9, je ne devais plus revoir\~! Sans cette liane\'85 +\par +\par \endash C\rquote est \'e0 Lina, \'e0 Lina seule, qu\rquote il faut reporter votre reconnaissance, dit Joam Garral. +\par +\par \endash Je le sais, r\'e9pondit Fragoso, et jamais je n\rquote oublierai ce que je lui dois, pas plus qu\rquote \'e0 vous. +\par +\par \endash On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos adieux\~! Votre intention est-elle donc de rester \'e0 Tabatinga\~? +\par +\par \endash En aucune fa\'e7on, monsieur Garral, puisque vous m\rquote avez permis de vous accompagner jusqu\rquote \'e0 B\'e9lem, o\'f9 je pourrai, je 1\rquote esp\'e8re du moins, reprendre mon ancien m\'e9tier. +\par +\par \endash Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me demander, mon ami\~? +\par +\par \endash Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconv\'e9nient \'e0 ce que je l\rquote exerce en route, ce m\'e9tier. Il ne faut pas que ma main se rouille, et, d\rquote ailleurs, quelques poign\'e9 +es de reis ne feraient pas mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagn\'e9s. Vous le savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en m\'eame temps un peu coiffeur, je n\rquote ose dire un peu m\'e9 +decin par respect pour monsieur Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du Haut-Amazone. +\par +\par \endash Surtout parmi les Br\'e9siliens, r\'e9pondit Joam Garral, car pour les indig\'e8nes\'85 +\par +\par \endash Je vous demande pardon, r\'e9pondit Fragoso, parmi les indig\'e8nes surtout\~! Ah\~! pas de barbe \'e0 faire, puisque la nature s\rquote est montr\'e9e tr\'e8s avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque chevelure \'e0 accommoder s +uivant la derni\'e8re mode\~! Ils aiment cela, ces sauvages, hommes on femmes\~! Je ne serai pas install\'e9 depuis dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet \'e0 la main, \endash c\rquote est le bilboquet qui les attire d\rquote abord, et j +\rquote en joue fort agr\'e9ablement \endash , qu\rquote un cercle d\rquote Indiens et d\rquote Indiennes se sera form\'e9 autour de moi. On se dispute mes faveurs\~ +! Je resterais un mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de mes mains\~! On ne tarderait pas \'e0 savoir que le \'ab\~fer qui frise\~\'bb, \endash c\rquote est ainsi qu\rquote ils me d\'e9signent \endash +, est de retour dans les murs de Tabatinga\~! J\rquote y ai pass\'e9 d\'e9j\'e0 \'e0 deux reprises, et mes ciseaux et mon peigne ont fait merveille\~! Ah\~! par exemple, il n\rquote y faudrait pas revenir trop souvent, sur le m\'eame march\'e9\~ +! Mesdames les Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos \'e9l\'e9gantes des cit\'e9s br\'e9siliennes\~! Non\~! Quand c\rquote est fait, en voil\'e0 pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins \'e0 + ne pas compromettre l\rquote \'e9difice que j\rquote ai \'e9lev\'e9, avec quelque talent, j\rquote ose le dire\~! Or, il y a bient\'f4t un an que je ne suis venu \'e0 + Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me rendre une seconde fois digne de la r\'e9putation que j\rquote ai acquise dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d +\rquote amour-propre, croyez-le bien\~! +\par +\par \endash Faites donc, mon ami, r\'e9pondit Joam Garral en souriant, mais faites vite\~! Nous ne devons rester qu\rquote un jour \'e0 Tabatinga, et nous en repartirons demain d\'e8s l\rquote aube. +\par +\par \endash Je ne perdrai pas une minute, r\'e9pondit Fragoso. Le temps de prendre les ustensiles de ma profession, et je d\'e9barque\~! +\par +\par \endash Allez\~! Fragoso, r\'e9pondit Joam Garral. Puissent les reis pleuvoir dans votre poche\~! +\par +\par Oui, et c\rquote est l\'e0 une bienfaisante pluie qui n\rquote a jamais tomb\'e9 \'e0 verse sur votre d\'e9vou\'e9 serviteur\~!\~\'bb +\par +\par Cela dit, Fragoso s\rquote en alla rapidement. +\par +\par Un instant apr\'e8s, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La jangada avait pu s\rquote approcher assez pr\'e8s de la berge pour que le d\'e9barquement se f\'eet sans peine. Un escalier en assez mauvais \'e9tat, taill\'e9 + dans la falaise, permit aux visiteurs d\rquote arriver \'e0 la cr\'eate du plateau. +\par +\par Yaquita et les siens furent re\'e7us par le commandant du fort, un pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de l\rquote hospitalit\'e9, et leur offrit de d\'e9jeuner dans son habitation. \'c7\'e0 et l\'e0 + allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez m\'e9diocres produits de ce m\'e9lange de race. +\par +\par Au lieu d\rquote accepter le d\'e9jeuner du sergent, Yaquita offrit au contraire au commandant et \'e0 sa femme de venir partager le sien \'e0 bord de la jangada. +\par +\par Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut pris pour onze heures. +\par +\par En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mul\'e2tresse, accompagn\'e9es de Manoel, all\'e8rent se promener aux environs du poste, laissant Benito se mettre en r\'e8gle avec le commandant pour l\rquote acquittement des droits de passage, car ce sergent +\'e9tait \'e0 la fois chef de la douane et chef militaire. +\par +\par Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s\rquote \'e9tait refus\'e9 \'e0 le suivre. +\par +\par Cependant, Fragoso, de son c\'f4t\'e9, avait quitt\'e9 la jangada\~; mais, au lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant \'e0 travers le ravin qui s\rquote +ouvrait sur la droite, au niveau de la berge. Il comptait plus, avec raison, sur la client\'e8le indig\'e8ne de Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des soldats n\rquote auraient pas mieux demand\'e9 + que de se remettre en ses habiles mains\~; mais les maris ne se souciaient gu\'e8re de d\'e9penser quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes moiti\'e9s. +\par +\par Chez les indig\'e8nes, il en devait \'eatre tout autrement. \'c9poux et \'e9pouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le meilleur accueil. +\par +\par Voil\'e0 donc Fragoso en route, remontant le chemin ombrag\'e9 de beaux ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga. +\par +\par D\'e8s son arriv\'e9e sur la place, le c\'e9l\'e8bre coiffeur fut signal\'e9, reconnu, entour\'e9. +\par +\par Fragoso n\rquote avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet \'e0 piston, pour attirer les clients, pas m\'eame de voiture \'e0 cuivres brillants, \'e0 lanternes resplendissantes, \'e0 panneaux orn\'e9 +s de glaces, ni de parasol gigantesque, ni rien qui p\'fbt provoquer l\rquote empressement du public, ainsi que cela se fait dans les foires\~! Non\~! mais Fragoso avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses doigts\~ +! Avec quelle adresse il recevait la t\'eate de tortue, qui servait de boule, sur la pointe effil\'e9e du manche\~! Avec quelle gr\'e2ce il faisait d\'e9crire \'e0 cette boule cette courbe savante, dont les math\'e9maticiens n\rquote ont peut-\'ea +tre pas encore calcul\'e9 la valeur, eux qui ont d\'e9termin\'e9, cependant, la fameuse courbe \'ab\~du chien qui suit son ma\'eetre\~!\~\'bb +\par +\par Tous les indig\'e8nes \'e9taient l\'e0, hommes, femmes, vieillards, enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous leurs yeux, \'e9coutant de toutes leurs oreilles. L\rquote aimable op\'e9rateur, moiti\'e9 en portugais, moiti\'e9 + en langue ticuna, leur d\'e9bitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse humeur. +\par +\par Ce qu\rquote il leur disait, c\rquote \'e9tait ce que disent tous ces charlatans qui mettent leurs services \'e0 la disposition du public, qu\rquote ils soient Figaros espagnols ou perruquiers fran\'e7ais. Au fond, m\'eame aplomb, m\'eame connai +ssance des faiblesses humaines, m\'eame genre de plaisanteries ressass\'e9es, m\'eame dext\'e9rit\'e9 amusante, et de la part de ces indig\'e8nes, m\'eame \'e9bahissement, m\'eame curiosit\'e9, m\'eame cr\'e9dulit\'e9 que chez les badauds du monde civilis +\'e9. +\par +\par Il s\rquote ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public \'e9tait allum\'e9 et se pressait pr\'e8s de Fragoso install\'e9 dans une \'ab\~loja\~\'bb de la place, sorte de boutique servant de cabaret. +\par +\par Cette loja appartenait \'e0 un Br\'e9silien domicili\'e9 \'e0 Tabatinga. L\'e0, pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt reis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 6 centimes.}}}{, les indig\'e8nes peuvent se procurer les boissons du cru, et en particulier l\rquote assa\'ef. C\rquote +est une liqueur moiti\'e9 solide, moiti\'e9 liquide, faite avec les fruits d\rquote un palmier, et elle se boit dans un \'ab\~cou\'ef\~\'bb, ou demi-calebasse, dont on fait un usage g\'e9n\'e9ral en ce bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Et alors, hommes et femmes, \endash ceux-l\'e0 avec non moins d\rquote empressement que celles-ci \endash , de prendre place sur l\rquote escabeau du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient ch\'f4mer sans doute, puisqu\rquote il n\rquote \'e9 +tait pas question de tailler ces opulentes chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur qualit\'e9\~; mais quel emploi il allait \'eatre appel\'e9 \'e0 faire du peigne et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero\~! +\par +\par Et les encouragements de l\rquote artiste \'e0 la foule\~! +\par +\par \'ab\~Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne vous couchez pas dessus\~! Et voil\'e0 pour un an, et ces modes-l\'e0 sont les plus nouvelles de B\'e9lem ou de Rio-de-Janeiro\~! Les filles d\rquote honneur de la reine ne +sont pas plus savamment accommod\'e9es, et vous remarquerez que je n\rquote \'e9pargne pas la pommade\~!\~\'bb +\par +\par Non\~! il ne l\rquote \'e9pargnait pas\~! Ce n\rquote \'e9tait, il est vrai, qu\rquote un peu de graisse, \'e0 laquelle il m\'ealait le suc de quelques fleurs, mais cela empl\'e2trait comme du ciment. +\par +\par Aussi aurait-on pu donner le nom d\rquote \'e9difices capillaires \'e0 ces monuments \'e9lev\'e9s par la main de Fragoso, et qui comportaient tous les genres d\rquote architecture\~! Boucles, anneaux, frisons, catogans, cadenettes, cr\'ea +pures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni chignons, ni postiches. Ces chevelures indig\'e8nes, ce n\rquote \'e9 +taient point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les chutes, mais plut\'f4t des for\'eats dans toutes leur virginit\'e9 native\~! Fragoso, cependant, ne d\'e9daignait pas d\rquote +y ajouter quelques fleurs naturelles, deux ou trois longues ar\'eates de poisson, de fines parures d\rquote os ou de cuivre, que lui apportaient les \'e9l\'e9gantes de l\rquote endroit. \'c0 coup s\'fbr, les merveilleuses du Directoire auraient envi\'e9 l +\rquote ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, \'e0 triple et quadruple \'e9tage, et le grand L\'e9onard lui-m\'eame se f\'fbt inclin\'e9 devant son rival d\rquote outremer\~! +\par +\par Et alors les vatems, les poign\'e9es de reis, \endash seule monnaie contre laquelle les indig\'e8nes de l\rquote Amazone \'e9changent leurs marchandises \endash , de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec une \'e9 +vidente satisfaction. Mais, tr\'e8s certainement, le soir se ferait avant qu\rquote il e\'fbt pu satisfaire aux demandes d\rquote une client\'e8le incessamment renouvel\'e9e. Ce n\rquote \'e9tait pas seulement la population de Tabatinga qui se pressait +\'e0 la porte de la loja. La nouvelle de l\rquote arriv\'e9e de Fragoso n\rquote avait pas tard\'e9 \'e0 se r\'e9pandre. De ces indig\'e8nes, il en venait de tous les c\'f4t\'e9s\~: Ticunas de la rive gauche du fleuve, Mayorunas d +e la rive droite, aussi bien ceux qui habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui r\'e9sidaient dans les villages du Javary. +\par +\par Aussi, une longue queue d\rquote impatients se dessinait-elle sur la place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains de Fragoso, allant fi\'e8rement d\rquote une maison \'e0 l\rquote +autre, se pavanaient sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu\rquote ils \'e9taient. +\par +\par Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le tr\'e8s occup\'e9 coiffeur n\rquote avait pas encore eu le temps de revenir d\'e9jeuner \'e0 bord, aussi dut-il se contenter d\rquote un peu d\rquote assa\'ef, de farine de manioc et d\rquote \'9cufs de tortue qu +\rquote il avalait rapidement entre deux coups de fer. +\par +\par Mais aussi, bonne r\'e9colte pour le cabaretier, car toutes ces op\'e9rations ne s\rquote accomplissaient pas sans grande absorption de liqueurs tir\'e9es des caves de la loja. En v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait un \'e9v\'e9 +nement pour la ville de Tabatinga que ce passage du c\'e9l\'e8bre Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du Haut-Amazone\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017279}CHAPITRE TREIZI\'c8ME\line TORR\'c8S{\*\bkmkend _Toc98017279} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 cinq heures du soir, Fragoso \'e9tait encore l\'e0, n\rquote en pouvant plus, et il se demandait s\rquote il ne serait pas oblig\'e9 de passer la nuit pour satisfaire la foule des expectants. +\par +\par En ce moment, un \'e9tranger arriva sur la place, et, voyant toute cette r\'e9union d\rquote indig\'e8nes, il s\rquote avan\'e7a vers l\rquote auberge. +\par +\par Pendant quelques instants, cet \'e9tranger regarda Fragoso attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, l\rquote examen le satisfit, car il entra dans la loja. +\par +\par C\rquote \'e9tait un homme \'e2g\'e9 de trente-cinq ans environ. Il portait un assez \'e9l\'e9gant costume de voyage, qui faisait valoir les agr\'e9ments de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux n\rquote avaient pas d\'fb tailler +depuis longtemps, et ses cheveux, un peu longs, r\'e9clamaient imp\'e9rieusement les bons offices d\rquote un coiffeur. +\par +\par \'ab\~Bonjour, l\rquote ami, bonjour\~!\~\'bb dit-il en frappant l\'e9g\'e8rement l\rquote \'e9paule de Fragoso. +\par +\par Fragoso se retourna lorsqu\rquote il entendit ces quelques mots prononc\'e9s en pur br\'e9silien, et non plus l\rquote idiome m\'e9lang\'e9 des indig\'e8nes. +\par +\par \'ab\~Un compatriote\~? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle rebelle d\rquote une t\'eate mayorunasse. +\par +\par Oui, r\'e9pondit l\rquote \'e9tranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos services. +\par +\par Comment donc\~! mais \'e0 l\rquote instant, dit Fragoso. D\'e8s que je vais avoir \'ab\~termin\'e9 madame\~\'bb\~! +\par +\par Et ce fut fait en deux coups de fer. +\par +\par Bien que le dernier venu n\rquote e\'fbt pas droit \'e0 la place vacante, cependant il s\rquote assit sur l\rquote escabeau, sans que cela amen\'e2t aucune r\'e9clamation de la part des indig\'e8nes, dont le tour \'e9tait ainsi recul\'e9. +\par +\par Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon l\rquote habitude de ses coll\'e8gues\~: +\par +\par \'ab\~Que d\'e9sire monsieur\~? demanda-t-il. +\par +\par Faire tailler ma barbe et mes cheveux, r\'e9pondit l\rquote \'e9tranger. +\par +\par \'c0 vos souhaits\~!\~\'bb dit Fragoso en introduisant le peigne dans l\rquote \'e9paisse chevelure de son client. +\par +\par Et aussit\'f4t les ciseaux de faire leur office. +\par +\par \'ab\~Et vous venez de loin\~? demanda Fragoso, qui ne pouvait op\'e9rer sans grande abondance de paroles. +\par +\par Je viens des environs d\rquote Iquitos. +\par +\par \endash Tiens, c\rquote est comme moi\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. J\rquote ai descendu l\rquote Amazone d\rquote Iquitos \'e0 Tabatinga\~! Et peut-on vous demander votre nom\~? +\par +\par \endash Sans inconv\'e9nient, r\'e9pondit l\rquote \'e9tranger. Je me nomme Torr\'e8s.\~\'bb +\par +\par Lorsque les cheveux de son client eurent \'e9t\'e9 coup\'e9s \'ab\~\'e0 la derni\'e8re mode\~\'bb, Fragoso commen\'e7a \'e0 tailler sa barbe\~; mais, \'e0 ce moment, comme il le regardait bien en face, il s\rquote arr\'eata, reprit son op\'e9 +ration, puis, enfin\~: +\par +\par \'ab\~Eh\~! monsieur Torr\'e8s, dit-il, est-ce que\~?\'85 Je crois vous reconna\'eetre\~!\'85 Est-ce que nous ne nous sommes pas d\'e9j\'e0 vus quelque part\~? +\par +\par \endash Je ne pense pas\~! r\'e9pondit vivement Torr\'e8s. +\par +\par \endash Je me trompe alors\~!\~\'bb r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Et il se mit en mesure d\rquote achever sa besogne. Un instant apr\'e8s, Torr\'e8s reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait interrompue. \'ab\~Comment \'eates-vous venu d\rquote Iquitos\~? dit-il. +\par +\par \endash D\rquote Iquitos \'e0 Tabatinga\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash \'c0 bord d\rquote un train de bois, sur lequel m\rquote a donn\'e9 passage un digne fazender, qui descend l\rquote Amazone avec toute sa famille. +\par +\par \endash Ah\~! vraiment, l\rquote ami\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. C\rquote est une chance, cela, et si votre fazender voulait me prendre\'85 +\par +\par \endash Vous avez donc, vous aussi, l\rquote intention de descendre le fleuve\~? +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. +\par +\par \endash Jusqu\rquote au Para\~? +\par +\par \endash Non, jusqu\rquote \'e0 Manao seulement, o\'f9 j\rquote ai affaire. +\par +\par \endash Eh bien, mon h\'f4te est un homme obligeant, et je pense qu\rquote il vous rendrait volontiers ce service. +\par +\par \endash Vous le pensez\~? +\par +\par \endash Je dirais m\'eame que j\rquote en suis s\'fbr. +\par +\par \endash Et comment s\rquote appelle-t-il donc ce fazender\~? demanda nonchalamment Torr\'e8s. +\par +\par Joam Garral\~\'bb, r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Et, en ce moment, il murmurait \'e0 part lui\~: \'ab\~J\rquote ai certainement vu cette figure-l\'e0 quelque part\~!\~\'bb Torr\'e8s n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 laisser tomber une conversation qui semblait l\rquote int\'e9resser, et pour cause. \'ab +\~Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait \'e0 me donner passage\~? +\par +\par \endash Je vous r\'e9p\'e8te que je n\rquote en doute pas, r\'e9pondit Fragoso. Ce qu\rquote il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas de le faire pour vous, un compatriote\~! +\par +\par \endash Est-ce qu\rquote il est seul \'e0 bord de cette jangada\~? +\par +\par \endash Non, r\'e9pliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu\rquote il voyage avec toute sa famille, \endash une famille de braves gens, je vous l\rquote assure \endash , et il est accompagn\'e9 d\rquote une \'e9quipe d\rquote +Indiens et de noirs, qui font partie du personnel de la fazenda. +\par +\par \endash Il est riche, ce fazender\~? +\par +\par \endash Certainement, r\'e9pondit Fragoso, tr\'e8s riche. Rien que les bois flott\'e9s qui forment la jangada et la cargaison qu\rquote elle porte constituent toute une fortune\~! +\par +\par \endash Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la fronti\'e8re br\'e9silienne avec toute sa famille\~? reprit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le fianc\'e9 de mademoiselle Minha. +\par +\par \endash Ah\~! il a une fille\~? dit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Une charmante fille. +\par +\par \endash Et elle va se marier\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, avec un brave jeune homme, r\'e9pondit Fragoso, un m\'e9decin militaire en garnison \'e0 B\'e9lem, et qui l\rquote \'e9pousera, d\'e8s que nous serons arriv\'e9s au terme du voyage. +\par +\par \endash Bon\~! dit en souriant Torr\'e8s, c\rquote est alors ce qu\rquote on pourrait appeler un voyage de fian\'e7ailles\~! +\par +\par \endash Un voyage de fian\'e7ailles, de plaisir et d\rquote affaires\~! r\'e9pondit Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n\rquote ont jamais mis le pied sur le territoire br\'e9silien, et, quant \'e0 Joam Garral, c\rquote est la premi\'e8re fois qu +\rquote il franchit la fronti\'e8re, depuis qu\rquote il est entr\'e9 \'e0 la ferme du Vieux Magalha\'ebs. +\par +\par \endash Je suppose aussi, demanda Torr\'e8s, que la famille est accompagn\'e9e de quelques serviteurs\~? +\par +\par \endash Certainement, r\'e9pondit Fragoso\~; la vieille Cyb\'e8le, depuis cinquante ans dans la ferme, et une jolie mul\'e2tresse, mademoiselle Lina, qui est plut\'f4t la compagne que la suivante de sa jeune ma\'eetresse. Ah\~! quelle aimable nature\~ +! quel c\'9cur et quels yeux\~! Et des id\'e9es \'e0 elle sur toutes choses, en particulier sur les lianes\'85\~\'bb +\par +\par Fragoso, lanc\'e9 sur cette voie, n\rquote aurait pu s\rquote arr\'eater sans doute, et Lina allait \'eatre l\rquote objet de ses d\'e9clarations enthousiastes, si Torr\'e8s n\rquote e\'fbt quitt\'e9 l\rquote escabeau pour faire place \'e0 + un autre client. +\par +\par \'ab\~Que vous dois-je\~? demanda-t-il au barbier. +\par +\par \endash Rien, r\'e9pondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent sur la fronti\'e8re, il ne peut \'eatre question de cela\~! +\par +\par \endash Cependant, r\'e9pondit Torr\'e8s, je voudrais\'85 +\par +\par \endash Eh bien, nous r\'e8glerons plus tard, \'e0 bord de la jangada. +\par +\par \endash Mais je ne sais, r\'e9pondit Torr\'e8s, si j\rquote oserai demander \'e0 Joam Garral de me permettre\'85 +\par +\par \endash N\rquote h\'e9sitez pas\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous l\rquote aimez mieux, et il se trouvera tr\'e8s heureux de pouvoir vous \'eatre utile en cette circonstance.\~\'bb +\par +\par En ce moment, Manoel et Benito, qui \'e9taient venus \'e0 la ville, apr\'e8s leur d\'eener, se montr\'e8rent \'e0 la porte de la loja, d\'e9sireux de voir Fragoso dans l\rquote exercice de ses fonctions. +\par +\par Torr\'e8s s\rquote \'e9tait retourn\'e9 vers eux, et tout \'e0 coup\~: \'ab\~Eh\~! voil\'e0 deux jeunes gens que je connais ou plut\'f4t que je reconnais\~! s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Vous les reconnaissez\~? demanda Fragoso, assez surpris. +\par +\par \endash Oui, sans doute\~! Il y a un mois, dans la for\'eat d\rquote Iquitos, ils m\rquote ont tir\'e9 d\rquote un assez grand embarras\~! +\par +\par \endash Mais ce sont pr\'e9cis\'e9ment Benito Garral et Manoel Valdez. +\par +\par \endash Je le sais\~! Ils m\rquote ont dit leurs noms, mais je ne m\rquote attendais pas \'e0 les retrouver ici\~!\~\'bb Torr\'e8s, s\rquote avan\'e7ant alors vers les deux jeunes gens, qui le regardaient sans le reconna\'eetre\~: \'ab\~ +Vous ne me remettez pas, messieurs\~? leur demanda-t-il. +\par +\par \endash Attendez donc, r\'e9pondit Benito. Monsieur Torr\'e8s, si j\rquote ai bonne m\'e9moire, c\rquote est vous qui, dans la for\'eat d\rquote Iquitos, aviez quelques difficult\'e9s avec un guariba\~?\'85 +\par +\par \endash Moi-m\'eame, messieurs\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Depuis six semaines, j\rquote ai continu\'e9 \'e0 descendre l\rquote Amazone, et je viens de passer la fronti\'e8re en m\'eame temps que vous\~! +\par +\par \endash Enchant\'e9 de vous revoir, dit Benito\~; mais vous n\rquote avez point oubli\'e9 que je vous avais propos\'e9 de venir \'e0 la fazenda de mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Je ne l\rquote ai point oubli\'e9, r\'e9pondit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Et vous auriez bien fait d\rquote accepter mon offre, monsieur\~! Cela vous e\'fbt permis d\rquote attendre notre d\'e9part en vous reposant de vos fatigues, puis de descendre avec nous jusqu\rquote \'e0 la fronti\'e8re\~! Autant de journ\'e9 +es de marche d\rquote \'e9pargn\'e9es\~! +\par +\par \endash En effet, r\'e9pondit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Notre compatriote ne s\rquote arr\'eate pas \'e0 la fronti\'e8re, dit alors Fragoso. Il va jusqu\rquote \'e0 Manao. +\par +\par \endash Eh bien, r\'e9pondit Benito, si vous voulez venir \'e0 bord de la jangada, vous y serez bien re\'e7u, et je suis s\'fbr que mon p\'e8re se fera un devoir de vous y donner passage. +\par +\par \endash Volontiers\~! r\'e9pondit Torr\'e8s, et vous me permettrez de vous remercier d\rquote avance\~!\~\'bb +\par +\par Manoel n\rquote avait point pris part \'e0 la conversation. Il laissait l\rquote obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait attentivement Torr\'e8s, dont la figure ne lui revenait gu\'e8 +re. Il y avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s\rquote il e\'fbt craint de se fixer\~; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne voulant pas nuire \'e0 un compatriote qu +\rquote il s\rquote agissait d\rquote obliger. +\par +\par \'ab\~Messieurs, dit Torr\'e8s, si vous le voulez, je suis pr\'eat \'e0 vous suivre jusqu\rquote au port. +\par +\par Venez\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, Torr\'e8s \'e9tait \'e0 bord de la jangada. Benito le pr\'e9sentait \'e0 Joam Garral, en lui faisant conna\'eetre les circonstances dans lesquelles ils s\rquote \'e9taient d\'e9j\'e0 + vus, et il lui demandait passage pour Torr\'e8s jusqu\rquote \'e0 Manao. +\par +\par \'ab\~Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par \endash Je vous remercie, dit Torr\'e8s, qui, au moment de tendre la main \'e0 son h\'f4te, se retint comme malgr\'e9 lui. +\par +\par \endash Nous partons demain matin, d\'e8s l\rquote aube, ajouta Joam Garral. Vous pouvez donc vous installer \'e0 bord\'85 +\par +\par \endash Oh\~! mon installation ne sera pas longue\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Ma personne et rien de plus. +\par +\par \endash Vous \'eates chez vous\~\'bb, dit Joam Garral. Le soir m\'eame, Torr\'e8s prenait possession d\rquote une cabine pr\'e8s de celle du barbier. +\par +\par \'c0 huit heures seulement, celui-ci, de retour \'e0 la jangada, faisait \'e0 la jeune mul\'e2tresse le r\'e9cit de ses exploits, et lui r\'e9p\'e9tait, non sans quelque amour-propre, que la renomm\'e9e de l\rquote illustre Fragoso venait de s\rquote +accro\'eetre encore dans le bassin du Haut-Amazone. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017280}CHAPITRE QUATORZI\'c8ME\line EN DESCENDANT ENCORE{\*\bkmkend _Toc98017280} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain matin, 27 juin, d\'e8s l\rquote aube, les amarres \'e9taient largu\'e9es, et la jangada continuait \'e0 d\'e9river au courant du fleuve. +\par +\par Un personnage de plus \'e9tait \'e0 bord. En r\'e9alit\'e9, d\rquote o\'f9 venait ce Torr\'e8s\~? On ne le savait pas au juste. O\'f9 allait-il\~? \'c0 Manao, avait-il dit. Torr\'e8s s\rquote \'e9tait d\rquote ailleurs gard\'e9 de rien laisser soup\'e7 +onner de sa vie pass\'e9e, ni de la profession qu\rquote il exer\'e7ait encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que la jangada e\'fbt donn\'e9 asile \'e0 un ancien capitaine des bois. Joam Garral n\rquote avait pas voulu g\'e2 +ter par des questions trop pressantes le service qu\rquote il allait lui rendre. +\par +\par En le prenant \'e0 bord, le fazender avait ob\'e9i \'e0 un sentiment d\rquote humanit\'e9. Au milieu de ces vastes d\'e9serts amazoniens, \'e0 cette \'e9poque surtout o\'f9 des bateaux \'e0 vapeur ne sillonnaient pas encore le cours du fleuve, il \'e9 +tait tr\'e8s difficile de trouver des moyens de transport s\'fbrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un service r\'e9gulier, et, la plupart du temps, le voyageur en \'e9tait r\'e9duit \'e0 cheminer \'e0 travers les for\'ea +ts. Ainsi avait fait et aurait d\'fb continuer de faire Torr\'e8s, et c\rquote \'e9tait pour lui une chance inesp\'e9r\'e9e que d\rquote avoir pu prendre passage \'e0 bord de la jangada. +\par +\par Depuis que Benito avait racont\'e9 dans quelles conditions il avait rencontr\'e9 Torr\'e8s, la pr\'e9sentation \'e9tait faite, et celui-ci pouvait se consid\'e9rer comme un passager \'e0 bord d\rquote un transatlantique, qui \'e9 +tait libre de prendre part \'e0 la vie commune si cela lui convenait, libre de se tenir \'e0 l\rquote \'e9cart pour peu qu\rquote il f\'fbt d\rquote humeur insociable. +\par +\par Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torr\'e8s ne cherchait pas \'e0 p\'e9n\'e9trer dans l\rquote intimit\'e9 de la famille Garral. Il se tenait sur une grande r\'e9serve, r\'e9pondant lorsqu\rquote on lui a +dressait la parole, mais ne provoquant aucune r\'e9ponse. +\par +\par S\rquote il paraissait, de pr\'e9f\'e9rence, plus expansif avec quelqu\rquote un, c\rquote \'e9tait avec Fragoso. Ne devait-il pas \'e0 ce joyeux compagnon cette id\'e9e de prendre passage sur la jangada\~? Quelquefois il le questionnait + sur la situation de la famille Garral \'e0 Iquitos, sur les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne le faisait-il qu\rquote avec une certaine discr\'e9tion. Le plus souvent, lorsqu\rquote il ne se promenait pas seul \'e0 l\rquote +avant de la jangada, il restait dans sa cabine. +\par +\par Quant aux d\'e9jeuners et aux d\'eeners, il les partageait avec Joam Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part \'e0 la conversation, et il se retirait d\'e8s que le repas \'e9tait termin\'e9. +\par +\par Pendant la matin\'e9e, la jangada fit route \'e0 travers le pittoresque groupe d\rquote \'eeles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce tributaire important de l\rquote Amazone prom\'e8ne, dans la direction du sud-ouest, un cours qui, de sa source +\'e0 son embouchure, ne para\'eet enray\'e9 par aucun \'eelot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure environ trois mille pieds de largeur, et s\rquote ouvre \'e0 quelques milles au-dessus de l\rquote emplacement qu\rquote +occupait autrefois la ville du m\'eame nom, dont les Espagnols et les Portugais se disput\'e8rent longtemps la propri\'e9t\'e9. +\par +\par Jusqu\rquote au 30 juin matin, il n\rquote y eut rien de particulier \'e0 signaler dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui se glissaient le long des rives, attach\'e9es les unes aux autres, de telle sorte qu\rquote un seul indig +\'e8ne suffisait \'e0 les conduire toutes. \'ab\~Navigar de bubina\~\'bb, ainsi disent les gens du pays pour d\'e9signer ce genre de navigation, c\rquote est-\'e0-dire naviguer de confiance. +\par +\par Bient\'f4t furent d\'e9pass\'e9s l\rquote \'eele Araria, l\rquote archipel des \'eeles Calderon, l\rquote \'eele Capiatu, et bien d\rquote autres, dont les noms ne sont pas encore arriv\'e9s \'e0 la connaissance des g\'e9 +ographes. Le 30 juin, le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de Jurupari-Tapera, o\'f9 se fit une halte de deux ou trois heures. +\par +\par Manoel et Benito all\'e8rent chasser dans les environs et rapport\'e8rent quelques gibiers \'e0 plume, qui furent bien re\'e7us \'e0 l\rquote office. En m\'eame temps, les deux jeunes gens avaient op\'e9r\'e9 la capture d\rquote +un animal dont un naturaliste e\'fbt fait plus de cas que n\rquote en fit la cuisini\'e8re de la jangada. +\par +\par C\rquote \'e9tait un quadrup\'e8de de couleur fonc\'e9e, qui ressemblait quelque peu \'e0 un grand terre-neuve. +\par +\par \'ab\~Un fourmilier tamanoir\~! s\rquote \'e9cria Benito, en le jetant sur le pont de la jangada. +\par +\par \endash Et un magnifique sp\'e9cimen, qui ne d\'e9parerait pas la collection d\rquote un mus\'e9um\~! ajouta Manoel. +\par +\par \endash Avez-vous eu quelque peine \'e0 vous emparer de ce curieux animal\~? demanda Minha. +\par +\par \endash Mais oui, petite s\'9cur, r\'e9pondit Benito, et tu n\rquote \'e9tais pas l\'e0 pour demander sa gr\'e2ce\~! Ah\~! ils ont la vie dure, ces chiens-l\'e0, et il n\rquote a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur le flanc\~!\~\'bb + +\par +\par Ce tamanoir \'e9tait superbe, avec sa longue queue, m\'e9lang\'e9e de crins gris\'e2tres\~; ce museau en pointe qu\rquote il plonge dans les fourmili\'e8res, dont les insectes font sa principale nourriture\~; ses longues pattes maigres, arm\'e9es d +\rquote ongles aigus, longs de cinq pouces et qui peuvent se refermer comme les doigts d\rquote une main. Mais quelle main, que cette main de tamanoir\~! Quand elle tient quelque chose, il faut la couper pour lui faire l\'e2cher prise. C\rquote est \'e0 + ce point que le voyageur \'c9mile Carrey a justement pu dire que \'ab\~le tigre lui-m\'eame p\'e9rit dans cette \'e9treinte\~\'bb. +\par +\par Le 2 juillet, dans la matin\'e9e, la jangada arrivait au pied de San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a, apr\'e8s s\rquote \'eatre gliss\'e9e au milieu de nombreuses \'eeles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombrag\'e9es d\rquote arbres magnif +iques, et dont les principales avaient nom Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, elle avait d\'fb longer les ouvertures de quelques iguarap\'e8s ou petits affluents aux eaux noires. +\par +\par La coloration de ces eaux est un ph\'e9nom\'e8ne assez curieux, et il appartient en propre \'e0 un certain nombre de tributaires de l\rquote Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer combien cette nuance \'e9tait charg\'e9 +e en couleur, puisqu\rquote on la distinguait tr\'e8s nettement \'e0 la surface des eaux blanch\'e2tres du fleuve. +\par +\par \'ab\~On a tent\'e9 d\rquote expliquer cette coloration de diverses mani\'e8res, dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arriv\'e9s \'e0 le faire d\rquote une mani\'e8re satisfaisante. +\par +\par \endash Ces eaux sont v\'e9ritablement noires avec un magnifique reflet d\rquote or, r\'e9pondit la jeune fille, en montrant une l\'e9g\'e8re nappe mordor\'e9e qui affleurait la jangada. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Manoel, et d\'e9j\'e0 Humboldt avait observ\'e9 comme vous, ma ch\'e8re Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant plus attentivement, on voit que c\rquote est plut\'f4t la couleur de s\'e9 +pia qui domine dans toute cette coloration. +\par +\par \endash Bon\~! s\rquote \'e9cria Benito, encore un ph\'e9nom\'e8ne sur lequel les savants ne sont pas d\rquote accord\~! +\par +\par \endash Peut-\'eatre pourrait-on, \'e0 ce sujet, demander leur avis aux ca\'efmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car ce sont certainement les eaux noires qu\rquote ils choisissent de pr\'e9f\'e9rence pour s\rquote y \'e9battre. + +\par +\par \endash Il est certain qu\rquote elles attirent plus particuli\'e8rement ces animaux, r\'e9pondit Manoel. Mais pourquoi\~? On serait fort embarrass\'e9 de le dire\~! En effet, cette coloration est-elle due \'e0 + ce que ces eaux contiennent en dissolution de l\rquote hydrog\'e8ne carbon\'e9, ou bien \'e0 ce qu\rquote elles coulent sur des lits de tourbe, \'e0 travers des couches de houille et d\rquote anthracite\~; ou ne doit-on pas l\rquote attribuer \'e0 l +\rquote \'e9norme quantit\'e9 de plantes minuscules qu\rquote elles charrient\~? Il n\rquote y a rien de certain \'e0 cet \'e9gard}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ De nombreuses observations faites par les voyageurs modernes sont en d\'e9saccord avec celle de Humboldt.}}}{. En tout cas, excellentes \'e0 boire, d\rquote une fra\'eecheur tr\'e8 +s enviable sous ce climat, elles sont sans arri\'e8re-go\'fbt et d\rquote une parfaite innocuit\'e9. Prenez un peu de cette eau, ma ch\'e8re Minha, buvez-en, vous le pouvez sans inconv\'e9nient.\~\'bb +\par +\par L\rquote eau \'e9tait limpide et fra\'eeche en effet. Elle aurait pu avantageusement remplacer les eaux de table si employ\'e9es en Europe. On en recueillit quelques frasques pour l\rquote usage de l\rquote office. +\par +\par Il a \'e9t\'e9 dit qu\rquote \'e0 la date du 2 juillet, d\'e8s le matin, la jangada \'e9tait arriv\'e9e \'e0 San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a, o\'f9 se fabriquent par milliers de ces longs chapelets dont les grains sont form\'e9s des \'e9cales du \'ab\~ +coco de piassaba\~\'bb. C\rquote est l\'e0 l\rquote objet d\rquote un commerce tr\'e8s suivi. Peut-\'eatre para\'eetra-t-il singulier que les anciens dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient arriv\'e9s \'e0 faire leur principal +e occupation de confectionner ces objets du culte catholique. Mais, apr\'e8s tout, pourquoi pas\~? Ces Indiens ne sont plus les Indiens d\rquote autrefois. Au lieu d\rquote \'eatre v\'eatus du costume national, avec fronteau de plumes d\rquote +aras, arc et sarbacanes, n\rquote ont-ils pas adopt\'e9 le v\'eatement am\'e9ricain, le pantalon blanc, le puncho de coton tiss\'e9 par leurs femmes, qui sont devenues tr\'e8s habiles dans cette fabrication\~? +\par +\par San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a, ville assez importante, ne compte pas moins de deux mille habitants, emprunt\'e9s \'e0 toutes les tribus voisines. Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle d\'e9buta par n\rquote \'eatre qu\rquote +une simple Mission, fond\'e9e par des carmes portugais, vers 1692, et reprise par des missionnaires j\'e9suites. +\par +\par Dans le principe, c\rquote \'e9tait le pays des Omaguas, dont le nom signifiait \'ab\~t\'eates plates\~\'bb. Ce nom leur venait de la barbare coutume qu\rquote avaient les m\'e8res indig\'e8nes de presser entre deux planchettes la t\'ea +te de leurs nouveau-n\'e9s, de mani\'e8re \'e0 leur fa\'e7onner un cr\'e2ne oblong, qui \'e9tait fort \'e0 la mode. Mais, comme toutes les modes, celle-ci a chang\'e9\~; les t\'eates ont repris leur forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l +\rquote ancienne d\'e9formation dans le cr\'e2ne de ces fabricants de chapelets. +\par +\par Toute la famille, \'e0 l\rquote exception de Joam Garral, descendit \'e0 terre. Torr\'e8s, lui aussi, pr\'e9f\'e9ra rester \'e0 bord, et ne manifesta aucun d\'e9sir de visiter San-Pablo-d\rquote oliven\'e7a, qu\rquote il ne paraissait pas conna\'ee +tre, cependant. +\par +\par D\'e9cid\'e9ment, si cet aventurier \'e9tait taciturne, il faut avouer qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas curieux. +\par +\par Benito put faire ais\'e9ment des \'e9changes, de mani\'e8re \'e0 compl\'e9ter la cargaison de la jangada. Sa famille et lui re\'e7urent un excellent accueil des principales autorit\'e9 +s de la ville, le commandant de place et le chef des douanes, que leurs fonctions n\rquote emp\'eachaient aucunement de se livrer au commerce. Ils confi\'e8rent m\'eame au jeune n\'e9gociant divers produits du pays, destin\'e9s \'e0 \'ea +tre vendus pour leur compte, soit \'e0 Manao, soit \'e0 B\'e9lem. +\par +\par La ville se composait d\rquote une soixantaine de maisons, dispos\'e9es sur un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. Quelques-unes de ces chaumi\'e8res \'e9taient couvertes en tuiles, ce qui est assez rare dans ces contr\'e9es\~ +; mais, en revanche, la modeste \'e9glise, d\'e9di\'e9e \'e0 saint Pierre et saint Paul, ne s\rquote abritait que sous un toit de paille, qui e\'fbt plut\'f4t convenu \'e0 l\rquote \'e9table de Bethl\'e9em qu\rquote \'e0 un \'e9difice consacr\'e9 + au culte dans un des pays les plus catholiques du monde. +\par +\par Le commandant, son lieutenant et le chef de police accept\'e8rent de d\'eener \'e0 la table de la famille, et ils furent re\'e7us par Joam Garral avec les \'e9gards dus \'e0 leur rang. +\par +\par Pendant le d\'eener, Torr\'e8s se montra plus causeur que d\rquote habitude. Il raconta quelques-unes de ses excursions \'e0 l\rquote int\'e9rieur du Br\'e9sil, en homme qui paraissait conna\'eetre le pays. +\par +\par Mais, tout en parlant de ses voyages, Torr\'e8s ne n\'e9gligea pas de demander au commandant s\rquote il connaissait Manao, si son coll\'e8gue s\rquote y trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat de la province, avait l\rquote +habitude de s\rquote absenter \'e0 cette \'e9poque de la saison chaude. Il semblait qu\rquote en faisant cette s\'e9rie de questions, Torr\'e8s regardait en dessous Joam Garral. Ce fut m\'eame assez indiqu\'e9 pour que Benito l\rquote observ\'e2 +t, non sans quelque \'e9tonnement et fit cette remarque, que son p\'e8re \'e9coutait tout particuli\'e8rement les questions assez singuli\'e8res que posait Torr\'e8s. +\par +\par Le commandant de San-Pablo-d\rquote Oliven\'e7a assura l\rquote aventurier que les autorit\'e9s n\rquote \'e9taient point absentes de Manao en ce moment, et il chargea m\'eame Joam Garral de leur pr\'e9senter ses compliments. Selon toute probabilit\'e9 +, la jangada arriverait devant cette ville dans sept semaines au plus tard, du 20 au 25 ao\'fbt. +\par +\par Les h\'f4tes du fazender prirent cong\'e9 de la famille Garral vers le soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommen\'e7ait \'e0 descendre le cours du fleuve. +\par +\par \'c0 midi, on laissait sur la gauche l\rquote embouchure du Yacurupa. Ce tributaire n\rquote est, \'e0 proprement parler, qu\rquote un v\'e9ritable canal, puisqu\rquote il d\'e9verse ses eaux dans l\rquote I\'e7a, qui est lui-m\'ea +me un affluent de gauche de l\rquote Amazone. Ph\'e9nom\'e8ne particulier, le fleuve, en de certains endroits, alimente lui-m\'eame ses propres affluents. +\par +\par Vers trois heures apr\'e8s midi, la jangada d\'e9passa l\rquote embouchure du Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, et les jette dans la grande art\'e8re par une bouche de quatre cents m\'e8tres, apr\'e8s avoir arros\'e9 + les territoires des Indiens Culinos. +\par +\par Nombre d\rquote \'eeles furent long\'e9es, Pimaticaira, Caturia, Chico, Motachina\~; les unes habit\'e9es, les autres d\'e9sertes, mais toutes couvertes d\rquote une v\'e9g\'e9tation superbe, qui forme comme une guirlande ininterrompue de verdure d +\rquote un bout de l\rquote Amazone \'e0 l\rquote autre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017281}CHAPITRE QUINZI\'c8ME\line EN DESCENDANT TOUJOURS{\*\bkmkend _Toc98017281} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par On \'e9tait au soir du 5 juillet. L\rquote atmosph\'e8re, alourdie depuis la veille, promettait quelques prochains orages. De grandes chauves-souris de couleur rouss\'e2tre rasaient \'e0 larges coups d\rquote ailes le courant de l\rquote +Amazone. Parmi elles on distinguait de ces \'ab\~perros voladors\~\'bb, d\rquote un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles Minha et surtout la jeune mul\'e2tresse \'e9prouvaient une r\'e9pulsion instinctive. C\rquote \'e9taient l\'e0, e +n effet, de ces horribles vampires qui sucent le sang des bestiaux, et s\rquote attaquent m\'eame \'e0 l\rquote homme qui s\rquote est imprudemment endormi dans les campines. +\par +\par \'ab\~Oh\~! les vilaines b\'eates\~! s\rquote \'e9cria Lina, en se cachant les yeux. Elles me font horreur\~! +\par +\par \endash Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune fille. N\rquote est-il pas vrai, Manoel\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s redoutables, en effet, r\'e9pondit le jeune homme. Ces vampires ont un instinct particulier qui les porte \'e0 vous saigner aux endroits o\'f9 le sang peut le plus facilement couler, et principalement derri\'e8re l\rquote +oreille. Pendant l\rquote op\'e9ration, ils continuent \'e0 battre de l\rquote aile et provoquent ainsi une agr\'e9able fra\'eecheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite des gens, soumis inconsciemment \'e0 cette h\'e9morragie de plusie +urs heures, qui ne se sont plus r\'e9veill\'e9s\~! +\par +\par \endash Ne continuez pas \'e0 raconter de pareilles histoires, Manoel, dit Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n\rquote oseront dormir cette nuit\~! +\par +\par \endash Ne craignez rien, r\'e9pondit Manoel. S\rquote il le faut, nous veillerons sur leur sommeil\~! +\par +\par \endash Silence\~! dit Benito. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash N\rquote entendez-vous pas un bruit singulier de ce c\'f4t\'e9\~? reprit Benito en montrant la rive droite. +\par +\par \endash En effet, r\'e9pondit Yaquita. +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 provient ce bruit\~? demanda la jeune fille. On dirait des galets qui roulent sur la plage des \'eeles\~! +\par +\par \endash Bon\~! je sais ce que c\rquote est\~! r\'e9pondit Benito. Demain, au lever du jour, il y aura r\'e9gal pour ceux qui aiment les \'9cufs de tortue et les petites tortues fra\'eeches\~!\~\'bb +\par +\par Il n\rquote y avait pas \'e0 s\rquote y tromper. Ce bruit \'e9tait produit par d\rquote innombrables ch\'e9loniens de toutes tailles que l\rquote op\'e9ration de la ponte attirait sur les \'eeles. +\par +\par C\rquote est dans le sable des gr\'e8ves que ces amphibies viennent choisir l\rquote endroit convenable pour y d\'e9poser leurs \'9cufs. +\par +\par L\rquote op\'e9ration, commenc\'e9e avec le soleil couchant, serait finie avec l\rquote aube. +\par +\par \'c0 ce moment d\'e9j\'e0, la tortue-chef avait quitt\'e9 le lit du fleuve pour y reconna\'eetre un emplacement favorable. Les autres, r\'e9unies par milliers, s\rquote occupaient \'e0 creuser avec leurs pattes ant\'e9rieures une tranch\'e9 +e longue de six cents pieds, large de douze, profonde de six\~; apr\'e8s y avoir enterr\'e9 leurs \'9cufs, il ne leur resterait plus qu\rquote \'e0 les recouvrir d\rquote une couche de sable, qu\rquote elles battraient avec leurs carapaces, de mani\'e8re +\'e0 le tasser. +\par +\par C\rquote est une grande affaire pour les Indiens riverains de l\rquote Amazone et de ses affluents que cette op\'e9ration de la ponte. Ils guettent l\rquote arriv\'e9e des ch\'e9loniens, ils proc\'e8dent \'e0 l\rquote extraction des \'9c +ufs au son du tambour, et, de la r\'e9colte divis\'e9e en trois parts, une appartient aux veilleurs, l\rquote autre aux Indiens, la troisi\'e8me \'e0 l\rquote \'c9tat, repr\'e9sent\'e9 par des capitaines de plage, qui font, en m\'ea +me temps que la police, le recouvrement des droits. \'c0 de certaines gr\'e8ves, que la d\'e9croissance des eaux laisse \'e0 d\'e9couvert et qui ont le privil\'e8ge d\rquote attirer le plus grand nombre de tortues, on a donn\'e9 le nom de \'ab\~ +plages royales\~\'bb. Lorsque la r\'e9colte est achev\'e9e, c\rquote est f\'eate pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, \'e0 la danse, aux libations, \endash f\'eate aussi pour les ca\'efmans du fleuve, qui font ripaille des restes de ces amphibies. + +\par +\par Tortues ou \'9cufs de tortue sont donc l\rquote objet d\rquote un commerce extr\'eamement consid\'e9rable dans tout le bassin de l\rquote Amazone. Il est de ces ch\'e9loniens que l\rquote on \'ab\~vire\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire que l\rquote +on retourne sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l\rquote on conserve vivants, soit qu\rquote on les garde dans des parcs palissad\'e9s comme les parcs \'e0 poissons, soit qu\rquote on les attache \'e0 + des pieux par une corde assez longue pour leur permettre d\rquote aller ou de venir sur la terre ou sous l\rquote eau. De cette fa\'e7on, on peut toujours avoir de la chair fra\'eeche de ces animaux. +\par +\par On proc\'e8de autrement avec les petites tortues qui viennent d\rquote \'e9clore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur \'e9caille est molle encore, leur chair extr\'eamement tendre, et on les mange absolument comme des hu\'eetres, apr\'e8 +s les avoir fait cuire. Sous cette forme, il s\rquote en consomme des quantit\'e9s consid\'e9rables. +\par +\par Cependant, ce n\rquote est pas l\'e0 l\rquote usage le plus g\'e9n\'e9ral que l\rquote on fasse des \'9cufs des ch\'e9loniens dans les provinces de l\rquote Amazone et du Para. La fabrication de la \'ab\~manteigna de tartaruga\~\'bb, c\rquote est-\'e0 +-dire du beurre de tortue, qui peut \'eatre compar\'e9 aux meilleurs produits de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque ann\'e9e, de deux cent cinquante \'e0 trois cents millions d\rquote \'9c +ufs. Mais les tortues sont innombrables dans les cours d\rquote eau de ce bassin, et c\rquote est par quantit\'e9s incalculables qu\rquote elles d\'e9posent leurs \'9cufs sous le sable des gr\'e8ves. +\par +\par Toutefois, par suite de la consommation qu\rquote en font non seulement les indig\'e8nes, mais aussi les \'e9chassiers de la c\'f4te, les urubus de l\rquote air, les ca\'efmans du fleuve, leur nombre s\rquote +est assez amoindri pour que chaque petite tortue se paye actuellement d\rquote une pataque}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ + La pataque vaut 1 franc environ.}}}{ br\'e9silienne. +\par +\par Le lendemain, d\'e8s l\rquote aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens prirent une des pirogues et se rendirent \'e0 la gr\'e8ve d\rquote une des grandes \'eeles long\'e9es pendant la nuit. Il n\rquote \'e9tait pas n\'e9cessaire que la jangada f\'ee +t halte. On saurait bien la rejoindre. +\par +\par Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient la place o\'f9, cette nuit m\'eame, chaque paquet d\rquote \'9cufs avait \'e9t\'e9 d\'e9pos\'e9 dans la tranch\'e9e, par groupes de cent soixante \'e0 cent quatre-vingt-dix. Ceux-l\'e0, il n +\rquote \'e9tait pas question de les extraire. Mais, une premi\'e8re ponte ayant \'e9t\'e9 faite deux mois auparavant, les \'9cufs avaient \'e9clos sous l\rquote action de la chaleur emmagasin\'e9e dans les sables, et d\'e9j\'e0 + quelques milliers de petites tortues couraient sur la gr\'e8ve. +\par +\par Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de ces int\'e9ressants amphibies, qui arriv\'e8rent juste \'e0 point pour l\rquote heure du d\'e9jeuner. Le butin fut partag\'e9 entre les passagers et le personnel de la jangada, et s\rquote +il en restait le soir, il n\rquote en restait plus gu\'e8re. +\par +\par Le 7 juillet au matin, on \'e9tait devant San-Jos\'e9-de-Matura, bourg situ\'e9 pr\'e8s d\rquote un petit rio empli de longues herbes, et sur les bords duquel la l\'e9gende pr\'e9tend que les Indiens \'e0 queue ont exist\'e9. +\par +\par Le 8 juillet, dans la matin\'e9e, on aper\'e7ut le village de San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis l\rquote embouchure de l\rquote I\'e7a ou Putumayo, qui mesure neuf cents m\'e8tres de largeur. +\par +\par Le Putumayo est l\rquote un des plus importants tributaires de l\rquote Amazone. En cet endroit, au XVI}{\up9\super e}{ si\'e8cle, des Missions anglaises furent d\rquote abord fond\'e9es par les Espagnols, puis d\'e9truites par les Portugais, et, \'e0 l +\rquote heure pr\'e9sente, il n\rquote en reste plus trace. Ce qu\rquote on y retrouve encore, ce sont des repr\'e9sentants de diverses tribus d\rquote Indiens, qui sont ais\'e9ment reconnaissables \'e0 la diversit\'e9 de leurs tatouages. +\par +\par L\rquote I\'e7a est un cours d\rquote eau qu\rquote envoient vers l\rquote est les montagnes de Pasto, au nord-est de Quito, \'e0 travers les plus belles for\'eats de cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante lieues pour les bateaux +\'e0 vapeur qui ne tient pas plus de six pieds, il doit \'eatre un jour l\rquote un des principaux chemins fluviaux dans l\rquote ouest de l\rquote Am\'e9rique. +\par +\par Cependant, le mauvais temps \'e9tait venu. Il ne proc\'e9dait pas par des pluies continuelles\~; mais de fr\'e9quents orages troublaient d\'e9j\'e0 l\rquote atmosph\'e8re. Ces m\'e9t\'e9ores ne pouvaient aucunement g\'ea +ner la marche de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent\~; sa grande longueur la rendait m\'eame insensible \'e0 la houle de l\rquote Amazone\~; mais, pendant ces averses torrentielles, n\'e9cessit\'e9 pour la famille Garral de rentrer dans l +\rquote habitation. Il fallait bien occuper ces heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses observations, et les langues ne ch\'f4maient pas. +\par +\par Ce fut dans ces conditions que Torr\'e8s commen\'e7a peu \'e0 peu \'e0 prendre une part plus active \'e0 la conversation. Les particularit\'e9s de ses divers voyages dans tout le nord du Br\'e9sil lui fournissaient de nombreux sujets d\rquote +entretien. Cet homme avait certainement beaucoup vu\~; mais ses observations \'e9taient celles d\rquote un sceptique, et, le plus souvent, il blessait les honn\'eates gens qui l\rquote \'e9coutaient. Il faut dire aussi qu\rquote +il se montrait plus empress\'e9 aupr\'e8s de Minha. Seulement, ces assiduit\'e9s, bien qu\rquote elles d\'e9plussent \'e0 Manoel, n\rquote \'e9taient pas assez marqu\'e9es pour que le jeune homme cr\'fbt devoir intervenir encore. D\rquote +ailleurs la jeune fille \'e9prouvait pour Torr\'e8s une instinctive r\'e9pulsion, qu\rquote elle ne cherchait pas \'e0 cacher. +\par +\par Le 9 juillet, l\rquote embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel cet affluent d\'e9versait ses eaux noires, venues de l\rquote ouest-nord-ouest, apr\'e8s avoir arros\'e9 + les territoires des Indiens Cacenas. +\par +\par En cet endroit, le cours de l\rquote Amazone se montrait sous un aspect v\'e9ritablement grandiose, mais son lit \'e9tait plus que jamais encombr\'e9 d\rquote \'eeles et d\rquote \'eelots. Il fallut toute l\rquote +adresse du pilote pour se diriger au travers de cet archipel, allant d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, \'e9vitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant son imperturbable direction. +\par +\par Peut-\'eatre aurait-il pu prendre l\rquote Ahuaty-Parana, sorte de canal naturel, qui se d\'e9tache du fleuve un peu au-dessous de l\rquote embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d\rquote +eau principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura\~; mais, si la portion la plus large de ce \'ab\~furo\~\'bb mesure cent cinquante pieds, la plus \'e9troite n\rquote en compte que soixante, et la jangada aurait eu quelque peine \'e0 passer. + +\par +\par Bref, apr\'e8s avoir touch\'e9, le 13 juillet, \'e0 l\rquote \'eele Capuro, apr\'e8s avoir d\'e9pass\'e9 la bouche du Jutahy, qui, venu de l\rquote est-sud-ouest, jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, apr\'e8s avoir admir\'e9 + des l\'e9gions de jolis singes couleur blanc de soufre, \'e0 face rouge cinabre, qui sont d\rquote insatiables amateurs de ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit son nom, les voyageurs arriv\'e8 +rent, le 18 juillet, devant la petite ville de Fonteboa. +\par +\par En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui donna quelque repos \'e0 l\rquote \'e9quipe. +\par +\par Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l\rquote Amazone, n\rquote a point \'e9chapp\'e9 \'e0 cette capricieuse loi qui les transporte, pendant une longue p\'e9riode, d\rquote un endroit \'e0 + un autre. Il est probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence nomade et qu\rquote il est d\'e9finitivement s\'e9dentaire. Tant mieux pour lui, car il est charmant \'e0 + voir avec sa trentaine de maisons, couvertes de feuillage, et son \'e9glise d\'e9di\'e9e \'e0 Notre-Dame de Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier d\rquote habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui \'e9l\'e8vent de no +mbreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. \'c0 cela ne se borne pas leur occupation\~: ce sont aussi d\rquote intr\'e9pides chasseurs, ou, si on l\rquote aime mieux, d\rquote intr\'e9pides p\'eacheurs de lamantins. +\par +\par Aussi, le soir m\'eame de leur arriv\'e9e, les jeunes gens purent-ils assister \'e0 une tr\'e8s int\'e9ressante exp\'e9dition de ce genre. +\par +\par Deux de ces c\'e9tac\'e9s herbivores venaient d\rquote \'eatre signal\'e9s dans les eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette \'e0 Fonteboa. On voyait six points bruns se mouvoir \'e0 leur surface. C\rquote \'e9taient les deux +museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. +\par +\par Des p\'eacheurs peu exp\'e9riment\'e9s auraient pris tout d\rquote abord ces points mouvants pour des \'e9paves en d\'e9rive, mais les indig\'e8nes de Fonteboa ne pouvaient s\rquote y tromper. Bient\'f4t, d\rquote ailleurs, des souffles bruyants indiqu +\'e8rent que des animaux \'e0 \'e9vents chassaient avec force l\rquote air devenu impropre aux besoins de leur respiration. +\par +\par Deux ubas, portant chacune trois p\'eacheurs, se d\'e9tach\'e8rent du rivage et s\rquote approch\'e8rent des lamantins, qui prirent aussit\'f4t la fuite. Les points noirs trac\'e8rent d\rquote abord un long sillage \'e0 la surface de l\rquote +eau, puis ils disparurent \'e0 la fois. +\par +\par Les p\'eacheurs continu\'e8rent \'e0 s\rquote avancer prudemment. L\rquote un d\rquote eux, arm\'e9 d\rquote un harpon tr\'e8s primitif, \endash un long clou au bout d\rquote un b\'e2ton \endash +, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la n\'e9cessit\'e9 de respirer ramen\'e2t les lamantins \'e0 leur port\'e9e. Dix minutes au plus, et ces animaux repara\'ee +traient certainement dans un cercle plus ou moins restreint. +\par +\par En effet, ce temps s\rquote \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s \'e9coul\'e9, lorsque les points noirs \'e9merg\'e8rent \'e0 peu de distance, et deux jets d\rquote air m\'e9lang\'e9 de vapeurs s\rquote \'e9lanc\'e8rent bruyamment. +\par +\par Les ubas s\rquote approch\'e8rent\~; les harpons furent lanc\'e9s en m\'eame temps\~; l\rquote un manqua son but, mais l\rquote autre frappa l\rquote un des c\'e9tac\'e9s \'e0 la hauteur de sa vert\'e8bre caudale. +\par +\par Il n\rquote en fallut pas plus pour \'e9tourdir l\rquote animal, qui est peu apte \'e0 se d\'e9fendre quand il a \'e9t\'e9 touch\'e9 par le fer d\rquote un harpon. La corde le ramena \'e0 petits coups pr\'e8s de l\rquote uba, et il fut remorqu\'e9 jusqu +\rquote \'e0 la gr\'e8ve, au pied du village. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait qu\rquote un lamantin de petite taille, car il mesurait \'e0 peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces pauvres c\'e9tac\'e9s, qu\rquote ils commencent \'e0 devenir assez rares dans les eaux de l\rquote +Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le temps de grandir, que les g\'e9ants de l\rquote esp\'e8ce ne d\'e9passent pas sept pieds maintenant. Que sont-ils aupr\'e8 +s de ces lamantins de douze et quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de l\rquote Afrique\~! +\par +\par Mais il serait bien difficile d\rquote emp\'eacher cette destruction. En effet, la chair du lamantin est excellente, m\'eame sup\'e9rieure \'e0 celle du porc, et l\rquote huile que fournit son lard, \'e9pais de trois pouces, est un produit d\rquote une v +\'e9ritable valeur. Cette chair, lorsqu\rquote elle est boucan\'e9e, se conserve longtemps et donne une alimentation saine. Si l\rquote on ajoute \'e0 cela que l\rquote animal est d\rquote une capture relativement facile, on ne s\rquote \'e9 +tonnera pas que son esp\'e8ce tende \'e0 sa compl\'e8te destruction. +\par +\par Aujourd\rquote hui, un lamantin adulte, qui \'ab\~rendait\~\'bb deux pots d\rquote huile pesant cent quatre-vingts livres, n\rquote en donne plus que quatre arrobes espagnols, \'e9quivalant \'e0 un quintal. +\par +\par Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument d\'e9sertes, le long des \'eeles ombrag\'e9es de for\'eats de cacaoyers du plus grand effet. Le ciel \'e9 +tait toujours lourdement charg\'e9 de gros cumulus \'e9lectriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. +\par +\par Le rio Jurua, venu du sud-est, se d\'e9gagea bient\'f4t des berges de gauche. \'c0 le remonter, une embarcation pourrait s\rquote enfoncer jusqu\rquote au P\'e9rou, sans rencontrer d\rquote insurmontables obstacles, \'e0 + travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de sous-affluents. +\par +\par \'ab\~C\rquote est peut-\'eatre sur ces territoires, dit Manoel, qu\rquote il conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes guerri\'e8res, qui ont tant \'e9merveill\'e9 Orellana. Mais il faut dire que, \'e0 l\rquote exemple de leurs devanci\'e8 +res, elles ne forment point de tribus \'e0 part. Ce sont tout simplement des \'e9pouses qui accompagnent leurs \'e9poux au combat, et celles-ci, parmi les Juruas, ont une grande r\'e9putation de vaillance.\~\'bb +\par +\par La jangada continuait \'e0 descendre\~; mais quel d\'e9dale l\rquote Amazone pr\'e9sentait alors\~! Le rio Japura, dont l\rquote embouchure allait s\rquote ouv +rir quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands affluents, courait presque parall\'e8lement au fleuve. +\par +\par Entre eux, c\rquote \'e9taient des canaux, des iguarap\'e8s, des lagunes, des lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile l\rquote hydrographie de cette contr\'e9e. +\par +\par Mais, si Araujo n\rquote avait pas de carte pour se guider, son exp\'e9rience le servait plus s\'fbrement, et c\rquote \'e9tait merveille de le voir se d\'e9brouiller dans ce chaos, sans jamais s\rquote \'e9garer hors du grand fleuve. +\par +\par En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l\rquote apr\'e8s-midi, apr\'e8s avoir pass\'e9 devant le village de Parani-Tapera, la jangada put mouiller \'e0 l\rquote entr\'e9e du lac d\rquote Ega ou Teff\'e9, dans lequel il \'e9tait inutile de s +\rquote engager, puisqu\rquote il aurait fallu en sortir pour reprendre la route de l\rquote Amazone. +\par +\par Mais la ville d\rquote Ega est assez importante. Elle m\'e9ritait qu\rquote on f\'eet halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada s\'e9journerait en cet endroit jusqu\rquote +au 27 juillet, et que, le lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille \'e0 Ega. +\par +\par Cela donnerait un repos qui \'e9tait bien d\'fb au laborieux \'e9quipage du train de bois. +\par +\par La nuit se passa sur les amarrages, pr\'e8s d\rquote une c\'f4te assez \'e9lev\'e9e, et rien n\rquote en troubla la tranquillit\'e9. Quelques \'e9clairs de chaleur enflamm\'e8rent l\rquote horizon, mais ils venaient d\rquote un orage lointain, qui n +\rquote \'e9clata pas \'e0 l\rquote entr\'e9e du lac. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017282}CHAPITRE SEIZI\'c8ME\line EGA{\*\bkmkend _Toc98017282} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 20 juillet, \'e0 six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les deux jeunes gens se pr\'e9paraient \'e0 quitter la jangada. +\par +\par Joam Garral, qui n\rquote avait pas manifest\'e9 l\rquote intention de descendre \'e0 terre, se d\'e9cida, cette fois, sur les instances de sa femme et de sa fille, \'e0 + abandonner son absorbant travail quotidien pour les accompagner pendant leur excursion. +\par +\par Torr\'e8s, lui, ne s\rquote \'e9tait pas montr\'e9 soucieux d\rquote aller visiter Ega, \'e0 la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en aversion et n\rquote attendait que l\rquote occasion de le lui prouver. +\par +\par Quant \'e0 Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller \'e0 Ega, les m\'eames raisons d\rquote int\'e9r\'eat qui l\rquote avaient conduit \'e0 Tabatinga, bourgade de peu d\rquote importance aupr\'e8s de cette petite ville. +\par +\par Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, o\'f9 r\'e9sident toutes les autorit\'e9s que comporte l\rquote administration d\rquote une cit\'e9 aussi consid\'e9rable, \endash consid\'e9rable pour le pays \endash , c\rquote est-\'e0 +-dire commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d\rquote officiers de tout rang. +\par +\par Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs n\rquote y font pas d\'e9faut. C\rquote \'e9tait le cas, et Fragoso n\rquote y e\'fbt pas fait ses frais. +\par +\par Sans doute, l\rquote aimable gar\'e7on, bien qu\rquote il n\rquote e\'fbt point affaire \'e0 Ega, comptait cependant \'eatre de la partie, puisque Lina accompagnait sa jeune ma\'eetresse\~; mais, au moment de quitter la jangada, il se r\'e9signa \'e0 + rester, sur la demande m\'eame de Lina. +\par +\par \'ab\~Monsieur Fragoso\~? lui dit-elle, apr\'e8s l\rquote avoir pris \'e0 l\rquote \'e9cart. +\par +\par Mademoiselle Lina\~? r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par \endash Je ne crois pas que votre ami Torr\'e8s ait l\rquote intention de nous accompagner \'e0 Ega. +\par +\par \endash En effet, il doit rester \'e0 bord, mademoiselle Lina, mais je vous serai oblig\'e9 de ne point l\rquote appeler mon ami\~! +\par +\par \endash C\rquote est pourtant vous qui l\rquote avez engag\'e9 \'e0 nous demander passage, avant qu\rquote il en e\'fbt manifest\'e9 l\rquote intention. +\par +\par \endash Oui, et ce jour-l\'e0, s\rquote il faut vous dire toute ma pens\'e9e, je crains d\rquote avoir fait une sottise\~! +\par +\par \endash Eh bien, s\rquote il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me pla\'eet gu\'e8re, monsieur Fragoso. +\par +\par \endash Il ne me pla\'eet pas davantage, mademoiselle Lina, et j\rquote ai toujours comme une id\'e9e de l\rquote avoir d\'e9j\'e0 vu quelque part. Mais le trop vague souvenir qu\rquote il m\rquote a laiss\'e9 n\rquote est pr\'e9cis que sur un point\~: c +\rquote est que l\rquote impression \'e9tait loin d\rquote \'eatre bonne\~! +\par +\par \endash En quel endroit, \'e0 quelle \'e9poque auriez-vous rencontr\'e9 ce Torr\'e8s\~? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler\~? Il serait peut-\'eatre utile de savoir ce qu\rquote il est, et surtout ce qu\rquote il a \'e9t\'e9\~! +\par +\par \endash Non\'85 Je cherche\'85 Y a-t-il longtemps\~? Dans quel pays, dans quelles circonstances\~?\'85 Je ne retrouve pas\~! +\par +\par \endash Monsieur Fragoso\~? +\par +\par \endash Mademoiselle Lina\~! +\par +\par \endash Vous devriez demeurer \'e0 bord, afin de surveiller Torr\'e8s pendant notre absence\~! +\par +\par \endash Quoi\~! s\rquote \'e9cria Fragoso, ne pas vous accompagner \'e0 Ega et rester tout une journ\'e9e sans vous voir\~! +\par +\par \endash Je vous le demande\~! +\par +\par \endash C\rquote est un ordre\~?\'85 +\par +\par \endash C\rquote est une pri\'e8re\~! Je resterai. +\par +\par \endash Monsieur Fragoso\~? +\par +\par \endash Mademoiselle Lina\~? +\par +\par \endash Je vous remercie\~! +\par +\par \endash Remerciez-moi en me donnant une bonne poign\'e9e demain, r\'e9pondit Fragoso. \'c7a vaut bien cela\~!\~\'bb +\par +\par Lina tendit la main \'e0 ce brave gar\'e7on, qui la retint quelques instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et voil\'e0 pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se fit, sans en avoir l\rquote air, le surveillant de Torr +\'e8s. Celui-ci s\rquote apercevait-il de ces sentiments de r\'e9pulsion qu\rquote il inspirait \'e0 tous\~? Peut-\'eatre\~; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour n\rquote en pas tenir compte. +\par +\par Une distance de quatre lieues s\'e9parait le lieu de mouillage de la ville d\rquote Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue contenant six personnes, plus deux n\'e8gres pour pagayer, c\rquote \'e9tait un trajet qui e\'fbt exig\'e9 + quelques heures, sans parler de la fatigue occasionn\'e9e par cette haute temp\'e9rature, bien que le ciel f\'fbt voil\'e9 de l\'e9gers nuages. +\par +\par Mais, tr\'e8s heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, c\rquote est-\'e0-dire que, si elle tenait de ce c\'f4t\'e9, elle serait favorable pour naviguer sur le lac Teff\'e9. On pouvait aller \'e0 Ega et en revenir rapidement, sans m\'ea +me courir des bord\'e9es. +\par +\par La voile latine fut donc hiss\'e9e au m\'e2t de la pirogue. Benito prit la barre, et l\rquote on d\'e9borda, apr\'e8s qu\rquote un dernier geste de Lina eut recommand\'e9 \'e0 Fragoso de faire bonne garde. +\par +\par Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. Deux heures apr\'e8s, la pirogue arrivait au port de cette ancienne Mission, autrefois fond\'e9e par les carm\'e9lites, qui devint une ville en 1759, et que le g\'e9n\'e9ral Gama fit d\'e9 +finitivement rentrer sous la domination br\'e9silienne. Les passagers d\'e9barqu\'e8rent sur une gr\'e8ve plate, pr\'e8s de laquelle venaient se ranger, non seulement les embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites go\'e9 +lettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de l\rquote Atlantique. +\par +\par Ce fut d\rquote abord un sujet d\rquote \'e9tonnement pour les deux jeunes filles, lorsqu\rquote elles entr\'e8rent dans Ega. +\par +\par \'ab\~Ah\~! la grande ville\~! s\rquote \'e9cria Minha. +\par +\par \endash Que de maisons\~! que de monde\~! r\'e9pliquait Lina, dont les yeux s\rquote agrandissaient encore pour mieux voir. +\par +\par \endash Je le crois bien, r\'e9pondit Benito en riant, plus de quinze cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes ont un \'e9tage, et deux ou trois rues, de v\'e9ritables rues, qui les s\'e9parent\~! +\par +\par \endash Mon cher Manoel, dit Minha, d\'e9fendez-nous contre mon fr\'e8re\~! Il se moque de nous, parce qu\rquote il a d\'e9j\'e0 visit\'e9 de plus belles villes dans la province des Amazones et du Para\~! +\par +\par \endash Eh bien, il se moquera aussi de sa m\'e8re, ajouta Yaquita, parce que j\rquote avoue que je n\rquote avais jamais rien vu de pareil\~! +\par +\par \endash Alors, prenez garde, ma m\'e8re et ma s\'9cur, reprit Benito, car vous allez tomber en extase, quand vous serez \'e0 Manao, et vous vous \'e9vanouirez, lorsque vous arriverez \'e0 B\'e9lem\~! +\par +\par \endash Ne crains rien\~! r\'e9pondit en souriant Manoel. Ces dames auront \'e9t\'e9 peu \'e0 peu pr\'e9par\'e9es \'e0 ces grandes admirations, en visitant les premi\'e8res cit\'e9s du Haut-Amazone. +\par +\par \endash Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon fr\'e8re\~? Vous vous moquez\~?\'85 +\par +\par \endash Non, Minha\~! je vous jure\'85 +\par +\par \endash Laissons rire ces messieurs, r\'e9pondit Lina, et regardons bien, ma ch\'e8re ma\'eetresse, car cela est tr\'e8s beau\~!\~\'bb +\par +\par Tr\'e8s beau\~! Une agglom\'e9ration de maisons, b\'e2ties en terre ou blanchies \'e0 la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites en pierres ou en bois, avec des v\'e9 +randas, des portes et des volets peints d\rquote un vert cru au milieu d\rquote un petit verger plein d\rquote orangers en fleur. Mais il y avait deux on trois b\'e2timents civils, une caserne et une \'e9glise, d\'e9di\'e9e \'e0 sainte Th\'e9r\'e8se, qui +\'e9tait une cath\'e9drale pr\'e8s de la modeste chapelle d\rquote Iquitos. +\par +\par Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un joli panorama encadr\'e9 dans une bordure de cocotiers et d\rquote assa\'efs, qui se terminait aux premi\'e8res eaux de la nappe liquide, et au-del\'e0, \'e0 trois lieues de l\rquote autre c +\'f4t\'e9, le pittoresque village de Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif des vieux oliviers de sa gr\'e8ve. +\par +\par Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause d\rquote \'e9merveillement, \endash \'e9merveillement tout f\'e9minin, d\rquote ailleurs\~: ce furent les modes des \'e9l\'e9gantes Egiennes, non pas l\rquote habillement ass +ez primitif encore des indig\'e8nes du beau sexe, Omaas ou Muras converties, mais le costume des vraies Br\'e9siliennes\~! Oui, les femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux n\'e9gociants de la ville portaient pr\'e9 +tentieusement des toilettes parisiennes, passablement arri\'e9r\'e9es, et cela, \'e0 cinq cents lieues de Para, qui est lui-m\'eame \'e0 plusieurs milliers de milles de Paris. +\par +\par \'ab\~Mais voyez donc, regardez donc, ma\'eetresse, ces belles dames dans leurs belles robes\~! +\par +\par Lina en deviendra folle\~! s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Ces toilettes, si elles \'e9taient bien port\'e9es, r\'e9pondit Minha, ne seraient peut-\'eatre pas aussi ridicules\~! +\par +\par \endash Ma ch\'e8re Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous \'eates mieux habill\'e9e que toutes ces Br\'e9siliennes, coiff\'e9es de toques et drap\'e9es de jupes \'e0 + volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur race\~! +\par +\par \endash Si je vous plais ainsi, r\'e9pondit la jeune fille, je n\rquote ai rien \'e0 envier \'e0 personne\~!\~\'bb +\par +\par Mais, enfin, on \'e9tait venu pour voir. On se promena donc dans les rues, qui comptaient plus d\rquote \'e9choppes que de magasins\~; on fl\'e2na sur la place, rendez-vous des \'e9l\'e9gants et des \'e9l\'e9gantes, qui \'e9touffaient sous leurs v\'ea +tements europ\'e9ens\~; on d\'e9jeuna m\'eame dans un h\'f4tel, \endash c\rquote \'e9tait \'e0 peine une auberge \endash , dont la cuisine fit sensiblement regretter l\rquote excellent ordinaire de la jangada. +\par +\par Apr\'e8s le d\'eener, dans lequel figura uniquement de la chair de tortue, diversement accommod\'e9e, la famille Garral vint une derni\'e8re fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant dorait de ses rayons\~ +; puis, elle regagna la pirogue, un peu d\'e9sillusionn\'e9e, peut-\'eatre, sur les magnificences d\rquote une ville qu\rquote une heure e\'fbt suffi \'e0 visiter, un peu fatigu\'e9e aussi de sa promenade \'e0 travers ces rues \'e9chauff\'e9 +es, qui ne valaient pas les sentiers ombreux d\rquote Iquitos. Il n\rquote \'e9tait pas jusqu\rquote \'e0 la curieuse Lina elle-m\'eame, dont l\rquote enthousiasme n\rquote e\'fbt quelque peu baiss\'e9. +\par +\par Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s\rquote \'e9tait maintenu au nord-ouest et fra\'eechissait avec le soir. La voile fut hiss\'e9e. On refit la route du matin sur ce lac aliment\'e9 par le rio Teff\'e9 + aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers le sud-ouest pendant quarante jours de marche. \'c0 huit heures du soir, la pirogue avait ralli\'e9 le lieu du mouillage et accostait la jangada. +\par +\par D\'e8s que Lina put prendre Fragoso \'e0 l\rquote \'e9cart\~: +\par +\par \'ab\~Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso\~? lui demanda-t-elle. +\par +\par \endash Rien, mademoiselle Lina, r\'e9pondit Fragoso. Torr\'e8s n\rquote a gu\'e8re quitt\'e9 sa cabine o\'f9 il a lu et \'e9crit. +\par +\par \endash Il n\rquote est pas entr\'e9 dans la maison, dans la salle \'e0 manger, comme je le craignais\~? +\par +\par \endash Non, tout le temps qu\rquote il a \'e9t\'e9 hors de sa cabine, il s\rquote est promen\'e9 sur l\rquote avant de la jangada. +\par +\par \endash Et que faisait-il\~? +\par +\par \endash Il tenait \'e0 la main un vieux papier qu\rquote il semblait consulter avec attention, et marmottait je ne sais quels mots incompr\'e9hensibles\~! +\par +\par \endash Tout cela n\rquote est peut-\'eatre pas aussi indiff\'e9rent que vous le croyez, monsieur Fragoso\~! Ces lectures, ces \'e9critures, ces vieux papiers, cela peut avoir son int\'e9r\'eat\~! Ce n\rquote est ni un + professeur, ni un homme de loi, ce liseur et cet \'e9crivain\~! +\par +\par \endash Vous avez bien raison\~! +\par +\par \endash Veillons encore, monsieur Fragoso. +\par +\par \endash Veillons toujours, mademoiselle Lina\~\'bb, r\'e9pondit Fragoso. Le lendemain, 27 juillet, d\'e8s le lever du jour, Benito donnait au pilote le signal du d\'e9part. +\par +\par \'c0 travers l\rquote entre-deux des \'eeles qui \'e9mergent de la baie d\rquote Arenapo, l\rquote embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un instant visible. Ce grand affluent se d\'e9verse par huit bouches dans l\rquote +Amazone, comme s\rquote il se jetait dans quelque oc\'e9an ou quelque golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c\rquote \'e9taient les montagnes de la r\'e9publique de l\rquote \'c9quateur qui les envoyaient dans un cours que des chutes n\rquote arr\'ea +tent qu\rquote \'e0 deux cent dix lieues de son confluent. +\par +\par Toute cette journ\'e9e fut employ\'e9e \'e0 descendre jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'eele Yapura, apr\'e8s laquelle le fleuve, moins encombr\'e9, rendit la d\'e9rive plus facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d\rquote ailleurs d\rquote \'e9 +viter assez facilement ces \'eelots, et il n\rquote y eut jamais ni choc ni \'e9chouage. +\par +\par Le lendemain, la jangada c\'f4toya de vastes gr\'e8ves, form\'e9es de hautes dunes tr\'e8s accident\'e9es, qui servent de barrage \'e0 des p\'e2turages immenses, dans lesquels on pourrait \'e9lever et nourrir les bestiaux de toute l\rquote Europe. Ces gr +\'e8ves sont regard\'e9es comme les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du Haut-Amazone. +\par +\par Le 29 juillet au soir, on s\rquote amarra solidement \'e0 l\rquote \'eele de Catua, afin d\rquote y passer la nuit, qui mena\'e7ait d\rquote \'eatre tr\'e8s sombre. Sur cette \'eele, tant que le soleil demeura au-dessus de l\rquote horizon, +apparut une troupe d\rquote Indiens Muras, reste de cette ancienne et puissante tribu, qui, entre le Teff\'e9 et le Madeira, occupait autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. +\par +\par Ces indig\'e8nes, allant et venant, observ\'e8rent le train flottant, maintenant immobile. Ils \'e9taient l\'e0 une centaine arm\'e9s de sarbacanes form\'e9es d\rquote un roseau sp\'e9cial \'e0 ces parages, et que renforce ext\'e9rieurement un \'e9 +tui fait avec la tige d\rquote un palmier nain dont on a enlev\'e9 la moelle. +\par +\par Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer ces indig\'e8nes. En effet, la partie n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 \'e9 +gale. Les Muras ont une remarquable adresse pour lancer jusqu\rquote \'e0 une distance de trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des fl\'e8ches qui font d\rquote incurables blessures. C\rquote est que ces fl\'e8ches, tir\'e9es d\rquote +une feuille du palmier \'ab\~coucourite\~\'bb, empenn\'e9es de coton, longues de neuf \'e0 dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonn\'e9es avec le \'ab\~curare\~\'bb. +\par +\par Le curare ou \'ab\~wourah\~\'bb, cette liqueur \'ab\~qui tue tout bas\~\'bb, disent les Indiens, est pr\'e9par\'e9e avec le suc d\rquote une sorte d\rquote euphorbiac\'e9e et le jus d\rquote une strychnos bulbeuse, sans compter la p\'e2 +te de fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, qu\rquote on y m\'e9lange. +\par +\par \'ab\~C\rquote est vraiment l\'e0 un terrible poison, dit Manoel. Il attaque directement dans le syst\'e8me nerveux ceux des nerfs par lesquels se font les mouvements soumis \'e0 la volont\'e9. Mais le c\'9cur n\rquote +est pas atteint, et il ne cesse de battre jusqu\rquote \'e0 l\rquote extinction des fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui commence par l\rquote engourdissement des membres, on ne conna\'eet pas d\rquote antidote\~!\~\'bb +\par +\par Tr\'e8s heureusement, ces Muras ne firent pas de d\'e9monstrations hostiles, bien qu\rquote ils aient pour les blancs une haine prononc\'e9e. Ils n\rquote ont plus, il est vrai, la valeur de leurs anc\'eatres. +\par +\par \'c0 la nuit tombante, une fl\'fbte \'e0 cinq trous fit entendre derri\'e8re les arbres de l\rquote \'eele quelques chants en mode mineur. Une autre fl\'fbte lui r\'e9pondit. Cet \'e9change de phrases musicales dura pendant deux ou t +rois minutes, et les Muras disparurent. +\par +\par Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tent\'e9 de leur r\'e9pondre par une chanson de sa fa\'e7on\~; mais Lina s\rquote \'e9tait trouv\'e9e l\'e0 fort \'e0 propos pour lui mettre la main sur la bouche et l\rquote emp\'eacher de montrer ses petit +s talents de chanteur, qu\rquote il prodiguait volontiers. +\par +\par Le 2 ao\'fbt, \'e0 trois heures du soir, la jangada arrivait, \'e0 vingt lieues de l\'e0, \'e0 l\rquote entr\'e9e de ce lac Apoara, qui alimente de ses eaux noires le rio du m\'eame nom, et deux jours apr\'e8s, vers cinq heures, elle s\rquote arr\'eatait +\'e0 l\rquote entr\'e9e du lac Coary. +\par +\par Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec l\rquote Amazone, et il sert de r\'e9servoir \'e0 diff\'e9rents rios. Cinq ou six affluents s\rquote y jettent, s\rquote y emmagasinent, s\rquote y m\'e9langent, et un \'e9troit furo les d\'e9 +verse dans la principale art\'e8re. +\par +\par Apr\'e8s avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, mont\'e9 sur ses pilotis, comme sur des \'e9chasses, pour se garder contre l\rquote inondation des crues qui envahissent souvent ces basses gr\'e8ves, la jangada s\rquote +amarra, afin de passer la nuit. +\par +\par La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de maisons assez d\'e9labr\'e9es, b\'e2ties au milieu d\rquote \'e9pais massifs d\rquote orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l\rquote +aspect de ce hameau, suivant que, par suite de l\rquote \'e9l\'e9vation ou de l\rquote abaissement des eaux, le lac pr\'e9sente une vaste \'e9tendue liquide, ou se r\'e9duit \'e0 un \'e9troit canal, qui n\rquote a m\'ea +me plus assez de profondeur pour communiquer avec l\rquote Amazone. +\par +\par Le lendemain matin, 5 ao\'fbt, on repartit d\'e8s l\rquote aube, on passa devant le canal de Yucura, qui appartient \'e0 ce syst\'e8me si enchev\'eatr\'e9 des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 ao\'fbt au matin, on arriva \'e0 l\rquote entr\'e9 +e du lac de Miana. +\par +\par Aucun incident nouveau ne s\rquote \'e9tait produit dans la vie du bord, qui s\rquote accomplissait avec une r\'e9gularit\'e9 presque m\'e9thodique. +\par +\par Fragoso, toujours pouss\'e9 par Lina, ne cessait de surveiller Torr\'e8s. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie pass\'e9e\~; mais l\rquote aventurier \'e9ludait toute conversation \'e0 ce sujet, et finit m\'ea +me par se tenir dans une extr\'eame r\'e9serve avec le barbier. +\par +\par Quant \'e0 ses rapports avec la famille Garral, ils \'e9taient toujours les m\'eames. S\rquote il parlait peu \'e0 Joam, il s\rquote adressait plus volontiers \'e0 Yaquita et \'e0 sa fille, sans para\'eetre remarquer l\rquote \'e9vidente froideur qui l +\rquote accueillait. Toutes deux se disaient, d\rquote ailleurs, qu\rquote apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e0 Manao, Torr\'e8s les quitterait et qu\rquote on n\rquote +entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait les conseils du padre Passanha, qui l\rquote exhortait \'e0 prendre patience\~; mais le bon p\'e8re avait un peu plus de mal avec Manoel, tr\'e8s dispos\'e9 \'e0 remettre s\'e9rieusement \'e0 + sa place l\rquote intrus, malencontreusement embarqu\'e9 sur la jangada. +\par +\par Le seul fait qui se passa dans cette soir\'e9e fut celui-ci\~: +\par +\par Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, apr\'e8s une invitation qui lui fut adress\'e9e par Joam Garral. +\par +\par \'ab\~Tu vas \'e0 Manao\~? demanda-t-il \'e0 l\rquote Indien, qui montait et dirigeait la pirogue. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit l\rquote Indien. +\par +\par \endash Tu y seras\~?\'85 +\par +\par \endash Dans huit jours. +\par +\par Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de remettre une lettre \'e0 son adresse\~? +\par +\par \endash Volontiers. +\par +\par \endash Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la \'e0 Manao.\~\'bb +\par +\par L\rquote Indien prit la lettre que lui pr\'e9sentait Joam Garral, et une poign\'e9e de reis fut le prix de la commission qu\rquote il s\rquote engageait \'e0 faire. +\par +\par Aucun des membres de la famille, alors retir\'e9s dans l\rquote habitation, n\rquote eut connaissance de ce fait. Seul, Torr\'e8s en fut t\'e9moin. Il entendit m\'eame les quelques mots \'e9chang\'e9s entre Joam Garral et l\rquote Indien, et, \'e0 + sa physionomie qui se rembrunit, il \'e9tait facile de voir que l\rquote envoi de cette lettre ne laissait pas que de le surprendre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017283}CHAPITRE DIX-SEPTI\'c8ME\line UNE ATTAQUE{\*\bkmkend _Toc98017283} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque sc\'e8ne violente \'e0 bord, le lendemain, il eut la pens\'e9e de s\rquote expliquer avec Benito au sujet de Torr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Benito, lui dit-il, apr\'e8s l\rquote avoir emmen\'e9 \'e0 l\rquote avant de la jangada, j\rquote ai \'e0 te parler.\~\'bb +\par +\par Benito, si souriant d\rquote ordinaire, s\rquote arr\'eata en regardant Manoel, et tout son visage s\rquote assombrit. +\par +\par \'ab\~Je sais pourquoi, dit-il. Il s\rquote agit de Torr\'e8s\~? +\par +\par \endash Oui, Benito\~! +\par +\par \endash Eh bien, moi aussi, j\rquote ai \'e0 te parler de lui, Manoel. +\par +\par \endash Tu as donc remarqu\'e9 ses assiduit\'e9s pr\'e8s de Minha\~! dit Manoel en p\'e2lissant. +\par +\par \endash Ah\~! ce n\rquote est pas un sentiment de jalousie qui t\rquote anime contre un pareil homme\~? dit vivement Benito. +\par +\par \endash Non, certes\~! r\'e9pondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle injure \'e0 la jeune fille qui va devenir ma femme\~! Non, Benito\~! Elle a cet aventurier en horreur\~! Ce n\rquote est donc de rien de pareil qu\rquote il s\rquote ag +it, mais il me r\'e9pugne de voir cet aventurier s\rquote imposer continuellement par sa pr\'e9sence, par son insistance, \'e0 ta m\'e8re et \'e0 ta s\'9cur, et chercher \'e0 s\rquote introduire dans l\rquote intimit\'e9 de ta famille, qui est d\'e9j\'e0 + la mienne\~! +\par +\par \endash Manoel, r\'e9pondit gravement Benito, je partage ta r\'e9pulsion pour ce douteux personnage, et, si je n\rquote avais consult\'e9 que mon sentiment, j\rquote aurais d\'e9j\'e0 chass\'e9 Torr\'e8s de la jangada\~! Mais je n\rquote ai pas os\'e9\~! + +\par +\par \endash Tu n\rquote as pas os\'e9\~? r\'e9pliqua Manoel, en saisissant la main de son ami. Tu n\rquote as pas os\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash \'c9coute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observ\'e9 Torr\'e8s, n\rquote est-ce pas\~? Tu as remarqu\'e9 son empressement pr\'e8s de ma s\'9cur\~! Rien de plus vrai\~! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais pas que cet homme inqui +\'e9tant ne perd mon p\'e8re des yeux ni de loin ni de pr\'e8s, et qu\rquote il semble avoir comme une arri\'e8re-pens\'e9e haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable\~! +\par +\par \endash Que dis-tu l\'e0, Benito\~? Aurais-tu des raisons de penser que Torr\'e8s en veut \'e0 Joam Garral\~? +\par +\par \endash Aucune\'85 Je ne pense rien\~! r\'e9pondit Benito. Ce n\rquote est qu\rquote un pressentiment\~! Mais observe bien Torr\'e8s, \'e9tudie avec soin sa physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon p\'e8re vient \'e0 passer \'e0 + la port\'e9e de son regard\~! +\par +\par \endash Eh bien, s\rquote \'e9cria Manoel, s\rquote il en est ainsi, Benito, raison de plus pour le chasser\~! +\par +\par \endash Raison de plus\'85 ou raison de moins \'85 r\'e9pondit le jeune homme. Manoel\'85 je crains\'85 Quoi\~? \'85 Je ne sais\'85 Mais obliger mon p\'e8re \'e0 cong\'e9dier Torr\'e8s\'85 cela peut \'eatre imprudent\~! Je te le r\'e9p\'e8te\'85 j +\rquote ai peur, sans qu\rquote aucun fait positif me permette de m\rquote expliquer \'e0 moi-m\'eame cette peur\~!\~\'bb +\par +\par Une sorte de fr\'e9missement de col\'e8re agitait Benito pendant qu\rquote il parlait ainsi. \'ab\~Alors, dit Manoel, tu crois qu\rquote il faut attendre\~? +\par +\par \endash Oui\'85 attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous tenir sur nos gardes\~! +\par +\par \endash Apr\'e8s tout, r\'e9pondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous serons arriv\'e9s \'e0 Manao. C\rquote est l\'e0 que doit s\rquote arr\'eater Torr\'e8s. C\rquote est donc l\'e0 qu\rquote il nous quittera, et nous serons pour toujours d\'e9 +barrass\'e9s de sa pr\'e9sence\~! Jusque-l\'e0, ayons l\rquote \'9cil sur lui\~! +\par +\par \endash Tu me comprends, Manoel, r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Je te comprends, mon ami, mon fr\'e8re\~! reprit Manoel, bien que je ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes craintes\~! Quel lien pourrait-il exister entre ton p\'e8re et cet aventurier\~? \'c9videmment ton p\'e8re ne l\rquote +a jamais vu\~! +\par +\par \endash Je ne dis pas que mon p\'e8re connaisse Torr\'e8s, r\'e9pondit Benito, mais oui\~!\'85 il me semble que Torr\'e8s conna\'eet mon p\'e8re\~!\'85 Que faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous l\rquote avons rencontr\'e9 + dans la for\'eat d\rquote Iquitos\~? Pourquoi a-t-il refus\'e9 d\'e8s lors l\rquote hospitalit\'e9 que nous lui offrions, pour s\rquote arranger ensuite de fa\'e7on \'e0 devenir presque forc\'e9ment notre compagnon de voyage\~? Nous arrivons \'e0 + Tabatinga et il s\rquote y trouve comme s\rquote il nous attendait\~! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou serait-ce la suite d\rquote un plan pr\'e9con\'e7u\~? Devant le regard \'e0 la fois fuyant et obstin\'e9 de Torr\'e8 +s, tout cela me revient \'e0 l\rquote esprit\~!\'85 Je ne sais\'85 je me perds dans ces choses inexplicables\~! Ah\~! pourquoi ai-je eu cette id\'e9e de lui offrir de s\rquote embarquer sur notre jangada\~! +\par +\par \endash Calme-toi, Benito\'85 je t\rquote en prie\~! +\par +\par \endash Manoel\~! s\rquote \'e9cria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se contenir, crois-tu donc que, s\rquote il ne s\rquote agissait que de moi, cet homme, qui ne nous inspire que r\'e9pulsion et d\'e9go\'fbt, j\rquote aurais h\'e9sit\'e9 \'e0 + le jeter par-dessus bord\~! Mais, si, en effet, c\rquote est de mon p\'e8re qu\rquote il s\rquote agit, je crains, en c\'e9dant \'e0 mes impressions, d\rquote aller contre mon but\~! Quelque chose me dit qu\rquote avec cet \'eatre tortueux, il peut y av +oir p\'e9ril \'e0 agir avant qu\rquote un fait nous en ait donn\'e9 le droit\'85 le droit et le devoir\~!\'85 En somme, sur la jangada, nous l\rquote avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne garde autour de mon p\'e8 +re, nous ne pouvons pas manquer, si s\'fbr que soit son jeu, de le forcer \'e0 se d\'e9masquer, \'e0 se trahir\~! Donc, attendons encore\~!\~\'bb +\par +\par L\rquote arriv\'e9e de Torr\'e8s sur l\rquote avant de la jangada interrompit la conversation des deux jeunes gens. Torr\'e8s les regarda en dessous, mais il ne leur adressa pas la parole. +\par +\par Benito ne se trompait pas, lorsqu\rquote il disait que les yeux de l\rquote aventurier \'e9taient attach\'e9s \'e0 la personne de Joam Garral, toutes les fois qu\rquote il ne se sentait pas observ\'e9. +\par +\par Non\~! il ne se trompait pas, lorsqu\rquote il affirmait que la figure de Torr\'e8s devenait sinistre en regardant son p\'e8re\~! +\par +\par Par quel myst\'e9rieux lien, de ces deux hommes, l\rquote un, la noblesse m\'eame, pouvait-il, \endash sans le savoir, cela \'e9tait clair \endash , \'eatre li\'e9 \'e0 l\rquote autre\~? +\par +\par La situation \'e9tant donn\'e9e, il \'e9tait certes difficile que Torr\'e8s, maintenant surveill\'e9 tout \'e0 la fois par les deux jeunes gens, par Fragoso et Lina, p\'fbt faire un mouvement qui ne serait pas sur-le-champ r\'e9prim\'e9. Peut-\'ea +tre le comprit-il. En tout cas, il ne le laissa pas voir et ne changea rien \'e0 sa mani\'e8re d\rquote \'eatre. +\par +\par Satisfaits de s\rquote \'eatre expliqu\'e9s, Manoel et Benito se promirent de le garder \'e0 vue, sans rien faire qui p\'fbt mettre son attention en \'e9veil. +\par +\par Pendant les jours suivants, la jangada d\'e9passa l\rquote entr\'e9e des furos Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu de se d\'e9verser dans l\rquote +Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 ao\'fbt, \'e0 cinq heures du soir, on faisait escale \'e0 l\rquote \'eele des Cocos. +\par +\par L\'e0 se trouvait un \'e9tablissement de s\'e9ringuaire. Ce nom est celui du fabricant de caoutchouc, tir\'e9 du \'ab\~seringueira\~\'bb, arbre dont le nom scientifique est \'ab\~siphonia elastica\~\'bb. +\par +\par On dit que, par n\'e9gligence ou mauvaise exploitation, le nombre de ces arbres diminue dans le bassin de l\rquote Amazone\~; mais les for\'eats de seringueiras soit encore tr\'e8s consid\'e9ra +bles sur les bords du Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. +\par +\par Ils \'e9taient l\'e0 une vingtaine d\rquote Indiens, r\'e9coltant et manipulant le caoutchouc, op\'e9ration qui se fait plus sp\'e9cialement pendant les mois de mai, juin et juillet. +\par +\par Apr\'e8s avoir reconnu que les arbres, bien pr\'e9par\'e9s par les crues du fleuve qui avaient inond\'e9 leurs tiges \'e0 une hauteur de quatre pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la r\'e9colte, les Indiens s\rquote \'e9taient mis +\'e0 la besogne. +\par +\par Incisions faites dans l\rquote aubier des seringueiras, ils avaient attach\'e9 au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre heures devaient suffire \'e0 remplir d\rquote un suc laiteux, qu\rquote on peut aussi r\'e9colter au moyen d\rquote +un bambou creux et d\rquote un r\'e9cipient plac\'e9 au pied de l\rquote arbre. +\par +\par Ce suc recueilli, afin d\rquote emp\'eacher l\rquote isolement de ses particules r\'e9sineuses, les Indiens le soumettent \'e0 une fumigation sur un feu de noix de palmier assa\'ef. En \'e9talant le suc sur une pelle de bois qu\rquote on agite dans la fum +\'e9e, on produit presque instantan\'e9ment sa coagulation\~; il rev\'eat une teinte grise jaun\'e2tre et se solidifie. Les couches qui se forment successivement sont alors d\'e9tach\'e9es de la pelle\~ +; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et prennent la couleur brune que l\rquote on conna\'eet. \'c0 cet instant, la fabrication est achev\'e9e. +\par +\par Benito, trouvant l\rquote occasion excellente, acheta \'e0 ces Indiens toute la quantit\'e9 de caoutchouc emmagasin\'e9e dans leurs cabanes, qui sont \'e9lev\'e9es sur pilotis. Le prix qu\rquote il leur en donna \'e9tait suffisamment r\'e9mun\'e9 +rateur, et ils se montr\'e8rent fort satisfaits. +\par +\par Quatre jours plus tard, le 14 ao\'fbt, la jangada passait devant les bouches du Purus. +\par +\par C\rquote est encore un des grands tributaires de droite de l\rquote Amazone, et il para\'eet offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, m\'eame \'e0 de forts b\'e2timents. Il s\rquote enfonce dans le sud-ouest et mesure pr\'e8 +s de quatre mille pieds \'e0 son embouchure. Apr\'e8s avoir coul\'e9 sous l\rquote ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers \'ab\~nipas\~\'bb, des c\'e9cropias, c\rquote est v\'e9ritablement par cinq bras qu\rquote il se jette dans l\rquote Amazone}{ +\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il a \'e9t\'e9 r\'e9cemment \'e9tudi\'e9 pendant six cents lieues par M.\~Bates, un savant g +\'e9ographe anglais.}}}{. +\par +\par En cet endroit, le pilote Araujo pouvait man\'9cuvrer avec une grande aisance. Le cours du fleuve \'e9tait moins obstru\'e9 d\rquote \'eeles, et, en outre, sa largeur, d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, pouvait \'eatre estim\'e9e \'e0 + deux lieues au moins. +\par +\par Aussi le courant entra\'eenait-il plus uniform\'e9ment la jangada, qui, le 18 ao\'fbt, s\rquote arr\'eatait devant le village de Pesquero, pour y passer la nuit. +\par +\par Le soleil \'e9tait d\'e9j\'e0 tr\'e8s bas sur l\rquote horizon, et, avec cette rapidit\'e9 sp\'e9ciale aux basses latitudes, il allait tomber presque perpendiculairement, comme un \'e9norme bolide. La nuit devait succ\'e9der au jour presque sans cr\'e9 +puscule, comme ces nuits de th\'e9\'e2tre que l\rquote on fait en baissant brusquement la rampe. +\par +\par Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cyb\'e8le \'e9taient devant l\rquote habitation. +\par +\par Torr\'e8s, apr\'e8s avoir un instant tourn\'e9 autour de Joam Garral, comme s\rquote il voulait lui parler en particulier, g\'ean\'e9 peut-\'eatre par l\rquote arriv\'e9e du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir \'e0 la famille, \'e9 +tait enfin rentr\'e9 dans sa cabine. +\par +\par Les Indiens et les noirs, \'e9tendus le long du bord, se tenaient \'e0 leur poste de man\'9cuvre. Araujo, assis \'e0 l\rquote avant, \'e9tudiait le courant, dont le fil s\rquote allongeait dans une direction rectiligne. +\par +\par Manoel et Benito, l\rquote \'9cil ouvert, mais causant et fumant d\rquote un air indiff\'e9rent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada en attendant l\rquote heure du repos. +\par +\par Tout \'e0 coup, Manoel arr\'eata Benito de la main et lui dit\~: +\par +\par \'ab\~Quelle singuli\'e8re odeur\~? Est-ce que je me trompe\~? Ne sens-tu pas\~?\'85 On dirait vraiment\'85 +\par +\par On dirait une odeur de musc \'e9chauff\'e9\~! r\'e9pondit Benito. Il doit y avoir des ca\'efmans endormis sur la gr\'e8ve voisine\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! la nature a sagement fait en permettant qu\rquote ils se trahissent ainsi\~! +\par +\par \endash Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux assez redoutables.\~\'bb +\par +\par Le plus souvent, \'e0 la tomb\'e9e du jour, ces sauriens aiment \'e0 s\rquote \'e9tendre sur les plages, o\'f9 ils s\rquote installent plus commod\'e9ment pour passer la nuit. L\'e0, blottis \'e0 l\rquote orifice de trous dans lesquels ils sont entr\'e9s +\'e0 reculons, ils dorment la bouche ouverte et la m\'e2choire sup\'e9rieure dress\'e9e verticalement, \'e0 moins qu\rquote ils n\rquote attendent ou ne guettent une proie. Se pr\'e9cipiter pour l\rquote +atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour tout moteur, soit en courant sur les gr\'e8ves avec une rapidit\'e9 que l\rquote homme ne peut \'e9galer, ce n\rquote est qu\rquote un jeu pour ces amphibies. +\par +\par C\rquote est l\'e0, sur ces vastes gr\'e8ves, que les ca\'efmans naissent, vivent et meurent, non sans avoir donn\'e9 des exemples d\rquote une extraordinaire long\'e9vit\'e9. Non seulement les vieux, les centenaires, se reconnaissent \'e0 la mousse verd +\'e2tre qui tapisse leur carapace et aux verrues dont elle est sem\'e9e, mais aussi \'e0 leur f\'e9rocit\'e9 naturelle qui s\rquote accro\'eet avec l\rquote \'e2ge. Ainsi que l\rquote avait dit Benito, ces animaux peuvent \'ea +tre redoutables, et il convient de se mettre en garde contre leurs attaques. +\par +\par Tout \'e0 coup, ces cris se font entendre vers l\rquote avant\~: +\par +\par \'ab\~Ca\'efmans\~! ca\'efmans\~!\~\'bb +\par +\par Manoel et Benito se redressent et regardent. +\par +\par Trois gros sauriens, longs de quinze \'e0 vingt pieds, \'e9taient parvenus \'e0 se hisser sur la plate-forme de la jangada. \'ab\~Aux fusils\~! aux fusils\~! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et aux noirs de revenir en arri\'e8re. +\par +\par \'c0 la maison\~! r\'e9pondit Manoel. C\rquote est plus press\'e9\~! +\par +\par Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter directement, le mieux \'e9tait de se mettre \'e0 l\rquote abri tout d\rquote abord. +\par +\par Ce fut fait en un instant. La famille Garral s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9e dans la maison, o\'f9 les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et les noirs avaient regagn\'e9 leurs carbets et leurs cases. +\par +\par Au moment de refermer la porte de la maison\~: +\par +\par \'ab\~Et Minha\~? dit Manoel. +\par +\par Elle n\rquote est pas l\'e0\~! r\'e9pondit Lina, qui venait de courir \'e0 la chambre de sa ma\'eetresse. +\par +\par \endash Grand Dieu\~! O\'f9 est-elle\~?\~\'bb s\rquote \'e9cria sa m\'e8re. +\par +\par Et tous d\rquote appeler \'e0 la fois\~: \'ab\~Minha\~! Minha\~!\~\'bb Pas de r\'e9ponse. \'ab\~Elle est donc \'e0 l\rquote avant de la jangada\~? dit Benito. +\par +\par \endash Minha\~!\~\'bb cria Manoel. +\par +\par Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au danger, se jet\'e8rent hors de la maison, des fusils \'e0 la main. +\par +\par \'c0 peine \'e9taient-ils au dehors, que deux des ca\'efmans, faisant demi-tour, couraient sur eux. +\par +\par Une chevrotine dans la t\'eate, pr\'e8s de l\rquote \'9cil, tir\'e9e par Benito, arr\'eata l\rquote un de ces monstres, qui, mortellement frapp\'e9, se d\'e9battit avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 le second \'e9tait l\'e0, il se jetait en avant, et il n\rquote y avait plus moyen de l\rquote \'e9viter. +\par +\par En effet, l\rquote \'e9norme ca\'efman s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9 \'e0 la rencontre de Joam Garral, et, apr\'e8s l\rquote avoir renvers\'e9 d\rquote un coup de queue, il revenait sur lui, les m\'e2choires ouvertes. +\par +\par \'c0 ce moment, Torr\'e8s, s\rquote \'e9lan\'e7ant hors de sa cabine, une hache \'e0 la main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la m\'e2choire du ca\'efman et y resta enfonc\'e9, sans qu\rquote il p\'fbt s\rquote en d\'e9faire. Ave +ugl\'e9 par le sang, l\rquote animal se lan\'e7a de c\'f4t\'e9, et, volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve. +\par +\par \'ab\~Minha\~! Minha\~!\~\'bb criait toujours Manoel, \'e9perdu, qui avait gagn\'e9 l\rquote avant de la jangada. +\par +\par Tout \'e0 coup, la jeune fille apparut. Elle s\rquote \'e9tait d\rquote abord r\'e9fugi\'e9e dans la cabane d\rquote Araujo\~; mais cette cabane venait d\rquote \'eatre renvers\'e9e par la pouss\'e9e puissante du troisi\'e8me ca\'ef +man, et maintenant Minha fuyait vers l\rquote arri\'e8re, poursuivie par ce monstre, qui n\rquote \'e9tait pas \'e0 six pieds d\rquote elle. +\par +\par Minha tomba. +\par +\par Une deuxi\'e8me balle, ajust\'e9e par Benito, ne put arr\'eater le ca\'efman\~! Elle ne frappa que la carapace de l\rquote animal, dont les \'e9cailles vol\'e8rent en \'e9clats, sans avoir \'e9t\'e9 p\'e9n\'e9tr\'e9e. +\par +\par Manoel s\rquote \'e9lan\'e7a vers la jeune fille pour la relever, l\rquote emporter, l\rquote arracher \'e0 la mort\~!\'85 Un coup de queue, lanc\'e9 lat\'e9ralement par l\rquote animal, le renversa \'e0 son tour. +\par +\par Minha, \'e9vanouie, \'e9tait perdue, et d\'e9j\'e0 la bouche du ca\'efman s\rquote ouvrait pour la broyer\~!\'85 +\par +\par Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l\rquote animal, lui plongea un couteau jusqu\rquote au fond de la gorge, au risque d\rquote avoir le bras coup\'e9 par les deux m\'e2choires, si elles se refermaient brusquement. +\par +\par Fragoso put retirer son bras \'e0 temps\~; mais il ne put \'e9viter le choc du ca\'efman, et il fut entra\'een\'e9 dans le fleuve, dont les eaux devinrent rouges sur un large espace. +\par +\par \'ab\~Fragoso\~! Fragoso\~!\~\'bb avait cri\'e9 Lina, qui venait de s\rquote agenouiller sur le bord de la jangada. +\par +\par Un instant apr\'e8s, Fragoso reparaissait \'e0 la surface de l\rquote Amazone\'85 Il \'e9tait sain et sauf. +\par +\par Mais, au p\'e9ril de sa vie, il avait sauv\'e9 la jeune fille, qui revenait \'e0 elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait \'e0 laquelle r\'e9pondre, il finit par presser celle de la jeune mul +\'e2tresse. +\par +\par Cependant, si Fragoso avait sauv\'e9 Minha, c\rquote \'e9tait certainement \'e0 l\rquote intervention de Torr\'e8s que Joam Garral devait son salut. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait donc pas \'e0 la vie du fazender qu\rquote il en voulait, cet aventurier. Devant ce fait \'e9vident, il fallait bien l\rquote admettre. +\par +\par Manoel interpella tout bas Benito. +\par +\par \'ab\~C\rquote est vrai\~\'bb r\'e9pondit Benito embarrass\'e9, tu as raison, et, dans ce sens, c\rquote est un cruel souci de moins\~! Et cependant, Manoel, mes soup\'e7ons subsistent toujours\~! On peut \'eatre le pire ennemi d\rquote +un homme, tout en ne voulant pas sa mort\~!\~\'bb +\par +\par Cependant Joam Garral s\rquote \'e9tait approch\'e9 de Torr\'e8s. \'ab\~Merci, Torr\'e8s\~\'bb, dit-il en lui tendant la main. +\par +\par L\rquote aventurier fit quelques pas en arri\'e8re sans rien r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au terme de votre voyage, et que nous devions nous s\'e9parer dans quelques jours\~! Je vous dois\'85 +\par +\par Joam Garral, r\'e9pondit Torr\'e8s, vous ne me devez rien\~! Votre vie m\rquote \'e9tait pr\'e9cieuse entre toutes\~! Mais, si vous le permettez\'85 j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi\'85 au lieu de m\rquote arr\'eater \'e0 Manao, je descendrai jusqu\rquote \'e0 + B\'e9lem. \endash Voulez-vous m\rquote y conduire\~?\~\'bb +\par +\par Joam Garral r\'e9pondit par un signe affirmatif. +\par +\par En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irr\'e9fl\'e9chi, fut sur le point d\rquote intervenir\~; mais Manoel l\rquote arr\'eata, et le jeune homme se contint, non sans un violent effort. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017284}CHAPITRE DIX-HUITI\'c8ME\line LE D\'ceNER D\rquote ARRIV\'c9E{\*\bkmkend _Toc98017284} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, apr\'e8s une nuit qui avait \'e0 peine suffi \'e0 calmer tant d\rquote \'e9motions, on se d\'e9marra de cette plage aux ca\'efmans et l\rquote on repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la jangada devait avoir touch\'e9 + au port de Manao. +\par +\par La jeune fille \'e9tait maintenant tout \'e0 fait remise de sa frayeur\~; ses yeux et son sourire remerciaient \'e0 la fois tous ceux qui avaient risqu\'e9 leur vie pour elle. +\par +\par Quant \'e0 Lina, il semblait qu\rquote elle f\'fbt plus reconnaissante envers le courageux Fragoso que si c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 elle qu\rquote il e\'fbt sauv\'e9e\~! +\par +\par \'ab\~Je vous revaudrai cela t\'f4t ou tard, monsieur Fragoso\~! dit-elle en lui souriant. +\par +\par \endash Et comment, mademoiselle Lina\~? +\par +\par \endash Oh\~! vous le savez bien\~! +\par +\par Alors, si je le sais, que ce soit t\'f4t et non tard\~!\~\'bb r\'e9pondit l\rquote aimable gar\'e7on. +\par +\par Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina \'e9tait la fianc\'e9e de Fragoso, que leur mariage s\rquote accomplirait en m\'eame temps que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple resterait \'e0 B\'e9lem pr\'e8s des jeunes mari +\'e9s. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 qui est bien, r\'e9p\'e9tait sans cesse Fragoso, mais je n\rquote aurais jamais cru que le Para f\'fbt si loin\~!\~\'bb +\par +\par Quant \'e0 Manoel et \'e0 Benito, ils avaient eu une longue conversation au sujet de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. Il ne pouvait plus \'eatre question d\rquote obtenir de Joam Garral le cong\'e9diement de son sauveur. +\par +\par \'ab\~Votre vie m\rquote \'e9tait pr\'e9cieuse entre toutes\~\'bb, avait dit Torr\'e8s. +\par +\par Cette r\'e9ponse, \'e0 la fois hyperbolique et \'e9nigmatique, qui \'e9tait \'e9chapp\'e9e \'e0 l\rquote aventurier, Benito l\rquote avait entendue et retenue. +\par +\par Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus que jamais, ils en \'e9taient r\'e9duits \'e0 attendre, \endash \'e0 attendre non plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, c\rquote est-\'e0-dire tout le temps qu +\rquote il faudrait \'e0 la jangada pour descendre jusqu\rquote \'e0 B\'e9lem. +\par +\par \'ab\~Il y a dans tout cela je ne sais quel myst\'e8re que je ne puis comprendre\~! dit Benito. +\par +\par Oui, mais nous sommes rassur\'e9s sur un point, r\'e9pondit Man\'9cl. Il est bien certain, Benito, que Torr\'e8s n\rquote en veut pas \'e0 la vie de ton p\'e8re. Pour le surplus, nous veillerons encore\~!\~\'bb +\par +\par Du reste, il sembla qu\rquote \'e0 partir de ce jour Torr\'e8s voul\'fbt se montrer plus r\'e9serv\'e9. Il ne chercha aucunement \'e0 s\rquote imposer \'e0 la famille et fut m\'eame moins assidu pr\'e8s de Minha. Il se fit donc une d\'e9 +tente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-\'eatre, sentaient la gravit\'e9. +\par +\par Le soir du m\'eame jour, on laissa sur la droite du fleuve l\rquote \'eele Baroso, form\'e9e par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est aliment\'e9 par une s\'e9rie confuse de petits tributaires. +\par +\par La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommand\'e9 de veiller avec grand soin. +\par +\par Le lendemain, 20 ao\'fbt, le pilote, qui tenait \'e0 suivre d\rquote assez pr\'e8s la rive droite \'e0 cause des capricieux remous de gauche, s\rquote engagea entre la berge et les \'eeles. +\par +\par Au-del\'e0 de cette berge, le territoire \'e9tait sem\'e9 de lacs grands et petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres lagons \'e0 eaux noires. Ce syst\'e8me hydrographique marquait l\rquote +approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents de l\rquote Amazone. En r\'e9alit\'e9, c\rquote \'e9tait encore le nom de Solimo\'ebs que portait le grand fleuve\~; mais, apr\'e8s l\rquote +embouchure du rio Negro, il allait prendre celui qui l\rquote a rendu c\'e9l\'e8bre entre tous les cours d\rquote eau du monde. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, la jangada eut \'e0 naviguer dans des conditions fort curieuses. +\par +\par Le bras, suivi par le pilote entre l\rquote \'eele Calderon et la terre, \'e9tait fort \'e9troit, bien qu\rquote il par\'fbt assez large. Cela tenait \'e0 ce qu\rquote une grande partie de l\rquote \'eele, peu \'e9lev\'e9e au-dessus du niveau moyen, \'e9 +tait encore recouverte par les hautes eaux de la crue. +\par +\par De chaque c\'f4t\'e9 \'e9taient mass\'e9es des for\'eats d\rquote arbres g\'e9ants, dont les cimes s\rquote \'e9tageaient \'e0 cinquante pieds au-dessus du sol, et, se rejoignant d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, formaient un immense berceau. +\par +\par Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette for\'eat inond\'e9e, qui semblait avoir \'e9t\'e9 plant\'e9e au milieu d\rquote un lac. Les f\'fbts des arbres sortaient d\rquote une eau tranquille et pure, dans laquelle tout l\rquote +entrelacement de leurs rameaux se r\'e9fl\'e9chissait avec une incomparable puret\'e9. Ils eussent \'e9t\'e9 dress\'e9s au-dessus d\rquote une immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains surtouts de table que leur r\'e9flexion n\rquote e +\'fbt pas \'e9t\'e9 plus parfaite. La diff\'e9rence entre l\rquote image et la r\'e9alit\'e9 n\rquote aurait pu \'eatre \'e9tablie. Doubles de grandeur, termin\'e9s en haut comme en bas par un vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux h\'e9 +misph\'e8res, dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles \'e0 l\rquote int\'e9rieur. +\par +\par Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s\rquote aventurer sous ces arceaux auxquels se brisait le l\'e9ger courant du fleuve. Impossible de reculer. De l\'e0, obligation de man\'9cuvrer avec une extr\'eame pr\'e9cision pour \'e9 +viter les chocs de droite et de gauche. +\par +\par En cela se montra toute l\rquote habilet\'e9 du pilote Araujo, qui fut d\rquote ailleurs parfaitement second\'e9 par son \'e9quipe. Les arbres de la for\'eat fournissaient de solides points d\rquote +appui aux longues gaffes, et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu faire venir la jangada en travers, e\'fbt provoqu\'e9 un d\'e9molissement complet de l\rquote \'e9norme charpente, et caus\'e9 + la perte, sinon du personnel, du moins de la cargaison qu\rquote elle portait. +\par +\par \'ab\~En v\'e9rit\'e9, c\rquote est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort agr\'e9able de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si paisible, \'e0 l\rquote abri des rayons du soleil\~! +\par +\par \endash Ce serait \'e0 la fois agr\'e9able et dangereux, ch\'e8re Minha, r\'e9pondit Manoel. Dans une pirogue, il n\rquote y aurait sans doute rien \'e0 craindre en naviguant ainsi\~; mais, sur un long train de bois, mieux vaut le cours libre et d\'e9gag +\'e9 d\rquote un fleuve. +\par +\par \endash Avant deux heures, nous aurons enti\'e8rement travers\'e9 cette for\'eat, dit le pilote. +\par +\par \endash Regardons bien alors\~! s\rquote \'e9cria Lina. Toutes ces belles choses passent si vite\~! Ah\~! ch\'e8re ma\'eetresse, voyez-vous ces bandes de singes qui s\rquote \'e9battent dans les hautes branche +s des arbres, et les oiseaux qui se mirent dans cette eau pure\~! +\par +\par \endash Et les fleurs qui s\rquote entrouvrent \'e0 la surface, r\'e9pondit Minha, et que le courant berce comme une brise\~! +\par +\par \endash Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre\~! ajouta la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash Et pas de Fragoso au bout\~! dit le fianc\'e9 de Lina. C\rquote \'e9tait pourtant une belle fleur que vous avez cueillie l\'e0 dans la for\'eat d\rquote Iquitos\~! +\par +\par \endash Voyez-vous cette fleur unique au monde\~! r\'e9pondit Lina en se moquant. Ah\~! ma\'eetresse, regardez ces magnifiques plantes\~!\~\'bb +\par +\par Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis c\rquote \'e9taient, \'e0 l\rquote endroit o\'f9 se dessinaient les rives immerg\'e9es, des paquets de ces roseaux \'ab\~mucumus +\~\'bb \'e0 larges feuilles, dont les tiges \'e9lastiques peuvent s\rquote \'e9carter pour donner passage \'e0 une pirogue et se referment derri\'e8re elle. Il y avait l\'e0 de quoi tenter un chasseur, car tout un monde d\rquote +oiseaux aquatiques voletait entre ces hautes touffes agit\'e9es par le courant. +\par +\par Des ibis, pos\'e9s dans une attitude \'e9pigraphique, sur quelque vieux tronc \'e0 demi renvers\'e9\~; des h\'e9rons gris, immobiles au bout d\rquote une patte\~; de graves flamants, qui ressemblaient de loin \'e0 des ombrelles roses d\'e9ploy\'e9 +es dans le feuillage, et bien d\rquote autres ph\'e9nicopt\'e8res de toutes couleurs animaient ce marais provisoire. +\par +\par Mais aussi, \'e0 fleur d\rquote eau, se glissaient de longues et rapides couleuvres, peut-\'eatre quelques-uns de ces redoutables gymnotes, dont les d\'e9charges \'e9lectriques, r\'e9p\'e9t\'e9es coup sur coup, paralysent l\rquote homme ou l\rquote +animal le plus robuste et finissent par le tuer. +\par +\par Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-\'eatre, \'e0 ces serpents \'ab\~sucurijus\~\'bb, qui, lov\'e9s au stipe de quelque arbre, se d\'e9roulent, se d\'e9tendent, saisissent leur proie, l\rquote \'e9 +treignent sous leurs anneaux assez puissants pour broyer un b\'9cuf. N\rquote a-t-on pas rencontr\'e9 dans les for\'eats amazoniennes de ces reptiles longs de trente \'e0 trente-cinq pieds, et m\'eame, au dire de M.\~Carrey, n\rquote +en existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et qui sont aussi gros qu\rquote une barrique\~! +\par +\par En v\'e9rit\'e9, un de ces sucurijus, lanc\'e9 \'e0 la surface de la jangada, e\'fbt \'e9t\'e9 aussi redoutable qu\rquote un ca\'efman\~! +\par +\par Tr\'e8s heureusement, les passagers n\rquote eurent \'e0 lutter ni contre les gymnotes ni contre les serpents, et le passage \'e0 travers la for\'eat inond\'e9e, qui dura deux heures environ, s\rquote acheva sans accidents. +\par +\par Trois jours s\rquote \'e9coul\'e8rent. On approchait de Manao. +\par +\par Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait \'e0 l\rquote embouchure du rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones. +\par +\par En effet, le 23 ao\'fbt, \'e0 cinq heures du soir, elle s\rquote arr\'eatait \'e0 la pointe septentrionale de l\rquote \'eele Muras, sur la rive droite du fleuve. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 + le traverser obliquement, Sur une distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-l\'e0, la nuit approchant. Les trois milles qui restaient \'e0 + parcourir exigeraient trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il importait avant tout d\rquote y voir clair. +\par +\par Ce soir-l\'e0, le d\'eener, qui devait \'eatre le dernier de cette premi\'e8re partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque c\'e9r\'e9monie. La moiti\'e9 du cours de l\rquote Amazone franchi dans ces conditions, cela valait bien la peine que l\rquote +on f\'eet un joyeux repas. Il fut convenu que l\rquote on boirait \'ab\~\'e0 la sant\'e9 du fleuve des Amazones\~\'bb quelques verres de cette g\'e9n\'e9reuse liqueur que distillent les coteaux de Porto ou de Setubal. +\par +\par En outre, ce serait comme le d\'eener de fian\'e7ailles de Fragoso et de la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, quelques semaines auparavant. Apr\'e8s le jeune ma\'eetre et la jeune ma\'eetresse, c +\rquote \'e9tait le tour de ce fid\'e8le couple, auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance\~! +\par +\par Aussi, au milieu de cette honn\'eate famille, Lina, qui devait rester au service de sa ma\'eetresse, Fragoso, qui allait entrer au service de Manoel Valdez, s\rquote assirent-ils \'e0 la table commune, et m\'eame \'e0 la place d\rquote +honneur, qui leur fut r\'e9serv\'e9e. +\par +\par Torr\'e8s assistait naturellement \'e0 ce d\'eener, digne de l\rquote office et de la cuisine de la jangada. +\par +\par L\rquote aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, \'e9couta ce qui se disait beaucoup plus qu\rquote il ne prit part \'e0 la conversation. Benito, sans en avoir l\rquote air, l\rquote observait attentivement. Les regards de Torr\'e8 +s, constamment attach\'e9s sur son p\'e8re, avaient un \'e9clat singulier. On e\'fbt dit ceux d\rquote un fauve, cherchant \'e0 fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle. +\par +\par Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille. +\par +\par Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torr\'e8s\~; mais, en somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d\rquote une situation qui, si elle ne finissait pas \'e0 Manao, finirait certainement \'e0 B\'e9lem. +\par +\par Le d\'eener fut assez gai. Lina l\rquote anima de sa bonne humeur, Fragoso de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement tout ce petit monde qu\rquote il ch\'e9rissait, et ces deux jeunes couples que sa main devait bient\'f4t b\'e9 +nir dans les eaux du Para. +\par +\par \'ab\~Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se m\'ealer \'e0 la conversation g\'e9n\'e9rale, faites honneur \'e0 ce repas de fian\'e7ailles\~! Il vous faudra des forces pour c\'e9l\'e9brer tant de mariages \'e0 la fois\~! +\par +\par \endash Eh\~! mon cher enfant, r\'e9pondit le padre Passanha, trouve-nous une belle et honn\'eate jeune fille qui veuille de toi, et tu verras si je ne suffirai pas \'e0 vous marier encore tous deux\~! +\par +\par \endash Bien r\'e9pondu\~! padre, s\rquote \'e9cria Manoel. Buvons au prochain mariage de Benito\~! +\par +\par \endash Nous lui chercherons \'e0 B\'e9lem une jeune et belle fianc\'e9e, dit Minha, et il faudra bien qu\rquote il fasse comme tout le monde\~! +\par +\par \endash Au mariage de monsieur Benito\~! dit Fragoso, qui aurait voulu que le monde entier convol\'e2t avec lui. +\par +\par \endash Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois \'e0 ton mariage, et puisses-tu \'eatre heureux comme le seront Minha et Manoel, comme je l\rquote ai \'e9t\'e9 pr\'e8s de ton p\'e8re\~! +\par +\par \endash Comme vous le serez toujours, il faut l\rquote esp\'e9rer, dit alors Torr\'e8s en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison \'e0 personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main\~! +\par +\par On n\rquote aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de l\rquote aventurier, fit une impression f\'e2cheuse. Manoel sentit cela, et, voulant r\'e9agir contre ce sentiment\~: +\par +\par \'ab\~Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu\rquote il n\rquote y aurait pas encore quelques couples \'e0 fiancer sur la jangada\~? +\par +\par \endash Je ne pense pas, r\'e9pondit le padre Passanha\'85 \'e0 moins que Torr\'e8s\'85 Vous n\rquote \'eates pas mari\'e9, je crois\~? +\par +\par \endash Non, je suis et j\rquote ai toujours \'e9t\'e9 gar\'e7on\~!\~\'bb Benito et Manoel crurent voir qu\rquote en parlant ainsi, le regard de Torr\'e8s allait chercher celui de la jeune fille. +\par +\par \'ab\~Et qui vous emp\'eacherait de vous marier\~? reprit le padre Passanha. \'c0 B\'e9lem, vous pourriez trouver une femme dont l\rquote \'e2ge serait en rapport avec le v\'f4tre, et il vous serait peut-\'ea +tre possible de vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie errante dont vous n\rquote avez pas tir\'e9 jusqu\rquote ici grand avantage\~! +\par +\par \endash Vous avez raison, padre, r\'e9pondit Torr\'e8s. Je ne dis pas non\~! D\rquote ailleurs, l\rquote exemple est contagieux. \'c0 voir tous ces jeunes fianc\'e9s, cela met en app\'e9tit de mariage\~! Mais je suis absolument \'e9tranger \'e0 + la ville de B\'e9lem, et, \'e0 moins de circonstances particuli\'e8res, cela peut rendre mon \'e9tablissement plus difficile\~! +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 \'eates-vous donc\~? demanda Fragoso, qui avait toujours cette arri\'e8re-pens\'e9e d\rquote avoir d\'e9j\'e0 rencontr\'e9 Torr\'e8s quelque part. +\par +\par \endash De la province de Minas Gera\'ebs. +\par +\par \endash Et vous \'eates n\'e9\~?\'85 +\par +\par \endash Dans la capitale m\'eame de l\rquote arrayal diamantin, \'e0 Tijuco.\~\'bb +\par +\par Qui e\'fbt regard\'e9 Joam Garral, en ce moment, aurait \'e9t\'e9 \'e9pouvant\'e9 de la fixit\'e9 de son regard, qui se croisait avec celui de Torr\'e8s. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017285}CHAPITRE DIX-NEUVI\'c8ME\line HISTOIRE ANCIENNE{\*\bkmkend _Toc98017285} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit presque aussit\'f4t en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Comment\~! vous \'eates de Tijuco, de la capitale m\'eame du district des diamants\~? +\par +\par \endash Oui\~! dit Torr\'e8s. Est-ce que vous-m\'eame, vous \'eates originaire de cette province\~? +\par +\par \endash Non\~! je suis des provinces du littoral de l\rquote Atlantique, dans le nord du Br\'e9sil, r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel\~? demanda Torr\'e8s.\~\'bb +\par +\par Un signe n\'e9gatif du jeune homme fut toute sa r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Et vous, monsieur Benito, reprit Torr\'e8s en s\rquote adressant au jeune Garral, qu\rquote il voulait \'e9videmment engager dans cette conversation, vous n\rquote avez jamais eu la curiosit\'e9 d\rquote aller visiter l\rquote arrayal diamantin\~? + +\par +\par Jamais, r\'e9pondit s\'e8chement Benito. +\par +\par \endash Ah\~! j\rquote aurais aim\'e9 \'e0 voir ce pays\~! s\rquote \'e9cria Fragoso, qui, inconsciemment, faisait le jeu de Torr\'e8s. Il me semble que j\rquote eusse fini par y trouver quelque diamant de grande valeur\~! +\par +\par \endash Et qu\rquote en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, Fragoso\~? demanda Lina. +\par +\par \endash Je l\rquote aurais vendu\~! +\par +\par \endash Alors vous seriez riche maintenant\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s riche\~! +\par +\par \endash Eh bien, si vous aviez \'e9t\'e9 riche, il y a trois mois seulement, vous n\rquote auriez jamais eu l\rquote id\'e9e de\'85 cette liane\~? +\par +\par \endash Et si je ne l\rquote avais pas eue, s\rquote \'e9cria Fragoso, il ne serait pas venu une charmante petite femme qui\'85 Allons, d\'e9cid\'e9ment, Dieu fait bien ce qu\rquote il fait\~! +\par +\par \endash Vous le voyez, Fragoso, r\'e9pondit Minha, puisqu\rquote il vous marie avec ma petite Lina\~! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au change\~! +\par +\par \endash Comment donc, mademoiselle Minha, s\rquote \'e9cria galamment Fragoso, mais j\rquote y gagne\~!\~\'bb Torr\'e8s, sans doute, ne voulait pas laisser tomber ce sujet de conversation, car il reprit la parole\~: +\par +\par \'ab\~En v\'e9rit\'e9, dit-il, il y a eu \'e0 Tijuco des fortunes subites, qui ont d\'fb faire tourner bien des t\'eates\~! N\rquote avez-vous pas entendu parler de ce fameux diamant d\rquote Abaete, dont la valeur a \'e9t\'e9 estim\'e9e \'e0 + plus de deux millions de cantos de reis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ 7 milliards 500 millions de francs, suivant l +\rquote estimation tr\'e8s exag\'e9r\'e9e sans doute de Rom\'e9 de l\rquote Isle.}}}{. Eh bien, ce sont les mines du Br\'e9sil qui l\rquote ont produit, ce caillou qui pesait une once\~! Et ce sont trois condamn\'e9s, \endash oui\~! trois condamn\'e9s +\'e0 un exil perp\'e9tuel \endash , qui le trouv\'e8rent par hasard dans la rivi\'e8re d\rquote Abaete, \'e0 quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio\~! +\par +\par Du coup, leur fortune fut faite\~? demanda Fragoso. +\par +\par \endash Eh non\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Le diamant fut remis au gouverneur g\'e9n\'e9ral des mines. La valeur de la pierre ayant \'e9t\'e9 reconnue, le roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait \'e0 son cou dans les grandes c\'e9r\'e9 +monies. Quant aux condamn\'e9s, ils obtinrent leur gr\'e2ce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tir\'e9 de l\'e0 de bonnes rentes\~! +\par +\par \endash Vous sans doute\~? dit tr\'e8s s\'e8chement Benito. +\par +\par \endash Oui\'85 moi\~!\'85 Pourquoi pas\~? r\'e9pondit Torr\'e8s. Est-ce que vous avez jamais visit\'e9 le district diamantin\~? ajouta-t-il, en s\rquote adressant \'e0 Joam Garral, cette fois. +\par +\par Jamais, r\'e9pondit Joam en regardant Torr\'e8s. +\par +\par \endash Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un jour ce voyage. C\rquote est fort curieux, je vous assure\~! Le district des diamants est une enclave dans le vaste empire du Br\'e9 +sil, quelque chose comme un parc de douze lieues de circonf\'e9rence, et qui, par la nature du sol, sa v\'e9g\'e9tation, ses terrains sablonneux enferm\'e9s dans un cirque de montagnes, est tr\'e8s diff\'e9 +rent de la province environnante. Mais, comme je vous l\rquote ai dit, c\rquote est l\rquote endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 \'e0 1817, la production annuelle a \'e9t\'e9 de dix-huit mille carats}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes.}}}{ environ. Ah\~! il y avait de beaux coups \'e0 + faire, non seulement pour les grimpeurs qui cherchaient la pierre pr\'e9cieuse jusque sur la cime des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient en fraude\~! Maintenant, l\rquote exploitation est moins ais\'e9 +e, et les deux mille noirs, employ\'e9s au travail des mines par le gouvernement, sont oblig\'e9s de d\'e9tourner des cours d\rquote eau pour en extraire le sable diamantin. Autrefois, c\rquote \'e9tait plus commode\~! +\par +\par \endash En effet, r\'e9pondit Fragoso, le bon temps est pass\'e9\~! +\par +\par \endash Mais ce qui est rest\'e9 facile, c\rquote est de se procurer le diamant \'e0 la fa\'e7on des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers 1826, \endash j\rquote avais huit ans alors \endash , il se passa \'e0 Tijuco m\'ea +me un drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup d\rquote audace\~! Mais cela ne vous int\'e9resse pas sans doute\'85 +\par +\par \endash Au contraire, Torr\'e8s, continuez, r\'e9pondit Joam Garral d\rquote une voix singuli\'e8rement calme. +\par +\par \endash Soit, reprit Torr\'e8s. Il s\rquote agissait, cette fois, de voler des diamants, et une poign\'e9e de ces jolis cailloux-l\'e0 dans la main, c\rquote est un million, quelquefois deux\~!\~\'bb +\par +\par Et Torr\'e8s, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de cupidit\'e9, fit, presque inconsciemment, le geste d\rquote ouvrir et de fermer la main. +\par +\par \'ab\~Voici comment cela se passa, reprit-il. \'c0 Tijuco, l\rquote habitude est d\rquote exp\'e9dier en une seule fois les diamants recueillis dans l\rquote ann\'e9e. On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, apr\'e8s les avoir s\'e9par\'e9 +s au moyen de douze tamis perc\'e9s de trous diff\'e9rents. Ces lots sont enferm\'e9s dans des sacs et envoy\'e9s \'e0 Rio de Janeiro. Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez qu\rquote ils sont bien accompagn\'e9s. Un employ\'e9 +, choisi par l\rquote intendant, quatre soldats \'e0 cheval du r\'e9giment de la province et dix hommes \'e0 pied forment le convoi. Ils se rendent d\rquote abord \'e0 Villa-Rica, o\'f9 le g\'e9n\'e9 +ral commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi reprend sa route vers Rio de Janeiro. J\rquote ajoute que, pour plus de pr\'e9caution, le d\'e9part est toujours tenu secret. Or, en 1826, un jeune employ\'e9, nomm\'e9 Dacosta, \'e2g\'e9 + de vingt-deux \'e0 vingt-trois ans au plus, qui, depuis quelques ann\'e9es, travaillait \'e0 Tijuco dans les bureaux du gouverneur g\'e9n\'e9ral, combina le coup suivant. Il s\rquote entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le jour du d +\'e9part du convoi. Des mesures furent prises par ces malfaiteurs, qui \'e9taient nombreux et bien arm\'e9s. Au-del\'e0 de Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba \'e0 l\rquote +improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci se d\'e9fendirent courageusement\~; mais ils furent massacr\'e9s, \'e0 l\rquote exception d\rquote un seul, qui, bien que gri\'e8vement bless\'e9, put s\rquote \'e9 +chapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. L\rquote employ\'e9 qui les accompagnait n\rquote avait pas \'e9t\'e9 plus \'e9pargn\'e9 que les soldats de l\rquote escorte. Tomb\'e9 sous les coups des malfaiteurs, il avait \'e9t\'e9 entra\'een +\'e9 et jet\'e9 sans doute dans quelque pr\'e9cipice, car son corps ne fut jamais retrouv\'e9. +\par +\par Et ce Dacosta\~? demanda Joam Garral. +\par +\par \endash Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de diff\'e9rentes circonstances, les soup\'e7ons ne tard\'e8rent pas \'e0 se porter sur lui. Il fut accus\'e9 d\rquote avoir men\'e9 toute cette affaire. En vain pr\'e9tendit-il qu\rquote il \'e9 +tait innocent. Gr\'e2ce \'e0 sa situation, il \'e9tait en mesure de conna\'eetre le jour o\'f9 le d\'e9part du convoi devait s\rquote effectuer. Lui seul avait pu pr\'e9venir la bande de malfaiteurs. Il fut accus\'e9, arr\'eat\'e9, jug\'e9, condamn\'e9 +\'e0 mort. Or, une pareille condamnation entra\'eenait l\rquote ex\'e9cution dans les vingt-quatre heures. +\par +\par \endash Ce malheureux fut-il ex\'e9cut\'e9\~? demanda Fragoso. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Torr\'e8s. On l\rquote avait enferm\'e9 dans la prison de Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant l\rquote ex\'e9cution, soit qu\rquote il e\'fbt agi seul, soit qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 aid\'e9 + par plusieurs de ses complices, il parvint \'e0 s\rquote \'e9chapper. +\par +\par \endash Depuis, on n\rquote a plus jamais entendu parler de cet homme\~? demanda Joam Garral. +\par +\par \endash Jamais\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Il aura quitt\'e9 le Br\'e9sil, et maintenant, sans doute, il m\'e8ne joyeuse vie en pays lointain, avec le produit du vol qu\rquote il aura su r\'e9aliser. +\par +\par \endash Puisse-t-il avoir v\'e9cu mis\'e9rablement, au contraire\~! r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par \endash Et puisse Dieu lui avoir donn\'e9 le remords de son crime\~!\~\'bb ajouta le padre Passanha. +\par +\par \'c0 ce moment, les convives s\rquote \'e9taient lev\'e9s de table, et, le d\'eener achev\'e9, tous sortirent pour aller respirer l\rquote air du soir. Le soleil s\rquote abaissait sur l\rquote horizon, mais une heure devait s\rquote \'e9 +couler encore, avant que la nuit ne f\'fbt faite. +\par +\par \'ab\~Ces histoires-l\'e0 ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre d\'eener de fian\'e7ailles avait mieux commenc\'e9\~! +\par +\par \endash Mais c\rquote est votre faute, monsieur Fragoso, r\'e9pondit Lina. +\par +\par \endash Comment, ma faute\~? +\par +\par \endash Oui\~! c\rquote est vous qui avez continu\'e9 \'e0 parler de ce district et de ces diamants, dont nous n\rquote avons que faire\~! +\par +\par \endash C\rquote est ma foi vrai\~! r\'e9pondit Fragoso, mais je ne pensais pas que cela finirait de cette fa\'e7on\~! +\par +\par \endash Vous \'eates donc le premier coupable\~! +\par +\par \endash Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai pas entendue rire au dessert\~!\~\'bb +\par +\par Toute la famille se dirigeait alors vers l\rquote avant de la jangada. Manoel et Benito marchaient l\rquote un pr\'e8s de l\rquote +autre, sans se parler. Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s\rquote ils eussent pressenti quelque grave \'e9ventualit\'e9. +\par +\par Torr\'e8s se tenait aupr\'e8s de Joam Garral, qui, la t\'eate inclin\'e9e, semblait profond\'e9ment ab\'eem\'e9 dans ses r\'e9flexions, et, \'e0 ce moment, lui mettant la main sur l\rquote \'e9paule\~: +\par +\par \'ab\~Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart d\rquote heure d\rquote entretien\~?\~\'bb Joam Garral regarda Torr\'e8s. \'ab\~Ici\~? r\'e9pondit-il. +\par +\par Non\~! en particulier\~! +\par +\par Venez donc\~!\~\'bb Tous deux retourn\'e8rent vers la maison, y rentr\'e8rent, et la porte se referma sur eux. +\par +\par Il serait difficile de d\'e9peindre ce que chacun \'e9prouva, lorsque Joam Garral et Torr\'e8s eurent quitt\'e9 la place. Que pouvait-il y avoir de commun entre cet aventurier et l\rquote honn\'eate fazender d\rquote Iquitos\~ +? Il y avait comme la menace d\rquote un \'e9pouvantable malheur suspendu sur toute cette famille, et personne n\rquote osait s\rquote interroger. +\par +\par \'ab\~Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu\rquote il entra\'eena, quoi qu\rquote il arrive, cet homme d\'e9barquera demain \'e0 Manao\~! +\par +\par Oui\~!\'85 il le faut\~!\'85 r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Et si par lui\'85 oui\~! par lui, quelque malheur arrive \'e0 mon p\'e8re\'85 je le tuerai\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017286}CHAPITRE VINGTI\'c8ME\line ENTRE CES DEUX HOMMES{\*\bkmkend _Toc98017286} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Depuis un instant, seuls dans cette chambre o\'f9 personne ne pouvait ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torr\'e8s se regardaient, sans prononcer un seul mot. L\rquote aventurier h\'e9sitait-il donc \'e0 parler\~ +? Comprenait-il que Joam Garral ne r\'e9pondrait que par un silence d\'e9daigneux aux demandes qui lui seraient faites\~? +\par +\par Oui, sans doute\~! Aussi, Torr\'e8s n\rquote interrogea-t-il pas. Au d\'e9but de cette conversation, il fut affirmatif, il prit le r\'f4le d\rquote un accusateur. +\par +\par \'ab\~Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez Dacosta.\~\'bb +\par +\par \'c0 ce nom criminel que lui donnait Torr\'e8s, Joam Garral ne put retenir un l\'e9ger fr\'e9missement, mais il ne r\'e9pondit rien. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates Joam Dacosta, reprit Torr\'e8s, employ\'e9, il y a vingt-trois ans, dans les bureaux du gouverneur g\'e9n\'e9ral de Tijuco, et c\rquote est vous qui avez \'e9t\'e9 condamn\'e9 dans cette affaire de vol et d\rquote assassinat\~!\~\'bb + +\par +\par Nulle r\'e9ponse de Joam Garral, dont le calme \'e9trange avait lieu de surprendre l\rquote aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant son h\'f4te\~? Non\~ +! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces terribles accusations. Sans doute, il se demandait o\'f9 en voulait venir Torr\'e8s. +\par +\par \'ab\~Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le r\'e9p\'e8te, c\rquote est vous qui avez \'e9t\'e9 poursuivi dans l\rquote affaire des diamants, convaincu du crime, condamn\'e9 \'e0 mort, et c\rquote est vous qui vous \'eates \'e9chapp\'e9 + de la prison de Villa-Rica, quelques heures avant l\rquote ex\'e9cution\~! R\'e9pondrez-vous\~?\~\'bb +\par +\par Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de faire Torr\'e8s. Joam Garral, toujours calme, \'e9tait all\'e9 s\rquote asseoir. Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement son accusateur, sans baisser la t\'eate. + +\par +\par \'ab\~R\'e9pondrez-vous\~? reprit Torr\'e8s. +\par +\par \endash Quelle r\'e9ponse attendez-vous de moi\~? dit simplement Joam Garral. +\par +\par \endash Une r\'e9ponse, r\'e9pliqua lentement Torr\'e8s, qui m\rquote emp\'eache d\rquote aller trouver le chef de police de Manao, et de lui dire\~: Un homme est l\'e0, dont l\rquote identit\'e9 sera facile \'e0 \'e9tablir, qui sera reconnu, m\'eame apr +\'e8s vingt-trois ann\'e9es d\rquote absence, et cet homme, c\rquote est l\rquote instigateur du vol des diamants de Tijuco, c\rquote est le complice des assassins des soldats de l\rquote escorte, c\rquote est le condamn\'e9 qui s\rquote +est soustrait au supplice, c\rquote est Joam Garral, dont le vrai nom est Joam Dacosta. +\par +\par \endash Ainsi, dit Joam Garral, je n\rquote aurais rien \'e0 craindre de vous, Torr\'e8s, si je vous faisais la r\'e9ponse que vous attendez\~? +\par +\par \endash Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n\rquote aurions int\'e9r\'eat \'e0 parler de cette affaire. +\par +\par Ni vous, ni moi\~? r\'e9pondit Joam Garral. Ce n\rquote est donc pas avec de l\rquote argent que je dois acheter votre silence\~? +\par +\par \endash Non, quelle que soit la somme que vous m\rquote offriez\~! +\par +\par \endash Que voulez-vous donc alors\~? +\par +\par Joam Garral, r\'e9pondit Torr\'e8s, voici quelle est ma proposition. Ne vous h\'e2tez pas d\rquote y r\'e9pondre par un refus formel, et rappelez-vous que vous \'eates en mon pouvoir. +\par +\par Quelle est cette proposition\~?\~\'bb demanda Joam Garral. +\par +\par Torr\'e8s se recueillit un instant. L\rquote attitude de ce coupable, dont il tenait la vie, \'e9tait bien faite pour le surprendre. Il s\rquote attendait \'e0 quelque d\'e9bat violent, \'e0 des supplications, \'e0 des larmes\'85 + Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les bras\~: +\par +\par \'ab\~Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me pla\'eet, et je veux l\rquote \'e9pouser.\~\'bb +\par +\par Sans doute, Joam Garral s\rquote attendait \'e0 tout de la part d\rquote un tel homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme. +\par +\par \'ab\~Ainsi, dit-il, l\rquote honorable Torr\'e8s veut entrer dans la famille d\rquote un assassin et d\rquote un voleur\~? +\par +\par \endash Je suis seul juge de ce qu\rquote il me convient de faire, r\'e9pondit Torr\'e8s. Je veux \'eatre le gendre de Joam Garral, et je le serai. +\par +\par \endash Vous n\rquote ignorez pourtant pas, Torr\'e8s, que ma fille va \'e9pouser Manoel Valdez\~? +\par +\par \endash Vous vous d\'e9gagerez vis-\'e0-vis de Manoel Valdez. +\par +\par \endash Et si ma fille refuse\~? +\par +\par \endash Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, r\'e9pondit impudemment Torr\'e8s. +\par +\par \endash Tout\~? +\par +\par \endash Tout, s\rquote il le faut. Entre ses propres sentiments et l\rquote honneur de sa famille, la vie de son p\'e8re, elle n\rquote h\'e9sitera pas\~! +\par +\par \endash Vous \'eates un bien grand mis\'e9rable, Torr\'e8s\~! dit tranquillement Joam Garral, que son sang-froid n\rquote abandonnait pas. +\par +\par \endash Un mis\'e9rable et un assassin sont faits pour s\rquote entendre\~!\~\'bb \'c0 ces mots, Joam Garral se leva, et, allant \'e0 l\rquote aventurier qu\rquote il regarda bien en face\~: +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s, dit-il, si vous demandez \'e0 entrer dans la famille de Joam Dacosta, c\rquote est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du crime pour lequel il a \'e9t\'e9 condamn\'e9\~! +\par +\par \endash Vraiment\~! +\par +\par \endash Et j\rquote ajoute, reprit Joam Garral, c\rquote est que vous avez la preuve de son innocence, et que, cette innocence, vous vous r\'e9servez de la proclamer le jour o\'f9 vous aurez \'e9pous\'e9 sa fille\~! +\par +\par \endash Jouons franc jeu, Joam Garral, r\'e9pondit Torr\'e8s en baissant la voix, et, quand vous m\rquote aurez entendu, nous verrons si vous oserez me refuser votre fille\~! +\par +\par \endash Je vous \'e9coute, Torr\'e8s. +\par +\par \endash Eh bien, oui, dit l\rquote aventurier en retenant \'e0 demi ses paroles, comme s\rquote il e\'fbt eu regret de les laisser s\rquote \'e9chapper de ses l\'e8vres, oui, vous \'eates innocent\~! Je le sais, car je connais le v\'e9 +ritable coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence\~! +\par +\par \endash Et le mis\'e9rable qui a commis le crime\~?\'85 +\par +\par \endash Il est mort. +\par +\par \endash Mort\~! s\rquote \'e9cria Joam Garral, que ce mot fit p\'e2lir malgr\'e9 lui, comme s\rquote il lui e\'fbt enlev\'e9 tout pouvoir de jamais se r\'e9habiliter. +\par +\par \endash Mort, r\'e9pondit Torr\'e8s\~; mais cet homme, que j\rquote ai connu longtemps apr\'e8s le crime, et sans que je susse qu\rquote il f\'fbt criminel, avait \'e9crit tout au long, de sa main, le r\'e9cit de cette affaire des diamants, afin d +\rquote en conserver jusqu\rquote aux moindres d\'e9tails. Sentant sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait o\'f9 s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 Joam Dacosta, sous quel nom l\rquote innocent s\rquote \'e9 +tait refait une vie nouvelle. Il savait qu\rquote il \'e9tait riche, au milieu d\rquote une famille heureuse, mais il savait aussi qu\rquote il devait lui manquer le bonheur\~! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec l\rquote honorabilit\'e9 +\'e0 laquelle il avait droit\~!\'85 Mais la mort venait\'85 il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu\rquote il ne pourrait plus faire\~!\'85 Il me remit les preuves de l\rquote innocence de Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut. + +\par +\par \endash Le nom de cet homme\~! s\rquote \'e9cria Joam Garral, d\rquote un ton qu\rquote il ne put ma\'eetriser. +\par +\par \endash Vous le saurez, quand je serai de votre famille\~! +\par +\par \endash Et cet \'e9crit\~?\'85\~\'bb +\par +\par Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torr\'e8s, pour le fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence. +\par +\par \'ab\~Cet \'e9crit, il est en lieu s\'fbr, r\'e9pondit Torr\'e8s, et vous ne l\rquote aurez qu\rquote apr\'e8s que votre fille sera devenue ma femme. Maintenant, me la refusez-vous encore\~? +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Joam Garral. Mais, en \'e9change de cet \'e9crit, la moiti\'e9 de ma fortune est \'e0 vous\~! +\par +\par \endash La moiti\'e9 de votre fortune\~! s\rquote \'e9cria Torr\'e8s\~! Je l\rquote accepte, \'e0 la condition que Minha me l\rquote apportera en mariage\~! +\par +\par \endash Et c\rquote est ainsi que vous respectez les volont\'e9s d\rquote un mourant, d\rquote un criminel que le remords a touch\'e9, et qui vous a charg\'e9 de r\'e9parer, autant qu\rquote il \'e9tait en lui, le mal qu\rquote il a fait\~! +\par +\par \endash C\rquote est ainsi. +\par +\par \endash Encore une fois, Torr\'e8s, s\rquote \'e9cria Joam Garral, vous \'eates un grand mis\'e9rable\~! +\par +\par \endash Soit. +\par +\par \endash Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas faits pour nous entendre\~! +\par +\par \endash Ainsi, vous refusez\~?\'85 +\par +\par \endash Je refuse\~! +\par +\par \endash C\rquote est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans l\rquote instruction d\'e9j\'e0 faite\~! Vous \'eates condamn\'e9 \'e0 mort, et, vous le savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le gouvernement s\rquote +est interdit jusqu\rquote au droit de commuer les peines. D\'e9nonc\'e9, vous \'eates pris\~! Pris, vous \'eates ex\'e9cut\'e9\'85 et je vous d\'e9nonce\~!\~\'bb +\par +\par Si ma\'eetre qu\rquote il f\'fbt de lui, Joam Garral ne pouvait plus se contenir. Il allait s\rquote \'e9lancer sur Torr\'e8s\'85 +\par +\par Un geste de ce coquin fit tomber sa col\'e8re. +\par +\par \'ab\~Prenez garde, dit Torr\'e8s. Votre femme ne sait pas qu\rquote elle est la femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu\rquote ils sont les enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre\~!\~\'bb +\par +\par Joam Garral s\rquote arr\'eata. Il reprit tout son empire sur lui-m\'eame, et ses traits recouvr\'e8rent leur calme habituel. +\par +\par \'ab\~Cette discussion a trop dur\'e9, dit-il en marchant vers la porte, et je sais ce qu\rquote il me reste \'e0 faire\~! +\par +\par Prenez garde, Joam Garral\~!\~\'bb dit une derni\'e8re fois Torr\'e8s, qui ne pouvait croire que son ignoble proc\'e9d\'e9 de chantage e\'fbt \'e9chou\'e9. +\par +\par Joam Garral ne lui r\'e9pondit pas. Il repoussa la porte qui s\rquote ouvrait sous la v\'e9randa, il fit signe \'e0 Torr\'e8s de le suivre, et tous deux s\rquote avanc\'e8rent vers le centre de la jangada, o\'f9 la famille \'e9tait r\'e9unie. +\par +\par Benito, Manoel, tous, sous l\rquote impression d\rquote une anxi\'e9t\'e9 profonde, s\rquote \'e9taient lev\'e9s. Ils pouvaient voir que le geste de Torr\'e8s \'e9tait encore mena\'e7ant, et que le feu de la col\'e8re brillait dans ses yeux. +\par +\par Par un extraordinaire contraste, Joam Garral \'e9tait ma\'eetre de lui, presque souriant. Tous deux s\rquote arr\'eat\'e8rent devant Yaquita et les siens. Personne n\rquote osait leur adresser la parole. Ce fut Torr\'e8s qui, d\rquote +une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce p\'e9nible silence. \'ab\~Une derni\'e8re fois, Joam Garral, dit-il, je vous demande une derni\'e8re r\'e9ponse\~! +\par +\par Ma r\'e9ponse, la voici.\~\'bb +\par +\par Et s\rquote adressant \'e0 sa femme\~: \'ab\~Yaquita, dit-il, des circonstances particuli\'e8res m\rquote obligent \'e0 modifier ce que nous avions d\'e9cid\'e9 ant\'e9rieurement pour le mariage de Minha et de Manoel. +\par +\par Enfin\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Torr\'e8s. Joam Garral, sans lui r\'e9pondre, laissa tomber sur l\rquote aventurier un regard du plus profond d\'e9dain. +\par +\par Mais, \'e0 ces paroles, Manoel avait senti son c\'9cur battre \'e0 se rompre. La jeune fille s\rquote \'e9tait lev\'e9e, toute p\'e2le, comme si elle e\'fbt cherch\'e9 un appui du c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re. Yaquita lui ouvrait ses bras pour la prot\'e9 +ger, pour la d\'e9fendre\~! +\par +\par \'ab\~Mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito, qui avait \'e9t\'e9 se placer entre Joam Garral et Torr\'e8s, que voulez-vous dire\~? +\par +\par \endash Je veux dire, r\'e9pondit Joam Garral en \'e9levant la voix qu\rquote attendre notre arriv\'e9e au Para pour marier Minha et Manoel, c\rquote est trop attendre\~! Le mariage se fera ici m\'eame, d\'e8 +s demain, sur la jangada, par les soins du padre Passanha, si, apr\'e8s une conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme \'e0 moi de ne pas diff\'e9rer davantage\~! +\par +\par \endash Ah\~! mon p\'e8re, mon p\'e8re\~!\'85 s\rquote \'e9cria le jeune homme. +\par +\par \endash Attends encore pour m\rquote appeler ainsi, Manoel r\'e9pondit Joam Garral, d\rquote un ton d\rquote indicible souffrance. En ce moment, Torr\'e8s, qui s\rquote \'e9tait crois\'e9 les bras, promenait sur toute la famille un regard d\rquote +une insolence sans \'e9gale. +\par +\par \'ab\~Ainsi, c\rquote est votre dernier mot, dit-il en \'e9tendant la main vers Joam Garral. +\par +\par \endash Non, ce n\rquote est pas mon dernier mot. +\par +\par \endash Quel est-il donc\~? +\par +\par Le voici, Torr\'e8s\~! Je suis ma\'eetre ici\~! Vous allez, s\rquote il vous pla\'eet, et m\'eame s\rquote il ne vous pla\'eet pas, quitter la jangada \'e0 l\rquote instant m\'eame\~! +\par +\par Oui, \'e0 l\rquote instant, s\rquote \'e9cria Benito, on je le jette par-dessus le bord\~!\~\'bb +\par +\par Torr\'e8s haussa les \'e9paules. +\par +\par \'ab\~Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles\~! \'c0 moi aussi il me convient de d\'e9barquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez de moi, Joam Garral\~! Nous ne serons pas longtemps sans nous revoir\~! +\par +\par \endash S\rquote il ne d\'e9pend que de moi, r\'e9pondit Joam Garral, nous nous reverrons et plus t\'f4t peut-\'eatre que vous ne l\rquote auriez voulu\~! Je serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat de la province, que j\rquote +ai pr\'e9venu de mon arriv\'e9e \'e0 Manao. Si vous l\rquote osez, venez m\rquote y retrouver\~! +\par +\par \endash Chez le juge Ribeiro\~!\'85 r\'e9pondit Torr\'e8s, \'e9videmment d\'e9contenanc\'e9. +\par +\par Chez le juge Ribeiro\~\'bb, r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par Montrant alors la pirogue \'e0 Torr\'e8s, avec un geste de supr\'eame m\'e9pris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le d\'e9barquer sans retard sur le point le plus rapproch\'e9 de l\rquote \'eele. +\par +\par Le mis\'e9rable, enfin, disparut. +\par +\par La famille, fr\'e9missante encore, respectait le silence de son chef. Mais Fragoso, ne se rendant compte qu\rquote \'e0 demi de la gravit\'e9 de la situation et emport\'e9 par son brio ordinaire, s\rquote \'e9tait approch\'e9 de Joam Garral. +\par +\par \'ab\~Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait d\'e8s demain, sur la jangada\'85 +\par +\par Le v\'f4tre s\rquote y fera en m\'eame temps, mon ami, r\'e9pondit avec douceur Joam Garral.\~\'bb Et, faisant un signe \'e0 Manoel, il se retira dans sa chambre avec lui. +\par +\par L\rquote entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, qui avait paru un si\'e8cle \'e0 la famille, lorsque la porte de l\rquote habitation se rouvrit enfin. +\par +\par Manoel en sortit seul. +\par +\par Ses regards brillaient d\rquote une g\'e9n\'e9reuse r\'e9solution. +\par +\par Allant \'e0 Yaquita, il lui dit\~: \'ab\~Ma m\'e8re\~!\~\'bb \'e0 Minha, il dit\~: \'ab\~Ma femme\~\'bb, \'e0 Benito, il dit\~: \'ab\~Mon fr\'e8re\~\'bb, et se tournant vers Lina et Fragoso, il dit \'e0 tous\~: \'ab\~\'c0 demain\~!\~\'bb +\par +\par Il savait tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre Joam Garral et Torr\'e8s. Il savait que, comptant sur l\rquote appui du juge Ribeiro par suite d\rquote une correspondance qu\rquote il avait eue avec lui depuis une ann\'e9 +e, sans en parler aux siens, Joam Garral \'e9tait enfin parvenu \'e0 l\rquote \'e9clairer et \'e0 le convaincre de son innocence. Il savait que Joam Garral avait r\'e9solument entrepris ce voyage dans le seul but de faire r\'e9viser l\rquote odieux proc +\'e8s dont il avait \'e9t\'e9 victime, et de ne pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la terrible situation qu\rquote il avait pu et d\'fb accepter trop longtemps pour lui-m\'eame\~! +\par +\par Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam Garral, ou plut\'f4t Joam Dacosta, \'e9tait innocent, que son malheur m\'eame venait de le lui rendre plus cher et plus sacr\'e9\~! +\par +\par Ce qu\rquote il ne savait pas, c\rquote \'e9tait que la preuve mat\'e9rielle de l\rquote innocence du fazender existait, et que cette preuve \'e9tait entre les mains de Torr\'e8s. Joam Garral avait voulu r\'e9server pour le juge l\rquote +usage de cette preuve, qui devait l\rquote innocenter, si l\rquote aventurier avait dit vrai. +\par +\par Manoel se borna donc \'e0 annoncer qu\rquote il allait se rendre chez le padre Passanha, afin de le prier de tout pr\'e9parer pour les deux mariages. +\par +\par Le lendemain, le 24 ao\'fbt, une heure \'e0 peine avant celle o\'f9 la c\'e9r\'e9monie allait s\rquote accomplir, une grande pirogue, qui s\rquote \'e9tait d\'e9tach\'e9e de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada. +\par +\par Une douzaine de pagayeurs l\rquote avaient rapidement amen\'e9e de Manao, et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se fit conna\'eetre et monta \'e0 bord. +\par +\par \'c0 ce moment, Joam Garral et les siens, d\'e9j\'e0 par\'e9s pour la f\'eate, sortaient de l\rquote habitation. +\par +\par \'ab\~Joam Garral\~! demanda le chef de police. +\par +\par Me voici, r\'e9pondit Joam Garral. +\par +\par Joam Garral, r\'e9pondit le chef de police, vous avez \'e9t\'e9 aussi Joam Dacosta\~! Ces deux noms ont \'e9t\'e9 port\'e9s par un m\'eame homme\~! Je vous arr\'eate.\~\'bb +\par +\par \'c0 ces mots, Yaquita et Minha, frapp\'e9es de stupeur, s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9es, sans pouvoir faire un mouvement. \'ab\~Mon p\'e8re, un assassin\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Benito, qui allait s\rquote \'e9lancer vers Joam Garral. D\rquote +un geste, son p\'e8re lui imposa silence. +\par +\par \'ab\~Je ne me permettrai qu\rquote une seule question, dit Joam Garral d\rquote une voix ferme, en s\rquote adressant au chef de police. Le mandat en vertu duquel vous m\rquote arr\'eatez, a-t-il \'e9t\'e9 lanc\'e9 + contre moi par le juge de droit de Manao, par le juge Ribeiro\~? +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit le chef de police, il m\rquote a \'e9t\'e9 remis, avec ordre de l\rquote ex\'e9cuter sur-le-champ, par son rempla\'e7ant. Le juge Ribeiro, frapp\'e9 d\rquote apoplexie hier dans la soir\'e9e, est mort cette nuit m\'eame \'e0 + deux heures, sans avoir repris connaissance. +\par +\par \endash Mort\~! s\rquote \'e9cria Joam Garral, un instant atterr\'e9 par cette nouvelle, mort\~!\'85 mort\~!\~\'bb Mais bient\'f4t, relevant la t\'eate, il s\rquote adressa \'e0 sa femme et \'e0 ses enfants\~: +\par +\par \'ab\~Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j\rquote \'e9tais innocent, mes bien-aim\'e9s\~! La mort de ce juge peut m\rquote \'eatre fatale, mais ce n\rquote est pas une raison pour moi de d\'e9sesp\'e9rer\~!\~\'bb +\par +\par Et se tournant vers Manoel\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 la gr\'e2ce de Dieu, lui dit-il. Il s\rquote agit de voir, maintenant, si la v\'e9rit\'e9 peut redescendre du ciel sur la terre\~!\~\'bb +\par +\par Le chef de police avait fait un signe \'e0 ses agents, qui s\rquote avan\'e7aient pour s\rquote emparer de Joam Garral. +\par +\par \'ab\~Mais parlez donc, mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito, fou de d\'e9sespoir. Dites un mot, et nous aurons raison, f\'fbt-ce par la force, de l\rquote horrible m\'e9prise dont vous \'eates victime\~! +\par +\par \endash Il n\rquote y a pas ici de m\'e9prise, mon fils, r\'e9pondit Joam Garral. Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu\rquote un. Je suis, en effet, Joam Dacosta\~! Je suis l\rquote honn\'eate homme qu\rquote une erreur judiciaire a condamn\'e9 + injustement \'e0 mort, il y a vingt-trois ans, \'e0 la place du vrai coupable. De ma compl\'e8te innocence, mes enfants, une fois pour toutes, j\rquote en jure devant Dieu, sur vos t\'eates et sur celle de votre m\'e8re\~! +\par +\par \endash Toute communication entre vous et les v\'f4tres vous est interdite, dit alors le chef de police. Vous \'eates mon prisonnier, Joam Garral, et j\rquote ex\'e9cuterai mon mandat dans toute sa rigueur.\~\'bb +\par +\par Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs constern\'e9s\~: +\par +\par \'ab\~Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la justice de Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Et, la t\'eate haute, il s\rquote embarqua dans la pirogue. +\par +\par Il semblait, en v\'e9rit\'e9, que de tous les assistants, Joam Garral f\'fbt le seul que cet effroyable coup de foudre, tomb\'e9 si inopin\'e9ment sur sa t\'eate, n\rquote e\'fbt pas \'e9cras\'e9\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017287}DEUXI\'c8ME \'c9PISODE{\*\bkmkend _Toc98017287} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017288}CHAPITRE PREMIER\line MANAO{\*\bkmkend _Toc98017288} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La ville de Manao est exactement situ\'e9e par 3\'b08\rquote 4\rquote \rquote de latitude australe et 67\'b027\rquote de longitude \'e0 l\rquote ouest du m\'e9ridien de Paris. Quatre cent vingt lieues kilom\'e9triques la s\'e9parent de B\'e9 +lem, et dix kilom\'e8tres, seulement, de l\rquote embouchure du rio Negro. +\par +\par Manao n\rquote est pas b\'e2tie au bord du fleuve des Amazones. C\rquote est sur la rive gauche du rio Negro, \endash le plus important, le plus remarquable des tributaires de la grande art\'e8re br\'e9silienne \endash , que s\rquote \'e9l\'e8 +ve cette capitale de la province, dominant la campine environnante du pittoresque ensemble de ses maisons priv\'e9es et de ses \'e9difices publics. +\par +\par Le rio Negro, d\'e9couvert, en 1645, par l\rquote Espagnol Favella, prend sa source au flanc des montagnes situ\'e9es, dans le nord-ouest, entre le Br\'e9sil et la Nouvelle-Grenade, au mur m\'ea +me de la province de Popayan, et il est mis en communication avec l\rquote Or\'e9noque, c\rquote est-\'e0-dire avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le Cassiquaire. +\par +\par Apr\'e8s un superbe cours de dix-sept cents kilom\'e8tres, le rio Negro vient, par une embouchure de onze cents toises, \'e9pancher ses eaux noires dans l\rquote Amazone, mais sans qu\rquote elles s\rquote y confondent sur un espace de plu +sieurs milles, tant leur d\'e9version est active et puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s\rquote \'e9vasent et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s\rquote \'e9tend jusqu\rquote aux \'eeles Anavilhanas. +\par +\par C\rquote est l\'e0, dans l\rquote une de ces \'e9troites indentations, que se creuse le port de Manao. De nombreuses embarcations s\rquote y rencontrent, les unes mouill\'e9es au courant du fleuve, attendant un vent favorable, les autres en r\'e9 +paration dans les nombreux iguarap\'e9s ou canaux qui sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect quelque peu hollandais. +\par +\par Avec l\rquote escale des bateaux \'e0 vapeur, qui ne va pas tarder \'e0 s\rquote \'e9tablir pr\'e8s de la jonction des deux fleuves, le commerce de Manao doit sensiblement s\rquote accro\'eetre. En effet, bois de construction et d\rquote \'e9b\'e9nisterie +, cacao, caoutchouc, caf\'e9, salsepareille, canne \'e0 sucre, indigo, noix de muscade, poisson sal\'e9, beurre de tortue, ces divers objets trouvent l\'e0 de nombreux cours d\rquote eau pour les transporter en toutes directions\~ +: le rio Negro au nord et \'e0 l\rquote ouest, la Madeira au sud et \'e0 l\rquote ouest, l\rquote Amazone, enfin, qui se d\'e9roule vers l\rquote est jusqu\rquote au littoral de l\rquote +Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre toutes et doit contribuer puissamment \'e0 sa prosp\'e9rit\'e9. +\par +\par Manao, \endash ou Manaos \endash , se nommait autrefois Moura, puis s\rquote est appel\'e9e Barra de Rio-Negro. De 1757 \'e0 1804, elle fit seulement partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent dont elle occupait l\rquote +embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunt\'e9 son nouveau nom \'e0 une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les territoires du Centre-Am\'e9rique. +\par +\par Plusieurs fois des voyageurs, mal inform\'e9s, ont confondu cette ville avec la fameuse Manoa, sorte de cit\'e9 fantastique, \'e9lev\'e9e, disait-on, pr\'e8s du lac l\'e9gendaire de Parima, qui para\'eet n\rquote \'eatre que le Branco sup\'e9rieur, c +\rquote est-\'e0-dire un simple affluent du rio Negro. L\'e0 \'e9tait cet empire de l\rquote El Dorado, dont chaque matin, s\rquote il faut en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de poudre d\rquote or, tant ce pr\'e9cieux m\'e9 +tal, que l\rquote on ramassait \'e0 la pelle, abondait sur ces terrains privil\'e9gi\'e9s. Mais, v\'e9rification faite, il a fallu en rabattre, et toute cette pr\'e9tendue richesse aurif\'e8re se r\'e9duit \'e0 la pr\'e9sence de nombreuses micac\'e9 +es sans valeur, qui avaient tromp\'e9 les avides regards des chercheurs d\rquote or. +\par +\par En somme, Manao n\rquote a rien des splendeurs fabuleuses de cette mythologique capitale de l\rquote El Dorado. Ce n\rquote est qu\rquote une ville de cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins trois mille employ\'e9s. De l\'e0 +, un certain nombre de b\'e2timents civils \'e0 l\rquote usage de ces fonctionnaires\~: chambre l\'e9gislative, palais de la pr\'e9sidence, tr\'e9sorerie g\'e9n\'e9rale, h\'f4tel des postes, douane, sans compter un coll\'e8ge qui fut fond\'e9 + en 1848, et un h\'f4pital qui venait d\rquote \'eatre cr\'e9\'e9 en 1851. Qu\rquote on y ajoute un cimeti\'e8re, occupant le versant oriental de la colline o\'f9 fut \'e9lev\'e9e, en 1669, contre les pirates de l\rquote Amazone, une forteresse main +tenant d\'e9truite, et l\rquote on saura \'e0 quoi s\rquote en tenir sur l\rquote importance des \'e9tablissements civils de la cit\'e9. +\par +\par Quant aux \'e9difices religieux, il serait difficile d\rquote en nommer plus de deux\~: la petite \'e9glise de la Conception et la chapelle de Notre-Dame des Rem\'e8des, b\'e2tie presque en rase campagne sur une tumescence qui domine Manao. +\par +\par C\rquote est peu pour une ville d\rquote origine espagnole. \'c0 ces deux monuments il convient d\rquote ajouter encore un couvent de Carm\'e9lites, incendi\'e9 en 1850, et dont il ne reste plus que des ruines. +\par +\par La population de Manao ne s\rquote \'e9l\'e8ve qu\rquote au chiffre qui a \'e9t\'e9 indiqu\'e9 plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employ\'e9s et soldats, elle se compose plus particuli\'e8rement de n\'e9gociants portugais et d\rquote +Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro. +\par +\par Trois rues principales, assez irr\'e9guli\'e8res, desservent la ville\~; elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien leur couleur\~: c\rquote est la rue Dieu-le-P\'e8 +re, la rue Dieu-le-Fils et la rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s\rquote allonge une magnifique avenue d\rquote orangers centenaires, que respect\'e8rent religieusement les architectes qui, de l\rquote ancienne cit\'e9, firent la cit +\'e9 nouvelle. +\par +\par Autour de ces rues principales s\rquote entrecroisent un r\'e9seau de ruelles non pav\'e9es, coup\'e9es successivement par quatre canaux que desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces iguarap\'e9s prom\'e8 +nent leurs eaux sombres au milieu de grands terrains vagues, sem\'e9s d\rquote herbes folles et de fleurs aux couleurs \'e9clatantes\~: ce sont autant de squares naturels, ombrag\'e9s d\rquote arbres magnifiques, parmi lesquels domine le \'ab\~sumaumeira +\~\'bb, ce gigantesque v\'e9g\'e9tal habill\'e9 d\rquote une \'e9corce blanche, et dont le large d\'f4me s\rquote arrondit en parasol au-dessus d\rquote une noueuse ramure. +\par +\par Quant aux diverses habitations priv\'e9es, il faut les chercher parmi quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes couvertes de tuiles, les autres coiff\'e9es des feuilles juxtapos\'e9es du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l +\rquote avant-corps de leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des n\'e9gociants portugais. +\par +\par Et quelle esp\'e8ce de gens voit-on sortir aux heures de la promenade, aussi bien de ces \'e9difices publics que de ces habitations particuli\'e8res\~? Des hommes de haute mine, avec redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de couleur fra +\'eeche, diamants au n\'9cud de leur cravate\~; des femmes en grandes et tapageuses toilettes, robes \'e0 falbalas, chapeaux \'e0 la derni\'e8re mode\~; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train de s\rquote europ\'e9aniser, de mani\'e8re \'e0 d +\'e9truire tout ce qui pouvait rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de l\rquote Amazone. +\par +\par Telle est Manao, qu\rquote il fallait sommairement faire conna\'eetre au lecteur pour les besoins de cette histoire. L\'e0, le voyage de la jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coup\'e9 au milieu du long parcours qu\rquote +elle devait accomplir\~; l\'e0 allaient se d\'e9rouler, en peu de temps, les p\'e9rip\'e9ties de cette myst\'e9rieuse affaire. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017289}CHAPITRE DEUXI\'c8ME\line LES PREMIERS INSTANTS{\*\bkmkend _Toc98017289} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plut\'f4t Joam Dacosta, \endash il convient de lui restituer ce nom \endash , avait-elle disparu, que Benito s\rquote \'e9tait avanc\'e9 vers Manoel. +\par +\par \'ab\~Que sais-tu\~? lui demanda-t-il. +\par +\par \endash Je sais que ton p\'e8re est innocent\~! Oui\~! Innocent\~! r\'e9p\'e9ta Manoel, et qu\rquote une condamnation capitale l\rquote a frapp\'e9, il y a vingt-trois ans, pour un crime qu\rquote il n\rquote avait pas commis\~! +\par +\par \endash Il t\rquote a tout dit, Manoel\~? +\par +\par \endash Tout, Benito\~! r\'e9pondit le jeune homme. L\rquote honn\'eate fazender ne voulait pas que rien de son pass\'e9 f\'fbt cach\'e9 \'e0 celui qui allait devenir son second fils, en \'e9pousant sa fille\~! +\par +\par \endash Et la preuve de son innocence, mon p\'e8re peut-il enfin la produire au grand jour\~? +\par +\par \endash Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans d\rquote une vie honorable et honor\'e9e, toute dans cette d\'e9marche de Joam Dacosta, qui venait dire \'e0 la justice\~: \'ab\~Me voici\~! Je ne veux plus de cette fausse existence\~ +! Je ne veux plus me cacher sous un nom qui n\rquote est pas mon vrai nom\~! Vous avez condamn\'e9 un innocent\~! R\'e9habilitez-le\~!\~\'bb +\par +\par \endash Et mon p\'e8re\'85 lorsqu\rquote il te parlait ainsi\'85 tu n\rquote as pas un instant h\'e9sit\'e9 \'e0 le croire\~? s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par Pas un instant, fr\'e8re\~!\~\'bb r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une m\'eame et cordiale \'e9treinte. +\par +\par Puis Benito allant au padre Passanha\~: +\par +\par \'ab\~Padre, lui dit-il, emmenez ma m\'e8re et ma s\'9cur dans leurs chambres\~! Ne les quittez pas de toute la journ\'e9e\~! Personne ici ne doute de l\rquote innocence de mon p\'e8re, personne\'85 vous le savez\~! Demain, ma m\'e8 +re et moi nous irons trouver le chef de police. On ne nous refusera pas l\rquote autorisation d\rquote entrer dans la prison. Non\~! ce serait trop cruel\~! Nous reverrons mon p\'e8re, et nous d\'e9ciderons quelles d\'e9marches il faut faire pour arriver +\'e0 obtenir sa r\'e9habilitation\~!\~\'bb +\par +\par Yaquita \'e9tait presque inerte\~; mais cette vaillante femme, d\rquote abord terrass\'e9e par ce coup soudain, allait bient\'f4t se relever. Yaquita Dacosta serait ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 Yaquita Garral. Elle ne doutait pas de l\rquote +innocence de son mari. Il ne lui venait m\'eame pas \'e0 la pens\'e9e que Joam Dacosta f\'fbt bl\'e2mable de l\rquote avoir \'e9pous\'e9e sous ce nom qui n\rquote \'e9tait pas le sien. Elle ne pensait qu\rquote \'e0 + toute cette vie de bonheur que lui avait faite cet honn\'eate homme, injustement frapp\'e9\~! Oui\~! le lendemain elle serait \'e0 la porte de sa prison, et elle ne la quitterait pas qu\rquote elle ne lui e\'fbt \'e9t\'e9 ouverte\~! +\par +\par Le padre Passanha l\rquote emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir ses larmes, et tous trois s\rquote enferm\'e8rent dans l\rquote habitation. +\par +\par Les deux jeunes gens se retrouv\'e8rent seuls. +\par +\par \'ab\~Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce que t\rquote a dit mon p\'e8re. +\par +\par \endash Je n\rquote ai rien \'e0 te cacher, Benito. +\par +\par \endash Qu\rquote \'e9tait venu faire Torr\'e8s \'e0 bord de la jangada\~? +\par +\par \endash Vendre \'e0 Joam Dacosta le secret de son pass\'e9. +\par +\par \endash Ainsi, quand nous avons rencontr\'e9 Torr\'e8s dans les for\'eats d\rquote Iquitos, son dessein \'e9tait d\'e9j\'e0 form\'e9 d\rquote entrer en relation avec mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas douteux, r\'e9pondit Manoel. Le mis\'e9rable se dirigeait alors vers la fazenda dans la pens\'e9e de se livrer \'e0 une ignoble op\'e9ration de chantage, pr\'e9par\'e9e de longue main. +\par +\par \endash Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon p\'e8re et toute sa famille se pr\'e9paraient \'e0 repasser la fronti\'e8re, il a brusquement chang\'e9 son plan de conduite\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire br\'e9silien, devait \'eatre plus \'e0 sa merci qu\rquote au-del\'e0 de la fronti\'e8re p\'e9ruvienne. Voil\'e0 pourquoi nous avons retrouv\'e9 Torr\'e8s \'e0 Tabatinga, o\'f9 + il attendait, o\'f9 il \'e9piait notre arriv\'e9e. +\par +\par \endash Et moi qui lui ai offert de s\rquote embarquer sur la jangada\~! s\rquote \'e9cria Benito avec un mouvement de d\'e9sespoir. +\par +\par \endash Fr\'e8re, lui dit Manoel, ne te reproche rien\~! Torr\'e8s nous aurait rejoints t\'f4t ou tard\~! Il n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 abandonner une pareille piste\~! S\rquote il nous e\'fbt manqu\'e9s \'e0 Tabatinga, nous l\rquote +aurions retrouv\'e9 \'e0 Manao\~! +\par +\par \endash Oui\~! Manoel, tu as raison\~! Mais il ne s\rquote agit plus du pass\'e9, maintenant\'85 il s\rquote agit du pr\'e9sent\~!\'85 Pas de r\'e9criminations inutiles\~! Voyons\~!\'85 +\par +\par Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, cherchait \'e0 ressaisir tous les d\'e9tails de cette triste affaire. +\par +\par \'ab\~Voyons, demanda-t-il, comment Torr\'e8s a-t-il pu apprendre que mon p\'e8re avait \'e9t\'e9 condamn\'e9, il y a vingt-trois ans, pour cet abominable crime de Tijuco\~? +\par +\par \endash Je l\rquote ignore, r\'e9pondit Manoel, et tout me porte \'e0 croire que ton p\'e8re l\rquote ignore aussi. +\par +\par \endash Et, cependant, Torr\'e8s avait connaissance de ce nom de Garral sous lequel se cachait Joam Dacosta\~? +\par +\par \endash \'c9videmment. +\par +\par \endash Et il savait que c\rquote \'e9tait au P\'e9rou, \'e0 Iquitos, que, depuis tant d\rquote ann\'e9es, s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Il le savait, r\'e9pondit Manoel. Mais comment l\rquote avait-il su, je ne puis le comprendre\~! +\par +\par \endash Une derni\'e8re question, dit Benito. \endash Quelle proposition Torr\'e8s a-t-il faite \'e0 mon p\'e8re pendant ce court entretien qui a pr\'e9c\'e9d\'e9 son expulsion\~? +\par +\par \endash Il l\rquote a menac\'e9 de d\'e9noncer Joam Garral comme \'e9tant Joam Dacosta, si celui-ci refusait de lui acheter son silence. +\par +\par \endash Et \'e0 quel prix\~?\'85 +\par +\par \endash Au prix de la main de sa fille\~! r\'e9pondit Manoel sans h\'e9siter, mais p\'e2le de col\'e8re. +\par +\par \endash Le mis\'e9rable aurait os\'e9\~!\'85 s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash \'c0 cette inf\'e2me demande, Benito, tu as vu quelle r\'e9ponse ton p\'e8re a faite\~! +\par +\par \endash Oui, Manoel, oui\~!\'85 la r\'e9ponse d\rquote un honn\'eate homme indign\'e9\~! Il a chass\'e9 Torr\'e8s\~! Mais il ne suffit pas qu\rquote il l\rquote ait chass\'e9\~! Non\~! cela ne me suffit pas\~! C\rquote est sur la d\'e9nonciation de Torr +\'e8s qu\rquote on est venu arr\'eater mon p\'e8re, n\rquote est-il pas vrai\~? +\par +\par \endash Oui\~! sur sa d\'e9nonciation\~! +\par +\par \endash Eh bien, s\rquote \'e9cria Benito, dont le bras mena\'e7ant se dirigea vers la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torr\'e8s\~! Il faut que je sache comment il est devenu ma\'eetre de ce secret\~!\'85 Il faut qu\rquote il me dise s +\rquote il le tient du v\'e9ritable auteur du crime\~! Il parlera\~!\'85 ou s\rquote il refuse de parler\'85 je sais ce qu\rquote il me restera \'e0 faire\~! +\par +\par \endash Ce qu\rquote il restera \'e0 faire\'85 \'e0 moi comme \'e0 toi\~! ajouta plus froidement, mais non moins r\'e9solument Manoel. +\par +\par \endash Non\'85 Manoel\'85 non\~!\'85 \'e0 moi seul\~! +\par +\par \endash Nous sommes fr\'e8res, Benito, r\'e9pondit Manoel, et c\rquote est l\'e0 une vengeance qui nous appartient \'e0 tous deux\~!\~\'bb Benito ne r\'e9pliqua pas. \'c0 ce sujet, \'e9videmment, son parti \'e9tait irr\'e9 +vocablement pris. En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d\rquote observer l\rquote \'e9tat du fleuve, s\rquote approcha des deux jeunes gens. \'ab\~Avez-vous d\'e9cid\'e9, demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l\rquote \'ee +le Muras ou gagner le port de Manao\~?\~\'bb C\rquote \'e9tait une question \'e0 r\'e9soudre avant la nuit, et elle devait \'eatre examin\'e9e de pr\'e8s. +\par +\par En effet, la nouvelle de l\rquote arrestation de Joam Dacosta avait d\'fb d\'e9j\'e0 se r\'e9pandre dans la ville. Qu\rquote elle f\'fbt de nature \'e0 exciter la curiosit\'e9 de la population de Manao, cela n\rquote \'e9 +tait pas douteux. Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosit\'e9 contre le condamn\'e9, contre l\rquote auteur principal de ce crime de Tijuco, qui avait eu autrefois un si immense retentissement\~ +? Ne pouvait-on craindre quelque mouvement populaire \'e0 propos de cet attentat, qui n\rquote avait pas m\'eame \'e9t\'e9 expi\'e9\~? Devant cette hypoth\'e8se, ne valait-il pas mieux laisser la jangada amarr\'e9e pr\'e8 +s de Muras, sur la rive droite du fleuve, \'e0 quelques milles de Manao\~? +\par +\par Le pour et le contre de la question furent pes\'e9s. +\par +\par \'ab\~Non\~! s\rquote \'e9cria Benito. Rester ici, ce serait para\'eetre abandonner mon p\'e8re et douter de son innocence\~! ce serait sembler craindre de faire cause commune avec lui\~! Il faut aller \'e0 Manao et sans retard\~! +\par +\par Tu as raison, Benito, r\'e9pondit Manoel. Partons\~!\~\'bb +\par +\par Araujo, approuvant de la t\'eate, prit ses mesures pour quitter l\rquote \'eele. La man\'9cuvre demandait quelque soin. Il s\rquote agissait de prendre obliquement le courant de l\rquote Amazone doubl\'e9 par celui du rio Negro, et de se diriger vers l +\rquote embouchure de cet affluent, qui s\rquote ouvrait \'e0 douze milles au-dessous sur la rive gauche. +\par +\par Les amarres, d\'e9tach\'e9es de l\rquote \'eele, furent largu\'e9es. La jangada, rejet\'e9e dans le lit du fleuve, commen\'e7a \'e0 d\'e9river diagonalement. Araujo, profitant habilement des courbures du courant bris\'e9 + par les pointes des berges, put lancer l\rquote immense appareil dans la direction voulue, en s\rquote aidant des longues gaffes de son \'e9quipe. +\par +\par Deux heures apr\'e8s, la jangada se trouvait sur l\rquote autre bord de l\rquote Amazone, un peu au-dessus de 1\rquote embouchure du rio Negro, et ce fut le courant qui se chargea de la conduire \'e0 la rive inf\'e9 +rieure de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l\rquote affluent. +\par +\par Enfin, \'e0 cinq heures du soir, la jangada \'e9tait fortement amarr\'e9e le long de cette rive, non pas dans le port m\'eame de Manao, qu\rquote elle n\rquote aurait pu atteindre, sans avoir \'e0 refouler un courant assez rapide, mais \'e0 moins d +\rquote un petit mille au-dessous. +\par +\par Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, pr\'e8s d\rquote une assez haute berge, h\'e9riss\'e9e de c\'e9cropias \'e0 bourgeons mordor\'e9s, et palissad\'e9e de ces roseaux \'e0 tiges raides, nomm\'e9s \'ab\~froxas\~\'bb +, dont les Indiens font des armes offensives. +\par +\par Quelques citadins erraient sur cette berge. C\rquote \'e9tait, \'e0 n\rquote en pas douter, un sentiment de curiosit\'e9 qui les amenait jusqu\rquote au mouillage de la jangada. La nouvelle de l\rquote arrestation de Joam Dacosta n\rquote avait pas tard +\'e9 \'e0 se r\'e9pandre\~; mais la curiosit\'e9 de ces Manaens n\rquote alla pas jusqu\rquote \'e0 l\rquote indiscr\'e9tion, et ils se tinrent sur la r\'e9serve. +\par +\par L\rquote intention de Benito \'e9tait de descendre \'e0 terre, d\'e8s le soir m\'eame. Manoel l\rquote en dissuada. +\par +\par \'ab\~Attends \'e0 demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas que nous quittions la jangada\~! +\par +\par Soit\~! \'e0 demain\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. +\par +\par En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, sortait de l\rquote habitation. Si Minha \'e9tait encore en larmes, le visage de sa m\'e8re \'e9tait sec, toute sa personne se montrait \'e9nergique et r\'e9solue. On sentait que la femme +\'e9tait pr\'eate \'e0 tout, \'e0 faire son devoir comme \'e0 user de son droit. +\par +\par Yaquita s\rquote avan\'e7a lentement vers Manoel\~: \'ab\~Manoel, dit-elle, \'e9coutez ce que j\rquote ai \'e0 vous dire, car je vais vous parler comme ma conscience m\rquote ordonne de le faire. +\par +\par Je vous \'e9coute\~!\~\'bb r\'e9pondit Manoel. +\par +\par Yaquita le regarda bien en face. \'ab\~Hier, dit-elle, apr\'e8s l\rquote entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous \'eates venu \'e0 moi et vous m\rquote avez appel\'e9e\~: ma m\'e8re\~ +! Vous avez pris la main de Minha, et vous lui avez dit\~: ma femme\~! Vous saviez tout alors, et le pass\'e9 de Joam Dacosta vous \'e9tait r\'e9v\'e9l\'e9\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il y a eu une h\'e9sitation\~!\'85 +\par +\par \endash Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais \'e0 ce moment Joam Dacosta n\rquote \'e9tait pas encore arr\'eat\'e9. Maintenant la situation n\rquote est plus la m\'eame. Quelque innocent qu\rquote il soit, mon mari est aux mains de la justice\~; son pass +\'e9 est d\'e9voil\'e9 publiquement\~; Minha est la fille d\rquote un condamn\'e9 \'e0 la peine capitale\'85 +\par +\par \endash Minha Dacosta ou Minha Garral, que m\rquote importe\~! s\rquote \'e9cria Manoel, qui ne put se contenir plus longtemps. +\par +\par \endash Manoel\~!\~\'bb murmura la jeune fille. Et elle serait certainement tomb\'e9e, si les bras de Lina n\rquote eussent \'e9t\'e9 l\'e0 pour la soutenir. +\par +\par \'ab\~Ma m\'e8re, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi votre fils\~! +\par +\par \endash Mon fils\~! mon enfant\~!\~\'bb Ce fut tout ce que put r\'e9pondre Yaquita, et ces larmes, qu\rquote elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de ses yeux. +\par +\par Tous rentr\'e8rent dans l\rquote habitation. Mais cette longue nuit, pas une heure de sommeil ne devait l\rquote accourcir pour cette honn\'eate famille, si cruellement \'e9prouv\'e9e\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017290}CHAPITRE TROISI\'c8ME\line UN RETOUR SUR LE PASS\'c9{\*\bkmkend _Toc98017290} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C\rquote \'e9tait une fatalit\'e9, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument\~! +\par +\par Avant d\rquote \'eatre juge de droit \'e0 Manao, c\rquote est-\'e0-dire le premier magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 le jeune employ\'e9 fut poursuivi pour le crime de l\rquote +arrayal diamantin. Ribeiro \'e9tait alors avocat \'e0 Villa-Rica. Ce fut lui qui se chargea de d\'e9fendre l\rquote accus\'e9 devant les assises. Il prit cette cause \'e0 c\'9cur, il la fit sienne. De l\rquote examen des pi\'e8ces du dossier, des d\'e9 +tails de l\rquote information, il acquit, non pas une simple conviction d\rquote office, mais la certitude que son client \'e9tait incrimin\'e9 \'e0 tort, qu\rquote il n\rquote avait pris \'e0 aucun degr\'e9 une part quelconque dans l\rquote +assassinat des soldats de l\rquote escorte et le vol des diamants, que l\rquote instruction avait fait fausse route, \endash en un mot, que Joam Dacosta \'e9tait innocent. +\par +\par Et pourtant, cette conviction, l\rquote avocat Ribeiro, quels que fussent son talent et son z\'e8le, ne parvint pas \'e0 la faire passer dans l\rquote esprit du jury. Sur qui pouvait-il d\'e9tourner la pr\'e9somption du crime\~? Si ce n\rquote \'e9 +tait pas Joam Dacosta, plac\'e9 dans toutes les conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce d\'e9part secret du convoi, qui \'e9tait-ce\~? L\rquote employ\'e9, qui accompagnait l\rquote escorte, avait succomb\'e9 + avec la plupart des soldats, et les soup\'e7ons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc \'e0 faire de Joam Dacosta l\rquote unique et v\'e9ritable auteur du crime. +\par +\par Ribeiro le d\'e9fendit avec une chaleur extr\'eame\~! Il y mit tout son c\'9cur\~!\'85 Il ne r\'e9ussit pas \'e0 le sauver. Le verdict du jury fut affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de meurtre avec l\rquote aggravation de la pr +\'e9m\'e9ditation, n\rquote obtint m\'eame pas le b\'e9n\'e9fice des circonstances att\'e9nuantes et s\rquote entendit condamner \'e0 mort. +\par +\par Aucun espoir ne pouvait rester \'e0 l\rquote accus\'e9. Aucune commutation de peine n\rquote \'e9tait possible, puisqu\rquote il s\rquote agissait d\rquote un crime relatif \'e0 l\rquote arrayal diamantin. Le condamn\'e9 \'e9tait perdu\'85 + Mais, pendant la nuit qui pr\'e9c\'e9da l\rquote ex\'e9cution, lorsque le gibet \'e9tait d\'e9j\'e0 dress\'e9, Joam Dacosta parvint \'e0 s\rquote enfuir de la prison de Villa-Rica\'85 On sait le reste. +\par +\par Vingt ans plus tard, l\rquote avocat Ribeiro \'e9tait nomm\'e9 juge de droit \'e0 Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d\rquote Iquitos apprit ce changement et vit l\'e0 une heureuse circonstance, qui pouvait amener la r\'e9vision de son proc\'e8 +s avec quelques chances de r\'e9ussite. Il savait que les anciennes convictions de l\rquote avocat \'e0 son sujet devaient se retrouver intactes dans l\rquote esprit du juge. Il r\'e9solut donc de tout tenter pour arriver \'e0 la r\'e9 +habilitation. Sans la nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat supr\'eame dans la province des Amazones, peut-\'eatre e\'fbt-il h\'e9sit\'e9, car il n\rquote avait aucune nouvelle preuve mat\'e9rielle de son innocence \'e0 produire. Peut-\'ea +tre, quoique cet honn\'eate homme souffr\'eet terriblement d\rquote en \'eatre r\'e9duit \'e0 se cacher dans l\rquote exil d\rquote Iquitos, peut-\'eatre e\'fbt-il demand\'e9 au temps d\rquote \'e9teindre plus encore les souvenirs de cette horrible a +ffaire, mais une circonstance le mit en demeure d\rquote agir sans plus tarder. +\par +\par En effet, bien avant que Yaquita ne lui en e\'fbt parl\'e9, Joam Dacosta avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune m\'e9decin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les rapports. Il \'e9tait \'e9vident qu\rquote +une demande en mariage se ferait un jour ou l\rquote autre, et Joam ne voulut pas \'eatre pris au d\'e9pourvu. +\par +\par Mais alors cette pens\'e9e qu\rquote il lui faudrait marier sa fille sous un nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le chef n\rquote \'e9tait qu\rquote +un fugitif toujours sous le coup d\rquote une condamnation capitale, cette pens\'e9e lui fut intol\'e9rable. Non\~! ce mariage ne se ferait pas dans ces conditions o\'f9 s\rquote \'e9tait accompli le sien propre\~! Non\~! jamais\~! +\par +\par On se rappelle ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 \'e0 cette \'e9poque. Quatre ans apr\'e8s que le jeune commis, d\'e9j\'e0 l\rquote associ\'e9 de Magalha\'ebs, fut arriv\'e9 \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos, le vieux Portugais avait \'e9t\'e9 rapport\'e9 +\'e0 la ferme mortellement bless\'e9. Quelques jours seulement lui restaient \'e0 vivre. Il s\rquote effraya \'e0 la pens\'e9e que sa fille allait rester seule, sans appui\~; mais, sachant que Joam et Yaquita s\rquote +aimaient, il voulut que leur union se f\'eet sans retard. +\par +\par Joam refusa d\rquote abord. Il offrit de rester le protecteur, le serviteur de Yaquita, sans devenir son mari\'85 Les insistances de Magalha\'ebs mourant furent telles que toute r\'e9sistance devint impossible. Y +aquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne la retira pas. +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait l\'e0 un fait grave\~! Oui\~! Joam Dacosta aurait d\'fb ou tout avouer ou fuir \'e0 jamais cette maison dans laquelle il avait \'e9t\'e9 si hospitali\'e8rement re\'e7u, cet \'e9tablissement dont il faisait la prosp\'e9rit\'e9\~ +! Oui\~! tout dire plut\'f4t que de donner \'e0 la fille de son bienfaiteur un nom qui n\rquote \'e9tait pas le sien, le nom d\rquote un condamn\'e9 \'e0 mort pour crime d\rquote assassinat, si innocent qu\rquote il f\'fbt devant Dieu\~! +\par +\par Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens\~!\'85 Joam Dacosta se tut, le mariage s\rquote accomplit, et toute la vie du jeune fermier fut consacr\'e9e au bonheur de celle qui \'e9 +tait devenue sa femme. +\par +\par \'ab\~Le jour o\'f9 je lui avouerai tout, r\'e9p\'e9tait Joam, Yaquita me pardonnera\~! Elle ne doutera pas de moi un instant\~! Mais si j\rquote ai d\'fb la tromper, je ne tromperai pas l\rquote honn\'eate homme qui voudra entrer dans notre famille en +\'e9pousant Minha\~! Non\~! plut\'f4t me livrer et en finir avec cette existence\~!\~\'bb +\par +\par Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pens\'e9e de dire \'e0 sa femme ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 son pass\'e9\~! Oui\~! l\rquote aveu \'e9tait sur ses l\'e8vres, surtout lorsqu\rquote elle le priait de la conduire au Br\'e9sil, de faire descendre +\'e0 sa fille et \'e0 elle ce beau fleuve des Amazones\~! Il connaissait assez Yaquita pour \'eatre s\'fbr qu\rquote elle ne sentirait pas s\rquote amoindrir en elle l\rquote affection qu\rquote elle avait pour lui\~!\'85 Le courage lui manqua\~! +\par +\par Qui ne le comprendrait, en pr\'e9sence de tout ce bonheur de famille qui s\rquote \'e9panouissait autour de lui, qui \'e9tait son \'9cuvre et qu\rquote il allait peut-\'eatre briser sans retour\~! +\par +\par Telle fut sa vie pendant de longues ann\'e9es, telle fut la source sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n\rquote avait pas un acte \'e0 cacher, et qu\rquote une supr\'ea +me injustice obligeait \'e0 se cacher lui-m\'eame\~! +\par +\par Mais enfin le jour o\'f9 il ne dut plus douter de l\rquote amour de Manoel pour Minha, o\'f9 il put calculer qu\rquote une ann\'e9e ne s\rquote \'e9coulerait pas sans qu\rquote il f\'fbt dans la n\'e9cessit\'e9 de donner son consentement \'e0 + ce mariage, il n\rquote h\'e9sita plus et se mit en mesure d\rquote agir \'e0 bref d\'e9lai. +\par +\par Une lettre de lui, adress\'e9e au juge Ribeiro, apprit en m\'eame temps \'e0 ce magistrat le secret de l\rquote existence de Joam Dacosta, le nom sous lequel il se cachait, l\rquote endroit o\'f9 il vivait avec sa famille, et, en m\'ea +me temps, son intention formelle de venir se livrer \'e0 la justice de son pays et de poursuivre la r\'e9vision d\rquote un proc\'e8s d\rquote o\'f9 sortirait pour lui ou la r\'e9habilitation ou l\rquote ex\'e9cution de l\rquote unique jugement rendu \'e0 + Villa-Rica. +\par +\par Quels furent les sentiments qui \'e9clat\'e8rent dans le c\'9cur de l\rquote honn\'eate magistrat\~? On le devine ais\'e9ment. Ce n\rquote \'e9tait plus \'e0 l\rquote avocat que s\rquote adressait l\rquote accus\'e9, c\rquote \'e9tait au juge supr\'ea +me de la province qu\rquote un condamn\'e9 faisait appel. Joam Dacosta se livrait enti\'e8rement \'e0 lui et ne lui demandait m\'eame pas le secret. +\par +\par Le juge Ribeiro, tout d\rquote abord troubl\'e9 par cette r\'e9v\'e9lation inattendue, se remit bient\'f4t et pesa scrupuleusement les devoirs que lui imposait sa situation. C\rquote \'e9tait \'e0 lui qu\rquote incombait la charge de poursuiv +re les criminels, et voil\'e0 qu\rquote un criminel venait se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l\rquote avait d\'e9fendu\~; il ne doutait pas qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 injustement condamn\'e9\~; sa joie avait \'e9t\'e9 + grande de le voir \'e9chapper par la fuite au dernier supplice\~; au besoin m\'eame, il e\'fbt provoqu\'e9, il e\'fbt facilit\'e9 son \'e9vasion\~!\'85 Mais ce que l\rquote avocat e\'fbt fait autrefois, le magistrat pouvait-il le faire aujourd\rquote hui +\~? +\par +\par \'ab\~Eh bien, oui\~! se dit le juge, ma conscience m\rquote ordonne de ne pas abandonner ce juste\~! La d\'e9marche qu\rquote il fait aujourd\rquote hui est une nouvelle preuve de sa non-culpabilit\'e9, une preuve morale, puisqu\rquote +il ne peut en apporter d\rquote autres, mais peut-\'eatre la plus convaincante de toutes\~! Non\~! je ne l\rquote abandonnerai pas\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 partir de ce jour, une secr\'e8te correspondance s\rquote \'e9tablit entre le magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d\rquote abord son client \'e0 ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait reprendre l\rquote +affaire, revoir le dossier, r\'e9viser l\rquote information. Il fallait savoir si rien de nouveau ne s\rquote \'e9tait produit dans l\rquote +arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqu\'e9 le convoi, n\rquote en \'e9tait-il pas qui avaient \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9s depuis l\rquote attentat\~? Des aveux, des demi-aveux n +e s\rquote \'e9taient-ils pas produits\~? Joam Dacosta, lui, en \'e9tait toujours et n\rquote en \'e9tait qu\rquote \'e0 protester de son innocence\~! Mais cela ne suffisait pas, et le juge Ribeiro voulait trouver dans les \'e9l\'e9ments m\'eames de l +\rquote affaire \'e0 qui en incombait r\'e9ellement la criminalit\'e9. +\par +\par Joam Dacosta devait donc \'eatre prudent. Il promit de l\rquote \'eatre. Mais ce fut une consolation immense, dans toutes ses \'e9preuves, de retrouver chez son ancien avocat, devenu juge supr\'eame, cette enti\'e8re conviction qu\rquote il n\rquote \'e9 +tait pas coupable. Oui\~! Joam Dacosta, malgr\'e9 sa condamnation, \'e9tait une victime, un martyr, un honn\'eate homme, \'e0 qui la soci\'e9t\'e9 devait une \'e9clatante r\'e9paration\~! Et, lorsque le magistrat connut le pass\'e9 du fazender d\rquote +Iquitos depuis sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette vie de d\'e9vouement, de travail, employ\'e9e sans rel\'e2che \'e0 assurer le bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus touch\'e9 +, et il se jura de tout faire pour arriver \'e0 la r\'e9habilitation du condamn\'e9 de Tijuco. +\par +\par Pendant six mois, il y eut \'e9change de correspondance entre ces deux hommes. +\par +\par Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta \'e9crivit au juge Ribeiro\~: +\par +\par \'ab\~Dans deux mois, je serai pr\'e8s de vous, \'e0 la disposition du premier magistrat de la province\~! +\par +\par Venez donc\~!\~\'bb r\'e9pondit Ribeiro. +\par +\par La jangada \'e9tait pr\'eate alors \'e0 descendre le fleuve. Joam Dacosta s\rquote y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. Pendant le voyage, au grand \'e9tonnement de sa femme et de son fils, on le sait, il ne d\'e9 +barqua que rarement. Le plus souvent, il restait enferm\'e9 dans sa chambre, \'e9crivant, travaillant, non \'e0 des comptes de commerce, mais, sans en rien dire, \'e0 cette sorte de m\'e9moire qu\rquote il appelait\~: \'ab\~Histoire de ma vie\~\'bb +, et qui devait servir \'e0 la r\'e9vision de son proc\'e8s. +\par +\par Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la d\'e9nonciation de Torr\'e8s, qui allait devancer et peut-\'eatre an\'e9antir ses projets, il confiait \'e0 un Indien de l\rquote Amazone une lettre par laquelle il pr\'e9 +venait le juge Ribeiro de sa prochaine arriv\'e9e. +\par +\par Cette lettre partit, elle fut remise \'e0 son adresse, et le magistrat n\rquote attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette grave affaire qu\rquote il avait espoir de mener \'e0 bien. +\par +\par Dans la nuit qui pr\'e9c\'e9da l\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e0 Manao, une attaque d\rquote apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la d\'e9nonciation de Torr\'e8s, dont l\rquote \'9cuvre de chantage venait d\rquote \'e9 +chouer devant la noble indignation de sa victime, avait \'e9t\'e9 suivie d\rquote effet. Dacosta \'e9tait arr\'eat\'e9 au milieu des siens, et son vieil avocat n\rquote \'e9tait plus l\'e0 pour le d\'e9fendre\~! +\par +\par Oui\~! en v\'e9rit\'e9, c\rquote \'e9tait l\'e0 un terrible coup\~! Quoi qu\rquote il en soit, le sort en \'e9tait jet\'e9\~; il n\rquote y avait plus \'e0 reculer. +\par +\par Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si inopin\'e9ment. Ce n\rquote \'e9tait plus son honneur seulement qui \'e9tait en jeu, c\rquote \'e9tait l\rquote honneur de tous les siens\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017291}CHAPITRE QUATRI\'c8ME\line PREUVES MORALES{\*\bkmkend _Toc98017291} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le mandat d\rquote arrestation d\'e9cern\'e9 contre Joam Dacosta, dit Joam Garral, avait \'e9t\'e9 lanc\'e9 par le suppl\'e9ant du juge Ribeiro, qui devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des Amazones jusqu\rquote \'e0 + la nomination de son successeur. +\par +\par Ce suppl\'e9ant se nommait Vicente Jarriquez. C\rquote \'e9tait un petit bonhomme fort bourru, que quarante ans d\rquote exercice et de proc\'e9dure criminelle n\rquote avaient pas contribu\'e9 \'e0 rendre tr\'e8s bienveillant pour les accus\'e9 +s. Il avait instruit tant d\rquote affaires de ce genre, jug\'e9 et condamn\'e9 tant de malfaiteurs, que l\rquote innocence d\rquote un pr\'e9venu, quel qu\rquote il f\'fbt, lui semblait }{\i a priori}{ + inadmissible. Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa conscience, fortement cuirass\'e9e, ne se laissait pas facilement entamer par les incidents de l\rquote interrogatoire ou les arguments de la d\'e9fense. Comme beaucoup de pr\'e9 +sidents d\rquote assises, il r\'e9agissait volontiers contre l\rquote indulgence du jury, et quand, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 pass\'e9 au crible des enqu\'eates, informations, instructions, un accus\'e9 arrivait devant lui, toutes les pr\'e9somptions \'e9 +taient, \'e0 ses yeux, pour que cet accus\'e9 f\'fbt dix fois coupable. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait point un m\'e9chant homme, cependant, ce Jarriquez. Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il \'e9tait curieux \'e0 observer avec sa grosse t\'eate sur son petit corps, sa chevelure \'e9bouriff\'e9e, que n\rquote e\'fbt pas d\'e9par +\'e9e la perruque \'e0 mortier des anciens temps, ses yeux perc\'e9s \'e0 la vrille, dont le regard avait une \'e9tonnante acuit\'e9, son nez pro\'e9minent, avec lequel il aurait certainement gesticul\'e9 pour peu qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 + mobile, ses oreilles \'e9cart\'e9es afin de mieux saisir tout ce qui se disait m\'eame hors de la port\'e9e ordinaire d\rquote un appareil auditif, ses doigts tapotant sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d\rquote un pianiste qui s\rquote +exerce \'e0 la muette, son buste trop long pour ses jambes trop courtes, et ses pieds qu\rquote il croisait et d\'e9croisait incessamment lorsqu\rquote il tr\'f4nait sur son fauteuil de magistrat. +\par +\par Dans la vie priv\'e9e, le juge Jarriquez, c\'e9libataire endurci, ne quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu\rquote il ne d\'e9daignait pas, le whist qu\rquote il appr\'e9ciait fort, les \'e9checs o\'f9 il \'e9tait pass\'e9 ma\'ee +tre, et surtout les jeux de casse-t\'eate chinois, \'e9nigmes, charades, r\'e9bus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, comme plus d\rquote un magistrat europ\'e9en, \endash vrais sphynx par go\'fbt comme par profession \endash +, il faisait son passe-temps principal. +\par +\par C\rquote \'e9tait un original, on le voit, et l\rquote on voit aussi combien Joam Dacosta allait perdre \'e0 la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause venait devant ce peu commode magistrat. Dans l\rquote esp\'e8ce, d\rquote ailleurs, la t\'e2 +che de Jarriquez \'e9tait tr\'e8s simplifi\'e9e. Il n\rquote avait point \'e0 faire office d\rquote enqu\'eateur ou d\rquote instructeur, non plus qu\rquote \'e0 diriger des d\'e9bats, \'e0 provoquer un verdict, \'e0 faire application d\rquote +articles du Code p\'e9nal, ni enfin \'e0 prononcer un condamnation. Malheureusement pour le fazender d\rquote Iquitos, tant de formalit\'e9s n\rquote \'e9taient plus n\'e9cessaires. Joam Dacosta avait \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, jug\'e9, condamn\'e9, il y a +vait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la prescription n\rquote avait pas encore couvert sa condamnation, aucune demande en commutation de peine ne pouvait \'eatre introduite, aucun pourvoi en gr\'e2ce ne pouvait \'eatre accueilli. Il ne s\rquote +agissait donc, en somme, que d\rquote \'e9tablir son identit\'e9, et, sur l\rquote ordre d\rquote ex\'e9cution qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n\rquote aurait plus qu\rquote \'e0 suivre son cours. +\par +\par Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il dirait avoir \'e9t\'e9 condamn\'e9 injustement. Le devoir du magistrat, quelque opinion qu\rquote il e\'fbt \'e0 cet \'e9gard, serait de l\rquote \'e9 +couter. Toute la question serait de savoir quelles preuves le condamn\'e9 pourrait donner de ses assertions. Et s\rquote il n\rquote avait pu les apporter lors de sa comparution devant ses premiers juges, \'e9tait-il maintenant en mesure de les produire\~ +? +\par +\par L\'e0 devait \'eatre tout l\rquote int\'e9r\'eat de l\rquote interrogatoire. +\par +\par Il faut bien l\rquote avouer cependant, le fait d\rquote un contumax heureux et en s\'fbret\'e9 \'e0 l\rquote \'e9tranger, quittant tout, b\'e9n\'e9volement, pour affronter la justice que son pass\'e9 devait lui avoir appris \'e0 redouter, c\rquote \'e9 +tait l\'e0 un cas curieux, rare, qui devait int\'e9resser m\'eame un magistrat blas\'e9 sur toutes les p\'e9rip\'e9ties d\rquote un d\'e9bat judiciaire. \'c9tait-ce de la part du condamn\'e9 de Tijuco, fatigu\'e9 de la vie, effront\'e9e sottise ou \'e9 +lan d\rquote une conscience qui veut \'e0 tout prix avoir raison d\rquote une iniquit\'e9\~? Le probl\'e8me \'e9tait \'e9trange, on en conviendra. +\par +\par Le lendemain de l\rquote arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez se transporta donc \'e0 la prison de la rue de Dieu-le-Fils, o\'f9 le prisonnier avait \'e9t\'e9 enferm\'e9. +\par +\par Cette prison \'e9tait un ancien couvent de missionnaires, \'e9lev\'e9 sur le bord de l\rquote un des principaux iguarap\'e9s de la ville. Aux d\'e9tenus volontaires d\rquote autrefois avaient succ\'e9d\'e9 dans cet \'e9difice, peu appropri\'e9 \'e0 + sa nouvelle destination, les prisonniers malgr\'e9 eux d\rquote aujourd\rquote hui. La chambre occup\'e9e par Joam Dacosta, n\rquote \'e9tait donc point une de ces tristes cellules que comporte le syst\'e8me p\'e9 +nitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une fen\'eatre, sans abat-jour, mais grill\'e9e, s\rquote ouvrant sur un terrain vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l\rquote autre, quelques ustensiles grossiers, rien de plus. + +\par +\par Ce fut de cette chambre que, ce jour-l\'e0 25 ao\'fbt, Joam Dacosta fut extrait vers onze heures du matin, et amen\'e9 au cabinet des interrogatoires, dispos\'e9 dans l\rquote ancienne salle commune du couvent. +\par +\par Le juge Jarriquez \'e9tait l\'e0, devant son bureau, juch\'e9 sur sa haute chaise, le dos tourn\'e9 \'e0 la fen\'eatre, afin que sa figure demeur\'e2t dans l\rquote ombre, tandis que celle du pr\'e9venu resterait en pleine lumi\'e8re. +Son greffier avait pris place \'e0 un bout de la table, la plume \'e0 l\rquote oreille, avec l\rquote indiff\'e9rence qui caract\'e9rise ces gens de justice, pr\'eat \'e0 consigner les demandes et les r\'e9ponses. +\par +\par Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du magistrat, les gardes qui l\rquote avaient amen\'e9 se retir\'e8rent. +\par +\par Le juge Jarriquez regarda longuement l\rquote accus\'e9. Celui-ci s\rquote \'e9tait inclin\'e9 devant lui et gardait une attitude convenable, ni impudente, ni humble, attendant avec dignit\'e9 que des demandes lui fussent pos\'e9es pour y r\'e9pondre. + +\par +\par \'ab\~Votre nom\~? dit le juge Jarriquez. +\par +\par \endash Joam Dacosta. +\par +\par \endash Votre \'e2ge\~? +\par +\par \endash Cinquante-deux ans. +\par +\par \endash Vous demeuriez\~?\'85 +\par +\par \endash Au P\'e9rou, au village d\rquote Iquitos. +\par +\par \endash Sous quel nom\~? +\par +\par \endash Sous le nom de Garral, qui est celui de ma m\'e8re. +\par +\par \endash Et pourquoi portiez-vous ce nom\~? +\par +\par Parce que, pendant vingt-trois ans, j\rquote ai voulu me d\'e9rober aux poursuites de la justice br\'e9silienne.\~\'bb +\par +\par Les r\'e9ponses \'e9taient si pr\'e9cises, elles semblaient si bien indiquer que Joam Dacosta \'e9tait r\'e9solu \'e0 tout avouer de son pass\'e9 et de son pr\'e9sent, que le juge Jarriquez, peu habitu\'e9 \'e0 ces proc\'e9d\'e9 +s, redressa son nez plus verticalement que d\rquote habitude. +\par +\par \'ab\~Et pourquoi, reprit-il, la justice br\'e9silienne pouvait-elle exercer des poursuites contre vous\~? +\par +\par Parce que j\rquote avais \'e9t\'e9 condamn\'e9 \'e0 la peine capitale, en1826, dans l\rquote affaire des diamants de Tijuco. +\par +\par \endash Vous avouez donc que vous \'eates Joam Dacosta\~?\'85 +\par +\par \endash Je suis Joam Dacosta.\~\'bb +\par +\par Tout cela \'e9tait r\'e9pondu avec un grand calme, le plus simplement du monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se d\'e9robant sous leur paupi\'e8re, semblaient-ils dire\~: \'ab\~Voil\'e0 une affaire qui ira toute seule\~!\~\'bb +\par +\par Seulement, le moment arrivait o\'f9 allait \'eatre pos\'e9e l\rquote invariable question qui amenait l\rquote invariable r\'e9ponse des accus\'e9s de toute cat\'e9gorie, protestant de leur innocence. +\par +\par Les doigts du juge Jarriquez commenc\'e8rent \'e0 battre un l\'e9ger trille sur la table. \'ab\~Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous \'e0 Iquitos\~? +\par +\par \endash Je suis fazender, et je m\rquote occupe de diriger un \'e9tablissement agricole qui est consid\'e9rable. +\par +\par \endash Il est en voie de prosp\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \endash De tr\'e8s grande prosp\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash Et depuis quand avez-vous quitt\'e9 votre fazenda\~? +\par +\par \endash Depuis neuf semaines environ. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash \'c0 cela, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta, j\rquote ai donn\'e9 un pr\'e9texte, mais en r\'e9alit\'e9 j\rquote avais un motif. +\par +\par \endash Quel a \'e9t\'e9 le pr\'e9texte\~? +\par +\par \endash Le soin de conduire au Para tout un train de bois flott\'e9 et une cargaison des divers produits de l\rquote Amazone. +\par +\par \endash Ah\~! fit le juge Jarriquez, et quel a \'e9t\'e9 le v\'e9ritable motif de votre d\'e9part\~?\~\'bb Et en posant cette question il se disait\~: \'ab\~Nous allons donc enfin entrer dans la voie des n\'e9gations et des mensonges\~!\~\'bb +\par +\par \'ab\~Le v\'e9ritable motif, r\'e9pondit d\rquote une voix ferme Joam Dacosta, \'e9tait la r\'e9solution que j\rquote avais prise de venir me livrer \'e0 la justice de mon pays\~! +\par +\par \endash Vous livrer\~! s\rquote \'e9cria le juge, en se relevant sur son fauteuil. Vous livrer\'85 de vous-m\'eame\~?\'85 +\par +\par \endash De moi-m\'eame\~! +\par +\par \endash Et pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que j\rquote en avais assez, parce que j\rquote en avais trop de cette existence mensong\'e8re, de cette obligation de vivre sous un faux nom\~; de cette impossibilit\'e9 de pouvoir restituer \'e0 ma femme, \'e0 + mes enfants celui qui leur appartient\~; enfin, monsieur, parce que\'85 +\par +\par \endash Parce que\~?\'85 +\par +\par \endash Je suis innocent\~! \'ab\~Voil\'e0 ce que j\rquote attendais\~!\~\'bb se dit \'e0 part lui le juge Jarriquez. +\par +\par Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus accentu\'e9e, il fit un signe de t\'eate \'e0 Joam Dacosta, qui signifiait clairement\~: \'ab\~Allez\~! racontez votre histoire\~! Je la connais, mais je ne veux pas vous emp\'eacher de la narrer +\'e0 votre aise\~!\~\'bb +\par +\par Joam Dacosta, qui ne se m\'e9prit pas \'e0 cette peu encourageante disposition d\rquote esprit du magistrat, ne voulut pas s\rquote en apercevoir. Il fit donc l\rquote histoire de sa vie tout enti\'e8re, il parla sobrement, sans se d\'e9partir du calme qu +\rquote il s\rquote \'e9tait impos\'e9, sans omettre aucune des circonstances qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 ou suivi sa condamnation. Il n\rquote insista pas autrement sur cette existence honor\'e9e et honorable qu\rquote il avait men\'e9e depuis son \'e9 +vasion, ni sur ses devoirs de chef de famille, d\rquote \'e9poux et de p\'e8re, qu\rquote il avait si dignement remplis. Il ne souligna qu\rquote une seule circonstance, \endash celle qui l\rquote avait conduit \'e0 Manao pour poursuivre la r\'e9 +vision de son proc\'e8s, provoquer sa r\'e9habilitation, et cela sans que rien l\rquote y oblige\'e2t. +\par +\par Le juge Jarriquez, naturellement pr\'e9venu contre tout accus\'e9, ne l\rquote interrompit pas. Il se bornait \'e0 fermer ou \'e0 ouvrir successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la m\'eame histoire pour la centi\'e8me fois\~ +; et, lorsque Joam Dacosta d\'e9posa sur la table le m\'e9moire qu\rquote il avait r\'e9dig\'e9, il ne fit pas un mouvement pour le prendre. +\par +\par \'ab\~Vous avez fini\~? dit-il. +\par +\par Oui, monsieur. +\par +\par \endash Et vous persistez \'e0 soutenir que vous n\rquote avez quitt\'e9 Iquitos que pour venir r\'e9clamer la r\'e9vision de votre jugement\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai pas eu d\rquote autre motif. +\par +\par \endash Et qui le prouve\~? Qui prouve que sans la d\'e9nonciation qui a amen\'e9 votre arrestation, vous vous seriez livr\'e9\~? +\par +\par \endash Ce m\'e9moire d\rquote abord, r\'e9pondit Joam Dacosta. +\par +\par \endash Ce m\'e9moire \'e9tait entre vos mains, et rien n\rquote atteste que, si vous n\rquote aviez pas \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, vous en auriez fait l\rquote usage que vous dites. +\par +\par \endash Il y a, du moins, monsieur, une pi\'e8ce qui n\rquote est plus entre mes mains, et dont l\rquote authenticit\'e9 ne peut \'eatre mise en doute. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash La lettre que j\rquote ai \'e9crite \'e0 votre pr\'e9d\'e9cesseur, le juge Ribeiro, lettre qui le pr\'e9venait de ma prochaine arriv\'e9e. +\par +\par \endash Ah\~! vous aviez \'e9crit\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, et cette lettre, qui doit \'eatre arriv\'e9e \'e0 son adresse, ne peut tarder \'e0 vous \'eatre remise\~! +\par +\par \endash Vraiment\~! r\'e9pondit le juge Jarriquez d\rquote un ton quelque peu incr\'e9dule. Vous aviez \'e9crit au juge Ribeiro\~?\'85 +\par +\par \endash Avant d\rquote \'eatre juge de droit de cette province, r\'e9pondit Joam Dacosta, le juge Ribeiro \'e9tait avocat \'e0 Villa-Rica. C\rquote est lui qui m\rquote a d\'e9fendu au proc\'e8s criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la bont\'e9 + de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus tard, lorsqu\rquote il est devenu le chef de la justice \'e0 Manao, je lui ai fait savoir qui j\rquote \'e9tais, o\'f9 j\rquote \'e9tais, ce que je voulais entreprendre. Sa conviction \'e0 mon +\'e9gard n\rquote avait pas chang\'e9, et c\rquote est sur son conseil que j\rquote ai quitt\'e9 la fazenda pour venir, en personne, poursuivre ma r\'e9habilitation. Mais la mort l\rquote a frapp\'e9 inopin\'e9ment, et peut-\'ea +tre suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez je ne retrouve pas le juge Ribeiro\~!\~\'bb +\par +\par Le magistrat, directement interpell\'e9, fut sur le point de bondir, au m\'e9pris de toutes les habitudes de la magistrature assise\~; mais il parvint \'e0 se contenir et se borna \'e0 murmurer ces mots\~: +\par +\par \'ab\~Tr\'e8s fort, en v\'e9rit\'e9, tr\'e8s fort\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez avait \'e9videmment des calus au c\'9cur, et il \'e9tait \'e0 l\rquote abri de toute surprise. +\par +\par En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli cachet\'e9 \'e0 l\rquote adresse du magistrat. +\par +\par Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l\rquote enveloppe. Il l\rquote ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de sourcils, et dit\~: +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la lettre dont vous parliez, adress\'e9e par vous au juge Ribeiro, et qui m\rquote est communiqu\'e9e. Il n\rquote y a donc plus aucune raison de douter de ce que vous avez dit +\'e0 ce sujet. +\par +\par \endash Pas plus \'e0 ce sujet, r\'e9pondit Joam Dacosta, qu\rquote au sujet de toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire conna\'eetre, et dont il n\rquote est pas permis de douter\~! +\par +\par \endash Eh\~! Joam Dacosta, r\'e9pondit vivement le juge Jarriquez, vous protestez de votre innocence\~; mais tous les accus\'e9s en font autant\~! Apr\'e8s tout, vous ne produisez que des pr\'e9somptions morales\~! Avez-vous maintenant une preuve mat +\'e9rielle\~? +\par +\par Peut-\'eatre, monsieur\~\'bb, r\'e9pondit Joam Dacosta. +\par +\par Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son si\'e8ge. Ce fut plus fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour se remettre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017292}CHAPITRE CINQUI\'c8ME\line PREUVES MAT\'c9RIELLES{\*\bkmkend _Toc98017292} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait \'eatre redevenu parfaitement ma\'eetre de lui-m\'eame, il se renversa sur son fauteuil, la t\'eate relev\'e9e, les yeux au plafond, et du ton de la plus parfaite indiff\'e9rence, sans m\'ea +me regarder l\rquote accus\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Parlez\~\'bb, dit-il. +\par +\par Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s\rquote il e\'fbt h\'e9sit\'e9 \'e0 rentrer dans cet ordre d\rquote id\'e9es, et r\'e9pondit en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Jusqu\rquote ici, monsieur, je ne vous ai donn\'e9 de mon innocence que des pr\'e9somptions morales, bas\'e9es sur la dignit\'e9, sur la convenance, sur l\rquote honn\'eatet\'e9 de ma vie tout enti\'e8re. J\rquote aurais cru que ces preuves \'e9tai +ent les plus dignes d\rquote \'eatre apport\'e9es en justice\'85\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d\rquote \'e9paules, indiquant que tel n\rquote \'e9tait pas son avis. +\par +\par \'ab\~Puisqu\rquote elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves mat\'e9rielles que je suis peut-\'eatre en mesure de produire, reprit Joam Dacosta. Je dis \'ab\~peut-\'eatre\~\'bb, car je ne sais pas encore quel cr\'e9 +dit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n\rquote ai-je parl\'e9 de cela ni \'e0 ma femme ni \'e0 mes enfants, ne voulant pas leur donner un espoir qui pourrait \'eatre d\'e9\'e7u. +\par +\par Au fait, r\'e9pondit le juge Jarriquez. +\par +\par \endash J\rquote ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la veille de l\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e0 Manao, a \'e9t\'e9 motiv\'e9e par une d\'e9nonciation adress\'e9e au chef de police. +\par +\par \endash Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire que cette d\'e9nonciation est anonyme. +\par +\par \endash Peu importe, puisque je sais qu\rquote elle n\rquote a pu venir que d\rquote un mis\'e9rable, appel\'e9 Torr\'e8s. +\par +\par \endash Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi ce\'85 d\'e9nonciateur\~? +\par +\par \endash Un mis\'e9rable, oui, monsieur\~! r\'e9pondit vivement Joam Dacosta. Cet homme, que j\rquote avais hospitali\'e8rement accueilli, n\rquote \'e9tait venu \'e0 moi que pour me proposer d\rquote acheter son silence, pour m\rquote offrir un march\'e9 + odieux, que je n\rquote aurai jamais le regret d\rquote avoir repouss\'e9, quelles que soient les cons\'e9quences de sa d\'e9nonciation\~! +\par +\par \endash Toujours ce syst\'e8me\~! pensa le juge Jarriquez\~: \'ab\~accuser les autres pour se d\'e9charger soi-m\'eame\~!\~\'bb +\par +\par Mais il n\rquote en \'e9couta pas moins avec une extr\'eame attention le r\'e9cit que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l\rquote aventurier, jusqu\rquote au moment o\'f9 Torr\'e8s vint lui apprendre qu\rquote il connaissait et qu\rquote il \'e9 +tait \'e0 m\'eame de r\'e9v\'e9ler le nom du v\'e9ritable auteur de l\rquote attentat de Tijuco. +\par +\par \'ab\~Et quel est le nom du coupable\~? demanda le juge Jarriquez, \'e9branl\'e9 dans son indiff\'e9rence. +\par +\par \endash Je l\rquote ignore, r\'e9pondit Joam Dacosta. Torr\'e8s s\rquote est bien gard\'e9 de me le nommer. +\par +\par \endash Et ce coupable est vivant\~?\'85 +\par +\par \endash Il est mort.\~\'bb Les doigts du juge Jarriquez tambourin\'e8rent plus rapidement, et il ne put se retenir de r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote homme qui pourrait apporter la preuve de l\rquote innocence d\rquote un accus\'e9 est toujours mort\~! +\par +\par \endash Si le vrai coupable est mort, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta, Torr\'e8s, du moins, est vivant, et cette preuve \'e9crite tout enti\'e8re de la main de l\rquote auteur du crime, il m\rquote a affirm\'e9 l\rquote avoir entre les mains\~! Il m +\rquote a offert de me la vendre\~! +\par +\par \endash Eh\~! Joam Dacosta, r\'e9pondit le juge Jarriquez, ce n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 trop cher que la payer de toute votre fortune\~! +\par +\par \endash Si Torr\'e8s ne m\rquote avait demand\'e9 que ma fortune, je la lui aurais abandonn\'e9e, et pas un des miens n\rquote e\'fbt protest\'e9\~! Oui, vous avez raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son honneur\~! Mais ce mis\'e9 +rable, me sachant \'e0 sa merci, exigeait plus que ma fortune\~! +\par +\par \endash Quoi donc\~?\'85 +\par +\par \endash La main de ma fille, qui devait \'eatre le prix de ce march\'e9\~! J\rquote ai refus\'e9, il m\rquote a d\'e9nonc\'e9, et voil\'e0 pourquoi je suis maintenant devant vous\~! +\par +\par \endash Et si Torr\'e8s ne vous e\'fbt pas d\'e9nonc\'e9, demanda le juge Jarriquez, si Torr\'e8s ne se f\'fbt pas rencontr\'e9 sur votre passage, qu\rquote eussiez-vous fait en apprenant \'e0 votre arriv\'e9e ici la mort du juge Ribeiro\~ +? Seriez-vous venu vous livrer \'e0 la justice\~?\'85 +\par +\par \endash Sans aucune h\'e9sitation, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta d\rquote une voix ferme, puisque, je vous le r\'e9p\'e8te, je n\rquote avais pas d\rquote autre but en quittant Iquitos pour venir \'e0 Manao.\~\'bb +\par +\par Cela fut dit avec un tel accent de v\'e9rit\'e9, que le juge Jarriquez sentit une sorte d\rquote \'e9motion le p\'e9n\'e9trer dans cet endroit du c\'9cur o\'f9 les convictions se forment\~; mais il ne se rendit pas encore. +\par +\par Il ne faudrait pas s\rquote en \'e9tonner. Magistrat, proc\'e9dant \'e0 cet interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont suivi Torr\'e8s depuis le commencement de ce r\'e9cit. Ceux-l\'e0 ne peuvent douter que Torr\'e8s n\rquote +ait entre les mains la preuve mat\'e9rielle de l\rquote innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude que le document existe, qu\rquote il contient cette attestation, et peut-\'eatre seront-ils port\'e9s \'e0 penser que le juge Jarriquez fait montre d +\rquote une impitoyable incr\'e9dulit\'e9. Mais qu\rquote ils songent \'e0 ceci\~: c\rquote est que le juge Jarriquez n\rquote est pas dans leur situation\~; il est habitu\'e9 \'e0 ces invariables protestations des pr\'e9venus que la justice lui envoie\~ +; ce document qu\rquote invoque Joam Dacosta, il ne lui est pas produit\~; il ne sait m\'eame pas s\rquote il existe r\'e9ellement, et, en fin de compte, il se trouve en pr\'e9sence d\rquote un homme dont la culpabilit\'e9 a pour lui force de chose jug +\'e9e. +\par +\par Cependant il voulut, par curiosit\'e9 peut-\'eatre, pousser Joam Dacosta jusque dans ses derniers retranchements. +\par +\par \'ab\~Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la d\'e9claration que vous a faite ce Torr\'e8s\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta, si ma vie enti\'e8re ne plaide pas pour moi\~! +\par +\par \endash O\'f9 pensez-vous que soit Torr\'e8s actuellement\~? +\par +\par \endash Je pense qu\rquote il doit \'eatre \'e0 Manao. +\par +\par \endash Et vous esp\'e9rez qu\rquote il parlera, qu\rquote il consentira \'e0 vous remettre b\'e9n\'e9volement ce document que vous avez refus\'e9 de lui payer du prix qu\rquote il en demandait\~? +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta. La situation, maintenant, n\rquote est plus la m\'eame pour Torr\'e8s. Il m\rquote a d\'e9nonc\'e9, et par cons\'e9quent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de +reprendre son march\'e9 dans les conditions o\'f9 il voulait le conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, qui, si je suis acquitt\'e9 ou condamn\'e9, lui \'e9chappera \'e0 jamais. Or, puisque son int\'e9r\'ea +t est de me vendre ce document, sans que cela puisse lui nuire en aucune fa\'e7on, je pense qu\rquote il agira suivant son int\'e9r\'eat.\~\'bb +\par +\par Le raisonnement de Joam Dacosta \'e9tait sans r\'e9plique. Le juge Jarriquez le sentit bien. Il n\rquote y fit que la seule objection possible\~: +\par +\par \'ab\~Soit, dit-il, l\rquote int\'e9r\'eat de Torr\'e8s est sans aucun doute de vous vendre ce document\'85 si ce document existe\~! +\par +\par S\rquote il n\rquote existe pas, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta d\rquote une voix p\'e9n\'e9trante, je n\rquote aurai plus qu\rquote \'e0 m\rquote en rapporter \'e0 la justice des hommes, en attendant la justice de Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d\rquote un ton moins indiff\'e9rent, cette fois\~: +\par +\par \'ab\~Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant raconter les particularit\'e9s de votre vie et protester de votre innocence, je suis all\'e9 plus loin que ne le voulait mon mandat. Une information a d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 + faite sur cette affaire, et vous avez comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a \'e9t\'e9 rendu \'e0 l\rquote unanimit\'e9 des voix, sans admission de circonstances att\'e9nuantes. Vous avez \'e9t\'e9 condamn\'e9 pour instigation et complic +it\'e9 dans l\rquote assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la peine capitale a \'e9t\'e9 prononc\'e9e contre vous, et ce n\rquote a \'e9t\'e9 que par une \'e9vasion que vous avez pu \'e9 +chapper au supplice. Mais, que vous soyez venu vous livrer ou non \'e0 la justice, apr\'e8s vingt-trois ans, vous n\rquote en avez pas moins \'e9t\'e9 repris. Une derni\'e8re fois, vous reconnaissez que vous \'eates bien Joam Dacosta, le condamn\'e9 + dans l\rquote affaire de l\rquote arrayal diamantin\~? +\par +\par \endash Je suis Joam Dacosta. +\par +\par \endash Vous \'eates pr\'eat \'e0 signer cette d\'e9claration\~? +\par +\par \endash Je suis pr\'eat.\~\'bb +\par +\par Et d\rquote une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au bas du proc\'e8s-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de faire r\'e9diger par son greffier. +\par +\par \'ab\~Le rapport, adress\'e9 au minist\'e8re de la justice va partir pour Rio de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s\rquote \'e9couleront avant que nous recevions l\rquote ordre de faire ex\'e9 +cuter le jugement qui vous condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torr\'e8s poss\'e8de la preuve de votre innocence, faites par vous-m\'eame, par les v\'f4tres, faites tout au monde pour qu\rquote il la produise en temps utile\~! L\rquote ordre arriv +\'e9, aucun sursis ne serait possible, et la justice suivrait son cours\~!\~\'bb +\par +\par Joam Dacosta s\rquote inclina. \'ab\~Me sera-t-il permis de voir maintenant ma femme, mes enfants\~? demanda-t-il. +\par +\par D\'e8s aujourd\rquote hui, si vous le voulez, r\'e9pondit le juge Jarriquez. Vous n\rquote \'eates plus au secret, et ils seront introduits pr\'e8s de vous, d\'e8s qu\rquote ils se pr\'e9senteront.\~\'bb +\par +\par Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entr\'e8rent dans le cabinet et emmen\'e8rent Joam Dacosta. +\par +\par Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la t\'eate. +\par +\par \'ab\~Eh\~! eh\~! cela est v\'e9ritablement plus \'e9trange que je ne l\rquote aurais pens\'e9\~!\~\'bb murmura-t-il. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017293}CHAPITRE SIXI\'c8ME\line LE DERNIER COUP{\*\bkmkend _Toc98017293} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, sur une d\'e9marche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et elle seraient admis \'e0 voir le prisonnier, le jour m\'eame, vers quatre heures du soir. +\par +\par Depuis la veille, Yaquita n\rquote avait pas quitt\'e9 sa chambre. Minha et Lina s\rquote y tenaient pr\'e8s d\rquote elle, en attendant le moment o\'f9 + il lui serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita Dacosta, il retrouverait en elle la femme d\'e9vou\'e9e, la vaillante compagne de toute sa vie. +\par +\par Ce jour-l\'e0, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso qui causaient sur l\rquote avant de la jangada. +\par +\par \'ab\~Manoel, dit-il, j\rquote ai un service \'e0 te demander. +\par +\par \endash Lequel\~? +\par +\par \endash \'c0 vous aussi, Fragoso. +\par +\par \endash Je suis \'e0 vos ordres, monsieur Benito, r\'e9pondit le barbier. +\par +\par \endash De quoi s\rquote agit-il\~? demanda Manoel, en observant son ami, dont l\rquote attitude \'e9tait celle d\rquote un homme qui a pris une in\'e9branlable r\'e9solution. +\par +\par \endash Vous croyez toujours \'e0 l\rquote innocence de mon p\'e8re, n\rquote est-ce pas\~? dit Benito. +\par +\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9cria Fragoso, je croirais plut\'f4t que c\rquote est moi qui ai commis le crime\~! +\par +\par \endash Eh bien, il faut aujourd\rquote hui m\'eame mettre \'e0 ex\'e9cution le projet que j\rquote avais form\'e9 hier. +\par +\par \endash Retrouver Torr\'e8s\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Oui, et savoir de lui comment il a d\'e9couvert la retraite de mon p\'e8re\~! Il y a dans tout cela d\rquote inexplicables choses\~! L\rquote a-t-il connu autrefois\~? je ne puis le comprendre, puisque mon p\'e8re n\rquote a pas quitt\'e9 + Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce mis\'e9rable en a trente \'e0 peine\~! Mais la journ\'e9e ne s\rquote ach\'e8vera pas avant que je le sache, ou malheur \'e0 Torr\'e8s\~!\~\'bb +\par +\par La r\'e9solution de Benito n\rquote admettait aucune discussion. Aussi, ni Manoel, ni Fragoso n\rquote eurent-ils la pens\'e9e de le d\'e9tourner de son projet. +\par +\par \'ab\~Je vous demande donc, reprit Benito, de m\rquote accompagner tous les deux. Nous allons partir \'e0 l\rquote instant. Il ne faut pas attendre que Torr\'e8s ait quitt\'e9 Manao. Il n\rquote a plus \'e0 vendre son silence maintenant, et l\rquote id +\'e9e peut lui en venir. Partons\~!\~\'bb +\par +\par Tous trois d\'e9barqu\'e8rent sur la berge du rio Negro et se dirig\'e8rent vers la ville. +\par +\par Manao n\rquote \'e9tait pas si consid\'e9rable qu\rquote elle ne p\'fbt \'eatre fouill\'e9e en quelques heures. On irait de maison en maison, s\rquote il le fallait, pour y chercher Torr\'e8s\~; mais mieux valait s\rquote adresser tout d\rquote +abord aux ma\'eetres des auberges ou des lojas, o\'f9 l\rquote aventurier avait pu se r\'e9fugier. Sans doute, l\rquote ex-capitaine des bois n\rquote aurait pas donn\'e9 son nom, et il avait peut-\'eatre des raisons personnelles d\rquote \'e9 +viter tout rapport avec la justice. Toutefois, s\rquote il n\rquote avait pas quitt\'e9 Manao, il \'e9tait impossible qu\rquote il \'e9chapp\'e2t aux recherches des jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait \'eatre question de s\rquote adresser \'e0 + la police, car il \'e9tait tr\'e8s probable, \endash cela \'e9tait effectivement, on le sait \endash , que sa d\'e9nonciation avait \'e9t\'e9 anonyme. +\par +\par Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants eux-m\'eames, sans que personne p\'fbt reconna\'eetre l\rquote +individu dont ils donnaient le signalement avec une extr\'eame pr\'e9cision. +\par +\par Torr\'e8s avait-il donc quitt\'e9 Manao\~? Fallait-il perdre tout espoir de le rejoindre\~? +\par +\par Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la t\'eate \'e9tait en feu. Co\'fbte que co\'fbte, il lui fallait Torr\'e8s\~! +\par +\par Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis sur la v\'e9ritable piste. +\par +\par Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement qu\rquote il donna de l\rquote aventurier, on lui r\'e9pondit que l\rquote individu en question \'e9tait descendu la veille dans la loja. +\par +\par \'ab\~A-t-il couch\'e9 dans l\rquote auberge\~? demanda Fragoso. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit l\rquote aubergiste. +\par +\par \endash Est-il l\'e0 en ce moment\~? +\par +\par \endash Non, il est sorti. +\par +\par \endash Mais a-t-il r\'e9gl\'e9 son compte comme un homme qui se dispose \'e0 partir\~? +\par +\par \endash En aucune fa\'e7on\~; il a quitt\'e9 sa chambre depuis une heure, et il rentrera sans doute pour le souper. +\par +\par \endash Savez-vous quel chemin il a pris en sortant\~? +\par +\par \endash On l\rquote a vu se diriger vers l\rquote Amazone, en descendant parla basse ville, et il est probable qu\rquote on le rencontrerait de ce c\'f4t\'e9.\~\'bb +\par +\par Fragoso n\rquote avait pas \'e0 en demander davantage. Quelques instants apr\'e8s, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait\~: \'ab\~Je suis sur la piste de Torr\'e8s. +\par +\par Il est l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Non, il vient de sortir, et on l\rquote a vu se diriger \'e0 travers la campagne, du c\'f4t\'e9 de l\rquote Amazone. +\par +\par \endash Marchons\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. Il fallait redescendre vers le fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio Negro jusqu\rquote \'e0 son embouchure. +\par +\par Benito et ses compagnons eurent bient\'f4t laiss\'e9 en arri\'e8re les derni\'e8res maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en faisant un d\'e9tour pour ne pas passer en vue de la jangada. +\par +\par La plaine \'e9tait d\'e9serte \'e0 cette heure. Le regard pouvait se porter au loin, \'e0 travers cette campine, o\'f9 les champs cultiv\'e9s avaient remplac\'e9 les for\'eats d\rquote autrefois. +\par +\par Benito ne parlait pas\~: il n\rquote aurait pu prononcer une parole. Manoel et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous trois, ils regardaient, ils parcouraient l\rquote espace depuis la rive du rio Negro jusqu\rquote \'e0 la rive de l +\rquote Amazone. Trois quarts d\rquote heure apr\'e8s avoir quitt\'e9 Manao, ils n\rquote avaient encore rien aper\'e7u. +\par +\par Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient \'e0 la terre furent rencontr\'e9s\~; Manoel les interrogea, et l\rquote un d\rquote eux lui apprit enfin qu\rquote un homme, ressemblant \'e0 celui qu\rquote on lui d\'e9signait, venait de passer en se di +rigeant vers l\rquote angle form\'e9 par les deux cours d\rquote eau \'e0 leur confluent. +\par +\par Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irr\'e9sistible, se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se h\'e2ter, afin de ne pas se laisser distancer par lui. +\par +\par La rive gauche de l\rquote Amazone apparaissait alors \'e0 moins d\rquote un quart de mille. Une sorte de falaise s\rquote y dessinait en cachant une partie de l\rquote horizon, et limitait la port\'e9e du regard \'e0 + un rayon de quelques centaines de pas. +\par +\par Benito, pr\'e9cipitant sa course, disparut bient\'f4t derri\'e8re l\rquote une de ces tumescences sablonneuses. +\par +\par \'ab\~Plus vite\~! plus vite\~! dit Manoel \'e0 Fragoso. Il ne faut pas le laisser seul un instant\~!\~\'bb +\par +\par Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit entendre. +\par +\par Benito avait-il aper\'e7u Torr\'e8s\~? Celui-ci l\rquote avait-il vu\~? Benito et Torr\'e8s s\rquote \'e9taient-ils d\'e9j\'e0 rejoints\~? +\par +\par Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, apr\'e8s avoir rapidement tourn\'e9 une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arr\'eat\'e9s en face l\rquote un de l\rquote autre. +\par +\par C\rquote \'e9tait Torr\'e8s et Benito. +\par +\par En un instant, Manoel et Fragoso furent \'e0 leur c\'f4t\'e9. +\par +\par On aurait pu croire que dans l\rquote \'e9tat d\rquote exaltation o\'f9 se trouvait Benito, il lui aurait \'e9t\'e9 impossible de se contenir, au moment o\'f9 il se retrouverait en pr\'e9sence de l\rquote aventurier. +\par +\par Il n\rquote en fut rien. +\par +\par D\'e8s que le jeune homme se vit devant Torr\'e8s, lorsqu\rquote il eut la certitude que celui-ci ne pouvait plus lui \'e9chapper, un changement complet se fit dans son attitude, sa poitrine se d\'e9gonfla, il retrouva tout son sang-froid, il redevint ma +\'eetre de lui. +\par +\par Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans prononcer une parole. +\par +\par Ce fut Torr\'e8s, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton d\rquote effronterie dont il avait l\rquote habitude\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! fit-il, monsieur Benito Garral\~? +\par +\par Non\~! Benito Dacosta\~! r\'e9pondit le jeune homme. +\par +\par En effet, reprit Torr\'e8s, monsieur Benito Dacosta, accompagn\'e9 de monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso\~!\~\'bb +\par +\par Sur cette qualification outrageante que lui donnait l\rquote aventurier, Fragoso, tr\'e8s dispos\'e9 \'e0 lui faire un mauvais parti, allait s\rquote \'e9lancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qui vous prend, mon brave\~? s\rquote \'e9cria Torr\'e8s en reculant de quelques pas. Eh\~! je crois que je ferais bien de me tenir sur mes gardes\~!\~\'bb +\par +\par Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette arme offensive on d\'e9fensive, \endash au choix \endash , qui ne quitte jamais un Br\'e9silien. Puis, \'e0 demi courb\'e9, il attendit de pied ferme. +\par +\par \'ab\~Je suis venu vous chercher, Torr\'e8s, dit alors Benito, qui n\rquote avait pas boug\'e9 devant cette attitude provocatrice. +\par +\par \endash Me chercher\~? r\'e9pondit l\rquote aventurier. Je ne suis pas difficile \'e0 rencontrer\~! Et pourquoi me cherchiez-vous\~? +\par +\par \endash Afin d\rquote apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir du pass\'e9 de mon p\'e8re\~! +\par +\par \endash Vraiment\~! +\par +\par \endash Oui\~! j\rquote attends que vous me disiez comment vous l\rquote avez reconnu, pourquoi vous \'e9tiez \'e0 r\'f4der autour de notre fazenda dans les for\'eats d\rquote Iquitos, pourquoi vous l\rquote attendiez \'e0 Tabatinga\~?\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! il me semble que rien n\rquote est plus clair\~! r\'e9pondit Torr\'e8s en ricanant. Je l\rquote ai attendu pour m\rquote embarquer sur sa jangada, et je me suis embarqu\'e9 dans l\rquote intention de lui faire une proposition tr\'e8 +s simple\'85 qu\rquote il a peut-\'eatre eu tort de rejeter\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure p\'e2le, l\rquote \'9cil en feu, il marcha sur Torr\'e8s. Benito, voulant \'e9puiser tous les moyens de conciliation, s\rquote interposa entre l\rquote aventurier et lui. \'ab\~ +Contiens-toi, Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi\~!\~\'bb Puis reprenant\~: \'ab\~En effet, Torr\'e8s, je sais quelles sont les raisons qui vous ont fait prendre passage \'e0 bord de la jangada. Possesseur d\rquote un secret qui vous a \'e9t\'e9 + livr\'e9 sans doute, vous avez voulu faire \'9cuvre de chantage\~! Mais ce n\rquote est pas de cela qu\rquote il s\rquote agit maintenant. +\par +\par \endash Et de quoi\~? +\par +\par \endash Je veux savoir comment vous avez pu reconna\'eetre Joam Dacosta dans le fazender d\rquote Iquitos\~! +\par +\par \endash Comment j\rquote ai pu le reconna\'eetre\~! r\'e9pondit Torr\'e8s, ce sont mes affaires, cela, et je n\rquote \'e9prouve pas le besoin de vous les raconter\~! L\rquote important, c\rquote est que je ne me sois pas tromp\'e9, lorsque j\rquote ai d +\'e9nonc\'e9 en lui le v\'e9ritable auteur du crime de Tijuco\~! +\par +\par \endash Vous me direz\~!\'85 s\rquote \'e9cria Benito, qui commen\'e7ait \'e0 perdre la possession de lui-m\'eame. +\par +\par \endash Je ne dirai rien\~! riposta Torr\'e8s. Ah\~! Joam Dacosta a repouss\'e9 mes propositions\~! Il a refus\'e9 de m\rquote admettre dans sa famille\~! Eh bien\~! maintenant que son secret est connu, qu\rquote il est arr\'eat\'e9, c\rquote +est moi qui refuserai d\rquote entrer dans sa famille, la famille d\rquote un voleur, d\rquote un assassin, d\rquote un condamn\'e9 que le gibet attend\~! +\par +\par \endash Mis\'e9rable\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta de sa ceinture et se mit sur l\rquote offensive. Manoel et Fragoso, par un mouvement identique, s\rquote \'e9taient aussi rapidement arm\'e9s. \'ab\~ +Trois contre un\~! dit Torr\'e8s. +\par +\par Non\~! Un contre un\~! r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Vraiment\~! J\rquote aurais plut\'f4t cru \'e0 un assassinat de la part du fils d\rquote un assassin\~! +\par +\par \endash Torr\'e8s\~! s\rquote \'e9cria Benito, d\'e9fends-toi, ou je te tue comme un chien enrag\'e9\~! +\par +\par \endash Enrag\'e9, soit\~! r\'e9pondit Torr\'e8s. Mais je mords, Benito Dacosta, et gare aux morsures\~!\~\'bb Puis, ramenant \'e0 lui sa manchetta, il se mit en garde, pr\'eat \'e0 s\rquote \'e9lancer sur son adversaire. +\par +\par Benito avait recul\'e9 de quelques pas. +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu\rquote il avait un instant perdu, vous \'e9tiez l\rquote h\'f4te de mon p\'e8re, vous l\rquote avez menac\'e9, vous l\rquote avez trahi, vous l\rquote avez d\'e9nonc\'e9, vous avez accus\'e9 un + innocent, et, avec l\rquote aide de Dieu, je vais vous tuer\~!\~\'bb +\par +\par Le plus insolent sourire s\rquote \'e9baucha sur les l\'e8vres de Torr\'e8s. Peut-\'eatre ce mis\'e9rable eut-il, en ce moment, la pens\'e9e d\rquote emp\'eacher tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, +il avait compris que Joam Dacosta n\rquote avait rien dit de ce document qui renfermait la preuve mat\'e9rielle de son innocence. +\par +\par Or, en r\'e9v\'e9lant \'e0 Benito que lui, Torr\'e8s, poss\'e9dait cette preuve, il l\rquote e\'fbt \'e0 l\rquote instant d\'e9sarm\'e9. Mais, outre qu\rquote il voulait attendre au d +ernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la haine qu\rquote il portait \'e0 tous les siens, lui fit oublier m\'eame son int\'e9r\'eat. +\par +\par D\rquote ailleurs, tr\'e8s accoutum\'e9 au maniement de la manchetta, dont il avait souvent eu l\rquote occasion de se servir, l\rquote aventurier \'e9tait robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, \'e2g\'e9 de vingt ans \'e0 + peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les chances \'e9taient pour lui. +\par +\par Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se battre \'e0 la place de Benito. +\par +\par \'ab\~Non, Manoel, r\'e9pondit froidement le jeune homme, c\rquote est \'e0 moi seul de venger mon p\'e8re, et, comme il faut que tout ici se passe dans les r\'e8gles, tu seras mon t\'e9moin\~! +\par +\par Benito\~!\'85 +\par +\par \endash Quant \'e0 vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie de servir de t\'e9moin \'e0 cet homme\~? +\par +\par \endash Soit, r\'e9pondit Fragoso, quoiqu\rquote il n\rquote y ait aucun honneur \'e0 cela\~! \endash Moi, sans tant de c\'e9r\'e9monies, ajouta-t-il, je l\rquote aurais tout bonnement tu\'e9 comme une b\'eate fauve\~!\~\'bb +\par +\par L\rquote endroit o\'f9 le combat allait avoir lieu \'e9tait une berge plate, qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l\rquote Amazone d\rquote une quinzaine de pieds. Elle \'e9tait coup\'e9e \'e0 pic, par cons\'e9quent tr\'e8s accore. +\'c0 sa partie inf\'e9rieure, le fleuve coulait lentement, en baignant les paquets de roseaux qui h\'e9rissaient sa base. +\par +\par Il n\rquote y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de cette berge, et celui des deux adversaires qui c\'e9derait serait bien vite accul\'e9 \'e0 l\rquote ab\'eeme. +\par +\par Le signal donn\'e9 par Manoel, Torr\'e8s et Benito march\'e8rent l\rquote un sur l\rquote autre. Benito se poss\'e9dait alors enti\'e8rement. D\'e9fenseur d\rquote une sainte cause, son sang-froid l\rquote emportait, et de beaucoup, sur celui de Torr\'e8 +s, dont la conscience, si insensible, si endurcie qu\rquote elle f\'fbt, devait en ce moment troubler le regard. +\par +\par Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut port\'e9 par Benito. Torr\'e8s le para. Les deux adversaires recul\'e8rent alors\~; mais, presque aussit\'f4t, ils revenaient l\rquote un sur l\rquote autre, ils se saisissaient de la main gauche +\'e0 l\rquote \'e9paule\'85 Ils ne devaient plus se l\'e2cher. +\par +\par Torr\'e8s, plus vigoureux, lan\'e7a lat\'e9ralement un coup de sa manchetta, que Benito ne put enti\'e8rement esquiver. Son flanc droit fut atteint, et l\rquote \'e9toffe de son poncho se rougit de sang. Mais il riposta vivement et blessa l\'e9g\'e8 +rement Torr\'e8s \'e0 la main. +\par +\par Divers coups furent alors \'e9chang\'e9s sans qu\rquote aucun f\'fbt d\'e9cisif. Le regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de Torr\'e8s, comme une lame qui s\rquote enfonce jusqu\rquote au c\'9cur. Visiblement, le mis\'e9 +rable commen\'e7ait \'e0 se d\'e9monter. Il recula donc peu \'e0 peu, pouss\'e9 par cet implacable justicier, qui \'e9tait plus d\'e9cid\'e9 \'e0 prendre la vie du d\'e9nonciateur de son p\'e8re qu\rquote \'e0 d\'e9fendre la sienne. Frapper, c\rquote \'e9 +tait tout ce que voulait Benito, lorsque l\rquote autre ne cherchait d\'e9j\'e0 plus qu\rquote \'e0 parer ses coups. +\par +\par Bient\'f4t Torr\'e8s se vit accul\'e9 \'e0 la lisi\'e8re m\'eame de la berge, en un endroit o\'f9, l\'e9g\'e8rement \'e9vid\'e9e, elle surplombait le fleuve. Il comprit le danger, il voulut reprendre l\rquote offensive et regagner le terrain perdu\'85 + Son trouble s\rquote accroissait, son regard livide s\rquote \'e9teignait sous ses paupi\'e8res\'85 Il dut enfin se courber sous le bras qui le mena\'e7ait. +\par +\par \'ab\~Meurs donc\~!\~\'bb cria Benito. +\par +\par Le coup fut port\'e9 en pleine poitrine, mais la pointe de la manchetta s\rquote \'e9moussa sur un corps dur, cach\'e9 sous le poncho de Torr\'e8s. +\par +\par Benito redoubla son attaque. Torr\'e8s, dont la riposte n\rquote avait pas atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore oblig\'e9 de reculer. Alors il voulut crier\'85 crier que la vie de Joam Dacosta \'e9tait attach\'e9e \'e0 la sienne\~!\'85 + Il n\rquote en eut pas le temps. +\par +\par Un second coup de la manchetta s\rquote enfon\'e7a, cette fois, jusqu\rquote au c\'9cur de l\rquote aventurier. Il tomba en arri\'e8re, et, le sol lui manquant soudain, il fut pr\'e9cipit\'e9 en dehors de la berge. Une derni\'e8 +re fois ses mains se raccroch\'e8rent convulsivement \'e0 une touffe de roseaux, mais elles ne purent l\rquote y retenir\'85 Il disparut sous les eaux du fleuve. Benito \'e9tait appuy\'e9 sur l\rquote \'e9paule de Manoel\~ +; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut m\'eame pas donner \'e0 ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui \'e9tait l\'e9g\'e8re. +\par +\par \'ab\~\'c0 la jangada, dit-il, \'e0 la jangada\~! Manoel et Fragoso, sous l\rquote empire d\rquote une \'e9motion profonde, le suivirent sans ajouter une parole. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s, tous trois arrivaient pr\'e8s de la berge \'e0 laquelle la jangada \'e9tait amarr\'e9e. Benito et Manoel se pr\'e9 +cipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer. +\par +\par \'ab\~Mon fils\~! mon fr\'e8re\~!\~\'bb +\par +\par Ces cris \'e9taient partis \'e0 la fois. +\par +\par \endash \'c0 la prison\~!\'85 dit Benito. +\par +\par \endash Oui\~!\'85 viens\~!\'85 viens\~!\'85\~\'bb r\'e9pondit Yaquita. +\par +\par Benito, suivi de Manoel, entra\'eena sa m\'e8re. Tous trois d\'e9barqu\'e8rent, se dirig\'e8rent vers Manao, et, une demi-heure plus tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l\rquote ordre qui avait \'e9t\'e9 pr\'e9alablement donn\'e9 + par le juge Jarriquez, on les introduisit imm\'e9diatement et ils furent conduits \'e0 la chambre occup\'e9e par le prisonnier. +\par +\par La porte s\rquote ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et Manoel. \'ab\~Ah\~! Joam, mon Joam\~! s\rquote \'e9cria Yaquita. +\par +\par Yaquita\~! ma femme\~! mes enfants\~! r\'e9pondit le prisonnier, qui leur ouvrit ses bras et les pressa sur son c\'9cur. +\par +\par \endash Mon Joam innocent\~! +\par +\par \endash Innocent et veng\'e9\~!\'85 s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Veng\'e9\~! Que veux-tu dire\~? +\par +\par Torr\'e8s est mort, mon p\'e8re, et mort de ma main\~!\~\'bb Ses mains se raccroch\'e8rent convulsivement. \'ab\~Mort\~!\'85 Torr\'e8s\~!\'85 mort\~!\'85 s\rquote \'e9cria Joam Dacosta. Ah\~! mon fils\~!\'85 tu m\rquote as perdu\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017294}CHAPITRE SEPTI\'c8ME\line R\'c9SOLUTIONS{\*\bkmkend _Toc98017294} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue \'e0 la jangada, \'e9tait r\'e9unie dans la salle commune. Tous \'e9taient l\'e0, \endash moins ce juste qu\rquote un dernier coup venait de frapper\~! +\par +\par Benito, atterr\'e9, s\rquote accusait d\rquote avoir perdu son p\'e8re. Sans les supplications de Yaquita, de sa s\'9cur, du padre Passanha, de Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-\'eatre port\'e9, dans les premiers moments de son d\'e9 +sespoir, \'e0 quelque extr\'e9mit\'e9 sur lui-m\'eame. Mais on ne l\rquote avait pas perdu de vue, on ne l\rquote avait pas laiss\'e9 seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la sienne\~! N\rquote \'e9tait-ce pas une l\'e9gitime vengeance qu +\rquote il avait exerc\'e9e contre le d\'e9nonciateur de son p\'e8re\~! +\par +\par Ah\~! pourquoi Joam Dacosta n\rquote avait-il pas tout dit avant de quitter la jangada\~! Pourquoi avait-il voulu se r\'e9server de ne parler qu\rquote au juge de cette preuve mat\'e9rielle de sa non-culpabilit\'e9\~! Pourquoi, da +ns son entretien avec Manoel, apr\'e8s l\rquote expulsion de Torr\'e8s, s\rquote \'e9tait-il tu sur ce document que l\rquote aventurier pr\'e9tendait avoir entre les mains\~! Mais, apr\'e8s tout, quelle foi devait-il ajouter \'e0 ce que lui avait dit Torr +\'e8s\~? Pouvait-il \'eatre certain qu\rquote un tel document fut en la possession de ce mis\'e9rable\~? +\par +\par Quoi qu\rquote il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la bouche m\'eame de Joam Dacosta. Elle savait qu\rquote au dire de Torr\'e8s, la preuve de l\rquote innocence du condamn\'e9 de Tijuco existait r\'e9ellement\~! que ce document avait +\'e9t\'e9 \'e9crit de la main m\'eame de l\rquote auteur de l\rquote attentat\~; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, l\rquote avait remis \'e0 son compagnon Torr\'e8s, et que celui-ci, au lieu de remplir les volont\'e9 +s du mourant, avait fait de la remise de ce document une affaire de chantage\~!\'85 Mais elle savait aussi que Torr\'e8s venait de succomber dans ce duel, que son corps s\rquote \'e9tait englouti dans les eaux de l\rquote Amazone, et qu\rquote il \'e9 +tait mort, sans m\'eame avoir prononc\'e9 le nom du vrai coupable\~! +\par +\par \'c0 moins d\rquote un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait \'eatre consid\'e9r\'e9 comme irr\'e9missiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, d\rquote une part, la mort de Torr\'e8s de l\rquote autre, c\rquote \'e9tait l\'e0 + un double coup dont il ne pourrait se relever\~! +\par +\par Il convient de dire ici que l\rquote opinion publique \'e0 Manao, injustement passionn\'e9e comme toujours, \'e9tait toute contre le prisonnier. L\rquote arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait en m\'e9 +moire cet horrible attentat de Tijuco, oubli\'e9 depuis vingt-trois ans. Le proc\'e8s du jeune employ\'e9 des mines de l\rquote arrayal diamantin, sa condamnation \'e0 la peine capitale, son \'e9 +vasion, quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouill\'e9, comment\'e9. Un article, qui venait de para\'eetre dans l\rquote }{\i O Diario d\rquote o Grand Para}{, le plus r\'e9pandu des journaux de cette r\'e9gion, apr\'e8s avoir relat +\'e9 toutes les circonstances du crime, \'e9tait manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru \'e0 l\rquote innocence de Joam Dacosta, lorsqu\rquote on ignorait tout ce que savaient les siens, \endash ce qu\rquote ils \'e9taient seuls \'e0 + savoir\~! +\par +\par Aussi la population de Manao fut-elle instantan\'e9ment surexcit\'e9e. La tourbe des Indiens et des noirs, aveugl\'e9e follement, ne tarda pas \'e0 affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. Dans ce pays des deux Am\'e9riques, dont l +\rquote une voit trop souvent s\rquote appliquer les odieuses ex\'e9cutions de la loi de Lynch, la foule a vite fait de se livrer \'e0 ses instincts cruels, et l\rquote on pouvait craindre qu\rquote en cette occasion elle ne voul\'fb +t faire justice de ses propres mains\~! +\par +\par Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda\~! Ma\'eetres et serviteurs avaient \'e9t\'e9 frapp\'e9s de ce coup\~! Ce personnel de la fazenda, n\rquote \'e9tait-ce pas les membres d\rquote une m\'eame famille\~? Tous, d\rquote +ailleurs, voulurent veiller pour la s\'fbret\'e9 de Yaquita et des siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante all\'e9e et venue d\rquote indig\'e8nes, \'e9videmment surexcit\'e9s par l\rquote arrestation de Joam Dacosta, et qui sait \'e0 + quels exc\'e8s ces gens, \'e0 demi barbares, auraient pu se porter\~! +\par +\par La nuit se passa, cependant, sans qu\rquote aucune d\'e9monstration f\'fbt faite contre la jangada. +\par +\par Le lendemain, 26 ao\'fbt, d\'e8s le lever du soleil, Manoel et Fragoso, qui n\rquote avaient pas quitt\'e9 Benito d\rquote un instant pendant cette nuit d\rquote angoisses, tent\'e8rent de l\rquote arracher \'e0 son d\'e9sespoir. Apr\'e8s l\rquote +avoir emmen\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cart, ils lui firent comprendre qu\rquote il n\rquote y avait plus un moment \'e0 perdre, qu\rquote il fallait se d\'e9cider \'e0 agir. +\par +\par \'ab\~Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-m\'eame, redeviens un homme, redeviens un fils\~! +\par +\par Mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito, je l\rquote ai tu\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Manoel, et avec l\rquote aide du ciel, il est possible que tout ne soit pas perdu\~! +\par +\par \endash \'c9coutez-nous, monsieur Benito\~\'bb, dit Fragoso. Le jeune homme, passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-m\'eame. +\par +\par \'ab\~Benito, reprit Manoel, Torr\'e8s n\rquote a jamais rien dit qui puisse nous mettre sur la trace de son pass\'e9. Nous ne pouvons donc savoir quel est l\rquote auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l\rquote +a commis. Chercher de ce c\'f4t\'e9, ce serait perdre notre temps\~! +\par +\par Et le temps nous presse\~! ajouta Fragoso. +\par +\par \endash D\rquote ailleurs, dit Manoel, lors m\'eame que nous parviendrions \'e0 d\'e9couvrir quel a \'e9t\'e9 ce compagnon de Torr\'e8s, il est mort, et il ne pourrait t\'e9moigner de l\rquote innocence de Joam Dacosta. Mais il n\rquote +en est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et il n\rquote y a pas lieu de douter de l\rquote existence d\rquote un document, puisque Torr\'e8s venait en faire l\rquote objet d\rquote un march\'e9. Il l\rquote a dit lui-m\'ea +me. Ce document, c\rquote est un aveu enti\'e8rement \'e9crit de la main du coupable, qui rapporte l\rquote attentat jusque dans ses plus petits d\'e9tails, et qui r\'e9habilite notre p\'e8re\~! Oui\~! cent fois oui\~! ce document existe\~! +\par +\par \endash Mais Torr\'e8s n\rquote existe plus, lui\~! s\rquote \'e9cria Benito, et le document a p\'e9ri avec ce mis\'e9rable\~!\'85 +\par +\par \endash Attends et ne d\'e9sesp\'e8re pas encore\~! r\'e9pondit Manoel. Tu te rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance de Torr\'e8s\~? C\rquote \'e9tait au milieu des for\'eats d\rquote +Iquitos. Il poursuivait un singe, qui lui avait vol\'e9 un \'e9tui de m\'e9tal, auquel il tenait singuli\'e8rement, et sa poursuite durait d\'e9j\'e0 depuis deux heures lorsque ce singe est tomb\'e9 s +ous nos balles. Eh bien, peux-tu croire que ce soit pour les quelques pi\'e8ces d\rquote or enferm\'e9es dans cet \'e9tui que Torr\'e8s avait mis un tel acharnement \'e0 le ravoir, et ne te souviens-tu pas de l\rquote extraordinaire satisfaction qu +\rquote il laissa para\'eetre lorsque tu lui remis cet \'e9tui, arrach\'e9 \'e0 la main du singe\~? +\par +\par \endash Oui\~!\'85 oui\~!\'85 r\'e9pondit Benito. Cet \'e9tui que j\rquote ai tenu, que je lui ai rendu\~!\'85 Peut-\'eatre renfermait-il\'85\~! +\par +\par \endash Il y a l\'e0 plus qu\rquote une probabilit\'e9\~!\'85 Il y a une certitude\~!\'85 r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Et j\rquote ajoute ceci, dit Fragoso, \endash car ce fait me revient maintenant \'e0 la m\'e9moire. Pendant la visite que vous avez faite \'e0 Ega, je suis rest\'e9 \'e0 bord, sur le conseil de Lina, afin de surveiller Torr\'e8s, et je l\rquote +ai vu\'85 oui\'85 je l\rquote ai vu lire et relire un vieux papier tout jauni\'85 en murmurant des mots que je ne pouvais comprendre\~! +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait le document\~! s\rquote \'e9cria Benito, qui se raccrochait \'e0 cet espoir, \endash le seul qui lui rest\'e2t\~! Mais, ce document, n\rquote a-t-il pas d\'fb le d\'e9poser en lieu s\'fbr\~? +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Manoel, non\~!\'85 Il \'e9tait trop pr\'e9cieux pour que Torr\'e8s p\'fbt songer \'e0 s\rquote en s\'e9parer\~! Il devait le porter toujours sur lui, et sans doute, dans cet \'e9tui\~!\'85 +\par +\par \endash Attends\'85 attends\'85 Manoel s\rquote \'e9cria Benito. Je me souviens\~! Oui\~! je me souviens\~!\'85 Pendant le duel, au premier coup que j\rquote ai port\'e9 \'e0 Torr\'e8s en pleine poitrine, ma manchetta a rencontr\'e9 + sous son poncho un corps dur\'85 comme une plaque de m\'e9tal\'85 +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait l\rquote \'e9tui\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. +\par +\par \endash Oui\~! r\'e9pondit Manoel. Plus de doute possible\~! Cet \'e9tui, il \'e9tait dans une poche de sa vareuse\~! +\par +\par \endash Mais le cadavre de Torr\'e8s\~?\'85 Nous le retrouverons\~! +\par +\par \endash Mais ce papier\~! L\rquote eau l\rquote aura atteint, peut-\'eatre d\'e9truit, rendu ind\'e9chiffrable\~! +\par +\par \endash Pourquoi, r\'e9pondit Manoel, si cet \'e9tui de m\'e9tal qui le contient \'e9tait herm\'e9tiquement ferm\'e9\~! +\par +\par \endash Manoel, r\'e9pondit Benito, qui se raccrochait \'e0 ce dernier espoir, tu as raison\~! Il faut retrouver le cadavre de Torr\'e8s\~! Nous fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est n\'e9cessaire, mais nous le retrouverons\~!\~\'bb + +\par +\par Le pilote Araujo fut aussit\'f4t appel\'e9 et mis au courant de ce qu\rquote on allait entreprendre. +\par +\par \'ab\~Bien\~! r\'e9pondit Araujo. Je connais les remous et les courants au confluent du rio Negro et de l\rquote Amazone, et nous pouvons r\'e9ussir \'e0 retrouver le corps de Torr\'e8s. Prenons les deux pirogues, les deux ubas, une douzaine de + nos Indiens, et embarquons.\~\'bb +\par +\par Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito alla \'e0 lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu\rquote ils allaient tenter pour rentrer en possession du document. +\par +\par \'ab\~N\rquote en dites rien encore ni \'e0 ma m\'e8re ni \'e0 ma s\'9cur\~! ajouta-t-il. Ce dernier espoir, s\rquote il \'e9tait d\'e9\'e7u, les tuerait\~! +\par +\par Va, mon enfant, va, r\'e9pondit le padre Passanha, et que Dieu vous assiste dans vos recherches\~!\~\'bb +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s, les quatre embarcations d\'e9bordaient la jangada\~; puis, apr\'e8s avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient pr\'e8s de la berge de l\rquote Amazone, sur la place m\'eame o\'f9 Torr\'e8s, mortellement frapp\'e9 +, avait disparu dans les eaux du fleuve. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017295}CHAPITRE HUITI\'c8ME\line PREMI\'c8RES RECHERCHES{\*\bkmkend _Toc98017295} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les recherches devaient \'eatre op\'e9r\'e9es sans retard, et cela pour deux raisons graves\~: +\par +\par La premi\'e8re, \endash question de vie ou de mort \endash , c\rquote est que cette preuve de l\rquote innocence de Joam Dacosta, il importait qu\rquote elle f\'fbt produite avant qu\rquote un ordre arriv\'e2t de Rio de Janeiro. En effet, cet ordre, l +\rquote identit\'e9 du condamn\'e9 \'e9tant \'e9tablie, ne pouvait \'eatre qu\rquote un ordre d\rquote ex\'e9cution. +\par +\par La seconde, c\rquote est qu\rquote il fallait ne laisser le corps de Torr\'e8s s\'e9journer dans l\rquote eau que le moins de temps possible, afin de retrouver intact l\rquote \'e9tui et ce qu\rquote il pouvait contenir. +\par +\par Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de z\'e8le et d\rquote intelligence, mais aussi d\rquote une parfaite connaissance de l\rquote \'e9tat du fleuve, \'e0 son confluent avec le rio Negro. +\par +\par \'ab\~Si Torr\'e8s, dit-il aux deux jeunes gens, a \'e9t\'e9 tout d\rquote abord entra\'een\'e9 par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien long espace, car d\rquote attendre que son corps reparaisse \'e0 la surface par l\rquote effet de la d +\'e9composition, cela demanderait plusieurs jours. +\par +\par \endash Nous ne le pouvons pas, r\'e9pondit Manoel, et il faut qu\rquote aujourd\rquote hui m\'eame nous ayons r\'e9ussi\~! +\par +\par \endash Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est rest\'e9 pris dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons pas une heure sans l\rquote avoir retrouv\'e9. +\par +\par \'c0 l\rquote \'9cuvre donc\~!\~\'bb r\'e9pondit Benito. +\par +\par Il n\rquote y avait pas d\rquote autre mani\'e8re d\rquote op\'e9rer. Les embarcations s\rquote approch\'e8rent de la berge, et les Indiens, munis de longues gaffes, commenc\'e8rent \'e0 sonder toutes les parties du fleuve, \'e0 l\rquote +aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de combat. +\par +\par L\rquote endroit, d\rquote ailleurs, avait pu \'eatre facilement reconnu. Une tra\'een\'e9e de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui s\rquote abaissait perpendiculairement jusqu\rquote \'e0 la surface du fleuve. L\'e0 +, de nombreuses gouttelettes, \'e9parses sur les roseaux, indiquaient la place m\'eame o\'f9 le cadavre avait disparu. +\par +\par Une pointe de la rive, se dessinant \'e0 une cinquantaine de pieds en aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la gr\'e8ve, et les roseaux s\rquote +y maintenaient normalement dans une rigidit\'e9 absolue. On pouvait donc esp\'e9rer que le corps de Torr\'e8s n\rquote avait pas \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 en pleine eau. D\rquote ailleurs, au cas o\'f9 le lit du fleuve aurait accus\'e9 une d\'e9clivit\'e9 + suffisante, tout au plus aurait-il pu glisser \'e0 quelques toises du talus, et l\'e0 encore aucun fil de courant ne se faisait sentir. +\par +\par Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limit\'e8rent donc le champ des recherches \'e0 l\rquote extr\'eame p\'e9rim\'e8tre du remous, et, de la circonf\'e9rence au centre, les longues gaffes de l\rquote \'e9quipe n\rquote en laiss\'e8 +rent pas un seul point inexplor\'e9. +\par +\par Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de l\rquote aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du lit, dont la pente fut alors \'e9tudi\'e9e avec soin. +\par +\par Deux heures apr\'e8s le commencement de ce travail, on fut amen\'e9 \'e0 reconna\'eetre que le corps, ayant sans doute heurt\'e9 le talus, avait d\'fb tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, o\'f9 l\rquote action du courant commen\'e7 +ait \'e0 se faire sentir. +\par +\par \'ab\~Mais il n\rquote y a pas lieu de d\'e9sesp\'e9rer, dit Manoel, encore moins de renoncer \'e0 nos recherches\~! +\par +\par \endash Faudra-t-il donc, s\rquote \'e9cria Benito, fouiller le fleuve dans toute sa largeur et dans toute sa longueur\~? +\par +\par \endash Dans toute sa largeur, peut-\'eatre, r\'e9pondit Araujo. Dans toute sa longueur, non\~!\'85 heureusement\~! +\par +\par \endash Et pourquoi\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Parce que l\rquote Amazone, \'e0 un mille en aval de son confluent avec le rio Negro, fait un coude tr\'e8s prononc\'e9, en m\'eame temps que le fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc l\'e0 + comme une sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de barrage de Frias, que les objets flottant \'e0 sa surface peuvent seuls franchir. Mais, s\rquote il s\rquote agit de ceux que le courant roule entre deux eaux, il leur est imposs +ible de d\'e9passer le talus de cette d\'e9pression\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier \'e0 ce vieux pratique de l\rquote Amazone. Depuis trente ans qu\rquote il faisait le m\'e9tier de pilot +e, la passe du barrage de Frias, o\'f9 le courant s\rquote accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent donn\'e9 bien du mal. L\rquote \'e9troitesse du chenal, la hauteur du fond, rendaient cette passe fort difficile, et plus d\rquote +un train de bois s\rquote y \'e9tait trouv\'e9 en d\'e9tresse. +\par +\par Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torr\'e8s \'e9tait encore maintenu par sa pesanteur sp\'e9cifique sur le fond sablonneux du lit, il ne pouvait avoir \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 au-del\'e0 + du barrage. Il est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l\rquote expansion des gaz, il remonterait \'e0 la surface, nul doute qu\rquote il ne pr\'eet alors le fil du courant et n\rquote all\'e2t irr\'e9m\'e9 +diablement se perdre, en aval, hors de la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se produire avant quelques jours. +\par +\par On ne pouvait s\rquote en rapporter \'e0 un homme plus habile et connaissant mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu\rquote il affirmait que le corps de Torr\'e8s ne pouvait avoir \'e9t\'e9 entra\'een\'e9 au-del\'e0 de l\rquote \'e9 +troit chenal, sur l\rquote espace d\rquote un mille au plus, en fouillant toute cette portion du fleuve, on devait n\'e9cessairement le retrouver. +\par +\par Aucune \'eele, d\rquote ailleurs, aucun \'eelot, ne rompait en cet endroit le cours de l\rquote Amazone. De l\'e0 cette cons\'e9quence que, lorsque la base des deux berges du fleuve aurait \'e9t\'e9 visit\'e9e jusqu\rquote au barrage, +ce serait dans le lit m\'eame, large de cinq cents pieds, qu\rquote il conviendrait de proc\'e9der aux plus minutieuses investigations. +\par +\par C\rquote est ainsi que l\rquote on op\'e9ra. Les embarcations, prenant la droite et la gauche de l\rquote Amazone, long\'e8rent les deux berges. Les roseaux et les herbes furent fouill\'e9s \'e0 + coups de gaffe. Des moindres saillies des rives, auxquelles un corps aurait pu s\rquote accrocher, pas un point n\rquote \'e9chappa aux recherches d\rquote Araujo et de ses Indiens. +\par +\par Mais tout ce travail ne produisit aucun r\'e9sultat, et la moiti\'e9 de la journ\'e9e s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9coul\'e9e, sans que l\rquote introuvable corps e\'fbt pu \'eatre ramen\'e9 \'e0 la surface du fleuve. +\par +\par Une heure de repos fut accord\'e9e aux Indiens. Pendant ce temps, ils prirent quelque nourriture, puis se remirent \'e0 la besogne. +\par +\par Cette fois, les quatre embarcations, dirig\'e9es chacune par le pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partag\'e8rent en quatre zones tout l\rquote espace compris entre l\rquote embouchure du rio Negro et le barrage de Frias. Il s\rquote +agissait maintenant d\rquote explorer le lit du fleuve. Or, en de certains endroits, la man\'9cuvre des gaffes ne parut pas devoir \'eatre suffisante pour bien fouiller le fond lui-m\'eame. C\rquote est pourquoi des sortes de dragues, ou plut\'f4 +t de herses, faites de pierres et de ferraille, enferm\'e9es dans un solide filet, furent install\'e9es \'e0 bord, et, tandis que les embarcations \'e9taient pouss\'e9es perpendiculairement aux rives, on immergea ces r\'e2 +teaux qui devaient racler le fond en tous sens. +\par +\par Ce fut \'e0 cette besogne difficile que Benito et ses compagnons s\rquote employ\'e8rent jusqu\rquote au soir. Les ubas et les pirogues, man\'9cuvr\'e9es \'e0 la pagaie, se promen\'e8rent \'e0 + la surface du fleuve dans tout le bassin que terminait en aval le barrage de Frias. +\par +\par Il y eut bien des instants d\rquote \'e9motion, pendant cette p\'e9riode des travaux, lorsque les herses, accroch\'e9es \'e0 quelque objet du fond, faisaient r\'e9sistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps si avidement recherch\'e9 +, elles ne ramenaient que quelques lourdes pierres ou des paquets d\rquote herbages qu\rquote elles arrachaient de la couche de sable. +\par +\par Cependant personne ne songeait \'e0 abandonner l\rquote exploration entreprise. Tous s\rquote oubliaient pour cette \'9cuvre de salut. Benito, Manoel, Araujo n\rquote avaient point \'e0 exciter les Indiens ni \'e0 + les encourager. Ces braves gens savaient qu\rquote ils travaillaient pour le fazender d\rquote Iquitos, pour l\rquote homme qu\rquote ils aimaient, pour le chef de cette grande famille, qui comprenait dans une m\'eame \'e9galit\'e9 les ma\'ee +tres et les serviteurs\~! +\par +\par Oui\~! s\rquote il le fallait, sans songer \'e0 la fatigue, on passerait la nuit \'e0 sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute perdue, tous ne le savaient que trop. +\par +\par Et pourtant, un peu avant que le soleil e\'fbt disparu, Araujo, trouvant inutile de continuer cette op\'e9ration dans l\rquote obscurit\'e9, donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent au confluent du rio Negro, de mani\'e8re \'e0 + regagner la jangada. +\par +\par L\rquote \'9cuvre, si minutieusement et si intelligemment qu\rquote elle e\'fbt \'e9t\'e9 conduite, n\rquote avait pas abouti\~! +\par +\par Manoel et Fragoso, en revenant, n\rquote osaient causer de cet insucc\'e8s devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le d\'e9couragement ne le pouss\'e2t \'e0 quelque acte de d\'e9sespoir\~! +\par +\par Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner ce jeune homme. Il \'e9tait r\'e9solu \'e0 aller jusqu\rquote au bout dans cette supr\'eame lutte pour sauver l\rquote honneur et la vie de son p\'e8 +re, et ce fut lui qui interpella ses compagnons en disant\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 demain\~! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, si cela est possible\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux \'e0 faire\~! Nous ne pouvons avoir la pr\'e9tention d\rquote avoir enti\'e8rement explor\'e9 ce bassin au bas des rives et sur toute l\rquote \'e9tendue du fond\~! +\par +\par \endash Non\~! nous ne le pouvons pas, r\'e9pondit Araujo, et je maintiens ce que j\rquote ai dit, c\rquote est que le corps de Torr\'e8s est l\'e0, c\rquote est qu\rquote il est l\'e0, parce qu\rquote il n\rquote a pu \'eatre entra\'een\'e9, parce qu +\rquote il n\rquote a pu passer le barrage de Frias, parce qu\rquote il faut plusieurs jours pour qu\rquote il remonte \'e0 la surface et puisse \'eatre emport\'e9 en aval\~! Oui\~! il y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s\rquote +approche de mes l\'e8vres si je ne le retrouve pas\~!\~\'bb +\par +\par Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande valeur, et elle \'e9tait de nature \'e0 rendre l\rquote espoir. +\par +\par Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et pr\'e9f\'e9rait voir les choses telles qu\rquote elles \'e9taient, crut devoir r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~Oui, Araujo, le corps de Torr\'e8s est encore dans ce bassin, et nous le retrouverons, si\'85 +\par +\par Si\~?\'85 fit le pilote. +\par +\par S\rquote il n\rquote est pas devenu la proie des ca\'efmans\~!\~\'bb Manoel et Fragoso attendaient, non sans \'e9motion, la r\'e9ponse qu\rquote Araujo allait faire. Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu\rquote il voulait r\'e9fl\'e9 +chir avant de r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Monsieur Benito, dit-il enfin, je n\rquote ai pas l\rquote habitude de parler \'e0 la l\'e9g\'e8re. Moi aussi j\rquote ai eu la m\'eame pens\'e9e que vous, mais \'e9coutez bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de s\rquote \'e9 +couler, avez-vous aper\'e7u un seul ca\'efman dans les eaux du fleuve\~? +\par +\par Pas un seul, r\'e9pondit Fragoso. +\par +\par Si vous n\rquote en avez pas vu, reprit le pilote, c\rquote est qu\rquote il n\rquote yen a pas, et s\rquote il n\rquote y en a pas, c\rquote est que ces animaux n\rquote ont aucun int\'e9r\'eat \'e0 s\rquote aventurer dans des eaux blanches, quand, \'e0 + un quart de mille d\rquote ici, se trouvent de larges \'e9tendues de ces eaux noires qu\rquote ils recherchent de pr\'e9f\'e9rence\~! Lorsque la jangada a \'e9t\'e9 attaqu\'e9e par quelques-uns de ces animaux, c\rquote est qu\rquote en cet endroit il n +\rquote y avait aucun affluent de l\rquote Amazone o\'f9 ils pussent se r\'e9fugier. Ici, c\rquote est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et l\'e0, vous trouverez des ca\'efmans par vingtaines\~! Si le corps de Torr\'e8s \'e9tait tomb\'e9 + dans cet affluent, peut-\'eatre n\rquote y aurait-il plus aucun espoir de jamais le retrouver\~! Mais c\rquote est dans l\rquote Amazone qu\rquote il s\rquote est perdu, et l\rquote Amazone nous le rendra\~!\~\'bb +\par +\par Benito, soulag\'e9 de cette crainte, prit la main du pilote, il la serra et se contenta de r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 demain\~! mes amis.\~\'bb +\par +\par Dix minutes plus tard, tout le monde \'e9tait \'e0 bord de la jangada. +\par +\par Pendant cette journ\'e9e, Yaquita avait pass\'e9 quelques heures pr\'e8s de son mari. Mais, avant de partir, lorsqu\rquote elle ne vit plus ni le pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit \'e0 + quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle n\rquote en voulut rien dire \'e0 Joam Dacosta, esp\'e9rant que, le lendemain, elle pourrait lui en apprendre le succ\'e8s. +\par +\par Mais, d\'e8s que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit que ces recherches avaient \'e9chou\'e9. Cependant elle s\rquote avan\'e7a vers lui. \'ab\~Rien\~? dit-elle. +\par +\par Rien, r\'e9pondit Benito, mais demain est \'e0 nous\~!\~\'bb Chacun des membres de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus question de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. +\par +\par Manoel voulut obliger Benito \'e0 se coucher, afin de prendre au moins une ou deux heures de repos. +\par +\par \'ab\~\'c0 quoi bon\~? r\'e9pondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017296}CHAPITRE NEUVI\'c8ME\line SECONDES RECHERCHES{\*\bkmkend _Toc98017296} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 27 ao\'fbt, avant le lever du soleil, Benito prit Manoel \'e0 part et lui dit\~: +\par +\par \'ab\~Les recherches que nous avons faites hier ont \'e9t\'e9 vaines. \'c0 recommencer aujourd\rquote hui dans les m\'eames conditions, nous ne serons peut-\'eatre pas plus heureux\~! +\par +\par Il le faut cependant, r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Oui, reprit Benito\~; mais, au cas o\'f9 le corps de Torr\'e8s ne sera pas retrouv\'e9, peux-tu me dire quel temps est n\'e9cessaire pour qu\rquote il revienne \'e0 la surface du fleuve\~? +\par +\par \endash Si Torr\'e8s, r\'e9pondit Manoel, \'e9tait tomb\'e9 vivant dans l\rquote eau, et non \'e0 la suite d\rquote une mort violente, il faudrait compter de cinq \'e0 six jours. Mais, comme il n\rquote a disparu qu\rquote apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 frapp +\'e9 mortellement, peut-\'eatre deux ou trois jours suffiront-ils \'e0 le faire repara\'eetre\~?\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9ponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque explication. +\par +\par Tout \'eatre humain qui tombe \'e0 l\rquote eau, est apte \'e0 flotter, \'e0 la condition que l\rquote \'e9quilibre puisse s\rquote \'e9tablir entre la densit\'e9 de son corps et celle de la couche liquide. Il s\rquote agit bien entendu d\rquote +une personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se laisse submerger tout enti\'e8re, en ne tenant que la bouche et le nez hors de l\rquote eau, elle flottera. Mais, le plus g\'e9n\'e9ralement, il n\rquote +en est pas ainsi. Le premier mouvement d\rquote un homme qui se noie est de chercher \'e0 tenir le plus de lui-m\'eame hors de l\rquote eau\~; il redresse la t\'eate, il l\'e8ve les bras, et ces parties de son corps, n\rquote \'e9tant plus support\'e9 +es par le liquide, ne perdent pas la quantit\'e9 de poids qu\rquote elles perdraient si elles \'e9taient compl\'e8tement immerg\'e9es. De l\'e0, un exc\'e8s de pesanteur, et, finalement, une immersion compl\'e8te. En effet, l\rquote eau p\'e9n\'e8 +tre, par la bouche, dans les poumons, prend la place de l\rquote air qui les remplissait, et le corps coule par le fond. +\par +\par Dans le cas, au contraire, o\'f9 l\rquote homme qui tombe \'e0 l\rquote eau est d\'e9j\'e0 mort, il est dans des conditions tr\'e8s diff\'e9rentes et plus favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parl\'e9 + plus haut lui sont interdits, et s\rquote il s\rquote enfonce, comme le liquide n\rquote a pas p\'e9n\'e9tr\'e9 aussi abondamment dans ses poumons, puisqu\rquote il n\rquote a pas cherch\'e9 \'e0 respirer, il est plus apte \'e0 repara\'eetre promptement. + +\par +\par Manoel avait donc raison d\rquote \'e9tablir une distinction entre le cas d\rquote un homme encore vivant et le cas d\rquote un homme d\'e9j\'e0 mort qui tombe \'e0 l\rquote eau. Dans le premier cas, le retour \'e0 la surface est n\'e9cessairement p +lus long que dans le second. +\par +\par Quant \'e0 la r\'e9apparition d\rquote un corps, apr\'e8s une immersion plus on moins prolong\'e9e, elle est uniquement d\'e9termin\'e9e par la d\'e9composition qui engendre des gaz, lesquels am\'e8nent la distension de ses tissus cellulaires\~ +; son volume s\rquote augmente sans que son poids s\rquote accroisse, et, moins pesant alors que l\rquote eau qu\rquote il d\'e9place, il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de flottabilit\'e9. +\par +\par \'ab\~Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient favorables, puisque Torr\'e8s ne vivait plus lorsqu\rquote il est tomb\'e9 dans le fleuve, \'e0 moins que la d\'e9composition ne soit modifi\'e9e par des circonstances que l\rquote +on ne peut pr\'e9voir, il ne peut repara\'eetre avant trois jours. +\par +\par \endash Nous n\rquote avons pas trois jours \'e0 nous\~! r\'e9pondit Benito. Nous ne pouvons attendre, tu le sais\~! Il faut donc proc\'e9der \'e0 de nouvelles recherches, mais autrement. +\par +\par \endash Que pr\'e9tends-tu faire\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Plonger moi-m\'eame jusqu\rquote au fond du fleuve, r\'e9pondit Benito. Chercher de mes yeux, chercher de mes mains\'85 +\par +\par \endash Plonger cent fois, mille fois\~! s\rquote \'e9cria Manoel. Soit\~! Je pense comme toi qu\rquote il faut aujourd\rquote hui proc\'e9 +der par une recherche directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des gaffes, qui ne travaillent que par t\'e2tonnements\~! Je pense aussi que nous ne pouvons attendre m\'eame trois jours\~ +! Mais plonger, remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes p\'e9riodes d\rquote exploration. Non\~! c\rquote est insuffisant, ce serait inutile, et nous risquerions d\rquote \'e9chouer une seconde fois\~! +\par +\par \endash As-tu donc d\rquote autre moyen \'e0 me proposer, Manoel\~? demanda Benito, qui d\'e9vorait son ami du regard. +\par +\par \endash \'c9coute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire providentielle, qui peut nous venir en aide\~! +\par +\par \endash Parle donc\~! parle donc\~! +\par +\par \endash Hier, en traversant Manao, j\rquote ai vu que l\rquote on travaillait \'e0 la r\'e9paration de l\rquote un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces travaux sous-marins se faisaient au moyen d\rquote +un scaphandre. Empruntons, louons, achetons \'e0 tout prix cet appareil, et il sera possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus favorables\~! +\par +\par \endash Pr\'e9viens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons\~! r\'e9pondit imm\'e9diatement Benito. +\par +\par Le pilote et le barbier furent mis au courant des r\'e9solutions prises, conform\'e9ment au projet de Manoel. Il fut convenu que tous deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au bassin de Frias, et qu\rquote ils attendraient l\'e0 + les deux jeunes gens. +\par +\par Manoel et Benito d\'e9barqu\'e8rent sans perdre un instant, et ils se rendirent au quai de Manao. L\'e0, ils offrirent une telle somme \'e0 l\rquote entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s\rquote empressa de mettre son appareil \'e0 + leur disposition pour toute la journ\'e9e. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous aider\~? +\par +\par Donnez-nous votre contrema\'eetre et quelques-uns de ses camarades pour man\'9cuvrer la pompe \'e0 air, r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Mais qui rev\'eatira le scaphandre\~? +\par +\par \endash Moi, r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Benito, toi\~! s\rquote \'e9cria Manoel. +\par +\par \endash Je le veux\~!\~\'bb +\par +\par Il e\'fbt \'e9t\'e9 inutile d\rquote insister. Une heure apr\'e8s, le radeau, portant la pompe et tous les instruments n\'e9cessaires \'e0 la man\'9cuvre, avait d\'e9riv\'e9 jusqu\rquote au bas de la berge o\'f9 l\rquote attendaient les embarcations. + +\par +\par On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de descendre sous les eaux, d\rquote y rester un certain temps, sans que le fonctionnement des poumons soit g\'ean\'e9 en aucune fa\'e7on. Le plongeur rev\'eat un imperm\'e9able v\'ea +tement de caoutchouc, dont les pieds sont termin\'e9s par des semelles de plomb, qui assurent la verticalit\'e9 de sa position dans le milieu liquide. Au collet du v\'eatement, \'e0 la hauteur du cou, est adapt\'e9 + un collier de cuivre, sur lequel vient se visser une boule en m\'e9tal, dont la paroi ant\'e9rieure est form\'e9e d\rquote une vitre. C\rquote est dans cette boule qu\rquote est enferm\'e9e la t\'eate du plongeur, et elle peut s\rquote y mouvoir \'e0 l +\rquote aise. \'c0 cette boule se rattachent deux tuyaux\~: l\rquote un sert \'e0 la sortie de l\rquote air expir\'e9, qui est devenu impropre au jeu des poumons\~; l\rquote autre est en communication avec une pompe man\'9cuvr\'e9 +e sur le radeau, qui envoie un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile au-dessus de lui\~ +; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, suivant ce qui est convenu entre lui et l\rquote \'e9quipe. +\par +\par Ces scaphandres, tr\'e8s perfectionn\'e9s, offrent moins de danger qu\rquote autrefois. L\rquote homme, plong\'e9 dans le milieu liquide, se fait assez facilement \'e0 cet exc\'e8s de pression qu\rquote il supporte. Si, dans l\rquote esp\'e8ce, une \'e9 +ventualit\'e9 redoutable e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 craindre, elle aurait \'e9t\'e9 due \'e0 la rencontre de quelque ca\'efman dans les profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l\rquote avait fait observer Araujo, pas un de ces amphibies n\rquote avait \'e9t\'e9 + signal\'e9 la veille, et l\rquote on sait qu\rquote ils recherchent de pr\'e9f\'e9rence les eaux noires des affluents de l\rquote Amazone. D\rquote ailleurs, au cas d\rquote un danger quelconque, le plongeur a toujours \'e0 sa disposition le cordon d +\rquote un timbre plac\'e9 sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler rapidement \'e0 la surface. +\par +\par Benito, toujours tr\'e8s calme, lorsque, sa r\'e9solution prise, il allait la mettre \'e0 ex\'e9cution, rev\'eatit le scaphandre\~; sa t\'eate disparut dans la sph\'e8re m\'e9tallique\~; sa main saisit une sorte d\rquote \'e9pieu ferr\'e9, propre \'e0 + fouiller les herbes ou les d\'e9tritus accumul\'e9s dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il fut affal\'e9 par le fond. +\par +\par Les hommes du radeau, habitu\'e9s \'e0 ce travail, commenc\'e8rent aussit\'f4t \'e0 man\'9cuvrer la pompe \'e0 air, pendant que quatre des Indiens de la jangada, sous les ordres d\rquote Araujo, le poussaient lentement + avec leurs longues gaffes dans la direction convenue. +\par +\par Les deux pirogues, mont\'e9es, l\rquote une par Fragoso, l\rquote autre par Manoel, plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient pr\'eates \'e0 se porter rapidement en avant, en arri\'e8re, si Benito, retrouvant enfin le corps de Torr +\'e8s, le ramenait \'e0 la surface de l\rquote Amazone. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017297}CHAPITRE DIXI\'c8ME\line UN COUP DE CANON{\*\bkmkend _Toc98017297} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Benito \'e9tait donc descendu sous cette vaste nappe qui lui d\'e9robait encore le cadavre de l\rquote aventurier. Ah\~! s\rquote il avait eu le pouvoir de les d\'e9tourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand fleuve, s\rquote +il avait pu mettre \'e0 sec tout ce bassin de Frias, depuis le barrage d\rquote aval jusqu\rquote au confluent du rio Negro, d\'e9j\'e0, sans doute, cet \'e9tui, cach\'e9 dans les v\'eatements de Torr\'e8s, aurait \'e9t\'e9 entre ses mains\~! L\rquote +innocence de son p\'e8re e\'fbt \'e9t\'e9 reconnue\~! Joam Dacosta, rendu \'e0 la libert\'e9, aurait repris avec les siens la descente du fleuve, et que de terribles \'e9preuves eussent pu \'eatre \'e9vit\'e9es\~! +\par +\par Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix \'e0 quinze pieds d\rquote eau environ, \'e0 l\rquote aplomb de la berge, qui \'e9tait tr\'e8s accore, \'e0 l\rquote endroit m\'ea +me o\'f9 Torr\'e8s avait disparu. +\par +\par L\'e0 se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la veille, aucune des gaffes n\rquote avait pu en fouiller tout 1\rquote entrelacement. Il \'e9 +tait donc possible que le corps, retenu dans ces broussailles sous-marines, f\'fbt encore \'e0 la place m\'eame o\'f9 il \'e9tait tomb\'e9. +\par +\par En cet endroit, gr\'e2ce au remous produit par l\rquote allongement d\rquote une des pointes de la rive, le courant \'e9tait absolument nul. Benito ob\'e9issait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes des Indiens d\'e9pla\'e7aien +t au-dessus de sa t\'eate. +\par +\par La lumi\'e8re p\'e9n\'e9trait assez profond\'e9ment alors ces eaux claires, sur lesquelles un magnifique soleil, \'e9clatant dans un ciel sans nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les conditions ordinaires de visibilit\'e9 sous une c +ouche liquide, une profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extr\'eamement born\'e9e\~; mais ici les eaux semblaient \'eatre comme impr\'e9gn\'e9es du fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans que les t\'e9n\'e8 +bres lui d\'e9robassent le fond du fleuve. +\par +\par Le jeune homme suivit doucement la berge. Son b\'e2ton ferr\'e9 en fouillait les herbes et les d\'e9tritus accumul\'e9s \'e0 sa base. Des \'ab\~vol\'e9es\~\'bb de poissons, si l\rquote on peut s\rquote exprimer ainsi, s\rquote \'e9 +chappaient comme des bandes d\rquote oiseaux hors d\rquote un \'e9pais buisson. On e\'fbt dit des milliers de morceaux d\rquote un miroir bris\'e9, qui fr\'e9tillaient \'e0 travers les eaux. En m\'eame temps, quelques centaines de crustac\'e9 +s couraient sur le sable jaun\'e2tre, semblables \'e0 de grosses fourmis chass\'e9es de leur fourmili\'e8re. +\par +\par Cependant, bien que Benito ne laiss\'e2t pas un seul point de la rive inexplor\'e9, l\rquote objet de ses recherches lui faisait toujours d\'e9faut. Il observa alors que la d\'e9clivit\'e9 du lit \'e9tait assez prononc\'e9 +e, et il en conclut que le corps de Torr\'e8s avait pu rouler au-del\'e0 du remous, vers le milieu du fleuve. S\rquote il en \'e9tait ainsi, peut-\'eatre s\rquote y trouverait-il encore, puisque le courant n\rquote avait pu le saisir \'e0 une profondeur d +\'e9j\'e0 grande et qui devait sensiblement s\rquote accro\'eetre. +\par +\par Benito r\'e9solut donc de porter ses investigations de ce c\'f4t\'e9, d\'e8s qu\rquote il aurait achev\'e9 de sonder le fouillis des herbages. C\rquote est pourquoi il continua de s\rquote +avancer dans cette direction, que le radeau allait suivre pendant un quart d\rquote heure, selon ce qui avait \'e9t\'e9 pr\'e9alablement arr\'eat\'e9. +\par +\par Le quart d\rquote heure \'e9coul\'e9, Benito n\rquote avait rien trouv\'e9 encore. Il sentit alors le besoin de remonter \'e0 la surface, afin de se retrouver dans des conditions physiologiques o\'f9 il p\'fb +t reprendre de nouvelles forces. En de certains endroits, o\'f9 la profondeur du fleuve s\rquote accusait davantage, il avait d\'fb descendre jusqu\rquote \'e0 trente pieds environ. Il avait donc eu \'e0 supporter une pression presque \'e9quivalente \'e0 + celle d\rquote une atmosph\'e8re, \endash cause de fatigue physique et de trouble moral pour qui n\rquote est pas habitu\'e9 \'e0 ce genre d\rquote exercice. +\par +\par Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau commenc\'e8rent \'e0 le haler\~; mais ils op\'e9raient lentement, mettant une minute \'e0 + le relever de deux on trois pieds, afin de ne point produire dans ses organes internes les funestes effets de la d\'e9compression. +\par +\par D\'e8s que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sph\'e8re m\'e9tallique du scaphandre lui fut enlev\'e9e, il respira longuement et s\rquote assit, afin de prendre un peu de repos. +\par +\par Les pirogues s\rquote \'e9taient aussit\'f4t rapproch\'e9es. Manoel, Fragoso, Araujo \'e9taient l\'e0, pr\'e8s de lui, attendant qu\rquote il p\'fbt parler. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Rien encore\~!\'85 rien\~! +\par +\par \endash Tu n\rquote as aper\'e7u aucune trace\~? +\par +\par \endash Aucune. +\par +\par \endash Veux-tu que je cherche \'e0 mon tour\~? +\par +\par Non, Manoel, r\'e9pondit Benito, j\rquote ai commenc\'e9\'85 je sais o\'f9 je veux aller\'85 laisse-moi faire\~!\~\'bb +\par +\par Benito expliqua alors au pilote que son intention \'e9tait bien de visiter la partie inf\'e9rieure de la berge jusqu\rquote au barrage de Frias, l\'e0 o\'f9 le rel\'e8vement du sol avait pu arr\'eater le corps de Torr\'e8 +s, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, si peu que ce f\'fbt, l\rquote action du courant\~; mais, auparavant, il voulait s\rquote \'e9carter lat\'e9ralement de la berge et explorer avec soin cette sorte de d\'e9pression, form\'e9 +e par la d\'e9clivit\'e9 du lit, jusqu\rquote au fond de laquelle les gaffes n\rquote avaient pu \'e9videmment p\'e9n\'e9trer. +\par +\par Araujo approuva ce projet et se disposa \'e0 prendre des mesures en cons\'e9quence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils \'e0 Benito. +\par +\par \'ab\~Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce c\'f4t\'e9, dit-il, le radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, Benito. Il s\rquote agit d\rquote aller plus profond\'e9ment que tu ne l\rquote as fait, peut-\'eatre \'e0 + cinquante ou soixante pieds, et l\'e0, tu auras \'e0 supporter une pression de deux atmosph\'e8res. Ne t\rquote aventure donc qu\rquote avec une extr\'eame lenteur, ou la pr\'e9sence d\rquote esprit pourrait t\rquote abandonner. Tu ne saurais plus o\'f9 + tu es, ni ce que tu es all\'e9 faire. Si ta t\'eate se serre comme dans un \'e9tau, si tes oreilles bourdonnent avec continuit\'e9, n\rquote h\'e9site pas \'e0 donner le signal, et nous te remonterons \'e0 la surface. Puis, tu recommenceras, s\rquote +il le faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitu\'e9 \'e0 te mouvoir dans ces profondes couches du fleuve.\~\'bb +\par +\par Benito promit \'e0 Manoel de tenir compte de ses recommandations, dont il comprenait l\rquote importance. Il \'e9tait frapp\'e9 surtout de ce que la pr\'e9sence d\rquote esprit pouvait lui manquer, au moment o\'f9 elle lui serait peut-\'eatre le plus n +\'e9cessaire. +\par +\par Benito serra la main de Manoel\~; la sph\'e8re du scaphandre fut de nouveau viss\'e9e \'e0 son cou, puis la pompe recommen\'e7a \'e0 fonctionner, et le plongeur eut bient\'f4t disparu sous les eaux. +\par +\par Le radeau s\rquote \'e9tait alors \'e9cart\'e9 d\rquote une quarantaine de pieds de la rive gauche\~; mais, \'e0 mesure qu\rquote il s\rquote avan\'e7ait vers le milieu du fleuve, comme le courant pouvait le faire d\'e9river plus vite qu\rquote il n +\rquote aurait fallu, les ubas s\rquote y amarr\'e8rent, et les pagayeurs le soutinrent contre la d\'e9rive, de mani\'e8re \'e0 ne le laisser se d\'e9placer qu\rquote avec une extr\'eame lenteur. +\par +\par Benito fut descendu tr\'e8s doucement et retrouva le sol ferme. Lorsque ses semelles foul\'e8rent le sable du lit, on put juger, \'e0 la longueur de la corde de halage, qu\rquote il se trouvait par une profondeur de soixante-cinq \'e0 + soixante-dix pieds. Il y avait donc l\'e0 une excavation consid\'e9rable, creus\'e9e bien au-dessous du niveau normal. +\par +\par Le milieu liquide \'e9tait plus obscur alors, mais la limpidit\'e9 de ces eaux transparentes laissait p\'e9n\'e9trer encore assez de lumi\'e8re pour que Benito p\'fbt distinguer suffisamment les objets \'e9 +pars sur le fond du fleuve et se diriger avec quelque s\'fbret\'e9. D\rquote ailleurs le sable, sem\'e9 de mica, semblait former une sorte de r\'e9flecteur, et l\rquote on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une poussi\'e8re lumineuse. + +\par +\par Benito allait, regardait, sondait les moindres cavit\'e9s avec son \'e9pieu. Il continuait \'e0 s\rquote enfoncer lentement. On lui filait de la corde \'e0 la demande, et comme les tuyaux qui servaient \'e0 l\rquote aspiration et \'e0 l\rquote +expiration de l\rquote air n\rquote \'e9taient jamais raidis, le fonctionnement de la pompe s\rquote op\'e9rait dans de bonnes conditions. +\par +\par Benito s\rquote \'e9carta ainsi, de mani\'e8re \'e0 atteindre le milieu du lit de l\rquote Amazone, l\'e0 o\'f9 se trouvait la plus forte d\'e9pression. +\par +\par Quelquefois une profonde obscurit\'e9 s\rquote \'e9paississait autour de lui, et il ne pouvait plus rien voir alors, m\'eame dans un rayon tr\'e8s restreint. Ph\'e9nom\'e8ne purement passager\~: c\rquote \'e9tait le radeau qui, se d\'e9pla\'e7 +ant au-dessus de sa t\'eate, interceptait compl\'e8tement les rayons solaires et faisait la nuit \'e0 la place du jour. Mais, un instant apr\'e8s, la grande ombre s\rquote \'e9tait dissip\'e9e et la r\'e9flexion du sable reprenait toute sa valeur. +\par +\par Benito descendait toujours. Il le sentait surtout \'e0 l\rquote accroissement de la pression qu\rquote imposait \'e0 son corps la masse liquide. Sa respiration \'e9tait moins facile, la r\'e9tractibilit\'e9 de ses organes ne s\rquote op\'e9rait plus, \'e0 + sa volont\'e9, avec autant d\rquote aisance que dans un milieu atmosph\'e9rique convenablement \'e9quilibr\'e9. Dans ces conditions, il se trouvait sous l\rquote action d\rquote effets physiologiques dont il n\rquote avait pas l\rquote +habitude. Le bourdonnement s\rquote accentuait dans ses oreilles\~; mais, comme sa pens\'e9e \'e9tait toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans son cerveau avec une nettet\'e9 parfaite, \endash m\'eame un peu extranaturelle \endash +, il ne voulut point donner le signal de halage et continua \'e0 descendre plus profond\'e9ment. +\par +\par Un instant, dans la p\'e9nombre o\'f9 il se trouvait, une masse confuse attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d\rquote un corps engag\'e9 sous un paquet d\rquote herbes aquatiques. +\par +\par Une vive \'e9motion le prit. Il s\rquote avan\'e7a dans cette direction. De son b\'e2ton il remua cette masse. +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait que le cadavre d\rquote un \'e9norme ca\'efman, d\'e9j\'e0 r\'e9duit \'e0 l\rquote \'e9tat de squelette, et que le courant du rio Negro avait entra\'een\'e9 jusque dans le lit de l\rquote Amazone. +\par +\par Benito recula, et, en d\'e9pit des assertions du pilote, la pens\'e9e lui vint que quelque ca\'efman vivant pourrait bien s\rquote \'eatre engag\'e9 dans les profondes couches du bassin de Frias\~!\'85 +\par +\par Mais il repoussa cette id\'e9e et continua sa marche, de mani\'e8re \'e0 atteindre le fond m\'eame de la d\'e9pression. +\par +\par Il devait \'eatre alors parvenu \'e0 une profondeur de quatre-vingt-dix \'e0 cent pieds, et, cons\'e9quemment, il \'e9tait soumis \'e0 une pression de trois atmosph\'e8res. Si donc cette cavit\'e9 s\rquote accusait encore davantage, il serait bient\'f4 +t oblig\'e9 d\rquote arr\'eater ses recherches. +\par +\par Les exp\'e9riences ont d\'e9montr\'e9 en effet que, dans les profondeurs inf\'e9rieures \'e0 cent vingt on cent trente pieds, se trouve l\rquote extr\'eame limite qu\rquote il est dangereux de franchir en excursion sous-marine\~: non seulement l\rquote +organisme humain ne se pr\'eate pas \'e0 fonctionner convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne fournissent plus l\rquote air respirable avec une r\'e9gularit\'e9 suffisante. +\par +\par Et cependant Benito \'e9tait r\'e9solu \'e0 aller tant que la force morale et l\rquote \'e9nergie physique ne lui feraient pas d\'e9faut. Par un inexplicable pressentiment, il se sentait attir\'e9 vers cet ab\'eeme\~; il lui semblait que le corps avait d +\'fb rouler jusqu\rquote au fond de cette cavit\'e9, que peut-\'eatre Torr\'e8s, s\rquote il \'e9tait charg\'e9 d\rquote objets pesants, tels qu\rquote une ceinture contenant de l\rquote argent, de l\rquote or ou des armes, avait pu se maintenir \'e0 + ces grandes profondeurs. +\par +\par Tout d\rquote un coup, dans une sombre excavation, il aper\'e7ut un cadavre\~! oui\~! un cadavre, habill\'e9 encore, \'e9tendu comme e\'fbt \'e9t\'e9 un homme endormi, les bras repli\'e9s sous la t\'eate\~! +\par +\par \'c9tait-ce Torr\'e8s\~? Dans l\rquote obscurit\'e9, tr\'e8s opaque alors, il \'e9tait malais\'e9 de le reconna\'eetre\~; mais c\rquote \'e9tait bien un corps humain qui gisait l\'e0, \'e0 moins de dix pas, dans une immobilit\'e9 absolue\~! +\par +\par Une poignante \'e9motion saisit Benito. Son c\'9cur cessa de battre un instant. Il crut qu\rquote il allait perdre connaissance. Un supr\'eame effort de volont\'e9 le remit. Il marcha vers le cadavre. +\par +\par Soudain une secousse, aussi violente qu\rquote inattendue, fit vibrer tout son \'eatre\~! Une longue lani\'e8re lui cinglait le corps, et, malgr\'e9 l\rquote \'e9pais v\'eatement du scaphandre, il se sentit fouett\'e9 \'e0 coups redoubl\'e9s. +\par +\par \'ab\~Un gymnote\~!\~\'bb se dit-il. +\par +\par Ce fut le seul mot qui put s\rquote \'e9chapper de ses l\'e8vres. +\par +\par Et en effet, c\rquote \'e9tait un \'ab\~puraqu\'e9\~\'bb, nom que les Br\'e9siliens donnent au gymnote ou couleuvre \'e9lectrique, qui venait de s\rquote \'e9lancer sur lui. +\par +\par Personne n\rquote ignore ce que sont ces sortes d\rquote anguilles \'e0 peau noir\'e2tre et gluante, munies le long du dos et de la queue d\rquote un appareil qui, compos\'e9 de lames jointes par de petites lamelles verticales, est actionn\'e9 + par des nerfs d\rquote une tr\'e8s grande puissance. Cet appareil, dou\'e9 de singuli\'e8res propri\'e9t\'e9s \'e9lectriques, est apte \'e0 produire des commotions redoutables. De ces gymnotes, les uns ont \'e0 peine la taille d\rquote une couleuvre, le +s autres mesurent jusqu\rquote \'e0 dix pieds de longueur\~; d\rquote autres, plus rares, en d\'e9passent quinze et vingt sur une largeur de huit \'e0 dix pouces. +\par +\par Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l\rquote Amazone que dans ses affluents, et c\rquote \'e9tait une de ces \'ab\~bobines\~\'bb vivantes, longue de dix pieds environ, qui, apr\'e8s s\rquote \'eatre d\'e9tendue comme un arc, venait de se pr +\'e9cipiter sur le plongeur. +\par +\par Benito comprit tout ce qu\rquote il avait \'e0 craindre de l\rquote attaque de ce redoutable animal. Son v\'eatement \'e9tait impuissant \'e0 le prot\'e9ger. Les d\'e9charges du gymnote, d\rquote +abord peu fortes, devinrent de plus en plus violentes, et il allait en \'eatre ainsi jusqu\rquote au moment o\'f9, \'e9puis\'e9 par la d\'e9pense du fluide, il serait r\'e9duit \'e0 l\rquote impuissance. +\par +\par Benito, ne pouvant r\'e9sister \'e0 de telles commotions, \'e9tait tomb\'e9 \'e0 demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu \'e0 peu sous les effluences \'e9lectriques du gymnote, qui se frottait lentement sur son corps et l\rquote enla\'e7 +ait de ses replis. Ses bras m\'eames ne pouvaient plus se soulever. Bient\'f4t son b\'e2ton lui \'e9chappa, et sa main n\rquote eut pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal. +\par +\par Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d\rquote eux entre un redoutable puraqu\'e9 et le malheureux plongeur, qui ne se d\'e9battait plus qu\rquote \'e0 peine, sans pouvoir se d +\'e9fendre. +\par +\par Et cela, au moment o\'f9 un corps \endash le corps de Torr\'e8s sans doute\~! \endash venait de lui appara\'eetre\~! +\par +\par Par un supr\'eame instinct de conservation, Benito voulait appeler\~!\'85 Sa voix expirait dans cette bo\'eete m\'e9tallique, qui ne pouvait laisser \'e9chapper aucun son\~! +\par +\par En ce moment, le puraqu\'e9 redoubla ses attaques\~; il lan\'e7ait des d\'e9charges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les tron\'e7ons d\rquote un ver coup\'e9, et dont les muscles se tordaient sous le fouet de l\rquote animal. +\par +\par Benito sentit la pens\'e9e l\rquote abandonner tout \'e0 fait. Ses yeux s\rquote obscurcirent peu \'e0 peu, ses membres se raidirent\~!\'85 +\par +\par Mais, avant d\rquote avoir perdu la puissance de voir, la puissance de raisonner, un ph\'e9nom\'e8ne inattendu, inexplicable, \'e9trange, se produisit devant ses regards. +\par +\par Une d\'e9tonation sourde venait de se propager \'e0 travers les couches liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements coururent dans les couches sous-marines, troubl\'e9es par les secousses du gymnote. Benito se sentit baign\'e9 + en une sorte de bruit formidable, qui trouvait un \'e9cho jusque dans les derni\'e8res profondeurs du fleuve. +\par +\par Et, tout d\rquote un coup, un cri supr\'eame lui \'e9chappa\~!\'85 C\rquote est qu\rquote une effrayante vision spectrale apparaissait \'e0 ses yeux. +\par +\par Le corps du noy\'e9, jusqu\rquote alors \'e9tendu sur le sol, venait de se redresser\~!\'85 Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme s\rquote il les e\'fbt agit\'e9s dans une vie singuli\'e8re\~!\'85 + Des soubresauts convulsifs rendaient le mouvement \'e0 ce cadavre terrifiant\~! +\par +\par C\rquote \'e9tait bien celui de Torr\'e8s\~! Un rayon de soleil avait perc\'e9 jusqu\rquote \'e0 ce corps \'e0 travers la masse liquide, et Benito reconnut la figure bouffie et verd\'e2tre du mis\'e9rable, frapp\'e9 de sa main, dont le dernier soupir s +\rquote \'e9tait \'e9touff\'e9 sous ces eaux\~! +\par +\par Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement \'e0 ses membres paralys\'e9s, tandis que ses lourdes semelles le retenaient comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 clou\'e9 au lit de sable, le cadavre se redressa, sa t\'eate s\rquote +agita de haut en bas, et, se d\'e9gageant du trou dans lequel il \'e9tait retenu par un fouillis d\rquote herbes aquatiques, il s\rquote enleva tout droit, effrayant \'e0 voir, jusque dans les hautes nappes de l\rquote Amazone\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017298}CHAPITRE ONZI\'c8ME\line CE QUI EST DANS L\rquote \'c9TUI{\*\bkmkend _Toc98017298} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Que s\rquote \'e9tait-il pass\'e9\~? Un ph\'e9nom\'e8ne purement physique, dont voici l\rquote explication. +\par +\par La canonni\'e8re de l\rquote \'c9tat }{\i Santa-Ana}{, \'e0 destination de Manao, qui remontait le cours de l\rquote Amazone, venait de franchir la passe de Frias. Un peu avant d\rquote arriver \'e0 l\rquote embouchure du rio Negro, elle avait hiss\'e9 + ses couleurs et salu\'e9 d\rquote un coup de canon le pavillon br\'e9silien. \'c0 cette d\'e9tonation, un effet de vibration s\rquote \'e9tait produit \'e0 la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant jusqu\rquote +au fond du fleuve, avaient suffi \'e0 relever le corps de Torr\'e8s, d\'e9j\'e0 all\'e9g\'e9 par un commencement de d\'e9composition, en facilitant la distension de son syst\'e8me cellulaire. Le corps du noy\'e9 venait de remonter tout naturellement \'e0 + la surface de l\rquote Amazone. +\par +\par Ce ph\'e9nom\'e8ne, bien connu, expliquait la r\'e9apparition du cadavre, mais, il faut en convenir, il y avait eu co\'efncidence heureuse dans cette arriv\'e9e de la }{\i Santa-Ana }{sur le th\'e9\'e2tre des recherches. +\par +\par \'c0 un cri de Manoel, r\'e9p\'e9t\'e9 par tous ses compagnons, l\rquote une des pirogues s\rquote \'e9tait dirig\'e9e imm\'e9diatement vers le corps, pendant que l\rquote on ramenait le plongeur au radeau. +\par +\par Mais, en m\'eame temps, quelle fut l\rquote indescriptible \'e9motion de Manoel, lorsque Benito, hal\'e9 jusqu\rquote \'e0 la plate-forme, y fut d\'e9pos\'e9 dans un \'e9tat de compl\'e8te inertie, et sans que la vie se trah\'ee +t encore en lui par un seul mouvement ext\'e9rieur. +\par +\par N\rquote \'e9tait-ce pas un second cadavre que venaient de rendre l\'e0 les eaux de l\rquote Amazone\~? +\par +\par Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, d\'e9pouill\'e9 de son v\'eatement de scaphandre. +\par +\par Benito avait enti\'e8rement perdu connaissance sous la violence des d\'e9charges du gymnote. +\par +\par Manoel, \'e9perdu, l\rquote appelant, lui insufflant sa propre respiration, chercha \'e0 retrouver les battements de son c\'9cur. +\par +\par \'ab\~Il bat\~! il bat\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Oui\~! le c\'9cur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, les soins de Manoel l\rquote eurent rappel\'e9 \'e0 la vie. +\par +\par \'ab\~Le corps\~! le corps\~!\~\'bb +\par +\par Tels furent les premiers mots, les seuls qui s\rquote \'e9chapp\'e8rent de la bouche de Benito. +\par +\par \'ab\~Le voil\'e0\~! r\'e9pondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait au radeau avec le cadavre de Torr\'e8s. +\par +\par \endash Mais toi, Benito, que t\rquote est-il arriv\'e9\~? demanda Manoel. Est-ce le manque d\rquote air\~?\'85 +\par +\par \endash Non\~! dit Benito. Un puraqu\'e9 qui s\rquote est jet\'e9 sur moi\~!\'85 Mais ce bruit\~?\'85 cette d\'e9tonation\~?\'85 +\par +\par \endash Un coup de canon\~! r\'e9pondit Manoel. C\rquote est un coup de canon qui a ramen\'e9 le cadavre \'e0 la surface du fleuve\~!\~\'bb +\par +\par En ce moment, la pirogue venait d\rquote accoster le radeau. Le corps de Torr\'e8s, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son s\'e9jour dans l\rquote eau ne l\rquote avait pas encore d\'e9figur\'e9. Il \'e9tait facilement reconnaissable. \'c0 cet +\'e9gard, pas de doute possible. +\par +\par Fragoso, agenouill\'e9 dans la pirogue, avait d\'e9j\'e0 commenc\'e9 \'e0 d\'e9chirer les v\'eatements du noy\'e9, qui s\rquote en allaient en lambeaux. +\par +\par En cet instant, le bras droit de Torr\'e8s, mis \'e0 nu, attira l\rquote attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait distinctement la cicatrice d\rquote une ancienne blessure, qui avait d\'fb \'eatre produite par un coup de couteau. +\par +\par \'ab\~Cette cicatrice\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. Mais\'85 c\rquote est bien cela\~!\'85 Je me rappelle maintenant\'85 +\par +\par Quoi\~? demanda Manoel. +\par +\par \endash Une querelle\~!\'85 oui\~! une querelle dont j\rquote ai \'e9t\'e9 t\'e9moin dans la province de la Madeira\'85 il y a trois ans\~! Comment ai-je pu l\rquote oublier\~!\'85 Ce Torr\'e8s appartenait alors \'e0 la milice des capitaines des bois\~ +! Ah\~! je savais bien que je l\rquote avais d\'e9j\'e0 vu, ce mis\'e9rable\~! +\par +\par \endash Que nous importe \'e0 pr\'e9sent\~! s\rquote \'e9cria Benito. L\rquote \'e9tui\~! l\rquote \'e9tui\~!\'85 L\rquote a-t-il encore\~?\~\'bb Et Benito allait d\'e9chirer les derniers v\'eatements du cadavre pour les fouiller\'85 +\par +\par Manoel l\rquote arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Un instant, Benito\~\'bb, dit-il. +\par +\par Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n\rquote appartenaient pas au personnel de la jangada, et dont le t\'e9moignage ne pourrait \'eatre suspect\'e9 plus tard\~: +\par +\par \'ab\~Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment les choses se sont pass\'e9es.\~\'bb +\par +\par Les hommes s\rquote approch\'e8rent de la pirogue. +\par +\par Fragoso d\'e9roula alors la ceinture qui \'e9treignait le corps de Torr\'e8s sous le poncho d\'e9chir\'e9, et t\'e2tant la poche de la vareuse\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote \'e9tui\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Un cri de joie \'e9chappa \'e0 Benito. Il allait saisir l\rquote \'e9tui pour l\rquote ouvrir, pour v\'e9rifier ce qu\rquote il contenait\'85 +\par +\par \'ab\~Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n\rquote abandonnait pas. Il ne faut pas qu\rquote il y ait de doute possible dans l\rquote esprit des magistrats\~! Il convient que des t\'e9moins d\'e9sint\'e9ress\'e9s puissent affirmer que cet \'e9 +tui se trouvait bien sur le corps de Torr\'e8s\~! +\par +\par Tu as raison, r\'e9pondit Benito. +\par +\par Mon ami, reprit Manoel en s\rquote adressant au contrema\'eetre du radeau, fouillez vous-m\'eame dans la poche de cette vareuse.\~\'bb +\par +\par Le contrema\'eetre ob\'e9it. Il retira un \'e9tui de m\'e9tal, dont le couvercle \'e9tait herm\'e9tiquement viss\'e9 et qui ne semblait pas avoir souffert de son s\'e9jour dans l\rquote eau. +\par +\par \'ab\~Le papier\'85 le papier est-il encore dedans\~? s\rquote \'e9cria Benito, qui ne pouvait se contenir. +\par +\par \endash C\rquote est au magistrat d\rquote ouvrir cet \'e9tui\~! r\'e9pondit Manoel. \'c0 lui seul appartient de v\'e9rifier s\rquote il s\rquote y trouve un document\~! +\par +\par \endash Oui\'85 oui\'85 tu as encore raison, Manoel\~! r\'e9pondit Benito. \'c0 Manao\~! mes amis, \'e0 Manao\~!\~\'bb +\par +\par Benito, Manoel, Fragoso et le contrema\'eetre qui tenait l\rquote \'e9tui s\rquote embarqu\'e8rent aussit\'f4t dans l\rquote une des pirogues, et ils allaient s\rquote \'e9loigner, lorsque Fragoso de dire\~: +\par +\par \'ab\~Et le corps de Torr\'e8s\~? +\par +\par La pirogue s\rquote arr\'eata. +\par +\par En effet, les Indiens avaient d\'e9j\'e0 rejet\'e9 \'e0 l\rquote eau le cadavre de l\rquote aventurier, qui d\'e9rivait \'e0 la surface du fleuve. +\par +\par \'ab\~Torr\'e8s n\rquote \'e9tait qu\rquote un mis\'e9rable, dit Benito. Si j\rquote ai loyalement risqu\'e9 ma vie contre la sienne, Dieu l\rquote a frapp\'e9 par ma main, mais il ne faut pas que son corps reste sans s\'e9pulture\~!\~\'bb +\par +\par Ordre fut donc donn\'e9 \'e0 la seconde pirogue d\rquote aller rechercher le cadavre de Torr\'e8s, afin de le transporter sur la rive o\'f9 il serait enterr\'e9. +\par +\par Mais, en ce moment, une bande d\rquote oiseaux de proie, qui planait au-dessus du fleuve, se pr\'e9cipita sur ce corps flottant. C\rquote \'e9taient de ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pel\'e9, aux longue +s pattes, noirs comme des corbeaux, appel\'e9s \'ab\~gallinazos\~\'bb dans l\rquote Am\'e9rique du Sud, et qui sont d\rquote une voracit\'e9 sans pareille. Le corps, d\'e9chiquet\'e9 par leur bec, laissa fuir les gaz qui le gonflaient\~; sa densit\'e9 s +\rquote accroissant, il s\rquote enfon\'e7a peu \'e0 peu, et, pour la derni\'e8re fois, ce qui restait de Torr\'e8s disparut sous les eaux de l\rquote Amazone. +\par +\par Dix minutes apr\'e8s, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied \'e0 terre et s\rquote \'e9lanc\'e8rent \'e0 travers les rues de la ville. +\par +\par En quelques instants, ils \'e9taient arriv\'e9s \'e0 la demeure du juge Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l\rquote un de ses serviteurs de vouloir bien les recevoir imm\'e9diatement. +\par +\par Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet. +\par +\par L\'e0, Manoel fit le r\'e9cit de tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, depuis le moment o\'f9 Torr\'e8s avait \'e9t\'e9 mortellement frapp\'e9 par Benito dans une rencontre loyale, jusqu\rquote au moment o\'f9 l\rquote \'e9tui avait \'e9t\'e9 retrouv +\'e9 sur son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le contrema\'eetre. +\par +\par Bien que ce r\'e9cit f\'fbt de nature \'e0 corroborer tout ce que lui avait dit Joam Dacosta au sujet de Torr\'e8s et du march\'e9 que celui-ci lui avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire d\rquote incr\'e9dulit\'e9. +\par +\par \'ab\~Voici l\rquote \'e9tui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n\rquote a \'e9t\'e9 entre nos mains, et l\rquote homme qui vous le pr\'e9sente est celui-l\'e0 m\'eame qui l\rquote a trouv\'e9 sur le corps de Torr\'e8s\~!\~\'bb +\par +\par Le magistrat saisit l\rquote \'e9tui, il l\rquote examina avec soin, le tournant et le retournant comme il e\'fbt fait d\rquote un objet pr\'e9cieux. Puis il l\rquote agita, et quelques pi\'e8ces, qui se trouvaient \'e0 l\rquote int\'e9 +rieur, rendirent un son m\'e9tallique. +\par +\par Cet \'e9tui ne contenait-il donc pas le document tant cherch\'e9, ce papier \'e9crit de la main du v\'e9ritable auteur du crime, et que Torr\'e8s avait voulu vendre \'e0 un prix indigne \'e0 Joam Dacosta\~? Cette preuve mat\'e9rielle de l\rquote +innocence du condamn\'e9 \'e9tait-elle irr\'e9m\'e9diablement perdue\~? +\par +\par On devine ais\'e9ment \'e0 quelle violente \'e9motion \'e9taient en proie les spectateurs de cette sc\'e8ne. Benito pouvait \'e0 peine prof\'e9rer une parole, il sentait son c\'9cur pr\'eat \'e0 se briser. +\par +\par \'ab\~Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet \'e9tui\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il enfin d\rquote une voix bris\'e9e. +\par +\par Le juge Jarriquez commen\'e7a \'e0 d\'e9visser le couvercle\~; puis, quand ce couvercle eut \'e9t\'e9 enlev\'e9, il renversa l\rquote \'e9tui d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chapp\'e8rent, en roulant sur la table, quelques pi\'e8ces d\rquote or. +\par +\par \'ab\~Mais le papier\~!\'85 le papier\~!\'85\~\'bb s\rquote \'e9cria encore une fois Benito, qui se retenait \'e0 la table pour ne pas tomber. +\par +\par Le magistrat introduisit ses doigts dans l\rquote \'e9tui, et en retira, non sans quelque difficult\'e9, un papier jauni, pli\'e9 avec soin, et que l\rquote eau paraissait avoir respect\'e9. +\par +\par \'ab\~Le document\~! c\rquote est le document\~! s\rquote \'e9cria Fragoso. Oui\~! c\rquote est bien l\'e0 le papier que j\rquote ai vu entre les mains de Torr\'e8s\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez d\'e9ploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il le retourna de mani\'e8re \'e0 en examiner le recto et le verso, qui \'e9taient couverts d\rquote une assez grosse \'e9criture. +\par +\par \'ab\~Un document, en effet, dit-il. Il n\rquote y a pas \'e0 en douter. C\rquote est bien un document\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Benito, et ce document, c\rquote est celui qui atteste l\rquote innocence de mon p\'e8re\~! +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien, r\'e9pondit le juge Jarriquez, et je crains que ce ne soit peut-\'eatre difficile \'e0 savoir\~! +\par +\par \endash Pourquoi\~?\'85 s\rquote \'e9cria Benito, qui devint p\'e2le comme un mort. +\par +\par \endash Parce que ce document est \'e9crit dans un langage cryptologique, r\'e9pondit le juge Jarriquez, et que ce langage\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Nous n\rquote en avons pas la clef\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017299}CHAPITRE DOUZI\'c8ME\line LE DOCUMENT{\*\bkmkend _Toc98017299} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C\rquote \'e9tait l\'e0, en effet, une tr\'e8s grave \'e9ventualit\'e9, que ni Joam Dacosta ni les siens n\rquote avaient pu pr\'e9voir. En effet, \endash ceux qui n\rquote ont pas perdu le souvenir de la premi\'e8re sc\'e8ne de cette histoire le savent +\endash , le document \'e9tait \'e9crit sous une forme ind\'e9chiffrable, emprunt\'e9e \'e0 l\rquote un des nombreux syst\'e8mes en usage dans la cryptologie. +\par +\par Mais lequel\~? +\par +\par C\rquote est \'e0 le d\'e9couvrir que toute l\rquote ing\'e9niosit\'e9 dont peut faire preuve un cerveau humain allait \'eatre employ\'e9e. +\par +\par Avant de cong\'e9dier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit faire une copie exacte du document dont il voulait garder l\rquote original, et il remit cette copie d\'fbment collationn\'e9e aux deux jeunes gens, afin qu\rquote +ils puissent la communiquer au prisonnier. +\par +\par Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retir\'e8rent, et, ne voulant pas tarder d\rquote un instant \'e0 revoir Joam Dacosta, ils se rendirent aussit\'f4t \'e0 la prison. +\par +\par L\'e0, dans une rapide entrevue qu\rquote ils eurent avec le prisonnier, ils lui firent conna\'eetre tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. +\par +\par Joam Dacosta prit le document, l\rquote examina avec attention. Puis, secouant la t\'eate, il le rendit \'e0 son fils. +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre, dit-il, y a-t-il dans cet \'e9crit la preuve que je n\rquote ai jamais pu produire\~! Mais si cette preuve m\rquote \'e9chappe, si toute l\rquote honn\'eatet\'e9 de ma vie pass\'e9e ne plaide pas pour moi, je n\rquote ai plus rien \'e0 + attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre les mains de Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Tous le sentaient bien\~! Si ce document demeurait ind\'e9chiffrable, la situation du condamn\'e9 \'e9tait au pire\~! +\par +\par \'ab\~Nous trouverons, mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Benito. Il n\rquote y a pas de document de cette esp\'e8ce qui puisse r\'e9sister \'e0 l\rquote examen\~! Ayez confiance\'85 oui\~! confiance\~ +! Le ciel nous a, miraculeusement pour ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, apr\'e8s avoir guid\'e9 notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas \'e0 guider notre esprit pour le lire\~!\~\'bb +\par +\par Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel\~; puis les trois jeunes gens, tr\'e8s \'e9mus, se retir\'e8rent pour retourner directement \'e0 la jangada, o\'f9 Yaquita les attendait. +\par +\par L\'e0, Yaquita fut aussit\'f4t mise au courant des nouveaux incidents qui s\rquote \'e9taient produits depuis la veille, la r\'e9apparition du corps de Torr\'e8s, la d\'e9couverte du document et l\rquote \'e9 +trange forme sous laquelle le vrai coupable de l\rquote attentat, le compagnon de l\rquote aventurier, avait cru devoir l\rquote \'e9crire, sans doute pour qu\rquote il ne le comprom\'eet pas, au cas o\'f9 il serait tomb\'e9 entre des mains \'e9trang\'e8 +res. +\par +\par Naturellement Lina fut \'e9galement instruite de cette inattendue complication et de la d\'e9couverte qu\rquote avait faite Fragoso, que Torr\'e8s \'e9tait un ancien capitaine des bois, appartenant \'e0 cette milice qui op\'e9rai +t aux environs des bouches de la Madeira. +\par +\par \'ab\~Mais dans quelles circonstances l\rquote avez-vous donc rencontr\'e9\~? demanda la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait pendant une de mes courses \'e0 travers la province des Amazones, r\'e9pondit Fragoso, lorsque j\rquote allais de village en village pour exercer mon m\'e9tier. +\par +\par \endash Et cette cicatrice\~?\'85 +\par +\par \endash Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9\~: Un jour, j\rquote arrivais \'e0 la mission des Aranas, au moment o\'f9 ce Torr\'e8s, que je n\rquote avais jamais vu, s\rquote \'e9tait pris de querelle avec un de ses camarades, \endash + du vilain monde que tout cela\~! \endash et ladite querelle se termina par un coup de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c\rquote est moi qui fus charg\'e9 de le panser, faute de m\'e9decin, et voil\'e0 comment j\rquote +ai fait sa connaissance\~! +\par +\par \endash Qu\rquote importe, apr\'e8s tout, r\'e9pliqua la jeune fille, que l\rquote on sache ce qu\rquote a \'e9t\'e9 Torr\'e8s\~! Ce n\rquote est pas lui l\rquote auteur du crime, et cela n\rquote avancera pas beaucoup les choses\~! +\par +\par \endash Non, sans doute, r\'e9pondit Fragoso, mais on finira bien par lire ce document, que diable\~! et l\rquote innocence de Joam Dacosta \'e9clatera alors aux yeux de tous\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait aussi l\rquote espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. Aussi tous trois, enferm\'e9s dans la salle commune de l\rquote habitation, pass\'e8rent-ils de longues heures \'e0 essayer de d\'e9chiffrer cette notice. +\par +\par Mais si c\rquote \'e9tait leur espoir, \endash il importe d\rquote insister sur ce point \endash , c\rquote \'e9tait aussi, \'e0 tout le moins, celui du juge Jarriquez. +\par +\par Apr\'e8s avoir r\'e9dig\'e9 le rapport qui, \'e0 la suite de son interrogatoire, \'e9tablissait l\rquote identit\'e9 de Joam Dacosta, le magistrat avait exp\'e9di\'e9 ce rapport \'e0 la chancellerie, et il avait lieu de penser qu\rquote +il en avait fini, pour son compte, avec cette affaire. Il ne devait pas en \'eatre ainsi. +\par +\par En effet, il faut dire que, depuis la d\'e9couverte du document, le juge Jarriquez se trouvait tout \'e0 coup transport\'e9 dans sa sp\'e9cialit\'e9. Lui, le chercheur de combinaisons num\'e9riques, le r\'e9solveur de probl\'e8mes amusants, le d\'e9 +chiffreur de charades, r\'e9bus, logogryphes et autres, il \'e9tait \'e9videmment l\'e0 dans son v\'e9ritable \'e9l\'e9ment. +\par +\par Or, \'e0 la pens\'e9e que ce document renfermait peut-\'eatre la justification de Joam Dacosta, il sentit se r\'e9veiller tous ses instincts d\rquote analyste. Voil\'e0 donc qu\rquote il avait devant les yeux un cryptogramme\~! Aussi ne pensa-t-il plus qu +\rquote \'e0 en chercher le sens. Il n\rquote aurait pas fallu le conna\'eetre pour douter qu\rquote il y travaillerait jusqu\rquote \'e0 en perdre le manger et le boire. +\par +\par Apr\'e8s le d\'e9part des jeunes gens, le juge Jarriquez s\rquote \'e9tait install\'e9 dans son cabinet. Sa porte, d\'e9fendue \'e0 tous, lui assurait quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes \'e9taient sur son nez, sa tabati\'e8 +re sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de mieux d\'e9velopper les finesses et sagacit\'e9s de son cerveau, il saisit le document, et s\rquote absorba dans une m\'e9ditation qui devait bient\'f4t se mat\'e9rialiser sous la forme du monolo +gue. Le digne magistrat \'e9tait un de ces hommes en dehors, qui pensent plus volontiers tout haut que tout bas. +\par +\par \'ab\~Proc\'e9dons avec m\'e9thode, se dit-il. Sans m\'e9thode, pas de logique. Sans logique, pas de succ\'e8s possible.\~\'bb +\par +\par Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien comprendre, d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Ce document comprenait une centaine de lignes, qui \'e9taient divis\'e9es en six paragraphes. +\par +\par \'ab\~Hum\~! fit le juge Jarriquez, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi, vouloir m\rquote exercer sur chaque paragraphe, l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, ce serait perdre inutilement un temps pr\'e9cieux. Il faut choisir, au contraire, un seul de ces alin +\'e9as, et choisir celui qui doit pr\'e9senter le plus d\rquote int\'e9r\'eat. Or, lequel se trouve dans ces conditions, si ce n\rquote est le dernier, o\'f9 doit n\'e9cessairement se r\'e9sumer le r\'e9cit de toute l\rquote affaire\~ +? Des noms propres peuvent me mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s\rquote il est quelque part dans ce document, il ne peut \'e9videmment manquer au dernier paragraphe.\~\'bb +\par +\par Le raisonnement du magistrat \'e9tait logique. Tr\'e8s certainement il avait raison de vouloir d\rquote abord exercer toutes les ressources de son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe. +\par +\par Le voici, ce paragraphe, \endash car il est n\'e9cessaire de le remettre sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste allait employer ses facult\'e9s \'e0 la d\'e9couverte de la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \'ab\~}{\i Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp zdrrg +crohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd}{.\~\'bb +\par +\par Tout d\rquote abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document n\rquote avaient \'e9t\'e9 divis\'e9es ni par mots, ni m\'eame par phrases, et que la ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu\rquote +en rendre la lecture beaucoup plus difficile. +\par +\par \'ab\~Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres semble former des mots, \endash j\rquote entends de ces mots dont le nombre des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation\~!\'85 Et d\rquote abord, au d\'e9 +but, je vois le mot }{\i phy}{\'85 plus loin, le mot }{\i gas}{\'85 Tiens\~!\'85 }{\i ujugi}{\'85 Ne dirait-on pas le nom de cette ville africaine sur les bords du Tanganaika\~? Que vient faire cette cit\'e9 dans tout cela\~?\'85 Plus loin, voil\'e0 le + mot }{\i ypo}{. Est-ce donc du grec\~? Ensuite, c\rquote est }{\i rym}{\'85 }{\i puy}{\'85 }{\i jor}{ \'85 }{\i phetoz}{\'85 }{\i juggay}{\'85 }{\i suz}{\'85 }{\i gruz}{\'85 Et, auparavant, }{\i red}{\'85 }{\i let}{ \'85 Bon\~! voil\'e0 deux mots anglais +\~!\'85 Puis, }{\i ohe}{\'85 }{\i syk}{ \'85 Allons\~! encore une fois le mot }{\i rym}{\'85 puis, le mot }{\i oto}{\~! \'85\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit \'e0 r\'e9fl\'e9chir pendant quelques instants. +\par +\par \'ab\~Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement faite sont bizarres\~! se dit-il. En v\'e9rit\'e9, rien n\rquote indique leur provenance\~! Les uns ont un air grec, les autres un aspect hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-l +\'e0 n\rquote ont aucun air, \endash sans compter qu\rquote il y a des s\'e9ries de consonnes qui \'e9chappent \'e0 toute prononciation humaine\~! D\'e9cid\'e9ment il ne sera pas facile d\rquote \'e9tablir la clef de ce cryptogramme\~!\~\'bb +\par +\par Les doigts du magistrat commenc\'e8rent \'e0 battre sur son bureau une sorte de diane, comme s\rquote il e\'fbt voulu r\'e9veiller ses facult\'e9s endormies. +\par +\par \'ab\~Voyons donc d\rquote abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans ce paragraphe. +\par +\par Il compta, le crayon \'e0 la main. +\par +\par \'ab\~Deux cent soixante-seize\~! dit-il. Eh bien, il s\rquote agit de d\'e9terminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres se trouvent assembl\'e9es les unes par rapport aux autres.\~\'bb +\par +\par Ce compte fut un peu plus long \'e0 \'e9tablir. Le juge Jarriquez avait repris le document\~; puis, son crayon \'e0 la main, il notait successivement chaque lettre suivant l\rquote ordre alphab\'e9tique. Un quart d\rquote heure apr\'e8 +s, il avait obtenu le tableau suivant\~: +\par +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i a }{= 3 fois. +\par }{\i b }{= 4 fois. +\par }{\i c }{= 3 fois. +\par }{\i d }{= 16 fois. +\par }{\i e }{= 9 fois. +\par }{\i f }{= 10 fois. +\par }{\i g }{= 13 fois. +\par }{\i h }{= 23 fois. +\par }{\i i }{= 4 fois. +\par }{\i j }{= 8 fois. +\par }{\i k }{= 9 fois. +\par }{\i l }{= 9 fois. +\par }{\i m }{= 9 fois. +\par }{\i n }{= 9 fois. +\par }{\i o }{= 12 fois. +\par }{\i p }{= 16 fois. +\par }{\i q }{= 16 fois. +\par }{\i r }{= 12 fois. +\par }{\i s }{= 10 fois. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }{\i t }{=8 \endash }{\i u }{=17 \endash }{\i v }{=13 \endash }{\i x }{=12 \endash }{\i y }{=19 \endash }{\i z }{=12 +\par +\par TOTAL\'85276 fois. +\par +\par \'ab\~Ah\~! ah\~! fit le juge Jarriquez, une premi\'e8re observation me frappe\~: c\rquote est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres de l\rquote alphabet ont \'e9t\'e9 employ\'e9es\~! C\rquote est assez \'e9trange\~! En effet, que l\rquote +on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu\rquote il faut de lignes pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien rare si chacun des signes de l\rquote alphabet y figure\~! Apr\'e8s tout, ce peut \'eatre un simple effet du hasard.\~\'bb + +\par +\par Puis, passant \'e0 un autre ordre d\rquote id\'e9es\~: +\par +\par \'ab\~Une question plus importante, se dit-il, c\rquote est de voir si les voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.\~\'bb +\par +\par Le magistrat reprit son crayon, fit le d\'e9compte des voyelles et obtint le calcul suivant\~: +\par +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i a}{ = 3 fois. +\par }{\i e }{= 9 fois. +\par }{\i i}{ = 4 fois. +\par }{\i o}{ = 12 fois. +\par }{\i u}{ = 17 fois. +\par }{\i y}{ = 19 fois. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par TOTAL\'85 64 voyelles. +\par +\par \'ab\~Ainsi, dit-il, il y a dans cet alin\'e9a, soustraction faite, soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes\~! +\par +\par Eh bien\~! mais c\rquote est la proportion normale, c\rquote est-\'e0-dire un cinqui\'e8me environ, comme dans l\rquote alphabet, o\'f9 on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait \'e9t\'e9 \'e9 +crit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait \'e9t\'e9 seulement chang\'e9e. Or, si elle a \'e9t\'e9 modifi\'e9e r\'e9guli\'e8rement, si un }{\i b}{ a toujours \'e9t\'e9 repr\'e9sent\'e9 par un }{\i l}{, par + exemple, un }{\i o}{ par un }{\i v}{, un }{\i g}{ par un }{\i k}{, un }{\i u}{ par un }{\i r}{, etc., je veux perdre ma place de juge \'e0 Manao, si je n\rquote arrive pas \'e0 lire ce document\~! Eh\~! qu\rquote ai-je donc \'e0 faire, si ce n\rquote +est \'e0 proc\'e9der suivant la m\'e9thode de ce grand g\'e9nie analytique, qui s\rquote est nomm\'e9 Edgard Po\'eb\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion \'e0 une nouvelle du c\'e9l\'e8bre romancier am\'e9ricain, qui est un chef-d\rquote \'9cuvre. Qui n\rquote a pas lu le }{\i Scarab\'e9e d\rquote or}{\~? +\par +\par Dans cette nouvelle, un cryptogramme, compos\'e9 \'e0 la fois de chiffres, de lettres, de signes alg\'e9briques, d\rquote ast\'e9risques, de points et virgules, est soumis \'e0 une m\'e9thode v\'e9ritablement math\'e9matique, et il parvient \'e0 \'eatre d +\'e9chiffr\'e9 dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet \'e9trange esprit ne peuvent avoir oubli\'e9es. +\par +\par Il est vrai, de la lecture du document am\'e9ricain ne d\'e9pend que la d\'e9couverte d\rquote un tr\'e9sor, tandis qu\rquote ici il s\rquote agissait de la vie et de l\rquote honneur d\rquote un homme\~! Cette question d\rquote +en deviner le chiffre devait donc \'eatre bien autrement int\'e9ressante. +\par +\par Le magistrat, qui avait souvent lu et relu \'ab\~son\~\'bb Scarab\'e9e d\rquote or, connaissait bien les proc\'e9d\'e9s d\rquote analyse minutieusement employ\'e9s par Edgard Po\'eb, et il r\'e9solut de s\rquote +en servir dans cette occasion. En les utilisant, il \'e9tait certain, comme il l\rquote avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, \'e0 lire le document relatif +\'e0 Joam Dacosta. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote a fait Edgard Po\'eb\~? se r\'e9p\'e9tait-il. Avant tout, il a commenc\'e9 par rechercher quel \'e9tait le signe, \endash ici il n\rquote y a que des lettres \endash +, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l\rquote esp\'e8ce, que c\rquote est la lettre }{\i h}{, puisqu\rquote on l\rquote y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion \'e9 +norme suffit pour faire comprendre a priori que }{\i h}{ ne signifie pas }{\i h}{, mais, au contraire, que }{\i h}{ doit repr\'e9senter la lettre qui se rencontre le plus fr\'e9quemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est \'e9 +crit en portugais. En anglais, en fran\'e7ais, ce serait }{\i e}{, sans doute\~; en italien ce serait }{\i i}{ ou }{\i a}{\~; en portugais ce serai }{\i a}{ ou }{\i o}{. Ainsi donc, admettons, sauf modification ult\'e9rieure, que }{\i h }{signifie }{\i a} +{ ou }{\i o}{.\~\'bb +\par +\par Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle \'e9tait la lettre qui, apr\'e8s l\rquote }{\i h}{, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amen\'e9 ainsi \'e0 former le tableau suivant\~: +\par +\par }{\i h }{= 23 fois. +\par +\par }{\i y }{=19 \endash +\par +\par }{\i u }{=17 \endash +\par +\par }{\i d p q }{=16 \endash }{\i g v }{=13 \endash }{\i o r x z }{=12 \endash }{\i f s }{=10 \endash }{\i e k l n p }{= 9\endash }{\i j t }{= 8\endash }{\i b i }{= 4\endash }{\i a c }{= 3\endash +\par +\par \'ab\~Ainsi donc, la lettre }{\i a}{ s\rquote y trouve trois fois seulement, s\rquote \'e9cria le magistrat, elle qui devrait s\rquote y rencontrer le plus souvent\~! Ah\~! voil\'e0 bien qui prouve surabondamment que sa signification a \'e9t\'e9 chang\'e9 +e\~! Et maintenant, apr\'e8s l\rquote }{\i a}{ ou l\rquote }{\i o}{, quelles sont les lettres qui figurent le plus fr\'e9quemment dans notre langue\~? Cherchons.\~\'bb +\par +\par Et le juge Jarriquez, avec une sagacit\'e9 vraiment remarquable, qui d\'e9notait chez lui un esprit tr\'e8s observateur, se lan\'e7a dans cette nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu\rquote imiter le romancier am\'e9 +ricain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand analyste qu\rquote il \'e9tait, avait pu se reconstituer un alphabet, correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, \'e0 le lire couramment. +\par +\par Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu\rquote il ne fut point inf\'e9rieur \'e0 son illustre ma\'eetre. \'c0 force d\rquote avoir \'ab\~travaill\'e9\~\'bb les logogriphes, les mots carr\'e9s, les mots rectangulaires et autres \'e9 +nigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des lettres, et s\rquote \'eatre habitu\'e9, soit de t\'eate, soit la plume \'e0 la main, \'e0 en tirer la solution, il \'e9tait d\'e9j\'e0 d\rquote une certaine force \'e0 ces jeux d\rquote +esprit. +\par +\par En cette occasion, il n\rquote eut donc pas de peine \'e0 \'e9tablir l\rquote ordre dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, voyelles d\rquote abord, consonnes ensuite. Trois heures apr\'e8s avoir commenc\'e9 + son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si son proc\'e9d\'e9 \'e9tait juste, devait lui donner la signification v\'e9ritable des lettres employ\'e9es dans le document. +\par +\par Il n\rquote y avait donc plus qu\rquote \'e0 appliquer successivement les lettres de cet alphabet \'e0 celles de la notice. +\par +\par Mais, avant de faire cette application, un peu d\rquote \'e9motion prit le juge Jarriquez. Il \'e9tait tout entier, alors, \'e0 cette jouissance intellectuelle, \endash beaucoup plus grande qu\rquote on ne le pense \endash , de l\rquote homme qui, apr +\'e8s plusieurs heures d\rquote un travail opini\'e2tre, va voir appara\'eetre le sens si impatiemment cherch\'e9 d\rquote un logogriphe. +\par +\par \'ab\~Essayons donc, dit-il. En v\'e9rit\'e9, je serais bien surpris si je ne tenais pas le mot de l\rquote \'e9nigme\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, troubl\'e9s par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez\~; puis, il se courba de nouveau sur sa table. +\par +\par Son alphabet sp\'e9cial d\rquote une main, son document de l\rquote autre, il commen\'e7a \'e0 \'e9crire, sous la premi\'e8re ligne du paragraphe, les lettres vraies, qui, d\rquote apr\'e8s lui, devaient correspondre exactement \'e0 + chaque lettre cryptographique. +\par +\par Apr\'e8s la premi\'e8re ligne, il en fit autant pour la deuxi\'e8me, puis pour la troisi\'e8me, puis pour la quatri\'e8me, et il arriva ainsi jusqu\rquote \'e0 la fin de l\rquote alin\'e9a. +\par +\par L\rquote original\~! Il n\rquote avait m\'eame pas voulu se permettre de voir, en \'e9crivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots compr\'e9hensibles. Non\~! pendant ce premier travail, son esprit s\rquote \'e9tait refus\'e9 \'e0 toute v\'e9 +rification de ce genre. Ce qu\rquote il voulait, c\rquote \'e9tait se donner cette jouissance de lire tout d\rquote un coup et tout d\rquote une haleine. +\par +\par Cela fait\~: +\par +\par \'ab\~Lisons\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par Et il lut. +\par +\par Quelle cacophonie, grand Dieu\~! Les lignes qu\rquote il avait form\'e9es avec les lettres de son alphabet n\rquote avaient pas plus de sens que celle du document\~! C\rquote \'e9tait une autre s\'e9rie de lettres, voil\'e0 + tout, mais elles ne formaient aucun mot, elles n\rquote avaient aucune valeur\~! En somme, c\rquote \'e9tait tout aussi hi\'e9roglyphique\~! +\par +\par \'ab\~Diables de diables\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017300}CHAPITRE TREIZI\'c8ME\line O\'d9 IL EST QUESTION DE CHIFFRES{\*\bkmkend _Toc98017300} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il \'e9tait sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorb\'e9 dans ce travail de casse-t\'eate, \endash sans en \'eatre plus avanc\'e9 \endash , avait absolument oubli\'e9 l\rquote heure du repas et l\rquote heure du repos, lorsque l\rquote +on frappa \'e0 la porte de son cabinet. +\par +\par Il \'e9tait temps. Une heure de plus, et toute la substance c\'e9r\'e9brale du d\'e9pit\'e9 magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur intense qui se d\'e9gageait de sa t\'eate\~! +\par +\par Sur l\rquote ordre d\rquote entrer, qui fut donn\'e9 d\rquote une voix impatiente, la porte s\rquote ouvrit, et Manoel se pr\'e9senta. +\par +\par Le jeune m\'e9decin avait laiss\'e9 ses amis, \'e0 bord de la jangada, aux prises avec cet ind\'e9chiffrable document, et il \'e9tait venu revoir le juge Jarriquez. Il voulait savoir s\rquote il avait \'e9t\'e9 + plus heureux dans ses recherches. Il venait lui demander s\rquote il avait enfin d\'e9couvert le syst\'e8me sur lequel reposait le cryptogramme. +\par +\par Le magistrat ne fut pas f\'e2ch\'e9 de voir arriver Manoel. +\par +\par Il en \'e9tait \'e0 ce degr\'e9 de surexcitation du cerveau que la solitude exasp\'e8re. Quelqu\rquote un \'e0 qui parler, voil\'e0 ce qu\rquote il lui fallait, surtout si son interlocuteur se montrait aussi d\'e9sireux que lui de p\'e9n\'e9trer ce myst +\'e8re. Manoel \'e9tait donc bien son homme. +\par +\par \'ab\~Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une premi\'e8re question. Avez-vous mieux r\'e9ussi que nous\~?\'85 +\par +\par Asseyez-vous d\rquote abord, s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva et se mit \'e0 arpenter la chambre. Asseyez-vous\~! Si nous \'e9tions debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de l\rquote +autre, et mon cabinet serait trop \'e9troit pour nous contenir\~!\~\'bb +\par +\par Manoel s\rquote assit et r\'e9p\'e9ta sa question. +\par +\par \'ab\~Non\~!\'85 je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 plus heureux\~! r\'e9pondit le magistrat. Je n\rquote en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j\rquote ai acquis une certitude\~! +\par +\par Laquelle, monsieur, laquelle\~? +\par +\par \endash C\rquote est que le document est bas\'e9, non sur des signes conventionnels, mais sur ce qu\rquote on appelle \'ab\~chiffre\~\'bb en cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre\~! +\par +\par \endash Eh bien, monsieur, r\'e9pondit Manoel, ne peut-on toujours arriver \'e0 lire un document de ce genre\~? +\par +\par \endash Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu\rquote une lettre est invariablement repr\'e9sent\'e9e par la m\'eame lettre, quand un }{\i a}{, par exemple, est toujours un }{\i p}{, quand un }{\i p}{ est toujours un }{\i x}{\'85 sinon\'85 non\~! +\par +\par \endash Et dans ce document\~?\'85 +\par +\par \endash Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le chiffre, pris arbitrairement, qui la commande\~! Ainsi un }{\i b}{, qui aura \'e9t\'e9 repr\'e9sent\'e9 par un }{\i k}{, deviendra plus tard un }{\i z}{, plus tard un }{\i m}{, ou un }{ +\i n}{, ou un }{\i f}{, ou toute autre lettre\~! +\par +\par \endash Et dans ce cas\~?\'85 +\par +\par \endash Dans ce cas, j\rquote ai le regret de vous dire que le cryptogramme est absolument ind\'e9chiffrable\~! +\par +\par \endash Ind\'e9chiffrable\~! s\rquote \'e9cria Manoel. Non\~! monsieur, nous finirons par trouver la clef de ce document, duquel d\'e9pend la vie d\rquote un homme\~!\~\'bb +\par +\par Manoel s\rquote \'e9tait lev\'e9, en proie \'e0 une surexcitation qu\rquote il ne pouvait ma\'eetriser. La r\'e9ponse qu\rquote il venait de recevoir \'e9tait si d\'e9sesp\'e9rante qu\rquote il se refusait \'e0 l\rquote accepter pour d\'e9finitive. +\par +\par Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d\rquote une voix plus calme\~: +\par +\par \'ab\~Et d\rquote abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner \'e0 penser que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le disiez, que c\rquote est un nombre\~? +\par +\par \'c9coutez-moi, jeune homme, r\'e9pondit le juge Jarriquez, et vous serez bien oblig\'e9 de vous rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence\~!\~\'bb Le magistrat prit le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du travail qu\rquote il avait fait. + +\par +\par \'ab\~J\rquote ai commenc\'e9, dit-il, par traiter ce document comme je devais le faire, c\rquote est-\'e0-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, c\rquote est-\'e0-dire que, par l\rquote application d\rquote un alphabet bas\'e9 + sur la proportionnalit\'e9 des lettres les plus usuelles de notre langue, j\rquote ai cherch\'e9 \'e0 en obtenir la lecture, en suivant les pr\'e9ceptes de notre immortel analyste, Edgard Po\'eb\~!\'85 Eh bien, ce qui lui avait r\'e9ussi, a \'e9chou\'e9 +\~!\'85 +\par +\par \'c9chou\'e9\~! s\rquote \'e9cria Manoel. +\par +\par \endash Oui, jeune homme, et j\rquote aurais d\'fb m\rquote apercevoir tout d\rquote abord que le succ\'e8s, cherch\'e9 de cette fa\'e7on, n\rquote \'e9tait pas possible\~! En v\'e9rit\'e9, un plus fort que moi ne s\rquote y serait pas tromp\'e9\~! + +\par +\par \endash Mais, pour Dieu\~! s\rquote \'e9cria Manoel, je voudrais comprendre, et je ne puis\'85 +\par +\par \endash Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous attachant qu\rquote \'e0 observer la disposition des lettres, et relisez-le tout entier. +\par +\par Manoel ob\'e9it. \'ab\~Ne voyez-vous donc rien dans l\rquote assemblage de certaines lettres qui soit bizarre\~? demanda le magistrat. +\par +\par \endash Je ne vois rien, r\'e9pondit Manoel, apr\'e8s avoir, pour la centi\'e8me fois peut-\'eatre, parcouru les lignes du document. +\par +\par \endash Eh bien, bornez-vous \'e0 \'e9tudier le dernier paragraphe. L\'e0, vous le comprenez, doit \'eatre le r\'e9sum\'e9 de la notice tout enti\'e8re. +\par +\par \endash Vous n\rquote y voyez rien d\rquote anormal\~? +\par +\par \endash Rien. +\par +\par \endash Il y a, cependant, un d\'e9tail qui prouve de la fa\'e7on la plus absolue que le document est soumis \'e0 la loi d\rquote un nombre. +\par +\par \endash Et c\rquote est\~?\'85 demanda Manoel. +\par +\par \endash C\rquote est, ou plut\'f4t ce sont trois }{\i h}{ que nous voyons juxtapos\'e9s \'e0 deux places diff\'e9rentes\~!\~\'bb +\par +\par Ce que disait le juge Jarriquez \'e9tait vrai et de nature \'e0 attirer l\rquote attention. D\rquote une part, les deux cent quatri\'e8me, deux cent cinqui\'e8me et deux cent sixi\'e8me lettres de l\rquote alin\'e9a, de l\rquote +autre, les deux cent cinquante-huiti\'e8me, deux cent cinquante-neuvi\'e8me et deux cent soixanti\'e8me lettres \'e9taient des }{\i h}{ plac\'e9s cons\'e9cutivement. De l\'e0, cette particularit\'e9 qui n\rquote avait pas d\rquote abord frapp\'e9 + le magistrat. +\par +\par \'ab\~Et cela prouve\~?\'85 demanda Manoel, sans deviner quelle d\'e9duction il devait tirer de cet assemblage. +\par +\par \endash Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document repose sur la loi d\rquote un nombre\~! Cela d\'e9montre a priori que chaque lettre est modifi\'e9e par la vertu des chiffres de ce nombre et suivant la place qu\rquote ils occupent\~! + +\par +\par \endash Et pourquoi donc\~? +\par +\par \endash Parce que dans aucune langue il n\rquote y a de mots qui comportent le triplement de la m\'eame lettre\~!\~\'bb Manoel fut frapp\'e9 de l\rquote argument, il y r\'e9fl\'e9chit et, en somme, n\rquote y trouva rien \'e0 r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Et si j\rquote avais fait plus t\'f4t cette observation, reprit le magistrat, je me serais \'e9pargn\'e9 bien du mal, et un commencement de migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu\rquote \'e0 l\rquote occiput\~! +\par +\par \endash Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui \'e9chapper le peu d\rquote espoir auquel il avait tent\'e9 de se rattacher encore, qu\rquote entendez-vous par un chiffre\~? +\par +\par \endash Disons un nombre\~! +\par +\par \endash Un nombre, si vous le voulez. +\par +\par \endash Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute explication\~!\~\'bb +\par +\par Le juge Jarriquez s\rquote assit \'e0 la table, prit une feuille de papier, un crayon, et dit\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la premi\'e8re venue, celle-ci, par exemple\~: +\par +\par }{\i Le juge Jarriquez est dou\'e9 d\rquote un esprit tr\'e8s ing\'e9nieux.}{ +\par +\par \'ab\~J\rquote \'e9cris cette phrase de mani\'e8re \'e0 en espacer les lettres et j\rquote obtiens cette ligne\~: +\par +\par }{\i\lang2057 L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u \'e9 d\rquote u n e s p r i t t r \'e8 s i n g \'e9 n i e u x}{\lang2057 +\par +\par }{Cela fait, le magistrat, \endash \'e0 qui sans doute cette phrase semblait contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste \endash , regarda Manoel bien en face, en disant\~: +\par +\par \'ab\~Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de donner \'e0 cette succession naturelle de mots une forme cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit compos\'e9 + de trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le r\'e9p\'e9tant autant de fois qu\rquote il sera n\'e9cessaire pour atteindre la fin de la phrase, et de mani\'e8 +re que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. Voici ce que cela donne\~: }{\i Le juge Jarriquez est dou\'e9 d\rquote un esprit tr\'e8s ing\'e9nieux }{42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 342342342 +\par +\par \'ab\~Eh bien, monsieur Manoel, en rempla\'e7ant chaque lettre par la lettre qu\rquote elle occupe dans l\rquote ordre alphab\'e9tique en le descendant suivant la valeur du chiffre, j\rquote obtiens ceci\~: +\par +\par }{\i l }{moins 4 \'e9gale }{\i p e }{\endash 2= }{\i g j }{\endash 3= }{\i m u }{\endash 4= }{\i z g }{\endash 2= }{\i i e }{\endash 3= }{\i h}{ +\par +\par et ainsi de suite. +\par +\par \'ab\~Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en question, j\rquote arrive \'e0 la fin de l\rquote alphabet, sans avoir assez de lettres compl\'e9mentaires \'e0 d\'e9duire, je le reprends par le commencement. C\rquote +est ce qui se passe pour la derni\'e8re lettre de mon nom, ce }{\i z}{, au-dessous duquel est plac\'e9 le chiffre 3. Or, comme apr\'e8s le }{\i z}{, l\rquote alphabet ne me fournit plus de lettres, je recommence \'e0 compter en reprenant par l\rquote }{ +\i a}{, et dans ce cas\~: +\par +\par }{\i z }{moins 3 \'e9gale }{\i c.}{ +\par +\par \'ab\~Cela dit, lorsque j\rquote ai men\'e9 jusqu\rquote \'e0 la fin ce syst\'e8me cryptographique, command\'e9 par le nombre 423, \endash qui a \'e9t\'e9 arbitrairement choisi, ne l\rquote oubliez pas\~! \endash + la phrase que vous connaissez est alors remplac\'e9e par celle-ci\~: +\par +\par }{\i Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz.}{ +\par +\par \'ab\~Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n\rquote a-t-elle pas tout \'e0 fait l\rquote aspect de celles du document en question\~? Eh bien, qu\rquote en ressort-il\~? C\rquote est que la signification de la lettre \'e9tant donn\'e9e +par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre cryptographique qui se rapporte \'e0 la lettre vraie ne peut pas toujours \'eatre la m\'eame. Ainsi, dans cette phrase, le premier }{\i e}{ est repr\'e9sent\'e9 par un }{\i g}{, mais le deuxi\'e8 +me l\rquote est par un }{\i h}{, le troisi\'e8me par un }{\i g}{, le quatri\'e8me par un }{\i i}{\~; un }{\i m}{ correspond au premier }{\i j}{ et un }{\i n}{ au second\~; des deux }{\i r}{ de mon nom, l\rquote un est repr\'e9sent\'e9 par un }{\i u}{ +, le second par un }{\i v}{\~; le }{\i t}{ du mot }{\i est}{ devient un }{\i x}{ et le }{\i t}{ du mot }{\i esprit}{ devient un }{\i y}{, tandis que celui du mot }{\i tr\'e8s}{ est un }{\i v}{. + Vous voyez donc bien que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n\rquote arriverez jamais \'e0 lire ces lignes, et que, par cons\'e9quent, puisque le nombre qui fait la loi du document nous \'e9chappe, il restera ind\'e9chiffrable\~!\~\'bb +\par +\par En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serr\'e9e, Manoel fut accabl\'e9 d\rquote abord\~; mais, relevant la t\'eate\~: +\par +\par \'ab\~Non, s\rquote \'e9cria-t-il, non monsieur\~! Je ne renoncerai pas \'e0 l\rquote espoir de d\'e9couvrir ce nombre\~! +\par +\par \endash On le pourrait peut-\'eatre, r\'e9pondit le juge Jarriquez, si les lignes du document avaient \'e9t\'e9 divis\'e9es par mots\~! +\par +\par \endash Et pourquoi\~? +\par +\par \endash Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d\rquote affirmer en toute assurance, n\rquote est-ce pas, que ce dernier paragraphe du document doit r\'e9sumer tout ce qui a \'e9t\'e9 \'e9crit dans les paragraphes pr\'e9c\'e9 +dents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam Dacosta s\rquote y trouve. Eh bien, si les lignes eussent \'e9t\'e9 divis\'e9es par mots, en essayant chaque mot l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, \endash j\rquote entends les mots compos\'e9 +s de sept lettres comme l\rquote est le nom de Dacosta \endash , il n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 impossible de reconstituer le nombre qui est la clef du document. +\par +\par \endash Veuillez m\rquote expliquer comment il faudrait proc\'e9der monsieur, demanda Manoel, qui voyait peut-\'eatre luire l\'e0 un dernier espoir. +\par +\par \endash Rien n\rquote est plus simple, r\'e9pondit le juge Jarriquez. Prenons, par exemple, un des mots de la phrase que je viens d\rquote \'e9crire, \endash mon nom, si vous le voulez. Il est repr\'e9sent\'e9 + dans le cryptogramme par cette bizarre succession de lettres\~: }{\i ncuvktzgc}{. Eh bien, en disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en pla\'e7ant en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l\rquote une \'e0 l\rquote +autre dans l\rquote ordre alphab\'e9tique, j\rquote aurai la formule suivante\~: +\par +\par \'ab\~Entre }{\i n }{et }{\i j }{on compte 4 lettres. \endash }{\i c }{\endash }{\i a }{\endash 2\endash \endash }{\i u }{\endash }{\i r }{\endash 3\endash \endash }{\i v }{\endash }{\i r }{\endash 4\endash \endash }{\i k }{\endash }{\i i }{ +\endash 2\endash \endash }{\i t }{\endash }{\i q }{\endash 3\endash \endash }{\i z }{\endash }{\i u }{\endash 4\endash \endash }{\i g }{\endash }{\i e }{\endash 2\endash \endash }{\i c }{\endash }{\i z }{\endash 3\endash +\par +\par \'ab\~Or, comment est compos\'e9e la colonne des chiffres produits par cette op\'e9ration tr\'e8s simple\~? Vous le voyez\~! des chiffres 423423423, etc., c\rquote est-\'e0-dire du nombre 423 plusieurs fois r\'e9p\'e9t\'e9. +\par +\par Oui\~! cela est\~! r\'e9pondit Manoel. +\par +\par \endash Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l\rquote ordre alphab\'e9tique de la fausse lettre \'e0 la lettre vraie, au lieu de le descendre de la vraie \'e0 la fausse, j\rquote ai pu arriver ais\'e9ment \'e0 + reconstituer le nombre, et que ce nombre cherch\'e9 est effectivement 423 que j\rquote avais choisi comme clef de mon cryptogramme\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! monsieur, s\rquote \'e9cria Manoel, si, comme cela doit \'eatre, le nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant successivement chaque lettre de ces lignes pour la premi\'e8 +re des six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver\'85 +\par +\par \endash Cela serait possible, en effet, r\'e9pondit le juge Jarriquez, mais \'e0 une condition cependant\~! +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash Ce serait que le premier chiffre du nombre v\'eent pr\'e9cis\'e9ment tomber sous la premi\'e8re lettre du mot Dacosta, et vous m\rquote accorderez bien que cela n\rquote est aucunement probable\~! +\par +\par \endash En effet\~! r\'e9pondit Manoel, qui, devant cette improbabilit\'e9, sentait la derni\'e8re chance lui \'e9chapper. +\par +\par \endash Il faudrait donc s\rquote en remettre au hasard seul, reprit le juge Jarriquez qui secoua la t\'eate, et le hasard ne doit pas intervenir dans des recherches de ce genre\~! +\par +\par \endash Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous livrer ce nombre\~? +\par +\par \endash Ce nombre, s\rquote \'e9cria le magistrat, ce nombre\~! Mais de combien de chiffres se compose-t-il\~? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de neuf, de dix\~? Est-il fait de chiffres diff\'e9rents, ce nombre, ou de chiffres plusieurs fois r\'e9p +\'e9t\'e9s\~? Savez-vous bien, jeune homme, qu\rquote avec les dix chiffres de la num\'e9ration, en les employant tous, sans r\'e9p\'e9tition aucune, on peut faire trois millions deux cent soixante-huit mille huit cents nombres diff\'e9 +rents, et que si plusieurs m\'eames chiffres s\rquote y trouvaient, ces millions de combinaisons s\rquote accro\'eetraient encore\~? Et savez-vous qu\rquote en n\rquote employant qu\rquote +une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents minutes dont se compose l\rquote ann\'e9e \'e0 essayer chacun de ces nombres, il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de trois si\'e8cles, si chaque op\'e9ration exigeait une heure\~ +! Non\~! vous demandez l\'e0 l\rquote impossible\~! +\par +\par \endash L\rquote impossible, monsieur, r\'e9pondit Manoel, c\rquote est qu\rquote un juste soit condamn\'e9, c\rquote est que Joam Dacosta perde la vie et l\rquote honneur, quand vous avez entre les mains la preuve mat\'e9rielle de son innocence\~! Voil +\'e0 ce qui est impossible\~! +\par +\par \endash Ah\~! jeune homme, s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez, qui vous dit, apr\'e8s tout, que ce Torr\'e8s n\rquote ait pas menti, qu\rquote il ait r\'e9ellement eu entre les mains un document \'e9crit par l\rquote +auteur du crime, que ce papier soit ce document et qu\rquote il s\rquote applique \'e0 Joam Dacosta\~? +\par +\par Qui le dit\~!\'85\~\'bb r\'e9p\'e9ta Manoel. +\par +\par Et sa t\'eate retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait d\rquote une fa\'e7on certaine que le document concern\'e2t l\rquote affaire de l\rquote arrayal diamantin. Rien m\'eame ne disait qu\rquote il ne f\'fbt pas vide de tout sens, et qu\rquote +il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 imagin\'e9 par Torr\'e8s lui-m\'eame, aussi capable de vouloir vendre une pi\'e8ce fausse qu\rquote une vraie\~! +\par +\par \'ab\~N\rquote importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se levant, n\rquote importe\~! Quelle que soit l\rquote affaire \'e0 laquelle se rattache ce document, je ne renonce pas \'e0 en d\'e9couvrir le chiffre\~! Apr\'e8 +s tout, cela vaut bien un logogriphe ou un r\'e9bus\~!\~\'bb +\par +\par Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint \'e0 la jangada, plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 au retour qu\rquote il ne l\rquote \'e9tait au d\'e9part. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017301}CHAPITRE QUATORZI\'c8ME\line \'c0 TOUT HASARD{\*\bkmkend _Toc98017301} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant, un revirement complet s\rquote \'e9tait fait dans l\rquote opinion publique au sujet du condamn\'e9 Joam Dacosta. \'c0 la col\'e8re avait succ\'e9d\'e9 la commis\'e9ration. La population ne se portait plus \'e0 la prison de Manao pour prof\'e9 +rer des cris de mort contre le prisonnier. Au contraire\~! les plus acharn\'e9s \'e0 l\rquote accuser d\rquote \'eatre l\rquote auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que ce n\rquote \'e9tait pas lui le coupable et r\'e9 +clamaient sa mise en libert\'e9 imm\'e9diate\~: ainsi vont les foules, \endash d\rquote un exc\'e8s \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Ce revirement se comprenait. +\par +\par En effet, les \'e9v\'e9nements qui venaient de se produire pendant ces deux derniers jours, duel de Benito et de Torr\'e8s, recherche de ce cadavre r\'e9apparu dans des circonstances si extraordinaires, trouvaille du document, \'ab\~ind\'e9chiffrabilit +\'e9\~\'bb, si l\rquote on peut s\rquote exprimer ainsi, des lignes qu\rquote il contenait, assurance o\'f9 l\rquote on \'e9tait, o\'f9 l\rquote on voulait \'eatre, que cette notice renfermait la preuve mat\'e9rielle de la non-culpabilit\'e9 + de Joam Dacosta, puisqu\rquote elle \'e9manait du vrai coupable, tout avait contribu\'e9 \'e0 op\'e9rer ce changement dans l\rquote opinion publique. Ce que l\rquote on d\'e9sirait, ce que l\rquote +on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le craignait maintenant\~: c\rquote \'e9tait l\rquote arriv\'e9e des instructions qui devaient \'eatre exp\'e9di\'e9es de Rio de Janeiro. +\par +\par Cela ne pouvait tarder, cependant. +\par +\par En effet, Joam Dacosta avait \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 le 24 ao\'fbt et interrog\'e9 le lendemain. Le rapport du juge \'e9tait parti le 26. On \'e9tait au 28. Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une d\'e9cision \'e0 l\rquote \'e9gard d +u condamn\'e9, et il \'e9tait trop certain que la \'ab\~justice suivrait son cours\~!\~\'bb +\par +\par Oui\~! personne ne doutait qu\rquote il n\rquote en f\'fbt ainsi\~! Et, cependant, que la certitude de l\rquote innocence de Joam Dacosta ressort\'eet du document, cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni m\'ea +me pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec passion les phases de cette dramatique affaire. +\par +\par Mais, au-dehors, aux yeux d\rquote observateurs d\'e9sint\'e9ress\'e9s ou indiff\'e9rents, qui n\rquote \'e9taient pas sous la pression des \'e9v\'e9nements, quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer m\'eame qu\rquote il se rapportait +\'e0 l\rquote attentat de l\rquote arrayal diamantin\~? Il existait, c\rquote \'e9tait incontestable. On l\rquote avait trouv\'e9 sur le cadavre de Torr\'e8s. Rien de plus certain. On pouvait m\'eame s\rquote assurer, en le comparant \'e0 + la lettre de Torr\'e8s qui d\'e9non\'e7ait Joam Dacosta, que ce document n\rquote avait point \'e9t\'e9 \'e9crit de la main de l\rquote aventurier. Et, cependant, ainsi que l\rquote avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce mis\'e9rable ne l\rquote +aurait-il pas fait fabriquer dans un but de chantage\~? Et il pouvait d\rquote autant plus en \'eatre ainsi que Torr\'e8s ne pr\'e9tendait s\rquote en dessaisir qu\rquote apr\'e8s son mariage avec la fille de Joam Dacosta, c\rquote est-\'e0-dire lorsqu +\rquote il ne serait plus possible de revenir sur le fait accompli. +\par +\par Toutes ces th\'e8ses pouvaient donc se soutenir de part et d\rquote autre, et l\rquote on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam Dacosta \'e9 +tait des plus compromises. Tant que le document ne serait pas d\'e9chiffr\'e9, c\rquote \'e9tait comme s\rquote il n\rquote existait pas, et si son secret cryptographique n\rquote \'e9tait pas miraculeusement devin\'e9 ou r\'e9v\'e9l\'e9 + avant trois jours, avant trois jours l\rquote expiation supr\'eame aurait irr\'e9parablement frapp\'e9 le condamn\'e9 de Tijuco. +\par +\par Eh bien, ce miracle, un homme pr\'e9tendait l\rquote accomplir\~! Cet homme, c\rquote \'e9tait le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus encore dans l\rquote int\'e9r\'eat de Joam Dacosta que pour la satisfaction de ses facult\'e9 +s analytiques. Oui\~! un revirement s\rquote \'e9tait absolument fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonn\'e9 sa retraite d\rquote Iquitos, qui \'e9tait venu, au risque de la vie, demander sa r\'e9habilitation \'e0 la justice br +\'e9silienne, n\rquote y avait-il pas l\'e0 une \'e9nigme morale qui en valait bien d\rquote autres\~! Aussi ce document, le magistrat ne l\rquote abandonnerait pas tant qu\rquote il n\rquote en aurait pas d\'e9couvert le chiffre. Il s\rquote +y acharnait donc\~! Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait \'e0 combiner des nombres, \'e0 forger une clef pour forcer cette serrure\~! +\par +\par \'c0 la fin de la premi\'e8re journ\'e9e, cette id\'e9e \'e9tait arriv\'e9e dans le cerveau du juge Jarriquez \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote obsession. Une col\'e8re, tr\'e8s peu contenue, bouillonnait en lui et s\rquote y maintenait \'e0 l\rquote \'e9 +tat permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou blancs, n\rquote osaient plus l\rquote aborder. Il \'e9tait gar\'e7on, heureusement, sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures \'e0 passer. Jamais probl\'e8me n +\rquote avait passionn\'e9 \'e0 ce point cet original, et il \'e9tait bien r\'e9solu \'e0 en poursuivre la solution, tant que sa t\'eate n\rquote \'e9claterait pas, comme une chaudi\'e8re trop chauff\'e9e, sous la tension des vapeurs. +\par +\par Il \'e9tait parfaitement acquis maintenant \'e0 l\rquote esprit du digne magistrat que la clef du document \'e9tait un nombre, compos\'e9 de deux ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute d\'e9duction semblait \'eatre impuissante \'e0 + le faire conna\'eetre. +\par +\par Ce fut cependant ce qu\rquote entreprit, avec une v\'e9ritable rage, le juge Jarriquez, et c\rquote est \'e0 ce travail surhumain que, pendant cette journ\'e9e du 28 ao\'fbt, il appliqua toutes ses facult\'e9s. +\par +\par Chercher ce nombre au hasard, c\rquote \'e9tait, il l\rquote avait dit, vouloir se perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorb\'e9 plus que la vie d\rquote un calculateur de premier ordre. Mais, si l\rquote +on ne devait aucunement compter sur le hasard, \'e9tait-il donc impossible de proc\'e9der par le raisonnement\~? Non, sans doute, et c\rquote est \'e0 \'ab\~raisonner jusqu\rquote \'e0 la d\'e9raison\~\'bb, que le juge Jarriquez se donna tout entier, apr +\'e8s avoir vainement cherch\'e9 le repos dans quelques heures de sommeil. +\par +\par Qui e\'fbt pu p\'e9n\'e9trer jusqu\rquote \'e0 lui en ce moment, apr\'e8s avoir brav\'e9 les d\'e9fenses formelles qui devaient prot\'e9ger sa solitude, l\rquote aurait trouv\'e9 +, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de lettres embrouill\'e9es lui semblaient voltiger autour de sa t\'eate. +\par +\par \'ab\~Ah\~! s\rquote \'e9criait-il, pourquoi ce mis\'e9rable qui l\rquote a \'e9crit, quel qu\rquote il soit, n\rquote a-t-il pas s\'e9par\'e9 les mots de ce paragraphe\~! On pourrait\'85 on essayerait\'85 Mais non\~! Et cependant, s\rquote il est r\'e9 +ellement question dans ce document de cette affaire d\rquote assassinat et de vol, il n\rquote est pas possible que certains mots ne s\rquote y trouvent, des mots tels qu\rquote }{\i arrayal}{, }{\i diamants}{, }{\i Tijuco}{, }{\i Dacosta}{, d\rquote +autres, que sais-je\~! et en les mettant en face de leurs \'e9quivalents cryptologiques, on pourrait arriver \'e0 reconstituer le nombre\~! Mais rien\~! Pas une seule s\'e9paration\~! Un mot, rien qu\rquote un seul\~!\'85 + Un mot de deux cent soixante-seize lettres\~!\'85 Ah\~! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le gueux qui a si malencontreusement compliqu\'e9 son syst\'e8me\~! Rien que pour cela, il m\'e9riterait deux cent soixante-seize mille fois la potence +\~!\~\'bb +\par +\par Et un violent coup de poing, port\'e9 sur le document, vint accentuer ce peu charitable souhait. +\par +\par \'ab\~Mais enfin, reprit le magistrat, s\rquote il m\rquote est interdit d\rquote aller chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne puis-je, \'e0 tout le moins, essayer de le d\'e9couvrir soit au commencement soit \'e0 + la fin de chaque paragraphe\~? Peut-\'eatre y a-t-il l\'e0 une chance qu\rquote il ne faut pas n\'e9gliger\~?\~\'bb +\par +\par Et s\rquote emportant sur cette voie de d\'e9duction, le juge Jarriquez essaya successivement si les lettres qui commen\'e7aient ou finissaient les divers alin\'e9as du document pouvaient correspondre \'e0 + celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait n\'e9cessairement se trouver quelque part, \endash le mot }{\i Dacosta}{. +\par +\par Il n\rquote en \'e9tait rien. +\par +\par En effet, pour ne parler que du dernier alin\'e9a et des sept lettres par lesquelles il d\'e9butait, la formule fut\~: +\par +\par }{\i\lang2057 P }{\lang2057 = }{\i\lang2057 D}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 h }{\lang2057 = }{\i\lang2057 a}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 y }{\lang2057 = }{\i\lang2057 c}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 j }{\lang2057 = }{\i\lang2057 o}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 s }{\lang2057 = }{\i\lang2057 s}{\lang2057 +\par +\par }{\i\lang2057 l }{\lang2057 = }{\i\lang2057 t}{\lang2057 +\par +\par }{\i y }{= }{\i a}{ +\par +\par Or, d\'e8s la premi\'e8re lettre, le juge Jarriquez fut arr\'eat\'e9 dans ses calculs, puisque l\rquote \'e9cart entre }{\i p}{ et }{\i d}{ dans l\rquote ordre alphab\'e9 +tique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut \'e9videmment \'eatre modifi\'e9e que par un seul. +\par +\par Il en \'e9tait de m\'eame pour les sept derni\'e8res lettres du paragraphe }{\i p s u vjh b}{, dont la s\'e9rie commen\'e7ait \'e9galement par un }{\i p}{, qui ne pouvait en aucun cas repr\'e9senter le }{\i d}{ de }{\i Dacosta}{, puisqu\rquote il en \'e9 +tait s\'e9par\'e9 \'e9galement par douze lettres. +\par +\par Donc, ce nom ne figurait pas \'e0 cette place. +\par +\par M\'eame observation pour les mots }{\i arrayal}{ et }{\i Tijuco}{, qui furent successivement essay\'e9s, et dont la construction ne correspondait pas davantage \'e0 la s\'e9rie des lettres cryptographiques. +\par +\par Apr\'e8s ce travail, le juge Jarriquez, la t\'eate bris\'e9e, se leva, arpenta son cabinet, prit l\rquote air \'e0 la fen\'eatre, poussa une sorte de rugissement dont le bruit fit partir toute une vol\'e9e d\rquote +oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d\rquote un mimosa, et il revint au document. +\par +\par Il le prit, il le tourna et le retourna. +\par +\par \'ab\~Le coquin\~! le gueux\~! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par me rendre fou\~! Mais, halte-l\'e0\~! Du calme\~! Ne perdons pas l\rquote esprit\~! Ce n\rquote est pas le moment\~!\~\'bb +\par +\par Puis, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 se rafra\'eechir la t\'eate dans une bonne ablution d\rquote eau froide\~: +\par +\par \'ab\~Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis d\'e9duire un nombre de l\rquote arrangement de ces damn\'e9es lettres, voyons quel nombre a bien pu choisir l\rquote auteur de ce document, en admettant qu\rquote il soit aussi l\rquote +auteur du crime de Tijuco\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait une autre m\'e9thode de d\'e9ductions, dans laquelle le magistrat allait se jeter, et peut-\'eatre avait-il raison, car cette m\'e9thode ne manquait pas d\rquote une certaine logique. +\par +\par \'ab\~Et d\rquote abord, dit-il, essayons un mill\'e9sime\~! Pourquoi ce malfaiteur n\rquote aurait-il pas choisi le mill\'e9sime de l\rquote ann\'e9e qui a vu na\'eetre Joam Dacosta, cet innocent qu\rquote il laissait condamner \'e0 sa place, \endash + ne f\'fbt ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui\~? Or, Joam Dacosta est n\'e9 en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris comme nombre cryptologique\~!\~\'bb +\par +\par Et le juge Jarriquez, \'e9crivant les premi\'e8res lettres du paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu\rquote il r\'e9p\'e9ta trois fois, obtint cette nouvelle formule\~: +\par +\par 1804\~\~\~\~1804\~\~\~\~1804 +\par +\par }{\i phyj}{\~\~\~\~}{\i slyd}{\~\~\~\~}{\i dqfd}{ +\par +\par Puis, en remontant dans l\rquote ordre alphab\'e9tique d\rquote autant de lettres que comportait la valeur du chiffre, il obtint la s\'e9rie suivante\~: +\par +\par }{\i o.yf}{\~\~\~\~}{\i rdy.}{\~\~\~\~}{\i cif. }{ce qui ne signifiait rien\~! Et encore lui manquait-il trois lettres qu\rquote il avait d\'fb remplacer par des points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les trois lettres }{\i h}{, }{\i d +}{ et }{\i d}{, ne donnaient pas de lettres correspondantes en remontant la s\'e9rie alphab\'e9tique. +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est pas encore cela\~! s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. Essayons d\rquote un autre nombre\~!\~\'bb +\par +\par Et il se demanda si, \'e0 d\'e9faut de ce premier mill\'e9sime, l\rquote auteur du document n\rquote aurait pas plut\'f4t choisi le mill\'e9sime de l\rquote ann\'e9e dans laquelle le crime avait \'e9t\'e9 commis. +\par +\par Or, c\rquote \'e9tait en 1826. Donc, proc\'e9dant comme dessus, il obtint la formule\~: +\par +\par 1826\~\~\~\~1826\~\~\~\~1826 +\par +\par }{\i Phyj}{\~\~\~\~}{\i slyd}{\~\~\~\~}{\i dqfd +\par }{ +\par ce qui lui donna\~: +\par +\par }{\i o.vd}{\~\~\~\~}{\i rdv.}{ \~\~\~\~}{\i cid. +\par }{ +\par M\'eame s\'e9rie insignifiante, ne pr\'e9sentant aucun sens, plusieurs lettres manquant toujours comme dans la formule pr\'e9c\'e9dente, et pour des raisons semblables. +\par +\par \'ab\~Damn\'e9 nombre\~! s\rquote \'e9cria le magistrat. Il faut encore renoncer \'e0 celui-ci\~! \'c0 un autre\~! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de contos repr\'e9sentant le produit du vol\~?\~\'bb Or, la valeur des diamants vol\'e9s avait \'e9 +t\'e9 estim\'e9e \'e0 la somme de huit cent trente-quatre contos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Environ 2 500 000 francs.}} +}{. +\par +\par La formule fut donc ainsi \'e9tablie\~: +\par +\par 834\~\~\~\~834\~\~\~\~834\~\~\~\~834 +\par +\par }{\i phy}{\~\~\~\~}{\i jsl}{\~\~\~\~}{\i ydd}{\~\~\~\~}{\i qfd}{ +\par +\par ce qui donna ce r\'e9sultat aussi peu satisfaisant que les autres\~: +\par +\par }{\i het}{\~\~\~\~}{\i bph}{\~\~\~\~}{\i pa.}{ \~\~\~\~}{\i ic.}{ +\par +\par \'ab\~Au diable le document et celui qui l\rquote imagina\~! s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez en rejetant le papier, qui s\rquote envola \'e0 l\rquote autre bout de la chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner\~!\~\'bb +\par +\par Mais, ce moment de col\'e8re pass\'e9, le magistrat, qui ne voulait point en avoir le d\'e9menti, reprit le document. Ce qu\rquote il avait fait pour les premi\'e8res lettres des divers paragraphes, il le refit pour les derni\'e8res, \endash + inutilement. Puis, tout ce que lui fournit son imagination surexcit\'e9e, il le tenta. Successivement furent essay\'e9s les nombres qui repr\'e9sentaient l\rquote \'e2ge de Joam Dacosta, que devait bien conna\'eetre l\rquote auteur du crime, la date de l +\rquote arrestation, la date de la condamnation prononc\'e9e par la cour d\rquote assises de Villa-Rica, la date fix\'e9e pour l\rquote ex\'e9cution, etc., etc., jusqu\rquote au nombre m\'eame des victimes de l\rquote attentat de Tijuco\~! Rien\~ +! toujours rien\~! +\par +\par Le juge Jarriquez \'e9tait dans un \'e9tat d\rquote exasp\'e9ration qui pouvait r\'e9ellement faire craindre pour l\rquote \'e9quilibre de ses facult\'e9s mentales. Il se d\'e9menait, il se d\'e9battait, il luttait comme s\rquote il e\'fb +t tenu un adversaire corps \'e0 corps\~! Puis tout \'e0 coup\~: +\par +\par \'ab\~Au hasard, s\rquote \'e9cria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la logique est impuissante\~!\~\'bb +\par +\par Sa main saisit le cordon d\rquote une sonnette pendue pr\'e8s de sa table de travail. Le timbre r\'e9sonna violemment, et le magistrat s\rquote avan\'e7a jusqu\rquote \'e0 la porte qu\rquote il ouvrit\~: +\par +\par \'ab\~Bobo\~!\~\'bb cria-t-il. +\par +\par Quelques instants se pass\'e8rent. +\par +\par Bobo, un noir affranchi qui \'e9tait le domestique privil\'e9gi\'e9 du juge Jarriquez, ne paraissait pas. Il \'e9tait \'e9vident que Bobo n\rquote osait pas entrer dans la chambre de son ma\'eetre. +\par +\par Nouveau coup de sonnette\~! Nouvel appel de Bobo qui, dans son int\'e9r\'eat, croyait devoir faire le sourd en cette occasion\~! +\par +\par Enfin, troisi\'e8me coup de sonnette, qui d\'e9monta l\rquote appareil et brisa le cordon. Cette fois, Bobo parut. +\par +\par \'ab\~Que me veut mon ma\'eetre\~? demanda Bobo en se tenant prudemment sur le seuil de la porte. +\par +\par Avance, sans prononcer un seul mot\~!\~\'bb r\'e9pondit le magistrat, dont le regard enflamm\'e9 fit trembler le noir. Bobo avan\'e7a. +\par +\par \'ab\~Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention \'e0 la demande que je vais te poser, et r\'e9ponds imm\'e9diatement, sans prendre m\'eame le temps de r\'e9fl\'e9chir, ou je\'85\~\'bb +\par +\par Bobo, interloqu\'e9, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses pieds dans la position du soldat sans armes et attendit. +\par +\par \'ab\~Y es-tu\~? lui demanda son ma\'eetre. +\par +\par J\rquote y suis. +\par +\par \endash Attention\~! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier nombre qui te passera par la t\'eate\~! +\par +\par \endash Soixante-seize mille deux cent vingt-trois\~\'bb, r\'e9pondit Bobo tout d\rquote une haleine. Bobo, sans doute, avait pens\'e9 complaire \'e0 son ma\'eetre en lui r\'e9pondant par un nombre aussi \'e9lev\'e9. +\par +\par Le juge Jarriquez avait couru \'e0 sa table, et, le crayon \'e0 la main, il avait \'e9tabli sa formule sur le nombre indiqu\'e9 par Bobo, \endash lequel Bobo n\rquote \'e9tait que l\rquote interpr\'e8te du hasard en cette circonstance. +\par +\par On le comprend, il e\'fbt \'e9t\'e9 par trop invraisemblable que ce nombre, 76223 e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e9cis\'e9ment celui qui servait de clef au document. +\par +\par Il ne produisit donc d\rquote autre r\'e9sultat que d\rquote amener \'e0 la bouche du juge Jarriquez un juron tellement accentu\'e9 que Bobo s\rquote empressa de d\'e9taler au plus vite. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017302}CHAPITRE QUINZI\'c8ME\line DERNIERS EFFORTS{\*\bkmkend _Toc98017302} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant le magistrat n\rquote avait pas \'e9t\'e9 seul \'e0 se consumer en st\'e9riles efforts. Benito, Manoel, Minha s\rquote \'e9taient r\'e9unis dans un travail commun pour tenter d\rquote arracher au document ce secret, duquel d\'e9 +pendaient la vie et l\rquote honneur de leur p\'e8re. De son c\'f4t\'e9, Fragoso, aid\'e9 par Lina, n\rquote avait pas voulu \'eatre en reste\~; mais toute leur ing\'e9niosit\'e9 n\rquote y avait pas r\'e9ussi et le nombre leur \'e9chappait toujours\~! + +\par +\par \'ab\~Trouvez donc, Fragoso\~! lui r\'e9p\'e9tait sans cesse la jeune mul\'e2tresse, trouvez donc\~! +\par +\par Je trouverai\~!\~\'bb r\'e9pondait Fragoso. +\par +\par Et il ne trouvait pas\~! Il faut dire ici cependant, que Fragoso avait l\rquote id\'e9e de mettre \'e0 ex\'e9cution certain projet dont il ne voulait pas parler, m\'eame \'e0 Lina, projet qui \'e9tait aussi pass\'e9 dans son cerveau \'e0 l\rquote \'e9 +tat d\rquote obsession\~: c\rquote \'e9tait d\rquote aller \'e0 la recherche de cette milice \'e0 laquelle avait appartenu l\rquote ex-capitaine des bois, et de d\'e9couvrir quel avait pu \'eatre cet auteur du document chiffr\'e9, qui s\rquote \'e9 +tait avou\'e9 coupable de l\rquote attentat de Tijuco. Or, la partie de la province des Amazones dans laquelle op\'e9rait cette milice, l\rquote endroit m\'eame o\'f9 Fragoso l\rquote avait rencontr\'e9e quelques ann\'e9es auparavant, la circonscription +\'e0 laquelle elle appartenait, n\rquote \'e9taient pas tr\'e8s \'e9loign\'e9s de Manao. Il suffisait de descendre le fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l\rquote embouchure de la Madeira, affluent de sa rive droite, et l\'e0 +, sans doute, se rencontrerait le chef de ces \'ab\~capita\'ebs do mato\~\'bb, qui avait compt\'e9 Torr\'e8s parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au plus, Fragoso pouvait s\rquote \'eatre mis en rapport avec les anciens camarades de l +\rquote aventurier. +\par +\par \'ab\~Oui, sans doute, je puis faire cela, se r\'e9p\'e9tait-il, mais apr\'e8s\~? Que r\'e9sultera-t-il de ma d\'e9marche, en admettant qu\rquote elle r\'e9ussisse\~? Quand nous aurons la certitude qu\rquote un des compagnons de Torr\'e8s est mort r\'e9 +cemment, cela prouvera-t-il qu\rquote il est l\rquote auteur du crime\~? Cela d\'e9montrera-t-il qu\rquote il a remis \'e0 Torr\'e8s un document dans lequel il avoue son crime et en d\'e9charge Joam Dacosta\~? Cela donnera-t-il en fin la clef du document +\~? Non\~! Deux hommes seuls en connaissaient le chiffre\~! Le coupable et Torr\'e8s\~! Et ces deux hommes ne sont plus\~!\~\'bb +\par +\par Ainsi raisonnait Fragoso. Il \'e9tait trop \'e9vident que sa d\'e9marche ne pourrait aboutir \'e0 rien. Et pourtant cette pens\'e9e, c\rquote \'e9tait plus fort que lui. Une puissance irr\'e9sistible le poussait \'e0 partir, bien qu\rquote il ne f\'fb +t pas m\'eame assur\'e9 de retrouver la milice de la Madeira\~! En effet, elle pouvait \'eatre en chasse, dans quelque autre partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait plus de temps \'e0 Fragoso que celui dont il pouvait disposer\~ +! Puis, enfin, pour arriver \'e0 quoi, \'e0 quel r\'e9sultat\~? +\par +\par Il n\rquote en est pas moins vrai que, le lendemain 29 ao\'fbt, avant le lever du soleil, Fragoso, sans pr\'e9venir personne, quittait furtivement la jangada, arrivait \'e0 Manao et s\rquote embarquait sur une de ces nombreuses \'e9 +gariteas qui descendent journellement l\rquote Amazone. +\par +\par Et lorsqu\rquote on ne le revit plus \'e0 bord, quand il ne reparut pas de toute cette journ\'e9e, ce fut un \'e9tonnement. Personne, pas m\'eame la jeune mul\'e2tresse, ne pouvait s\rquote expliquer l\rquote absence de ce serviteur si d\'e9vou\'e9 + dans des circonstances aussi graves\~! +\par +\par Quelques-uns purent m\'eame se demander, non sans quelque raison, si le pauvre gar\'e7on, d\'e9sesp\'e9r\'e9 d\rquote avoir personnellement contribu\'e9, lorsqu\rquote il le rencontra \'e0 la fronti\'e8re, \'e0 attirer Torr\'e8s sur la jangada, ne s +\rquote \'e9tait pas abandonn\'e9 \'e0 quelque parti extr\'eame\~! +\par +\par Mais, si Fragoso pouvait s\rquote adresser un pareil reproche, que devait donc se dire Benito\~? Une premi\'e8re fois, \'e0 Iquitos, il avait engag\'e9 Torr\'e8s \'e0 visiter la fazenda. Une deuxi\'e8me fois, \'e0 Tabatinga, il l\rquote avait conduit \'e0 + bord de la jangada pour y prendre passage. Une troisi\'e8me fois, en le provoquant, en le tuant, il avait an\'e9anti le seul t\'e9moin dont le t\'e9moignage p\'fbt intervenir en faveur du condamn\'e9\~! Et alors Benito s\rquote accusait de tout, de l +\rquote arrestation de son p\'e8re, des terribles \'e9ventualit\'e9s qui en seraient la cons\'e9quence\~! +\par +\par En effet, si Torr\'e8s e\'fbt encore v\'e9cu, Benito ne pouvait-il se dire que, d\rquote une fa\'e7on ou d\rquote une autre, par commis\'e9ration ou par int\'e9r\'eat, l\rquote aventurier e\'fbt fini par livrer le document\~? +\par +\par Fragoso quittait furtivement la jangada. +\par +\par \'c0 force d\rquote argent, Torr\'e8s, que rien ne pouvait compromettre, ne se serait-il pas d\'e9cid\'e9 \'e0 parler\~? La preuve tant cherch\'e9e n\rquote aurait-elle pas \'e9t\'e9 enfin mise sous les yeux des magistrats\~? Oui\~! sans doute\~!\'85 + Et le seul homme qui e\'fbt pu fournir ce t\'e9moignage, cet homme \'e9tait mort de la main de Benito\~! +\par +\par Voil\'e0 ce que le malheureux jeune homme r\'e9p\'e9tait \'e0 sa m\'e8re, \'e0 Manoel, \'e0 lui-m\'eame\~! Voil\'e0 quelles \'e9taient les cruelles responsabilit\'e9s dont sa conscience lui imposait la charge\~! +\par +\par Cependant, entre son mari, pr\'e8s duquel elle passait toutes les heures qui lui \'e9taient accord\'e9es, et son fils en proie \'e0 un d\'e9sespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse Yaquita ne perdait rien de son \'e9nergie morale. +\par +\par On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalha\'ebs, la digne compagne du fazender d\rquote Iquitos. +\par +\par L\rquote attitude de Joam Dacosta, d\rquote ailleurs, \'e9tait faite pour la soutenir dans cette \'e9preuve. Cet homme de c\'9cur, ce puritain rigide, cet aust\'e8re travailleur, dont toute la vie n\rquote avait \'e9t\'e9 qu\rquote une lutte, en \'e9 +tait encore \'e0 montrer un instant de faiblesse. +\par +\par Le coup le plus terrible qui l\rquote e\'fbt frapp\'e9 sans l\rquote abattre avait \'e9t\'e9 la mort du juge Ribeiro, dans l\rquote esprit duquel son innocence ne laissait pas un doute. N\rquote \'e9tait-ce pas avec l\rquote aide de son ancien d\'e9 +fenseur qu\rquote il avait eu l\rquote espoir de lutter pour sa r\'e9habilitation\~? L\rquote intervention de Torr\'e8s dans toute cette affaire, il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d\rquote ailleurs ce document, il n\rquote +en connaissait pas l\rquote existence, lorsqu\rquote il s\rquote \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 quitter Iquitos pour venir se remettre \'e0 la justice de son pays. Il n\rquote apportait pour tout bagage que des preuves morales. Qu\rquote une preuve mat\'e9 +rielle se f\'fbt inopin\'e9ment produite au cours de l\rquote affaire, avant ou apr\'e8s son arrestation, il n\rquote \'e9tait certainement pas homme \'e0 la d\'e9daigner\~ +; mais si, par suite de circonstances regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la situation o\'f9 il \'e9tait en passant la fronti\'e8re du Br\'e9sil, cette situation d\rquote un homme qui venait dire\~: \'ab\~Voil\'e0 mon pass\'e9 +, voil\'e0 mon pr\'e9sent, voil\'e0 toute une honn\'eate existence de travail et de d\'e9vouement que je vous apporte\~! Vous avez rendu un premier jugement inique\~! Apr\'e8s vingt-trois ans d\rquote exil, je viens me livrer\~! Me voici\~! Jugez-moi\~!\~ +\'bb +\par +\par La mort de Torr\'e8s, l\rquote impossibilit\'e9 de lire le document retrouv\'e9 sur lui, n\rquote avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses serviteurs, sur tous ceux qui s\rquote int\'e9 +ressaient \'e0 lui. +\par +\par \'ab\~J\rquote ai foi dans mon innocence, r\'e9p\'e9tait-il \'e0 Yaquita, comme j\rquote ai foi en Dieu\~! S\rquote il trouve que ma vie est encore utile aux miens et qu\rquote il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, sinon je mourrai +\~! Lui seul, il est le juge\~!\~\'bb +\par +\par Cependant l\rquote \'e9motion s\rquote accentuait dans la ville de Manao avec le temps qui s\rquote \'e9coulait. Cette affaire \'e9tait comment\'e9e avec une passion sans \'e9gale. Au milieu de cet entra\'eenement de l\rquote +opinion publique que provoque tout ce qui est myst\'e9rieux, le document faisait l\rquote unique objet des conversations. Personne, \'e0 la fin de ce quatri\'e8me jour, ne doutait plus qu\rquote il ne renferm\'e2t la justification du condamn\'e9. +\par +\par Il faut dire, d\rquote ailleurs, que chacun avait \'e9t\'e9 mis \'e0 m\'eame d\rquote en d\'e9chiffrer l\rquote incompr\'e9hensible contenu. En effet, le }{\i Diario d\rquote o Grand Para}{ l\rquote avait reproduit en fac-simil\'e9 +. Des exemplaires autographi\'e9s venaient d\rquote \'eatre r\'e9pandus en grand nombre, et cela sur les instances de Manoel, qui ne voulait rien n\'e9gliger de ce qui pourrait amener la p\'e9n\'e9tration de ce myst\'e8re, m\'eame le hasard, ce \'ab\~ +nom de guerre\~\'bb, a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence. +\par +\par En outre, une r\'e9compense montant \'e0 la somme de cent contos}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ 300 000 francs.}}}{ + fut promise \'e0 quiconque d\'e9couvrirait le chiffre vainement cherch\'e9, et permettrait de lire le document. C\rquote \'e9tait l\'e0 une fortune. Aussi que de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le sommeil, \'e0 s\rquote +acharner sur l\rquote inintelligible cryptogramme. +\par +\par Jusqu\rquote alors, cependant, tout cela avait \'e9t\'e9 inutile, et il est probable que les plus ing\'e9nieux analystes du monde y auraient vainement consum\'e9 leurs veilles. +\par +\par Le public avait \'e9t\'e9 avis\'e9, d\rquote ailleurs, que toute solution devait \'eatre adress\'e9e sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la rue de Dieu-le-Fils\~; mais, le 29 ao\'fbt, au soir, rien n\rquote \'e9tait encore arriv\'e9 + et rien ne devait arriver sans doute\~! +\par +\par En v\'e9rit\'e9, de tous ceux qui se livraient \'e0 l\rquote \'e9tude de ce casse-t\'eate, le juge Jarriquez \'e9tait un des plus \'e0 plaindre. Par suite d\rquote une association d\rquote id\'e9es toute naturelle, lui aussi partageait maintenant l +\rquote opinion g\'e9n\'e9rale que le document se rapportait \'e0 l\rquote affaire de Tijuco, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 \'e9crit de la main m\'eame du coupable et qu\rquote il d\'e9chargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il que plus d\rquote ardeur +\'e0 en chercher la clef. Ce n\rquote \'e9tait plus uniquement l\rquote art pour l\rquote art qui le guidait, c\rquote \'e9tait un sentiment de justice, de piti\'e9 envers un homme frapp\'e9 d\rquote une injuste condamnation. S\rquote il est vrai qu +\rquote il se fait une d\'e9pense d\rquote un certain phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne saurait dire combien le magistrat en avait d\'e9pens\'e9 de milligrammes pour \'e9chauffer les r\'e9seaux de son \'ab\~sensorium\~\'bb +, et, en fin de compte, ne rien trouver, non, rien\~! +\par +\par Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas \'e0 abandonner sa t\'e2che. S\rquote il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il fallait, il voulait que ce hasard lui v\'eent en aide\~! Il cherchait \'e0 + le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles\~! Chez lui, c\rquote \'e9tait devenu de la fr\'e9n\'e9sie, de la rage, et, ce qui est pis, de la rage impuissante\~! +\par +\par Ce qu\rquote il essaya de nombres diff\'e9rents pendant cette derni\'e8re partie de la journ\'e9e, \endash nombres toujours pris arbitrairement \endash , ne saurait se concevoir\~! Ah\~! s\rquote il avait eu le temps, il n\rquote aurait pas h\'e9sit\'e9 +\'e0 se lancer dans les millions de combinaisons que les dix signes de la num\'e9ration peuvent former\~! Il y e\'fbt consacr\'e9 sa vie tout enti\'e8re, au risque de devenir fou avant l\rquote ann\'e9e r\'e9volue\~! Fou\~! Eh\~! ne l\rquote \'e9 +tait-il pas d\'e9j\'e0\~! +\par +\par II eut alors la pens\'e9e que le document devait, peut-\'eatre, \'eatre lu \'e0 l\rquote envers. C\rquote est pourquoi, le retournant et l\rquote exposant \'e0 la lumi\'e8re, il le reprit de cette fa\'e7on. +\par +\par Rien\~! Les nombres d\'e9j\'e0 imagin\'e9s et qu\rquote il essaya sous cette nouvelle forme ne donn\'e8rent aucun r\'e9sultat\~! +\par +\par Peut-\'eatre fallait-il prendre le document \'e0 rebours, et le r\'e9tablir en allant de la derni\'e8re lettre \'e0 la premi\'e8re, ce que son auteur pouvait avoir combin\'e9 pour en rendre la lecture plus difficile encore\~! +\par +\par Rien\~! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu\rquote une s\'e9rie de lettres compl\'e8tement \'e9nigmatiques\~! +\par +\par \'c0 huit heures du soir, le juge Jarriquez, la t\'eate entre les mains, bris\'e9, \'e9puis\'e9 moralement et physiquement, n\rquote avait plus la force de remuer, de parler, de penser, d\rquote associer une id\'e9e \'e0 une autre\~! +\par +\par Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussit\'f4t, malgr\'e9 ses ordres formels, la porte de son cabinet s\rquote ouvrit brusquement. +\par +\par Benito et Manoel \'e9taient devant lui, Benito, effrayant \'e0 voir, Manoel le soutenant, car l\rquote infortun\'e9 jeune homme n\rquote avait plus la force de se soutenir lui-m\'eame. +\par +\par Le magistrat s\rquote \'e9tait vivement relev\'e9. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il, messieurs, que voulez-vous\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Le chiffre\~!\'85 le chiffre\~! \'85 s\rquote \'e9cria Benito, fou de douleur. Le chiffre du document\~! \'85 +\par +\par \endash Le connaissez-vous donc\~? s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. +\par +\par \endash Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous\~?\'85 +\par +\par \endash Rien\~!\'85 rien\~! +\par +\par \endash Rien\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria Benito. Et, au paroxysme du d\'e9sespoir, tirant une arme de sa ceinture, il voulut s\rquote en frapper la poitrine. Le magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans peine, \'e0 le d\'e9sarmer. + +\par +\par \'ab\~Benito, dit le juge Jarriquez d\rquote une voix qu\rquote il voulait rendre calme, puisque votre p\'e8re ne peut plus maintenant \'e9chapper \'e0 l\rquote expiation d\rquote un crime qui n\rquote est pas le sien, vous avez mieux \'e0 faire qu +\rquote \'e0 vous tuer\~! +\par +\par \endash Quoi donc\~?\'85 s\rquote \'e9cria Benito. +\par +\par \endash Vous avez \'e0 tenter de lui sauver la vie\~! +\par +\par \endash Et comment\~?\'85 +\par +\par C\rquote est \'e0 vous de le deviner, r\'e9pondit le magistrat, ce n\rquote est pas \'e0 moi de vous le dire\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017303}CHAPITRE SEIZI\'c8ME\line DISPOSITIONS PRISES{\*\bkmkend _Toc98017303} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, 30 ao\'fbt, Benito et Manoel se concertaient. Ils avaient compris la pens\'e9e que le juge n\rquote avait pas voulu formuler en leur pr\'e9sence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire \'e9vader le condamn\'e9 que mena\'e7 +ait le dernier supplice. +\par +\par Il n\rquote y avait pas autre chose \'e0 faire. +\par +\par En effet, il n\rquote \'e9tait que trop certain que, pour les autorit\'e9s de Rio de Janeiro, le document ind\'e9chiffr\'e9 n\rquote offrirait aucune valeur, qu\rquote il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait d\'e9clar\'e9 + Joam Dacosta coupable de l\rquote attentat de Tijuco ne serait pas r\'e9form\'e9, et que l\rquote ordre d\rquote ex\'e9cution arriverait in\'e9vitablement, puisque, dans l\rquote esp\'e8ce, aucune commutation de peine n\rquote \'e9tait possible. +\par +\par Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas h\'e9siter \'e0 se soustraire par la fuite \'e0 l\rquote arr\'eat qui le frappait injustement. +\par +\par Entre les deux jeunes gens, il fut d\rquote abord convenu que le secret de ce qu\rquote ils allaient faire serait absolument gard\'e9\~; que ni Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs tentatives. Ce serait peut-\'ea +tre leur donner un dernier espoir qui ne se r\'e9aliserait pas\~! Qui sait si, par suite de circonstances impr\'e9vues, cet essai d\rquote \'e9vasion n\rquote \'e9chouerait pas mis\'e9rablement\~! +\par +\par La pr\'e9sence de Fragoso e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e9cieuse, sans doute, en cette occasion. Ce gar\'e7on, avis\'e9 et d\'e9vou\'e9, serait venu bien utilement en aide aux deux jeunes gens\~; mais Fragoso n\rquote avait pas reparu. Lina, interrog\'e9e \'e0 + son sujet, n\rquote avait pu dire ce qu\rquote il \'e9tait devenu, ni pourquoi il avait quitt\'e9 la jangada, sans m\'eame l\rquote en pr\'e9venir. +\par +\par Et certainement, si Fragoso avait pu pr\'e9voir que les choses en viendraient \'e0 ce point, il n\rquote aurait pas abandonn\'e9 la famille Dacosta pour tenter une d\'e9marche qui ne paraissait pouvoir donner aucun r\'e9sultat s\'e9rieux. Oui\~! mieux e +\'fbt valu aider \'e0 l\rquote \'e9vasion du condamn\'e9 que de se mettre \'e0 la recherche des anciens compagnons de Torr\'e8s\~! +\par +\par Mais Fragoso n\rquote \'e9tait pas l\'e0, et il fallait forc\'e9ment se passer de son concours. +\par +\par Benito et Manoel, d\'e8s l\rquote aube, quitt\'e8rent donc la jangada et se dirig\'e8rent vers Manao. Ils arriv\'e8rent rapidement \'e0 la ville et s\rquote enfonc\'e8rent dans les \'e9troites rues, encore d\'e9sertes \'e0 + cette heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur lesquels se dressait l\rquote ancien couvent qui servait de maison d\rquote arr\'eat. +\par +\par C\rquote \'e9tait la disposition des lieux qu\rquote il convenait d\rquote \'e9tudier avec le plus grand soin. +\par +\par Dans un angle du b\'e2timent s\rquote ouvrait, \'e0 vingt-cinq pieds au-dessus du sol, la fen\'eatre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta \'e9tait enferm\'e9. Cette fen\'eatre \'e9tait d\'e9fendue par une grille de fer en assez mauvais \'e9tat, qu +\rquote il serait facile de desceller ou de scier, si l\rquote on pouvait s\rquote \'e9lever \'e0 sa hauteur. Les pierres du mur mal jointes, effrit\'e9es en maints endroits, offraient de nombreuses saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s +\rquote il \'e9tait possible de se hisser au moyen d\rquote une corde. Or, cette corde, en la lan\'e7ant adroitement, peut-\'eatre parviendrait-on \'e0 la tourner \'e0 l\rquote un des barreaux de la grille, d\'e9gag\'e9 de son alv\'e9 +ole, qui formait crochet \'e0 l\rquote ext\'e9rieur. Cela fait, un ou deux barreaux \'e9tant enlev\'e9s de mani\'e8re \'e0 pouvoir livrer passage \'e0 un homme, Benito et Manoel n\rquote auraient plus qu\rquote \'e0 s\rquote +introduire dans la chambre du prisonnier, et l\rquote \'e9vasion s\rquote op\'e9rerait sans grandes difficult\'e9s, au moyen de la corde attach\'e9e \'e0 l\rquote armature de fer. Pendant la nuit que l\rquote \'e9tat du ciel devait rendre tr\'e8 +s obscure, aucune de ces man\'9cuvres ne serait aper\'e7ue, et Joam Dacosta, avant le jour, pourrait \'eatre en s\'fbret\'e9. +\par +\par Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de mani\'e8re \'e0 ne pas attirer l\rquote attention, prirent leurs rel\'e8vements avec une pr\'e9cision extr\'eame, tant sur la situation de la fen\'eatre et la disposition de l\rquote +armature que sur l\rquote endroit qui serait le mieux choisi pour lancer la corde. +\par +\par \'ab\~Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta devra-t-il \'eatre pr\'e9venu\~? +\par +\par \endash Non, Manoel\~! Ne lui donnons pas plus que nous ne l\rquote avons donn\'e9 \'e0 ma m\'e8re le secret d\rquote une tentative qui peut \'e9chouer\~! +\par +\par \endash Nous r\'e9ussirons, Benito\~! r\'e9pondit Manoel. Cependant il faut tout pr\'e9voir, et au cas o\'f9 l\rquote attention du gardien-chef de la prison serait attir\'e9e au moment de l\rquote \'e9vasion\'85 +\par +\par \endash Nous aurons tout l\rquote or qu\rquote il faudra pour acheter cet homme\~! r\'e9pondit Benito. +\par +\par \endash Bien, r\'e9pondit Manoel. Mais, une fois notre p\'e8re hors de la prison, il ne peut rester cach\'e9 ni dans la ville ni sur la jangada. O\'f9 devra-t-il chercher refuge\~?\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait la seconde question \'e0 r\'e9soudre, question tr\'e8s grave, et voici comment elle le fut. +\par +\par \'c0 cent pas de la prison, le terrain vague \'e9tait travers\'e9 par un de ces canaux qui se d\'e9versent au-dessous de la ville dans le rio Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le fleuve, \'e0 la condition qu\rquote une pirogue v\'ee +nt y attendre le fugitif. Du pied de la muraille au canal, il aurait \'e0 peine cent pas \'e0 parcourir. +\par +\par Benito et Manoel d\'e9cid\'e8rent donc que l\rquote une des pirogues de la jangada d\'e9borderait vers huit heures du soir sous la conduite du pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le rio Negro, s\rquote +engagerait dans le canal, se glisserait \'e0 travers le terrain vague, et l\'e0, cach\'e9e sous les hautes herbes des berges, elle se tiendrait pendant toute la nuit \'e0 la disposition du prisonnier. +\par +\par Mais, une fois embarqu\'e9, o\'f9 conviendrait-il que Joam Dacosta cherch\'e2t refuge\~? +\par +\par Ce fut l\'e0 l\rquote objet d\rquote une derni\'e8re r\'e9solution qui fut prise par les deux jeunes gens, apr\'e8s que le pour et le contre de la question eurent \'e9t\'e9 minutieusement pes\'e9s. +\par +\par Retourner \'e0 Iquitos, c\rquote \'e9tait suivre une route difficile, pleine de p\'e9rils. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jet\'e2t \'e0 travers la campagne, soit qu\rquote il remont\'e2t ou descend\'eet le cours de l\rquote +Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez rapidement hors d\rquote atteinte. La fazenda, d\rquote ailleurs, ne lui offrirait plus une retraite s\'fbre. En y rentrant, il ne serait pas le fazender Joam Garral, il serait le condamn\'e9 + Joam Dacosta, toujours sous une menace d\rquote extradition, et il ne devait plus songer \'e0 y reprendre sa vie d\rquote autrefois. +\par +\par S\rquote enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou m\'eame en dehors des possessions br\'e9siliennes, ce plan exigeait plus de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son premier soin devait \'eatre de se soustraire +\'e0 des poursuites imm\'e9diates. +\par +\par Redescendre l\rquote Amazone\~? Mais les postes, les villages, les villes abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du condamn\'e9 serait envoy\'e9 \'e0 tous les chefs de police. Il courrait donc le risque d\rquote \'eatre arr\'eat\'e9 +, bien avant d\rquote avoir atteint le littoral de l\rquote Atlantique. L\rquote e\'fbt-il atteint, o\'f9 et comment se cacher, en attendant une occasion de s\rquote embarquer pour mettre toute une mer entre la justice et lui\~? +\par +\par Ces divers projets examin\'e9s, Benito et Manoel reconnurent que ni les uns ni les autres n\rquote \'e9taient praticables. Un seul offrait quelque chance de salut. +\par +\par C\rquote \'e9tait celui-ci\~: au sortir de la prison, s\rquote embarquer dans la pirogue, suivre le canal jusqu\rquote au rio Negro, descendre cet affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des deux cours d\rquote +eau, puis se laisser aller au courant de l\rquote Amazone en longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles, naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi l\rquote embouchure de la Madeira. +\par +\par Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordill\'e8re, grossi d\rquote une centaine de sous-affluents, est une v\'e9ritable voie fluviale ouverte jusqu\rquote au c\'9cur m\'eame de la Bolivie. Une pirogue pouvait donc s\rquote +y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et se r\'e9fugier en quelque localit\'e9, bourgade on hameau, situ\'e9 au-del\'e0 de la fronti\'e8re br\'e9silienne. +\par +\par L\'e0, Joam Dacosta serait relativement en s\'fbret\'e9\~; l\'e0, il pourrait, pendant plusieurs mois, s\rquote il le fallait, attendre une occasion de rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un navire en partance dans l\rquote +un des ports de la c\'f4te. Que ce navire le conduis\'eet dans un des \'c9tats de l\rquote Am\'e9rique du Nord, il \'e9tait sauv\'e9. Il verrait ensuite s\rquote il lui conviendrait de r\'e9aliser toute sa fortune, de s\rquote expatrier d\'e9 +finitivement et d\rquote aller chercher au-del\'e0 des mers, dans l\rquote ancien monde, une derni\'e8re retraite pour y finir cette existence si cruellement et si injustement agit\'e9e. +\par +\par Partout o\'f9 il irait, sa famille le suivrait sans une h\'e9sitation, sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel, qui serait li\'e9 \'e0 lui par d\rquote indissolubles liens. C\rquote \'e9tait l\'e0 une question qui n\rquote +avait m\'eame plus \'e0 \'eatre discut\'e9e. +\par +\par \'ab\~Partons, dit Benito. Il faut que tout soit pr\'eat avant la nuit, et nous n\rquote avons pas un instant \'e0 perdre.\~\'bb +\par +\par Les deux jeunes gens revinrent \'e0 bord en suivant la berge du canal jusqu\rquote au rio Negro. Ils s\rquote assur\'e8rent ainsi que le passage de la pirogue y serait parfaitement libre, qu\rquote aucun obstacle barrage d\rquote \'e9cluse on navire en r +\'e9paration, ne pouvait l\rquote arr\'eater. Puis, descendant la rive gauche de l\rquote affluent, en \'e9vitant les rues d\'e9j\'e0 fr\'e9quent\'e9es de la ville, ils arriv\'e8rent au mouillage de la jangada. +\par +\par Le premier soin de Benito fut de voir sa m\'e8re. Il se sentait assez ma\'eetre de lui-m\'eame pour ne rien laisser para\'eetre des inqui\'e9tudes qui le d\'e9voraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout espoir n\rquote \'e9 +tait pas perdu, que le myst\'e8re du document allait \'eatre \'e9clairci, qu\rquote en tout cas l\rquote opinion publique \'e9tait pour Joam Dacosta, et que, devant ce soul\'e8vement qui se faisait en sa faveur, la justice accorderait tout le temps n\'e9 +cessaire, pour que la preuve mat\'e9rielle de son innocence f\'fbt enfin produite. +\par +\par \'ab\~Oui\~! m\'e8re, oui\~! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous n\rquote aurons plus rien \'e0 craindre pour notre p\'e8re\~! +\par +\par Dieu t\rquote entende\~! mon fils\~\'bb, r\'e9pondit Yaquita, dont les yeux \'e9taient si interrogateurs, que Benito put \'e0 peine en soutenir le regard. +\par +\par De son c\'f4t\'e9, et comme par un commun accord, Manoel avait tent\'e9 de rassurer Minha, en lui r\'e9p\'e9tant que le juge Jarriquez, convaincu de la non-culpabilit\'e9 de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par tous les moyens en son pouvoir. +\par +\par \'ab\~Je veux vous croire, Manoel\~!\~\'bb avait r\'e9pondu la jeune fille, qui ne put retenir ses pleurs. +\par +\par Et Manoel avait brusquement quitt\'e9 Minha. Des larmes allaient aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d\rquote esp\'e9rance qu\rquote il venait de faire entendre\~! +\par +\par D\rquote ailleurs, le moment \'e9tait venu d\rquote aller faire au prisonnier sa visite quotidienne, et Yaquita, accompagn\'e9e de sa fille, se dirigea rapidement vers Manao. +\par +\par Pendant une heure, les deux jeunes gens s\rquote entretinrent avec le pilote Araujo. Ils lui firent conna\'eetre dans tous ses d\'e9tails le plan qu\rquote ils avaient arr\'eat\'e9, et ils le consult\'e8rent aussi bien au sujet de l\rquote \'e9 +vasion projet\'e9e que sur les mesures qu\rquote il conviendrait de prendre ensuite pour assurer la s\'e9curit\'e9 du fugitif. +\par +\par Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter aucune d\'e9fiance, de conduire la pirogue \'e0 travers le canal, dont il connaissait parfaitement le trac\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote endroit o\'f9 il devait attendre l\rquote arriv\'e9 +e de Joam Dacosta. Regagner ensuite l\rquote embouchure du rio Negro n\rquote offrirait aucune difficult\'e9, et la pirogue passerait inaper\'e7ue au milieu des \'e9paves qui en descendaient incessamment le cours. +\par +\par Sur la question de suivre l\rquote Amazone jusqu\rquote au confluent de la Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C\rquote \'e9tait aussi son opinion qu\rquote on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le cours de la Madeira lui \'e9 +tait connu sur un espace de plus de cent milles. Au milieu de ces provinces peu fr\'e9quent\'e9es, si, par impossible, les poursuites \'e9taient dirig\'e9es dans cette direction, on pourrait les d\'e9jouer facilement, d\'fbt-on s\rquote enfoncer jusqu +\rquote au centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persist\'e2t \'e0 vouloir s\rquote expatrier, son embarquement s\rquote op\'e9rerait avec moins de danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l\rquote Atlantique. +\par +\par L\rquote approbation d\rquote Araujo \'e9tait bien faite pour rassurer les deux jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du pilote, et ce n\rquote \'e9tait pas sans raison. Quant au d\'e9vouement de ce brave homme, \'e0 cet \'e9 +gard, pas de doute possible. Il e\'fbt certainement risqu\'e9 sa libert\'e9 ou sa vie pour sauver le fazender d\rquote Iquitos. +\par +\par Araujo s\rquote occupa imm\'e9diatement, mais dans le plus grand secret, des pr\'e9paratifs qui lui incombaient en cette tentative d\rquote \'e9vasion. Une forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer \'e0 toutes les \'e9ventualit\'e9 +s pendant le voyage sur la Madeira. Il fit ensuite pr\'e9parer la pirogue, en annon\'e7ant son intention d\rquote aller \'e0 la recherche de Fragoso, qui n\rquote avait pas reparu, et sur le sort duquel tous ses compagnons avaient lieu d\rquote \'eatre tr +\'e8s inquiets. +\par +\par Puis, lui-m\'eame, il disposa dans l\rquote embarcation des provisions pour plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu\rquote elle serait arriv\'e9e \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 + du canal, \'e0 l\rquote heure et \'e0 l\rquote endroit convenus. +\par +\par Ces pr\'e9paratifs n\rquote \'e9veill\'e8rent pas autrement l\rquote attention du personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote choisit pour pagayeurs ne furent m\'ea +me pas mis dans le secret de la tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux. Lorsqu\rquote ils apprendraient \'e0 quelle \'9cuvre de salut ils allaient coop\'e9rer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confi\'e9 \'e0 + leurs soins, Araujo savait bien qu\rquote ils \'e9taient gens \'e0 tout oser, m\'eame \'e0 risquer leur vie pour sauver la vie de leur ma\'eetre. +\par +\par Dans l\rquote apr\'e8s-midi, tout \'e9tait pr\'eat pour le d\'e9part. Il n\rquote y avait plus qu\rquote \'e0 attendre la nuit. +\par +\par Mais, avant d\rquote agir, Manoel voulut revoir une derni\'e8re fois le juge Jarriquez. Peut-\'eatre le magistrat aurait-il quelque chose de nouveau \'e0 lui apprendre sur le document. +\par +\par Benito, lui, pr\'e9f\'e9ra rester Sur la jangada, afin d\rquote y attendre le retour de sa m\'e8re et de sa s\'9cur. +\par +\par Manoel se rendit donc seul \'e0 la maison du juge Jarriquez, et il fut re\'e7u imm\'e9diatement. +\par +\par Le magistrat, dans ce cabinet qu\rquote il ne quittait plus, \'e9tait toujours en proie \'e0 la m\'eame surexcitation. Le document, froiss\'e9 par ses doigts impatients, \'e9tait toujours l\'e0, sur sa table, sous ses yeux. +\par +\par \'ab\~Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant cette question, avez-vous re\'e7u de Rio de Janeiro\~?\'85 +\par +\par \endash Non\'85 r\'e9pondit le juge Jarriquez, l\rquote ordre n\rquote est pas arriv\'e9\'85 mais d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre\~!\'85 +\par +\par \endash Et le document\~? +\par +\par \endash Rien\~! s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a pu me sugg\'e9rer\'85 je l\rquote ai essay\'e9\'85 et rien\~! +\par +\par \endash Rien\~! +\par +\par \endash Si, cependant\~! j\rquote y ai clairement vu un mot dans ce document\'85 un seul\~!\'85 +\par +\par \endash Et ce mot\~? s\rquote \'e9cria Manoel. Monsieur\'85 quel est ce mot\~? +\par +\par \endash Fuir\~!\~\'bb +\par +\par Manoel, sans r\'e9pondre, pressa la main que lui tendait le juge Jarriquez, et revint \'e0 la jangada pour y attendre le moment d\rquote agir. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017304}CHAPITRE DIX-SEPTI\'c8ME\line LA DERNI\'c8RE NUIT{\*\bkmkend _Toc98017304} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La visite de Yaquita, accompagn\'e9e de sa fille, avait \'e9t\'e9 ce qu\rquote elle \'e9tait toujours, pendant ces quelques heures que les deux \'e9poux passaient chaque jour l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre. En pr\'e9sence de ces deux \'ea +tres si tendrement aim\'e9s, le c\'9cur de Joam Dacosta avait peine \'e0 ne pas d\'e9border. Mais le mari, le p\'e8re, se contenait. C\rquote \'e9 +tait lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes deux arrivaient avec l\rquote intention de ranimer le moral du prisonnier. H\'e9las\~! plus que lui, elles avaient besoin d +\rquote \'eatre soutenues\~; mais, en le voyant si ferme, la t\'eate si haute au milieu de tant d\rquote \'e9preuves, elles se reprenaient \'e0 esp\'e9rer. +\par +\par Ce jour-l\'e0 encore, Joam leur avait fait entendre d\rquote encourageantes paroles. Cette indomptable \'e9nergie, il la puisait non seulement dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce Dieu qui a mis une part de sa justice au c\'9c +ur des hommes. Non\~! Joam Dacosta ne pouvait \'eatre frapp\'e9 pour le crime de Tijuco\~! +\par +\par Presque jamais, d\rquote ailleurs, il ne parlait du document. Qu\rquote il f\'fbt apocryphe ou non, qu\rquote il f\'fbt de la main de Torr\'e8s ou \'e9crit par l\rquote auteur r\'e9el de l\rquote attentat, qu\rquote il cont\'eent ou ne cont\'ee +nt pas la justification tant cherch\'e9e, ce n\rquote \'e9tait pas sur cette douteuse hypoth\'e8se que Joam Dacosta pr\'e9tendait s\rquote appuyer. Non\~! il se regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c\rquote \'e9tait \'e0 + toute sa vie de travail et d\rquote honn\'eatet\'e9 qu\rquote il avait voulu donner la t\'e2che de plaider pour lui\~! +\par +\par Ce soir-l\'e0 donc, la m\'e8re et la fille, relev\'e9es par ces viriles paroles qui les p\'e9n\'e9traient jusqu\rquote au plus profond de leur \'eatre, s\rquote \'e9taient retir\'e9es plus confiantes qu\rquote elles ne l\rquote avaient \'e9t\'e9 depuis l +\rquote arrestation. Le prisonnier les avait une derni\'e8re fois press\'e9es sur son c\'9cur avec un redoublement de tendresse. Il semblait qu\rquote il e\'fbt ce pressentiment que le d\'e9nouement de cette affaire, quel qu\rquote il f\'fbt, \'e9 +tait prochain. +\par +\par Joam Dacosta, demeur\'e9 seul, resta longtemps immobile. Ses bras reposaient sur une petite table et soutenaient sa t\'eate. +\par +\par Que se passait-il en lui\~? \'c9tait-il arriv\'e9 \'e0 cette conviction que la justice humaine, apr\'e8s avoir failli une premi\'e8re fois, prononcerait enfin son acquittement\~? +\par +\par Oui\~! il esp\'e9rait encore\~! Avec le rapport du juge Jarriquez \'e9tablissant son identit\'e9, il savait que ce m\'e9moire justificatif, qu\rquote il avait \'e9crit avec tant de conviction, devait \'eatre \'e0 + Rio de Janeiro, entre les mains du chef supr\'eame de la justice. +\par +\par On le sait, ce m\'e9moire, c\rquote \'e9tait l\rquote histoire de sa vie depuis son entr\'e9e dans les bureaux de l\rquote arrayal diamantin jusqu\rquote au moment o\'f9 la jangada s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9e aux portes de Manao. +\par +\par Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il revivait dans son pass\'e9, depuis l\rquote \'e9poque \'e0 laquelle, orphelin, il \'e9tait arriv\'e9 \'e0 Tijuco. L\'e0, par son z\'e8le, il s\rquote \'e9tait \'e9lev\'e9 dans la hi\'e9 +rarchie des bureaux du gouverneur g\'e9n\'e9ral, o\'f9 il avait \'e9t\'e9 admis bien jeune encore. L\rquote avenir lui souriait\~; il devait arriver \'e0 quelque haute position\~!\'85 Puis, tout \'e0 coup, cette catastrophe\~ +: le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de l\rquote escorte, les soup\'e7ons se portant sur lui, comme sur le seul employ\'e9 qui e\'fbt pu divulguer le secret du d\'e9 +part, son arrestation, sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgr\'e9 tous les efforts de son avocat, les derni\'e8res heures \'e9coul\'e9es dans la cellule des condamn\'e9s \'e0 mort de la prison de Villa-Rica, son \'e9 +vasion accomplie dans des conditions qui d\'e9notaient un courage surhumain, sa fuite \'e0 travers les provinces du Nord, son arriv\'e9e \'e0 la fronti\'e8re p\'e9ruvienne, puis l\rquote accueil qu\rquote avait fait au fugitif, d\'e9nu\'e9 + de ressources et mourant de faim, l\rquote hospitalier fazender Magalha\'ebs\~! +\par +\par Le prisonnier revoyait tous ces \'e9v\'e9nements, qui avaient si brutalement bris\'e9 sa vie\~! Et alors, abstrait dans ses pens\'e9es, perdu dans ses souvenirs, il n\rquote entendait pas un bruit particulier qui se produisait sur le mur ext\'e9 +rieur du vieux couvent, ni les secousses d\rquote une corde accroch\'e9e aux barreaux de sa fen\'eatre, ni le grincement de l\rquote acier mordant le fer, qui eussent attir\'e9 l\rquote attention d\rquote un homme moins absorb\'e9. +\par +\par Non, Joam Dacosta continuait \'e0 revivre au milieu des ann\'e9es de sa jeunesse, apr\'e8s son arriv\'e9e dans la province p\'e9ruvienne. Il se revoyait \'e0 la fazenda, le commis, puis l\rquote associ\'e9 du vieux Portugais, travaillant \'e0 la prosp\'e9 +rit\'e9 de l\rquote \'e9tablissement d\rquote Iquitos. +\par +\par Ah\~! pourquoi, d\'e8s le d\'e9but, n\rquote avait-il pas tout dit \'e0 son bienfaiteur\~! Celui-l\'e0 n\rquote aurait pas dout\'e9 de lui\~! C\rquote \'e9tait la seule faute qu\rquote il e\'fbt \'e0 se reprocher\~! Pourquoi n\rquote avait-il pas avou\'e9 + ni d\rquote o\'f9 il venait, ni qui il \'e9tait, \endash surtout au moment o\'f9 Magalha\'ebs avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n\rquote e\'fbt jamais voulu voir en lui l\rquote auteur de cet \'e9pouvantable crime\~! +\par +\par En ce moment, le bruit, \'e0 l\rquote ext\'e9rieur, fut assez fort pour attirer l\rquote attention du prisonnier. +\par +\par Joam Dacosta releva un instant la t\'eate. Ses yeux se dirig\'e8rent vers la fen\'eatre, mais avec ce regard vague qui est comme inconscient, et, un instant apr\'e8s, son front retomba dans ses mains. Sa pens\'e9e l\rquote avait encore ramen\'e9 \'e0 + Iquitos. +\par +\par L\'e0, le vieux fazender \'e9tait mourant. Avant de mourir, il voulait que l\rquote avenir de sa fille f\'fbt assur\'e9, que son associ\'e9 f\'fbt l\rquote unique ma\'eetre de cet \'e9tablissement, devenu si prosp\'e8 +re sous sa direction. Joam Dacosta devait-il parler alors\~?\'85 Peut-\'eatre\~!\'85 Il ne l\rquote osa pas\~!\'85 Il revit cet heureux pass\'e9 pr\'e8 +s de Yaquita, la naissance de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n\rquote avoir pas avou\'e9 son terrible secret\~! +\par +\par L\rquote encha\'eenement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau de Joam Dacosta avec une nettet\'e9, une vivacit\'e9 surprenantes. +\par +\par Il se retrouvait, maintenant, au moment o\'f9 le mariage de sa fille Minha avec Manoel allait \'eatre d\'e9cid\'e9\~! Pouvait-il laisser s\rquote accomplir cette union sous un faux nom, sans faire conna\'eetre \'e0 ce jeune homme les myst\'e8res de sa vie +\~? Non\~! +\par +\par Aussi s\rquote \'e9tait-il r\'e9solu, sur l\rquote avis du juge Ribeiro, \'e0 venir r\'e9clamer la r\'e9vision de son proc\'e8s, \'e0 provoquer la r\'e9habilitation qui lui \'e9tait due. Il \'e9tait parti avec tous les siens, et alors venait l\rquote +intervention de Torr\'e8s, l\rquote odieux march\'e9 propos\'e9 par ce mis\'e9rable, le refus indign\'e9 du p\'e8re de livrer sa fille pour sauver son honneur et sa vie, puis la d\'e9nonciation, puis l\rquote arrestation\~!\'85 +\par +\par En ce moment, la fen\'eatre, violemment repouss\'e9e du dehors, s\rquote ouvrit brusquement. +\par +\par Joam Dacosta se redressa\~; les souvenirs de son pass\'e9 s\rquote \'e9vanouirent comme une ombre. +\par +\par Benito avait saut\'e9 dans la chambre, il \'e9tait devant son p\'e8re, et, un instant apr\'e8s, Manoel, franchissant la baie qui avait \'e9t\'e9 d\'e9gag\'e9e de ses barreaux, apparaissait pr\'e8s de lui. +\par +\par Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise\~; Benito ne lui en laissa pas le temps. +\par +\par \'ab\~Mon p\'e8re, dit-il, voici cette fen\'eatre dont la grille est bris\'e9e\~!\'85 Une corde pend jusqu\rquote au sol\~!\'85 Une pirogue attend dans le canal, \'e0 cent pas d\rquote ici\~!\'85 Araujo est l\'e0 pour la conduire loin de Manao, sur l +\rquote autre rive de l\rquote Amazone, o\'f9 vos traces ne pourront \'eatre retrouv\'e9es\~!\'85 Mon p\'e8re, il faut fuir \'e0 l\rquote instant\~!\'85 Le juge lui-m\'eame nous en a donn\'e9 le conseil\~! +\par +\par \endash Il le faut\~! ajouta Manoel. +\par +\par \endash Fuir\~! moi\~!\'85 Fuir une seconde fois\~!\'85 Fuir encore\~!\'85 +\par +\par Et, les bras crois\'e9s, la t\'eate haute, Joam Dacosta recula lentement jusqu\rquote au fond de la chambre. +\par +\par \'ab\~Jamais\~!\~\'bb dit-il d\rquote une voix si ferme que Benito et Manoel rest\'e8rent interdits. +\par +\par Les deux jeunes gens ne s\rquote attendaient pas \'e0 cette r\'e9sistance. Jamais ils n\rquote auraient pu penser que les obstacles \'e0 cette \'e9vasion viendraient du prisonnier lui-m\'eame. +\par +\par Benito s\rquote avan\'e7a vers son p\'e8re, et, le regardant bien en face, il lui prit les deux mains, non pour l\rquote entra\'eener, mais pour qu\rquote il l\rquote entend\'eet et se laiss\'e2t convaincre. +\par +\par \'ab\~Jamais, avez-vous dit, mon p\'e8re\~? +\par +\par Jamais. +\par +\par \endash Mon p\'e8re, dit alors Manoel, \endash moi aussi j\rquote ai le droit de vous donner ce nom \endash , mon p\'e8re, \'e9coutez-nous\~! Si nous vous disons qu\rquote il faut fuir sans perdre un seul instant, c\rquote +est que, si vous restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-m\'eame\~! +\par +\par \endash Rester, reprit Benito, c\rquote est attendre la mort, mon p\'e8re\~! L\rquote ordre d\rquote ex\'e9cution peut arriver d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre\~ +! Si vous croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique, si vous pensez qu\rquote elle r\'e9habilitera celui qu\rquote elle a condamn\'e9 il y a vingt ans, vous vous trompez\~! Il n\rquote y a plus d\rquote espoir\~! Il faut fuir\~! +\'85 Fuyez\~!\~\'bb +\par +\par Par un mouvement irr\'e9sistible, Benito avait saisi son p\'e8re, et il l\rquote entra\'eena vers la fen\'eatre. +\par +\par Joam Dacosta se d\'e9gagea de l\rquote \'e9treinte de son fils, et recula une seconde fois. +\par +\par \'ab\~Fuir\~! r\'e9pondit-il, du ton d\rquote un homme dont la r\'e9solution est in\'e9branlable, mais c\rquote est me d\'e9shonorer et vous d\'e9shonorer avec moi\~! Ce serait comme un aveu de ma culpabilit\'e9\~ +! Puisque je suis librement venu me remettre \'e0 la disposition des juges de mon pays, je dois attendre leur d\'e9cision, quelle qu\rquote elle soit, et je l\rquote attendrai\~! +\par +\par \endash Mais les pr\'e9somptions sur lesquelles vous vous appuyez ne peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve mat\'e9rielle de votre innocence nous manque jusqu\rquote ici\~! Si nous vous r\'e9p\'e9tons qu\rquote il faut fuir, c\rquote +est que le juge Jarriquez lui-m\'eame nous l\rquote a dit\~! Vous n\rquote avez plus maintenant que cette chance d\rquote \'e9chapper \'e0 la mort\~! +\par +\par \endash Je mourrai donc\~! r\'e9pondit Joam Dacosta d\rquote une voix, calme. Je mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne\~! Une premi\'e8re fois, quelques heures avant l\rquote ex\'e9cution, j\rquote ai fui\~! Oui\~! j\rquote \'e9 +tais jeune alors, j\rquote avais toute une vie devant moi pour combattre l\rquote injustice des hommes\~! Mais me sauver maintenant, recommencer cette mis\'e9rable existence d\rquote +un coupable qui se cache sous un faux nom, dont tous les efforts sont employ\'e9s \'e0 d\'e9pister les poursuites de la police\~; reprendre cette vie d\rquote anxi\'e9t\'e9 que j\rquote ai men\'e9e depuis vingt-trois ans, en vous obligeant \'e0 + la partager avec moi\~; attendre chaque jour une d\'e9nonciation qui arriverait t\'f4t ou tard, et une demande d\rquote extradition qui viendrait m\rquote atteindre jusqu\rquote en pays \'e9tranger\~! est-ce que ce serait vivre\~! Non\~! jamais\~! +\par +\par \endash Mon p\'e8re, reprit Benito, dont la t\'eate mena\'e7ait de s\rquote \'e9garer devant cette obstination, vous fuirez\~! Je le veux\~!\'85\~\'bb Et il avait saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, \'e0 l\rquote entra\'eener vers la fen\'ea +tre. \'ab\~Non\~!\'85 non\~!\'85 +\par +\par Vous voulez donc me rendre fou\~! +\par +\par Mon fils, s\rquote \'e9cria Joam Dacosta, laisse-moi\~!\'85 Une fois d\'e9j\'e0, je me suis \'e9chapp\'e9 de la prison de Villa-Rica, et l\rquote on a d\'fb croire que je fuyais une condamnation justement m\'e9rit\'e9e\~! Oui\~! on a d\'fb le croire\~ +! Eh bien, pour l\rquote honneur du nom que vous portez, je ne recommencerai pas\~!\~\'bb +\par +\par Benito \'e9tait tomb\'e9 aux genoux de son p\'e8re\~! Il lui tendait les mains\'85 Il le suppliait\'85 +\par +\par \'ab\~Mais cet ordre, mon p\'e8re, r\'e9p\'e9tait-il, cet ordre peut arriver aujourd\rquote hui\'85 \'c0 l\rquote instant\'85 et il contiendra la sentence de mort\~! +\par +\par L\rquote ordre serait arriv\'e9, que ma d\'e9termination ne changerait pas\~! Non, mon fils\~! Joam Dacosta coupable pourrait fuir\~! Joam Dacosta innocent ne fuira pas\~!\~\'bb +\par +\par La sc\'e8ne qui suivit ces paroles fut d\'e9chirante. Benito luttait contre son p\'e8re. Manoel, \'e9perdu, se tenait pr\'e8s de la fen\'eatre, pr\'eat \'e0 enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule s\rquote ouvrit. +\par +\par Sur le seuil apparut le chef de police, accompagn\'e9 du gardien-chef de la prison et de quelques soldats. +\par +\par Le chef de police comprit qu\rquote une tentative d\rquote \'e9vasion venait d\rquote \'eatre faite, mais il comprit aussi \'e0 l\rquote attitude du prisonnier que c\rquote \'e9tait lui qui n\rquote avait pas voulu fuir\~ +! Il ne dit rien. La plus profonde piti\'e9 se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se f\'fbt \'e9chapp\'e9 de cette prison\~? +\par +\par Il \'e9tait trop tard\~! +\par +\par Le chef de police, qui tenait un papier \'e0 la main, s\rquote avan\'e7a vers le prisonnier. +\par +\par \'ab\~Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, monsieur, qu\rquote il n\rquote a tenu qu\rquote \'e0 moi de fuir, mais que je ne l\rquote ai pas voulu\~!\~\'bb +\par +\par Le chef de police baissa un instant la t\'eate\~; puis d\rquote une voix qu\rquote il essayait en vain de raffermir\~: \'ab\~Joam Dacosta, dit-il, l\rquote ordre vient d\rquote arriver \'e0 l\rquote instant du chef supr\'eame de la justice de Ri +o de Janeiro. +\par +\par Ah\~! mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent Manoel et Benito. +\par +\par Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras sur sa poitrine, cet ordre porte l\rquote ex\'e9cution de la sentence\~? +\par +\par \endash Oui\~! +\par +\par \endash Et ce sera\~?\'85 +\par +\par \endash Pour demain\~!\~\'bb +\par +\par Benito s\rquote \'e9tait jet\'e9 sur son p\'e8re. Il voulait encore une fois l\rquote entra\'eener hors de cette cellule\'85 Il fallut que des soldats vinssent arracher le prisonnier \'e0 cette derni\'e8re \'e9treinte. +\par +\par Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent emmen\'e9s au-dehors. Il fallait mettre un terme \'e0 cette lamentable sc\'e8ne, qui avait d\'e9j\'e0 trop dur\'e9. +\par +\par \'ab\~Monsieur, dit alors le condamn\'e9, demain matin, avant l\rquote heure de l\rquote ex\'e9cution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre Passanha que je vous prie de faire pr\'e9venir\~? +\par +\par Il sera pr\'e9venu. +\par +\par \endash Me sera-t-il permis de voir ma famille, d\rquote embrasser une derni\'e8re fois ma femme et mes enfants\~? +\par +\par \endash Vous les verrez. +\par +\par \endash Je vous remercie, monsieur, r\'e9pondit Joam Dacosta. Et maintenant, faites garder cette fen\'eatre\~! Il ne faut pas qu\rquote on m\rquote arrache d\rquote ici malgr\'e9 moi\~!\~\'bb +\par +\par Cela dit, le chef de police, apr\'e8s s\rquote \'eatre inclin\'e9, se retira avec le gardien et les soldats. Le condamn\'e9, qui n\rquote avait plus maintenant que quelques heures \'e0 vivre, resta seul. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017305}CHAPITRE DIX-HUITI\'c8ME\line FRAGOSO{\*\bkmkend _Toc98017305} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ainsi donc l\rquote ordre \'e9tait arriv\'e9, et, comme le juge Jarriquez le pr\'e9voyait, c\rquote \'e9tait un ordre qui portait ex\'e9cution imm\'e9diate de la sentence prononc\'e9e contre Joam Dacosta. Aucune preuve n\rquote avait pu \'ea +tre produite. La justice devait avoir son cours. +\par +\par C\rquote \'e9tait le lendemain m\'eame, 31 ao\'fbt, \'e0 neuf heures du matin, que le condamn\'e9 devait p\'e9rir par le gibet. +\par +\par La peine de mort, au Br\'e9sil, est le plus g\'e9n\'e9ralement commu\'e9e, \'e0 moins qu\rquote il s\rquote agisse de l\rquote appliquer aux noirs\~; mais, cette fois, elle allait frapper un blanc. +\par +\par Telles sont les dispositions p\'e9nales en mati\'e8re de crimes relatifs \'e0 l\rquote arrayal diamantin, pour lesquels, dans un int\'e9r\'eat public, la loi n\rquote a voulu admettre aucun recours en gr\'e2ce. +\par +\par Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C\rquote \'e9tait non seulement la vie, mais l\rquote honneur qu\rquote il allait perdre. +\par +\par Or, ce 31 ao\'fbt, d\'e8s le matin, un homme accourait vers Manao de toute la vitesse de son cheval, et telle avait \'e9t\'e9 la rapidit\'e9 de sa course, qu\rquote \'e0 un demi-mille de la ville la courageuse b\'eate tombait, incapable de se por +ter plus avant. +\par +\par Le cavalier n\rquote essaya m\'eame pas de relever sa monture. \'c9videmment il lui avait demand\'e9 et il avait obtenu d\rquote elle plus que le possible, et, malgr\'e9 l\rquote \'e9tat d\rquote \'e9puisement o\'f9 il se trouvait lui-m\'eame, il s +\rquote \'e9lan\'e7a dans la direction de la ville. +\par +\par Cet homme venait des provinces de l\rquote est en suivant la rive gauche du fleuve. Toutes ses \'e9conomies avaient \'e9t\'e9 employ\'e9es \'e0 l\rquote achat de ce cheval, qui, plus rapide que ne l\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 une pirogue oblig\'e9 +e de remonter le courant de l\rquote Amazone, venait de le ramener \'e0 Manao. +\par +\par C\rquote \'e9tait Fragoso. +\par +\par Un homme accourait vers Manao. +\par +\par Le courageux gar\'e7on avait-il donc r\'e9ussi dans cette entreprise dont il n\rquote avait parl\'e9 \'e0 personne\~? Avait-il retrouv\'e9 la milice \'e0 laquelle appartenait Torr\'e8s\~? Avait-il d\'e9couvert quelque secret qui pou +vait encore sauver Joam Dacosta\~? +\par +\par Il ne savait pas au juste\~; mais, en tout cas, il avait une extr\'eame h\'e2te de communiquer au juge Jarriquez ce qu\rquote il venait d\rquote apprendre pendant cette courte excursion. +\par +\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9\~: +\par +\par Fragoso ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9, lorsqu\rquote il avait reconnu en Torr\'e8s un des capitaines de cette milice qui op\'e9rait dans les provinces riveraines de la Madeira. +\par +\par Il partit donc, et, en arrivant \'e0 l\rquote embouchure de cet affluent, il apprit que le chef de ces \'ab\~capita\'ebs do mato\~\'bb se trouvait alors aux environs. +\par +\par Fragoso, sans perdre une heure, se mit \'e0 sa recherche, et, non sans peine, il parvint \'e0 le rejoindre. +\par +\par Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n\rquote h\'e9sita pas \'e0 r\'e9pondre. \'c0 propos de la demande tr\'e8s simple qui lui fut faite, il n\rquote avait, d\rquote ailleurs, aucun int\'e9r\'eat \'e0 se taire. +\par +\par Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso furent celles-ci\~: +\par +\par \'ab\~Le capitaine des bois Torr\'e8s n\rquote appartenait-il pas, il y a quelques mois, \'e0 votre milice\~? +\par +\par Oui. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque, n\rquote avait-il pas pour camarade intime un de vos compagnons qui est mort r\'e9cemment\~? +\par +\par \endash En effet. +\par +\par \endash Et cet homme se nommait\~?\'85 +\par +\par \endash Ortega.\~\'bb +\par +\par Voil\'e0 tout ce qu\rquote avait appris Fragoso. Ces renseignements \'e9taient-ils de nature \'e0 modifier la situation de Joam Dacosta\~? Ce n\rquote \'e9tait vraiment pas supposable. +\par +\par Fragoso, le comprenant bien, insista donc pr\'e8s du chef de la milice pour savoir s\rquote il connaissait cet Ortega, s\rquote il pouvait lui apprendre d\rquote o\'f9 il venait, et lui donner quelques renseignements sur son pass\'e9. Ce +la ne laissait pas d\rquote avoir une v\'e9ritable importance, puisque cet Ortega, au dire de Torr\'e8s, \'e9tait le v\'e9ritable auteur du crime de Tijuco. +\par +\par Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun renseignement \'e0 cet \'e9gard. +\par +\par Ce qui \'e9tait certain, c\rquote est que cet Ortega appartenait depuis bien des ann\'e9es \'e0 la milice\~; qu\rquote une \'e9troite camaraderie s\rquote \'e9tait nou\'e9e entre Torr\'e8s et lui, qu\rquote on les voyait toujours ensemble, et que Torr\'e8 +s le veillait \'e0 son chevet lorsqu\rquote il rendit le dernier soupir. +\par +\par Voil\'e0 tout ce que savait \'e0 ce sujet le chef de la milice, et il ne pouvait en dire davantage. +\par +\par Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants d\'e9tails, et il repartit aussit\'f4t. +\par +\par Mais, si le d\'e9vou\'e9 gar\'e7on n\rquote apportait pas la preuve que cet Ortega f\'fbt l\rquote auteur du crime de Tijuco, de la d\'e9marche qu\rquote il venait de faire il r\'e9sultait du moins ceci\~: c\rquote est que Torr\'e8s avait dit la v\'e9rit +\'e9, lorsqu\rquote il affirmait qu\rquote un de ses camarades de la milice \'e9tait mort, et qu\rquote il l\rquote avait assist\'e9 \'e0 ses derniers moments. +\par +\par Quant \'e0 cette hypoth\'e8se qu\rquote Ortega lui e\'fbt remis le document en question, elle devenait maintenant tr\'e8s admissible. Rien de plus probable aussi que ce document e\'fbt rapport \'e0 l\rquote attentat, dont Ortega \'e9tait r\'e9ellement l +\rquote auteur, et qu\rquote il renfermait l\rquote aveu de sa culpabilit\'e9, accompagn\'e9 de circonstances qui ne permettraient pas de la mettre en doute. +\par +\par Ainsi donc, si ce document avait pu \'eatre lu, si la clef en avait \'e9t\'e9 trouv\'e9e, si le chiffre sur lequel reposait son syst\'e8me avait \'e9t\'e9 connu, nul doute que la v\'e9rit\'e9 se f\'fbt enfin fait jour\~! +\par +\par Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas\~! Quelques pr\'e9somptions de plus, la quasi-certitude que l\rquote aventurier n\rquote avait rien invent\'e9, certaines circonstances tendant \'e0 prouver que le secret de cette affaire \'e9tait renferm\'e9 + dans le document, voil\'e0 tout ce que le brave gar\'e7on rapportait de sa visite au chef de cette milice \'e0 laquelle avait appartenu Torr\'e8s. +\par +\par Et pourtant, si peu que ce f\'fbt, il avait h\'e2te de tout conter au juge Jarriquez. Il savait qu\rquote il n\rquote y avait pas une heure \'e0 perdre, et voil\'e0 pourquoi, ce matin-l\'e0, vers huit heures, il arrivait, bris\'e9 de fatigue, \'e0 + un demi-mille de Manao. +\par +\par Cette distance qui le s\'e9parait encore de la ville, Fragoso la franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment irr\'e9sistible le poussait en avant, et il en \'e9tait presque arriv\'e9 \'e0 + croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre ses mains. +\par +\par Soudain Fragoso s\rquote arr\'eata, comme si ses pieds eussent irr\'e9sistiblement pris racine dans le sol. +\par +\par Il se trouvait \'e0 l\rquote entr\'e9e de la petite place, sur laquelle s\rquote ouvrait une des portes de la ville. +\par +\par L\'e0, au milieu d\rquote une foule d\'e9j\'e0 compacte, la dominant d\rquote une vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait une corde. +\par +\par Fragoso sentit ses derni\'e8res forces l\rquote abandonner. Il tomba. Ses yeux s\rquote \'e9taient involontairement ferm\'e9s. Il ne voulait pas voir, et ces mots s\rquote \'e9chapp\'e8rent de ses l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Trop tard\~! trop tard\~!\'85\~\'bb +\par +\par Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non\~! il n\rquote \'e9tait pas trop tard\~! Le corps de Joam Dacosta ne se balan\'e7ait pas au bout de cette corde\~! +\par +\par \'ab\~Le juge Jarriquez\~! le juge Jarriquez\~!\~\'bb cria Fragoso. +\par +\par Et, haletant, \'e9perdu, il se jetait vers la porte de la ville, il remontait la principale rue de Manao, et tombait, \'e0 demi mort, sur le seuil de la maison du magistrat. +\par +\par La porte \'e9tait ferm\'e9e. Fragoso eut encore la force de frapper \'e0 cette porte. +\par +\par Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son ma\'eetre ne voulait recevoir personne. +\par +\par Malgr\'e9 cette d\'e9fense, Fragoso, repoussa l\rquote homme qui lui d\'e9fendait l\rquote entr\'e9e de la maison, et d\rquote un bond il s\rquote \'e9lan\'e7a jusqu\rquote au cabinet du juge. +\par +\par \'ab\~Je reviens de la province o\'f9 Torr\'e8s a fait son m\'e9tier de capitaine des bois\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Monsieur le juge, Torr\'e8s a dit vrai\~!\'85 Suspendez\'85 suspendez l\rquote ex\'e9cution\~! +\par +\par Vous avez retrouv\'e9 cette milice\~? Oui\~! Et vous me rapportez le chiffre du document\~?\'85\~\'bb +\par +\par Fragoso ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \'ab\~Alors, laissez-moi\~! laissez-moi\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria le juge Jarriquez, qui, en proie \'e0 un v\'e9ritable acc\'e8s de rage, saisit le document pour l\rquote an\'e9antir. Fragoso lui prit les mains et l\rquote arr\'eata. \'ab\~La v\'e9rit +\'e9 est l\'e0\~! dit-il. +\par +\par \endash Je le sais, r\'e9pondit le juge Jarriquez\~; mais qu\rquote est-ce qu\rquote une v\'e9rit\'e9 qui ne peut se faire jour\~! +\par +\par \endash Elle appara\'eetra\~!\'85 il le faut\~!\'85 il le faut\~! +\par +\par \endash Encore une fois, avez-vous le chiffre\~?\'85 +\par +\par \endash Non\~! r\'e9pondit Fragoso, mais, je vous le r\'e9p\'e8te, Torr\'e8s n\rquote a pas menti\~!\'85 Un de ses compagnons avec lequel il \'e9tait \'e9troitement li\'e9 est mort, il y a quelques mois, et il n\rquote +est pas douteux que cet homme lui ait remis le document qu\rquote il venait vendre \'e0 Joam Dacosta\~! +\par +\par \endash Non\~! r\'e9pondit le juge Jarriquez, non\~!\'85 cela n\rquote est pas douteux\'85 pour nous, mais cela n\rquote a pas paru certain pour ceux qui disposent de la vie du condamn\'e9\~!\'85 Laissez-moi\~!\~\'bb +\par +\par Fragoso, repouss\'e9, ne voulait pas quitter la place. \'c0 son tour, il se tra\'eenait aux pieds du magistrat. \'ab\~Joam Dacosta est innocent\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir\~! Ce n\rquote +est pas lui qui a commis le crime de Tijuco\~! C\rquote est le compagnon de Torr\'e8s, l\rquote auteur du document\~! C\rquote est Ortega\~!\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu\rquote une sorte de calme eut succ\'e9d\'e9 dans son esprit \'e0 la temp\'eate qui s\rquote y d\'e9cha\'eenait, il retira le document de sa main crisp\'e9e, il l\rquote \'e9tendit sur sa table, il s +\rquote assit, et passant la main sur ses yeux\~: +\par +\par \'ab\~Ce nom\~!\'85 dit-il\'85 Ortega\~!\'85 Essayons\~!\~\'bb +\par +\par Et le voil\'e0, proc\'e9dant avec ce nouveau nom, rapport\'e9 par Fragoso, comme il avait d\'e9j\'e0 fait avec les autres noms propres vainement essay\'e9s par lui. Apr\'e8s l\rquote avoir dispos\'e9 au-dessus des six premi\'e8 +res lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante\~: +\par +\par }{\i O r t e g a P h y j s l}{ +\par +\par \'ab\~Rien\~! dit-il, cela ne donne rien\~!\~\'bb +\par +\par Et, en effet, l\rquote }{\i h}{ plac\'e9e sur l\rquote }{\i r}{ ne pouvait s\rquote exprimer par un chiffre, puisque dans l\rquote ordre alphab\'e9tique, cette lettre occupe un rang ant\'e9rieur \'e0 celui de la lettre }{\i r}{. +\par +\par Le }{\i p}{, l\rquote }{\i y}{, le }{\i j}{, dispos\'e9s sous les lettres }{\i o}{, }{\i t}{, }{\i e}{, seuls se chiffraient par 1, 4, 5. +\par +\par Quant \'e0 l\rquote }{\i s}{ et \'e0 l\rquote }{\i l}{ plac\'e9s \'e0 la fin de ce mot, l\rquote intervalle qui les s\'e9pare du }{\i g}{ et de l\rquote }{\i a}{ \'e9 +tant de douze lettres, impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne correspondaient ni au }{\i g}{ ni \'e0 l\rquote }{\i a}{. +\par +\par En ce moment, des cris terrifiants s\rquote \'e9lev\'e8rent dans la rue, des cris de d\'e9sespoir. +\par +\par Fragoso se pr\'e9cipita \'e0 l\rquote une des fen\'eatres qu\rquote il ouvrit, avant que le magistrat n\rquote e\'fbt pu l\rquote en emp\'eacher. +\par +\par La foule encombrait la rue. L\rquote heure \'e9tait venue \'e0 laquelle le condamn\'e9 allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule s\rquote op\'e9rait dans la direction de la place o\'f9 se dressait le gibet. +\par +\par Le juge Jarriquez, effrayant \'e0 voir, tant son regard \'e9tait fixe, d\'e9vorait les lignes du document. +\par +\par \'ab\~Les derni\'e8res lettres\~! murmura-t-il. Essayons encore les derni\'e8res lettres\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait le supr\'eame espoir. +\par +\par Et alors, d\rquote une main, dont le tremblement l\rquote emp\'eachait presque d\rquote \'e9crire, il disposa le nom d\rquote Ortega au-dessus des six derni\'e8res lettres du paragraphe, ainsi qu\rquote il venait de faire pour les six premi\'e8res. +\par +\par Un premier cri lui \'e9chappa. Il avait vu, tout d\rquote abord, que ces six derni\'e8res lettres \'e9taient inf\'e9rieures dans l\rquote ordre alphab\'e9tique \'e0 celles qui composaient le nom d\rquote Ortega, et que, par cons\'e9 +quent, elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre. +\par +\par Et, en effet, lorsqu\rquote il eut r\'e9duit la formule, en remontant de la lettre inf\'e9rieure du document \'e0 la lettre sup\'e9rieure du mot, il obtint\~: +\par +\par }{\i\lang2057 O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d}{\lang2057 +\par +\par }{Le nombre, ainsi compos\'e9, \'e9tait 432513. +\par +\par Mais ce nombre \'e9tait-il enfin celui qui avait pr\'e9sid\'e9 \'e0 la formation du document\~? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui avaient \'e9t\'e9 pr\'e9c\'e9demment essay\'e9s\~? +\par +\par En cet instant, les cris redoubl\'e8rent, des cris de piti\'e9 qui trahissaient la sympathique \'e9motion de toute cette foule. Quelques minutes encore, c\rquote \'e9tait tout ce qui restait \'e0 vivre au condamn\'e9\~! +\par +\par Fragoso, fou de douleur, s\rquote \'e9lan\'e7a hors de la chambre\~!\'85 Il voulait revoir une derni\'e8re fois son bienfaiteur, qui allait mourir\~!\'85 Il voulait se jeter au-devant du fun\'e8bre cort\'e8ge, l\rquote arr\'eater en criant\~: \'ab\~ +Ne tuez pas ce juste\~! Ne le tuez pas\~!\'85\~\'bb +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 le juge Jarriquez avait dispos\'e9 le nombre obtenu au-dessus des premi\'e8res lettres du paragraphe, en le r\'e9p\'e9tant autant de fois qu\rquote il \'e9tait n\'e9cessaire, comme suit\~: +\par +\par 432513432513432513432513 +\par +\par }{\i Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh}{ +\par +\par Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l\rquote ordre alphab\'e9tique, il lut\~: +\par +\par }{\i Le v\'e9ritable auteur du vol de\'85}{ +\par +\par Un hurlement de joie lui \'e9chappa\~! Ce nombre, 432513, c\rquote \'e9tait le nombre tant cherch\'e9\~! Le nom d\rquote Ortega lui avait permis de le refaire\~! Il tenait enfin la clef du document, qui allait incontestablement d\'e9montrer l\rquote +innocence de Joam Dacosta, et, sans en lire davantage, il se pr\'e9cipita hors de son cabinet, puis dans la rue, criant\~: +\par +\par \'ab\~Arr\'eatez\~! Arr\'eatez\~!\~\'bb +\par +\par Fendre la foule qui s\rquote ouvrit devant ses pas, courir \'e0 la prison, que le condamn\'e9 quittait \'e0 ce moment, pendant que sa femme, ses enfants, s\rquote attachaient \'e0 lui avec la violence du d\'e9sespoir, ce ne fut que l\rquote affaire d +\rquote un instant pour le juge Jarriquez. +\par +\par Arriv\'e9 devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa main agitait le document, et, enfin, ce mot s\rquote \'e9chappait de ses l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Innocent\~! innocent\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017306}CHAPITRE DIX-NEUVI\'c8ME\line LE CRIME DE TIJUCO{\*\bkmkend _Toc98017306} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 l\rquote arriv\'e9e du juge, tout le fun\'e8bre cort\'e8ge s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9. +\par +\par Un immense \'e9cho avait r\'e9p\'e9t\'e9 apr\'e8s lui et r\'e9p\'e9tait encore ce cri qui s\rquote \'e9chappait de toutes les poitrines\~: +\par +\par \'ab\~Innocent\~! innocent\~!\~\'bb +\par +\par Puis, un silence complet s\rquote \'e9tablit. +\par +\par On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient \'eatre prononc\'e9es. +\par +\par Le juge Jarriquez s\rquote \'e9tait assis sur un banc de pierre, et l\'e0, pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l\rquote entouraient, tandis que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son c\'9cur, il reconstituait tout d\rquote abord le de +rnier paragraphe du document au moyen du nombre, et, \'e0 mesure que les mots se d\'e9gageaient nettement sous le chiffre qui substituait la v\'e9ritable lettre \'e0 la lettre cryptologique, il les s\'e9parait, il les ponctuait, il lisait \'e0 haute voix. + +\par +\par Et voici ce qu\rquote il lut au milieu de ce profond silence\~: +\par +\par }{\i Le v\'e9ritable auteur du vol des diamants et de}{ +\par +\par 43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34 +\par +\par }{\i Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l\rquote assassinat des soldats qui escortaient le convoi, +\par }{ +\par 32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343 +\par +\par }{\i ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la nuit du vingt-deux janvier mil huit}{ +\par +\par 251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134 +\par +\par }{\i etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, n\rquote est donc pas Joam Dacosta, injustement}{ +\par +\par 3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325 +\par +\par }{\i fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamn\'e9 \'e0 mort\~; c\rquote est moi, le mis\'e9rable employ\'e9 de}{ +\par +\par 13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43 +\par +\par }{\i drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh\line l\rquote administration du district diamantin\~; oui, moi seul,}{ +\par +\par 251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325 +\par +\par }{\i nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq}{ +\par +\par }{\i qui signe de mon vrai nom, Ortega.}{ +\par +\par 134 32513 43 251 3432 513 432513 +\par +\par }{\i rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd.}{ +\par +\par Cette lecture n\rquote avait pu \'eatre achev\'e9e, sans que d\rquote interminables hurrahs se fussent \'e9lev\'e9s dans l\rquote air. +\par +\par Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui r\'e9sumait le document tout entier, qui proclamait si absolument l\rquote innocence du fazender d\rquote Iquitos, qui arrachait au gibet cette victime d\rquote +une effroyable erreur judiciaire\~! +\par +\par Joam Dacosta, entour\'e9 de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne pouvait suffire \'e0 presser les mains qui se tendaient vers lui. Quelle que f\'fbt l\rquote \'e9nergie de son caract\'e8re, la r\'e9action se faisait, des larmes de joie s\rquote \'e9 +chappaient de ses yeux, et en m\'eame temps son c\'9cur reconnaissant s\rquote \'e9levait vers cette Providence qui venait de le sauver si miraculeusement, au moment, o\'f9 il allait subir la derni\'e8re expiation, vers ce Dieu qui n\rquote +avait pas voulu laisser s\rquote accomplir ce pire des crimes, la mort d\rquote un juste\~! +\par +\par Oui\~! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever aucun doute\~! Le v\'e9ritable auteur de l\rquote attentat de Tijuco avouait lui-m\'eame son crime, et il d\'e9non\'e7ait toutes les circonstances dans lesquelles il s\rquote \'e9 +tait accompli\~! En effet, le juge Jarriquez, au moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice cryptogrammatique. +\par +\par Or, voici ce qu\rquote avouait Ortega. +\par +\par Ce mis\'e9rable \'e9tait le coll\'e8gue de Joam Dacosta, employ\'e9 comme lui, \'e0 Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l\rquote arrayal diamantin. Le jeune commis, d\'e9sign\'e9 pour accompagner le convoi \'e0 + Rio de Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas \'e0 cette horrible id\'e9e de s\rquote enrichir par l\rquote assassinat et le vol, il avait indiqu\'e9 aux contrebandiers le jour exact o\'f9 le convoi devait quitter Tijuco. +\par +\par Pendant l\rquote attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi au-del\'e0 de Villa-Rica, il feignit de se d\'e9fendre avec les soldats de l\rquote escorte\~; puis, s\rquote \'e9tant jet\'e9 parmi les morts, il fut emport\'e9 par ses complices, et c +\rquote est ainsi que le soldat, qui surv\'e9cut seul \'e0 ce massacre, put affirmer qu\rquote Ortega avait p\'e9ri dans la lutte. +\par +\par Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps apr\'e8s, il \'e9tait d\'e9pouill\'e9 \'e0 son tour par ceux qui l\rquote avaient aid\'e9 \'e0 commettre le crime. +\par +\par Rest\'e9 sans ressources, ne pouvant plus rentrer \'e0 Tijuco, Ortega s\rquote enfuit dans les provinces du nord du Br\'e9sil, vers ces districts du Haut-Amazone o\'f9 se trouvait la milice des \'ab\~capita\'ebs do mato\~\'bb +. Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable troupe. L\'e0, on ne demandait ni qui on \'e9tait, ni d\rquote o\'f9 l\rquote on venait. Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues ann\'e9es, il exer\'e7a ce m\'e9 +tier de chasseur d\rquote hommes. +\par +\par Sur ces entrefaites, Torr\'e8s, l\rquote aventurier, d\'e9pourvu de tout moyen d\rquote existence, devint son compagnon. Ortega et lui se li\'e8rent intimement. Mais, ainsi que l\rquote avait dit Torr\'e8s, le remords vint peu \'e0 + peu troubler la vie du mis\'e9rable. Le souvenir de son crime lui fit horreur. Il savait qu\rquote un autre avait \'e9t\'e9 condamn\'e9 \'e0 sa place\~! Il savait que cet autre, c\rquote \'e9tait son coll\'e8gue Joam Dacosta\~ +! Il savait enfin que, si cet innocent avait pu \'e9chapper au dernier supplice, il ne cessait pas d\rquote \'eatre sous le coup d\rquote une condamnation capitale\~! +\par +\par Or, le hasard fit que, pendant une exp\'e9dition de la milice, entreprise, il y avait quelques mois, au-del\'e0 de la fronti\'e8re p\'e9ruvienne, Ortega arriva aux environs d\rquote Iquitos, et que l\'e0, dans Joam Garral, qui ne le recon +nut pas, il retrouva Joam Dacosta. +\par +\par Ce fut alors qu\rquote il r\'e9solut de r\'e9parer, en la mesure du possible, l\rquote injustice dont son ancien coll\'e8gue \'e9tait victime. Il consigna dans un document tous les faits relatifs \'e0 l\rquote attentat de Tijuco\~ +; mais il le fit sous la forme myst\'e9rieuse que l\rquote on sait, son intention \'e9tant de le faire parvenir au fazender d\rquote Iquitos avec le chiffre qui permettait de le lire. +\par +\par La mort n\rquote allait pas le laisser achever cette \'9cuvre de r\'e9paration. Bless\'e9 gri\'e8vement dans une rencontre avec les noirs de la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torr\'e8s \'e9tait alors pr\'e8s de lui. Il crut pouvoir confier +\'e0 cet ami le secret qui avait si lourdement pes\'e9 sur toute son existence. Il lui remit le document \'e9crit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le faire parvenir \'e0 Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et l\rquote +adresse, et de ses l\'e8vres s\rquote \'e9chappa, avec son dernier soupir, ce nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument ind\'e9chiffrable. +\par +\par Ortega mort, on sait comment l\rquote indigne Torr\'e8s s\rquote acquitta de sa mission, comment il r\'e9solut d\rquote utiliser \'e0 son profit le secret dont il \'e9tait possesseur, comment il tenta d\rquote en faire l\rquote objet d\rquote +un odieux chantage. +\par +\par Torr\'e8s devait violemment p\'e9rir avant d\rquote avoir accompli son \'9cuvre, et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d\rquote Ortega, rapport\'e9 par Fragoso, et qui \'e9 +tait comme la signature du document, ce nom avait enfin permis de le reconstituer, gr\'e2ce \'e0 la sagacit\'e9 du juge Jarriquez. +\par +\par Oui\~! c\rquote \'e9tait l\'e0 la preuve mat\'e9rielle tant cherch\'e9e, c\rquote \'e9tait l\rquote incontestable t\'e9moignage de l\rquote innocence de Joam Dacosta, rendu \'e0 la vie, rendu \'e0 l\rquote honneur\~! +\par +\par Les hurrahs redoubl\'e8rent lorsque le digne magistrat eut, \'e0 haute voix et pour l\rquote \'e9dification de tous, tir\'e9 du document cette terrible histoire. +\par +\par Et, d\'e8s ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l\rquote indubitable preuve, d\rquote accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient \'eatre demand\'e9es \'e0 Rio de Janeiro, e +\'fbt d\rquote autre prison que sa propre demeure. +\par +\par Cela ne pouvait faire difficult\'e9, et ce fut au milieu du concours de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagn\'e9 de tous les siens, se vit port\'e9 plut\'f4t que conduit jusqu\rquote \'e0 la maison du magistrat comme un triomphateur. +\par +\par En ce moment, l\rquote honn\'eate fazender d\rquote Iquitos \'e9tait bien pay\'e9 de tout ce qu\rquote il avait souffert pendant de si longues ann\'e9es d\rquote exil, et, s\rquote il en \'e9tait heureux, pour sa famille plus encore que pour lui, il \'e9 +tait non moins fier pour son pays que cette supr\'eame injustice n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 d\'e9finitivement consomm\'e9e\~! +\par +\par Et, dans tout cela, que devenait Fragoso\~? +\par +\par Eh bien\~! l\rquote aimable gar\'e7on \'e9tait couvert de caresses\~! Benito, Manoel, Minha l\rquote en accablaient, et Lina ne les lui \'e9pargnait pas\~! Il ne savait \'e0 qui entendre, et il se d\'e9fendait de son mieux\~! Il n\rquote en m\'e9 +ritait pas tant\~! Le hasard seul avait tout fait\~! Lui devait-on m\'eame un remerciement, parce qu\rquote il avait reconnu en Torr\'e8s un capitaine des bois\~? Non, assur\'e9ment. Quant \'e0 l\rquote id\'e9e qu\rquote il avait eue d\rquote +aller rechercher la milice \'e0 laquelle Torr\'e8s avait appartenu, il ne semblait pas qu\rquote elle p\'fbt am\'e9liorer la situation, et, quant \'e0 ce nom d\rquote Ortega, il n\rquote en connaissait m\'eame pas la valeur\~! +\par +\par Brave Fragoso\~! Qu\rquote il le voul\'fbt ou non, il n\rquote en avait pas moins sauv\'e9 Joam Dacosta\~! +\par +\par Mais, en cela, quelle \'e9tonnante succession d\rquote \'e9v\'e9nements divers, qui avaient tous tendu au m\'eame but\~: la d\'e9livrance de Fragoso, au moment o\'f9 il allait mourir d\rquote \'e9puisement dans la for\'eat d\rquote Iquitos, l\rquote +accueil hospitalier qu\rquote il avait re\'e7u \'e0 la fazenda, la rencontre de Torr\'e8s \'e0 la fronti\'e8re br\'e9silienne, son embarquement sur la jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l\rquote avait d\'e9j\'e0 vu quelque part\~! +\par +\par \'ab\~Eh bien, oui\~! finit par s\rquote \'e9crier Fragoso, mais ce n\rquote est pas \'e0 moi qu\rquote il faut rapporter tout ce bonheur, c\rquote est \'e0 Lina\~! +\par +\par \'c0 moi\~! r\'e9pondit la jeune mul\'e2tresse. +\par +\par Eh, sans doute\~! sans la liane, sans l\rquote id\'e9e de la liane, est-ce que j\rquote aurais jamais pu faire tant d\rquote heureux\~!\~\'bb +\par +\par Si Fragoso et Lina furent f\'eat\'e9s, choy\'e9s par toute cette honn\'eate famille, par les nouveaux amis que tant d\rquote \'e9preuves leur avaient faits \'e0 Manao, il est inutile d\rquote y insister. +\par +\par Mais le juge Jarriquez, n\rquote avait-il pas sa part, lui aussi, dans cette r\'e9habilitation de l\rquote innocent\~? Si, malgr\'e9 toute la finesse de ses talents d\rquote analyste, il n\rquote avait pu lire ce document, absolument ind\'e9chi +ffrable pour quiconque n\rquote en poss\'e9dait pas la clef, n\rquote avait-il pas du moins reconnu sur quel syst\'e8me cryptographique il reposait\~? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d\rquote Ortega, reconstituer le nombre que l\rquote +auteur du crime et Torr\'e8s, morts tous les deux, \'e9taient seuls \'e0 conna\'eetre\~? +\par +\par Aussi les remerciements ne lui manqu\'e8rent-ils pas\~! +\par +\par Il va sans dire que, le jour m\'eame, partait pour Rio de Janeiro un rapport d\'e9taill\'e9 sur toute cette affaire, auquel \'e9tait joint le document original, avec le chiffre qui pe +rmettait de le lire. Il fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoy\'e9es du minist\'e8re au juge de droit, et nul doute qu\rquote elles n\rquote ordonnassent l\rquote \'e9largissement imm\'e9diat du prisonnier. +\par +\par C\rquote \'e9tait quelques jours \'e0 passer encore \'e0 Manao\~; puis, Joam Dacosta et les siens, libres de toute contrainte, d\'e9gag\'e9s de toute inqui\'e9tude, prendraient cong\'e9 de leur h\'f4te, se rembarqueraient, et continueraient \'e0 + descendre l\rquote Amazone jusqu\rquote au Para, o\'f9 le voyage devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de Lina et de Fragoso, conform\'e9ment au programme arr\'eat\'e9 avant le d\'e9part. +\par +\par Quatre jours apr\'e8s, le 4 septembre, arrivait l\rquote ordre de mise en libert\'e9. Le document avait \'e9t\'e9 reconnu authentique. L\rquote \'e9criture en \'e9tait bien celle de cet Ortega, l\rquote ancien employ\'e9 du district diamantin, et il n +\rquote \'e9tait pas douteux que l\rquote aveu de son crime, avec les plus minutieux d\'e9tails qu\rquote il en donnait, n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 enti\'e8rement \'e9crit de sa main. +\par +\par L\rquote innocence du condamn\'e9 de Villa-Rica \'e9tait enfin admise. La r\'e9habilitation de Joam Dacosta \'e9tait judiciairement reconnue. +\par +\par Le jour m\'eame, le juge Jarriquez d\'eenait avec la famille \'e0 bord de la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les siennes. Ce furent de touchants adieux\~; mais ils comportaient l\rquote engagement de se revoir \'e0 M +anao, au retour, et, plus tard, \'e0 la fazenda d\rquote Iquitos. +\par +\par Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du d\'e9part fut donn\'e9. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils, tous \'e9taient sur le pont de l\rquote \'e9norme train. La jangada, d\'e9marr\'e9e, commen\'e7a \'e0 + prendre le fil du courant, et, lorsqu\rquote elle disparut au tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, press\'e9e sur la rive, retentissaient encore. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {\line {\*\bkmkstart _Toc98017307}CHAPITRE VINGTI\'c8ME\line LE BAS-AMAZONE{\*\bkmkend _Toc98017307} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait s\rquote accomplir sur le cours du grand fleuve\~? Ce ne fut qu\rquote une suite de jours heureux pour l\rquote honn\'eate famille. Joam Dacosta revivait d\rquote +une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens. +\par +\par La jangada d\'e9riva plus rapidement alors sur ces eaux encore gonfl\'e9es par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l\rquote embouchure de cette Madeira, qui doit son nom \'e0 la flottille d\rquote +\'e9paves v\'e9g\'e9tales, \'e0 ces trains de troncs d\'e9nud\'e9s ou verdoyants qu\rquote elle apporte du fond de la Bolivie. Elle passa au milieu de l\rquote archipel Caniny, dont les \'eelots sont de v\'e9ritables caisses \'e0 + palmiers, devant le hameau de Serpa, qui, successivement transport\'e9 d\rquote une rive \'e0 l\rquote autre, a d\'e9finitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes, dont le seuil repose sur le tapis jaune de la gr\'e8 +ve. Le village de Silves, b\'e2ti sur la gauche de l\rquote Amazone, la bourgade de Villa-Bella, qui est le grand march\'e9 de guarana de toute la province, rest\'e8rent bient\'f4t en arri\'e8re du lo +ng train de bois. Ainsi fut-il du village de Faro et de sa c\'e9l\'e8bre rivi\'e8re de Nhamundas, sur laquelle, en 1539, Orellana pr\'e9tendit avoir \'e9t\'e9 attaqu\'e9 par des femmes guerri\'e8res qu\rquote on n\rquote a jamais revues depuis cette \'e9 +poque, l\'e9gende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des Amazones. +\par +\par L\'e0 finit la vaste province du Rio Negro. L\'e0 commence la juridiction du Para, et, ce jour m\'eame, 22 septembre, la famille, \'e9merveill\'e9e des magnificences d\rquote une vall\'e9e sans \'e9gale, entrait dans cette portion de l\rquote empire br +\'e9silien, qui n\rquote a d\rquote autre borne \'e0 1\rquote est que l\rquote Atlantique. +\par +\par \'ab\~Que cela est magnifique\~! disait sans cesse la jeune fille. +\par +\par \endash Que c\rquote est long\~! murmurait Manoel. +\par +\par \endash Que c\rquote est beau\~! r\'e9p\'e9tait Lina. +\par +\par \endash Quand serons-nous donc arriv\'e9s\~!\~\'bb murmurait Fragoso. +\par +\par Le moyen de s\rquote entendre, s\rquote il vous pla\'eet, en un tel d\'e9saccord de points de vue\~! Mais, enfin, le temps s\rquote \'e9coulait gaiement, et Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvr\'e9 toute sa bonne humeur d\rquote autrefois. + +\par +\par Bient\'f4t la jangada se glissa entre d\rquote interminables plantations de cacaotiers d\rquote un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu +\rquote \'e0 la bourgade de Monte-Alegre. +\par +\par Puis s\rquote ouvrit l\rquote embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux noires les maisons d\rquote Obidos, une vraie petite ville et m\'eame une \'ab\~citade\~\'bb, avec de larges rues bord\'e9es de jolies habitations, important entrep\'f4 +t du produit des cacaotiers, qui ne se trouve plus qu\rquote \'e0 cent quatre-vingts grands milles de B\'e9lem. +\par +\par On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d\rquote un Vert gris, descendues du sud-ouest\~; puis Santarem, riche bourgade, o\'f9 l\rquote on ne compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart, et dont les premi\'e8res maisons rep +osaient sur de vastes gr\'e8ves de sable blanc. +\par +\par Depuis son d\'e9part de Manao, la jangada ne s\rquote arr\'eatait plus en descendant le cours moins encombr\'e9 de l\rquote Amazone. Elle d\'e9rivait jour et nuit sous l\rquote \'9cil vigilant de son adroit pilote. Plus de haltes, ni pour l\rquote agr\'e9 +ment des passagers, ni pour les besoins du commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement. +\par +\par \'c0 partir d\rquote Alemquer, situ\'e9e sur la rive gauche, un nouvel horizon se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de for\'eats qui l\rquote avaient ferm\'e9 jusqu\rquote alors, ce furent, au premier plan, des collines, dont l\rquote \'9c +il pouvait suivre les molles ondulations, et, en arri\'e8re, la cime ind\'e9cise de v\'e9ritables montagnes, se dentelant sur le fond lointain du ciel. +\par +\par Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cyb\'e8le n\rquote avaient encore rien vu de pareil. +\par +\par Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel \'e9tait chez lui. Il pouvait donner un nom \'e0 cette double cha\'eene, qui r\'e9tr\'e9cissait peu \'e0 peu la vall\'e9e du grand fleuve. +\par +\par \'ab\~\'c0 droite, dit-il, c\rquote est la sierra de Paruacarta, qui s\rquote arrondit en demi-cercle vers le sud\~! \'c0 gauche, c\rquote est la sierra de Curuva, dont nous aurons bient\'f4t d\'e9pass\'e9 les derniers contreforts\~! +\par +\par \endash Alors on approche\~? r\'e9p\'e9tait Fragoso. +\par +\par \endash On approche\~!\~\'bb r\'e9pondait Manoel. +\par +\par Et les deux fianc\'e9s se comprenaient sans doute, car un m\'eame petit hochement de t\'eate, on ne peut plus significatif, accompagnait la demande et la r\'e9ponse. +\par +\par Enfin, malgr\'e9 les mar\'e9es qui, depuis Obidos, commen\'e7aient \'e0 se faire sentir et retardaient quelque peu la d\'e9rive de la jangada, la bourgade de Monte-Alegre fut d\'e9pass\'e9e, puis celle de Praynha de Onteiro, puis l\rquote +embouchure du Xingu, fr\'e9quent\'e9e par ces Indiens Yurumas, dont la principale industrie consiste \'e0 pr\'e9parer les t\'eates de leurs ennemis pour les cabinets d\rquote histoire naturelle. +\par +\par Sur quelle largeur superbe se d\'e9veloppait alors l\rquote Amazone, et comme on pressentait d\'e9j\'e0 que ce roi des fleuves allait bient\'f4t s\rquote \'e9vaser comme une mer\~! Des herbes, hautes de huit \'e0 dix pieds, h\'e9 +rissaient ses plages, en les bordant d\rquote une for\'eat de roseaux. Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prosp\'e9rit\'e9 est en d\'e9croissance, ne furent bient\'f4t plus que des points laiss\'e9s en arri\'e8re. +\par +\par L\'e0, le fleuve se divisait en deux bras importants qu\rquote il tendait vers l\rquote Atlantique\~: l\rquote un courait au nord-est, l\rquote autre s\rquote enfon\'e7ait vers l\rquote est, et, entre eux, se d\'e9veloppait la grande \'eele de Marajo. C +\rquote est toute une province que cette \'eele. Elle ne mesure pas moins de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coup\'e9e de marais et de rios, toute en savanes \'e0 l\rquote est, toute en for\'eats \'e0 l\rquote ouest, elle offre de v\'e9 +ritables avantages pour l\rquote \'e9levage des bestiaux qu\rquote elle compte par milliers. +\par +\par Cet immense barrage de Marajo est l\rquote obstacle naturel qui a forc\'e9 l\rquote Amazone \'e0 se d\'e9doubler avant d\rquote aller pr\'e9cipiter ses torrents d\rquote eaux \'e0 la mer. \'c0 suivre le bras sup\'e9rieur, la jangada, apr\'e8s avoir d\'e9 +pass\'e9 les \'eeles Caviana et Mexiana, aurait trouv\'e9 une embouchure large de cinquante lieues\~; mais elle e\'fbt aussi rencontr\'e9 la barre de \'ab\~prororoca\~\'bb, ce terrible mascaret, qui, pendant les trois jours pr\'e9c\'e9dant la nouvelle + ou la pleine lune, n\rquote emploie que deux minutes, au lieu de six heures, \'e0 faire marner le fleuve de douze \'e0 quinze pieds au-dessus de son \'e9tiage. +\par +\par C\rquote est donc l\'e0 un v\'e9ritable raz de mar\'e9e, redoutable entre tous. Tr\'e8s heureusement, le bras inf\'e9rieur, connu sous le nom de canal des Br\'e8ves, qui est le bras naturel du Para, n\rquote est pas soumis aux \'e9ventualit\'e9 +s de ce terrible ph\'e9nom\'e8ne, mais bien \'e0 des mar\'e9es d\rquote une marche plus r\'e9guli\'e8re. Le pilote Araujo le connaissait parfaitement. Il s\rquote y engagea donc, au milieu de for\'eats magnifiques, longeant \'e7\'e0 et l\'e0 quelques \'ee +les couvertes de gros palmiers muritis, et le temps \'e9tait si beau qu\rquote on n\rquote avait m\'eame pas \'e0 redouter ces coups de temp\'eate qui balayent parfois tout ce canal des Br\'e8ves. +\par +\par La jangada passa, quelques jours apr\'e8s, devant le village de ce nom, qui bien que b\'e2ti sur des terrains inond\'e9s pendant plusieurs mois de l\rquote ann\'e9e, est devenu, depuis 1845, une importante ville de cent maisons. Au milieu de cette contr +\'e9e fr\'e9quent\'e9e par les Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus avec les populations blanches, et leur race finira par s\rquote y absorber. +\par +\par Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au risque de s\rquote y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les racines s\rquote \'e9tendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques crustac\'e9s\~; l\'e0, le tronc lisse des pal +\'e9tuviers au feuillage vert pale, servait de point d\rquote appui aux longues gaffes de l\rquote \'e9quipe, qui la renvoyaient au fil du courant. +\par +\par Puis ce fut l\rquote embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux divers rios de la province de Goyaz, se m\'ealent \'e0 celles de l\rquote Amazone par une large embouchure\~; puis le Moju, puis la bourgade de Santa-Ana. +\par +\par Tout ce panorama des deux rives se d\'e9pla\'e7ait majestueusement, sans aucun temps d\rquote arr\'eat, comme si quelque ing\'e9nieux m\'e9canisme l\rquote e\'fbt oblig\'e9 \'e0 se d\'e9rouler d\rquote aval en amont. +\par +\par D\'e9j\'e0 de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, \'e9gariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens caboteurs des parages inf\'e9rieurs de l\rquote Amazone et du littoral de l\rquote Atlantique, faisaient cort\'e8 +ge \'e0 la jangada, semblables aux chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre. +\par +\par Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de B\'e9lem do Para, la \'ab\~ville\~\'bb, comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rang\'e9es de ses maisons blanches \'e0 plusieurs \'e9 +tages, ses convents enfouis sous les palmiers, les clochers de sa cath\'e9drale et de Nostra-Se\'f1ora de Merced, la flottille de ses go\'e9lettes, bricks et trois-m\'e2ts, qui la relient commercialement avec l\rquote ancien monde. +\par +\par Le c\'9cur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils touchaient enfin au terme de ce voyage qu\rquote ils avaient cru ne pouvoir plus atteindre. Lorsque l\rquote arrestation de Joam Dacosta les retenait encore \'e0 Manao, c\rquote est-\'e0-dire +\'e0 mi-chemin de leur itin\'e9raire, pouvaient-ils esp\'e9rer de jamais voir la capitale de cette province du Para\~? +\par +\par Ce fut dans cette journ\'e9e du 15 octobre, \endash quatre mois et demi apr\'e8s avoir quitt\'e9 la fazenda d\rquote Iquitos \endash , que B\'e9lem leur apparut \'e0 un brusque tournant du fleuve. +\par +\par L\rquote arriv\'e9e de la jangada \'e9tait signal\'e9e depuis plusieurs jours. Toute la ville connaissait l\rquote histoire de Joam Dacosta. On l\rquote attendait, cet honn\'eate homme\~! On r\'e9servait le plus sympathique accueil aux siens et \'e0 lui\~ +! +\par +\par Aussi des centaines d\rquote embarcations vinrent-elles au-devant du fazender, et bient\'f4t la jangada fut envahie par tous ceux qui voulaient f\'eater le retour de leur compatriote, apr\'e8s un si long exil. Des milliers de curieux, \endash + il serait plus juste de dire des milliers d\rquote amis \endash , se pressaient sur le village flottant, bien avant qu\rquote il e\'fbt atteint son poste d\rquote amarrage\~; mais il \'e9tait assez vaste et assez solide pour porter toute une population. + +\par +\par Et parmi ceux qui s\rquote empressaient ainsi, une des premi\'e8res pirogues avait amen\'e9 Mme\~Valdez. La m\'e8re de Manoel pouvait enfin presser dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si la bonne dame n\rquote +avait pu se rendre \'e0 Iquitos, n\rquote \'e9tait-ce pas comme un morceau de la fazenda que l\rquote Amazone lui apportait avec sa nouvelle famille\~? +\par +\par Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarr\'e9 la jangada au fond d\rquote une anse, derri\'e8re la pointe de l\rquote arsenal. L\'e0 devait \'eatre son dernier lieu de mouillage, sa derni\'e8re halte, apr\'e8s huit cents lieues de d\'e9 +rive sur la grande art\'e8re br\'e9silienne. L\'e0, les carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui renfermaient une cargaison pr\'e9cieuse, seraient peu \'e0 peu d\'e9molis\~; puis, l\rquote +habitation principale, enfouie sous sa verdoyante tapisserie de feuillage et de fleurs, dispara\'eetrait \'e0 son tour\~; puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche r\'e9pondait alors aux \'e9clatantes sonneries des \'e9glises de B\'e9lem. + +\par +\par Mais, auparavant, une c\'e9r\'e9monie allait s\rquote accomplir sur la jangada m\'eame\~: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de Fragoso. Au padre Passanha appartenait de c\'e9l\'e9brer cette double union, qui promettait d\rquote \'ea +tre si heureuse. Ce serait dans la petite chapelle que les \'e9poux recevraient de ses mains la b\'e9n\'e9diction nuptiale. Si, trop \'e9troite, elle ne pouvait contenir que les seuls membres de la famille Dacosta, l\rquote immense jangada n\rquote \'e9 +tait-elle pas l\'e0 pour recevoir tous ceux qui voulaient assister \'e0 cette c\'e9r\'e9monie, et si elle-m\'eame ne suffisait pas encore, tant l\rquote affluence devait \'eatre grande, le fleuve n\rquote offrait-il pas les gradins de son immense berge +\'e0 cette foule sympathique, d\'e9sireuse de f\'eater celui qu\rquote une \'e9clatante r\'e9paration venait de faire le h\'e9ros du jour\~? +\par +\par Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent c\'e9l\'e9br\'e9s en grande pompe. +\par +\par D\'e8s les dix heures du matin, par une journ\'e9e magnifique, la jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait voir presque toute la population de B\'e9lem qui se pressait dans ses habits de f\'eate. \'c0 + la surface du fleuve, les embarcations, charg\'e9es de visiteurs, se tenaient en abord de l\rquote \'e9norme train de bois, et les eaux de l\rquote Amazone disparaissaient litt\'e9ralement sous cette flottille jusqu\rquote \'e0 la rive gauche du fleuve. + +\par +\par Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un instant, les \'e9glises de B\'e9lem r\'e9pondirent au clocher de la jangada. Les b\'e2timents du port se pavois\'e8rent jusqu +\rquote en t\'eate des m\'e2ts, et les couleurs br\'e9siliennes furent salu\'e9es par les pavillons nationaux des autres pays. Les d\'e9charges de mousqueterie \'e9clat\'e8rent de toutes parts, et ce n\rquote \'e9tait pas sans peine que ces joyeuses d\'e9 +tonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs qui s\rquote \'e9chappaient par milliers dans les airs\~! +\par +\par La famille Dacosta sortit alors de l\rquote habitation, et se dirigea \'e0 travers la foule vers la petite chapelle. +\par +\par Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements fr\'e9n\'e9tiques. Il donnait le bras \'e0 Mme\~Valdez. Yaquita \'e9tait conduite par le gouverneur de B\'e9lem, qui, accompagn\'e9 des camarades du jeune m\'e9 +decin militaire, avait voulu honorer de sa pr\'e9sence la c\'e9r\'e9monie du mariage. Lui, Manoel, marchait pr\'e8s de Minha, charmante dans sa fra\'eeche toilette de mari\'e9e\~; puis venait Fragoso, tenant par la main Lina toute rayonnante\~ +; suivaient enfin Benito, la vieille Cyb\'e8le, les serviteurs de l\rquote honn\'eate famille, entre la double rang\'e9e du personnel de la jangada. +\par +\par Le padre Passanha attendait les deux couples \'e0 l\rquote entr\'e9e de la chapelle. La c\'e9r\'e9monie s\rquote accomplit simplement, et les m\'eames mains qui avaient autrefois b\'e9ni Joam et Yaquita, se tendirent, cette fois encore, pour donner la b +\'e9n\'e9diction nuptiale \'e0 leurs enfants. +\par +\par Tant de bonheur ne devait pas \'eatre alt\'e9r\'e9 par le chagrin des longues s\'e9parations. +\par +\par En effet, Manoel Valdez n\rquote allait pas tarder \'e0 donner sa d\'e9mission pour rejoindre toute la famille \'e0 Iquitos, o\'f9 il trouverait \'e0 exercer utilement sa profession comme m\'e9decin civil. +\par +\par Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait h\'e9siter a suivre ceux qui \'e9taient pour lui plut\'f4t des amis que des ma\'eetres. +\par +\par Mme\~Valdez n\rquote avait pas voulu s\'e9parer tout cet honn\'eate petit monde\~; mais elle y avait mis une condition\~: c\rquote \'e9tait qu\rquote on v\'eent souvent la voir \'e0 B\'e9lem. +\par +\par Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n\rquote \'e9tait-il pas l\'e0 comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre Iquitos et B\'e9lem\~? En effet, dans quelques jours, le premier paquebot allait commencer son service r\'e9 +gulier et rapide, et il ne mettrait qu\rquote une semaine \'e0 remonter cette Amazone que la jangada avait mis tant de mois \'e0 descendre. +\par +\par L\rquote importante op\'e9ration commerciale, bien men\'e9e par Benito, s\rquote acheva dans les meilleures conditions, et bient\'f4t de ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 cette jangada, \endash c\rquote est-\'e0-dire un train de bois form\'e9 de toute une for +\'eat d\rquote Iquitos \endash , il ne resta plus rien. +\par +\par Puis, un mois apr\'e8s, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l\rquote un des paquebots de l\rquote Amazone pour revenir au vaste \'e9tablissement d\rquote +Iquitos, dont Benito allait prendre la direction. +\par +\par Joam Dacosta y rentra la t\'eate haute, cette fois, et ce fut toute une famille d\rquote heureux qu\rquote il ramena au-del\'e0 de la fronti\'e8re br\'e9silienne\~! +\par +\par Quant \'e0 Fragoso, vingt fois par jour on l\rquote entendait r\'e9p\'e9ter\~: +\par +\par \'ab\~Hein\~! sans la liane\~!\~\'bb +\par +\par Et il finit m\'eame par donner ce joli nom \'e0 la jeune mul\'e2tresse, qui le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave gar\'e7on. +\par +\par \'ab\~\'c0 une lettre pr\'e8s, disait-il\~! Lina, Liane, n\rquote est-ce pas la m\'eame chose\~?\~\'bb +\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA *** +\par +\par ***** This file should be named 14806-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14806-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14806/ +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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Royalty payments should be clearly marked as such and +\par sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the +\par address specified in Section 4, "Info}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mation about donations to +\par the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." +\par +\par - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies +\par you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he +\par does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm +\par License. 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If you wish to charge a fee or di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tribute a Project Gutenberg-tm +\par electronic work or group of works on diffe}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ent terms than are set +\par forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +\par both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +\par Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +\par Foundation as set forth in Section 3 below. +\par +\par 1.F. +\par +\par 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ployees expend considerable +\par effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +\par public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +\par collection. 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LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +\par of Replacement or Refund" described in par}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 graph 1.F.3, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +\par Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +\par Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +\par liability to you for damages, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal +\par fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +\par LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +\par PROVIDED IN PARAGRAPH F3. 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Some states do not allow disclaimers of certain implied +\par warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +\par If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +\par law of the state applicable to this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment, the agreement shall be +\par interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +\par the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +\par provision of this agreement shall not void the remaining provisions. +\par +\par 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +\par trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +\par providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in acco}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dance +\par with this agreement, and any volunteers associated with the produ}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion, +\par promotion and distribution of Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm electronic works, +\par harmless from all liability, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal fees, +\par that arise directly or indirectly from any of the following which you do +\par or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +\par work, (b) alteration, modification, or add}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions or deletions to any +\par Project Gutenberg-tm work, and (c) any D}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fect you cause. +\par +\par +\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other +\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition. +\par +\par +\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity: +\par +\par https://www.gutenberg.org +\par +\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary +\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +\par }{ +\par }}
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